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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12289 ***
+
+ÉTUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE
+
+QUELQUES
+
+ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT
+
+HUYSMANS, ETC.
+
+PAR
+
+ÉMILE HENNEQUIN
+
+1890
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+Ces articles ont été publiés à diverses époques dans diverses revues, et
+l'auteur se proposait de les revoir et de les compléter. Émile
+Hennequin, qui avait à un haut degré le respect de son talent et le
+respect du livre, n'aurait certainement pas consenti à former un volume
+d'études plus ou moins hétérogènes, qu'il n'y a pas de raison
+péremptoire pour réunir sous un même titre, et qui ne constituent pas un
+ensemble comme les _Écrivains francisés_. Soucieux de conserver tout ce
+qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser
+arrêter par les considérations qui l'auraient arrêté lui-même, et il
+nous a semblé que, prise isolément, chacune des études que nous
+présentons aujourd'hui offrait un assez haut intérêt pour honorer encore
+la mémoire d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui
+ont vu disparaître avec lui une des plus belles intelligences et l'un
+des plus purs talents de la jeune génération.
+
+L'Éditeur.
+
+
+
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+
+ÉTUDE ANALYTIQUE
+
+
+I
+
+LES MOYENS
+
+
+_Le style; mots, phrases, agrégats de phrases._ Le style de Gustave
+Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assemblés en
+phrases cohérentes, autonomes et rhythmées.
+
+Le vocabulaire de _Salammbô_, de _l'Éducation sentimentale_, de la
+_Tentation de saint Antoine_ est dénué de synonymes et, par suite, de
+répétitions; il abonde en série de mots analogues propres à noter
+précisément toutes les nuances d'une idée, à l'analyser en l'exprimant.
+Flaubert connaît les termes techniques des matières dont il traite; dans
+_Salammbô_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hébreu au
+latin, aident à désigner en paroles propres les objets et les êtres.
+Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut noter les expressions
+cherchées et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue
+qui l'enserre et la contient comme un contour une figure.
+
+À cette dure précision de la langue, s'ajoute en certains livres et
+certains passages une extraordinaire beauté. Les paroles sollicitent les
+sens à tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont
+chatoyantes comme des gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes comme
+des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant
+à ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les émotions en
+phrases entièrement délicieuses:
+
+«Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre
+craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
+crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus étroite qu'une
+sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'océan,
+nous tournâmes à droite pour revenir.»
+
+Et ailleurs:
+
+«Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les
+cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture et
+partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou
+l'écho d'un soupir.»
+
+Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce passage, Flaubert, précis
+et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui
+enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes
+d'une âme, le sens caché d'un rite, tout mystère entrevu et échappant.
+Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, l'énumération des
+fabuleuses peuplades accourues à la prise de Carthage, le symbole des
+Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au début
+de la nuit magique, susurrent à saint Antoine des phrases incitantes, la
+chasse brumeuse où des bêtes invulnérables poursuivent Julien de leurs
+mufles froids, tout cet au delà est décrit en termes grandioses et
+lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés qui unissent à
+l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision.
+
+Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares
+sont assemblés en phrases par une syntaxe constamment correcte et
+concise. Par suite de l'une des propriétés de la langue de Flaubert, de
+n'employer par idée qu'une expression, un seul vocable représente chaque
+fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans
+appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture même
+soudée par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement
+courte se compose des éléments syntactiques indispensables, est
+construite selon un type permanent, soutenue par une armature
+préétablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables
+mots, signes d'innombrables idées, formulées d'une façon précise et
+belle, en une diction définitive. Cette parité grammaticale est le
+principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les
+différences de langue et de sujet, unissant des formes tantôt lyriques,
+tantôt vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame
+Bovary_ à la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associées
+en deux types de période.
+
+Le plus ordinaire, qui est déterminé par la concision même du style,
+l'unicité des mots et la consertion de la phrase, est une période à un
+seul membre, dans laquelle la proposition présentant d'un coup une
+vision, un état d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une façon
+complète et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'être liée à
+d'autres et subsiste détachée du contexte. Ainsi de chacune des phrases
+suivantes:
+
+«Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de
+cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la
+route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers
+faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans
+les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par
+derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les
+feuilles larges des cactus.»
+
+De la présence chez Flaubert de cette période statique et discrète,
+découlent l'emploi habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait
+pour les états; de là encore l'apparence sculpturale de ses descriptions
+où les aspects semblent tous immobiles et placés à un plan égal comme
+les sections d'une frise.
+
+Ce type de période alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les
+propositions se succèdent liées. Aux endroits éclatants de ses oeuvres,
+dans les scènes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement
+échafaudé va se terminer par une idée grandiose ou une cadence sonore,
+Flaubert, usant d'habitude d'un «et» initial, balançant pesamment ses
+mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large,
+pousse d'un seul jet un flux de phrases cohérentes:
+
+«Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute
+terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans
+les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs
+doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles
+d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, à
+moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros
+requins qui s'ébattent dans l'onde.»
+
+Et cette autre période, dans un ton mineur «Maintenant, il
+l'accompagnait à la messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il
+s'accoutumait à la province, s'y enfonçait;--et même son amour avait
+pris comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. À force d'avoir
+versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures,
+promenée dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie;
+si bien que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait
+de ne pas connaître le tombeau, tant cette affection était devenue
+tranquille et résignée.»
+
+En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand
+apparaît une scène ou un personnage qui l'émeuvent; dans _Salammbô_ et
+la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succède au récit.
+
+Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin en paragraphes selon
+certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la
+beauté et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net éclat
+des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
+qui résulte du savant dosage des temps forts et des faibles.
+
+Constitué comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un
+_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une série de
+courtes phrases statiques, d'allure contenue, où les syllabes accentuées
+égalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude à
+une énumération, devient compréhensible et chantante, se traîne un peu
+en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la période terminale
+dans laquelle une image grandiose est proférée en termes sonores que
+rythment fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande à haute voix,
+ce passage:
+
+«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt
+mince et recourbée tu glisses dans les espaces comme une galère sans
+mâture; ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui
+garde son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la cîme des monts comme
+la roue d'un char.»
+
+Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:
+
+«Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui
+l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord
+Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,
+parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle
+était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment,
+rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs
+dans la dépravation.»
+
+C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternées, modérant,
+contenant et précipitant le flux des syllabes, que Flaubert déclame la
+longue musique de son oeuvre, en cadences mesurées. Et chacun de ses
+groupes de brèves et de longues est si bien pour lui une unité discrète
+et comme une strophe, qu'il réserve, pour les clore, ses mots les plus
+retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits.
+C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable nombreux, il modifie
+par une virgule la prononciation d'un mot indifférent, contraignant à
+l'articuler tout en longues:
+
+«Ça et là un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient
+tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
+tombées.»
+
+Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvées,
+telles que peut les inventer un écrivain embarrassé du lien de ses
+idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres qu'agrège une
+composition ou simple et droite comme dans les récits épiques, ou
+diffuse et lâche comme dans les romans. _L'Éducation sentimentale_
+notamment, où Flaubert tâche d'enfermer dans une série linéaire les
+événements lointains et simultanés de la vie passionnelle de Frédéric
+Moreau et de tout son temps, présente l'exemple d'un livre incohérent et
+énorme.
+
+Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres où le style est plus libre
+des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se
+résout en chapitres dissociés, que constituent des paragraphes
+autonomes, formés de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la
+syntaxe. Ces éléments libres, de moins en moins ordonnés, ne sont
+assemblés que par leur identité formelle et par la suite du sujet, comme
+sont continus une mosaïque, un tissu, les cellules d'un organe, ou les
+atomes d'une molécule.
+
+_Procédés de démonstration: descriptions, analyse:_ De même que
+l'écriture de Flaubert se décompose finalement en une succession de
+phrases indépendantes douées de caractère identiques, ainsi ses
+descriptions, ses portraits, ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble
+se réduisent à une énumération de faits qui ont de particulier d'être
+peu nombreux, significativement choisis, et placés bout à bout sans
+résumé qui les condense en un aspect total.
+
+La ferme du père Rouault, au début de _Madame Bovary_, puis le chemin
+creux par où passe la noce aux notes égrenées d'un ménétrier,--un canal
+urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pécuchet_, sont
+décrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase
+générale qui désigne l'impression vague et entière de ces scènes. Le
+merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, dont l'idylle apparaît
+au milieu de l'_Éducation sentimentale_, est peint de même avec des
+types d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des sables, des jeux
+de lumière dans des herbes; le fulgurant lever de soleil à la fin du
+banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montré en une
+suite d'effets particuliers à Carthage, étincelles que l'astre met au
+faîte des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des
+chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de
+Tanit; et pour la nuit de lune où Salammbô profère son hymne à la
+déesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et
+l'accroupissement des êtres qui les hantent, les murmures de ses arbres
+et de ses flots, qui sont énumérés.
+
+Les portraits de Flaubert sont tracés par ce même art fragmentaire.
+Mannaëi, le décharné bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil de
+bête qui sert Salammbô, sont dépeints en traits dont le lecteur doit
+imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies
+modernes que le romancier a mises dans notre mémoire, les camarades de
+Frédéric Moreau, les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant,
+furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne du livre; puis la figure
+de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
+des comices, le débonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de
+l'héroïne,--toutes ces figures et ces statures sont retracées
+analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi:
+
+«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque.... Ses
+paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards
+amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait
+ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres
+qu'ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un
+artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de
+ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde négligemment et selon les
+hasards de l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix
+maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque
+chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa
+robe et de la cambrure de son pied.»
+
+Et cet art de raccourci qui surprend en chaque être le trait individuel
+et différentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une
+perfection supérieure; dans ce livre où chaque apparition est décrite en
+quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir
+une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba,
+Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables.
+
+Par un procédé analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les
+âmes qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une série de
+moyens qui reviennent à indiquer un état d'âme momentané de la façon la
+plus sobre et en des mots dont le lecteur doit compléter le sens
+profond, il dit tantôt un acte significatif sans l'accompagner de
+l'énoncé de la délibération antécédente, tantôt la manière particulière
+dont une sensation est perçue en une disposition; enfin il transpose la
+description des sentiments durables soit en métaphores matérielles, soit
+dans les images qui peuvent passer dans une situation donnée par
+l'esprit de ses personnages.
+
+Le dessin du caractère de Mme Bovary présente tous ces procédés. Par des
+faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les débuts de
+son hystérisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les
+crises décisives et finales de sa douloureuse carrière. Par des
+indications de sensations, la plénitude de sa joie en certains de ses
+rendez-vous, et encore l'âme vide et frileuse qu'elle promenait sur les
+plaines autour de Tostes:
+
+«Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant
+d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin
+dans les champs une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre
+et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que
+les cimes se balançant toujours continuaient leur grand murmure. Emma
+serrait son châle contre ses épaules et se levait.»
+
+Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses sentiments, d'incessantes
+métaphores matérielles disent le néant de son existence à Tostes, son
+intime rage de femme laissée vertueuse, par le départ de Léon et son
+exultation aux atteintes d'un plus mâle amant:
+
+«C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son
+orgueil, comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait
+mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.»
+
+Et encore la contrition grave de sa première douleur d'amour:
+
+«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de
+son coeur; et il restait là plus solennel et plus immobile qu'une momie
+de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'échappait de ce grand amour
+embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse
+l'atmosphère d'immaculation où elle voulait vivre.»
+
+Puis des récits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les
+récits de débats intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons,
+dévoilent en Mme Bovary l'ardente montée de ses désirs, l'existence
+idéale qui ternit et trouble son existence réelle. Des hallucinations
+internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit à Tostes,
+amère et déçue; de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis
+qu'elle cède à la fête des comices sous les déclarations de Rodolphe;
+d'autres, l'élan de son âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec
+son amant; des imaginations confirment et attisent sa dernière passion
+que mine sans cesse l'indignité de son amant, et emplissent encore de
+terreur sa lamentable fin.
+
+De ces procédés, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans
+l'_Éducation sentimentale_; les personnages de ce roman sont montrés par
+de très légères indications, un mot, un accent, un sourire, une pâleur,
+un battement de paupières, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la
+profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les
+conversations de Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où celle-ci,
+Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies par hasard, entrecroisent
+curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la
+perfection de ce procédé, qui est encore celui des oeuvres épiques, et
+de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne à la
+description par les dehors.
+
+Il faut retenir en effet combien ces procédés de Flaubert conviennent
+aux nécessités de son style. Un énoncé de faits, une métaphore, un récit
+d'imaginations se prêtent parfaitement à être conçus en termes précis,
+colorés et rhythmés. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_
+et de l'_Éducation_ sont ceux où l'auteur s'exalte à montrer la pensée
+de ses héroïnes. Décrite comme une vision, frappée en éclatantes figures
+et chantée comme une strophe, elle donne lieu à de splendides périodes,
+où se déploient tous les prestiges du style.
+
+L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie et d'une âme qu'un
+petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante,
+ressortent encore des tableaux d'ensemble où se mêlent les péripéties et
+les descriptions. Que l'on prenne la scène des comices dans _Madame
+Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les prés, la
+main dans la main, et laissant derrière elles une senteur de laitage, la
+myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, les physionomies
+grotesques ou abêties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
+passes conversationnelles où Rodolphe conquiert la chancelante épouse,
+tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narré du train
+ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Éducation
+sentimentale_, cette contention et le choix adroit des détails
+significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent
+tous les habitués de traversées, est notée par ces simples mots: «Il se
+versait des petits verres». Les courses, l'attaque singulière du poste
+du Château-d'Eau pendant les journées de Février, qui est exactement ce
+qu'un passant verrait d'une émeute,--une séance de club, l'élégance et
+le luxueux ennui d'une réception chez un financier, sont décrits de même
+en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et
+poignantes entrevues de Frédéric et de Mme Arnoux, à cette idylle
+d'Auteuil, où, vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait sa grâce
+douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notées en faits
+indispensables et dépourvues de toute phraséologie inutile. Que l'on se
+rappelle, pour confirmer ces notions, les scènes exactes et comme
+perçues de _Salammbô_, ou l'extrême concision des préludes descriptifs
+dans la _Tentation_, les sobres et éclatantes phrases dans lesquelles un
+détail baroque ou raffiné révèle tout un temps; le festin d'Hérode, où,
+dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'énorme luxure
+latente des convives qu'enivre la fumée des mets et la chaude danse de
+l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en
+touches sûres et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes
+lumières et les attitudes passionnantes.
+
+_Caractères généraux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une
+minutie qui sera justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert pour
+susciter en ses lecteurs les émotions qui seront désignées. Leur
+caractère commun est aisé à démêler, et rarement, du style à la
+composition, de la description à la psychologie, des mots aux faits, un
+artiste a fait preuve d'une plus rigide conséquence.
+
+Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec
+rigueur et assemble avec effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de
+l'élection d'un vocable, il le veut unique, précis et tel que chacun ou
+chaque série réalise des idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La
+syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à modeler des phrases
+presque toujours aptes à figurer isolées. Et comme cette rigueur concise
+exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, des lacunes existent,
+ou le semblent, entre les unités dernières de son oeuvre; les
+paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'étagent sans
+soudure.
+
+De même, si l'on considère ses procédés d'écriture par le contenu et non
+plus par le contenant, les faits aussi soigneusement élus que les mots,
+forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les puisse exprimer dans une langue
+déterminée,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu à de belles
+phrases, et significatifs encore, parce qu'ils résultent d'un choix d'où
+le banal est exclu.
+
+De ce triage perpétuel des mots et des choses, résulte la concision
+puissante, la haute et difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là
+ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant résumantes, sa
+psychologie, soit transmutée en magnifiques images, soit réduite en
+sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits perçoivent
+ce qui est intime et d'ailleurs inexprimé; de là le sentiment de
+formidable effort et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres
+procurent, qui, ramassées, trapues, planies, parachevées et polies grain
+à grain, ressemblent à d'énormes cubes d'un miroitant granit.
+
+NOTES:
+
+[Note 1: La signification de ce procédé d'analyse est excellemment
+développée dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.]
+
+
+II
+
+LES EFFETS
+
+
+_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, départie entre le vrai et
+le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide
+exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée qu'avilit et qu'écrase
+la bassesse stupide de tous. L'_Éducation sentimentale_ conduit, par
+l'infini dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, de la rubiconde
+infamie d'Arnoux, à la double beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à
+mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des heures où du spectacle
+des choses s'exhale le pessimisme parfois puéril de _Bouvard et
+Pécuchet_, que corrige la cordiale pitié empreinte dans le premier des
+_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes
+spectacles d'avoir vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme de la
+_Légende_, la sèche beauté d'_Hérodias_, induisent à _Salammbô_ où la
+pourpre et les ors du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis,
+le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maîtresse, la _Tentation de
+saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allégorie; pénétrée
+de signification et décorée de splendeur, cette oeuvre consigne en un
+dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave
+Flaubert.
+
+Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres où Flaubert s'est le
+plus abandonné au terne cours de la vie, sont teintes parfois
+d'incomparables beautés de style et d'âme. Il est même des passages dans
+l'_Éducation sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer
+d'indéfinissables mouvements d'âmes, touchent au mystère. Et si la
+beauté rayonne dans _Salammbô_, la _Tentation_, _Hérodias_, la
+_Légende_, elle y est définie et corroborée par un réalisme historique
+plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pécuchet_ ne
+ressort pas plus des tristes dénouements des romans, que des farouches
+destinées qui s'appesantissent dans _Salammbô_ et des continus
+effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'écroulement de ses
+erreurs. Ainsi mêlées en des alliages où chaque élément prédomine
+alternativement, les deux passions de Flaubert, la beauté exaltée
+jusqu'au mystère, et la vérité suivie de pessimisme, composent les
+livres que nous analysons.
+
+_Le réalisme_: Le réalisme, qu'il faut définir la tendance à voir dans
+les objets dénués de beauté matière à oeuvre d'art, est poussé chez
+Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains côtés extérieurs
+de _Madame Bovary_ et de l'_Éducation_ n'ont pas été dépassés par les
+romanciers modernes. Flaubert s'est astreint à décrire de niaises
+campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la
+Seine entre lesquelles se passe le début de son second roman. Des
+intérieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute près
+d'Yonville, où Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, à la
+mansarde dans laquelle Dussardier blessé fut soigné par cette
+énigmatique personne, la Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert
+davantage. Il excelle à peindre en leur ironique dénûment de toute
+beauté, certains intérieurs bourgeois, décorés de lithographies,
+planchéiés, frottés et balayés. Certaines hideurs modernes le
+requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement le ridicule des fêtes
+agréables aux populations, comme les comices d'Yonville et les
+solennités publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement
+de la classe moyenne, les gros déjeuners de garçons, les séances au
+café, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la
+maîtresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte à sa
+famille, sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la politique, les
+joies solitaires en un métier d'agrément, sont complaisamment décrits.
+Et de même, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la
+religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains
+de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant,
+sont détaillés avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute
+exactitude. Les êtres de ce milieu sont des âmes journalières et
+ordinaires, toute la moyenneté des fonctions sociales, le pharmacien,
+l'officier de santé, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le
+répétiteur de droit, l'habitué d'estaminets, et les femmes de ces gens.
+Décrits, analysés, mis en scène, avec une moquerie tacite, mais aussi
+avec la pénétration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la
+vie et de la société une image au demeurant exacte pour une bonne part
+de ce siècle. Que l'on joigne à cette médiocrité des lieux et des gens,
+le mince intérêt des aventures, un adultère diminué de tout l'ennui de
+la province, la vie campagnarde de deux vieux employés, l'existence
+sociale de quelques familles moyennes à Paris, que traverse le
+désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra dans les romans de
+Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthétique réaliste.
+
+Il en possède la véracité. S'efforçant sans cesse de rendre exactement
+du spectacle des choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, quand
+il s'efforce de démêler les mobiles des actes et les phases des
+passions, à une extraordinaire pénétration, qui est le résultat de sa
+connaissance des modèles qu'il a pris, et de son application à rester
+dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui
+produisent les grands traits du caractère est merveilleuse, comme le
+montrent les antécédents parfaitement calculés d'Emma et de Charles
+Bovary, la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis ces caractères
+jetés dans l'existence, soumis à ses heurts et consommant leurs
+récréations, évoluent au gré des événements et de leur nature, avec
+toute l'unité et les inconséquences de la vie véritable, tantôt nobles,
+déçus et victimes comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à travers des
+fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frédéric Moreau,
+tantôt sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences;
+dont les menus faits décèlent perpétuellement en Flaubert une si
+profonde perception des mobiles, de leur complication, de la
+dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend
+chacun différent de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être,
+Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre le trait le plus
+difficile: la lente transformation que le temps impose à ceux qu'il
+détruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit
+les personnes successives qui apparaissent tour à tour au-dehors et au
+dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est
+parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse
+d'intérieur et reconnaissante de l'indépendance que le mariage lui
+assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa personne ardemment
+vitale, et son chaste amour pour un jeune homme fréquentant sa maison,
+prélude coutumier des adultères plus consommés. Et combien est nouvelle
+celle qui se livre avec une grâce presque mûre à son aimé, et comme on
+la sent, à travers ses cris de jeune maîtresse, la femme de maison, être
+déjà responsable et dénué d'enfantillages. Puis les épreuves viennent,
+sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement
+habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet
+la maîtresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs précèdent les
+attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une
+créature sentant le temps et la joie lui échapper, jusqu'à ce qu'elle
+consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les
+romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes
+atteintes d'une existence sans pitié. On pourrait retracer de même les
+lentes phases du caractère de Frédéric Moreau et de Mme Arnoux, qui tous
+deux éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés par le
+passage des jours, pétris et malléables au cours des passions et des
+incidents.
+
+Le souci du vrai et la réussite à le rendre que montrent la psychologie
+et les descriptions réalistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
+d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement le spectacle du
+monde moderne, s'adonne à l'évocation d'époques que son esprit
+apercevait éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller son réalisme
+et se sent impérieusement forcé d'étayer sa fantaisie du positif des
+données archéologiques. Avant d'entreprendre _Salammbô_, il explore le
+site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son
+territoire. Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé le peu que
+l'on sait sur la métropole punique, incertain encore et connaissant le
+besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroît à
+l'archéologie biblique et sémitique, s'emplit encore la cervelle de tout
+ce que les littératures classiques contiennent de farouche et de fruste.
+Pour la _Tentation de saint Antoine_, de même, pas une ligne dans cette
+série d'hallucinations qui n'eût pu donner lieu à un renvoi en
+italiques.
+
+«Je suis perdu dans les religions de la Perse, écrit-il dans sa
+correspondance, je tâche de me faire une idée nette du dieu Hom, ce qui
+n'est pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à étudier le
+bouddhisme, sur lequel j'avais déjà beaucoup de notes, mais j'ai voulu
+épuiser la matière autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que
+je crois aimable.»
+
+Et pour l'extravagant final de ce livre:
+
+«Dans la journée, je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge; à
+chercher dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque comme animaux.
+Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près
+épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels,
+et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies.»
+
+Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Légende de
+saint Julien l'hospitalier_, il a prêté à Flaubert toute une collection
+de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de
+celles qu'il fit pour écrire _Bouvard et Pécuchet_ ou l'_Éducation_. Le
+procédé apparaîtra le même. Avant de laisser enfanter son imagination,
+de prêter à sa puissance verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques,
+Flaubert avait rempli sa mémoire de l'infinité de faits que réclamait
+son style particulier, disconnexe et concis, et que son réalisme le
+poussait à rechercher aussi véridiques que peuvent les fournir les
+livres. Avant d'avoir écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou
+lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la
+demeure, le luxe, la nourriture; ses fêtes, ses rites, sa politique, les
+institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les
+hasards de son histoire et la légende de son origine. Et quand il lui
+fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone
+sous Nabuchodonosor, évoquer les dieux et les monstres, il composa en sa
+cervelle ces visions de données aussi exactes et d'aussi minutieux
+renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que
+les notes par lesquelles il décrivait un bal chez un banquier ou une
+noce au village.
+
+Cet art réaliste étayé de faits et d'où l'imagination est presqu'exclue,
+atteint, par là, selon le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de la
+loi et à la précision de la science». L'oeuvre conçue comme
+l'intégration d'une série de notes prises au cours de la vie ou dans des
+livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la
+recherche de certaines formes verbales, possède l'impassible froideur
+d'une constatation et ne décèle des passions de son auteur que de rares
+accès. Elle est, comme un livre de science, un recueil
+d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de
+traditions, bien différente de tous les romans d'idéalistes que
+composent une série d'effusions au public à propos de motifs ordinaires
+ou de faits clairsemés. Masqué par une esthétique qui consiste à montrer
+de la vie une image et non pas une impression, l'écrivain garde en lui
+ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de légers mais
+suffisants indices.
+
+_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arrière-goût de
+ses lectures, que les romans de Flaubert tendent à donner de la vie un
+sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité et la méchanceté de
+certains êtres, sur l'inconsciente grossièreté d'autres, sur l'injustice
+ironique de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, la muette et
+formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en
+dissimulés sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le
+formidable Regimbart de l'_Éducation_, exposent toute la platitude
+humaine, folâtre ou grognonne, en des individuations si complètes
+qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, pris, semble-t-il,
+avec une particulière conscience, au plein milieu de l'humanité
+courante, Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre et chez qui
+une bonté molle ajoute à l'insupportable pesanteur morale,--Jacques
+Arnoux, plus canaille et plus réjoui, mais non moins irresponsable,
+béat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la
+moyenne contient de lourde bassesse et de haïssable laisser-aller. Et
+ces êtres qui présentent à la vie la carapace de leur stupidité,
+rubiconds et point méchants, oppriment, grâce à d'obscènes
+accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, supérieure par la
+volonté, Mme Arnoux supérieure par les sentiments, qui, avilies ou
+contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous côtés cruellement
+fermée. Qu'elles se débattent, l'une entre une tourbe de niais et avide
+de trouver une âme assonante à la sienne, elle prostitue son corps et
+ses cris à de bas goujat et meurt abandonnée de tous par le fier refus
+de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbécile; que l'autre,
+plus intimement malheureuse, froissée sans cesse par le choquant contact
+d'un rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, à l'amour
+probablement chétif d'un jeune homme «de toutes les faiblesses»,
+insultée par les filles, haïe de son enfant, et finissant en une
+hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône de soins
+délicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux
+nobles, et paient la peine de n'être pas telles que ceux qui les
+coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la
+bêtise d'une république succède à la niaiserie d'une royauté; quelques
+années de vie de province s'écoulent en vides propos et minces
+occurrences; des entreprises sont tentées auprès d'elles, réussissent ou
+échouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit
+et tous à une formidable halte, elles ne sentent intensément que le
+malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la
+tristesse du rêve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre,
+_Bouvard et Pécuchet_, qui est comme la nécrologie de toutes les
+occupations humaines, il s'attache à montrer comment tout effort peut
+aboutir à quelque échec, et accumulant les insuccès après les
+tentatives, il proscrit le délassement de toute entreprise. Et si
+dégoûté de l'action, l'on tente le refuge de la spéculation, voici qu'un
+autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en
+une éblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs
+humaines, tire le néant des évolutions religieuses, entrechoque les
+hérésies, compare les philosophies et, finalement, quand d'élimination
+en élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste des modernes,
+montre l'humanité recommençant le cycle des prières dès que le soleil se
+lève et l'action la réclame.
+
+Cet effrayant tableau de la vie qui, après en avoir décrit les duretés
+réelles, évalue à l'inanité de consolations, tracé avec une
+impassibilité qui le corrobore, par une méthode strictement réaliste où
+des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi
+rigoureusement hautain. Il semble qu'à la fin de sa vie, le pessimisme
+de Flaubert se soit pénétré de douceur. Dans les deux premiers des
+_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, décrit l'humble vie de
+sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Légende de saint Julien
+l'hospitalier_ raconte la dure destinée d'un innocent parricide,
+l'écrivain paraît compatir aux maux qu'il montre, et peut-être est-il
+juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il
+ne convenait pas de séparer la cause des grands de celle des petits,
+qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des
+souffrances qu'ils contribuent à aigrir.
+
+_La beauté_: De quelque façon qu'il envisageât la vie, compatissant ou
+sardonique, Flaubert la détestait. «Peindre des bourgeois modernes
+écrit-il, me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, sans cesse, la
+réalité que l'acuité de ses sens et les besoins de son esprit le
+forçaient sans cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se créer un
+monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en résumant du vrai ses
+éléments épars d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie de
+phrases supérieures à leur sens, soit dans la grandeur d'âmes
+douloureusement séparées du commun, soit dans l'évocation d'époque
+mortes et sublimées dans son esprit en leur seule splendeur et leur
+seule horreur, il sut s'éloigner de ce qui existe imparfaitement.
+
+Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beauté de l'expression
+conçue en termes nets, simplement liés, semble proférer une note lyrique
+plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, décrit son orbe et
+s'arrête, avec la force précise d'un rouage de machine, et sans plus de
+souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. Qu'il s'agisse de rendre
+la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immaculé sur
+l'abîme, ou les simples incidents du séjour d'une provinciale dans un
+Trouville préhistorique, les mots se déroulent parfois avec la même
+grandiloquence, et bondissent au même essor. L'enfant niais et veule qui
+fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une période doué d'une
+forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes
+dits en termes héroïques! «Il suivait les laboureurs et chassait à coups
+de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même Homais,
+l'homme au bonnet grec, dans une colère pédante contre son apprenti, en
+vient à être désigné par une réflexion ainsi conçue: «Car, il se
+trouvait dans une de ces crises où l'âme entière montre indistinctement
+ce qu'elle renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes s'entrouve
+depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abîmes.»
+
+D'autres échappatoires sont plus légitimes et moins caractéristiques.
+Flaubert use le premier du procédé naturaliste qui consiste à compenser
+la médiocrité des âmes analysées par la beauté des descriptions où
+l'auteur, intervenant tout à coup, prête à ses plus piètres créatures
+des sens de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de Mme Aubain,
+porte au catéchisme où elle accompagne la fille de sa maîtresse, une
+sensibilité délicate et tactile, jusqu'à de pareilles élévations:
+
+«Elle avait peine à imaginer sa personne; il n'était pas seulement
+oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-être
+sa lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, son haleine qui
+pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
+demeurait dans une adoration, jouissant de la fraîcheur des murs et de
+la tranquillité de l'église.»
+
+En s'accoutumant à rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se
+débarrasse encore de la nécessité des modernistes, forcés de hacher leur
+phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin placé devant les scènes où
+le mènent ses romans, Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et
+s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les Champs-Élysées dans
+l'_Éducation_, le jardin d'un café-concert, où à un certain instant,
+dans les bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes»,
+le bal chez Rosanette, la forêt de Fontainebleau, présentent
+d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le séjour au château de la
+Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, la forêt où l'héroïne
+consomme son premier adultère, le tableau de l'agonie et de
+l'Extrême-Onction, jettent des éclats entre le restant d'ombre.
+
+Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie et de la beauté en
+concevant les admirables femmes de ses romans, pâles, noires, fines et
+tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il parle de l'une d'elles, son
+style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la
+séduction d'une âme acérée dans un corps souple, élancé et blanc. Les
+fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds élans de son
+âme vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle
+parvient à exprimer de la sécheresse de sa vie, culminent en cette scène
+d'amour où l'ineffable est presque dit:
+
+«La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre au
+fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers
+qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troué. Puis
+elle parut éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait,
+et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande
+tache qui faisait une infinité d'étoiles; et cette lueur d'argent
+semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête
+couvert d'écailles lumineuses. Cela ressemblait à quelque monstrueux
+candélabre d'où ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en
+fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; des nappes d'ombre
+emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
+grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas
+trop, perdus qu'ils étaient dans l'envahissement de leur rêverie. La
+tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et
+silencieuse, comme la rivière qui coulait, avec autant de noblesse qu'en
+apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des
+ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules
+immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne,
+hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou
+bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de
+l'espalier.»
+
+Et cette passion déçue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme
+intense de ses prunelles et le pli hardi de sa lèvre, son existence de
+hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassée, outragée,
+et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses
+hontes, quelle violente évasion, en toutes ces scènes, hors le banal de
+la vie!
+
+Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. Avec ses lisses bandeaux
+noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente,
+surprise et pure, elle inspire à Flaubert ses plus charmantes pages. Son
+apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son «air de bonté
+délicate»; puis à la campagne où Frédéric échange avec elle les premiers
+mots intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la trouva instruisant
+ses enfants: «ses petites mains semblaient faites pour répandre des
+aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement
+avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise»;--la
+visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation où la
+beauté s'élève au mystère et à l'auguste:
+
+«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, Mme Arnoux sans bouger restait
+les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet
+tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se découpait
+en pâleur au milieu de l'ombre.
+
+Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le
+couloir; il n'osa.
+
+Il était empêché d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette
+robe se confondant avec les ténèbres lui paraissait démesurée, infinie,
+insoulevable ...»
+
+--Une rencontre dans la rue, le revirement mystérieux où elle s'avoue
+«en une désertion immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale dans
+le magasin de porcelaine de son mari et les lèvres de son amant touchant
+ses magnifiques paupières;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle
+d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses:
+
+«Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier,
+et des cîmes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux,
+jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient au bout de l'avenue
+dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des
+points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de
+moisi,--et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, de
+n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du
+soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
+les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière
+tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à les
+fendre, avec la main;--Frédéric la saisissait doucement; et il
+contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de
+ses ongles. Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une chose,
+presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom là fait
+exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase et qui semblait
+contenir des nuages d'encens, des penchées de roses.»
+
+D'aussi belles pages marquent encore la sensualité contenue de ces deux
+êtres mûrs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse
+de son corps accordée et ce sacrifice empêché par la maladie de son fils
+tandis que dehors l'émeute se déchaîne,--puis la séparation des deux
+amants, jusqu'à cette scène effroyablement aiguë où Frédéric, se
+trouvant un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené par sa
+maîtresse, tandis que les rires délirants de Mme Arnoux sonnent dans
+l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose
+intime et presque obscène, la vente de ses effets: enfin cette suprême
+et dure entrevue, où éclairée tout à coup par la lampe, elle montre à
+son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, la froideur pure sur
+ses doux yeux noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont déroulés,
+elle taille une mèche, «brutalement à la racine» ...
+
+Par ce type de femme de la grâce la plus haute, Flaubert se compensait
+de toutes les brutes que son souci de la vérité le forçait à peindre.
+Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au réel ce
+reflet de beauté, le visible effort avec lequel ses phrases plus
+grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'âcre
+dégoût sans doute mêlé d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter
+en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le
+supplice volontaire d'un artiste s'astreignant à une besogne vengeresse
+mais répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec joie du roman,
+écrire après _Madame Bovary_, l'épopée de _Salammbô_, refaire après
+l'_Éducation_ ce poème mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et
+préluder par la _Légende_ et _Hérodias_ à son entreprise la plus
+abêtissante de toutes, _Bouvard et Pécuchet_.
+
+L'on entre par ces livres épiques dans la région de la pure beauté. La
+phrase non plus réduite à une élégante armature dans laquelle
+s'enchâssent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores,
+colorés et beaux, les rythme en retentissantes cadences, développe de
+nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des
+hommes gigantesques et primitifs, à l'âme concise et puisant dans cette
+rétraction de leur être une formidable énergie, accomplissent ou
+subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se déploient en
+étincelants décors où se fige la splendeur des ors, des porphyres, des
+pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de
+sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes,
+sous les yeux droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles sont
+menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantôt sortant du temple,
+elles supplient, cambrées, au haut de leur palais, les astres qui
+tressaillent au frémissement de leurs lèvres; tantôt elles prennent de
+leur corps anxieux de pureté, des soins inouïs, le macérant de parfums,
+l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au point que la jouissance
+de leur lit promet une joie délictueuse et mortelle.
+
+Sous les platanes, dans un jardin diapré de lis et de roses, les
+mercenaires célébrant leur festin; la lente apparition de Salammbô
+descendue les apaiser, à la fois peureuse et divine, l'expédition
+nocturne de Mathô et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces
+voûtes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie où
+Salammbô dort entre la délicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son
+recueillement dans la maison du Suffète-de-la-Mer; Salammbô partant
+racheter de son corps le voile de la déesse, son accoutrement d'idole et
+ses râles mesurés, quand le chef des barbares rompt la chaînette de ses
+pieds; puis le siège énorme de Carthage, la foule des peuplades
+accourues, l'écrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce
+carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de
+toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armée, les
+dernières batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
+mièvre et grave, où Salammbô voilée et parlant à peine reçoit le prince
+son fiancé en un jardin peu fleuri que passent des biches traînant à
+leurs sabots pointus, des plumes de paons éparses, enfin le supplice de
+Mathô et les joies nuptiales, mêlant des chocs de verres et des odeurs
+de mets au déchirement d'un homme par un peuple, jusqu'à ce qu'aux yeux
+de Salammbô défaillante en l'agitation secrète de ses sens, Schahabarim
+arrache au supplicié son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil,
+final tonnant dans lequel se mêlent le beau, l'horrible, le mystérieux
+et l'effréné en un suprême éclat.
+
+Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scènes encore et de plus
+magnifiques paroles. L'étrange et bas palais de Constantin précède le
+festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba
+galante et vieillote en son charme de chèvre; dans le temple des
+hérésiarques la beauté flétrie, monacale et livide des femmes
+montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent à l'évocation
+d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abîme,
+planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le défilé des
+théogonies et sur la frise qu'a formée le pullulement des dieux
+brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tête ceinte d'un halo et
+sa large main levée; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis
+l'immortel dialogue de la luxure et de la mort où les mots sont tantôt
+liquides de beauté, tantôt lourds de tristesse; et ces dernières pages
+où tous les monstres se dégagent et se confondent en un protoplasme qui
+est la vie même,--quelle grandiose suite d'épisodes, dont chacun figure
+une plus charmante ou rayonnante ou tragique beauté. Et que l'on joigne
+à ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Hérodias_, les imprécations
+de Jeochanann, la scène gracieuse où Salomé, nue et cachée par un
+rideau, étend dans la chambre du tétrarque son bras ramant l'air pour
+saisir une tunique; enfin cette _Légende de saint Julien_ qui contient
+les plus divines pages en prose de ce siècle, la vie pure et fière du
+château, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de
+parricide, les lieux luxurieux où il se marie, son crime, sa rigueur, sa
+transfiguration finale;--certes pas même chez les grands poètes de ce
+temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scènes aussi
+purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et
+toute l'âme, au point que certaines pages entrent par les yeux comme
+une caresse, se délayant dans tout le corps, et le font frissonner
+d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernières oeuvres,
+Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille
+éléments épars de beauté matérielle et sensible, en de plus ravissants
+ensembles.
+
+_Le mystère, le symbolisme_: Cet artiste explicite et précis qui excelle
+à montrer la beauté sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
+sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la
+délicieuse émotion qui résulte de la réticence, de la prétérition du
+mystère suggéré, sait avec un art profond et charmant s'arrêter au bord
+des images et des pensées auxquelles la parole est trop pesante.
+Certaines émotions à peine senties des entrevues dernières de Mme Arnoux
+et de Frédéric, sont voilées sous des mots à demi-révélateurs et
+discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'âmes
+tristement généreuses, qu'à quelques initiés. Et l'émoi mystique de la
+prêtresse phénicienne s'efforçant sous les symboles des dieux et les
+mythes des théogonies de saisir l'essence de l'être et la signification
+de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la
+maison du Suffète-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gazé de sable, et
+adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumière «effrayante et
+pacifique» du soleil, qui passe étrange par les feuilles de lattier noir
+des baies,--d'autres scènes ou lunaires ou souterraines, sont décrites
+en phrases obscures, distantes, qui parlent à certains esprits une
+langue comme oubliée mais comprise, et suscitant dans les limbes de
+l'âme des émotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ à son début,
+les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascète des phrases insidieuses
+de crépuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et
+disconnexes, ont l'illogisme du rêve et l'appréhension de l'inconnu; les
+visions se suivent et se lient imprévues; des communions subites ont
+lieu:
+
+«Elle sanglotte, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux
+pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune.
+
+«Puis ils se trouvent l'un près de l'autre loin de la foule,--et un
+silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
+quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.»
+
+«Cette femme est très belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de
+sépulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de
+pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes ...»
+
+D'autres scènes, l'apparition d'Hélène Ennoia, le culte des Ophites, se
+passent en demi-ténèbres, et apparaissent vagues et passagères comme des
+songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle
+encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expédition
+où, quittant le lit nuptial, il parcourt une forêt enchantée dont les
+bêtes indestructibles le frôlent, et d'autres, qu'il abat, s'émiettent
+pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glacés, dont
+l'hostilité expie son crime involontaire; Flaubert paraîtra posséder le
+sens des choses à peine perçues, des sentiments naissants et
+balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idée précise, peut rendre
+seulement par la suggestion, de mystérieuses analogies ou d'indirects
+symboles.
+
+Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbô est
+au fond de l'oeuvre de Flaubert. Détestant la réalité de toute la haine
+d'un idéaliste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du
+monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette
+évasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois réussi à
+échapper radicalement au réel, en substituant aux individus les types, à
+un récit de faits particuliers, un récit de faits allégoriques.
+
+Comme M. de Maupassant le dit dans sa préface aux lettres de Flaubert à
+George Sand, même les romans, _Madame Bovary_, l'_Éducation_, bien que
+réalistes, pleins d'actes et de lieux précis, ont pour personnages
+principaux des êtres si parfaitement choisis entre une foule de
+similaires, qu'ils représentent une classe, ou une espèce plutôt qu'un
+individu. Madame Bovary est par certains côtés la femme, et Homais reste
+comme l'exemple grotesque de toute une catégorie sociale.
+
+Dans l'_Éducation_, plus réaliste par le milieu et par le faire, les
+jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une
+énergie trop tourmentée, l'autre d'une faiblesse minée de folles et
+vaines aspirations, le troisième de la grossièreté heureuse et finaude,
+interprétation que confirme la portée générale du titre de toute
+l'oeuvre. Passant sur _Salammbô_ dont le sens est simplement d'être
+belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire
+plus significative.
+
+Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprême du style, des procédés
+fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la
+philosophie de Flaubert, celui-ci a signifié toutes les passions, les
+cultes et les spéculations de l'humanité. L'ascète est l'homme privé et
+assiégé de satisfactions charnelles; les amorosités faciles de la reine
+de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes à celle des
+Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adhérant
+définitivement à aucune, par toutes les religions et les hérésies; la
+métaphysique lui propose ses antinomies irrésolues, et il hésite de
+désespoir, à s'abîmer dans la luxure ou à s'anéantir dans la mort; mais
+sa curiosité le fait encore balancer entre le mystère du sphinx et les
+fables de la chimère qui l'entraîne à travers les mythes et les ébauches
+de la création, à l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
+toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la prière dans le
+cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la spéculation nocturne
+à l'action diurne.
+
+Dans ce livre, dans _Bouvard et Pécuchet_ qui en est l'analogue, plus
+ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthèse générale, en
+dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de représenter
+l'histoire du développement de l'esprit humain, de son insatiable
+inquiétude, sans cesse assaillie de solutions, de systèmes, de
+révélations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une
+révolution que le scepticisme de l'écrivain le portait à concevoir
+circulaire. Que l'on prenne le niais anachorète de la Thébaïde ou les
+deux bonshommes de Chavignolles, ces êtres bornés, crédules, dociles et
+étonnés sont bien les représentants de la dupe qu'il y a en tout homme.
+L'impérissable myope, toujours zélé de croire les images confuses et
+partielles qu'il aperçoit, alternant toute affirmation d'une autre,
+adhérant à la vérité actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut
+vérité aussi, protégé par ces continuels mirages contre la glaçante
+notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les
+actes, parvient à vivre presque tranquille et presque heureux, en une
+existence de rêve et de paix.
+
+C'est dans cette idée narquoise et amère, qu'est le fond de la
+philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de
+ses poèmes. Dans la _Tentation_ il s'est élevé à l'intuition pure de
+cette idée spéculative et la propose aux regards avec la moindre somme
+d'éléments connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite
+des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de
+fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout
+un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi
+pour leur beauté et leur mystère; à tel point que l'on peut tour à tour
+considérer la _Tentation_ soit comme un poème didactique, soit comme un
+tableau des époques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un
+admirable et précieux ballet où se mêlent la fantaisie et les
+magnificences.
+
+En cette oeuvre se reflète toute l'âme de Flaubert, cet esprit
+contradictoire et déchiré, que le réel sollicitait et repoussait, que la
+beauté attirait mais qui ne parvint à l'imaginer qu'antique et
+documentaire, qui sentit la séduction du mystère et fut le plus
+explicite des stylistes, qui conçut la synthèse du particulier dans le
+général et cependant disséqua des âmes particulières, écrivit en phrases
+analytiques et discrètes, et s'abstint de toute généralisation. Dans ces
+alliances adverses, dans ces idéaux contradictoires, semble résider le
+génie, l'originalité, le caractère, l'indice psychologique particulier
+de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carrière, que cette chose chez lui
+primordiale et terme commun, le style.
+
+
+III
+
+LES CAUSES
+
+
+_Résumé des faits:_--Après avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la
+syntaxe, de la métrique, de la composition de Flaubert, nous avons
+énuméré ses procédés de description et de psychologie qui se réduisent à
+ceux du réalisme,--les caractères généraux de son art, qui sont la
+concision, la contention, et, résultat saillant général, le statisme.
+Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi
+édifiées, furent la vérité, la beauté, le mystère, le symbolisme, effets
+que coordonne en série un pessimisme violent ou ironique. Il faut
+ajouter à ses renseignements isotériques sur Flaubert ceux que
+fournissent la connaissance de sa méthode de travail, la lenteur et la
+difficulté de sa rédaction, son effort constant, une fois le plan
+général arrêté et les notes recueillies, pour achever chaque phrase,
+chaque paragraphe, chaque page avant de passer à la suite.
+
+Ces données mettent en présence deux séries de faits contradictoires;
+d'une part, l'amour des mots précis, des phrases autonomes et statiques,
+des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des
+faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant à
+l'observation et à l'érudition, l'impression de vérité que donnent les
+livres de Flaubert; d'autre part, son excellence à rendre la beauté
+pure, le mystère, le général, sa haine et sa souffrance du réel, ses
+échappées vers le roman historique et vers l'allégorie, la splendeur de
+son style, l'harmonie de ses périodes, la magnificence diffuse ou
+précise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la
+perpétuelle oscillation de Flaubert entre le roman réaliste et des
+oeuvres plus idéales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent à
+la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert
+de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme.
+
+Voici qui montre son obséquiosité et son impersonnalité devant la
+nature:
+
+«Je me suis mal exprimé en vous disant qu'il ne fallait pas écrire avec
+son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalité en scène. Je
+crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un
+effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer
+à soi.» (_Lettres de Flaubert, à George Sand_, éd. Charpentier, p. 41.)
+
+«Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les
+choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbécile?
+Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre
+tout bonnement, ces choses qui nous exaspèrent; disséquer est une
+vengeance.» (Ib. p. 47.)
+
+«Je me borne donc à exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, à
+exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les conséquences;
+riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela.
+Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de la
+sympathie, c'est différent: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est
+pas temps de faire entrer la justice dans l'art?» (Ib. p. 283.)
+
+Voici pour la tendance contraire: «Peindre des bourgeois modernes et
+français, me pue au nez étrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois
+souvent et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise et
+s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très
+secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté
+historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la
+_beauté_, dont mes compagnons sont médiocrement en quête.» (Ib. p.
+274.)
+
+Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: «Je suis comme
+M. Prudhomme qui trouve que la plus belle église serait celle qui aurait
+à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le
+portique du Parthénon, etc. J'ai des idéaux contradictoires; de là
+embarras, arrêt, impuissance.»(Ib. p. 72.)
+
+Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: «Je ne
+sais plus comment il faut s'y prendre pour écrire, et j'arrive à
+exprimer la centième partie de mes idées après des tâtonnements
+infinis.»(Ib. p. 17.) «Ce souci de la beauté extérieure que vous me
+reprochez est pour moi une _méthode_. Quand je découvre une mauvaise
+assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je
+patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l'expression juste
+qui était la seule et qui est, en même temps, l'harmonieuse.» (Ib. p.
+279.) «Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste
+et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers, quand
+on resserre trop sa pensée? La loi des nombres gouverne donc les
+sentiments et les images, et ce qui parait être l'extérieur est tout
+bonnement le dedans?» (Ib. p. 283.)
+
+_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extrêmement
+significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre
+ses idées et la phrase particulière dont il veut les revêtir une lutte
+existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles
+des pensées qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette
+réflexion, le désaccord fréquent noté plus haut entre l'expression et
+l'exprimé, notamment dans les réalistes où les mots sont sans cesse
+au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait
+extraordinaire que Flaubert a écrit les oeuvres les plus diverses avec
+le même style, que sa _Lettre à la municipalité de Rouen_ est conçue
+comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frédéric Moreau
+parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraîtra évident
+qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit
+également sollicité par le beau et par le réel, une tendance supérieure
+et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase,
+certaines catégories de mots.
+
+Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antécédents,
+fondamentaux. Car dans les caractères mêmes de la syntaxe et du
+vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus générales
+que développe son oeuvre.
+
+Son amour du mot précis et définitif,--c'est-à-dire tel qu'il enserrât
+une catégorie bornée d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son
+esprit à l'intuition des choses individuelles, l'éloigner de toute
+généralisation abstraite.
+
+Son amour des beaux mots,--c'est-à-dire tels qu'ils soient sonores, ou
+éveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le détermina à sentir et
+à vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, à
+qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces
+mots, il échappe encore à l'abstraction, et évite de plus la sécheresse
+de l'analyse psychologique qu'il transpose en éclatantes descriptions.
+Le conflit entre cette tendance verbale et la précédente détermine son
+pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la précédente, un
+symbolisme.
+
+Son amour des mots indéfinis,--c'est-à-dire tels qu'ils provoquent dans
+l'esprit non une image, mais la sourde tendance à en former une et le
+vif sentiment d'effort et d'élation qui accompagne toute tendance
+intellectuelle confuse,--le porta aux sujets où il pouvait le
+satisfaire, aux époques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de
+l'âme féminine, aux scènes lunaires et aux théogonies mortes. Enfin sa
+façon de joindre ces sortes de mots déterminèrent les autres caractères
+de son art.
+
+Sa tendance à écrire en phrases statiques, c'est-à-dire qui soient
+complètes, explicites et indépendantes du contexte,--lui imposa la
+nécessité d'enclore un fait ou plusieurs en chaque période. Par là le
+nombre de ces faits dut être énormément multiplié. S'abstenant de toute
+répétition, de tout développement, il lui fallut des actes, des choses,
+des détails; il dut être en roman moderne un réaliste, et en roman
+historique, l'érudit qu'il fut. La difficulté de bien faire cette sorte
+de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixité, le
+fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus
+significatifs, rendit son style tendu et stable. L'énorme tension
+intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en
+elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses
+forces, et le rendit moins attentif à la composition générale. Enfin,
+les rares passages de passion et de poésie pure qui éclatent çà et là
+dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procèdent
+de son autre type de phrase, le périodique, que nous avons vu alterner
+avec son style habituel.
+
+Cette réduction de tout un développement intellectuel, en l'ascendant de
+quelques formes verbales, la contradiction entre les facultés d'un
+esprit expliqué, par la contradiction entre les diverses parties d'un
+système de style, c'est, dans l'investigation du mécanisme intellectuel
+de Flaubert, passer de la psychologie à la théorie du langage. En
+fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert
+d'une part une série de données des sens et une série de mots qui
+s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre,
+une série de formes verbales acquises, et développées, auxquelles
+correspondaient non des données sensorielles, mais de simples
+prolongements idéaux et qui tendaient pourtant comme les autres
+vocables, à être articulées.
+
+Quand l'oeil de Flaubert était braqué sur la réalité, les détails
+importants des choses et des hommes fidèlement enregistrés trouvaient
+dans le vocabulaire de l'écrivain une série de mots exactement adaptés,
+qui les rendaient d'une façon précise et du premier coup, en phrases
+telles que chacune enveloppant l'idée à exprimer, entière, il ne fût nul
+besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appelé le style statique
+précis, et il n'y a là rien d'anormal, mais simplement la perfection du
+langage usuel. Quand Flaubert dit à la première phrase de _Madame
+Bovary_: «Nous étions à l'étude quand le proviseur entra suivi d'un
+nouveau, habillé en bourgeois, et d'un garçon de classe qui portait un
+grand pupitre, ...» il dit simplement, en le moins de mots nécessaires,
+et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait
+l'image. Et cette sobre exactitude est la moitié de son art et de son
+style.
+
+Mais une autre faculté existait dans son esprit, et provoquait d'autres
+désirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de
+lectures exclusivement romantiques, Flaubert possédait un grand nombre
+de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la réalité certaines
+abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et à
+l'esprit humains. Il s'était empli l'oreille de cadences sonores,
+l'intelligence d'images démesurées, d'adjectifs exaltés et amples, de
+rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une
+aptitude qui ne se transforme en désir et en acte. Cette force de son
+intelligence purement vocabulaire, et à laquelle ses sens restés normaux
+et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou défectueuses, ou
+hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer à la description de
+la réalité, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par
+une échappatoire et par un compromis, à faire un livre d'archéologie, où
+tous les faits sont exacts, mais où tous les faits ne se trouvent pas,
+et sont choisis de façon à fournir au plus magnifique style de ce
+temps, la faculté de se librement déployer. Dans _Salammbô_, dans la
+_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de
+la période, l'éclat et le mystère des images, qui sont primitifs, et non
+les incidents ou les scènes évidemment choisis de façon à donner lieu à
+d'admirables phrases.
+
+Cet art, où les mots précèdent et déterminent obscurément les idées, est
+anormal. Car il est l'excès et le contraire même de la faculté du
+langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal,
+Geiger), est à l'idée ce que le cri est à l'émotion, ne peut constituer
+l'antécédent de l'idée, que lorsque le langage, énormément développé par
+des génies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on
+apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il
+faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
+que Flaubert vécut au déclin du romantisme, qu'il put absorber et
+absorba en effet l'énorme vocabulaire du plus grand génie verbal de tous
+les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un
+semblable[2]. Évidemment, l'esprit surchargé par ces acquisitions, il
+ne put se borner à étudier et à décrire la vie moderne pour laquelle le
+vocabulaire lyrique du grand poète n'est point fait, est trop riche et
+reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes à Tanit,
+les lions crucifiés, les temples, le désert, le siège, les somptuosités
+barbares d'une époque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et
+ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman
+moderne qui ne représentait de ses facultés que quelques-unes, se
+satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son
+noviciat artistique à sa mort.
+
+Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en
+elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus à élaborer
+réitérément la sorte de période qui l'enthousiasmait, frappant
+perpétuellement comme un balancier la même médaille, et la jetant d'un
+mouvement continu à côté de celle précédemment issue du coin, Flaubert
+perdit le sentiment et la faculté de la liaison, associa en livres
+presque diffus de lâches chapitres, et ne sut maintenir la cohésion et
+le mouvement de sa pensée au-delà de brefs paragraphes. Cette
+disposition latente, contenue, réduite encore à une faible intensité et
+coercible par d'autres, constitue visiblement la première phase de
+l'incohérence des maniaques, et n'en diffère que quantitativement, comme
+se distinguent toujours les fonctions anormales chez les «géniaux», de
+celles chez leurs congénères névropathes. Que l'on compare en effet ce
+passage d'une lettre d'un aliéné, citée par Morel, _Traité des maladies
+mentales_ (p. 430):
+
+«Lorsque le choléra a éclaté, j'avais une bosse froide dans le cerveau;
+le miasme cholérique est très irritant, j'ai eu par conséquent le
+choléra cérébral. Étant à l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui
+m'est arrivé. Mes accès antérieurs ont eu lieu par violations exercées
+sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manière
+effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus à lui ... etc.»
+
+Que l'on fasse abstraction de l'absurdité des idées et que l'on
+considère seulement la brièveté et la rondeur des phrases, leur suite
+incohérente ou faiblement liée, toute l'allure mesurée et cadencée de ce
+petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne répugnent
+pas par préjugé à l'assimilation d'un fou et d'un homme de génie, que
+certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant
+exact de cette littérature d'asile. Que l'incohérence résulte d'une
+concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer
+successivement en une forme difficile chacune des pensées qui le
+traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliéné--comme cela est
+probable,--d'une irrégularité de la circulation sanguine cérébrale,
+semblable à celle qui produit la fantaisie des rêves,--en d'autres
+termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activité
+commune de l'encéphale, au profit de ses parties, le résultat est
+physiologiquement et psychologiquement le même. L'incohérence faible de
+Flaubert, terme extrême de celle de tous les artistes qui «font le
+morceau» est l'antécédente de celle du rêve, qui précède celle du
+délire, et celle des maniaques. Entre tous ces dérangements, il n'est de
+contraste que ceux de l'intensité et de la permanence.
+
+_Généralisation sur les causes_: L'on remarquera que cette altération du
+langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs,
+est analogue si l'on abstrait de ses développements ultimes, à celle qui
+cause chez tout un groupe d'écrivains nommés par excellence les
+«artistes», ce qu'on appelle encore par excellence, le «style». On sait
+qu'entre lettrés ces termes ne sont appliqués qu'à des prosateurs et des
+poètes postérieurs au romantisme, et à aucun des étrangers. Si l'on note
+le caractère commun de «l'écriture artiste» chez des gens aussi
+dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de
+Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que
+tous affectionnent une forme de phrase et une série de mots qui
+demeurent identiques à travers les sujets divers qu'ils traitent; en
+d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en écrivant:
+exprimer leur idée,--construire des phrases d'un certain type; en
+d'autres termes encore tous sont doués d'un certain nombre de formes
+verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une
+extraordinaire adresse à rendre les idées qui s'associent ou qui
+pénètrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensées que
+produit la richesse même de leurs mots. Nous avons montré que Victor
+Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent à un accord
+parfait entre leurs idées et leur vocabulaire; tels Villiers et
+Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes,
+réussissent par des miracles d'adresse à exprimer une énorme portion de
+réalité, des idées absolument adventices et variées, en une langue
+toujours la même et qui joint une beauté propre au rendu de la vérité;
+les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi
+dans ses romans.
+
+Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni à l'autre. Que M. de Goncourt
+se plut à laisser libre carrière à son style en une oeuvre spéciale et
+suprême, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus complètement, s'échappa
+résolument à plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son
+style; il satisfît pleinement ses besoins esthétiques, son amour du beau
+et de l'indéfini, créant la _Salammbô_ et la _Tentation_, sans plus se
+souvenir que Paris existait et que le XIXe siècle devait être dépeint.
+
+_Flaubert_: Cependant le siècle le tentait, le heurtait, et le blessait.
+Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue
+d'êtres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte
+tous les artistes, l'acuité pour ressentir la souffrance que cause
+l'excès général et délicat de la sensibilité, le pessimisme
+sociologique, «l'indignation» à propos de tout que donne aux grandes
+intelligences la vue de la bêtise se passant d'eux pour se mal conduire,
+la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'être inutile,
+spolié de tout intérêt humain[4]. Il vécut ainsi douloureusement au
+déclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses
+lourdes épaules, une grosse face rubiconde, bénigne et naïve, que
+coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste
+ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, «dont la pupille, dit M. de
+Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile.» Et
+cet homme à la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
+bonasse de reître, pour courir les aventures, enlever les bataillons à
+la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendiés ou de glaciales
+bruines, passa sa vie,--dominé par on ne sait quelle infime modification
+vasculaire de son encéphale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans
+l'ombre de la chambre, des objets infiniment délicats. Il ploya sa
+longue stature à la mesure des fauteuils, sédentaire, sortant à peine,
+crispant ses gros doigts gourds sur le fétu d'une plume; et la tête
+courbée, le sang au front, les yeux injectés, il pesa des syllabes,
+accoupla des assonances, équilibra des rhythmes, dégagea le mot juste de
+ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il
+peina, geignit et souffla à mettre en une forme à laquelle il requérait
+des qualités compliquées et rares, de précises, images de réalité ou de
+grands rêves de beauté, qui, s'efforçant de prendre forme, subjuguèrent
+à cette tâche toute l'intelligence et tout le corps de cet énorme et
+vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les
+minuties toujours mieux aperçues de son métier, bornaient de plus en
+plus son horizon intellectuel; il souhaita des succès de livres, puis
+des succès de pages, puis des succès de phrases[5]; il sacrifia
+graduellement toute sa vie à sa passion; il vécut dans le sourd malaise
+des phénomènes, qui logent en leurs corps une âme hétéroclite, jusqu'à
+ce que cette despotique activité cérébrale, après avoir imposé au corps,
+sans en être atteinte, une maladie nerveuse,--l'épilepsie transitoire[6]
+de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'anéantît et le foudroyât au pied
+de sa table de travail par une dernière et délétère victoire d'un organe
+sur un organisme.
+
+
+Le destin de Gustave Flaubert aurait pu être différent, mais non plus
+glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit définitivement l'étude du
+réel et l'érudition dans la littérature, d'avoir écrit les plus beaux
+livres de prose qui soient en français; il lui est dû encore d'avoir
+fait resplendir un certain idéal de beauté énergique et fière, d'avoir
+produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poème
+allégorique qui soit après _le Faust_.
+
+NOTES:
+
+[Note 2: Cette assertion dut rester à l'état de simple hypothèse.
+Pensant que des acquisitions verbales, failles en état de somnambulisme,
+seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder
+de ses lectures, nous avons prié M. le Dr Ch. Féré, de la Salpêtrière,
+de nous aider à faire des expériences sur des hypnotiques. Nous avons
+tenté deux essais: dans le premier, nous avons lu à l'hypnotique
+somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui
+rit_. Le sujet se trouvait vaguement influencé à son réveil par le ton
+de la déclamation et par le sens de l'épisode. Il fut impossible de
+reconnaître dans son langage des traces de style romantique.
+
+Je remis ensuite à M. Féré trois listes de mots, les uns d'un sens
+joyeux, les autres d'un sens triste; la troisième liste se composait de
+mots abstraits et rares. M. Féré a lu chacune de ces listes au sujet
+somnambule en répétant les mots plusieurs fois. Au réveil du sujet,
+aucune des trois listes ne détermina chez lui soit un courant
+particulier d'idées, soit une modification de langage qui le forçât à
+exprimer des pensées habituellement étrangères. Il nous a donc été
+impossible à M. Ferré--auquel j'adresse ici mes remerciements--et à moi,
+de reconnaître chez les hypnotiques, une modification de l'idéation, par
+suite d'acquisitions verbales inconscientes.
+
+Ce résultat négatif n'infirme pas, je crois, la théorie exposée plus
+haut, et tient surtout au complet oubli qui sépare l'état somnambulique
+de l'état de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idées
+me semble le seul moyen d'expliquer l'unité des écoles littéraires,
+surtout de la romantique, l'unité même d'une nation formée d'éléments
+ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des étrangers
+naturalisés.]
+
+[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phénomènes physiologiques
+de l'attention.]
+
+[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un très remarquable
+article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.]
+
+[Note 5: Lire l'étude de M. E. Zola sur Flaubert.]
+
+[Note 6: Aucune des particularités intellectuelles de Flaubert, sauf
+son emportement, n'a d'analogues parmi celles des épileptiques.]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA
+
+
+M. Zola célèbre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes
+diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettrés.
+L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de réalisme, la peinture
+brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en
+plus de surprenantes qualités poétiques, le don du grandiose, l'amour
+passionné de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en
+effet, plus complexes que les préceptes de ses articles, et le romancier
+diffère dans une mesure inattendue du polémiste. L'analyse peut
+discerner dans son oeuvre des éléments disparates, dont certains,
+négligés jusqu'ici, complètent et modifient la physionomie de l'auteur
+des _Rougon-Macquart_.
+
+
+I
+
+
+M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens très moderne de ce mot.
+Quand il lui faut décrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue,
+exprimer une idée, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts
+possibles, ceux doués de qualités communes indépendantes de leur sens,
+la sonorité et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la
+grâce comme chez les de Goncourt, la rudesse cladélienne ou la noblesse
+et le mystère de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola
+n'a d'autre caractère spécifique que l'abondance, qualité appartenant à
+tous ceux qui ont frayé avec les romantiques, et, par endroits, un
+coloris fumeux. De même, la façon dont M. Zola assemble ses mots en
+phrases est extrêmement simple, commode, apte à tout. Il procède
+d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions à
+sens presque identique, qui redoublent l'idée, l'enfoncent en deux coups
+de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balancé, jusqu'à ce
+que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
+indifféremment par un retentissant accord, finale d'une gradation
+ascendante, ou par une phrase surajoutée et superflue qui laisse en
+suspens la voix du lecteur. En cette façon d'écrire aisée, maniable et
+large, propre à tout dire et appliquée par M. Zola à tous les usages,
+celui-ci polémise, expose, raconte, parlent décrit, énonce l'énorme
+masse de petits faits qui lui servent à poser ses lieux, ses personnages
+et ses ensembles.
+
+En opposition au procédé classique qui décrit en quelques mots généraux,
+et au procédé romantique, qui décrit en quelques mots particuliers,
+conformément à l'acte, de la vision qui est une synthèse de mille
+perceptions élémentaires, M. Zola, avec tous les réalistes, forme ses
+tableaux de l'énumération d'une infinité de détails résumés parfois en
+un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est dépeint en ses parties
+constituantes, marquées chacune par l'adjectif coloré qui correspond à
+sa perception; puis, en une phrase générale, le tout est repris avec des
+termes où domine celui des caractères de forme ou de nuance, qui existe
+en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le
+_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette théorie.
+
+Dès le début, le vague remuement des Halles à l'aube est montré par une
+série de faits confus, de formes rôdantes et accroupies autour
+d'entassements mous en un indécis brouhaha. Florent et Claude Lantier
+parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretées
+de choux gaufrés aux caisses de fruits parfumants, puis Florent
+promenant seul sa faim à travers l'accumulation énorme des nourritures
+de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narré des sensations que
+perçoivent leurs yeux et leurs narines. L'étal de la Sarriette, là
+vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de
+Claire Méhudin, les gibiers et les volailles, sont décrits en des
+paragraphes pleins de faits, que résume une phrase-thème, de volupté,
+d'obscénité, de perfidie, de grâce, de fermentante chaleur. Que l'on
+compare ces descriptions à celles de la maison de la Goutte-d'Or et du
+boulevard extérieur, à midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans
+là _Curée_, et de ce rose cabinet de toilette où Mme Saccard laisse de
+sa mince nudité, à mille autres tableaux encore prodiguement épars dans
+l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un même procédé
+sera reconnu, de séparer en tout spectacle ses nombreux composants
+réels, de les énumérer en un détail merveilleusement visible, de les
+recombiner par une phrase compréhensive de l'ensemble.
+
+Par un procédé identique exactement--série d'actes condensés en trois
+ou quatre qualificatifs fréquemment rappelés--M. Zola pose ses
+personnages. Leur aspect physique déterminé, le romancier les place dans
+une scène, soit journalière, soit exceptionnelle, montre par une
+conduite concordante de quelle façon particulière tel être se
+caractérise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue à
+la dominante physiologique, établie, il les résume en une phrase
+appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi présenté.
+Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu
+niais en plusieurs occasions, se trouve montré tel dans sa cour auprès
+de Gervaise, et résumé de même par ces mots: «avec sa face de chien
+joyeux»; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est décrite la
+beauté calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidité, double
+trait que condense encore cette apposition répétée «avec sa face
+tranquille de vache sacrée»: Saccard, brûlé de toutes les fièvres et de
+toutes les cupidités, est sans cesse suivi des adjectifs «grêle, rusé,
+noirâtre», comme Renée, possède cette «beauté turbulente» qui concentre
+la physionomie ardemment avide de joie, et les passions à subites
+sautes, de celle dont les faits d'égarement tiennent tout le volume. La
+force d'Eugène Rougon, la noble beauté de Mme Grandjean, la séduction
+d'Octave Mouret et la douce fermeté de Denise, sont ainsi empreints en
+une effigie, marqués par des faits et résumés en une phrase. Ce dernier
+procédé, qui ressemble fort à celui des phrases-thèmes de Wagner, ayant
+le tort d'enserrer en formule constante un être variable, est éliminé
+d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi
+lesquels se trouvent les êtres les plus vifs que M. Zola ait produits.
+La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-préfet de Poizat, le louche et
+gai bohème Gilquin, Lantier pâle, lent et ravageur, le marquis de
+Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetés dans la vie
+commune, parlent et agissent avec des façons, des physionomies uniques.
+
+La même manière réaliste caractérise chez M. Zola les ensembles où les
+personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
+_Fortune_, et le campement des insurgés la nuit, dans Plassans, l'abbé
+Mouret et frère Archangias courant les Artaud, les luttes exaspérées de
+Florent contre les poissardes de la Halle commandées par la dynastie
+Méhudin, toutes ces scènes parfaitement localisées se passent fait par
+fait. Rien de plus réaliste que, dans _Son Excellence_, Eugène Rougon
+disgracié, déménageant de son cabinet au milieu des intéressées
+condoléances de ses créatures, ni de plus visible que le débraillé
+lascif de l'hôtel où Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est
+tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir à la
+noce, du large repas de la fête de Gervaise, à cette magistrale ribote
+où Lantier conduisant Coupeau au travail, l'égare en une interminable
+suite de bibines, de la forge Goujet à la cellule capitonnée de l'asile
+Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de
+vivre_, sont de même brossés en larges scènes, traversées de gens
+visibles constitués eux-mêmes de linéaments, de notes biographiques, de
+menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son
+esthétique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses
+caractères d'actes, ses descriptions de détails, et édifie son oeuvre
+par ces atomes artistiques indéfiniment associés.
+
+Pour la partie la plus étendue de son ensemble de romans, M. Zola
+emprunte ces éléments à la vie réelle, et les reproduit tels que sa
+mémoire et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les livres de M.
+Zola, comme ceux de tout grand réaliste, possèdent une vérité
+supérieure. Constamment construits par un minutieux détaillement de
+faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de
+spectacles réellement vus, ils tendent à donner de la vie une image
+adéquate, aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, sans
+que le choix, l'_idéal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son
+observation et résume la vie et les âmes en des extraits fragmentaires.
+C'est là la véritable différence entre un roman idéaliste et un roman
+réaliste[7]. Les faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont et
+peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La
+différence est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve
+de sympathie artistique que pour un côté de l'âme humaine, et un genre
+de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle
+embrasse le monde en tous ses aspects, réfléchit, affectionne et
+reproduit toutes les âmes, respecte leur complexité et donne d'une
+société à une époque, une image qui lui équivaut.
+
+En ce sens, que des personnes peu habituées à l'analyse trouveront
+subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter
+l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions,
+complètement, sans choix ou presque ainsi.
+
+La _Fortune des Rougon_ contient à la fois une série de faits sur la
+lâcheté stupide de quelques bourgeois, et une fraîche et sanglante
+idylle d'amour. La _Conquête de Plassans_ regorge de contrastes, du dur
+abbé Faujas à la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans
+_la Faute_ entre deux ecclésiastiques opposés, une fille idiote et
+pubère; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_
+regorge de physionomies et de caractères. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard,
+M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arrière-boutique, les
+marchandes, de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, à la bilieuse
+Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acéré de Mlle
+Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de créatures toutes
+humaines. _Son Excellence_ et la _Curée_ renseignent sur le Paris des
+démolitions, contiennent des scènes et des gens d'une admirable variété,
+des officieux du ministre aux convives de Saccard; à travers une
+promenade au Bois et une séance du Corps Législatif, le baptême d'un
+prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, un Compiègne,
+circule une foule de personnes en chair, marquées, caractéristiques et
+agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui
+entourent ce colosse et ce gnome Eugène Rougon et Aristide Saccard.
+L'_Assommoir_ et _Nana_ présentent en des pages connues tout le monde
+des ouvriers, tout le monde des filles et des petits théâtres.
+_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ débitent chacun une
+énorme tranche de la société, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de
+vivre_ détaillent un point.
+
+Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces
+groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont étudiés
+souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugène Rougon, M.
+Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le
+louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est
+détaillée des secrets de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde
+Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, supérieure et baroque. Nana
+est naturelle, tendre, grossière, écervelée, stupide. Coupeau et
+Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne santé morale à
+l'extrême abaissement. Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres celle
+des lieux où ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de
+travail, des salles de spectacle, des échoppes, des magasins, des
+galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces
+demeures, de l'avenue de l'Opéra aux boulevards extérieurs, des ponts de
+la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du
+Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les sèches
+arêtes de la Provence, les plaines blêmes du Nord, les efflorescences
+du Paradou, les déferlements des marées normandes, l'on aura dans une
+dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques
+reproduisant en abrégé presque toute la complexité d'un pays en un
+temps.
+
+Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalité. Les
+personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considérable d'êtres
+bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent
+aucune des âmes supérieures et choisies, complexes, délicates et rares,
+que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles
+femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les
+fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M.
+Zola a constamment proposé à son analyse des caractères simples et
+sains, ou déséquilibrés par une maladie concrète. La facilité choisie de
+cette tâche permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, défaut dont
+la présence est confirmée par la fixité de ses caractères.
+
+En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les
+mêmes du commencement à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité
+normale est scientifiquement admise[8], varie d'un linéament. Bien
+plus, dans quelques-uns des livres récents de M. Zola, notamment dans
+_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une
+vue très nette des lieux où se passe son action, et d'excellentes
+aptitudes descriptives, a si bien simplifié le mécanisme de ses
+personnages, leur prête des conversations si banales et des caractères
+si généraux, qu'ils perdent toute individualité nette. Au milieu de
+décors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus
+ténues. Enfin, M. Zola, comme tous les écrivains peu aptes à imaginer le
+mécanisme intérieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers
+psychologues, montre les actes de ses personnages de préférence à leurs
+raisonnements, les effets plutôt que les causes. De sorte que, le
+lecteur voyant ces créatures, de visage et de caractère nettement
+défini, réagir aux événements sans hésitation, sans débat, sans trouble,
+d'une façon constamment conséquente, identique et directe, se sent
+parfois en présence d'êtres trop simples pour des hommes.
+
+De même, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola
+ne sont pas matériellement exactes. Tout artiste choisit entre les
+diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de
+sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment
+sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont décrites autant en
+termes oléfiants qu'en termes colorés. Le parterre du Paradou est aussi
+plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connaît les
+senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de même le colorisme du
+romancier. De l'étal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le
+bronze, le carmin et l'argent plutôt que le fuselé des formes. Le jardin
+d'Albine est dépeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du
+cortège baptismal du prince impérial, M. Zola perçoit le blanc des
+dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat des
+aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M.
+Zola, critique d'art, défendit les coloristes extrêmes, notamment Manet.
+
+Ces réserves diminuent déjà dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola
+à reproduire exactement toute l'humanité actuelle, et marquent des
+bornes à l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant très grande.
+Il est une autre cause d'un ordre tout différent qui empêche encore M.
+Zola de voir et de rendre entièrement toute la nature: son individualité
+qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et matériels, l'a
+porté à en préférer une série douée d'un caractère commun, à modifier
+certains rapports, à dénaturer certains aspects, à donner de tout ce
+qu'il décrit une image notablement altérée dans le sens de ses
+sympathies, c'est-à-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola
+n'échappent pas à la formule que lui-même a donnée justement de toute
+oeuvre d'art: «La nature vue à travers un tempérament.»
+
+NOTES:
+
+[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie analogue
+dans son _Euphorion_.]
+
+[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalité_, 1885.]
+
+
+II
+
+
+Tous les caractères que présente l'humanité ne semblent pas à M. Zola
+également dignes d'affection et d'indifférence. Il en préfère certains,
+les montre avec faveur, et les exalte au-delà du vrai. La santé physique
+ou morale ou double lui paraît adorable. Les quelques personnages loués
+dans ses romans sont bien constitués dans leur corps et leur esprit, ont
+des membres sans tare et une raison sans fêlure, sont logiques, forts et
+humains. Le plein développement corporel même, si l'activité cérébrale
+est atrophiée par les fonctions végétatives et animales, est considéré
+par M. Zola comme magnifique. Désirée, la belle idiote de _la Faute_,
+accroupie dans la chaleur de son poulailler et frémissante du rut de
+ses bêtes, est décrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple
+bestial et réjoui de Marjolin et de Cadine, qui promène à travers les
+Halles son impudicité. Même quand cet équilibre physiologique s'allie à
+une âme méchante et faible, M. Zola ne dépouille point toute sympathie.
+Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admirés dans le
+_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-être de Louise Méhudin et de sa
+mère. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme
+Grandjean son complaisamment drapés, les sottises de Pauline Letellier
+s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses
+jupes lâches.
+
+Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un corps bien portant, est
+préférée par le romancier. Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux
+enfants nets, chastes et tendres, sont racontés avec amour. L'honnête et
+drue figure de Mme François ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre
+de Paris_. Gervaise raisonnable et fraîche, au début de _l'Assommoir_,
+est aimable; Mme Hédouin illumine de sa beauté de femme de tête
+l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse à bout la raison
+vertueuse; et l'héroïne de la _Joie de vivre_ est de même une fille
+sensée, forte et savante.
+
+Que cet amour de l'équilibre physique et moral n'est qu'une part d'un
+amour plus général, celui de la vie, un indice le montre. Partout où la
+niaise pudeur des modernes s'attache à cacher les opérations
+procréatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les voiles et
+désigne le mystère. Tout le second livre de _la Faute_ célèbre la beauté
+de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien pubères ne
+sont point dissimulés. Rien de plus noble que les pages où est montré
+l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le
+carreau, puis couchée toute pâle dans son lit, tandis que Coupeau
+s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et
+misérable d'Adèle dans sa mansarde, aboutissent à ces pages magistrales
+de la _Joie_ où Pauline, sainement instruite des mystères sexuels,
+assiste et coopère à la délivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces
+occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus honteux, en vertu de
+droits supérieurs, comme accomplissant une mission de grand révélateur
+de la vie, chargé d'en découvrir les sources charnelles.
+
+Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux
+grandes manifestations masculine et féminine, la sensualité de la femme
+et la force de l'homme. Tous les héros qu'il exalte sont des hommes
+forts, se dépensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou
+couronnant une grande ruine. Depuis le père Rougon qui, par un sourd
+travail de mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé Faujas
+conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, qui démolit une ville, et
+accumule des millions, à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le
+mariage, par l'incessante exploitation de la femme, écrase Paris de ses
+magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants,
+actifs sans compter, acharnés en besogne, s'acquittant dans le monde de
+leur tâche de force vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon qui,
+solide et dur des épaules à l'âme, a la sourde tension d'une machine
+sous vapeur.
+
+Et si les hommes dégagent ainsi leur force musculaire et volitionelle,
+les femmes exhalent, au profit de l'espèce, la séduction de leur
+sensualité. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une
+enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une
+troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un
+souffreteux jeune homme, l'impudique nudité d'une courtisane italienne
+achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution
+d'une harscheuse, femelle à tous les mâles, la femme, chez Zola,
+toujours tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant et dissolvant
+toute une société comme dans la _Curée_, victime passive dans les
+milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, défaillante et
+amoureuse dans _Une page_, séduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme
+délabré en un mariage aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans
+le _Bonheur des dames_, un obstiné viveur, toutes, dépeintes en leur
+fonction utérine, se résument en cette _Nana_, folle et affolante de son
+corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une
+cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons séniles.
+
+C'est en vertu de ces deux prédilections, sous un souffle de volupté ou
+un afflux de force, que M. Zola dénature le réel et le grossit. La
+végétation épanouie et luxuriante du Paradou est suscitée par les amours
+qui s'y consomment, comme l'inceste de Renée embrase et assombrit la
+serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal où sa
+grêle silhouette transparaît dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa
+splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont
+grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix où elle
+triomphe, et exagérées pour montrer son empire les ruines qu'elle
+accumule. Par contre, la séduction du magasin dans le _Bonheur_, le
+fouillis de ses soies, l'appétence de ses chalandes et la rouerie de ses
+vendeurs sont amplifiés pour venger de cette domination, la force de
+l'homme, portée à l'énorme dans les spéculations de Saccard et les actes
+de Rougon, représentée invincible dans la chasteté farouche de l'abbé
+Faujas et de frère Archangias.
+
+Tous les ensembles dans lesquels les caractères de force humaine, de
+luxure, de puissance, d'exubérance, peuvent être reconnus par
+association, sont exaltés par M. Zola.
+
+Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandières est homérique, et
+le repas pour la fête de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père
+Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du
+poison qu'il élabore. Les Halles de Paris sont assurément plus grandes
+dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits de mine où descendent des
+cages ressemble à un Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante livre
+aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la série
+de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle ou humaine
+sans l'exagérer démesurément.
+
+Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement à décrire en
+détail l'ensemble exagéré, comme si ses sens le lui avaient présenté
+tel. Mais parfois son penchant à l'énorme et au complet l'entraînent à
+user de procédés que leur contradiction avec ses doctrines rend
+intéressants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le
+place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou
+un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithèse, le
+symbolisme.
+
+Dans la _Faute de l'Abbé Mouret_, le Paradou fournit inépuisablement de
+décors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps;
+c'est sous une pluie de roses pétales, qu'Albine dévoile ses chairs
+rosées; le fauve hérissement des plantes grasses exacerbe les désirs du
+couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique,
+pour se mêler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire
+Méhudin, montrant ses viviers, en est douée d'aspects fluviatiles; la
+Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'étalent autour d'elle,
+et seulement dans l'atmosphère empestée d'une fromagerie, Mlle Saget et
+Mme Lecoeur peuvent échanger d'âcres médisances. La serre où se répète
+l'inceste de Maxime et de Renée est embrasée, lascive et délictueuse.
+Coupeau revenant pour la première fois aviné chez Gervaise débraillée,
+passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le
+ciel au-dessus de Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, entre
+toutes les habitantes élues. Nana dévêtue dans un boudoir, les bonnes de
+_Pot-Bouille_, affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, accomplissent
+dans un lieu convenable des actes appropriés. Ces scènes, ces
+personnages et d'autres sont situés dans le milieu qui peut les rendre
+plus significatifs, plus librement développés. Que ce procédé revient à
+déranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles
+coïncidences, il est inutile de le montrer.
+
+Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume à
+rendre plus marqué un acte ou un type en l'accolant à son contraste.
+Dans _la Faute_, les deux prêtres sont antithétiques comme les deux
+parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa
+voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, à la force mâle de Rougon,
+la souple beauté de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renée se désespère
+du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son
+soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. Le
+_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et
+Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
+Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté de Pauline, qui représente
+la moitié saine de la femme, est placée Louise qui en montre le côté
+délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, met en contraste le
+travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers.
+
+Ces antithèses nécessitent déjà le grossissement des personnages
+opposés. Suivant ce penchant, M. Zola en vient à assigner à ses
+principales figures les caractères de toute une classe. L'abbé Faujas
+est le prêtre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les
+affamés et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans
+cesse, par une poussée instinctive qui fait sauter le lien de ses
+doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poète qu'est M.
+Zola tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, personnifie, en des
+êtres devenus tout à coup surhumains, les plus simples et les plus
+abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant
+assimilé les âmes aux éléments, le romancier prête, en retour, aux
+forces naturelles, de sourdes et inarticulées passions; parle de
+l'entêtement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine
+des coups qui la mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue de ses
+locataires. En cette équitable transposition, qui rend égal un individu
+à une énergie et un ensemble matériel à un individu, apparaît l'instinct
+fondamental de M. Zola, pour qui tout être se réduit en force, et pour
+qui toute force est similaire.
+
+Ayant ainsi délaissé le réel pour l'idéal, M. Zola devint nécessairement
+pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et complètes créations
+de son esprit aux êtres que ses sens lui montrent, apercevant le moment
+vital qu'il adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, restreintes
+et mêlées en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un
+dégoût pitoyable ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à présenter
+de cruels contrastes où les personnages dignes de bonheur sombrent dans
+un incident grotesque. Florent, arrêté et envoyé à Cayenne pour s'être
+épouvanté sur le cadavre d'une fille tuée par la troupe, passe, à son
+départ, près d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le
+peloton de gendarmes venu pour réprimer la grève des mineurs protège les
+croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du directeur. Le romancier
+prend plaisir à ne point faire reconnaître la bonté de ses personnages
+sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes médisances;
+Pauline, grugée, est haïe de Mme Chanteau. De lugubres incidents,
+propres à faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par
+son père, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontés avec
+complaisance. Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé
+Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de Bonneville, pas un
+honnête; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule
+les catastrophes, les insuccès, les défaillances et les tares. Dans le
+_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des
+Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souillés du sang des
+justes. Si la _Curée, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se
+terminent pas par un deuil digne d'être plaint, c'est que leurs
+personnages sont tous détestables. Et si les plaintes sur l'inutilité,
+la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans
+les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à demi,
+persiste à l'adorer, même en ses manifestations imparfaites, mais
+actuelles et existantes.
+
+Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, à
+la vue magnifiée des hommes et des choses dont il découle; de celle-ci à
+l'amour de la vie, de la force, de la sensualité, de la raison et de la
+santé, ses causes; que l'on se rappelle le réalisme de procédés et de
+vision que ces idéaux résument, l'on aura, je pense, les gros linéaments
+de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
+morale commencent à affleurer.
+
+
+III
+
+
+Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possédons en lui un
+artiste composite chez lequel se mêlent en un rare assemblage, les dons
+du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, sans se nuire, sans que
+les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La coopération
+des facultés exactes et de celles qui portent le romancier à altérer la
+réalité est facile et fructueuse en des oeuvres homogènes dans
+lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association
+intime de tendances diverses porte à leur attribuer une cause commune,
+et peut-être une seule hypothèse sur le mécanisme intellectuel de M.
+Zola, suffira à rendre compte des procédés et des émotions apparemment
+contraires que nous avons séparées dans son oeuvre.
+
+On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment apte à percevoir par
+les sens, à retenir et à se figurer les mille manifestations de la vie
+décrivant les objets, les physionomies et les caractères de la façon
+dont ils apparaissent par le détaillement de leurs parties et
+l'énumération de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation de
+notes internes, à avoir d'une nation à une certaine époque une
+connaissance aussi complète que celle dont nous avons marqué les
+limites. Cet esprit, animé comme presque toutes les âmes humaines, de
+l'amour des conditions utiles à son espèce, arriverait naturellement à
+les abstraire de ses expériences, à éprouver ainsi pour la santé, la
+raison, la sensualité, la force, un attachement admiratif, à ressentir
+une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un
+paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination
+volontaire de ses héros, de la volupté conquérante de ses femmes, de
+n'importe quel grand réceptacle de force délétère ou non, mais agissante
+et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu à ces
+sympathies, comparant leur objet--de pures idées--aux misérables
+éléments dont il est extrait--la réalité--se prenne de tristesse et de
+mépris pour l'imperfection et l'hostilité des choses, se sente irrité
+contre les vices mesquins et les vertus compromises des créatures
+vivantes, parvienne au pessimisme colère qui caractérise toute l'oeuvre
+de M. Zola.
+
+Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable en partie seulement.
+M. Zola ne possède aucune des qualités secondaires qui permettraient de
+lui attribuer de grandes aptitudes à la généralisation. Cesser tout à
+coup de penser les choses réelles, en détacher un caractère extrêmement
+compréhensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils
+participent de cet attribut métaphysique est le fait soit d'une
+intelligence spéculative et savante, soit parfois d'un styliste émérite,
+d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la
+synthèse que les mots ont faits de nos idées générales. Or M. Zola n'est
+ni un écrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitué à
+manier les pensées abstraites comme le montre sa psychologie
+rudimentaire et les quelques articles où il a tenté d'appliquer à la
+littérature les procédés de la science.
+
+C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola à trouvé le type de son
+idéal. Doué d'un tempérament combatif que marquent ses polémiques, ayant
+opiniâtrement lutté contre la misère, contre l'insuccès, contre le
+mépris et l'inintelligence publics, possédant la tête massive et les
+épaules carrées des entêtés, sa volonté tenace, son amour-propre lui ont
+donné l'instinct et l'adoration de la force. Borné par d'autres dons à
+la carrière littéraire, retiré des batailles dans son ermitage de Médan,
+la sourde tension de ses centres moteurs s'est dépensée à douer
+d'énergie consciente des êtres et des éléments que son intelligence lui
+montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses
+semblables et dans les grands phénomènes naturels ceux qui manifestent
+quelque emportement, les pétrissant de ses propres mains, servant
+indistinctement aux hommes et aux choses les impérieuses effluves qui
+sourdaient en lui, il rend colossales les âmes et les forces. D'un
+ministre médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore les types du
+despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses
+mers déferlent en cataractes; ses champs suent la sève, ses édifices
+s'étagent démesurément; une mine, un assommoir, un magasin sont de
+formidables centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. Et la
+femme, force elle aussi, doublement magnifiée en sa puissance par le
+volontaire, en son charme par le mâle, devient la rayonnante et
+redoutable créature capable d'enivrer le monde.
+
+Cet absolu amour pour les forts qui seul eût conduit M. Zola à créer de
+gigantesques abstractions, contrôlé et contrarié par son exacte vision
+de réaliste, se retourne en un absolu mépris pour les malades, les
+vicieux, les médiocres, les êtres mixtes et faibles, c'est-à-dire, pour
+toutes choses et pour tous les hommes réels. Ces spectacles quotidiens
+et cette humanité courante, incapables d'aucun développement extrême, ne
+contenant de l'énergie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins,
+transitoires et négligeables, présents cependant et s'imposant sans
+cesse à l'attention de son intelligence réaliste, l'exaspèrent,
+l'affligent, le dégoûtent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses
+sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la
+réalité qu'il ne peut ne pas voir et l'idéal dynamique que sa nature de
+lutteur le force à créer et à aimer. En ces deux termes dont nous venons
+de marquer la coopération et l'antagonisme--réalisme intellectuel,
+idéalisme volitionnel--son organisation cérébrale peut être résumée.
+
+Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes,
+par-dessus tout de Balzac, le double tempérament de M. Zola montre qu'il
+n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes qu'il n'y a d'absolus
+idéalistes.
+
+ * * * * *
+
+
+L'OEUVRE[9]
+
+PAR ÉMILE ZOLA
+
+
+Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code
+d'esthétique. Cette esthétique est absurde. Les lieux communs de
+l'intransigeance imperturbablement opposés aux lieux communs de l'école,
+prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
+disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air,
+il faut peindre clair, il faut peindre d'après nature; et voilà Claude
+Lantier qui se met à proférer des malédictions contre les artistes sans
+aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier.
+
+Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint
+clair, et d'après nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut
+mieux faire observer qu'un précepte de facture reste une simple
+recette, que peindre d'une certaine façon ne veut jamais dire peindre
+bien de cette façon, que l'important est de peindre bien et que la façon
+n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les
+querelles et les gros mots sur les procédés manuels de l'art ne
+signifient rien, que la seule chose nécessaire est d'avoir du génie, que
+les procédés même de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de
+Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils
+étaient employés par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
+plein air est la dernière qu'il faille défendre, puisque, à l'heure
+actuelle, elle n'a pas encore donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main
+tout aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du roman, et reprenant
+en bouche les grands termes de positivisme et d'évolutionnisme, il part
+en guerre contre la psychologie et dénonce tous ceux qui n'étudient de
+l'homme que l'âme, sans se souvenir de l'influence du corps sur le
+cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une
+oeuvre d'imagination que les personnages sont des êtres physiques en
+chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses
+exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux
+s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, personne n'y
+contredira. C'est un truisme dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée
+à révolutionner que les romans absolument médiocres de toutes les
+époques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe
+comme un autre, que la pensée ne joue pas dans la caractérisation d'un
+individu un rôle plus considérable que son estomac ou son fiel, cela est
+simplement faux.
+
+C'est la pensée qui est le centre, et le corps la périphérie; la science
+le démontre après que l'expérience l'a constaté, et au nom même de
+l'évolutionnisme, l'activité cérébrale étant la plus récente est la plus
+haute, et l'être qui pense le plus étant le plus noble, est le plus
+intéressant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute
+l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder vers le passé, que de
+considérer en l'homme l'être instinctif et inconscient de préférence à
+l'être conscient, pensant, voulant, résolu et moral? Il serait cruel de
+battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorités qu'il
+invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis
+aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son
+tempérament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points
+l'esthétique de ses adversaires, malheureusement médiocres et ineptes,
+des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin
+Balzac, Tolstoï et même Flaubert, ont montré une bonne fois comment on
+peut embrasser la nature entière sans en omettre le couronnement et
+rester réalistes tout en analysant le génie et la noblesse morale.
+
+Nous avons tenu à dire nettement ce que nous pensons de l'esthétique
+naturaliste, parce qu'elle est erronée d'abord comme toute esthétique de
+parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation exacte des oeuvres de
+M. Zola. Autant cet écrivain nous paraît piètre penseur, mal renseigné
+et peu spéculatif, autant nous l'admirons pour son génie incomplet mais
+puissant. Toute la première partie de l'_Oeuvre_, cette histoire
+lentement développée de l'affection de Christine et de Claude, les
+magnifiques scènes où elle se résout à être le modèle de son amant, où
+elle se livre à lui, revenu croulant sous les huées, leur idylle de
+Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux où la vie frémit, où la
+sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du
+ménage artistique, cette noire existence misérable et débraillée dans
+l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et
+s'affolant à l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis
+que Christine s'attache à son amour tari, lutte contre le dessèchement
+de coeur de son mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait de
+toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du coup; toute cette tragédie
+humaine donnant à toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir des
+larmes dans des orbites creux, et des mâchoires serrées, et des poings
+abandonnés, nous a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers actuels,
+M. Zola est le seul à donner cette sensation d'humanité vivante et
+souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous
+montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce roman, l'étude du milieu
+artistique est déplorable, fausse et incomplète. Ce que nous y aimons,
+c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, aimante, d'une si
+belle noblesse d'âme et toute simple; c'est même cette brute de Lantier,
+qui, s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à clamer des théories
+ridicules, serait en somme un être bon, simple et fort, qui eût pu être
+un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'était allé se
+perdre dans une carrière où il est, malgré son intransigeance, un
+médiocre et un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, têtu,
+paisible et solide, ayant une idée en tête et la réalisant patiemment
+sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute
+sont rudimentaires, simples, sans développement vers le haut et sans
+complexité dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
+n'est en effet pas un grand psychologue, et ce défaut interdit de le
+classer avec les très grands. Mais il a le don suprême de la vie, il
+sait souffler sur un être et faire que les tempes battent, que les yeux
+regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a
+eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres
+moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualités
+qu'une grande bonté et une forte volonté. Pour la classe bourgeoise,
+pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a conçu
+le premier, sans la réaliser, malheureusement, la grande idée que le
+roman ne devait pas être une étude individuelle, mais bien une vue
+d'ensemble où passerait la foule, où s'étalerait toute une époque, et
+qui, décentralisé et indéfini, engloberait tout un peuple dans un temps
+et toute une ville. Ceux qui reprendront, après M. Zola, la tâche de
+continuer le roman moderne devront partir de ce grand écrivain plus
+vaste qu'élevé, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises
+des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Éducation sentimentale_,
+avec le Tolstoï de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les
+psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de
+Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancêtres du roman démotique
+futur, où il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs,
+les dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, le sang et la
+pensée.
+
+NOTES:
+
+[Note 9: _Revue contemporaine_.]
+
+
+
+
+
+VICTOR HUGO[10]
+
+
+I
+
+Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et
+mêlée de M. Victor Hugo, un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la
+luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des
+périodes, la variété des figures, la richesse des terminologies,
+l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de
+strophes.
+
+S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, et la cause de
+cette opulence, s'il tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects
+d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une
+oeuvre, il découvrira aussitôt que la principale habitude de style et de
+composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les
+plus caractéristiques et les plus intenses, est la répétition. Pas une
+page et pas une suite de pages du poète, qui ne soit ainsi écrite par
+une série petite ou énorme de variations aisément séparables. Chacune
+débute par une phrase-thème exposant l'idée que M. Victor Hugo se
+propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de
+plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en
+pousse à cette efflorescence, l'image, qui termine le développement,
+marque le passage à un autre thème indéfiniment suivi d'autres.
+
+On peut noter des vers comme ceux-ci:
+
+ Nous sommes les passants, les foules et les races:
+ Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;
+ Nous sommes le gouffre agité.
+ Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.
+ Nous sommes les flocons de la neige éternelle
+ Dans l'éternelle obscurité.
+
+Des passages comme celui-ci:
+
+ Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation qu'il
+ fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à
+ l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait
+ comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces
+ nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand
+ devenu gendarme.
+
+Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les
+associe en séries diverses, on aura la contexture de la plupart des
+pièces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo.
+
+En de longs développements retentissent les plaintes et la hautaine
+indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
+profèrent et répètent la même désolante réponse que reprend en une autre
+oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pièces des
+_Contemplations_ sont inépuisables en dissertations sur la moralité des
+hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Châtiments_
+lancent et relancent la même insulte en invectives redoublées. Les
+_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosité paganinienne
+un mince recueil de thèmes gracieux, amplifiés en formidables
+symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au
+biblique et au moderne; dix pages de vers envolés et fugaces constatent
+que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages à quatre
+strophes redisent de mille façons ironiques que Dieu n'a pas besoin de
+l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à ces exemples les
+facétieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades
+funambulesques où la même spirituelle cabriole s'exécute en mille
+dislocations; les résumés historiques qui ouvrent les divers livres des
+_Misérables_, par d'énormes variations; les grandes fantaisies de
+_Quatre-vingt-treize_ sur le mystérieux accord des chouans avec les
+halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur
+la Jacressarde, maison déserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la
+nuit noire deux croisées vides.
+
+Cette insistance verbale, cette formidable obstination à échafauder mots
+sur mots, formule sur formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer
+chaque idée sous de triples rangs de phrases, caractérise la forme de M.
+Victor Hugo, est normale pour tous les passages où il développe quelque
+réflexion, et constitue le procédé de son style descriptif. Au lieu
+d'user d'une minutieuse énumération de détails, terminée et raccordée
+par une large période générale, à la façon des réalistes, M. Hugo
+recourt à l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnée et
+ressaisie, de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, dont
+le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et répété,
+peinant à enclore un énorme et souple fardeau.
+
+Que l'on relise pour constater jusqu'où va cette contention et cette
+lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique
+série de chapitres où se trouve décrite la tempête funeste à l'orgue
+des _Compachicos_:
+
+ Les grands balancements du large commencèrent; la mer dans les
+ écartements de l'écume était d'apparence visqueuse; les vagues vues
+ dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de
+ flaques de fiel. Çà et là, une lame flottant à plat, offrait des
+ fêlures et des étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des pierres.
+ Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une
+ phosphorescence assez semblable à cette réverbération féline de la
+ lumière disparue qui est dans la prunelle des chouettes.
+
+De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais
+muet, obscur et splendide que traverse à pas hésitants Gwynplaine promu
+Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Misérables_, à ce tableau de
+l'éclosion printanière dans le jardin inculte, où se déroulent les
+amours de Cosette et de Marius; et les vers du poète sont aussi riches
+que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpétuels retours du
+burin à graver et regraver le même trait en de diverses et fantasques
+lignes. Je prends entre cent exemples la description du château de
+Corbus dans la _Légende des Siècles_:
+
+ L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage combattant,
+ Il se refait avec les convulsions sombres
+ Ces nuages hagards croulant sur ses décombres,
+ Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron,
+ Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,
+ Une sorte de vie effrayante à sa taille.
+ La tempête est la soeur fauve de la bataille....
+
+Et voilà le poète lancé pendant plusieurs pages à décrire le fantastique
+combat des ruines contre les nuées.
+
+Ce même procédé cumulatif, cet effort redoublé à mille détentes, M.
+Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses héros:
+
+ Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
+ jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité peut-être seulement
+ apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, la
+ pétrification du coeur propre au bourreau, et la pétrification du
+ cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux
+ a sa manière d'être complet, que tout lui était possible, même
+ s'émouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un
+ savant. Rien qu'à le voir on devinait cette science empreinte dans
+ les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une
+ face fossile ..., etc.
+
+De même sont écrits les portraits du capitaine Clubin, de Déruchette et
+de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et
+de Thénardier. Des personnages de son théâtre, aux héros de la _Légende
+des Siècles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poèmes,
+tous sont ainsi peints au décuple, saisis une première fois d'un coup,
+repris, traités à nouveau, enclos de mille contours semblables et
+déviants, obsédés et retouchés par une main sans cesse retraçante. De
+même pour la psychologie des personnages que M. Hugo conçoit comme des
+êtres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la
+répétition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie
+d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie
+d'un ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise
+de conscience, du spectacle funèbre d'un pendu épouvantant ses
+commensaux ailés des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur
+une plage, ou d'une considération historique sur la Convention, de
+plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est
+essentiellement l'écrivain de la redite, de la répétition, de la
+variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets
+et à travers toutes les émotions, il est celui qui ne peut exprimer une
+seule pensée en une seule phrase.
+
+Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille ascension de périodes à
+sens identique, les mots propres rapidement épuisés auront pour suite
+des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des
+images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ où le poète essaie de
+montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanimé des
+incendies allumés par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
+à ces deux vers et s'y résume:
+
+ Penché sur le tombeau plein de l'ombre mortelle,
+ Il est comme un cheval attendant qu'on dételle.
+
+Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose
+que la terminaison d'une période ascendante. Tout symbole est à la fois
+une abréviation et une transposition; ce sont là les rôles que l'image
+remplit chez le poète.
+
+Enchaînées et se succédant, les métaphores, par les rudes raccourcis
+qu'elles infligent au style, par les sauts de pensée qu'elles
+impliquent, donnent à toute pièce une grandeur grave, quelque chose de
+biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_:
+
+ Les méchants accourus pour déchirer ta vie
+ L'ont prise entre leurs dents.
+ Les hommes alors se sont avec envie
+ Penchés pour voir dedans:
+ Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies
+ Et compté tes douleurs,
+ Comme sur une pierre on compte des monnaies
+ Dans l'antre des voleurs.
+ Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre
+ Du droit et du devoir,
+ Est comme une taverne où chacun à la vitre
+ Vient regarder le soir ...
+
+Que l'on note dans cette pièce le double emploi des métaphores. Si elles
+sont d'énergiques résumés, elles substituent en même temps, à la
+description d'états d'âme, durs à rendre en vers, des visions
+imaginables et familières. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de
+l'obscur au saisissant est marqué avec la plus noble énergie, dans la
+pièce _En plantant le Chêne des États-Unis d'Europe_, où le poète, dans
+un des plus larges déploiements lyriques qui soient, adjure les
+éléments, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en
+terre:
+
+ Vents, vous travaillerez à ce travail sublime,
+ O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.
+ Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme
+ À ses noirs cheveux hérissés.
+ Vous le fortifierez de vos rudes haleines,
+ Vous l'accoutumerez aux luttes des géants.
+ Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines
+ De la clameur du néant.
+ Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,
+ Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux
+ Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète
+ D'un pugilat mystérieux.
+
+Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le
+lecteur à ne plus voir le chêne que quelques proscrits ont planté sur
+une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur
+monstreux à forme demi-humaine opposant à l'assaut d'éléments
+passionnés, des racines douées d'obstination et des branches
+volontairement noueuses.
+
+M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques par des métaphores
+matérielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait
+décrire qu'en vers ternes. La connivence des timorés et des violents est
+ainsi transposée:
+
+ Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive
+ La complicité du fourreau.
+
+et la communauté de faute qui en résulte, ainsi:
+
+ Reste, elle est là, le flanc percé de leur couteau
+ Gisante; et sur sa bière
+ Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau
+ Est pris sous cette pierre.
+
+S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran
+inquiet des murmures des honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:
+
+ Et ces paroles qui menacent,
+ Ces paroles dont l'éclair luit,
+ Seront comme des mains qui passent
+ Tenant des glaives dans la nuit.
+
+La joie sereine des beaux dieux, que les poètes ont montrés planant
+au-dessus de nuées d'or, resplendit en une magnifique succession
+d'images, que terminent ces deux vers radieux:
+
+ Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques
+ Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés.
+
+De splendides paroles font presque imaginer le mystère de l'immortalité
+de l'âme:
+
+ Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?
+ Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor
+ Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre
+ Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or?
+
+L'infinité de l'espace est presque conçue comme réelle en ces vers:
+
+ Il vit l'infini porche horrible et reculant
+ Où l'éclair, quand il entre, expire triste et lent.
+
+Ce don de matérialisation, cette aptitude à transposer les choses
+inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis à M. V. Hugo
+d'écrire les singulières pièces finales de la _Légende des Siècles_ et
+des _Contemplations_, ces tentatives désespérées d'exprimer
+l'inexprimable et l'inintelligible, où le poète livrant avec les mots
+une terrible bataille à de vagues ombres d'idées, accomplit ses plus
+merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
+En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née d'une accumulation de
+phrases synonymiques qu'elle couronnait et résumait, prise comme un
+substitut de représentations directes possibles mais ternes, employée à
+la tâche de plus en plus difficile et de moins en moins réussie de
+figurer matériellement des idées plus obscures parce que plus creuses,
+elle finit par devenir le vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui
+elle prête seule une existence apparente.
+
+À ces deux formes de son style, la répétition et l'image, M. V. Hugo
+joint une troisième habitude, la plus apparente de toutes, l'antithèse.
+Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux
+ensembles doués d'attributs contraires, par ce contraste exalté, par ce
+rapprochement souligné par des répétitions et marqué par des images, M.
+Hugo s'attache à définir plus nettement deux pensées antagonistes, amène
+la comparaison entre les deux termes ainsi heurtés de force, et définis
+par la révélation de propriétés hostiles.
+
+La phrase même de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs à
+apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
+adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot «sombre» est
+flagrante. On relève sans peine, en peu de pages: «Au grand soleil
+couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; sérénité des
+sombres astres d'or.» Les romans sont riches en ces contrastes purement
+verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans
+l'_Homme qui Rit_, dans les _Misérables_ la plupart des dissertations
+générales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse entre
+les pénitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas
+un monologue ou une tirade qui n'étincelle de brusques collisions de
+mots. La déclamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don
+César de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi relevés de
+heurts sonores et éclatants. Mais les plus insignes exemples
+d'antithèses reprises, continuées et réduites, seront trouvés dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, où presque chaque poème semble traversé
+par deux courants d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse
+d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque toutes les pièces
+contiennent au début ou à la fin un contraste dissonant entre deux
+aspects antagonistes. Les dénouements de la plupart des _Orientales_
+démentent l'exorde. Dans les _Châtiments_, le poème _Nox_ met en regard
+des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière Montmartre, fosse
+des fusillés. Dans les _Voix intérieures_, des sages s'attristent sur le
+festoiement des fous, et l'_À Olympio_, oppose à la douce gravité du
+poète, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le
+livre satirique flagelle les méchants parce qu'ils sont méchants, et les
+excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Légende des Siècles_, les
+contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles
+ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus
+du jardin où l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique d'Autriche
+contredit par l'aigle helvétique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux
+héros fidèle au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux
+humeurs. À tous les tournants des drames ou des romans, se passent des
+coups de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience
+entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire à un
+personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. La subite
+volte-face d'Hernani récompensé et gracié, Torquemada entrant en scène
+sur les dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue
+égayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si
+c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius
+défaillant entre le désir de sauver Valjean et la terreur de perdre
+Thénardier, la tempête sous un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille
+en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet
+tenant l'échelle à l'enlèvement de sa fille, quelle liste de contrastes,
+d'hésitations, d'alternatives et de déchirements d'âmes, d'antithèses
+fragmentaires qui amplifiées et soutenues deviennent la contexture même
+de toute oeuvre.
+
+Que l'on observe que les _Châtiments_ sont l'ironique antiparaphrase des
+paroles officielles placées en épigraphes, qu'il n'est presque point de
+volume de poèmes qui ne soit digne de porter en titre l'antithèse de
+Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les
+développements d'une psychologie, d'une situation ou d'une thèse
+bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrèce Borgia_, le sentiment de la
+paternité lutte contre les vices innés. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en
+_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte à la haine.
+L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion idéale et de la
+passion voluptueuse; les _Misérables_ sont la lutte de l'individu contre
+la société, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les
+éléments. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la
+Révolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just,
+personnifiés en Lantenac, Cimourdain et Gauvain.
+
+Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo entend l'âme de ses
+personnages. De même que ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses
+romans et ses drames sont le développement d'antithèses de plus en plus
+générales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme
+dimidiés portant en eux la lutte constante ou passagère de deux passions
+adverses, constitués contradictoirement dans leur âme et dans leur
+corps, dévoyés par une crise qui retranche leur existence antérieure de
+leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine
+la laideur physique offusque la beauté morale; le forçat 24601 devient
+en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad,
+toujours inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc.
+
+Se bifurquant en de plus générales oppositions, l'antithéisme divise
+donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une
+anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable à une
+trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthétique,
+qui, exposée dans la préface de _Cromwell_, se résume dans le mélange de
+deux contraires, le comique et le tragique.
+
+Et de même que les tendances formelles dominantes, que nous devons
+analyser, aboutissent l'une à des redites profuses, l'autre à une
+obscurité sentencieuse, la pratique constante de l'antithèse semble
+avoir laissé des traces nocives en une des tendances caractéristiques de
+M. Hugo: À force de diviser son attention entre les deux termes
+contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet à son
+opposé, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M.
+Hugo ne peut plus concentrer son activité intellectuelle en un seul
+point ou en un seul ensemble. La pensée comme la langue du poète se
+désagrègent par endroits. De là, des hachures de style, l'abus de
+l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et
+sibyllin des grands passages. De là, la tendance marquée aux
+digressions, les dix phrases formant tableau éparses en dix pages, comme
+en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
+d'argent, dont les membres se profilent écartelés sur tout un énorme
+chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de
+vers, résulte de cette dispersion de la pensée, le manque de proportion
+d'épisodes comme la bataille de Waterloo dans les _Misérables_, l'air
+déjeté et fruste des romans et des longues légendes, trop étendus et
+trop brefs, sans mesure et parfois difformes.
+
+Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des
+roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie à toute
+la machine et la règle par l'allure qu'il en reçoit, nous avons suivi
+les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux
+péripéties, des péripéties à la psychologie et de là aux conceptions
+fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes
+qui ne paraissaient affecter que le style ont pu être montrées influer
+sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la répétition a
+simplifié la psychologie, la tendance à l'image facilité l'accès de
+sujets métaphysiques, l'antithétisme déterminé la composition et
+l'esthétique. Il nous reste à pénétrer dans ce domaine interne de
+l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons déjà passé les approches, à
+examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhétorique mais la
+matière même qu'elle ouvre, non la loi des développements mais la nature
+des idées développées, le caractère commun et saillant des scènes, des
+portraits, des événements et des conceptions, qui donnent lieu à
+déployer des répétitions, des images et des antithèses.
+
+
+II
+
+
+Toute personne familière avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti à
+certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensité des idées
+ne correspond pas à la noble opulence de l'expression. Il arrive que
+sous l'impérieux flux de paroles l'on découvre le cours mince et lent de
+la pensée, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la
+psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions
+à montrer les choses; l'humanité et le monde réels presque exclus de
+cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce dénûment du fond sous
+la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poète un ensemble hérissé
+et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathédrale érige
+sur une nef vide.
+
+M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, à cet
+amas de pensées vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les
+lieux communs; il se prête à développer les thèmes empruntés, qui ne
+sont issus ni de sa pensée, ni de son émotion. Son imagination néglige
+le plus souvent de puiser immédiatement aux sources vives de
+l'invention poétique et verse dans le faux et le banal.
+
+Certaines des pièces de vers paraissent dénuées de tout contenu. Elles
+débutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au
+cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif intérieur qui a
+poussé le poète à écrire.
+
+Une pièce de vers commence ainsi:
+
+ Louis quand vous irez dans un de vos voyages
+ Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,
+ Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs
+ J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs
+ Passez par Blois.
+
+D'autres ainsi:
+
+ Jules votre château, tour vieille et maison neuve.
+ Se mire dans la Loire à l'endroit où le fleuve ...
+
+ Le soir à la campagne, on sort, on se promène ...
+
+Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes nuls, une bonne partie des
+_Orientales_, des premières _Contemplations_, et presque toutes les
+_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces développements oiseux
+à un point stupéfiant, qui tout à coup, dans les oeuvres en prose,
+laissent entre deux chapitres, un vide nébuleux.
+
+Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent la plupart des
+_Orientales, la Légende des siècles_, une pièce comme _les Burgraves_ et
+un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle
+prodigieuse disposition sentimentale, le poète parvient à se faire le
+porte-voix, presqu'ému, d'une suite de personnes étrangères et mortes,
+dont il épouse les causes et les passions avec une infatigable
+versatilité. Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de
+guerre du Muphti, les malédictions du Derviche_ pour autre chose que des
+thèmes indifférents, aptes à de belles variations. S'il parvient dans
+_la Légende des siècles_ à faire passionnément déclamer Dieu, saint
+Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert,
+des thanes écossais, une montagne et une stèle, on peut en conclure sa
+grande souplesse d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, superficiel
+et passager, qu'il porte à toutes ces ombres et ces symboles. On devine
+que M. Hugo sait être tout à tous les sujets, et l'on réfléchit que sa
+faconde verbale même, si l'on y ajoute par hypothèse, une certaine
+débilité intellectuelle, doit le porter à chercher des thèmes à phrases,
+dans tous les cycles de l'histoire et de la légende.
+
+Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds commun d'idées humaines qui
+a produit à la fois les proverbes, les lieux communs et certaines
+indestructibles niaiseries. Sur des thèmes comme ceux-ci: la nature
+révèle Dieu; il faut faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait
+mieux employé en charités; les riches ne sont pas toujours heureux; il
+faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir
+pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime à revenir. Mais où éclate
+avec une singulière intensité son don de varier à l'infini le plus
+rebattu des dires, à faire du bâton le plus nu, un thyrse divinement
+feuillé de pampres, c'est dans la belle série de pièces traitant ce
+sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoléon II, le sultan
+Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre
+_Pleurs_ dans la nuit; ces pièces énormes, tristes de la farouche ironie
+des prophètes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles,
+donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, et d'une idée banale,
+d'un thème adventice, pris n'importe où, laissé tel quel, sans addition
+originale, mais mis en splendides images, développé en impérieuses
+redites, violemment heurté par le choc des antithèses, déployé en larges
+rhythmes, manié et remanié par une élocution prodigieuse.
+
+En toute occasion, M. Hugo en demeure à des idées vulgaires ou
+absurdes. La création de la femme lui apparaît comme le travail d'un
+potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste
+contre le suicide, qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre toutes
+les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de
+l'instruction diminuent la criminalité _(Quatre vents de l'Esprit_, pag.
+87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le
+crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se résume en des livres vieux,
+poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des
+morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des
+crapauds par leur désir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter à
+ces exemples. Banal et superficiel en des matières générales, M. Hugo,
+dans un domaine particulier, digne par excellence
+d'investigations,--l'âme humaine--a de même abondé dans l'irréel et le
+vulgaire.
+
+Sur ce point, les déclarations du poète sont explicites. Dans la préface
+de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
+devraient et pourraient être; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il
+déclare sa croyance en l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et
+s'applaudit d'abolir les différences qui mettent pourtant l'intervalle
+d'une espèce zoologique entre deux classes sociales.
+
+Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement obéis. Que l'on
+relise une pièce comme _Dieu est toujours là_; on y verra exposés avec
+la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été est chaud, le pauvre
+humble, l'orphelin doux et triste, les chaumières fleuries, le riche
+charitable, les enfants «innocents, pauvres et petits». Il n'est
+d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne
+soient des anges ingénus ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls
+doux. Par _le Regard jeté dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu à
+apercevoir une grisette moins réelle encore que celles de Murger. Là
+
+ Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple.
+
+Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle
+chante en travaillant à des travaux de couture, dont elle réussit à se
+nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être tentée d'ouvrir un
+Voltaire, situé dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont à la
+fenêtre. Un mendiant, auquel le poète demande comment il s'appelle,
+répond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au
+poète qui le plaint:
+
+ ...Allez en plaindre une autre.
+ Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
+ Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil
+ Etc.
+
+ Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers:
+
+Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux,
+doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/
+
+Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement:
+
+ Et ce serait un archange
+ Si ce n'était un gamin.
+
+Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels seront les types plus
+achevés qu'imaginera un poète auquel les grandes catégories de
+l'humanité se présentent sous cet aspect. En effet, les notions
+psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir
+trois sortes d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables pendant
+toute leur existence factice, nettes de tout mélange, constituées comme
+une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une
+seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_,
+toute pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité charnelle,
+Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le
+noble Gilliatt; dans _les Misérables_, Cosette, pure amante, Marius, le
+jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac,
+Cimourdain, «l'effrayant homme juste»; dans les drames, tous les
+amoureux d'Hernani à Sanche, et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards
+de Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans
+alliage. Toute cette foule, partagée en classes diverses, agit, vit et
+meurt d'une façon rectiligne, répète les mêmes actes et les mêmes
+paroles, fait les mêmes gestes et porte les mêmes mines du berceau au
+cercueil, sans que le poète se soucie de mettre au nombre de leurs
+composants un grain de la complexité, des contradictions et de
+l'instabilité que montrent tous les êtres vivants.
+
+M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, cette omission. Dans
+ses principales créatures il a légèrement dévié de cette psychologie
+congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des
+complications humaines son amour de la simplicité. Il sépare la vie de
+ses héros en deux parties, généralement de signes contraires,
+l'existence avant la crise, celle postérieure, toutes deux unes et
+cohérentes, mais d'attributs diamétralement adverses. Valjean, odieux
+et haineux, forçat, passe chez M. Myriel et, peu après, devient le plus
+angélique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un
+moment de scrupules miséricordieux qui le font se suicider. Charles
+Quint devient de coureur d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas
+d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus
+Marion la courtisane.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en
+concevant parfois des âmes géminées, partagées en deux moitiés
+distinctes et généralement contradictoires, par une absolue fissure,
+Marie Tudor, reine, est irritée contre son amant, puis se remet à
+l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de
+son attitude de mari peureux à celle de chef des têtes-rondes.
+Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour
+Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son
+affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et
+scélérate; Triboulet, paternel et proxénète; Gauvain, inflexible et
+humain. Cette simple mécanique intellectuelle, résumée en un conflit de
+deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe
+que M. Hugo ait conçue. Tout l'au-delà de cette humanité chimérique lui
+est d'habitude inconnu.
+
+La tendance à l'irréel et au superficiel, qui lui fait simplifier et
+raidir toutes les âmes qu'il décrit, l'amène, par un choc en retour
+apparemment bizarre, à concevoir la vie comme plus romanesque et plus
+théâtrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les
+conflits qu'elle peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer dans le jeu
+de petits faits, d'incidents sans portée, de bévues et de hasards dont
+se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin,
+comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et
+dans une tour les moellons, M. Hugo représente la vie par ses gros
+événements. De là ses romans allant de coups de théâtre en crises de
+conscience, de situations extrêmes, en soudaines catastrophes, sans que
+même les interstices soient comblés par des files de petits incidents
+médiocres et quotidiens, tels que les chroniques et les mémoires nous
+les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De
+là son théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les péripéties ont
+tantôt l'air apprêté des effets de M. Scribe, tantôt l'air excessif des
+fins de drames.
+
+Que ce manque de pénétration, d'analyse, de souci des dessins, de
+recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialité qui
+rend creux les moindres poèmes comme les plus empanachés héros, les
+grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
+le résultat non d'un éloignement volontaire de la réalité, mais d'une
+impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvreté
+d'idées qu'étale le poète en toutes les pièces où il a tenté de
+développer quelque idée métaphysique donnée comme originale. Rien de
+plus puéril que sa conception du jugement dernier, exposée à la fin des
+premières _Légendes_. Pour d'oiseux problèmes débattus par de faibles
+arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont à
+lire. Le déisme développé dans les dernières pièces des _Contemplations_
+est aussi traditionnel, que le panthéisme de certaines pièces est celui
+des bonnes gens. Et quant à son idée sur la métempsychose rétributive,
+rien ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre
+du poète, des sujets aux péripéties, de la psychologie à la philosophie,
+une pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, qui ne doive être
+tenue pour inadéquate ou mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a
+usurpé, c'est celui de penseur.
+
+Il est naturel que l'on demande ici comment un poète chez qui nous
+avons constaté sous une magnifique élocution des symptômes marqués de
+débilité intellectuelle, se trouve cependant être un grand artiste. La
+réponse sera donnée par un nouvel ordre de faits que nous allons
+développer.
+
+Quand M. Hugo s'est emparé d'une pensée vulgaire, quand il a imaginé une
+âme sans complications, ou une péripétie sans antécédents, le poète ne
+s'en tient pas à cette simplicité sans intérêt. Emporté par sa tendance
+verbale à la répétition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
+ascendante, par son antithétisme qui réclame des chocs de grandes
+masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges
+rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus
+insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les
+plus simples scènes champêtres, une vache paissant dans un pré, des
+enfants qui jouent, un chêne dans une clairière, une fleur au bord d'un
+chemin, prennent sous ses puissantes mains de pétrisseur de verbe, une
+grandeur calme et menaçante, un aspect fatidique et géant, qui émeut
+intimement. Rien de plus grandiose que sa grâce. Il célèbre dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies
+filles, les nuits d'été, avec une joie énorme. Son vers musculeux se
+contourne, se dégage et s'élance avec la forte souplesse d'un cable
+d'acier, tourne à l'hymne dans l'élégie, à la bacchanale dans l'idylle,
+constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace
+de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine
+d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le délirant épithalame
+de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animés et
+transportés de la même joie tumultueuse, retentissent en fanfares de
+cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus énormes éclats,
+quand le poète entreprend les grands spectacles et les grandes
+catastrophes.
+
+Rien de plus démesuré et de déchaîné que certaines de ses tempêtes. Un
+incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une
+bataille, comme celle de Waterloo dans les _Misérables_, est un
+foudroiement de Titans. La charge épique des cuirassiers de Millaud, la
+panique, les carrés de la garde tenant comme des îlots au milieu de
+l'écoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des
+canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possède les variétés
+de la grandeur et les étale magnifiquement partout. Il sait être
+grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un
+style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Légende des
+Siècles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
+fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la «Claymore»
+est froidement héroïque. La marche de Gwynplaine dans le palais
+somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et
+d'énorme; la scène est monstrueuse où Josiane, en sa lascive
+demi-nudité, colle ses lèvres junoniennes à la face tailladée de son
+hideux amant, et le regarde «fatale», avec ses yeux d'Aldébaran, rayon
+visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral.
+
+Mais dans tous les livres du poète aucun récit ne monte plus haut au
+sublime et au tragique que celui où Gwynplaine mené dans le caveau de la
+prison de Southwark aperçoit le spectacle misérable de Hardquannone
+soumis à la peine forte et dure. Les sourdes ténèbres du lieu, les
+vieilles et puériles lois latines psalmodiées par le greffier, les
+paroles surhumainement graves, adressées par le juge, une touffe de
+fleurs à la main, à la misérable guenille d'homme devant lui, écartelé
+nu entre quatre piliers et oppressé de masses de fer, la bouche râlante,
+la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est
+énorme et admirable.
+
+Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltée par ce don
+d'amplification. Les personnages y sont des héros ou des monstres: de
+Javert le «mouchard marmoréen» à Gauvain, le général de trente ans qui
+possède «une encolure d'hercule, l'oeil sérieux d'un prophète et le rire
+d'un enfant....» Fantine, Mme Thénardier «la mijaurée sous l'ogresse»
+sont au-delà des deux frontières extrêmes de l'humanité, de même que les
+guerriers de la _Légende des Siècles_ sont plus grands que des statues.
+Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises
+héroïques, les passions et les émotions intenses, les intrigues
+ténébreuses, et les vertus angéliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M.
+Hugo correspond à un monde plus simple que le nôtre, elle correspond
+également à un monde gigantesque, où des rafales aux passions, des
+arbres aux crimes, de la beauté des cieux à la misère des humbles, tout
+est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en
+ce globe par comparaison infime.
+
+Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosités dont M. Victor Hugo
+sait faire du sublime, son génie atteint de plus hauts sommets encore
+dans toutes les scènes auxquelles se mêle un élément de mystère.
+
+Ici son imagination, laissée libre par la réalité, profitant des
+interstices que la science et l'expérience laissent dans le réseau de
+leurs notions, usant des terreurs héréditaires que les grands
+spectacles nuisibles ont déposées dans les âmes, pousse ses plus
+étranges et ses plus luxuriantes végétations. Le silence glacé d'une nef
+vide, une cloche béante au repos, une énorme salle de festin où les
+flambeaux agonisent, une âpre et solitaire gorge de montagne muette sous
+un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voûte d'arbres,
+prennent sous son style un aspect formidablement inquiétant. Une nuit
+étoilée vue aux heures où tous dorment, le ciel bas d'une soirée
+d'hiver,
+
+ L'air sanglote et le vent râle,
+ Et sous l'obscur firmament,
+ La nuit sombre et la mort pâle
+ Le regardent fixement,
+
+le bois sombre plein de souffles froids où Cosette, la nuit, va pour
+chercher un seau d'eau, pénètrent d'une horreur sacrée. M. Hugo est par
+excellence le grand poète du Noir, et comme son satyre, connaît
+
+ Le revers ténébreux de la création.
+
+Le mystère des germes, la sourde poussée du printemps et l'ascension
+latente de la sève, les murmures des grandes plaines, la surprise des
+sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poète en celui
+qui a écrit dans les _Misérables_ seuls ces trois admirables épisodes:
+_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivée de Valjean,
+par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin
+silencieux, mort et régulier où «l'ombre des façades retombait comme un
+drap noir». Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de
+Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un écrin et un
+antre, cette voûte, aux lobes presque cérébraux, éclairée d'une lumière
+d'émeraude, tapissée d'herbes déliées, mouvantes et molles, où roulent
+des coquillages roses, que frôle le gonflement des vagues, venant polir
+un noir piédestal où s'évoque «quelque nudité céleste, éternellement
+pensive, un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine
+entrevues, un front baigné d'aube, un ovale de visage olympien, des
+rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée
+dans de l'aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur»; la
+description des halliers sombres, ces «lieux scélérats» d'où les chouans
+fusillaient les «bleus», et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux
+tableau de la baie de Portland par un crépuscule d'hiver, où les côtes
+blafardes se profilent en contours linéaires, puis encore l'enterrement
+de Hardquannone, emporté silencieusement à la brune, le glas toquant à
+coups espacés et discords, et cette molle nuit grise où Gwynplaine, dans
+l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le
+sourd désir de se suicider; M. Hugo apparaîtra comme le poète des choses
+sombres, en qui se répercute et se magnifie tout ce que les hommes
+appréhendent et redoutent.
+
+Que l'on ajoute encore à toutes ces scènes certains portraits pleins
+d'ombre et de réticence, dont le plus grand exemple est la silhouette
+bizarre, sacerdotale et scélérate du docteur Geestemunde, certains
+ensembles brouillés et confus, la perception subtile du trouble d'une
+société à la veille d'une émeute, de cet instant des batailles où tout
+oscille:
+
+ La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées
+ de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient,
+ les régiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous
+ ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ...
+ les éclaircies se déplacent; les plis sombres avancent et reculent;
+ une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse
+ ces multitudes tragiques....
+
+Enfin que l'on considère cette tendance poussée à bout, que l'on fasse
+l'énumération de tous ces poèmes douteux où M. Hugo tente d'éteindre
+l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les ténèbres métaphysiques, de
+ses constants efforts à définir l'incertain des problèmes historiques,
+sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurité, de ses appels
+à une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les
+plus claires choses; il nous semble que la démonstration est suffisante.
+S'il est un domaine où M. Hugo soit à la fois fréquent et magnifique,
+c'est celui du mystérieux, du caché, du crépusculaire, du nocturne. S'il
+est par excellence celui qui ne sait point voir les choses réelles, il
+est le familier de leur envers, des terreurs, des appréhensions et du
+trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes
+peuplent peureusement l'absence de clarté.
+
+Certains faits contradictoires ne sauraient altérer la valeur de cette
+induction. Les chapitres réalistes des _Misérables_, ne nous sont pas
+inconnus, tels que la plaidoirie singulièrement navrante et comique et
+vraie du père Champ-Mathieu, indigné dans sa stupidité d'être pris pour
+le forçat Valjean, ni tout l'épisode du petit Picpus, les notes précises
+sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le père
+Fauchelevent et la mère Supérieure, ni cette excellente figure de M.
+Gillenormand, ni celle de Thénardier fourbe et féroce. Le faux Lord
+Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les héroïnes
+de théâtre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines
+conçues en termes vrais. Dans certaines poésies même, comme
+_Mélancholia_, les misères sociales paraissent décrites et déplorées
+véritablement. Mais ce ne sont point ces parties éparses et sincères qui
+peuvent caractériser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que
+l'organisation intellectuelle de ce poète n'est pas absolument dénuée
+des propriétés qui constituent le talent d'artistes d'une autre école.
+Elles ne prévalent point contre les faits universels et
+caractéristiques, les tendances générales et excessives que nous avons
+reconnues en cette étude, dont les résultats se résument comme suit:
+
+En un style fait de répétitions, d'antithèses et d'images, M. Hugo drape
+des idées soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit
+paraissant, comparées aux objets, plus simples, plus grandes et plus
+vagues. Cette nullité, cette simplification et ce grossissement du fond,
+sont unis aux propriétés caractéristiques de la forme non par des
+relations de causes à effets ou d'effets à cause, mais par un rapport
+indissoluble qui permet de considérer ces deux ordres de faits comme
+résultant à la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du
+style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte à la simplicité de ses
+idées, qu'il reste indécis s'il use de son élocution prodigieuse pour
+dissimuler la faiblesse de sa pensée, ou si celle-ci s'interdit toute
+activité dépensée en belles paroles. Le grossissement est joint à la
+simplicité soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incomplètement
+est vu plus en saillie; il aboutit nécessairement à la répétition
+ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idées. Le vague
+et le mystère de la pensée conduisent à l'emploi des images, et
+celles-ci facilitent le développement de sujets purement métaphysiques.
+Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immédiate et
+essentielle par des actions et des réactions réciproques, qu'il faut
+tenir en mémoire. C'est par cette synthèse finale, réunissant en un
+ensemble homogène les éléments que notre analyse a dissociés, que l'on
+pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une
+merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, colorée, sans cesse
+renaissante et variée comme un fouillis de lianes; sous ce revêtement
+une pensée simple, nue, énorme, brute et à gros grains, comme un
+entassement de rocs; l'on aura là une image approchée des livres du
+poète, l'enchevêtrement luxuriant de sa forme, sur l'édifice grandiose
+de ses simples et énormes idées, tout le déploiement de ses livres
+hérissés et fleuris, érigés en gros blocs friables et mal assemblés. En
+cette antithèse fondamentale et inaperçue du poète: la nudité du fond et
+la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se résume.
+
+NOTES:
+
+[Note 10: Décembre 1884, _Revue Indépendante_.]
+
+
+III
+
+
+De l'ensemble des faits que nous venons d'établir, il résulte une
+explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression
+et de pensée qui sont devenues manifestes au cours de cette étude,
+pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du
+mécanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothèse, paraisse être à
+l'origine de tous les caractères marqués de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
+Il nous semble que l'on peut répondre par l'affirmative à une question
+ainsi précisée.
+
+Si nous reprenons les résultats de notre analyse, résumés en ces deux
+termes: simplicité de la pensée et richesse de la forme, le choix de
+celui qui précède et détermine l'autre, ne peut-être douteux. Il n'a
+jamais paru à personne que les gens d'intelligence simple, soient
+nécessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble
+vrai.
+
+L'opinion commune sur les gens à parole facile, les improvisateurs, les
+avocats, les bavards, les écrivains de premier jet, démontre en quelque
+façon que chez les discoureurs abondants on a remarqué une activité
+intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de
+l'examen des facultés orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue
+pas la parole prononcée de la parole écrite) que nous allons partir,
+quitte à revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous
+auront fournie ne rend pas compte également des facultés mentales du
+poète.
+
+M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se
+décompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et
+émotionnelle; l'expression intérieure; l'expression proférée. Or, nous
+avons discerné en M. Hugo, dès le début, l'habitude de répéter en
+plusieurs formules diverses une seule pensée, de sorte que fort souvent
+dans tout un chapitre et tout un poème, peu d'idées distinctes sont
+émises. Il semble donc qu'en lui, à une seule impulsion de l'âme, à une
+conception, à une émotion, à une vision intérieures, correspondent une
+multitude d'expressions, qui se présentent tumultueusement, s'ordonnent,
+se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultés
+intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passé, pour
+reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don
+d'exprimer longuement et de penser peu, de développer magnifiquement et
+abondamment, le moindre jet d'émotion et d'idées; que l'on se figure en
+outre que pendant ces successives rémissions de l'intelligence, M. Hugo
+porte dans sa conscience non plus des pensées, mais de purs mots; tout
+deviendra clair. Un esprit présentant cette anomalie de ne penser guère
+qu'en paroles, devra s'exprimer en antithèses et en images, devra
+simplifier et grossir la réalité, devra parfaitement rendre le
+mystérieux et le monstrueux, en vertu du mécanisme même de notre
+langage.
+
+Chez lui, chaque idée, au lieu d'en suggérer une autre, de se propager
+de terme en terme, du début à la fin d'une oeuvre, s'étant immédiatement
+fondue et comme dissipée dans l'abondance d'expressions qu'elle
+déchaîne, ne subsiste pendant une durée appréciable qu'en mots. Ceux-ci
+comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes
+analogues, enfin, et, nécessairement, les termes métaphoriques. De même
+le poète s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots
+détournés, puis par des images. Et celles-ci étant l'équivalent non de
+l'idée, depuis longtemps oubliée, mais des premiers mots dans laquelle
+elle était conçue, il suit qu'elles paraîtront d'habitude imprévues,
+incohérentes, neuves et curieuses aux personnes habituées à penser en
+pensées. De même, c'est grâce à ce rapport lointain entre l'image et
+l'idée que M. Hugo parvient à figurer parfaitement, en apparence, des
+idées ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amené à traiter
+en beaux vers les plus vagues sujets métaphysiques.
+
+La tendance du poète aux antithèses s'explique d'une manière analogue.
+M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa
+monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont
+abstraits et absolus. Le mot «arbre» ne représente aucun arbre
+particulier, qui pourrait être de telle grandeur et de telle
+disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte
+placée au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi délimité, l'arbre se
+sépare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe à
+son pied. Seul un esprit réaliste sentira qu'il n'y a au fond aucune
+démarcation entre les graminées des petites aux grandes, les ronces, les
+arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot «homme» de
+même, que nous nous figurons blanc, pourra être verbalement opposé au
+mot «bête» que nous imaginons quadrupède et velue; mais en fait, ces
+mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la
+face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les
+Boschimans, marchant courbés et les bras ballants jusqu'aux genoux, le
+nez épaté et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
+tous les mots antithétiques, depuis lumière-ténèbres, desquels sont omis
+les dégradations crépusculaires, jusqu'à matière-esprit, que relient les
+manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que
+la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage
+crée des mots qui le sont. Que M. Hugo dût s'abandonner à cette tendance
+antithétique que les mots eux-mêmes et les mots seuls possèdent,
+paraîtra naturel à qui aura suivi nos explications.
+
+Nous passons aux facultés mentales du poète. Dans tous les précédents
+paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensée pure
+de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquée à
+se conformer exactement à la nature des choses. Les faits que nous avons
+exposés dans le deuxième chapitre de notre étude justifient cette
+pétition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plaît à exécuter des
+variations, parfois extrêmement belles, sur les lieux-communs les plus
+abusés, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire
+visiblement des idées simples et parfois fausses, qui ont cours dans le
+public sur des sujets familiers. C'est là le procédé d'un homme peu
+habitué à penser pour son propre compte, prompt à s'emparer de thèmes
+tout faits pour donner libre cours à sa faculté de parolier. Mais il est
+un domaine où le vulgaire ne peut même le mal renseigner. C'est celui de
+l'âme humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots.
+
+Quand on dit, sans trop y songer: un héros, un vieillard, une jeune
+fille, une mère, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et
+de fort simple. Un héros est un beau jeune homme brave et rien de plus;
+une jeune fille est un être chaste, joli et timide. Qu'un héros n'est
+souvent ni beau, ni jeune ni même brave; qu'une jeune fille peut être
+laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posséder une
+cervelle compliquée et retorse,--les mots ne nous le disent pas et
+l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de là,
+l'air de famille de ses créatures similaires, et leur psychologie
+écourtée, qui se borne à assigner à chaque type les tendances
+convenables et conventionnelles, à rendre les vieillards vénérables et
+les mères tendres, les traîtres fourbes et les amantes éprises, sans
+nuance, sans complications et sans individualité, sans rien de ces
+contradictions abruptes et de ces hésitations frémissantes que présente
+tout être vivant.
+
+Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si
+ce poète simplifie la réalité, il la grossit, en vertu de cette même
+habitude de pensée verbale, qui a façonné son style et ses conceptions.
+Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus généraux, les plus
+caractéristiques et les plus simples de l'objet qu'il désigne, les porte
+en lui poussés à leur plus haute puissance. Le mot «chêne» figure un
+arbre robuste et énorme; le mot «or» rutile plus brillamment que le pâle
+métal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de
+pourpre vermeille qui mérite d'être appelée le rouge. Le poète dont
+toute l'activité intellectuelle se dépense en mots, qui use sans cesse
+de ces brillants faux jetons de la pensée, ne pourra s'empêcher de voir
+les choses aussi démesurées que les paroles qui les magnifient. Pour
+lui, nécessairement, les méchants seront monstrueux, les jeunes filles
+virginales et les tempêtes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux
+que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres
+sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupçonnera des faunes dans
+les taillis obscurs. Le mot _Napoléon 1er_ fera surgir en son âme un
+fantôme de statue, le mot _Révolution_ une lutte de titans, le mot
+_Liberté_ des hommes déliés qui s'embrassent en pleurant. Que ces
+sentiments, cette façon de penser, d'être ému et d'exprimer, est portée
+chez M. Hugo à un degré tel qu'elle devient géniale et sublime, la fin
+de la deuxième partie de notre étude le montre.
+
+Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M.
+Hugo a le plus noblement exalté ses phénomènes crépusculaires et
+mystérieux. Ici, à son habitude de concevoir les choses aussi énormes
+que les mots, aucune expérience antagoniste ne s'oppose. Les mots
+_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portés à leur plus haute
+énergie, désignent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de
+l'homme sont forcément inactifs, c'est-à-dire ne nous donnent plus aucun
+renseignement. De même les termes plus abstraits: _mystère_, _trouble_,
+l'_éternité_, l'_au-delà_, expriment des entités sur lesquelles nous ne
+savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en
+existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du
+vague, la fantaisie de M. Hugo, laissée sans limites et sans résistance,
+se meut et se déploie à l'infini, comme s'épand un gaz infiniment
+élastique, laissé sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la
+chose nulle sous le mot peu précis que la chose mesquine sous le mot
+énorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indéfinie sous le
+mot absolu, les choses vraies enfin sans désignations répétées et sans
+images appendues, sous les mots[11].
+
+Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquées par notre
+théorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de désigner
+les chapitres de ses livres, ses poèmes et ses recueils par les titres
+métaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son érudition
+qui comprend toutes les sciences verbales, la métaphysique, la
+théologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune
+des sciences réalistes et naturelles; sa réforme de la versification,
+qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre
+d'exprimer une idée en plus de mots que n'en contient un vers; le
+résultat même du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare
+contre l'irréalisme classique, n'a abouti qu'à enrichir la langue
+française de nouveaux mots; toute la vie du poète, la mission
+sacerdotale qu'il s'est assignée, son entrée en lice pour la
+«révolution» contre le «pape», sa haine des «tyrans» et sa philanthropie
+générale; tous ces traits résultent du verbalisme fondamental de son
+intelligence. Son immense gloire de poète national peut être expliquée
+de même.
+
+M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en épouse les idées
+et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
+elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment
+qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont
+frères et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs célèbrent
+l'Éternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la
+Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par
+son adoration de quatre-vingt-neuf, les mères par son amour des enfants,
+les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en
+politique que les aristocrates, en littérature que les réalistes et en
+philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est
+d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il éblouit, en
+outre, par l'admirable, neuve, et persuasive façon dont il exprime leur
+pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit
+essentiellement français. Par son habitude de penser des mots et non des
+objets, de ne point disséquer les âmes et de ne point montrer les
+choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartésien, du
+théâtre classique et de la peinture d'académie. Il y a joui de l'énorme
+bonheur de ne différer de ses contemporains et de ses compatriotes que
+par la forme où il a jeté des idées traditionnellement nationales. Cette
+innovation est à la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
+point, comme le démontre l'impopularité de l'_Éducation sentimentale_,
+de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de
+Baudelaire.
+
+Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les
+propriétés saillantes ont été résumées en exemples, nous avons extrait
+quelques caractères généraux, ceux-ci ont été repris en un couple fort
+clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait
+psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui,
+comme tous les principes, paraît moindre que les effets causés, fasse
+illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. À
+l'intersection de deux lignes on mesure aisément leur angle; mais que
+ces côtés soient prolongés à l'infini, ils comprendront l'infini. De
+même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons résumé en quelques mots
+l'essence, demeure une des plus énormes qu'un cerveau humain ait
+enfantées. Que l'on suppose jointe à la faculté verbale qui l'a
+produite, les facultés analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce
+d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore à cette
+intelligence reine, la pensée encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un
+poète transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses
+et tous les mots. Être de cet ensemble inouï un fragment notable, suffit
+à la gloire d'un homme.
+
+
+
+
+
+LES ROMANS
+
+DE
+
+M. EDM. DE GONCOURT[12]
+
+
+Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges
+militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-père épris,
+l'éveil d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans
+l'hôtel du ministère de la guerre; la naissance de son imagination par
+la musique, les lectures sentimentales, et cette précoce surexcitation
+que causent dans une cervelle à peine formée les exercices religieux
+préparatoires à la première communion,--l'esquisse de ses passionnettes
+et de ses amourettes,--puis le développement de la jeune fille fixé en
+ces moments capitaux: la puberté, le premier bal, la révélation des
+mystères sexuels,--enfin l'étude, en cette élégante, de tout le
+raffinement de la toilette, des parfums du corps et des façons
+mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le léger hystérisme de
+sa chasteté, l'anémie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases
+se résume le récent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur
+maintient, pour notre regret, un engagement de sa préface. Dans ce
+livre, M. de Goncourt a de nouveau consigné toutes les originales
+beautés de son art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son émotion
+et la science de sa méthode, la sorte particulière de style qui procède
+de cette sorte particulière de tempérament. Avec les trois oeuvres qui
+l'ont précédé, jointes aux romans antérieurs des deux frères, il semble
+que l'on peut maintenant définir, en ses traits essentiels, la
+physionomie morale de l'auteur de _Chérie_, le mécanisme cérébral que
+ses écrits révèlent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.
+
+
+I
+
+
+Il est en M. de Goncourt trois prédispositions originelles, sans lien
+nécessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, émotionnelle,
+affectant les trois départements principaux de son organisation
+psychique, qui, démontrées, peuvent suffire à l'analyse et à
+l'explication de cet artiste.
+
+Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de
+chaque chapitre sont constitués par le récit de faits positifs, précis,
+particularisés, par des observations, des anecdotes, un geste, une
+physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces
+faits nus, ou accompagnés de considérations et de narrations, qu'ils
+résument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis,
+renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments
+essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans
+de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui
+les assemble et les dénature par une relation logique. Et de ces
+éléments ténus mais rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de
+Goncourt sait user avec un art et des résultats merveilleux.
+
+Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à un moment psychologique de
+ses personnages à montrer cette évolution et cette transformation par un
+fait brutal, net, dont la conclusion est laissée à tirer au lecteur.
+Telle est la scène où la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie
+d'incarner, à la veille de son exalté amour pour lord Annandale, tombe
+presque entre les bras d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette
+conversation érotique que Chérie, à la campagne, par une après-midi
+torride, ses sens près de s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux
+filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce
+genre que M. de Goncourt dépeint en leurs moments caractéristiques de
+larges périodes de l'existence de ses créatures, l'enfance de Chérie et
+l'enfance de celle qui sera la fille Élisa, la vie errante des frères
+Zemganno avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, traversée
+d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par
+ces faits menus ou longs à décrire, il montre les états d'âme permanents
+ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant
+machinalement à déranger les lois de la pesanteur, l'absorption
+momentanée du saltimbanque cherchant un tour inouï,--par ce réglisse bu
+dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinée de la Faustin.
+
+Il lui faut des faits pour prouver ses assertions générales, le désir
+qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le théâtre, une fois
+qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer la séduction que
+celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final à
+une analyse de caractère, ou à la notation d'un changement moral; la
+mère des Zemganno appelée en justice, ne voulant témoigner qu'en plein
+air, pour montrer le farouche amour de la bohémienne pour le ciel libre;
+pour représenter la modification produite en Chérie par sa puberté,
+décrire en détail la gaucherie et la timidité subite de ses gestes. Par
+une méthode contraire M. de Goncourt fait précéder une considération
+générale de la série de faits qui l'étayent, décrivant les fougues
+d'Élisa de maison en maison, pour déterminer en une généralisation
+l'inquiétude errante des prostituées.
+
+Des faits encore, déguisés sous une conversation, jetés en parenthèse,
+arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser
+ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, à décrire un
+lieu, à spécifier une sensation par une comparaison, à montrer en
+raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à noter le paroxysme d'une
+maladie ou l'affolement d'une passion, à marquer les réalités d'une
+répétition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un
+public de cirque à Paris, le débraillé d'un cabotin, la colère d'une
+actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes,
+d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur
+nous donne par surcroît, sans nécessité pour le roman, comme une bonne
+partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant récit où
+Mascaro, le fantastique et vague serviteur du maréchal Handancourt,
+emmène Chérie dans la foret «voir des bêtes», et sous les grands arbres
+précède la petite fille émerveillée, faisant chut de la main sur la
+basque de son habit noir.
+
+Que l'on réfléchisse que cette méthode où le fait concret et
+caractéristique prime le général, que M. de Goncourt parmi les
+romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales
+modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne
+procède pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Hérédité_,
+les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son
+réalisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses
+déductions avec preuves à l'appui, et ses caractères établis sur leurs
+actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une époque
+restreints, des livres d'enquête sociale qui flottent entre l'histoire,
+et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus
+que ses contemporains, à l'évolution scientifique du roman. Il a acquis
+quelques-uns des caractères qui différencient les livres de science des
+livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous
+côtés, font que ses créatures sont plutôt des types que des individus,
+sont plus instructives que vivantes, plus générales et diffuses que
+particulières, sont plutôt les exemples d'un genre que des individus
+saisis et étudiés à part. Et grâce à son habitude d'accorder le pas à
+ses observations sur ses idées générales, à ne point plaider de cause et
+à ne pas émettre de considérations sur la vie, M. de Goncourt a pu se
+tenir à égale distance de ces philosophies nuisibles à toute vue exacte
+de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est
+contenté d'observer, de noter et de résumer, sans conclure, sans se
+rallier à l'une des deux moitiés de la conception de la vie, sans que sa
+sagacité ou son coup d'oeil soient altérés par une théorie préconçue
+nécessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilité,
+il est resté aussi apte à relever les faits caractéristiques de la gaie
+et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une
+fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituée qu'écrase
+peu à peu le perpétuel silence du régime cellulaire.
+
+NOTES:
+
+[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode
+être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour
+le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations
+cérébrales soient peu avancées. Si la découverte de M. Brocat était
+définitive, si la faculté du langage devait avoir pour organe la
+troisième circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer à coup
+sûr que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanité,
+doit présenter un développement monstrueux. Mais cette localisation qui
+paraît juste pour le mécanisme musculaire de la parole, ne peut-être
+celle du langage. L'alliance des mots et des idées est telle que tout
+organe pensant doit être en rapport immédiat avec tout organe verbal;
+c'est là une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul,
+_Op. cit._).]
+
+[Note 12: Revue Indépendante, mai 1884.]
+
+
+II
+
+
+Mais de même que parmi les faits multiples que présentent les choses et
+qui constituent les sciences, certains sont attirés à l'étude de la
+matière morte, certains autres à celle du monde organique, et parmi ces
+derniers certains par la matière vivante en ses éléments, certains par
+les ensembles que forment ces unités, il intervient chez les hommes de
+lettres réalistes un biais individuel, une prédisposition de l'oeil à
+voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un ordre de faits
+particulier, un caractère dans les phénomènes, un moment dans les
+physionomies, les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort que
+chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe et le touche, provient son
+style individuel, la particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe,
+qui révèle le plus sûrement la qualité intime de son intelligence.
+
+Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit
+les paysages, les intérieurs, les gens, les physionomies, les attitudes,
+les passions, la nature psychologique de ses personnages préférés, on
+extraira de cette collection, la notion d'un artiste épris de mouvement,
+notant la vie dans son évolution, les visages dans leurs
+transformations, les émotions dans leurs conflits, chaque âme dans sa
+diversité.
+
+Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcément
+immobiles, il perçoit le caractère mouvant et variable, les vibrations
+de la lumière, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La
+forêt où Chérie, enfant, se promène, est décrite en ses murmures,
+l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumière sur le
+sol, les fuites d'une bête effarée. Le paysage morne où s'élève la
+prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pâle
+qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _étendue blafarde_, la
+_lumière écliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque où les frères
+Zemganno attendent avant d'entrer en scène, les objets se diffusent sous
+les rayonnements que note l'auteur:
+
+ C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels
+ déplacements de gens éclaboussés de gaz, ce sont en ce royaume du
+ clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de
+ charmants et de bizarres jeux de lumière. Il court par instants sur
+ la chemise ruchée d'un équilibriste un ruissellement de paillettes
+ qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots
+ de soie vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les
+ blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée de soleil
+ d'un seul côté. Dans le visage d'un clown entouré de clarté,
+ l'enfarinement met la netteté, la régularité et le découpage
+ presque cassant d'un visage de pierre.
+
+Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur
+peuple ses pages, ce qu'il évoque c'est non une énumération de traits au
+repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur
+attitude instantanée, leur figure surprise en un changement ou une
+révulsion. Par une vision particulière pareille en son effet, à ces
+fusils photographiques, qui décomposent le vol d'une chauve-souris et le
+saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le portrait de la soeur de la
+Faustin, au sortir d'une crise hystérique, dans sa promenade nerveuse
+par une salle de fin de dîner,--décrit Chérie montant un escalier et,
+«balançant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
+torse». Dans un cheval blanc promené le soir aux lumières dans un
+manège, il saisit «un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
+des yeux humides». C'est la démarche d'Élisa partant en promenade,
+qu'il nous donne, «avec son coquet hanchement à gauche», «l'ondulation
+de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le
+regard soulevés, retournés vers son visage.» Mais c'est dans les _Frères
+Zemganno_ qu'éclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant à
+peindre des académies en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un
+trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde,
+disloquées dans une pantomime, emportées et fuyantes dans le galop d'un
+cheval.
+
+Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutôt que son dessin,
+il note des changements de figure, des mines plutôt que des visages. Il
+peint, en la Tomkins, «des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des
+clartés cruelles sous la transparence du teint»; en Chérie,
+«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; «l'ébauche de mots colères
+crevant sur des lèvres muettes», pour les traits convulsés de la détenue
+Élisa. La physionomie de la Faustin lui apparaît tantôt dessinée en
+ombres et méplats lumineux, par une lampe posée près de son lit, tantôt
+s'assombrissant, se creusant sous une émotion tragique:
+
+ Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la
+ ténébreuse absorption du travail de la pensée; de l'ombre emplit
+ ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au jeune et mol
+ front d'un enfant qui étudie sa leçon, les protubérances, au-dessus
+ des sourcils, semblèrent se gonfler sous l'effort de l'attention;
+ le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le pâlissement
+ imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de
+ paroles, parlées en dedans, courut mêlé au vague sourire de ses
+ lèvres entr'ouvertes.
+
+M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caractéristiques. Il
+sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la
+jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un petit pied bête» d'une
+femme hésitant à dire une idée embarrassante et saugrenue, le rapide
+gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un fou rire, et le geste
+de colère avec lequel, désespérant de trouver une intonation, elle tire
+les pointes de son corsage.
+
+Et cette perpétuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies
+changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous
+l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de
+M. de Goncourt, secoue et précipite les passions de ses personnages,
+accélère leurs conversations en ripostes serrées de près, fait voler
+leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux
+tâtonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; à la brillante et
+heureuse folie de son succès; aux révoltes cabrées d'une fille à moitié
+maniaque, à son «hérissement de bête» devant la porte de sa prison, à
+l'alanguissement graduel de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de
+Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une petite fille gâtée, se
+roulant par terre dans la rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une
+jeune femme mourant de sa chasteté, et courant à la quête d'un mari;
+l'état d'âme inquiet et alangui d'une actrice entretenue, élaborant un
+rôle de grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique et le plus
+émouvant amour, abandonnant le théâtre, puis reprise par lui, récupérant
+ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la
+mort de son amant.
+
+Et par une conséquence logique ce sont des âmes capables de ces
+variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt
+s'applique à peindre, des âmes diverses, plastiques à toutes les
+sensations, désarticulées et nerveuses, sans constance et sans unité,
+sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des âmes de
+demi-artistes, des âmes de premier mouvement, soudaines, ductiles et
+fougueuses. Conduit par son réalisme à l'étude d'une basse prostituée,
+d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait depuis que des créatures
+fantasques et charmantes, des clowns bohémiens, une actrice, une jeune
+fille jolie, coquette et gâtée, des êtres changeants comme un ciel de
+printemps, extrêmes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile à
+décrire et à montrer.
+
+De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal effort à rendre le
+mouvement avec des mots figés et une langue plus ferme que souple, de
+cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M.
+de Goncourt. Il a dû recourir au néologisme pour noter des phénomènes
+qu'il a bien vus le premier. Le frisson même que lui causait le
+spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de début, qui
+donnent comme un coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» ces
+«c'était ma foi», ces «ce sont, ce sont» qui marquent la légère griserie
+de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation
+délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs avec des adjectifs
+déformés, parce que l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui
+paraît plus importante que l'état, rendu par le substantif. Il recourra
+à d'interminables énumérations pour décrire tous les multiples aspects
+d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots frémissants,
+colorés, pailletés, étincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il
+voit aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces étranges
+phrases disloquées, enveloppantes comme des draperies mouillées,
+mouvantes et plastiques qui semblent s'infléchir dans le tortueux d'une
+route: «Enfin l'omnibus, déchargé de ses voyageurs, prenait une ruelle
+tournante, dont la courbe, semblable à celle d'un ancien chemin de
+ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gelé»;
+des phrases compréhensives donnant à la fois un fait particulier et une
+idée générale, des phrases peinant à noter ce que la langue française ne
+peut rendre et devenant obscures à force de torturer les mots et de
+raffiner sur la sensation:
+
+ Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit un
+ couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion tendre et
+ insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce de moelleuse
+ pénétration magnétique de leurs deux corps, de leurs deux esprits,
+ et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiède
+ contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les
+ jambes de l'homme. C'est comme une intimité physique et
+ intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte où les lueurs
+ fugitives des réverbères passant par les portières, jouent dans
+ l'ombre avec la femme, disputent à une obscurité délicieuse et
+ irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous
+ montrent un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une
+ douce couleur de violette.
+
+C'est dans la notation de ces sentiments ténus, délicieux et troubles
+qu'éclate la maîtrise de M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant,
+repris, poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements d'âme vagues et
+inaperçus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que
+causent à Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte
+d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupéfiera Paris, dans
+la vague stupeur d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une prisonnière
+hystérique. Grâce aux infinies ressources de son style et au biais
+particulier de sa manie observante, il est parvenu à saisir quelques-uns
+des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. L'organisation de
+ses sens et de son style ressemble à ces instruments infiniment
+complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui
+saisissent des phénomènes et permettent des approximations inconnues aux
+anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette délicate
+complexité, cause et condition d'une science plus vraie?
+
+
+III
+
+
+À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en acte, de ses remuements
+physiques et des ses agitations morales, à cette recherche appliquée et
+reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de
+Goncourt le goût particulier d'une certaine sorte de beauté, qu'il
+recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guidé dans
+ses courses de collectionneur, dans la détermination des sujets et des
+scènes de la plupart de ses romans: le goût passionné du joli. Ce
+penchant qui le conduisit à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à
+étudier en toutes ses faces et à faire revivre en son entier cette
+époque de la grâce française, qui lui fit aimer dans les objets du Japon
+leur puérilité, l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et
+détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un
+parfum à part, les farde et les poudre.
+
+À une époque où le souvenir du romantisme remplit les romans réalistes
+et les scènes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de
+raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé le sens des choses
+naturellement charmantes, de la poésie dans les incidents journaliers,
+des âmes délicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il
+sait goûter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer
+de poétiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de
+caractère d'un soldat, ancien berger, la grâce native d'une actrice
+naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions enfantines qui
+fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais où le sens du joli
+éclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante étude de
+réclusion féminine qui forme la première moitié de _Chérie_, dans le
+geste mutin d'une petite fille perchée sur sa chaise et éventant sa
+soupe de son éventail; dans la gaie répartie du maréchal consolant
+Chérie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis à
+table; dans la scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet effarement
+d'une troupe d'enfants enfermés dans les combles; dans la bienveillante
+et aimable idée qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de de la
+forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. Personne ne pouvait
+mieux rendre les légers et coquets caprices d'une âme de fillette, la
+demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion
+satisfaite:
+
+ En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante de fleurs,
+ dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles,
+ scandait l'insensible écoulement du temps, tandis que tous deux
+ étaient accotés l'un à l'autre la chair de leurs mains fondue
+ ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration
+ passaient dans un _far-niente_ de félicité, où parler leur semblait
+ un effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de sourires
+ paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, un muet
+ bonheur....
+
+Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses et des bonheurs, à
+ce réaliste qui sait parfois être gaminement gai, d'être attiré par le
+fantastique et le crépusculaire que montre parfois la vie parisienne,
+par l'existence excessive et mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie
+voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans
+_La Faustin_, après les vues rembranesques des répétitions diurnes à la
+Comédie-Française, et la sinistre fin de dîner des auteurs dramatiques,
+les scènes ou apparaît l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du
+dénouement égal en puissance terrifiante à la _Ligeia_ de Poë,--_La
+Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de
+son amant moribond. Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord de
+la vérité, à la rencontre de la grande poésie.
+
+C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents,
+cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystère pour
+certaines scènes et certains personnages, qui finalement caractérise le
+mieux l'art de M. de Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le
+coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence des scènes
+élégantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de
+sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse de son émotion. De
+là aussi, de son goût du bizarre et du fantastique, les soubresauts de
+son récit, la terrible nervosité des derniers chapitres de _La Faustin_
+et de _Chérie_, ces agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées à
+l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystère de certains de
+ses dévoilements, la richesse barbare de certains de ses intérieurs.
+
+M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthétiques. Il a gardé
+beaucoup de sa fréquentation de l'ancienne France, de la France de
+Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a été conquis aussi par le
+romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine,
+par ce que Balzac a innové. De cet amalgame est fait le charme et le
+heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous séduit et nous terrifie.
+
+Et maintenant cette analyse terminée, il faut imaginer que le mécanisme
+cérébral dont nous avons essayé d'isoler et de montrer les gros rouages,
+est vivant et en marche, possédé par une créature humaine, constitue en
+son engrènement et son travail une unité indivise, la pensée, la raison
+et le génie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les
+distinctions innaturelles que nous avons établies, M. de Goncourt est à
+la fois chercheur de petits faits caractéristiques et précis, frappé par
+les aspects mouvementés des êtres et des choses, ému par ce qu'il y a
+en ces phénomènes de joli, de délicat, de rare, de bizarre, d'un peu
+fantastique. Ce penchant réagit sur le choix de ses documents humains,
+de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse à
+donner des visions nettes de mouvements et de jolités; l'habitude de
+l'observation, son ouverture d'esprit à tous les phénomènes de la vie,
+le garde de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: la recherche
+d'émotions délicates le préserve habituellement de s'appliquer à l'étude
+des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des
+phénomènes psychologiques, l'éloigne de concevoir des caractères uns,
+individuels et constants, colore et énerve sa langue, atténue ses
+fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore
+à ces anomalies individuelles d'organisation cérébrale, les caractères
+généraux de toute âme d'artiste et d'écrivain, la vive sensibilité, le
+don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des
+incidents, l'infinie ténacité de la mémoire pour les perceptions de
+l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de réaliser cette
+chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de
+cette curieuse intelligence, il faut le figurer jeté dès sa jeunesse,
+avec son frère et son semblable, dans les remous de la vie parisienne,
+promenant l'aigu de son observation, la délicate nervosité de son
+humeur, dans le monde des petits journaux, des cafés littéraires, des
+ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une
+maison constellée de kakémonos et rosée de sanguines, le cerveau nourri
+par une immense et diverse lecture: à la fois érudit, artiste et
+voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de
+celui de Rivarol, instruit des très hautes spéculations de la science,
+l'on aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses parties et son tout,
+de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant,
+solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs
+de cette fin de siècle.
+
+ * * * * *
+
+PAGES RETROUVÉES[13]
+
+PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT
+
+
+Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses articles de journal et ceux
+qu'il a faits avec son frère. Il suffit de dire que presque toutes ces
+_Pages retrouvées_, sont des morceaux de bonne ou de haute littérature,
+pour marquer la différence entre les feuilles d'il y a une trentaine
+d'années et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes bizarres
+celles où les Goncourt faisaient paraître, vers 1852, les chroniques et
+les nouvelles qui formèrent depuis la _Lorette_, une _Voiture de
+masques_ et le présent volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le
+_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du
+_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et
+encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois par des gens ayant de
+la littérature. M. Aurélien Scholl fit là ses débuts; il était alors
+d'un pessimisme furibond et faisait précéder ses chroniques toutes en
+alinéas, d'épigraphes naïvement latins ou grecs. Le numéro était une
+fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour
+montrer à quel point on laissait ce poète hausser le ton coutumier de
+journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant
+ne se trouvera guère dans nos quotidiens: «Ainsi dans le calme silence
+des nuits, aux heures où le bruit que fait en oscillant le balancier de
+la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures
+où les rayons célestes touchent et caressent à nu l'âme toute vive, où
+la conscience a une voix, où le poète entend distinctement la danse des
+rhythmes dégagés de leur ridicule enveloppe de mots, à ces heures de
+recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis
+interrogé avec épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des
+os. Et quand on y songe qui ne frémirait, en effet, à cette idée de
+vivre peut-être au milieu d'une race de dieux implacables parmi des
+êtres qui lisent peut-être couramment dans notre pensée, quand la leur
+se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y
+songe.... Le mystère de l'enfantement leur a été confié et peut-être le
+comprennent-elles.... Peut-être y a-t-il un moment solennel où si le
+mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir
+entre ses mains son âme palpable et en déchirer un morceau qui sera
+l'âme de son enfant....»
+
+Les Goncourt faisaient de même des numéros entiers du _Paris_, qui ne
+contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
+comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_.
+
+Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des
+Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de théâtre (le _Joseph
+Prudhomme_ de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; parfois
+même ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue
+Lafitte à la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en
+police correctionnelle.
+
+C'était cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces
+annonces documentaires qui rendront précieuses aux historiens futurs les
+quatrièmes pages de nos journaux, sont encore amusantes à lire.
+
+Une réclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le
+«plus de copahu» est déjà le cri de ralliement des médecins de
+certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies
+confidentielles; un journal contemporain publie «les mémoires de Mme
+Saqui, première acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» un
+restaurateur de la rue Montmartre promet «pour 1 fr. 50 un repas
+comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier
+encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La confiserie hygiénique
+fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a
+reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments
+alibiles empruntés au jus de poulet, et rendus complètement insipides.»
+
+On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et
+visiblement Henri Heine était un peu le génie du lieu. Les Goncourt
+aussi subirent cette admiration. _Une nuit à Venise_ est bien une
+fantaisie à la manière des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans
+doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque
+dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux.
+
+_Pages retrouvées_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de
+Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Théophile Gautier.
+Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur et plus animé,
+gesticulant et parlant, traversé d'onde, de vie et de pensée, plus
+délicatement modelé par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait
+est une des plus belles pages de ce siècle. Il mérite de compter entre
+Charles Demailly et la Faustin.
+
+NOTES:
+
+[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.]
+
+
+
+
+
+J.K. HUYSMANS[14]
+
+
+C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel jeune homme, prise en son
+plus étrange chapitre, que raconte _À Rebours_, le nouveau livre de M.
+Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, éraillé et froissé par
+tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de
+sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se
+détourne de la réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. Usant
+d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie à donner à tous ses
+goûts une nourriture facticement convenable, présente à ses yeux des
+spectacles combinés, substitue les évocations de l'odorat à l'exercice
+de la vue, et remplace par les similitudes du goût certaines sensations
+de l'ouïe, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres
+latines et françaises ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou
+décadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systématise son
+hypocondrie, entre l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu
+renoncement des pessimistes allemands. À l'origine et au cours de cette
+maladie mentale, préside la maladie physique. La névrose après avoir
+causé l'incapacité sociale du duc Jean, affiné son intelligence jusqu'à
+l'amincir, apparaît en lui plus ouvertement, le poursuit
+d'hallucinations, le force une première fois--dans l'épisode du voyage
+ébauché à Londres,--à tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine et
+l'accable dans une prostration finale jusqu'à ce que la folie et la
+phtisie le menaçant--le duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin à
+revenir au monde pour mourir plus lentement.
+
+Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises,
+souffreteuses, d'analyses qui révèlent et de descriptions qui montrent,
+peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres antérieures de M.
+Huysmans. Il nous semble qu'il est le développement, extrême mais
+logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Ménage, Les
+Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _À Rebours_, M.
+Huysmans a marqué dans une certaine direction la frontière avancée de
+son talent, qui se trouve embrasser certaines régions lointaines
+apparemment extérieures.
+
+NOTES:
+
+[Note 14: _Revue indépendante_, 4 juillet 1884.]
+
+
+I
+
+
+Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent en général, comme ceux
+des écrivains qui sont à la tête du roman, à l'esthétique réaliste. Il
+sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caractères avec
+une exactitude notablement supérieure à celle des romanciers idéalistes;
+la vie d'un homme étant rarement tragique, il s'abstient de toute
+intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux éprouvés
+par un Parisien de la moyenne; l'histoire à raconter se trouvant ainsi
+réduite, M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et consacre ses
+chapitres non plus au récit d'une série d'événements, mais à la
+description d'une situation, d'une scène, procède non par narrations
+successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux reliés
+de brèves indications d'action; et, comme tous les écrivains de cette
+école,--avec de profondes différences personnelles,--il possède un
+vocabulaire étendu et un style riche en tournures, apte, par des
+procédés divers, à rendre l'aspect extérieur des choses, à reproduire
+les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et
+compliquées de nos sensations, de façon à les renouveler dans l'esprit
+du lecteur par la voie détournée des mots.
+
+Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les parties extérieures et
+communes de toute oeuvre réaliste, il en est deux, l'exactitude de la
+vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés et menés
+à bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux
+Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de
+plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui
+sache mieux les intérieurs divers des myriades de maisons parmi
+lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux
+enregistrés dans son cerveau, les physionomies, la démarche, la
+tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses catégories superposées
+d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et
+les scènes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont
+l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanément une vision
+intérieure comme une analogie ou une coïncidence. Dans _En Ménage_, le
+début, où, par une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent
+lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pavé, le marchand de
+vin fermant sa boutique à l'approche silencieuse de deux sergents de
+ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pavé, est assurément
+le récit détaillé de la série d'impressions que procure une rentrée
+tardive. Qui ne connaît de son passage dans les bouillons, «cette
+épouvantable tristesse qu'évoque une vieille femme en noir, tapie seule
+dans un coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon de bouilli?» Les
+soirées de la famille Vatard, celles de la famille Désableau, où Madame,
+après avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les sourcils remontés
+et les paupières basses, sur le dos de sa fillette «la faisant pivoter
+par les épaules, lui donnant avec son dé de petits coups sur les doigts
+pour la faire tenir tranquille ... pinçant l'étoffe sous les aisselles,
+méditant sur les endroits dévolus pour les boutonnières», ont une
+convaincante véracité. Il n'est presque point de page où l'on ne
+constate cette justesse de vision et cette probité artistique. Que l'on
+note encore le chapitre de _À Rebours_, où, par une boueuse nuit
+d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des
+bureaux de «Galignani» à la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les
+Soeurs Vatard_, le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par un
+matin de paye après une nuit blanche, la plaisante énumération des
+manques de tenue de l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un monsieur
+à chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergère dans les
+_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents
+de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualité que M.
+Huysmans est seul à posséder, l'art de rendre véridiquement la
+conversation, d'écrire en style parlé les dires d'un concierge, ou les
+bavardages de deux artistes; assurément le réalisme de M. Huysmans,
+semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature.
+
+Dans ce perpétuel et acharné collétement avec la réalité, M. Huysmans a
+contracté quelques-unes des particularités de son style. Attentif aux
+conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigné par ses
+observations sur les termes techniques des métiers, il a retenu et su
+employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et
+artiste, amasser et déverser un trésor de mots d'argot et d'atelier qui
+lui permet de noter des sensations et des émotions dans la langue même
+des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
+qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira
+de l'or d'une étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; il dira
+encore: «des hommes soûls turbulaient»; des fleurs lui apparaîtront
+«taillées dans la plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra écrire
+cette phrase: «Attisé comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit
+en gueule de four, dardant une lumière presque blanche ... grillant les
+arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une température de fonderie en
+chauffe pesa sur le logis». Il tire de l'observation des comparaisons
+étonnamment justes: «Elle eut à la fin des larmes, qui coulèrent comme
+des pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme pour tous les
+artistes, le commerce avec la réalité, avec ce que l'on peut saisir par
+les sens, revoir, tâter et montrer avec les spectacles familiers de
+l'humanité et du monde, lui a été profitable. Il a acquis à cette
+connaissance de la vie, la dose de véracité qui est indispensable au
+roman moderne, la force, la précision, la richesse et le pittoresque du
+style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de
+réaliser sa conception particulière de l'âme et de la destinée humaine.
+
+
+II
+
+C'est, en effet, par une psychologie particulière des personnages, par
+la façon dont M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme humaine,
+exagère certaines facultés, amoindrit l'action de certaines autres, que
+ses romans tranchent sur leurs congénères, se sont nécessairement
+revêtus d'un style original et aboutissent à une philosophie générale
+déduite jusqu'en ses extrêmes conséquences. Si l'on examine quelle est
+l'activité commune et constante des créatures mises sur pied par M.
+Huysmans, si l'on écarte les traits généraux de toute conduite humaine,
+on arrive à constater qu'ils s'emploient à subir, à accumuler et à faire
+revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout
+encore des perceptions visuelles colorées ou lumineuses. Le Cyprien des
+_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'André de _En Ménage_, le duc Jean de _À
+Rebours_ semblent être, en fin de compte, des couples d'yeux montés sur
+des corps mobiles, aboutissant à de formidables ganglions optiques, qui
+pénètrent toute la masse cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute
+leur activité vitale aboutit à emmagasiner des visions et à en dégorger
+d'anciennes, à noter des aspects, à percevoir des colorations et des
+scintillements, et à évoquer, dans les périodes languissantes,
+d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, endormies dans
+l'arrière-fonds de la mémoire, mais vivaces et aptes à reparaître à la
+suite d'une association d'idées, comme les altérations d'un papier
+sensibilisé, sous l'action d'un réactif.
+
+Cette conception de l'âme humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et
+irrépressible. S'il met en scène des personnages que leur manque de
+culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux
+rudimentaires ne savent point voir; il intervient, décrit en personne,
+sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs
+contemplent, et marque ensuite en réaliste exact le peu d'intérêt
+qu'éveille chez eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs,
+son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour
+de foire, puis: «Tout cela était bien indifférent à Désirée.» Il dessine
+en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les
+escarbilles volantes, la course accélérée ou contenue des locomotives,
+toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest à la tombée
+de la nuit, et conclut: «Anatole réfléchissait.»
+
+Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-delà de la
+vraisemblance. Il prête à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse
+oculaires qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations
+auxquelles il les soumet, les plus rares qualités d'observateur. Ses
+brocheuses dévisagent admirablement l'employé de la maison Crespin qui
+vient leur réclamer de l'argent; Désirée et Auguste, au moment de
+s'éprendre, se détaillent mutuellement en physionomistes consommés.
+Désirée, conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette de la
+chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre
+intransigeant, puis les détails de sa toilette, comme une personne
+située dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas à
+loger dans ces âmes étroites, tout l'épanouissement de ses qualités de
+peintre verbal. Il se mit à l'aise dans _En Ménage_ et eut recours aux
+artistes.
+
+Assurément, jamais Paris n'a été fouillé, décrit, découvert, examiné
+dans ses détails et repris dans ses ensembles, analysé et synthétisé
+comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le
+littérateur André Jayant. Tout y apparaît, depuis l'appartement de
+garçon artiste où André s'installe après sa mésaventure conjugale,
+jusqu'à la place du Carrousel où il va promener sa nostalgie féminine et
+contempler «le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait au soleil
+couchant par de là les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines
+dont les masses violettes se dressaient trouées sur les flammes
+cramoisies des nuages;» depuis le brouhaha d'un café du Palais-Royal le
+soir, jusqu'à ces taches lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées,
+dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'impériale. Ce
+livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du
+Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les
+cafés s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles découchées la
+nuit au moment des rentrées tardives, le soir à l'heure discrète ou des
+messieurs bien mis emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au
+crépuscule, où déserte et morte, elle sèche d'une averse sous la flambée
+jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le
+garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une
+fille, celui d'un employé, tout le dedans et le dehors de la capitale du
+monde moderne.
+
+Et ce livre qui se résume en une accumulation de tableaux colorés et
+mouvementés, n'a pas suffi à assouvir la passion descriptive de M.
+Huysmans. De même que les stratégistes et les joueurs d'échecs
+supérieurs dédaignent les rencontres réelles où l'imprévu altère la
+beauté des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
+solution de problèmes factices, M. Huysmans s'est détourné de copier la
+réalité, qui ne répondait point à ses exigences sensuelles, et s'est
+fabriqué dans _À Rebours_, des objets de perception inventés et
+parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses réelles, en éliminant
+tout ce qui dans l'art et la nature, était pour lui dénué d'émotion
+agréable, il a créé des visions et des perceptions artificielles, qui,
+élaborées de propos délibéré, se sont trouvées en harmonie parfaite avec
+ses facultés réceptives et les aptitudes de son style.
+
+Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte.
+Le boudoir où des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de
+travail où il consume ses heures à révoquer le passé, ou à feuilleter de
+ses doigts pâles, des livres précieux et vagues, cette bizarre et
+expéditive salle à manger, dans laquelle il trompe ses désirs de voyage,
+la désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un
+après-midi d'été, les floraisons monstrueuses dont se hérissent un
+instant les tapis, les évocations visuelles et auditives de certains
+parfums aériens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages
+consacrées aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains ténébreux
+dessins de Redon, à certaines lectures prestigieuses et suggestives;
+ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une
+de ses phrases, «tous feux allumés».
+
+Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses
+affectent ses appareils sensoriels et cérébraux, M. Huysmans atteint à
+une élocution consommée, orientale et supérieure.
+
+Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il
+sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent
+ses sensations. Certaines phrases pétaradent et font feu des quatre
+pieds: «La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'écrasa
+dans les plaines de Châlons, où Aétius la pila dans une effroyable
+charge. La plaine gorgée de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux
+cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l'élan de cette
+avalanche qui, divisée, tomba éclatant en coups de foudre sur l'Italie,
+où les villes exterminées flambèrent comme des meules». D'autres phrases
+coulent lentement comme des larmes de miel: «Cette pièce où des glaces
+se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue dans les murs des
+enfilades de boudoirs rosés, avait été célèbre parmi les filles, qui se
+complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède
+qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles».
+D'autres encore sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes
+savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient furieux de garçons,
+lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des
+soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers.»
+
+Mais c'est surtout la sensation colorée que M. Huysmans est parvenu à
+reproduire intégralement par l'artifice des mots. Assurément cette
+phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle décrit: «Des branches de
+corail, des ramures d'argent, des étoiles de mer ajourées comme des
+filigranes et de couleur bise, jaillissent en même temps que de vertes
+tiges supportant de chimériques et réelles fleurs, dans cet antre
+illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, et contenant
+l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinté de rose aux seins
+et aux lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs cheveux pâles». Et
+encore: «Sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d'argent,
+lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une
+pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur
+la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides,
+aux élytres éblouissantes, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore,
+diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon.»
+
+Mais, outre cette virtuosité générale, M. Huysmans a conçu un type de
+phrase particulier, où par une accumulation d'incidentes, par un
+mouvement pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé à enclore et à
+sertir en une période, toute la complexité d'une vision, à grouper
+toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, à
+rendre une sensation dans son intégrité et dans la subordination de ses
+parties: «Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et
+verts qui avaient sauté des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de
+Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant de ses deux
+flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se
+reformèrent, troués çà et là par une colonne de foule se précipitant du
+théâtre Montparnasse, s'élargissant en un large éventail qui se repliait
+autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges».
+Ou encore: «Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni
+pierres, mais de chaque côté, bordant le chemin sans pavé creusé d'une
+rigole au centre, des bois de bateaux marbrés de vert par la mousse et
+plaqués d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se
+renverse entraînant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec
+elle la porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions et ornée
+de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hâle
+déposée par des attouchements de mains successivement sales». Le souple
+enlacement de cette sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit
+dernier et la preuve de cette faculté réceptive que nous avons
+constatée; elle est la sensation même absorbée, élaborée dans
+l'intelligence, et projetée au dehors telle quelle.
+
+Mais ce tour de force descriptif réussit avec une perfection et une
+fréquence qui constituent déjà une anomalie. Que l'on revienne, en
+effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à l'homme normal,
+chez qui la sensation perçue en gros et à la hâte, est transformée par
+un travail conscient ou inconscient en volontés, en actes, en une
+conduite et une carrière; le point morbide des créatures romanesques
+apparaît. L'épanouissement de leurs facultés réceptives a étouffé toutes
+leurs autres énergies, les a réduites à la vie végétative d'une plante
+passive par essence, régie et affectée par tout ce qui l'entoure,
+dépendant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. À mesure
+que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire plus
+soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est
+forcé d'atténuer leur force de volonté, de les décrire plus incapables
+de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir.
+Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste à peu près
+intact, dans ses derniers il le doue d'étranges timidités, d'une
+mollesse constante, d'un acquiescement résigné à toutes les
+vicissitudes, d'une absolue dépendance des circonstances extérieures,
+qui se traduit autant par l'incapacité d'André à travailler dans un
+appartement neuf, que par l'intolérable malaise qu'il ressent à vivre
+seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _À
+Rebours_, cette dysénergie est consommée; des Esseintes est une pure
+intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte
+volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à Londres. De
+leur impuissance volitionnelle, on peut déduire leur incapacité de vivre
+dans la société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour
+des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin
+leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût de toute
+vie active.
+
+
+III
+
+En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi,
+répugne aux contacts sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus
+sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir et à jouir de concert,
+M. Huysmans déploie une pénétrante finesse d'analyse et fait certaines
+découvertes que n'ont point prévues les psychologues et aliénistes
+spéciaux de l'hypocondrie.
+
+Il assigne à ses personnages le tempérament habituel des mélancoliques
+agités, une anémie partielle ou totale, une débilité turbulente, un
+système nerveux faible, c'est-à-dire excitable par des causes minimes;
+pour le plus caractérisé de ses malades, le duc des Esseintes, M.
+Huysmans a recours à la symptomatologie de la névrose, qui est, en
+effet, habituellement accompagnée de mélancolie à son début.
+
+Sur cette base physique dont les traits généraux seuls sont constants,
+M. Huysmans établit le caractère de ses personnages. Il leur assigne le
+trait principal du tempérament pessimiste, celui de ne pouvoir être
+affecté que de sensations désagréables ou douloureuses, même pour des
+objets qui n'ont en soi rien de haïssable (J. Sully, _le Pessimisme_).
+Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de pâtisserie est
+décrite en termes de dégoût. Dans _En Ménage_, Cyprien, revenant d'une
+soirée, déblatère contre les diverses catégories des personnes qu'il y a
+aperçues, avec une amusante partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme
+il passe en revue avec André, ses souvenirs d'école, qu'ils évoquent
+avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont
+nécessairement ruinés et en peine d'argent. Les fleurs rares et étranges
+dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui présentent que des images
+de charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette fois une apparence de
+peau factice sillonnée de fausses veines; et la plupart comme rongées
+par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées
+de roséoles, damassées de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
+des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croûtes qui se
+forment; d'autres étaient bouillonnées par des cautères, soulevées par
+des brûlures; d'autres encore montraient des épidémies poilus, creusés
+par des ulcères et repoussés par des chancres; quelques-unes enfin
+paraissaient couvertes de pansements, plaquées d'axonge noire
+mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquées de grains de
+poussière, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.»
+
+De même que le tempérament craintif est disposé à ne voir dans l'avenir
+que des causes d'effroi, le tempérament malheureux ne présage que des
+déceptions. Dans _En Ménage_, Cyprien émet sur une nouvelle conquête
+d'André, sur les motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne et
+désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, qu'il s'irrite de ne
+point voir se réaliser. Et passant de cas particuliers à l'ensemble
+général, les personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la vie que comme
+une suite d'infortunes. 11 faut lire, à ce propos, les plaintes de M.
+Folantin, dans _À Vau l'eau_, ou le passage suivant de _À Rebours_, qui
+est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant à ôter d'un
+ensemble toute bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais:
+
+«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort de ces marmots et de
+croire que mieux eût valu pour eux que leur mère n'eût pas mis bas.
+
+«En effet, c'était de la gourme, des coliques et des fièvres, des
+rougeoles et des gifles, dès le premier âge; des coups de bottes et des
+travaux abêtissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des
+maladies et des cocuages, dès l'âge d'homme; c'était aussi, vers le
+déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou
+dans un hospice.»
+
+Et, chose singulière, cette vue exclusive des misères humaines
+n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs
+semblables: «Comme toute impression morale est pénible à
+l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traité des maladies
+mentales_, il se développe chez lui une disposition à tout nier et à
+tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages
+de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entièrement; et ni
+les uns ni les autres ne ménagent à la société des railleries qui
+tournent rapidement en dénonciations colères. Ils sont convaincus de
+l'avortement fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès
+nécessairement partiels, dénoncent toutes les institutions nationales,
+contestent la possibilité du progrès et aboutissent, quand ils formulent
+la théorie générale de leurs sentiments, aux anathèmes du catholicisme
+ou à ceux plus absolus et aussi peu fondés de Schopenhauer.
+
+Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, sont rassemblés, coordonnés,
+caractérisés et montrés avec un art merveilleux et pénétrant dans les
+livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a découvert:
+l'influence du pessimisme sur le goût artistique. Par un choc en retour
+imprévu mais légitime, de même que les spectacles communément tenus pour
+beaux déplaisent au mélancolique, les spectacles jugés laids par les
+gens à tempérament heureux doivent confirmer l'état d'âme où il se
+complaît, le dispenser de toute négation et de toute révolte, évoquer sa
+tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre Cyprien n'est à l'aise
+que devant certains spectacles douloureux et minables; il préfère «la
+tristesse des giroflées séchant dans un pot, au rire ensoleillé des
+roses ouvertes en pleine terre»; à la Vénus de Médicis, «le trottin, le
+petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur
+des hanches qui bougent»; formule son idéal de paysage en ces termes:
+«Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des
+remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'épiderme
+meurtri se bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées
+où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade,
+il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
+rentrant de sa fabrique éreinté, suant, moulu, trébuchant sur les
+gravats, glissant dans les ornières, traînant les pieds, étranglé par
+des quintes de toux, courbé sous le cinglement de la pluie, sous le
+fouet du vent, tirant résigné sur son brûle-gueule.»
+
+Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit encore: «Il ne
+s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et
+irritées par la fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes qu'il
+venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly étaient encore les
+seules dont les idées et le style présentassent ces faisandages, ces
+taches morbides, ces épidémies talés, et ce goût blet, qu'il aimait tant
+à savourer parmi les écrivains décadents». Cette phrase est précédée
+d'une intéressante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et
+d'une énumération d'auteurs français dans laquelle se coudoient
+curieusement des écrivains catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des
+antiquaires en idées et en style, quelques poètes réellement décadents
+comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilités métriques
+et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne
+partie de ce que la littérature contemporaine a produit de supérieur et
+de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au
+raffinement le plus fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de
+compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, comme un arbuste
+souffreteux et effeuillé culmine en une radieuse fleur.
+
+M. James Sully a très exactement marqué que le dernier mobile du
+pessimisme est le désir que tout soit parfaitement bon, le souci de
+choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste
+a-t-il plus de chances que l'optimiste de découvrir et d'apprécier les
+choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé une admiration
+trop générale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette
+vulgarisation que des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et des
+eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura
+plus d'audace à se mettre au-dessus du goût public, à aller droit à ce
+qui est excellent. De là le raffinement, la recherche, la trouvaille,
+l'amour des belles choses inédites, de tout ce qui, dans le domaine
+artistique,--plus ouvert à la perfection que la nature parce que plus
+inutile,--se rapproche clandestinement de la supériorité absolue,
+satisfait certains goûts très nobles de la nature humaine, lui procure
+les plus complexes c'est-à-dire les plus belles émotions esthétiques. Ce
+raffinement, _À Rebours_ en est le catéchisme et le formulaire; tout ce
+qui, dans la réalité, peut meurtrir une âme délicate est écarté de ce
+précieux livre, est assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À
+d'imparfaites sensations naturelles sont substitués d'indirects et
+subtils artifices. Toutes les réalités y deviennent légères et
+flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuillères à thé, jusqu'à la
+coupe bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur
+assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mystérieux
+rayonnement des tableaux, à cette bibliothèque enfermant sous la beauté
+des reliures d'inestimables livres à l'exquisité des liqueurs bues, des
+parfums inhalés, des pensées évoquées et contemplées.
+
+Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernières beautés de
+son style, qui se trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la
+lecture de certains livres de théologie, de certains volumes de poésie
+savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de
+vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les
+associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, à la
+suavité de l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée d'une croix et
+des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; serrée dans ses parchemins et
+dans ses ligatures de même qu'une authentique charte, dormait une
+liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un
+arôme quintessencié d'angélique et d'hysope mêlées à des herbes marines
+aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le
+palais avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une friandise toute
+virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption
+enveloppée dans une caresse tout à la fois enfantine et dévote.» Il
+parvient à rendre par de précises correspondances sensibles certaines
+sensations apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues par des
+temps de verbes, quelquefois même par de longs adverbes précédés d'un
+monosyllabe, d'où ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une
+cascade pesante d'eau»; ou, plus immatériellement encore: «Dans la
+société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il aurait pu
+passer quelques soirées affables et douillettes». Et c'est ainsi armé
+des plus fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans est parvenu à
+écrire ce surprenant chapitre VII de _À Rebours_, qui, racontant les
+intimes fluctuations d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux et
+inquiet, marque le cours de pensées de théologie ou de scepticisme, par
+une succession de précises images, accomplissant le tour de force de
+seize pages de la plus subtile psychologie, écrites presque constamment
+en termes concrets.
+
+Repassant en sens inverse par les parties dégagées dans notre analyse,
+revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant
+en son ensemble, en son accord et sa particularité spécifique,
+l'organisme intellectuel qui vient d'être étudié. Il se résume,
+semble-t-il, en une série de facultés perceptives de moins en moins
+étendues, provoquant des états émotionnels de plus en plus intenses. Sur
+la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude singulière à apercevoir
+le monde ambiant, en son aspect véritable et à ressentir un plaisir
+général à la décrire, s'étage une faculté visuelle plus spécialisée,
+plus délicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de
+sentir et de retenir de préférence des sensations colorées. Une faculté
+visuelle plus restreinte encore, et dont les effets émotionnels de
+colère et de comique, semblent dépasser l'intensité, rend M. Huysmans
+apte à distinguer, à haïr et à railler dans les objets et les êtres ce
+qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un
+juste retour, de cette vision du défectueux, à la suite d'une
+élimination extrêmement rigoureuse de tout déchet et de toute tare, M.
+Huysmans acquiert l'acéré discernement et l'intense jouissance des
+choses supérieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la
+pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de
+son organisation intellectuelle.
+
+Et toutes ces propriétés cachées d'une âme muette, se manifestent en ce
+corps des intelligences littéraires, le style. Il s'enrichit et
+s'affermit au contact de la réalité, se colore, s'infléchit et s'agite,
+pour rendre l'infinie complexité de délicates visions, s'irrite et
+s'énerve devant certains spectacles détestés, se subtilise, s'adoucit
+et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grâce
+resplendissante d'une certaine beauté supérieure, extraite et sublimée.
+
+Dans les réactions et les mélanges de toutes ces énergies et ces
+capacités, dans leur ajustement et leur coordination, réside, il me
+semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus
+originaux de notre temps. Il me paraît que M. Huysmans, par son dernier
+livre surtout, a donné plus que des promesses de talent; on peut
+légitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront à
+maintenir et à exalter l'excellence actuelle de notre école littéraire.
+
+
+
+
+
+LA COURSE DE LA MORT[15]
+
+
+Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses oeuvres imitées des
+esthétiques admises, est original par le cas psychologique qu'il étudie
+et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui débutent, un
+nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guère et cependant cette
+oeuvre est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état d'esprit
+d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but
+auquel ils vont. La _Course à la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard
+Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, dégagé des anciennes
+modes et décrivant, en de pénétrantes analyses, la phase la plus récente
+du mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme.
+
+Écrite comme une autobiographie, en une série de notes éparses que relie
+à peine un récit d'amour ténu et bizarre, la _Course à la Mort_ est
+l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette
+époque, portant ses dernières atteintes, devient ressenti et raisonné,
+envahit et stérilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie
+définitive l'âme qu'il a mortellement charmée.
+
+Le héros du livre est à la fois raisonneur et analyste. S'aidant de
+Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa mélancolie en système et de se
+faire illusion sur les causes de son humeur par un exposé didactique,
+qui démontre en toutes choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat
+scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que décrit la _Course à
+la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction spéculative. Celui que ce
+livre nous confesse est atteint plus profondément que dans son
+intelligence; il est malade de la volonté et de la sensibilité, il se
+sait vaguement frappé au centre de son être et s'entend à démêler dans
+la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptômes.
+
+Il ne profère plus les plaintes d'il y a un demi-siècle, il n'accuse ni
+le monde, ni la société, ni la destinée. Il ne reproche pas aux hommes
+de ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre une existence enfin
+fortunée, dans des siècles passés, en des contrées distantes. Après tous
+ses prédécesseurs il devine le premier que son mal est en lui et
+qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guérirait.
+
+Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent à les plaindre
+de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le
+console le seul et vain souci de se connaître.
+
+L'impuissance de sa volonté, qui est la cause et le fond de son
+infortune, est par lui subtilement analysée; il distingue le penchant à
+suppléer aux actes par de vagues rêves, sa dépravation morose qui le
+porte à se regarder faire dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de
+plus en plus incapable de toute action spontanée; enfin apparaît ce
+dernier symptôme de la décadence volitionnelle, la lassitude anticipée,
+le dégoût préventif qui détournent même de tout désir, de tout rêve
+d'entreprise et bornent définitivement en son incapacité le malade et le
+moribond que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le dégoût se touchent,
+alors de si près qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les
+sens qui me travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore
+frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans le lit d'insomnies et
+de cauchemars où celui-là la pousse. Ma pensée en marche s'arrête
+soudain et recule meurtrie comme un bataillon décimé dans une embuscade,
+jusqu'aux retranchements du silence. Où est la force qu'une seconde
+j'avais sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; comme une
+ombre se mouvant dans une lueur très pâle, il grandit, il devient
+ruineux, il absorbe tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui
+pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles limites son envahissante
+obscurité et sa main pesante m'écrase dans ces ténèbres émanées de lui.»
+
+De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le pessimisme de M. Rod
+arrive à ce dernier repliement sur soi, où s'interrogeant sans cesse,
+oubliant de vivre à force de s'analyser, il en vient à ne plus être sûr
+de ses propres sentiments; les désirs remuent à peine et s'étiolent, les
+passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une période d'une
+de ces équivoques et indécises amours qui donne au livre sa trame.
+
+ * * * * *
+
+Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du
+_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siècle.
+
+L'étrange héros de la _Course à la Mort_ n'aime pas, on doute du moins
+qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pâle coeur, ne
+sait que résoudre et se résigne à son atonie. Il oscille et hésite; il
+est des heures où les dernières ondes de son sang, les regards profonds
+de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'éclosion d'une
+forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
+se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements de son âme et
+la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de
+Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de
+l'ancienne théorie de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette vue
+profonde et clairement conçue que c'est l'hostilité et non l'attrait qui
+règne entre les sexes. De plus douces émotions reviennent, il est
+ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, il veut vivre, se
+redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrête,
+ébauche un geste de renoncement et médite son impassibilité jusqu'à ce
+que la mort de Céline N..., vienne détruire ce vestige d'amour et
+résoudre les contradictions de son âme en une longue harmonie de
+regrets.
+
+Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a été pressentie des
+jeunes romanciers.
+
+Des livres de M. Huysmans où l'amour ne joue aucun rôle, et dont le
+dernier analyse un solitaire, à cet admirable roman de M. Albert Pinard,
+_Madame X..._ qui est l'histoire de deux êtres dont aucun ne peut
+subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
+nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles qui diffèrent
+de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'être
+asservissant et dominateur que présentent les de Goncourt et Zola. Et si
+l'on joint à cette originalité fondamentale celle du faire, le style,
+qui n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des choses visibles,
+mais abstrait et apte à figurer les faits de l'âme,--des procédés qui ne
+sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent
+ainsi la _Course à la Mort_ des dernières oeuvres de M. Bourget, on
+aperçoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel.
+
+ * * * * *
+
+Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le pessimisme du temps.
+
+Des gens aussi incompétents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur
+les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque
+chose d'aussi insignifiant que la politique.
+
+Il convient peut-être de dire que la jeunesse littéraire est pessimiste
+comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
+réalistes, et plus tôt encore la pléiade des Parnassiens. Et si l'on
+veut remonter plus haut, si l'on réfléchit, quel abîme sépare la
+littérature française de ce siècle de celle des époques passées, on
+trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se
+convaincre que la tristesse est l'essence même du nouvel art, et
+peut-être de tout art noble.
+
+Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les honnêtes gens de goûter les
+joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres
+magistrales; il a évolué, de tapageur et théâtral qu'il était au début
+de la nouvelle période, à une phase plus calme et plus fière qui prête
+aux vers récents un chant plus intime et fournit à l'analyse des âmes
+plus profondes. Dans la représentation de ce mal--et quel livre
+_intéressant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu à
+montrer de nouvelles phases et de plus intimes déchirements.
+
+Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à côté de l'étude de l'amour,
+qui en restera la tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence
+à sourdre entre l'homme et la femme à une époque où ils aperçoivent
+l'antagonisme de leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de leurs
+fonctions vitales.
+
+Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines
+pages de Darwin, sont la préface de cette nouvelle tendance. Il nous
+paraît intéressant de la signaler et d'en désigner les représentants.
+
+NOTES:
+
+[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.]
+
+
+
+
+
+PANURGE[16]
+
+«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit
+le nez aquilin, fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de
+trente-cinq ans ou environ, fin à dorer comme dague de plomb, bien
+galant homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et
+sujet de nature à ce qu'on appeloit en ce temps là:
+
+ Faute d'argent c'est douleur non pareille.
+
+«Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver tousjours à
+son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de
+larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de
+pavez, ribleur s'il en étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du
+monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre
+le guet.»
+
+Et après ce portrait sommaire, viennent à la débandade, les mille
+aventures drolatiques où ce véritable héros de Rabelais se dessine à
+gros traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier de l'époque,
+puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis
+s'embarrassant dans cette épineuse question du mariage, et parcourant
+pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'îles peuplées à souhait
+des innombrables êtres allégoriques dont Rabelais tenait à rire; en
+somme la plus durable et la plus humaine des caricatures énormes qui
+s'étalent dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et et vérolez
+très prétieux».
+
+Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la
+débonnaireté massive que donnent à Pantagruel sa force de géant et sa
+naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute de danare», ses appétits
+faméliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité
+d'un grand seigneur, réclament des satisfactions prodigieuses. Aussi
+faut-il suivre dans le récit, ses ripailles perpétuelles, ses
+incessantes invitations à la coupe, «ha buvons», ses festins de gros
+mangeur quand il a conquis à la guerre un château et des biens: «Il se
+ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts à tous
+venants, mêmement à tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes
+galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en
+herbe.»
+
+Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athènes, ni
+aux réceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux nobles
+et aux écoliers, il est resté bohême de petite race, de probité
+variable, avec la lâcheté égayée d'impudence des Scapin, et rancunier
+par surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut et de ses
+moutons, «lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez
+misérablement.»
+
+ * * * * *
+
+Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'âme la plus libre et la
+plus railleuse. Il est l'irrespect même, gausseur sceptique, incrédule,
+attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le dix-huitième siècle devait
+si agréablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si
+nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas
+même cette chose éminemment vénérable, la force. Sous François Ier, il
+parodie la royauté, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris à la guerre,
+«gentil crieur de saulce verte» et l'expérience réussit à souhait: «et
+fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit
+depuis que sa femme le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose
+défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les gens de loi, les
+papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes décrétales, les
+chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute
+puissance établie lui donne à rire, avec des mots si crus, une ironie si
+âcre, que la salissure reste ineffaçable.
+
+Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et
+sans insistance. Avec son gros frère Jean des Entommeures, ce dont il se
+préoccupe en somme après avoir bu et raillé, c'est de choses plus
+personnelles, de la grande aventure qu'il appréhende, de son mariage,
+ou, plus précisément, de ne point «s'adonner à mélancholie», de chasser
+toute altération d'âme, de vivre gaillardement en une profonde quiétude
+d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette question qu'il propose à Pantagruel
+près de l'île Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout
+sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette
+parfaite légèreté et indolence d'âme, qu'on appelle «avoir de la
+philosophie»; «certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, conficte en
+mespris des choses fortuites, pantagruélisme sain et dégourt, et prêt à
+boire, si voulez.»
+
+ * * * * *
+
+Derrière ce personnage, grossi en caricature et décrit de verve, il y a
+plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des
+traits les plus permanents et les plus rarement retracés de l'ancien
+caractère français.
+
+Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on
+considère l'adresse de ses machinations, ses malices, ses réparties, sa
+façon de considérer les femmes, oscillant entre la galanterie et la
+méfiance, son scepticisme superficiel, ce sont là autant de façons de
+penser françaises. Les cours qui ont façonné notre race, ne l'ont dotée
+à l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme
+allemand. Un esprit plus élastique, plus observateur, plus agile nous a
+fait pénétrer les dessous ridicules de ce que l'on vénère ailleurs. Ni
+l'exaltation à propos de questions métaphysiques, ni le respect de la
+force ou du droit, n'ont dominé en France au point de garantir la
+religion, les rois et les juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le
+pouvoir de ces trois êtres était mis en question, miné de plaisanteries
+et moralement détruit. Du roman de Renard à Courier, cette besogne de
+démolition n'a pas chômé.
+
+Mais, après quelque temps de bataille, les gênes un peu élargies,
+l'amour du bien-être, la paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu
+ému dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va à ses affaires,
+sans plus tenir à ses négations, que le voisin à ses affirmations. Et,
+au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, celle de
+Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit
+français, est bien celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» Il faut jouir
+de vivre, en gens avisés, distraits, prompts d'intelligence. Et alors
+viennent les vrais artistes français, La Fontaine, Watteau, les auteurs,
+les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent à égayer,
+demeurent, écrivant à point nommé pour les «langoureux malades ou
+autrement faschez et désolez.»
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et la question de Panurge se
+pose plus inquiétante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
+grandi en disproportion. Nous sommes accablés par la complication des
+affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus âpre, la conduite
+difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps
+supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs
+ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par l'enchevêtrement
+des sciences modernes, la complexité de nos sensations. Nous avons tout
+pris à toutes les races. Par une dénaturalisation périlleuse, nous
+pensons de plus en plus à l'anglaise, nous sentons de plus en plus à
+l'allemande. Notre scepticisme a subsisté; mais il veut maintenant
+approfondir les questions suspectes, et, à cet effort, il a perdu toute
+gaîté et toute popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus
+à dépouiller la joie. Et c'est avec une avidité accrue par tous ces
+motifs de tristesse, que nous cherchons une réponse à l'interrogation de
+Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la
+chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la
+foule». Mais les plus clairvoyants considèrent que ce sont là des
+palliatifs plus que des remèdes. La façon d'envisager la vie a revêtu
+chez notre élite des formes douloureuses qui diffèrent peu du pire
+pessimisme. «Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un
+des livres les plus humoristiques de notre temps, est la résignation
+froide, qui réduit la souffrance à la douleur physique.» L'on ne pourra
+s'empêcher de penser que ce fruit est amer, petit, à portée de peu de
+mains, et que depuis trois siècles, nous nous sommes beaucoup éloignés
+de Rabelais et du pantagruélisme.
+
+NOTES:
+
+[Note 16: _Panurge_, n° I, octobre 1882.]
+
+
+
+
+
+DE LA PEINTURE[17]
+
+À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI
+
+
+I
+
+
+Le Salon de cette année, les réflexions qu'il a suggérées dans ce
+journal s'étaient bien éloignés déjà de la mémoire de leur auteur, quand
+tableaux et commentaires lui furent rappelés par une conversation
+fortuite dont l'écho lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
+visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien vint à porter
+sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se
+résumaient en somme en une prédilection marquée pour les peintres
+_émotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une émotion de
+couleur, et pour leur représentant, M. Whistler. Les remarques de M.
+Raffaëlli, qui, comme on le sait par sa préface du catalogue de son
+exposition en 1884, est un théoricien de son art, parurent extrêmement
+intéressantes, et grâce à la personne qui servait de truchement, il fut
+possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces notes soulèvent la
+question du but, c'est-à-dire de l'essence même de la peinture. Elles
+seront envisagées et discutées à ce point de vue.
+
+«La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaëlli, se borne
+à l'éloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en général, un
+excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il
+juste de donner la place suprême à un art semblable, surtout lorsqu'il
+est représenté dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de
+faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique littéraire qui
+placerait Dostoievski en première ligne du mouvement des lettres
+contemporaines? _Crime et Châtiment_ est admirable parce que ce roman
+est appelé à peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
+entoure d'une pareille hallucination indifféremment un violoniste
+mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants
+roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides,
+parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement
+prétendre prendre jamais place dans notre admiration.
+
+«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner à
+l'hallucination comme facteur de la civilisation à une époque où
+l'illusion religieuse vient à nous faire défaut; je reconnais aussi que
+toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a
+justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme,
+détient et porte l'enthousiasme sur un caractère important, enthousiasme
+admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres peintres
+sont là pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat
+grandiose chez le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, Fra
+Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite
+bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
+trouverions toujours la même chose: enthousiasme pour un caractère
+dominant à une époque et dans une société donnée, interprété en
+admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au
+vice découvert.»
+
+M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations qui ont paru ici
+même sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions
+dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux un peintre exact de types
+et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines.»
+
+--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie M. Raffaëlli; grand merci si
+on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: «qui malheureusement
+verse dans la caricature.» Mais que l'on me dise un peu quel tableau
+doit naître sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène que
+je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colère. D'ailleurs ce
+mépris de la caricature me froisse partout où je le rencontre, car la
+caricature a autant de droit à l'admiration que tout autre forme d'art.»
+
+Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la
+comprendre pleinement à l'étude sur le beau caractéristique qui se
+trouve à la tête du catalogue déjà cité, on verra qu'en somme M.
+Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des obscurités et des longueurs,
+écartant les désignations de classicisme, de réalisme, de romantisme et
+de naturalisme, posant en principe qu'esthétiquement toute époque a une
+notion particulière du beau, que socialement notre époque est
+caractérisée par un épanouissement, complet de l'individualisme et de
+l'égalité, qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est le facteur
+principal de notre vie sociale, on arrive à cette page d'un grand
+souffle sur la nécessité où est la peinture de travailler à représenter
+l'homme et toutes sortes d'hommes.
+
+«Le beau de la société, écrit M. Raffaëlli, est dans le caractère
+individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquérir lentement
+leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont
+su conquérir leur liberté, après des centaines de siècles de misère, de
+vexations et d'abus misérables où le plus fort a toujours asservi le
+plus faible. Voilà le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de
+ces individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce
+que tous ont bien mérité de l'humanité.
+
+«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre et qui ont besoin d'être
+en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme,
+s'adressent à nos de Lesseps, à nos Edison, à nos Pasteur ou bien à nos
+politiques, aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux grands
+commerçants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui
+se sentent l'âme élevée et le coeur vibrant pour la suprême beauté de
+leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers
+pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
+vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées ou par la force sans
+comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
+chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» Et M. Raffaëlli poursuit
+en exhortant à l'étude passionnée et universelle de l'homme dans toute
+l'étendue de la société et dans toute la série de ses conditions, de ses
+manières d'être, de ses moeurs et de ses types.
+
+L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de
+M. Raffaëlli et comment elle détermine une conception toute particulière
+de la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie humaine qui est
+belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art à
+nous donner de notre race et de nos contemporains, une série d'effigies
+caractéristiques, propre à nous les faire connaître intimement et par
+conséquent aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné que toute
+oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion qu'elle produit, ce peintre
+désire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
+minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit
+ses types; par leur choix généralement excellent et notable; par leurs
+occupations et manières d'être parfaitement appropriées à leur
+extérieur; en d'autres termes, par sa pénétration dans une série de
+caractères, d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté de nous les
+faire pénétrer, de nous les révéler. Son art aboutit à la connaissance
+passionnée, sympathique ou antipathique, d'une portion représentative
+de l'humanité de ce temps. C'est là, croyons-nous, un exposé impartial
+et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances
+et ces résultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art
+pictural? Nous ne le pensons pas.
+
+NOTES:
+
+[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.]
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+I.--Flaubert
+
+II.--Zola avec P.S.
+
+III.--Hugo
+
+IV.--Goncourt avec P.S.
+
+V.--Huysmans
+
+VI.--La _Course à la Mort_
+
+VII.--Panurge
+
+VIII.--À propos d'une lettre de M. Raffaëlli
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12289 ***
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+Scientifique, by AUTHOR.</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12289 ***</div>
+
+<span style="font-weight: bold;"><br>
+</span>
+<h1>QUELQUES</h1>
+<h1>&Eacute;CRIVAINS FRAN&Ccedil;AIS</h1>
+<h2>FLAUBERT&#8212;ZOLA&#8212;HUGO&#8212;GONCOURT</h2>
+<h2>HUYSMANS, ETC.</h2>
+<h3>PAR</h3>
+<h1>&Eacute;MILE HENNEQUIN</h1>
+<h2>1890</h2>
+<hr style="width: 65%;">
+<br>
+<h3>Contient:</h3>
+<div style="margin-left: 80px;"><a href="#PREFACE"><b>PR&Eacute;FACE</b></a><br>
+<a href="#FLAUBERT"><b>GUSTAVE FLAUBERT</b></a><br>
+<a href="#ZOLA"><b>&Eacute;MILE ZOLA</b></a><br>
+<a href="#HUGO"><b>VICTOR HUGO</b></a><br>
+<a href="#GONCOURT"><b>LES ROMANS D'EDM. DE GONCOURT</b></a><br>
+<a href="#HUYSMANS"><b>J.K. HUYSMANS</b></a><br>
+<a href="#COURSE"><b>LA COURSE A LA MORT</b></a><br>
+<a href="#PANURGE"><b>PANURGE</b></a><br>
+<a href="#PEINTURE"><b>DE LA PEINTURE</b></a><br>
+</div>
+<br>
+<br>
+<br>
+<a name="PREFACE"></a>
+<h2>PR&Eacute;FACE</h2>
+<p>Ces articles ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;s &agrave; diverses
+&eacute;poques
+dans diverses revues, et l'auteur se proposait
+de les revoir et de les compl&eacute;ter. &Eacute;mile
+Hennequin, qui avait &agrave; un haut degr&eacute; le respect
+de son talent et le respect du livre, n'aurait
+certainement pas consenti &agrave; former un
+volume d'&eacute;tudes plus ou moins h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes,
+qu'il n'y a pas de raison p&eacute;remptoire pour r&eacute;unir
+sous un m&ecirc;me titre, et qui ne constituent pas
+un ensemble comme les <i>&Eacute;crivains francis&eacute;s</i>.
+Soucieux de conserver tout ce qu'a produit ce
+rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous
+laisser arr&ecirc;ter par les consid&eacute;rations qui l'auraient
+arr&ecirc;t&eacute; lui-m&ecirc;me, et il nous a sembl&eacute;
+que, prise isol&eacute;ment, chacune des &eacute;tudes que
+nous pr&eacute;sentons aujourd'hui offrait un assez
+haut int&eacute;r&ecirc;t pour honorer encore la m&eacute;moire
+d'&Eacute;mile Hennequin et pour entretenir les regrets
+de ceux qui ont vu dispara&icirc;tre avec lui
+une des plus belles intelligences et l'un des
+plus purs talents de la jeune g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+<p>L'&Eacute;diteur.</p>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="FLAUBERT"></a><br>
+<h2>GUSTAVE FLAUBERT</h2>
+<h2>&Eacute;TUDE ANALYTIQUE</h2>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<h3>LES MOYENS</h3>
+<br>
+<p><i>Le style; mots, phrases, agr&eacute;gats de phrases.</i>
+Le style de Gustave Flaubert excelle par des
+mots justes, beaux et larges, assembl&eacute;s en
+phrases coh&eacute;rentes, autonomes et rhythm&eacute;es.</p>
+<p>Le vocabulaire de <i>Salammb&ocirc;</i>, de <i>l'&Eacute;ducation
+sentimentale</i>, de la <i>Tentation de saint Antoine</i>
+est d&eacute;nu&eacute; de synonymes et, par suite, de
+r&eacute;p&eacute;titions;
+il abonde en s&eacute;rie de mots analogues
+propres &agrave; noter pr&eacute;cis&eacute;ment toutes les nuances
+d'une id&eacute;e, &agrave; l'analyser en l'exprimant. Flaubert
+conna&icirc;t les termes techniques des mati&egrave;res dont
+il traite; dans <i>Salammb&ocirc;</i> et la <i>Tentation</i>, les
+langues anciennes, de l'h&eacute;breu au latin, aident
+&agrave; d&eacute;signer en paroles propres les objets et les
+&ecirc;tres. Sans cesse, en des phrases o&ugrave; l'on ne peut
+noter les expressions cherch&eacute;es et acquises, il
+s'efforce de dire chaque chose en une langue
+qui l'enserre et la contient comme un contour
+une figure.</p>
+<p>&Agrave; cette dure pr&eacute;cision de la langue, s'ajoute
+en certains livres et certains passages une extraordinaire
+beaut&eacute;. Les paroles sollicitent les sens
+&agrave; tous les charmes; elles brillent comme des
+pigments; elles sont chatoyantes comme des
+gemmes, lustr&eacute;es comme des soies, ent&ecirc;tantes
+comme des parfums, bruissantes comme des
+cymbales; et il en est qui, joignant &agrave; ces prestiges
+quelque noblesse ou un souci, figent les
+&eacute;motions en phrases enti&egrave;rement d&eacute;licieuses:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Les flots ti&egrave;des poussaient devant
+nous des
+perles blondes. L'ambre craquait sous nos pas.
+Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
+crevasse des falaises. La terre &agrave; la fin se fit plus
+&eacute;troite qu'une sandale;&#8212;et apr&egrave;s avoir jet&eacute;
+vers le soleil des gouttes de l'oc&eacute;an, nous tourn&acirc;mes
+&agrave; droite pour revenir.&raquo;</div>
+<p>Et ailleurs:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Il y avait des jets d'eau dans les salles,
+des
+mosa&iuml;ques dans les cours, des cloisons festonn&eacute;es,
+mille d&eacute;licatesses d'architecture et
+partout un tel silence que l'on entendait le
+fr&ocirc;lement d'une &eacute;charpe ou l'&eacute;cho d'un
+soupir.&raquo;</div>
+<p>Par un contraste que l'on per&ccedil;oit d&eacute;j&agrave; dans ce
+passage, Flaubert, pr&eacute;cis et magnifique, sait user
+parfois d'une langue vague et chantante qui enveloppe
+de voiles un paysage lunaire, les inconsciences
+profondes d'une &acirc;me, le sens cach&eacute;
+d'un rite, tout myst&egrave;re entrevu et &eacute;chappant.
+Certaines des sc&egrave;nes d'amour o&ugrave; figure Mme Arnoux,
+l'&eacute;num&eacute;ration des fabuleuses peuplades
+accourues &agrave; la prise de Carthage, le symbole des
+Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions
+qui, au d&eacute;but de la nuit magique, susurrent
+&agrave; saint Antoine des phrases incitantes,
+la chasse brumeuse o&ugrave; des b&ecirc;tes invuln&eacute;rables
+poursuivent Julien de leurs mufles froids, tout
+cet au del&agrave; est d&eacute;crit en termes grandioses et
+lointains, en ind&eacute;finis pluriels abstraits et approch&eacute;s
+qui unissent &agrave; l'insidieux des choses, la
+trouble incertitude de la vision.</p>
+<p>Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires
+et les plus rares sont assembl&eacute;s en phrases
+par une syntaxe constamment correcte et
+concise. Par suite de l'une des propri&eacute;t&eacute;s de la
+langue de Flaubert, de n'employer par id&eacute;e
+qu'une expression, un seul vocable repr&eacute;sente
+chaque fonction grammaticale et s'unit aux autres
+selon ses rapports, sans appositions, sans
+membres de phrase intercalaires, sans ajouture
+m&ecirc;me soud&eacute;e par un qui ou une conjonction.
+Chaque proposition ordinairement courte se
+compose des &eacute;l&eacute;ments syntactiques indispensables,
+est construite selon un type permanent, soutenue
+par une armature pr&eacute;&eacute;tablie, dans laquelle
+s'encastrent successivement d'innombrables
+mots, signes d'innombrables id&eacute;es, formul&eacute;es
+d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise et belle, en une diction
+d&eacute;finitive.
+Cette parit&eacute; grammaticale est le principal
+lien entre les oeuvres diverses de Flaubert.
+Sous les diff&eacute;rences de langue et de sujet, unissant
+des formes tant&ocirc;t lyriques, tant&ocirc;t vulgaires,
+les rapports de mots sont semblables de
+<i>Madame Bovary</i> &agrave; la <i>Tentation</i>, et constituent
+des phrases analogues associ&eacute;es en deux types
+de p&eacute;riode.</p>
+<p>Le plus ordinaire, qui est d&eacute;termin&eacute; par la
+concision m&ecirc;me du style, l'unicit&eacute; des mots
+et la consertion de la phrase, est une p&eacute;riode
+&agrave; un seul membre, dans laquelle la proposition
+pr&eacute;sentant d'un coup une vision, un &eacute;tat
+d'&acirc;me, une pens&eacute;e ou un fait, les pose d'une
+fa&ccedil;on compl&egrave;te et juste, de sorte qu'elle n'a
+nul besoin d'&ecirc;tre li&eacute;e &agrave; d'autres et subsiste
+d&eacute;tach&eacute;e
+du contexte. Ainsi de chacune des
+phrases suivantes:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Les Barbares, le lendemain,
+travers&egrave;rent
+une campagne toute couverte de cultures. Les
+m&eacute;tairies des patriciens se succ&eacute;daient sur le
+bord de la route; des rigoles coulaient dans
+des bois de palmiers; les oliviers faisaient de
+longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient
+dans les gorges des collines; des montagnes
+bleues se dressaient par derri&egrave;re. Un
+vent chaud soufflait. Des cam&eacute;l&eacute;ons rampaient
+sur les feuilles larges des cactus.&raquo;</div>
+<p>De la pr&eacute;sence chez Flaubert de cette p&eacute;riode
+statique et discr&egrave;te, d&eacute;coulent l'emploi
+habituel du pr&eacute;t&eacute;rit pour les actes et de l'imparfait
+pour les &eacute;tats; de l&agrave; encore l'apparence
+sculpturale de ses descriptions o&ugrave; les aspects
+semblent tous immobiles et plac&eacute;s &agrave; un plan
+&eacute;gal comme les sections d'une frise.</p>
+<p>Ce type de p&eacute;riode alterne avec une coupe
+plus rare dans laquelle les propositions se succ&egrave;dent
+li&eacute;es. Aux endroits &eacute;clatants de ses
+oeuvres, dans les sc&egrave;nes douces ou superbes,
+quand le paragraphe lentement &eacute;chafaud&eacute; va se
+terminer par une id&eacute;e grandiose ou une cadence
+sonore, Flaubert, usant d'habitude d'un &laquo;et&raquo;
+initial, balan&ccedil;ant pesamment ses mots, qui
+roulent et qui tanguent comme un navire prenant
+le large, pousse d'un seul jet un flux de
+phrases coh&eacute;rentes:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Trois fois par lune, ils faisaient monter
+leur lit sur la haute terrasse bordant le mur de
+la cour; et d'en bas on les apercevait dans les
+airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les
+diamants de leurs doigts qui se promenaient
+sur les viandes, et leurs grandes boucles
+d'oreilles qui se penchaient entre les buires,
+tous forts et gras, &agrave; moiti&eacute; nus, heureux, riant
+et mangeant en plein azur, comme de gros
+requins qui s'&eacute;battent dans l'onde.&raquo;</div>
+<p>Et cette autre p&eacute;riode, dans un ton mineur:<br>
+</p>
+<div class="blkquot"> &laquo;Maintenant, il l'accompagnait &agrave; la
+messe, il
+faisait le soir sa partie d'imp&eacute;riale, il s'accoutumait
+&agrave; la province, s'y enfon&ccedil;ait;&#8212;et m&ecirc;me
+son amour avait pris comme une douceur fun&egrave;bre,
+un charme assoupissant. &Agrave; force d'avoir
+vers&eacute; sa douleur dans ses lettres, de l'avoir
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; ses lectures, promen&eacute;e dans la
+campagne
+et partout &eacute;pandue, il l'avait presque tarie; si
+bien que Mme Arnoux &eacute;tait pour lui comme
+une morte dont il s'&eacute;tonnait de ne pas conna&icirc;tre
+le tombeau, tant cette affection &eacute;tait devenue
+tranquille et r&eacute;sign&eacute;e.&raquo;</div>
+<p>En cette forme de style Flaubert s'exprime
+dans ses romans, quand appara&icirc;t une sc&egrave;ne ou
+un personnage qui l'&eacute;meuvent; dans <i>Salammb&ocirc;</i>
+et la <i>Tentation</i>, quand l'exaltation lyrique succ&egrave;de
+au r&eacute;cit.</p>
+<p>Ces deux sortes de p&eacute;riodes s'unissent enfin
+en paragraphes selon certaines lois rhythmiques;
+car la prose de Flaubert est belle de
+la beaut&eacute; et de la justesse des mots, de leur
+tenace liaison, du net &eacute;clat des images; mais
+elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
+qui r&eacute;sulte du savant dosage des temps
+forts et des faibles.</p>
+<p>Constitu&eacute; comme une symphonie d'un <i>allegro</i>,
+d'un <i>andante</i> et d'un <i>presto</i>, le paragraphe
+type de Flaubert est construit d'une s&eacute;rie de
+courtes phrases statiques, d'allure contenue, o&ugrave;
+les syllabes accentu&eacute;es &eacute;galent les muettes;
+d'une phrase plus longue qui, gr&acirc;ce d'habitude
+&agrave; une &eacute;num&eacute;ration, devient compr&eacute;hensible
+et
+chantante, se tra&icirc;ne un peu en des temps
+faibles plus nombreux; enfin retentit la p&eacute;riode
+terminale dans laquelle une image grandiose
+est prof&eacute;r&eacute;e en termes sonores que rythment
+fortement des accents serr&eacute;s. Ainsi qu'on scande
+&agrave; haute voix, ce passage:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;O&ugrave; donc vas-tu? Pourquoi changer tes
+formes perp&eacute;tuellement? Tant&ocirc;t mince et recourb&eacute;e
+tu glisses dans les espaces comme une
+gal&egrave;re sans m&acirc;ture; ou bien au milieu des
+&eacute;toiles tu ressembles &agrave; un pasteur qui garde
+son troupeau. Luisante et ronde tu fr&ocirc;les la
+c&icirc;me des monts comme la roue d'un char.&raquo;</div>
+<p>Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Il n'&eacute;prouvait pas &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s ce ravissement
+de tout son &ecirc;tre qui l'emportait vers
+Mme Arnoux, ni le d&eacute;sordre gai o&ugrave; l'avait mis
+d'abord Rosanette. Mais il la convoitait comme
+une chose anormale et difficile, parce qu'elle
+&eacute;tait noble, parce qu'elle &eacute;tait riche, parce
+qu'elle &eacute;tait d&eacute;vote,&#8212;se figurant qu'elle avait
+des d&eacute;licatesses de sentiment, rares comme ses
+dentelles, avec des amulettes sur la peau et des
+pudeurs dans la d&eacute;pravation.&raquo;</div>
+<p>C'est ainsi, par des expansions et des contractions
+altern&eacute;es, mod&eacute;rant, contenant et pr&eacute;cipitant
+le flux des syllabes, que Flaubert d&eacute;clame
+la longue musique de son oeuvre, en cadences
+mesur&eacute;es. Et chacun de ses groupes de br&egrave;ves
+et de longues est si bien pour lui une unit&eacute; discr&egrave;te
+et comme une strophe, qu'il r&eacute;serve, pour
+les clore, ses mots les plus retentissants, les
+images sensuelles et les artifices les plus adroits.
+C'est ainsi que fr&eacute;quemment, &agrave; d&eacute;faut d'un vocable
+nombreux, il modifie par une virgule la
+prononciation d'un mot indiff&eacute;rent, contraignant
+&agrave; l'articuler tout en longues:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;&Ccedil;a et l&agrave; un phallus de pierre
+se dressait, et
+de grands cerfs erraient tranquillement, poussant
+de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
+tomb&eacute;es.&raquo;</div>
+<p>Joints enfin par des transitions ou malhabiles
+ou concises et trouv&eacute;es, telles que peut les inventer
+un &eacute;crivain embarrass&eacute; du lien de ses
+id&eacute;es, les paragraphes se suivent en l&acirc;ches chapitres
+qu'agr&egrave;ge une composition ou simple et
+droite comme dans les r&eacute;cits &eacute;piques, ou diffuse
+et l&acirc;che comme dans les romans. <i>L'&Eacute;ducation
+sentimentale</i> notamment, o&ugrave; Flaubert t&acirc;che d'enfermer
+dans une s&eacute;rie lin&eacute;aire les &eacute;v&eacute;nements
+lointains et simultan&eacute;s de la vie passionnelle
+de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau et de tout son temps, pr&eacute;sente
+l'exemple d'un livre incoh&eacute;rent et &eacute;norme.</p>
+<p>Ainsi, d'une fa&ccedil;on marqu&eacute;e dans les oeuvres
+o&ugrave; le style est plus libre des choses, moins
+nettement dans les romans, chaque livre de
+Flaubert se r&eacute;sout en chapitres dissoci&eacute;s, que
+constituent des paragraphes autonomes, form&eacute;s
+de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile
+la syntaxe. Ces &eacute;l&eacute;ments libres, de moins
+en moins ordonn&eacute;s, ne sont assembl&eacute;s que par
+leur identit&eacute; formelle et par la suite du sujet,
+comme sont continus une mosa&iuml;que, un tissu,
+les cellules d'un organe, ou les atomes d'une
+mol&eacute;cule.</p>
+<p><i>Proc&eacute;d&eacute;s de d&eacute;monstration: descriptions,
+analyse:</i> De m&ecirc;me que l'&eacute;criture de Flaubert se
+d&eacute;compose finalement en une succession de
+phrases ind&eacute;pendantes dou&eacute;es de caract&egrave;re
+identiques, ainsi ses descriptions, ses portraits,
+ses analyses d'&acirc;mes, ses sc&egrave;nes d'ensemble se
+r&eacute;duisent &agrave; une &eacute;num&eacute;ration de faits qui
+ont de
+particulier d'&ecirc;tre peu nombreux, significativement
+choisis, et plac&eacute;s bout &agrave; bout sans r&eacute;sum&eacute;
+qui les condense en un aspect total.</p>
+<p>La ferme du p&egrave;re Rouault, au d&eacute;but de
+<i>Madame Bovary</i>, puis le chemin creux par o&ugrave;
+passe la noce aux notes &eacute;gren&eacute;es d'un
+m&eacute;n&eacute;trier,&#8212;un
+canal urbain, un champs que l'on
+fauche dans <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>, sont d&eacute;crits
+en quelques traits uniques accidentels et frappants,
+sans phrase g&eacute;n&eacute;rale qui d&eacute;signe l'impression
+vague et enti&egrave;re de ces sc&egrave;nes. Le
+merveilleux paysage de la for&ecirc;t de Fontainebleau,
+dont l'idylle appara&icirc;t au milieu de l'<i>&Eacute;ducation
+sentimentale</i>, est peint de m&ecirc;me avec des types
+d'arbre, de petits sentiers, des clairi&egrave;res, des
+sables, des jeux de lumi&egrave;re dans des herbes;
+le fulgurant lever de soleil &agrave; la fin du banquet
+des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est
+montr&eacute; en une suite d'effets particuliers &agrave; Carthage,
+&eacute;tincelles que l'astre met au fa&icirc;te des
+temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements
+des chevaux de Khamon, tambourins
+des courtisanes sonnant dans le bois de Tanit;
+et pour la nuit de lune o&ugrave; Salammb&ocirc; prof&egrave;re son
+hymne &agrave; la d&eacute;esse, ce sont encore les ombres
+des maisons puniques et l'accroupissement des
+&ecirc;tres qui les hantent, les murmures de ses
+arbres et de ses flots, qui sont &eacute;num&eacute;r&eacute;s.</p>
+<p>Les portraits de Flaubert sont trac&eacute;s par ce
+m&ecirc;me art fragmentaire. Manna&euml;i, le d&eacute;charn&eacute;
+bourreau d'H&eacute;rode, la vieille nourrice au profil
+de b&ecirc;te qui sert Salammb&ocirc;, sont d&eacute;peints en
+traits dont le lecteur doit imaginer l'ensemble.
+Que l'on se rappelle toutes les physionomies modernes
+que le romancier a mises dans notre
+m&eacute;moire, les camarades de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau,
+les h&ocirc;tes des Dambreux, le p&egrave;re R&eacute;gimbard imposant,
+furibond et sec, Arnoux, la d&eacute;licieuse h&eacute;ro&iuml;ne
+du livre; puis la figure de <i>Madame Bovary</i>,
+les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
+des comices, le d&eacute;bonnaire aspect du mari,
+et les merveilleux profils de l'h&eacute;ro&iuml;ne,&#8212;toutes
+ces figures et ces statures sont retrac&eacute;es analytiquement,
+en traits et en attitudes; ainsi:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle
+qu'&agrave; cette &eacute;poque.... Ses paupi&egrave;res semblaient
+taill&eacute;es tout expr&egrave;s pour ses longs regards
+amoureux o&ugrave; la prunelle se perdait, tandis
+qu'un souffle fort &eacute;cartait ses narines minces
+et relevait le coin charnu de ses l&egrave;vres qu'ombrageait
+&agrave; la lumi&egrave;re un peu de duvet noir.
+On e&ucirc;t dit qu'un artiste habile en corruptions
+avait dispos&eacute; sur sa nuque la torsade de
+ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde
+n&eacute;gligemment et selon les hasards de l'adult&egrave;re
+qui les d&eacute;nouait tous les jours. Sa voix maintenant
+prenait des inflexions plus molles, sa
+taille aussi; quelque chose de subtil qui vous
+p&eacute;n&eacute;trait se d&eacute;gageait m&ecirc;me des draperies de
+sa robe et de la cambrure de son pied.&raquo;</div>
+<p>Et cet art de raccourci qui surprend en chaque
+&ecirc;tre le trait individuel et diff&eacute;rentiel, atteint
+dans la <i>Tentation de saint Antoine</i> une perfection
+sup&eacute;rieure; dans ce livre o&ugrave; chaque apparition
+est d&eacute;crite en quelque phrases concises,
+il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir une
+effigie distincte, dont quelques-unes&#8212;la reine
+de Saba, H&eacute;l&egrave;ne-Ennoia, les femmes montanistes,&#8212;sont
+inoubliables.</p>
+<p>Par un proc&eacute;d&eacute; analogue, fragmentaire et
+laborieux, Flaubert montre les &acirc;mes qui actionnent
+ces corps et ces visages. Usant d'une s&eacute;rie
+de moyens qui reviennent &agrave; indiquer un &eacute;tat
+d'&acirc;me momentan&eacute; de la fa&ccedil;on la plus sobre et
+en des mots dont le lecteur doit compl&eacute;ter le
+sens profond, il dit tant&ocirc;t un acte significatif
+sans l'accompagner de l'&eacute;nonc&eacute; de la
+d&eacute;lib&eacute;ration
+ant&eacute;c&eacute;dente, tant&ocirc;t la mani&egrave;re
+particuli&egrave;re
+dont une sensation est per&ccedil;ue en une disposition;
+enfin il transpose la description des sentiments
+durables soit en m&eacute;taphores mat&eacute;rielles,
+soit dans les images qui peuvent passer dans une
+situation donn&eacute;e par l'esprit de ses personnages.</p>
+<p>Le dessin du caract&egrave;re de Mme Bovary pr&eacute;sente
+tous ces proc&eacute;d&eacute;s. Par des faits, des
+paroles, des gestes, des actes, sont signifi&eacute;s les
+d&eacute;buts de son hyst&eacute;risme, son aversion pour son
+mari, son premier amour, les crises d&eacute;cisives et
+finales de sa douloureuse carri&egrave;re. Par des indications
+de sensations, la pl&eacute;nitude de sa joie en
+certains de ses rendez-vous, et encore l'&acirc;me
+vide et frileuse qu'elle promenait sur les plaines
+autour de Tostes:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Il arrivait parfois des rafales de vent,
+brises
+de la mer, qui, roulant d'un bond sur tout le
+plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au
+loin dans les champs une fra&icirc;cheur sal&eacute;e. Les
+joncs sifflaient &agrave; ras de terre et les feuilles
+des h&ecirc;tres bruissaient en un frisson rapide,
+tandis que les cimes se balan&ccedil;ant toujours
+continuaient leur grand murmure. Emma serrait
+son ch&acirc;le contre ses &eacute;paules et se levait.&raquo;</div>
+<p>P&eacute;n&eacute;trant davantage la sourde &eacute;closion de ses
+sentiments, d'incessantes m&eacute;taphores mat&eacute;rielles
+disent le n&eacute;ant de son existence &agrave; Tostes, son
+intime rage de femme laiss&eacute;e vertueuse, par le
+d&eacute;part de L&eacute;on et son exultation aux atteintes
+d'un plus m&acirc;le amant:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+qu'Emma s'entendait
+dire ces choses; et son orgueil, comme
+quelqu'un qui se d&eacute;lasse dans une &eacute;tuve, s'&eacute;tirait
+mollement et tout entier &agrave; la chaleur de
+ce langage.&raquo;</div>
+<p>Et encore la contrition grave de sa premi&egrave;re
+douleur d'amour:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait
+descendu tout au fond de son coeur; et il restait
+l&agrave; plus solennel et plus immobile qu'une
+momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison
+s'&eacute;chappait de ce grand amour embaum&eacute;
+et qui, passant &agrave; travers tout, parfumait de
+tendresse l'atmosph&egrave;re d'immaculation o&ugrave; elle
+voulait vivre.&raquo;</div>
+<p>Puis des r&eacute;cits d'imagination<a name="FNanchor_1_1"></a><a
+ href="#Footnote_1_1"><sup>[1]</sup></a>, aussi nombreux
+chez Flaubert que les r&eacute;cits de d&eacute;bats
+int&eacute;rieurs chez Stendhal, compl&egrave;tent ces comparaisons,
+d&eacute;voilent en Mme Bovary l'ardente
+mont&eacute;e de ses d&eacute;sirs, l'existence id&eacute;ale qui
+ternit
+et trouble son existence r&eacute;elle. Des hallucinations
+internes marquent son exaltation romanesque
+quand elle vit &agrave; Tostes, am&egrave;re et d&eacute;&ccedil;ue;
+de plus confuses, le d&eacute;sarroi de son esprit tandis
+qu'elle c&egrave;de &agrave; la f&ecirc;te des comices sous les
+d&eacute;clarations
+de Rodolphe; d'autres, l'&eacute;lan de son
+&acirc;me lib&eacute;r&eacute;e quand elle eut obtenu de partir avec
+son amant; des imaginations confirment et
+attisent sa derni&egrave;re passion que mine sans cesse
+l'indignit&eacute; de son amant, et emplissent encore
+de terreur sa lamentable fin.</p>
+<p>De ces proc&eacute;d&eacute;s, ce sont les moins artificiels
+qui subsistent dans l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>;
+les personnages de ce roman sont montr&eacute;s par
+de tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;res indications, un mot, un accent,
+un sourire, une p&acirc;leur, un battement de paupi&egrave;res,
+qui laisse au lecteur le soin de mesurer
+la profondeur des affections dont on livre les
+menus affleurements. Les conversations de
+Fr&eacute;d&eacute;ric et de Mme Arnoux, puis ce d&icirc;ner o&ugrave;
+celle-ci, Mme Dambreuse et Mlle Roques, r&eacute;unies
+par hasard, entrecroisent curieusement les indices
+de leurs amours et de leurs soucis,
+montrent la perfection de ce proc&eacute;d&eacute;, qui est
+encore celui des oeuvres &eacute;piques, et de tout psychologue
+qui ne substitue pas l'analyse interne
+&agrave; la description par les dehors.</p>
+<p>Il faut retenir en effet combien ces proc&eacute;d&eacute;s
+de Flaubert conviennent aux n&eacute;cessit&eacute;s de son
+style. Un &eacute;nonc&eacute; de faits, une m&eacute;taphore, un
+r&eacute;cit d'imaginations se pr&ecirc;tent parfaitement &agrave;
+&ecirc;tre con&ccedil;us en termes pr&eacute;cis, color&eacute;s et
+rhythm&eacute;s. En fait, les plus beaux passages de
+<i>Madame Bovary</i> et de l'<i>&Eacute;ducation</i> sont ceux
+o&ugrave;
+l'auteur s'exalte &agrave; montrer la pens&eacute;e de ses
+h&eacute;ro&iuml;nes. D&eacute;crite comme une vision, frapp&eacute;e
+en
+&eacute;clatantes figures et chant&eacute;e comme une strophe,
+elle donne lieu &agrave; de splendides p&eacute;riodes, o&ugrave; se
+d&eacute;ploient tous les prestiges du style.</p>
+<p>L'art de ne r&eacute;v&eacute;ler d'un paysage, d'une physionomie
+et d'une &acirc;me qu'un petit nombre
+d'aspects saillants, cette concision choisie et
+savante, ressortent encore des tableaux d'ensemble
+o&ugrave; se m&ecirc;lent les p&eacute;rip&eacute;ties et les
+descriptions.
+Que l'on prenne la sc&egrave;ne des comices
+dans <i>Madame Bovary</i>, les files de filles de ferme se
+promenant dans les pr&eacute;s, la main dans la main,
+et laissant derri&egrave;re elles une senteur de laitage,
+la myrrhe qu'exhalent les si&egrave;ges sortis de l'&eacute;glise,
+les physionomies grotesques ou ab&ecirc;ties
+de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
+passes conversationnelles o&ugrave; Rodolphe conquiert
+la chancelante &eacute;pouse, tout est saisi en de
+brefs aspects particuliers, sans le narr&eacute; du
+train ordinaire qui dut accompagner ces faits
+d'exception. Dans l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>, cette
+contention et le choix adroit des d&eacute;tails significatifs
+tiennent du prodige. Une certaine phase
+que connaissent tous les habitu&eacute;s de travers&eacute;es,
+est not&eacute;e par ces simples mots: &laquo;Il se versait
+des petits verres&raquo;. Les courses, l'attaque singuli&egrave;re
+du poste du Ch&acirc;teau-d'Eau pendant les
+journ&eacute;es de F&eacute;vrier, qui est exactement ce qu'un
+passant verrait d'une &eacute;meute,&#8212;une s&eacute;ance de
+club, l'&eacute;l&eacute;gance et le luxueux ennui d'une
+r&eacute;ception
+chez un financier, sont d&eacute;crits de m&ecirc;me
+en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux
+merveilleuses et poignantes entrevues de Fr&eacute;d&eacute;ric
+et de Mme Arnoux, &agrave; cette idylle d'Auteuil, o&ugrave;,
+v&ecirc;tue d'une robe brune et l&acirc;che, elle promenait
+sa gr&acirc;ce douce sous des feuillages rougeoyants,&#8212;qui
+sont not&eacute;es en faits indispensables
+et d&eacute;pourvues de toute phras&eacute;ologie
+inutile. Que l'on se rappelle, pour confirmer
+ces notions, les sc&egrave;nes exactes et comme per&ccedil;ues
+de <i>Salammb&ocirc;</i>, ou l'extr&ecirc;me concision des
+pr&eacute;ludes
+descriptifs dans la <i>Tentation</i>, les sobres
+et &eacute;clatantes phrases dans lesquelles un d&eacute;tail
+baroque ou raffin&eacute; r&eacute;v&egrave;le tout un temps; le
+festin d'H&eacute;rode, o&ugrave;, dans la succession des actes,
+pas une page ne souligne l'&eacute;norme luxure latente
+des convives qu'enivre la fum&eacute;e des mets et la
+chaude danse de l'incestueuse ballerine; tous ces
+rayonnants tableaux sont peints en touches s&ucirc;res
+et rares, qui ne montrent d'un spectacle que
+les fortes lumi&egrave;res et les attitudes passionnantes.</p>
+<p><i>Caract&egrave;res g&eacute;n&eacute;raux des moyens</i>: Nous
+venons d'analyser avec une minutie qui sera
+justifi&eacute;e plus loin, les moyens dont use Flaubert
+pour susciter en ses lecteurs les &eacute;motions qui
+seront d&eacute;sign&eacute;es. Leur caract&egrave;re commun est
+ais&eacute; &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler, et rarement, du style
+&agrave; la composition,
+de la description &agrave; la psychologie, des
+mots aux faits, un artiste a fait preuve d'une
+plus rigide cons&eacute;quence.</p>
+<p>Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est
+celui qui choisit avec rigueur et assemble avec
+effort des mat&eacute;riaux tri&eacute;s. Qu'il s'agisse de
+l'&eacute;lection
+d'un vocable, il le veut unique, pr&eacute;cis
+et tel que chacun ou chaque s&eacute;rie r&eacute;alise des
+id&eacute;aux sensuels et intellectuels nombreux. La
+syntaxe est correcte, sobre, liante, de fa&ccedil;on &agrave;
+modeler des phrases presque toujours aptes &agrave;
+figurer isol&eacute;es. Et comme cette rigueur concise
+exclut de la langue de Flaubert toute superfluit&eacute;,
+des lacunes existent, ou le semblent,
+entre les unit&eacute;s derni&egrave;res de son oeuvre; les
+paragraphes se suivent sans se joindre, et les
+livres s'&eacute;tagent sans soudure.</p>
+<p>De m&ecirc;me, si l'on consid&egrave;re ses proc&eacute;d&eacute;s
+d'&eacute;criture
+par le contenu et non plus par le contenant,
+les faits aussi soigneusement &eacute;lus que
+les mots, forc&eacute;s d'ailleurs d'&ecirc;tre tels qu'on les
+puisse exprimer dans une langue d&eacute;termin&eacute;e,&#8212;sont
+significatifs pour qu'ils donnent lieu &agrave; de
+belles phrases, et significatifs encore, parce
+qu'ils r&eacute;sultent d'un choix d'o&ugrave; le banal est
+exclu.</p>
+<p>De ce triage perp&eacute;tuel des mots et des choses,
+r&eacute;sulte la concision puissante, la haute et
+difficile port&eacute;e de ce qu'exprime Flaubert; de l&agrave;
+ses descriptions &eacute;court&eacute;es, disjonctives et pourtant
+r&eacute;sumantes, sa psychologie, soit transmut&eacute;e
+en magnifiques images, soit r&eacute;duite en sobres
+indications d'actes, sous lesquelles certains esprits
+per&ccedil;oivent ce qui est intime et d'ailleurs
+inexprim&eacute;; de l&agrave; le sentiment de formidable effort
+et d'absolue r&eacute;ussite parfois, que ces oeuvres
+procurent, qui, ramass&eacute;es, trapues, planies,
+parachev&eacute;es et polies grain &agrave; grain, ressemblent
+&agrave; d'&eacute;normes cubes d'un miroitant granit.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">[1]</a>
+<div class="note">
+<p> La signification de ce proc&eacute;d&eacute; d'analyse est
+excellemment
+d&eacute;velopp&eacute;e dans les <i>Essais de psychologie</i> de M.
+Paul Bourget.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<h3>LES EFFETS</h3>
+<br>
+<p><i>L'ensemble</i>: L'oeuvre de Flaubert est double,
+d&eacute;partie entre le vrai et le beau. La tragique
+histoire de <i>Madame Bovary</i> raconte en sa froide
+exactitude la ruine d'une &acirc;me forte et irr&eacute;sign&eacute;e
+qu'avilit et qu'&eacute;crase la bassesse stupide de tous.
+L'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i> conduit, par l'infini
+d&eacute;dale des l&acirc;ches amours de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau,
+de la rubiconde infamie d'Arnoux, &agrave; la double
+beaut&eacute; de Marie Arnoux; ce livre apprend &agrave;
+mesurer les extr&ecirc;mes de l'humanit&eacute;. Il est des
+heures o&ugrave; du spectacle des choses s'exhale le
+pessimisme parfois pu&eacute;ril de <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>,
+que corrige la cordiale piti&eacute; empreinte dans
+le premier des <i>Trois Contes</i>. Les pages qui le
+suivent consolent par d'augustes spectacles d'avoir
+vu et p&eacute;n&eacute;tr&eacute; la vie. L'irr&eacute;sistible charme
+de la <i>L&eacute;gende</i>, la s&egrave;che beaut&eacute; d'<i>H&eacute;rodias</i>,
+induisent
+&agrave; <i>Salammb&ocirc;</i> o&ugrave; la pourpre et les ors
+du style expriment, en une supr&ecirc;me fanfare, l'exquis,
+le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre
+ma&icirc;tresse, la <i>Tentation de saint Antoine</i>, le
+beau et le vrai s'allient par l'all&eacute;gorie;
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e
+de signification et d&eacute;cor&eacute;e de splendeur, cette
+oeuvre consigne en un dernier effort tout le testament
+spirituel et mystique de Gustave Flaubert.</p>
+<p>Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres
+o&ugrave; Flaubert s'est le plus abandonn&eacute; au
+terne cours de la vie, sont teintes parfois d'incomparables
+beaut&eacute;s de style et d'&acirc;me. Il est
+m&ecirc;me des passages dans l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>
+qui, dans leur tentative d'exprimer d'ind&eacute;finissables
+mouvements d'&acirc;mes, touchent au
+myst&egrave;re. Et si la beaut&eacute; rayonne dans <i>Salammb&ocirc;</i>,
+la <i>Tentation</i>, <i>H&eacute;rodias</i>, la <i>L&eacute;gende</i>,
+elle y est
+d&eacute;finie et corrobor&eacute;e par un r&eacute;alisme historique
+plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme <i>Bouvard
+et P&eacute;cuchet</i> ne ressort pas plus des tristes
+d&eacute;nouements des romans, que des farouches destin&eacute;es
+qui s'appesantissent dans <i>Salammb&ocirc;</i> et
+des continus effarements avec lesquels saint
+Antoine contemple l'&eacute;croulement de ses erreurs.
+Ainsi m&ecirc;l&eacute;es en des alliages o&ugrave; chaque
+&eacute;l&eacute;ment
+pr&eacute;domine alternativement, les deux passions de
+Flaubert, la beaut&eacute; exalt&eacute;e jusqu'au myst&egrave;re, et
+la v&eacute;rit&eacute; suivie de pessimisme, composent les
+livres que nous analysons.</p>
+<p><i>Le r&eacute;alisme</i>: Le r&eacute;alisme, qu'il faut
+d&eacute;finir
+la tendance &agrave; voir dans les objets d&eacute;nu&eacute;s de
+beaut&eacute; mati&egrave;re &agrave; oeuvre d'art, est pouss&eacute;
+chez
+Flaubert &agrave; ses extr&ecirc;mes limites, et, en fait, certains
+c&ocirc;t&eacute;s ext&eacute;rieurs de <i>Madame Bovary</i> et
+de l'<i>&Eacute;ducation</i> n'ont pas &eacute;t&eacute;
+d&eacute;pass&eacute;s par
+les romanciers modernes. Flaubert s'est astreint
+&agrave; d&eacute;crire de niaises campagnes, comme les environs
+d'Yonville, ou les plates rives de la Seine
+entre lesquelles se passe le d&eacute;but de son second
+roman. Des int&eacute;rieurs sordides apparaissent
+dans ses livres, de la cahute pr&egrave;s d'Yonville, o&ugrave;
+Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons,
+&agrave; la mansarde dans laquelle Dussardier bless&eacute;
+fut soign&eacute; par cette &eacute;nigmatique personne, la
+Vatnaz. Mais la m&eacute;diocrit&eacute; attire Flaubert davantage.
+Il excelle &agrave; peindre en leur ironique
+d&eacute;n&ucirc;ment de toute beaut&eacute;, certains
+int&eacute;rieurs
+bourgeois, d&eacute;cor&eacute;s de lithographies,
+planch&eacute;i&eacute;s,
+frott&eacute;s et balay&eacute;s. Certaines hideurs modernes
+le requi&egrave;rent. Il s'adonne &agrave; rendre minutieusement
+le ridicule des f&ecirc;tes agr&eacute;ables aux populations,
+comme les comices d'Yonville et les solennit&eacute;s
+publiques de la capitale. Tout ce qui
+forme le contentement de la classe moyenne, les
+gros d&eacute;jeuners de gar&ccedil;ons, les s&eacute;ances au
+caf&eacute;,
+les parties fines pour des villageois dans la ville
+proche, la ma&icirc;tresse chichement entretenue, les
+cadeaux que M. Homais rapporte &agrave; sa famille,
+sa gloriole de p&egrave;re infatu&eacute;, le bonnet grec, la
+politique, les joies solitaires en un m&eacute;tier d'agr&eacute;ment,
+sont complaisamment d&eacute;crits. Et de
+m&ecirc;me, plus haut, les aimables fourberies de
+M. Arnoux riche, la religion du chic dont est
+imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains de
+Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes
+de son premier amant, sont d&eacute;taill&eacute;s avec une
+insistance dont l'ironie n'exclut pas toute exactitude.
+Les &ecirc;tres de ce milieu sont des &acirc;mes
+journali&egrave;res et ordinaires, toute la moyennet&eacute;
+des fonctions sociales, le pharmacien, l'officier
+de sant&eacute;, le notaire, le banquier, l'industriel
+d'art, le r&eacute;p&eacute;titeur de droit, l'habitu&eacute;
+d'estaminets,
+et les femmes de ces gens. D&eacute;crits, analys&eacute;s,
+mis en sc&egrave;ne, avec une moquerie tacite,
+mais aussi avec la p&eacute;n&eacute;tration adroite d'un connaisseur
+d'hommes, ils donnent de la vie et de
+la soci&eacute;t&eacute; une image au demeurant exacte pour
+une bonne part de ce si&egrave;cle. Que l'on joigne &agrave;
+cette m&eacute;diocrit&eacute; des lieux et des gens, le mince
+int&eacute;r&ecirc;t des aventures, un adult&egrave;re diminu&eacute;
+de
+tout l'ennui de la province, la vie campagnarde
+de deux vieux employ&eacute;s, l'existence sociale de
+quelques familles moyennes &agrave; Paris, que traverse
+le d&eacute;soeuvrement d'un jeune homme nul, on reconna&icirc;tra
+dans les romans de Flaubert, tous les
+traits essentiels de l'esth&eacute;tique r&eacute;aliste.</p>
+<p>Il en poss&egrave;de la v&eacute;racit&eacute;. S'effor&ccedil;ant
+sans
+cesse de rendre exactement du spectacle des
+choses ce que ses sens en ont per&ccedil;u, il arrive,
+quand il s'efforce de d&eacute;m&ecirc;ler les mobiles des
+actes et les phases des passions, &agrave; une extraordinaire
+p&eacute;n&eacute;tration, qui est le r&eacute;sultat de sa
+connaissance
+des mod&egrave;les qu'il a pris, et de son application
+&agrave; rester dans le domaine du naturel et
+de l'explicable. Sa science des causes qui produisent
+les grands traits du caract&egrave;re est merveilleuse,
+comme le montrent les ant&eacute;c&eacute;dents parfaitement
+calcul&eacute;s d'Emma et de Charles Bovary,
+la vague adolescence de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau. Puis
+ces caract&egrave;res jet&eacute;s dans l'existence, soumis
+&agrave; ses heurts et consommant leurs r&eacute;cr&eacute;ations,
+&eacute;voluent au gr&eacute; des &eacute;v&eacute;nements et de leur
+nature, avec toute l'unit&eacute; et les incons&eacute;quences
+de la vie v&eacute;ritable, tant&ocirc;t nobles, d&eacute;&ccedil;us et
+victimes
+comme Mme Bovary, tant&ocirc;t perp&eacute;tuant &agrave;
+travers des fortunes diverses leur permanente
+impuissance comme Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau, tant&ocirc;t
+sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et
+dans ces existences; dont les menus faits d&eacute;c&egrave;lent
+perp&eacute;tuellement en Flaubert une si profonde
+perception des mobiles, de leur complication,
+de la dissimulation des plus puissants, de toute
+la vie inconsciente qui rend chacun diff&eacute;rent de
+ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit &ecirc;tre,
+Flaubert est parvenu &agrave; distinguer et &agrave; rendre
+le trait le plus difficile: la lente transformation
+que le temps impose &agrave; ceux qu'il d&eacute;truit. Seul,
+avec les plus grands des psychologues russes, il
+saisit les personnes successives qui apparaissent
+tour &agrave; tour au-dehors et au dedans de chaque
+individu. Que l'on observe combien Mme Bovary
+est parfaitement, aux premiers chapitres, la
+jeune femme soucieuse d'int&eacute;rieur et reconnaissante
+de l'ind&eacute;pendance que le mariage lui
+assure; puis l'inqui&eacute;tude croissante de toute sa
+personne ardemment vitale, et son chaste
+amour pour un jeune homme fr&eacute;quentant sa
+maison, pr&eacute;lude coutumier des adult&egrave;res plus
+consomm&eacute;s. Et combien est nouvelle celle qui
+se livre avec une gr&acirc;ce presque m&ucirc;re &agrave; son
+aim&eacute;, et comme on la sent, &agrave; travers ses cris
+de jeune ma&icirc;tresse, la femme de maison, &ecirc;tre
+d&eacute;j&agrave; responsable et d&eacute;nu&eacute; d'enfantillages.
+Puis
+les &eacute;preuves viennent, sa chair se durcit en de
+plus fermes contours et, par le revirement habituel,
+il lui faut un plus jeune amant, pour lequel
+elle est en effet la ma&icirc;tresse, la femme chez qui
+de despotiques ardeurs pr&eacute;c&egrave;dent les attitudes
+maternelles, que coupent encore les coups de
+folie d'une cr&eacute;ature sentant le temps et la joie
+lui &eacute;chapper, jusqu'&agrave; ce qu'elle consomme virilement
+un suicide, en femme forte et faite,
+qui sentit les romances sentimentales des premiers
+ans se taire sous les rudes atteintes d'une
+existence sans piti&eacute;. On pourrait retracer de
+m&ecirc;me les lentes phases du caract&egrave;re de
+Fr&eacute;d&eacute;ric
+Moreau et de Mme Arnoux, qui tous deux
+&eacute;prouvent aussi l'humiliation de se sentir transform&eacute;s
+par le passage des jours, p&eacute;tris et
+mall&eacute;ables au cours des passions et des incidents.</p>
+<p>Le souci du vrai et la r&eacute;ussite &agrave; le rendre que
+montrent la psychologie et les descriptions r&eacute;alistes
+de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
+d'imagination. Quand cet homme, qu'exc&egrave;de visiblement
+le spectacle du monde moderne, s'adonne
+&agrave; l'&eacute;vocation d'&eacute;poques que son esprit apercevait
+&eacute;clatantes et grandioses, il ne peut d&eacute;pouiller
+son r&eacute;alisme et se sent imp&eacute;rieusement forc&eacute;
+d'&eacute;tayer sa fantaisie du positif des donn&eacute;es
+arch&eacute;ologiques. Avant d'entreprendre <i>Salammb&ocirc;</i>,
+il explore le site de Carthage, note le bleu de
+son ciel et la configuration de son territoire.
+Puis, remuant les biblioth&egrave;ques, s'&eacute;tant assimil&eacute;
+le peu que l'on sait sur la m&eacute;tropole punique,
+incertain encore et connaissant le besoin
+d'amplifier son recueil de faits, il recourt par
+surcro&icirc;t &agrave; l'arch&eacute;ologie biblique et
+s&eacute;mitique,
+s'emplit encore la cervelle de tout ce que les
+litt&eacute;ratures classiques contiennent de farouche
+et de fruste. Pour la <i>Tentation de saint Antoine</i>,
+de m&ecirc;me, pas une ligne dans cette s&eacute;rie d'hallucinations
+qui n'e&ucirc;t pu donner lieu &agrave; un renvoi
+en italiques.</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Je suis perdu dans les religions de la
+Perse,
+&eacute;crit-il dans sa correspondance, je t&acirc;che de me
+faire une id&eacute;e nette du dieu Hom, ce qui n'est
+pas facile. J'ai pass&eacute; tout le mois de juin &agrave;
+&eacute;tudier
+le bouddhisme, sur lequel j'avais d&eacute;j&agrave;
+beaucoup de notes, mais j'ai voulu &eacute;puiser la
+mati&egrave;re autant que possible. Aussi ai-je un
+petit Bouddha que je crois aimable.&raquo;</div>
+<p>Et pour l'extravagant final de ce livre:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Dans la journ&eacute;e, je m'amuse &agrave;
+feuilleter
+des belluaires du moyen &acirc;ge; &agrave; chercher
+dans les &laquo;auteurs&raquo; ce qu'il y a de plus baroque
+comme animaux. Je suis au milieu des monstres
+fantastiques. Quand j'aurai &agrave; peu pr&egrave;s
+&eacute;puis&eacute; la mati&egrave;re, j'irai au Mus&eacute;um
+r&ecirc;vasser
+devant les monstres r&eacute;els, et puis les recherches
+pour le bon saint Antoine seront finies.&raquo;</div>
+<p>Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour
+ce pur conte, la <i>L&eacute;gende de saint Julien l'hospitalier</i>,
+il a pr&ecirc;t&eacute; &agrave; Flaubert toute une collection
+de trait&eacute;s de v&eacute;nerie et d'armurerie. Que l'on
+rapproche ces lectures de celles qu'il fit pour
+&eacute;crire <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i> ou l'<i>&Eacute;ducation</i>.
+Le
+proc&eacute;d&eacute; appara&icirc;tra le m&ecirc;me. Avant de laisser
+enfanter son imagination, de pr&ecirc;ter &agrave; sa puissance
+verbale de beaux th&egrave;mes &agrave; phrases magnifiques,
+Flaubert avait rempli sa m&eacute;moire de
+l'infinit&eacute; de faits que r&eacute;clamait son style particulier,
+disconnexe et concis, et que son r&eacute;alisme
+le poussait &agrave; rechercher aussi v&eacute;ridiques que
+peuvent les fournir les livres. Avant d'avoir
+&eacute;crit un paragraphe de ses oeuvres &eacute;piques ou
+lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement,
+l'armure, la demeure, le luxe, la nourriture;
+ses f&ecirc;tes, ses rites, sa politique, les
+institutions de sa ville, les alliances, les peuplades
+ennemies, les hasards de son histoire
+et la l&eacute;gende de son origine. Et quand il lui
+fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne
+Byzance, Babylone sous Nabuchodonosor,
+&eacute;voquer les dieux et les monstres, il composa
+en sa cervelle ces visions de donn&eacute;es
+aussi exactes et d'aussi minutieux renseignements
+que ceux pour les chasses de Julien, et
+celles-ci que les notes par lesquelles il d&eacute;crivait
+un bal chez un banquier ou une noce au
+village.</p>
+<p>Cet art r&eacute;aliste &eacute;tay&eacute; de faits et d'o&ugrave;
+l'imagination
+est presqu'exclue, atteint, par l&agrave;, selon
+le voeu d'une de ses lettres &laquo;&agrave; la majest&eacute; de
+la loi et &agrave; la pr&eacute;cision de la science&raquo;. L'oeuvre
+con&ccedil;ue comme l'int&eacute;gration d'une s&eacute;rie de notes
+prises au cours de la vie ou dans des livres,
+n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre
+ces faits et la recherche de certaines formes
+verbales, poss&egrave;de l'impassible froideur d'une constatation
+et ne d&eacute;c&egrave;le des passions de son auteur
+que de rares acc&egrave;s. Elle est, comme un livre de
+science, un recueil d'observations,&#8212;ou, comme
+un livre d'histoire, un recueil de traditions, bien
+diff&eacute;rente de tous les romans d'id&eacute;alistes que
+composent une s&eacute;rie d'effusions au public &agrave;
+propos de motifs ordinaires ou de faits clairsem&eacute;s.
+Masqu&eacute; par une esth&eacute;tique qui consiste
+&agrave; montrer de la vie une image et non pas une
+impression, l'&eacute;crivain garde en lui ses opinions
+et ses haines, ne fournissant qu'&agrave; l'analyse de
+l&eacute;gers mais suffisants indices.</p>
+<p><i>Pessimisme</i>: Il est manifeste pour quiconque
+conserve l'arri&egrave;re-go&ucirc;t de ses lectures, que les
+romans de Flaubert tendent &agrave; donner de la vie
+un sentiment d'am&egrave;re d&eacute;rision. Sur la stupidit&eacute;
+et la m&eacute;chancet&eacute; de certains &ecirc;tres, sur
+l'inconsciente
+grossi&egrave;ret&eacute; d'autres, sur l'injustice ironique
+de la destin&eacute;e, sur l'inutilit&eacute; de tout effort,
+la muette et formidable insouciance des lois
+naturelles, Flaubert ne tarit pas en dissimul&eacute;s
+sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux
+encore le formidable Regimbart de l'<i>&Eacute;ducation</i>,
+exposent toute la platitude humaine, fol&acirc;tre ou
+grognonne, en des individuations si compl&egrave;tes
+qu'elles peuvent &ecirc;tre &eacute;rig&eacute;es en types. D'autres,
+pris, semble-t-il, avec une particuli&egrave;re conscience,
+au plein milieu de l'humanit&eacute; courante,
+Charles Bovary, cet &ecirc;tre essentiellement m&eacute;diocre
+et chez qui une bont&eacute; molle ajoute &agrave; l'insupportable
+pesanteur morale,&#8212;Jacques Arnoux,
+plus canaille et plus r&eacute;joui, mais non moins
+irresponsable, b&eacute;at, et odieux, traduisent tout
+ce que le type humain social de la moyenne
+contient de lourde bassesse et de ha&iuml;ssable
+laisser-aller. Et ces &ecirc;tres qui pr&eacute;sentent &agrave; la vie
+la carapace de leur stupidit&eacute;, rubiconds et point
+m&eacute;chants, oppriment, gr&acirc;ce &agrave; d'obsc&egrave;nes
+accouplements,
+ces admirables femmes, Mme Bovary,
+sup&eacute;rieure par la volont&eacute;, Mme Arnoux sup&eacute;rieure
+par les sentiments, qui, avilies ou contenues,
+subissent le long martyre d'une vie de tous c&ocirc;t&eacute;s
+cruellement ferm&eacute;e. Qu'elles se d&eacute;battent, l'une
+entre une tourbe de niais et avide de trouver
+une &acirc;me assonante &agrave; la sienne, elle prostitue son
+corps et ses cris &agrave; de bas goujat et meurt
+abandonn&eacute;e de tous par le fier refus de l'indulgence
+de celui qui la fit la femme d'un imb&eacute;cile;
+que l'autre, plus intimement malheureuse, froiss&eacute;e
+sans cesse par le choquant contact d'un
+rustre, renon&ccedil;ant en un pudique et sage pressentiment,
+&agrave; l'amour probablement ch&eacute;tif d'un jeune
+homme &laquo;de toutes les faiblesses&raquo;, insult&eacute;e par
+les filles, ha&iuml;e de son enfant, et finissant en une
+hautaine indulgence par faire &agrave; son mari l'aum&ocirc;ne
+de soins d&eacute;licats,&#8212;toutes deux mesurent
+l'amertume de la vie, hostile aux nobles, et
+paient la peine de n'&ecirc;tre pas telles que ceux qui
+les coudoient. Et la vie passe sur elles; de
+petits incidents ont lieu: la b&ecirc;tise d'une r&eacute;publique
+succ&egrave;de &agrave; la niaiserie d'une royaut&eacute;;
+quelques ann&eacute;es de vie de province s'&eacute;coulent
+en vides propos et minces occurrences; des entreprises
+sont tent&eacute;es aupr&egrave;s d'elles, r&eacute;ussissent
+ou &eacute;chouent sans qu'il leur importe, et dans ce
+plat chemin qui les conduit et tous &agrave; une formidable
+halte, elles ne sentent intens&eacute;ment que le
+malheur de songer &agrave; leur sort. Car Flaubert interdit
+de troubler la tristesse du r&ecirc;ve par l'excitation
+de l'acte. Dans ce curieux livre, <i>Bouvard
+et P&eacute;cuchet</i>, qui est comme la n&eacute;crologie de
+toutes les occupations humaines, il s'attache &agrave;
+montrer comment tout effort peut aboutir &agrave;
+quelque &eacute;chec, et accumulant les insucc&egrave;s apr&egrave;s
+les tentatives, il proscrit le d&eacute;lassement de toute
+entreprise. Et si d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de l'action, l'on tente
+le refuge de la sp&eacute;culation, voici qu'un autre
+livre barre le chemin. La <i>Tentation de saint
+Antoine</i> dresse, en une &eacute;blouissante procession,
+la liste formidable de toutes les erreurs humaines,
+tire le n&eacute;ant des &eacute;volutions religieuses,
+entrechoque les h&eacute;r&eacute;sies, compare les philosophies
+et, finalement, quand d'&eacute;limination en
+&eacute;limination on touche &agrave; l'agnosticisme panth&eacute;iste
+des modernes, montre l'humanit&eacute; recommen&ccedil;ant
+le cycle des pri&egrave;res d&egrave;s que le soleil se
+l&egrave;ve et l'action la r&eacute;clame.</p>
+<p>Cet effrayant tableau de la vie qui, apr&egrave;s en
+avoir d&eacute;crit les duret&eacute;s r&eacute;elles, &eacute;value
+&agrave; l'inanit&eacute;
+de consolations, trac&eacute; avec une impassibilit&eacute; qui
+le corrobore, par une m&eacute;thode strictement r&eacute;aliste
+o&ugrave; des faits ruinent les illusions, n'est point tout
+entier aussi rigoureusement hautain. Il semble
+qu'&agrave; la fin de sa vie, le pessimisme de Flaubert
+se soit p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de douceur. Dans les deux
+premiers des <i>Trois Contes</i>, dont l'un, <i>Un coeur
+simple</i>, d&eacute;crit l'humble vie de sacrifices d'une
+servante, et l'autre, la <i>L&eacute;gende de saint Julien
+l'hospitalier</i> raconte la dure destin&eacute;e d'un innocent
+parricide, l'&eacute;crivain para&icirc;t compatir aux
+maux qu'il montre, et peut-&ecirc;tre est-il juste de
+croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a
+senti qu'il ne convenait pas de s&eacute;parer la cause
+des grands de celle des petits, qui, victimes
+autant que bourreaux, prennent sans doute
+leur part des souffrances qu'ils contribuent &agrave;
+aigrir.</p>
+<p><i>La beaut&eacute;</i>: De quelque fa&ccedil;on qu'il
+envisage&acirc;t
+la vie, compatissant ou sardonique, Flaubert la
+d&eacute;testait. &laquo;Peindre des bourgeois modernes
+&eacute;crit-il,
+me pue &eacute;trangement au nez&raquo;. Aussi quitte-t-il,
+sans cesse, la r&eacute;alit&eacute; que l'acuit&eacute; de ses sens
+et les besoins de son esprit le for&ccedil;aient sans
+cesse aussi &agrave; apercevoir, et s'essaie-t-il &agrave; se
+cr&eacute;er un monde plus enthousiasmant, en abstrayant
+et en r&eacute;sumant du vrai ses &eacute;l&eacute;ments &eacute;pars
+d'&eacute;nergie et de beaut&eacute; sensuelle. Soit par l'harmonie
+de phrases sup&eacute;rieures &agrave; leur sens, soit
+dans la grandeur d'&acirc;mes douloureusement s&eacute;par&eacute;es
+du commun, soit dans l'&eacute;vocation d'&eacute;poque
+mortes et sublim&eacute;es dans son esprit en leur
+seule splendeur et leur seule horreur, il sut
+s'&eacute;loigner de ce qui existe imparfaitement.</p>
+<p>Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la
+beaut&eacute; de l'expression con&ccedil;ue en termes nets,
+simplement li&eacute;s, semble prof&eacute;rer une note lyrique
+plus haute que les choses dites. La phrase s'&eacute;branle,
+d&eacute;crit son orbe et s'arr&ecirc;te, avec la
+force pr&eacute;cise d'un rouage de machine, et sans
+plus de souci, semble-t-il, de la besogne &agrave; accomplir.
+Qu'il s'agisse de rendre la strophe
+que prononce Apollonius de Thyane, suspendu
+immacul&eacute; sur l'ab&icirc;me, ou les simples incidents
+du s&eacute;jour d'une provinciale dans un Trouville
+pr&eacute;historique,
+les mots se d&eacute;roulent parfois
+avec la m&ecirc;me grandiloquence, et bondissent au
+m&ecirc;me essor. L'enfant niais et veule qui fut
+Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une
+p&eacute;riode dou&eacute; d'une forte existence de vagabond
+des champs et finit par commettre des
+actes dits en termes h&eacute;ro&iuml;ques! &laquo;Il suivait les
+laboureurs et chassait &agrave; coups de mottes de
+terre les corbeaux qui s'envolaient.&raquo; Et m&ecirc;me
+Homais, l'homme au bonnet grec, dans une
+col&egrave;re p&eacute;dante contre son apprenti, en vient
+&agrave; &ecirc;tre d&eacute;sign&eacute; par une r&eacute;flexion
+ainsi con&ccedil;ue:
+&laquo;Car, il se trouvait dans une de ces crises o&ugrave;
+l'&acirc;me enti&egrave;re montre indistinctement ce qu'elle
+renferme, comme l'Oc&eacute;an qui dans les temp&ecirc;tes
+s'entrouve depuis les fucus de son rivage jusqu'au
+sable de ses ab&icirc;mes.&raquo;</p>
+<p>D'autres &eacute;chappatoires sont plus l&eacute;gitimes et
+moins caract&eacute;ristiques. Flaubert use le premier
+du proc&eacute;d&eacute; naturaliste qui consiste &agrave; compenser
+la m&eacute;diocrit&eacute; des &acirc;mes analys&eacute;es par la
+beaut&eacute;
+des descriptions o&ugrave; l'auteur, intervenant tout &agrave;
+coup, pr&ecirc;te &agrave; ses plus pi&egrave;tres cr&eacute;atures des
+sens
+de nerveux artistes. F&eacute;licit&eacute;, la simple bonne de
+Mme Aubain, porte au cat&eacute;chisme o&ugrave; elle accompagne
+la fille de sa ma&icirc;tresse, une sensibilit&eacute;
+d&eacute;licate et tactile, jusqu'&agrave; de pareilles
+&eacute;l&eacute;vations:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Elle avait peine &agrave; imaginer sa
+personne; il
+n'&eacute;tait pas seulement oiseau mais encore un feu
+et d'autres fois un souffle, c'est peut-&ecirc;tre sa
+lumi&egrave;re qui voltige la nuit, au bord des mar&eacute;cages,
+son haleine qui pousse les nu&eacute;es, sa voix
+qui rend les cloches harmonieuses; et elle demeurait
+dans une adoration, jouissant de la fra&icirc;cheur
+des murs et de la tranquillit&eacute; de l'&eacute;glise.&raquo;</div>
+<p>En s'accoutumant &agrave; rendre le dialogue en style
+indirect, Flaubert se d&eacute;barrasse encore de la
+n&eacute;cessit&eacute; des modernistes, forc&eacute;s de hacher leur
+phrase &agrave; la mesure de paroles l&acirc;ch&eacute;es. Enfin
+plac&eacute;
+devant les sc&egrave;nes o&ugrave; le m&egrave;nent ses romans,
+Flaubert quitte tout &agrave; coup l'exacte r&eacute;alit&eacute; et
+s'abandonne &agrave; l'admiration du spectacle. Les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es dans l'<i>&Eacute;ducation</i>, le jardin
+d'un
+caf&eacute;-concert, o&ugrave; &agrave; un certain instant, dans les
+bosquets, &laquo;le souffle du vent ressemblait au bruit
+des ondes&raquo;, le bal chez Rosanette, la for&ecirc;t de
+Fontainebleau, pr&eacute;sentent d'admirables pages.
+Dans <i>Madame Bovary</i>, le s&eacute;jour au ch&acirc;teau de
+la Vaubyessard, avec ses minuties d'&eacute;l&eacute;gance,
+la for&ecirc;t o&ugrave; l'h&eacute;ro&iuml;ne consomme son premier
+adult&egrave;re, le tableau de l'agonie et de l'Extr&ecirc;me-Onction,
+jettent des &eacute;clats entre le restant d'ombre.</p>
+<p>Enfin Flaubert satisfait son amour de l'&eacute;nergie
+et de la beaut&eacute; en concevant les admirables
+femmes de ses romans, p&acirc;les, noires, fines et
+tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. D&egrave;s qu'il
+parle de l'une d'elles, son style s'adoucit, chatoie
+et chante. Il doue Mme Bovary de toute la s&eacute;duction
+d'une &acirc;me ac&eacute;r&eacute;e dans un corps souple,
+&eacute;lanc&eacute; et blanc. Les fantasmagories de son imagination
+insatisfaite, les sourds &eacute;lans de son &acirc;me
+vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de
+joie qu'elle parvient &agrave; exprimer de la s&eacute;cheresse
+de sa vie, culminent en cette sc&egrave;ne d'amour o&ugrave;
+l'ineffable est presque dit:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;La lune toute ronde et couleur de pourpre
+se levait &agrave; ras de terre au fond de la prairie.
+Elle montait vite entre les branches des peupliers
+qui la cachaient de place en place comme un
+rideau noir, trou&eacute;. Puis elle parut &eacute;clatante de
+blancheur, dans le ciel vide qu'elle &eacute;clairait, et
+alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la
+rivi&egrave;re une grande tache qui faisait une infinit&eacute;
+d'&eacute;toiles; et cette lueur d'argent semblait s'y
+tordre jusqu'au fond, &agrave; la mani&egrave;re d'un serpent
+sans t&ecirc;te couvert d'&eacute;cailles lumineuses. Cela
+ressemblait &agrave; quelque monstrueux cand&eacute;labre d'o&ugrave;
+ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant
+en fusion. La nuit douce s'&eacute;talait autour
+d'eux; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages,
+Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
+grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne
+se parlaient pas trop, perdus qu'ils &eacute;taient dans
+l'envahissement de leur r&ecirc;verie. La tendresse
+des anciens jours leur revenait au coeur, abondante
+et silencieuse, comme la rivi&egrave;re qui coulait,
+avec autant de noblesse qu'en apportait le
+parfum des syringas, et projetait dans leurs
+souvenirs des ombres plus d&eacute;mesur&eacute;es et plus
+m&eacute;lancoliques que celles des saules immobiles
+qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque
+b&ecirc;te nocturne, h&eacute;risson ou belette, se mettant
+en chasse, d&eacute;rangeait les feuilles, ou bien on
+entendait par moments une p&ecirc;che m&ucirc;re qui tombait
+toute seule de l'espalier.&raquo;</div>
+<p>Et cette passion d&eacute;&ccedil;ue, la cruelle corruption
+de Mme Bovary, la flamme intense de ses prunelles
+et le pli hardi de sa l&egrave;vre, son existence
+de hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin
+pourchass&eacute;e, outrag&eacute;e, et rageuse, cette agonie
+par laquelle elle s'acquitte de toutes ses hontes,
+quelle violente &eacute;vasion, en toutes ces sc&egrave;nes,
+hors le banal de la vie!</p>
+<p>Mme Arnoux est plus id&eacute;alement belle encore.
+Avec ses lisses bandeaux noirs sur sa douce
+face mate, une fleur rouge dans les cheveux,
+lente, surprise et pure, elle inspire &agrave; Flaubert
+ses plus charmantes pages. Son apparition
+dans le salon de la rue de Choiseul, avec son
+&laquo;air de bont&eacute; d&eacute;licate&raquo;; puis &agrave; la
+campagne
+o&ugrave; Fr&eacute;d&eacute;ric &eacute;change avec elle les premiers
+mots
+intimes, plus tard la sc&egrave;ne d'int&eacute;rieur o&ugrave; il la
+trouva instruisant ses enfants: &laquo;ses petites
+mains semblaient faites pour r&eacute;pandre des
+aum&ocirc;nes puis essuyer des pleurs, et sa voix
+un peu sourde naturellement avait des intonations
+caressantes et comme des l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s de
+brise&raquo;;&#8212;la visite qui lui est rendue dans
+une fabrique, et cette conversation o&ugrave; la beaut&eacute;
+s'&eacute;l&egrave;ve au myst&egrave;re et &agrave; l'auguste:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Le feu dans la chemin&eacute;e ne br&ucirc;lait plus,
+Mme Arnoux sans bouger restait les deux
+mains sur les bras de son fauteuil; les pattes
+de son bonnet tombaient comme les bandelettes
+d'un sphinx; son profil pur se d&eacute;coupait en
+p&acirc;leur au milieu de l'ombre.</p>
+<p>Il avait envie de se jeter &agrave; ses genoux.
+Un craquement se fit dans le couloir; il
+n'osa.</p>
+<p>Il &eacute;tait emp&ecirc;ch&eacute; d'ailleurs par une sorte de
+crainte religieuse. Cette robe se confondant
+avec les t&eacute;n&egrave;bres lui paraissait d&eacute;mesur&eacute;e,
+infinie, insoulevable ...&raquo;</p>
+</div>
+<p>&#8212;Une rencontre dans la rue, le revirement
+myst&eacute;rieux o&ugrave; elle s'avoue &laquo;en une d&eacute;sertion
+immense&raquo; aimer Fr&eacute;d&eacute;ric, puis l'entrevue capitale
+dans le magasin de porcelaine de son
+mari et les l&egrave;vres de son amant touchant ses
+magnifiques paupi&egrave;res;&#8212;enfin ce centre de
+tout le livre, l'idylle d'Auteuil, et les longues
+visites souffreteuses:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Presque toujours, ils se tenaient en plein
+air au haut de l'escalier, et des c&icirc;mes d'arbre
+jaunies par l'automne se mamelonnaient devant
+eux, jusqu'au bord du ciel p&acirc;le, ou bien ils allaient
+au bout de l'avenue dans un pavillon
+ayant pour tout meuble un canap&eacute; de toile
+grise. Des points noirs tachaient la glace; les
+murailles exhalaient une odeur de moisi,&#8212;et
+ils restaient l&agrave;, causant d'eux-m&ecirc;mes, des autres,
+de n'importe quoi, avec un ravissement pareil.
+Quelquefois les rayons du soleil, traversant la
+jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
+les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins
+de poussi&egrave;re tourbillonnaient dans ces barres
+lumineuses. Elle s'amusait &agrave; les fendre, avec
+la main;&#8212;Fr&eacute;d&eacute;ric la saisissait doucement;
+et il contemplait l'entrelac de ses veines, les
+grains de sa peau, la forme de ses ongles.
+Chacun de ses doigts &eacute;tait pour lui plus qu'une
+chose, presqu'une personne ... Il l'appelait Marie,
+adorant ce nom l&agrave; fait expr&egrave;s, disait-il, pour
+&ecirc;tre soupir&eacute; dans l'extase et qui semblait contenir
+des nuages d'encens, des pench&eacute;es de roses.&raquo;</div>
+<p>D'aussi belles pages marquent encore la
+sensualit&eacute; contenue de ces deux &ecirc;tres m&ucirc;rs
+pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades;
+la promesse de son corps accord&eacute;e et ce sacrifice
+emp&ecirc;ch&eacute; par la maladie de son fils tandis
+que dehors l'&eacute;meute se d&eacute;cha&icirc;ne,&#8212;puis la
+s&eacute;paration
+des deux amants, jusqu'&agrave; cette sc&egrave;ne
+effroyablement aigu&euml; o&ugrave; Fr&eacute;d&eacute;ric, se trouvant
+un soir chez elle p&acirc;le et en larmes, est emmen&eacute;
+par sa ma&icirc;tresse, tandis que les rires d&eacute;lirants
+de Mme Arnoux sonnent dans l'escalier, et en
+trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette
+chose intime et presque obsc&egrave;ne, la vente de ses
+effets: enfin cette supr&ecirc;me et dure entrevue, o&ugrave;
+&eacute;clair&eacute;e tout &agrave; coup par la lampe, elle montre
+&agrave; son amant vieilli, et travaill&eacute; de concupiscences,
+la froideur pure sur ses doux yeux
+noirs, de ses cheveux d&eacute;sormais blancs, dont
+d&eacute;roul&eacute;s, elle taille une m&egrave;che,
+&laquo;brutalement &agrave;
+la racine&raquo; ...</p>
+<p>Par ce type de femme de la gr&acirc;ce la plus
+haute, Flaubert se compensait de toutes les
+brutes que son souci de la v&eacute;rit&eacute; le for&ccedil;ait
+&agrave;
+peindre. Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir
+pour imposer au r&eacute;el ce reflet de beaut&eacute;,
+le visible effort avec lequel ses phrases plus
+grandes s'&eacute;l&egrave;vent au-dessus des paragraphes
+qu'elles ornent, l'&acirc;cre d&eacute;go&ucirc;t sans doute
+m&ecirc;l&eacute;
+d'ironie, de devoir ensuite se remettre &agrave; noter
+en mots impassibles les turpitudes d'une foule
+de niais, tout le supplice volontaire d'un artiste
+s'astreignant &agrave; une besogne vengeresse mais
+r&eacute;pugnante, faisaient se d&eacute;tourner Flaubert avec
+joie du roman, &eacute;crire apr&egrave;s <i>Madame Bovary</i>,
+l'&eacute;pop&eacute;e de
+<i>Salammb&ocirc;</i>, refaire apr&egrave;s l'<i>&Eacute;ducation</i>
+ce
+po&egrave;me mi-didactique, mi-fantastique, la <i>Tentation</i>,
+et pr&eacute;luder par la <i>L&eacute;gende</i> et <i>H&eacute;rodias</i>
+&agrave; son entreprise la plus ab&ecirc;tissante de toutes,
+<i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>.</p>
+<p>L'on entre par ces livres &eacute;piques dans la r&eacute;gion
+de la pure beaut&eacute;. La phrase non plus r&eacute;duite &agrave;
+une &eacute;l&eacute;gante armature dans laquelle s'ench&acirc;ssent
+n'importe quels mots bas, ordonne des vocables
+sonores, color&eacute;s et beaux, les rythme en retentissantes
+cadences, d&eacute;veloppe de nobles visions,
+splendides, grandioses ou d'une haute horreur.
+Des hommes gigantesques et primitifs, &agrave; l'&acirc;me
+concise et puisant dans cette r&eacute;traction de leur
+&ecirc;tre une formidable &eacute;nergie, accomplissent ou
+subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se
+d&eacute;ploient en &eacute;tincelants d&eacute;cors o&ugrave; se fige
+la
+splendeur des ors, des porphyres, des pourpres,
+des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux
+de sang. Et parmi ces architectures, entre
+l'embrasement des catastrophes, sous les yeux
+droits et m&acirc;les, d'&eacute;tranges femmes passent. Elles
+sont menues, graves, soumises, et comme dormantes.
+Tant&ocirc;t sortant du temple, elles supplient,
+cambr&eacute;es, au haut de leur palais, les astres qui
+tressaillent au fr&eacute;missement de leurs l&egrave;vres;
+tant&ocirc;t
+elles prennent de leur corps anxieux de puret&eacute;,
+des soins inou&iuml;s, le mac&eacute;rant de parfums,
+l'enduisant d'onguents, le fr&ocirc;lant de soies, au
+point que la jouissance de leur lit promet une
+joie d&eacute;lictueuse et mortelle.</p>
+<p>Sous les platanes, dans un jardin diapr&eacute; de lis
+et de roses, les mercenaires c&eacute;l&eacute;brant leur festin;
+la lente apparition de Salammb&ocirc; descendue les
+apaiser, &agrave; la fois peureuse et divine, l'exp&eacute;dition
+nocturne de Math&ocirc; et Spendius dans le temple de
+Tanit, l'horreur de ces vo&ucirc;tes et le charme du
+passage du chef par la chambre alanguie o&ugrave;
+Salammb&ocirc; dort entre la d&eacute;licatesse des choses;
+le retour d'Hamilcar, son recueillement dans la
+maison du Suff&egrave;te-de-la-Mer; Salammb&ocirc; partant
+racheter de son corps le voile de la d&eacute;esse, son
+accoutrement d'idole et ses r&acirc;les mesur&eacute;s, quand
+le chef des barbares rompt la cha&icirc;nette de ses
+pieds; puis le si&egrave;ge &eacute;norme de Carthage, la foule
+des peuplades accourues, l'&eacute;crasement des cadavres,
+l'horreur des blessures, et sur ce carnage
+rouge, l'implacable resplendissement de
+Moloch; l'agonie de toute une ville, puis par un
+revers l'agonie de toute une arm&eacute;e, les derni&egrave;res
+batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
+mi&egrave;vre et grave, o&ugrave; Salammb&ocirc; voil&eacute;e et
+parlant &agrave; peine re&ccedil;oit le prince son fianc&eacute; en un
+jardin peu fleuri que passent des biches tra&icirc;nant
+&agrave; leurs sabots pointus, des plumes de paons
+&eacute;parses, enfin le supplice de Math&ocirc; et les joies
+nuptiales, m&ecirc;lant des chocs de verres et des
+odeurs de mets au d&eacute;chirement d'un homme par
+un peuple, jusqu'&agrave; ce qu'aux yeux de Salammb&ocirc;
+d&eacute;faillante en l'agitation secr&egrave;te de ses sens,
+Schahabarim arrache au supplici&eacute; son coeur et
+le tende tout rouge au rouge soleil, final tonnant
+dans lequel se m&ecirc;lent le beau, l'horrible, le
+myst&eacute;rieux et l'effr&eacute;n&eacute; en un supr&ecirc;me
+&eacute;clat.</p>
+<p>Et il est dans la <i>Tentation</i> de plus belles sc&egrave;nes
+encore et de plus magnifiques paroles. L'&eacute;trange
+et bas palais de Constantin pr&eacute;c&egrave;de le festin farouche
+de Nabuchodonosor; l'apparition de la
+reine de Saba galante et vieillote en son charme
+de ch&egrave;vre; dans le temple des h&eacute;r&eacute;siarques la
+beaut&eacute; fl&eacute;trie, monacale et livide des femmes
+montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent
+&agrave; l'&eacute;vocation d'Apollonius de Thyane
+qu'un charme maintient suspendu sur l'ab&icirc;me,
+planant et montant en sa noble robe de thaumaturge;
+le d&eacute;fil&eacute; des th&eacute;ogonies et sur la frise qu'a
+form&eacute;e le pullulement des dieux brahmaniques, le
+Bouddha apparaissant assis, la t&ecirc;te ceinte d'un
+halo et sa large main lev&eacute;e; le catafalque des
+adonisiennes, Aphrodite, puis l'immortel dialogue
+de la luxure et de la mort o&ugrave; les mots sont tant&ocirc;t
+liquides de beaut&eacute;, tant&ocirc;t lourds de tristesse;
+et ces derni&egrave;res pages o&ugrave; tous les monstres se
+d&eacute;gagent et se confondent en un protoplasme
+qui est la vie m&ecirc;me,&#8212;quelle grandiose suite
+d'&eacute;pisodes, dont chacun figure une plus charmante
+ou rayonnante ou tragique beaut&eacute;. Et que
+l'on joigne &agrave; ces grandes oeuvres certaines pages
+de l'<i>H&eacute;rodias</i>, les impr&eacute;cations de Jeochanann,
+la sc&egrave;ne gracieuse o&ugrave; Salom&eacute;, nue et cach&eacute;e
+par un rideau, &eacute;tend dans la chambre du t&eacute;trarque
+son bras ramant l'air pour saisir une tunique;
+enfin cette <i>L&eacute;gende de saint Julien</i> qui
+contient les plus divines pages en prose de ce
+si&egrave;cle, la vie pure et fi&egrave;re du ch&acirc;teau, les
+combats
+et les hasards de Julien fuyant son destin
+de parricide, les lieux luxurieux o&ugrave; il se marie,
+son crime, sa rigueur, sa transfiguration finale;&#8212;certes
+pas m&ecirc;me chez les grands po&egrave;tes de
+ce temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble
+de sc&egrave;nes aussi purement belles et hautes
+flattant l'oreille, les sens, l'esprit et toute l'&acirc;me,
+au point que certaines pages entrent par les
+yeux comme une caresse, se d&eacute;layant dans tout
+le corps, et le font frissonner d'aise comme une
+brise et comme une onde. Par ces derni&egrave;res
+oeuvres, Flaubert restera l'artiste de ces temps
+qui sut assembler les mille &eacute;l&eacute;ments &eacute;pars de
+beaut&eacute; mat&eacute;rielle et sensible, en de plus ravissants
+ensembles.</p>
+<p><i>Le myst&egrave;re, le symbolisme</i>: Cet artiste explicite
+et pr&eacute;cis qui excelle &agrave; montrer la beaut&eacute;
+sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
+sait aussi, dans des occasions plus rares mais
+marquantes, susciter la d&eacute;licieuse &eacute;motion qui
+r&eacute;sulte de la r&eacute;ticence, de la pr&eacute;t&eacute;rition
+du myst&egrave;re
+sugg&eacute;r&eacute;, sait avec un art profond et charmant
+s'arr&ecirc;ter au bord des images et des pens&eacute;es auxquelles
+la parole est trop pesante. Certaines &eacute;motions
+&agrave; peine senties des entrevues derni&egrave;res
+de Mme Arnoux et de Fr&eacute;d&eacute;ric, sont voil&eacute;es
+sous des mots &agrave; demi-r&eacute;v&eacute;lateurs et discrets qui
+ne laissent entrevoir les complications intimes
+d'&acirc;mes tristement g&eacute;n&eacute;reuses, qu'&agrave; quelques
+initi&eacute;s.
+Et l'&eacute;moi mystique de la pr&ecirc;tresse ph&eacute;nicienne
+s'effor&ccedil;ant sous les symboles des dieux
+et les mythes des th&eacute;ogonies de saisir l'essence
+de l'&ecirc;tre et la signification de ses sourdes ardeurs,
+puis Hamilcar dans le silence diurne de la
+maison du Suff&egrave;te-de-la-Mer, se prosternant sur
+le sol gaz&eacute; de sable, et adorant silencieusement
+les Abaddirs, sous la lumi&egrave;re &laquo;effrayante et
+pacifique&raquo; du soleil, qui passe &eacute;trange par
+les feuilles de lattier noir des baies,&#8212;d'autres
+sc&egrave;nes ou lunaires ou souterraines, sont d&eacute;crites
+en phrases obscures, distantes, qui parlent &agrave;
+certains esprits une langue comme oubli&eacute;e mais
+comprise, et suscitant dans les limbes de l'&acirc;me
+des &eacute;motions muettes. La <i>Tentation de saint
+Antoine</i> &agrave; son d&eacute;but, les voix qui susurrent aux
+oreilles de l'asc&egrave;te des phrases insidieuses de
+cr&eacute;puscule, les images qui passent sous ses yeux,
+continues et disconnexes, ont l'illogisme du r&ecirc;ve
+et l'appr&eacute;hension de l'inconnu; les visions se
+suivent et se lient impr&eacute;vues; des communions
+subites ont lieu:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Elle sanglotte, la t&ecirc;te appuy&eacute;e contre une
+colonne, les cheveux pendants, le corps affaiss&eacute;
+dans une longue simarre brune.</p>
+<p>&laquo;Puis ils se trouvent l'un pr&egrave;s de l'autre loin
+de la foule,&#8212;et un silence, un apaisement
+extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
+quand le vent s'arr&ecirc;te et que les feuilles tout &agrave;
+coup ne remuent plus.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Cette femme est tr&egrave;s belle, fl&eacute;trie pourtant
+et d'une p&acirc;leur de s&eacute;pulcre. Ils se regardent, et
+leurs yeux s'envoient comme un flot de pens&eacute;es,
+mille choses anciennes, confuses et profondes ...&raquo;</p>
+</div>
+<p>D'autres sc&egrave;nes, l'apparition d'H&eacute;l&egrave;ne Ennoia,
+le culte des Ophites, se passent en demi-t&eacute;n&egrave;bres,
+et apparaissent vagues et passag&egrave;res comme
+des songes, persuasives comme des hallucinations.
+Que l'on se rappelle encore les chasses
+fantastiques de Julien, et surtout cette exp&eacute;dition
+o&ugrave;, quittant le lit nuptial, il parcourt une
+for&ecirc;t enchant&eacute;e dont les b&ecirc;tes indestructibles le
+fr&ocirc;lent, et d'autres, qu'il abat, s'&eacute;miettent pourries
+dans ses mains,&#8212;puis l'immense horreur des
+lieux glac&eacute;s, dont l'hostilit&eacute; expie son crime
+involontaire; Flaubert para&icirc;tra poss&eacute;der le sens
+des choses &agrave; peine per&ccedil;ues, des sentiments
+naissants et balbutiants, que le mot, clair exposant
+de l'id&eacute;e pr&eacute;cise, peut rendre seulement
+par la suggestion, de myst&eacute;rieuses analogies ou
+d'indirects symboles.</p>
+<p>Le symbolisme des discours de Schahabarim et
+des hymnes de Salammb&ocirc; est au fond de l'oeuvre
+de Flaubert. D&eacute;testant la r&eacute;alit&eacute; de toute la
+haine
+d'un id&eacute;aliste qui se trouve contraint de la voir,
+il s'est enfui du monde moderne en un monde
+antique embelli; et non content de cette &eacute;vasion
+vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois
+r&eacute;ussi &agrave; &eacute;chapper radicalement au r&eacute;el, en
+substituant aux individus les types, &agrave; un r&eacute;cit
+de faits particuliers, un r&eacute;cit de faits all&eacute;goriques.</p>
+<p>Comme M. de Maupassant le dit dans sa pr&eacute;face
+aux lettres de Flaubert &agrave; George Sand,
+m&ecirc;me les romans, <i>Madame Bovary</i>, l'<i>&Eacute;ducation</i>,
+bien que r&eacute;alistes, pleins d'actes et de lieux
+pr&eacute;cis, ont pour personnages principaux des &ecirc;tres
+si parfaitement choisis entre une foule de similaires,
+qu'ils repr&eacute;sentent une classe, ou une
+esp&egrave;ce plut&ocirc;t qu'un individu. Madame Bovary
+est par certains c&ocirc;t&eacute;s la femme, et Homais reste
+comme l'exemple grotesque de toute une cat&eacute;gorie
+sociale.</p>
+<p>Dans l'<i>&Eacute;ducation</i>, plus r&eacute;aliste par le milieu
+et
+par le faire, les jeunes gens Moreau, Deslauriers,
+Martinon, sont les types l'un d'une &eacute;nergie trop
+tourment&eacute;e, l'autre d'une faiblesse min&eacute;e de
+folles et vaines aspirations, le troisi&egrave;me de la
+grossi&egrave;ret&eacute; heureuse et finaude, interpr&eacute;tation
+que confirme la port&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale du titre de toute
+l'oeuvre. Passant sur <i>Salammb&ocirc;</i> dont le sens est
+simplement d'&ecirc;tre belle, dans la <i>Tentation</i> une
+fantaisie plus libre permet une histoire plus
+significative.</p>
+<p>Dans ce livre, qui est l'oeuvre supr&ecirc;me du
+style, des proc&eacute;d&eacute;s fragmentaires, de la science
+historique, de l'amour du beau, de la philosophie
+de Flaubert, celui-ci a signifi&eacute; toutes les
+passions, les cultes et les sp&eacute;culations de l'humanit&eacute;.
+L'asc&egrave;te est l'homme priv&eacute; et assi&eacute;g&eacute;
+de satisfactions charnelles; les amorosit&eacute;s
+faciles de la reine de Saba le sollicitent; la
+magie, de celle des brahmanes &agrave; celle des
+Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe,
+n'adh&eacute;rant d&eacute;finitivement &agrave; aucune, par toutes
+les religions et les h&eacute;r&eacute;sies; la m&eacute;taphysique
+lui propose ses antinomies irr&eacute;solues, et il h&eacute;site
+de d&eacute;sespoir, &agrave; s'ab&icirc;mer dans la luxure ou
+&agrave; s'an&eacute;antir dans la mort; mais sa curiosit&eacute; le
+fait encore balancer entre le myst&egrave;re du sphinx
+et les fables de la chim&egrave;re qui l'entra&icirc;ne &agrave;
+travers
+les mythes et les &eacute;bauches de la cr&eacute;ation,
+&agrave; l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
+toute; il l'adore pour se relever et se
+remettre par la pri&egrave;re dans le cycle des cultes,
+quand le soleil le rappelle de la sp&eacute;culation nocturne
+&agrave; l'action diurne.</p>
+<p>Dans ce livre, dans <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i> qui
+en est l'analogue, plus ironique et moins profond,
+Flaubert tente par une synth&egrave;se g&eacute;n&eacute;rale,
+en dehors de toute intrigue et de toute psychologie,
+de repr&eacute;senter l'histoire du d&eacute;veloppement
+de l'esprit humain, de son insatiable inqui&eacute;tude,
+sans cesse assaillie de solutions, de
+syst&egrave;mes, de r&eacute;v&eacute;lations qu'il adopte, qu'il subit
+et qu'il abandonne en une r&eacute;volution que le
+scepticisme de l'&eacute;crivain le portait &agrave; concevoir
+circulaire. Que l'on prenne le niais anachor&egrave;te
+de la Th&eacute;ba&iuml;de ou les deux bonshommes de
+Chavignolles, ces &ecirc;tres born&eacute;s, cr&eacute;dules, dociles
+et &eacute;tonn&eacute;s sont bien les repr&eacute;sentants de
+la dupe qu'il y a en tout homme. L'imp&eacute;rissable
+myope, toujours z&eacute;l&eacute; de croire les images confuses
+et partielles qu'il aper&ccedil;oit, alternant toute
+affirmation d'une autre, adh&eacute;rant &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; actuelle
+et oubliant constamment que l'ancienne
+fut v&eacute;rit&eacute; aussi, prot&eacute;g&eacute; par ces
+continuels mirages
+contre la gla&ccedil;ante notion de l'inconnaissable
+dans la science et de l'inutile dans les
+actes, parvient &agrave; vivre presque tranquille et
+presque heureux, en une existence de r&ecirc;ve et
+de paix.</p>
+<p>C'est dans cette id&eacute;e narquoise et am&egrave;re,
+qu'est le fond de la philosophie de Flaubert, la
+morale de ses romans et la signification de ses
+po&egrave;mes. Dans la <i>Tentation</i> il s'est &eacute;lev&eacute;
+&agrave; l'intuition
+pure de cette id&eacute;e sp&eacute;culative et la propose
+aux regards avec la moindre somme d'&eacute;l&eacute;ments
+connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent.
+La suite des visions n'est pas clairement
+symbolique; chacune d'elles est non de
+fantaisie, mais extraite de livres et condense
+en quelques lignes tout un ordre de renseignements
+positifs; enfin elles sont choisies aussi
+pour leur beaut&eacute; et leur myst&egrave;re; &agrave; tel point
+que l'on peut tour &agrave; tour consid&eacute;rer la <i>Tentation</i>
+soit comme un po&egrave;me didactique, soit
+comme un tableau des &eacute;poques antiques jusqu'au
+bas-empire, soit comme un admirable et
+pr&eacute;cieux ballet o&ugrave; se m&ecirc;lent la fantaisie et les
+magnificences.</p>
+<p>En cette oeuvre se refl&egrave;te toute l'&acirc;me de Flaubert,
+cet esprit contradictoire et d&eacute;chir&eacute;, que
+le r&eacute;el sollicitait et repoussait, que la beaut&eacute;
+attirait mais qui ne parvint &agrave; l'imaginer qu'antique et
+documentaire, qui sentit la s&eacute;duction
+du myst&egrave;re et fut le plus explicite des stylistes,
+qui con&ccedil;ut la synth&egrave;se du particulier dans le
+g&eacute;n&eacute;ral et cependant diss&eacute;qua des &acirc;mes
+particuli&egrave;res,
+&eacute;crivit en phrases analytiques et discr&egrave;tes,
+et s'abstint de toute g&eacute;n&eacute;ralisation.
+Dans ces alliances adverses, dans ces id&eacute;aux
+contradictoires, semble r&eacute;sider le g&eacute;nie,
+l'originalit&eacute;,
+le caract&egrave;re, l'indice psychologique
+particulier de Flaubert, qui n'eut dans toute sa
+carri&egrave;re, que cette chose chez lui primordiale
+et terme commun, le style.</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<h3>LES CAUSES</h3>
+<br>
+<p><i>R&eacute;sum&eacute; des faits:</i>&#8212;Apr&egrave;s avoir fait
+l'analyse
+du vocabulaire, de la syntaxe, de la m&eacute;trique,
+de la composition de Flaubert, nous avons &eacute;num&eacute;r&eacute;
+ses proc&eacute;d&eacute;s de description et de psychologie
+qui se r&eacute;duisent &agrave; ceux du r&eacute;alisme,&#8212;les
+caract&egrave;res g&eacute;n&eacute;raux de son art, qui sont la
+concision,
+la contention, et, r&eacute;sultat saillant g&eacute;n&eacute;ral,
+le statisme. Les impressions principales que
+nous parurent produire les oeuvres ainsi &eacute;difi&eacute;es,
+furent la v&eacute;rit&eacute;, la beaut&eacute;, le myst&egrave;re, le
+symbolisme,
+effets que coordonne en s&eacute;rie un pessimisme
+violent ou ironique. Il faut ajouter &agrave; ses
+renseignements isot&eacute;riques sur Flaubert ceux
+que fournissent la connaissance de sa m&eacute;thode de
+travail, la lenteur et la difficult&eacute; de sa r&eacute;daction,
+son effort constant, une fois le plan g&eacute;n&eacute;ral
+arr&ecirc;t&eacute;
+et les notes recueillies, pour achever chaque
+phrase, chaque paragraphe, chaque page avant
+de passer &agrave; la suite.</p>
+<p>Ces donn&eacute;es mettent en pr&eacute;sence deux s&eacute;ries
+de faits contradictoires; d'une part, l'amour des
+mots pr&eacute;cis, des phrases autonomes et statiques,
+des descriptions exactes, de la psychologie
+analytique, l'abondance des faits dans
+la contexture de l'oeuvre, le recours constant &agrave;
+l'observation et &agrave; l'&eacute;rudition, l'impression de
+v&eacute;rit&eacute;
+que donnent les livres de Flaubert; d'autre
+part, son excellence &agrave; rendre la beaut&eacute; pure, le
+myst&egrave;re, le g&eacute;n&eacute;ral, sa haine et sa souffrance
+du r&eacute;el, ses &eacute;chapp&eacute;es vers le roman historique
+et vers l'all&eacute;gorie, la splendeur de son style,
+l'harmonie de ses p&eacute;riodes, la magnificence diffuse
+ou pr&eacute;cise de ses mots. Les <i>Souvenirs</i> de
+M. Maxime Ducamp attestent la perp&eacute;tuelle oscillation
+de Flaubert entre le roman r&eacute;aliste et des
+oeuvres plus id&eacute;ales. Enfin certains passages de
+ses lettres indiquent &agrave; la fois l'une et l'autre de
+ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert de
+leur coexistence, et la solution probable de cet
+antagonisme.</p>
+<p>Voici qui montre son obs&eacute;quiosit&eacute; et son
+impersonnalit&eacute;
+devant la nature:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Je me suis mal exprim&eacute; en vous disant qu'il
+ne fallait pas &eacute;crire avec son coeur; j'ai voulu
+dire, ne pas mettre sa personnalit&eacute; en sc&egrave;ne. Je
+crois que le grand art est scientifique et impersonnel.
+Il faut par un effort d'esprit se transporter
+dans les personnages et non les attirer &agrave;
+soi.&raquo; (<i>Lettres de Flaubert, &agrave; George Sand</i>,
+&eacute;d.
+Charpentier, p. 41.)</p>
+<p>&laquo;Quelle forme faut-il prendre pour exprimer
+parfois son opinion sur les choses de ce monde
+sans risquer de passer plus tard pour un imb&eacute;cile?
+Cela est un rude probl&egrave;me. Il me semble
+que le mieux est de les peindre tout bonnement,
+ces choses qui nous exasp&egrave;rent; diss&eacute;quer est
+une vengeance.&raquo; (Ib. p. 47.)</p>
+<p>&laquo;Je me borne donc &agrave; exposer les choses telles
+qu'elles m'apparaissent, &agrave; exprimer ce qui me
+semble le vrai. Tant pis pour les cons&eacute;quences;
+riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je
+n'admets rien de tout cela. Je ne veux avoir ni
+amour, ni haine, ni piti&eacute;, ni col&egrave;re. Quant &agrave; de
+la sympathie, c'est diff&eacute;rent: jamais on en a
+assez ... Est-ce qu'il n'est pas temps de faire
+entrer la justice dans l'art?&raquo; (Ib. p. 283.)</p>
+</div>
+<p>Voici pour la tendance contraire: &laquo;Peindre des
+bourgeois modernes et fran&ccedil;ais, me pue au nez
+&eacute;trangement (ib. p. 41). Ceux que je vois souvent
+et que vous d&eacute;signez, recherchent tout ce que
+je m&eacute;prise et s'inqui&egrave;tent m&eacute;diocrement de ce
+qui me tourmente. Je regarde comme tr&egrave;s secondaire
+le d&eacute;tail technique, le renseignement local,
+enfin le c&ocirc;t&eacute; historique et exact des choses.
+Je recherche par dessus tout la <i>beaut&eacute;</i>, dont
+mes compagnons sont m&eacute;diocrement en qu&ecirc;te.&raquo;
+(Ib. p. 274.)</p>
+<p>Ce passage-ci constate la contradiction de ses
+penchants: &laquo;Je suis comme M. Prudhomme qui
+trouve que la plus belle &eacute;glise serait celle qui aurait
+&agrave; la fois la fl&egrave;che de Strasbourg, la colonnade
+de Saint-Pierre, le portique du Parth&eacute;non, etc.
+J'ai des id&eacute;aux contradictoires; de l&agrave; embarras,
+arr&ecirc;t, impuissance.&raquo;(Ib. p. 72.)</p>
+<p>Et voici qui met sur la voie de la cause de cette
+opposition: &laquo;Je ne sais plus comment il faut
+s'y prendre pour &eacute;crire, et j'arrive &agrave; exprimer
+la centi&egrave;me partie de mes id&eacute;es apr&egrave;s des
+t&acirc;tonnements
+infinis.&raquo;(Ib. p. 17.) &laquo;Ce souci de la beaut&eacute;
+ext&eacute;rieure que vous me reprochez est pour moi
+une <i>m&eacute;thode</i>. Quand je d&eacute;couvre une mauvaise
+assonance ou une r&eacute;p&eacute;tition dans une de mes
+phrases, je suis s&ucirc;r que je patauge dans le faux; &agrave;
+force de chercher, je trouve l'expression juste qui
+&eacute;tait la seule et qui est, en m&ecirc;me temps,
+l'harmonieuse.&raquo;
+(Ib. p. 279.) &laquo;Ainsi pourquoi y a-t-il un
+rapport n&eacute;cessaire entre le mot juste et le mot
+musical? Pourquoi arrive-t-on toujours &agrave; faire
+un vers, quand on resserre trop sa pens&eacute;e? La
+loi des nombres gouverne donc les sentiments
+et les images, et ce qui parait &ecirc;tre l'ext&eacute;rieur est
+tout bonnement le dedans?&raquo; (Ib. p. 283.)</p>
+<p><i>Analyses des faits; causes</i>.&#8212;Ces derniers
+passages sont extr&ecirc;mement significatifs; ils
+semblent indiquer en Flaubert le sentiment
+qu'entre ses id&eacute;es et la phrase particuli&egrave;re dont
+il veut les rev&ecirc;tir une lutte existe, dans laquelle
+la forme l'emporte sur le fond et exclut celles des
+pens&eacute;es qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche
+de cette r&eacute;flexion, le d&eacute;saccord fr&eacute;quent
+not&eacute; plus haut entre l'expression et l'exprim&eacute;,
+notamment dans les r&eacute;alistes o&ugrave; les mots sont
+sans cesse au-dessus des choses; enfin que l'on
+tienne compte de ce fait extraordinaire que
+Flaubert a &eacute;crit les oeuvres les plus diverses
+avec le m&ecirc;me style, que sa <i>Lettre &agrave; la
+municipalit&eacute;
+de Rouen</i> est con&ccedil;ue comme le discours
+de Hanon dans le temple de Moloch, que
+Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau parle de Mme Arnoux comme
+saint Antoine d'Ammonaria; il para&icirc;tra &eacute;vident
+qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale
+de son esprit &eacute;galement sollicit&eacute; par le
+beau et par le r&eacute;el, une tendance sup&eacute;rieure et
+unique existait, celle d'assembler en une certaine
+forme de phrase, certaines cat&eacute;gories de
+mots.</p>
+<p>Cette aptitude et ce penchant verbaux sont
+permanents, ant&eacute;c&eacute;dents, fondamentaux. Car
+dans les caract&egrave;res m&ecirc;mes de la syntaxe et du
+vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions
+plus g&eacute;n&eacute;rales que d&eacute;veloppe son oeuvre.</p>
+<p>Son amour du mot pr&eacute;cis et
+d&eacute;finitif,&#8212;c'est-&agrave;-dire
+tel qu'il enserr&acirc;t une cat&eacute;gorie born&eacute;e
+d'images et celle-ci seulement,&#8212;dut diriger son
+esprit &agrave; l'intuition des choses individuelles, l'&eacute;loigner
+de toute g&eacute;n&eacute;ralisation abstraite.</p>
+<p>Son amour des beaux mots,&#8212;c'est-&agrave;-dire
+tels qu'ils soient sonores, ou &eacute;veillent dans l'esprit
+des images exaltantes,&#8212;le d&eacute;termina &agrave;
+sentir et &agrave; vouloir exprimer le grandiose, le magnifique,
+l'harmonieux, &agrave; qualifier en termes enthousiastes
+des choses en soi minimes; par ces
+mots, il &eacute;chappe encore &agrave; l'abstraction, et &eacute;vite
+de plus la s&eacute;cheresse de l'analyse psychologique
+qu'il transpose en &eacute;clatantes descriptions. Le
+conflit entre cette tendance verbale et la pr&eacute;c&eacute;dente
+d&eacute;termine son pessimisme; le triomphe de
+cette tendance sur la pr&eacute;c&eacute;dente, un symbolisme.</p>
+<p>Son amour des mots ind&eacute;finis,&#8212;c'est-&agrave;-dire
+tels qu'ils provoquent dans l'esprit non une
+image, mais la sourde tendance &agrave; en former une
+et le vif sentiment d'effort et d'&eacute;lation qui accompagne
+toute tendance intellectuelle confuse,&#8212;le
+porta aux sujets o&ugrave; il pouvait le satisfaire,
+aux &eacute;poques lointaines et vagues, aux mouvements
+intimes de l'&acirc;me f&eacute;minine, aux sc&egrave;nes
+lunaires et aux th&eacute;ogonies mortes. Enfin sa fa&ccedil;on
+de joindre ces sortes de mots d&eacute;termin&egrave;rent les
+autres caract&egrave;res de son art.</p>
+<p>Sa tendance &agrave; &eacute;crire en phrases statiques,
+c'est-&agrave;-dire
+qui soient compl&egrave;tes, explicites et ind&eacute;pendantes
+du contexte,&#8212;lui imposa la n&eacute;cessit&eacute;
+d'enclore un fait ou plusieurs en chaque
+p&eacute;riode. Par l&agrave; le nombre de ces faits dut &ecirc;tre
+&eacute;norm&eacute;ment multipli&eacute;. S'abstenant de toute
+r&eacute;p&eacute;tition,
+de tout d&eacute;veloppement, il lui fallut des
+actes, des choses, des d&eacute;tails; il dut &ecirc;tre en
+roman moderne un r&eacute;aliste, et en roman historique,
+l'&eacute;rudit qu'il fut. La difficult&eacute; de bien
+faire cette sorte de phrase, la peine qu'elle lui
+donnait proscrivant toute prolixit&eacute;, le fit condenser
+ses descriptions et ses analyses, en leurs
+points les plus significatifs, rendit son style tendu
+et stable. L'&eacute;norme tension intellectuelle qu'exigeait
+cette sorte de phrase, le fit concentrer en
+elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique,
+la plupart de ses forces, et le rendit moins attentif
+&agrave; la composition g&eacute;n&eacute;rale. Enfin, les rares
+passages de passion et de po&eacute;sie pure qui &eacute;clatent
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; dans son oeuvre et que la forme statique
+ne saurait expliquer, proc&egrave;dent de son autre
+type de phrase, le p&eacute;riodique, que nous avons
+vu alterner avec son style habituel.</p>
+<p>Cette r&eacute;duction de tout un d&eacute;veloppement intellectuel,
+en l'ascendant de quelques formes verbales,
+la contradiction entre les facult&eacute;s d'un
+esprit expliqu&eacute;, par la contradiction entre les
+diverses parties d'un syst&egrave;me de style, c'est, dans
+l'investigation du m&eacute;canisme intellectuel de Flaubert,
+passer de la psychologie &agrave; la th&eacute;orie du
+langage. En fonction de cette science, il existait
+dans l'intelligence de Flaubert d'une part une
+s&eacute;rie de donn&eacute;es des sens et une s&eacute;rie de mots
+qui s'accordaient avec elles et les exprimaient
+naturellement; de l'autre, une s&eacute;rie de formes
+verbales acquises, et d&eacute;velopp&eacute;es, auxquelles
+correspondaient non des donn&eacute;es sensorielles,
+mais de simples prolongements id&eacute;aux et qui tendaient
+pourtant comme les autres vocables, &agrave; &ecirc;tre
+articul&eacute;es.</p>
+<p>Quand l'oeil de Flaubert &eacute;tait braqu&eacute; sur la
+r&eacute;alit&eacute;, les d&eacute;tails importants des choses et des
+hommes fid&egrave;lement enregistr&eacute;s trouvaient dans
+le vocabulaire de l'&eacute;crivain une s&eacute;rie de mots
+exactement adapt&eacute;s, qui les rendaient d'une
+fa&ccedil;on pr&eacute;cise et du premier coup, en phrases
+telles que chacune enveloppant l'id&eacute;e &agrave; exprimer,
+enti&egrave;re, il ne f&ucirc;t nul besoin d'y revenir. C'est ce
+que nous avons appel&eacute; le style statique pr&eacute;cis,
+et il n'y a l&agrave; rien d'anormal, mais simplement la
+perfection du langage usuel. Quand Flaubert dit
+&agrave; la premi&egrave;re phrase de <i>Madame Bovary</i>:
+&laquo;Nous
+&eacute;tions &agrave; l'&eacute;tude quand le proviseur entra suivi
+d'un nouveau, habill&eacute; en bourgeois, et d'un gar&ccedil;on
+de classe qui portait un grand pupitre, ...&raquo;
+il dit simplement, en le moins de mots n&eacute;cessaires,
+et en des mots simplement justes, un fait dont
+son imagination contenait l'image. Et cette sobre
+exactitude est la moiti&eacute; de son art et de son
+style.</p>
+<p>Mais une autre facult&eacute; existait dans son esprit,
+et provoquait d'autres d&eacute;sirs. Par une
+cause inconnue, probablement en partie par
+suite de lectures exclusivement romantiques,
+Flaubert poss&eacute;dait un grand nombre de mots
+beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la
+r&eacute;alit&eacute; certaines abstractions faites pour plaire
+plus que les choses, aux sens et &agrave; l'esprit humains.
+Il s'&eacute;tait empli l'oreille de cadences sonores,
+l'intelligence d'images d&eacute;mesur&eacute;es, d'adjectifs
+exalt&eacute;s et amples, de rutilantes visions
+verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi
+une aptitude qui ne se transforme en d&eacute;sir et en
+acte. Cette force de son intelligence purement
+vocabulaire, et &agrave; laquelle ses sens rest&eacute;s normaux
+et actifs n'apportaient qu'un contingent
+d'images ou d&eacute;fectueuses, ou hostiles, jamais
+animatrices,&#8212;ne pouvant s'employer &agrave; la description
+de la r&eacute;alit&eacute;, ou la faussant quand elle
+s'y adonnait, le contraignit, par une &eacute;chappatoire
+et par un compromis, &agrave; faire un livre d'arch&eacute;ologie,
+o&ugrave; tous les faits sont exacts, mais
+o&ugrave; tous les faits ne se trouvent pas, et sont
+choisis de fa&ccedil;on &agrave; fournir au plus magnifique
+style de ce temps, la facult&eacute; de se librement d&eacute;ployer.
+Dans <i>Salammb&ocirc;</i>, dans la <i>Tentation</i>,
+dans deux des <i>Trois contes</i> c'est le verbe, le
+nombre de la p&eacute;riode, l'&eacute;clat et le myst&egrave;re des
+images, qui sont primitifs, et non les incidents
+ou les sc&egrave;nes &eacute;videmment choisis de fa&ccedil;on &agrave;
+donner lieu &agrave; d'admirables phrases.</p>
+<p>Cet art, o&ugrave; les mots pr&eacute;c&egrave;dent et
+d&eacute;terminent
+obscur&eacute;ment les id&eacute;es, est anormal. Car il est
+l'exc&egrave;s et le contraire m&ecirc;me de la facult&eacute; du
+langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands
+(Steinthal, Geiger), est &agrave; l'id&eacute;e ce que le
+cri est &agrave; l'&eacute;motion, ne peut constituer
+l'ant&eacute;c&eacute;dent
+de l'id&eacute;e, que lorsque le langage, &eacute;norm&eacute;ment
+d&eacute;velopp&eacute; par des g&eacute;nies verbaux de premier
+ordre, devient quelque chose que l'on apprend,
+que l'on emmagasine, et non un mince
+bagage traditionnel, qu'il faut utiliser et augmenter
+selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
+que Flaubert v&eacute;cut au d&eacute;clin du romantisme,
+qu'il put absorber et absorba en effet
+l'&eacute;norme vocabulaire du plus grand g&eacute;nie
+verbal de tous les temps, qu'il admira Hugo
+avec la ferveur d'un disciple et d'un semblable<a name="FNanchor_2_2"></a><a
+ href="#Footnote_2_2"><sup>[2]</sup></a>.
+&Eacute;videmment, l'esprit surcharg&eacute; par ces
+acquisitions, il ne put se borner &agrave; &eacute;tudier et &agrave;
+d&eacute;crire la vie moderne pour laquelle le vocabulaire
+lyrique du grand po&egrave;te n'est point fait,
+est trop riche et reste en partie sans emploi.
+Il lui fallut Carthage, les hymnes &agrave; Tanit, les
+lions crucifi&eacute;s, les temples, le d&eacute;sert, le si&egrave;ge,
+les somptuosit&eacute;s barbares d'une &eacute;poque, que,
+lointaine, il put se figurer grandiose. Et ce besoin
+le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans
+cesse au roman moderne qui ne repr&eacute;sentait de
+ses facult&eacute;s que quelques-unes, se satisfaisant,
+s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse,
+de son noviciat artistique &agrave; sa mort.</p>
+<p>Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie
+de Flaubert portait en elle des menaces de
+destruction. Se bornant de plus en plus &agrave; &eacute;laborer
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;ment la sorte de p&eacute;riode qui
+l'enthousiasmait,
+frappant perp&eacute;tuellement comme un balancier
+la m&ecirc;me m&eacute;daille, et la jetant d'un mouvement
+continu &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle pr&eacute;c&eacute;demment
+issue
+du coin, Flaubert perdit le sentiment et la facult&eacute;
+de la liaison, associa en livres presque diffus de
+l&acirc;ches chapitres, et ne sut maintenir la coh&eacute;sion
+et le mouvement de sa pens&eacute;e au-del&agrave; de brefs
+paragraphes. Cette disposition latente, contenue,
+r&eacute;duite encore &agrave; une faible intensit&eacute; et coercible
+par d'autres, constitue visiblement la premi&egrave;re
+phase de l'incoh&eacute;rence des maniaques, et n'en
+diff&egrave;re que quantitativement, comme se distinguent
+toujours les fonctions anormales chez
+les &laquo;g&eacute;niaux&raquo;, de celles chez leurs
+cong&eacute;n&egrave;res
+n&eacute;vropathes. Que l'on compare en effet ce passage
+d'une lettre d'un ali&eacute;n&eacute;, cit&eacute;e par Morel,
+<i>Trait&eacute; des maladies mentales</i> (p. 430):</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Lorsque le chol&eacute;ra a
+&eacute;clat&eacute;, j'avais une bosse
+froide dans le cerveau; le miasme chol&eacute;rique est
+tr&egrave;s irritant, j'ai eu par cons&eacute;quent le chol&eacute;ra
+c&eacute;r&eacute;bral. &Eacute;tant &agrave; l'asile, j'ai eu
+l'intelligence de
+ce qui m'est arriv&eacute;. Mes acc&egrave;s ant&eacute;rieurs ont eu
+lieu par violations exerc&eacute;es sur ma personne;
+mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une mani&egrave;re
+effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus
+&agrave; lui ... etc.&raquo;</div>
+<p>Que l'on fasse abstraction de l'absurdit&eacute; des
+id&eacute;es et que l'on consid&egrave;re seulement la
+bri&egrave;vet&eacute;
+et la rondeur des phrases, leur suite incoh&eacute;rente
+ou faiblement li&eacute;e, toute l'allure mesur&eacute;e et
+cadenc&eacute;e
+de ce petit morceau; il semblera incontestable
+aux personnes qui ne r&eacute;pugnent pas par
+pr&eacute;jug&eacute; &agrave; l'assimilation d'un fou et d'un homme
+de g&eacute;nie, que certains passages de Flaubert sont
+l'analogue lointain et cependant exact de cette
+litt&eacute;rature d'asile. Que l'incoh&eacute;rence r&eacute;sulte
+d'une concentration volontaire puis habituelle
+de l'effort d'exprimer successivement en une
+forme difficile chacune des pens&eacute;es qui le traversent,
+ou qu'elle provienne chez
+l'ali&eacute;n&eacute;&#8212;comme cela est probable,&#8212;d'une
+irr&eacute;gularit&eacute;
+de la circulation sanguine c&eacute;r&eacute;brale, semblable
+&agrave; celle qui produit la fantaisie des
+r&ecirc;ves,&#8212;en d'autres termes que ce soit l'attention<a
+ name="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3"><sup>[3]</sup></a> ou
+la maladie qui abaissent l'activit&eacute; commune de
+l'enc&eacute;phale, au profit de ses parties, le r&eacute;sultat
+est physiologiquement et psychologiquement le
+m&ecirc;me. L'incoh&eacute;rence faible de Flaubert, terme
+extr&ecirc;me de celle de tous les artistes qui &laquo;font
+le morceau&raquo; est l'ant&eacute;c&eacute;dente de celle du
+r&ecirc;ve,
+qui pr&eacute;c&egrave;de celle du d&eacute;lire, et celle des
+maniaques.
+Entre tous ces d&eacute;rangements, il n'est de
+contraste que ceux de l'intensit&eacute; et de la permanence.</p>
+<p><i>G&eacute;n&eacute;ralisation sur les causes</i>: L'on remarquera
+que cette alt&eacute;ration du langage qui produisit
+chez Flaubert de si belles et maladives
+fleurs, est analogue si l'on abstrait de ses d&eacute;veloppements
+ultimes, &agrave; celle qui cause chez tout
+un groupe d'&eacute;crivains nomm&eacute;s par excellence
+les &laquo;artistes&raquo;, ce qu'on appelle encore par
+excellence, le &laquo;style&raquo;. On sait qu'entre lettr&eacute;s
+ces termes ne sont appliqu&eacute;s qu'&agrave; des prosateurs
+et des po&egrave;tes post&eacute;rieurs au romantisme,
+et &agrave; aucun des &eacute;trangers. Si l'on note le
+caract&egrave;re
+commun de &laquo;l'&eacute;criture artiste&raquo; chez des
+gens aussi dissemblables que les de Goncourt,
+Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de Banville,
+Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on
+remarquera que tous affectionnent une forme de
+phrase et une s&eacute;rie de mots qui demeurent
+identiques &agrave; travers les sujets divers qu'ils traitent;
+en d'autres termes, tous poursuivent deux
+buts, et non un seul en &eacute;crivant: exprimer leur
+id&eacute;e,&#8212;construire des phrases d'un certain type;
+en d'autres termes encore tous sont dou&eacute;s d'un
+certain nombre de formes verbales et syntactiques,
+dans lesquelles ils s'emploient avec une
+extraordinaire adresse &agrave; rendre les id&eacute;es qui
+s'associent ou qui p&eacute;n&egrave;trent dans leur esprit.
+Les uns n'ont que la somme de pens&eacute;es que produit
+la richesse m&ecirc;me de leurs mots. Nous avons
+montr&eacute; que Victor Hugo est l'exemple de ce
+type. Les autres parviennent &agrave; un accord parfait
+entre leurs id&eacute;es et leur vocabulaire; tels Villiers
+et Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les
+plus artistes des artistes, r&eacute;ussissent par des
+miracles d'adresse &agrave; exprimer une &eacute;norme portion
+de r&eacute;alit&eacute;, des id&eacute;es absolument adventices
+et vari&eacute;es, en une langue toujours la m&ecirc;me
+et qui joint une beaut&eacute; propre au rendu de
+la v&eacute;rit&eacute;; les de Goncourt et M. Huysmans
+sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi dans ses
+romans.</p>
+<p>Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni &agrave; l'autre.
+Que M. de Goncourt se plut &agrave; laisser libre carri&egrave;re
+&agrave; son style en une oeuvre sp&eacute;ciale et supr&ecirc;me,
+<i>La Faustin!</i> Flaubert aussi, et plus compl&egrave;tement,
+s'&eacute;chappa r&eacute;solument &agrave; plusieurs
+reprises hors des sujets qui violentaient son
+style; il satisf&icirc;t pleinement ses besoins esth&eacute;tiques,
+son amour du beau et de l'ind&eacute;fini,
+cr&eacute;ant la <i>Salammb&ocirc;</i> et la <i>Tentation</i>, sans
+plus
+se souvenir que Paris existait et que le XIXe si&egrave;cle
+devait &ecirc;tre d&eacute;peint.</p>
+<p><i>Flaubert</i>: Cependant le si&egrave;cle le tentait, le
+heurtait, et le blessait. Le pessimisme que provoquait
+en lui la nostalgie du beau et la vue
+d'&ecirc;tres et d'objets sans noblesse, se compliquait
+de celui qui affecte tous les artistes, l'acuit&eacute;
+pour ressentir la souffrance que cause l'exc&egrave;s
+g&eacute;n&eacute;ral et d&eacute;licat de la sensibilit&eacute;, le
+pessimisme
+sociologique, &laquo;l'indignation&raquo; &agrave; propos
+de tout que donne aux grandes intelligences la vue
+de la b&ecirc;tise se passant d'eux pour se mal conduire,
+la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne
+sa vie d'&ecirc;tre inutile, spoli&eacute; de tout int&eacute;r&ecirc;t
+humain<a name="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4"><sup>[4]</sup></a>.
+Il v&eacute;cut ainsi douloureusement au
+d&eacute;clin de sa vie, ce grand homme, haut de taille,
+portant sur ses lourdes &eacute;paules, une grosse
+face rubiconde, b&eacute;nigne et na&iuml;ve, que coupait une
+moustache blanche de vieux troupier, que dominait
+le vaste ovale d'un front rouge, sur des
+yeux bleus, &laquo;dont la pupille, dit M. de Maupassant,
+toute petite, semblait un grain noir
+toujours mobile.&raquo; Et cet homme &agrave; la carrure
+de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
+bonasse de re&icirc;tre, pour courir les aventures,
+enlever les bataillons &agrave; la charge, se tanner le
+cuir sous des soleils incendi&eacute;s ou de glaciales
+bruines, passa sa vie,&#8212;domin&eacute; par on ne sait
+quelle infime modification vasculaire de son enc&eacute;phale,&#8212;comme
+un mince artisan, fabriquant,
+dans l'ombre de la chambre, des objets infiniment
+d&eacute;licats. Il ploya sa longue stature &agrave; la mesure
+des fauteuils, s&eacute;dentaire, sortant &agrave; peine,
+crispant ses gros doigts gourds sur le f&eacute;tu d'une
+plume; et la t&ecirc;te courb&eacute;e, le sang au front, les
+yeux inject&eacute;s, il pesa des syllabes, accoupla des
+assonances, &eacute;quilibra des rhythmes, d&eacute;gagea le
+mot juste de ses similaires, lia des vocables par
+d'indissolubles relations; il peina, geignit et
+souffla &agrave; mettre en une forme &agrave; laquelle il
+requ&eacute;rait
+des qualit&eacute;s compliqu&eacute;es et rares, de pr&eacute;cises,
+images de r&eacute;alit&eacute; ou de grands r&ecirc;ves de
+beaut&eacute;, qui, s'effor&ccedil;ant de prendre forme,
+subjugu&egrave;rent
+&agrave; cette t&acirc;che toute l'intelligence et
+tout le corps de cet &eacute;norme et vigoureux et
+lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait;
+les minuties toujours mieux aper&ccedil;ues de son
+m&eacute;tier, bornaient de plus en plus son horizon
+intellectuel; il souhaita des succ&egrave;s de livres,
+puis des succ&egrave;s de pages, puis des succ&egrave;s de
+phrases<a name="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5"><sup>[5]</sup></a>;
+il sacrifia graduellement toute sa vie
+&agrave; sa passion; il v&eacute;cut dans le sourd malaise
+des ph&eacute;nom&egrave;nes, qui logent en leurs corps une
+&acirc;me h&eacute;t&eacute;roclite, jusqu'&agrave; ce que cette
+despotique
+activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale, apr&egrave;s avoir
+impos&eacute;
+au corps, sans en &ecirc;tre atteinte, une maladie
+nerveuse,&#8212;l'&eacute;pilepsie
+transitoire<a name="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6"><sup>[6]</sup></a>
+de sa jeunesse
+et de sa vieillesse,&#8212;l'an&eacute;ant&icirc;t et le foudroy&acirc;t
+au pied de sa table de travail par une derni&egrave;re
+et d&eacute;l&eacute;t&egrave;re victoire d'un organe sur un organisme.</p>
+<p>Le destin de Gustave Flaubert aurait pu &ecirc;tre
+diff&eacute;rent, mais non plus glorieux. Il lui appartient
+d'avoir introduit d&eacute;finitivement l'&eacute;tude du r&eacute;el
+et l'&eacute;rudition dans la litt&eacute;rature, d'avoir &eacute;crit
+les
+plus beaux livres de prose qui soient en fran&ccedil;ais;
+il lui est d&ucirc; encore d'avoir fait resplendir un
+certain id&eacute;al de beaut&eacute; &eacute;nergique et fi&egrave;re,
+d'avoir produit en la <i>Tentation de saint Antoine</i>
+le plus beau po&egrave;me all&eacute;gorique qui soit apr&egrave;s
+<i>le Faust</i>.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">[2]</a>
+<div class="note">
+<p> Cette assertion dut rester &agrave; l'&eacute;tat de simple
+hypoth&egrave;se.
+Pensant que des acquisitions verbales, failles en &eacute;tat de
+somnambulisme,
+seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert
+pouvait garder de ses lectures, nous avons pri&eacute; M. le Dr Ch.
+F&eacute;r&eacute;,
+de la Salp&ecirc;tri&egrave;re, de nous aider &agrave; faire des
+exp&eacute;riences sur des
+hypnotiques. Nous avons tent&eacute; deux essais: dans le premier,
+nous avons lu &agrave; l'hypnotique somnambule un fragment de la
+<i>Tristesse d'Olympio</i> et de <i>l'Homme qui rit</i>. Le sujet se
+trouvait
+vaguement influenc&eacute; &agrave; son r&eacute;veil par le ton de la
+d&eacute;clamation et
+par le sens de l'&eacute;pisode. Il fut impossible de reconna&icirc;tre
+dans
+son langage des traces de style romantique.
+</p>
+<p>Je remis ensuite &agrave; M. F&eacute;r&eacute; trois listes de
+mots, les uns d'un
+sens joyeux, les autres d'un sens triste; la troisi&egrave;me liste se
+composait
+de mots abstraits et rares. M. F&eacute;r&eacute; a lu chacune de ces
+listes au
+sujet somnambule en r&eacute;p&eacute;tant les mots plusieurs fois. Au
+r&eacute;veil du
+sujet, aucune des trois listes ne d&eacute;termina chez lui soit un
+courant
+particulier d'id&eacute;es, soit une modification de langage qui le
+for&ccedil;&acirc;t
+&agrave; exprimer des pens&eacute;es habituellement
+&eacute;trang&egrave;res. Il nous a donc
+&eacute;t&eacute; impossible &agrave; M. Ferr&eacute;&#8212;auquel j'adresse
+ici mes remerciements&#8212;et
+&agrave; moi, de reconna&icirc;tre chez les hypnotiques, une
+modification
+de l'id&eacute;ation, par suite d'acquisitions verbales inconscientes.
+</p>
+<p>Ce r&eacute;sultat n&eacute;gatif n'infirme pas, je crois, la
+th&eacute;orie expos&eacute;e
+plus haut, et tient surtout au complet oubli qui s&eacute;pare
+l'&eacute;tat
+somnambulique de l'&eacute;tat de veille. L'influence des acquisitions
+verbales sur les id&eacute;es me semble le seul moyen d'expliquer
+l'unit&eacute; des &eacute;coles litt&eacute;raires, surtout de la
+romantique, l'unit&eacute;
+m&ecirc;me d'une nation form&eacute;e d'&eacute;l&eacute;ments
+ethniques divers et notamment
+l'assimilation rapide des &eacute;trangers naturalis&eacute;s.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">[3]</a>
+<div class="note">
+<p> Voir Luys. <i>Le cerveau</i>, sur les ph&eacute;nom&egrave;nes
+physiologiques
+de l'attention.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">[4]</a>
+<div class="note">
+<p> Lire sur ce dernier motif de pessimisme un tr&egrave;s remarquable
+article de M. P. Bourde dans le <i>Temps</i> du 24 Sept. 1884.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">[5]</a>
+<div class="note">
+<p> Lire l'&eacute;tude de M. E. Zola sur Flaubert.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">[6]</a>
+<div class="note">
+<p> Aucune des particularit&eacute;s intellectuelles de Flaubert, sauf
+son
+emportement, n'a d'analogues parmi celles des &eacute;pileptiques.<br>
+<br>
+</p>
+<hr style="width: 65%;"><a name="ZOLA"></a><br>
+<h2>&Eacute;MILE ZOLA</h2>
+</div>
+<br>
+<p>M. Zola c&eacute;l&egrave;bre un nouveau triomphe. <i>Germinal</i>
+est, pour des causes diverses, entre les mains, de tout le public et de
+tous les lettr&eacute;s. L'un ne
+voit dans ce livre qu'une oeuvre de r&eacute;alisme, la
+peinture brutalement exacte d'un lieu et d'une
+classe; les autres admirent en plus de surprenantes
+qualit&eacute;s po&eacute;tiques, le don du grandiose,
+l'amour passionn&eacute; de la force et de la masse.
+Les livres de M. Zola sont, en effet, plus complexes
+que les pr&eacute;ceptes de ses articles, et le
+romancier diff&egrave;re dans une mesure inattendue
+du pol&eacute;miste. L'analyse peut discerner dans son
+oeuvre des &eacute;l&eacute;ments disparates, dont certains,
+n&eacute;glig&eacute;s jusqu'ici, compl&egrave;tent et modifient la
+physionomie de l'auteur des <i>Rougon-Macquart</i>.</p>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens tr&egrave;s
+moderne de ce mot. Quand il lui faut d&eacute;crire un
+objet ou un ensemble, noter un dialogue, exprimer
+une id&eacute;e, il ne tente pas de choisir, entre
+les termes exacts possibles, ceux dou&eacute;s de qualit&eacute;s
+communes ind&eacute;pendantes de leur sens, la
+sonorit&eacute; et la splendeur comme chez Flaubert,
+le mouvement et la gr&acirc;ce comme chez les de Goncourt,
+la rudesse clad&eacute;lienne ou la noblesse et
+le myst&egrave;re de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire
+de M. Zola n'a d'autre caract&egrave;re sp&eacute;cifique
+que l'abondance, qualit&eacute; appartenant &agrave;
+tous ceux qui ont fray&eacute; avec les romantiques, et,
+par endroits, un coloris fumeux. De m&ecirc;me, la
+fa&ccedil;on dont M. Zola assemble ses mots en phrases
+est extr&ecirc;mement simple, commode, apte &agrave; tout.
+Il proc&egrave;de d'habitude par l'accolement, sans
+conjonction, de deux propositions &agrave; sens presque
+identique, qui redoublent l'id&eacute;e, l'enfoncent
+en deux coups de maillet, et marchent puissamment
+dans un rythme balanc&eacute;, jusqu'&agrave; ce que soit
+atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
+indiff&eacute;remment par un retentissant accord,
+finale d'une gradation ascendante, ou par une
+phrase surajout&eacute;e et superflue qui laisse en suspens
+la voix du lecteur. En cette fa&ccedil;on d'&eacute;crire
+ais&eacute;e, maniable et large, propre &agrave; tout dire et
+appliqu&eacute;e par M. Zola &agrave; tous les usages, celui-ci
+pol&eacute;mise, expose, raconte, parlent d&eacute;crit, &eacute;nonce
+l'&eacute;norme masse de petits faits qui lui servent &agrave;
+poser ses lieux, ses personnages et ses ensembles.</p>
+<p>En opposition au proc&eacute;d&eacute; classique qui d&eacute;crit
+en quelques mots g&eacute;n&eacute;raux, et au proc&eacute;d&eacute;
+romantique,
+qui d&eacute;crit en quelques mots particuliers,
+conform&eacute;ment &agrave; l'acte, de la vision qui est une
+synth&egrave;se de mille perceptions &eacute;l&eacute;mentaires,
+M. Zola, avec tous les r&eacute;alistes, forme ses
+tableaux de l'&eacute;num&eacute;ration d'une infinit&eacute; de
+d&eacute;tails
+r&eacute;sum&eacute;s parfois en un aspect d'ensemble. Chaque
+spectacle est d&eacute;peint en ses parties constituantes,
+marqu&eacute;es chacune par l'adjectif color&eacute;
+qui correspond &agrave; sa perception; puis, en une
+phrase g&eacute;n&eacute;rale, le tout est repris avec des termes
+o&ugrave; domine celui des caract&egrave;res de forme
+ou de nuance, qui existe en le plus de parties.
+Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le <i>Ventre
+de Paris</i>, abonde en passages appliquant cette
+th&eacute;orie.</p>
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but, le vague remuement des Halles
+&agrave; l'aube est montr&eacute; par une s&eacute;rie de faits confus,
+de formes r&ocirc;dantes et accroupies autour d'entassements
+mous en un ind&eacute;cis brouhaha. Florent
+et Claude Lantier parcourant plus tard les
+abords de Saint-Eustache, allant des charret&eacute;es
+de choux gaufr&eacute;s aux caisses de fruits parfumants,
+puis Florent promenant seul sa faim &agrave;
+travers l'accumulation &eacute;norme des nourritures
+de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narr&eacute;
+des sensations que per&ccedil;oivent leurs yeux et
+leurs narines. L'&eacute;tal de la Sarriette, l&agrave; vitrine de
+la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau
+douce de Claire M&eacute;hudin, les gibiers et les
+volailles, sont d&eacute;crits en des paragraphes pleins
+de faits, que r&eacute;sume une phrase-th&egrave;me, de volupt&eacute;,
+d'obsc&eacute;nit&eacute;, de perfidie, de gr&acirc;ce, de
+fermentante chaleur. Que l'on compare ces descriptions
+&agrave; celles de la maison de la Goutte-d'Or
+et du boulevard ext&eacute;rieur, &agrave; midi, dans l'<i>Assommoir;</i>
+du retour du Bois dans l&agrave; <i>Cur&eacute;e</i>, et de
+ce rose cabinet de toilette o&ugrave; Mme Saccard laisse
+de sa mince nudit&eacute;, &agrave; mille autres tableaux
+encore prodiguement &eacute;pars dans l'oeuvre du
+peintre le plus complet de la vie moderne,&#8212;un
+m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute; sera reconnu, de s&eacute;parer en
+tout spectacle ses nombreux composants r&eacute;els,
+de les &eacute;num&eacute;rer en un d&eacute;tail merveilleusement
+visible, de les recombiner par une phrase compr&eacute;hensive
+de l'ensemble.</p>
+<p>Par un proc&eacute;d&eacute; identique exactement&#8212;s&eacute;rie
+d'actes condens&eacute;s en trois ou quatre qualificatifs
+fr&eacute;quemment rappel&eacute;s&#8212;M. Zola pose ses personnages.
+Leur aspect physique d&eacute;termin&eacute;, le romancier
+les place dans une sc&egrave;ne, soit journali&egrave;re,
+soit exceptionnelle, montre par une conduite
+concordante de quelle fa&ccedil;on particuli&egrave;re tel &ecirc;tre
+se caract&eacute;rise. Puis la dominante psychologique,
+habituellement analogue &agrave; la dominante physiologique,
+&eacute;tablie, il les r&eacute;sume en une phrase
+appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu
+ainsi pr&eacute;sent&eacute;. Coupeau, gouailleur, bon
+enfant les yeux gais et le nez camus, un peu niais
+en plusieurs occasions, se trouve montr&eacute; tel dans
+sa cour aupr&egrave;s de Gervaise, et r&eacute;sum&eacute; de
+m&ecirc;me
+par ces mots: &laquo;avec sa face de chien joyeux&raquo;;
+aux premiers chapitres du <i>Ventre de Paris</i> est
+d&eacute;crite la beaut&eacute; calme de Lisa, puis des actes
+de raisonnable placidit&eacute;, double trait que condense
+encore cette apposition r&eacute;p&eacute;t&eacute;e &laquo;avec sa
+face tranquille de vache sacr&eacute;e&raquo;: Saccard,
+br&ucirc;l&eacute; de toutes les fi&egrave;vres et de toutes les
+cupidit&eacute;s,
+est sans cesse suivi des adjectifs &laquo;gr&ecirc;le,
+rus&eacute;, noir&acirc;tre&raquo;, comme Ren&eacute;e, poss&egrave;de
+cette
+&laquo;beaut&eacute; turbulente&raquo; qui concentre la physionomie
+ardemment avide de joie, et les passions
+&agrave; subites sautes, de celle dont les faits d'&eacute;garement
+tiennent tout le volume. La force d'Eug&egrave;ne
+Rougon, la noble beaut&eacute; de Mme Grandjean, la
+s&eacute;duction d'Octave Mouret et la douce fermet&eacute;
+de Denise, sont ainsi empreints en une effigie,
+marqu&eacute;s par des faits et r&eacute;sum&eacute;s en une phrase.
+Ce dernier proc&eacute;d&eacute;, qui ressemble fort &agrave; celui
+des phrases-th&egrave;mes de Wagner, ayant le tort
+d'enserrer en formule constante un &ecirc;tre variable,
+est &eacute;limin&eacute; d'habitude de la figuration des
+personnages de second plan parmi lesquels se
+trouvent les &ecirc;tres les plus vifs que M. Zola ait
+produits. La Mme Lerat, de l'<i>Assommoir</i>, le sous-pr&eacute;fet
+de Poizat, le louche et gai boh&egrave;me Gilquin,
+Lantier p&acirc;le, lent et ravageur, le marquis de
+Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis
+et jet&eacute;s dans la vie commune, parlent et agissent
+avec des fa&ccedil;ons, des physionomies uniques.</p>
+<p>La m&ecirc;me mani&egrave;re r&eacute;aliste caract&eacute;rise chez
+M. Zola les ensembles o&ugrave; les personnes agissent
+dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
+<i>Fortune</i>, et le campement des insurg&eacute;s la nuit, dans
+Plassans, l'abb&eacute; Mouret et fr&egrave;re Archangias
+courant les Artaud, les luttes exasp&eacute;r&eacute;es
+de Florent contre les poissardes de la Halle
+command&eacute;es par la dynastie M&eacute;hudin, toutes
+ces sc&egrave;nes parfaitement localis&eacute;es se passent
+fait par fait. Rien de plus r&eacute;aliste que, dans
+<i>Son Excellence</i>, Eug&egrave;ne Rougon disgraci&eacute;,
+d&eacute;m&eacute;nageant
+de son cabinet au milieu des int&eacute;ress&eacute;es
+condol&eacute;ances de ses cr&eacute;atures, ni de plus visible
+que le d&eacute;braill&eacute; lascif de l'h&ocirc;tel o&ugrave;
+Clorinde
+Balbi pose nue la Diane. L'<i>Assommoir</i> est tout
+entier en magnifiques ensembles, de la bataille
+du lavoir &agrave; la noce, du large repas de la f&ecirc;te de
+Gervaise, &agrave; cette magistrale ribote o&ugrave; Lantier
+conduisant Coupeau au travail, l'&eacute;gare en une
+interminable suite de bibines, de la forge Goujet
+&agrave; la cellule capitonn&eacute;e de l'asile Saint-Anne.
+<i>Nana</i>, <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur des Dames</i>, la
+<i>Joie de vivre</i>, sont de m&ecirc;me bross&eacute;s en larges
+sc&egrave;nes, travers&eacute;es de gens visibles constitu&eacute;s
+eux-m&ecirc;mes de lin&eacute;aments, de notes biographiques,
+de menues perceptions de mouvements et
+de couleurs. Du haut en bas de son esth&eacute;tique,
+M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui
+compose ses caract&egrave;res d'actes, ses descriptions
+de d&eacute;tails, et &eacute;difie son oeuvre par ces atomes
+artistiques ind&eacute;finiment associ&eacute;s.</p>
+<p>Pour la partie la plus &eacute;tendue de son ensemble
+de romans, M. Zola emprunte ces &eacute;l&eacute;ments &agrave; la
+vie r&eacute;elle, et les reproduit tels que sa m&eacute;moire
+et ses sens et les ont per&ccedil;us et emmagasin&eacute;s. Les
+livres de M. Zola, comme ceux de tout grand r&eacute;aliste,
+poss&egrave;dent une v&eacute;rit&eacute; sup&eacute;rieure.
+Constamment
+construits par un minutieux d&eacute;taillement de
+faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises
+sur les lieux, et de spectacles r&eacute;ellement vus, ils
+tendent &agrave; donner de la vie une image ad&eacute;quate,
+aussi complexe, aussi vari&eacute;e, abondante en contrastes,
+sans que le choix, l'<i>id&eacute;al</i> personnel de
+l'auteur restreigne le rayon de son observation
+et r&eacute;sume la vie et les &acirc;mes en des extraits
+fragmentaires.
+C'est l&agrave; la v&eacute;ritable diff&eacute;rence entre
+un roman id&eacute;aliste et un roman r&eacute;aliste<a
+ name="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7"><sup>[7]</sup></a>.
+Les
+faits des r&eacute;cits de M. Barbey d'Aurevilly sont
+et peuvent &ecirc;tre chacun aussi vrais que ceux d'un
+roman de Balzac. La diff&eacute;rence est que l'un ne
+peint qu'une sorte de personnages, n'&eacute;prouve de
+sympathie artistique que pour un c&ocirc;t&eacute; de l'&acirc;me
+humaine, et un genre de catastrophes, tandis
+que l'autre de sa vaste et souple cervelle embrasse
+le monde en tous ses aspects, r&eacute;fl&eacute;chit,
+affectionne et reproduit toutes les &acirc;mes, respecte
+leur complexit&eacute; et donne d'une soci&eacute;t&eacute; &agrave;
+une &eacute;poque, une image qui lui &eacute;quivaut.</p>
+<p>En ce sens, que des personnes peu habitu&eacute;es
+&agrave; l'analyse trouveront subtil, les romans de
+M. Zola sont vrais. Ils arrivent &agrave; repr&eacute;senter
+l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants
+et ses passions, compl&egrave;tement, sans choix ou
+presque ainsi.</p>
+<p>La <i>Fortune des Rougon</i> contient &agrave; la fois une
+s&eacute;rie de faits sur la l&acirc;chet&eacute; stupide de quelques
+bourgeois, et une fra&icirc;che et sanglante idylle
+d'amour. La <i>Conqu&ecirc;te de Plassans</i> regorge de
+contrastes, du dur abb&eacute; Faujas &agrave; la molle femme
+qu'il domine; tout un village grouille dans <i>la
+Faute</i> entre deux eccl&eacute;siastiques oppos&eacute;s, une
+fille idiote et pub&egrave;re; et la charmante ensorceleuse
+du Paradou. Le <i>Ventre de Paris</i> regorge
+de physionomies et de caract&egrave;res. La Cadine,
+Lisa Quenu, Gavard, M. Lebigre surveillant les
+conspirateurs de son arri&egrave;re-boutique, les marchandes,
+de Claire M&eacute;hudin, en sa gr&acirc;ce sommeillante,
+&agrave; la bilieuse Mme Lecoeur, Pauline et Muche
+galopinant sous l'oeil ac&eacute;r&eacute; de Mlle Saget, constituent
+un magnifique et divers ensemble de cr&eacute;atures
+toutes humaines. <i>Son Excellence</i> et la <i>Cur&eacute;e</i>
+renseignent sur le Paris des d&eacute;molitions, contiennent
+des sc&egrave;nes et des gens d'une admirable vari&eacute;t&eacute;,
+des officieux du ministre aux convives de
+Saccard; &agrave; travers une promenade au Bois et
+une s&eacute;ance du Corps L&eacute;gislatif, le bapt&ecirc;me d'un
+prince, un bal de filles, une f&ecirc;te de bienfaisance,
+un Compi&egrave;gne, circule une foule de personnes
+en chair, marqu&eacute;es, caract&eacute;ristiques et agissantes,
+Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner,
+du Poizat, qui entourent ce colosse et ce gnome
+Eug&egrave;ne Rougon et Aristide Saccard. L'<i>Assommoir</i>
+et <i>Nana</i> pr&eacute;sentent en des pages connues
+tout le monde des ouvriers, tout le monde des
+filles et des petits th&eacute;&acirc;tres. <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur
+des Dames</i>, <i>Germinal</i> d&eacute;bitent chacun une
+&eacute;norme tranche de la soci&eacute;t&eacute;, dont une <i>Page
+d'Amour</i> et la <i>Joie de vivre</i> d&eacute;taillent un point.</p>
+<p>Que l'on observe, en outre, que les personnages
+principaux de ces groupes, dont l'ensemble
+reproduit une nation en raccourci, sont
+&eacute;tudi&eacute;s souvent en tous leurs contrastes individuels.
+Dans Eug&egrave;ne Rougon, M. Zola marque le
+luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan,
+le louche coquin autant que le ministre.
+Dans la <i>Joie</i>, Pauline est d&eacute;taill&eacute;e des secrets
+de sa chair aux plis honteux de son &acirc;me. Clorinde
+Balbi a une nature courtisane, myst&eacute;rieuse,
+sup&eacute;rieure et baroque. Nana est naturelle, tendre,
+grossi&egrave;re, &eacute;cervel&eacute;e, stupide. Coupeau et
+Gervaise passent par d'admirables gradations
+d'une bonne sant&eacute; morale &agrave; l'extr&ecirc;me abaissement.
+Que l'on joigne &agrave; l'image de tous ces &ecirc;tres
+celle des lieux o&ugrave; ils vivent, des chambres, des
+salons, des cabinets de travail, des salles de
+spectacle, des &eacute;choppes, des magasins, des galetas,
+des bouges, des ateliers; celle des rues
+qui relient ces demeures, de l'avenue de l'Op&eacute;ra
+aux boulevards ext&eacute;rieurs, des ponts de la Seine
+aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux
+routes du Coron; celle enfin des paysages qui
+enclosent ces villes, les s&egrave;ches ar&ecirc;tes de la Provence,
+les plaines bl&ecirc;mes du Nord, les efflorescences
+du Paradou, les d&eacute;ferlements des mar&eacute;es
+normandes, l'on aura dans une dizaine de volumes
+un large ensemble de faits humains et physiques
+reproduisant en abr&eacute;g&eacute; presque toute la complexit&eacute;
+d'un pays en un temps.</p>
+<p>Quelques restrictions limitent, en effet, cette
+universalit&eacute;. Les personnages de M. Zola, s'ils
+comptent un nombre consid&eacute;rable d'&ecirc;tres bas,
+infimes, incomplets, malades ou rudimentaires,
+ne comprennent aucune des &acirc;mes sup&eacute;rieures
+et choisies, complexes, d&eacute;licates et rares, que
+montrent les hauts romanciers. Ni les grands
+hommes et les nobles femmes de Balzac n'apparaissent
+dans <i>les Rougon-Macquart</i>, ni les fervents
+ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes
+de Goncourt. M. Zola a constamment propos&eacute; &agrave;
+son analyse des caract&egrave;res simples et sains, ou
+d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;s par une maladie concr&egrave;te. La
+facilit&eacute;
+choisie de cette t&acirc;che permet qu'on l'accuse
+de manquer de psychologie, d&eacute;faut dont la pr&eacute;sence
+est confirm&eacute;e par la fixit&eacute; de ses caract&egrave;res.</p>
+<p>En tous ses livres, sauf l'<i>Assommoir</i>, les personnages
+restent les m&ecirc;mes du commencement
+&agrave; la fin, sans que leur vie, dont l'instabilit&eacute; normale
+est scientifiquement admise<a name="FNanchor_8_8"></a><a
+ href="#Footnote_8_8"><sup>[8]</sup></a>, varie d'un
+lin&eacute;ament. Bien plus, dans quelques-uns des
+livres r&eacute;cents de M. Zola, notamment dans <i>Nana</i>,
+le <i>Bonheur</i>, <i>Germinal</i>, le romancier, tout en conservant
+une vue tr&egrave;s nette des lieux o&ugrave; se passe
+son action, et d'excellentes aptitudes descriptives, a si bien
+simplifi&eacute; le m&eacute;canisme de ses
+personnages, leur pr&ecirc;te des conversations si banales
+et des caract&egrave;res si g&eacute;n&eacute;raux, qu'ils perdent
+toute individualit&eacute; nette. Au milieu de d&eacute;cors
+magnifiquement visibles, circulent des
+ombres d'autant plus t&eacute;nues. Enfin, M. Zola,
+comme tous les &eacute;crivains peu aptes &agrave; imaginer
+le m&eacute;canisme int&eacute;rieur de la machine humaine,
+et comme aucun des romanciers psychologues,
+montre les actes de ses personnages de pr&eacute;f&eacute;rence
+&agrave; leurs raisonnements, les effets plut&ocirc;t que
+les causes. De sorte que, le lecteur voyant ces
+cr&eacute;atures, de visage et de caract&egrave;re nettement
+d&eacute;fini, r&eacute;agir aux &eacute;v&eacute;nements sans
+h&eacute;sitation,
+sans d&eacute;bat, sans trouble, d'une fa&ccedil;on constamment
+cons&eacute;quente, identique et directe, se sent
+parfois en pr&eacute;sence d'&ecirc;tres trop simples pour
+des hommes.</p>
+<p>De m&ecirc;me, mais dans une plus faible mesure,
+les descriptions de M. Zola ne sont pas mat&eacute;riellement
+exactes. Tout artiste choisit entre les
+diverses sensations d'un ensemble celles que ses
+nerfs lui permettent de sentir le plus vivement.
+Pour M. Zola, cette s&eacute;lection porte &eacute;videmment
+sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont
+d&eacute;crites autant en termes ol&eacute;fiants qu'en termes
+color&eacute;s. Le parterre du Paradou est aussi plein
+de parfums que de corolles; et de la femme
+M. Zola conna&icirc;t les senteurs comme les incarnats.
+Toute page atteste de m&ecirc;me le colorisme du romancier.
+De l'&eacute;tal d'une poissonnerie il retient
+le cinabre, le bronze, le carmin et l'argent plut&ocirc;t
+que le fusel&eacute; des formes. Le jardin d'Albine
+est d&eacute;peint en larges touches roses et bleues et
+vertes. Du cort&egrave;ge baptismal du prince imp&eacute;rial,
+M. Zola per&ccedil;oit le blanc des dentelles, le vert
+des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'&eacute;clat
+des aciers et le braisillement des glaces. En confirmation
+de ces faits, M. Zola, critique d'art,
+d&eacute;fendit les coloristes extr&ecirc;mes, notamment
+Manet.</p>
+<p>Ces r&eacute;serves diminuent d&eacute;j&agrave; dans une faible
+mesure l'aptitude de M. Zola &agrave; reproduire exactement
+toute l'humanit&eacute; actuelle, et marquent
+des bornes &agrave; l'envergure de ce romancier, qui
+demeure cependant tr&egrave;s grande. Il est une autre
+cause d'un ordre tout diff&eacute;rent qui emp&ecirc;che
+encore M. Zola de voir et de rendre enti&egrave;rement
+toute la nature: son individualit&eacute; qui, dans l'ensemble
+totale des faits psychologiques et mat&eacute;riels, l'a port&eacute;
+&agrave; en pr&eacute;f&eacute;rer une s&eacute;rie dou&eacute;e
+d'un caract&egrave;re commun, &agrave; modifier certains rapports,
+&agrave; d&eacute;naturer certains aspects, &agrave; donner de
+tout ce qu'il d&eacute;crit une image notablement alt&eacute;r&eacute;e
+dans le sens de ses sympathies, c'est-&agrave;-dire de
+sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola n'&eacute;chappent
+pas &agrave; la formule que lui-m&ecirc;me a donn&eacute;e
+justement de toute oeuvre d'art: &laquo;La nature
+vue &agrave; travers un temp&eacute;rament.&raquo;</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">[7]</a>
+<div class="note">
+<p> Le critique anglais Vernon Lee a &eacute;mis une th&eacute;orie
+analogue
+dans son <i>Euphorion</i>.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">[8]</a>
+<div class="note">
+<p> Ribot, <i>Maladies de la personnalit&eacute;</i>, 1885.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+<p>Tous les caract&egrave;res que pr&eacute;sente l'humanit&eacute;
+ne semblent pas &agrave; M. Zola &eacute;galement dignes
+d'affection et d'indiff&eacute;rence. Il en pr&eacute;f&egrave;re
+certains,
+les montre avec faveur, et les exalte au-del&agrave; du
+vrai. La sant&eacute; physique ou morale ou double
+lui para&icirc;t adorable. Les quelques personnages
+lou&eacute;s dans ses romans sont bien constitu&eacute;s dans
+leur corps et leur esprit, ont des membres sans
+tare et une raison sans f&ecirc;lure, sont logiques,
+forts et humains. Le plein d&eacute;veloppement corporel
+m&ecirc;me, si l'activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale est
+atrophi&eacute;e
+par les fonctions v&eacute;g&eacute;tatives et animales, est
+consid&eacute;r&eacute; par M. Zola comme magnifique.
+D&eacute;sir&eacute;e,
+la belle idiote de <i>la Faute</i>, accroupie dans la
+chaleur de son poulailler et fr&eacute;missante du rut
+de ses b&ecirc;tes, est d&eacute;crite avec dilection, comme
+l'est aussi ce couple bestial et r&eacute;joui de Marjolin
+et de Cadine, qui prom&egrave;ne &agrave; travers les Halles
+son impudicit&eacute;. M&ecirc;me quand cet &eacute;quilibre
+physiologique
+s'allie &agrave; une &acirc;me m&eacute;chante et faible,
+M. Zola ne d&eacute;pouille point toute sympathie. Le
+teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont
+admir&eacute;s dans le <i>Ventre de Paris</i>, comme l'insolent
+bien-&ecirc;tre de Louise M&eacute;hudin et de sa
+m&egrave;re. Dans <i>Une Page</i>, la noble stature et le port
+junonien de Mme Grandjean son complaisamment
+drap&eacute;s, les sottises de Pauline Letellier s'excusent
+par le libre jeu de son corps de jeune fille saine
+sous ses jupes l&acirc;ches.</p>
+<p>Mais l'harmonie d'une &acirc;me noble, avec un
+corps bien portant, est pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e par le romancier.
+Sylv&egrave;re et Miette, l'attachement de ces deux
+enfants nets, chastes et tendres, sont racont&eacute;s
+avec amour. L'honn&ecirc;te et drue figure de
+Mme Fran&ccedil;ois ressort sur toutes les turpitudes du
+<i>Ventre de Paris</i>. Gervaise raisonnable et fra&icirc;che,
+au d&eacute;but de <i>l'Assommoir</i>, est aimable; Mme H&eacute;douin
+illumine de sa beaut&eacute; de femme de t&ecirc;te
+l'ignoble bourgeoisie de <i>Pot-Bouille</i>; Denise
+pousse &agrave; bout la raison vertueuse; et l'h&eacute;ro&iuml;ne
+de la <i>Joie de vivre</i> est de m&ecirc;me une fille sens&eacute;e,
+forte et savante.</p>
+<p>Que cet amour de l'&eacute;quilibre physique et
+moral n'est qu'une part d'un amour plus g&eacute;n&eacute;ral,
+celui de la vie, un indice le montre.
+Partout o&ugrave; la niaise pudeur des modernes
+s'attache &agrave; cacher les op&eacute;rations procr&eacute;atrices,
+M. Zola, d'une touche de chirurgien, &eacute;carte les
+voiles et d&eacute;signe le myst&egrave;re. Tout le second
+livre de <i>la Faute</i> c&eacute;l&egrave;bre la beaut&eacute; de
+l'accouplement.
+Les larges flux de sang des filles bien
+pub&egrave;res ne sont point dissimul&eacute;s. Rien de plus
+noble que les pages o&ugrave; est montr&eacute; l'enfantement
+de la femme. Celui de Gervaise tombant en
+travail sur le carreau, puis couch&eacute;e toute p&acirc;le
+dans son lit, tandis que Coupeau s'empresse
+bonnement dans la chambre; l'accouchement
+douloureux et mis&eacute;rable d'Ad&egrave;le dans sa mansarde,
+aboutissent &agrave; ces pages magistrales de
+la <i>Joie</i> o&ugrave; Pauline, sainement instruite des
+myst&egrave;res sexuels, assiste et coop&egrave;re &agrave; la
+d&eacute;livrance
+de Louise. Il semble qu'en toutes ces
+occasions, M. Zola touche aux spectacles pr&eacute;tendus
+honteux, en vertu de droits sup&eacute;rieurs,
+comme accomplissant une mission de grand r&eacute;v&eacute;lateur
+de la vie, charg&eacute; d'en d&eacute;couvrir les
+sources charnelles.</p>
+<p>Et cette vie dont il aime les bas commencements,
+il l'adore en ses deux grandes manifestations
+masculine et f&eacute;minine, la sensualit&eacute;
+de la femme et la force de l'homme. Tous les
+h&eacute;ros qu'il exalte sont des hommes forts, se d&eacute;pensant
+en action, accomplissant une grande
+oeuvre ou couronnant une grande ruine. Depuis
+le p&egrave;re Rougon qui, par un sourd travail de
+mine, &eacute;difie la fortune des siens, jusqu'&agrave; l'abb&eacute;
+Faujas conqu&eacute;rant Plassans, d'Aristide Saccard,
+qui d&eacute;molit une ville, et accumule des millions,
+&agrave; Octave Mouret qui, par l'adult&egrave;re, par le mariage,
+par l'incessante exploitation de la femme,
+&eacute;crase Paris de ses magasins, tous les grands
+hommes du romancier sont robustes, puissants,
+actifs sans compter, acharn&eacute;s en besogne,
+s'acquittant dans le monde de leur t&acirc;che de force
+vive, r&eacute;sum&eacute;s en ce colossal Eug&egrave;ne Rougon
+qui, solide et dur des &eacute;paules &agrave; l'&acirc;me, a la
+sourde tension d'une machine sous vapeur.</p>
+<p>Et si les hommes d&eacute;gagent ainsi leur force
+musculaire et volitionelle, les femmes exhalent,
+au profit de l'esp&egrave;ce, la s&eacute;duction de leur
+sensualit&eacute;.
+Que ce soit le simple et presque symbolique
+attrait d'une enfant ignorante pour un
+enfant oublieux, ou la salacit&eacute; diffuse d'une
+troupe de jeunes poissardes entourant de leurs
+gorges rebondies un souffreteux jeune homme,
+l'impudique nudit&eacute; d'une courtisane italienne
+achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres
+ou la prostitution d'une harscheuse, femelle &agrave;
+tous les m&acirc;les, la femme, chez Zola, toujours
+tend &agrave; l'homme le pi&egrave;ge de son sexe. Enivrant
+et dissolvant toute une soci&eacute;t&eacute; comme dans la
+<i>Cur&eacute;e</i>, victime passive dans les milieux ouvriers
+des grosses luxures et des coups, d&eacute;faillante et
+amoureuse dans <i>Une page</i>, s&eacute;duisant dans <i>Pot-Bouille</i>
+un cacochyme d&eacute;labr&eacute; en un mariage
+aussit&ocirc;t souill&eacute;, domptant &agrave; force de refus, dans
+le <i>Bonheur des dames</i>, un obstin&eacute; viveur, toutes,
+d&eacute;peintes en leur fonction ut&eacute;rine, se r&eacute;sument
+en cette <i>Nana</i>, folle et affolante de son corps,
+qui subjugue par la douceur de son embrassement
+toute une cavalerie, des ouvriers aux
+princes, des enfants aux polissons s&eacute;niles.</p>
+<p>C'est en vertu de ces deux pr&eacute;dilections, sous
+un souffle de volupt&eacute; ou un afflux de force, que
+M. Zola d&eacute;nature le r&eacute;el et le grossit. La
+v&eacute;g&eacute;tation
+&eacute;panouie et luxuriante du Paradou est
+suscit&eacute;e par les amours qui s'y consomment,
+comme l'inceste de Ren&eacute;e embrase et assombrit
+la serre de son palais, transforme en une orgie
+babylonienne le bal o&ugrave; sa gr&ecirc;le silhouette
+transpara&icirc;t
+d&eacute;v&ecirc;tue. L'h&ocirc;tel de Nana sertit dans sa
+splendeur le corps radieux de cette invincible
+fille, comme sont grossies pour la rehausser les
+turbulences du Grand-Prix o&ugrave; elle triomphe, et
+exag&eacute;r&eacute;es pour montrer son empire les ruines
+qu'elle accumule. Par contre, la s&eacute;duction du
+magasin dans le <i>Bonheur</i>, le fouillis de ses soies,
+l'app&eacute;tence de ses chalandes et la rouerie de
+ses vendeurs sont amplifi&eacute;s pour venger de cette
+domination, la force de l'homme, port&eacute;e &agrave; l'&eacute;norme
+dans les sp&eacute;culations de Saccard et les
+actes de Rougon, repr&eacute;sent&eacute;e invincible dans la
+chastet&eacute; farouche de l'abb&eacute; Faujas et de fr&egrave;re
+Archangias.</p>
+<p>Tous les ensembles dans lesquels les caract&egrave;res
+de force humaine, de luxure, de puissance,
+d'exub&eacute;rance, peuvent &ecirc;tre reconnus par association,
+sont exalt&eacute;s par M. Zola.</p>
+<p>Dans l'<i>Assommoir</i>, la bataille des deux lavandi&egrave;res
+est hom&eacute;rique, et le repas pour la f&ecirc;te
+de Gervaise pantagru&eacute;lique. L'alambic du p&egrave;re
+Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il
+avait conscience du poison qu'il &eacute;labore. Les
+Halles de Paris sont assur&eacute;ment plus grandes
+dans le roman que dans l'atmosph&egrave;re. Un puits
+de mine o&ugrave; descendent des cages ressemble &agrave; un
+Moloch d&eacute;vorateur d'hommes. La mer montante
+livre aux falaises de Bonneville de formidables
+assauts. Dans toute la s&eacute;rie de ses romans,
+M. Zola ne mentionne aucune &eacute;nergie mat&eacute;rielle
+ou humaine sans l'exag&eacute;rer d&eacute;mesur&eacute;ment.</p>
+<p>Le romancier se borne d'habitude pour ce
+grossissement &agrave; d&eacute;crire en d&eacute;tail l'ensemble
+exag&eacute;r&eacute;, comme si ses sens le lui avaient
+pr&eacute;sent&eacute;
+tel. Mais parfois son penchant &agrave; l'&eacute;norme
+et au complet l'entra&icirc;nent &agrave; user de
+proc&eacute;d&eacute;s
+que leur contradiction avec ses doctrines rend
+int&eacute;ressants. Pour montrer plus intense un acte
+ou un personnage, il le place de force dans un
+milieu similaire; pour amplifier un individu ou
+un sujet, il use de deux artifices romantiques:
+l'antith&egrave;se, le symbolisme.</p>
+<p>Dans la <i>Faute de l'Abb&eacute; Mouret</i>, le Paradou
+fournit in&eacute;puisablement de d&eacute;cors assortis
+l'amour qui s'y passe. L'abb&eacute; rena&icirc;t avec le printemps;
+c'est sous une pluie de roses p&eacute;tales,
+qu'Albine d&eacute;voile ses chairs ros&eacute;es; le fauve
+h&eacute;rissement
+des plantes grasses exacerbe les d&eacute;sirs
+du couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu,
+lascif et mystique, pour se m&ecirc;ler; et
+c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire.
+Claire M&eacute;hudin, montrant ses viviers, en est
+dou&eacute;e d'aspects fluviatiles; la Sarriette est savoureuse
+comme les fruits qui s'&eacute;talent autour d'elle,
+et seulement dans l'atmosph&egrave;re empest&eacute;e d'une
+fromagerie, Mlle Saget et Mme Lecoeur peuvent
+&eacute;changer d'&acirc;cres m&eacute;disances. La serre o&ugrave; se
+r&eacute;p&egrave;te l'inceste de Maxime et de Ren&eacute;e est
+embras&eacute;e,
+lascive et d&eacute;lictueuse. Coupeau revenant
+pour la premi&egrave;re fois avin&eacute; chez Gervaise
+d&eacute;braill&eacute;e,
+passe par la puanteur du linge que l'on
+recompte. Dans <i>Une Page</i>, le ciel au-dessus de
+Paris refl&egrave;te patiemment l'humeur de l'h&eacute;ro&iuml;ne,
+entre toutes les habitantes &eacute;lues. Nana d&eacute;v&ecirc;tue
+dans un boudoir, les bonnes de <i>Pot-Bouille</i>,
+affen&ecirc;tr&eacute;e sur leur arri&egrave;re-cour f&eacute;tide,
+accomplissent
+dans un lieu convenable des actes appropri&eacute;s.
+Ces sc&egrave;nes, ces personnages et d'autres
+sont situ&eacute;s dans le milieu qui peut les rendre
+plus significatifs, plus librement d&eacute;velopp&eacute;s. Que
+ce proc&eacute;d&eacute; revient &agrave; d&eacute;ranger l'ordre vrai
+des
+faits pour instituer d'artificielles co&iuml;ncidences,
+il est inutile de le montrer.</p>
+<p>Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue,
+M. Zola s'accoutume &agrave; rendre plus marqu&eacute;
+un acte ou un type en l'accolant &agrave; son contraste.
+Dans <i>la Faute</i>, les deux pr&ecirc;tres sont antith&eacute;tiques
+comme les deux parties du livre, dont
+l'une pose la haine de la nature et l'autre sa voluptueuse
+revanche. Dans <i>Son Excellence</i>, &agrave; la
+force m&acirc;le de Rougon, la souple beaut&eacute; de Clorinde
+Balbi fait contre-poids. Ren&eacute;e se d&eacute;sesp&egrave;re
+du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les
+amours de Rosalie et de son soldat sont le pendant
+grotesque de ceux d'H&eacute;l&egrave;ne et du Dr Deberle.
+Le <i>Bonheur des Dames</i> met en opposition Octave
+Mouret, l'action, et Valagnose, pessimiste
+inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
+Florent raconte ses faims de Cayenne. &Agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de Pauline, qui repr&eacute;sente la moiti&eacute; saine de la
+femme, est plac&eacute;e Louise qui en montre le c&ocirc;t&eacute;
+d&eacute;licatement maladif. La Maheude, chez les Gr&eacute;goire,
+met en contraste le travail et le capital,
+l'aisance bourgeoise et la mis&egrave;re des ouvriers.</p>
+<p>Ces antith&egrave;ses n&eacute;cessitent d&eacute;j&agrave; le
+grossissement
+des personnages oppos&eacute;s. Suivant ce penchant,
+M. Zola en vient &agrave; assigner &agrave; ses principales
+figures les caract&egrave;res de toute une classe.
+L'abb&eacute; Faujas est le pr&ecirc;tre, et Nana la fille. Le
+<i>Ventre de Paris</i> met aux prises les affam&eacute;s et
+les repus, <i>Son Excellence</i>, la force et la luxure.
+Sans cesse, par une pouss&eacute;e instinctive qui
+fait sauter le lien de ses doctrines et contredit les
+dehors de son art, le grand po&egrave;te qu'est M. Zola
+tend au d&eacute;mesur&eacute;, au typique, &agrave; l'incarnation,
+personnifie, en des &ecirc;tres devenus tout &agrave; coup
+surhumains, les plus simples et les plus abstraites
+manifestations de la force vitale. Et sans
+cesse aussi, ayant assimil&eacute; les &acirc;mes aux
+&eacute;l&eacute;ments,
+le romancier pr&ecirc;te, en retour, aux forces
+naturelles, de sourdes et inarticul&eacute;es passions;
+parle de l'ent&ecirc;tement des vagues et du rut de la
+terre; fait souffrir une machine des coups qui la
+mutilent; assigne &agrave; une maison l'humeur rogue
+de ses locataires. En cette &eacute;quitable transposition,
+qui rend &eacute;gal un individu &agrave; une &eacute;nergie et
+un ensemble mat&eacute;riel &agrave; un individu, appara&icirc;t
+l'instinct fondamental de M. Zola, pour qui tout
+&ecirc;tre se r&eacute;duit en force, et pour qui toute force
+est similaire.</p>
+<p>Ayant ainsi d&eacute;laiss&eacute; le r&eacute;el pour
+l'id&eacute;al,
+M. Zola devint n&eacute;cessairement pessimiste et misanthrope.
+Comparant les fortes et compl&egrave;tes
+cr&eacute;ations de son esprit aux &ecirc;tres que ses sens
+lui montrent, apercevant le moment vital qu'il
+adore, la sant&eacute;, la raison, la vertu, &eacute;parses,
+restreintes
+et m&ecirc;l&eacute;es en d'imparfaites manifestations,
+M. Zola est rempli d'un d&eacute;go&ucirc;t pitoyable
+ou ironique pour l'humanit&eacute;. Il s'attache &agrave;
+pr&eacute;senter
+de cruels contrastes o&ugrave; les personnages
+dignes de bonheur sombrent dans un incident
+grotesque. Florent, arr&ecirc;t&eacute; et envoy&eacute; &agrave;
+Cayenne
+pour s'&ecirc;tre &eacute;pouvant&eacute; sur le cadavre
+d'une fille tu&eacute;e par la troupe, passe, &agrave; son
+d&eacute;part,
+pr&egrave;s d'un carrosse de femmes dont les rires
+l'accompagnent. Le peloton de gendarmes venu
+pour r&eacute;primer la gr&egrave;ve des mineurs prot&egrave;ge les
+cro&ucirc;tes de vol-au-vent destin&eacute;es au d&icirc;ner du
+directeur.
+Le romancier prend plaisir &agrave; ne point
+faire reconna&icirc;tre la bont&eacute; de ses personnages
+sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes
+m&eacute;disances; Pauline, grug&eacute;e, est ha&iuml;e de
+Mme Chanteau. De lugubres incidents, propres &agrave;
+faire douter de la justice sociale, la torture de
+Lalie par son p&egrave;re, l'arrestation de Martineau
+mourant, sont racont&eacute;s avec complaisance.
+Parmi les filles qui passent par l'&eacute;glise de l'abb&eacute;
+Mouret, pas une n'est d&eacute;cente; des p&ecirc;cheurs de
+Bonneville, pas un honn&ecirc;te; des bourgeois de
+<i>Pot-Bouille</i>, pas un estimable. Il accumule les catastrophes,
+les insucc&egrave;s, les d&eacute;faillances et les
+tares. Dans le <i>Ventre de Paris</i>, les gredins
+triomphent des bons. La <i>Fortune des Rougon</i>,
+la <i>Faute, Une page, Germinal</i>, sont souill&eacute;s du
+sang des justes. Si la <i>Cur&eacute;e, Son Excellence</i>,
+l'<i>Assommoir</i> et <i>Nana</i> ne se terminent pas par un
+deuil digne d'&ecirc;tre plaint, c'est que leurs personnages
+sont tous d&eacute;testables. Et si les plaintes sur
+l'inutilit&eacute;, la tristesse et l'odieux de la vie humaine
+ne sont point constantes dans les livres
+de M. Zola, c'est que le romancier, id&eacute;aliste &agrave;
+demi, persiste &agrave; l'adorer, m&ecirc;me en ses manifestations
+imparfaites, mais actuelles et existantes.</p>
+<p>Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme,
+terme de notre analyse, &agrave; la vue magnifi&eacute;e
+des hommes et des choses dont il d&eacute;coule;
+de celle-ci &agrave; l'amour de la vie, de la force, de
+la sensualit&eacute;, de la raison et de la sant&eacute;, ses
+causes; que l'on se rappelle le r&eacute;alisme de
+proc&eacute;d&eacute;s
+et de vision que ces id&eacute;aux r&eacute;sument, l'on
+aura, je pense, les gros lin&eacute;aments de l'oeuvre
+de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
+morale commencent &agrave; affleurer.</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+<p>Le cas psychologique de M. Zola est singulier.
+Nous poss&eacute;dons en lui un artiste composite chez
+lequel se m&ecirc;lent en un rare assemblage, les
+dons du r&eacute;aliste et certains de ceux de l'id&eacute;aliste,
+sans se nuire, sans que les uns annulent,
+refoulent ou subordonnent les autres. La coop&eacute;ration
+des facult&eacute;s exactes et de celles qui
+portent le romancier &agrave; alt&eacute;rer la r&eacute;alit&eacute;
+est
+facile et fructueuse en des oeuvres homog&egrave;nes
+dans lesquelles l'analyse seule distingue des disparates.
+Cette association intime de tendances
+diverses porte &agrave; leur attribuer une cause commune,
+et peut-&ecirc;tre une seule hypoth&egrave;se sur le
+m&eacute;canisme intellectuel de M. Zola, suffira &agrave;
+rendre compte des proc&eacute;d&eacute;s et des &eacute;motions
+apparemment contraires que nous avons s&eacute;par&eacute;es
+dans son oeuvre.</p>
+<p>On peut imaginer un esprit enregistreur, &eacute;minemment
+apte &agrave; percevoir par les sens, &agrave; retenir
+et &agrave; se figurer les mille manifestations de la vie
+d&eacute;crivant les objets, les physionomies et les
+caract&egrave;res de la fa&ccedil;on dont ils apparaissent par
+le d&eacute;taillement de leurs parties et l'&eacute;num&eacute;ration
+de leurs actes; parvenant, gr&acirc;ce &agrave; une accumulation
+de notes internes, &agrave; avoir d'une nation &agrave; une
+certaine &eacute;poque une connaissance aussi compl&egrave;te
+que celle dont nous avons marqu&eacute; les
+limites. Cet esprit, anim&eacute; comme presque toutes
+les &acirc;mes humaines, de l'amour des conditions
+utiles &agrave; son esp&egrave;ce, arriverait naturellement
+&agrave; les abstraire de ses exp&eacute;riences, &agrave;
+&eacute;prouver
+ainsi pour la sant&eacute;, la raison, la sensualit&eacute;, la
+force, un attachement admiratif, &agrave; ressentir une
+sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera
+de parler d'un paysage luxuriant et estival,
+d'une foule fluctuant, de l'obstination volontaire
+de ses h&eacute;ros, de la volupt&eacute; conqu&eacute;rante de
+ses femmes, de n'importe quel grand r&eacute;ceptacle
+de force d&eacute;l&eacute;t&egrave;re ou non, mais agissante et
+dynamique.
+Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu
+&agrave; ces sympathies, comparant leur objet&#8212;de
+pures id&eacute;es&#8212;aux mis&eacute;rables &eacute;l&eacute;ments dont
+il est extrait&#8212;la r&eacute;alit&eacute;&#8212;se prenne de tristesse
+et de m&eacute;pris pour l'imperfection et l'hostilit&eacute;
+des choses, se sente irrit&eacute; contre les vices
+mesquins et les vertus compromises des cr&eacute;atures
+vivantes, parvienne au pessimisme col&egrave;re qui
+caract&eacute;rise toute l'oeuvre de M. Zola.</p>
+<p>Cette hypoth&egrave;se est s&eacute;duisante mais vraisemblable
+en partie seulement. M. Zola ne poss&egrave;de
+aucune des qualit&eacute;s secondaires qui permettraient
+de lui attribuer de grandes aptitudes
+&agrave; la g&eacute;n&eacute;ralisation. Cesser tout &agrave; coup de
+penser
+les choses r&eacute;elles, en d&eacute;tacher un caract&egrave;re
+extr&ecirc;mement compr&eacute;hensible et ne plus
+concevoir les individus qu'en tant qu'ils participent
+de cet attribut m&eacute;taphysique est le fait
+soit d'une intelligence sp&eacute;culative et savante,
+soit parfois d'un styliste &eacute;m&eacute;rite, d'un homme
+au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment
+la synth&egrave;se que les mots ont faits de nos
+id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales. Or M. Zola n'est ni un
+&eacute;crivain
+extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme
+habitu&eacute; &agrave; manier les pens&eacute;es abstraites comme
+le montre sa psychologie rudimentaire et les
+quelques articles o&ugrave; il a tent&eacute; d'appliquer &agrave; la
+litt&eacute;rature les proc&eacute;d&eacute;s de la science.</p>
+<p>C'est en lui-m&ecirc;me et non au dehors que M. Zola
+&agrave; trouv&eacute; le type de son id&eacute;al. Dou&eacute; d'un
+temp&eacute;rament
+combatif que marquent ses pol&eacute;miques,
+ayant opini&acirc;trement lutt&eacute; contre la mis&egrave;re,
+contre l'insucc&egrave;s, contre le m&eacute;pris et l'inintelligence
+publics, poss&eacute;dant la t&ecirc;te massive et les
+&eacute;paules carr&eacute;es des ent&ecirc;t&eacute;s, sa
+volont&eacute; tenace,
+son amour-propre lui ont donn&eacute; l'instinct et
+l'adoration de la force. Born&eacute; par d'autres dons
+&agrave; la carri&egrave;re litt&eacute;raire, retir&eacute; des
+batailles dans
+son ermitage de M&eacute;dan, la sourde tension de ses
+centres moteurs s'est d&eacute;pens&eacute;e &agrave; douer
+d'&eacute;nergie
+consciente des &ecirc;tres et des &eacute;l&eacute;ments que
+son intelligence lui montrait faibles et sourds
+comme ils sont. Choisissant parmi ses semblables
+et dans les grands ph&eacute;nom&egrave;nes naturels ceux
+qui manifestent quelque emportement, les p&eacute;trissant
+de ses propres mains, servant indistinctement
+aux hommes et aux choses les imp&eacute;rieuses
+effluves qui sourdaient en lui, il rend
+colossales les &acirc;mes et les forces. D'un ministre
+m&eacute;diocre, d'un calicot entreprenant il &eacute;labore
+les types du despote et de l'exploiteur; ses foules
+roulent comme des fleuves; ses mers d&eacute;ferlent
+en cataractes; ses champs suent la s&egrave;ve, ses
+&eacute;difices s'&eacute;tagent d&eacute;mesur&eacute;ment; une mine,
+un
+assommoir, un magasin sont de formidables
+centres de forces d&eacute;l&eacute;t&egrave;res, bienfaisants, actifs.
+Et la femme, force elle aussi, doublement
+magnifi&eacute;e en sa puissance par le volontaire, en
+son charme par le m&acirc;le, devient la rayonnante
+et redoutable cr&eacute;ature capable d'enivrer le
+monde.</p>
+<p>Cet absolu amour pour les forts qui seul e&ucirc;t
+conduit M. Zola &agrave; cr&eacute;er de gigantesques abstractions,
+contr&ocirc;l&eacute; et contrari&eacute; par son exacte
+vision de r&eacute;aliste, se retourne en un absolu
+m&eacute;pris pour les malades, les vicieux, les m&eacute;diocres,
+les &ecirc;tres mixtes et faibles, c'est-&agrave;-dire,
+pour toutes choses et pour tous les hommes
+r&eacute;els. Ces spectacles quotidiens et cette humanit&eacute;
+courante, incapables d'aucun d&eacute;veloppement
+extr&ecirc;me, ne contenant de l'&eacute;nergie universelle
+qu'une imperceptible dose, mesquins, transitoires
+et n&eacute;gligeables, pr&eacute;sents cependant et s'imposant
+sans cesse &agrave; l'attention de son intelligence
+r&eacute;aliste, l'exasp&egrave;rent, l'affligent, le
+d&eacute;go&ucirc;tent et
+l'attirent. M. Zola est la victime de ses sens.
+Son pessimisme vient de la contradiction incessante
+entre la r&eacute;alit&eacute; qu'il ne peut ne pas voir
+et l'id&eacute;al dynamique que sa nature de lutteur le
+force &agrave; cr&eacute;er et &agrave; aimer. En ces deux termes
+dont nous venons de marquer la coop&eacute;ration et
+l'antagonisme&#8212;r&eacute;alisme intellectuel, id&eacute;alisme
+volitionnel&#8212;son organisation c&eacute;r&eacute;brale peut
+&ecirc;tre r&eacute;sum&eacute;e.</p>
+<p>Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt,
+des romanciers russes, par-dessus tout de Balzac,
+le double temp&eacute;rament de M. Zola montre qu'il
+n'existe pas plus d'&eacute;crivains purement r&eacute;alistes
+qu'il n'y a d'absolus id&eacute;alistes.<br>
+<br>
+</p>
+<hr style="width: 45%;">
+<br>
+<h3>L'OEUVRE<a name="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9"><sup>[9]</sup></a></h3>
+<h3>PAR &Eacute;MILE ZOLA</h3>
+<br>
+<p>Le nouveau livre de M. Zola est un roman;
+il est aussi un code d'esth&eacute;tique. Cette esth&eacute;tique
+est absurde. Les lieux communs de l'intransigeance
+imperturbablement oppos&eacute;s aux
+lieux communs de l'&eacute;cole, prennent avec ceux-ci
+un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
+disent: il faut peindre noble; les autres, il faut
+peindre en plein air, il faut peindre clair, il faut
+peindre d'apr&egrave;s nature; et voil&agrave; Claude Lantier
+qui se met &agrave; prof&eacute;rer des mal&eacute;dictions contre
+les artistes sans aveu, qui fabriquent leurs
+tableaux dans le &laquo;jour de cave&raquo; d'un atelier.</p>
+<p>Il est oiseux de demander si Rembrandt peint
+en plein air, s'il peint clair, et d'apr&egrave;s nature,
+ses anges et son <i>Bon Samaritain</i>. Il vaut mieux
+faire observer qu'un pr&eacute;cepte de facture reste
+une simple recette, que peindre d'une certaine
+fa&ccedil;on ne veut jamais dire peindre bien de cette
+fa&ccedil;on, que l'important est de peindre bien et que
+la fa&ccedil;on n'y est pour rien, que Velasquez et
+Rubens se valent, que toutes les querelles et les
+gros mots sur les proc&eacute;d&eacute;s manuels de l'art ne
+signifient rien, que la seule chose n&eacute;cessaire
+est d'avoir du g&eacute;nie, que les proc&eacute;d&eacute;s m&ecirc;me
+de
+Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury,
+de Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de
+magnifiques oeuvres s'ils &eacute;taient employ&eacute;s par
+des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
+plein air est la derni&egrave;re qu'il faille d&eacute;fendre,
+puisque, &agrave; l'heure actuelle, elle n'a pas encore
+donn&eacute; un seul chef-d'oeuvre? D'une main tout
+aussi experte, M. Zola touche &agrave; l'esth&eacute;tique du
+roman, et reprenant en bouche les grands termes
+de positivisme et d'&eacute;volutionnisme, il part en
+guerre contre la psychologie et d&eacute;nonce tous
+ceux qui n'&eacute;tudient de l'homme que l'&acirc;me, sans
+se souvenir de l'influence du corps sur le cerveau.
+Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais
+oublier dans une oeuvre d'imagination que les
+personnages sont des &ecirc;tres physiques en chair
+et en os et qu'en une certaine mesure et sauf
+de nombreuses exceptions (Louis Lambert, Spinoza)
+le fonctionnement de leurs cerveaux
+s'influe du cours du sang et de l'activit&eacute; des visc&egrave;res,
+personne n'y contredira. C'est un truisme
+dont la nouveaut&eacute; n'est d'ailleurs destin&eacute;e &agrave;
+r&eacute;volutionner
+que les romans absolument m&eacute;diocres
+de toutes les &eacute;poques. Si M. Zola veut
+dire, par contre, que le cerveau est un organe
+comme un autre, que la pens&eacute;e ne joue pas dans
+la caract&eacute;risation d'un individu un r&ocirc;le plus
+consid&eacute;rable
+que son estomac ou son fiel, cela est
+simplement faux.</p>
+<p>C'est la pens&eacute;e qui est le centre, et le corps
+la p&eacute;riph&eacute;rie; la science le d&eacute;montre apr&egrave;s
+que
+l'exp&eacute;rience l'a constat&eacute;, et au nom m&ecirc;me de
+l'&eacute;volutionnisme, l'activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale
+&eacute;tant la plus
+r&eacute;cente est la plus haute, et l'&ecirc;tre qui pense le
+plus &eacute;tant le plus noble, est le plus int&eacute;ressant.
+Faut-il citer toute la psychologie scientifique et
+toute l'ethnologie pour montrer que c'est r&eacute;trograder
+vers le pass&eacute;, que de consid&eacute;rer en
+l'homme l'&ecirc;tre instinctif et inconscient de
+pr&eacute;f&eacute;rence
+&agrave; l'&ecirc;tre conscient, pensant, voulant, r&eacute;solu
+et moral? Il serait cruel de battre M. Zola sur
+presque toutes ses assertions par les autorit&eacute;s
+qu'il invoque et de lui montrer une bonne fois
+qu'il n'est plus permis aujourd'hui de lancer au
+hasard les affirmations que lui dicte son temp&eacute;rament,
+qu'il y a des raisons aux choses et qu'en
+plusieurs points l'esth&eacute;tique de ses adversaires,
+malheureusement m&eacute;diocres et ineptes, des
+Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la
+sienne, qu'enfin Balzac, Tolsto&iuml; et m&ecirc;me Flaubert,
+ont montr&eacute; une bonne fois comment on peut embrasser
+la nature enti&egrave;re sans en omettre le
+couronnement et rester r&eacute;alistes tout en analysant
+le g&eacute;nie et la noblesse morale.</p>
+<p>Nous avons tenu &agrave; dire nettement ce que nous
+pensons de l'esth&eacute;tique naturaliste, parce qu'elle
+est erron&eacute;e d'abord comme toute esth&eacute;tique de
+parti, puis parce qu'elle trouble l'appr&eacute;ciation
+exacte des oeuvres de M. Zola. Autant cet &eacute;crivain
+nous para&icirc;t pi&egrave;tre penseur, mal renseign&eacute; et peu
+sp&eacute;culatif, autant nous l'admirons pour son
+g&eacute;nie incomplet mais puissant. Toute la premi&egrave;re
+partie de l'<i>Oeuvre</i>, cette histoire lentement
+d&eacute;velopp&eacute;e
+de l'affection de Christine et de Claude,
+les magnifiques sc&egrave;nes o&ugrave; elle se r&eacute;sout &agrave;
+&ecirc;tre
+le mod&egrave;le de son amant, o&ugrave; elle se livre &agrave; lui,
+revenu
+croulant sous les hu&eacute;es, leur idylle de Bennecourt,
+sont de grands et vrais tableaux o&ugrave; la
+vie fr&eacute;mit, o&ugrave; la sympathie jaillit du coeur du
+lecteur. Et cette lamentable fin encore du m&eacute;nage
+artistique, cette noire existence mis&eacute;rable
+et d&eacute;braill&eacute;e dans l'atelier du haut de Montmartre,
+Claude se brutalisant, s'exaltant et s'affolant &agrave;
+l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre,
+tandis que Christine s'attache &agrave; son amour tari,
+lutte contre le dess&egrave;chement de coeur de son
+mari, finit par l'arracher &agrave; l'art auquel il tenait
+de toutes ses fibres, mais l'ab&icirc;me et le tue du
+coup; toute cette trag&eacute;die humaine donnant &agrave;
+toucher de pauvres chairs frissonnantes, &agrave; voir
+des larmes dans des orbites creux, et des m&acirc;choires
+serr&eacute;es, et des poings abandonn&eacute;s, nous
+a enthousiasm&eacute; et &eacute;mu. De tous nos romanciers
+actuels, M. Zola est le seul &agrave; donner cette sensation
+d'humanit&eacute; vivante et souffrante, et il y parvient,
+comme tous les grands artistes, en nous
+montrant des &acirc;mes, des &ecirc;tres moraux. Dans ce
+roman, l'&eacute;tude du milieu artistique est d&eacute;plorable,
+fausse et incompl&egrave;te. Ce que nous y aimons,
+c'est cette Christine si bonne, si douce, sens&eacute;e,
+aimante, d'une si belle noblesse d'&acirc;me et toute
+simple; c'est m&ecirc;me cette brute de Lantier, qui,
+s'il ne mettait une grossi&egrave;ret&eacute; de manoeuvre &agrave;
+clamer des th&eacute;ories ridicules, serait en somme
+un &ecirc;tre bon, simple et fort, qui e&ucirc;t pu &ecirc;tre un
+brave homme faisant des heureux autour de lui,
+s'il n'&eacute;tait all&eacute; se perdre dans une carri&egrave;re
+o&ugrave; il
+est, malgr&eacute; son intransigeance, un m&eacute;diocre et
+un rat&eacute;; c'est Sandoz, d'une si belle fermet&eacute;,
+t&ecirc;tu, paisible et solide, ayant une id&eacute;e en t&ecirc;te et
+la r&eacute;alisant patiemment sans se tourner aux clameurs
+sur ses talons. Toutes ces &acirc;mes sans doute
+sont rudimentaires, simples, sans d&eacute;veloppement
+vers le haut et sans complexit&eacute; dans la profondeur.
+M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
+n'est en effet pas un grand psychologue, et ce
+d&eacute;faut interdit de le classer avec les tr&egrave;s grands.
+Mais il a le don supr&ecirc;me de la vie, il sait souffler
+sur un &ecirc;tre et faire que les tempes battent, que
+les yeux regardent, que les muscles se tendent. Il
+a encore ce que personne n'a eu avant lui, le
+don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les &ecirc;tres
+moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels,
+et sans autres qualit&eacute;s qu'une grande bont&eacute; et
+une forte volont&eacute;. Pour la classe bourgeoise,
+pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable.
+Enfin, il a con&ccedil;u le premier, sans la r&eacute;aliser,
+malheureusement, la grande id&eacute;e que le roman
+ne devait pas &ecirc;tre une &eacute;tude individuelle, mais
+bien une vue d'ensemble o&ugrave; passerait la foule,
+o&ugrave; s'&eacute;talerait toute une &eacute;poque, et qui,
+d&eacute;centralis&eacute;
+et ind&eacute;fini, engloberait tout un peuple
+dans un temps et toute une ville. Ceux qui reprendront,
+apr&egrave;s M. Zola, la t&acirc;che de continuer
+le roman moderne devront partir de ce grand
+&eacute;crivain plus vaste qu'&eacute;lev&eacute;, mais qui a
+construit,
+une fois pour toutes, les assises des oeuvres futures.
+Avec le Flaubert de l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>,
+avec le Tolsto&iuml; de la <i>Guerre et la Paix</i>,
+avec tout Balzac, avec les psychologues comme
+Stendhal et les individualistes comme les de Goncourt,
+les <i>Rougon-Macquart</i>, seront les anc&ecirc;tres
+du roman d&eacute;motique futur, o&ugrave; il y aura des cerveaux
+et des corps, le peuple et les chefs, les
+d&eacute;grad&eacute;s et les g&eacute;nies, de la chair et des nerfs,
+le sang et la pens&eacute;e.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">[9]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue contemporaine</i>.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="HUGO"></a><br>
+<h2>VICTOR HUGO<a name="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10"><sup>[10]</sup></a></h2>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<p>Au lecteur qui p&eacute;n&egrave;tre dans l'oeuvre colossale,
+touffue, confuse, et m&ecirc;l&eacute;e de M. Victor Hugo,
+un &eacute;tonnement s'impose d'abord. Il ressent la
+luxuriante abondance du style, la profusion des
+mots, des tournures, des p&eacute;riodes, la vari&eacute;t&eacute;
+des figures, la richesse des terminologies, l'entassement
+de paragraphes sur paragraphes, les
+infinies suites de strophes.</p>
+<p>S'il s'efforce de discerner la loi de ces d&eacute;veloppements,
+et la cause de cette opulence, s'il
+tente de classer les id&eacute;es d'un alin&eacute;a, les aspects
+d'une description, les traits d'une physionomie
+et les phases d'une oeuvre, il d&eacute;couvrira aussit&ocirc;t
+que la principale habitude de style et de composition
+chez M. Victor Hugo, celle par qui il
+obtient ses effets les plus caract&eacute;ristiques et les
+plus intenses, est la r&eacute;p&eacute;tition. Pas une page et
+pas une suite de pages du po&egrave;te, qui ne soit
+ainsi &eacute;crite par une s&eacute;rie petite ou &eacute;norme de
+variations ais&eacute;ment s&eacute;parables. Chacune d&eacute;bute
+par une phrase-th&egrave;me exposant l'id&eacute;e que
+M. Victor Hugo se propose d'amplifier; puis
+vient une redite, puis une autre en termes de
+plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts,
+aboutissant de pousse en pousse &agrave; cette efflorescence,
+l'image, qui termine le d&eacute;veloppement,
+marque le passage &agrave; un autre th&egrave;me ind&eacute;finiment
+suivi d'autres.</p>
+<p>On peut noter des vers comme ceux-ci:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Nous sommes les passants, les foules et les
+races:<br>
+</span><span>Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;<br>
+</span><span>Nous sommes le gouffre agit&eacute;.<br>
+</span><span>Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.<br>
+</span><span>Nous sommes les flocons de la neige &eacute;ternelle<br>
+</span><span>Dans l'&eacute;ternelle obscurit&eacute;.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Des passages comme celui-ci:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Aujourd'hui l'&eacute;cueil des Hanois &eacute;claire la navigation
+qu'il fourvoyait; le guet-apens a un flambeau &agrave; la main.
+On cherche &agrave; l'horizon comme un protecteur et un guide,
+ce rocher qu'on fuyait comme un malfaiteur. Les Hanois
+rassurent ces vastes espaces nocturnes qu'ils effrayaient.
+C'est quelque chose comme le brigand devenu gendarme.</p>
+</div>
+<p>Que l'on assemble maintenant ces paragraphes
+par couples, qu'on les associe en s&eacute;ries diverses,
+on aura la contexture de la plupart des pi&egrave;ces
+de vers et de la plupart des chapitres de
+M. Victor Hugo.</p>
+<p>En de longs d&eacute;veloppements retentissent les
+plaintes et la hautaine indignation d'Olympio.
+Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
+prof&egrave;rent et r&eacute;p&egrave;tent la m&ecirc;me
+d&eacute;solante r&eacute;ponse
+que reprend en une autre oeuvre le ver destructeur
+des Sept Merveilles. Certaines pi&egrave;ces
+des <i>Contemplations</i> sont in&eacute;puisables en dissertations
+sur la moralit&eacute; des hommes et les consolations
+de la mort; certaines pages des <i>Ch&acirc;timents</i>
+lancent et relancent la m&ecirc;me insulte
+en invectives redoubl&eacute;es. Les <i>Chansons des
+Rues et des Bois</i> varient avec une virtuosit&eacute;
+paganinienne un mince recueil de th&egrave;mes gracieux,
+amplifi&eacute;s en formidables symphonies. Dix-huit
+strophes y recommandent de confondre
+l'antique au biblique et au moderne; dix pages
+de vers envol&eacute;s et fugaces constatent que la
+femme ne se livre plus en don gratuit; seize
+pages &agrave; quatre strophes redisent de mille fa&ccedil;ons
+ironiques que Dieu n'a pas besoin de l'homme
+pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne &agrave;
+ces exemples les fac&eacute;tieux boniments d'Ursus
+dans l'<i>Homme qui rit</i>, ces parades funambulesques
+o&ugrave; la m&ecirc;me spirituelle cabriole s'ex&eacute;cute
+en mille dislocations; les r&eacute;sum&eacute;s historiques
+qui ouvrent les divers livres des <i>Mis&eacute;rables</i>, par
+d'&eacute;normes variations; les grandes fantaisies de
+<i>Quatre-vingt-treize</i> sur le myst&eacute;rieux accord des
+chouans avec les halliers; et dans les <i>Travailleurs
+de la Mer</i> le sinistre chapitre sur la Jacressarde,
+maison d&eacute;serte au haut d'une falaise qui
+ouvre sur la nuit noire deux crois&eacute;es vides.</p>
+<p>Cette insistance verbale, cette formidable obstination
+&agrave; &eacute;chafauder mots sur mots, formule sur
+formule, &agrave; revenir et s'appesantir, &agrave; enserrer
+chaque id&eacute;e sous de triples rangs de phrases,
+caract&eacute;rise la forme de M. Victor Hugo, est normale
+pour tous les passages o&ugrave; il d&eacute;veloppe
+quelque r&eacute;flexion, et constitue le proc&eacute;d&eacute; de son
+style descriptif. Au lieu d'user d'une minutieuse
+&eacute;num&eacute;ration de d&eacute;tails, termin&eacute;e et
+raccord&eacute;e
+par une large p&eacute;riode g&eacute;n&eacute;rale, &agrave; la
+fa&ccedil;on des
+r&eacute;alistes, M. Hugo recourt &agrave; l'accumulation, la
+reprise, la trouvaille abandonn&eacute;e et ressaisie,
+de propositions d'ensemble, de p&eacute;riodes compr&eacute;hensives,
+dont le retour est comme l'effort
+de deux bras, infructueux et r&eacute;p&eacute;t&eacute;, peinant
+&agrave;
+enclore un &eacute;norme et souple fardeau.</p>
+<p>Que l'on relise pour constater jusqu'o&ugrave; va
+cette contention et cette lutte, les ressources
+infinies de ce style jamais las, la magnifique
+s&eacute;rie de chapitres o&ugrave; se trouve d&eacute;crite la
+temp&ecirc;te
+funeste &agrave; l'orgue des <i>Compachicos</i>:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Les grands balancements du large commenc&egrave;rent; la
+mer dans les &eacute;cartements de l'&eacute;cume &eacute;tait
+d'apparence
+visqueuse; les vagues vues dans la clart&eacute; cr&eacute;pusculaire
+&agrave;
+profil perdu, avaient des aspects de flaques de fiel. &Ccedil;&agrave;
+et
+l&agrave;, une lame flottant &agrave; plat, offrait des f&ecirc;lures
+et des
+&eacute;toiles, comme une vitre o&ugrave; l'on a jet&eacute; des
+pierres. Au
+centre de ces &eacute;toiles, dans un trou tournoyant, tremblait
+une phosphorescence assez semblable &agrave; cette
+r&eacute;verb&eacute;ration
+f&eacute;line de la lumi&egrave;re disparue qui est dans la prunelle
+des chouettes.</p>
+</div>
+<p>De pareils redoublements de phrases renflent
+les chapitres sur le palais muet, obscur et splendide
+que traverse &agrave; pas h&eacute;sitants Gwynplaine
+promu Lord Clancharlie; il en est ainsi dans
+les <i>Mis&eacute;rables</i>, &agrave; ce tableau de l'&eacute;closion
+printani&egrave;re
+dans le jardin inculte, o&ugrave; se d&eacute;roulent
+les amours de Cosette et de Marius; et les vers
+du po&egrave;te sont aussi riches que sa prose en ces
+tentatives redondantes, ces perp&eacute;tuels retours
+du burin &agrave; graver et regraver le m&ecirc;me trait en
+de diverses et fantasques lignes. Je prends
+entre cent exemples la description du ch&acirc;teau
+de Corbus dans la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>L'hiver lui pla&icirc;t; l'hiver sauvage
+combattant,<br>
+</span><span>Il se refait avec les convulsions sombres<br>
+</span><span>Ces nuages hagards croulant sur ses d&eacute;combres,<br>
+</span><span>Avec l'&eacute;clair qui frappe et fuit comme un larron,<br>
+</span><span>Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,<br>
+</span><span>Une sorte de vie effrayante &agrave; sa taille.<br>
+</span><span>La temp&ecirc;te est la soeur fauve de la bataille....<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Et voil&agrave; le po&egrave;te lanc&eacute; pendant plusieurs
+pages &agrave; d&eacute;crire le fantastique combat des ruines
+contre les nu&eacute;es.</p>
+<p>Ce m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute; cumulatif, cet effort
+redoubl&eacute;
+&agrave; mille d&eacute;tentes, M. Victor Hugo le porte
+dans le portrait physique ou moral de ses
+h&eacute;ros:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
+jusqu'&agrave; l'abstrait.... Dans son impassibilit&eacute;
+peut-&ecirc;tre seulement
+apparente, &eacute;taient empreintes les deux p&eacute;trifications,
+la p&eacute;trification du coeur propre au bourreau, et la
+p&eacute;trification du cerveau propre au mandarin. On pouvait
+affirmer, car le monstrueux a sa mani&egrave;re d'&ecirc;tre complet,
+que tout lui &eacute;tait possible, m&ecirc;me s'&eacute;mouvoir. Tout
+savant
+est un peu cadavre; cet homme &eacute;tait un savant. Rien qu'&agrave;
+le voir on devinait cette science empreinte dans les gestes
+de sa personne et dans les plis de sa robe. C'&eacute;tait une
+face fossile ..., etc.</p>
+</div>
+<p>De m&ecirc;me sont &eacute;crits les portraits du capitaine
+Clubin, de D&eacute;ruchette et de Gilliatt, de la
+duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine
+et de Th&eacute;nardier. Des personnages de son
+th&eacute;&acirc;tre, aux h&eacute;ros de la <i>L&eacute;gende des
+Si&egrave;cles</i>,
+aux femmes et aux enfants qui traversent certains
+po&egrave;mes, tous sont ainsi peints au d&eacute;cuple,
+saisis une premi&egrave;re fois d'un coup, repris,
+trait&eacute;s &agrave; nouveau, enclos de mille contours
+semblables et d&eacute;viants, obs&eacute;d&eacute;s et
+retouch&eacute;s par
+une main sans cesse retra&ccedil;ante. De m&ecirc;me pour
+la psychologie des personnages que M. Hugo
+con&ccedil;oit comme des &ecirc;tres nus et simples, qui manifestent
+leur passion ou leur nature par la r&eacute;p&eacute;tition
+d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse
+de l'effronterie d'un gamin ou d'une vue d'ensemble
+sur la vie monastique, de la manie d'un
+ancien capitaine &agrave; pronostiquer le temps, ou
+d'une redoutable crise de conscience, du spectacle
+fun&egrave;bre d'un pendu &eacute;pouvantant ses commensaux
+ail&eacute;s des soubresauts dont l'anime
+le vent dans la nuit sur une plage, ou d'une
+consid&eacute;ration historique sur la Convention, de
+plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie,
+M. Hugo est essentiellement l'&eacute;crivain de la
+redite, de la r&eacute;p&eacute;tition, de la variation. De haut
+en bas, du sublime au fantasque, dans tous les
+sujets et &agrave; travers toutes les &eacute;motions, il est
+celui qui ne peut exprimer une seule pens&eacute;e en
+une seule phrase.</p>
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; not&eacute; qu'au cours d'une pareille
+ascension de p&eacute;riodes &agrave; sens identique,
+les mots propres rapidement &eacute;puis&eacute;s auront pour
+suite des synonymes de plus en plus indirects,
+puis des allusions et des images. La longue ouverture
+du <i>Jour des Rois</i> o&ugrave; le po&egrave;te essaie de
+montrer la figure du mendiant, spectateur infime
+et presque inanim&eacute; des incendies allum&eacute;s par
+les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
+&agrave; ces deux vers et s'y r&eacute;sume:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Pench&eacute; sur le tombeau plein de l'ombre
+mortelle,<br>
+</span><span>Il est comme un cheval attendant qu'on d&eacute;telle.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme
+est souvent autre chose que la terminaison
+d'une p&eacute;riode ascendante. Tout symbole
+est &agrave; la fois une abr&eacute;viation et une transposition;
+ce sont l&agrave; les r&ocirc;les que l'image remplit
+chez le po&egrave;te.</p>
+<p>Encha&icirc;n&eacute;es et se succ&eacute;dant, les
+m&eacute;taphores,
+par les rudes raccourcis qu'elles infligent au
+style, par les sauts de pens&eacute;e qu'elles impliquent,
+donnent &agrave; toute pi&egrave;ce une grandeur
+grave, quelque chose de biblique et d'auguste.
+Ainsi de ces strophes de <i>Olympio</i>:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Les m&eacute;chants accourus pour
+d&eacute;chirer ta vie<br>
+</span><span class="i1">L'ont prise entre leurs dents.<br>
+</span><span>Les hommes alors se sont avec envie<br>
+</span><span class="i1">Pench&eacute;s pour voir dedans:<br>
+</span><span>Avec des cris de joie ils ont compt&eacute; tes plaies<br>
+</span><span class="i1">Et compt&eacute; tes douleurs,<br>
+</span><span>Comme sur une pierre on compte des monnaies<br>
+</span><span class="i1">Dans l'antre des voleurs.<br>
+</span><span>Ton &acirc;me qu'autrefois on prenait pour arbitre<br>
+</span><span class="i1">Du droit et du devoir,<br>
+</span><span>Est comme une taverne o&ugrave; chacun &agrave; la vitre<br>
+</span><span class="i1">Vient regarder le soir ...<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Que l'on note dans cette pi&egrave;ce le double emploi
+des m&eacute;taphores. Si elles sont d'&eacute;nergiques
+r&eacute;sum&eacute;s,
+elles substituent en m&ecirc;me temps, &agrave; la
+description d'&eacute;tats d'&acirc;me, durs &agrave; rendre en vers,
+des visions imaginables et famili&egrave;res. Ce passage
+de l'abstrait au tangible, et de l'obscur au saisissant
+est marqu&eacute; avec la plus noble &eacute;nergie,
+dans la pi&egrave;ce <i>En plantant le Ch&ecirc;ne des
+&Eacute;tats-Unis
+d'Europe</i>, o&ugrave; le po&egrave;te, dans un des plus
+larges d&eacute;ploiements lyriques qui soient, adjure les
+&eacute;l&eacute;ments, les cieux et la mer, de corroborer le
+jeune plant mis en terre:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Vents, vous travaillerez &agrave; ce travail
+sublime,<br>
+</span><span>O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.<br>
+</span><span>Vous m&ecirc;lerez la pluie am&egrave;re de l'ab&icirc;me<br>
+</span><span class="i1">&Agrave; ses noirs cheveux
+h&eacute;riss&eacute;s.<br>
+</span><span>Vous le fortifierez de vos rudes haleines,<br>
+</span><span>Vous l'accoutumerez aux luttes des g&eacute;ants.<br>
+</span><span>Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines<br>
+</span><span class="i1">De la clameur du n&eacute;ant.<br>
+</span><span>Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,<br>
+</span><span>Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux<br>
+</span><span>Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athl&egrave;te<br>
+</span><span class="i1">D'un pugilat myst&eacute;rieux.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et
+fuyantes, emportant le lecteur &agrave; ne plus voir
+le ch&ecirc;ne que quelques proscrits ont plant&eacute; sur
+une plage, et l'id&eacute;e r&eacute;volutionnaire qu'il figure,
+mais un lutteur monstreux &agrave; forme demi-humaine
+opposant &agrave; l'assaut d'&eacute;l&eacute;ments passionn&eacute;s,
+des
+racines dou&eacute;es d'obstination et des branches
+volontairement noueuses.</p>
+<p>M. Victor Hugo excelle ainsi &agrave; rendre pittoresques
+par des m&eacute;taphores mat&eacute;rielles, certaines
+propositions psychologiques, que l'on ne saurait
+d&eacute;crire qu'en vers ternes. La connivence des
+timor&eacute;s et des violents est ainsi transpos&eacute;e:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Les peureux font l'audace; ils ont avec le
+glaive<br>
+</span><span class="i1">La complicit&eacute; du fourreau.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>et la communaut&eacute; de faute qui en r&eacute;sulte, ainsi:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Reste, elle est l&agrave;, le flanc
+perc&eacute; de leur couteau<br>
+</span><span class="i1">Gisante; et sur sa bi&egrave;re<br>
+</span><span>Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau<br>
+</span><span class="i1">Est pris sous cette pierre.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>S'il est des mots qui puissent rendre la vague
+terreur d'un tyran inquiet des murmures des
+honn&ecirc;tes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Et ces paroles qui menacent,<br>
+</span><span>Ces paroles dont l'&eacute;clair luit,<br>
+</span><span>Seront comme des mains qui passent<br>
+</span><span>Tenant des glaives dans la nuit.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>La joie sereine des beaux dieux, que les po&egrave;tes
+ont montr&eacute;s planant au-dessus de nu&eacute;es d'or,
+resplendit en une magnifique succession d'images,
+que terminent ces deux vers radieux:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Ils savouraient ainsi que des fruits
+magnifiques<br>
+</span><span>Leurs attentats b&eacute;nis, heureux, inexpi&eacute;s.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>De splendides paroles font presque imaginer
+le myst&egrave;re de l'immortalit&eacute; de l'&acirc;me:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Quand nous en irons-nous o&ugrave; sont
+l'aube et la foudre?<br>
+</span><span>Quand verrons-nous d&eacute;j&agrave; libres, hommes encor<br>
+</span><span>Notre chair t&eacute;n&eacute;breuse en rayons se dissoudre<br>
+</span><span>Et nos pieds faits de nuit, &eacute;clore en ailes d'or?<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>L'infinit&eacute; de l'espace est presque con&ccedil;ue
+comme r&eacute;elle en ces vers:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Il vit l'infini porche horrible et reculant<br>
+</span><span>O&ugrave; l'&eacute;clair, quand il entre, expire triste
+et lent.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Ce don de mat&eacute;rialisation, cette aptitude &agrave;
+transposer les choses inimaginables en correspondances
+plus corporelles, a permis &agrave; M. V. Hugo
+d'&eacute;crire les singuli&egrave;res pi&egrave;ces finales de la <i>L&eacute;gende
+des Si&egrave;cles</i> et des <i>Contemplations</i>, ces
+tentatives d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es d'exprimer l'inexprimable
+et l'inintelligible, o&ugrave; le po&egrave;te livrant avec les
+mots une terrible bataille &agrave; de vagues ombres
+d'id&eacute;es, accomplit ses plus merveilleux prodiges
+de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
+En ce point s'arr&ecirc;te l'&eacute;volution de l'image. N&eacute;e
+d'une accumulation de phrases synonymiques
+qu'elle couronnait et r&eacute;sumait, prise comme un
+substitut de repr&eacute;sentations directes possibles
+mais ternes, employ&eacute;e &agrave; la t&acirc;che de plus en
+plus difficile et de moins en moins r&eacute;ussie de
+figurer mat&eacute;riellement des id&eacute;es plus obscures
+parce que plus creuses, elle finit par devenir le
+v&ecirc;tement de purs fant&ocirc;mes intellectuels, &agrave; qui
+elle pr&ecirc;te seule une existence apparente.</p>
+<p>&Agrave; ces deux formes de son style, la r&eacute;p&eacute;tition
+et l'image, M. V. Hugo joint une troisi&egrave;me habitude,
+la plus apparente de toutes, l'antith&egrave;se. Par
+cette juxtaposition de deux termes, de deux objets,
+de deux ensembles dou&eacute;s d'attributs contraires,
+par ce contraste exalt&eacute;, par ce rapprochement
+soulign&eacute; par des r&eacute;p&eacute;titions et marqu&eacute; par
+des
+images, M. Hugo s'attache &agrave; d&eacute;finir plus nettement
+deux pens&eacute;es antagonistes, am&egrave;ne la comparaison
+entre les deux termes ainsi heurt&eacute;s de
+force, et d&eacute;finis par la r&eacute;v&eacute;lation de
+propri&eacute;t&eacute;s
+hostiles.</p>
+<p>La phrase m&ecirc;me de M. Victor Hugo abonde
+constamment en termes durs &agrave; apparier. Parmi
+d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
+adjectifs et aux substantifs les plus clairs,
+le mot &laquo;sombre&raquo; est flagrante. On rel&egrave;ve sans
+peine, en peu de pages: &laquo;Au grand soleil couchant
+horizontal et sombre; miroir sombre et
+clair; s&eacute;r&eacute;nit&eacute; des sombres astres d'or.&raquo;
+Les
+romans sont riches en ces contrastes purement
+verbaux, notamment certaines oraisons comiques
+et grandiloquentes dans l'<i>Homme qui Rit</i>, dans les
+<i>Mis&eacute;rables</i> la plupart des dissertations
+g&eacute;n&eacute;rales,
+parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antith&egrave;se
+entre les p&eacute;nitences du couvent et l'expiation
+du bagne. Dans les drames, pas un monologue
+ou une tirade qui n'&eacute;tincelle de brusques
+collisions de mots. La d&eacute;clamation de Charles-Quint,
+les passages de bravoure de Don C&eacute;sar
+de Bazan, le premier soliloque de Torquemada
+sont ainsi relev&eacute;s de heurts sonores et &eacute;clatants.
+Mais les plus insignes exemples d'antith&egrave;ses reprises,
+continu&eacute;es et r&eacute;duites, seront trouv&eacute;s
+dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>, o&ugrave; presque
+chaque po&egrave;me semble travers&eacute; par deux courants
+d'id&eacute;es inverses et parall&egrave;les. Qu'il s'agisse
+d'ailleurs d'une anecdote ou d'une sc&egrave;ne, presque
+toutes les pi&egrave;ces contiennent au d&eacute;but ou &agrave; la
+fin un contraste dissonant entre deux aspects
+antagonistes. Les d&eacute;nouements de la plupart
+des <i>Orientales</i> d&eacute;mentent l'exorde. Dans les
+<i>Ch&acirc;timents</i>, le po&egrave;me <i>Nox</i> met en regard des
+splendeurs du couronnement, l'aspect du cimeti&egrave;re
+Montmartre, fosse des fusill&eacute;s. Dans les
+<i>Voix int&eacute;rieures</i>, des sages s'attristent sur le
+festoiement des fous, et l'<i>&Agrave; Olympio</i>, oppose &agrave; la
+douce gravit&eacute; du po&egrave;te, les clameurs des haineux.
+Dans les <i>Quatre vents de l'Esprit</i>, le livre satirique
+flagelle les m&eacute;chants parce qu'ils sont
+m&eacute;chants, et les excuse parce qu'ils sont petits.
+Dans la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>, les contrastes
+dramatiques
+abondent. L'apparition de Roland parmi
+les oncles ennemis du roi de Galice, Philippe II
+songeant en son palais au-dessus du jardin o&ugrave;
+l'infante effeuille une rose, l'aigle h&eacute;raldique
+d'Autriche contredit par l'aigle helv&eacute;tique, dans
+le <i>Romancero du Cid</i>, le vieux h&eacute;ros fid&egrave;le au
+roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles
+ou deux humeurs. &Agrave; tous les tournants des
+drames ou des romans, se passent des coups
+de th&eacute;&acirc;tre, de poignantes alternatives, des luttes
+de conscience entre deux devoirs, des ironies
+tragiques qui font dire ou faire &agrave; un personnage
+le contraire de ce qu'il veut de toute son &acirc;me.
+La subite volte-face d'Hernani r&eacute;compens&eacute; et
+graci&eacute;, Torquemada entrant en sc&egrave;ne sur les
+derni&egrave;res suppliques de Ben-Habib, l'incendie
+de la Tourgue &eacute;gayant les enfants qu'il va tuer,
+Marie Tudor et Jane ne sachant si c'est l'amant
+de l'une ou de l'autre que l'on ex&eacute;cute, Marius
+d&eacute;faillant entre le d&eacute;sir de sauver Valjean et la
+terreur de perdre Th&eacute;nardier, la temp&ecirc;te sous
+un cr&acirc;ne, la Sachette reconnaissant sa fille en
+celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre
+et Triboulet tenant l'&eacute;chelle &agrave; l'enl&egrave;vement de
+sa fille, quelle liste de contrastes, d'h&eacute;sitations,
+d'alternatives et de d&eacute;chirements d'&acirc;mes,
+d'antith&egrave;ses
+fragmentaires qui amplifi&eacute;es et soutenues
+deviennent la contexture m&ecirc;me de toute
+oeuvre.</p>
+<p>Que l'on observe que les <i>Ch&acirc;timents</i> sont
+l'ironique antiparaphrase des paroles officielles
+plac&eacute;es en &eacute;pigraphes, qu'il n'est presque point
+de volume de po&egrave;mes qui ne soit digne de porter
+en titre l'antith&egrave;se de Rayons et Ombres, que
+tous les romans et les drames sont les d&eacute;veloppements
+d'une psychologie, d'une situation ou
+d'une th&egrave;se bipartites. En <i>Triboulet</i>, en <i>Lucr&egrave;ce
+Borgia</i>, le sentiment de la paternit&eacute; lutte contre
+les vices inn&eacute;s. En <i>Hernani</i>, en <i>Ruy-Blas</i>, en
+<i>Marie Tudor</i>, en <i>Marion Delorme</i>, l'amour se
+heurte &agrave; la haine. L'<i>Homme qui Rit</i> est fait du
+contraste de la passion id&eacute;ale et de la passion
+voluptueuse; les <i>Mis&eacute;rables</i> sont la lutte
+de l'individu contre la soci&eacute;t&eacute;, les <i>Travailleurs
+de la Mer</i>, celle de l'homme contre les &eacute;l&eacute;ments.
+<i>Quatre-vingt-treize</i>, celle du droit divin contre
+la R&eacute;volution, du principe girondin contre le
+principe Saint-Just, personnifi&eacute;s en Lantenac,
+Cimourdain et Gauvain.</p>
+<p>Nous touchons ici &agrave; la fa&ccedil;on dont M. Hugo
+entend l'&acirc;me de ses personnages. De m&ecirc;me que
+ses phrases, ses po&egrave;mes, ses recueils, ses romans
+et ses drames sont le d&eacute;veloppement d'antith&egrave;ses
+de plus en plus g&eacute;n&eacute;rales, ses personnages sont
+presque tous de nature double, comme dimidi&eacute;s
+portant en eux la lutte constante ou passag&egrave;re
+de deux passions adverses, constitu&eacute;s contradictoirement
+dans leur &acirc;me et dans leur corps,
+d&eacute;voy&eacute;s par une crise qui retranche leur existence
+ant&eacute;rieure de leur existence actuelle. Marie
+Tudor est reine et amante; en Gwynplaine la
+laideur physique offusque la beaut&eacute; morale; le
+for&ccedil;at 24601 devient en quelques heures le plus
+noble des hommes, et le sultan Mourad, toujours
+inexorable &agrave; tous, eut un instant piti&eacute; d'un porc.</p>
+<p>Se bifurquant en de plus g&eacute;n&eacute;rales oppositions,
+l'antith&eacute;isme divise donc toute l'oeuvre de
+M. V. Hugo, des mots aux &acirc;mes, du plan d'une
+anecdote &agrave; celui d'un roman en huit cents pages,
+d'une fable &agrave; une trilogie, de la succession
+des strophes au principe de l'esth&eacute;tique, qui,
+expos&eacute;e dans la pr&eacute;face de <i>Cromwell</i>, se
+r&eacute;sume
+dans le m&eacute;lange de deux contraires, le comique
+et le tragique.</p>
+<p>Et de m&ecirc;me que les tendances formelles dominantes,
+que nous devons analyser, aboutissent
+l'une &agrave; des redites profuses, l'autre &agrave; une
+obscurit&eacute;
+sentencieuse, la pratique constante de
+l'antith&egrave;se semble avoir laiss&eacute; des traces nocives
+en une des tendances caract&eacute;ristiques de M. Hugo:
+&Agrave; force de diviser son attention entre les deux
+termes contradictoires qu'il oppose sans cesse,
+de sauter de chaque objet &agrave; son oppos&eacute;, de tout
+diversifier et de tout confondre, il semble comme
+si M. Hugo ne peut plus concentrer son activit&eacute;
+intellectuelle en un seul point ou en un seul ensemble.
+La pens&eacute;e comme la langue du po&egrave;te se
+d&eacute;sagr&egrave;gent par endroits. De l&agrave;, des hachures de
+style, l'abus de l'apostrophe, les phrases sans
+verbe, le style monosyllabique et sibyllin des
+grands passages. De l&agrave;, la tendance marqu&eacute;e
+aux digressions, les dix phrases formant tableau
+&eacute;parses en dix pages, comme en ce merveilleux
+portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
+d'argent, dont les membres se profilent &eacute;cartel&eacute;s
+sur tout un &eacute;norme chapitre. Enfin toute
+la bizarre construction des oeuvres de prose et
+de vers, r&eacute;sulte de cette dispersion de la pens&eacute;e,
+le manque de proportion d'&eacute;pisodes comme la
+bataille de Waterloo dans les <i>Mis&eacute;rables</i>, l'air
+d&eacute;jet&eacute; et fruste des romans et des longues
+l&eacute;gendes,
+trop &eacute;tendus et trop brefs, sans mesure
+et parfois difformes.</p>
+<p>Nous sommes au terme de notre analyse.
+Comme un mouvement transmis des roues
+petites aux plus grandes, puis au volant, qui le
+renvoie &agrave; toute la machine et la r&egrave;gle par l'allure
+qu'il en re&ccedil;oit, nous avons suivi les trois
+tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des
+mots aux p&eacute;rip&eacute;ties, des p&eacute;rip&eacute;ties
+&agrave; la psychologie
+et de l&agrave; aux conceptions fondamentales
+des grandes oeuvres. Nous avons vu comment
+des habitudes qui ne paraissaient affecter que le
+style ont pu &ecirc;tre montr&eacute;es influer sur les gros
+organes de toute l'oeuvre, comment la r&eacute;p&eacute;tition
+a simplifi&eacute; la psychologie, la tendance &agrave; l'image
+facilit&eacute; l'acc&egrave;s de sujets m&eacute;taphysiques,
+l'antith&eacute;tisme
+d&eacute;termin&eacute; la composition et l'esth&eacute;tique.
+Il nous reste &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans ce domaine
+interne de l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons
+d&eacute;j&agrave; pass&eacute; les approches, &agrave; examiner non
+plus
+les paroles, mais leur sens, non la rh&eacute;torique
+mais la mati&egrave;re m&ecirc;me qu'elle ouvre, non la loi
+des d&eacute;veloppements mais la nature des id&eacute;es
+d&eacute;velopp&eacute;es,
+le caract&egrave;re commun et saillant des
+sc&egrave;nes, des portraits, des &eacute;v&eacute;nements et des
+conceptions,
+qui donnent lieu &agrave; d&eacute;ployer des
+r&eacute;p&eacute;titions,
+des images et des antith&egrave;ses.</p>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+<p>Toute personne famili&egrave;re avec l'oeuvre de
+M. V. Hugo, aura senti &agrave; certaines parties, que le
+nombre, l'importance et l'intensit&eacute; des id&eacute;es ne
+correspond pas &agrave; la noble opulence de l'expression.
+Il arrive que sous l'imp&eacute;rieux flux de paroles
+l'on d&eacute;couvre le cours mince et lent de la
+pens&eacute;e, le pauvre motif de certains passages de
+bravoure, la psychologie rudimentaire des personnages,
+l'impuissance des descriptions &agrave;
+montrer les choses; l'humanit&eacute; et le monde
+r&eacute;els presque exclus de cent mille vers et de
+cent mille lignes, tout ce d&eacute;n&ucirc;ment du fond
+sous la luxuriance de la forme font de l'oeuvre
+du po&egrave;te un ensemble h&eacute;riss&eacute; et creux, analogue
+au faisceau massif de tours qu'une cath&eacute;drale
+&eacute;rige sur une nef vide.</p>
+<p>M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses
+fantaisies de style, &agrave; cet amas de pens&eacute;es vulgaires,
+simples et fausses, que l'on appelle les
+lieux communs; il se pr&ecirc;te &agrave; d&eacute;velopper les
+th&egrave;mes emprunt&eacute;s, qui ne sont issus ni de sa
+pens&eacute;e, ni de son &eacute;motion. Son imagination
+n&eacute;glige le plus souvent de puiser imm&eacute;diatement
+aux sources vives de l'invention po&eacute;tique et
+verse dans le faux et le banal.</p>
+<p>Certaines des pi&egrave;ces de vers paraissent d&eacute;nu&eacute;es
+de tout contenu. Elles d&eacute;butent comme
+au hasard par un aphorisme quelconque, et
+continuent au cours des phrases sans que l'on
+puisse deviner le motif int&eacute;rieur qui a pouss&eacute; le
+po&egrave;te &agrave; &eacute;crire.</p>
+<p>Une pi&egrave;ce de vers commence ainsi:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Louis quand vous irez dans un de vos voyages<br>
+</span><span>Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,<br>
+</span><span>Toulouse la romaine, o&ugrave; dans ses jours meilleurs<br>
+</span><span>J'ai cueilli tout enfant la po&eacute;sie on fleurs<br>
+</span><span class="i2">Passez par Blois.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>D'autres ainsi:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Jules votre ch&acirc;teau, tour vieille et
+maison neuve.<br>
+</span><span>Se mire dans la Loire &agrave; l'endroit o&ugrave; le
+fleuve ...<br>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span>Le soir &agrave; la campagne, on sort, on se
+prom&egrave;ne ...<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Et l'on peut joindre &agrave; ce groupe de po&egrave;mes
+nuls, une bonne partie des <i>Orientales</i>, des premi&egrave;res
+<i>Contemplations</i>, et presque toutes les
+<i>Odes et Ballades</i>, auxquelles il faut ajouter ces
+d&eacute;veloppements oiseux &agrave; un point stup&eacute;fiant,
+qui tout &agrave; coup, dans les oeuvres en prose, laissent
+entre deux chapitres, un vide n&eacute;buleux.</p>
+<p>Une autre cat&eacute;gorie d'oeuvres &agrave; laquelle ressortissent
+la plupart des <i>Orientales, la L&eacute;gende
+des si&egrave;cles</i>, une pi&egrave;ce comme <i>les Burgraves</i> et
+un roman comme <i>Notre-Dame de Paris</i>, fait se
+demander par quelle prodigieuse disposition
+sentimentale, le po&egrave;te parvient &agrave; se faire le porte-voix,
+presqu'&eacute;mu, d'une suite de personnes
+&eacute;trang&egrave;res et mortes, dont il &eacute;pouse les causes
+et les passions avec une infatigable versatilit&eacute;.
+Il para&icirc;t difficile d'admettre qu'il ait pris le <i>Cri
+de guerre du Muphti, les mal&eacute;dictions du Derviche</i>
+pour autre chose que des th&egrave;mes indiff&eacute;rents,
+aptes &agrave; de belles variations. S'il parvient
+dans <i>la L&eacute;gende des si&egrave;cles</i> &agrave; faire
+passionn&eacute;ment
+d&eacute;clamer Dieu, saint Jean, Mahomet
+et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi
+Ratbert, des thanes &eacute;cossais, une montagne et
+une st&egrave;le, on peut en conclure sa grande souplesse
+d'esprit, et aussi l'int&eacute;r&ecirc;t mal concentr&eacute;,
+superficiel et passager, qu'il porte &agrave; toutes ces
+ombres et ces symboles. On devine que M. Hugo
+sait &ecirc;tre tout &agrave; tous les sujets, et l'on
+r&eacute;fl&eacute;chit
+que sa faconde verbale m&ecirc;me, si l'on y ajoute
+par hypoth&egrave;se, une certaine d&eacute;bilit&eacute;
+intellectuelle,
+doit le porter &agrave; chercher des th&egrave;mes &agrave;
+phrases, dans tous les cycles de l'histoire et de
+la l&eacute;gende.</p>
+<p>Il s'adresse de m&ecirc;me fr&eacute;quemment &agrave; ce fonds
+commun d'id&eacute;es humaines qui a produit &agrave; la
+fois les proverbes, les lieux communs et certaines
+indestructibles niaiseries. Sur des th&egrave;mes
+comme ceux-ci: la nature r&eacute;v&egrave;le Dieu; il faut
+faire l'aum&ocirc;ne; l'argent que co&ucirc;te un bal serait
+mieux employ&eacute; en charit&eacute;s; les riches ne sont
+pas toujours heureux; il faut se contenter de
+peu; les malheurs de l'exil; il est beau de
+mourir pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo
+aime &agrave; revenir. Mais o&ugrave; &eacute;clate avec une
+singuli&egrave;re
+intensit&eacute; son don de varier &agrave; l'infini le
+plus rebattu des dires, &agrave; faire du b&acirc;ton le plus
+nu, un thyrse divinement feuill&eacute; de pampres,
+c'est dans la belle s&eacute;rie de pi&egrave;ces traitant ce
+sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on
+prenne Napol&eacute;on II, le sultan Zimzizimi, dans les
+<i>Contemplations</i>, Claire, et ce chef-d'oeuvre
+<i>Pleurs</i> dans la nuit; ces pi&egrave;ces &eacute;normes, tristes
+de la farouche ironie des proph&egrave;tes juifs, tintant
+le glas de toutes les grandeurs mortelles,
+donneront la mesure extr&ecirc;me d'une forme grandiose,
+et d'une id&eacute;e banale, d'un th&egrave;me adventice,
+pris n'importe o&ugrave;, laiss&eacute; tel quel, sans
+addition originale, mais mis en splendides images,
+d&eacute;velopp&eacute; en imp&eacute;rieuses redites, violemment
+heurt&eacute; par le choc des antith&egrave;ses, d&eacute;ploy&eacute;
+en
+larges rhythmes, mani&eacute; et remani&eacute; par une
+&eacute;locution prodigieuse.</p>
+<p>En toute occasion, M. Hugo en demeure &agrave;
+des id&eacute;es vulgaires ou absurdes. La cr&eacute;ation
+de la femme lui appara&icirc;t comme le travail d'un
+potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre
+d'un forgeron. Il proteste contre le suicide,
+qu'il qualifie de l&acirc;chet&eacute;, et soutient, contre
+toutes les statistiques, que l'abolition de la peine
+de mort et la diffusion de l'instruction diminuent
+la criminalit&eacute; <i>(Quatre vents de l'Esprit</i>, pag. 87
+et 97). Les remords de conscience lui paraissent
+aussi anciens que le crime. Toute la science
+humaine (<i>l'Ane</i>) se r&eacute;sume en des livres vieux,
+poudreux et baroques. Il explique le rictus des
+cadavres par la joie des morts de rentrer dans
+le grand tout, et la position des yeux des crapauds
+par leur d&eacute;sir de voir le ciel bleu. Il est
+inutile d'ajouter &agrave; ces exemples. Banal et superficiel
+en des mati&egrave;res g&eacute;n&eacute;rales, M. Hugo, dans
+un domaine particulier, digne par excellence
+d'investigations,&#8212;l'&acirc;me humaine&#8212;a de m&ecirc;me
+abond&eacute; dans l'irr&eacute;el et le vulgaire.</p>
+<p>Sur ce point, les d&eacute;clarations du po&egrave;te sont
+explicites. Dans la pr&eacute;face de <i>Rayons et Ombres</i>
+il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
+devraient et pourraient &ecirc;tre; dans <i>les Quatre
+vents de l'Esprit</i>, il d&eacute;clare sa croyance en
+l'homme entit&eacute;, &eacute;gal en tous ses exemplaires et
+s'applaudit d'abolir les diff&eacute;rences qui mettent
+pourtant l'intervalle d'une esp&egrave;ce zoologique
+entre deux classes sociales.</p>
+<p>Ces deux aveux de principe ont &eacute;t&eacute; imperturbablement
+ob&eacute;is. Que l'on relise une pi&egrave;ce comme
+<i>Dieu est toujours l&agrave;</i>; on y verra expos&eacute;s avec
+la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'&eacute;t&eacute;
+est chaud, le pauvre humble, l'orphelin doux et
+triste, les chaumi&egrave;res fleuries, le riche charitable,
+les enfants &laquo;innocents, pauvres et petits&raquo;.
+Il n'est d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V.
+Hugo, d'enfants qui ne soient des anges ing&eacute;nus
+ou pensifs. Les m&egrave;res sont tendres, les a&iuml;euls
+doux. Par <i>le Regard jet&eacute; dans une mansarde</i>,
+M. V. Hugo est parvenu &agrave; apercevoir une grisette
+moins r&eacute;elle encore que celles de Murger. L&agrave;</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Tout est modeste et doux, tout donne le bon
+exemple.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Le mouchoir autour du cou fait oublier les
+diamants possibles. Elle chante en travaillant &agrave;
+des travaux de couture, dont elle r&eacute;ussit &agrave; se
+nourrir et ne court qu'un danger: celui d'&ecirc;tre
+tent&eacute;e d'ouvrir un Voltaire, situ&eacute; dans un coin;
+des oiseaux et des fleurs sont &agrave; la fen&ecirc;tre. Un
+mendiant, auquel le po&egrave;te demande comment il
+s'appelle, r&eacute;pond: Je me nomme le pauvre. Un
+autre, vivant dans les bois, dit au po&egrave;te qui le
+plaint:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span class="i1">...Allez en plaindre une autre.<br>
+</span><span>Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,<br>
+</span><span>Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil<br>
+</span><span class="i1">Etc.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Tout ce passage est &agrave; lire jusqu'aux vers:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides
+Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides.<br>
+<span style="margin-left: 5em;">(<i>Contemplations</i>, livre V, 2e
+vol.).</span></div>
+</div>
+<p>Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo
+dit simplement:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Et ce serait un archange<br>
+</span><span>Si ce n'&eacute;tait un gamin.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Cette liste suffit. On peut d&eacute;j&agrave; pr&eacute;voir quels
+seront les types plus achev&eacute;s qu'imaginera un
+po&egrave;te auquel les grandes cat&eacute;gories de l'humanit&eacute;
+se pr&eacute;sentent sous cet aspect. En effet, les
+notions psychologiques de M. Hugo sont fort
+simples. Elles lui font concevoir trois sortes
+d'&acirc;mes: celles qui sont unes et nues, invariables
+pendant toute leur existence factice, nettes de
+tout m&eacute;lange, constitu&eacute;es comme une force
+physique ou un corps simple, par une seule
+tendance et une seule substance. Ce sont dans
+ces romans la Dea, de l'<i>Homme qui rit</i>, toute
+puret&eacute;, la duchesse Josiane, toute frivolit&eacute;
+charnelle, Birkilphedro le perfide; dans <i>les Travailleurs</i>,
+l'hypocrite Clubin, le noble Gilliatt;
+dans <i>les Mis&eacute;rables</i>, Cosette, pure amante,
+Marius, le jeune premier type; dans <i>Quatre-vingt-treize</i>, le
+marquis de Lantenac, Cimourdain,
+&laquo;l'effrayant homme juste&raquo;; dans les
+drames, tous les amoureux d'Hernani &agrave; Sanche,
+et de Dona Sol &agrave; Rosa, tous les vieillards de
+Don Ruy &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric de Hohenstaufen, plus
+quelques fourbes sans alliage. Toute cette foule,
+partag&eacute;e en classes diverses, agit, vit et meurt
+d'une fa&ccedil;on rectiligne, r&eacute;p&egrave;te les m&ecirc;mes
+actes
+et les m&ecirc;mes paroles, fait les m&ecirc;mes gestes et
+porte les m&ecirc;mes mines du berceau au cercueil,
+sans que le po&egrave;te se soucie de mettre au nombre
+de leurs composants un grain de la complexit&eacute;,
+des contradictions et de l'instabilit&eacute; que montrent
+tous les &ecirc;tres vivants.</p>
+<p>M. Hugo n'a pas commis toujours, et enti&egrave;rement,
+cette omission. Dans ses principales
+cr&eacute;atures il a l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;vi&eacute; de
+cette psychologie
+congrue, non pourtant sans concilier avec
+son intuition partielle des complications humaines
+son amour de la simplicit&eacute;. Il s&eacute;pare la vie de
+ses h&eacute;ros en deux parties, g&eacute;n&eacute;ralement de signes
+contraires, l'existence avant la crise, celle post&eacute;rieure,
+toutes deux unes et coh&eacute;rentes, mais
+d'attributs diam&eacute;tralement adverses. Valjean,
+odieux et haineux, for&ccedil;at, passe chez M. Myriel
+et, peu apr&egrave;s, devient le plus ang&eacute;lique des
+hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi
+en un moment de scrupules mis&eacute;ricordieux qui
+le font se suicider. Charles Quint devient de coureur
+d'aventures, empereur s&eacute;rieux, Ruy Blas
+d'amant-po&egrave;te, grand ministre. Marion Delorme
+amoureuse, n'est plus Marion la courtisane.</p>
+<p>Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de
+sa profondeur, en concevant parfois des &acirc;mes
+g&eacute;min&eacute;es, partag&eacute;es en deux moiti&eacute;s
+distinctes
+et g&eacute;n&eacute;ralement contradictoires, par une absolue
+fissure, Marie Tudor, reine, est irrit&eacute;e contre
+son amant, puis se remet &agrave; l'aimer, puis commande
+qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell
+passe de son attitude de mari peureux &agrave; celle
+de chef des t&ecirc;tes-rondes. Gwynplaine est oscillant
+entre son amour pour Dea et son amour
+pour Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine
+des bonapartistes et son affection pour le fils
+de l'un d'eux. Lucr&egrave;ce Borgia est maternelle et
+sc&eacute;l&eacute;rate; Triboulet, paternel et
+prox&eacute;n&egrave;te;
+Gauvain, inflexible et humain. Cette simple m&eacute;canique
+intellectuelle, r&eacute;sum&eacute;e en un conflit de
+deux natures, de deux passions, de deux mobiles,
+est la plus complexe que M. Hugo ait
+con&ccedil;ue. Tout l'au-del&agrave; de cette humanit&eacute;
+chim&eacute;rique
+lui est d'habitude inconnu.</p>
+<p>La tendance &agrave; l'irr&eacute;el et au superficiel, qui
+lui fait simplifier et raidir toutes les &acirc;mes qu'il
+d&eacute;crit, l'am&egrave;ne, par un choc en retour apparemment
+bizarre, &agrave; concevoir la vie comme plus
+romanesque et plus th&eacute;&acirc;trale qu'elle n'est. Sachant
+en gros les catastrophes et les conflits qu'elle
+peut pr&eacute;senter, ne t&acirc;chant pas de p&eacute;n&eacute;trer
+dans
+le jeu de petits faits, d'incidents sans port&eacute;e, de
+b&eacute;vues et de hasards dont se composent les
+grands drames humains, les voyant de haut et
+de loin, comme un homme qui dans une montagne
+ne distinguerait pas les assises et dans
+une tour les moellons, M. Hugo repr&eacute;sente la vie
+par ses gros &eacute;v&eacute;nements. De l&agrave; ses romans
+allant de coups de th&eacute;&acirc;tre en crises de conscience,
+de situations extr&ecirc;mes, en soudaines
+catastrophes, sans que m&ecirc;me les interstices soient
+combl&eacute;s par des files de petits incidents m&eacute;diocres
+et quotidiens, tels que les chroniques et
+les m&eacute;moires nous les montrent exister sous les
+plus grands remuements de l'histoire. De l&agrave; son
+th&eacute;&acirc;tre machin&eacute;, sanglant et surtendu dont les
+p&eacute;rip&eacute;ties ont tant&ocirc;t l'air appr&ecirc;t&eacute;
+des effets de
+M. Scribe, tant&ocirc;t l'air excessif des fins de
+drames.</p>
+<p>Que ce manque de p&eacute;n&eacute;tration, d'analyse, de
+souci des dessins, de recherche du vrai sous
+l'apparent, cette irritante superficialit&eacute; qui rend
+creux les moindres po&egrave;mes comme les plus empanach&eacute;s
+h&eacute;ros, les grosses catastrophes comme
+la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
+le r&eacute;sultat non d'un &eacute;loignement volontaire de la
+r&eacute;alit&eacute;, mais d'une impuissance fonctionnelle, un
+fait significatif le montre: la pauvret&eacute; d'id&eacute;es
+qu'&eacute;tale le po&egrave;te en toutes les pi&egrave;ces o&ugrave;
+il a
+tent&eacute; de d&eacute;velopper quelque id&eacute;e
+m&eacute;taphysique
+donn&eacute;e comme originale. Rien de plus pu&eacute;ril
+que sa conception du jugement dernier, expos&eacute;e
+&agrave; la fin des premi&egrave;res <i>L&eacute;gendes</i>. Pour
+d'oiseux
+probl&egrave;mes d&eacute;battus par de faibles arguments,
+<i>Pensar Dudar</i> et <i>Ce qu'on entend sur la montagne</i>
+sont &agrave; lire. Le d&eacute;isme d&eacute;velopp&eacute; dans les
+derni&egrave;res pi&egrave;ces des <i>Contemplations</i> est aussi
+traditionnel, que le panth&eacute;isme de certaines
+pi&egrave;ces est celui des bonnes gens. Et quant &agrave;
+son id&eacute;e sur la m&eacute;tempsychose r&eacute;tributive, rien
+ne para&icirc;tra plus confus. Il n'est pas en somme,
+dans toute l'oeuvre du po&egrave;te, des sujets aux
+p&eacute;rip&eacute;ties,
+de la psychologie &agrave; la philosophie, une
+pens&eacute;e qui ne soit prise &agrave; la foule ou aux livres,
+qui ne doive &ecirc;tre tenue pour inad&eacute;quate ou
+mal con&ccedil;ue. S'il est un titre que M. Hugo a
+usurp&eacute;, c'est celui de penseur.</p>
+<p>Il est naturel que l'on demande ici comment
+un po&egrave;te chez qui nous avons constat&eacute; sous une
+magnifique &eacute;locution des sympt&ocirc;mes marqu&eacute;s de
+d&eacute;bilit&eacute; intellectuelle, se trouve cependant &ecirc;tre
+un grand artiste. La r&eacute;ponse sera donn&eacute;e par un
+nouvel ordre de faits que nous allons d&eacute;velopper.</p>
+<p>Quand M. Hugo s'est empar&eacute; d'une pens&eacute;e
+vulgaire, quand il a imagin&eacute; une &acirc;me sans complications,
+ou une p&eacute;rip&eacute;tie sans ant&eacute;c&eacute;dents, le
+po&egrave;te ne s'en tient pas &agrave; cette simplicit&eacute; sans
+int&eacute;r&ecirc;t. Emport&eacute; par sa tendance verbale &agrave;
+la
+r&eacute;p&eacute;tition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
+ascendante, par son antith&eacute;tisme qui
+r&eacute;clame des chocs de grandes masses, par l'enivrement
+des belles images et l'emportement des
+larges rhythmes, il magnifie toutes choses au
+point de rendre les plus insignifiantes colossales
+et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les plus
+simples sc&egrave;nes champ&ecirc;tres, une vache paissant
+dans un pr&eacute;, des enfants qui jouent, un ch&ecirc;ne
+dans une clairi&egrave;re, une fleur au bord d'un chemin,
+prennent sous ses puissantes mains de p&eacute;trisseur
+de verbe, une grandeur calme et mena&ccedil;ante,
+un aspect fatidique et g&eacute;ant, qui &eacute;meut
+intimement. Rien de plus grandiose que sa gr&acirc;ce.
+Il c&eacute;l&egrave;bre dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>,
+le printemps, le matin, de jolies filles, les nuits
+d'&eacute;t&eacute;, avec une joie &eacute;norme. Son vers musculeux
+se contourne, se d&eacute;gage et s'&eacute;lance avec
+la forte souplesse d'un cable d'acier, tourne
+&agrave; l'hymne dans l'&eacute;l&eacute;gie, &agrave; la bacchanale
+dans
+l'idylle, constamment robuste et magnifique. La
+grosse bonne humeur de la populace de Paris
+sous la Convention, un attroupement devant la
+baraque foraine d'un ventriloque, certains boniments
+d'Ursus et le d&eacute;lirant &eacute;pithalame de M. Gillenormand
+aux noces de Marius et Cosette, sont
+anim&eacute;s et transport&eacute;s de la m&ecirc;me joie tumultueuse,
+retentissent en fanfares de cuivre et
+en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus &eacute;normes
+&eacute;clats, quand le po&egrave;te entreprend les grands
+spectacles et les grandes catastrophes.</p>
+<p>Rien de plus d&eacute;mesur&eacute; et de
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute; que certaines
+de ses temp&ecirc;tes. Un incendie, celui de la
+Tourgue, est un flamboiement sublime. Une bataille,
+comme celle de Waterloo dans les <i>Mis&eacute;rables</i>,
+est un foudroiement de Titans. La charge
+&eacute;pique des cuirassiers de Millaud, la panique,
+les carr&eacute;s de la garde tenant comme des &icirc;lots
+au milieu de l'&eacute;coulement des fuyards, par la
+nuit tombante, et sous le feu des canons qui la
+trouent; cela est inhumain. M. Hugo poss&egrave;de
+les vari&eacute;t&eacute;s de la grandeur et les &eacute;tale
+magnifiquement
+partout. Il sait &ecirc;tre grandiose simplement
+dans une langue sculpturale et biblique, en
+un style fauve et comme recuit aux beaux passages
+de la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>. L'assaut des
+truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
+fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre
+le canon de la &laquo;Claymore&raquo; est froidement
+h&eacute;ro&iuml;que. La marche de Gwynplaine dans le
+palais somptueux et muet de Lord Clancharlie
+parait quelque chose de hagard et d'&eacute;norme;
+la sc&egrave;ne est monstrueuse o&ugrave; Josiane, en sa lascive
+demi-nudit&eacute;, colle ses l&egrave;vres junoniennes &agrave; la
+face taillad&eacute;e de son hideux amant, et le regarde
+&laquo;fatale&raquo;, avec ses yeux d'Ald&eacute;baran, rayon visuel
+mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de
+sid&eacute;ral.</p>
+<p>Mais dans tous les livres du po&egrave;te aucun r&eacute;cit
+ne monte plus haut au sublime et au tragique
+que celui o&ugrave; Gwynplaine men&eacute; dans le caveau
+de la prison de Southwark aper&ccedil;oit le spectacle
+mis&eacute;rable de Hardquannone soumis &agrave; la peine
+forte et dure. Les sourdes t&eacute;n&egrave;bres du lieu, les
+vieilles et pu&eacute;riles lois latines psalmodi&eacute;es par
+le greffier, les paroles surhumainement graves,
+adress&eacute;es par le juge, une touffe de fleurs &agrave; la
+main, &agrave; la mis&eacute;rable guenille d'homme devant
+lui, &eacute;cartel&eacute; nu entre quatre piliers et oppress&eacute;
+de masses de fer, la bouche r&acirc;lante, la barbe
+suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos,
+cela est &eacute;norme et admirable.</p>
+<p>Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie
+et exalt&eacute;e par ce don d'amplification. Les personnages
+y sont des h&eacute;ros ou des monstres: de
+Javert le &laquo;mouchard marmor&eacute;en&raquo; &agrave; Gauvain,
+le g&eacute;n&eacute;ral de trente ans qui poss&egrave;de &laquo;une
+encolure
+d'hercule, l'oeil s&eacute;rieux d'un proph&egrave;te et le
+rire d'un enfant....&raquo; Fantine, Mme Th&eacute;nardier
+&laquo;la mijaur&eacute;e sous l'ogresse&raquo; sont au-del&agrave; des
+deux fronti&egrave;res extr&ecirc;mes de l'humanit&eacute;, de
+m&ecirc;me
+que les guerriers de la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i> sont
+plus grands que des statues. Tous les incidents
+sont des catastrophes, toutes les entreprises
+h&eacute;ro&iuml;ques, les passions et les &eacute;motions intenses,
+les intrigues t&eacute;n&eacute;breuses, et les vertus
+ang&eacute;liques.
+S'il est vrai que l'oeuvre de M. Hugo correspond
+&agrave; un monde plus simple que le n&ocirc;tre, elle
+correspond &eacute;galement &agrave; un monde gigantesque,
+o&ugrave; des rafales aux passions, des arbres aux
+crimes, de la beaut&eacute; des cieux &agrave; la mis&egrave;re des
+humbles, tout est plus grand, plus fort, plus
+magnifique et plus enthousiasmant, qu'en ce
+globe par comparaison infime.</p>
+<p>Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosit&eacute;s
+dont M. Victor Hugo sait faire du sublime, son
+g&eacute;nie atteint de plus hauts sommets encore dans
+toutes les sc&egrave;nes auxquelles se m&ecirc;le un
+&eacute;l&eacute;ment
+de myst&egrave;re.</p>
+<p>Ici son imagination, laiss&eacute;e libre par la
+r&eacute;alit&eacute;,
+profitant des interstices que la science et l'exp&eacute;rience
+laissent dans le r&eacute;seau de leurs notions,
+usant des terreurs h&eacute;r&eacute;ditaires que les grands
+spectacles nuisibles ont d&eacute;pos&eacute;es dans les &acirc;mes,
+pousse ses plus &eacute;tranges et ses plus luxuriantes
+v&eacute;g&eacute;tations.
+Le silence glac&eacute; d'une nef vide, une
+cloche b&eacute;ante au repos, une &eacute;norme salle de festin
+o&ugrave; les flambeaux agonisent, une &acirc;pre et solitaire
+gorge de montagne muette sous un soleil
+surplombant, un burg en ruine, une sombre
+vo&ucirc;te d'arbres, prennent sous son style un aspect
+formidablement inqui&eacute;tant. Une nuit &eacute;toil&eacute;e vue
+aux heures o&ugrave; tous dorment, le ciel bas d'une
+soir&eacute;e d'hiver,</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>L'air sanglote et le vent r&acirc;le,<br>
+</span><span>Et sous l'obscur firmament,<br>
+</span><span>La nuit sombre et la mort p&acirc;le<br>
+</span><span>Le regardent fixement,<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>le bois sombre plein de souffles froids o&ugrave; Cosette,
+la nuit, va pour chercher un seau d'eau, p&eacute;n&egrave;trent
+d'une horreur sacr&eacute;e. M. Hugo est par excellence
+le grand po&egrave;te du Noir, et comme son satyre,
+conna&icirc;t</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Le revers t&eacute;n&eacute;breux de la
+cr&eacute;ation.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Le myst&egrave;re des germes, la sourde pouss&eacute;e du
+printemps et l'ascension latente de la s&egrave;ve, les
+murmures des grandes plaines, la surprise des
+sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant
+et leur po&egrave;te en celui qui a &eacute;crit dans les <i>Mis&eacute;rables</i>
+seuls ces trois admirables &eacute;pisodes:
+<i>Choses de la nuit, Foliis ac frondibus</i>, et cette
+arriv&eacute;e de Valjean, par une nuit sans lune, dans le
+jardin du couvent du Picpus, ce jardin silencieux,
+mort et r&eacute;gulier o&ugrave; &laquo;l'ombre des fa&ccedil;ades
+retombait
+comme un drap noir&raquo;. Que l'on rapproche
+de ces grands nocturnes, la descente de Gilliatt
+dans la caverne sous-marine dont la mer a fait
+un &eacute;crin et un antre, cette vo&ucirc;te, aux lobes
+presque c&eacute;r&eacute;braux, &eacute;clair&eacute;e d'une
+lumi&egrave;re d'&eacute;meraude,
+tapiss&eacute;e d'herbes d&eacute;li&eacute;es, mouvantes et
+molles, o&ugrave; roulent des coquillages roses, que
+fr&ocirc;le le gonflement des vagues, venant polir un
+noir pi&eacute;destal o&ugrave; s'&eacute;voque &laquo;quelque
+nudit&eacute; c&eacute;leste,
+&eacute;ternellement pensive, un ruissellement
+de lumi&egrave;re chaste sur des &eacute;paules &agrave; peine
+entrevues,
+un front baign&eacute; d'aube, un ovale de visage
+olympien, des rondeurs de seins myst&eacute;rieux, des
+bras pudiques, une chevelure d&eacute;nou&eacute;e dans de
+l'aurore, des hanches ineffables model&eacute;es en
+p&acirc;leur&raquo;;
+la description des halliers sombres, ces
+&laquo;lieux sc&eacute;l&eacute;rats&raquo; d'o&ugrave; les chouans
+fusillaient
+les &laquo;bleus&raquo;, et dans l'<i>Homme qui rit</i>, ce merveilleux
+tableau de la baie de Portland par un
+cr&eacute;puscule d'hiver, o&ugrave; les c&ocirc;tes blafardes se
+profilent en contours lin&eacute;aires, puis encore l'enterrement
+de Hardquannone, emport&eacute; silencieusement
+&agrave; la brune, le glas toquant &agrave; coups espac&eacute;s
+et discords, et cette molle nuit grise o&ugrave;
+Gwynplaine, dans l'amertume de son coeur, suit
+les quais gluants de la Tamise, portant le sourd
+d&eacute;sir de se suicider; M. Hugo appara&icirc;tra comme le
+po&egrave;te des choses sombres, en qui se r&eacute;percute
+et se magnifie tout ce que les hommes appr&eacute;hendent
+et redoutent.</p>
+<p>Que l'on ajoute encore &agrave; toutes ces sc&egrave;nes
+certains portraits pleins d'ombre et de r&eacute;ticence,
+dont le plus grand exemple est la silhouette bizarre,
+sacerdotale et sc&eacute;l&eacute;rate du docteur Geestemunde,
+certains ensembles brouill&eacute;s et confus,
+la perception subtile du trouble d'une soci&eacute;t&eacute; &agrave;
+la veille d'une &eacute;meute, de cet instant des batailles
+o&ugrave; tout oscille:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
+tra&icirc;n&eacute;es de sang ruissellent illogiquement, les fronts des
+arm&eacute;es ondoient, les r&eacute;giments entrant ou sortant, font
+des caps ou des golfes, tous ces &eacute;cueils remuent continuellement
+les uns devant les autres ... les &eacute;claircies se
+d&eacute;placent; les plis sombres avancent et reculent; une
+sorte de vent du s&eacute;pulcre pousse, refoule, enfle et disperse
+ces multitudes tragiques....</p>
+</div>
+<p>Enfin que l'on consid&egrave;re cette tendance pouss&eacute;e
+&agrave; bout, que l'on fasse l'&eacute;num&eacute;ration de tous
+ces po&egrave;mes douteux o&ugrave; M. Hugo tente d'&eacute;teindre
+l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les t&eacute;n&egrave;bres
+m&eacute;taphysiques, de ses constants efforts
+&agrave; d&eacute;finir l'incertain des probl&egrave;mes historiques,
+sociaux, moraux et religieux, de son abus de
+l'obscurit&eacute;, de ses appels &agrave; une intervention divine,
+et de sa vision de l'inexplicable dans les
+plus claires choses; il nous semble que la d&eacute;monstration
+est suffisante. S'il est un domaine
+o&ugrave; M. Hugo soit &agrave; la fois fr&eacute;quent et magnifique,
+c'est celui du myst&eacute;rieux, du cach&eacute;, du
+cr&eacute;pusculaire,
+du nocturne. S'il est par excellence celui
+qui ne sait point voir les choses r&eacute;elles, il
+est le familier de leur envers, des terreurs, des
+appr&eacute;hensions et du trouble, des fantasmagories
+et des imaginations, dont les hommes peuplent
+peureusement l'absence de clart&eacute;.</p>
+<p>Certains faits contradictoires ne sauraient alt&eacute;rer
+la valeur de cette induction. Les chapitres
+r&eacute;alistes des <i>Mis&eacute;rables</i>, ne nous sont pas
+inconnus,
+tels que la plaidoirie singuli&egrave;rement navrante
+et comique et vraie du p&egrave;re Champ-Mathieu, indign&eacute;
+dans sa stupidit&eacute; d'&ecirc;tre pris pour le for&ccedil;at
+Valjean, ni tout l'&eacute;pisode du petit Picpus, les
+notes pr&eacute;cises sur l'existence des religieuses, la
+bizarre conversation entre le p&egrave;re Fauchelevent
+et la m&egrave;re Sup&eacute;rieure, ni cette excellente figure
+de M. Gillenormand, ni celle de Th&eacute;nardier fourbe
+et f&eacute;roce. Le faux Lord Clancharlie est historiquement
+vraisemblable, et de toutes les h&eacute;ro&iuml;nes
+de th&eacute;&acirc;tre, la reine Marie Tudor, se distingue
+par des passions humaines con&ccedil;ues en termes
+vrais. Dans certaines po&eacute;sies m&ecirc;me, comme
+<i>M&eacute;lancholia</i>, les mis&egrave;res sociales paraissent
+d&eacute;crites
+et d&eacute;plor&eacute;es v&eacute;ritablement. Mais ce ne
+sont point ces parties &eacute;parses et sinc&egrave;res qui
+peuvent caract&eacute;riser l'oeuvre de M. Hugo. Elles
+montrent que l'organisation intellectuelle de ce
+po&egrave;te n'est pas absolument d&eacute;nu&eacute;e des
+propri&eacute;t&eacute;s
+qui constituent le talent d'artistes d'une autre
+&eacute;cole. Elles ne pr&eacute;valent point contre les faits
+universels et caract&eacute;ristiques, les tendances
+g&eacute;n&eacute;rales
+et excessives que nous avons reconnues
+en cette &eacute;tude, dont les r&eacute;sultats se r&eacute;sument
+comme suit:</p>
+<p>En un style fait de r&eacute;p&eacute;titions, d'antith&egrave;ses
+et d'images, M. Hugo drape des id&eacute;es soit banales,
+vulgaires, prises au hasard et partout, soit paraissant,
+compar&eacute;es aux objets, plus simples,
+plus grandes et plus vagues. Cette nullit&eacute;, cette
+simplification et ce grossissement du fond, sont
+unis aux propri&eacute;t&eacute;s caract&eacute;ristiques de la forme
+non par des relations de causes &agrave; effets ou
+d'effets &agrave; cause, mais par un rapport indissoluble
+qui permet de consid&eacute;rer ces deux ordres de
+faits comme r&eacute;sultant &agrave; la fois d'une cause unique.
+En effet, toute la richesse du style de M. Victor
+Hugo s'associe de telle sorte &agrave; la simplicit&eacute; de
+ses id&eacute;es, qu'il reste ind&eacute;cis s'il use de son
+&eacute;locution
+prodigieuse pour dissimuler la faiblesse
+de sa pens&eacute;e, ou si celle-ci s'interdit toute activit&eacute;
+d&eacute;pens&eacute;e en belles paroles. Le grossissement
+est joint &agrave; la simplicit&eacute; soit pour la cacher,
+soit parce qu'un objet vu incompl&egrave;tement est vu
+plus en saillie; il aboutit n&eacute;cessairement &agrave; la
+r&eacute;p&eacute;tition ascendante des mots, comme celle-ci
+au grossissement des id&eacute;es. Le vague et le myst&egrave;re
+de la pens&eacute;e conduisent &agrave; l'emploi des
+images, et celles-ci facilitent le d&eacute;veloppement
+de sujets purement m&eacute;taphysiques. Les mots
+s'allient ainsi aux choses en une relation imm&eacute;diate
+et essentielle par des actions et des r&eacute;actions
+r&eacute;ciproques, qu'il faut tenir en m&eacute;moire.
+C'est par cette synth&egrave;se finale, r&eacute;unissant en un
+ensemble homog&egrave;ne les &eacute;l&eacute;ments que notre analyse
+a dissoci&eacute;s, que l'on pourra reconstruire
+logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo.
+Une merveilleuse puissance verbale, abondante,
+fertile, color&eacute;e, sans cesse renaissante et vari&eacute;e
+comme un fouillis de lianes; sous ce rev&ecirc;tement
+une pens&eacute;e simple, nue, &eacute;norme, brute et
+&agrave; gros grains, comme un entassement de rocs;
+l'on aura l&agrave; une image approch&eacute;e des livres du
+po&egrave;te, l'enchev&ecirc;trement luxuriant de sa forme,
+sur l'&eacute;difice grandiose de ses simples et &eacute;normes
+id&eacute;es, tout le d&eacute;ploiement de ses livres
+h&eacute;riss&eacute;s
+et fleuris, &eacute;rig&eacute;s en gros blocs friables et mal
+assembl&eacute;s. En cette antith&egrave;se fondamentale et
+inaper&ccedil;ue du po&egrave;te: la nudit&eacute; du fond et la
+richesse
+de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se
+r&eacute;sume.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">[10]</a>
+<div class="note">
+<p> D&eacute;cembre 1884, <i>Revue Ind&eacute;pendante</i>.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+<p>De l'ensemble des faits que nous venons d'&eacute;tablir,
+il r&eacute;sulte une explication psychologique?
+En d'autres termes aux anomalies d'expression
+et de pens&eacute;e qui sont devenues manifestes au
+cours de cette &eacute;tude, pouvons-nous assigner
+pour cause une ou plus d'une anomalie interne
+du m&eacute;canisme intellectuel connu, qui, admise sur
+hypoth&egrave;se, paraisse &ecirc;tre &agrave; l'origine de tous les
+caract&egrave;res marqu&eacute;s de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
+Il nous semble que l'on peut r&eacute;pondre par l'affirmative
+&agrave; une question ainsi pr&eacute;cis&eacute;e.</p>
+<p>Si nous reprenons les r&eacute;sultats de notre analyse,
+r&eacute;sum&eacute;s en ces deux termes: simplicit&eacute; de
+la pens&eacute;e et richesse de la forme, le choix de
+celui qui pr&eacute;c&egrave;de et d&eacute;termine l'autre, ne
+peut-&ecirc;tre
+douteux. Il n'a jamais paru &agrave; personne que
+les gens d'intelligence simple, soient n&eacute;cessairement
+des orateurs copieux, tandis que le contraire
+semble vrai.</p>
+<p>L'opinion commune sur les gens &agrave; parole facile,
+les improvisateurs, les avocats, les bavards, les
+&eacute;crivains de premier jet, d&eacute;montre en quelque
+fa&ccedil;on que chez les discoureurs abondants on a
+remarqu&eacute; une activit&eacute; intellectuelle moins intense
+et moins vive relativement. C'est donc de l'examen
+des facult&eacute;s orales de M. Hugo (car la psychologie
+ne distingue pas la parole prononc&eacute;e de
+la parole &eacute;crite) que nous allons partir, quitte &agrave;
+revenir sur nos raisonnements, si l'explication
+qu'elles nous auront fournie ne rend pas compte
+&eacute;galement des facult&eacute;s mentales du po&egrave;te.</p>
+<p>M. Kussmaul (<i>Troubles du langage</i>) expose
+que l'acte de parler se d&eacute;compose en trois phases:
+l'impulsion interne, intellectuelle et &eacute;motionnelle;
+l'expression int&eacute;rieure; l'expression prof&eacute;r&eacute;e.
+Or,
+nous avons discern&eacute; en M. Hugo, d&egrave;s le d&eacute;but,
+l'habitude de r&eacute;p&eacute;ter en plusieurs formules diverses
+une seule pens&eacute;e, de sorte que fort souvent
+dans tout un chapitre et tout un po&egrave;me,
+peu d'id&eacute;es distinctes sont &eacute;mises. Il semble donc
+qu'en lui, &agrave; une seule impulsion de l'&acirc;me, &agrave; une
+conception, &agrave; une &eacute;motion, &agrave; une vision
+int&eacute;rieures,
+correspondent une multitude d'expressions,
+qui se pr&eacute;sentent tumultueusement, s'ordonnent,
+se rangent et sont issues de suite,
+tandis que les facult&eacute;s intellectuelles restent
+inactives, attendant que ce flux ait pass&eacute;, pour reprendre
+leurs fonctions intermittentes. Que
+l'on admette ce don d'exprimer longuement et de
+penser peu, de d&eacute;velopper magnifiquement et
+abondamment, le moindre jet d'&eacute;motion et d'id&eacute;es;
+que l'on se figure en outre que pendant ces successives
+r&eacute;missions de l'intelligence, M. Hugo porte
+dans sa conscience non plus des pens&eacute;es, mais
+de purs mots; tout deviendra clair. Un esprit
+pr&eacute;sentant cette anomalie de ne penser gu&egrave;re
+qu'en paroles, devra s'exprimer en antith&egrave;ses
+et en images, devra simplifier et grossir la r&eacute;alit&eacute;,
+devra parfaitement rendre le myst&eacute;rieux et
+le monstrueux, en vertu du m&eacute;canisme m&ecirc;me de
+notre langage.</p>
+<p>Chez lui, chaque id&eacute;e, au lieu d'en sugg&eacute;rer
+une autre, de se propager de terme en terme, du
+d&eacute;but &agrave; la fin d'une oeuvre, s'&eacute;tant
+imm&eacute;diatement
+fondue et comme dissip&eacute;e dans l'abondance
+d'expressions qu'elle d&eacute;cha&icirc;ne, ne subsiste pendant
+une dur&eacute;e appr&eacute;ciable qu'en mots. Ceux-ci
+comprennent d'abord les termes propres et synonymes,
+puis les termes analogues, enfin, et, n&eacute;cessairement,
+les termes m&eacute;taphoriques. De
+m&ecirc;me le po&egrave;te s'exprime, en effet, par des mots
+justes, puis par des mots d&eacute;tourn&eacute;s, puis par
+des images. Et celles-ci &eacute;tant l'&eacute;quivalent non
+de l'id&eacute;e, depuis longtemps oubli&eacute;e, mais des
+premiers mots dans laquelle elle &eacute;tait con&ccedil;ue,
+il suit qu'elles para&icirc;tront d'habitude impr&eacute;vues,
+incoh&eacute;rentes, neuves et curieuses aux personnes
+habitu&eacute;es &agrave; penser en pens&eacute;es. De m&ecirc;me,
+c'est
+gr&acirc;ce &agrave; ce rapport lointain entre l'image et l'id&eacute;e
+que M. Hugo parvient &agrave; figurer parfaitement,
+en apparence, des id&eacute;es ou abstraites ou impensables,
+et qu'il se trouve amen&eacute; &agrave; traiter en
+beaux vers les plus vagues sujets m&eacute;taphysiques.</p>
+<p>La tendance du po&egrave;te aux antith&egrave;ses s'explique
+d'une mani&egrave;re analogue. M. Taine, dans le premier
+livre de l'<i>Intelligence</i>; M. Lazarus, dans sa
+monographie sur l'<i>Esprit et le langage</i>, montrent
+que nos mots sont abstraits et absolus. Le mot
+&laquo;arbre&raquo; ne repr&eacute;sente aucun arbre particulier,
+qui pourrait &ecirc;tre de telle grandeur et de telle
+disposition, mais bien un vague ensemble de
+masse globulaire verte plac&eacute;e au haut d'un
+grand tronc gris-brun. Et ainsi d&eacute;limit&eacute;, l'arbre
+se s&eacute;pare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment
+du brin d'herbe &agrave; son pied. Seul un
+esprit r&eacute;aliste sentira qu'il n'y a au fond aucune
+d&eacute;marcation entre les gramin&eacute;es des petites aux
+grandes, les ronces, les arbustes, les scions, les
+petits arbres et les gros. Le mot &laquo;homme&raquo; de
+m&ecirc;me, que nous nous figurons blanc, pourra
+&ecirc;tre verbalement oppos&eacute; au mot &laquo;b&ecirc;te&raquo;
+que
+nous imaginons quadrup&egrave;de et velue; mais en
+fait, ces mots font abstraction des grands singes
+marchant souvent debout et la face glabre, ainsi
+que des peuplades sauvages, les Papouas et les
+Boschimans, marchant courb&eacute;s et les bras ballants
+jusqu'aux genoux, le nez &eacute;pat&eacute; et la face
+fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
+tous les mots antith&eacute;tiques, depuis
+lumi&egrave;re-t&eacute;n&egrave;bres,
+desquels sont omis les d&eacute;gradations cr&eacute;pusculaires,
+jusqu'&agrave; mati&egrave;re-esprit, que relient
+les manifestations de plus en plus subtiles de la
+force. On verra ainsi que la nature ne contient
+pas de choses opposables, et que seul le langage
+cr&eacute;e des mots qui le sont. Que M. Hugo d&ucirc;t s'abandonner
+&agrave; cette tendance antith&eacute;tique que les
+mots eux-m&ecirc;mes et les mots seuls poss&egrave;dent,
+para&icirc;tra naturel &agrave; qui aura suivi nos explications.</p>
+<p>Nous passons aux facult&eacute;s mentales du po&egrave;te.
+Dans tous les pr&eacute;c&eacute;dents paragraphes, nous avons
+tenu tacitement pour acquis que la pens&eacute;e pure de
+M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique,
+ni appliqu&eacute;e &agrave; se conformer exactement
+&agrave; la nature des choses. Les faits que nous avons
+expos&eacute;s dans le deuxi&egrave;me chapitre de notre &eacute;tude
+justifient cette p&eacute;tition de principe. Nous avons vu
+que M. Hugo se pla&icirc;t &agrave; ex&eacute;cuter des variations,
+parfois
+extr&ecirc;mement belles, sur les lieux-communs
+les plus abus&eacute;s, qu'en de nombreux endroits de
+son oeuvre, il s'inspire visiblement des id&eacute;es
+simples et parfois fausses, qui ont cours dans
+le public sur des sujets familiers. C'est l&agrave; le
+proc&eacute;d&eacute;
+d'un homme peu habitu&eacute; &agrave; penser pour son
+propre compte, prompt &agrave; s'emparer de th&egrave;mes
+tout faits pour donner libre cours &agrave; sa facult&eacute; de
+parolier. Mais il est un domaine o&ugrave; le vulgaire ne
+peut m&ecirc;me le mal renseigner. C'est celui de l'&acirc;me
+humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des
+mots.</p>
+<p>Quand on dit, sans trop y songer: un h&eacute;ros,
+un vieillard, une jeune fille, une m&egrave;re, nous
+apercevons vaguement quelque chose de fort net
+et de fort simple. Un h&eacute;ros est un beau jeune
+homme brave et rien de plus; une jeune fille est
+un &ecirc;tre chaste, joli et timide. Qu'un h&eacute;ros n'est
+souvent ni beau, ni jeune ni m&ecirc;me brave; qu'une
+jeune fille peut &ecirc;tre laide, sensuelle et hardie et
+tous deux par-dessous cela poss&eacute;der une cervelle
+compliqu&eacute;e et retorse,&#8212;les mots ne nous
+le disent pas et l'analyse seule nous l'apprend.
+M. Hugo s'en tient aux mots; de l&agrave;, l'air de
+famille de ses cr&eacute;atures similaires, et leur psychologie
+&eacute;court&eacute;e, qui se borne &agrave; assigner &agrave;
+chaque type les tendances convenables et conventionnelles,
+&agrave; rendre les vieillards v&eacute;n&eacute;rables
+et les m&egrave;res tendres, les tra&icirc;tres fourbes et les
+amantes &eacute;prises, sans nuance, sans complications
+et sans individualit&eacute;, sans rien de ces contradictions
+abruptes et de ces h&eacute;sitations fr&eacute;missantes
+que pr&eacute;sente tout &ecirc;tre vivant.</p>
+<p>Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre
+de M. Hugo, la sauve. Si ce po&egrave;te simplifie la
+r&eacute;alit&eacute;, il la grossit, en vertu de cette m&ecirc;me
+habitude
+de pens&eacute;e verbale, qui a fa&ccedil;onn&eacute; son
+style et ses conceptions. Le mot, s'il ne contient
+que les attributs les plus g&eacute;n&eacute;raux, les plus
+caract&eacute;ristiques
+et les plus simples de l'objet qu'il
+d&eacute;signe, les porte en lui pouss&eacute;s &agrave; leur plus
+haute puissance. Le mot &laquo;ch&ecirc;ne&raquo; figure un
+arbre robuste et &eacute;norme; le mot &laquo;or&raquo; rutile
+plus brillamment que le p&acirc;le m&eacute;tal de nos monnaies.
+Il n'est pas de femme qui soit la femme,
+ni de pourpre vermeille qui m&eacute;rite d'&ecirc;tre appel&eacute;e
+le rouge. Le po&egrave;te dont toute l'activit&eacute; intellectuelle
+se d&eacute;pense en mots, qui use sans cesse de
+ces brillants faux jetons de la pens&eacute;e, ne pourra
+s'emp&ecirc;cher de voir les choses aussi d&eacute;mesur&eacute;es
+que les paroles qui les magnifient. Pour lui, n&eacute;cessairement,
+les m&eacute;chants seront monstrueux,
+les jeunes filles virginales et les temp&ecirc;tes formidables.
+Il ne concevra d'hommes vertueux que
+saints, d'aurores que radieuses. La brise passant
+dans les arbres sera pour lui l'haleine du grand
+Pan, et il soup&ccedil;onnera des faunes dans les taillis
+obscurs. Le mot <i>Napol&eacute;on 1er</i> fera surgir en
+son &acirc;me un fant&ocirc;me de statue, le mot <i>R&eacute;volution</i>
+une lutte de titans, le mot <i>Libert&eacute;</i> des hommes
+d&eacute;li&eacute;s qui s'embrassent en pleurant. Que ces
+sentiments, cette fa&ccedil;on de penser, d'&ecirc;tre &eacute;mu et
+d'exprimer, est port&eacute;e chez M. Hugo &agrave; un degr&eacute;
+tel qu'elle devient g&eacute;niale et sublime, la fin de
+la deuxi&egrave;me partie de notre &eacute;tude le montre.</p>
+<p>Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes
+de la nature, M. Hugo a le plus noblement
+exalt&eacute; ses ph&eacute;nom&egrave;nes cr&eacute;pusculaires et
+myst&eacute;rieux. Ici, &agrave; son habitude de concevoir les
+choses aussi &eacute;normes que les mots, aucune exp&eacute;rience
+antagoniste ne s'oppose. Les mots <i>ombre</i>,
+<i>antre</i>, <i>nuit</i>, pris verbalement et port&eacute;s &agrave;
+leur
+plus haute &eacute;nergie, d&eacute;signent des lieux ou des
+temps dans lesquels les sens de l'homme sont
+forc&eacute;ment inactifs, c'est-&agrave;-dire ne nous donnent
+plus aucun renseignement. De m&ecirc;me les termes
+plus abstraits: <i>myst&egrave;re</i>, <i>trouble</i>, l'<i>&eacute;ternit&eacute;</i>,
+l'<i>au-del&agrave;</i>, expriment des entit&eacute;s sur lesquelles
+nous ne savons rien. Ainsi leur agrandissement
+n'a pas de bornes comme il en existe pour les
+mots figurant des objets communs; dans le domaine
+du vague, la fantaisie de M. Hugo, laiss&eacute;e sans
+limites et sans r&eacute;sistance, se meut et se d&eacute;ploie
+&agrave; l'infini, comme s'&eacute;pand un gaz infiniment
+&eacute;lastique,
+laiss&eacute; sans pression. Il ne s'occupe pas
+plus de voir la chose nulle sous le mot peu pr&eacute;cis
+que la chose mesquine sous le mot &eacute;norme,
+la chose complexe sous le mot simple, la chose
+ind&eacute;finie sous le mot absolu, les choses vraies
+enfin sans d&eacute;signations r&eacute;p&eacute;t&eacute;es et sans
+images
+appendues, sous les mots<a name="FNanchor_11_11"></a><a
+ href="#Footnote_11_11"><sup>[11]</sup></a>.</p>
+<p>Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo
+sont expliqu&eacute;es par notre th&eacute;orie, et la confirment.
+Est-il maintenant son habitude de d&eacute;signer
+les chapitres de ses livres, ses po&egrave;mes et ses recueils
+par les titres m&eacute;taphoriques, qui ne
+donnent pas le contenu de l'oeuvre; son &eacute;rudition
+qui comprend toutes les sciences verbales,
+la m&eacute;taphysique, la th&eacute;ologie, la jurisprudence,
+la philologie, les nomenclatures, et aucune des
+sciences r&eacute;alistes et naturelles; sa r&eacute;forme de la
+versification, qui a eu pour effet, par l'introduction
+de l'enjambement, de permettre d'exprimer
+une id&eacute;e en plus de mots que n'en contient un
+vers; le r&eacute;sultat m&ecirc;me du romantisme qui, parti
+en guerre au nom de Shakespeare contre l'irr&eacute;alisme
+classique, n'a abouti qu'&agrave; enrichir la langue
+fran&ccedil;aise de nouveaux mots; toute la vie du po&egrave;te,
+la mission sacerdotale qu'il s'est assign&eacute;e, son
+entr&eacute;e en lice pour la &laquo;r&eacute;volution&raquo; contre le
+&laquo;pape&raquo;, sa haine des &laquo;tyrans&raquo; et sa
+philanthropie
+g&eacute;n&eacute;rale; tous ces traits r&eacute;sultent du verbalisme
+fondamental de son intelligence. Son immense
+gloire de po&egrave;te national peut &ecirc;tre expliqu&eacute;e
+de m&ecirc;me.</p>
+<p>M. Hugo est en communion avec la foule, parce
+qu'il en &eacute;pouse les id&eacute;es et en redit, en termes
+magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
+elle de ne point creuser les dessous des choses,
+de croire tout uniment qu'il y a des braves gens
+et des coquins, que tous les hommes sont fr&egrave;res
+et tous les pr&eacute;s fleuris, que les oiseaux chanteurs
+c&eacute;l&egrave;brent l'&Eacute;ternel, que les morts vont dans un
+monde meilleur, et que la Providence s'occupe
+de chacun, ralliant les disserteurs de politique
+par son adoration de quatre-vingt-neuf, les
+m&egrave;res par son amour des enfants, les ouvriers
+par sa philanthropie et son humanitarisme, ne
+choquant en politique que les aristocrates, en
+litt&eacute;rature que les r&eacute;alistes et en philosophie
+que les positivistes, trois partis peu nombreux,
+M. Hugo est d'accord avec toutes les intelligences
+moyennes, qu'il &eacute;blouit, en outre, par l'admirable,
+neuve, et persuasive fa&ccedil;on dont il exprime
+leur pens&eacute;e. Enfin, et par une cause plus profonde,
+M. Hugo est d'esprit essentiellement
+fran&ccedil;ais. Par son habitude de penser des mots
+et non des objets, de ne point diss&eacute;quer les
+&acirc;mes et de ne point montrer les choses, il est
+par excellence du pays du spiritualisme cart&eacute;sien,
+du th&eacute;&acirc;tre classique et de la peinture d'acad&eacute;mie.
+Il y a joui de l'&eacute;norme bonheur de ne diff&eacute;rer de
+ses contemporains et de ses compatriotes que
+par la forme o&ugrave; il a jet&eacute; des id&eacute;es
+traditionnellement
+nationales. Cette innovation est &agrave; la
+fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
+point, comme le d&eacute;montre l'impopularit&eacute; de
+l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>, de la <i>Tentation de
+saint Antoine</i>, des oeuvres de Stendhal et de
+Baudelaire.</p>
+<p>Ici notre &eacute;tude finit. D'une oeuvre infiniment
+complexe, dont les propri&eacute;t&eacute;s saillantes ont
+&eacute;t&eacute;
+r&eacute;sum&eacute;es en exemples, nous avons extrait
+quelques caract&egrave;res g&eacute;n&eacute;raux, ceux-ci ont
+&eacute;t&eacute;
+repris en un couple fort clair et fort simple de
+tendances universelles; celles-ci en un fait
+psychologique absolument net. Il ne faut pas
+que cette explication qui, comme tous les principes,
+para&icirc;t moindre que les effets caus&eacute;s, fasse
+illusion sur la beaut&eacute; et la grandeur de l'oeuvre
+de M. Hugo. &Agrave; l'intersection de deux lignes on
+mesure ais&eacute;ment leur angle; mais que ces c&ocirc;t&eacute;s
+soient prolong&eacute;s &agrave; l'infini, ils comprendront
+l'infini. De m&ecirc;me l'oeuvre de M. Hugo, dont nous
+avons r&eacute;sum&eacute; en quelques mots l'essence,
+demeure une des plus &eacute;normes qu'un cerveau
+humain ait enfant&eacute;es. Que l'on suppose jointe &agrave;
+la facult&eacute; verbale qui l'a produite, les facult&eacute;s
+analytiques et r&eacute;alistes d'un Balzac, la gr&acirc;ce
+d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on
+joigne encore &agrave; cette intelligence reine, la pens&eacute;e
+encyclop&eacute;dique d'un Goethe, l'on aurait un po&egrave;te
+transcendant, qui porterait en sa large cervelle
+toutes les choses et tous les mots. &Ecirc;tre de cet
+ensemble inou&iuml; un fragment notable, suffit &agrave; la
+gloire d'un homme.<br>
+<br>
+</p>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="GONCOURT"></a><br>
+<h2>LES ROMANS</h2>
+<h3>DE</h3>
+<h3>M. EDM. DE GONCOURT<a name="FNanchor_12_12"></a><a
+ href="#Footnote_12_12"><sup>[12]</sup></a></h3>
+<br>
+<p>Dans une famille de vieille richesse bourgeoise,
+et de hautes charges militaires, sous la galante
+et faible tutelle d'un grand-p&egrave;re &eacute;pris, l'&eacute;veil
+d'&acirc;me d'une petite fille, sa vie de dignitaire
+minuscule dans l'h&ocirc;tel du minist&egrave;re de la guerre;
+la naissance de son imagination par la musique,
+les lectures sentimentales, et cette pr&eacute;coce
+surexcitation que causent dans une cervelle &agrave;
+peine form&eacute;e les exercices religieux pr&eacute;paratoires
+&agrave; la premi&egrave;re communion,&#8212;l'esquisse
+de ses passionnettes et de ses
+amourettes,&#8212;puis le d&eacute;veloppement de la jeune fille fix&eacute;
+en
+ces moments capitaux: la pubert&eacute;, le premier
+bal, la r&eacute;v&eacute;lation des myst&egrave;res sexuels,&#8212;enfin
+l'&eacute;tude, en cette &eacute;l&eacute;gante, de tout le raffinement
+de la toilette, des parfums du corps et des fa&ccedil;ons
+mondaines,&#8212;son affolement de ne pas se
+marier, le l&eacute;ger hyst&eacute;risme de sa chastet&eacute;,
+l'an&eacute;mie, une lugubre lettre de faire
+part,&#8212;en ces phases se r&eacute;sume le r&eacute;cent roman de
+M. de Goncourt, le dernier si l'auteur maintient,
+pour notre regret, un engagement de sa pr&eacute;face.
+Dans ce livre, M. de Goncourt a de nouveau
+consign&eacute; toutes les originales beaut&eacute;s de son
+art, l'acuit&eacute; de sa vision, la d&eacute;licatesse de son
+&eacute;motion et la science de sa m&eacute;thode, la sorte
+particuli&egrave;re de style qui proc&egrave;de de cette sorte
+particuli&egrave;re de temp&eacute;rament. Avec les trois
+oeuvres qui l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, jointes aux romans
+ant&eacute;rieurs des deux fr&egrave;res, il semble que l'on
+peut maintenant d&eacute;finir, en ses traits essentiels,
+la physionomie morale de l'auteur de <i>Ch&eacute;rie</i>,
+le m&eacute;canisme c&eacute;r&eacute;bral que ses &eacute;crits
+r&eacute;v&egrave;lent
+et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.</p>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>Il est en M. de Goncourt trois pr&eacute;dispositions
+originelles, sans lien n&eacute;cessaire qui les relie:
+physiologique, intellectuelle, &eacute;motionnelle, affectant
+les trois d&eacute;partements principaux de son
+organisation psychique, qui, d&eacute;montr&eacute;es, peuvent
+suffire &agrave; l'analyse et &agrave; l'explication de cet
+artiste.</p>
+<p>Ses livres, chaque chapitre de ses livres,
+plusieurs paragraphes de chaque chapitre sont
+constitu&eacute;s par le r&eacute;cit de faits positifs, pr&eacute;cis,
+particularis&eacute;s, par des observations, des anecdotes,
+un geste, une physionomie, une mine, une
+locution, une attitude ou un incident. Ces faits
+nus, ou accompagn&eacute;s de consid&eacute;rations et de
+narrations, qu'ils r&eacute;sument et qu'ils prouvent,
+ces faits soigneusement choisis, renseignant sur
+toutes les phases des personnages, arrivant aux
+moments essentiels de leur vie fictive, forment
+toute la contexture des romans de M. de Goncourt,
+sans lien presque qui les aligne, sans transition
+qui les assemble et les d&eacute;nature par une relation
+logique. Et de ces &eacute;l&eacute;ments t&eacute;nus mais
+rigides, comme les pierres d'une mosa&iuml;que, M. de
+Goncourt sait user avec un art et des r&eacute;sultats
+merveilleux.</p>
+<p>Il excelle, &agrave; un tournant de sa fabulation, &agrave;
+un moment psychologique de ses personnages
+&agrave; montrer cette &eacute;volution et cette transformation
+par un fait brutal, net, dont la conclusion est
+laiss&eacute;e &agrave; tirer au lecteur. Telle est la sc&egrave;ne
+o&ugrave;
+la Faustin, surexcit&eacute;e par le r&ocirc;le qu'elle essaie
+d'incarner, &agrave; la veille de son exalt&eacute; amour pour
+lord Annandale, tombe presque entre les bras
+d'un ma&icirc;tre d'armes en soeur; telle encore cette
+conversation &eacute;rotique que Ch&eacute;rie, &agrave; la campagne,
+par une apr&egrave;s-midi torride, ses sens pr&egrave;s de
+s'&eacute;veiller, surprend de sa fen&ecirc;tre, entre deux
+filles de ferme. C'est par une suite d'incidents
+et de tableaux de ce genre que M. de Goncourt
+d&eacute;peint en leurs moments caract&eacute;ristiques de
+larges p&eacute;riodes de l'existence de ses cr&eacute;atures,
+l'enfance de Ch&eacute;rie et l'enfance de celle qui sera
+la fille &Eacute;lisa, la vie errante des fr&egrave;res Zemganno
+avant leurs d&eacute;buts &agrave; Paris, et la vie amoureuse,
+travers&eacute;e d'inconscients regrets, de la Faustin
+au bord du lac de Constance. Par ces faits menus
+ou longs &agrave; d&eacute;crire, il montre les &eacute;tats
+d'&acirc;me
+permanents ou passagers de ses
+personnages,&#8212;par ces mains de Gianni travaillant machinalement
+&agrave; d&eacute;ranger les lois de la pesanteur,
+l'absorption momentan&eacute;e du saltimbanque cherchant
+un tour inou&iuml;,&#8212;par ce r&eacute;glisse bu dans
+un verre de Murano, la nature populaire et raffin&eacute;e
+de la Faustin.</p>
+<p>Il lui faut des faits pour prouver ses assertions
+g&eacute;n&eacute;rales, le d&eacute;sir qu'ont les menuisiers
+de ne travailler que pour le th&eacute;&acirc;tre, une fois
+qu'ils ont go&ucirc;t&eacute; de cette gloriole, pour montrer
+la s&eacute;duction que celui-ci exerce sur tout ce qui
+l'approche; des faits pour trait final &agrave; une analyse
+de caract&egrave;re, ou &agrave; la notation d'un changement
+moral; la m&egrave;re des Zemganno appel&eacute;e en justice,
+ne voulant t&eacute;moigner qu'en plein air, pour
+montrer le farouche amour de la boh&eacute;mienne
+pour le ciel libre; pour repr&eacute;senter la modification
+produite en Ch&eacute;rie par sa pubert&eacute;, d&eacute;crire
+en d&eacute;tail la gaucherie et la timidit&eacute; subite
+de ses gestes. Par une m&eacute;thode contraire M. de
+Goncourt fait pr&eacute;c&eacute;der une consid&eacute;ration
+g&eacute;n&eacute;rale
+de la s&eacute;rie de faits qui l'&eacute;tayent, d&eacute;crivant
+les fougues d'&Eacute;lisa de maison en maison, pour
+d&eacute;terminer en une g&eacute;n&eacute;ralisation
+l'inqui&eacute;tude
+errante des prostitu&eacute;es.</p>
+<p>Des faits encore, d&eacute;guis&eacute;s sous une conversation,
+jet&eacute;s en parenth&egrave;se, arrivant comme par
+hasard au bout d'une phrase, servent &agrave; caract&eacute;riser
+ces personnages fugitifs qui ne traversent
+qu'une page, &agrave; d&eacute;crire un lieu, &agrave; sp&eacute;cifier
+une
+sensation par une comparaison, &agrave; montrer en
+raccourci l'aspect et les &ecirc;tres d'un salon, &agrave;
+noter le paroxysme d'une maladie ou l'affolement
+d'une passion, &agrave; marquer les r&eacute;alit&eacute;s d'une
+r&eacute;p&eacute;tition,
+la physionomie d'un souteneur, l'aspect
+particulier d'un public de cirque &agrave; Paris, le
+d&eacute;braill&eacute; d'un cabotin, la col&egrave;re d'une actrice ou
+d'une petite fille; et, dans cette profusion de
+notes, d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de
+mines, il en est que l'auteur nous donne par
+surcro&icirc;t, sans n&eacute;cessit&eacute; pour le roman, comme
+une bonne partie des premiers chapitres de la
+Faustin, comme ce souriant r&eacute;cit o&ugrave; Mascaro,
+le fantastique et vague serviteur du mar&eacute;chal
+Handancourt, emm&egrave;ne Ch&eacute;rie dans la foret &laquo;voir
+des b&ecirc;tes&raquo;, et sous les grands arbres pr&eacute;c&egrave;de
+la petite fille &eacute;merveill&eacute;e, faisant chut de la
+main sur la basque de son habit noir.</p>
+<p>Que l'on r&eacute;fl&eacute;chisse que cette m&eacute;thode
+o&ugrave; le
+fait concret et caract&eacute;ristique prime le g&eacute;n&eacute;ral,
+que M. de Goncourt parmi les romanciers
+observe seul scrupuleusement, est celle des
+sciences morales modernes, qui l'ont prise aux
+sciences naturelles; que M. Taine ne proc&egrave;de
+pas autrement dans ses <i>Origines</i>, M. Ribot dans
+son <i>H&eacute;r&eacute;dit&eacute;</i>, les sociologistes anglais
+dans
+leurs admirables travaux. Par son r&eacute;alisme
+exact, par ses notes mises sous les yeux du
+public, par ses d&eacute;ductions avec preuves &agrave; l'appui,
+et ses caract&egrave;res &eacute;tablis sur leurs actes, M. de
+Goncourt a pu accomplir pour des milieux et
+une &eacute;poque restreints, des livres d'enqu&ecirc;te
+sociale qui flottent entre l'histoire, et le recueil
+de notes psychologiques. Il a fait faire un pas
+de plus que ses contemporains, &agrave; l'&eacute;volution
+scientifique du roman. Il a acquis quelques-uns
+des caract&egrave;res qui diff&eacute;rencient les livres de
+science des livres d'art. Ses renseignements, les
+faits qu'il cite, pris de tous c&ocirc;t&eacute;s, font que ses
+cr&eacute;atures sont plut&ocirc;t des types que des individus,
+sont plus instructives que vivantes, plus
+g&eacute;n&eacute;rales et diffuses que particuli&egrave;res, sont
+plut&ocirc;t les exemples d'un genre que des individus
+saisis et &eacute;tudi&eacute;s &agrave; part. Et gr&acirc;ce &agrave;
+son habitude
+d'accorder le pas &agrave; ses observations sur ses
+id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales, &agrave; ne point plaider de
+cause et
+&agrave; ne pas &eacute;mettre de consid&eacute;rations sur la vie,
+M. de Goncourt a pu se tenir &agrave; &eacute;gale distance de
+ces philosophies nuisibles &agrave; toute vue exacte de
+la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le
+pessimisme. Il s'est content&eacute; d'observer, de noter
+et de r&eacute;sumer, sans conclure, sans se rallier &agrave;
+l'une des deux moiti&eacute;s de la conception de la
+vie, sans que sa sagacit&eacute; ou son coup d'oeil
+soient alt&eacute;r&eacute;s par une th&eacute;orie
+pr&eacute;con&ccedil;ue n&eacute;cessairement
+fausse parce que partielle. Par cette
+rare impassibilit&eacute;, il est rest&eacute; aussi apte &agrave;
+relever
+les faits caract&eacute;ristiques de la gaie et jolie enfance
+d'une petite fille riche, que de la corruption
+d'une fille entretenue, ou de l'idiotie
+progressive d'une prostitu&eacute;e qu'&eacute;crase peu &agrave;
+peu le perp&eacute;tuel silence du r&eacute;gime cellulaire.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">[11]</a>
+<div class="note">
+<p> Cette explication psychologique, devrait, en bonne m&eacute;thode
+&ecirc;tre suivie d'une explication physiologique, qui semble possible,
+pour le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les
+localisations
+c&eacute;r&eacute;brales soient peu avanc&eacute;es. Si la
+d&eacute;couverte de
+M. Brocat &eacute;tait d&eacute;finitive, si la facult&eacute; du
+langage devait avoir
+pour organe la troisi&egrave;me circonvolution frontale gauche, on
+pourrait
+affirmer &agrave; coup s&ucirc;r que cette partie chez le plus
+merveilleux
+orateur de l'humanit&eacute;, doit pr&eacute;senter un
+d&eacute;veloppement monstrueux.
+Mais cette localisation qui para&icirc;t juste pour le m&eacute;canisme
+musculaire de la parole, ne peut-&ecirc;tre celle du langage.
+L'alliance
+des mots et des id&eacute;es est telle que tout organe pensant doit
+&ecirc;tre en
+rapport imm&eacute;diat avec tout organe verbal; c'est l&agrave; une
+relation
+non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, <i>Op. cit.</i>).</p>
+</div>
+<a name="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">[12]</a>
+<div class="note">
+<p> Revue Ind&eacute;pendante, mai 1884.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+<p>Mais de m&ecirc;me que parmi les faits multiples
+que pr&eacute;sentent les choses et qui constituent les
+sciences, certains sont attir&eacute;s &agrave; l'&eacute;tude de la
+mati&egrave;re morte, certains autres &agrave; celle du monde
+organique, et parmi ces derniers certains par
+la mati&egrave;re vivante en ses &eacute;l&eacute;ments, certains par
+les ensembles que forment ces unit&eacute;s, il intervient
+chez les hommes de lettres r&eacute;alistes un
+biais individuel, une pr&eacute;disposition de l'oeil &agrave;
+voir, une aptitude de la m&eacute;moire &agrave; retenir, un
+ordre de faits particulier, un caract&egrave;re dans les
+ph&eacute;nom&egrave;nes, un moment dans les physionomies,
+les gestes, les &eacute;motions, les &acirc;mes. Et de l'effort
+que chaque artiste fait &agrave; rendre ce qui le frappe
+et le touche, provient son style individuel, la
+particularit&eacute; de son vocabulaire et de sa syntaxe,
+qui r&eacute;v&egrave;le le plus s&ucirc;rement la qualit&eacute;
+intime de
+son intelligence.</p>
+<p>Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel
+M. de Goncourt voit les paysages, les int&eacute;rieurs,
+les gens, les physionomies, les attitudes, les
+passions, la nature psychologique de ses personnages
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s, on extraira de cette collection,
+la notion d'un artiste &eacute;pris de mouvement,
+notant la vie dans son &eacute;volution, les visages
+dans leurs transformations, les &eacute;motions dans
+leurs conflits, chaque &acirc;me dans sa diversit&eacute;.</p>
+<p>Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines,
+des objets forc&eacute;ment immobiles, il per&ccedil;oit
+le caract&egrave;re mouvant et variable, les vibrations
+de la lumi&egrave;re, les variations du jour, le frisson
+passager de l'air. La for&ecirc;t o&ugrave; Ch&eacute;rie, enfant,
+se prom&egrave;ne, est d&eacute;crite en ses murmures, l'ondoiement
+de ses branches, les sautillements de
+la lumi&egrave;re sur le sol, les fuites d'une b&ecirc;te
+effar&eacute;e.
+Le paysage morne o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve la prison de Noirlieu
+est rendu non par ses formes mais par le
+fleuve p&acirc;le qui le traverse, sa plaine <i>crayeuse</i>,
+son <i>&eacute;tendue blafarde</i>, la <i>lumi&egrave;re
+&eacute;cliptique</i> qui
+le glace. Dans le foyer du cirque o&ugrave; les fr&egrave;res
+Zemganno attendent avant d'entrer en sc&egrave;ne,
+les objets se diffusent sous les rayonnements que
+note l'auteur:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>C'&eacute;taient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces
+continuels d&eacute;placements de gens &eacute;clabouss&eacute;s de
+gaz, ce
+sont en ce royaume du clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure
+des visages, de charmants et de bizarres jeux de
+lumi&egrave;re. Il court par instants sur la chemise ruch&eacute;e d'un
+&eacute;quilibriste un ruissellement de paillettes qui en fait un
+linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots de soie
+vous appara&icirc;t en ses saillies et ses rentrants, avec les
+blancheurs et les violacements du rose d'une rose frapp&eacute;e
+de soleil d'un seul c&ocirc;t&eacute;. Dans le visage d'un clown
+entour&eacute;
+de clart&eacute;, l'enfarinement met la nettet&eacute;, la
+r&eacute;gularit&eacute; et
+le d&eacute;coupage presque cassant d'un visage de pierre.</p>
+</div>
+<p>Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des
+gens dont l'auteur peuple ses pages, ce qu'il
+&eacute;voque c'est non une &eacute;num&eacute;ration de traits au
+repos, le catalogue d'un visage et d'un corps,
+mais leur mouvement, leur attitude instantan&eacute;e,
+leur figure surprise en un changement ou une
+r&eacute;vulsion. Par une vision particuli&egrave;re pareille
+en son effet, &agrave; ces fusils photographiques, qui
+d&eacute;composent le vol d'une chauve-souris et le
+saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arr&ecirc;te le
+portrait de la soeur de la Faustin, au sortir d'une
+crise hyst&eacute;rique, dans sa promenade nerveuse
+par une salle de fin de d&icirc;ner,&#8212;d&eacute;crit Ch&eacute;rie
+montant un escalier et, &laquo;balan&ccedil;ant sous vos
+yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
+torse&raquo;. Dans un cheval blanc promen&eacute; le soir
+aux lumi&egrave;res dans un man&egrave;ge, il saisit &laquo;un
+flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
+des yeux humides&raquo;. C'est la d&eacute;marche
+d'&Eacute;lisa partant en promenade, qu'il nous donne,
+&laquo;avec son coquet hanchement &agrave; gauche&raquo;,
+&laquo;l'ondulation
+de ses reins trottinant un peu en avant
+de l'homme, la bouche et le regard soulev&eacute;s,
+retourn&eacute;s vers son visage.&raquo; Mais c'est dans les
+<i>Fr&egrave;res Zemganno</i> qu'&eacute;clate cet amour de la vie
+corporelle, ce penchant &agrave; peindre des acad&eacute;mies
+en mouvement, suspendues &agrave; l'oscillation d'un
+trap&egrave;ze, dard&eacute;es dans l'allongement d'un saut,
+glissant sur une corde, disloqu&eacute;es dans une
+pantomime, emport&eacute;es et fuyantes dans le galop
+d'un cheval.</p>
+<p>Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un
+corps plut&ocirc;t que son dessin, il note des changements
+de figure, des mines plut&ocirc;t que des
+visages. Il peint, en la Tomkins, &laquo;des yeux gris
+qui avaient des lueurs d'acier, des clart&eacute;s cruelles
+sous la transparence du teint&raquo;; en Ch&eacute;rie,
+&laquo;l'animation, le montant, l'esprit parisien&raquo;;
+&laquo;l'&eacute;bauche de mots col&egrave;res crevant sur des
+l&egrave;vres muettes&raquo;, pour les traits convuls&eacute;s de
+la d&eacute;tenue &Eacute;lisa. La physionomie de la Faustin
+lui appara&icirc;t tant&ocirc;t dessin&eacute;e en ombres et
+m&eacute;plats
+lumineux, par une lampe pos&eacute;e pr&egrave;s de son lit,
+tant&ocirc;t s'assombrissant, se creusant sous une
+&eacute;motion tragique:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit
+la t&eacute;n&eacute;breuse absorption du travail de la pens&eacute;e;
+de l'ombre
+emplit ses yeux demi-ferm&eacute;s; sur son front, semblable au
+jeune et mol front d'un enfant qui &eacute;tudie sa le&ccedil;on, les
+protub&eacute;rances,
+au-dessus des sourcils, sembl&egrave;rent se gonfler
+sous l'effort de l'attention; le long de ses tempes, de ses
+joues, il y eut le p&acirc;lissement imperceptible que ferait le
+froid d'un souffle, et le dessin de paroles, parl&eacute;es en dedans,
+courut m&ecirc;l&eacute; au vague sourire de ses l&egrave;vres
+entr'ouvertes.</p>
+</div>
+<p>M. de Goncourt a le sens et le rendu des
+gestes caract&eacute;ristiques. Il sait l'adroit et caressant
+coup de main que donne une jeune fille sur
+la jupe de sa voisine, &laquo;l'all&eacute;e et la venue d'un
+petit pied b&ecirc;te&raquo; d'une femme h&eacute;sitant &agrave; dire
+une id&eacute;e embarrassante et saugrenue, le rapide
+gigottement du coude d'une actrice &eacute;clatant d'un
+fou rire, et le geste de col&egrave;re avec lequel,
+d&eacute;sesp&eacute;rant
+de trouver une intonation, elle tire les
+pointes de son corsage.</p>
+<p>Et cette perp&eacute;tuelle vision de mouvements
+physiques, ces physionomies changeantes, ces
+bras remuants, ces muscles frissonnants sous
+l'&eacute;piderme, toute cette vie qui s'agite dans les
+pages descriptives de M. de Goncourt, secoue et
+pr&eacute;cipite les passions de ses personnages,
+acc&eacute;l&egrave;re
+leurs conversations en ripostes serr&eacute;es de
+pr&egrave;s, fait voler leur esprit, emporte leurs actes,
+varie leurs humeurs. L'on assiste aux t&acirc;tonnements
+d'un gymnaste cherchant un tour entrevu;
+&agrave; la brillante et heureuse folie de son succ&egrave;s;
+aux r&eacute;voltes cabr&eacute;es d'une fille &agrave; moiti&eacute;
+maniaque,
+&agrave; son &laquo;h&eacute;rissement de b&ecirc;te&raquo; devant la
+porte de sa prison, &agrave; l'alanguissement graduel
+de sa volont&eacute; meurtrie et mat&eacute;e. Ce que M. de
+Goncourt nous montre, ce sont les col&egrave;res d'une
+petite fille g&acirc;t&eacute;e, se roulant par terre dans la
+rage d'une soupe &ocirc;t&eacute;e; l'affolement d'une jeune
+femme mourant de sa chastet&eacute;, et courant &agrave; la
+qu&ecirc;te d'un mari; l'&eacute;tat d'&acirc;me inquiet et alangui
+d'une actrice entretenue, &eacute;laborant un r&ocirc;le de
+grande amoureuse, se jetant dans le plus po&eacute;tique
+et le plus &eacute;mouvant amour, abandonnant
+le th&eacute;&acirc;tre, puis reprise par lui, r&eacute;cup&eacute;rant
+ce
+coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment
+mimer la mort de son amant.</p>
+<p>Et par une cons&eacute;quence logique ce sont des
+&acirc;mes capables de ces variations, de ces emportements,
+de ces sautes, que M. de Goncourt s'applique
+&agrave; peindre, des &acirc;mes diverses, plastiques
+&agrave; toutes les sensations, d&eacute;sarticul&eacute;es et
+nerveuses,
+sans constance et sans unit&eacute;, sans rien
+qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des
+&acirc;mes de demi-artistes, des &acirc;mes de premier mouvement,
+soudaines, ductiles et fougueuses. Conduit
+par son r&eacute;alisme &agrave; l'&eacute;tude d'une basse
+prostitu&eacute;e,
+d'ailleurs r&eacute;tive et passionn&eacute;e, il n'a fait
+depuis que des cr&eacute;atures fantasques et charmantes,
+des clowns boh&eacute;miens, une actrice, une
+jeune fille jolie, coquette et g&acirc;t&eacute;e, des &ecirc;tres
+changeants comme un ciel de printemps, extr&ecirc;mes,
+ondoyants, d'une nature atrocement difficile
+&agrave; d&eacute;crire et &agrave; montrer.</p>
+<p>De ce go&ucirc;t pour la vie, de ce perp&eacute;tuel et paradoxal
+effort &agrave; rendre le mouvement avec des mots
+fig&eacute;s et une langue plus ferme que souple, de
+cette artistique quadrature du cercle, provient le
+singulier style de M. de Goncourt. Il a d&ucirc; recourir
+au n&eacute;ologisme pour noter des ph&eacute;nom&egrave;nes qu'il
+a bien vus le premier. Le frisson m&ecirc;me que lui
+causait le spectacle des choses, l'a fait employer
+des locutions de d&eacute;but, qui donnent comme un
+coup de pouce &agrave; la phrase, ces &laquo;et vraiment&raquo;
+ces &laquo;c'&eacute;tait ma foi&raquo;, ces &laquo;ce sont, ce
+sont&raquo; qui
+marquent la l&eacute;g&egrave;re griserie de son esprit au moment
+de rendre une nuance fugace, une sensation
+d&eacute;licate. Il s'accoutume &agrave; forger des substantifs
+avec des adjectifs d&eacute;form&eacute;s, parce que
+l'accident, la qualit&eacute; qu'exprime l'adjectif lui
+para&icirc;t plus importante que l'&eacute;tat, rendu par le
+substantif. Il recourra &agrave; d'interminables
+&eacute;num&eacute;rations
+pour d&eacute;crire tous les multiples aspects
+d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire
+de mots fr&eacute;missants, color&eacute;s, paillet&eacute;s,
+&eacute;tincelants
+et reluisants, pour exprimer ce qu'il voit
+aux choses d'&eacute;clairs et de rehauts. Enfin il inventera
+ces &eacute;tranges phrases disloqu&eacute;es, enveloppantes
+comme des draperies mouill&eacute;es, mouvantes
+et plastiques qui semblent s'infl&eacute;chir dans
+le tortueux d'une route: &laquo;Enfin l'omnibus, d&eacute;charg&eacute;
+de ses voyageurs, prenait une ruelle tournante,
+dont la courbe, semblable &agrave; celle d'un
+ancien chemin de ronde, contournait le parapet
+couvert de neige d'un petit canal gel&eacute;&raquo;; des
+phrases compr&eacute;hensives donnant &agrave; la fois un fait
+particulier et une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale, des phrases
+peinant &agrave; noter ce que la langue fran&ccedil;aise ne peut
+rendre et devenant obscures &agrave; force de torturer
+les mots et de raffiner sur la sensation:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Ils savouraient la volupt&eacute; paresseuse qui, la nuit, envahit
+un couple d'amants dans un coup&eacute; &eacute;troit, l'&eacute;motion
+tendre et insinuante, allant de l'un &agrave; l'autre, l'esp&egrave;ce
+de
+moelleuse p&eacute;n&eacute;tration magn&eacute;tique de leurs deux
+corps, de
+leurs deux esprits, et cela, dans un recueillement alangui
+et au milieu de ce ti&egrave;de contact qui met de la robe et de
+la chaleur de la femme dans les jambes de l'homme. C'est
+comme une intimit&eacute; physique et intellectuelle, dans une
+sorte de demi-teinte o&ugrave; les lueurs fugitives des
+r&eacute;verb&egrave;res
+passant par les porti&egrave;res, jouent dans l'ombre avec la
+femme, disputent &agrave; une obscurit&eacute; d&eacute;licieuse et
+irritante sa
+joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous montrent
+un instant son visage de t&eacute;n&egrave;bres, aux yeux emplis d'une
+douce couleur de violette.</p>
+</div>
+<p>C'est dans la notation de ces sentiments t&eacute;nus,
+d&eacute;licieux et troubles qu'&eacute;clate la ma&icirc;trise de
+M. de Goncourt, dans le rendu t&acirc;tonnant, repris,
+pouss&eacute;, flottant et enlaceur de ces mouvements
+d'&acirc;me vagues et inaper&ccedil;us de tous, dans la description
+de l'ivresse languissante que causent &agrave;
+Ch&eacute;rie la musique ou un effluve de parfums, dans
+la sorte d'extase hilare de deux clowns tenant un
+tour qui stup&eacute;fiera Paris, dans la vague stupeur
+d'&acirc;me qui vide peu &agrave; peu la cervelle d'une
+prisonni&egrave;re
+hyst&eacute;rique. Gr&acirc;ce aux infinies ressources
+de son style et au biais particulier de sa manie
+observante, il est parvenu &agrave; saisir quelques-uns
+des faits profonds et obscurs de notre vie c&eacute;r&eacute;brale.
+L'organisation de ses sens et de son style
+ressemble &agrave; ces instruments infiniment complexes
+mais infiniment sensibles de la physique moderne
+qui saisissent des ph&eacute;nom&egrave;nes et permettent
+des approximations inconnues aux anciennes
+machines. Et qui voudrait se plaindre de cette
+d&eacute;licate complexit&eacute;, cause et condition d'une
+science plus vraie?</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+<p>&Agrave; ce sentiment vif et p&eacute;n&eacute;trant de la vie en
+acte, de ses remuements physiques et des ses agitations
+morales, &agrave; cette recherche appliqu&eacute;e et
+reprise de l'enveloppement du fait par la phrase,
+se joint en M. de Goncourt le go&ucirc;t particulier
+d'une certaine sorte de beaut&eacute;, qu'il recherche
+avidement et rend amoureusement, dont l'attrait
+l'a guid&eacute; dans ses courses de collectionneur,
+dans la d&eacute;termination des sujets et des
+sc&egrave;nes de la plupart de ses romans: le go&ucirc;t
+passionn&eacute; du joli. Ce penchant qui le conduisit
+&agrave; recueillir les dessins du XVIIIe si&egrave;cle, &agrave;
+&eacute;tudier
+en toutes ses faces et &agrave; faire revivre en son entier
+cette &eacute;poque de la gr&acirc;ce fran&ccedil;aise, qui lui
+fit aimer dans les objets du Japon leur pu&eacute;rilit&eacute;,
+l'ing&eacute;nu et l'impromptu de leur art, p&eacute;n&egrave;tre et
+d&eacute;termine ses oeuvres d'imagination, leur infuse
+comme une nuance et un parfum &agrave; part, les
+farde et les poudre.</p>
+<p>&Agrave; une &eacute;poque o&ugrave; le souvenir du romantisme
+remplit les romans r&eacute;alistes et les sc&egrave;nes brutales,
+de grands chocs tragiques et sanglants, de
+raffinements maladifs, M. de Goncourt a conserv&eacute;
+le sens des choses naturellement charmantes,
+de la po&eacute;sie dans les incidents journaliers,
+des &acirc;mes d&eacute;licates de naissance, de
+ce qui est vif, simple et gai. Il sait go&ucirc;ter la malice
+d'une vieille pantomime italienne et en inventer
+de po&eacute;tiques pour ses clowns, rendre la
+douceur de gestes et de caract&egrave;re d'un soldat,
+ancien berger, la gr&acirc;ce native d'une actrice
+naturellement fine, s'arr&ecirc;ter aux idylliques visions
+enfantines qui fleurissent la folie d'une vieille
+idiote. Mais o&ugrave; le sens du joli &eacute;clate, c'est dans
+son nouveau livre, dans cette charmante &eacute;tude de
+r&eacute;clusion f&eacute;minine qui forme la premi&egrave;re
+moiti&eacute;
+de <i>Ch&eacute;rie</i>, dans le geste mutin d'une petite fille
+perch&eacute;e sur sa chaise et &eacute;ventant sa soupe de son
+&eacute;ventail; dans la gaie r&eacute;partie du mar&eacute;chal
+consolant
+Ch&eacute;rie de s'apitoyer sur la douleur des
+parents des perdreaux servis &agrave; table; dans la
+sc&egrave;ne du bapt&ecirc;me de la poup&eacute;e; dans l'inquiet
+effarement d'une troupe d'enfants enferm&eacute;s dans
+les combles; dans la bienveillante et aimable id&eacute;e
+qu'a la mar&eacute;chale de greffer sur les &eacute;glantiers de
+de la for&ecirc;t de Saint-Cloud les roses du jardin imp&eacute;rial.
+Personne ne pouvait mieux rendre les
+l&eacute;gers et coquets caprices d'une &acirc;me de fillette,
+la demi-p&acirc;moison d'une femme amoureuse, la
+longue douceur de la passion satisfaite:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>En la paix du grand h&ocirc;tel, au milieu de la mort odorante
+de fleurs, dont la chute molle des feuilles, sur le
+marbre des consoles, scandait l'insensible &eacute;coulement du
+temps, tandis que tous deux &eacute;taient accot&eacute;s l'un &agrave;
+l'autre
+la chair de leurs mains fondue ensemble, des heures
+remplies des bienheureux riens de l'adoration passaient
+dans un <i>far-niente</i> de f&eacute;licit&eacute;, o&ugrave; parler
+leur semblait un
+effort. Et c'&eacute;taient de douces pressions, un &eacute;change de
+sourires paresseux, une volupt&eacute; de coeur toute tranquille,
+un muet bonheur....</p>
+</div>
+<p>Et il arrive pourtant &agrave; ce d&eacute;criveur des joliesses
+et des bonheurs, &agrave; ce r&eacute;aliste qui sait
+parfois &ecirc;tre gaminement gai, d'&ecirc;tre attir&eacute; par le
+fantastique et le cr&eacute;pusculaire que montre parfois
+la vie parisienne, par l'existence excessive et
+myst&eacute;rieuse de la Tomkins, l'aff&eacute;terie voluptueusement
+macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise
+surtout dans <i>La Faustin</i>, apr&egrave;s les vues rembranesques
+des r&eacute;p&eacute;titions diurnes &agrave; la
+Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise,
+et la sinistre fin de d&icirc;ner des auteurs
+dramatiques, les sc&egrave;nes ou appara&icirc;t l'honorable
+Selwyn, puis cet acte cruel du d&eacute;nouement &eacute;gal
+en puissance terrifiante &agrave; la <i>Ligeia</i> de Po&euml;,&#8212;<i>La
+Faustin</i> imitant devant une glace, par une
+nuit d'automne, le rictus de son amant moribond.
+Jamais r&eacute;aliste ne s'est avanc&eacute; plus loin au bord
+de la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; la rencontre de la grande
+po&eacute;sie.</p>
+<p>C'est cette intervention de la fantaisie dans
+le choix des incidents, cet amour du joli dans
+les choses et dans les gestes, du myst&egrave;re pour
+certaines sc&egrave;nes et certains personnages, qui
+finalement caract&eacute;rise le mieux l'art de M. de
+Goncourt. De l&agrave; les paillettes, l'ing&eacute;niosit&eacute;, le
+coloris adouci et pimpant de son style, la fr&eacute;quence
+des sc&egrave;nes &eacute;l&eacute;gantes et des personnages
+point abjects, le contournement amoureux de
+sa phrase, la gaiet&eacute; de son humeur, et la tendresse
+de son &eacute;motion. De l&agrave; aussi, de son go&ucirc;t
+du bizarre et du fantastique, les soubresauts
+de son r&eacute;cit, la terrible nervosit&eacute; des derniers
+chapitres de <i>La Faustin</i> et de <i>Ch&eacute;rie</i>, ces
+agonies atroces, ces sc&egrave;nes nocturnes trait&eacute;es
+&agrave; l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris,
+le myst&egrave;re de certains de ses d&eacute;voilements,
+la richesse barbare de certains de ses int&eacute;rieurs.</p>
+<p>M. de Goncourt est comme au confluent de
+deux esth&eacute;tiques. Il a gard&eacute; beaucoup de sa
+fr&eacute;quentation de l'ancienne France, de la France
+de Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a
+&eacute;t&eacute; conquis aussi par le romantisme septentrional
+qui nous a envahis, par Po&euml;, de Quincey, Heine,
+par ce que Balzac a innov&eacute;. De cet amalgame
+est fait le charme et le heurt de son oeuvre, ce
+par quoi elle nous s&eacute;duit et nous terrifie.</p>
+<p>Et maintenant cette analyse termin&eacute;e, il faut
+imaginer que le m&eacute;canisme c&eacute;r&eacute;bral dont nous
+avons essay&eacute; d'isoler et de montrer les gros
+rouages, est vivant et en marche, poss&eacute;d&eacute; par
+une cr&eacute;ature humaine, constitue en son engr&egrave;nement
+et son travail une unit&eacute; indivise, la pens&eacute;e,
+la raison et le g&eacute;nie d'un artiste et d'une personne.
+D'un seul coup, et sans les distinctions
+innaturelles que nous avons &eacute;tablies, M. de
+Goncourt est &agrave; la fois chercheur de petits faits
+caract&eacute;ristiques et pr&eacute;cis, frapp&eacute; par les aspects
+mouvement&eacute;s des &ecirc;tres et des choses, &eacute;mu par
+ce qu'il y a en ces ph&eacute;nom&egrave;nes de joli, de
+d&eacute;licat,
+de rare, de bizarre, d'un peu fantastique.
+Ce penchant r&eacute;agit sur le choix de ses documents
+humains, de ses sujets, de ses personnages;
+ce souci de l'exactitude le pousse &agrave;
+donner des visions nettes de mouvements et de
+jolit&eacute;s; l'habitude de l'observation, son ouverture
+d'esprit &agrave; tous les ph&eacute;nom&egrave;nes de la vie, le garde
+de tomber dans la mi&egrave;vrerie ou le pessimisme:
+la recherche d'&eacute;motions d&eacute;licates le pr&eacute;serve
+habituellement
+de s'appliquer &agrave; l'&eacute;tude des choses
+basses, des personnages laids ou nuls, limite sa
+vision des ph&eacute;nom&egrave;nes psychologiques, l'&eacute;loigne
+de concevoir des caract&egrave;res uns, individuels et
+constants, colore et &eacute;nerve sa langue, att&eacute;nue
+ses fabulations, rend ses livres excitants et
+fragmentaires. Ajoutez encore &agrave; ces anomalies
+individuelles d'organisation c&eacute;r&eacute;brale, les
+caract&egrave;res
+g&eacute;n&eacute;raux de toute &acirc;me d'artiste et
+d'&eacute;crivain,
+la vive sensibilit&eacute;, le don plastique du
+mot expressif, le don dramatique de la coordination
+des incidents, l'infinie t&eacute;nacit&eacute; de la m&eacute;moire
+pour les perceptions de l'oeil, toutes les
+multiples conditions qui permettent de r&eacute;aliser
+cette chose en apparence si simple, un beau
+livre. Enfin le possesseur de cette curieuse intelligence,
+il faut le figurer jet&eacute; d&egrave;s sa jeunesse,
+avec son fr&egrave;re et son semblable, dans les remous
+de la vie parisienne, promenant l'aigu de
+son observation, la d&eacute;licate nervosit&eacute; de son
+humeur, dans le monde des petits journaux, des
+caf&eacute;s litt&eacute;raires, des ateliers, dans les grands
+salons de l'empire, habitant aujourd'hui une maison
+constell&eacute;e de kak&eacute;monos et ros&eacute;e de sanguines,
+le cerveau nourri par une immense et
+diverse lecture: &agrave; la fois &eacute;rudit, artiste et
+voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de
+celui de Heine et de celui de Rivarol, instruit
+des tr&egrave;s hautes sp&eacute;culations de la science, l'on
+aura ainsi la vision peut-&ecirc;tre exacte, en ses
+parties et son tout, de cet artiste divers, fuyant
+exquis, spirituel, poignant, solide,&#8212;l'auteur
+des livres les plus excitants et les plus suggestifs
+de cette fin de si&egrave;cle.</p>
+<hr style="width: 45%;">
+<h3>PAGES RETROUV&Eacute;ES<a name="FNanchor_13_13"></a><a
+ href="#Footnote_13_13"><sup>[13]</sup></a></h3>
+<h3>PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT</h3>
+<br>
+<p>Dans ce livre M. de Goncourt a r&eacute;uni ses
+articles de journal et ceux qu'il a faits avec son
+fr&egrave;re. Il suffit de dire que presque toutes ces
+<i>Pages retrouv&eacute;es</i>, sont des morceaux de bonne ou
+de haute litt&eacute;rature, pour marquer la diff&eacute;rence
+entre les feuilles d'il y a une trentaine d'ann&eacute;es
+et celles de la n&ocirc;tre. C'&eacute;taient en effet des gazettes
+bizarres celles o&ugrave; les Goncourt faisaient
+para&icirc;tre, vers 1852, les chroniques et les nouvelles
+qui form&egrave;rent depuis la <i>Lorette</i>, une <i>Voiture de
+masques</i> et le pr&eacute;sent volume. Si l'on feuilletait
+l'une d'elles, le <i>Paris</i> de 1852, on verrait un
+journal quotidien du format du <i>Charivari</i> publiant
+tous les jours une lithographie de Gavarni et
+encadrant cette gravure d'un texte &eacute;crit parfois
+par des gens ayant de la litt&eacute;rature. M. Aur&eacute;lien
+Scholl fit l&agrave; ses d&eacute;buts; il &eacute;tait alors d'un
+pessimisme
+furibond et faisait pr&eacute;c&eacute;der ses chroniques
+toutes en alin&eacute;as, d'&eacute;pigraphes na&iuml;vement latins
+ou grecs. Le num&eacute;ro &eacute;tait une fois par semaine
+rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et
+pour montrer &agrave; quel point on laissait ce po&egrave;te
+hausser le ton coutumier de journaux, nous
+citerons de lui cette magnifique phrase, dont le
+pendant ne se trouvera gu&egrave;re dans nos quotidiens:
+&laquo;Ainsi dans le calme silence des nuits,
+aux heures o&ugrave; le bruit que fait en oscillant le
+balancier de la pendule, est mille fois plus redoutable
+que le tonnerre, aux heures o&ugrave; les rayons
+c&eacute;lestes touchent et caressent &agrave; nu l'&acirc;me toute
+vive, o&ugrave; la conscience a une voix, o&ugrave; le po&egrave;te
+entend distinctement la danse des rhythmes d&eacute;gag&eacute;s
+de leur ridicule enveloppe de mots, &agrave; ces
+heures de recueillement douloureuses et douces,
+souvent, oh! souvent, je me suis interrog&eacute; avec
+&eacute;pouvante, et j'ai tressailli jusque dans la
+moelle des os. Et quand on y songe qui ne
+fr&eacute;mirait, en effet, &agrave; cette id&eacute;e de vivre
+peut-&ecirc;tre
+au milieu d'une race de dieux implacables
+parmi des &ecirc;tres qui lisent peut-&ecirc;tre couramment
+dans notre pens&eacute;e, quand la leur se cache
+pour nous sous une triple armure de diamant!
+Quand on y songe.... Le myst&egrave;re de l'enfantement
+leur a &eacute;t&eacute; confi&eacute; et peut-&ecirc;tre le
+comprennent-elles....
+Peut-&ecirc;tre y a-t-il un moment
+solennel o&ugrave; si le mari ne dormait pas d'un
+sommeil stupide, il verrait la femme tenir entre
+ses mains son &acirc;me palpable et en d&eacute;chirer un
+morceau qui sera l'&acirc;me de son enfant....&raquo;</p>
+<p>Les Goncourt faisaient de m&ecirc;me des num&eacute;ros
+entiers du <i>Paris</i>, qui ne contenait alors, outre
+le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
+comme les admirables <i>Lettre d'une amoureuse</i>,
+et <i>Victor Chevassier</i>.</p>
+<p>Ils annon&ccedil;aient alors un roman qui n'a jamais
+paru, le <i>Camp des Tartares</i>; ils faisaient des
+comptes rendus de th&eacute;&acirc;tre (le <i>Joseph Prudhomme</i>
+de Monnier &agrave; l'Od&eacute;on), des notes bibliographiques;
+parfois m&ecirc;me ils chroniquaient tout
+simplement comme dans leur <i>Voyage de la rue
+Lafitte &agrave; la Maison d'Or</i>, et une citation gaillarde
+les menait en police correctionnelle.</p>
+<p>C'&eacute;tait cependant un temps encore aimable;
+les annonces du <i>Paris</i>, ces annonces documentaires
+qui rendront pr&eacute;cieuses aux historiens
+futurs les quatri&egrave;mes pages de nos journaux, sont
+encore amusantes &agrave; lire.</p>
+<p>Une r&eacute;clame de parfumerie se termine par
+une citation de Martial; le &laquo;plus de copahu&raquo;
+est d&eacute;j&agrave; le cri de ralliement des m&eacute;decins de
+certaines
+maladies, qu'on appelait si poliment alors
+des maladies confidentielles; un journal contemporain
+publie &laquo;les m&eacute;moires de Mme Saqui, premi&egrave;re
+acrobate de S.M. l'empereur Napol&eacute;on 1er;&raquo;
+un restaurateur de la rue Montmartre promet
+&laquo;pour 1 fr. 50 un repas comprenant: potage,
+4 plats, 3 desserts et vin;&raquo; enfin, un chocolatier
+encore ing&eacute;nu libelle ainsi sa r&eacute;clame: &laquo;La
+confiserie hygi&eacute;nique fabrique deux sortes de
+chocolat: l'un qui est sa propri&eacute;t&eacute; exclusive a
+re&ccedil;u le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il
+contient des aliments alibiles emprunt&eacute;s au jus
+de poulet, et rendus compl&egrave;tement insipides.&raquo;</p>
+<p>On se targuait surtout au <i>Paris</i> d'avoir de la
+fantaisie, et visiblement Henri Heine &eacute;tait un peu
+le g&eacute;nie du lieu. Les Goncourt aussi subirent cette
+admiration. <i>Une nuit &agrave; Venise</i> est bien une fantaisie
+&agrave; la mani&egrave;re des Reisebilder, et le <i>Ratelier</i>
+aussi, sans doute avec cet alliage de minutie et
+de vision scrupuleuse qui marque dans la
+<i>Maison d'un vieux juge</i> les romanciers de
+Germinie Lacerteux.</p>
+<p><i>Pages retrouv&eacute;es</i> se terminent par plusieurs
+articles de M. Edm. de Goncourt entre lesquels
+il faut citer celui sur M. Th&eacute;ophile Gautier.
+Nous ne connaissons pas de portrait plus &eacute;vocateur
+et plus anim&eacute;, gesticulant et parlant,
+travers&eacute; d'onde, de vie et de pens&eacute;e, plus
+d&eacute;licatement
+model&eacute; par la sympathie des souvenirs
+exacts. Ce portrait est une des plus belles pages
+de ce si&egrave;cle. Il m&eacute;rite de compter entre Charles
+Demailly et la Faustin.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">[13]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue Contemporaine</i>, mars 1886.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="HUYSMANS"></a><br>
+<h2>J.K. HUYSMANS<a name="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14"><sup>[14]</sup></a></h2>
+<br>
+<p>C'est l'histoire d'un fr&ecirc;le et exceptionnel
+jeune homme, prise en son plus &eacute;trange chapitre,
+que raconte <i>&Agrave; Rebours</i>, le nouveau livre
+de M. Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes,
+&eacute;raill&eacute; et froiss&eacute; par tout ce que la
+vie contient de grossier, de brutal, de bruyant
+et de sain, se retire des hommes en qui il ne
+voit point ses semblables, et se d&eacute;tourne de la
+r&eacute;alit&eacute; qui ne contente ni ne r&eacute;jouit ses sens.
+Usant d'une imagination adroite et subtile, il
+s'emploie &agrave; donner &agrave; tous ses go&ucirc;ts une nourriture
+facticement convenable, pr&eacute;sente &agrave; ses
+yeux des spectacles combin&eacute;s, substitue les &eacute;vocations
+de l'odorat &agrave; l'exercice de la vue, et
+remplace par les similitudes du go&ucirc;t certaines
+sensations de l'ou&iuml;e, pare son esprit de tout
+ce que la peinture, les lettres latines et fran&ccedil;aises
+ont d'oeuvres raffin&eacute;es, sup&eacute;rieures ou
+d&eacute;cadentes, oscille dans sa recherche d'une
+doctrine qui syst&eacute;matise son hypocondrie, entre
+l'asc&eacute;tisme morose des mystiques et l'absolu
+renoncement des pessimistes allemands. &Agrave;
+l'origine et au cours de cette maladie mentale,
+pr&eacute;side la maladie physique. La n&eacute;vrose apr&egrave;s
+avoir caus&eacute; l'incapacit&eacute; sociale du duc Jean,
+affin&eacute; son intelligence jusqu'&agrave; l'amincir, appara&icirc;t
+en lui plus ouvertement, le poursuit d'hallucinations,
+le force une premi&egrave;re fois&#8212;dans
+l'&eacute;pisode du voyage &eacute;bauch&eacute; &agrave;
+Londres,&#8212;&agrave;
+tenter de rentrer dans la vie, l'an&eacute;mie le mine
+et l'accable dans une prostration finale jusqu'&agrave;
+ce que la folie et la phtisie le mena&ccedil;ant&#8212;le
+duc Jean se r&eacute;solve sur l'ordre de son m&eacute;decin
+&agrave; revenir au monde pour mourir plus lentement.</p>
+<p>Ce livre singulier et fascinant, plein de pages
+perverses, exquises, souffreteuses, d'analyses
+qui r&eacute;v&egrave;lent et de descriptions qui montrent, peut
+surprendre quand on le confronte avec les
+oeuvres ant&eacute;rieures de M. Huysmans. Il nous
+semble qu'il est le d&eacute;veloppement, extr&ecirc;me
+mais logique, de quelques-unes des tendances
+qu'accusent <i>En M&eacute;nage, Les Soeurs Vatard,
+Marthe, Croquis parisiens</i>, etc. Par <i>&Agrave; Rebours</i>,
+M. Huysmans a marqu&eacute; dans une certaine direction
+la fronti&egrave;re avanc&eacute;e de son talent, qui se
+trouve embrasser certaines r&eacute;gions lointaines
+apparemment ext&eacute;rieures.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">[14]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue ind&eacute;pendante</i>, 4 juillet 1884.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>Les proc&eacute;d&eacute;s d'art de M. Huysmans appartiennent
+en g&eacute;n&eacute;ral, comme ceux des &eacute;crivains
+qui sont &agrave; la t&ecirc;te du roman, &agrave; l'esth&eacute;tique
+r&eacute;aliste.
+Il sait voir les personnes, les objets, les
+ensembles, les caract&egrave;res avec une exactitude
+notablement sup&eacute;rieure &agrave; celle des romanciers
+id&eacute;alistes; la vie d'un homme &eacute;tant rarement
+tragique, il s'abstient de toute intrigue violente
+ou qui comprenne d'autres incidents que ceux
+&eacute;prouv&eacute;s par un Parisien de la moyenne; l'histoire
+&agrave; raconter se trouvant ainsi r&eacute;duite,
+M. Huysmans l'exp&eacute;die en quelques phrases et
+consacre ses chapitres non plus au r&eacute;cit d'une
+s&eacute;rie d'&eacute;v&eacute;nements, mais &agrave; la description
+d'une
+situation, d'une sc&egrave;ne, proc&egrave;de non par narrations
+successives avec de courtes haltes, mais par
+de larges tableaux reli&eacute;s de br&egrave;ves indications
+d'action; et, comme tous les &eacute;crivains de cette
+&eacute;cole,&#8212;avec de profondes diff&eacute;rences personnelles,&#8212;il
+poss&egrave;de un vocabulaire &eacute;tendu et
+un style riche en tournures, apte, par des proc&eacute;d&eacute;s
+divers, &agrave; rendre l'aspect ext&eacute;rieur des
+choses, &agrave; reproduire les spectacles, les parfums,
+les sens, toutes les causes diverses et
+compliqu&eacute;es de nos sensations, de fa&ccedil;on &agrave; les
+renouveler dans l'esprit du lecteur par la voie
+d&eacute;tourn&eacute;e des mots.</p>
+<p>Mais parmi ces &eacute;l&eacute;ments m&ecirc;mes qui sont les
+parties ext&eacute;rieures et communes de toute oeuvre
+r&eacute;aliste, il en est deux, l'exactitude de la vision
+et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionn&eacute;s
+et men&eacute;s &agrave; bout. Il n'est personne,
+parmi les romanciers, qui connaisse mieux Paris
+dans ses banlieues, ses quartiers excentriques,
+ses lieux de plaisir et de travail, dans ses
+aspects changeants de toutes heures, qui sache
+mieux les int&eacute;rieurs divers des myriades de
+maisons parmi lesquelles serpentent ou s'alignent
+ses rues, qui porte mieux enregistr&eacute;s dans son
+cerveau, les physionomies, la d&eacute;marche, la
+tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses
+cat&eacute;gories superpos&eacute;es d'habitants. Parmi les
+innombrables tableaux de Paris, les croquis et
+les sc&egrave;nes dont regorgent les romans de
+M. Huysmans, il en est dont l'exactitude frappe
+comme un souvenir, suscite instantan&eacute;ment une
+vision int&eacute;rieure comme une analogie ou une
+co&iuml;ncidence. Dans <i>En M&eacute;nage</i>, le d&eacute;but,
+o&ugrave;, par
+une nuit nuageuse, Andr&eacute; et Cyprien, parcourent
+lentement une rue endormie, l'aspect particulier
+du pav&eacute;, le marchand de vin fermant sa boutique
+&agrave; l'approche silencieuse de deux sergents
+de ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur
+le pav&eacute;, est assur&eacute;ment le r&eacute;cit
+d&eacute;taill&eacute; de la
+s&eacute;rie d'impressions que procure une rentr&eacute;e
+tardive. Qui ne conna&icirc;t de son passage dans les
+bouillons, &laquo;cette &eacute;pouvantable tristesse qu'&eacute;voque
+une vieille femme en noir, tapie seule dans un
+coin et m&acirc;chant &agrave; bouch&eacute;es lentes un tron&ccedil;on
+de bouilli?&raquo; Les soir&eacute;es de la famille Vatard,
+celles de la famille D&eacute;sableau, o&ugrave; Madame, apr&egrave;s
+avoir lentement coup&eacute; un patron, l'essaie, les
+sourcils remont&eacute;s et les paupi&egrave;res basses, sur
+le dos de sa fillette &laquo;la faisant pivoter par les
+&eacute;paules, lui donnant avec son d&eacute; de petits
+coups sur les doigts pour la faire tenir tranquille ...
+pin&ccedil;ant l'&eacute;toffe sous les aisselles,
+m&eacute;ditant sur les endroits d&eacute;volus pour les
+boutonni&egrave;res&raquo;, ont une convaincante
+v&eacute;racit&eacute;.
+Il n'est presque point de page o&ugrave; l'on ne constate
+cette justesse de vision et cette probit&eacute; artistique.
+Que l'on note encore le chapitre de <i>&Agrave; Rebours</i>,
+o&ugrave;, par une boueuse nuit d'automne, le
+duc erre par tout le quartier anglican de Paris,
+des bureaux de &laquo;Galignani&raquo; &agrave; la taverne de la
+rue d'Amsterdam,&#8212;dans <i>Les Soeurs Vatard</i>,
+le tumultueux int&eacute;rieur d'atelier de femmes par
+un matin de paye apr&egrave;s une nuit blanche, la
+plaisante &eacute;num&eacute;ration des manques de tenue de
+l'ouvri&egrave;re C&eacute;line devenue la ma&icirc;tresse d'un
+monsieur &agrave; chapeau de soie,&#8212;le bruissant
+tableau des Folies-Berg&egrave;re dans les <i>Croquis parisiens</i>,
+et les vues en grisaille de certains sites
+dolents de la banlieue,&#8212;enfin, dans tous ses
+livres, cette qualit&eacute; que M. Huysmans est seul &agrave;
+poss&eacute;der, l'art de rendre v&eacute;ridiquement la conversation,
+d'&eacute;crire en style parl&eacute; les dires d'un
+concierge, ou les bavardages de deux artistes;
+assur&eacute;ment le r&eacute;alisme de M. Huysmans, semblera
+rigoureux, complet, et extraordinairement voisin
+de la nature.</p>
+<p>Dans ce perp&eacute;tuel et acharn&eacute; coll&eacute;tement
+avec la r&eacute;alit&eacute;, M. Huysmans a contract&eacute;
+quelques-unes des particularit&eacute;s de son style.
+Attentif aux conversations qu'il a entendu bruire
+autour de lui, renseign&eacute; par ses observations
+sur les termes techniques des m&eacute;tiers, il a retenu
+et su employer tout un vocabulaire populacier,
+populaire, bourgeois et artiste, amasser et d&eacute;verser
+un tr&eacute;sor de mots d'argot et d'atelier qui
+lui permet de noter des sensations et des &eacute;motions
+dans la langue m&ecirc;me des personnes qui
+la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
+qui illumine toute une phrase du charme
+de la bonne trouvaille. Il dira de l'or d'une
+&eacute;tole, qu'il est &laquo;assombri et quasi saur&eacute;&raquo;;
+il
+dira encore: &laquo;des hommes so&ucirc;ls turbulaient&raquo;;
+des fleurs lui appara&icirc;tront &laquo;taill&eacute;es dans la
+pl&egrave;vre transparente d'un, boeuf&raquo;; il pourra
+&eacute;crire cette phrase: &laquo;Attis&eacute; comme par de
+furieux ringards, le soleil s'ouvrit en gueule
+de four, dardant une lumi&egrave;re presque blanche ...
+grillant les arbres secs, rissolant les gazons
+jaunis; une temp&eacute;rature de fonderie en chauffe
+pesa sur le logis&raquo;. Il tire de l'observation des
+comparaisons &eacute;tonnamment justes: &laquo;Elle eut
+&agrave; la fin des larmes, qui coul&egrave;rent comme des
+pilules argent&eacute;es, le long de sa bouche.&raquo; Comme
+pour tous les artistes, le commerce avec la
+r&eacute;alit&eacute;, avec ce que l'on peut saisir par les sens,
+revoir, t&acirc;ter et montrer avec les spectacles
+familiers de l'humanit&eacute; et du monde, lui a &eacute;t&eacute;
+profitable. Il a acquis &agrave; cette connaissance de la
+vie, la dose de v&eacute;racit&eacute; qui est indispensable au
+roman moderne, la force, la pr&eacute;cision, la
+richesse et le pittoresque du style, les moyens,
+en somme, l'outil lui permettant d'&eacute;laborer et de
+r&eacute;aliser sa conception particuli&egrave;re de l'&acirc;me et
+de la destin&eacute;e humaine.</p>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<p>C'est, en effet, par une psychologie particuli&egrave;re
+des personnages, par la fa&ccedil;on dont
+M. Huysmans se figure le m&eacute;canisme de l'&acirc;me
+humaine, exag&egrave;re certaines facult&eacute;s, amoindrit
+l'action de certaines autres, que ses romans
+tranchent sur leurs cong&eacute;n&egrave;res, se sont
+n&eacute;cessairement
+rev&ecirc;tus d'un style original et aboutissent
+&agrave; une philosophie g&eacute;n&eacute;rale d&eacute;duite jusqu'en
+ses extr&ecirc;mes cons&eacute;quences. Si l'on examine
+quelle est l'activit&eacute; commune et constante des
+cr&eacute;atures mises sur pied par M. Huysmans, si
+l'on &eacute;carte les traits g&eacute;n&eacute;raux de toute conduite
+humaine, on arrive &agrave; constater qu'ils s'emploient
+&agrave; subir, &agrave; accumuler et &agrave; faire revivre des
+perceptions,
+surtout des perceptions visuelles, et
+surtout encore des perceptions visuelles color&eacute;es
+ou lumineuses. Le Cyprien des <i>Soeurs Vatard</i>,
+le Cyprien et l'Andr&eacute; de <i>En M&eacute;nage</i>, le
+duc Jean de <i>&Agrave; Rebours</i> semblent &ecirc;tre, en fin de
+compte, des couples d'yeux mont&eacute;s sur des
+corps mobiles, aboutissant &agrave; de formidables
+ganglions optiques, qui p&eacute;n&egrave;trent toute la masse
+c&eacute;r&eacute;brale de leurs fibrilles radi&eacute;es. Toute leur
+activit&eacute;
+vitale aboutit &agrave; emmagasiner des visions et
+&agrave; en d&eacute;gorger d'anciennes, &agrave; noter des aspects,
+&agrave; percevoir des colorations et des scintillements,
+et &agrave; &eacute;voquer, dans les p&eacute;riodes languissantes,
+d'anciennes vibrations lumineuses, entass&eacute;es,
+endormies dans l'arri&egrave;re-fonds de la m&eacute;moire,
+mais vivaces et aptes &agrave; repara&icirc;tre &agrave; la suite d'une
+association d'id&eacute;es, comme les alt&eacute;rations d'un
+papier sensibilis&eacute;, sous l'action d'un r&eacute;actif.</p>
+<p>Cette conception de l'&acirc;me humaine est, chez
+M. Huysmans, primordiale et irr&eacute;pressible. S'il
+met en sc&egrave;ne des personnages que leur manque
+de culture rend incapables d'observations minutieuses,
+dont les yeux rudimentaires ne savent
+point voir; il intervient, d&eacute;crit en personne,
+sensation par sensation, les tableaux que ces
+obtus spectateurs contemplent, et marque ensuite
+en r&eacute;aliste exact le peu d'int&eacute;r&ecirc;t
+qu'&eacute;veille chez
+eux ce spectacle inaper&ccedil;u. Il raconte en ses couleurs,
+son agitation et ses clameurs, la vue du
+cours de Vincennes par un jour de foire, puis:
+&laquo;Tout cela &eacute;tait bien indiff&eacute;rent &agrave;
+D&eacute;sir&eacute;e.&raquo; Il
+dessine en d'admirables pages le va-et-vient, les
+jets de vapeur, les escarbilles volantes, la course
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e ou contenue des locomotives, toute la
+vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest
+&agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, et conclut: &laquo;Anatole
+r&eacute;fl&eacute;chissait.&raquo;</p>
+<p>Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision
+l'emporte au-del&agrave; de la vraisemblance. Il pr&ecirc;te
+&agrave; ses ouvri&egrave;res l'acuit&eacute; et la d&eacute;licatesse
+oculaires
+qu'il poss&egrave;de, leur attribue, dans les contemplations
+auxquelles il les soumet, les plus rares qualit&eacute;s
+d'observateur. Ses brocheuses d&eacute;visagent
+admirablement l'employ&eacute; de la maison Crespin qui
+vient leur r&eacute;clamer de l'argent; D&eacute;sir&eacute;e et
+Auguste,
+au moment de s'&eacute;prendre, se d&eacute;taillent mutuellement
+en physionomistes consomm&eacute;s. D&eacute;sir&eacute;e,
+conduite au th&eacute;&acirc;tre Bobino, per&ccedil;oit la silhouette
+de la chanteuse, avec les omissions et les insistances
+d'un peintre intransigeant, puis les
+d&eacute;tails de sa toilette, comme une personne situ&eacute;e
+dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne
+trouvait pas &agrave; loger dans ces &acirc;mes &eacute;troites,
+tout l'&eacute;panouissement de ses qualit&eacute;s de peintre
+verbal. Il se mit &agrave; l'aise dans <i>En M&eacute;nage</i> et eut
+recours aux artistes.</p>
+<p>Assur&eacute;ment, jamais Paris n'a &eacute;t&eacute;
+fouill&eacute;, d&eacute;crit,
+d&eacute;couvert, examin&eacute; dans ses d&eacute;tails et repris
+dans ses ensembles, analys&eacute; et synth&eacute;tis&eacute;
+comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien
+Tibaille et le litt&eacute;rateur Andr&eacute; Jayant. Tout
+y appara&icirc;t, depuis l'appartement de gar&ccedil;on artiste
+o&ugrave; Andr&eacute; s'installe apr&egrave;s sa m&eacute;saventure
+conjugale, jusqu'&agrave; la place du Carrousel o&ugrave; il
+va promener sa nostalgie f&eacute;minine et contempler
+&laquo;le merveilleux et terrible ciel qui s'&eacute;tendait
+au soleil couchant par de l&agrave; les feuillages noirs
+des Tuileries ..., les ruines dont les masses violettes
+se dressaient trou&eacute;es sur les flammes cramoisies
+des nuages;&raquo; depuis le brouhaha d'un
+caf&eacute; du Palais-Royal le soir, jusqu'&agrave; ces taches
+lumineuses que la nuit, les fen&ecirc;tres &eacute;clair&eacute;es,
+dans les maisons noires font passer devant le,
+voyageur d'imp&eacute;riale. Ce livre avec lequel on
+pourra toujours restituer la physionomie exacte
+du Paris actuel, nous donne l'aspect intime de
+la rue le matin quand les caf&eacute;s s'ouvrent sur
+le passage des ouvriers et des filles d&eacute;couch&eacute;es
+la nuit au moment des rentr&eacute;es tardives, le soir
+&agrave; l'heure discr&egrave;te ou des messieurs bien mis
+embo&icirc;tent le pas d'ouvri&egrave;res en cheveux, au
+cr&eacute;puscule,
+o&ugrave; d&eacute;serte et morte, elle s&egrave;che d'une
+averse sous la flamb&eacute;e jaune du soleil couchant;
+il nous donne les boutiques, les ateliers, le garni
+d'un peintre, les brasseries, les restaurants,
+l'appartement d'une fille, celui d'un employ&eacute;,
+tout le dedans et le dehors de la capitale du
+monde moderne.</p>
+<p>Et ce livre qui se r&eacute;sume en une accumulation
+de tableaux color&eacute;s et mouvement&eacute;s, n'a pas suffi
+&agrave; assouvir la passion descriptive de M. Huysmans.
+De m&ecirc;me que les strat&eacute;gistes et les joueurs
+d'&eacute;checs sup&eacute;rieurs d&eacute;daignent les rencontres
+r&eacute;elles o&ugrave; l'impr&eacute;vu alt&egrave;re la
+beaut&eacute; des calculs
+et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
+solution de probl&egrave;mes factices, M. Huysmans
+s'est d&eacute;tourn&eacute; de copier la r&eacute;alit&eacute;, qui ne
+r&eacute;pondait
+point &agrave; ses exigences sensuelles, et s'est
+fabriqu&eacute; dans <i>&Agrave; Rebours</i>, des objets de perception
+invent&eacute;s et parfaits. Par d'adroites combinaisons
+de choses r&eacute;elles, en &eacute;liminant tout ce qui dans
+l'art et la nature, &eacute;tait pour lui d&eacute;nu&eacute;
+d'&eacute;motion
+agr&eacute;able, il a cr&eacute;&eacute; des visions et des perceptions
+artificielles, qui, &eacute;labor&eacute;es de propos
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;,
+se sont trouv&eacute;es en harmonie parfaite avec ses
+facult&eacute;s r&eacute;ceptives et les aptitudes de son style.</p>
+<p>Il semble ici que la limite de l'art de voir et
+de rendre est atteinte. Le boudoir o&ugrave; des
+Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet
+de travail o&ugrave; il consume ses heures &agrave; r&eacute;voquer
+le pass&eacute;, ou &agrave; feuilleter de ses doigts
+p&acirc;les, des livres pr&eacute;cieux et vagues, cette
+bizarre et exp&eacute;ditive salle &agrave; manger, dans
+laquelle il trompe ses d&eacute;sirs de voyage, la
+d&eacute;solation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite
+accablement d'un apr&egrave;s-midi d'&eacute;t&eacute;, les floraisons
+monstrueuses dont se h&eacute;rissent un instant les
+tapis, les &eacute;vocations visuelles et auditives de
+certains parfums a&eacute;riens et liquides, et par
+dessus tout ces phosphoriques pages consacr&eacute;es
+aux peintures orf&ecirc;vr&eacute;es de Moreau, &agrave; certains
+t&eacute;n&eacute;breux dessins de Redon, &agrave; certaines lectures
+prestigieuses et suggestives; ici le style de
+M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour
+employer une de ses phrases, &laquo;tous feux allum&eacute;s&raquo;.</p>
+<p>Dans l'effort pour rendre toutes les sensations
+dont les choses affectent ses appareils sensoriels
+et c&eacute;r&eacute;braux, M. Huysmans atteint &agrave; une
+&eacute;locution
+consomm&eacute;e, orientale et sup&eacute;rieure.</p>
+<p>Il a d'admirables trouvailles de mots; par
+l'appariement des paroles, il sait rendre la
+nature du choc nerveux brusque ou lent, dont
+l'affectent ses sensations. Certaines phrases
+p&eacute;taradent et font feu des quatre pieds: &laquo;La
+horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la
+Gaule, s'&eacute;crasa dans les plaines de Ch&acirc;lons, o&ugrave;
+A&eacute;tius la pila dans une effroyable charge. La
+plaine gorg&eacute;e de sang moutonna comme une
+mer de pourpre; deux cent mille cadavres barr&egrave;rent
+la route, bris&egrave;rent l'&eacute;lan de cette avalanche
+qui, divis&eacute;e, tomba &eacute;clatant en coups de
+foudre sur l'Italie, o&ugrave; les villes extermin&eacute;es
+flamb&egrave;rent comme des meules&raquo;. D'autres
+phrases coulent lentement comme des larmes de
+miel: &laquo;Cette pi&egrave;ce o&ugrave; des glaces se faisaient
+&eacute;cho et se renvoyaient &agrave; perte de vue dans les
+murs des enfilades de boudoirs ros&eacute;s, avait
+&eacute;t&eacute; c&eacute;l&egrave;bre parmi les filles, qui se
+complaisaient
+&agrave; tremper leur nudit&eacute; dans ce bain d'incarnat
+ti&egrave;de qu'aromatisait l'odeur de menthe d&eacute;gag&eacute;e
+par le bois des meubles&raquo;. D'autres encore
+sont agit&eacute;es et cursives: &laquo;Glissant sur d'affligeantes
+savates, ce laveur s'enfon&ccedil;a dans un va-et-vient
+furieux de gar&ccedil;ons, lanc&eacute;s &agrave; toute vol&eacute;e,
+hurlant boum, jonglant avec des carafons et
+des soucoupes, &eacute;blouissant avec la blanche trajectoire
+de leurs tabliers.&raquo;</p>
+<p>Mais c'est surtout la sensation color&eacute;e que
+M. Huysmans est parvenu &agrave; reproduire int&eacute;gralement
+par l'artifice des mots. Assur&eacute;ment cette
+phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle
+d&eacute;crit: &laquo;Des branches de corail, des ramures
+d'argent, des &eacute;toiles de mer ajour&eacute;es comme
+des filigranes et de couleur bise, jaillissent en
+m&ecirc;me temps que de vertes tiges supportant de
+chim&eacute;riques et r&eacute;elles fleurs, dans cet antre
+illumin&eacute; de pierres pr&eacute;cieuses comme un tabernacle,
+et contenant l'inimitable et radieux bijou,
+le corps blanc, teint&eacute; de rose aux seins et aux
+l&egrave;vres, de la Galat&eacute;e, endormie dans ses longs
+cheveux p&acirc;les&raquo;. Et encore: &laquo;Sur sa robe triomphale,
+coutur&eacute;e de perles, ramag&eacute;e d'argent,
+lam&eacute;e d'or, la cuirasse des orf&egrave;vreries dont
+chaque maille est une pierre, entre en combustion,
+croise des serpentaux de feu, grouille sur
+la chair mate, sur la peau rose th&eacute;, ainsi que
+des insectes splendides, aux &eacute;lytres &eacute;blouissantes,
+marbr&eacute;s de carmin, ponctu&eacute;s de jaune
+aurore, diapr&eacute;s de bleu acier, tigr&eacute;s de vert
+paon.&raquo;</p>
+<p>Mais, outre cette virtuosit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, M.
+Huysmans
+a con&ccedil;u un type de phrase particulier, o&ugrave;
+par une accumulation d'incidentes, par un mouvement
+pour ainsi dire spiralo&iuml;de, il est arriv&eacute;
+&agrave; enclore et &agrave; sertir en une p&eacute;riode, toute la
+complexit&eacute; d'une vision, &agrave; grouper toutes les
+parties d'un tableau autour de son impression
+d'ensemble, &agrave; rendre une sensation dans son
+int&eacute;grit&eacute; et dans la subordination de ses parties:
+&laquo;Sur le trottoir des couples marchaient dans les
+feux jaunes et verts qui avaient saut&eacute; des bocaux
+d'un pharmacien, puis l'omnibus de Plaisance
+vint, coupant ce grouillis-grouillos, &eacute;claboussant
+de ses deux flammes cerise, la croupe blanche
+des chevaux, et les groupes se reform&egrave;rent,
+trou&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; par une colonne de foule se
+pr&eacute;cipitant du th&eacute;&acirc;tre Montparnasse,
+s'&eacute;largissant
+en un large &eacute;ventail qui se repliait autour
+d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant
+d'oranges&raquo;. Ou encore: &laquo;Tout va de guingois
+chez elle; ni moellons, ni briques, ni pierres,
+mais de chaque c&ocirc;t&eacute;, bordant le chemin sans
+pav&eacute; creus&eacute; d'une rigole au centre, des bois de
+bateaux marbr&eacute;s de vert par la mousse et plaqu&eacute;s
+d'or bruni par le goudron, allongent une
+palissade qui se renverse entra&icirc;nant toute une
+grappe de lierre, emmenant presqu'avec elle la
+porte, visiblement achet&eacute;e dans un lot de d&eacute;molitions
+et orn&eacute;e de moulures dont le gris encore
+tendre perce sous la couche de h&acirc;le d&eacute;pos&eacute;e
+par des attouchements de mains successivement
+sales&raquo;. Le souple enlacement de cette
+sorte de phrase, est sans &eacute;gal. Elle est le produit
+dernier et la preuve de cette facult&eacute; r&eacute;ceptive
+que nous avons constat&eacute;e; elle est la sensation
+m&ecirc;me absorb&eacute;e, &eacute;labor&eacute;e dans l'intelligence,
+et projet&eacute;e au dehors telle quelle.</p>
+<p>Mais ce tour de force descriptif r&eacute;ussit avec
+une perfection et une fr&eacute;quence qui constituent
+d&eacute;j&agrave; une anomalie. Que l'on revienne, en effet,
+de l'analyse des personnages de M. Huysmans, &agrave;
+l'homme normal, chez qui la sensation per&ccedil;ue
+en gros et &agrave; la h&acirc;te, est transform&eacute;e par un
+travail conscient ou inconscient en volont&eacute;s, en
+actes, en une conduite et une carri&egrave;re; le point
+morbide des cr&eacute;atures romanesques appara&icirc;t.
+L'&eacute;panouissement de leurs facult&eacute;s r&eacute;ceptives a
+&eacute;touff&eacute; toutes leurs autres &eacute;nergies, les a
+r&eacute;duites
+&agrave; la vie v&eacute;g&eacute;tative d'une plante passive
+par essence, r&eacute;gie et affect&eacute;e par tout ce qui
+l'entoure, d&eacute;pendant des aubaines du ciel et du
+hasard de sa situation. &Agrave; mesure que M. Huysmans
+rend ses personnages plus nerveux, c'est-&agrave;-dire
+plus soumis et plus directement sensibles
+aux impressions externes, il est forc&eacute; d'att&eacute;nuer
+leur force de volont&eacute;, de les d&eacute;crire plus incapables
+de tirer de leurs sensations de forts et
+persistants mobiles d'agir. Tandis que dans ses premiers
+livres, l'organisme humain reste &agrave;
+peu pr&egrave;s intact, dans ses derniers il le doue
+d'&eacute;tranges timidit&eacute;s, d'une mollesse constante,
+d'un acquiescement r&eacute;sign&eacute; &agrave; toutes les
+vicissitudes,
+d'une absolue d&eacute;pendance des circonstances
+ext&eacute;rieures, qui se traduit autant par
+l'incapacit&eacute; d'Andr&eacute; &agrave; travailler dans un
+appartement
+neuf, que par l'intol&eacute;rable malaise qu'il
+ressent &agrave; vivre seul, sans le bruissement d'un
+jupon de femme autour de lui. Dans <i>&Agrave; Rebours</i>,
+cette dys&eacute;nergie est consomm&eacute;e; des Esseintes
+est une pure intelligence sensible et ne tente
+dans tout le livre qu'un seul acte volontaire,
+qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre &agrave;
+Londres. De leur impuissance volitionnelle, on
+peut d&eacute;duire leur incapacit&eacute; de vivre dans la
+soci&eacute;t&eacute;, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite
+pour des Esseintes, vers une existence
+monacale, solitaire et recluse, enfin leur absolu
+pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur d&eacute;go&ucirc;t
+de toute vie active.</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<p>En cette psychologie du pessimiste, qui juge
+la vie mauvaise en soi, r&eacute;pugne aux contacts
+sociaux, m&eacute;prise ou bafoue les &ecirc;tres les plus
+sains, plus born&eacute;s et robustes, plus aptes &agrave; agir
+et &agrave; jouir de concert, M. Huysmans d&eacute;ploie une
+p&eacute;n&eacute;trante finesse d'analyse et fait certaines
+d&eacute;couvertes que n'ont point pr&eacute;vues les psychologues
+et ali&eacute;nistes sp&eacute;ciaux de l'hypocondrie.</p>
+<p>Il assigne &agrave; ses personnages le temp&eacute;rament
+habituel des m&eacute;lancoliques agit&eacute;s, une an&eacute;mie
+partielle ou totale, une d&eacute;bilit&eacute; turbulente, un
+syst&egrave;me nerveux faible, c'est-&agrave;-dire excitable
+par des causes minimes; pour le plus caract&eacute;ris&eacute;
+de ses malades, le duc des Esseintes, M. Huysmans
+a recours &agrave; la symptomatologie de la
+n&eacute;vrose, qui est, en effet, habituellement accompagn&eacute;e
+de m&eacute;lancolie &agrave; son d&eacute;but.</p>
+<p>Sur cette base physique dont les traits g&eacute;n&eacute;raux
+seuls sont constants, M. Huysmans &eacute;tablit
+le caract&egrave;re de ses personnages. Il leur assigne
+le trait principal du temp&eacute;rament pessimiste,
+celui de ne pouvoir &ecirc;tre affect&eacute; que de sensations
+d&eacute;sagr&eacute;ables ou douloureuses, m&ecirc;me
+pour des objets qui n'ont en soi rien de ha&iuml;ssable
+(J. Sully, <i>le Pessimisme</i>). Dans les <i>Soeurs
+Vatard</i> la devanture d'une boutique de p&acirc;tisserie
+est d&eacute;crite en termes de d&eacute;go&ucirc;t. Dans
+<i>En M&eacute;nage</i>, Cyprien, revenant d'une soir&eacute;e,
+d&eacute;blat&egrave;re contre les diverses cat&eacute;gories des
+personnes qu'il y a aper&ccedil;ues, avec une amusante
+partialit&eacute;. Plus tard, au Luxembourg, comme
+il passe en revue avec Andr&eacute;, ses souvenirs
+d'&eacute;cole, qu'ils &eacute;voquent avec horreur, il finit
+par affirmer que tous ses camarades sont n&eacute;cessairement
+ruin&eacute;s et en peine d'argent. Les fleurs
+rares et &eacute;tranges dont le duc Jean garnit son
+vestibule, ne lui pr&eacute;sentent que des images de
+charnier et d'h&ocirc;pital: &laquo;Elles affectaient cette
+fois une apparence de peau factice sillonn&eacute;e de
+fausses veines; et la plupart comme rong&eacute;es
+par des syphilis et des l&egrave;pres, tendaient des
+chairs livides, marbr&eacute;es de ros&eacute;oles, damass&eacute;es
+de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
+des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune
+des cro&ucirc;tes qui se forment; d'autres &eacute;taient
+bouillonn&eacute;es par des caut&egrave;res, soulev&eacute;es par
+des br&ucirc;lures; d'autres encore montraient des
+&eacute;pid&eacute;mies poilus, creus&eacute;s par des ulc&egrave;res
+et
+repouss&eacute;s par des chancres; quelques-unes enfin
+paraissaient couvertes de pansements, plaqu&eacute;es
+d'axonge noire mercurielle, d'onguents verts de
+belladone, piqu&eacute;es de grains de poussi&egrave;re, par
+les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.&raquo;</p>
+<p>De m&ecirc;me que le temp&eacute;rament craintif est dispos&eacute;
+&agrave; ne voir dans l'avenir que des causes
+d'effroi, le temp&eacute;rament malheureux ne pr&eacute;sage
+que des d&eacute;ceptions. Dans <i>En M&eacute;nage</i>, Cyprien
+&eacute;met sur une nouvelle conqu&ecirc;te d'Andr&eacute;, sur les
+motifs qui font revenir &agrave; ce dernier une ancienne
+et d&eacute;sirable ma&icirc;tresse, des hypoth&egrave;ses sinistres,
+qu'il s'irrite de ne point voir se r&eacute;aliser. Et passant
+de cas particuliers &agrave; l'ensemble g&eacute;n&eacute;ral, les
+personnages de M. Huysmans n'aper&ccedil;oivent la
+vie que comme une suite d'infortunes. Il faut
+lire, &agrave; ce propos, les plaintes de M. Folantin, dans
+<i>&Agrave; Vau l'eau</i>, ou le passage suivant de <i>&Agrave; Rebours</i>,
+qui est un exemple parfait du paralogisme pessimiste,
+consistant &agrave; &ocirc;ter d'un ensemble toute
+bonne qualit&eacute;, et &agrave; le d&eacute;clarer ensuite mauvais:</p>
+<p>&laquo;Il ne put s'emp&ecirc;cher de s'int&eacute;resser au sort
+de ces marmots et de croire que mieux e&ucirc;t valu
+pour eux que leur m&egrave;re n'e&ucirc;t pas mis bas.</p>
+<p>&laquo;En effet, c'&eacute;tait de la gourme, des coliques et
+des fi&egrave;vres, des rougeoles et des gifles, d&egrave;s le premier
+&acirc;ge; des coups de bottes et des travaux
+ab&ecirc;tissants, vers les treize ans; des duperies de
+femmes, des maladies et des cocuages, d&egrave;s l'&acirc;ge
+d'homme; c'&eacute;tait aussi, vers le d&eacute;clin, des
+infirmit&eacute;s
+et des agonies, dans un d&eacute;p&ocirc;t de mendicit&eacute;
+ou dans un hospice.&raquo;</p>
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, cette vue exclusive des
+mis&egrave;res humaines n'inspire aux pessimistes de
+M. Huysmans aucune compassion pour leurs semblables:
+&laquo;Comme toute impression morale
+est p&eacute;nible &agrave; l'hypocondriaque, dit Griesinger dans
+son <i>Trait&eacute; des maladies mentales</i>, il se d&eacute;veloppe
+chez lui une disposition &agrave; tout nier et &agrave;
+tout d&eacute;tester.&raquo; Aussi M. Huysmans a-t-il soin
+d'entourer ses personnages de comparses ridicules
+et odieux, ou de les isoler enti&egrave;rement; et
+ni les uns ni les autres ne m&eacute;nagent &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;
+des railleries qui tournent rapidement en d&eacute;nonciations
+col&egrave;res. Ils sont convaincus de l'avortement
+fatal de l'effort humain, d&eacute;nigrent ses succ&egrave;s
+n&eacute;cessairement partiels, d&eacute;noncent toutes les
+institutions nationales, contestent la possibilit&eacute;
+du progr&egrave;s et aboutissent, quand ils formulent
+la th&eacute;orie g&eacute;n&eacute;rale de leurs sentiments, aux
+anath&egrave;mes
+du catholicisme ou &agrave; ceux plus absolus et
+aussi peu fond&eacute;s de Schopenhauer.</p>
+<p>Tous ces traits du pessimisme, connus d&eacute;j&agrave;,
+sont rassembl&eacute;s, coordonn&eacute;s, caract&eacute;ris&eacute;s
+et
+montr&eacute;s avec un art merveilleux et p&eacute;n&eacute;trant
+dans les livres de M. Huysmans. Mais il est un
+point qu'il a d&eacute;couvert: l'influence du pessimisme
+sur le go&ucirc;t artistique. Par un choc en retour
+impr&eacute;vu mais l&eacute;gitime, de m&ecirc;me que les spectacles
+commun&eacute;ment tenus pour beaux d&eacute;plaisent
+au m&eacute;lancolique, les spectacles jug&eacute;s laids par
+les gens &agrave; temp&eacute;rament heureux doivent confirmer
+l'&eacute;tat d'&acirc;me o&ugrave; il se compla&icirc;t, le dispenser
+de toute n&eacute;gation et de toute r&eacute;volte, &eacute;voquer
+sa tristesse et la laisser s'&eacute;pancher. Le peintre
+Cyprien n'est &agrave; l'aise que devant certains spectacles
+douloureux et minables; il pr&eacute;f&egrave;re &laquo;la
+tristesse des girofl&eacute;es s&eacute;chant dans un pot, au
+rire ensoleill&eacute; des roses ouvertes en pleine terre&raquo;;
+&agrave; la V&eacute;nus de M&eacute;dicis, &laquo;le trottin, le petit
+trognon
+p&acirc;le, au nez un peu canaille, dont les reins
+branlent sur des hanches qui bougent&raquo;; formule
+son id&eacute;al de paysage en ces termes: &laquo;Il avouait
+d'exultantes all&eacute;gresses, alors qu'assis sur le
+talus des remparts, il plongeait au loin ... Dans
+cette campagne, dont l'&eacute;piderme meurtri se boss&egrave;le
+comme de hideuses cro&ucirc;tes, dans ces routes
+&eacute;corch&eacute;es o&ugrave; des tra&icirc;n&eacute;es de
+pl&acirc;tre semblent la
+farine d&eacute;tach&eacute;e d'une peau malade, il voyait une
+plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
+rentrant de sa fabrique &eacute;reint&eacute;, suant,
+moulu, tr&eacute;buchant sur les gravats, glissant dans
+les orni&egrave;res, tra&icirc;nant les pieds, &eacute;trangl&eacute;
+par des
+quintes de toux, courb&eacute; sous le cinglement de
+la pluie, sous le fouet du vent, tirant r&eacute;sign&eacute; sur
+son br&ucirc;le-gueule.&raquo;</p>
+<p>Et sur ce dolent id&eacute;al, des Esseintes rench&eacute;rit
+encore: &laquo;Il ne s'int&eacute;ressait r&eacute;ellement qu'aux
+oeuvres mal portantes, min&eacute;es et irrit&eacute;es par la
+fi&egrave;vre&raquo; &laquo;... se disant que parmi tous ces volumes
+qu'il venait de ranger, les oeuvres de Barbey
+d'Aurevilly &eacute;taient encore les seules dont les id&eacute;es
+et le style pr&eacute;sentassent ces faisandages, ces taches
+morbides, ces &eacute;pid&eacute;mies tal&eacute;s, et ce go&ucirc;t
+blet,
+qu'il aimait tant &agrave; savourer parmi les &eacute;crivains
+d&eacute;cadents&raquo;. Cette phrase est pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e
+d'une int&eacute;ressante
+liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire,
+et d'une &eacute;num&eacute;ration d'auteurs fran&ccedil;ais dans
+laquelle se coudoient curieusement des &eacute;crivains
+catholiques qui n'ont d'int&eacute;r&ecirc;t que pour des antiquaires
+en id&eacute;es et en style, quelques po&egrave;tes
+r&eacute;ellement d&eacute;cadents comme Paul Verlaine dont
+certains volumes ont les subtilit&eacute;s m&eacute;triques et
+le niais bavardage des derniers hymnographes
+byzantins, et une bonne partie de ce que la litt&eacute;rature
+contemporaine a produit de sup&eacute;rieur
+et de raffin&eacute;. En effet, par une nouvelle contradiction
+apparente, c'est au raffinement le plus
+fastidieusement d&eacute;licat, qu'aboutit, en fin de
+compte, le pessimisme &eacute;tudi&eacute; par M. Huysmans,
+comme un arbuste souffreteux et effeuill&eacute; culmine
+en une radieuse fleur.</p>
+<p>M. James Sully a tr&egrave;s exactement marqu&eacute; que
+le dernier mobile du pessimisme est le d&eacute;sir que
+tout soit parfaitement bon, le souci de choses
+infiniment meilleures que celles existantes. Aussi,
+le pessimiste a-t-il plus de chances que l'optimiste
+de d&eacute;couvrir et d'appr&eacute;cier les choses
+exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas &eacute;veill&eacute;
+une admiration trop g&eacute;n&eacute;rale, qui offusque sa
+misanthropie. C'est par cette vulgarisation que
+des Esseintes s'est d&eacute;tourn&eacute; des tapis d'Orient et
+des eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre,
+personne plus que lui n'aura plus d'audace &agrave; se
+mettre au-dessus du go&ucirc;t public, &agrave; aller droit
+&agrave; ce qui est excellent. De l&agrave; le raffinement, la
+recherche, la trouvaille, l'amour des belles choses
+in&eacute;dites, de tout ce qui, dans le domaine artistique,&#8212;plus
+ouvert &agrave; la perfection que la nature
+parce que plus inutile,&#8212;se rapproche clandestinement
+de la sup&eacute;riorit&eacute; absolue, satisfait
+certains go&ucirc;ts tr&egrave;s nobles de la nature humaine,
+lui procure les plus complexes c'est-&agrave;-dire les
+plus belles &eacute;motions esth&eacute;tiques. Ce raffinement,
+<i>&Agrave; Rebours</i> en est le cat&eacute;chisme et le formulaire;
+tout ce qui, dans la r&eacute;alit&eacute;, peut meurtrir une
+&acirc;me d&eacute;licate est &eacute;cart&eacute; de ce
+pr&eacute;cieux livre, est
+assourdi, amolli, sublim&eacute; et assuavi. &Agrave; d'imparfaites
+sensations naturelles sont substitu&eacute;s d'indirects
+et subtils artifices. Toutes les r&eacute;alit&eacute;s y
+deviennent l&eacute;g&egrave;res et flatteuses, depuis le vermeil
+expirant des cuill&egrave;res &agrave; th&eacute;, jusqu'&agrave; la
+coupe
+b&eacute;nigne de la coiffe de la domestique, depuis la
+splendeur assourdie des ameublements, les gaufrages
+des tentures, le myst&eacute;rieux rayonnement
+des tableaux, &agrave; cette biblioth&egrave;que enfermant
+sous la beaut&eacute; des reliures d'inestimables livres
+&agrave; l'exquisit&eacute; des liqueurs bues, des parfums
+inhal&eacute;s, des pens&eacute;es &eacute;voqu&eacute;es et
+contempl&eacute;es.</p>
+<p>Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans
+tire les derni&egrave;res beaut&eacute;s de son style, qui se
+trouve joindre ainsi le d&eacute;licat au populaire. Par la
+lecture de certains livres de th&eacute;ologie, de certains
+volumes de po&eacute;sie savante, par de justes inventions,
+il enrichit et pare son langage, de vocables
+assoupis, longuement harmonieux et doux; il les
+sertit et les associe en de lentes phrases, qui
+joignent le poli soyeux des mots, &agrave; la suavit&eacute; de
+l'id&eacute;e: &laquo;Sous cette robe tout abbatiale sign&eacute;e
+d'une croix et des initiales eccl&eacute;siastiques: P.O.M.;
+serr&eacute;e dans ses parchemins et dans ses
+ligatures de m&ecirc;me qu'une authentique charte,
+dormait une liqueur couleur de safran, d'une
+finesse exquise. Elle distillait un ar&ocirc;me quintessenci&eacute;
+d'ang&eacute;lique et d'hysope m&ecirc;l&eacute;es &agrave; des
+herbes marines aux iodes et aux bromes alanguis
+par des sucres, et elle stimulait le palais
+avec une ardeur spiritueuse dissimul&eacute;e sous une
+friandise toute virginale, toute novice, flattait
+l'odorat par une pointe de corruption envelopp&eacute;e
+dans une caresse tout &agrave; la fois enfantine et
+d&eacute;vote.&raquo; Il parvient &agrave; rendre par de
+pr&eacute;cises
+correspondances sensibles certaines sensations
+apparemment impalpables: &laquo;Muni de rimes obtenues
+par des temps de verbes, quelquefois
+m&ecirc;me par de longs adverbes pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'un
+monosyllabe,
+d'o&ugrave; ils tombaient comme du rebord
+d'une pierre, en une cascade pesante d'eau&raquo;;
+ou, plus immat&eacute;riellement encore: &laquo;Dans la
+soci&eacute;t&eacute;
+de chanoines g&eacute;n&eacute;ralement doctes et bien
+&eacute;lev&eacute;s, il aurait pu passer quelques soir&eacute;es
+affables
+et douillettes&raquo;. Et c'est ainsi arm&eacute; des plus
+fins outils &agrave; sculpter la pens&eacute;e, que M. Huysmans
+est parvenu &agrave; &eacute;crire ce surprenant chapitre VII
+de <i>&Agrave; Rebours</i>, qui, racontant les intimes fluctuations
+d'&acirc;me d'un catholique incr&eacute;dule, d&eacute;votieux
+et inquiet, marque le cours de pens&eacute;es de
+th&eacute;ologie ou de scepticisme, par une succession
+de pr&eacute;cises images, accomplissant le tour de
+force de seize pages de la plus subtile psychologie,
+&eacute;crites presque constamment en termes
+concrets.</p>
+<p>Repassant en sens inverse par les parties
+d&eacute;gag&eacute;es dans notre analyse, revenant du plus
+complexe au plus simple, que l'on saisisse
+maintenant en son ensemble, en son accord et
+sa particularit&eacute; sp&eacute;cifique, l'organisme intellectuel
+qui vient d'&ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;. Il se r&eacute;sume,
+semble-t-il, en une s&eacute;rie de facult&eacute;s perceptives
+de moins en moins &eacute;tendues, provoquant des
+&eacute;tats &eacute;motionnels de plus en plus intenses. Sur
+la base d'un r&eacute;alisme rigoureux, d'une aptitude
+singuli&egrave;re &agrave; apercevoir le monde ambiant, en
+son aspect v&eacute;ritable et &agrave; ressentir un plaisir
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; la d&eacute;crire, s'&eacute;tage une
+facult&eacute; visuelle
+plus sp&eacute;cialis&eacute;e, plus d&eacute;licate, source de plus
+de joie et de plus d'efforts, celle de sentir et de
+retenir de pr&eacute;f&eacute;rence des sensations color&eacute;es.
+Une facult&eacute; visuelle plus restreinte encore, et
+dont les effets &eacute;motionnels de col&egrave;re et de
+comique, semblent d&eacute;passer l'intensit&eacute;, rend
+M. Huysmans apte &agrave; distinguer, &agrave; ha&iuml;r et &agrave;
+railler
+dans les objets et les &ecirc;tres ce qu'ils peuvent
+avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par
+un juste retour, de cette vision du d&eacute;fectueux,
+&agrave; la suite d'une &eacute;limination extr&ecirc;mement rigoureuse
+de tout d&eacute;chet et de toute tare,
+M. Huysmans acquiert l'ac&eacute;r&eacute; discernement et
+l'intense jouissance des choses sup&eacute;rieurement
+belles et rares, le raffinement, qui, comme la
+pointe d'un c&ocirc;ne, concentre, termine et raccorde
+toutes les lignes de son organisation intellectuelle.</p>
+<p>Et toutes ces propri&eacute;t&eacute;s cach&eacute;es d'une
+&acirc;me
+muette, se manifestent en ce corps des intelligences
+litt&eacute;raires, le style. Il s'enrichit et
+s'affermit au contact de la r&eacute;alit&eacute;, se colore,
+s'infl&eacute;chit et s'agite, pour rendre l'infinie complexit&eacute;
+de d&eacute;licates visions, s'irrite et s'&eacute;nerve
+devant certains spectacles d&eacute;test&eacute;s, se subtilise,
+s'adoucit et s'enrichit encore, devient opulent
+et onctueux pour rendre la gr&acirc;ce resplendissante
+d'une certaine beaut&eacute; sup&eacute;rieure, extraite
+et sublim&eacute;e.</p>
+<p>Dans les r&eacute;actions et les m&eacute;langes de toutes
+ces &eacute;nergies et ces capacit&eacute;s, dans leur ajustement
+et leur coordination, r&eacute;side, il me semble,
+la physionomie intime d'un des jeunes artistes
+les plus originaux de notre temps. Il me para&icirc;t
+que M. Huysmans, par son dernier livre surtout,
+a donn&eacute; plus que des promesses de talent; on
+peut l&eacute;gitimement compter, sans illusion amicale,
+que ses travaux aideront &agrave; maintenir et &agrave;
+exalter l'excellence actuelle de notre &eacute;cole
+litt&eacute;raire.</p>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="COURSE"></a><br>
+<h2>LA COURSE &Agrave; LA MORT<a name="FNanchor_15_15"></a><a
+ href="#Footnote_15_15"><sup>[15]</sup></a></h2>
+<br>
+<p>Un roman para&icirc;t qui, s'&eacute;cartant des nombreuses
+oeuvres imit&eacute;es des esth&eacute;tiques admises, est original
+par le cas psychologique qu'il &eacute;tudie et
+inaugure, avec les quelques livres marquants de
+ceux qui d&eacute;butent, un nouveau style et un nouvel
+art. On n'en parle gu&egrave;re et cependant cette oeuvre
+est encore un indice, &agrave; l'heure actuelle, de l'&eacute;tat
+d'esprit d'une partie des jeunes gens, de leurs
+voeux artistiques et du but auquel ils vont. La
+<i>Course &agrave; la Mort!</i> le nouveau roman de M. Edouard
+Rod, est ce livre &agrave; la fois singulier et actuel,
+d&eacute;gag&eacute;
+des anciennes modes et d&eacute;crivant, en de
+p&eacute;n&eacute;trantes
+analyses, la phase la plus r&eacute;cente du
+mal et de la passion de ce si&egrave;cle: le pessimisme.</p>
+<p>&Eacute;crite comme une autobiographie, en une
+s&eacute;rie de notes &eacute;parses que relie &agrave; peine un
+r&eacute;cit
+d'amour t&eacute;nu et bizarre, la <i>Course &agrave; la Mort</i> est
+l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme
+latent de cette &eacute;poque, portant ses derni&egrave;res
+atteintes, devient ressenti et raisonn&eacute;,
+envahit et st&eacute;rilise le domaine des sentiments,
+frappe d'une atonie d&eacute;finitive l'&acirc;me qu'il a mortellement
+charm&eacute;e.</p>
+<p>Le h&eacute;ros du livre est &agrave; la fois raisonneur et
+analyste. S'aidant de Schopenhauer, il s'efforce de
+mettre sa m&eacute;lancolie en syst&egrave;me et de se faire
+illusion sur les causes de son humeur par un
+expos&eacute; didactique, qui d&eacute;montre en toutes
+choses la cause n&eacute;cessaire du mal. Cet apparat
+scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme
+que d&eacute;crit la <i>Course &agrave; la Mort</i> a d'autres
+origines
+qu'une conviction sp&eacute;culative. Celui que ce livre
+nous confesse est atteint plus profond&eacute;ment que
+dans son intelligence; il est malade de la volont&eacute;
+et de la sensibilit&eacute;, il se sait vaguement frapp&eacute;
+au centre de son &ecirc;tre et s'entend &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler
+dans la contemplation de sa ruine morale les
+plus secrets sympt&ocirc;mes.</p>
+<p>Il ne prof&egrave;re plus les plaintes d'il y a un
+demi-si&egrave;cle,
+il n'accuse ni le monde, ni la soci&eacute;t&eacute;, ni
+la destin&eacute;e. Il ne reproche pas aux hommes de
+ne point le comprendre, il r&ecirc;ve &agrave; peine de vivre
+une existence enfin fortun&eacute;e, dans des si&egrave;cles
+pass&eacute;s, en des contr&eacute;es distantes. Apr&egrave;s tous ses
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs il devine le premier que son mal
+est en lui et qu'aucune variation fortuite dans
+les circonstances ne l'en gu&eacute;rirait.</p>
+<p>Sachant les hommes innocents de sa tristesse il
+consent &agrave; les plaindre de subir comme lui tout
+l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le console
+le seul et vain souci de se conna&icirc;tre.</p>
+<p>L'impuissance de sa volont&eacute;, qui est la cause
+et le fond de son infortune, est par lui subtilement
+analys&eacute;e; il distingue le penchant &agrave; suppl&eacute;er
+aux actes par de vagues r&ecirc;ves, sa d&eacute;pravation
+morose qui le porte &agrave; se regarder faire
+dans le peu qu'il fait et &agrave; se rendre ainsi de plus
+en plus incapable de toute action spontan&eacute;e;
+enfin appara&icirc;t ce dernier sympt&ocirc;me de la d&eacute;cadence
+volitionnelle, la lassitude anticip&eacute;e, le d&eacute;go&ucirc;t
+pr&eacute;ventif qui d&eacute;tournent m&ecirc;me de tout d&eacute;sir,
+de tout r&ecirc;ve d'entreprise et bornent d&eacute;finitivement
+en son incapacit&eacute; le malade et le moribond
+que M. Rod &eacute;tudie: &laquo;Oui, le d&eacute;sir et le
+d&eacute;go&ucirc;t
+se touchent, alors de si pr&egrave;s qu'ils se confondent
+et ne font plus qu'un et je les sens qui me
+travaillent tous les deux &agrave; la fois. Ma chair encore
+fr&eacute;missante des vrilles de celui-l&agrave;, s'apaise dans
+le lit d'insomnies et de cauchemars o&ugrave; celui-l&agrave;
+la pousse. Ma pens&eacute;e en marche s'arr&ecirc;te soudain
+et recule meurtrie comme un bataillon d&eacute;cim&eacute;
+dans une embuscade, jusqu'aux retranchements
+du silence. O&ugrave; est la force qu'une seconde j'avais
+sentie en moi?... &Agrave; la fin le d&eacute;go&ucirc;t reste seul;
+comme une ombre se mouvant dans une lueur
+tr&egrave;s p&acirc;le, il grandit, il devient ruineux, il absorbe
+tout, le pr&eacute;sent et l'avenir, ce qui est et ce qui
+pourrait &ecirc;tre, il &eacute;tend jusqu'&agrave; d'invisibles
+limites
+son envahissante obscurit&eacute; et sa main pesante
+m'&eacute;crase dans ces t&eacute;n&egrave;bres &eacute;man&eacute;es
+de lui.&raquo;</p>
+<p>De la volont&eacute; le mal s'&eacute;tend aux &eacute;motions. Le
+pessimisme de M. Rod arrive &agrave; ce dernier repliement
+sur soi, o&ugrave; s'interrogeant sans cesse, oubliant
+de vivre &agrave; force de s'analyser, il en vient
+&agrave; ne plus &ecirc;tre s&ucirc;r de ses propres sentiments; les
+d&eacute;sirs remuent &agrave; peine et s'&eacute;tiolent, les passions
+deviennent circonspectes et douteuses. C'est une
+p&eacute;riode d'une de ces &eacute;quivoques et ind&eacute;cises
+amours
+qui donne au livre sa trame.</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Par son intrigue encore ce roman est original
+et se distingue surtout du <i>Werther</i> et de
+l'<i>Obermann</i> du commencement de ce si&egrave;cle.</p>
+<p>L'&eacute;trange h&eacute;ros de la <i>Course &agrave; la Mort</i>
+n'aime pas, on doute du moins qu'il aime et se
+sent douter, interroge sans cesse son p&acirc;le
+coeur, ne sait que r&eacute;soudre et se r&eacute;signe &agrave; son
+atonie. Il oscille et h&eacute;site; il est des heures
+o&ugrave; les derni&egrave;res ondes de son sang, les regards
+profonds de celle qui passe dans sa vie, lui font
+pressentir l'&eacute;closion d'une forte et douloureuse
+passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
+se diss&egrave;que, il analyse en lui les derniers fr&eacute;missements
+de son &acirc;me et la voit se calmer
+sous son introspection; puis des paroles ordinaires
+de C&eacute;cile N..., un geste disgracieux le repoussent
+et, se souvenant de l'ancienne th&eacute;orie
+de Schopenhauer sur l'amour, il p&eacute;n&egrave;tre &agrave; cette
+vue profonde et clairement con&ccedil;ue que c'est
+l'hostilit&eacute; et non l'attrait qui r&egrave;gne entre les
+sexes. De plus douces &eacute;motions reviennent, il
+est ressaisi par le charme, enlac&eacute; par l'illusion,
+il veut vivre, se redresser, sortir de son suaire,
+mais il se butte de nouveau, s'arr&ecirc;te, &eacute;bauche
+un geste de renoncement et m&eacute;dite son impassibilit&eacute;
+jusqu'&agrave; ce que la mort de C&eacute;line N...,
+vienne d&eacute;truire ce vestige d'amour et r&eacute;soudre
+les contradictions de son &acirc;me en une longue
+harmonie de regrets.</p>
+<p>Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue
+a &eacute;t&eacute; pressentie des jeunes romanciers.</p>
+<p>Des livres de M. Huysmans o&ugrave; l'amour ne
+joue aucun r&ocirc;le, et dont le dernier analyse un
+solitaire, &agrave; cet admirable roman de M. Albert
+Pinard, <i>Madame X...</i> qui est l'histoire de deux
+&ecirc;tres dont aucun ne peut subjuguer l'autre en
+un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
+nouvelle mani&egrave;re d'envisager les relations passionnelles
+qui diff&egrave;rent de celles des anciens
+romans en ce que la femme n'est plus l'&ecirc;tre asservissant
+et dominateur que pr&eacute;sentent les de
+Goncourt et Zola. Et si l'on joint &agrave; cette originalit&eacute;
+fondamentale celle du faire, le style, qui
+n'est plus ni color&eacute;, ni abandonn&eacute; au rendu des
+choses visibles, mais abstrait et apte &agrave; figurer
+les faits de l'&acirc;me,&#8212;des proc&eacute;d&eacute;s qui ne sont
+pas la description, mais l'analyse psychologique
+et rapprochent ainsi la <i>Course &agrave; la Mort</i> des
+derni&egrave;res oeuvres de M. Bourget, on aper&ccedil;oit
+combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et
+actuel.</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Cette oeuvre va de nouveau faire d&eacute;plorer le
+pessimisme du temps.</p>
+<p>Des gens aussi incomp&eacute;tents que M. Dionys
+Ordinaire vont disserter sur les tendances de la
+jeunesse et on en cherchera l'origine dans
+quelque chose d'aussi insignifiant que la politique.</p>
+<p>Il convient peut-&ecirc;tre de dire que la jeunesse
+litt&eacute;raire est pessimiste comme le furent en
+1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
+r&eacute;alistes, et plus t&ocirc;t encore la pl&eacute;iade des
+Parnassiens.
+Et si l'on veut remonter plus haut, si
+l'on r&eacute;fl&eacute;chit, quel ab&icirc;me s&eacute;pare la
+litt&eacute;rature
+fran&ccedil;aise de ce si&egrave;cle de celle des &eacute;poques
+pass&eacute;es,
+on trouvera au pessimisme contemporain
+assez d'ascendants pour se convaincre que la
+tristesse est l'essence m&ecirc;me du nouvel art, et
+peut-&ecirc;tre de tout art noble.</p>
+<p>Ce pessimisme qui, certes, n'emp&ecirc;che pas les
+honn&ecirc;tes gens de go&ucirc;ter les joies qu'ils peuvent
+avoir est la source de toutes nos oeuvres magistrales;
+il a &eacute;volu&eacute;, de tapageur et th&eacute;&acirc;tral
+qu'il &eacute;tait au d&eacute;but de la nouvelle p&eacute;riode,
+&agrave;
+une phase plus calme et plus fi&egrave;re qui pr&ecirc;te
+aux vers r&eacute;cents un chant plus intime et fournit
+&agrave; l'analyse des &acirc;mes plus profondes. Dans
+la repr&eacute;sentation de ce mal&#8212;et quel livre <i>int&eacute;ressant</i>
+n'est pas un peu pathologique&#8212;M. Rod
+est parvenu &agrave; montrer de nouvelles phases et
+de plus intimes d&eacute;chirements.</p>
+<p>Avec d'autres, il inaugure dans le roman, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;tude de l'amour, qui en restera la
+t&acirc;che et le prestige, l'&eacute;tude de la haine qui commence
+&agrave; sourdre entre l'homme et la femme &agrave;
+une &eacute;poque o&ugrave; ils aper&ccedil;oivent l'antagonisme de
+leurs int&eacute;r&ecirc;ts sociaux et devinent l'hostilit&eacute; de
+leurs fonctions vitales.</p>
+<p>Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme
+commentant certaines pages de Darwin,
+sont la pr&eacute;face de cette nouvelle tendance.
+Il nous para&icirc;t int&eacute;ressant de la signaler et d'en
+d&eacute;signer les repr&eacute;sentants.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">[15]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Vie moderne</i>, 25 juillet, 1851.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="PANURGE"></a><br>
+<h2>PANURGE<a name="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16"><sup>[16]</sup></a></h2>
+<p>&laquo;Panurge &eacute;toit de nature moyenne, ny trop
+grand, ny trop petit, et avoit le nez aquilin,
+fort, &agrave; manche de rasoir, et pour lors &eacute;toit de
+l'&acirc;ge de trente-cinq ans ou environ, fin &agrave; dorer
+comme dague de plomb, bien galant homme de
+sa personne, sinon qu'il &eacute;toit quelque peu
+paillard et sujet de nature &agrave; ce qu'on appeloit en
+ce temps l&agrave;:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Faute d'argent c'est douleur non pareille.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>&laquo;Toutefois, il avait soixante-trois mani&egrave;res
+d'en trouver tousjours &agrave; son besoin, dont la
+plus honorable et la plus commune &eacute;toit par
+fa&ccedil;on de larrecin furtivement faict; malfaisant,
+pipeur, buveur, batteur de pavez, ribleur s'il en
+&eacute;toit &agrave; Paris; au demeurant le meilleur fils du
+monde et toujours machinoit quelque chose
+contre les sergeants et contre le guet.&raquo;</p>
+<p>Et apr&egrave;s ce portrait sommaire, viennent &agrave; la
+d&eacute;bandade, les mille aventures drolatiques o&ugrave;
+ce v&eacute;ritable h&eacute;ros de Rabelais se dessine &agrave; gros
+traits, menant &agrave; Paris le train bouffon de l'&eacute;colier
+de l'&eacute;poque, puis partant pour les pays de la
+fable contre le roi des Dipsodes, puis s'embarrassant
+dans cette &eacute;pineuse question du mariage,
+et parcourant pour s'amuser dans son dessein
+tout l'archipel d'&icirc;les peupl&eacute;es &agrave; souhait des
+innombrables &ecirc;tres all&eacute;goriques dont Rabelais
+tenait &agrave; rire; en somme la plus durable et la plus
+humaine des caricatures &eacute;normes qui s'&eacute;talent
+dans le br&eacute;viaire des &laquo;beuveurs tr&egrave;s illustres et
+et v&eacute;rolez tr&egrave;s pr&eacute;tieux&raquo;.</p>
+<p>Panurge est besoigneux, de petite extraction;
+il n'a rien de la d&eacute;bonnairet&eacute; massive que
+donnent &agrave; Pantagruel sa force de g&eacute;ant et sa
+naissance. Maigre, &laquo;&eacute;corn&eacute; et taciturne faute
+de danare&raquo;, ses app&eacute;tits fam&eacute;liques, maintenant
+qu'un coup du sort l'a jet&eacute; dans la domesticit&eacute;
+d'un grand seigneur, r&eacute;clament des satisfactions
+prodigieuses. Aussi faut-il suivre dans le r&eacute;cit,
+ses ripailles perp&eacute;tuelles, ses incessantes invitations
+&agrave; la coupe, &laquo;ha buvons&raquo;, ses festins
+de gros mangeur quand il a conquis &agrave; la guerre
+un ch&acirc;teau et des biens: &laquo;Il se ruinait en mille
+petits banquets joyeux et festoyements, ouverts
+&agrave; tous venants, m&ecirc;mement &agrave; tous bons compagnons,
+jeunes fillettes et mignonnes galloises,
+abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant
+son bled en herbe.&raquo;</p>
+<p>Ces belles bombances ne ressemblent ni au
+fastes de Timon d'Ath&egrave;nes, ni aux r&eacute;ceptions du
+vieux Capulet. Panurge a beau s'&ecirc;tre frott&eacute; aux
+nobles et aux &eacute;coliers, il est rest&eacute; boh&ecirc;me de
+petite race, de probit&eacute; variable, avec la l&acirc;chet&eacute;
+&eacute;gay&eacute;e d'impudence des Scapin, et rancunier par
+surcro&icirc;t, comme le d&eacute;montre l'&eacute;pisode de Dindenaut
+et de ses moutons, &laquo;lesquels tous furent
+pareillement en mer portez et noyez mis&eacute;rablement.&raquo;</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache
+l'&acirc;me la plus libre et la plus railleuse. Il est l'irrespect
+m&ecirc;me, gausseur sceptique, incr&eacute;dule,
+attaquant, d&egrave;s la Renaissance, tout ce que le
+dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle devait si agr&eacute;ablement
+meurtrir.
+Il y voit si clair, avec une intelligence si
+nette &agrave; trouver en tout le bouffon et le ridicule,
+qu'il ne respecte pas m&ecirc;me cette chose &eacute;minemment
+v&eacute;n&eacute;rable, la force. Sous Fran&ccedil;ois Ier, il
+parodie la royaut&eacute;, fait d'Anarche roi des
+Dipsodes pris &agrave; la guerre, &laquo;gentil crieur de
+saulce verte&raquo; et l'exp&eacute;rience r&eacute;ussit &agrave;
+souhait:
+&laquo;et fut aussi gentil crieur, qui f&ucirc;t oncques vu en
+Utopie; mais l'on m'a dit depuis que sa femme
+le bat comme pl&acirc;tre, et le pauvre sot ne s'ose
+d&eacute;fendre, tant il est niais.&raquo; Ni l'&Eacute;glise, ni les
+gens de loi, les papimanes, les papegauts, les
+evegauts, les saintes d&eacute;cr&eacute;tales, les chats
+fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de
+retenue. Toute puissance &eacute;tablie lui donne &agrave; rire,
+avec des mots si crus, une ironie si &acirc;cre, que
+la salissure reste ineffa&ccedil;able.</p>
+<p>Et cependant, si Panurge est sceptique c'est
+sans contention d'esprit et sans insistance. Avec
+son gros fr&egrave;re Jean des Entommeures, ce dont
+il se pr&eacute;occupe en somme apr&egrave;s avoir bu et raill&eacute;,
+c'est de choses plus personnelles, de la grande
+aventure qu'il appr&eacute;hende, de son mariage, ou,
+plus pr&eacute;cis&eacute;ment, de ne point &laquo;s'adonner &agrave;
+m&eacute;lancholie&raquo;, de chasser toute alt&eacute;ration
+d'&acirc;me,
+de vivre gaillardement en une profonde qui&eacute;tude
+d'esprit. &laquo;Rem&egrave;de &agrave; f&acirc;cherie?&raquo; Cette
+question
+qu'il propose &agrave; Pantagruel pr&egrave;s de l'&icirc;le Caneph,
+est bien celle qui l'intrigue, et qu'il r&eacute;sout sans
+cesse, par son insouciance, un grand manque
+de scrupules, cette parfaite l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et indolence
+d'&acirc;me, qu'on appelle &laquo;avoir de la philosophie&raquo;;
+&laquo;certaine gayet&eacute; d'esprit, dit Rabelais,
+conficte en mespris des choses fortuites, pantagru&eacute;lisme
+sain et d&eacute;gourt, et pr&ecirc;t &agrave; boire, si
+voulez.&raquo;</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Derri&egrave;re ce personnage, grossi en caricature
+et d&eacute;crit de verve, il y a plus qu'une imagination
+de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns
+des traits les plus permanents et les plus
+rarement retrac&eacute;s de l'ancien caract&egrave;re fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Si l'on &eacute;carte tout ce que ce type a d'ignoble
+et d'excessif, que l'on consid&egrave;re l'adresse de ses
+machinations, ses malices, ses r&eacute;parties, sa
+fa&ccedil;on de consid&eacute;rer les femmes, oscillant entre la
+galanterie et la m&eacute;fiance, son scepticisme superficiel,
+ce sont l&agrave; autant de fa&ccedil;ons de penser fran&ccedil;aises.
+Les cours qui ont fa&ccedil;onn&eacute; notre race, ne
+l'ont dot&eacute;e &agrave; l'origine, ni de la roideur de passions
+des Anglais, ni du mysticisme allemand. Un esprit
+plus &eacute;lastique, plus observateur, plus agile nous
+a fait p&eacute;n&eacute;trer les dessous ridicules de ce que
+l'on v&eacute;n&egrave;re ailleurs. Ni l'exaltation &agrave; propos de
+questions m&eacute;taphysiques, ni le respect de la
+force ou du droit, n'ont domin&eacute; en France au
+point de garantir la religion, les rois et les
+juges. D&egrave;s l'&eacute;veil de l'esprit national, le pouvoir
+de ces trois &ecirc;tres &eacute;tait mis en question,
+min&eacute; de plaisanteries et moralement d&eacute;truit.
+Du roman de Renard &agrave; Courier, cette besogne de
+d&eacute;molition n'a pas ch&ocirc;m&eacute;.</p>
+<p>Mais, apr&egrave;s quelque temps de bataille, les
+g&ecirc;nes un peu &eacute;largies, l'amour du bien-&ecirc;tre, la
+paresse d'esprit revenaient. On s'&eacute;tait un peu &eacute;mu
+dans une lutte sans grandes d&eacute;faites; on s'en va
+&agrave; ses affaires, sans plus tenir &agrave; ses n&eacute;gations,
+que le voisin &agrave; ses affirmations. Et, au bout de
+toute cette escrime plus amusante qu'acharn&eacute;e,
+celle de Montaigne et de Voltaire, la question
+finale qui s'empare de l'esprit fran&ccedil;ais, est bien
+celle de Panurge. &laquo;Rem&egrave;de &agrave; f&acirc;cherie?&raquo;
+Il faut
+jouir de vivre, en gens avis&eacute;s, distraits, prompts
+d'intelligence. Et alors viennent les vrais artistes
+fran&ccedil;ais, La Fontaine, Watteau, les auteurs, les
+vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui
+cherchent &agrave; &eacute;gayer, demeurent, &eacute;crivant &agrave;
+point
+nomm&eacute; pour les &laquo;langoureux malades ou
+autrement faschez et d&eacute;solez.&raquo;</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Aujourd'hui beaucoup de choses ont vari&eacute;, et
+la question de Panurge se pose plus inqui&eacute;tante.
+Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
+grandi en disproportion. Nous sommes accabl&eacute;s
+par la complication des affaires, les soins d'une
+lutte pour la vie, plus &acirc;pre, la conduite difficile
+de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que
+nos corps supportent plus mal et moins longtemps,
+nous abandonnent, et d'ailleurs ne nous
+suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmen&eacute;s par
+l'enchev&ecirc;trement des sciences modernes, la
+complexit&eacute; de nos sensations. Nous avons tout
+pris &agrave; toutes les races. Par une d&eacute;naturalisation
+p&eacute;rilleuse, nous pensons de plus en plus &agrave; l'anglaise,
+nous sentons de plus en plus &agrave; l'allemande.
+Notre scepticisme a subsist&eacute;; mais il veut
+maintenant approfondir les questions suspectes,
+et, &agrave; cet effort, il a perdu toute ga&icirc;t&eacute; et toute
+popularit&eacute;. Nos arts et nos vies tendent de plus
+en plus &agrave; d&eacute;pouiller la joie. Et c'est avec une
+avidit&eacute; accrue par tous ces motifs de tristesse,
+que nous cherchons une r&eacute;ponse &agrave; l'interrogation
+de Panurge. Nous avons les voyages, la dure
+distraction du travail, la chasse, le jeu, ce que
+Pascal appelle, &laquo;les plaisirs tumultuaires de la
+foule&raquo;. Mais les plus clairvoyants consid&egrave;rent
+que ce sont l&agrave; des palliatifs plus que des rem&egrave;des.
+La fa&ccedil;on d'envisager la vie a rev&ecirc;tu chez
+notre &eacute;lite des formes douloureuses qui diff&egrave;rent
+peu du pire pessimisme. &laquo;Le meilleur fruit de
+notre science, dit M. Taine, dans un des livres
+les plus humoristiques de notre temps, est la
+r&eacute;signation froide, qui r&eacute;duit la souffrance &agrave; la
+douleur physique.&raquo; L'on ne pourra s'emp&ecirc;cher
+de penser que ce fruit est amer, petit, &agrave; port&eacute;e
+de peu de mains, et que depuis trois si&egrave;cles,
+nous nous sommes beaucoup &eacute;loign&eacute;s de Rabelais
+et du pantagru&eacute;lisme.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">[16]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Panurge</i>, n&deg; I, octobre 1882.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="PEINTURE"></a><br>
+<h2>DE LA PEINTURE<a name="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17"><sup>[17]</sup></a></h2>
+<h2>&Agrave; PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI</h2>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>Le Salon de cette ann&eacute;e, les r&eacute;flexions qu'il
+a sugg&eacute;r&eacute;es dans ce journal s'&eacute;taient bien
+&eacute;loign&eacute;s d&eacute;j&agrave; de la m&eacute;moire de leur
+auteur,
+quand tableaux et commentaires lui furent rappel&eacute;s
+par une conversation fortuite dont l'&eacute;cho
+lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
+visiter le peintre J.-F. Raffa&euml;lli &agrave; Jersey; l'entretien
+vint &agrave; porter sur les articles que l'on a
+pu lire dans la <i>Vie Moderne</i>; ils se r&eacute;sumaient
+en somme en une pr&eacute;dilection marqu&eacute;e pour les
+peintres <i>&eacute;motifs</i>, si l'on peut dire ainsi, les
+peintres donnant une &eacute;motion de couleur, et
+pour leur repr&eacute;sentant, M. Whistler. Les
+remarques de M. Raffa&euml;lli, qui, comme on le
+sait par sa pr&eacute;face du catalogue de son exposition
+en 1884, est un th&eacute;oricien de son art,
+parurent extr&ecirc;mement int&eacute;ressantes, et gr&acirc;ce
+&agrave;
+la personne qui servait de truchement, il fut
+possible d'en obtenir un expos&eacute; par &eacute;crit. Ces
+notes soul&egrave;vent la question du but, c'est-&agrave;-dire
+de l'essence m&ecirc;me de la peinture. Elles seront
+envisag&eacute;es et discut&eacute;es &agrave; ce point de vue.</p>
+<p>&laquo;La critique du Salon dans la <i>Vie Moderne</i>,
+dit M. Raffa&euml;lli, se borne &agrave; l'&eacute;loge de M. Whistler.
+C'est dans son oeuvre, en g&eacute;n&eacute;ral, un excellent
+peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui.
+Mais est-il juste de donner la place supr&ecirc;me &agrave;
+un art semblable, surtout lorsqu'il est repr&eacute;sent&eacute;
+dans une exposition par le portrait de Sarasate,
+et de faire fi d'autres recherches? Que dirait-on
+d'un critique litt&eacute;raire qui placerait Dostoievski
+en premi&egrave;re ligne du mouvement des lettres
+contemporaines? <i>Crime et Ch&acirc;timent</i> est admirable
+parce que ce roman est appel&eacute; &agrave; peindre
+l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
+entoure d'une pareille hallucination indiff&eacute;remment
+un violoniste mondain, une jeune femme
+charmante, Carlyle, ou de d&eacute;licieux enfants
+roses est absurde, parce que ces oeuvres sont
+absurdes et morbides, parce que l'absurde et le
+malade ne peuvent pas rationnellement pr&eacute;tendre
+prendre jamais place dans notre admiration.</p>
+<p>&laquo;Certes, je reconnais l'importance qu'il convient
+de donner &agrave; l'hallucination comme facteur
+de la civilisation &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; l'illusion
+religieuse
+vient &agrave; nous faire d&eacute;faut; je reconnais
+aussi que toute oeuvre d'art r&eacute;sulte d'une hallucination.
+Mais l'hallucination n'a justement ce
+pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle
+renferme, d&eacute;tient et porte l'enthousiasme sur un
+caract&egrave;re important, enthousiasme admiratif par
+amour, ou caricatural par haine. Tous les ma&icirc;tres
+peintres sont l&agrave; pour affirmer ce que j'avance;
+voyez l'enthousiasme de l'apparat grandiose chez
+le V&eacute;nitien V&eacute;ron&egrave;se, de la foi chez les croyants,
+Fra Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante
+de la vilaine petite bourgeoisie de 1830,
+chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
+trouverions toujours la m&ecirc;me chose: enthousiasme
+pour un caract&egrave;re dominant &agrave; une &eacute;poque
+et dans une soci&eacute;t&eacute; donn&eacute;e,
+interpr&eacute;t&eacute; en admiration
+par amour, ou en haine par amour de la
+vertu contraire au vice d&eacute;couvert.&raquo;</p>
+<p>M. Raffa&euml;lli poursuit, en discutant, les appr&eacute;ciations
+qui ont paru ici m&ecirc;me sur ses tableaux
+de l'Exposition de la rue de S&egrave;ze. Nous avions
+dit: &laquo;M. Raffa&euml;lli devient de mieux en mieux
+un peintre exact de types et d'expressions, un
+portraitiste de physionomies humaines.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Or donc, n'est-ce rien que cela, s'&eacute;crie
+M. Raffa&euml;lli; grand merci si on fait fi de pareilles
+recherches. On ajoute: &laquo;qui malheureusement
+verse dans la caricature.&raquo; Mais que l'on me
+dise un peu quel tableau doit na&icirc;tre sous mon
+pinceau quand le sentiment que j'ai de la sc&egrave;ne
+que je veux rendre est un sentiment d'ironie ou
+de col&egrave;re. D'ailleurs ce m&eacute;pris de la caricature
+me froisse partout o&ugrave; je le rencontre, car la caricature
+a autant de droit &agrave; l'admiration que tout
+autre forme d'art.&raquo;</p>
+<p>Telles sont ces notes et cette conversation. Si
+l'on se reporte pour la comprendre pleinement &agrave;
+l'&eacute;tude sur le beau caract&eacute;ristique qui se trouve
+&agrave;
+la t&ecirc;te du catalogue d&eacute;j&agrave; cit&eacute;, on verra
+qu'en
+somme M. Raffa&euml;lli, &agrave; travers d'ailleurs bien des
+obscurit&eacute;s et des longueurs, &eacute;cartant les
+d&eacute;signations
+de classicisme, de r&eacute;alisme, de romantisme
+et de naturalisme, posant en principe
+qu'esth&eacute;tiquement toute &eacute;poque a une notion
+particuli&egrave;re du beau, que socialement notre
+&eacute;poque est caract&eacute;ris&eacute;e par un
+&eacute;panouissement,
+complet de l'individualisme et de l'&eacute;galit&eacute;,
+qu'ainsi l'unit&eacute; humaine autonome et libre est
+le facteur principal de notre vie sociale, on arrive
+&agrave; cette page d'un grand souffle sur la
+n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; est la peinture de travailler
+&agrave; repr&eacute;senter
+l'homme et toutes sortes d'hommes.</p>
+<p>&laquo;Le beau de la soci&eacute;t&eacute;, &eacute;crit M.
+Raffa&euml;lli, est
+dans le caract&egrave;re individuel de ses hommes, de
+ses hommes qui ont su conqu&eacute;rir lentement leur
+raison, au milieu des affolements de la peur; de
+ses hommes qui ont su conqu&eacute;rir leur libert&eacute;,
+apr&egrave;s des centaines de si&egrave;cles de mis&egrave;re, de
+vexations et d'abus mis&eacute;rables o&ugrave; le plus fort a
+toujours asservi le plus faible. Voil&agrave; le beau
+chez nous. Il nous faut graver les traits de ces
+individus; &agrave; tous, depuis les plus grands jusqu'aux
+derniers, parce que tous ont bien m&eacute;rit&eacute; de
+l'humanit&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Que ceux qui ont une id&eacute;e m&eacute;diocre ou pauvre
+et qui ont besoin d'&ecirc;tre en face de grands
+hommes pour s'apercevoir de la grandeur de
+l'homme, s'adressent &agrave; nos de Lesseps, &agrave; nos
+Edison, &agrave; nos Pasteur ou bien &agrave; nos politiques,
+aux g&eacute;n&eacute;raux, aux &eacute;crivains, aux artistes, aux
+grands commer&ccedil;ants, aux industriels fameux,
+aux philosophes; mais que ceux qui se sentent
+l'&acirc;me &eacute;lev&eacute;e et le coeur vibrant pour la
+supr&ecirc;me
+beaut&eacute; de leur race prennent les plus humbles,
+les va-nu-pieds et les derniers pauvres gens.
+Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
+vainqueurs; qu'ils aient combattus par les id&eacute;es
+ou par la force sans comprendre bien, suivant
+leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
+chose debout: l'Homme grand, droit et d&eacute;gag&eacute;.&raquo;
+Et M. Raffa&euml;lli poursuit en exhortant &agrave; l'&eacute;tude
+passionn&eacute;e et universelle de l'homme dans toute
+l'&eacute;tendue de la soci&eacute;t&eacute; et dans toute la
+s&eacute;rie de
+ses conditions, de ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre, de ses
+moeurs et de ses types.</p>
+<p>L'on concevra maintenant toute l'importance
+de la doctrine artistique de M. Raffa&euml;lli et comment
+elle d&eacute;termine une conception toute particuli&egrave;re de
+la peinture. M. Raffa&euml;lli, domin&eacute; d'une sympathie
+humaine qui est belle en soi et qui vivifie son
+grand talent, voudrait borner cet art &agrave; nous donner
+de notre race et de nos contemporains, une
+s&eacute;rie d'effigies caract&eacute;ristiques, propre &agrave; nous
+les
+faire conna&icirc;tre intimement et par cons&eacute;quent
+aimer, admirer, ou ha&iuml;r et ridiculiser. &Eacute;tant donn&eacute;
+que toute oeuvre d'art ne vaut que par l'&eacute;motion
+qu'elle produit, ce peintre d&eacute;sire exciter la
+sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
+minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec
+laquelle il reproduit ses types; par leur choix
+g&eacute;n&eacute;ralement excellent et notable; par leurs occupations
+et mani&egrave;res d'&ecirc;tre parfaitement appropri&eacute;es
+&agrave; leur ext&eacute;rieur; en d'autres termes,
+par sa p&eacute;n&eacute;tration dans une s&eacute;rie de
+caract&egrave;res,
+d'&acirc;mes, de natures humaines; et par sa facult&eacute;
+de nous les faire p&eacute;n&eacute;trer, de nous les
+r&eacute;v&eacute;ler.
+Son art aboutit &agrave; la connaissance passionn&eacute;e,
+sympathique ou antipathique, d'une portion repr&eacute;sentative
+de l'humanit&eacute; de ce temps. C'est l&agrave;,
+croyons-nous, un expos&eacute; impartial et exact de ses
+tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces
+tendances et ces r&eacute;sultats sont-ils par excellence
+ceux que doit poursuivre l'art pictural? Nous ne
+le pensons pas.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">[17]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Vie Moderne</i>, 13 novembre 1886.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a>
+<h2>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">I.&#8212;<a href="#FLAUBERT">Flaubert</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">II.&#8212;<a href="#ZOLA">Zola</a>
+avec P.S.</p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">III.&#8212;<a href="#HUGO">Hugo</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">IV.&#8212;<a href="#GONCOURT">Goncourt</a>
+avec P.S.</p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">V.&#8212;<a href="#HUYSMANS">Huysmans</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VI.&#8212;<a href="#COURSE">La
+<i>Course &agrave; la Mort</i></a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VII.&#8212;<a href="#PANURGE">Panurge</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VIII.&#8212;<a
+ href="#PEINTURE">&Agrave; propos d'une lettre de M. Raffa&euml;lli</a></p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12289 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #12289 (https://www.gutenberg.org/ebooks/12289)
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+Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Quelques écrivains français
+ Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc.
+
+Author: Émile Hennequin
+
+Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.,
+
+
+
+
+ÉTUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE
+
+QUELQUES
+
+ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT
+
+HUYSMANS, ETC.
+
+PAR
+
+ÉMILE HENNEQUIN
+
+1890
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+Ces articles ont été publiés à diverses époques dans diverses revues, et
+l'auteur se proposait de les revoir et de les compléter. Émile
+Hennequin, qui avait à un haut degré le respect de son talent et le
+respect du livre, n'aurait certainement pas consenti à former un volume
+d'études plus ou moins hétérogènes, qu'il n'y a pas de raison
+péremptoire pour réunir sous un même titre, et qui ne constituent pas un
+ensemble comme les _Écrivains francisés_. Soucieux de conserver tout ce
+qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser
+arrêter par les considérations qui l'auraient arrêté lui-même, et il
+nous a semblé que, prise isolément, chacune des études que nous
+présentons aujourd'hui offrait un assez haut intérêt pour honorer encore
+la mémoire d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui
+ont vu disparaître avec lui une des plus belles intelligences et l'un
+des plus purs talents de la jeune génération.
+
+L'Éditeur.
+
+
+
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+
+ÉTUDE ANALYTIQUE
+
+
+I
+
+LES MOYENS
+
+
+_Le style; mots, phrases, agrégats de phrases._ Le style de Gustave
+Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assemblés en
+phrases cohérentes, autonomes et rhythmées.
+
+Le vocabulaire de _Salammbô_, de _l'Éducation sentimentale_, de la
+_Tentation de saint Antoine_ est dénué de synonymes et, par suite, de
+répétitions; il abonde en série de mots analogues propres à noter
+précisément toutes les nuances d'une idée, à l'analyser en l'exprimant.
+Flaubert connaît les termes techniques des matières dont il traite; dans
+_Salammbô_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hébreu au
+latin, aident à désigner en paroles propres les objets et les êtres.
+Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut noter les expressions
+cherchées et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue
+qui l'enserre et la contient comme un contour une figure.
+
+À cette dure précision de la langue, s'ajoute en certains livres et
+certains passages une extraordinaire beauté. Les paroles sollicitent les
+sens à tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont
+chatoyantes comme des gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes comme
+des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant
+à ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les émotions en
+phrases entièrement délicieuses:
+
+«Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre
+craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
+crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus étroite qu'une
+sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'océan,
+nous tournâmes à droite pour revenir.»
+
+Et ailleurs:
+
+«Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les
+cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture et
+partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou
+l'écho d'un soupir.»
+
+Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce passage, Flaubert, précis
+et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui
+enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes
+d'une âme, le sens caché d'un rite, tout mystère entrevu et échappant.
+Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, l'énumération des
+fabuleuses peuplades accourues à la prise de Carthage, le symbole des
+Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au début
+de la nuit magique, susurrent à saint Antoine des phrases incitantes, la
+chasse brumeuse où des bêtes invulnérables poursuivent Julien de leurs
+mufles froids, tout cet au delà est décrit en termes grandioses et
+lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés qui unissent à
+l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision.
+
+Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares
+sont assemblés en phrases par une syntaxe constamment correcte et
+concise. Par suite de l'une des propriétés de la langue de Flaubert, de
+n'employer par idée qu'une expression, un seul vocable représente chaque
+fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans
+appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture même
+soudée par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement
+courte se compose des éléments syntactiques indispensables, est
+construite selon un type permanent, soutenue par une armature
+préétablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables
+mots, signes d'innombrables idées, formulées d'une façon précise et
+belle, en une diction définitive. Cette parité grammaticale est le
+principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les
+différences de langue et de sujet, unissant des formes tantôt lyriques,
+tantôt vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame
+Bovary_ à la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associées
+en deux types de période.
+
+Le plus ordinaire, qui est déterminé par la concision même du style,
+l'unicité des mots et la consertion de la phrase, est une période à un
+seul membre, dans laquelle la proposition présentant d'un coup une
+vision, un état d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une façon
+complète et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'être liée à
+d'autres et subsiste détachée du contexte. Ainsi de chacune des phrases
+suivantes:
+
+«Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de
+cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la
+route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers
+faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans
+les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par
+derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les
+feuilles larges des cactus.»
+
+De la présence chez Flaubert de cette période statique et discrète,
+découlent l'emploi habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait
+pour les états; de là encore l'apparence sculpturale de ses descriptions
+où les aspects semblent tous immobiles et placés à un plan égal comme
+les sections d'une frise.
+
+Ce type de période alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les
+propositions se succèdent liées. Aux endroits éclatants de ses oeuvres,
+dans les scènes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement
+échafaudé va se terminer par une idée grandiose ou une cadence sonore,
+Flaubert, usant d'habitude d'un «et» initial, balançant pesamment ses
+mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large,
+pousse d'un seul jet un flux de phrases cohérentes:
+
+«Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute
+terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans
+les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs
+doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles
+d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, à
+moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros
+requins qui s'ébattent dans l'onde.»
+
+Et cette autre période, dans un ton mineur «Maintenant, il
+l'accompagnait à la messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il
+s'accoutumait à la province, s'y enfonçait;--et même son amour avait
+pris comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. À force d'avoir
+versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures,
+promenée dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie;
+si bien que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait
+de ne pas connaître le tombeau, tant cette affection était devenue
+tranquille et résignée.»
+
+En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand
+apparaît une scène ou un personnage qui l'émeuvent; dans _Salammbô_ et
+la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succède au récit.
+
+Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin en paragraphes selon
+certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la
+beauté et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net éclat
+des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
+qui résulte du savant dosage des temps forts et des faibles.
+
+Constitué comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un
+_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une série de
+courtes phrases statiques, d'allure contenue, où les syllabes accentuées
+égalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude à
+une énumération, devient compréhensible et chantante, se traîne un peu
+en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la période terminale
+dans laquelle une image grandiose est proférée en termes sonores que
+rythment fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande à haute voix,
+ce passage:
+
+«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt
+mince et recourbée tu glisses dans les espaces comme une galère sans
+mâture; ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui
+garde son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la cîme des monts comme
+la roue d'un char.»
+
+Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:
+
+«Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui
+l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord
+Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,
+parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle
+était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment,
+rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs
+dans la dépravation.»
+
+C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternées, modérant,
+contenant et précipitant le flux des syllabes, que Flaubert déclame la
+longue musique de son oeuvre, en cadences mesurées. Et chacun de ses
+groupes de brèves et de longues est si bien pour lui une unité discrète
+et comme une strophe, qu'il réserve, pour les clore, ses mots les plus
+retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits.
+C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable nombreux, il modifie
+par une virgule la prononciation d'un mot indifférent, contraignant à
+l'articuler tout en longues:
+
+«Ça et là un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient
+tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
+tombées.»
+
+Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvées,
+telles que peut les inventer un écrivain embarrassé du lien de ses
+idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres qu'agrège une
+composition ou simple et droite comme dans les récits épiques, ou
+diffuse et lâche comme dans les romans. _L'Éducation sentimentale_
+notamment, où Flaubert tâche d'enfermer dans une série linéaire les
+événements lointains et simultanés de la vie passionnelle de Frédéric
+Moreau et de tout son temps, présente l'exemple d'un livre incohérent et
+énorme.
+
+Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres où le style est plus libre
+des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se
+résout en chapitres dissociés, que constituent des paragraphes
+autonomes, formés de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la
+syntaxe. Ces éléments libres, de moins en moins ordonnés, ne sont
+assemblés que par leur identité formelle et par la suite du sujet, comme
+sont continus une mosaïque, un tissu, les cellules d'un organe, ou les
+atomes d'une molécule.
+
+_Procédés de démonstration: descriptions, analyse:_ De même que
+l'écriture de Flaubert se décompose finalement en une succession de
+phrases indépendantes douées de caractère identiques, ainsi ses
+descriptions, ses portraits, ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble
+se réduisent à une énumération de faits qui ont de particulier d'être
+peu nombreux, significativement choisis, et placés bout à bout sans
+résumé qui les condense en un aspect total.
+
+La ferme du père Rouault, au début de _Madame Bovary_, puis le chemin
+creux par où passe la noce aux notes égrenées d'un ménétrier,--un canal
+urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pécuchet_, sont
+décrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase
+générale qui désigne l'impression vague et entière de ces scènes. Le
+merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, dont l'idylle apparaît
+au milieu de l'_Éducation sentimentale_, est peint de même avec des
+types d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des sables, des jeux
+de lumière dans des herbes; le fulgurant lever de soleil à la fin du
+banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montré en une
+suite d'effets particuliers à Carthage, étincelles que l'astre met au
+faîte des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des
+chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de
+Tanit; et pour la nuit de lune où Salammbô profère son hymne à la
+déesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et
+l'accroupissement des êtres qui les hantent, les murmures de ses arbres
+et de ses flots, qui sont énumérés.
+
+Les portraits de Flaubert sont tracés par ce même art fragmentaire.
+Mannaëi, le décharné bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil de
+bête qui sert Salammbô, sont dépeints en traits dont le lecteur doit
+imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies
+modernes que le romancier a mises dans notre mémoire, les camarades de
+Frédéric Moreau, les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant,
+furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne du livre; puis la figure
+de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
+des comices, le débonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de
+l'héroïne,--toutes ces figures et ces statures sont retracées
+analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi:
+
+«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque.... Ses
+paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards
+amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait
+ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres
+qu'ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un
+artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de
+ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde négligemment et selon les
+hasards de l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix
+maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque
+chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa
+robe et de la cambrure de son pied.»
+
+Et cet art de raccourci qui surprend en chaque être le trait individuel
+et différentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une
+perfection supérieure; dans ce livre où chaque apparition est décrite en
+quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir
+une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba,
+Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables.
+
+Par un procédé analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les
+âmes qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une série de
+moyens qui reviennent à indiquer un état d'âme momentané de la façon la
+plus sobre et en des mots dont le lecteur doit compléter le sens
+profond, il dit tantôt un acte significatif sans l'accompagner de
+l'énoncé de la délibération antécédente, tantôt la manière particulière
+dont une sensation est perçue en une disposition; enfin il transpose la
+description des sentiments durables soit en métaphores matérielles, soit
+dans les images qui peuvent passer dans une situation donnée par
+l'esprit de ses personnages.
+
+Le dessin du caractère de Mme Bovary présente tous ces procédés. Par des
+faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les débuts de
+son hystérisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les
+crises décisives et finales de sa douloureuse carrière. Par des
+indications de sensations, la plénitude de sa joie en certains de ses
+rendez-vous, et encore l'âme vide et frileuse qu'elle promenait sur les
+plaines autour de Tostes:
+
+«Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant
+d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin
+dans les champs une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre
+et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que
+les cimes se balançant toujours continuaient leur grand murmure. Emma
+serrait son châle contre ses épaules et se levait.»
+
+Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses sentiments, d'incessantes
+métaphores matérielles disent le néant de son existence à Tostes, son
+intime rage de femme laissée vertueuse, par le départ de Léon et son
+exultation aux atteintes d'un plus mâle amant:
+
+«C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son
+orgueil, comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait
+mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.»
+
+Et encore la contrition grave de sa première douleur d'amour:
+
+«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de
+son coeur; et il restait là plus solennel et plus immobile qu'une momie
+de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'échappait de ce grand amour
+embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse
+l'atmosphère d'immaculation où elle voulait vivre.»
+
+Puis des récits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les
+récits de débats intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons,
+dévoilent en Mme Bovary l'ardente montée de ses désirs, l'existence
+idéale qui ternit et trouble son existence réelle. Des hallucinations
+internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit à Tostes,
+amère et déçue; de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis
+qu'elle cède à la fête des comices sous les déclarations de Rodolphe;
+d'autres, l'élan de son âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec
+son amant; des imaginations confirment et attisent sa dernière passion
+que mine sans cesse l'indignité de son amant, et emplissent encore de
+terreur sa lamentable fin.
+
+De ces procédés, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans
+l'_Éducation sentimentale_; les personnages de ce roman sont montrés par
+de très légères indications, un mot, un accent, un sourire, une pâleur,
+un battement de paupières, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la
+profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les
+conversations de Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où celle-ci,
+Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies par hasard, entrecroisent
+curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la
+perfection de ce procédé, qui est encore celui des oeuvres épiques, et
+de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne à la
+description par les dehors.
+
+Il faut retenir en effet combien ces procédés de Flaubert conviennent
+aux nécessités de son style. Un énoncé de faits, une métaphore, un récit
+d'imaginations se prêtent parfaitement à être conçus en termes précis,
+colorés et rhythmés. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_
+et de l'_Éducation_ sont ceux où l'auteur s'exalte à montrer la pensée
+de ses héroïnes. Décrite comme une vision, frappée en éclatantes figures
+et chantée comme une strophe, elle donne lieu à de splendides périodes,
+où se déploient tous les prestiges du style.
+
+L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie et d'une âme qu'un
+petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante,
+ressortent encore des tableaux d'ensemble où se mêlent les péripéties et
+les descriptions. Que l'on prenne la scène des comices dans _Madame
+Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les prés, la
+main dans la main, et laissant derrière elles une senteur de laitage, la
+myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, les physionomies
+grotesques ou abêties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
+passes conversationnelles où Rodolphe conquiert la chancelante épouse,
+tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narré du train
+ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Éducation
+sentimentale_, cette contention et le choix adroit des détails
+significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent
+tous les habitués de traversées, est notée par ces simples mots: «Il se
+versait des petits verres». Les courses, l'attaque singulière du poste
+du Château-d'Eau pendant les journées de Février, qui est exactement ce
+qu'un passant verrait d'une émeute,--une séance de club, l'élégance et
+le luxueux ennui d'une réception chez un financier, sont décrits de même
+en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et
+poignantes entrevues de Frédéric et de Mme Arnoux, à cette idylle
+d'Auteuil, où, vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait sa grâce
+douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notées en faits
+indispensables et dépourvues de toute phraséologie inutile. Que l'on se
+rappelle, pour confirmer ces notions, les scènes exactes et comme
+perçues de _Salammbô_, ou l'extrême concision des préludes descriptifs
+dans la _Tentation_, les sobres et éclatantes phrases dans lesquelles un
+détail baroque ou raffiné révèle tout un temps; le festin d'Hérode, où,
+dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'énorme luxure
+latente des convives qu'enivre la fumée des mets et la chaude danse de
+l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en
+touches sûres et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes
+lumières et les attitudes passionnantes.
+
+_Caractères généraux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une
+minutie qui sera justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert pour
+susciter en ses lecteurs les émotions qui seront désignées. Leur
+caractère commun est aisé à démêler, et rarement, du style à la
+composition, de la description à la psychologie, des mots aux faits, un
+artiste a fait preuve d'une plus rigide conséquence.
+
+Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec
+rigueur et assemble avec effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de
+l'élection d'un vocable, il le veut unique, précis et tel que chacun ou
+chaque série réalise des idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La
+syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à modeler des phrases
+presque toujours aptes à figurer isolées. Et comme cette rigueur concise
+exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, des lacunes existent,
+ou le semblent, entre les unités dernières de son oeuvre; les
+paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'étagent sans
+soudure.
+
+De même, si l'on considère ses procédés d'écriture par le contenu et non
+plus par le contenant, les faits aussi soigneusement élus que les mots,
+forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les puisse exprimer dans une langue
+déterminée,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu à de belles
+phrases, et significatifs encore, parce qu'ils résultent d'un choix d'où
+le banal est exclu.
+
+De ce triage perpétuel des mots et des choses, résulte la concision
+puissante, la haute et difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là
+ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant résumantes, sa
+psychologie, soit transmutée en magnifiques images, soit réduite en
+sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits perçoivent
+ce qui est intime et d'ailleurs inexprimé; de là le sentiment de
+formidable effort et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres
+procurent, qui, ramassées, trapues, planies, parachevées et polies grain
+à grain, ressemblent à d'énormes cubes d'un miroitant granit.
+
+NOTES:
+
+[Note 1: La signification de ce procédé d'analyse est excellemment
+développée dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.]
+
+
+II
+
+LES EFFETS
+
+
+_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, départie entre le vrai et
+le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide
+exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée qu'avilit et qu'écrase
+la bassesse stupide de tous. L'_Éducation sentimentale_ conduit, par
+l'infini dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, de la rubiconde
+infamie d'Arnoux, à la double beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à
+mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des heures où du spectacle
+des choses s'exhale le pessimisme parfois puéril de _Bouvard et
+Pécuchet_, que corrige la cordiale pitié empreinte dans le premier des
+_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes
+spectacles d'avoir vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme de la
+_Légende_, la sèche beauté d'_Hérodias_, induisent à _Salammbô_ où la
+pourpre et les ors du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis,
+le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maîtresse, la _Tentation de
+saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allégorie; pénétrée
+de signification et décorée de splendeur, cette oeuvre consigne en un
+dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave
+Flaubert.
+
+Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres où Flaubert s'est le
+plus abandonné au terne cours de la vie, sont teintes parfois
+d'incomparables beautés de style et d'âme. Il est même des passages dans
+l'_Éducation sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer
+d'indéfinissables mouvements d'âmes, touchent au mystère. Et si la
+beauté rayonne dans _Salammbô_, la _Tentation_, _Hérodias_, la
+_Légende_, elle y est définie et corroborée par un réalisme historique
+plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pécuchet_ ne
+ressort pas plus des tristes dénouements des romans, que des farouches
+destinées qui s'appesantissent dans _Salammbô_ et des continus
+effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'écroulement de ses
+erreurs. Ainsi mêlées en des alliages où chaque élément prédomine
+alternativement, les deux passions de Flaubert, la beauté exaltée
+jusqu'au mystère, et la vérité suivie de pessimisme, composent les
+livres que nous analysons.
+
+_Le réalisme_: Le réalisme, qu'il faut définir la tendance à voir dans
+les objets dénués de beauté matière à oeuvre d'art, est poussé chez
+Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains côtés extérieurs
+de _Madame Bovary_ et de l'_Éducation_ n'ont pas été dépassés par les
+romanciers modernes. Flaubert s'est astreint à décrire de niaises
+campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la
+Seine entre lesquelles se passe le début de son second roman. Des
+intérieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute près
+d'Yonville, où Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, à la
+mansarde dans laquelle Dussardier blessé fut soigné par cette
+énigmatique personne, la Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert
+davantage. Il excelle à peindre en leur ironique dénûment de toute
+beauté, certains intérieurs bourgeois, décorés de lithographies,
+planchéiés, frottés et balayés. Certaines hideurs modernes le
+requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement le ridicule des fêtes
+agréables aux populations, comme les comices d'Yonville et les
+solennités publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement
+de la classe moyenne, les gros déjeuners de garçons, les séances au
+café, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la
+maîtresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte à sa
+famille, sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la politique, les
+joies solitaires en un métier d'agrément, sont complaisamment décrits.
+Et de même, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la
+religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains
+de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant,
+sont détaillés avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute
+exactitude. Les êtres de ce milieu sont des âmes journalières et
+ordinaires, toute la moyenneté des fonctions sociales, le pharmacien,
+l'officier de santé, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le
+répétiteur de droit, l'habitué d'estaminets, et les femmes de ces gens.
+Décrits, analysés, mis en scène, avec une moquerie tacite, mais aussi
+avec la pénétration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la
+vie et de la société une image au demeurant exacte pour une bonne part
+de ce siècle. Que l'on joigne à cette médiocrité des lieux et des gens,
+le mince intérêt des aventures, un adultère diminué de tout l'ennui de
+la province, la vie campagnarde de deux vieux employés, l'existence
+sociale de quelques familles moyennes à Paris, que traverse le
+désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra dans les romans de
+Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthétique réaliste.
+
+Il en possède la véracité. S'efforçant sans cesse de rendre exactement
+du spectacle des choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, quand
+il s'efforce de démêler les mobiles des actes et les phases des
+passions, à une extraordinaire pénétration, qui est le résultat de sa
+connaissance des modèles qu'il a pris, et de son application à rester
+dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui
+produisent les grands traits du caractère est merveilleuse, comme le
+montrent les antécédents parfaitement calculés d'Emma et de Charles
+Bovary, la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis ces caractères
+jetés dans l'existence, soumis à ses heurts et consommant leurs
+récréations, évoluent au gré des événements et de leur nature, avec
+toute l'unité et les inconséquences de la vie véritable, tantôt nobles,
+déçus et victimes comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à travers des
+fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frédéric Moreau,
+tantôt sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences;
+dont les menus faits décèlent perpétuellement en Flaubert une si
+profonde perception des mobiles, de leur complication, de la
+dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend
+chacun différent de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être,
+Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre le trait le plus
+difficile: la lente transformation que le temps impose à ceux qu'il
+détruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit
+les personnes successives qui apparaissent tour à tour au-dehors et au
+dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est
+parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse
+d'intérieur et reconnaissante de l'indépendance que le mariage lui
+assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa personne ardemment
+vitale, et son chaste amour pour un jeune homme fréquentant sa maison,
+prélude coutumier des adultères plus consommés. Et combien est nouvelle
+celle qui se livre avec une grâce presque mûre à son aimé, et comme on
+la sent, à travers ses cris de jeune maîtresse, la femme de maison, être
+déjà responsable et dénué d'enfantillages. Puis les épreuves viennent,
+sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement
+habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet
+la maîtresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs précèdent les
+attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une
+créature sentant le temps et la joie lui échapper, jusqu'à ce qu'elle
+consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les
+romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes
+atteintes d'une existence sans pitié. On pourrait retracer de même les
+lentes phases du caractère de Frédéric Moreau et de Mme Arnoux, qui tous
+deux éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés par le
+passage des jours, pétris et malléables au cours des passions et des
+incidents.
+
+Le souci du vrai et la réussite à le rendre que montrent la psychologie
+et les descriptions réalistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
+d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement le spectacle du
+monde moderne, s'adonne à l'évocation d'époques que son esprit
+apercevait éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller son réalisme
+et se sent impérieusement forcé d'étayer sa fantaisie du positif des
+données archéologiques. Avant d'entreprendre _Salammbô_, il explore le
+site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son
+territoire. Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé le peu que
+l'on sait sur la métropole punique, incertain encore et connaissant le
+besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroît à
+l'archéologie biblique et sémitique, s'emplit encore la cervelle de tout
+ce que les littératures classiques contiennent de farouche et de fruste.
+Pour la _Tentation de saint Antoine_, de même, pas une ligne dans cette
+série d'hallucinations qui n'eût pu donner lieu à un renvoi en
+italiques.
+
+«Je suis perdu dans les religions de la Perse, écrit-il dans sa
+correspondance, je tâche de me faire une idée nette du dieu Hom, ce qui
+n'est pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à étudier le
+bouddhisme, sur lequel j'avais déjà beaucoup de notes, mais j'ai voulu
+épuiser la matière autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que
+je crois aimable.»
+
+Et pour l'extravagant final de ce livre:
+
+«Dans la journée, je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge; à
+chercher dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque comme animaux.
+Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près
+épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels,
+et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies.»
+
+Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Légende de
+saint Julien l'hospitalier_, il a prêté à Flaubert toute une collection
+de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de
+celles qu'il fit pour écrire _Bouvard et Pécuchet_ ou l'_Éducation_. Le
+procédé apparaîtra le même. Avant de laisser enfanter son imagination,
+de prêter à sa puissance verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques,
+Flaubert avait rempli sa mémoire de l'infinité de faits que réclamait
+son style particulier, disconnexe et concis, et que son réalisme le
+poussait à rechercher aussi véridiques que peuvent les fournir les
+livres. Avant d'avoir écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou
+lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la
+demeure, le luxe, la nourriture; ses fêtes, ses rites, sa politique, les
+institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les
+hasards de son histoire et la légende de son origine. Et quand il lui
+fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone
+sous Nabuchodonosor, évoquer les dieux et les monstres, il composa en sa
+cervelle ces visions de données aussi exactes et d'aussi minutieux
+renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que
+les notes par lesquelles il décrivait un bal chez un banquier ou une
+noce au village.
+
+Cet art réaliste étayé de faits et d'où l'imagination est presqu'exclue,
+atteint, par là, selon le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de la
+loi et à la précision de la science». L'oeuvre conçue comme
+l'intégration d'une série de notes prises au cours de la vie ou dans des
+livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la
+recherche de certaines formes verbales, possède l'impassible froideur
+d'une constatation et ne décèle des passions de son auteur que de rares
+accès. Elle est, comme un livre de science, un recueil
+d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de
+traditions, bien différente de tous les romans d'idéalistes que
+composent une série d'effusions au public à propos de motifs ordinaires
+ou de faits clairsemés. Masqué par une esthétique qui consiste à montrer
+de la vie une image et non pas une impression, l'écrivain garde en lui
+ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de légers mais
+suffisants indices.
+
+_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arrière-goût de
+ses lectures, que les romans de Flaubert tendent à donner de la vie un
+sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité et la méchanceté de
+certains êtres, sur l'inconsciente grossièreté d'autres, sur l'injustice
+ironique de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, la muette et
+formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en
+dissimulés sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le
+formidable Regimbart de l'_Éducation_, exposent toute la platitude
+humaine, folâtre ou grognonne, en des individuations si complètes
+qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, pris, semble-t-il,
+avec une particulière conscience, au plein milieu de l'humanité
+courante, Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre et chez qui
+une bonté molle ajoute à l'insupportable pesanteur morale,--Jacques
+Arnoux, plus canaille et plus réjoui, mais non moins irresponsable,
+béat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la
+moyenne contient de lourde bassesse et de haïssable laisser-aller. Et
+ces êtres qui présentent à la vie la carapace de leur stupidité,
+rubiconds et point méchants, oppriment, grâce à d'obscènes
+accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, supérieure par la
+volonté, Mme Arnoux supérieure par les sentiments, qui, avilies ou
+contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous côtés cruellement
+fermée. Qu'elles se débattent, l'une entre une tourbe de niais et avide
+de trouver une âme assonante à la sienne, elle prostitue son corps et
+ses cris à de bas goujat et meurt abandonnée de tous par le fier refus
+de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbécile; que l'autre,
+plus intimement malheureuse, froissée sans cesse par le choquant contact
+d'un rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, à l'amour
+probablement chétif d'un jeune homme «de toutes les faiblesses»,
+insultée par les filles, haïe de son enfant, et finissant en une
+hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône de soins
+délicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux
+nobles, et paient la peine de n'être pas telles que ceux qui les
+coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la
+bêtise d'une république succède à la niaiserie d'une royauté; quelques
+années de vie de province s'écoulent en vides propos et minces
+occurrences; des entreprises sont tentées auprès d'elles, réussissent ou
+échouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit
+et tous à une formidable halte, elles ne sentent intensément que le
+malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la
+tristesse du rêve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre,
+_Bouvard et Pécuchet_, qui est comme la nécrologie de toutes les
+occupations humaines, il s'attache à montrer comment tout effort peut
+aboutir à quelque échec, et accumulant les insuccès après les
+tentatives, il proscrit le délassement de toute entreprise. Et si
+dégoûté de l'action, l'on tente le refuge de la spéculation, voici qu'un
+autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en
+une éblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs
+humaines, tire le néant des évolutions religieuses, entrechoque les
+hérésies, compare les philosophies et, finalement, quand d'élimination
+en élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste des modernes,
+montre l'humanité recommençant le cycle des prières dès que le soleil se
+lève et l'action la réclame.
+
+Cet effrayant tableau de la vie qui, après en avoir décrit les duretés
+réelles, évalue à l'inanité de consolations, tracé avec une
+impassibilité qui le corrobore, par une méthode strictement réaliste où
+des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi
+rigoureusement hautain. Il semble qu'à la fin de sa vie, le pessimisme
+de Flaubert se soit pénétré de douceur. Dans les deux premiers des
+_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, décrit l'humble vie de
+sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Légende de saint Julien
+l'hospitalier_ raconte la dure destinée d'un innocent parricide,
+l'écrivain paraît compatir aux maux qu'il montre, et peut-être est-il
+juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il
+ne convenait pas de séparer la cause des grands de celle des petits,
+qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des
+souffrances qu'ils contribuent à aigrir.
+
+_La beauté_: De quelque façon qu'il envisageât la vie, compatissant ou
+sardonique, Flaubert la détestait. «Peindre des bourgeois modernes
+écrit-il, me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, sans cesse, la
+réalité que l'acuité de ses sens et les besoins de son esprit le
+forçaient sans cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se créer un
+monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en résumant du vrai ses
+éléments épars d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie de
+phrases supérieures à leur sens, soit dans la grandeur d'âmes
+douloureusement séparées du commun, soit dans l'évocation d'époque
+mortes et sublimées dans son esprit en leur seule splendeur et leur
+seule horreur, il sut s'éloigner de ce qui existe imparfaitement.
+
+Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beauté de l'expression
+conçue en termes nets, simplement liés, semble proférer une note lyrique
+plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, décrit son orbe et
+s'arrête, avec la force précise d'un rouage de machine, et sans plus de
+souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. Qu'il s'agisse de rendre
+la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immaculé sur
+l'abîme, ou les simples incidents du séjour d'une provinciale dans un
+Trouville préhistorique, les mots se déroulent parfois avec la même
+grandiloquence, et bondissent au même essor. L'enfant niais et veule qui
+fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une période doué d'une
+forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes
+dits en termes héroïques! «Il suivait les laboureurs et chassait à coups
+de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même Homais,
+l'homme au bonnet grec, dans une colère pédante contre son apprenti, en
+vient à être désigné par une réflexion ainsi conçue: «Car, il se
+trouvait dans une de ces crises où l'âme entière montre indistinctement
+ce qu'elle renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes s'entrouve
+depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abîmes.»
+
+D'autres échappatoires sont plus légitimes et moins caractéristiques.
+Flaubert use le premier du procédé naturaliste qui consiste à compenser
+la médiocrité des âmes analysées par la beauté des descriptions où
+l'auteur, intervenant tout à coup, prête à ses plus piètres créatures
+des sens de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de Mme Aubain,
+porte au catéchisme où elle accompagne la fille de sa maîtresse, une
+sensibilité délicate et tactile, jusqu'à de pareilles élévations:
+
+«Elle avait peine à imaginer sa personne; il n'était pas seulement
+oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-être
+sa lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, son haleine qui
+pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
+demeurait dans une adoration, jouissant de la fraîcheur des murs et de
+la tranquillité de l'église.»
+
+En s'accoutumant à rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se
+débarrasse encore de la nécessité des modernistes, forcés de hacher leur
+phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin placé devant les scènes où
+le mènent ses romans, Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et
+s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les Champs-Élysées dans
+l'_Éducation_, le jardin d'un café-concert, où à un certain instant,
+dans les bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes»,
+le bal chez Rosanette, la forêt de Fontainebleau, présentent
+d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le séjour au château de la
+Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, la forêt où l'héroïne
+consomme son premier adultère, le tableau de l'agonie et de
+l'Extrême-Onction, jettent des éclats entre le restant d'ombre.
+
+Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie et de la beauté en
+concevant les admirables femmes de ses romans, pâles, noires, fines et
+tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il parle de l'une d'elles, son
+style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la
+séduction d'une âme acérée dans un corps souple, élancé et blanc. Les
+fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds élans de son
+âme vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle
+parvient à exprimer de la sécheresse de sa vie, culminent en cette scène
+d'amour où l'ineffable est presque dit:
+
+«La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre au
+fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers
+qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troué. Puis
+elle parut éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait,
+et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande
+tache qui faisait une infinité d'étoiles; et cette lueur d'argent
+semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête
+couvert d'écailles lumineuses. Cela ressemblait à quelque monstrueux
+candélabre d'où ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en
+fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; des nappes d'ombre
+emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
+grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas
+trop, perdus qu'ils étaient dans l'envahissement de leur rêverie. La
+tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et
+silencieuse, comme la rivière qui coulait, avec autant de noblesse qu'en
+apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des
+ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules
+immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne,
+hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou
+bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de
+l'espalier.»
+
+Et cette passion déçue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme
+intense de ses prunelles et le pli hardi de sa lèvre, son existence de
+hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassée, outragée,
+et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses
+hontes, quelle violente évasion, en toutes ces scènes, hors le banal de
+la vie!
+
+Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. Avec ses lisses bandeaux
+noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente,
+surprise et pure, elle inspire à Flaubert ses plus charmantes pages. Son
+apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son «air de bonté
+délicate»; puis à la campagne où Frédéric échange avec elle les premiers
+mots intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la trouva instruisant
+ses enfants: «ses petites mains semblaient faites pour répandre des
+aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement
+avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise»;--la
+visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation où la
+beauté s'élève au mystère et à l'auguste:
+
+«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, Mme Arnoux sans bouger restait
+les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet
+tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se découpait
+en pâleur au milieu de l'ombre.
+
+Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le
+couloir; il n'osa.
+
+Il était empêché d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette
+robe se confondant avec les ténèbres lui paraissait démesurée, infinie,
+insoulevable ...»
+
+--Une rencontre dans la rue, le revirement mystérieux où elle s'avoue
+«en une désertion immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale dans
+le magasin de porcelaine de son mari et les lèvres de son amant touchant
+ses magnifiques paupières;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle
+d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses:
+
+«Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier,
+et des cîmes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux,
+jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient au bout de l'avenue
+dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des
+points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de
+moisi,--et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, de
+n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du
+soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
+les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière
+tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à les
+fendre, avec la main;--Frédéric la saisissait doucement; et il
+contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de
+ses ongles. Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une chose,
+presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom là fait
+exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase et qui semblait
+contenir des nuages d'encens, des penchées de roses.»
+
+D'aussi belles pages marquent encore la sensualité contenue de ces deux
+êtres mûrs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse
+de son corps accordée et ce sacrifice empêché par la maladie de son fils
+tandis que dehors l'émeute se déchaîne,--puis la séparation des deux
+amants, jusqu'à cette scène effroyablement aiguë où Frédéric, se
+trouvant un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené par sa
+maîtresse, tandis que les rires délirants de Mme Arnoux sonnent dans
+l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose
+intime et presque obscène, la vente de ses effets: enfin cette suprême
+et dure entrevue, où éclairée tout à coup par la lampe, elle montre à
+son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, la froideur pure sur
+ses doux yeux noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont déroulés,
+elle taille une mèche, «brutalement à la racine» ...
+
+Par ce type de femme de la grâce la plus haute, Flaubert se compensait
+de toutes les brutes que son souci de la vérité le forçait à peindre.
+Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au réel ce
+reflet de beauté, le visible effort avec lequel ses phrases plus
+grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'âcre
+dégoût sans doute mêlé d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter
+en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le
+supplice volontaire d'un artiste s'astreignant à une besogne vengeresse
+mais répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec joie du roman,
+écrire après _Madame Bovary_, l'épopée de _Salammbô_, refaire après
+l'_Éducation_ ce poème mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et
+préluder par la _Légende_ et _Hérodias_ à son entreprise la plus
+abêtissante de toutes, _Bouvard et Pécuchet_.
+
+L'on entre par ces livres épiques dans la région de la pure beauté. La
+phrase non plus réduite à une élégante armature dans laquelle
+s'enchâssent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores,
+colorés et beaux, les rythme en retentissantes cadences, développe de
+nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des
+hommes gigantesques et primitifs, à l'âme concise et puisant dans cette
+rétraction de leur être une formidable énergie, accomplissent ou
+subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se déploient en
+étincelants décors où se fige la splendeur des ors, des porphyres, des
+pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de
+sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes,
+sous les yeux droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles sont
+menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantôt sortant du temple,
+elles supplient, cambrées, au haut de leur palais, les astres qui
+tressaillent au frémissement de leurs lèvres; tantôt elles prennent de
+leur corps anxieux de pureté, des soins inouïs, le macérant de parfums,
+l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au point que la jouissance
+de leur lit promet une joie délictueuse et mortelle.
+
+Sous les platanes, dans un jardin diapré de lis et de roses, les
+mercenaires célébrant leur festin; la lente apparition de Salammbô
+descendue les apaiser, à la fois peureuse et divine, l'expédition
+nocturne de Mathô et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces
+voûtes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie où
+Salammbô dort entre la délicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son
+recueillement dans la maison du Suffète-de-la-Mer; Salammbô partant
+racheter de son corps le voile de la déesse, son accoutrement d'idole et
+ses râles mesurés, quand le chef des barbares rompt la chaînette de ses
+pieds; puis le siège énorme de Carthage, la foule des peuplades
+accourues, l'écrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce
+carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de
+toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armée, les
+dernières batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
+mièvre et grave, où Salammbô voilée et parlant à peine reçoit le prince
+son fiancé en un jardin peu fleuri que passent des biches traînant à
+leurs sabots pointus, des plumes de paons éparses, enfin le supplice de
+Mathô et les joies nuptiales, mêlant des chocs de verres et des odeurs
+de mets au déchirement d'un homme par un peuple, jusqu'à ce qu'aux yeux
+de Salammbô défaillante en l'agitation secrète de ses sens, Schahabarim
+arrache au supplicié son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil,
+final tonnant dans lequel se mêlent le beau, l'horrible, le mystérieux
+et l'effréné en un suprême éclat.
+
+Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scènes encore et de plus
+magnifiques paroles. L'étrange et bas palais de Constantin précède le
+festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba
+galante et vieillote en son charme de chèvre; dans le temple des
+hérésiarques la beauté flétrie, monacale et livide des femmes
+montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent à l'évocation
+d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abîme,
+planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le défilé des
+théogonies et sur la frise qu'a formée le pullulement des dieux
+brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tête ceinte d'un halo et
+sa large main levée; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis
+l'immortel dialogue de la luxure et de la mort où les mots sont tantôt
+liquides de beauté, tantôt lourds de tristesse; et ces dernières pages
+où tous les monstres se dégagent et se confondent en un protoplasme qui
+est la vie même,--quelle grandiose suite d'épisodes, dont chacun figure
+une plus charmante ou rayonnante ou tragique beauté. Et que l'on joigne
+à ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Hérodias_, les imprécations
+de Jeochanann, la scène gracieuse où Salomé, nue et cachée par un
+rideau, étend dans la chambre du tétrarque son bras ramant l'air pour
+saisir une tunique; enfin cette _Légende de saint Julien_ qui contient
+les plus divines pages en prose de ce siècle, la vie pure et fière du
+château, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de
+parricide, les lieux luxurieux où il se marie, son crime, sa rigueur, sa
+transfiguration finale;--certes pas même chez les grands poètes de ce
+temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scènes aussi
+purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et
+toute l'âme, au point que certaines pages entrent par les yeux comme
+une caresse, se délayant dans tout le corps, et le font frissonner
+d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernières oeuvres,
+Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille
+éléments épars de beauté matérielle et sensible, en de plus ravissants
+ensembles.
+
+_Le mystère, le symbolisme_: Cet artiste explicite et précis qui excelle
+à montrer la beauté sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
+sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la
+délicieuse émotion qui résulte de la réticence, de la prétérition du
+mystère suggéré, sait avec un art profond et charmant s'arrêter au bord
+des images et des pensées auxquelles la parole est trop pesante.
+Certaines émotions à peine senties des entrevues dernières de Mme Arnoux
+et de Frédéric, sont voilées sous des mots à demi-révélateurs et
+discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'âmes
+tristement généreuses, qu'à quelques initiés. Et l'émoi mystique de la
+prêtresse phénicienne s'efforçant sous les symboles des dieux et les
+mythes des théogonies de saisir l'essence de l'être et la signification
+de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la
+maison du Suffète-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gazé de sable, et
+adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumière «effrayante et
+pacifique» du soleil, qui passe étrange par les feuilles de lattier noir
+des baies,--d'autres scènes ou lunaires ou souterraines, sont décrites
+en phrases obscures, distantes, qui parlent à certains esprits une
+langue comme oubliée mais comprise, et suscitant dans les limbes de
+l'âme des émotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ à son début,
+les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascète des phrases insidieuses
+de crépuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et
+disconnexes, ont l'illogisme du rêve et l'appréhension de l'inconnu; les
+visions se suivent et se lient imprévues; des communions subites ont
+lieu:
+
+«Elle sanglotte, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux
+pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune.
+
+«Puis ils se trouvent l'un près de l'autre loin de la foule,--et un
+silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
+quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.»
+
+«Cette femme est très belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de
+sépulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de
+pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes ...»
+
+D'autres scènes, l'apparition d'Hélène Ennoia, le culte des Ophites, se
+passent en demi-ténèbres, et apparaissent vagues et passagères comme des
+songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle
+encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expédition
+où, quittant le lit nuptial, il parcourt une forêt enchantée dont les
+bêtes indestructibles le frôlent, et d'autres, qu'il abat, s'émiettent
+pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glacés, dont
+l'hostilité expie son crime involontaire; Flaubert paraîtra posséder le
+sens des choses à peine perçues, des sentiments naissants et
+balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idée précise, peut rendre
+seulement par la suggestion, de mystérieuses analogies ou d'indirects
+symboles.
+
+Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbô est
+au fond de l'oeuvre de Flaubert. Détestant la réalité de toute la haine
+d'un idéaliste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du
+monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette
+évasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois réussi à
+échapper radicalement au réel, en substituant aux individus les types, à
+un récit de faits particuliers, un récit de faits allégoriques.
+
+Comme M. de Maupassant le dit dans sa préface aux lettres de Flaubert à
+George Sand, même les romans, _Madame Bovary_, l'_Éducation_, bien que
+réalistes, pleins d'actes et de lieux précis, ont pour personnages
+principaux des êtres si parfaitement choisis entre une foule de
+similaires, qu'ils représentent une classe, ou une espèce plutôt qu'un
+individu. Madame Bovary est par certains côtés la femme, et Homais reste
+comme l'exemple grotesque de toute une catégorie sociale.
+
+Dans l'_Éducation_, plus réaliste par le milieu et par le faire, les
+jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une
+énergie trop tourmentée, l'autre d'une faiblesse minée de folles et
+vaines aspirations, le troisième de la grossièreté heureuse et finaude,
+interprétation que confirme la portée générale du titre de toute
+l'oeuvre. Passant sur _Salammbô_ dont le sens est simplement d'être
+belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire
+plus significative.
+
+Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprême du style, des procédés
+fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la
+philosophie de Flaubert, celui-ci a signifié toutes les passions, les
+cultes et les spéculations de l'humanité. L'ascète est l'homme privé et
+assiégé de satisfactions charnelles; les amorosités faciles de la reine
+de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes à celle des
+Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adhérant
+définitivement à aucune, par toutes les religions et les hérésies; la
+métaphysique lui propose ses antinomies irrésolues, et il hésite de
+désespoir, à s'abîmer dans la luxure ou à s'anéantir dans la mort; mais
+sa curiosité le fait encore balancer entre le mystère du sphinx et les
+fables de la chimère qui l'entraîne à travers les mythes et les ébauches
+de la création, à l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
+toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la prière dans le
+cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la spéculation nocturne
+à l'action diurne.
+
+Dans ce livre, dans _Bouvard et Pécuchet_ qui en est l'analogue, plus
+ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthèse générale, en
+dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de représenter
+l'histoire du développement de l'esprit humain, de son insatiable
+inquiétude, sans cesse assaillie de solutions, de systèmes, de
+révélations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une
+révolution que le scepticisme de l'écrivain le portait à concevoir
+circulaire. Que l'on prenne le niais anachorète de la Thébaïde ou les
+deux bonshommes de Chavignolles, ces êtres bornés, crédules, dociles et
+étonnés sont bien les représentants de la dupe qu'il y a en tout homme.
+L'impérissable myope, toujours zélé de croire les images confuses et
+partielles qu'il aperçoit, alternant toute affirmation d'une autre,
+adhérant à la vérité actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut
+vérité aussi, protégé par ces continuels mirages contre la glaçante
+notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les
+actes, parvient à vivre presque tranquille et presque heureux, en une
+existence de rêve et de paix.
+
+C'est dans cette idée narquoise et amère, qu'est le fond de la
+philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de
+ses poèmes. Dans la _Tentation_ il s'est élevé à l'intuition pure de
+cette idée spéculative et la propose aux regards avec la moindre somme
+d'éléments connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite
+des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de
+fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout
+un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi
+pour leur beauté et leur mystère; à tel point que l'on peut tour à tour
+considérer la _Tentation_ soit comme un poème didactique, soit comme un
+tableau des époques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un
+admirable et précieux ballet où se mêlent la fantaisie et les
+magnificences.
+
+En cette oeuvre se reflète toute l'âme de Flaubert, cet esprit
+contradictoire et déchiré, que le réel sollicitait et repoussait, que la
+beauté attirait mais qui ne parvint à l'imaginer qu'antique et
+documentaire, qui sentit la séduction du mystère et fut le plus
+explicite des stylistes, qui conçut la synthèse du particulier dans le
+général et cependant disséqua des âmes particulières, écrivit en phrases
+analytiques et discrètes, et s'abstint de toute généralisation. Dans ces
+alliances adverses, dans ces idéaux contradictoires, semble résider le
+génie, l'originalité, le caractère, l'indice psychologique particulier
+de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carrière, que cette chose chez lui
+primordiale et terme commun, le style.
+
+
+III
+
+LES CAUSES
+
+
+_Résumé des faits:_--Après avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la
+syntaxe, de la métrique, de la composition de Flaubert, nous avons
+énuméré ses procédés de description et de psychologie qui se réduisent à
+ceux du réalisme,--les caractères généraux de son art, qui sont la
+concision, la contention, et, résultat saillant général, le statisme.
+Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi
+édifiées, furent la vérité, la beauté, le mystère, le symbolisme, effets
+que coordonne en série un pessimisme violent ou ironique. Il faut
+ajouter à ses renseignements isotériques sur Flaubert ceux que
+fournissent la connaissance de sa méthode de travail, la lenteur et la
+difficulté de sa rédaction, son effort constant, une fois le plan
+général arrêté et les notes recueillies, pour achever chaque phrase,
+chaque paragraphe, chaque page avant de passer à la suite.
+
+Ces données mettent en présence deux séries de faits contradictoires;
+d'une part, l'amour des mots précis, des phrases autonomes et statiques,
+des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des
+faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant à
+l'observation et à l'érudition, l'impression de vérité que donnent les
+livres de Flaubert; d'autre part, son excellence à rendre la beauté
+pure, le mystère, le général, sa haine et sa souffrance du réel, ses
+échappées vers le roman historique et vers l'allégorie, la splendeur de
+son style, l'harmonie de ses périodes, la magnificence diffuse ou
+précise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la
+perpétuelle oscillation de Flaubert entre le roman réaliste et des
+oeuvres plus idéales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent à
+la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert
+de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme.
+
+Voici qui montre son obséquiosité et son impersonnalité devant la
+nature:
+
+«Je me suis mal exprimé en vous disant qu'il ne fallait pas écrire avec
+son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalité en scène. Je
+crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un
+effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer
+à soi.» (_Lettres de Flaubert, à George Sand_, éd. Charpentier, p. 41.)
+
+«Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les
+choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbécile?
+Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre
+tout bonnement, ces choses qui nous exaspèrent; disséquer est une
+vengeance.» (Ib. p. 47.)
+
+«Je me borne donc à exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, à
+exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les conséquences;
+riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela.
+Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de la
+sympathie, c'est différent: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est
+pas temps de faire entrer la justice dans l'art?» (Ib. p. 283.)
+
+Voici pour la tendance contraire: «Peindre des bourgeois modernes et
+français, me pue au nez étrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois
+souvent et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise et
+s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très
+secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté
+historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la
+_beauté_, dont mes compagnons sont médiocrement en quête.» (Ib. p.
+274.)
+
+Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: «Je suis comme
+M. Prudhomme qui trouve que la plus belle église serait celle qui aurait
+à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le
+portique du Parthénon, etc. J'ai des idéaux contradictoires; de là
+embarras, arrêt, impuissance.»(Ib. p. 72.)
+
+Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: «Je ne
+sais plus comment il faut s'y prendre pour écrire, et j'arrive à
+exprimer la centième partie de mes idées après des tâtonnements
+infinis.»(Ib. p. 17.) «Ce souci de la beauté extérieure que vous me
+reprochez est pour moi une _méthode_. Quand je découvre une mauvaise
+assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je
+patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l'expression juste
+qui était la seule et qui est, en même temps, l'harmonieuse.» (Ib. p.
+279.) «Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste
+et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers, quand
+on resserre trop sa pensée? La loi des nombres gouverne donc les
+sentiments et les images, et ce qui parait être l'extérieur est tout
+bonnement le dedans?» (Ib. p. 283.)
+
+_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extrêmement
+significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre
+ses idées et la phrase particulière dont il veut les revêtir une lutte
+existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles
+des pensées qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette
+réflexion, le désaccord fréquent noté plus haut entre l'expression et
+l'exprimé, notamment dans les réalistes où les mots sont sans cesse
+au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait
+extraordinaire que Flaubert a écrit les oeuvres les plus diverses avec
+le même style, que sa _Lettre à la municipalité de Rouen_ est conçue
+comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frédéric Moreau
+parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraîtra évident
+qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit
+également sollicité par le beau et par le réel, une tendance supérieure
+et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase,
+certaines catégories de mots.
+
+Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antécédents,
+fondamentaux. Car dans les caractères mêmes de la syntaxe et du
+vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus générales
+que développe son oeuvre.
+
+Son amour du mot précis et définitif,--c'est-à-dire tel qu'il enserrât
+une catégorie bornée d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son
+esprit à l'intuition des choses individuelles, l'éloigner de toute
+généralisation abstraite.
+
+Son amour des beaux mots,--c'est-à-dire tels qu'ils soient sonores, ou
+éveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le détermina à sentir et
+à vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, à
+qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces
+mots, il échappe encore à l'abstraction, et évite de plus la sécheresse
+de l'analyse psychologique qu'il transpose en éclatantes descriptions.
+Le conflit entre cette tendance verbale et la précédente détermine son
+pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la précédente, un
+symbolisme.
+
+Son amour des mots indéfinis,--c'est-à-dire tels qu'ils provoquent dans
+l'esprit non une image, mais la sourde tendance à en former une et le
+vif sentiment d'effort et d'élation qui accompagne toute tendance
+intellectuelle confuse,--le porta aux sujets où il pouvait le
+satisfaire, aux époques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de
+l'âme féminine, aux scènes lunaires et aux théogonies mortes. Enfin sa
+façon de joindre ces sortes de mots déterminèrent les autres caractères
+de son art.
+
+Sa tendance à écrire en phrases statiques, c'est-à-dire qui soient
+complètes, explicites et indépendantes du contexte,--lui imposa la
+nécessité d'enclore un fait ou plusieurs en chaque période. Par là le
+nombre de ces faits dut être énormément multiplié. S'abstenant de toute
+répétition, de tout développement, il lui fallut des actes, des choses,
+des détails; il dut être en roman moderne un réaliste, et en roman
+historique, l'érudit qu'il fut. La difficulté de bien faire cette sorte
+de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixité, le
+fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus
+significatifs, rendit son style tendu et stable. L'énorme tension
+intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en
+elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses
+forces, et le rendit moins attentif à la composition générale. Enfin,
+les rares passages de passion et de poésie pure qui éclatent çà et là
+dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procèdent
+de son autre type de phrase, le périodique, que nous avons vu alterner
+avec son style habituel.
+
+Cette réduction de tout un développement intellectuel, en l'ascendant de
+quelques formes verbales, la contradiction entre les facultés d'un
+esprit expliqué, par la contradiction entre les diverses parties d'un
+système de style, c'est, dans l'investigation du mécanisme intellectuel
+de Flaubert, passer de la psychologie à la théorie du langage. En
+fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert
+d'une part une série de données des sens et une série de mots qui
+s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre,
+une série de formes verbales acquises, et développées, auxquelles
+correspondaient non des données sensorielles, mais de simples
+prolongements idéaux et qui tendaient pourtant comme les autres
+vocables, à être articulées.
+
+Quand l'oeil de Flaubert était braqué sur la réalité, les détails
+importants des choses et des hommes fidèlement enregistrés trouvaient
+dans le vocabulaire de l'écrivain une série de mots exactement adaptés,
+qui les rendaient d'une façon précise et du premier coup, en phrases
+telles que chacune enveloppant l'idée à exprimer, entière, il ne fût nul
+besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appelé le style statique
+précis, et il n'y a là rien d'anormal, mais simplement la perfection du
+langage usuel. Quand Flaubert dit à la première phrase de _Madame
+Bovary_: «Nous étions à l'étude quand le proviseur entra suivi d'un
+nouveau, habillé en bourgeois, et d'un garçon de classe qui portait un
+grand pupitre, ...» il dit simplement, en le moins de mots nécessaires,
+et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait
+l'image. Et cette sobre exactitude est la moitié de son art et de son
+style.
+
+Mais une autre faculté existait dans son esprit, et provoquait d'autres
+désirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de
+lectures exclusivement romantiques, Flaubert possédait un grand nombre
+de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la réalité certaines
+abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et à
+l'esprit humains. Il s'était empli l'oreille de cadences sonores,
+l'intelligence d'images démesurées, d'adjectifs exaltés et amples, de
+rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une
+aptitude qui ne se transforme en désir et en acte. Cette force de son
+intelligence purement vocabulaire, et à laquelle ses sens restés normaux
+et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou défectueuses, ou
+hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer à la description de
+la réalité, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par
+une échappatoire et par un compromis, à faire un livre d'archéologie, où
+tous les faits sont exacts, mais où tous les faits ne se trouvent pas,
+et sont choisis de façon à fournir au plus magnifique style de ce
+temps, la faculté de se librement déployer. Dans _Salammbô_, dans la
+_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de
+la période, l'éclat et le mystère des images, qui sont primitifs, et non
+les incidents ou les scènes évidemment choisis de façon à donner lieu à
+d'admirables phrases.
+
+Cet art, où les mots précèdent et déterminent obscurément les idées, est
+anormal. Car il est l'excès et le contraire même de la faculté du
+langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal,
+Geiger), est à l'idée ce que le cri est à l'émotion, ne peut constituer
+l'antécédent de l'idée, que lorsque le langage, énormément développé par
+des génies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on
+apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il
+faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
+que Flaubert vécut au déclin du romantisme, qu'il put absorber et
+absorba en effet l'énorme vocabulaire du plus grand génie verbal de tous
+les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un
+semblable[2]. Évidemment, l'esprit surchargé par ces acquisitions, il
+ne put se borner à étudier et à décrire la vie moderne pour laquelle le
+vocabulaire lyrique du grand poète n'est point fait, est trop riche et
+reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes à Tanit,
+les lions crucifiés, les temples, le désert, le siège, les somptuosités
+barbares d'une époque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et
+ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman
+moderne qui ne représentait de ses facultés que quelques-unes, se
+satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son
+noviciat artistique à sa mort.
+
+Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en
+elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus à élaborer
+réitérément la sorte de période qui l'enthousiasmait, frappant
+perpétuellement comme un balancier la même médaille, et la jetant d'un
+mouvement continu à côté de celle précédemment issue du coin, Flaubert
+perdit le sentiment et la faculté de la liaison, associa en livres
+presque diffus de lâches chapitres, et ne sut maintenir la cohésion et
+le mouvement de sa pensée au-delà de brefs paragraphes. Cette
+disposition latente, contenue, réduite encore à une faible intensité et
+coercible par d'autres, constitue visiblement la première phase de
+l'incohérence des maniaques, et n'en diffère que quantitativement, comme
+se distinguent toujours les fonctions anormales chez les «géniaux», de
+celles chez leurs congénères névropathes. Que l'on compare en effet ce
+passage d'une lettre d'un aliéné, citée par Morel, _Traité des maladies
+mentales_ (p. 430):
+
+«Lorsque le choléra a éclaté, j'avais une bosse froide dans le cerveau;
+le miasme cholérique est très irritant, j'ai eu par conséquent le
+choléra cérébral. Étant à l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui
+m'est arrivé. Mes accès antérieurs ont eu lieu par violations exercées
+sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manière
+effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus à lui ... etc.»
+
+Que l'on fasse abstraction de l'absurdité des idées et que l'on
+considère seulement la brièveté et la rondeur des phrases, leur suite
+incohérente ou faiblement liée, toute l'allure mesurée et cadencée de ce
+petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne répugnent
+pas par préjugé à l'assimilation d'un fou et d'un homme de génie, que
+certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant
+exact de cette littérature d'asile. Que l'incohérence résulte d'une
+concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer
+successivement en une forme difficile chacune des pensées qui le
+traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliéné--comme cela est
+probable,--d'une irrégularité de la circulation sanguine cérébrale,
+semblable à celle qui produit la fantaisie des rêves,--en d'autres
+termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activité
+commune de l'encéphale, au profit de ses parties, le résultat est
+physiologiquement et psychologiquement le même. L'incohérence faible de
+Flaubert, terme extrême de celle de tous les artistes qui «font le
+morceau» est l'antécédente de celle du rêve, qui précède celle du
+délire, et celle des maniaques. Entre tous ces dérangements, il n'est de
+contraste que ceux de l'intensité et de la permanence.
+
+_Généralisation sur les causes_: L'on remarquera que cette altération du
+langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs,
+est analogue si l'on abstrait de ses développements ultimes, à celle qui
+cause chez tout un groupe d'écrivains nommés par excellence les
+«artistes», ce qu'on appelle encore par excellence, le «style». On sait
+qu'entre lettrés ces termes ne sont appliqués qu'à des prosateurs et des
+poètes postérieurs au romantisme, et à aucun des étrangers. Si l'on note
+le caractère commun de «l'écriture artiste» chez des gens aussi
+dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de
+Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que
+tous affectionnent une forme de phrase et une série de mots qui
+demeurent identiques à travers les sujets divers qu'ils traitent; en
+d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en écrivant:
+exprimer leur idée,--construire des phrases d'un certain type; en
+d'autres termes encore tous sont doués d'un certain nombre de formes
+verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une
+extraordinaire adresse à rendre les idées qui s'associent ou qui
+pénètrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensées que
+produit la richesse même de leurs mots. Nous avons montré que Victor
+Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent à un accord
+parfait entre leurs idées et leur vocabulaire; tels Villiers et
+Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes,
+réussissent par des miracles d'adresse à exprimer une énorme portion de
+réalité, des idées absolument adventices et variées, en une langue
+toujours la même et qui joint une beauté propre au rendu de la vérité;
+les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi
+dans ses romans.
+
+Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni à l'autre. Que M. de Goncourt
+se plut à laisser libre carrière à son style en une oeuvre spéciale et
+suprême, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus complètement, s'échappa
+résolument à plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son
+style; il satisfît pleinement ses besoins esthétiques, son amour du beau
+et de l'indéfini, créant la _Salammbô_ et la _Tentation_, sans plus se
+souvenir que Paris existait et que le XIXe siècle devait être dépeint.
+
+_Flaubert_: Cependant le siècle le tentait, le heurtait, et le blessait.
+Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue
+d'êtres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte
+tous les artistes, l'acuité pour ressentir la souffrance que cause
+l'excès général et délicat de la sensibilité, le pessimisme
+sociologique, «l'indignation» à propos de tout que donne aux grandes
+intelligences la vue de la bêtise se passant d'eux pour se mal conduire,
+la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'être inutile,
+spolié de tout intérêt humain[4]. Il vécut ainsi douloureusement au
+déclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses
+lourdes épaules, une grosse face rubiconde, bénigne et naïve, que
+coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste
+ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, «dont la pupille, dit M. de
+Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile.» Et
+cet homme à la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
+bonasse de reître, pour courir les aventures, enlever les bataillons à
+la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendiés ou de glaciales
+bruines, passa sa vie,--dominé par on ne sait quelle infime modification
+vasculaire de son encéphale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans
+l'ombre de la chambre, des objets infiniment délicats. Il ploya sa
+longue stature à la mesure des fauteuils, sédentaire, sortant à peine,
+crispant ses gros doigts gourds sur le fétu d'une plume; et la tête
+courbée, le sang au front, les yeux injectés, il pesa des syllabes,
+accoupla des assonances, équilibra des rhythmes, dégagea le mot juste de
+ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il
+peina, geignit et souffla à mettre en une forme à laquelle il requérait
+des qualités compliquées et rares, de précises, images de réalité ou de
+grands rêves de beauté, qui, s'efforçant de prendre forme, subjuguèrent
+à cette tâche toute l'intelligence et tout le corps de cet énorme et
+vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les
+minuties toujours mieux aperçues de son métier, bornaient de plus en
+plus son horizon intellectuel; il souhaita des succès de livres, puis
+des succès de pages, puis des succès de phrases[5]; il sacrifia
+graduellement toute sa vie à sa passion; il vécut dans le sourd malaise
+des phénomènes, qui logent en leurs corps une âme hétéroclite, jusqu'à
+ce que cette despotique activité cérébrale, après avoir imposé au corps,
+sans en être atteinte, une maladie nerveuse,--l'épilepsie transitoire[6]
+de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'anéantît et le foudroyât au pied
+de sa table de travail par une dernière et délétère victoire d'un organe
+sur un organisme.
+
+
+Le destin de Gustave Flaubert aurait pu être différent, mais non plus
+glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit définitivement l'étude du
+réel et l'érudition dans la littérature, d'avoir écrit les plus beaux
+livres de prose qui soient en français; il lui est dû encore d'avoir
+fait resplendir un certain idéal de beauté énergique et fière, d'avoir
+produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poème
+allégorique qui soit après _le Faust_.
+
+NOTES:
+
+[Note 2: Cette assertion dut rester à l'état de simple hypothèse.
+Pensant que des acquisitions verbales, failles en état de somnambulisme,
+seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder
+de ses lectures, nous avons prié M. le Dr Ch. Féré, de la Salpêtrière,
+de nous aider à faire des expériences sur des hypnotiques. Nous avons
+tenté deux essais: dans le premier, nous avons lu à l'hypnotique
+somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui
+rit_. Le sujet se trouvait vaguement influencé à son réveil par le ton
+de la déclamation et par le sens de l'épisode. Il fut impossible de
+reconnaître dans son langage des traces de style romantique.
+
+Je remis ensuite à M. Féré trois listes de mots, les uns d'un sens
+joyeux, les autres d'un sens triste; la troisième liste se composait de
+mots abstraits et rares. M. Féré a lu chacune de ces listes au sujet
+somnambule en répétant les mots plusieurs fois. Au réveil du sujet,
+aucune des trois listes ne détermina chez lui soit un courant
+particulier d'idées, soit une modification de langage qui le forçât à
+exprimer des pensées habituellement étrangères. Il nous a donc été
+impossible à M. Ferré--auquel j'adresse ici mes remerciements--et à moi,
+de reconnaître chez les hypnotiques, une modification de l'idéation, par
+suite d'acquisitions verbales inconscientes.
+
+Ce résultat négatif n'infirme pas, je crois, la théorie exposée plus
+haut, et tient surtout au complet oubli qui sépare l'état somnambulique
+de l'état de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idées
+me semble le seul moyen d'expliquer l'unité des écoles littéraires,
+surtout de la romantique, l'unité même d'une nation formée d'éléments
+ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des étrangers
+naturalisés.]
+
+[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phénomènes physiologiques
+de l'attention.]
+
+[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un très remarquable
+article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.]
+
+[Note 5: Lire l'étude de M. E. Zola sur Flaubert.]
+
+[Note 6: Aucune des particularités intellectuelles de Flaubert, sauf
+son emportement, n'a d'analogues parmi celles des épileptiques.]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA
+
+
+M. Zola célèbre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes
+diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettrés.
+L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de réalisme, la peinture
+brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en
+plus de surprenantes qualités poétiques, le don du grandiose, l'amour
+passionné de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en
+effet, plus complexes que les préceptes de ses articles, et le romancier
+diffère dans une mesure inattendue du polémiste. L'analyse peut
+discerner dans son oeuvre des éléments disparates, dont certains,
+négligés jusqu'ici, complètent et modifient la physionomie de l'auteur
+des _Rougon-Macquart_.
+
+
+I
+
+
+M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens très moderne de ce mot.
+Quand il lui faut décrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue,
+exprimer une idée, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts
+possibles, ceux doués de qualités communes indépendantes de leur sens,
+la sonorité et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la
+grâce comme chez les de Goncourt, la rudesse cladélienne ou la noblesse
+et le mystère de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola
+n'a d'autre caractère spécifique que l'abondance, qualité appartenant à
+tous ceux qui ont frayé avec les romantiques, et, par endroits, un
+coloris fumeux. De même, la façon dont M. Zola assemble ses mots en
+phrases est extrêmement simple, commode, apte à tout. Il procède
+d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions à
+sens presque identique, qui redoublent l'idée, l'enfoncent en deux coups
+de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balancé, jusqu'à ce
+que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
+indifféremment par un retentissant accord, finale d'une gradation
+ascendante, ou par une phrase surajoutée et superflue qui laisse en
+suspens la voix du lecteur. En cette façon d'écrire aisée, maniable et
+large, propre à tout dire et appliquée par M. Zola à tous les usages,
+celui-ci polémise, expose, raconte, parlent décrit, énonce l'énorme
+masse de petits faits qui lui servent à poser ses lieux, ses personnages
+et ses ensembles.
+
+En opposition au procédé classique qui décrit en quelques mots généraux,
+et au procédé romantique, qui décrit en quelques mots particuliers,
+conformément à l'acte, de la vision qui est une synthèse de mille
+perceptions élémentaires, M. Zola, avec tous les réalistes, forme ses
+tableaux de l'énumération d'une infinité de détails résumés parfois en
+un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est dépeint en ses parties
+constituantes, marquées chacune par l'adjectif coloré qui correspond à
+sa perception; puis, en une phrase générale, le tout est repris avec des
+termes où domine celui des caractères de forme ou de nuance, qui existe
+en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le
+_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette théorie.
+
+Dès le début, le vague remuement des Halles à l'aube est montré par une
+série de faits confus, de formes rôdantes et accroupies autour
+d'entassements mous en un indécis brouhaha. Florent et Claude Lantier
+parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretées
+de choux gaufrés aux caisses de fruits parfumants, puis Florent
+promenant seul sa faim à travers l'accumulation énorme des nourritures
+de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narré des sensations que
+perçoivent leurs yeux et leurs narines. L'étal de la Sarriette, là
+vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de
+Claire Méhudin, les gibiers et les volailles, sont décrits en des
+paragraphes pleins de faits, que résume une phrase-thème, de volupté,
+d'obscénité, de perfidie, de grâce, de fermentante chaleur. Que l'on
+compare ces descriptions à celles de la maison de la Goutte-d'Or et du
+boulevard extérieur, à midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans
+là _Curée_, et de ce rose cabinet de toilette où Mme Saccard laisse de
+sa mince nudité, à mille autres tableaux encore prodiguement épars dans
+l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un même procédé
+sera reconnu, de séparer en tout spectacle ses nombreux composants
+réels, de les énumérer en un détail merveilleusement visible, de les
+recombiner par une phrase compréhensive de l'ensemble.
+
+Par un procédé identique exactement--série d'actes condensés en trois
+ou quatre qualificatifs fréquemment rappelés--M. Zola pose ses
+personnages. Leur aspect physique déterminé, le romancier les place dans
+une scène, soit journalière, soit exceptionnelle, montre par une
+conduite concordante de quelle façon particulière tel être se
+caractérise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue à
+la dominante physiologique, établie, il les résume en une phrase
+appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi présenté.
+Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu
+niais en plusieurs occasions, se trouve montré tel dans sa cour auprès
+de Gervaise, et résumé de même par ces mots: «avec sa face de chien
+joyeux»; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est décrite la
+beauté calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidité, double
+trait que condense encore cette apposition répétée «avec sa face
+tranquille de vache sacrée»: Saccard, brûlé de toutes les fièvres et de
+toutes les cupidités, est sans cesse suivi des adjectifs «grêle, rusé,
+noirâtre», comme Renée, possède cette «beauté turbulente» qui concentre
+la physionomie ardemment avide de joie, et les passions à subites
+sautes, de celle dont les faits d'égarement tiennent tout le volume. La
+force d'Eugène Rougon, la noble beauté de Mme Grandjean, la séduction
+d'Octave Mouret et la douce fermeté de Denise, sont ainsi empreints en
+une effigie, marqués par des faits et résumés en une phrase. Ce dernier
+procédé, qui ressemble fort à celui des phrases-thèmes de Wagner, ayant
+le tort d'enserrer en formule constante un être variable, est éliminé
+d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi
+lesquels se trouvent les êtres les plus vifs que M. Zola ait produits.
+La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-préfet de Poizat, le louche et
+gai bohème Gilquin, Lantier pâle, lent et ravageur, le marquis de
+Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetés dans la vie
+commune, parlent et agissent avec des façons, des physionomies uniques.
+
+La même manière réaliste caractérise chez M. Zola les ensembles où les
+personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
+_Fortune_, et le campement des insurgés la nuit, dans Plassans, l'abbé
+Mouret et frère Archangias courant les Artaud, les luttes exaspérées de
+Florent contre les poissardes de la Halle commandées par la dynastie
+Méhudin, toutes ces scènes parfaitement localisées se passent fait par
+fait. Rien de plus réaliste que, dans _Son Excellence_, Eugène Rougon
+disgracié, déménageant de son cabinet au milieu des intéressées
+condoléances de ses créatures, ni de plus visible que le débraillé
+lascif de l'hôtel où Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est
+tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir à la
+noce, du large repas de la fête de Gervaise, à cette magistrale ribote
+où Lantier conduisant Coupeau au travail, l'égare en une interminable
+suite de bibines, de la forge Goujet à la cellule capitonnée de l'asile
+Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de
+vivre_, sont de même brossés en larges scènes, traversées de gens
+visibles constitués eux-mêmes de linéaments, de notes biographiques, de
+menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son
+esthétique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses
+caractères d'actes, ses descriptions de détails, et édifie son oeuvre
+par ces atomes artistiques indéfiniment associés.
+
+Pour la partie la plus étendue de son ensemble de romans, M. Zola
+emprunte ces éléments à la vie réelle, et les reproduit tels que sa
+mémoire et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les livres de M.
+Zola, comme ceux de tout grand réaliste, possèdent une vérité
+supérieure. Constamment construits par un minutieux détaillement de
+faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de
+spectacles réellement vus, ils tendent à donner de la vie une image
+adéquate, aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, sans
+que le choix, l'_idéal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son
+observation et résume la vie et les âmes en des extraits fragmentaires.
+C'est là la véritable différence entre un roman idéaliste et un roman
+réaliste[7]. Les faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont et
+peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La
+différence est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve
+de sympathie artistique que pour un côté de l'âme humaine, et un genre
+de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle
+embrasse le monde en tous ses aspects, réfléchit, affectionne et
+reproduit toutes les âmes, respecte leur complexité et donne d'une
+société à une époque, une image qui lui équivaut.
+
+En ce sens, que des personnes peu habituées à l'analyse trouveront
+subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter
+l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions,
+complètement, sans choix ou presque ainsi.
+
+La _Fortune des Rougon_ contient à la fois une série de faits sur la
+lâcheté stupide de quelques bourgeois, et une fraîche et sanglante
+idylle d'amour. La _Conquête de Plassans_ regorge de contrastes, du dur
+abbé Faujas à la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans
+_la Faute_ entre deux ecclésiastiques opposés, une fille idiote et
+pubère; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_
+regorge de physionomies et de caractères. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard,
+M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arrière-boutique, les
+marchandes, de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, à la bilieuse
+Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acéré de Mlle
+Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de créatures toutes
+humaines. _Son Excellence_ et la _Curée_ renseignent sur le Paris des
+démolitions, contiennent des scènes et des gens d'une admirable variété,
+des officieux du ministre aux convives de Saccard; à travers une
+promenade au Bois et une séance du Corps Législatif, le baptême d'un
+prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, un Compiègne,
+circule une foule de personnes en chair, marquées, caractéristiques et
+agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui
+entourent ce colosse et ce gnome Eugène Rougon et Aristide Saccard.
+L'_Assommoir_ et _Nana_ présentent en des pages connues tout le monde
+des ouvriers, tout le monde des filles et des petits théâtres.
+_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ débitent chacun une
+énorme tranche de la société, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de
+vivre_ détaillent un point.
+
+Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces
+groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont étudiés
+souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugène Rougon, M.
+Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le
+louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est
+détaillée des secrets de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde
+Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, supérieure et baroque. Nana
+est naturelle, tendre, grossière, écervelée, stupide. Coupeau et
+Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne santé morale à
+l'extrême abaissement. Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres celle
+des lieux où ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de
+travail, des salles de spectacle, des échoppes, des magasins, des
+galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces
+demeures, de l'avenue de l'Opéra aux boulevards extérieurs, des ponts de
+la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du
+Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les sèches
+arêtes de la Provence, les plaines blêmes du Nord, les efflorescences
+du Paradou, les déferlements des marées normandes, l'on aura dans une
+dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques
+reproduisant en abrégé presque toute la complexité d'un pays en un
+temps.
+
+Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalité. Les
+personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considérable d'êtres
+bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent
+aucune des âmes supérieures et choisies, complexes, délicates et rares,
+que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles
+femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les
+fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M.
+Zola a constamment proposé à son analyse des caractères simples et
+sains, ou déséquilibrés par une maladie concrète. La facilité choisie de
+cette tâche permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, défaut dont
+la présence est confirmée par la fixité de ses caractères.
+
+En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les
+mêmes du commencement à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité
+normale est scientifiquement admise[8], varie d'un linéament. Bien
+plus, dans quelques-uns des livres récents de M. Zola, notamment dans
+_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une
+vue très nette des lieux où se passe son action, et d'excellentes
+aptitudes descriptives, a si bien simplifié le mécanisme de ses
+personnages, leur prête des conversations si banales et des caractères
+si généraux, qu'ils perdent toute individualité nette. Au milieu de
+décors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus
+ténues. Enfin, M. Zola, comme tous les écrivains peu aptes à imaginer le
+mécanisme intérieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers
+psychologues, montre les actes de ses personnages de préférence à leurs
+raisonnements, les effets plutôt que les causes. De sorte que, le
+lecteur voyant ces créatures, de visage et de caractère nettement
+défini, réagir aux événements sans hésitation, sans débat, sans trouble,
+d'une façon constamment conséquente, identique et directe, se sent
+parfois en présence d'êtres trop simples pour des hommes.
+
+De même, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola
+ne sont pas matériellement exactes. Tout artiste choisit entre les
+diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de
+sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment
+sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont décrites autant en
+termes oléfiants qu'en termes colorés. Le parterre du Paradou est aussi
+plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connaît les
+senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de même le colorisme du
+romancier. De l'étal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le
+bronze, le carmin et l'argent plutôt que le fuselé des formes. Le jardin
+d'Albine est dépeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du
+cortège baptismal du prince impérial, M. Zola perçoit le blanc des
+dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat des
+aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M.
+Zola, critique d'art, défendit les coloristes extrêmes, notamment Manet.
+
+Ces réserves diminuent déjà dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola
+à reproduire exactement toute l'humanité actuelle, et marquent des
+bornes à l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant très grande.
+Il est une autre cause d'un ordre tout différent qui empêche encore M.
+Zola de voir et de rendre entièrement toute la nature: son individualité
+qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et matériels, l'a
+porté à en préférer une série douée d'un caractère commun, à modifier
+certains rapports, à dénaturer certains aspects, à donner de tout ce
+qu'il décrit une image notablement altérée dans le sens de ses
+sympathies, c'est-à-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola
+n'échappent pas à la formule que lui-même a donnée justement de toute
+oeuvre d'art: «La nature vue à travers un tempérament.»
+
+NOTES:
+
+[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie analogue
+dans son _Euphorion_.]
+
+[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalité_, 1885.]
+
+
+II
+
+
+Tous les caractères que présente l'humanité ne semblent pas à M. Zola
+également dignes d'affection et d'indifférence. Il en préfère certains,
+les montre avec faveur, et les exalte au-delà du vrai. La santé physique
+ou morale ou double lui paraît adorable. Les quelques personnages loués
+dans ses romans sont bien constitués dans leur corps et leur esprit, ont
+des membres sans tare et une raison sans fêlure, sont logiques, forts et
+humains. Le plein développement corporel même, si l'activité cérébrale
+est atrophiée par les fonctions végétatives et animales, est considéré
+par M. Zola comme magnifique. Désirée, la belle idiote de _la Faute_,
+accroupie dans la chaleur de son poulailler et frémissante du rut de
+ses bêtes, est décrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple
+bestial et réjoui de Marjolin et de Cadine, qui promène à travers les
+Halles son impudicité. Même quand cet équilibre physiologique s'allie à
+une âme méchante et faible, M. Zola ne dépouille point toute sympathie.
+Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admirés dans le
+_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-être de Louise Méhudin et de sa
+mère. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme
+Grandjean son complaisamment drapés, les sottises de Pauline Letellier
+s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses
+jupes lâches.
+
+Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un corps bien portant, est
+préférée par le romancier. Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux
+enfants nets, chastes et tendres, sont racontés avec amour. L'honnête et
+drue figure de Mme François ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre
+de Paris_. Gervaise raisonnable et fraîche, au début de _l'Assommoir_,
+est aimable; Mme Hédouin illumine de sa beauté de femme de tête
+l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse à bout la raison
+vertueuse; et l'héroïne de la _Joie de vivre_ est de même une fille
+sensée, forte et savante.
+
+Que cet amour de l'équilibre physique et moral n'est qu'une part d'un
+amour plus général, celui de la vie, un indice le montre. Partout où la
+niaise pudeur des modernes s'attache à cacher les opérations
+procréatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les voiles et
+désigne le mystère. Tout le second livre de _la Faute_ célèbre la beauté
+de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien pubères ne
+sont point dissimulés. Rien de plus noble que les pages où est montré
+l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le
+carreau, puis couchée toute pâle dans son lit, tandis que Coupeau
+s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et
+misérable d'Adèle dans sa mansarde, aboutissent à ces pages magistrales
+de la _Joie_ où Pauline, sainement instruite des mystères sexuels,
+assiste et coopère à la délivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces
+occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus honteux, en vertu de
+droits supérieurs, comme accomplissant une mission de grand révélateur
+de la vie, chargé d'en découvrir les sources charnelles.
+
+Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux
+grandes manifestations masculine et féminine, la sensualité de la femme
+et la force de l'homme. Tous les héros qu'il exalte sont des hommes
+forts, se dépensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou
+couronnant une grande ruine. Depuis le père Rougon qui, par un sourd
+travail de mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé Faujas
+conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, qui démolit une ville, et
+accumule des millions, à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le
+mariage, par l'incessante exploitation de la femme, écrase Paris de ses
+magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants,
+actifs sans compter, acharnés en besogne, s'acquittant dans le monde de
+leur tâche de force vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon qui,
+solide et dur des épaules à l'âme, a la sourde tension d'une machine
+sous vapeur.
+
+Et si les hommes dégagent ainsi leur force musculaire et volitionelle,
+les femmes exhalent, au profit de l'espèce, la séduction de leur
+sensualité. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une
+enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une
+troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un
+souffreteux jeune homme, l'impudique nudité d'une courtisane italienne
+achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution
+d'une harscheuse, femelle à tous les mâles, la femme, chez Zola,
+toujours tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant et dissolvant
+toute une société comme dans la _Curée_, victime passive dans les
+milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, défaillante et
+amoureuse dans _Une page_, séduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme
+délabré en un mariage aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans
+le _Bonheur des dames_, un obstiné viveur, toutes, dépeintes en leur
+fonction utérine, se résument en cette _Nana_, folle et affolante de son
+corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une
+cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons séniles.
+
+C'est en vertu de ces deux prédilections, sous un souffle de volupté ou
+un afflux de force, que M. Zola dénature le réel et le grossit. La
+végétation épanouie et luxuriante du Paradou est suscitée par les amours
+qui s'y consomment, comme l'inceste de Renée embrase et assombrit la
+serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal où sa
+grêle silhouette transparaît dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa
+splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont
+grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix où elle
+triomphe, et exagérées pour montrer son empire les ruines qu'elle
+accumule. Par contre, la séduction du magasin dans le _Bonheur_, le
+fouillis de ses soies, l'appétence de ses chalandes et la rouerie de ses
+vendeurs sont amplifiés pour venger de cette domination, la force de
+l'homme, portée à l'énorme dans les spéculations de Saccard et les actes
+de Rougon, représentée invincible dans la chasteté farouche de l'abbé
+Faujas et de frère Archangias.
+
+Tous les ensembles dans lesquels les caractères de force humaine, de
+luxure, de puissance, d'exubérance, peuvent être reconnus par
+association, sont exaltés par M. Zola.
+
+Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandières est homérique, et
+le repas pour la fête de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père
+Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du
+poison qu'il élabore. Les Halles de Paris sont assurément plus grandes
+dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits de mine où descendent des
+cages ressemble à un Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante livre
+aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la série
+de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle ou humaine
+sans l'exagérer démesurément.
+
+Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement à décrire en
+détail l'ensemble exagéré, comme si ses sens le lui avaient présenté
+tel. Mais parfois son penchant à l'énorme et au complet l'entraînent à
+user de procédés que leur contradiction avec ses doctrines rend
+intéressants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le
+place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou
+un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithèse, le
+symbolisme.
+
+Dans la _Faute de l'Abbé Mouret_, le Paradou fournit inépuisablement de
+décors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps;
+c'est sous une pluie de roses pétales, qu'Albine dévoile ses chairs
+rosées; le fauve hérissement des plantes grasses exacerbe les désirs du
+couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique,
+pour se mêler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire
+Méhudin, montrant ses viviers, en est douée d'aspects fluviatiles; la
+Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'étalent autour d'elle,
+et seulement dans l'atmosphère empestée d'une fromagerie, Mlle Saget et
+Mme Lecoeur peuvent échanger d'âcres médisances. La serre où se répète
+l'inceste de Maxime et de Renée est embrasée, lascive et délictueuse.
+Coupeau revenant pour la première fois aviné chez Gervaise débraillée,
+passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le
+ciel au-dessus de Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, entre
+toutes les habitantes élues. Nana dévêtue dans un boudoir, les bonnes de
+_Pot-Bouille_, affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, accomplissent
+dans un lieu convenable des actes appropriés. Ces scènes, ces
+personnages et d'autres sont situés dans le milieu qui peut les rendre
+plus significatifs, plus librement développés. Que ce procédé revient à
+déranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles
+coïncidences, il est inutile de le montrer.
+
+Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume à
+rendre plus marqué un acte ou un type en l'accolant à son contraste.
+Dans _la Faute_, les deux prêtres sont antithétiques comme les deux
+parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa
+voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, à la force mâle de Rougon,
+la souple beauté de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renée se désespère
+du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son
+soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. Le
+_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et
+Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
+Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté de Pauline, qui représente
+la moitié saine de la femme, est placée Louise qui en montre le côté
+délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, met en contraste le
+travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers.
+
+Ces antithèses nécessitent déjà le grossissement des personnages
+opposés. Suivant ce penchant, M. Zola en vient à assigner à ses
+principales figures les caractères de toute une classe. L'abbé Faujas
+est le prêtre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les
+affamés et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans
+cesse, par une poussée instinctive qui fait sauter le lien de ses
+doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poète qu'est M.
+Zola tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, personnifie, en des
+êtres devenus tout à coup surhumains, les plus simples et les plus
+abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant
+assimilé les âmes aux éléments, le romancier prête, en retour, aux
+forces naturelles, de sourdes et inarticulées passions; parle de
+l'entêtement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine
+des coups qui la mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue de ses
+locataires. En cette équitable transposition, qui rend égal un individu
+à une énergie et un ensemble matériel à un individu, apparaît l'instinct
+fondamental de M. Zola, pour qui tout être se réduit en force, et pour
+qui toute force est similaire.
+
+Ayant ainsi délaissé le réel pour l'idéal, M. Zola devint nécessairement
+pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et complètes créations
+de son esprit aux êtres que ses sens lui montrent, apercevant le moment
+vital qu'il adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, restreintes
+et mêlées en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un
+dégoût pitoyable ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à présenter
+de cruels contrastes où les personnages dignes de bonheur sombrent dans
+un incident grotesque. Florent, arrêté et envoyé à Cayenne pour s'être
+épouvanté sur le cadavre d'une fille tuée par la troupe, passe, à son
+départ, près d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le
+peloton de gendarmes venu pour réprimer la grève des mineurs protège les
+croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du directeur. Le romancier
+prend plaisir à ne point faire reconnaître la bonté de ses personnages
+sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes médisances;
+Pauline, grugée, est haïe de Mme Chanteau. De lugubres incidents,
+propres à faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par
+son père, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontés avec
+complaisance. Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé
+Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de Bonneville, pas un
+honnête; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule
+les catastrophes, les insuccès, les défaillances et les tares. Dans le
+_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des
+Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souillés du sang des
+justes. Si la _Curée, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se
+terminent pas par un deuil digne d'être plaint, c'est que leurs
+personnages sont tous détestables. Et si les plaintes sur l'inutilité,
+la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans
+les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à demi,
+persiste à l'adorer, même en ses manifestations imparfaites, mais
+actuelles et existantes.
+
+Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, à
+la vue magnifiée des hommes et des choses dont il découle; de celle-ci à
+l'amour de la vie, de la force, de la sensualité, de la raison et de la
+santé, ses causes; que l'on se rappelle le réalisme de procédés et de
+vision que ces idéaux résument, l'on aura, je pense, les gros linéaments
+de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
+morale commencent à affleurer.
+
+
+III
+
+
+Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possédons en lui un
+artiste composite chez lequel se mêlent en un rare assemblage, les dons
+du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, sans se nuire, sans que
+les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La coopération
+des facultés exactes et de celles qui portent le romancier à altérer la
+réalité est facile et fructueuse en des oeuvres homogènes dans
+lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association
+intime de tendances diverses porte à leur attribuer une cause commune,
+et peut-être une seule hypothèse sur le mécanisme intellectuel de M.
+Zola, suffira à rendre compte des procédés et des émotions apparemment
+contraires que nous avons séparées dans son oeuvre.
+
+On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment apte à percevoir par
+les sens, à retenir et à se figurer les mille manifestations de la vie
+décrivant les objets, les physionomies et les caractères de la façon
+dont ils apparaissent par le détaillement de leurs parties et
+l'énumération de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation de
+notes internes, à avoir d'une nation à une certaine époque une
+connaissance aussi complète que celle dont nous avons marqué les
+limites. Cet esprit, animé comme presque toutes les âmes humaines, de
+l'amour des conditions utiles à son espèce, arriverait naturellement à
+les abstraire de ses expériences, à éprouver ainsi pour la santé, la
+raison, la sensualité, la force, un attachement admiratif, à ressentir
+une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un
+paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination
+volontaire de ses héros, de la volupté conquérante de ses femmes, de
+n'importe quel grand réceptacle de force délétère ou non, mais agissante
+et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu à ces
+sympathies, comparant leur objet--de pures idées--aux misérables
+éléments dont il est extrait--la réalité--se prenne de tristesse et de
+mépris pour l'imperfection et l'hostilité des choses, se sente irrité
+contre les vices mesquins et les vertus compromises des créatures
+vivantes, parvienne au pessimisme colère qui caractérise toute l'oeuvre
+de M. Zola.
+
+Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable en partie seulement.
+M. Zola ne possède aucune des qualités secondaires qui permettraient de
+lui attribuer de grandes aptitudes à la généralisation. Cesser tout à
+coup de penser les choses réelles, en détacher un caractère extrêmement
+compréhensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils
+participent de cet attribut métaphysique est le fait soit d'une
+intelligence spéculative et savante, soit parfois d'un styliste émérite,
+d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la
+synthèse que les mots ont faits de nos idées générales. Or M. Zola n'est
+ni un écrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitué à
+manier les pensées abstraites comme le montre sa psychologie
+rudimentaire et les quelques articles où il a tenté d'appliquer à la
+littérature les procédés de la science.
+
+C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola à trouvé le type de son
+idéal. Doué d'un tempérament combatif que marquent ses polémiques, ayant
+opiniâtrement lutté contre la misère, contre l'insuccès, contre le
+mépris et l'inintelligence publics, possédant la tête massive et les
+épaules carrées des entêtés, sa volonté tenace, son amour-propre lui ont
+donné l'instinct et l'adoration de la force. Borné par d'autres dons à
+la carrière littéraire, retiré des batailles dans son ermitage de Médan,
+la sourde tension de ses centres moteurs s'est dépensée à douer
+d'énergie consciente des êtres et des éléments que son intelligence lui
+montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses
+semblables et dans les grands phénomènes naturels ceux qui manifestent
+quelque emportement, les pétrissant de ses propres mains, servant
+indistinctement aux hommes et aux choses les impérieuses effluves qui
+sourdaient en lui, il rend colossales les âmes et les forces. D'un
+ministre médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore les types du
+despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses
+mers déferlent en cataractes; ses champs suent la sève, ses édifices
+s'étagent démesurément; une mine, un assommoir, un magasin sont de
+formidables centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. Et la
+femme, force elle aussi, doublement magnifiée en sa puissance par le
+volontaire, en son charme par le mâle, devient la rayonnante et
+redoutable créature capable d'enivrer le monde.
+
+Cet absolu amour pour les forts qui seul eût conduit M. Zola à créer de
+gigantesques abstractions, contrôlé et contrarié par son exacte vision
+de réaliste, se retourne en un absolu mépris pour les malades, les
+vicieux, les médiocres, les êtres mixtes et faibles, c'est-à-dire, pour
+toutes choses et pour tous les hommes réels. Ces spectacles quotidiens
+et cette humanité courante, incapables d'aucun développement extrême, ne
+contenant de l'énergie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins,
+transitoires et négligeables, présents cependant et s'imposant sans
+cesse à l'attention de son intelligence réaliste, l'exaspèrent,
+l'affligent, le dégoûtent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses
+sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la
+réalité qu'il ne peut ne pas voir et l'idéal dynamique que sa nature de
+lutteur le force à créer et à aimer. En ces deux termes dont nous venons
+de marquer la coopération et l'antagonisme--réalisme intellectuel,
+idéalisme volitionnel--son organisation cérébrale peut être résumée.
+
+Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes,
+par-dessus tout de Balzac, le double tempérament de M. Zola montre qu'il
+n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes qu'il n'y a d'absolus
+idéalistes.
+
+ * * * * *
+
+
+L'OEUVRE[9]
+
+PAR ÉMILE ZOLA
+
+
+Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code
+d'esthétique. Cette esthétique est absurde. Les lieux communs de
+l'intransigeance imperturbablement opposés aux lieux communs de l'école,
+prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
+disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air,
+il faut peindre clair, il faut peindre d'après nature; et voilà Claude
+Lantier qui se met à proférer des malédictions contre les artistes sans
+aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier.
+
+Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint
+clair, et d'après nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut
+mieux faire observer qu'un précepte de facture reste une simple
+recette, que peindre d'une certaine façon ne veut jamais dire peindre
+bien de cette façon, que l'important est de peindre bien et que la façon
+n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les
+querelles et les gros mots sur les procédés manuels de l'art ne
+signifient rien, que la seule chose nécessaire est d'avoir du génie, que
+les procédés même de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de
+Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils
+étaient employés par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
+plein air est la dernière qu'il faille défendre, puisque, à l'heure
+actuelle, elle n'a pas encore donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main
+tout aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du roman, et reprenant
+en bouche les grands termes de positivisme et d'évolutionnisme, il part
+en guerre contre la psychologie et dénonce tous ceux qui n'étudient de
+l'homme que l'âme, sans se souvenir de l'influence du corps sur le
+cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une
+oeuvre d'imagination que les personnages sont des êtres physiques en
+chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses
+exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux
+s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, personne n'y
+contredira. C'est un truisme dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée
+à révolutionner que les romans absolument médiocres de toutes les
+époques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe
+comme un autre, que la pensée ne joue pas dans la caractérisation d'un
+individu un rôle plus considérable que son estomac ou son fiel, cela est
+simplement faux.
+
+C'est la pensée qui est le centre, et le corps la périphérie; la science
+le démontre après que l'expérience l'a constaté, et au nom même de
+l'évolutionnisme, l'activité cérébrale étant la plus récente est la plus
+haute, et l'être qui pense le plus étant le plus noble, est le plus
+intéressant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute
+l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder vers le passé, que de
+considérer en l'homme l'être instinctif et inconscient de préférence à
+l'être conscient, pensant, voulant, résolu et moral? Il serait cruel de
+battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorités qu'il
+invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis
+aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son
+tempérament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points
+l'esthétique de ses adversaires, malheureusement médiocres et ineptes,
+des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin
+Balzac, Tolstoï et même Flaubert, ont montré une bonne fois comment on
+peut embrasser la nature entière sans en omettre le couronnement et
+rester réalistes tout en analysant le génie et la noblesse morale.
+
+Nous avons tenu à dire nettement ce que nous pensons de l'esthétique
+naturaliste, parce qu'elle est erronée d'abord comme toute esthétique de
+parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation exacte des oeuvres de
+M. Zola. Autant cet écrivain nous paraît piètre penseur, mal renseigné
+et peu spéculatif, autant nous l'admirons pour son génie incomplet mais
+puissant. Toute la première partie de l'_Oeuvre_, cette histoire
+lentement développée de l'affection de Christine et de Claude, les
+magnifiques scènes où elle se résout à être le modèle de son amant, où
+elle se livre à lui, revenu croulant sous les huées, leur idylle de
+Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux où la vie frémit, où la
+sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du
+ménage artistique, cette noire existence misérable et débraillée dans
+l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et
+s'affolant à l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis
+que Christine s'attache à son amour tari, lutte contre le dessèchement
+de coeur de son mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait de
+toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du coup; toute cette tragédie
+humaine donnant à toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir des
+larmes dans des orbites creux, et des mâchoires serrées, et des poings
+abandonnés, nous a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers actuels,
+M. Zola est le seul à donner cette sensation d'humanité vivante et
+souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous
+montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce roman, l'étude du milieu
+artistique est déplorable, fausse et incomplète. Ce que nous y aimons,
+c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, aimante, d'une si
+belle noblesse d'âme et toute simple; c'est même cette brute de Lantier,
+qui, s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à clamer des théories
+ridicules, serait en somme un être bon, simple et fort, qui eût pu être
+un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'était allé se
+perdre dans une carrière où il est, malgré son intransigeance, un
+médiocre et un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, têtu,
+paisible et solide, ayant une idée en tête et la réalisant patiemment
+sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute
+sont rudimentaires, simples, sans développement vers le haut et sans
+complexité dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
+n'est en effet pas un grand psychologue, et ce défaut interdit de le
+classer avec les très grands. Mais il a le don suprême de la vie, il
+sait souffler sur un être et faire que les tempes battent, que les yeux
+regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a
+eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres
+moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualités
+qu'une grande bonté et une forte volonté. Pour la classe bourgeoise,
+pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a conçu
+le premier, sans la réaliser, malheureusement, la grande idée que le
+roman ne devait pas être une étude individuelle, mais bien une vue
+d'ensemble où passerait la foule, où s'étalerait toute une époque, et
+qui, décentralisé et indéfini, engloberait tout un peuple dans un temps
+et toute une ville. Ceux qui reprendront, après M. Zola, la tâche de
+continuer le roman moderne devront partir de ce grand écrivain plus
+vaste qu'élevé, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises
+des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Éducation sentimentale_,
+avec le Tolstoï de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les
+psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de
+Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancêtres du roman démotique
+futur, où il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs,
+les dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, le sang et la
+pensée.
+
+NOTES:
+
+[Note 9: _Revue contemporaine_.]
+
+
+
+
+
+VICTOR HUGO[10]
+
+
+I
+
+Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et
+mêlée de M. Victor Hugo, un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la
+luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des
+périodes, la variété des figures, la richesse des terminologies,
+l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de
+strophes.
+
+S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, et la cause de
+cette opulence, s'il tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects
+d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une
+oeuvre, il découvrira aussitôt que la principale habitude de style et de
+composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les
+plus caractéristiques et les plus intenses, est la répétition. Pas une
+page et pas une suite de pages du poète, qui ne soit ainsi écrite par
+une série petite ou énorme de variations aisément séparables. Chacune
+débute par une phrase-thème exposant l'idée que M. Victor Hugo se
+propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de
+plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en
+pousse à cette efflorescence, l'image, qui termine le développement,
+marque le passage à un autre thème indéfiniment suivi d'autres.
+
+On peut noter des vers comme ceux-ci:
+
+ Nous sommes les passants, les foules et les races:
+ Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;
+ Nous sommes le gouffre agité.
+ Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.
+ Nous sommes les flocons de la neige éternelle
+ Dans l'éternelle obscurité.
+
+Des passages comme celui-ci:
+
+ Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation qu'il
+ fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à
+ l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait
+ comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces
+ nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand
+ devenu gendarme.
+
+Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les
+associe en séries diverses, on aura la contexture de la plupart des
+pièces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo.
+
+En de longs développements retentissent les plaintes et la hautaine
+indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
+profèrent et répètent la même désolante réponse que reprend en une autre
+oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pièces des
+_Contemplations_ sont inépuisables en dissertations sur la moralité des
+hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Châtiments_
+lancent et relancent la même insulte en invectives redoublées. Les
+_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosité paganinienne
+un mince recueil de thèmes gracieux, amplifiés en formidables
+symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au
+biblique et au moderne; dix pages de vers envolés et fugaces constatent
+que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages à quatre
+strophes redisent de mille façons ironiques que Dieu n'a pas besoin de
+l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à ces exemples les
+facétieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades
+funambulesques où la même spirituelle cabriole s'exécute en mille
+dislocations; les résumés historiques qui ouvrent les divers livres des
+_Misérables_, par d'énormes variations; les grandes fantaisies de
+_Quatre-vingt-treize_ sur le mystérieux accord des chouans avec les
+halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur
+la Jacressarde, maison déserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la
+nuit noire deux croisées vides.
+
+Cette insistance verbale, cette formidable obstination à échafauder mots
+sur mots, formule sur formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer
+chaque idée sous de triples rangs de phrases, caractérise la forme de M.
+Victor Hugo, est normale pour tous les passages où il développe quelque
+réflexion, et constitue le procédé de son style descriptif. Au lieu
+d'user d'une minutieuse énumération de détails, terminée et raccordée
+par une large période générale, à la façon des réalistes, M. Hugo
+recourt à l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnée et
+ressaisie, de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, dont
+le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et répété,
+peinant à enclore un énorme et souple fardeau.
+
+Que l'on relise pour constater jusqu'où va cette contention et cette
+lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique
+série de chapitres où se trouve décrite la tempête funeste à l'orgue
+des _Compachicos_:
+
+ Les grands balancements du large commencèrent; la mer dans les
+ écartements de l'écume était d'apparence visqueuse; les vagues vues
+ dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de
+ flaques de fiel. Çà et là, une lame flottant à plat, offrait des
+ fêlures et des étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des pierres.
+ Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une
+ phosphorescence assez semblable à cette réverbération féline de la
+ lumière disparue qui est dans la prunelle des chouettes.
+
+De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais
+muet, obscur et splendide que traverse à pas hésitants Gwynplaine promu
+Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Misérables_, à ce tableau de
+l'éclosion printanière dans le jardin inculte, où se déroulent les
+amours de Cosette et de Marius; et les vers du poète sont aussi riches
+que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpétuels retours du
+burin à graver et regraver le même trait en de diverses et fantasques
+lignes. Je prends entre cent exemples la description du château de
+Corbus dans la _Légende des Siècles_:
+
+ L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage combattant,
+ Il se refait avec les convulsions sombres
+ Ces nuages hagards croulant sur ses décombres,
+ Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron,
+ Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,
+ Une sorte de vie effrayante à sa taille.
+ La tempête est la soeur fauve de la bataille....
+
+Et voilà le poète lancé pendant plusieurs pages à décrire le fantastique
+combat des ruines contre les nuées.
+
+Ce même procédé cumulatif, cet effort redoublé à mille détentes, M.
+Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses héros:
+
+ Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
+ jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité peut-être seulement
+ apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, la
+ pétrification du coeur propre au bourreau, et la pétrification du
+ cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux
+ a sa manière d'être complet, que tout lui était possible, même
+ s'émouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un
+ savant. Rien qu'à le voir on devinait cette science empreinte dans
+ les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une
+ face fossile ..., etc.
+
+De même sont écrits les portraits du capitaine Clubin, de Déruchette et
+de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et
+de Thénardier. Des personnages de son théâtre, aux héros de la _Légende
+des Siècles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poèmes,
+tous sont ainsi peints au décuple, saisis une première fois d'un coup,
+repris, traités à nouveau, enclos de mille contours semblables et
+déviants, obsédés et retouchés par une main sans cesse retraçante. De
+même pour la psychologie des personnages que M. Hugo conçoit comme des
+êtres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la
+répétition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie
+d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie
+d'un ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise
+de conscience, du spectacle funèbre d'un pendu épouvantant ses
+commensaux ailés des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur
+une plage, ou d'une considération historique sur la Convention, de
+plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est
+essentiellement l'écrivain de la redite, de la répétition, de la
+variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets
+et à travers toutes les émotions, il est celui qui ne peut exprimer une
+seule pensée en une seule phrase.
+
+Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille ascension de périodes à
+sens identique, les mots propres rapidement épuisés auront pour suite
+des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des
+images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ où le poète essaie de
+montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanimé des
+incendies allumés par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
+à ces deux vers et s'y résume:
+
+ Penché sur le tombeau plein de l'ombre mortelle,
+ Il est comme un cheval attendant qu'on dételle.
+
+Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose
+que la terminaison d'une période ascendante. Tout symbole est à la fois
+une abréviation et une transposition; ce sont là les rôles que l'image
+remplit chez le poète.
+
+Enchaînées et se succédant, les métaphores, par les rudes raccourcis
+qu'elles infligent au style, par les sauts de pensée qu'elles
+impliquent, donnent à toute pièce une grandeur grave, quelque chose de
+biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_:
+
+ Les méchants accourus pour déchirer ta vie
+ L'ont prise entre leurs dents.
+ Les hommes alors se sont avec envie
+ Penchés pour voir dedans:
+ Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies
+ Et compté tes douleurs,
+ Comme sur une pierre on compte des monnaies
+ Dans l'antre des voleurs.
+ Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre
+ Du droit et du devoir,
+ Est comme une taverne où chacun à la vitre
+ Vient regarder le soir ...
+
+Que l'on note dans cette pièce le double emploi des métaphores. Si elles
+sont d'énergiques résumés, elles substituent en même temps, à la
+description d'états d'âme, durs à rendre en vers, des visions
+imaginables et familières. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de
+l'obscur au saisissant est marqué avec la plus noble énergie, dans la
+pièce _En plantant le Chêne des États-Unis d'Europe_, où le poète, dans
+un des plus larges déploiements lyriques qui soient, adjure les
+éléments, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en
+terre:
+
+ Vents, vous travaillerez à ce travail sublime,
+ O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.
+ Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme
+ À ses noirs cheveux hérissés.
+ Vous le fortifierez de vos rudes haleines,
+ Vous l'accoutumerez aux luttes des géants.
+ Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines
+ De la clameur du néant.
+ Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,
+ Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux
+ Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète
+ D'un pugilat mystérieux.
+
+Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le
+lecteur à ne plus voir le chêne que quelques proscrits ont planté sur
+une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur
+monstreux à forme demi-humaine opposant à l'assaut d'éléments
+passionnés, des racines douées d'obstination et des branches
+volontairement noueuses.
+
+M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques par des métaphores
+matérielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait
+décrire qu'en vers ternes. La connivence des timorés et des violents est
+ainsi transposée:
+
+ Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive
+ La complicité du fourreau.
+
+et la communauté de faute qui en résulte, ainsi:
+
+ Reste, elle est là, le flanc percé de leur couteau
+ Gisante; et sur sa bière
+ Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau
+ Est pris sous cette pierre.
+
+S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran
+inquiet des murmures des honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:
+
+ Et ces paroles qui menacent,
+ Ces paroles dont l'éclair luit,
+ Seront comme des mains qui passent
+ Tenant des glaives dans la nuit.
+
+La joie sereine des beaux dieux, que les poètes ont montrés planant
+au-dessus de nuées d'or, resplendit en une magnifique succession
+d'images, que terminent ces deux vers radieux:
+
+ Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques
+ Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés.
+
+De splendides paroles font presque imaginer le mystère de l'immortalité
+de l'âme:
+
+ Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?
+ Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor
+ Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre
+ Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or?
+
+L'infinité de l'espace est presque conçue comme réelle en ces vers:
+
+ Il vit l'infini porche horrible et reculant
+ Où l'éclair, quand il entre, expire triste et lent.
+
+Ce don de matérialisation, cette aptitude à transposer les choses
+inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis à M. V. Hugo
+d'écrire les singulières pièces finales de la _Légende des Siècles_ et
+des _Contemplations_, ces tentatives désespérées d'exprimer
+l'inexprimable et l'inintelligible, où le poète livrant avec les mots
+une terrible bataille à de vagues ombres d'idées, accomplit ses plus
+merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
+En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née d'une accumulation de
+phrases synonymiques qu'elle couronnait et résumait, prise comme un
+substitut de représentations directes possibles mais ternes, employée à
+la tâche de plus en plus difficile et de moins en moins réussie de
+figurer matériellement des idées plus obscures parce que plus creuses,
+elle finit par devenir le vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui
+elle prête seule une existence apparente.
+
+À ces deux formes de son style, la répétition et l'image, M. V. Hugo
+joint une troisième habitude, la plus apparente de toutes, l'antithèse.
+Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux
+ensembles doués d'attributs contraires, par ce contraste exalté, par ce
+rapprochement souligné par des répétitions et marqué par des images, M.
+Hugo s'attache à définir plus nettement deux pensées antagonistes, amène
+la comparaison entre les deux termes ainsi heurtés de force, et définis
+par la révélation de propriétés hostiles.
+
+La phrase même de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs à
+apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
+adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot «sombre» est
+flagrante. On relève sans peine, en peu de pages: «Au grand soleil
+couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; sérénité des
+sombres astres d'or.» Les romans sont riches en ces contrastes purement
+verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans
+l'_Homme qui Rit_, dans les _Misérables_ la plupart des dissertations
+générales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse entre
+les pénitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas
+un monologue ou une tirade qui n'étincelle de brusques collisions de
+mots. La déclamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don
+César de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi relevés de
+heurts sonores et éclatants. Mais les plus insignes exemples
+d'antithèses reprises, continuées et réduites, seront trouvés dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, où presque chaque poème semble traversé
+par deux courants d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse
+d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque toutes les pièces
+contiennent au début ou à la fin un contraste dissonant entre deux
+aspects antagonistes. Les dénouements de la plupart des _Orientales_
+démentent l'exorde. Dans les _Châtiments_, le poème _Nox_ met en regard
+des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière Montmartre, fosse
+des fusillés. Dans les _Voix intérieures_, des sages s'attristent sur le
+festoiement des fous, et l'_À Olympio_, oppose à la douce gravité du
+poète, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le
+livre satirique flagelle les méchants parce qu'ils sont méchants, et les
+excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Légende des Siècles_, les
+contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles
+ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus
+du jardin où l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique d'Autriche
+contredit par l'aigle helvétique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux
+héros fidèle au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux
+humeurs. À tous les tournants des drames ou des romans, se passent des
+coups de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience
+entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire à un
+personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. La subite
+volte-face d'Hernani récompensé et gracié, Torquemada entrant en scène
+sur les dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue
+égayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si
+c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius
+défaillant entre le désir de sauver Valjean et la terreur de perdre
+Thénardier, la tempête sous un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille
+en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet
+tenant l'échelle à l'enlèvement de sa fille, quelle liste de contrastes,
+d'hésitations, d'alternatives et de déchirements d'âmes, d'antithèses
+fragmentaires qui amplifiées et soutenues deviennent la contexture même
+de toute oeuvre.
+
+Que l'on observe que les _Châtiments_ sont l'ironique antiparaphrase des
+paroles officielles placées en épigraphes, qu'il n'est presque point de
+volume de poèmes qui ne soit digne de porter en titre l'antithèse de
+Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les
+développements d'une psychologie, d'une situation ou d'une thèse
+bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrèce Borgia_, le sentiment de la
+paternité lutte contre les vices innés. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en
+_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte à la haine.
+L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion idéale et de la
+passion voluptueuse; les _Misérables_ sont la lutte de l'individu contre
+la société, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les
+éléments. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la
+Révolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just,
+personnifiés en Lantenac, Cimourdain et Gauvain.
+
+Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo entend l'âme de ses
+personnages. De même que ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses
+romans et ses drames sont le développement d'antithèses de plus en plus
+générales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme
+dimidiés portant en eux la lutte constante ou passagère de deux passions
+adverses, constitués contradictoirement dans leur âme et dans leur
+corps, dévoyés par une crise qui retranche leur existence antérieure de
+leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine
+la laideur physique offusque la beauté morale; le forçat 24601 devient
+en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad,
+toujours inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc.
+
+Se bifurquant en de plus générales oppositions, l'antithéisme divise
+donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une
+anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable à une
+trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthétique,
+qui, exposée dans la préface de _Cromwell_, se résume dans le mélange de
+deux contraires, le comique et le tragique.
+
+Et de même que les tendances formelles dominantes, que nous devons
+analyser, aboutissent l'une à des redites profuses, l'autre à une
+obscurité sentencieuse, la pratique constante de l'antithèse semble
+avoir laissé des traces nocives en une des tendances caractéristiques de
+M. Hugo: À force de diviser son attention entre les deux termes
+contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet à son
+opposé, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M.
+Hugo ne peut plus concentrer son activité intellectuelle en un seul
+point ou en un seul ensemble. La pensée comme la langue du poète se
+désagrègent par endroits. De là, des hachures de style, l'abus de
+l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et
+sibyllin des grands passages. De là, la tendance marquée aux
+digressions, les dix phrases formant tableau éparses en dix pages, comme
+en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
+d'argent, dont les membres se profilent écartelés sur tout un énorme
+chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de
+vers, résulte de cette dispersion de la pensée, le manque de proportion
+d'épisodes comme la bataille de Waterloo dans les _Misérables_, l'air
+déjeté et fruste des romans et des longues légendes, trop étendus et
+trop brefs, sans mesure et parfois difformes.
+
+Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des
+roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie à toute
+la machine et la règle par l'allure qu'il en reçoit, nous avons suivi
+les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux
+péripéties, des péripéties à la psychologie et de là aux conceptions
+fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes
+qui ne paraissaient affecter que le style ont pu être montrées influer
+sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la répétition a
+simplifié la psychologie, la tendance à l'image facilité l'accès de
+sujets métaphysiques, l'antithétisme déterminé la composition et
+l'esthétique. Il nous reste à pénétrer dans ce domaine interne de
+l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons déjà passé les approches, à
+examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhétorique mais la
+matière même qu'elle ouvre, non la loi des développements mais la nature
+des idées développées, le caractère commun et saillant des scènes, des
+portraits, des événements et des conceptions, qui donnent lieu à
+déployer des répétitions, des images et des antithèses.
+
+
+II
+
+
+Toute personne familière avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti à
+certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensité des idées
+ne correspond pas à la noble opulence de l'expression. Il arrive que
+sous l'impérieux flux de paroles l'on découvre le cours mince et lent de
+la pensée, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la
+psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions
+à montrer les choses; l'humanité et le monde réels presque exclus de
+cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce dénûment du fond sous
+la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poète un ensemble hérissé
+et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathédrale érige
+sur une nef vide.
+
+M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, à cet
+amas de pensées vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les
+lieux communs; il se prête à développer les thèmes empruntés, qui ne
+sont issus ni de sa pensée, ni de son émotion. Son imagination néglige
+le plus souvent de puiser immédiatement aux sources vives de
+l'invention poétique et verse dans le faux et le banal.
+
+Certaines des pièces de vers paraissent dénuées de tout contenu. Elles
+débutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au
+cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif intérieur qui a
+poussé le poète à écrire.
+
+Une pièce de vers commence ainsi:
+
+ Louis quand vous irez dans un de vos voyages
+ Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,
+ Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs
+ J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs
+ Passez par Blois.
+
+D'autres ainsi:
+
+ Jules votre château, tour vieille et maison neuve.
+ Se mire dans la Loire à l'endroit où le fleuve ...
+
+ Le soir à la campagne, on sort, on se promène ...
+
+Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes nuls, une bonne partie des
+_Orientales_, des premières _Contemplations_, et presque toutes les
+_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces développements oiseux
+à un point stupéfiant, qui tout à coup, dans les oeuvres en prose,
+laissent entre deux chapitres, un vide nébuleux.
+
+Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent la plupart des
+_Orientales, la Légende des siècles_, une pièce comme _les Burgraves_ et
+un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle
+prodigieuse disposition sentimentale, le poète parvient à se faire le
+porte-voix, presqu'ému, d'une suite de personnes étrangères et mortes,
+dont il épouse les causes et les passions avec une infatigable
+versatilité. Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de
+guerre du Muphti, les malédictions du Derviche_ pour autre chose que des
+thèmes indifférents, aptes à de belles variations. S'il parvient dans
+_la Légende des siècles_ à faire passionnément déclamer Dieu, saint
+Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert,
+des thanes écossais, une montagne et une stèle, on peut en conclure sa
+grande souplesse d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, superficiel
+et passager, qu'il porte à toutes ces ombres et ces symboles. On devine
+que M. Hugo sait être tout à tous les sujets, et l'on réfléchit que sa
+faconde verbale même, si l'on y ajoute par hypothèse, une certaine
+débilité intellectuelle, doit le porter à chercher des thèmes à phrases,
+dans tous les cycles de l'histoire et de la légende.
+
+Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds commun d'idées humaines qui
+a produit à la fois les proverbes, les lieux communs et certaines
+indestructibles niaiseries. Sur des thèmes comme ceux-ci: la nature
+révèle Dieu; il faut faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait
+mieux employé en charités; les riches ne sont pas toujours heureux; il
+faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir
+pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime à revenir. Mais où éclate
+avec une singulière intensité son don de varier à l'infini le plus
+rebattu des dires, à faire du bâton le plus nu, un thyrse divinement
+feuillé de pampres, c'est dans la belle série de pièces traitant ce
+sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoléon II, le sultan
+Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre
+_Pleurs_ dans la nuit; ces pièces énormes, tristes de la farouche ironie
+des prophètes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles,
+donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, et d'une idée banale,
+d'un thème adventice, pris n'importe où, laissé tel quel, sans addition
+originale, mais mis en splendides images, développé en impérieuses
+redites, violemment heurté par le choc des antithèses, déployé en larges
+rhythmes, manié et remanié par une élocution prodigieuse.
+
+En toute occasion, M. Hugo en demeure à des idées vulgaires ou
+absurdes. La création de la femme lui apparaît comme le travail d'un
+potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste
+contre le suicide, qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre toutes
+les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de
+l'instruction diminuent la criminalité _(Quatre vents de l'Esprit_, pag.
+87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le
+crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se résume en des livres vieux,
+poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des
+morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des
+crapauds par leur désir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter à
+ces exemples. Banal et superficiel en des matières générales, M. Hugo,
+dans un domaine particulier, digne par excellence
+d'investigations,--l'âme humaine--a de même abondé dans l'irréel et le
+vulgaire.
+
+Sur ce point, les déclarations du poète sont explicites. Dans la préface
+de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
+devraient et pourraient être; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il
+déclare sa croyance en l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et
+s'applaudit d'abolir les différences qui mettent pourtant l'intervalle
+d'une espèce zoologique entre deux classes sociales.
+
+Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement obéis. Que l'on
+relise une pièce comme _Dieu est toujours là_; on y verra exposés avec
+la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été est chaud, le pauvre
+humble, l'orphelin doux et triste, les chaumières fleuries, le riche
+charitable, les enfants «innocents, pauvres et petits». Il n'est
+d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne
+soient des anges ingénus ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls
+doux. Par _le Regard jeté dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu à
+apercevoir une grisette moins réelle encore que celles de Murger. Là
+
+ Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple.
+
+Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle
+chante en travaillant à des travaux de couture, dont elle réussit à se
+nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être tentée d'ouvrir un
+Voltaire, situé dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont à la
+fenêtre. Un mendiant, auquel le poète demande comment il s'appelle,
+répond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au
+poète qui le plaint:
+
+ ...Allez en plaindre une autre.
+ Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
+ Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil
+ Etc.
+
+ Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers:
+
+Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux,
+doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/
+
+Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement:
+
+ Et ce serait un archange
+ Si ce n'était un gamin.
+
+Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels seront les types plus
+achevés qu'imaginera un poète auquel les grandes catégories de
+l'humanité se présentent sous cet aspect. En effet, les notions
+psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir
+trois sortes d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables pendant
+toute leur existence factice, nettes de tout mélange, constituées comme
+une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une
+seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_,
+toute pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité charnelle,
+Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le
+noble Gilliatt; dans _les Misérables_, Cosette, pure amante, Marius, le
+jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac,
+Cimourdain, «l'effrayant homme juste»; dans les drames, tous les
+amoureux d'Hernani à Sanche, et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards
+de Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans
+alliage. Toute cette foule, partagée en classes diverses, agit, vit et
+meurt d'une façon rectiligne, répète les mêmes actes et les mêmes
+paroles, fait les mêmes gestes et porte les mêmes mines du berceau au
+cercueil, sans que le poète se soucie de mettre au nombre de leurs
+composants un grain de la complexité, des contradictions et de
+l'instabilité que montrent tous les êtres vivants.
+
+M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, cette omission. Dans
+ses principales créatures il a légèrement dévié de cette psychologie
+congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des
+complications humaines son amour de la simplicité. Il sépare la vie de
+ses héros en deux parties, généralement de signes contraires,
+l'existence avant la crise, celle postérieure, toutes deux unes et
+cohérentes, mais d'attributs diamétralement adverses. Valjean, odieux
+et haineux, forçat, passe chez M. Myriel et, peu après, devient le plus
+angélique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un
+moment de scrupules miséricordieux qui le font se suicider. Charles
+Quint devient de coureur d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas
+d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus
+Marion la courtisane.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en
+concevant parfois des âmes géminées, partagées en deux moitiés
+distinctes et généralement contradictoires, par une absolue fissure,
+Marie Tudor, reine, est irritée contre son amant, puis se remet à
+l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de
+son attitude de mari peureux à celle de chef des têtes-rondes.
+Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour
+Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son
+affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et
+scélérate; Triboulet, paternel et proxénète; Gauvain, inflexible et
+humain. Cette simple mécanique intellectuelle, résumée en un conflit de
+deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe
+que M. Hugo ait conçue. Tout l'au-delà de cette humanité chimérique lui
+est d'habitude inconnu.
+
+La tendance à l'irréel et au superficiel, qui lui fait simplifier et
+raidir toutes les âmes qu'il décrit, l'amène, par un choc en retour
+apparemment bizarre, à concevoir la vie comme plus romanesque et plus
+théâtrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les
+conflits qu'elle peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer dans le jeu
+de petits faits, d'incidents sans portée, de bévues et de hasards dont
+se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin,
+comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et
+dans une tour les moellons, M. Hugo représente la vie par ses gros
+événements. De là ses romans allant de coups de théâtre en crises de
+conscience, de situations extrêmes, en soudaines catastrophes, sans que
+même les interstices soient comblés par des files de petits incidents
+médiocres et quotidiens, tels que les chroniques et les mémoires nous
+les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De
+là son théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les péripéties ont
+tantôt l'air apprêté des effets de M. Scribe, tantôt l'air excessif des
+fins de drames.
+
+Que ce manque de pénétration, d'analyse, de souci des dessins, de
+recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialité qui
+rend creux les moindres poèmes comme les plus empanachés héros, les
+grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
+le résultat non d'un éloignement volontaire de la réalité, mais d'une
+impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvreté
+d'idées qu'étale le poète en toutes les pièces où il a tenté de
+développer quelque idée métaphysique donnée comme originale. Rien de
+plus puéril que sa conception du jugement dernier, exposée à la fin des
+premières _Légendes_. Pour d'oiseux problèmes débattus par de faibles
+arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont à
+lire. Le déisme développé dans les dernières pièces des _Contemplations_
+est aussi traditionnel, que le panthéisme de certaines pièces est celui
+des bonnes gens. Et quant à son idée sur la métempsychose rétributive,
+rien ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre
+du poète, des sujets aux péripéties, de la psychologie à la philosophie,
+une pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, qui ne doive être
+tenue pour inadéquate ou mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a
+usurpé, c'est celui de penseur.
+
+Il est naturel que l'on demande ici comment un poète chez qui nous
+avons constaté sous une magnifique élocution des symptômes marqués de
+débilité intellectuelle, se trouve cependant être un grand artiste. La
+réponse sera donnée par un nouvel ordre de faits que nous allons
+développer.
+
+Quand M. Hugo s'est emparé d'une pensée vulgaire, quand il a imaginé une
+âme sans complications, ou une péripétie sans antécédents, le poète ne
+s'en tient pas à cette simplicité sans intérêt. Emporté par sa tendance
+verbale à la répétition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
+ascendante, par son antithétisme qui réclame des chocs de grandes
+masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges
+rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus
+insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les
+plus simples scènes champêtres, une vache paissant dans un pré, des
+enfants qui jouent, un chêne dans une clairière, une fleur au bord d'un
+chemin, prennent sous ses puissantes mains de pétrisseur de verbe, une
+grandeur calme et menaçante, un aspect fatidique et géant, qui émeut
+intimement. Rien de plus grandiose que sa grâce. Il célèbre dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies
+filles, les nuits d'été, avec une joie énorme. Son vers musculeux se
+contourne, se dégage et s'élance avec la forte souplesse d'un cable
+d'acier, tourne à l'hymne dans l'élégie, à la bacchanale dans l'idylle,
+constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace
+de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine
+d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le délirant épithalame
+de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animés et
+transportés de la même joie tumultueuse, retentissent en fanfares de
+cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus énormes éclats,
+quand le poète entreprend les grands spectacles et les grandes
+catastrophes.
+
+Rien de plus démesuré et de déchaîné que certaines de ses tempêtes. Un
+incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une
+bataille, comme celle de Waterloo dans les _Misérables_, est un
+foudroiement de Titans. La charge épique des cuirassiers de Millaud, la
+panique, les carrés de la garde tenant comme des îlots au milieu de
+l'écoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des
+canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possède les variétés
+de la grandeur et les étale magnifiquement partout. Il sait être
+grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un
+style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Légende des
+Siècles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
+fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la «Claymore»
+est froidement héroïque. La marche de Gwynplaine dans le palais
+somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et
+d'énorme; la scène est monstrueuse où Josiane, en sa lascive
+demi-nudité, colle ses lèvres junoniennes à la face tailladée de son
+hideux amant, et le regarde «fatale», avec ses yeux d'Aldébaran, rayon
+visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral.
+
+Mais dans tous les livres du poète aucun récit ne monte plus haut au
+sublime et au tragique que celui où Gwynplaine mené dans le caveau de la
+prison de Southwark aperçoit le spectacle misérable de Hardquannone
+soumis à la peine forte et dure. Les sourdes ténèbres du lieu, les
+vieilles et puériles lois latines psalmodiées par le greffier, les
+paroles surhumainement graves, adressées par le juge, une touffe de
+fleurs à la main, à la misérable guenille d'homme devant lui, écartelé
+nu entre quatre piliers et oppressé de masses de fer, la bouche râlante,
+la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est
+énorme et admirable.
+
+Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltée par ce don
+d'amplification. Les personnages y sont des héros ou des monstres: de
+Javert le «mouchard marmoréen» à Gauvain, le général de trente ans qui
+possède «une encolure d'hercule, l'oeil sérieux d'un prophète et le rire
+d'un enfant....» Fantine, Mme Thénardier «la mijaurée sous l'ogresse»
+sont au-delà des deux frontières extrêmes de l'humanité, de même que les
+guerriers de la _Légende des Siècles_ sont plus grands que des statues.
+Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises
+héroïques, les passions et les émotions intenses, les intrigues
+ténébreuses, et les vertus angéliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M.
+Hugo correspond à un monde plus simple que le nôtre, elle correspond
+également à un monde gigantesque, où des rafales aux passions, des
+arbres aux crimes, de la beauté des cieux à la misère des humbles, tout
+est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en
+ce globe par comparaison infime.
+
+Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosités dont M. Victor Hugo
+sait faire du sublime, son génie atteint de plus hauts sommets encore
+dans toutes les scènes auxquelles se mêle un élément de mystère.
+
+Ici son imagination, laissée libre par la réalité, profitant des
+interstices que la science et l'expérience laissent dans le réseau de
+leurs notions, usant des terreurs héréditaires que les grands
+spectacles nuisibles ont déposées dans les âmes, pousse ses plus
+étranges et ses plus luxuriantes végétations. Le silence glacé d'une nef
+vide, une cloche béante au repos, une énorme salle de festin où les
+flambeaux agonisent, une âpre et solitaire gorge de montagne muette sous
+un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voûte d'arbres,
+prennent sous son style un aspect formidablement inquiétant. Une nuit
+étoilée vue aux heures où tous dorment, le ciel bas d'une soirée
+d'hiver,
+
+ L'air sanglote et le vent râle,
+ Et sous l'obscur firmament,
+ La nuit sombre et la mort pâle
+ Le regardent fixement,
+
+le bois sombre plein de souffles froids où Cosette, la nuit, va pour
+chercher un seau d'eau, pénètrent d'une horreur sacrée. M. Hugo est par
+excellence le grand poète du Noir, et comme son satyre, connaît
+
+ Le revers ténébreux de la création.
+
+Le mystère des germes, la sourde poussée du printemps et l'ascension
+latente de la sève, les murmures des grandes plaines, la surprise des
+sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poète en celui
+qui a écrit dans les _Misérables_ seuls ces trois admirables épisodes:
+_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivée de Valjean,
+par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin
+silencieux, mort et régulier où «l'ombre des façades retombait comme un
+drap noir». Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de
+Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un écrin et un
+antre, cette voûte, aux lobes presque cérébraux, éclairée d'une lumière
+d'émeraude, tapissée d'herbes déliées, mouvantes et molles, où roulent
+des coquillages roses, que frôle le gonflement des vagues, venant polir
+un noir piédestal où s'évoque «quelque nudité céleste, éternellement
+pensive, un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine
+entrevues, un front baigné d'aube, un ovale de visage olympien, des
+rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée
+dans de l'aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur»; la
+description des halliers sombres, ces «lieux scélérats» d'où les chouans
+fusillaient les «bleus», et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux
+tableau de la baie de Portland par un crépuscule d'hiver, où les côtes
+blafardes se profilent en contours linéaires, puis encore l'enterrement
+de Hardquannone, emporté silencieusement à la brune, le glas toquant à
+coups espacés et discords, et cette molle nuit grise où Gwynplaine, dans
+l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le
+sourd désir de se suicider; M. Hugo apparaîtra comme le poète des choses
+sombres, en qui se répercute et se magnifie tout ce que les hommes
+appréhendent et redoutent.
+
+Que l'on ajoute encore à toutes ces scènes certains portraits pleins
+d'ombre et de réticence, dont le plus grand exemple est la silhouette
+bizarre, sacerdotale et scélérate du docteur Geestemunde, certains
+ensembles brouillés et confus, la perception subtile du trouble d'une
+société à la veille d'une émeute, de cet instant des batailles où tout
+oscille:
+
+ La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées
+ de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient,
+ les régiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous
+ ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ...
+ les éclaircies se déplacent; les plis sombres avancent et reculent;
+ une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse
+ ces multitudes tragiques....
+
+Enfin que l'on considère cette tendance poussée à bout, que l'on fasse
+l'énumération de tous ces poèmes douteux où M. Hugo tente d'éteindre
+l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les ténèbres métaphysiques, de
+ses constants efforts à définir l'incertain des problèmes historiques,
+sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurité, de ses appels
+à une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les
+plus claires choses; il nous semble que la démonstration est suffisante.
+S'il est un domaine où M. Hugo soit à la fois fréquent et magnifique,
+c'est celui du mystérieux, du caché, du crépusculaire, du nocturne. S'il
+est par excellence celui qui ne sait point voir les choses réelles, il
+est le familier de leur envers, des terreurs, des appréhensions et du
+trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes
+peuplent peureusement l'absence de clarté.
+
+Certains faits contradictoires ne sauraient altérer la valeur de cette
+induction. Les chapitres réalistes des _Misérables_, ne nous sont pas
+inconnus, tels que la plaidoirie singulièrement navrante et comique et
+vraie du père Champ-Mathieu, indigné dans sa stupidité d'être pris pour
+le forçat Valjean, ni tout l'épisode du petit Picpus, les notes précises
+sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le père
+Fauchelevent et la mère Supérieure, ni cette excellente figure de M.
+Gillenormand, ni celle de Thénardier fourbe et féroce. Le faux Lord
+Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les héroïnes
+de théâtre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines
+conçues en termes vrais. Dans certaines poésies même, comme
+_Mélancholia_, les misères sociales paraissent décrites et déplorées
+véritablement. Mais ce ne sont point ces parties éparses et sincères qui
+peuvent caractériser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que
+l'organisation intellectuelle de ce poète n'est pas absolument dénuée
+des propriétés qui constituent le talent d'artistes d'une autre école.
+Elles ne prévalent point contre les faits universels et
+caractéristiques, les tendances générales et excessives que nous avons
+reconnues en cette étude, dont les résultats se résument comme suit:
+
+En un style fait de répétitions, d'antithèses et d'images, M. Hugo drape
+des idées soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit
+paraissant, comparées aux objets, plus simples, plus grandes et plus
+vagues. Cette nullité, cette simplification et ce grossissement du fond,
+sont unis aux propriétés caractéristiques de la forme non par des
+relations de causes à effets ou d'effets à cause, mais par un rapport
+indissoluble qui permet de considérer ces deux ordres de faits comme
+résultant à la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du
+style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte à la simplicité de ses
+idées, qu'il reste indécis s'il use de son élocution prodigieuse pour
+dissimuler la faiblesse de sa pensée, ou si celle-ci s'interdit toute
+activité dépensée en belles paroles. Le grossissement est joint à la
+simplicité soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incomplètement
+est vu plus en saillie; il aboutit nécessairement à la répétition
+ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idées. Le vague
+et le mystère de la pensée conduisent à l'emploi des images, et
+celles-ci facilitent le développement de sujets purement métaphysiques.
+Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immédiate et
+essentielle par des actions et des réactions réciproques, qu'il faut
+tenir en mémoire. C'est par cette synthèse finale, réunissant en un
+ensemble homogène les éléments que notre analyse a dissociés, que l'on
+pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une
+merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, colorée, sans cesse
+renaissante et variée comme un fouillis de lianes; sous ce revêtement
+une pensée simple, nue, énorme, brute et à gros grains, comme un
+entassement de rocs; l'on aura là une image approchée des livres du
+poète, l'enchevêtrement luxuriant de sa forme, sur l'édifice grandiose
+de ses simples et énormes idées, tout le déploiement de ses livres
+hérissés et fleuris, érigés en gros blocs friables et mal assemblés. En
+cette antithèse fondamentale et inaperçue du poète: la nudité du fond et
+la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se résume.
+
+NOTES:
+
+[Note 10: Décembre 1884, _Revue Indépendante_.]
+
+
+III
+
+
+De l'ensemble des faits que nous venons d'établir, il résulte une
+explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression
+et de pensée qui sont devenues manifestes au cours de cette étude,
+pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du
+mécanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothèse, paraisse être à
+l'origine de tous les caractères marqués de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
+Il nous semble que l'on peut répondre par l'affirmative à une question
+ainsi précisée.
+
+Si nous reprenons les résultats de notre analyse, résumés en ces deux
+termes: simplicité de la pensée et richesse de la forme, le choix de
+celui qui précède et détermine l'autre, ne peut-être douteux. Il n'a
+jamais paru à personne que les gens d'intelligence simple, soient
+nécessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble
+vrai.
+
+L'opinion commune sur les gens à parole facile, les improvisateurs, les
+avocats, les bavards, les écrivains de premier jet, démontre en quelque
+façon que chez les discoureurs abondants on a remarqué une activité
+intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de
+l'examen des facultés orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue
+pas la parole prononcée de la parole écrite) que nous allons partir,
+quitte à revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous
+auront fournie ne rend pas compte également des facultés mentales du
+poète.
+
+M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se
+décompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et
+émotionnelle; l'expression intérieure; l'expression proférée. Or, nous
+avons discerné en M. Hugo, dès le début, l'habitude de répéter en
+plusieurs formules diverses une seule pensée, de sorte que fort souvent
+dans tout un chapitre et tout un poème, peu d'idées distinctes sont
+émises. Il semble donc qu'en lui, à une seule impulsion de l'âme, à une
+conception, à une émotion, à une vision intérieures, correspondent une
+multitude d'expressions, qui se présentent tumultueusement, s'ordonnent,
+se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultés
+intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passé, pour
+reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don
+d'exprimer longuement et de penser peu, de développer magnifiquement et
+abondamment, le moindre jet d'émotion et d'idées; que l'on se figure en
+outre que pendant ces successives rémissions de l'intelligence, M. Hugo
+porte dans sa conscience non plus des pensées, mais de purs mots; tout
+deviendra clair. Un esprit présentant cette anomalie de ne penser guère
+qu'en paroles, devra s'exprimer en antithèses et en images, devra
+simplifier et grossir la réalité, devra parfaitement rendre le
+mystérieux et le monstrueux, en vertu du mécanisme même de notre
+langage.
+
+Chez lui, chaque idée, au lieu d'en suggérer une autre, de se propager
+de terme en terme, du début à la fin d'une oeuvre, s'étant immédiatement
+fondue et comme dissipée dans l'abondance d'expressions qu'elle
+déchaîne, ne subsiste pendant une durée appréciable qu'en mots. Ceux-ci
+comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes
+analogues, enfin, et, nécessairement, les termes métaphoriques. De même
+le poète s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots
+détournés, puis par des images. Et celles-ci étant l'équivalent non de
+l'idée, depuis longtemps oubliée, mais des premiers mots dans laquelle
+elle était conçue, il suit qu'elles paraîtront d'habitude imprévues,
+incohérentes, neuves et curieuses aux personnes habituées à penser en
+pensées. De même, c'est grâce à ce rapport lointain entre l'image et
+l'idée que M. Hugo parvient à figurer parfaitement, en apparence, des
+idées ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amené à traiter
+en beaux vers les plus vagues sujets métaphysiques.
+
+La tendance du poète aux antithèses s'explique d'une manière analogue.
+M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa
+monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont
+abstraits et absolus. Le mot «arbre» ne représente aucun arbre
+particulier, qui pourrait être de telle grandeur et de telle
+disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte
+placée au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi délimité, l'arbre se
+sépare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe à
+son pied. Seul un esprit réaliste sentira qu'il n'y a au fond aucune
+démarcation entre les graminées des petites aux grandes, les ronces, les
+arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot «homme» de
+même, que nous nous figurons blanc, pourra être verbalement opposé au
+mot «bête» que nous imaginons quadrupède et velue; mais en fait, ces
+mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la
+face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les
+Boschimans, marchant courbés et les bras ballants jusqu'aux genoux, le
+nez épaté et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
+tous les mots antithétiques, depuis lumière-ténèbres, desquels sont omis
+les dégradations crépusculaires, jusqu'à matière-esprit, que relient les
+manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que
+la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage
+crée des mots qui le sont. Que M. Hugo dût s'abandonner à cette tendance
+antithétique que les mots eux-mêmes et les mots seuls possèdent,
+paraîtra naturel à qui aura suivi nos explications.
+
+Nous passons aux facultés mentales du poète. Dans tous les précédents
+paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensée pure
+de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquée à
+se conformer exactement à la nature des choses. Les faits que nous avons
+exposés dans le deuxième chapitre de notre étude justifient cette
+pétition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plaît à exécuter des
+variations, parfois extrêmement belles, sur les lieux-communs les plus
+abusés, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire
+visiblement des idées simples et parfois fausses, qui ont cours dans le
+public sur des sujets familiers. C'est là le procédé d'un homme peu
+habitué à penser pour son propre compte, prompt à s'emparer de thèmes
+tout faits pour donner libre cours à sa faculté de parolier. Mais il est
+un domaine où le vulgaire ne peut même le mal renseigner. C'est celui de
+l'âme humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots.
+
+Quand on dit, sans trop y songer: un héros, un vieillard, une jeune
+fille, une mère, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et
+de fort simple. Un héros est un beau jeune homme brave et rien de plus;
+une jeune fille est un être chaste, joli et timide. Qu'un héros n'est
+souvent ni beau, ni jeune ni même brave; qu'une jeune fille peut être
+laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posséder une
+cervelle compliquée et retorse,--les mots ne nous le disent pas et
+l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de là,
+l'air de famille de ses créatures similaires, et leur psychologie
+écourtée, qui se borne à assigner à chaque type les tendances
+convenables et conventionnelles, à rendre les vieillards vénérables et
+les mères tendres, les traîtres fourbes et les amantes éprises, sans
+nuance, sans complications et sans individualité, sans rien de ces
+contradictions abruptes et de ces hésitations frémissantes que présente
+tout être vivant.
+
+Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si
+ce poète simplifie la réalité, il la grossit, en vertu de cette même
+habitude de pensée verbale, qui a façonné son style et ses conceptions.
+Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus généraux, les plus
+caractéristiques et les plus simples de l'objet qu'il désigne, les porte
+en lui poussés à leur plus haute puissance. Le mot «chêne» figure un
+arbre robuste et énorme; le mot «or» rutile plus brillamment que le pâle
+métal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de
+pourpre vermeille qui mérite d'être appelée le rouge. Le poète dont
+toute l'activité intellectuelle se dépense en mots, qui use sans cesse
+de ces brillants faux jetons de la pensée, ne pourra s'empêcher de voir
+les choses aussi démesurées que les paroles qui les magnifient. Pour
+lui, nécessairement, les méchants seront monstrueux, les jeunes filles
+virginales et les tempêtes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux
+que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres
+sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupçonnera des faunes dans
+les taillis obscurs. Le mot _Napoléon 1er_ fera surgir en son âme un
+fantôme de statue, le mot _Révolution_ une lutte de titans, le mot
+_Liberté_ des hommes déliés qui s'embrassent en pleurant. Que ces
+sentiments, cette façon de penser, d'être ému et d'exprimer, est portée
+chez M. Hugo à un degré tel qu'elle devient géniale et sublime, la fin
+de la deuxième partie de notre étude le montre.
+
+Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M.
+Hugo a le plus noblement exalté ses phénomènes crépusculaires et
+mystérieux. Ici, à son habitude de concevoir les choses aussi énormes
+que les mots, aucune expérience antagoniste ne s'oppose. Les mots
+_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portés à leur plus haute
+énergie, désignent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de
+l'homme sont forcément inactifs, c'est-à-dire ne nous donnent plus aucun
+renseignement. De même les termes plus abstraits: _mystère_, _trouble_,
+l'_éternité_, l'_au-delà_, expriment des entités sur lesquelles nous ne
+savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en
+existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du
+vague, la fantaisie de M. Hugo, laissée sans limites et sans résistance,
+se meut et se déploie à l'infini, comme s'épand un gaz infiniment
+élastique, laissé sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la
+chose nulle sous le mot peu précis que la chose mesquine sous le mot
+énorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indéfinie sous le
+mot absolu, les choses vraies enfin sans désignations répétées et sans
+images appendues, sous les mots[11].
+
+Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquées par notre
+théorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de désigner
+les chapitres de ses livres, ses poèmes et ses recueils par les titres
+métaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son érudition
+qui comprend toutes les sciences verbales, la métaphysique, la
+théologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune
+des sciences réalistes et naturelles; sa réforme de la versification,
+qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre
+d'exprimer une idée en plus de mots que n'en contient un vers; le
+résultat même du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare
+contre l'irréalisme classique, n'a abouti qu'à enrichir la langue
+française de nouveaux mots; toute la vie du poète, la mission
+sacerdotale qu'il s'est assignée, son entrée en lice pour la
+«révolution» contre le «pape», sa haine des «tyrans» et sa philanthropie
+générale; tous ces traits résultent du verbalisme fondamental de son
+intelligence. Son immense gloire de poète national peut être expliquée
+de même.
+
+M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en épouse les idées
+et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
+elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment
+qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont
+frères et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs célèbrent
+l'Éternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la
+Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par
+son adoration de quatre-vingt-neuf, les mères par son amour des enfants,
+les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en
+politique que les aristocrates, en littérature que les réalistes et en
+philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est
+d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il éblouit, en
+outre, par l'admirable, neuve, et persuasive façon dont il exprime leur
+pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit
+essentiellement français. Par son habitude de penser des mots et non des
+objets, de ne point disséquer les âmes et de ne point montrer les
+choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartésien, du
+théâtre classique et de la peinture d'académie. Il y a joui de l'énorme
+bonheur de ne différer de ses contemporains et de ses compatriotes que
+par la forme où il a jeté des idées traditionnellement nationales. Cette
+innovation est à la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
+point, comme le démontre l'impopularité de l'_Éducation sentimentale_,
+de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de
+Baudelaire.
+
+Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les
+propriétés saillantes ont été résumées en exemples, nous avons extrait
+quelques caractères généraux, ceux-ci ont été repris en un couple fort
+clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait
+psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui,
+comme tous les principes, paraît moindre que les effets causés, fasse
+illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. À
+l'intersection de deux lignes on mesure aisément leur angle; mais que
+ces côtés soient prolongés à l'infini, ils comprendront l'infini. De
+même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons résumé en quelques mots
+l'essence, demeure une des plus énormes qu'un cerveau humain ait
+enfantées. Que l'on suppose jointe à la faculté verbale qui l'a
+produite, les facultés analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce
+d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore à cette
+intelligence reine, la pensée encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un
+poète transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses
+et tous les mots. Être de cet ensemble inouï un fragment notable, suffit
+à la gloire d'un homme.
+
+
+
+
+
+LES ROMANS
+
+DE
+
+M. EDM. DE GONCOURT[12]
+
+
+Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges
+militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-père épris,
+l'éveil d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans
+l'hôtel du ministère de la guerre; la naissance de son imagination par
+la musique, les lectures sentimentales, et cette précoce surexcitation
+que causent dans une cervelle à peine formée les exercices religieux
+préparatoires à la première communion,--l'esquisse de ses passionnettes
+et de ses amourettes,--puis le développement de la jeune fille fixé en
+ces moments capitaux: la puberté, le premier bal, la révélation des
+mystères sexuels,--enfin l'étude, en cette élégante, de tout le
+raffinement de la toilette, des parfums du corps et des façons
+mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le léger hystérisme de
+sa chasteté, l'anémie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases
+se résume le récent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur
+maintient, pour notre regret, un engagement de sa préface. Dans ce
+livre, M. de Goncourt a de nouveau consigné toutes les originales
+beautés de son art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son émotion
+et la science de sa méthode, la sorte particulière de style qui procède
+de cette sorte particulière de tempérament. Avec les trois oeuvres qui
+l'ont précédé, jointes aux romans antérieurs des deux frères, il semble
+que l'on peut maintenant définir, en ses traits essentiels, la
+physionomie morale de l'auteur de _Chérie_, le mécanisme cérébral que
+ses écrits révèlent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.
+
+
+I
+
+
+Il est en M. de Goncourt trois prédispositions originelles, sans lien
+nécessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, émotionnelle,
+affectant les trois départements principaux de son organisation
+psychique, qui, démontrées, peuvent suffire à l'analyse et à
+l'explication de cet artiste.
+
+Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de
+chaque chapitre sont constitués par le récit de faits positifs, précis,
+particularisés, par des observations, des anecdotes, un geste, une
+physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces
+faits nus, ou accompagnés de considérations et de narrations, qu'ils
+résument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis,
+renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments
+essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans
+de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui
+les assemble et les dénature par une relation logique. Et de ces
+éléments ténus mais rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de
+Goncourt sait user avec un art et des résultats merveilleux.
+
+Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à un moment psychologique de
+ses personnages à montrer cette évolution et cette transformation par un
+fait brutal, net, dont la conclusion est laissée à tirer au lecteur.
+Telle est la scène où la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie
+d'incarner, à la veille de son exalté amour pour lord Annandale, tombe
+presque entre les bras d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette
+conversation érotique que Chérie, à la campagne, par une après-midi
+torride, ses sens près de s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux
+filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce
+genre que M. de Goncourt dépeint en leurs moments caractéristiques de
+larges périodes de l'existence de ses créatures, l'enfance de Chérie et
+l'enfance de celle qui sera la fille Élisa, la vie errante des frères
+Zemganno avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, traversée
+d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par
+ces faits menus ou longs à décrire, il montre les états d'âme permanents
+ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant
+machinalement à déranger les lois de la pesanteur, l'absorption
+momentanée du saltimbanque cherchant un tour inouï,--par ce réglisse bu
+dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinée de la Faustin.
+
+Il lui faut des faits pour prouver ses assertions générales, le désir
+qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le théâtre, une fois
+qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer la séduction que
+celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final à
+une analyse de caractère, ou à la notation d'un changement moral; la
+mère des Zemganno appelée en justice, ne voulant témoigner qu'en plein
+air, pour montrer le farouche amour de la bohémienne pour le ciel libre;
+pour représenter la modification produite en Chérie par sa puberté,
+décrire en détail la gaucherie et la timidité subite de ses gestes. Par
+une méthode contraire M. de Goncourt fait précéder une considération
+générale de la série de faits qui l'étayent, décrivant les fougues
+d'Élisa de maison en maison, pour déterminer en une généralisation
+l'inquiétude errante des prostituées.
+
+Des faits encore, déguisés sous une conversation, jetés en parenthèse,
+arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser
+ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, à décrire un
+lieu, à spécifier une sensation par une comparaison, à montrer en
+raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à noter le paroxysme d'une
+maladie ou l'affolement d'une passion, à marquer les réalités d'une
+répétition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un
+public de cirque à Paris, le débraillé d'un cabotin, la colère d'une
+actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes,
+d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur
+nous donne par surcroît, sans nécessité pour le roman, comme une bonne
+partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant récit où
+Mascaro, le fantastique et vague serviteur du maréchal Handancourt,
+emmène Chérie dans la foret «voir des bêtes», et sous les grands arbres
+précède la petite fille émerveillée, faisant chut de la main sur la
+basque de son habit noir.
+
+Que l'on réfléchisse que cette méthode où le fait concret et
+caractéristique prime le général, que M. de Goncourt parmi les
+romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales
+modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne
+procède pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Hérédité_,
+les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son
+réalisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses
+déductions avec preuves à l'appui, et ses caractères établis sur leurs
+actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une époque
+restreints, des livres d'enquête sociale qui flottent entre l'histoire,
+et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus
+que ses contemporains, à l'évolution scientifique du roman. Il a acquis
+quelques-uns des caractères qui différencient les livres de science des
+livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous
+côtés, font que ses créatures sont plutôt des types que des individus,
+sont plus instructives que vivantes, plus générales et diffuses que
+particulières, sont plutôt les exemples d'un genre que des individus
+saisis et étudiés à part. Et grâce à son habitude d'accorder le pas à
+ses observations sur ses idées générales, à ne point plaider de cause et
+à ne pas émettre de considérations sur la vie, M. de Goncourt a pu se
+tenir à égale distance de ces philosophies nuisibles à toute vue exacte
+de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est
+contenté d'observer, de noter et de résumer, sans conclure, sans se
+rallier à l'une des deux moitiés de la conception de la vie, sans que sa
+sagacité ou son coup d'oeil soient altérés par une théorie préconçue
+nécessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilité,
+il est resté aussi apte à relever les faits caractéristiques de la gaie
+et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une
+fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituée qu'écrase
+peu à peu le perpétuel silence du régime cellulaire.
+
+NOTES:
+
+[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode
+être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour
+le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations
+cérébrales soient peu avancées. Si la découverte de M. Brocat était
+définitive, si la faculté du langage devait avoir pour organe la
+troisième circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer à coup
+sûr que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanité,
+doit présenter un développement monstrueux. Mais cette localisation qui
+paraît juste pour le mécanisme musculaire de la parole, ne peut-être
+celle du langage. L'alliance des mots et des idées est telle que tout
+organe pensant doit être en rapport immédiat avec tout organe verbal;
+c'est là une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul,
+_Op. cit._).]
+
+[Note 12: Revue Indépendante, mai 1884.]
+
+
+II
+
+
+Mais de même que parmi les faits multiples que présentent les choses et
+qui constituent les sciences, certains sont attirés à l'étude de la
+matière morte, certains autres à celle du monde organique, et parmi ces
+derniers certains par la matière vivante en ses éléments, certains par
+les ensembles que forment ces unités, il intervient chez les hommes de
+lettres réalistes un biais individuel, une prédisposition de l'oeil à
+voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un ordre de faits
+particulier, un caractère dans les phénomènes, un moment dans les
+physionomies, les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort que
+chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe et le touche, provient son
+style individuel, la particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe,
+qui révèle le plus sûrement la qualité intime de son intelligence.
+
+Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit
+les paysages, les intérieurs, les gens, les physionomies, les attitudes,
+les passions, la nature psychologique de ses personnages préférés, on
+extraira de cette collection, la notion d'un artiste épris de mouvement,
+notant la vie dans son évolution, les visages dans leurs
+transformations, les émotions dans leurs conflits, chaque âme dans sa
+diversité.
+
+Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcément
+immobiles, il perçoit le caractère mouvant et variable, les vibrations
+de la lumière, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La
+forêt où Chérie, enfant, se promène, est décrite en ses murmures,
+l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumière sur le
+sol, les fuites d'une bête effarée. Le paysage morne où s'élève la
+prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pâle
+qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _étendue blafarde_, la
+_lumière écliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque où les frères
+Zemganno attendent avant d'entrer en scène, les objets se diffusent sous
+les rayonnements que note l'auteur:
+
+ C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels
+ déplacements de gens éclaboussés de gaz, ce sont en ce royaume du
+ clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de
+ charmants et de bizarres jeux de lumière. Il court par instants sur
+ la chemise ruchée d'un équilibriste un ruissellement de paillettes
+ qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots
+ de soie vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les
+ blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée de soleil
+ d'un seul côté. Dans le visage d'un clown entouré de clarté,
+ l'enfarinement met la netteté, la régularité et le découpage
+ presque cassant d'un visage de pierre.
+
+Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur
+peuple ses pages, ce qu'il évoque c'est non une énumération de traits au
+repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur
+attitude instantanée, leur figure surprise en un changement ou une
+révulsion. Par une vision particulière pareille en son effet, à ces
+fusils photographiques, qui décomposent le vol d'une chauve-souris et le
+saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le portrait de la soeur de la
+Faustin, au sortir d'une crise hystérique, dans sa promenade nerveuse
+par une salle de fin de dîner,--décrit Chérie montant un escalier et,
+«balançant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
+torse». Dans un cheval blanc promené le soir aux lumières dans un
+manège, il saisit «un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
+des yeux humides». C'est la démarche d'Élisa partant en promenade,
+qu'il nous donne, «avec son coquet hanchement à gauche», «l'ondulation
+de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le
+regard soulevés, retournés vers son visage.» Mais c'est dans les _Frères
+Zemganno_ qu'éclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant à
+peindre des académies en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un
+trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde,
+disloquées dans une pantomime, emportées et fuyantes dans le galop d'un
+cheval.
+
+Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutôt que son dessin,
+il note des changements de figure, des mines plutôt que des visages. Il
+peint, en la Tomkins, «des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des
+clartés cruelles sous la transparence du teint»; en Chérie,
+«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; «l'ébauche de mots colères
+crevant sur des lèvres muettes», pour les traits convulsés de la détenue
+Élisa. La physionomie de la Faustin lui apparaît tantôt dessinée en
+ombres et méplats lumineux, par une lampe posée près de son lit, tantôt
+s'assombrissant, se creusant sous une émotion tragique:
+
+ Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la
+ ténébreuse absorption du travail de la pensée; de l'ombre emplit
+ ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au jeune et mol
+ front d'un enfant qui étudie sa leçon, les protubérances, au-dessus
+ des sourcils, semblèrent se gonfler sous l'effort de l'attention;
+ le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le pâlissement
+ imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de
+ paroles, parlées en dedans, courut mêlé au vague sourire de ses
+ lèvres entr'ouvertes.
+
+M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caractéristiques. Il
+sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la
+jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un petit pied bête» d'une
+femme hésitant à dire une idée embarrassante et saugrenue, le rapide
+gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un fou rire, et le geste
+de colère avec lequel, désespérant de trouver une intonation, elle tire
+les pointes de son corsage.
+
+Et cette perpétuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies
+changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous
+l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de
+M. de Goncourt, secoue et précipite les passions de ses personnages,
+accélère leurs conversations en ripostes serrées de près, fait voler
+leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux
+tâtonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; à la brillante et
+heureuse folie de son succès; aux révoltes cabrées d'une fille à moitié
+maniaque, à son «hérissement de bête» devant la porte de sa prison, à
+l'alanguissement graduel de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de
+Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une petite fille gâtée, se
+roulant par terre dans la rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une
+jeune femme mourant de sa chasteté, et courant à la quête d'un mari;
+l'état d'âme inquiet et alangui d'une actrice entretenue, élaborant un
+rôle de grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique et le plus
+émouvant amour, abandonnant le théâtre, puis reprise par lui, récupérant
+ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la
+mort de son amant.
+
+Et par une conséquence logique ce sont des âmes capables de ces
+variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt
+s'applique à peindre, des âmes diverses, plastiques à toutes les
+sensations, désarticulées et nerveuses, sans constance et sans unité,
+sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des âmes de
+demi-artistes, des âmes de premier mouvement, soudaines, ductiles et
+fougueuses. Conduit par son réalisme à l'étude d'une basse prostituée,
+d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait depuis que des créatures
+fantasques et charmantes, des clowns bohémiens, une actrice, une jeune
+fille jolie, coquette et gâtée, des êtres changeants comme un ciel de
+printemps, extrêmes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile à
+décrire et à montrer.
+
+De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal effort à rendre le
+mouvement avec des mots figés et une langue plus ferme que souple, de
+cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M.
+de Goncourt. Il a dû recourir au néologisme pour noter des phénomènes
+qu'il a bien vus le premier. Le frisson même que lui causait le
+spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de début, qui
+donnent comme un coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» ces
+«c'était ma foi», ces «ce sont, ce sont» qui marquent la légère griserie
+de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation
+délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs avec des adjectifs
+déformés, parce que l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui
+paraît plus importante que l'état, rendu par le substantif. Il recourra
+à d'interminables énumérations pour décrire tous les multiples aspects
+d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots frémissants,
+colorés, pailletés, étincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il
+voit aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces étranges
+phrases disloquées, enveloppantes comme des draperies mouillées,
+mouvantes et plastiques qui semblent s'infléchir dans le tortueux d'une
+route: «Enfin l'omnibus, déchargé de ses voyageurs, prenait une ruelle
+tournante, dont la courbe, semblable à celle d'un ancien chemin de
+ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gelé»;
+des phrases compréhensives donnant à la fois un fait particulier et une
+idée générale, des phrases peinant à noter ce que la langue française ne
+peut rendre et devenant obscures à force de torturer les mots et de
+raffiner sur la sensation:
+
+ Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit un
+ couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion tendre et
+ insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce de moelleuse
+ pénétration magnétique de leurs deux corps, de leurs deux esprits,
+ et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiède
+ contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les
+ jambes de l'homme. C'est comme une intimité physique et
+ intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte où les lueurs
+ fugitives des réverbères passant par les portières, jouent dans
+ l'ombre avec la femme, disputent à une obscurité délicieuse et
+ irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous
+ montrent un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une
+ douce couleur de violette.
+
+C'est dans la notation de ces sentiments ténus, délicieux et troubles
+qu'éclate la maîtrise de M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant,
+repris, poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements d'âme vagues et
+inaperçus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que
+causent à Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte
+d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupéfiera Paris, dans
+la vague stupeur d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une prisonnière
+hystérique. Grâce aux infinies ressources de son style et au biais
+particulier de sa manie observante, il est parvenu à saisir quelques-uns
+des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. L'organisation de
+ses sens et de son style ressemble à ces instruments infiniment
+complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui
+saisissent des phénomènes et permettent des approximations inconnues aux
+anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette délicate
+complexité, cause et condition d'une science plus vraie?
+
+
+III
+
+
+À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en acte, de ses remuements
+physiques et des ses agitations morales, à cette recherche appliquée et
+reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de
+Goncourt le goût particulier d'une certaine sorte de beauté, qu'il
+recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guidé dans
+ses courses de collectionneur, dans la détermination des sujets et des
+scènes de la plupart de ses romans: le goût passionné du joli. Ce
+penchant qui le conduisit à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à
+étudier en toutes ses faces et à faire revivre en son entier cette
+époque de la grâce française, qui lui fit aimer dans les objets du Japon
+leur puérilité, l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et
+détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un
+parfum à part, les farde et les poudre.
+
+À une époque où le souvenir du romantisme remplit les romans réalistes
+et les scènes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de
+raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé le sens des choses
+naturellement charmantes, de la poésie dans les incidents journaliers,
+des âmes délicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il
+sait goûter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer
+de poétiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de
+caractère d'un soldat, ancien berger, la grâce native d'une actrice
+naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions enfantines qui
+fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais où le sens du joli
+éclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante étude de
+réclusion féminine qui forme la première moitié de _Chérie_, dans le
+geste mutin d'une petite fille perchée sur sa chaise et éventant sa
+soupe de son éventail; dans la gaie répartie du maréchal consolant
+Chérie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis à
+table; dans la scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet effarement
+d'une troupe d'enfants enfermés dans les combles; dans la bienveillante
+et aimable idée qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de de la
+forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. Personne ne pouvait
+mieux rendre les légers et coquets caprices d'une âme de fillette, la
+demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion
+satisfaite:
+
+ En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante de fleurs,
+ dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles,
+ scandait l'insensible écoulement du temps, tandis que tous deux
+ étaient accotés l'un à l'autre la chair de leurs mains fondue
+ ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration
+ passaient dans un _far-niente_ de félicité, où parler leur semblait
+ un effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de sourires
+ paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, un muet
+ bonheur....
+
+Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses et des bonheurs, à
+ce réaliste qui sait parfois être gaminement gai, d'être attiré par le
+fantastique et le crépusculaire que montre parfois la vie parisienne,
+par l'existence excessive et mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie
+voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans
+_La Faustin_, après les vues rembranesques des répétitions diurnes à la
+Comédie-Française, et la sinistre fin de dîner des auteurs dramatiques,
+les scènes ou apparaît l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du
+dénouement égal en puissance terrifiante à la _Ligeia_ de Poë,--_La
+Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de
+son amant moribond. Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord de
+la vérité, à la rencontre de la grande poésie.
+
+C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents,
+cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystère pour
+certaines scènes et certains personnages, qui finalement caractérise le
+mieux l'art de M. de Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le
+coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence des scènes
+élégantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de
+sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse de son émotion. De
+là aussi, de son goût du bizarre et du fantastique, les soubresauts de
+son récit, la terrible nervosité des derniers chapitres de _La Faustin_
+et de _Chérie_, ces agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées à
+l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystère de certains de
+ses dévoilements, la richesse barbare de certains de ses intérieurs.
+
+M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthétiques. Il a gardé
+beaucoup de sa fréquentation de l'ancienne France, de la France de
+Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a été conquis aussi par le
+romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine,
+par ce que Balzac a innové. De cet amalgame est fait le charme et le
+heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous séduit et nous terrifie.
+
+Et maintenant cette analyse terminée, il faut imaginer que le mécanisme
+cérébral dont nous avons essayé d'isoler et de montrer les gros rouages,
+est vivant et en marche, possédé par une créature humaine, constitue en
+son engrènement et son travail une unité indivise, la pensée, la raison
+et le génie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les
+distinctions innaturelles que nous avons établies, M. de Goncourt est à
+la fois chercheur de petits faits caractéristiques et précis, frappé par
+les aspects mouvementés des êtres et des choses, ému par ce qu'il y a
+en ces phénomènes de joli, de délicat, de rare, de bizarre, d'un peu
+fantastique. Ce penchant réagit sur le choix de ses documents humains,
+de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse à
+donner des visions nettes de mouvements et de jolités; l'habitude de
+l'observation, son ouverture d'esprit à tous les phénomènes de la vie,
+le garde de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: la recherche
+d'émotions délicates le préserve habituellement de s'appliquer à l'étude
+des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des
+phénomènes psychologiques, l'éloigne de concevoir des caractères uns,
+individuels et constants, colore et énerve sa langue, atténue ses
+fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore
+à ces anomalies individuelles d'organisation cérébrale, les caractères
+généraux de toute âme d'artiste et d'écrivain, la vive sensibilité, le
+don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des
+incidents, l'infinie ténacité de la mémoire pour les perceptions de
+l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de réaliser cette
+chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de
+cette curieuse intelligence, il faut le figurer jeté dès sa jeunesse,
+avec son frère et son semblable, dans les remous de la vie parisienne,
+promenant l'aigu de son observation, la délicate nervosité de son
+humeur, dans le monde des petits journaux, des cafés littéraires, des
+ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une
+maison constellée de kakémonos et rosée de sanguines, le cerveau nourri
+par une immense et diverse lecture: à la fois érudit, artiste et
+voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de
+celui de Rivarol, instruit des très hautes spéculations de la science,
+l'on aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses parties et son tout,
+de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant,
+solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs
+de cette fin de siècle.
+
+ * * * * *
+
+PAGES RETROUVÉES[13]
+
+PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT
+
+
+Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses articles de journal et ceux
+qu'il a faits avec son frère. Il suffit de dire que presque toutes ces
+_Pages retrouvées_, sont des morceaux de bonne ou de haute littérature,
+pour marquer la différence entre les feuilles d'il y a une trentaine
+d'années et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes bizarres
+celles où les Goncourt faisaient paraître, vers 1852, les chroniques et
+les nouvelles qui formèrent depuis la _Lorette_, une _Voiture de
+masques_ et le présent volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le
+_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du
+_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et
+encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois par des gens ayant de
+la littérature. M. Aurélien Scholl fit là ses débuts; il était alors
+d'un pessimisme furibond et faisait précéder ses chroniques toutes en
+alinéas, d'épigraphes naïvement latins ou grecs. Le numéro était une
+fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour
+montrer à quel point on laissait ce poète hausser le ton coutumier de
+journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant
+ne se trouvera guère dans nos quotidiens: «Ainsi dans le calme silence
+des nuits, aux heures où le bruit que fait en oscillant le balancier de
+la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures
+où les rayons célestes touchent et caressent à nu l'âme toute vive, où
+la conscience a une voix, où le poète entend distinctement la danse des
+rhythmes dégagés de leur ridicule enveloppe de mots, à ces heures de
+recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis
+interrogé avec épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des
+os. Et quand on y songe qui ne frémirait, en effet, à cette idée de
+vivre peut-être au milieu d'une race de dieux implacables parmi des
+êtres qui lisent peut-être couramment dans notre pensée, quand la leur
+se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y
+songe.... Le mystère de l'enfantement leur a été confié et peut-être le
+comprennent-elles.... Peut-être y a-t-il un moment solennel où si le
+mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir
+entre ses mains son âme palpable et en déchirer un morceau qui sera
+l'âme de son enfant....»
+
+Les Goncourt faisaient de même des numéros entiers du _Paris_, qui ne
+contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
+comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_.
+
+Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des
+Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de théâtre (le _Joseph
+Prudhomme_ de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; parfois
+même ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue
+Lafitte à la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en
+police correctionnelle.
+
+C'était cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces
+annonces documentaires qui rendront précieuses aux historiens futurs les
+quatrièmes pages de nos journaux, sont encore amusantes à lire.
+
+Une réclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le
+«plus de copahu» est déjà le cri de ralliement des médecins de
+certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies
+confidentielles; un journal contemporain publie «les mémoires de Mme
+Saqui, première acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» un
+restaurateur de la rue Montmartre promet «pour 1 fr. 50 un repas
+comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier
+encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La confiserie hygiénique
+fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a
+reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments
+alibiles empruntés au jus de poulet, et rendus complètement insipides.»
+
+On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et
+visiblement Henri Heine était un peu le génie du lieu. Les Goncourt
+aussi subirent cette admiration. _Une nuit à Venise_ est bien une
+fantaisie à la manière des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans
+doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque
+dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux.
+
+_Pages retrouvées_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de
+Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Théophile Gautier.
+Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur et plus animé,
+gesticulant et parlant, traversé d'onde, de vie et de pensée, plus
+délicatement modelé par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait
+est une des plus belles pages de ce siècle. Il mérite de compter entre
+Charles Demailly et la Faustin.
+
+NOTES:
+
+[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.]
+
+
+
+
+
+J.K. HUYSMANS[14]
+
+
+C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel jeune homme, prise en son
+plus étrange chapitre, que raconte _À Rebours_, le nouveau livre de M.
+Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, éraillé et froissé par
+tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de
+sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se
+détourne de la réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. Usant
+d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie à donner à tous ses
+goûts une nourriture facticement convenable, présente à ses yeux des
+spectacles combinés, substitue les évocations de l'odorat à l'exercice
+de la vue, et remplace par les similitudes du goût certaines sensations
+de l'ouïe, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres
+latines et françaises ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou
+décadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systématise son
+hypocondrie, entre l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu
+renoncement des pessimistes allemands. À l'origine et au cours de cette
+maladie mentale, préside la maladie physique. La névrose après avoir
+causé l'incapacité sociale du duc Jean, affiné son intelligence jusqu'à
+l'amincir, apparaît en lui plus ouvertement, le poursuit
+d'hallucinations, le force une première fois--dans l'épisode du voyage
+ébauché à Londres,--à tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine et
+l'accable dans une prostration finale jusqu'à ce que la folie et la
+phtisie le menaçant--le duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin à
+revenir au monde pour mourir plus lentement.
+
+Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises,
+souffreteuses, d'analyses qui révèlent et de descriptions qui montrent,
+peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres antérieures de M.
+Huysmans. Il nous semble qu'il est le développement, extrême mais
+logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Ménage, Les
+Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _À Rebours_, M.
+Huysmans a marqué dans une certaine direction la frontière avancée de
+son talent, qui se trouve embrasser certaines régions lointaines
+apparemment extérieures.
+
+NOTES:
+
+[Note 14: _Revue indépendante_, 4 juillet 1884.]
+
+
+I
+
+
+Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent en général, comme ceux
+des écrivains qui sont à la tête du roman, à l'esthétique réaliste. Il
+sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caractères avec
+une exactitude notablement supérieure à celle des romanciers idéalistes;
+la vie d'un homme étant rarement tragique, il s'abstient de toute
+intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux éprouvés
+par un Parisien de la moyenne; l'histoire à raconter se trouvant ainsi
+réduite, M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et consacre ses
+chapitres non plus au récit d'une série d'événements, mais à la
+description d'une situation, d'une scène, procède non par narrations
+successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux reliés
+de brèves indications d'action; et, comme tous les écrivains de cette
+école,--avec de profondes différences personnelles,--il possède un
+vocabulaire étendu et un style riche en tournures, apte, par des
+procédés divers, à rendre l'aspect extérieur des choses, à reproduire
+les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et
+compliquées de nos sensations, de façon à les renouveler dans l'esprit
+du lecteur par la voie détournée des mots.
+
+Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les parties extérieures et
+communes de toute oeuvre réaliste, il en est deux, l'exactitude de la
+vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés et menés
+à bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux
+Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de
+plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui
+sache mieux les intérieurs divers des myriades de maisons parmi
+lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux
+enregistrés dans son cerveau, les physionomies, la démarche, la
+tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses catégories superposées
+d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et
+les scènes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont
+l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanément une vision
+intérieure comme une analogie ou une coïncidence. Dans _En Ménage_, le
+début, où, par une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent
+lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pavé, le marchand de
+vin fermant sa boutique à l'approche silencieuse de deux sergents de
+ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pavé, est assurément
+le récit détaillé de la série d'impressions que procure une rentrée
+tardive. Qui ne connaît de son passage dans les bouillons, «cette
+épouvantable tristesse qu'évoque une vieille femme en noir, tapie seule
+dans un coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon de bouilli?» Les
+soirées de la famille Vatard, celles de la famille Désableau, où Madame,
+après avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les sourcils remontés
+et les paupières basses, sur le dos de sa fillette «la faisant pivoter
+par les épaules, lui donnant avec son dé de petits coups sur les doigts
+pour la faire tenir tranquille ... pinçant l'étoffe sous les aisselles,
+méditant sur les endroits dévolus pour les boutonnières», ont une
+convaincante véracité. Il n'est presque point de page où l'on ne
+constate cette justesse de vision et cette probité artistique. Que l'on
+note encore le chapitre de _À Rebours_, où, par une boueuse nuit
+d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des
+bureaux de «Galignani» à la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les
+Soeurs Vatard_, le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par un
+matin de paye après une nuit blanche, la plaisante énumération des
+manques de tenue de l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un monsieur
+à chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergère dans les
+_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents
+de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualité que M.
+Huysmans est seul à posséder, l'art de rendre véridiquement la
+conversation, d'écrire en style parlé les dires d'un concierge, ou les
+bavardages de deux artistes; assurément le réalisme de M. Huysmans,
+semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature.
+
+Dans ce perpétuel et acharné collétement avec la réalité, M. Huysmans a
+contracté quelques-unes des particularités de son style. Attentif aux
+conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigné par ses
+observations sur les termes techniques des métiers, il a retenu et su
+employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et
+artiste, amasser et déverser un trésor de mots d'argot et d'atelier qui
+lui permet de noter des sensations et des émotions dans la langue même
+des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
+qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira
+de l'or d'une étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; il dira
+encore: «des hommes soûls turbulaient»; des fleurs lui apparaîtront
+«taillées dans la plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra écrire
+cette phrase: «Attisé comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit
+en gueule de four, dardant une lumière presque blanche ... grillant les
+arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une température de fonderie en
+chauffe pesa sur le logis». Il tire de l'observation des comparaisons
+étonnamment justes: «Elle eut à la fin des larmes, qui coulèrent comme
+des pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme pour tous les
+artistes, le commerce avec la réalité, avec ce que l'on peut saisir par
+les sens, revoir, tâter et montrer avec les spectacles familiers de
+l'humanité et du monde, lui a été profitable. Il a acquis à cette
+connaissance de la vie, la dose de véracité qui est indispensable au
+roman moderne, la force, la précision, la richesse et le pittoresque du
+style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de
+réaliser sa conception particulière de l'âme et de la destinée humaine.
+
+
+II
+
+C'est, en effet, par une psychologie particulière des personnages, par
+la façon dont M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme humaine,
+exagère certaines facultés, amoindrit l'action de certaines autres, que
+ses romans tranchent sur leurs congénères, se sont nécessairement
+revêtus d'un style original et aboutissent à une philosophie générale
+déduite jusqu'en ses extrêmes conséquences. Si l'on examine quelle est
+l'activité commune et constante des créatures mises sur pied par M.
+Huysmans, si l'on écarte les traits généraux de toute conduite humaine,
+on arrive à constater qu'ils s'emploient à subir, à accumuler et à faire
+revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout
+encore des perceptions visuelles colorées ou lumineuses. Le Cyprien des
+_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'André de _En Ménage_, le duc Jean de _À
+Rebours_ semblent être, en fin de compte, des couples d'yeux montés sur
+des corps mobiles, aboutissant à de formidables ganglions optiques, qui
+pénètrent toute la masse cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute
+leur activité vitale aboutit à emmagasiner des visions et à en dégorger
+d'anciennes, à noter des aspects, à percevoir des colorations et des
+scintillements, et à évoquer, dans les périodes languissantes,
+d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, endormies dans
+l'arrière-fonds de la mémoire, mais vivaces et aptes à reparaître à la
+suite d'une association d'idées, comme les altérations d'un papier
+sensibilisé, sous l'action d'un réactif.
+
+Cette conception de l'âme humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et
+irrépressible. S'il met en scène des personnages que leur manque de
+culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux
+rudimentaires ne savent point voir; il intervient, décrit en personne,
+sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs
+contemplent, et marque ensuite en réaliste exact le peu d'intérêt
+qu'éveille chez eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs,
+son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour
+de foire, puis: «Tout cela était bien indifférent à Désirée.» Il dessine
+en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les
+escarbilles volantes, la course accélérée ou contenue des locomotives,
+toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest à la tombée
+de la nuit, et conclut: «Anatole réfléchissait.»
+
+Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-delà de la
+vraisemblance. Il prête à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse
+oculaires qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations
+auxquelles il les soumet, les plus rares qualités d'observateur. Ses
+brocheuses dévisagent admirablement l'employé de la maison Crespin qui
+vient leur réclamer de l'argent; Désirée et Auguste, au moment de
+s'éprendre, se détaillent mutuellement en physionomistes consommés.
+Désirée, conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette de la
+chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre
+intransigeant, puis les détails de sa toilette, comme une personne
+située dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas à
+loger dans ces âmes étroites, tout l'épanouissement de ses qualités de
+peintre verbal. Il se mit à l'aise dans _En Ménage_ et eut recours aux
+artistes.
+
+Assurément, jamais Paris n'a été fouillé, décrit, découvert, examiné
+dans ses détails et repris dans ses ensembles, analysé et synthétisé
+comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le
+littérateur André Jayant. Tout y apparaît, depuis l'appartement de
+garçon artiste où André s'installe après sa mésaventure conjugale,
+jusqu'à la place du Carrousel où il va promener sa nostalgie féminine et
+contempler «le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait au soleil
+couchant par de là les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines
+dont les masses violettes se dressaient trouées sur les flammes
+cramoisies des nuages;» depuis le brouhaha d'un café du Palais-Royal le
+soir, jusqu'à ces taches lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées,
+dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'impériale. Ce
+livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du
+Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les
+cafés s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles découchées la
+nuit au moment des rentrées tardives, le soir à l'heure discrète ou des
+messieurs bien mis emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au
+crépuscule, où déserte et morte, elle sèche d'une averse sous la flambée
+jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le
+garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une
+fille, celui d'un employé, tout le dedans et le dehors de la capitale du
+monde moderne.
+
+Et ce livre qui se résume en une accumulation de tableaux colorés et
+mouvementés, n'a pas suffi à assouvir la passion descriptive de M.
+Huysmans. De même que les stratégistes et les joueurs d'échecs
+supérieurs dédaignent les rencontres réelles où l'imprévu altère la
+beauté des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
+solution de problèmes factices, M. Huysmans s'est détourné de copier la
+réalité, qui ne répondait point à ses exigences sensuelles, et s'est
+fabriqué dans _À Rebours_, des objets de perception inventés et
+parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses réelles, en éliminant
+tout ce qui dans l'art et la nature, était pour lui dénué d'émotion
+agréable, il a créé des visions et des perceptions artificielles, qui,
+élaborées de propos délibéré, se sont trouvées en harmonie parfaite avec
+ses facultés réceptives et les aptitudes de son style.
+
+Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte.
+Le boudoir où des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de
+travail où il consume ses heures à révoquer le passé, ou à feuilleter de
+ses doigts pâles, des livres précieux et vagues, cette bizarre et
+expéditive salle à manger, dans laquelle il trompe ses désirs de voyage,
+la désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un
+après-midi d'été, les floraisons monstrueuses dont se hérissent un
+instant les tapis, les évocations visuelles et auditives de certains
+parfums aériens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages
+consacrées aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains ténébreux
+dessins de Redon, à certaines lectures prestigieuses et suggestives;
+ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une
+de ses phrases, «tous feux allumés».
+
+Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses
+affectent ses appareils sensoriels et cérébraux, M. Huysmans atteint à
+une élocution consommée, orientale et supérieure.
+
+Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il
+sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent
+ses sensations. Certaines phrases pétaradent et font feu des quatre
+pieds: «La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'écrasa
+dans les plaines de Châlons, où Aétius la pila dans une effroyable
+charge. La plaine gorgée de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux
+cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l'élan de cette
+avalanche qui, divisée, tomba éclatant en coups de foudre sur l'Italie,
+où les villes exterminées flambèrent comme des meules». D'autres phrases
+coulent lentement comme des larmes de miel: «Cette pièce où des glaces
+se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue dans les murs des
+enfilades de boudoirs rosés, avait été célèbre parmi les filles, qui se
+complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède
+qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles».
+D'autres encore sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes
+savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient furieux de garçons,
+lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des
+soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers.»
+
+Mais c'est surtout la sensation colorée que M. Huysmans est parvenu à
+reproduire intégralement par l'artifice des mots. Assurément cette
+phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle décrit: «Des branches de
+corail, des ramures d'argent, des étoiles de mer ajourées comme des
+filigranes et de couleur bise, jaillissent en même temps que de vertes
+tiges supportant de chimériques et réelles fleurs, dans cet antre
+illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, et contenant
+l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinté de rose aux seins
+et aux lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs cheveux pâles». Et
+encore: «Sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d'argent,
+lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une
+pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur
+la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides,
+aux élytres éblouissantes, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore,
+diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon.»
+
+Mais, outre cette virtuosité générale, M. Huysmans a conçu un type de
+phrase particulier, où par une accumulation d'incidentes, par un
+mouvement pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé à enclore et à
+sertir en une période, toute la complexité d'une vision, à grouper
+toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, à
+rendre une sensation dans son intégrité et dans la subordination de ses
+parties: «Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et
+verts qui avaient sauté des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de
+Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant de ses deux
+flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se
+reformèrent, troués çà et là par une colonne de foule se précipitant du
+théâtre Montparnasse, s'élargissant en un large éventail qui se repliait
+autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges».
+Ou encore: «Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni
+pierres, mais de chaque côté, bordant le chemin sans pavé creusé d'une
+rigole au centre, des bois de bateaux marbrés de vert par la mousse et
+plaqués d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se
+renverse entraînant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec
+elle la porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions et ornée
+de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hâle
+déposée par des attouchements de mains successivement sales». Le souple
+enlacement de cette sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit
+dernier et la preuve de cette faculté réceptive que nous avons
+constatée; elle est la sensation même absorbée, élaborée dans
+l'intelligence, et projetée au dehors telle quelle.
+
+Mais ce tour de force descriptif réussit avec une perfection et une
+fréquence qui constituent déjà une anomalie. Que l'on revienne, en
+effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à l'homme normal,
+chez qui la sensation perçue en gros et à la hâte, est transformée par
+un travail conscient ou inconscient en volontés, en actes, en une
+conduite et une carrière; le point morbide des créatures romanesques
+apparaît. L'épanouissement de leurs facultés réceptives a étouffé toutes
+leurs autres énergies, les a réduites à la vie végétative d'une plante
+passive par essence, régie et affectée par tout ce qui l'entoure,
+dépendant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. À mesure
+que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire plus
+soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est
+forcé d'atténuer leur force de volonté, de les décrire plus incapables
+de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir.
+Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste à peu près
+intact, dans ses derniers il le doue d'étranges timidités, d'une
+mollesse constante, d'un acquiescement résigné à toutes les
+vicissitudes, d'une absolue dépendance des circonstances extérieures,
+qui se traduit autant par l'incapacité d'André à travailler dans un
+appartement neuf, que par l'intolérable malaise qu'il ressent à vivre
+seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _À
+Rebours_, cette dysénergie est consommée; des Esseintes est une pure
+intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte
+volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à Londres. De
+leur impuissance volitionnelle, on peut déduire leur incapacité de vivre
+dans la société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour
+des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin
+leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût de toute
+vie active.
+
+
+III
+
+En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi,
+répugne aux contacts sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus
+sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir et à jouir de concert,
+M. Huysmans déploie une pénétrante finesse d'analyse et fait certaines
+découvertes que n'ont point prévues les psychologues et aliénistes
+spéciaux de l'hypocondrie.
+
+Il assigne à ses personnages le tempérament habituel des mélancoliques
+agités, une anémie partielle ou totale, une débilité turbulente, un
+système nerveux faible, c'est-à-dire excitable par des causes minimes;
+pour le plus caractérisé de ses malades, le duc des Esseintes, M.
+Huysmans a recours à la symptomatologie de la névrose, qui est, en
+effet, habituellement accompagnée de mélancolie à son début.
+
+Sur cette base physique dont les traits généraux seuls sont constants,
+M. Huysmans établit le caractère de ses personnages. Il leur assigne le
+trait principal du tempérament pessimiste, celui de ne pouvoir être
+affecté que de sensations désagréables ou douloureuses, même pour des
+objets qui n'ont en soi rien de haïssable (J. Sully, _le Pessimisme_).
+Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de pâtisserie est
+décrite en termes de dégoût. Dans _En Ménage_, Cyprien, revenant d'une
+soirée, déblatère contre les diverses catégories des personnes qu'il y a
+aperçues, avec une amusante partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme
+il passe en revue avec André, ses souvenirs d'école, qu'ils évoquent
+avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont
+nécessairement ruinés et en peine d'argent. Les fleurs rares et étranges
+dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui présentent que des images
+de charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette fois une apparence de
+peau factice sillonnée de fausses veines; et la plupart comme rongées
+par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées
+de roséoles, damassées de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
+des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croûtes qui se
+forment; d'autres étaient bouillonnées par des cautères, soulevées par
+des brûlures; d'autres encore montraient des épidémies poilus, creusés
+par des ulcères et repoussés par des chancres; quelques-unes enfin
+paraissaient couvertes de pansements, plaquées d'axonge noire
+mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquées de grains de
+poussière, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.»
+
+De même que le tempérament craintif est disposé à ne voir dans l'avenir
+que des causes d'effroi, le tempérament malheureux ne présage que des
+déceptions. Dans _En Ménage_, Cyprien émet sur une nouvelle conquête
+d'André, sur les motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne et
+désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, qu'il s'irrite de ne
+point voir se réaliser. Et passant de cas particuliers à l'ensemble
+général, les personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la vie que comme
+une suite d'infortunes. 11 faut lire, à ce propos, les plaintes de M.
+Folantin, dans _À Vau l'eau_, ou le passage suivant de _À Rebours_, qui
+est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant à ôter d'un
+ensemble toute bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais:
+
+«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort de ces marmots et de
+croire que mieux eût valu pour eux que leur mère n'eût pas mis bas.
+
+«En effet, c'était de la gourme, des coliques et des fièvres, des
+rougeoles et des gifles, dès le premier âge; des coups de bottes et des
+travaux abêtissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des
+maladies et des cocuages, dès l'âge d'homme; c'était aussi, vers le
+déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou
+dans un hospice.»
+
+Et, chose singulière, cette vue exclusive des misères humaines
+n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs
+semblables: «Comme toute impression morale est pénible à
+l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traité des maladies
+mentales_, il se développe chez lui une disposition à tout nier et à
+tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages
+de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entièrement; et ni
+les uns ni les autres ne ménagent à la société des railleries qui
+tournent rapidement en dénonciations colères. Ils sont convaincus de
+l'avortement fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès
+nécessairement partiels, dénoncent toutes les institutions nationales,
+contestent la possibilité du progrès et aboutissent, quand ils formulent
+la théorie générale de leurs sentiments, aux anathèmes du catholicisme
+ou à ceux plus absolus et aussi peu fondés de Schopenhauer.
+
+Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, sont rassemblés, coordonnés,
+caractérisés et montrés avec un art merveilleux et pénétrant dans les
+livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a découvert:
+l'influence du pessimisme sur le goût artistique. Par un choc en retour
+imprévu mais légitime, de même que les spectacles communément tenus pour
+beaux déplaisent au mélancolique, les spectacles jugés laids par les
+gens à tempérament heureux doivent confirmer l'état d'âme où il se
+complaît, le dispenser de toute négation et de toute révolte, évoquer sa
+tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre Cyprien n'est à l'aise
+que devant certains spectacles douloureux et minables; il préfère «la
+tristesse des giroflées séchant dans un pot, au rire ensoleillé des
+roses ouvertes en pleine terre»; à la Vénus de Médicis, «le trottin, le
+petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur
+des hanches qui bougent»; formule son idéal de paysage en ces termes:
+«Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des
+remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'épiderme
+meurtri se bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées
+où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade,
+il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
+rentrant de sa fabrique éreinté, suant, moulu, trébuchant sur les
+gravats, glissant dans les ornières, traînant les pieds, étranglé par
+des quintes de toux, courbé sous le cinglement de la pluie, sous le
+fouet du vent, tirant résigné sur son brûle-gueule.»
+
+Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit encore: «Il ne
+s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et
+irritées par la fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes qu'il
+venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly étaient encore les
+seules dont les idées et le style présentassent ces faisandages, ces
+taches morbides, ces épidémies talés, et ce goût blet, qu'il aimait tant
+à savourer parmi les écrivains décadents». Cette phrase est précédée
+d'une intéressante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et
+d'une énumération d'auteurs français dans laquelle se coudoient
+curieusement des écrivains catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des
+antiquaires en idées et en style, quelques poètes réellement décadents
+comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilités métriques
+et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne
+partie de ce que la littérature contemporaine a produit de supérieur et
+de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au
+raffinement le plus fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de
+compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, comme un arbuste
+souffreteux et effeuillé culmine en une radieuse fleur.
+
+M. James Sully a très exactement marqué que le dernier mobile du
+pessimisme est le désir que tout soit parfaitement bon, le souci de
+choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste
+a-t-il plus de chances que l'optimiste de découvrir et d'apprécier les
+choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé une admiration
+trop générale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette
+vulgarisation que des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et des
+eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura
+plus d'audace à se mettre au-dessus du goût public, à aller droit à ce
+qui est excellent. De là le raffinement, la recherche, la trouvaille,
+l'amour des belles choses inédites, de tout ce qui, dans le domaine
+artistique,--plus ouvert à la perfection que la nature parce que plus
+inutile,--se rapproche clandestinement de la supériorité absolue,
+satisfait certains goûts très nobles de la nature humaine, lui procure
+les plus complexes c'est-à-dire les plus belles émotions esthétiques. Ce
+raffinement, _À Rebours_ en est le catéchisme et le formulaire; tout ce
+qui, dans la réalité, peut meurtrir une âme délicate est écarté de ce
+précieux livre, est assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À
+d'imparfaites sensations naturelles sont substitués d'indirects et
+subtils artifices. Toutes les réalités y deviennent légères et
+flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuillères à thé, jusqu'à la
+coupe bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur
+assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mystérieux
+rayonnement des tableaux, à cette bibliothèque enfermant sous la beauté
+des reliures d'inestimables livres à l'exquisité des liqueurs bues, des
+parfums inhalés, des pensées évoquées et contemplées.
+
+Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernières beautés de
+son style, qui se trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la
+lecture de certains livres de théologie, de certains volumes de poésie
+savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de
+vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les
+associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, à la
+suavité de l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée d'une croix et
+des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; serrée dans ses parchemins et
+dans ses ligatures de même qu'une authentique charte, dormait une
+liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un
+arôme quintessencié d'angélique et d'hysope mêlées à des herbes marines
+aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le
+palais avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une friandise toute
+virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption
+enveloppée dans une caresse tout à la fois enfantine et dévote.» Il
+parvient à rendre par de précises correspondances sensibles certaines
+sensations apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues par des
+temps de verbes, quelquefois même par de longs adverbes précédés d'un
+monosyllabe, d'où ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une
+cascade pesante d'eau»; ou, plus immatériellement encore: «Dans la
+société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il aurait pu
+passer quelques soirées affables et douillettes». Et c'est ainsi armé
+des plus fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans est parvenu à
+écrire ce surprenant chapitre VII de _À Rebours_, qui, racontant les
+intimes fluctuations d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux et
+inquiet, marque le cours de pensées de théologie ou de scepticisme, par
+une succession de précises images, accomplissant le tour de force de
+seize pages de la plus subtile psychologie, écrites presque constamment
+en termes concrets.
+
+Repassant en sens inverse par les parties dégagées dans notre analyse,
+revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant
+en son ensemble, en son accord et sa particularité spécifique,
+l'organisme intellectuel qui vient d'être étudié. Il se résume,
+semble-t-il, en une série de facultés perceptives de moins en moins
+étendues, provoquant des états émotionnels de plus en plus intenses. Sur
+la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude singulière à apercevoir
+le monde ambiant, en son aspect véritable et à ressentir un plaisir
+général à la décrire, s'étage une faculté visuelle plus spécialisée,
+plus délicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de
+sentir et de retenir de préférence des sensations colorées. Une faculté
+visuelle plus restreinte encore, et dont les effets émotionnels de
+colère et de comique, semblent dépasser l'intensité, rend M. Huysmans
+apte à distinguer, à haïr et à railler dans les objets et les êtres ce
+qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un
+juste retour, de cette vision du défectueux, à la suite d'une
+élimination extrêmement rigoureuse de tout déchet et de toute tare, M.
+Huysmans acquiert l'acéré discernement et l'intense jouissance des
+choses supérieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la
+pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de
+son organisation intellectuelle.
+
+Et toutes ces propriétés cachées d'une âme muette, se manifestent en ce
+corps des intelligences littéraires, le style. Il s'enrichit et
+s'affermit au contact de la réalité, se colore, s'infléchit et s'agite,
+pour rendre l'infinie complexité de délicates visions, s'irrite et
+s'énerve devant certains spectacles détestés, se subtilise, s'adoucit
+et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grâce
+resplendissante d'une certaine beauté supérieure, extraite et sublimée.
+
+Dans les réactions et les mélanges de toutes ces énergies et ces
+capacités, dans leur ajustement et leur coordination, réside, il me
+semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus
+originaux de notre temps. Il me paraît que M. Huysmans, par son dernier
+livre surtout, a donné plus que des promesses de talent; on peut
+légitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront à
+maintenir et à exalter l'excellence actuelle de notre école littéraire.
+
+
+
+
+
+LA COURSE DE LA MORT[15]
+
+
+Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses oeuvres imitées des
+esthétiques admises, est original par le cas psychologique qu'il étudie
+et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui débutent, un
+nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guère et cependant cette
+oeuvre est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état d'esprit
+d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but
+auquel ils vont. La _Course à la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard
+Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, dégagé des anciennes
+modes et décrivant, en de pénétrantes analyses, la phase la plus récente
+du mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme.
+
+Écrite comme une autobiographie, en une série de notes éparses que relie
+à peine un récit d'amour ténu et bizarre, la _Course à la Mort_ est
+l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette
+époque, portant ses dernières atteintes, devient ressenti et raisonné,
+envahit et stérilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie
+définitive l'âme qu'il a mortellement charmée.
+
+Le héros du livre est à la fois raisonneur et analyste. S'aidant de
+Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa mélancolie en système et de se
+faire illusion sur les causes de son humeur par un exposé didactique,
+qui démontre en toutes choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat
+scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que décrit la _Course à
+la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction spéculative. Celui que ce
+livre nous confesse est atteint plus profondément que dans son
+intelligence; il est malade de la volonté et de la sensibilité, il se
+sait vaguement frappé au centre de son être et s'entend à démêler dans
+la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptômes.
+
+Il ne profère plus les plaintes d'il y a un demi-siècle, il n'accuse ni
+le monde, ni la société, ni la destinée. Il ne reproche pas aux hommes
+de ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre une existence enfin
+fortunée, dans des siècles passés, en des contrées distantes. Après tous
+ses prédécesseurs il devine le premier que son mal est en lui et
+qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guérirait.
+
+Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent à les plaindre
+de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le
+console le seul et vain souci de se connaître.
+
+L'impuissance de sa volonté, qui est la cause et le fond de son
+infortune, est par lui subtilement analysée; il distingue le penchant à
+suppléer aux actes par de vagues rêves, sa dépravation morose qui le
+porte à se regarder faire dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de
+plus en plus incapable de toute action spontanée; enfin apparaît ce
+dernier symptôme de la décadence volitionnelle, la lassitude anticipée,
+le dégoût préventif qui détournent même de tout désir, de tout rêve
+d'entreprise et bornent définitivement en son incapacité le malade et le
+moribond que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le dégoût se touchent,
+alors de si près qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les
+sens qui me travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore
+frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans le lit d'insomnies et
+de cauchemars où celui-là la pousse. Ma pensée en marche s'arrête
+soudain et recule meurtrie comme un bataillon décimé dans une embuscade,
+jusqu'aux retranchements du silence. Où est la force qu'une seconde
+j'avais sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; comme une
+ombre se mouvant dans une lueur très pâle, il grandit, il devient
+ruineux, il absorbe tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui
+pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles limites son envahissante
+obscurité et sa main pesante m'écrase dans ces ténèbres émanées de lui.»
+
+De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le pessimisme de M. Rod
+arrive à ce dernier repliement sur soi, où s'interrogeant sans cesse,
+oubliant de vivre à force de s'analyser, il en vient à ne plus être sûr
+de ses propres sentiments; les désirs remuent à peine et s'étiolent, les
+passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une période d'une
+de ces équivoques et indécises amours qui donne au livre sa trame.
+
+ * * * * *
+
+Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du
+_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siècle.
+
+L'étrange héros de la _Course à la Mort_ n'aime pas, on doute du moins
+qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pâle coeur, ne
+sait que résoudre et se résigne à son atonie. Il oscille et hésite; il
+est des heures où les dernières ondes de son sang, les regards profonds
+de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'éclosion d'une
+forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
+se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements de son âme et
+la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de
+Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de
+l'ancienne théorie de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette vue
+profonde et clairement conçue que c'est l'hostilité et non l'attrait qui
+règne entre les sexes. De plus douces émotions reviennent, il est
+ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, il veut vivre, se
+redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrête,
+ébauche un geste de renoncement et médite son impassibilité jusqu'à ce
+que la mort de Céline N..., vienne détruire ce vestige d'amour et
+résoudre les contradictions de son âme en une longue harmonie de
+regrets.
+
+Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a été pressentie des
+jeunes romanciers.
+
+Des livres de M. Huysmans où l'amour ne joue aucun rôle, et dont le
+dernier analyse un solitaire, à cet admirable roman de M. Albert Pinard,
+_Madame X..._ qui est l'histoire de deux êtres dont aucun ne peut
+subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
+nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles qui diffèrent
+de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'être
+asservissant et dominateur que présentent les de Goncourt et Zola. Et si
+l'on joint à cette originalité fondamentale celle du faire, le style,
+qui n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des choses visibles,
+mais abstrait et apte à figurer les faits de l'âme,--des procédés qui ne
+sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent
+ainsi la _Course à la Mort_ des dernières oeuvres de M. Bourget, on
+aperçoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel.
+
+ * * * * *
+
+Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le pessimisme du temps.
+
+Des gens aussi incompétents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur
+les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque
+chose d'aussi insignifiant que la politique.
+
+Il convient peut-être de dire que la jeunesse littéraire est pessimiste
+comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
+réalistes, et plus tôt encore la pléiade des Parnassiens. Et si l'on
+veut remonter plus haut, si l'on réfléchit, quel abîme sépare la
+littérature française de ce siècle de celle des époques passées, on
+trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se
+convaincre que la tristesse est l'essence même du nouvel art, et
+peut-être de tout art noble.
+
+Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les honnêtes gens de goûter les
+joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres
+magistrales; il a évolué, de tapageur et théâtral qu'il était au début
+de la nouvelle période, à une phase plus calme et plus fière qui prête
+aux vers récents un chant plus intime et fournit à l'analyse des âmes
+plus profondes. Dans la représentation de ce mal--et quel livre
+_intéressant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu à
+montrer de nouvelles phases et de plus intimes déchirements.
+
+Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à côté de l'étude de l'amour,
+qui en restera la tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence
+à sourdre entre l'homme et la femme à une époque où ils aperçoivent
+l'antagonisme de leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de leurs
+fonctions vitales.
+
+Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines
+pages de Darwin, sont la préface de cette nouvelle tendance. Il nous
+paraît intéressant de la signaler et d'en désigner les représentants.
+
+NOTES:
+
+[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.]
+
+
+
+
+
+PANURGE[16]
+
+«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit
+le nez aquilin, fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de
+trente-cinq ans ou environ, fin à dorer comme dague de plomb, bien
+galant homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et
+sujet de nature à ce qu'on appeloit en ce temps là:
+
+ Faute d'argent c'est douleur non pareille.
+
+«Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver tousjours à
+son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de
+larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de
+pavez, ribleur s'il en étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du
+monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre
+le guet.»
+
+Et après ce portrait sommaire, viennent à la débandade, les mille
+aventures drolatiques où ce véritable héros de Rabelais se dessine à
+gros traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier de l'époque,
+puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis
+s'embarrassant dans cette épineuse question du mariage, et parcourant
+pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'îles peuplées à souhait
+des innombrables êtres allégoriques dont Rabelais tenait à rire; en
+somme la plus durable et la plus humaine des caricatures énormes qui
+s'étalent dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et et vérolez
+très prétieux».
+
+Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la
+débonnaireté massive que donnent à Pantagruel sa force de géant et sa
+naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute de danare», ses appétits
+faméliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité
+d'un grand seigneur, réclament des satisfactions prodigieuses. Aussi
+faut-il suivre dans le récit, ses ripailles perpétuelles, ses
+incessantes invitations à la coupe, «ha buvons», ses festins de gros
+mangeur quand il a conquis à la guerre un château et des biens: «Il se
+ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts à tous
+venants, mêmement à tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes
+galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en
+herbe.»
+
+Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athènes, ni
+aux réceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux nobles
+et aux écoliers, il est resté bohême de petite race, de probité
+variable, avec la lâcheté égayée d'impudence des Scapin, et rancunier
+par surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut et de ses
+moutons, «lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez
+misérablement.»
+
+ * * * * *
+
+Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'âme la plus libre et la
+plus railleuse. Il est l'irrespect même, gausseur sceptique, incrédule,
+attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le dix-huitième siècle devait
+si agréablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si
+nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas
+même cette chose éminemment vénérable, la force. Sous François Ier, il
+parodie la royauté, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris à la guerre,
+«gentil crieur de saulce verte» et l'expérience réussit à souhait: «et
+fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit
+depuis que sa femme le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose
+défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les gens de loi, les
+papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes décrétales, les
+chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute
+puissance établie lui donne à rire, avec des mots si crus, une ironie si
+âcre, que la salissure reste ineffaçable.
+
+Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et
+sans insistance. Avec son gros frère Jean des Entommeures, ce dont il se
+préoccupe en somme après avoir bu et raillé, c'est de choses plus
+personnelles, de la grande aventure qu'il appréhende, de son mariage,
+ou, plus précisément, de ne point «s'adonner à mélancholie», de chasser
+toute altération d'âme, de vivre gaillardement en une profonde quiétude
+d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette question qu'il propose à Pantagruel
+près de l'île Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout
+sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette
+parfaite légèreté et indolence d'âme, qu'on appelle «avoir de la
+philosophie»; «certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, conficte en
+mespris des choses fortuites, pantagruélisme sain et dégourt, et prêt à
+boire, si voulez.»
+
+ * * * * *
+
+Derrière ce personnage, grossi en caricature et décrit de verve, il y a
+plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des
+traits les plus permanents et les plus rarement retracés de l'ancien
+caractère français.
+
+Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on
+considère l'adresse de ses machinations, ses malices, ses réparties, sa
+façon de considérer les femmes, oscillant entre la galanterie et la
+méfiance, son scepticisme superficiel, ce sont là autant de façons de
+penser françaises. Les cours qui ont façonné notre race, ne l'ont dotée
+à l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme
+allemand. Un esprit plus élastique, plus observateur, plus agile nous a
+fait pénétrer les dessous ridicules de ce que l'on vénère ailleurs. Ni
+l'exaltation à propos de questions métaphysiques, ni le respect de la
+force ou du droit, n'ont dominé en France au point de garantir la
+religion, les rois et les juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le
+pouvoir de ces trois êtres était mis en question, miné de plaisanteries
+et moralement détruit. Du roman de Renard à Courier, cette besogne de
+démolition n'a pas chômé.
+
+Mais, après quelque temps de bataille, les gênes un peu élargies,
+l'amour du bien-être, la paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu
+ému dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va à ses affaires,
+sans plus tenir à ses négations, que le voisin à ses affirmations. Et,
+au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, celle de
+Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit
+français, est bien celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» Il faut jouir
+de vivre, en gens avisés, distraits, prompts d'intelligence. Et alors
+viennent les vrais artistes français, La Fontaine, Watteau, les auteurs,
+les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent à égayer,
+demeurent, écrivant à point nommé pour les «langoureux malades ou
+autrement faschez et désolez.»
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et la question de Panurge se
+pose plus inquiétante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
+grandi en disproportion. Nous sommes accablés par la complication des
+affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus âpre, la conduite
+difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps
+supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs
+ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par l'enchevêtrement
+des sciences modernes, la complexité de nos sensations. Nous avons tout
+pris à toutes les races. Par une dénaturalisation périlleuse, nous
+pensons de plus en plus à l'anglaise, nous sentons de plus en plus à
+l'allemande. Notre scepticisme a subsisté; mais il veut maintenant
+approfondir les questions suspectes, et, à cet effort, il a perdu toute
+gaîté et toute popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus
+à dépouiller la joie. Et c'est avec une avidité accrue par tous ces
+motifs de tristesse, que nous cherchons une réponse à l'interrogation de
+Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la
+chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la
+foule». Mais les plus clairvoyants considèrent que ce sont là des
+palliatifs plus que des remèdes. La façon d'envisager la vie a revêtu
+chez notre élite des formes douloureuses qui diffèrent peu du pire
+pessimisme. «Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un
+des livres les plus humoristiques de notre temps, est la résignation
+froide, qui réduit la souffrance à la douleur physique.» L'on ne pourra
+s'empêcher de penser que ce fruit est amer, petit, à portée de peu de
+mains, et que depuis trois siècles, nous nous sommes beaucoup éloignés
+de Rabelais et du pantagruélisme.
+
+NOTES:
+
+[Note 16: _Panurge_, n° I, octobre 1882.]
+
+
+
+
+
+DE LA PEINTURE[17]
+
+À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI
+
+
+I
+
+
+Le Salon de cette année, les réflexions qu'il a suggérées dans ce
+journal s'étaient bien éloignés déjà de la mémoire de leur auteur, quand
+tableaux et commentaires lui furent rappelés par une conversation
+fortuite dont l'écho lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
+visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien vint à porter
+sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se
+résumaient en somme en une prédilection marquée pour les peintres
+_émotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une émotion de
+couleur, et pour leur représentant, M. Whistler. Les remarques de M.
+Raffaëlli, qui, comme on le sait par sa préface du catalogue de son
+exposition en 1884, est un théoricien de son art, parurent extrêmement
+intéressantes, et grâce à la personne qui servait de truchement, il fut
+possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces notes soulèvent la
+question du but, c'est-à-dire de l'essence même de la peinture. Elles
+seront envisagées et discutées à ce point de vue.
+
+«La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaëlli, se borne
+à l'éloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en général, un
+excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il
+juste de donner la place suprême à un art semblable, surtout lorsqu'il
+est représenté dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de
+faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique littéraire qui
+placerait Dostoievski en première ligne du mouvement des lettres
+contemporaines? _Crime et Châtiment_ est admirable parce que ce roman
+est appelé à peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
+entoure d'une pareille hallucination indifféremment un violoniste
+mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants
+roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides,
+parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement
+prétendre prendre jamais place dans notre admiration.
+
+«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner à
+l'hallucination comme facteur de la civilisation à une époque où
+l'illusion religieuse vient à nous faire défaut; je reconnais aussi que
+toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a
+justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme,
+détient et porte l'enthousiasme sur un caractère important, enthousiasme
+admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres peintres
+sont là pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat
+grandiose chez le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, Fra
+Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite
+bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
+trouverions toujours la même chose: enthousiasme pour un caractère
+dominant à une époque et dans une société donnée, interprété en
+admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au
+vice découvert.»
+
+M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations qui ont paru ici
+même sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions
+dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux un peintre exact de types
+et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines.»
+
+--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie M. Raffaëlli; grand merci si
+on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: «qui malheureusement
+verse dans la caricature.» Mais que l'on me dise un peu quel tableau
+doit naître sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène que
+je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colère. D'ailleurs ce
+mépris de la caricature me froisse partout où je le rencontre, car la
+caricature a autant de droit à l'admiration que tout autre forme d'art.»
+
+Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la
+comprendre pleinement à l'étude sur le beau caractéristique qui se
+trouve à la tête du catalogue déjà cité, on verra qu'en somme M.
+Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des obscurités et des longueurs,
+écartant les désignations de classicisme, de réalisme, de romantisme et
+de naturalisme, posant en principe qu'esthétiquement toute époque a une
+notion particulière du beau, que socialement notre époque est
+caractérisée par un épanouissement, complet de l'individualisme et de
+l'égalité, qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est le facteur
+principal de notre vie sociale, on arrive à cette page d'un grand
+souffle sur la nécessité où est la peinture de travailler à représenter
+l'homme et toutes sortes d'hommes.
+
+«Le beau de la société, écrit M. Raffaëlli, est dans le caractère
+individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquérir lentement
+leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont
+su conquérir leur liberté, après des centaines de siècles de misère, de
+vexations et d'abus misérables où le plus fort a toujours asservi le
+plus faible. Voilà le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de
+ces individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce
+que tous ont bien mérité de l'humanité.
+
+«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre et qui ont besoin d'être
+en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme,
+s'adressent à nos de Lesseps, à nos Edison, à nos Pasteur ou bien à nos
+politiques, aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux grands
+commerçants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui
+se sentent l'âme élevée et le coeur vibrant pour la suprême beauté de
+leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers
+pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
+vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées ou par la force sans
+comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
+chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» Et M. Raffaëlli poursuit
+en exhortant à l'étude passionnée et universelle de l'homme dans toute
+l'étendue de la société et dans toute la série de ses conditions, de ses
+manières d'être, de ses moeurs et de ses types.
+
+L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de
+M. Raffaëlli et comment elle détermine une conception toute particulière
+de la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie humaine qui est
+belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art à
+nous donner de notre race et de nos contemporains, une série d'effigies
+caractéristiques, propre à nous les faire connaître intimement et par
+conséquent aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné que toute
+oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion qu'elle produit, ce peintre
+désire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
+minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit
+ses types; par leur choix généralement excellent et notable; par leurs
+occupations et manières d'être parfaitement appropriées à leur
+extérieur; en d'autres termes, par sa pénétration dans une série de
+caractères, d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté de nous les
+faire pénétrer, de nous les révéler. Son art aboutit à la connaissance
+passionnée, sympathique ou antipathique, d'une portion représentative
+de l'humanité de ce temps. C'est là, croyons-nous, un exposé impartial
+et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances
+et ces résultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art
+pictural? Nous ne le pensons pas.
+
+NOTES:
+
+[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.]
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+I.--Flaubert
+
+II.--Zola avec P.S.
+
+III.--Hugo
+
+IV.--Goncourt avec P.S.
+
+V.--Huysmans
+
+VI.--La _Course à la Mort_
+
+VII.--Panurge
+
+VIII.--À propos d'une lettre de M. Raffaëlli
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
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+
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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new file mode 100644
index 0000000..bf2e92a
--- /dev/null
+++ b/old/12289-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/12289-h.zip b/old/12289-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..2270016
--- /dev/null
+++ b/old/12289-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/12289-h/12289-h.htm b/old/12289-h/12289-h.htm
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@@ -0,0 +1,7392 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of &Eacute;tudes De Critique
+Scientifique, by AUTHOR.</title>
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+ /* XML end ]]>*/
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+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Quelques écrivains français
+ Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc.
+
+Author: Émile Hennequin
+
+Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.,
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<span style="font-weight: bold;"><br>
+</span>
+<h1>QUELQUES</h1>
+<h1>&Eacute;CRIVAINS FRAN&Ccedil;AIS</h1>
+<h2>FLAUBERT&#8212;ZOLA&#8212;HUGO&#8212;GONCOURT</h2>
+<h2>HUYSMANS, ETC.</h2>
+<h3>PAR</h3>
+<h1>&Eacute;MILE HENNEQUIN</h1>
+<h2>1890</h2>
+<hr style="width: 65%;">
+<br>
+<h3>Contient:</h3>
+<div style="margin-left: 80px;"><a href="#PREFACE"><b>PR&Eacute;FACE</b></a><br>
+<a href="#FLAUBERT"><b>GUSTAVE FLAUBERT</b></a><br>
+<a href="#ZOLA"><b>&Eacute;MILE ZOLA</b></a><br>
+<a href="#HUGO"><b>VICTOR HUGO</b></a><br>
+<a href="#GONCOURT"><b>LES ROMANS D'EDM. DE GONCOURT</b></a><br>
+<a href="#HUYSMANS"><b>J.K. HUYSMANS</b></a><br>
+<a href="#COURSE"><b>LA COURSE A LA MORT</b></a><br>
+<a href="#PANURGE"><b>PANURGE</b></a><br>
+<a href="#PEINTURE"><b>DE LA PEINTURE</b></a><br>
+</div>
+<br>
+<br>
+<br>
+<a name="PREFACE"></a>
+<h2>PR&Eacute;FACE</h2>
+<p>Ces articles ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;s &agrave; diverses
+&eacute;poques
+dans diverses revues, et l'auteur se proposait
+de les revoir et de les compl&eacute;ter. &Eacute;mile
+Hennequin, qui avait &agrave; un haut degr&eacute; le respect
+de son talent et le respect du livre, n'aurait
+certainement pas consenti &agrave; former un
+volume d'&eacute;tudes plus ou moins h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes,
+qu'il n'y a pas de raison p&eacute;remptoire pour r&eacute;unir
+sous un m&ecirc;me titre, et qui ne constituent pas
+un ensemble comme les <i>&Eacute;crivains francis&eacute;s</i>.
+Soucieux de conserver tout ce qu'a produit ce
+rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous
+laisser arr&ecirc;ter par les consid&eacute;rations qui l'auraient
+arr&ecirc;t&eacute; lui-m&ecirc;me, et il nous a sembl&eacute;
+que, prise isol&eacute;ment, chacune des &eacute;tudes que
+nous pr&eacute;sentons aujourd'hui offrait un assez
+haut int&eacute;r&ecirc;t pour honorer encore la m&eacute;moire
+d'&Eacute;mile Hennequin et pour entretenir les regrets
+de ceux qui ont vu dispara&icirc;tre avec lui
+une des plus belles intelligences et l'un des
+plus purs talents de la jeune g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+<p>L'&Eacute;diteur.</p>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="FLAUBERT"></a><br>
+<h2>GUSTAVE FLAUBERT</h2>
+<h2>&Eacute;TUDE ANALYTIQUE</h2>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<h3>LES MOYENS</h3>
+<br>
+<p><i>Le style; mots, phrases, agr&eacute;gats de phrases.</i>
+Le style de Gustave Flaubert excelle par des
+mots justes, beaux et larges, assembl&eacute;s en
+phrases coh&eacute;rentes, autonomes et rhythm&eacute;es.</p>
+<p>Le vocabulaire de <i>Salammb&ocirc;</i>, de <i>l'&Eacute;ducation
+sentimentale</i>, de la <i>Tentation de saint Antoine</i>
+est d&eacute;nu&eacute; de synonymes et, par suite, de
+r&eacute;p&eacute;titions;
+il abonde en s&eacute;rie de mots analogues
+propres &agrave; noter pr&eacute;cis&eacute;ment toutes les nuances
+d'une id&eacute;e, &agrave; l'analyser en l'exprimant. Flaubert
+conna&icirc;t les termes techniques des mati&egrave;res dont
+il traite; dans <i>Salammb&ocirc;</i> et la <i>Tentation</i>, les
+langues anciennes, de l'h&eacute;breu au latin, aident
+&agrave; d&eacute;signer en paroles propres les objets et les
+&ecirc;tres. Sans cesse, en des phrases o&ugrave; l'on ne peut
+noter les expressions cherch&eacute;es et acquises, il
+s'efforce de dire chaque chose en une langue
+qui l'enserre et la contient comme un contour
+une figure.</p>
+<p>&Agrave; cette dure pr&eacute;cision de la langue, s'ajoute
+en certains livres et certains passages une extraordinaire
+beaut&eacute;. Les paroles sollicitent les sens
+&agrave; tous les charmes; elles brillent comme des
+pigments; elles sont chatoyantes comme des
+gemmes, lustr&eacute;es comme des soies, ent&ecirc;tantes
+comme des parfums, bruissantes comme des
+cymbales; et il en est qui, joignant &agrave; ces prestiges
+quelque noblesse ou un souci, figent les
+&eacute;motions en phrases enti&egrave;rement d&eacute;licieuses:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Les flots ti&egrave;des poussaient devant
+nous des
+perles blondes. L'ambre craquait sous nos pas.
+Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
+crevasse des falaises. La terre &agrave; la fin se fit plus
+&eacute;troite qu'une sandale;&#8212;et apr&egrave;s avoir jet&eacute;
+vers le soleil des gouttes de l'oc&eacute;an, nous tourn&acirc;mes
+&agrave; droite pour revenir.&raquo;</div>
+<p>Et ailleurs:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Il y avait des jets d'eau dans les salles,
+des
+mosa&iuml;ques dans les cours, des cloisons festonn&eacute;es,
+mille d&eacute;licatesses d'architecture et
+partout un tel silence que l'on entendait le
+fr&ocirc;lement d'une &eacute;charpe ou l'&eacute;cho d'un
+soupir.&raquo;</div>
+<p>Par un contraste que l'on per&ccedil;oit d&eacute;j&agrave; dans ce
+passage, Flaubert, pr&eacute;cis et magnifique, sait user
+parfois d'une langue vague et chantante qui enveloppe
+de voiles un paysage lunaire, les inconsciences
+profondes d'une &acirc;me, le sens cach&eacute;
+d'un rite, tout myst&egrave;re entrevu et &eacute;chappant.
+Certaines des sc&egrave;nes d'amour o&ugrave; figure Mme Arnoux,
+l'&eacute;num&eacute;ration des fabuleuses peuplades
+accourues &agrave; la prise de Carthage, le symbole des
+Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions
+qui, au d&eacute;but de la nuit magique, susurrent
+&agrave; saint Antoine des phrases incitantes,
+la chasse brumeuse o&ugrave; des b&ecirc;tes invuln&eacute;rables
+poursuivent Julien de leurs mufles froids, tout
+cet au del&agrave; est d&eacute;crit en termes grandioses et
+lointains, en ind&eacute;finis pluriels abstraits et approch&eacute;s
+qui unissent &agrave; l'insidieux des choses, la
+trouble incertitude de la vision.</p>
+<p>Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires
+et les plus rares sont assembl&eacute;s en phrases
+par une syntaxe constamment correcte et
+concise. Par suite de l'une des propri&eacute;t&eacute;s de la
+langue de Flaubert, de n'employer par id&eacute;e
+qu'une expression, un seul vocable repr&eacute;sente
+chaque fonction grammaticale et s'unit aux autres
+selon ses rapports, sans appositions, sans
+membres de phrase intercalaires, sans ajouture
+m&ecirc;me soud&eacute;e par un qui ou une conjonction.
+Chaque proposition ordinairement courte se
+compose des &eacute;l&eacute;ments syntactiques indispensables,
+est construite selon un type permanent, soutenue
+par une armature pr&eacute;&eacute;tablie, dans laquelle
+s'encastrent successivement d'innombrables
+mots, signes d'innombrables id&eacute;es, formul&eacute;es
+d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise et belle, en une diction
+d&eacute;finitive.
+Cette parit&eacute; grammaticale est le principal
+lien entre les oeuvres diverses de Flaubert.
+Sous les diff&eacute;rences de langue et de sujet, unissant
+des formes tant&ocirc;t lyriques, tant&ocirc;t vulgaires,
+les rapports de mots sont semblables de
+<i>Madame Bovary</i> &agrave; la <i>Tentation</i>, et constituent
+des phrases analogues associ&eacute;es en deux types
+de p&eacute;riode.</p>
+<p>Le plus ordinaire, qui est d&eacute;termin&eacute; par la
+concision m&ecirc;me du style, l'unicit&eacute; des mots
+et la consertion de la phrase, est une p&eacute;riode
+&agrave; un seul membre, dans laquelle la proposition
+pr&eacute;sentant d'un coup une vision, un &eacute;tat
+d'&acirc;me, une pens&eacute;e ou un fait, les pose d'une
+fa&ccedil;on compl&egrave;te et juste, de sorte qu'elle n'a
+nul besoin d'&ecirc;tre li&eacute;e &agrave; d'autres et subsiste
+d&eacute;tach&eacute;e
+du contexte. Ainsi de chacune des
+phrases suivantes:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Les Barbares, le lendemain,
+travers&egrave;rent
+une campagne toute couverte de cultures. Les
+m&eacute;tairies des patriciens se succ&eacute;daient sur le
+bord de la route; des rigoles coulaient dans
+des bois de palmiers; les oliviers faisaient de
+longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient
+dans les gorges des collines; des montagnes
+bleues se dressaient par derri&egrave;re. Un
+vent chaud soufflait. Des cam&eacute;l&eacute;ons rampaient
+sur les feuilles larges des cactus.&raquo;</div>
+<p>De la pr&eacute;sence chez Flaubert de cette p&eacute;riode
+statique et discr&egrave;te, d&eacute;coulent l'emploi
+habituel du pr&eacute;t&eacute;rit pour les actes et de l'imparfait
+pour les &eacute;tats; de l&agrave; encore l'apparence
+sculpturale de ses descriptions o&ugrave; les aspects
+semblent tous immobiles et plac&eacute;s &agrave; un plan
+&eacute;gal comme les sections d'une frise.</p>
+<p>Ce type de p&eacute;riode alterne avec une coupe
+plus rare dans laquelle les propositions se succ&egrave;dent
+li&eacute;es. Aux endroits &eacute;clatants de ses
+oeuvres, dans les sc&egrave;nes douces ou superbes,
+quand le paragraphe lentement &eacute;chafaud&eacute; va se
+terminer par une id&eacute;e grandiose ou une cadence
+sonore, Flaubert, usant d'habitude d'un &laquo;et&raquo;
+initial, balan&ccedil;ant pesamment ses mots, qui
+roulent et qui tanguent comme un navire prenant
+le large, pousse d'un seul jet un flux de
+phrases coh&eacute;rentes:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Trois fois par lune, ils faisaient monter
+leur lit sur la haute terrasse bordant le mur de
+la cour; et d'en bas on les apercevait dans les
+airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les
+diamants de leurs doigts qui se promenaient
+sur les viandes, et leurs grandes boucles
+d'oreilles qui se penchaient entre les buires,
+tous forts et gras, &agrave; moiti&eacute; nus, heureux, riant
+et mangeant en plein azur, comme de gros
+requins qui s'&eacute;battent dans l'onde.&raquo;</div>
+<p>Et cette autre p&eacute;riode, dans un ton mineur:<br>
+</p>
+<div class="blkquot"> &laquo;Maintenant, il l'accompagnait &agrave; la
+messe, il
+faisait le soir sa partie d'imp&eacute;riale, il s'accoutumait
+&agrave; la province, s'y enfon&ccedil;ait;&#8212;et m&ecirc;me
+son amour avait pris comme une douceur fun&egrave;bre,
+un charme assoupissant. &Agrave; force d'avoir
+vers&eacute; sa douleur dans ses lettres, de l'avoir
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; ses lectures, promen&eacute;e dans la
+campagne
+et partout &eacute;pandue, il l'avait presque tarie; si
+bien que Mme Arnoux &eacute;tait pour lui comme
+une morte dont il s'&eacute;tonnait de ne pas conna&icirc;tre
+le tombeau, tant cette affection &eacute;tait devenue
+tranquille et r&eacute;sign&eacute;e.&raquo;</div>
+<p>En cette forme de style Flaubert s'exprime
+dans ses romans, quand appara&icirc;t une sc&egrave;ne ou
+un personnage qui l'&eacute;meuvent; dans <i>Salammb&ocirc;</i>
+et la <i>Tentation</i>, quand l'exaltation lyrique succ&egrave;de
+au r&eacute;cit.</p>
+<p>Ces deux sortes de p&eacute;riodes s'unissent enfin
+en paragraphes selon certaines lois rhythmiques;
+car la prose de Flaubert est belle de
+la beaut&eacute; et de la justesse des mots, de leur
+tenace liaison, du net &eacute;clat des images; mais
+elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
+qui r&eacute;sulte du savant dosage des temps
+forts et des faibles.</p>
+<p>Constitu&eacute; comme une symphonie d'un <i>allegro</i>,
+d'un <i>andante</i> et d'un <i>presto</i>, le paragraphe
+type de Flaubert est construit d'une s&eacute;rie de
+courtes phrases statiques, d'allure contenue, o&ugrave;
+les syllabes accentu&eacute;es &eacute;galent les muettes;
+d'une phrase plus longue qui, gr&acirc;ce d'habitude
+&agrave; une &eacute;num&eacute;ration, devient compr&eacute;hensible
+et
+chantante, se tra&icirc;ne un peu en des temps
+faibles plus nombreux; enfin retentit la p&eacute;riode
+terminale dans laquelle une image grandiose
+est prof&eacute;r&eacute;e en termes sonores que rythment
+fortement des accents serr&eacute;s. Ainsi qu'on scande
+&agrave; haute voix, ce passage:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;O&ugrave; donc vas-tu? Pourquoi changer tes
+formes perp&eacute;tuellement? Tant&ocirc;t mince et recourb&eacute;e
+tu glisses dans les espaces comme une
+gal&egrave;re sans m&acirc;ture; ou bien au milieu des
+&eacute;toiles tu ressembles &agrave; un pasteur qui garde
+son troupeau. Luisante et ronde tu fr&ocirc;les la
+c&icirc;me des monts comme la roue d'un char.&raquo;</div>
+<p>Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Il n'&eacute;prouvait pas &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s ce ravissement
+de tout son &ecirc;tre qui l'emportait vers
+Mme Arnoux, ni le d&eacute;sordre gai o&ugrave; l'avait mis
+d'abord Rosanette. Mais il la convoitait comme
+une chose anormale et difficile, parce qu'elle
+&eacute;tait noble, parce qu'elle &eacute;tait riche, parce
+qu'elle &eacute;tait d&eacute;vote,&#8212;se figurant qu'elle avait
+des d&eacute;licatesses de sentiment, rares comme ses
+dentelles, avec des amulettes sur la peau et des
+pudeurs dans la d&eacute;pravation.&raquo;</div>
+<p>C'est ainsi, par des expansions et des contractions
+altern&eacute;es, mod&eacute;rant, contenant et pr&eacute;cipitant
+le flux des syllabes, que Flaubert d&eacute;clame
+la longue musique de son oeuvre, en cadences
+mesur&eacute;es. Et chacun de ses groupes de br&egrave;ves
+et de longues est si bien pour lui une unit&eacute; discr&egrave;te
+et comme une strophe, qu'il r&eacute;serve, pour
+les clore, ses mots les plus retentissants, les
+images sensuelles et les artifices les plus adroits.
+C'est ainsi que fr&eacute;quemment, &agrave; d&eacute;faut d'un vocable
+nombreux, il modifie par une virgule la
+prononciation d'un mot indiff&eacute;rent, contraignant
+&agrave; l'articuler tout en longues:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;&Ccedil;a et l&agrave; un phallus de pierre
+se dressait, et
+de grands cerfs erraient tranquillement, poussant
+de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
+tomb&eacute;es.&raquo;</div>
+<p>Joints enfin par des transitions ou malhabiles
+ou concises et trouv&eacute;es, telles que peut les inventer
+un &eacute;crivain embarrass&eacute; du lien de ses
+id&eacute;es, les paragraphes se suivent en l&acirc;ches chapitres
+qu'agr&egrave;ge une composition ou simple et
+droite comme dans les r&eacute;cits &eacute;piques, ou diffuse
+et l&acirc;che comme dans les romans. <i>L'&Eacute;ducation
+sentimentale</i> notamment, o&ugrave; Flaubert t&acirc;che d'enfermer
+dans une s&eacute;rie lin&eacute;aire les &eacute;v&eacute;nements
+lointains et simultan&eacute;s de la vie passionnelle
+de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau et de tout son temps, pr&eacute;sente
+l'exemple d'un livre incoh&eacute;rent et &eacute;norme.</p>
+<p>Ainsi, d'une fa&ccedil;on marqu&eacute;e dans les oeuvres
+o&ugrave; le style est plus libre des choses, moins
+nettement dans les romans, chaque livre de
+Flaubert se r&eacute;sout en chapitres dissoci&eacute;s, que
+constituent des paragraphes autonomes, form&eacute;s
+de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile
+la syntaxe. Ces &eacute;l&eacute;ments libres, de moins
+en moins ordonn&eacute;s, ne sont assembl&eacute;s que par
+leur identit&eacute; formelle et par la suite du sujet,
+comme sont continus une mosa&iuml;que, un tissu,
+les cellules d'un organe, ou les atomes d'une
+mol&eacute;cule.</p>
+<p><i>Proc&eacute;d&eacute;s de d&eacute;monstration: descriptions,
+analyse:</i> De m&ecirc;me que l'&eacute;criture de Flaubert se
+d&eacute;compose finalement en une succession de
+phrases ind&eacute;pendantes dou&eacute;es de caract&egrave;re
+identiques, ainsi ses descriptions, ses portraits,
+ses analyses d'&acirc;mes, ses sc&egrave;nes d'ensemble se
+r&eacute;duisent &agrave; une &eacute;num&eacute;ration de faits qui
+ont de
+particulier d'&ecirc;tre peu nombreux, significativement
+choisis, et plac&eacute;s bout &agrave; bout sans r&eacute;sum&eacute;
+qui les condense en un aspect total.</p>
+<p>La ferme du p&egrave;re Rouault, au d&eacute;but de
+<i>Madame Bovary</i>, puis le chemin creux par o&ugrave;
+passe la noce aux notes &eacute;gren&eacute;es d'un
+m&eacute;n&eacute;trier,&#8212;un
+canal urbain, un champs que l'on
+fauche dans <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>, sont d&eacute;crits
+en quelques traits uniques accidentels et frappants,
+sans phrase g&eacute;n&eacute;rale qui d&eacute;signe l'impression
+vague et enti&egrave;re de ces sc&egrave;nes. Le
+merveilleux paysage de la for&ecirc;t de Fontainebleau,
+dont l'idylle appara&icirc;t au milieu de l'<i>&Eacute;ducation
+sentimentale</i>, est peint de m&ecirc;me avec des types
+d'arbre, de petits sentiers, des clairi&egrave;res, des
+sables, des jeux de lumi&egrave;re dans des herbes;
+le fulgurant lever de soleil &agrave; la fin du banquet
+des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est
+montr&eacute; en une suite d'effets particuliers &agrave; Carthage,
+&eacute;tincelles que l'astre met au fa&icirc;te des
+temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements
+des chevaux de Khamon, tambourins
+des courtisanes sonnant dans le bois de Tanit;
+et pour la nuit de lune o&ugrave; Salammb&ocirc; prof&egrave;re son
+hymne &agrave; la d&eacute;esse, ce sont encore les ombres
+des maisons puniques et l'accroupissement des
+&ecirc;tres qui les hantent, les murmures de ses
+arbres et de ses flots, qui sont &eacute;num&eacute;r&eacute;s.</p>
+<p>Les portraits de Flaubert sont trac&eacute;s par ce
+m&ecirc;me art fragmentaire. Manna&euml;i, le d&eacute;charn&eacute;
+bourreau d'H&eacute;rode, la vieille nourrice au profil
+de b&ecirc;te qui sert Salammb&ocirc;, sont d&eacute;peints en
+traits dont le lecteur doit imaginer l'ensemble.
+Que l'on se rappelle toutes les physionomies modernes
+que le romancier a mises dans notre
+m&eacute;moire, les camarades de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau,
+les h&ocirc;tes des Dambreux, le p&egrave;re R&eacute;gimbard imposant,
+furibond et sec, Arnoux, la d&eacute;licieuse h&eacute;ro&iuml;ne
+du livre; puis la figure de <i>Madame Bovary</i>,
+les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
+des comices, le d&eacute;bonnaire aspect du mari,
+et les merveilleux profils de l'h&eacute;ro&iuml;ne,&#8212;toutes
+ces figures et ces statures sont retrac&eacute;es analytiquement,
+en traits et en attitudes; ainsi:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle
+qu'&agrave; cette &eacute;poque.... Ses paupi&egrave;res semblaient
+taill&eacute;es tout expr&egrave;s pour ses longs regards
+amoureux o&ugrave; la prunelle se perdait, tandis
+qu'un souffle fort &eacute;cartait ses narines minces
+et relevait le coin charnu de ses l&egrave;vres qu'ombrageait
+&agrave; la lumi&egrave;re un peu de duvet noir.
+On e&ucirc;t dit qu'un artiste habile en corruptions
+avait dispos&eacute; sur sa nuque la torsade de
+ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde
+n&eacute;gligemment et selon les hasards de l'adult&egrave;re
+qui les d&eacute;nouait tous les jours. Sa voix maintenant
+prenait des inflexions plus molles, sa
+taille aussi; quelque chose de subtil qui vous
+p&eacute;n&eacute;trait se d&eacute;gageait m&ecirc;me des draperies de
+sa robe et de la cambrure de son pied.&raquo;</div>
+<p>Et cet art de raccourci qui surprend en chaque
+&ecirc;tre le trait individuel et diff&eacute;rentiel, atteint
+dans la <i>Tentation de saint Antoine</i> une perfection
+sup&eacute;rieure; dans ce livre o&ugrave; chaque apparition
+est d&eacute;crite en quelque phrases concises,
+il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir une
+effigie distincte, dont quelques-unes&#8212;la reine
+de Saba, H&eacute;l&egrave;ne-Ennoia, les femmes montanistes,&#8212;sont
+inoubliables.</p>
+<p>Par un proc&eacute;d&eacute; analogue, fragmentaire et
+laborieux, Flaubert montre les &acirc;mes qui actionnent
+ces corps et ces visages. Usant d'une s&eacute;rie
+de moyens qui reviennent &agrave; indiquer un &eacute;tat
+d'&acirc;me momentan&eacute; de la fa&ccedil;on la plus sobre et
+en des mots dont le lecteur doit compl&eacute;ter le
+sens profond, il dit tant&ocirc;t un acte significatif
+sans l'accompagner de l'&eacute;nonc&eacute; de la
+d&eacute;lib&eacute;ration
+ant&eacute;c&eacute;dente, tant&ocirc;t la mani&egrave;re
+particuli&egrave;re
+dont une sensation est per&ccedil;ue en une disposition;
+enfin il transpose la description des sentiments
+durables soit en m&eacute;taphores mat&eacute;rielles,
+soit dans les images qui peuvent passer dans une
+situation donn&eacute;e par l'esprit de ses personnages.</p>
+<p>Le dessin du caract&egrave;re de Mme Bovary pr&eacute;sente
+tous ces proc&eacute;d&eacute;s. Par des faits, des
+paroles, des gestes, des actes, sont signifi&eacute;s les
+d&eacute;buts de son hyst&eacute;risme, son aversion pour son
+mari, son premier amour, les crises d&eacute;cisives et
+finales de sa douloureuse carri&egrave;re. Par des indications
+de sensations, la pl&eacute;nitude de sa joie en
+certains de ses rendez-vous, et encore l'&acirc;me
+vide et frileuse qu'elle promenait sur les plaines
+autour de Tostes:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Il arrivait parfois des rafales de vent,
+brises
+de la mer, qui, roulant d'un bond sur tout le
+plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au
+loin dans les champs une fra&icirc;cheur sal&eacute;e. Les
+joncs sifflaient &agrave; ras de terre et les feuilles
+des h&ecirc;tres bruissaient en un frisson rapide,
+tandis que les cimes se balan&ccedil;ant toujours
+continuaient leur grand murmure. Emma serrait
+son ch&acirc;le contre ses &eacute;paules et se levait.&raquo;</div>
+<p>P&eacute;n&eacute;trant davantage la sourde &eacute;closion de ses
+sentiments, d'incessantes m&eacute;taphores mat&eacute;rielles
+disent le n&eacute;ant de son existence &agrave; Tostes, son
+intime rage de femme laiss&eacute;e vertueuse, par le
+d&eacute;part de L&eacute;on et son exultation aux atteintes
+d'un plus m&acirc;le amant:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+qu'Emma s'entendait
+dire ces choses; et son orgueil, comme
+quelqu'un qui se d&eacute;lasse dans une &eacute;tuve, s'&eacute;tirait
+mollement et tout entier &agrave; la chaleur de
+ce langage.&raquo;</div>
+<p>Et encore la contrition grave de sa premi&egrave;re
+douleur d'amour:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait
+descendu tout au fond de son coeur; et il restait
+l&agrave; plus solennel et plus immobile qu'une
+momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison
+s'&eacute;chappait de ce grand amour embaum&eacute;
+et qui, passant &agrave; travers tout, parfumait de
+tendresse l'atmosph&egrave;re d'immaculation o&ugrave; elle
+voulait vivre.&raquo;</div>
+<p>Puis des r&eacute;cits d'imagination<a name="FNanchor_1_1"></a><a
+ href="#Footnote_1_1"><sup>[1]</sup></a>, aussi nombreux
+chez Flaubert que les r&eacute;cits de d&eacute;bats
+int&eacute;rieurs chez Stendhal, compl&egrave;tent ces comparaisons,
+d&eacute;voilent en Mme Bovary l'ardente
+mont&eacute;e de ses d&eacute;sirs, l'existence id&eacute;ale qui
+ternit
+et trouble son existence r&eacute;elle. Des hallucinations
+internes marquent son exaltation romanesque
+quand elle vit &agrave; Tostes, am&egrave;re et d&eacute;&ccedil;ue;
+de plus confuses, le d&eacute;sarroi de son esprit tandis
+qu'elle c&egrave;de &agrave; la f&ecirc;te des comices sous les
+d&eacute;clarations
+de Rodolphe; d'autres, l'&eacute;lan de son
+&acirc;me lib&eacute;r&eacute;e quand elle eut obtenu de partir avec
+son amant; des imaginations confirment et
+attisent sa derni&egrave;re passion que mine sans cesse
+l'indignit&eacute; de son amant, et emplissent encore
+de terreur sa lamentable fin.</p>
+<p>De ces proc&eacute;d&eacute;s, ce sont les moins artificiels
+qui subsistent dans l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>;
+les personnages de ce roman sont montr&eacute;s par
+de tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;res indications, un mot, un accent,
+un sourire, une p&acirc;leur, un battement de paupi&egrave;res,
+qui laisse au lecteur le soin de mesurer
+la profondeur des affections dont on livre les
+menus affleurements. Les conversations de
+Fr&eacute;d&eacute;ric et de Mme Arnoux, puis ce d&icirc;ner o&ugrave;
+celle-ci, Mme Dambreuse et Mlle Roques, r&eacute;unies
+par hasard, entrecroisent curieusement les indices
+de leurs amours et de leurs soucis,
+montrent la perfection de ce proc&eacute;d&eacute;, qui est
+encore celui des oeuvres &eacute;piques, et de tout psychologue
+qui ne substitue pas l'analyse interne
+&agrave; la description par les dehors.</p>
+<p>Il faut retenir en effet combien ces proc&eacute;d&eacute;s
+de Flaubert conviennent aux n&eacute;cessit&eacute;s de son
+style. Un &eacute;nonc&eacute; de faits, une m&eacute;taphore, un
+r&eacute;cit d'imaginations se pr&ecirc;tent parfaitement &agrave;
+&ecirc;tre con&ccedil;us en termes pr&eacute;cis, color&eacute;s et
+rhythm&eacute;s. En fait, les plus beaux passages de
+<i>Madame Bovary</i> et de l'<i>&Eacute;ducation</i> sont ceux
+o&ugrave;
+l'auteur s'exalte &agrave; montrer la pens&eacute;e de ses
+h&eacute;ro&iuml;nes. D&eacute;crite comme une vision, frapp&eacute;e
+en
+&eacute;clatantes figures et chant&eacute;e comme une strophe,
+elle donne lieu &agrave; de splendides p&eacute;riodes, o&ugrave; se
+d&eacute;ploient tous les prestiges du style.</p>
+<p>L'art de ne r&eacute;v&eacute;ler d'un paysage, d'une physionomie
+et d'une &acirc;me qu'un petit nombre
+d'aspects saillants, cette concision choisie et
+savante, ressortent encore des tableaux d'ensemble
+o&ugrave; se m&ecirc;lent les p&eacute;rip&eacute;ties et les
+descriptions.
+Que l'on prenne la sc&egrave;ne des comices
+dans <i>Madame Bovary</i>, les files de filles de ferme se
+promenant dans les pr&eacute;s, la main dans la main,
+et laissant derri&egrave;re elles une senteur de laitage,
+la myrrhe qu'exhalent les si&egrave;ges sortis de l'&eacute;glise,
+les physionomies grotesques ou ab&ecirc;ties
+de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
+passes conversationnelles o&ugrave; Rodolphe conquiert
+la chancelante &eacute;pouse, tout est saisi en de
+brefs aspects particuliers, sans le narr&eacute; du
+train ordinaire qui dut accompagner ces faits
+d'exception. Dans l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>, cette
+contention et le choix adroit des d&eacute;tails significatifs
+tiennent du prodige. Une certaine phase
+que connaissent tous les habitu&eacute;s de travers&eacute;es,
+est not&eacute;e par ces simples mots: &laquo;Il se versait
+des petits verres&raquo;. Les courses, l'attaque singuli&egrave;re
+du poste du Ch&acirc;teau-d'Eau pendant les
+journ&eacute;es de F&eacute;vrier, qui est exactement ce qu'un
+passant verrait d'une &eacute;meute,&#8212;une s&eacute;ance de
+club, l'&eacute;l&eacute;gance et le luxueux ennui d'une
+r&eacute;ception
+chez un financier, sont d&eacute;crits de m&ecirc;me
+en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux
+merveilleuses et poignantes entrevues de Fr&eacute;d&eacute;ric
+et de Mme Arnoux, &agrave; cette idylle d'Auteuil, o&ugrave;,
+v&ecirc;tue d'une robe brune et l&acirc;che, elle promenait
+sa gr&acirc;ce douce sous des feuillages rougeoyants,&#8212;qui
+sont not&eacute;es en faits indispensables
+et d&eacute;pourvues de toute phras&eacute;ologie
+inutile. Que l'on se rappelle, pour confirmer
+ces notions, les sc&egrave;nes exactes et comme per&ccedil;ues
+de <i>Salammb&ocirc;</i>, ou l'extr&ecirc;me concision des
+pr&eacute;ludes
+descriptifs dans la <i>Tentation</i>, les sobres
+et &eacute;clatantes phrases dans lesquelles un d&eacute;tail
+baroque ou raffin&eacute; r&eacute;v&egrave;le tout un temps; le
+festin d'H&eacute;rode, o&ugrave;, dans la succession des actes,
+pas une page ne souligne l'&eacute;norme luxure latente
+des convives qu'enivre la fum&eacute;e des mets et la
+chaude danse de l'incestueuse ballerine; tous ces
+rayonnants tableaux sont peints en touches s&ucirc;res
+et rares, qui ne montrent d'un spectacle que
+les fortes lumi&egrave;res et les attitudes passionnantes.</p>
+<p><i>Caract&egrave;res g&eacute;n&eacute;raux des moyens</i>: Nous
+venons d'analyser avec une minutie qui sera
+justifi&eacute;e plus loin, les moyens dont use Flaubert
+pour susciter en ses lecteurs les &eacute;motions qui
+seront d&eacute;sign&eacute;es. Leur caract&egrave;re commun est
+ais&eacute; &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler, et rarement, du style
+&agrave; la composition,
+de la description &agrave; la psychologie, des
+mots aux faits, un artiste a fait preuve d'une
+plus rigide cons&eacute;quence.</p>
+<p>Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est
+celui qui choisit avec rigueur et assemble avec
+effort des mat&eacute;riaux tri&eacute;s. Qu'il s'agisse de
+l'&eacute;lection
+d'un vocable, il le veut unique, pr&eacute;cis
+et tel que chacun ou chaque s&eacute;rie r&eacute;alise des
+id&eacute;aux sensuels et intellectuels nombreux. La
+syntaxe est correcte, sobre, liante, de fa&ccedil;on &agrave;
+modeler des phrases presque toujours aptes &agrave;
+figurer isol&eacute;es. Et comme cette rigueur concise
+exclut de la langue de Flaubert toute superfluit&eacute;,
+des lacunes existent, ou le semblent,
+entre les unit&eacute;s derni&egrave;res de son oeuvre; les
+paragraphes se suivent sans se joindre, et les
+livres s'&eacute;tagent sans soudure.</p>
+<p>De m&ecirc;me, si l'on consid&egrave;re ses proc&eacute;d&eacute;s
+d'&eacute;criture
+par le contenu et non plus par le contenant,
+les faits aussi soigneusement &eacute;lus que
+les mots, forc&eacute;s d'ailleurs d'&ecirc;tre tels qu'on les
+puisse exprimer dans une langue d&eacute;termin&eacute;e,&#8212;sont
+significatifs pour qu'ils donnent lieu &agrave; de
+belles phrases, et significatifs encore, parce
+qu'ils r&eacute;sultent d'un choix d'o&ugrave; le banal est
+exclu.</p>
+<p>De ce triage perp&eacute;tuel des mots et des choses,
+r&eacute;sulte la concision puissante, la haute et
+difficile port&eacute;e de ce qu'exprime Flaubert; de l&agrave;
+ses descriptions &eacute;court&eacute;es, disjonctives et pourtant
+r&eacute;sumantes, sa psychologie, soit transmut&eacute;e
+en magnifiques images, soit r&eacute;duite en sobres
+indications d'actes, sous lesquelles certains esprits
+per&ccedil;oivent ce qui est intime et d'ailleurs
+inexprim&eacute;; de l&agrave; le sentiment de formidable effort
+et d'absolue r&eacute;ussite parfois, que ces oeuvres
+procurent, qui, ramass&eacute;es, trapues, planies,
+parachev&eacute;es et polies grain &agrave; grain, ressemblent
+&agrave; d'&eacute;normes cubes d'un miroitant granit.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">[1]</a>
+<div class="note">
+<p> La signification de ce proc&eacute;d&eacute; d'analyse est
+excellemment
+d&eacute;velopp&eacute;e dans les <i>Essais de psychologie</i> de M.
+Paul Bourget.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<h3>LES EFFETS</h3>
+<br>
+<p><i>L'ensemble</i>: L'oeuvre de Flaubert est double,
+d&eacute;partie entre le vrai et le beau. La tragique
+histoire de <i>Madame Bovary</i> raconte en sa froide
+exactitude la ruine d'une &acirc;me forte et irr&eacute;sign&eacute;e
+qu'avilit et qu'&eacute;crase la bassesse stupide de tous.
+L'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i> conduit, par l'infini
+d&eacute;dale des l&acirc;ches amours de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau,
+de la rubiconde infamie d'Arnoux, &agrave; la double
+beaut&eacute; de Marie Arnoux; ce livre apprend &agrave;
+mesurer les extr&ecirc;mes de l'humanit&eacute;. Il est des
+heures o&ugrave; du spectacle des choses s'exhale le
+pessimisme parfois pu&eacute;ril de <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>,
+que corrige la cordiale piti&eacute; empreinte dans
+le premier des <i>Trois Contes</i>. Les pages qui le
+suivent consolent par d'augustes spectacles d'avoir
+vu et p&eacute;n&eacute;tr&eacute; la vie. L'irr&eacute;sistible charme
+de la <i>L&eacute;gende</i>, la s&egrave;che beaut&eacute; d'<i>H&eacute;rodias</i>,
+induisent
+&agrave; <i>Salammb&ocirc;</i> o&ugrave; la pourpre et les ors
+du style expriment, en une supr&ecirc;me fanfare, l'exquis,
+le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre
+ma&icirc;tresse, la <i>Tentation de saint Antoine</i>, le
+beau et le vrai s'allient par l'all&eacute;gorie;
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e
+de signification et d&eacute;cor&eacute;e de splendeur, cette
+oeuvre consigne en un dernier effort tout le testament
+spirituel et mystique de Gustave Flaubert.</p>
+<p>Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres
+o&ugrave; Flaubert s'est le plus abandonn&eacute; au
+terne cours de la vie, sont teintes parfois d'incomparables
+beaut&eacute;s de style et d'&acirc;me. Il est
+m&ecirc;me des passages dans l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>
+qui, dans leur tentative d'exprimer d'ind&eacute;finissables
+mouvements d'&acirc;mes, touchent au
+myst&egrave;re. Et si la beaut&eacute; rayonne dans <i>Salammb&ocirc;</i>,
+la <i>Tentation</i>, <i>H&eacute;rodias</i>, la <i>L&eacute;gende</i>,
+elle y est
+d&eacute;finie et corrobor&eacute;e par un r&eacute;alisme historique
+plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme <i>Bouvard
+et P&eacute;cuchet</i> ne ressort pas plus des tristes
+d&eacute;nouements des romans, que des farouches destin&eacute;es
+qui s'appesantissent dans <i>Salammb&ocirc;</i> et
+des continus effarements avec lesquels saint
+Antoine contemple l'&eacute;croulement de ses erreurs.
+Ainsi m&ecirc;l&eacute;es en des alliages o&ugrave; chaque
+&eacute;l&eacute;ment
+pr&eacute;domine alternativement, les deux passions de
+Flaubert, la beaut&eacute; exalt&eacute;e jusqu'au myst&egrave;re, et
+la v&eacute;rit&eacute; suivie de pessimisme, composent les
+livres que nous analysons.</p>
+<p><i>Le r&eacute;alisme</i>: Le r&eacute;alisme, qu'il faut
+d&eacute;finir
+la tendance &agrave; voir dans les objets d&eacute;nu&eacute;s de
+beaut&eacute; mati&egrave;re &agrave; oeuvre d'art, est pouss&eacute;
+chez
+Flaubert &agrave; ses extr&ecirc;mes limites, et, en fait, certains
+c&ocirc;t&eacute;s ext&eacute;rieurs de <i>Madame Bovary</i> et
+de l'<i>&Eacute;ducation</i> n'ont pas &eacute;t&eacute;
+d&eacute;pass&eacute;s par
+les romanciers modernes. Flaubert s'est astreint
+&agrave; d&eacute;crire de niaises campagnes, comme les environs
+d'Yonville, ou les plates rives de la Seine
+entre lesquelles se passe le d&eacute;but de son second
+roman. Des int&eacute;rieurs sordides apparaissent
+dans ses livres, de la cahute pr&egrave;s d'Yonville, o&ugrave;
+Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons,
+&agrave; la mansarde dans laquelle Dussardier bless&eacute;
+fut soign&eacute; par cette &eacute;nigmatique personne, la
+Vatnaz. Mais la m&eacute;diocrit&eacute; attire Flaubert davantage.
+Il excelle &agrave; peindre en leur ironique
+d&eacute;n&ucirc;ment de toute beaut&eacute;, certains
+int&eacute;rieurs
+bourgeois, d&eacute;cor&eacute;s de lithographies,
+planch&eacute;i&eacute;s,
+frott&eacute;s et balay&eacute;s. Certaines hideurs modernes
+le requi&egrave;rent. Il s'adonne &agrave; rendre minutieusement
+le ridicule des f&ecirc;tes agr&eacute;ables aux populations,
+comme les comices d'Yonville et les solennit&eacute;s
+publiques de la capitale. Tout ce qui
+forme le contentement de la classe moyenne, les
+gros d&eacute;jeuners de gar&ccedil;ons, les s&eacute;ances au
+caf&eacute;,
+les parties fines pour des villageois dans la ville
+proche, la ma&icirc;tresse chichement entretenue, les
+cadeaux que M. Homais rapporte &agrave; sa famille,
+sa gloriole de p&egrave;re infatu&eacute;, le bonnet grec, la
+politique, les joies solitaires en un m&eacute;tier d'agr&eacute;ment,
+sont complaisamment d&eacute;crits. Et de
+m&ecirc;me, plus haut, les aimables fourberies de
+M. Arnoux riche, la religion du chic dont est
+imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains de
+Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes
+de son premier amant, sont d&eacute;taill&eacute;s avec une
+insistance dont l'ironie n'exclut pas toute exactitude.
+Les &ecirc;tres de ce milieu sont des &acirc;mes
+journali&egrave;res et ordinaires, toute la moyennet&eacute;
+des fonctions sociales, le pharmacien, l'officier
+de sant&eacute;, le notaire, le banquier, l'industriel
+d'art, le r&eacute;p&eacute;titeur de droit, l'habitu&eacute;
+d'estaminets,
+et les femmes de ces gens. D&eacute;crits, analys&eacute;s,
+mis en sc&egrave;ne, avec une moquerie tacite,
+mais aussi avec la p&eacute;n&eacute;tration adroite d'un connaisseur
+d'hommes, ils donnent de la vie et de
+la soci&eacute;t&eacute; une image au demeurant exacte pour
+une bonne part de ce si&egrave;cle. Que l'on joigne &agrave;
+cette m&eacute;diocrit&eacute; des lieux et des gens, le mince
+int&eacute;r&ecirc;t des aventures, un adult&egrave;re diminu&eacute;
+de
+tout l'ennui de la province, la vie campagnarde
+de deux vieux employ&eacute;s, l'existence sociale de
+quelques familles moyennes &agrave; Paris, que traverse
+le d&eacute;soeuvrement d'un jeune homme nul, on reconna&icirc;tra
+dans les romans de Flaubert, tous les
+traits essentiels de l'esth&eacute;tique r&eacute;aliste.</p>
+<p>Il en poss&egrave;de la v&eacute;racit&eacute;. S'effor&ccedil;ant
+sans
+cesse de rendre exactement du spectacle des
+choses ce que ses sens en ont per&ccedil;u, il arrive,
+quand il s'efforce de d&eacute;m&ecirc;ler les mobiles des
+actes et les phases des passions, &agrave; une extraordinaire
+p&eacute;n&eacute;tration, qui est le r&eacute;sultat de sa
+connaissance
+des mod&egrave;les qu'il a pris, et de son application
+&agrave; rester dans le domaine du naturel et
+de l'explicable. Sa science des causes qui produisent
+les grands traits du caract&egrave;re est merveilleuse,
+comme le montrent les ant&eacute;c&eacute;dents parfaitement
+calcul&eacute;s d'Emma et de Charles Bovary,
+la vague adolescence de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau. Puis
+ces caract&egrave;res jet&eacute;s dans l'existence, soumis
+&agrave; ses heurts et consommant leurs r&eacute;cr&eacute;ations,
+&eacute;voluent au gr&eacute; des &eacute;v&eacute;nements et de leur
+nature, avec toute l'unit&eacute; et les incons&eacute;quences
+de la vie v&eacute;ritable, tant&ocirc;t nobles, d&eacute;&ccedil;us et
+victimes
+comme Mme Bovary, tant&ocirc;t perp&eacute;tuant &agrave;
+travers des fortunes diverses leur permanente
+impuissance comme Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau, tant&ocirc;t
+sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et
+dans ces existences; dont les menus faits d&eacute;c&egrave;lent
+perp&eacute;tuellement en Flaubert une si profonde
+perception des mobiles, de leur complication,
+de la dissimulation des plus puissants, de toute
+la vie inconsciente qui rend chacun diff&eacute;rent de
+ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit &ecirc;tre,
+Flaubert est parvenu &agrave; distinguer et &agrave; rendre
+le trait le plus difficile: la lente transformation
+que le temps impose &agrave; ceux qu'il d&eacute;truit. Seul,
+avec les plus grands des psychologues russes, il
+saisit les personnes successives qui apparaissent
+tour &agrave; tour au-dehors et au dedans de chaque
+individu. Que l'on observe combien Mme Bovary
+est parfaitement, aux premiers chapitres, la
+jeune femme soucieuse d'int&eacute;rieur et reconnaissante
+de l'ind&eacute;pendance que le mariage lui
+assure; puis l'inqui&eacute;tude croissante de toute sa
+personne ardemment vitale, et son chaste
+amour pour un jeune homme fr&eacute;quentant sa
+maison, pr&eacute;lude coutumier des adult&egrave;res plus
+consomm&eacute;s. Et combien est nouvelle celle qui
+se livre avec une gr&acirc;ce presque m&ucirc;re &agrave; son
+aim&eacute;, et comme on la sent, &agrave; travers ses cris
+de jeune ma&icirc;tresse, la femme de maison, &ecirc;tre
+d&eacute;j&agrave; responsable et d&eacute;nu&eacute; d'enfantillages.
+Puis
+les &eacute;preuves viennent, sa chair se durcit en de
+plus fermes contours et, par le revirement habituel,
+il lui faut un plus jeune amant, pour lequel
+elle est en effet la ma&icirc;tresse, la femme chez qui
+de despotiques ardeurs pr&eacute;c&egrave;dent les attitudes
+maternelles, que coupent encore les coups de
+folie d'une cr&eacute;ature sentant le temps et la joie
+lui &eacute;chapper, jusqu'&agrave; ce qu'elle consomme virilement
+un suicide, en femme forte et faite,
+qui sentit les romances sentimentales des premiers
+ans se taire sous les rudes atteintes d'une
+existence sans piti&eacute;. On pourrait retracer de
+m&ecirc;me les lentes phases du caract&egrave;re de
+Fr&eacute;d&eacute;ric
+Moreau et de Mme Arnoux, qui tous deux
+&eacute;prouvent aussi l'humiliation de se sentir transform&eacute;s
+par le passage des jours, p&eacute;tris et
+mall&eacute;ables au cours des passions et des incidents.</p>
+<p>Le souci du vrai et la r&eacute;ussite &agrave; le rendre que
+montrent la psychologie et les descriptions r&eacute;alistes
+de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
+d'imagination. Quand cet homme, qu'exc&egrave;de visiblement
+le spectacle du monde moderne, s'adonne
+&agrave; l'&eacute;vocation d'&eacute;poques que son esprit apercevait
+&eacute;clatantes et grandioses, il ne peut d&eacute;pouiller
+son r&eacute;alisme et se sent imp&eacute;rieusement forc&eacute;
+d'&eacute;tayer sa fantaisie du positif des donn&eacute;es
+arch&eacute;ologiques. Avant d'entreprendre <i>Salammb&ocirc;</i>,
+il explore le site de Carthage, note le bleu de
+son ciel et la configuration de son territoire.
+Puis, remuant les biblioth&egrave;ques, s'&eacute;tant assimil&eacute;
+le peu que l'on sait sur la m&eacute;tropole punique,
+incertain encore et connaissant le besoin
+d'amplifier son recueil de faits, il recourt par
+surcro&icirc;t &agrave; l'arch&eacute;ologie biblique et
+s&eacute;mitique,
+s'emplit encore la cervelle de tout ce que les
+litt&eacute;ratures classiques contiennent de farouche
+et de fruste. Pour la <i>Tentation de saint Antoine</i>,
+de m&ecirc;me, pas une ligne dans cette s&eacute;rie d'hallucinations
+qui n'e&ucirc;t pu donner lieu &agrave; un renvoi
+en italiques.</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Je suis perdu dans les religions de la
+Perse,
+&eacute;crit-il dans sa correspondance, je t&acirc;che de me
+faire une id&eacute;e nette du dieu Hom, ce qui n'est
+pas facile. J'ai pass&eacute; tout le mois de juin &agrave;
+&eacute;tudier
+le bouddhisme, sur lequel j'avais d&eacute;j&agrave;
+beaucoup de notes, mais j'ai voulu &eacute;puiser la
+mati&egrave;re autant que possible. Aussi ai-je un
+petit Bouddha que je crois aimable.&raquo;</div>
+<p>Et pour l'extravagant final de ce livre:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Dans la journ&eacute;e, je m'amuse &agrave;
+feuilleter
+des belluaires du moyen &acirc;ge; &agrave; chercher
+dans les &laquo;auteurs&raquo; ce qu'il y a de plus baroque
+comme animaux. Je suis au milieu des monstres
+fantastiques. Quand j'aurai &agrave; peu pr&egrave;s
+&eacute;puis&eacute; la mati&egrave;re, j'irai au Mus&eacute;um
+r&ecirc;vasser
+devant les monstres r&eacute;els, et puis les recherches
+pour le bon saint Antoine seront finies.&raquo;</div>
+<p>Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour
+ce pur conte, la <i>L&eacute;gende de saint Julien l'hospitalier</i>,
+il a pr&ecirc;t&eacute; &agrave; Flaubert toute une collection
+de trait&eacute;s de v&eacute;nerie et d'armurerie. Que l'on
+rapproche ces lectures de celles qu'il fit pour
+&eacute;crire <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i> ou l'<i>&Eacute;ducation</i>.
+Le
+proc&eacute;d&eacute; appara&icirc;tra le m&ecirc;me. Avant de laisser
+enfanter son imagination, de pr&ecirc;ter &agrave; sa puissance
+verbale de beaux th&egrave;mes &agrave; phrases magnifiques,
+Flaubert avait rempli sa m&eacute;moire de
+l'infinit&eacute; de faits que r&eacute;clamait son style particulier,
+disconnexe et concis, et que son r&eacute;alisme
+le poussait &agrave; rechercher aussi v&eacute;ridiques que
+peuvent les fournir les livres. Avant d'avoir
+&eacute;crit un paragraphe de ses oeuvres &eacute;piques ou
+lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement,
+l'armure, la demeure, le luxe, la nourriture;
+ses f&ecirc;tes, ses rites, sa politique, les
+institutions de sa ville, les alliances, les peuplades
+ennemies, les hasards de son histoire
+et la l&eacute;gende de son origine. Et quand il lui
+fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne
+Byzance, Babylone sous Nabuchodonosor,
+&eacute;voquer les dieux et les monstres, il composa
+en sa cervelle ces visions de donn&eacute;es
+aussi exactes et d'aussi minutieux renseignements
+que ceux pour les chasses de Julien, et
+celles-ci que les notes par lesquelles il d&eacute;crivait
+un bal chez un banquier ou une noce au
+village.</p>
+<p>Cet art r&eacute;aliste &eacute;tay&eacute; de faits et d'o&ugrave;
+l'imagination
+est presqu'exclue, atteint, par l&agrave;, selon
+le voeu d'une de ses lettres &laquo;&agrave; la majest&eacute; de
+la loi et &agrave; la pr&eacute;cision de la science&raquo;. L'oeuvre
+con&ccedil;ue comme l'int&eacute;gration d'une s&eacute;rie de notes
+prises au cours de la vie ou dans des livres,
+n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre
+ces faits et la recherche de certaines formes
+verbales, poss&egrave;de l'impassible froideur d'une constatation
+et ne d&eacute;c&egrave;le des passions de son auteur
+que de rares acc&egrave;s. Elle est, comme un livre de
+science, un recueil d'observations,&#8212;ou, comme
+un livre d'histoire, un recueil de traditions, bien
+diff&eacute;rente de tous les romans d'id&eacute;alistes que
+composent une s&eacute;rie d'effusions au public &agrave;
+propos de motifs ordinaires ou de faits clairsem&eacute;s.
+Masqu&eacute; par une esth&eacute;tique qui consiste
+&agrave; montrer de la vie une image et non pas une
+impression, l'&eacute;crivain garde en lui ses opinions
+et ses haines, ne fournissant qu'&agrave; l'analyse de
+l&eacute;gers mais suffisants indices.</p>
+<p><i>Pessimisme</i>: Il est manifeste pour quiconque
+conserve l'arri&egrave;re-go&ucirc;t de ses lectures, que les
+romans de Flaubert tendent &agrave; donner de la vie
+un sentiment d'am&egrave;re d&eacute;rision. Sur la stupidit&eacute;
+et la m&eacute;chancet&eacute; de certains &ecirc;tres, sur
+l'inconsciente
+grossi&egrave;ret&eacute; d'autres, sur l'injustice ironique
+de la destin&eacute;e, sur l'inutilit&eacute; de tout effort,
+la muette et formidable insouciance des lois
+naturelles, Flaubert ne tarit pas en dissimul&eacute;s
+sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux
+encore le formidable Regimbart de l'<i>&Eacute;ducation</i>,
+exposent toute la platitude humaine, fol&acirc;tre ou
+grognonne, en des individuations si compl&egrave;tes
+qu'elles peuvent &ecirc;tre &eacute;rig&eacute;es en types. D'autres,
+pris, semble-t-il, avec une particuli&egrave;re conscience,
+au plein milieu de l'humanit&eacute; courante,
+Charles Bovary, cet &ecirc;tre essentiellement m&eacute;diocre
+et chez qui une bont&eacute; molle ajoute &agrave; l'insupportable
+pesanteur morale,&#8212;Jacques Arnoux,
+plus canaille et plus r&eacute;joui, mais non moins
+irresponsable, b&eacute;at, et odieux, traduisent tout
+ce que le type humain social de la moyenne
+contient de lourde bassesse et de ha&iuml;ssable
+laisser-aller. Et ces &ecirc;tres qui pr&eacute;sentent &agrave; la vie
+la carapace de leur stupidit&eacute;, rubiconds et point
+m&eacute;chants, oppriment, gr&acirc;ce &agrave; d'obsc&egrave;nes
+accouplements,
+ces admirables femmes, Mme Bovary,
+sup&eacute;rieure par la volont&eacute;, Mme Arnoux sup&eacute;rieure
+par les sentiments, qui, avilies ou contenues,
+subissent le long martyre d'une vie de tous c&ocirc;t&eacute;s
+cruellement ferm&eacute;e. Qu'elles se d&eacute;battent, l'une
+entre une tourbe de niais et avide de trouver
+une &acirc;me assonante &agrave; la sienne, elle prostitue son
+corps et ses cris &agrave; de bas goujat et meurt
+abandonn&eacute;e de tous par le fier refus de l'indulgence
+de celui qui la fit la femme d'un imb&eacute;cile;
+que l'autre, plus intimement malheureuse, froiss&eacute;e
+sans cesse par le choquant contact d'un
+rustre, renon&ccedil;ant en un pudique et sage pressentiment,
+&agrave; l'amour probablement ch&eacute;tif d'un jeune
+homme &laquo;de toutes les faiblesses&raquo;, insult&eacute;e par
+les filles, ha&iuml;e de son enfant, et finissant en une
+hautaine indulgence par faire &agrave; son mari l'aum&ocirc;ne
+de soins d&eacute;licats,&#8212;toutes deux mesurent
+l'amertume de la vie, hostile aux nobles, et
+paient la peine de n'&ecirc;tre pas telles que ceux qui
+les coudoient. Et la vie passe sur elles; de
+petits incidents ont lieu: la b&ecirc;tise d'une r&eacute;publique
+succ&egrave;de &agrave; la niaiserie d'une royaut&eacute;;
+quelques ann&eacute;es de vie de province s'&eacute;coulent
+en vides propos et minces occurrences; des entreprises
+sont tent&eacute;es aupr&egrave;s d'elles, r&eacute;ussissent
+ou &eacute;chouent sans qu'il leur importe, et dans ce
+plat chemin qui les conduit et tous &agrave; une formidable
+halte, elles ne sentent intens&eacute;ment que le
+malheur de songer &agrave; leur sort. Car Flaubert interdit
+de troubler la tristesse du r&ecirc;ve par l'excitation
+de l'acte. Dans ce curieux livre, <i>Bouvard
+et P&eacute;cuchet</i>, qui est comme la n&eacute;crologie de
+toutes les occupations humaines, il s'attache &agrave;
+montrer comment tout effort peut aboutir &agrave;
+quelque &eacute;chec, et accumulant les insucc&egrave;s apr&egrave;s
+les tentatives, il proscrit le d&eacute;lassement de toute
+entreprise. Et si d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de l'action, l'on tente
+le refuge de la sp&eacute;culation, voici qu'un autre
+livre barre le chemin. La <i>Tentation de saint
+Antoine</i> dresse, en une &eacute;blouissante procession,
+la liste formidable de toutes les erreurs humaines,
+tire le n&eacute;ant des &eacute;volutions religieuses,
+entrechoque les h&eacute;r&eacute;sies, compare les philosophies
+et, finalement, quand d'&eacute;limination en
+&eacute;limination on touche &agrave; l'agnosticisme panth&eacute;iste
+des modernes, montre l'humanit&eacute; recommen&ccedil;ant
+le cycle des pri&egrave;res d&egrave;s que le soleil se
+l&egrave;ve et l'action la r&eacute;clame.</p>
+<p>Cet effrayant tableau de la vie qui, apr&egrave;s en
+avoir d&eacute;crit les duret&eacute;s r&eacute;elles, &eacute;value
+&agrave; l'inanit&eacute;
+de consolations, trac&eacute; avec une impassibilit&eacute; qui
+le corrobore, par une m&eacute;thode strictement r&eacute;aliste
+o&ugrave; des faits ruinent les illusions, n'est point tout
+entier aussi rigoureusement hautain. Il semble
+qu'&agrave; la fin de sa vie, le pessimisme de Flaubert
+se soit p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de douceur. Dans les deux
+premiers des <i>Trois Contes</i>, dont l'un, <i>Un coeur
+simple</i>, d&eacute;crit l'humble vie de sacrifices d'une
+servante, et l'autre, la <i>L&eacute;gende de saint Julien
+l'hospitalier</i> raconte la dure destin&eacute;e d'un innocent
+parricide, l'&eacute;crivain para&icirc;t compatir aux
+maux qu'il montre, et peut-&ecirc;tre est-il juste de
+croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a
+senti qu'il ne convenait pas de s&eacute;parer la cause
+des grands de celle des petits, qui, victimes
+autant que bourreaux, prennent sans doute
+leur part des souffrances qu'ils contribuent &agrave;
+aigrir.</p>
+<p><i>La beaut&eacute;</i>: De quelque fa&ccedil;on qu'il
+envisage&acirc;t
+la vie, compatissant ou sardonique, Flaubert la
+d&eacute;testait. &laquo;Peindre des bourgeois modernes
+&eacute;crit-il,
+me pue &eacute;trangement au nez&raquo;. Aussi quitte-t-il,
+sans cesse, la r&eacute;alit&eacute; que l'acuit&eacute; de ses sens
+et les besoins de son esprit le for&ccedil;aient sans
+cesse aussi &agrave; apercevoir, et s'essaie-t-il &agrave; se
+cr&eacute;er un monde plus enthousiasmant, en abstrayant
+et en r&eacute;sumant du vrai ses &eacute;l&eacute;ments &eacute;pars
+d'&eacute;nergie et de beaut&eacute; sensuelle. Soit par l'harmonie
+de phrases sup&eacute;rieures &agrave; leur sens, soit
+dans la grandeur d'&acirc;mes douloureusement s&eacute;par&eacute;es
+du commun, soit dans l'&eacute;vocation d'&eacute;poque
+mortes et sublim&eacute;es dans son esprit en leur
+seule splendeur et leur seule horreur, il sut
+s'&eacute;loigner de ce qui existe imparfaitement.</p>
+<p>Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la
+beaut&eacute; de l'expression con&ccedil;ue en termes nets,
+simplement li&eacute;s, semble prof&eacute;rer une note lyrique
+plus haute que les choses dites. La phrase s'&eacute;branle,
+d&eacute;crit son orbe et s'arr&ecirc;te, avec la
+force pr&eacute;cise d'un rouage de machine, et sans
+plus de souci, semble-t-il, de la besogne &agrave; accomplir.
+Qu'il s'agisse de rendre la strophe
+que prononce Apollonius de Thyane, suspendu
+immacul&eacute; sur l'ab&icirc;me, ou les simples incidents
+du s&eacute;jour d'une provinciale dans un Trouville
+pr&eacute;historique,
+les mots se d&eacute;roulent parfois
+avec la m&ecirc;me grandiloquence, et bondissent au
+m&ecirc;me essor. L'enfant niais et veule qui fut
+Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une
+p&eacute;riode dou&eacute; d'une forte existence de vagabond
+des champs et finit par commettre des
+actes dits en termes h&eacute;ro&iuml;ques! &laquo;Il suivait les
+laboureurs et chassait &agrave; coups de mottes de
+terre les corbeaux qui s'envolaient.&raquo; Et m&ecirc;me
+Homais, l'homme au bonnet grec, dans une
+col&egrave;re p&eacute;dante contre son apprenti, en vient
+&agrave; &ecirc;tre d&eacute;sign&eacute; par une r&eacute;flexion
+ainsi con&ccedil;ue:
+&laquo;Car, il se trouvait dans une de ces crises o&ugrave;
+l'&acirc;me enti&egrave;re montre indistinctement ce qu'elle
+renferme, comme l'Oc&eacute;an qui dans les temp&ecirc;tes
+s'entrouve depuis les fucus de son rivage jusqu'au
+sable de ses ab&icirc;mes.&raquo;</p>
+<p>D'autres &eacute;chappatoires sont plus l&eacute;gitimes et
+moins caract&eacute;ristiques. Flaubert use le premier
+du proc&eacute;d&eacute; naturaliste qui consiste &agrave; compenser
+la m&eacute;diocrit&eacute; des &acirc;mes analys&eacute;es par la
+beaut&eacute;
+des descriptions o&ugrave; l'auteur, intervenant tout &agrave;
+coup, pr&ecirc;te &agrave; ses plus pi&egrave;tres cr&eacute;atures des
+sens
+de nerveux artistes. F&eacute;licit&eacute;, la simple bonne de
+Mme Aubain, porte au cat&eacute;chisme o&ugrave; elle accompagne
+la fille de sa ma&icirc;tresse, une sensibilit&eacute;
+d&eacute;licate et tactile, jusqu'&agrave; de pareilles
+&eacute;l&eacute;vations:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Elle avait peine &agrave; imaginer sa
+personne; il
+n'&eacute;tait pas seulement oiseau mais encore un feu
+et d'autres fois un souffle, c'est peut-&ecirc;tre sa
+lumi&egrave;re qui voltige la nuit, au bord des mar&eacute;cages,
+son haleine qui pousse les nu&eacute;es, sa voix
+qui rend les cloches harmonieuses; et elle demeurait
+dans une adoration, jouissant de la fra&icirc;cheur
+des murs et de la tranquillit&eacute; de l'&eacute;glise.&raquo;</div>
+<p>En s'accoutumant &agrave; rendre le dialogue en style
+indirect, Flaubert se d&eacute;barrasse encore de la
+n&eacute;cessit&eacute; des modernistes, forc&eacute;s de hacher leur
+phrase &agrave; la mesure de paroles l&acirc;ch&eacute;es. Enfin
+plac&eacute;
+devant les sc&egrave;nes o&ugrave; le m&egrave;nent ses romans,
+Flaubert quitte tout &agrave; coup l'exacte r&eacute;alit&eacute; et
+s'abandonne &agrave; l'admiration du spectacle. Les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es dans l'<i>&Eacute;ducation</i>, le jardin
+d'un
+caf&eacute;-concert, o&ugrave; &agrave; un certain instant, dans les
+bosquets, &laquo;le souffle du vent ressemblait au bruit
+des ondes&raquo;, le bal chez Rosanette, la for&ecirc;t de
+Fontainebleau, pr&eacute;sentent d'admirables pages.
+Dans <i>Madame Bovary</i>, le s&eacute;jour au ch&acirc;teau de
+la Vaubyessard, avec ses minuties d'&eacute;l&eacute;gance,
+la for&ecirc;t o&ugrave; l'h&eacute;ro&iuml;ne consomme son premier
+adult&egrave;re, le tableau de l'agonie et de l'Extr&ecirc;me-Onction,
+jettent des &eacute;clats entre le restant d'ombre.</p>
+<p>Enfin Flaubert satisfait son amour de l'&eacute;nergie
+et de la beaut&eacute; en concevant les admirables
+femmes de ses romans, p&acirc;les, noires, fines et
+tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. D&egrave;s qu'il
+parle de l'une d'elles, son style s'adoucit, chatoie
+et chante. Il doue Mme Bovary de toute la s&eacute;duction
+d'une &acirc;me ac&eacute;r&eacute;e dans un corps souple,
+&eacute;lanc&eacute; et blanc. Les fantasmagories de son imagination
+insatisfaite, les sourds &eacute;lans de son &acirc;me
+vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de
+joie qu'elle parvient &agrave; exprimer de la s&eacute;cheresse
+de sa vie, culminent en cette sc&egrave;ne d'amour o&ugrave;
+l'ineffable est presque dit:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;La lune toute ronde et couleur de pourpre
+se levait &agrave; ras de terre au fond de la prairie.
+Elle montait vite entre les branches des peupliers
+qui la cachaient de place en place comme un
+rideau noir, trou&eacute;. Puis elle parut &eacute;clatante de
+blancheur, dans le ciel vide qu'elle &eacute;clairait, et
+alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la
+rivi&egrave;re une grande tache qui faisait une infinit&eacute;
+d'&eacute;toiles; et cette lueur d'argent semblait s'y
+tordre jusqu'au fond, &agrave; la mani&egrave;re d'un serpent
+sans t&ecirc;te couvert d'&eacute;cailles lumineuses. Cela
+ressemblait &agrave; quelque monstrueux cand&eacute;labre d'o&ugrave;
+ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant
+en fusion. La nuit douce s'&eacute;talait autour
+d'eux; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages,
+Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
+grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne
+se parlaient pas trop, perdus qu'ils &eacute;taient dans
+l'envahissement de leur r&ecirc;verie. La tendresse
+des anciens jours leur revenait au coeur, abondante
+et silencieuse, comme la rivi&egrave;re qui coulait,
+avec autant de noblesse qu'en apportait le
+parfum des syringas, et projetait dans leurs
+souvenirs des ombres plus d&eacute;mesur&eacute;es et plus
+m&eacute;lancoliques que celles des saules immobiles
+qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque
+b&ecirc;te nocturne, h&eacute;risson ou belette, se mettant
+en chasse, d&eacute;rangeait les feuilles, ou bien on
+entendait par moments une p&ecirc;che m&ucirc;re qui tombait
+toute seule de l'espalier.&raquo;</div>
+<p>Et cette passion d&eacute;&ccedil;ue, la cruelle corruption
+de Mme Bovary, la flamme intense de ses prunelles
+et le pli hardi de sa l&egrave;vre, son existence
+de hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin
+pourchass&eacute;e, outrag&eacute;e, et rageuse, cette agonie
+par laquelle elle s'acquitte de toutes ses hontes,
+quelle violente &eacute;vasion, en toutes ces sc&egrave;nes,
+hors le banal de la vie!</p>
+<p>Mme Arnoux est plus id&eacute;alement belle encore.
+Avec ses lisses bandeaux noirs sur sa douce
+face mate, une fleur rouge dans les cheveux,
+lente, surprise et pure, elle inspire &agrave; Flaubert
+ses plus charmantes pages. Son apparition
+dans le salon de la rue de Choiseul, avec son
+&laquo;air de bont&eacute; d&eacute;licate&raquo;; puis &agrave; la
+campagne
+o&ugrave; Fr&eacute;d&eacute;ric &eacute;change avec elle les premiers
+mots
+intimes, plus tard la sc&egrave;ne d'int&eacute;rieur o&ugrave; il la
+trouva instruisant ses enfants: &laquo;ses petites
+mains semblaient faites pour r&eacute;pandre des
+aum&ocirc;nes puis essuyer des pleurs, et sa voix
+un peu sourde naturellement avait des intonations
+caressantes et comme des l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s de
+brise&raquo;;&#8212;la visite qui lui est rendue dans
+une fabrique, et cette conversation o&ugrave; la beaut&eacute;
+s'&eacute;l&egrave;ve au myst&egrave;re et &agrave; l'auguste:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Le feu dans la chemin&eacute;e ne br&ucirc;lait plus,
+Mme Arnoux sans bouger restait les deux
+mains sur les bras de son fauteuil; les pattes
+de son bonnet tombaient comme les bandelettes
+d'un sphinx; son profil pur se d&eacute;coupait en
+p&acirc;leur au milieu de l'ombre.</p>
+<p>Il avait envie de se jeter &agrave; ses genoux.
+Un craquement se fit dans le couloir; il
+n'osa.</p>
+<p>Il &eacute;tait emp&ecirc;ch&eacute; d'ailleurs par une sorte de
+crainte religieuse. Cette robe se confondant
+avec les t&eacute;n&egrave;bres lui paraissait d&eacute;mesur&eacute;e,
+infinie, insoulevable ...&raquo;</p>
+</div>
+<p>&#8212;Une rencontre dans la rue, le revirement
+myst&eacute;rieux o&ugrave; elle s'avoue &laquo;en une d&eacute;sertion
+immense&raquo; aimer Fr&eacute;d&eacute;ric, puis l'entrevue capitale
+dans le magasin de porcelaine de son
+mari et les l&egrave;vres de son amant touchant ses
+magnifiques paupi&egrave;res;&#8212;enfin ce centre de
+tout le livre, l'idylle d'Auteuil, et les longues
+visites souffreteuses:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Presque toujours, ils se tenaient en plein
+air au haut de l'escalier, et des c&icirc;mes d'arbre
+jaunies par l'automne se mamelonnaient devant
+eux, jusqu'au bord du ciel p&acirc;le, ou bien ils allaient
+au bout de l'avenue dans un pavillon
+ayant pour tout meuble un canap&eacute; de toile
+grise. Des points noirs tachaient la glace; les
+murailles exhalaient une odeur de moisi,&#8212;et
+ils restaient l&agrave;, causant d'eux-m&ecirc;mes, des autres,
+de n'importe quoi, avec un ravissement pareil.
+Quelquefois les rayons du soleil, traversant la
+jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
+les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins
+de poussi&egrave;re tourbillonnaient dans ces barres
+lumineuses. Elle s'amusait &agrave; les fendre, avec
+la main;&#8212;Fr&eacute;d&eacute;ric la saisissait doucement;
+et il contemplait l'entrelac de ses veines, les
+grains de sa peau, la forme de ses ongles.
+Chacun de ses doigts &eacute;tait pour lui plus qu'une
+chose, presqu'une personne ... Il l'appelait Marie,
+adorant ce nom l&agrave; fait expr&egrave;s, disait-il, pour
+&ecirc;tre soupir&eacute; dans l'extase et qui semblait contenir
+des nuages d'encens, des pench&eacute;es de roses.&raquo;</div>
+<p>D'aussi belles pages marquent encore la
+sensualit&eacute; contenue de ces deux &ecirc;tres m&ucirc;rs
+pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades;
+la promesse de son corps accord&eacute;e et ce sacrifice
+emp&ecirc;ch&eacute; par la maladie de son fils tandis
+que dehors l'&eacute;meute se d&eacute;cha&icirc;ne,&#8212;puis la
+s&eacute;paration
+des deux amants, jusqu'&agrave; cette sc&egrave;ne
+effroyablement aigu&euml; o&ugrave; Fr&eacute;d&eacute;ric, se trouvant
+un soir chez elle p&acirc;le et en larmes, est emmen&eacute;
+par sa ma&icirc;tresse, tandis que les rires d&eacute;lirants
+de Mme Arnoux sonnent dans l'escalier, et en
+trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette
+chose intime et presque obsc&egrave;ne, la vente de ses
+effets: enfin cette supr&ecirc;me et dure entrevue, o&ugrave;
+&eacute;clair&eacute;e tout &agrave; coup par la lampe, elle montre
+&agrave; son amant vieilli, et travaill&eacute; de concupiscences,
+la froideur pure sur ses doux yeux
+noirs, de ses cheveux d&eacute;sormais blancs, dont
+d&eacute;roul&eacute;s, elle taille une m&egrave;che,
+&laquo;brutalement &agrave;
+la racine&raquo; ...</p>
+<p>Par ce type de femme de la gr&acirc;ce la plus
+haute, Flaubert se compensait de toutes les
+brutes que son souci de la v&eacute;rit&eacute; le for&ccedil;ait
+&agrave;
+peindre. Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir
+pour imposer au r&eacute;el ce reflet de beaut&eacute;,
+le visible effort avec lequel ses phrases plus
+grandes s'&eacute;l&egrave;vent au-dessus des paragraphes
+qu'elles ornent, l'&acirc;cre d&eacute;go&ucirc;t sans doute
+m&ecirc;l&eacute;
+d'ironie, de devoir ensuite se remettre &agrave; noter
+en mots impassibles les turpitudes d'une foule
+de niais, tout le supplice volontaire d'un artiste
+s'astreignant &agrave; une besogne vengeresse mais
+r&eacute;pugnante, faisaient se d&eacute;tourner Flaubert avec
+joie du roman, &eacute;crire apr&egrave;s <i>Madame Bovary</i>,
+l'&eacute;pop&eacute;e de
+<i>Salammb&ocirc;</i>, refaire apr&egrave;s l'<i>&Eacute;ducation</i>
+ce
+po&egrave;me mi-didactique, mi-fantastique, la <i>Tentation</i>,
+et pr&eacute;luder par la <i>L&eacute;gende</i> et <i>H&eacute;rodias</i>
+&agrave; son entreprise la plus ab&ecirc;tissante de toutes,
+<i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>.</p>
+<p>L'on entre par ces livres &eacute;piques dans la r&eacute;gion
+de la pure beaut&eacute;. La phrase non plus r&eacute;duite &agrave;
+une &eacute;l&eacute;gante armature dans laquelle s'ench&acirc;ssent
+n'importe quels mots bas, ordonne des vocables
+sonores, color&eacute;s et beaux, les rythme en retentissantes
+cadences, d&eacute;veloppe de nobles visions,
+splendides, grandioses ou d'une haute horreur.
+Des hommes gigantesques et primitifs, &agrave; l'&acirc;me
+concise et puisant dans cette r&eacute;traction de leur
+&ecirc;tre une formidable &eacute;nergie, accomplissent ou
+subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se
+d&eacute;ploient en &eacute;tincelants d&eacute;cors o&ugrave; se fige
+la
+splendeur des ors, des porphyres, des pourpres,
+des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux
+de sang. Et parmi ces architectures, entre
+l'embrasement des catastrophes, sous les yeux
+droits et m&acirc;les, d'&eacute;tranges femmes passent. Elles
+sont menues, graves, soumises, et comme dormantes.
+Tant&ocirc;t sortant du temple, elles supplient,
+cambr&eacute;es, au haut de leur palais, les astres qui
+tressaillent au fr&eacute;missement de leurs l&egrave;vres;
+tant&ocirc;t
+elles prennent de leur corps anxieux de puret&eacute;,
+des soins inou&iuml;s, le mac&eacute;rant de parfums,
+l'enduisant d'onguents, le fr&ocirc;lant de soies, au
+point que la jouissance de leur lit promet une
+joie d&eacute;lictueuse et mortelle.</p>
+<p>Sous les platanes, dans un jardin diapr&eacute; de lis
+et de roses, les mercenaires c&eacute;l&eacute;brant leur festin;
+la lente apparition de Salammb&ocirc; descendue les
+apaiser, &agrave; la fois peureuse et divine, l'exp&eacute;dition
+nocturne de Math&ocirc; et Spendius dans le temple de
+Tanit, l'horreur de ces vo&ucirc;tes et le charme du
+passage du chef par la chambre alanguie o&ugrave;
+Salammb&ocirc; dort entre la d&eacute;licatesse des choses;
+le retour d'Hamilcar, son recueillement dans la
+maison du Suff&egrave;te-de-la-Mer; Salammb&ocirc; partant
+racheter de son corps le voile de la d&eacute;esse, son
+accoutrement d'idole et ses r&acirc;les mesur&eacute;s, quand
+le chef des barbares rompt la cha&icirc;nette de ses
+pieds; puis le si&egrave;ge &eacute;norme de Carthage, la foule
+des peuplades accourues, l'&eacute;crasement des cadavres,
+l'horreur des blessures, et sur ce carnage
+rouge, l'implacable resplendissement de
+Moloch; l'agonie de toute une ville, puis par un
+revers l'agonie de toute une arm&eacute;e, les derni&egrave;res
+batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
+mi&egrave;vre et grave, o&ugrave; Salammb&ocirc; voil&eacute;e et
+parlant &agrave; peine re&ccedil;oit le prince son fianc&eacute; en un
+jardin peu fleuri que passent des biches tra&icirc;nant
+&agrave; leurs sabots pointus, des plumes de paons
+&eacute;parses, enfin le supplice de Math&ocirc; et les joies
+nuptiales, m&ecirc;lant des chocs de verres et des
+odeurs de mets au d&eacute;chirement d'un homme par
+un peuple, jusqu'&agrave; ce qu'aux yeux de Salammb&ocirc;
+d&eacute;faillante en l'agitation secr&egrave;te de ses sens,
+Schahabarim arrache au supplici&eacute; son coeur et
+le tende tout rouge au rouge soleil, final tonnant
+dans lequel se m&ecirc;lent le beau, l'horrible, le
+myst&eacute;rieux et l'effr&eacute;n&eacute; en un supr&ecirc;me
+&eacute;clat.</p>
+<p>Et il est dans la <i>Tentation</i> de plus belles sc&egrave;nes
+encore et de plus magnifiques paroles. L'&eacute;trange
+et bas palais de Constantin pr&eacute;c&egrave;de le festin farouche
+de Nabuchodonosor; l'apparition de la
+reine de Saba galante et vieillote en son charme
+de ch&egrave;vre; dans le temple des h&eacute;r&eacute;siarques la
+beaut&eacute; fl&eacute;trie, monacale et livide des femmes
+montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent
+&agrave; l'&eacute;vocation d'Apollonius de Thyane
+qu'un charme maintient suspendu sur l'ab&icirc;me,
+planant et montant en sa noble robe de thaumaturge;
+le d&eacute;fil&eacute; des th&eacute;ogonies et sur la frise qu'a
+form&eacute;e le pullulement des dieux brahmaniques, le
+Bouddha apparaissant assis, la t&ecirc;te ceinte d'un
+halo et sa large main lev&eacute;e; le catafalque des
+adonisiennes, Aphrodite, puis l'immortel dialogue
+de la luxure et de la mort o&ugrave; les mots sont tant&ocirc;t
+liquides de beaut&eacute;, tant&ocirc;t lourds de tristesse;
+et ces derni&egrave;res pages o&ugrave; tous les monstres se
+d&eacute;gagent et se confondent en un protoplasme
+qui est la vie m&ecirc;me,&#8212;quelle grandiose suite
+d'&eacute;pisodes, dont chacun figure une plus charmante
+ou rayonnante ou tragique beaut&eacute;. Et que
+l'on joigne &agrave; ces grandes oeuvres certaines pages
+de l'<i>H&eacute;rodias</i>, les impr&eacute;cations de Jeochanann,
+la sc&egrave;ne gracieuse o&ugrave; Salom&eacute;, nue et cach&eacute;e
+par un rideau, &eacute;tend dans la chambre du t&eacute;trarque
+son bras ramant l'air pour saisir une tunique;
+enfin cette <i>L&eacute;gende de saint Julien</i> qui
+contient les plus divines pages en prose de ce
+si&egrave;cle, la vie pure et fi&egrave;re du ch&acirc;teau, les
+combats
+et les hasards de Julien fuyant son destin
+de parricide, les lieux luxurieux o&ugrave; il se marie,
+son crime, sa rigueur, sa transfiguration finale;&#8212;certes
+pas m&ecirc;me chez les grands po&egrave;tes de
+ce temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble
+de sc&egrave;nes aussi purement belles et hautes
+flattant l'oreille, les sens, l'esprit et toute l'&acirc;me,
+au point que certaines pages entrent par les
+yeux comme une caresse, se d&eacute;layant dans tout
+le corps, et le font frissonner d'aise comme une
+brise et comme une onde. Par ces derni&egrave;res
+oeuvres, Flaubert restera l'artiste de ces temps
+qui sut assembler les mille &eacute;l&eacute;ments &eacute;pars de
+beaut&eacute; mat&eacute;rielle et sensible, en de plus ravissants
+ensembles.</p>
+<p><i>Le myst&egrave;re, le symbolisme</i>: Cet artiste explicite
+et pr&eacute;cis qui excelle &agrave; montrer la beaut&eacute;
+sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
+sait aussi, dans des occasions plus rares mais
+marquantes, susciter la d&eacute;licieuse &eacute;motion qui
+r&eacute;sulte de la r&eacute;ticence, de la pr&eacute;t&eacute;rition
+du myst&egrave;re
+sugg&eacute;r&eacute;, sait avec un art profond et charmant
+s'arr&ecirc;ter au bord des images et des pens&eacute;es auxquelles
+la parole est trop pesante. Certaines &eacute;motions
+&agrave; peine senties des entrevues derni&egrave;res
+de Mme Arnoux et de Fr&eacute;d&eacute;ric, sont voil&eacute;es
+sous des mots &agrave; demi-r&eacute;v&eacute;lateurs et discrets qui
+ne laissent entrevoir les complications intimes
+d'&acirc;mes tristement g&eacute;n&eacute;reuses, qu'&agrave; quelques
+initi&eacute;s.
+Et l'&eacute;moi mystique de la pr&ecirc;tresse ph&eacute;nicienne
+s'effor&ccedil;ant sous les symboles des dieux
+et les mythes des th&eacute;ogonies de saisir l'essence
+de l'&ecirc;tre et la signification de ses sourdes ardeurs,
+puis Hamilcar dans le silence diurne de la
+maison du Suff&egrave;te-de-la-Mer, se prosternant sur
+le sol gaz&eacute; de sable, et adorant silencieusement
+les Abaddirs, sous la lumi&egrave;re &laquo;effrayante et
+pacifique&raquo; du soleil, qui passe &eacute;trange par
+les feuilles de lattier noir des baies,&#8212;d'autres
+sc&egrave;nes ou lunaires ou souterraines, sont d&eacute;crites
+en phrases obscures, distantes, qui parlent &agrave;
+certains esprits une langue comme oubli&eacute;e mais
+comprise, et suscitant dans les limbes de l'&acirc;me
+des &eacute;motions muettes. La <i>Tentation de saint
+Antoine</i> &agrave; son d&eacute;but, les voix qui susurrent aux
+oreilles de l'asc&egrave;te des phrases insidieuses de
+cr&eacute;puscule, les images qui passent sous ses yeux,
+continues et disconnexes, ont l'illogisme du r&ecirc;ve
+et l'appr&eacute;hension de l'inconnu; les visions se
+suivent et se lient impr&eacute;vues; des communions
+subites ont lieu:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Elle sanglotte, la t&ecirc;te appuy&eacute;e contre une
+colonne, les cheveux pendants, le corps affaiss&eacute;
+dans une longue simarre brune.</p>
+<p>&laquo;Puis ils se trouvent l'un pr&egrave;s de l'autre loin
+de la foule,&#8212;et un silence, un apaisement
+extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
+quand le vent s'arr&ecirc;te et que les feuilles tout &agrave;
+coup ne remuent plus.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Cette femme est tr&egrave;s belle, fl&eacute;trie pourtant
+et d'une p&acirc;leur de s&eacute;pulcre. Ils se regardent, et
+leurs yeux s'envoient comme un flot de pens&eacute;es,
+mille choses anciennes, confuses et profondes ...&raquo;</p>
+</div>
+<p>D'autres sc&egrave;nes, l'apparition d'H&eacute;l&egrave;ne Ennoia,
+le culte des Ophites, se passent en demi-t&eacute;n&egrave;bres,
+et apparaissent vagues et passag&egrave;res comme
+des songes, persuasives comme des hallucinations.
+Que l'on se rappelle encore les chasses
+fantastiques de Julien, et surtout cette exp&eacute;dition
+o&ugrave;, quittant le lit nuptial, il parcourt une
+for&ecirc;t enchant&eacute;e dont les b&ecirc;tes indestructibles le
+fr&ocirc;lent, et d'autres, qu'il abat, s'&eacute;miettent pourries
+dans ses mains,&#8212;puis l'immense horreur des
+lieux glac&eacute;s, dont l'hostilit&eacute; expie son crime
+involontaire; Flaubert para&icirc;tra poss&eacute;der le sens
+des choses &agrave; peine per&ccedil;ues, des sentiments
+naissants et balbutiants, que le mot, clair exposant
+de l'id&eacute;e pr&eacute;cise, peut rendre seulement
+par la suggestion, de myst&eacute;rieuses analogies ou
+d'indirects symboles.</p>
+<p>Le symbolisme des discours de Schahabarim et
+des hymnes de Salammb&ocirc; est au fond de l'oeuvre
+de Flaubert. D&eacute;testant la r&eacute;alit&eacute; de toute la
+haine
+d'un id&eacute;aliste qui se trouve contraint de la voir,
+il s'est enfui du monde moderne en un monde
+antique embelli; et non content de cette &eacute;vasion
+vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois
+r&eacute;ussi &agrave; &eacute;chapper radicalement au r&eacute;el, en
+substituant aux individus les types, &agrave; un r&eacute;cit
+de faits particuliers, un r&eacute;cit de faits all&eacute;goriques.</p>
+<p>Comme M. de Maupassant le dit dans sa pr&eacute;face
+aux lettres de Flaubert &agrave; George Sand,
+m&ecirc;me les romans, <i>Madame Bovary</i>, l'<i>&Eacute;ducation</i>,
+bien que r&eacute;alistes, pleins d'actes et de lieux
+pr&eacute;cis, ont pour personnages principaux des &ecirc;tres
+si parfaitement choisis entre une foule de similaires,
+qu'ils repr&eacute;sentent une classe, ou une
+esp&egrave;ce plut&ocirc;t qu'un individu. Madame Bovary
+est par certains c&ocirc;t&eacute;s la femme, et Homais reste
+comme l'exemple grotesque de toute une cat&eacute;gorie
+sociale.</p>
+<p>Dans l'<i>&Eacute;ducation</i>, plus r&eacute;aliste par le milieu
+et
+par le faire, les jeunes gens Moreau, Deslauriers,
+Martinon, sont les types l'un d'une &eacute;nergie trop
+tourment&eacute;e, l'autre d'une faiblesse min&eacute;e de
+folles et vaines aspirations, le troisi&egrave;me de la
+grossi&egrave;ret&eacute; heureuse et finaude, interpr&eacute;tation
+que confirme la port&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale du titre de toute
+l'oeuvre. Passant sur <i>Salammb&ocirc;</i> dont le sens est
+simplement d'&ecirc;tre belle, dans la <i>Tentation</i> une
+fantaisie plus libre permet une histoire plus
+significative.</p>
+<p>Dans ce livre, qui est l'oeuvre supr&ecirc;me du
+style, des proc&eacute;d&eacute;s fragmentaires, de la science
+historique, de l'amour du beau, de la philosophie
+de Flaubert, celui-ci a signifi&eacute; toutes les
+passions, les cultes et les sp&eacute;culations de l'humanit&eacute;.
+L'asc&egrave;te est l'homme priv&eacute; et assi&eacute;g&eacute;
+de satisfactions charnelles; les amorosit&eacute;s
+faciles de la reine de Saba le sollicitent; la
+magie, de celle des brahmanes &agrave; celle des
+Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe,
+n'adh&eacute;rant d&eacute;finitivement &agrave; aucune, par toutes
+les religions et les h&eacute;r&eacute;sies; la m&eacute;taphysique
+lui propose ses antinomies irr&eacute;solues, et il h&eacute;site
+de d&eacute;sespoir, &agrave; s'ab&icirc;mer dans la luxure ou
+&agrave; s'an&eacute;antir dans la mort; mais sa curiosit&eacute; le
+fait encore balancer entre le myst&egrave;re du sphinx
+et les fables de la chim&egrave;re qui l'entra&icirc;ne &agrave;
+travers
+les mythes et les &eacute;bauches de la cr&eacute;ation,
+&agrave; l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
+toute; il l'adore pour se relever et se
+remettre par la pri&egrave;re dans le cycle des cultes,
+quand le soleil le rappelle de la sp&eacute;culation nocturne
+&agrave; l'action diurne.</p>
+<p>Dans ce livre, dans <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i> qui
+en est l'analogue, plus ironique et moins profond,
+Flaubert tente par une synth&egrave;se g&eacute;n&eacute;rale,
+en dehors de toute intrigue et de toute psychologie,
+de repr&eacute;senter l'histoire du d&eacute;veloppement
+de l'esprit humain, de son insatiable inqui&eacute;tude,
+sans cesse assaillie de solutions, de
+syst&egrave;mes, de r&eacute;v&eacute;lations qu'il adopte, qu'il subit
+et qu'il abandonne en une r&eacute;volution que le
+scepticisme de l'&eacute;crivain le portait &agrave; concevoir
+circulaire. Que l'on prenne le niais anachor&egrave;te
+de la Th&eacute;ba&iuml;de ou les deux bonshommes de
+Chavignolles, ces &ecirc;tres born&eacute;s, cr&eacute;dules, dociles
+et &eacute;tonn&eacute;s sont bien les repr&eacute;sentants de
+la dupe qu'il y a en tout homme. L'imp&eacute;rissable
+myope, toujours z&eacute;l&eacute; de croire les images confuses
+et partielles qu'il aper&ccedil;oit, alternant toute
+affirmation d'une autre, adh&eacute;rant &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; actuelle
+et oubliant constamment que l'ancienne
+fut v&eacute;rit&eacute; aussi, prot&eacute;g&eacute; par ces
+continuels mirages
+contre la gla&ccedil;ante notion de l'inconnaissable
+dans la science et de l'inutile dans les
+actes, parvient &agrave; vivre presque tranquille et
+presque heureux, en une existence de r&ecirc;ve et
+de paix.</p>
+<p>C'est dans cette id&eacute;e narquoise et am&egrave;re,
+qu'est le fond de la philosophie de Flaubert, la
+morale de ses romans et la signification de ses
+po&egrave;mes. Dans la <i>Tentation</i> il s'est &eacute;lev&eacute;
+&agrave; l'intuition
+pure de cette id&eacute;e sp&eacute;culative et la propose
+aux regards avec la moindre somme d'&eacute;l&eacute;ments
+connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent.
+La suite des visions n'est pas clairement
+symbolique; chacune d'elles est non de
+fantaisie, mais extraite de livres et condense
+en quelques lignes tout un ordre de renseignements
+positifs; enfin elles sont choisies aussi
+pour leur beaut&eacute; et leur myst&egrave;re; &agrave; tel point
+que l'on peut tour &agrave; tour consid&eacute;rer la <i>Tentation</i>
+soit comme un po&egrave;me didactique, soit
+comme un tableau des &eacute;poques antiques jusqu'au
+bas-empire, soit comme un admirable et
+pr&eacute;cieux ballet o&ugrave; se m&ecirc;lent la fantaisie et les
+magnificences.</p>
+<p>En cette oeuvre se refl&egrave;te toute l'&acirc;me de Flaubert,
+cet esprit contradictoire et d&eacute;chir&eacute;, que
+le r&eacute;el sollicitait et repoussait, que la beaut&eacute;
+attirait mais qui ne parvint &agrave; l'imaginer qu'antique et
+documentaire, qui sentit la s&eacute;duction
+du myst&egrave;re et fut le plus explicite des stylistes,
+qui con&ccedil;ut la synth&egrave;se du particulier dans le
+g&eacute;n&eacute;ral et cependant diss&eacute;qua des &acirc;mes
+particuli&egrave;res,
+&eacute;crivit en phrases analytiques et discr&egrave;tes,
+et s'abstint de toute g&eacute;n&eacute;ralisation.
+Dans ces alliances adverses, dans ces id&eacute;aux
+contradictoires, semble r&eacute;sider le g&eacute;nie,
+l'originalit&eacute;,
+le caract&egrave;re, l'indice psychologique
+particulier de Flaubert, qui n'eut dans toute sa
+carri&egrave;re, que cette chose chez lui primordiale
+et terme commun, le style.</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<h3>LES CAUSES</h3>
+<br>
+<p><i>R&eacute;sum&eacute; des faits:</i>&#8212;Apr&egrave;s avoir fait
+l'analyse
+du vocabulaire, de la syntaxe, de la m&eacute;trique,
+de la composition de Flaubert, nous avons &eacute;num&eacute;r&eacute;
+ses proc&eacute;d&eacute;s de description et de psychologie
+qui se r&eacute;duisent &agrave; ceux du r&eacute;alisme,&#8212;les
+caract&egrave;res g&eacute;n&eacute;raux de son art, qui sont la
+concision,
+la contention, et, r&eacute;sultat saillant g&eacute;n&eacute;ral,
+le statisme. Les impressions principales que
+nous parurent produire les oeuvres ainsi &eacute;difi&eacute;es,
+furent la v&eacute;rit&eacute;, la beaut&eacute;, le myst&egrave;re, le
+symbolisme,
+effets que coordonne en s&eacute;rie un pessimisme
+violent ou ironique. Il faut ajouter &agrave; ses
+renseignements isot&eacute;riques sur Flaubert ceux
+que fournissent la connaissance de sa m&eacute;thode de
+travail, la lenteur et la difficult&eacute; de sa r&eacute;daction,
+son effort constant, une fois le plan g&eacute;n&eacute;ral
+arr&ecirc;t&eacute;
+et les notes recueillies, pour achever chaque
+phrase, chaque paragraphe, chaque page avant
+de passer &agrave; la suite.</p>
+<p>Ces donn&eacute;es mettent en pr&eacute;sence deux s&eacute;ries
+de faits contradictoires; d'une part, l'amour des
+mots pr&eacute;cis, des phrases autonomes et statiques,
+des descriptions exactes, de la psychologie
+analytique, l'abondance des faits dans
+la contexture de l'oeuvre, le recours constant &agrave;
+l'observation et &agrave; l'&eacute;rudition, l'impression de
+v&eacute;rit&eacute;
+que donnent les livres de Flaubert; d'autre
+part, son excellence &agrave; rendre la beaut&eacute; pure, le
+myst&egrave;re, le g&eacute;n&eacute;ral, sa haine et sa souffrance
+du r&eacute;el, ses &eacute;chapp&eacute;es vers le roman historique
+et vers l'all&eacute;gorie, la splendeur de son style,
+l'harmonie de ses p&eacute;riodes, la magnificence diffuse
+ou pr&eacute;cise de ses mots. Les <i>Souvenirs</i> de
+M. Maxime Ducamp attestent la perp&eacute;tuelle oscillation
+de Flaubert entre le roman r&eacute;aliste et des
+oeuvres plus id&eacute;ales. Enfin certains passages de
+ses lettres indiquent &agrave; la fois l'une et l'autre de
+ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert de
+leur coexistence, et la solution probable de cet
+antagonisme.</p>
+<p>Voici qui montre son obs&eacute;quiosit&eacute; et son
+impersonnalit&eacute;
+devant la nature:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Je me suis mal exprim&eacute; en vous disant qu'il
+ne fallait pas &eacute;crire avec son coeur; j'ai voulu
+dire, ne pas mettre sa personnalit&eacute; en sc&egrave;ne. Je
+crois que le grand art est scientifique et impersonnel.
+Il faut par un effort d'esprit se transporter
+dans les personnages et non les attirer &agrave;
+soi.&raquo; (<i>Lettres de Flaubert, &agrave; George Sand</i>,
+&eacute;d.
+Charpentier, p. 41.)</p>
+<p>&laquo;Quelle forme faut-il prendre pour exprimer
+parfois son opinion sur les choses de ce monde
+sans risquer de passer plus tard pour un imb&eacute;cile?
+Cela est un rude probl&egrave;me. Il me semble
+que le mieux est de les peindre tout bonnement,
+ces choses qui nous exasp&egrave;rent; diss&eacute;quer est
+une vengeance.&raquo; (Ib. p. 47.)</p>
+<p>&laquo;Je me borne donc &agrave; exposer les choses telles
+qu'elles m'apparaissent, &agrave; exprimer ce qui me
+semble le vrai. Tant pis pour les cons&eacute;quences;
+riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je
+n'admets rien de tout cela. Je ne veux avoir ni
+amour, ni haine, ni piti&eacute;, ni col&egrave;re. Quant &agrave; de
+la sympathie, c'est diff&eacute;rent: jamais on en a
+assez ... Est-ce qu'il n'est pas temps de faire
+entrer la justice dans l'art?&raquo; (Ib. p. 283.)</p>
+</div>
+<p>Voici pour la tendance contraire: &laquo;Peindre des
+bourgeois modernes et fran&ccedil;ais, me pue au nez
+&eacute;trangement (ib. p. 41). Ceux que je vois souvent
+et que vous d&eacute;signez, recherchent tout ce que
+je m&eacute;prise et s'inqui&egrave;tent m&eacute;diocrement de ce
+qui me tourmente. Je regarde comme tr&egrave;s secondaire
+le d&eacute;tail technique, le renseignement local,
+enfin le c&ocirc;t&eacute; historique et exact des choses.
+Je recherche par dessus tout la <i>beaut&eacute;</i>, dont
+mes compagnons sont m&eacute;diocrement en qu&ecirc;te.&raquo;
+(Ib. p. 274.)</p>
+<p>Ce passage-ci constate la contradiction de ses
+penchants: &laquo;Je suis comme M. Prudhomme qui
+trouve que la plus belle &eacute;glise serait celle qui aurait
+&agrave; la fois la fl&egrave;che de Strasbourg, la colonnade
+de Saint-Pierre, le portique du Parth&eacute;non, etc.
+J'ai des id&eacute;aux contradictoires; de l&agrave; embarras,
+arr&ecirc;t, impuissance.&raquo;(Ib. p. 72.)</p>
+<p>Et voici qui met sur la voie de la cause de cette
+opposition: &laquo;Je ne sais plus comment il faut
+s'y prendre pour &eacute;crire, et j'arrive &agrave; exprimer
+la centi&egrave;me partie de mes id&eacute;es apr&egrave;s des
+t&acirc;tonnements
+infinis.&raquo;(Ib. p. 17.) &laquo;Ce souci de la beaut&eacute;
+ext&eacute;rieure que vous me reprochez est pour moi
+une <i>m&eacute;thode</i>. Quand je d&eacute;couvre une mauvaise
+assonance ou une r&eacute;p&eacute;tition dans une de mes
+phrases, je suis s&ucirc;r que je patauge dans le faux; &agrave;
+force de chercher, je trouve l'expression juste qui
+&eacute;tait la seule et qui est, en m&ecirc;me temps,
+l'harmonieuse.&raquo;
+(Ib. p. 279.) &laquo;Ainsi pourquoi y a-t-il un
+rapport n&eacute;cessaire entre le mot juste et le mot
+musical? Pourquoi arrive-t-on toujours &agrave; faire
+un vers, quand on resserre trop sa pens&eacute;e? La
+loi des nombres gouverne donc les sentiments
+et les images, et ce qui parait &ecirc;tre l'ext&eacute;rieur est
+tout bonnement le dedans?&raquo; (Ib. p. 283.)</p>
+<p><i>Analyses des faits; causes</i>.&#8212;Ces derniers
+passages sont extr&ecirc;mement significatifs; ils
+semblent indiquer en Flaubert le sentiment
+qu'entre ses id&eacute;es et la phrase particuli&egrave;re dont
+il veut les rev&ecirc;tir une lutte existe, dans laquelle
+la forme l'emporte sur le fond et exclut celles des
+pens&eacute;es qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche
+de cette r&eacute;flexion, le d&eacute;saccord fr&eacute;quent
+not&eacute; plus haut entre l'expression et l'exprim&eacute;,
+notamment dans les r&eacute;alistes o&ugrave; les mots sont
+sans cesse au-dessus des choses; enfin que l'on
+tienne compte de ce fait extraordinaire que
+Flaubert a &eacute;crit les oeuvres les plus diverses
+avec le m&ecirc;me style, que sa <i>Lettre &agrave; la
+municipalit&eacute;
+de Rouen</i> est con&ccedil;ue comme le discours
+de Hanon dans le temple de Moloch, que
+Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau parle de Mme Arnoux comme
+saint Antoine d'Ammonaria; il para&icirc;tra &eacute;vident
+qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale
+de son esprit &eacute;galement sollicit&eacute; par le
+beau et par le r&eacute;el, une tendance sup&eacute;rieure et
+unique existait, celle d'assembler en une certaine
+forme de phrase, certaines cat&eacute;gories de
+mots.</p>
+<p>Cette aptitude et ce penchant verbaux sont
+permanents, ant&eacute;c&eacute;dents, fondamentaux. Car
+dans les caract&egrave;res m&ecirc;mes de la syntaxe et du
+vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions
+plus g&eacute;n&eacute;rales que d&eacute;veloppe son oeuvre.</p>
+<p>Son amour du mot pr&eacute;cis et
+d&eacute;finitif,&#8212;c'est-&agrave;-dire
+tel qu'il enserr&acirc;t une cat&eacute;gorie born&eacute;e
+d'images et celle-ci seulement,&#8212;dut diriger son
+esprit &agrave; l'intuition des choses individuelles, l'&eacute;loigner
+de toute g&eacute;n&eacute;ralisation abstraite.</p>
+<p>Son amour des beaux mots,&#8212;c'est-&agrave;-dire
+tels qu'ils soient sonores, ou &eacute;veillent dans l'esprit
+des images exaltantes,&#8212;le d&eacute;termina &agrave;
+sentir et &agrave; vouloir exprimer le grandiose, le magnifique,
+l'harmonieux, &agrave; qualifier en termes enthousiastes
+des choses en soi minimes; par ces
+mots, il &eacute;chappe encore &agrave; l'abstraction, et &eacute;vite
+de plus la s&eacute;cheresse de l'analyse psychologique
+qu'il transpose en &eacute;clatantes descriptions. Le
+conflit entre cette tendance verbale et la pr&eacute;c&eacute;dente
+d&eacute;termine son pessimisme; le triomphe de
+cette tendance sur la pr&eacute;c&eacute;dente, un symbolisme.</p>
+<p>Son amour des mots ind&eacute;finis,&#8212;c'est-&agrave;-dire
+tels qu'ils provoquent dans l'esprit non une
+image, mais la sourde tendance &agrave; en former une
+et le vif sentiment d'effort et d'&eacute;lation qui accompagne
+toute tendance intellectuelle confuse,&#8212;le
+porta aux sujets o&ugrave; il pouvait le satisfaire,
+aux &eacute;poques lointaines et vagues, aux mouvements
+intimes de l'&acirc;me f&eacute;minine, aux sc&egrave;nes
+lunaires et aux th&eacute;ogonies mortes. Enfin sa fa&ccedil;on
+de joindre ces sortes de mots d&eacute;termin&egrave;rent les
+autres caract&egrave;res de son art.</p>
+<p>Sa tendance &agrave; &eacute;crire en phrases statiques,
+c'est-&agrave;-dire
+qui soient compl&egrave;tes, explicites et ind&eacute;pendantes
+du contexte,&#8212;lui imposa la n&eacute;cessit&eacute;
+d'enclore un fait ou plusieurs en chaque
+p&eacute;riode. Par l&agrave; le nombre de ces faits dut &ecirc;tre
+&eacute;norm&eacute;ment multipli&eacute;. S'abstenant de toute
+r&eacute;p&eacute;tition,
+de tout d&eacute;veloppement, il lui fallut des
+actes, des choses, des d&eacute;tails; il dut &ecirc;tre en
+roman moderne un r&eacute;aliste, et en roman historique,
+l'&eacute;rudit qu'il fut. La difficult&eacute; de bien
+faire cette sorte de phrase, la peine qu'elle lui
+donnait proscrivant toute prolixit&eacute;, le fit condenser
+ses descriptions et ses analyses, en leurs
+points les plus significatifs, rendit son style tendu
+et stable. L'&eacute;norme tension intellectuelle qu'exigeait
+cette sorte de phrase, le fit concentrer en
+elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique,
+la plupart de ses forces, et le rendit moins attentif
+&agrave; la composition g&eacute;n&eacute;rale. Enfin, les rares
+passages de passion et de po&eacute;sie pure qui &eacute;clatent
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; dans son oeuvre et que la forme statique
+ne saurait expliquer, proc&egrave;dent de son autre
+type de phrase, le p&eacute;riodique, que nous avons
+vu alterner avec son style habituel.</p>
+<p>Cette r&eacute;duction de tout un d&eacute;veloppement intellectuel,
+en l'ascendant de quelques formes verbales,
+la contradiction entre les facult&eacute;s d'un
+esprit expliqu&eacute;, par la contradiction entre les
+diverses parties d'un syst&egrave;me de style, c'est, dans
+l'investigation du m&eacute;canisme intellectuel de Flaubert,
+passer de la psychologie &agrave; la th&eacute;orie du
+langage. En fonction de cette science, il existait
+dans l'intelligence de Flaubert d'une part une
+s&eacute;rie de donn&eacute;es des sens et une s&eacute;rie de mots
+qui s'accordaient avec elles et les exprimaient
+naturellement; de l'autre, une s&eacute;rie de formes
+verbales acquises, et d&eacute;velopp&eacute;es, auxquelles
+correspondaient non des donn&eacute;es sensorielles,
+mais de simples prolongements id&eacute;aux et qui tendaient
+pourtant comme les autres vocables, &agrave; &ecirc;tre
+articul&eacute;es.</p>
+<p>Quand l'oeil de Flaubert &eacute;tait braqu&eacute; sur la
+r&eacute;alit&eacute;, les d&eacute;tails importants des choses et des
+hommes fid&egrave;lement enregistr&eacute;s trouvaient dans
+le vocabulaire de l'&eacute;crivain une s&eacute;rie de mots
+exactement adapt&eacute;s, qui les rendaient d'une
+fa&ccedil;on pr&eacute;cise et du premier coup, en phrases
+telles que chacune enveloppant l'id&eacute;e &agrave; exprimer,
+enti&egrave;re, il ne f&ucirc;t nul besoin d'y revenir. C'est ce
+que nous avons appel&eacute; le style statique pr&eacute;cis,
+et il n'y a l&agrave; rien d'anormal, mais simplement la
+perfection du langage usuel. Quand Flaubert dit
+&agrave; la premi&egrave;re phrase de <i>Madame Bovary</i>:
+&laquo;Nous
+&eacute;tions &agrave; l'&eacute;tude quand le proviseur entra suivi
+d'un nouveau, habill&eacute; en bourgeois, et d'un gar&ccedil;on
+de classe qui portait un grand pupitre, ...&raquo;
+il dit simplement, en le moins de mots n&eacute;cessaires,
+et en des mots simplement justes, un fait dont
+son imagination contenait l'image. Et cette sobre
+exactitude est la moiti&eacute; de son art et de son
+style.</p>
+<p>Mais une autre facult&eacute; existait dans son esprit,
+et provoquait d'autres d&eacute;sirs. Par une
+cause inconnue, probablement en partie par
+suite de lectures exclusivement romantiques,
+Flaubert poss&eacute;dait un grand nombre de mots
+beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la
+r&eacute;alit&eacute; certaines abstractions faites pour plaire
+plus que les choses, aux sens et &agrave; l'esprit humains.
+Il s'&eacute;tait empli l'oreille de cadences sonores,
+l'intelligence d'images d&eacute;mesur&eacute;es, d'adjectifs
+exalt&eacute;s et amples, de rutilantes visions
+verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi
+une aptitude qui ne se transforme en d&eacute;sir et en
+acte. Cette force de son intelligence purement
+vocabulaire, et &agrave; laquelle ses sens rest&eacute;s normaux
+et actifs n'apportaient qu'un contingent
+d'images ou d&eacute;fectueuses, ou hostiles, jamais
+animatrices,&#8212;ne pouvant s'employer &agrave; la description
+de la r&eacute;alit&eacute;, ou la faussant quand elle
+s'y adonnait, le contraignit, par une &eacute;chappatoire
+et par un compromis, &agrave; faire un livre d'arch&eacute;ologie,
+o&ugrave; tous les faits sont exacts, mais
+o&ugrave; tous les faits ne se trouvent pas, et sont
+choisis de fa&ccedil;on &agrave; fournir au plus magnifique
+style de ce temps, la facult&eacute; de se librement d&eacute;ployer.
+Dans <i>Salammb&ocirc;</i>, dans la <i>Tentation</i>,
+dans deux des <i>Trois contes</i> c'est le verbe, le
+nombre de la p&eacute;riode, l'&eacute;clat et le myst&egrave;re des
+images, qui sont primitifs, et non les incidents
+ou les sc&egrave;nes &eacute;videmment choisis de fa&ccedil;on &agrave;
+donner lieu &agrave; d'admirables phrases.</p>
+<p>Cet art, o&ugrave; les mots pr&eacute;c&egrave;dent et
+d&eacute;terminent
+obscur&eacute;ment les id&eacute;es, est anormal. Car il est
+l'exc&egrave;s et le contraire m&ecirc;me de la facult&eacute; du
+langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands
+(Steinthal, Geiger), est &agrave; l'id&eacute;e ce que le
+cri est &agrave; l'&eacute;motion, ne peut constituer
+l'ant&eacute;c&eacute;dent
+de l'id&eacute;e, que lorsque le langage, &eacute;norm&eacute;ment
+d&eacute;velopp&eacute; par des g&eacute;nies verbaux de premier
+ordre, devient quelque chose que l'on apprend,
+que l'on emmagasine, et non un mince
+bagage traditionnel, qu'il faut utiliser et augmenter
+selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
+que Flaubert v&eacute;cut au d&eacute;clin du romantisme,
+qu'il put absorber et absorba en effet
+l'&eacute;norme vocabulaire du plus grand g&eacute;nie
+verbal de tous les temps, qu'il admira Hugo
+avec la ferveur d'un disciple et d'un semblable<a name="FNanchor_2_2"></a><a
+ href="#Footnote_2_2"><sup>[2]</sup></a>.
+&Eacute;videmment, l'esprit surcharg&eacute; par ces
+acquisitions, il ne put se borner &agrave; &eacute;tudier et &agrave;
+d&eacute;crire la vie moderne pour laquelle le vocabulaire
+lyrique du grand po&egrave;te n'est point fait,
+est trop riche et reste en partie sans emploi.
+Il lui fallut Carthage, les hymnes &agrave; Tanit, les
+lions crucifi&eacute;s, les temples, le d&eacute;sert, le si&egrave;ge,
+les somptuosit&eacute;s barbares d'une &eacute;poque, que,
+lointaine, il put se figurer grandiose. Et ce besoin
+le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans
+cesse au roman moderne qui ne repr&eacute;sentait de
+ses facult&eacute;s que quelques-unes, se satisfaisant,
+s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse,
+de son noviciat artistique &agrave; sa mort.</p>
+<p>Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie
+de Flaubert portait en elle des menaces de
+destruction. Se bornant de plus en plus &agrave; &eacute;laborer
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;ment la sorte de p&eacute;riode qui
+l'enthousiasmait,
+frappant perp&eacute;tuellement comme un balancier
+la m&ecirc;me m&eacute;daille, et la jetant d'un mouvement
+continu &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle pr&eacute;c&eacute;demment
+issue
+du coin, Flaubert perdit le sentiment et la facult&eacute;
+de la liaison, associa en livres presque diffus de
+l&acirc;ches chapitres, et ne sut maintenir la coh&eacute;sion
+et le mouvement de sa pens&eacute;e au-del&agrave; de brefs
+paragraphes. Cette disposition latente, contenue,
+r&eacute;duite encore &agrave; une faible intensit&eacute; et coercible
+par d'autres, constitue visiblement la premi&egrave;re
+phase de l'incoh&eacute;rence des maniaques, et n'en
+diff&egrave;re que quantitativement, comme se distinguent
+toujours les fonctions anormales chez
+les &laquo;g&eacute;niaux&raquo;, de celles chez leurs
+cong&eacute;n&egrave;res
+n&eacute;vropathes. Que l'on compare en effet ce passage
+d'une lettre d'un ali&eacute;n&eacute;, cit&eacute;e par Morel,
+<i>Trait&eacute; des maladies mentales</i> (p. 430):</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Lorsque le chol&eacute;ra a
+&eacute;clat&eacute;, j'avais une bosse
+froide dans le cerveau; le miasme chol&eacute;rique est
+tr&egrave;s irritant, j'ai eu par cons&eacute;quent le chol&eacute;ra
+c&eacute;r&eacute;bral. &Eacute;tant &agrave; l'asile, j'ai eu
+l'intelligence de
+ce qui m'est arriv&eacute;. Mes acc&egrave;s ant&eacute;rieurs ont eu
+lieu par violations exerc&eacute;es sur ma personne;
+mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une mani&egrave;re
+effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus
+&agrave; lui ... etc.&raquo;</div>
+<p>Que l'on fasse abstraction de l'absurdit&eacute; des
+id&eacute;es et que l'on consid&egrave;re seulement la
+bri&egrave;vet&eacute;
+et la rondeur des phrases, leur suite incoh&eacute;rente
+ou faiblement li&eacute;e, toute l'allure mesur&eacute;e et
+cadenc&eacute;e
+de ce petit morceau; il semblera incontestable
+aux personnes qui ne r&eacute;pugnent pas par
+pr&eacute;jug&eacute; &agrave; l'assimilation d'un fou et d'un homme
+de g&eacute;nie, que certains passages de Flaubert sont
+l'analogue lointain et cependant exact de cette
+litt&eacute;rature d'asile. Que l'incoh&eacute;rence r&eacute;sulte
+d'une concentration volontaire puis habituelle
+de l'effort d'exprimer successivement en une
+forme difficile chacune des pens&eacute;es qui le traversent,
+ou qu'elle provienne chez
+l'ali&eacute;n&eacute;&#8212;comme cela est probable,&#8212;d'une
+irr&eacute;gularit&eacute;
+de la circulation sanguine c&eacute;r&eacute;brale, semblable
+&agrave; celle qui produit la fantaisie des
+r&ecirc;ves,&#8212;en d'autres termes que ce soit l'attention<a
+ name="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3"><sup>[3]</sup></a> ou
+la maladie qui abaissent l'activit&eacute; commune de
+l'enc&eacute;phale, au profit de ses parties, le r&eacute;sultat
+est physiologiquement et psychologiquement le
+m&ecirc;me. L'incoh&eacute;rence faible de Flaubert, terme
+extr&ecirc;me de celle de tous les artistes qui &laquo;font
+le morceau&raquo; est l'ant&eacute;c&eacute;dente de celle du
+r&ecirc;ve,
+qui pr&eacute;c&egrave;de celle du d&eacute;lire, et celle des
+maniaques.
+Entre tous ces d&eacute;rangements, il n'est de
+contraste que ceux de l'intensit&eacute; et de la permanence.</p>
+<p><i>G&eacute;n&eacute;ralisation sur les causes</i>: L'on remarquera
+que cette alt&eacute;ration du langage qui produisit
+chez Flaubert de si belles et maladives
+fleurs, est analogue si l'on abstrait de ses d&eacute;veloppements
+ultimes, &agrave; celle qui cause chez tout
+un groupe d'&eacute;crivains nomm&eacute;s par excellence
+les &laquo;artistes&raquo;, ce qu'on appelle encore par
+excellence, le &laquo;style&raquo;. On sait qu'entre lettr&eacute;s
+ces termes ne sont appliqu&eacute;s qu'&agrave; des prosateurs
+et des po&egrave;tes post&eacute;rieurs au romantisme,
+et &agrave; aucun des &eacute;trangers. Si l'on note le
+caract&egrave;re
+commun de &laquo;l'&eacute;criture artiste&raquo; chez des
+gens aussi dissemblables que les de Goncourt,
+Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de Banville,
+Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on
+remarquera que tous affectionnent une forme de
+phrase et une s&eacute;rie de mots qui demeurent
+identiques &agrave; travers les sujets divers qu'ils traitent;
+en d'autres termes, tous poursuivent deux
+buts, et non un seul en &eacute;crivant: exprimer leur
+id&eacute;e,&#8212;construire des phrases d'un certain type;
+en d'autres termes encore tous sont dou&eacute;s d'un
+certain nombre de formes verbales et syntactiques,
+dans lesquelles ils s'emploient avec une
+extraordinaire adresse &agrave; rendre les id&eacute;es qui
+s'associent ou qui p&eacute;n&egrave;trent dans leur esprit.
+Les uns n'ont que la somme de pens&eacute;es que produit
+la richesse m&ecirc;me de leurs mots. Nous avons
+montr&eacute; que Victor Hugo est l'exemple de ce
+type. Les autres parviennent &agrave; un accord parfait
+entre leurs id&eacute;es et leur vocabulaire; tels Villiers
+et Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les
+plus artistes des artistes, r&eacute;ussissent par des
+miracles d'adresse &agrave; exprimer une &eacute;norme portion
+de r&eacute;alit&eacute;, des id&eacute;es absolument adventices
+et vari&eacute;es, en une langue toujours la m&ecirc;me
+et qui joint une beaut&eacute; propre au rendu de
+la v&eacute;rit&eacute;; les de Goncourt et M. Huysmans
+sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi dans ses
+romans.</p>
+<p>Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni &agrave; l'autre.
+Que M. de Goncourt se plut &agrave; laisser libre carri&egrave;re
+&agrave; son style en une oeuvre sp&eacute;ciale et supr&ecirc;me,
+<i>La Faustin!</i> Flaubert aussi, et plus compl&egrave;tement,
+s'&eacute;chappa r&eacute;solument &agrave; plusieurs
+reprises hors des sujets qui violentaient son
+style; il satisf&icirc;t pleinement ses besoins esth&eacute;tiques,
+son amour du beau et de l'ind&eacute;fini,
+cr&eacute;ant la <i>Salammb&ocirc;</i> et la <i>Tentation</i>, sans
+plus
+se souvenir que Paris existait et que le XIXe si&egrave;cle
+devait &ecirc;tre d&eacute;peint.</p>
+<p><i>Flaubert</i>: Cependant le si&egrave;cle le tentait, le
+heurtait, et le blessait. Le pessimisme que provoquait
+en lui la nostalgie du beau et la vue
+d'&ecirc;tres et d'objets sans noblesse, se compliquait
+de celui qui affecte tous les artistes, l'acuit&eacute;
+pour ressentir la souffrance que cause l'exc&egrave;s
+g&eacute;n&eacute;ral et d&eacute;licat de la sensibilit&eacute;, le
+pessimisme
+sociologique, &laquo;l'indignation&raquo; &agrave; propos
+de tout que donne aux grandes intelligences la vue
+de la b&ecirc;tise se passant d'eux pour se mal conduire,
+la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne
+sa vie d'&ecirc;tre inutile, spoli&eacute; de tout int&eacute;r&ecirc;t
+humain<a name="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4"><sup>[4]</sup></a>.
+Il v&eacute;cut ainsi douloureusement au
+d&eacute;clin de sa vie, ce grand homme, haut de taille,
+portant sur ses lourdes &eacute;paules, une grosse
+face rubiconde, b&eacute;nigne et na&iuml;ve, que coupait une
+moustache blanche de vieux troupier, que dominait
+le vaste ovale d'un front rouge, sur des
+yeux bleus, &laquo;dont la pupille, dit M. de Maupassant,
+toute petite, semblait un grain noir
+toujours mobile.&raquo; Et cet homme &agrave; la carrure
+de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
+bonasse de re&icirc;tre, pour courir les aventures,
+enlever les bataillons &agrave; la charge, se tanner le
+cuir sous des soleils incendi&eacute;s ou de glaciales
+bruines, passa sa vie,&#8212;domin&eacute; par on ne sait
+quelle infime modification vasculaire de son enc&eacute;phale,&#8212;comme
+un mince artisan, fabriquant,
+dans l'ombre de la chambre, des objets infiniment
+d&eacute;licats. Il ploya sa longue stature &agrave; la mesure
+des fauteuils, s&eacute;dentaire, sortant &agrave; peine,
+crispant ses gros doigts gourds sur le f&eacute;tu d'une
+plume; et la t&ecirc;te courb&eacute;e, le sang au front, les
+yeux inject&eacute;s, il pesa des syllabes, accoupla des
+assonances, &eacute;quilibra des rhythmes, d&eacute;gagea le
+mot juste de ses similaires, lia des vocables par
+d'indissolubles relations; il peina, geignit et
+souffla &agrave; mettre en une forme &agrave; laquelle il
+requ&eacute;rait
+des qualit&eacute;s compliqu&eacute;es et rares, de pr&eacute;cises,
+images de r&eacute;alit&eacute; ou de grands r&ecirc;ves de
+beaut&eacute;, qui, s'effor&ccedil;ant de prendre forme,
+subjugu&egrave;rent
+&agrave; cette t&acirc;che toute l'intelligence et
+tout le corps de cet &eacute;norme et vigoureux et
+lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait;
+les minuties toujours mieux aper&ccedil;ues de son
+m&eacute;tier, bornaient de plus en plus son horizon
+intellectuel; il souhaita des succ&egrave;s de livres,
+puis des succ&egrave;s de pages, puis des succ&egrave;s de
+phrases<a name="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5"><sup>[5]</sup></a>;
+il sacrifia graduellement toute sa vie
+&agrave; sa passion; il v&eacute;cut dans le sourd malaise
+des ph&eacute;nom&egrave;nes, qui logent en leurs corps une
+&acirc;me h&eacute;t&eacute;roclite, jusqu'&agrave; ce que cette
+despotique
+activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale, apr&egrave;s avoir
+impos&eacute;
+au corps, sans en &ecirc;tre atteinte, une maladie
+nerveuse,&#8212;l'&eacute;pilepsie
+transitoire<a name="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6"><sup>[6]</sup></a>
+de sa jeunesse
+et de sa vieillesse,&#8212;l'an&eacute;ant&icirc;t et le foudroy&acirc;t
+au pied de sa table de travail par une derni&egrave;re
+et d&eacute;l&eacute;t&egrave;re victoire d'un organe sur un organisme.</p>
+<p>Le destin de Gustave Flaubert aurait pu &ecirc;tre
+diff&eacute;rent, mais non plus glorieux. Il lui appartient
+d'avoir introduit d&eacute;finitivement l'&eacute;tude du r&eacute;el
+et l'&eacute;rudition dans la litt&eacute;rature, d'avoir &eacute;crit
+les
+plus beaux livres de prose qui soient en fran&ccedil;ais;
+il lui est d&ucirc; encore d'avoir fait resplendir un
+certain id&eacute;al de beaut&eacute; &eacute;nergique et fi&egrave;re,
+d'avoir produit en la <i>Tentation de saint Antoine</i>
+le plus beau po&egrave;me all&eacute;gorique qui soit apr&egrave;s
+<i>le Faust</i>.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">[2]</a>
+<div class="note">
+<p> Cette assertion dut rester &agrave; l'&eacute;tat de simple
+hypoth&egrave;se.
+Pensant que des acquisitions verbales, failles en &eacute;tat de
+somnambulisme,
+seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert
+pouvait garder de ses lectures, nous avons pri&eacute; M. le Dr Ch.
+F&eacute;r&eacute;,
+de la Salp&ecirc;tri&egrave;re, de nous aider &agrave; faire des
+exp&eacute;riences sur des
+hypnotiques. Nous avons tent&eacute; deux essais: dans le premier,
+nous avons lu &agrave; l'hypnotique somnambule un fragment de la
+<i>Tristesse d'Olympio</i> et de <i>l'Homme qui rit</i>. Le sujet se
+trouvait
+vaguement influenc&eacute; &agrave; son r&eacute;veil par le ton de la
+d&eacute;clamation et
+par le sens de l'&eacute;pisode. Il fut impossible de reconna&icirc;tre
+dans
+son langage des traces de style romantique.
+</p>
+<p>Je remis ensuite &agrave; M. F&eacute;r&eacute; trois listes de
+mots, les uns d'un
+sens joyeux, les autres d'un sens triste; la troisi&egrave;me liste se
+composait
+de mots abstraits et rares. M. F&eacute;r&eacute; a lu chacune de ces
+listes au
+sujet somnambule en r&eacute;p&eacute;tant les mots plusieurs fois. Au
+r&eacute;veil du
+sujet, aucune des trois listes ne d&eacute;termina chez lui soit un
+courant
+particulier d'id&eacute;es, soit une modification de langage qui le
+for&ccedil;&acirc;t
+&agrave; exprimer des pens&eacute;es habituellement
+&eacute;trang&egrave;res. Il nous a donc
+&eacute;t&eacute; impossible &agrave; M. Ferr&eacute;&#8212;auquel j'adresse
+ici mes remerciements&#8212;et
+&agrave; moi, de reconna&icirc;tre chez les hypnotiques, une
+modification
+de l'id&eacute;ation, par suite d'acquisitions verbales inconscientes.
+</p>
+<p>Ce r&eacute;sultat n&eacute;gatif n'infirme pas, je crois, la
+th&eacute;orie expos&eacute;e
+plus haut, et tient surtout au complet oubli qui s&eacute;pare
+l'&eacute;tat
+somnambulique de l'&eacute;tat de veille. L'influence des acquisitions
+verbales sur les id&eacute;es me semble le seul moyen d'expliquer
+l'unit&eacute; des &eacute;coles litt&eacute;raires, surtout de la
+romantique, l'unit&eacute;
+m&ecirc;me d'une nation form&eacute;e d'&eacute;l&eacute;ments
+ethniques divers et notamment
+l'assimilation rapide des &eacute;trangers naturalis&eacute;s.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">[3]</a>
+<div class="note">
+<p> Voir Luys. <i>Le cerveau</i>, sur les ph&eacute;nom&egrave;nes
+physiologiques
+de l'attention.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">[4]</a>
+<div class="note">
+<p> Lire sur ce dernier motif de pessimisme un tr&egrave;s remarquable
+article de M. P. Bourde dans le <i>Temps</i> du 24 Sept. 1884.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">[5]</a>
+<div class="note">
+<p> Lire l'&eacute;tude de M. E. Zola sur Flaubert.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">[6]</a>
+<div class="note">
+<p> Aucune des particularit&eacute;s intellectuelles de Flaubert, sauf
+son
+emportement, n'a d'analogues parmi celles des &eacute;pileptiques.<br>
+<br>
+</p>
+<hr style="width: 65%;"><a name="ZOLA"></a><br>
+<h2>&Eacute;MILE ZOLA</h2>
+</div>
+<br>
+<p>M. Zola c&eacute;l&egrave;bre un nouveau triomphe. <i>Germinal</i>
+est, pour des causes diverses, entre les mains, de tout le public et de
+tous les lettr&eacute;s. L'un ne
+voit dans ce livre qu'une oeuvre de r&eacute;alisme, la
+peinture brutalement exacte d'un lieu et d'une
+classe; les autres admirent en plus de surprenantes
+qualit&eacute;s po&eacute;tiques, le don du grandiose,
+l'amour passionn&eacute; de la force et de la masse.
+Les livres de M. Zola sont, en effet, plus complexes
+que les pr&eacute;ceptes de ses articles, et le
+romancier diff&egrave;re dans une mesure inattendue
+du pol&eacute;miste. L'analyse peut discerner dans son
+oeuvre des &eacute;l&eacute;ments disparates, dont certains,
+n&eacute;glig&eacute;s jusqu'ici, compl&egrave;tent et modifient la
+physionomie de l'auteur des <i>Rougon-Macquart</i>.</p>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens tr&egrave;s
+moderne de ce mot. Quand il lui faut d&eacute;crire un
+objet ou un ensemble, noter un dialogue, exprimer
+une id&eacute;e, il ne tente pas de choisir, entre
+les termes exacts possibles, ceux dou&eacute;s de qualit&eacute;s
+communes ind&eacute;pendantes de leur sens, la
+sonorit&eacute; et la splendeur comme chez Flaubert,
+le mouvement et la gr&acirc;ce comme chez les de Goncourt,
+la rudesse clad&eacute;lienne ou la noblesse et
+le myst&egrave;re de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire
+de M. Zola n'a d'autre caract&egrave;re sp&eacute;cifique
+que l'abondance, qualit&eacute; appartenant &agrave;
+tous ceux qui ont fray&eacute; avec les romantiques, et,
+par endroits, un coloris fumeux. De m&ecirc;me, la
+fa&ccedil;on dont M. Zola assemble ses mots en phrases
+est extr&ecirc;mement simple, commode, apte &agrave; tout.
+Il proc&egrave;de d'habitude par l'accolement, sans
+conjonction, de deux propositions &agrave; sens presque
+identique, qui redoublent l'id&eacute;e, l'enfoncent
+en deux coups de maillet, et marchent puissamment
+dans un rythme balanc&eacute;, jusqu'&agrave; ce que soit
+atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
+indiff&eacute;remment par un retentissant accord,
+finale d'une gradation ascendante, ou par une
+phrase surajout&eacute;e et superflue qui laisse en suspens
+la voix du lecteur. En cette fa&ccedil;on d'&eacute;crire
+ais&eacute;e, maniable et large, propre &agrave; tout dire et
+appliqu&eacute;e par M. Zola &agrave; tous les usages, celui-ci
+pol&eacute;mise, expose, raconte, parlent d&eacute;crit, &eacute;nonce
+l'&eacute;norme masse de petits faits qui lui servent &agrave;
+poser ses lieux, ses personnages et ses ensembles.</p>
+<p>En opposition au proc&eacute;d&eacute; classique qui d&eacute;crit
+en quelques mots g&eacute;n&eacute;raux, et au proc&eacute;d&eacute;
+romantique,
+qui d&eacute;crit en quelques mots particuliers,
+conform&eacute;ment &agrave; l'acte, de la vision qui est une
+synth&egrave;se de mille perceptions &eacute;l&eacute;mentaires,
+M. Zola, avec tous les r&eacute;alistes, forme ses
+tableaux de l'&eacute;num&eacute;ration d'une infinit&eacute; de
+d&eacute;tails
+r&eacute;sum&eacute;s parfois en un aspect d'ensemble. Chaque
+spectacle est d&eacute;peint en ses parties constituantes,
+marqu&eacute;es chacune par l'adjectif color&eacute;
+qui correspond &agrave; sa perception; puis, en une
+phrase g&eacute;n&eacute;rale, le tout est repris avec des termes
+o&ugrave; domine celui des caract&egrave;res de forme
+ou de nuance, qui existe en le plus de parties.
+Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le <i>Ventre
+de Paris</i>, abonde en passages appliquant cette
+th&eacute;orie.</p>
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but, le vague remuement des Halles
+&agrave; l'aube est montr&eacute; par une s&eacute;rie de faits confus,
+de formes r&ocirc;dantes et accroupies autour d'entassements
+mous en un ind&eacute;cis brouhaha. Florent
+et Claude Lantier parcourant plus tard les
+abords de Saint-Eustache, allant des charret&eacute;es
+de choux gaufr&eacute;s aux caisses de fruits parfumants,
+puis Florent promenant seul sa faim &agrave;
+travers l'accumulation &eacute;norme des nourritures
+de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narr&eacute;
+des sensations que per&ccedil;oivent leurs yeux et
+leurs narines. L'&eacute;tal de la Sarriette, l&agrave; vitrine de
+la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau
+douce de Claire M&eacute;hudin, les gibiers et les
+volailles, sont d&eacute;crits en des paragraphes pleins
+de faits, que r&eacute;sume une phrase-th&egrave;me, de volupt&eacute;,
+d'obsc&eacute;nit&eacute;, de perfidie, de gr&acirc;ce, de
+fermentante chaleur. Que l'on compare ces descriptions
+&agrave; celles de la maison de la Goutte-d'Or
+et du boulevard ext&eacute;rieur, &agrave; midi, dans l'<i>Assommoir;</i>
+du retour du Bois dans l&agrave; <i>Cur&eacute;e</i>, et de
+ce rose cabinet de toilette o&ugrave; Mme Saccard laisse
+de sa mince nudit&eacute;, &agrave; mille autres tableaux
+encore prodiguement &eacute;pars dans l'oeuvre du
+peintre le plus complet de la vie moderne,&#8212;un
+m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute; sera reconnu, de s&eacute;parer en
+tout spectacle ses nombreux composants r&eacute;els,
+de les &eacute;num&eacute;rer en un d&eacute;tail merveilleusement
+visible, de les recombiner par une phrase compr&eacute;hensive
+de l'ensemble.</p>
+<p>Par un proc&eacute;d&eacute; identique exactement&#8212;s&eacute;rie
+d'actes condens&eacute;s en trois ou quatre qualificatifs
+fr&eacute;quemment rappel&eacute;s&#8212;M. Zola pose ses personnages.
+Leur aspect physique d&eacute;termin&eacute;, le romancier
+les place dans une sc&egrave;ne, soit journali&egrave;re,
+soit exceptionnelle, montre par une conduite
+concordante de quelle fa&ccedil;on particuli&egrave;re tel &ecirc;tre
+se caract&eacute;rise. Puis la dominante psychologique,
+habituellement analogue &agrave; la dominante physiologique,
+&eacute;tablie, il les r&eacute;sume en une phrase
+appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu
+ainsi pr&eacute;sent&eacute;. Coupeau, gouailleur, bon
+enfant les yeux gais et le nez camus, un peu niais
+en plusieurs occasions, se trouve montr&eacute; tel dans
+sa cour aupr&egrave;s de Gervaise, et r&eacute;sum&eacute; de
+m&ecirc;me
+par ces mots: &laquo;avec sa face de chien joyeux&raquo;;
+aux premiers chapitres du <i>Ventre de Paris</i> est
+d&eacute;crite la beaut&eacute; calme de Lisa, puis des actes
+de raisonnable placidit&eacute;, double trait que condense
+encore cette apposition r&eacute;p&eacute;t&eacute;e &laquo;avec sa
+face tranquille de vache sacr&eacute;e&raquo;: Saccard,
+br&ucirc;l&eacute; de toutes les fi&egrave;vres et de toutes les
+cupidit&eacute;s,
+est sans cesse suivi des adjectifs &laquo;gr&ecirc;le,
+rus&eacute;, noir&acirc;tre&raquo;, comme Ren&eacute;e, poss&egrave;de
+cette
+&laquo;beaut&eacute; turbulente&raquo; qui concentre la physionomie
+ardemment avide de joie, et les passions
+&agrave; subites sautes, de celle dont les faits d'&eacute;garement
+tiennent tout le volume. La force d'Eug&egrave;ne
+Rougon, la noble beaut&eacute; de Mme Grandjean, la
+s&eacute;duction d'Octave Mouret et la douce fermet&eacute;
+de Denise, sont ainsi empreints en une effigie,
+marqu&eacute;s par des faits et r&eacute;sum&eacute;s en une phrase.
+Ce dernier proc&eacute;d&eacute;, qui ressemble fort &agrave; celui
+des phrases-th&egrave;mes de Wagner, ayant le tort
+d'enserrer en formule constante un &ecirc;tre variable,
+est &eacute;limin&eacute; d'habitude de la figuration des
+personnages de second plan parmi lesquels se
+trouvent les &ecirc;tres les plus vifs que M. Zola ait
+produits. La Mme Lerat, de l'<i>Assommoir</i>, le sous-pr&eacute;fet
+de Poizat, le louche et gai boh&egrave;me Gilquin,
+Lantier p&acirc;le, lent et ravageur, le marquis de
+Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis
+et jet&eacute;s dans la vie commune, parlent et agissent
+avec des fa&ccedil;ons, des physionomies uniques.</p>
+<p>La m&ecirc;me mani&egrave;re r&eacute;aliste caract&eacute;rise chez
+M. Zola les ensembles o&ugrave; les personnes agissent
+dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
+<i>Fortune</i>, et le campement des insurg&eacute;s la nuit, dans
+Plassans, l'abb&eacute; Mouret et fr&egrave;re Archangias
+courant les Artaud, les luttes exasp&eacute;r&eacute;es
+de Florent contre les poissardes de la Halle
+command&eacute;es par la dynastie M&eacute;hudin, toutes
+ces sc&egrave;nes parfaitement localis&eacute;es se passent
+fait par fait. Rien de plus r&eacute;aliste que, dans
+<i>Son Excellence</i>, Eug&egrave;ne Rougon disgraci&eacute;,
+d&eacute;m&eacute;nageant
+de son cabinet au milieu des int&eacute;ress&eacute;es
+condol&eacute;ances de ses cr&eacute;atures, ni de plus visible
+que le d&eacute;braill&eacute; lascif de l'h&ocirc;tel o&ugrave;
+Clorinde
+Balbi pose nue la Diane. L'<i>Assommoir</i> est tout
+entier en magnifiques ensembles, de la bataille
+du lavoir &agrave; la noce, du large repas de la f&ecirc;te de
+Gervaise, &agrave; cette magistrale ribote o&ugrave; Lantier
+conduisant Coupeau au travail, l'&eacute;gare en une
+interminable suite de bibines, de la forge Goujet
+&agrave; la cellule capitonn&eacute;e de l'asile Saint-Anne.
+<i>Nana</i>, <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur des Dames</i>, la
+<i>Joie de vivre</i>, sont de m&ecirc;me bross&eacute;s en larges
+sc&egrave;nes, travers&eacute;es de gens visibles constitu&eacute;s
+eux-m&ecirc;mes de lin&eacute;aments, de notes biographiques,
+de menues perceptions de mouvements et
+de couleurs. Du haut en bas de son esth&eacute;tique,
+M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui
+compose ses caract&egrave;res d'actes, ses descriptions
+de d&eacute;tails, et &eacute;difie son oeuvre par ces atomes
+artistiques ind&eacute;finiment associ&eacute;s.</p>
+<p>Pour la partie la plus &eacute;tendue de son ensemble
+de romans, M. Zola emprunte ces &eacute;l&eacute;ments &agrave; la
+vie r&eacute;elle, et les reproduit tels que sa m&eacute;moire
+et ses sens et les ont per&ccedil;us et emmagasin&eacute;s. Les
+livres de M. Zola, comme ceux de tout grand r&eacute;aliste,
+poss&egrave;dent une v&eacute;rit&eacute; sup&eacute;rieure.
+Constamment
+construits par un minutieux d&eacute;taillement de
+faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises
+sur les lieux, et de spectacles r&eacute;ellement vus, ils
+tendent &agrave; donner de la vie une image ad&eacute;quate,
+aussi complexe, aussi vari&eacute;e, abondante en contrastes,
+sans que le choix, l'<i>id&eacute;al</i> personnel de
+l'auteur restreigne le rayon de son observation
+et r&eacute;sume la vie et les &acirc;mes en des extraits
+fragmentaires.
+C'est l&agrave; la v&eacute;ritable diff&eacute;rence entre
+un roman id&eacute;aliste et un roman r&eacute;aliste<a
+ name="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7"><sup>[7]</sup></a>.
+Les
+faits des r&eacute;cits de M. Barbey d'Aurevilly sont
+et peuvent &ecirc;tre chacun aussi vrais que ceux d'un
+roman de Balzac. La diff&eacute;rence est que l'un ne
+peint qu'une sorte de personnages, n'&eacute;prouve de
+sympathie artistique que pour un c&ocirc;t&eacute; de l'&acirc;me
+humaine, et un genre de catastrophes, tandis
+que l'autre de sa vaste et souple cervelle embrasse
+le monde en tous ses aspects, r&eacute;fl&eacute;chit,
+affectionne et reproduit toutes les &acirc;mes, respecte
+leur complexit&eacute; et donne d'une soci&eacute;t&eacute; &agrave;
+une &eacute;poque, une image qui lui &eacute;quivaut.</p>
+<p>En ce sens, que des personnes peu habitu&eacute;es
+&agrave; l'analyse trouveront subtil, les romans de
+M. Zola sont vrais. Ils arrivent &agrave; repr&eacute;senter
+l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants
+et ses passions, compl&egrave;tement, sans choix ou
+presque ainsi.</p>
+<p>La <i>Fortune des Rougon</i> contient &agrave; la fois une
+s&eacute;rie de faits sur la l&acirc;chet&eacute; stupide de quelques
+bourgeois, et une fra&icirc;che et sanglante idylle
+d'amour. La <i>Conqu&ecirc;te de Plassans</i> regorge de
+contrastes, du dur abb&eacute; Faujas &agrave; la molle femme
+qu'il domine; tout un village grouille dans <i>la
+Faute</i> entre deux eccl&eacute;siastiques oppos&eacute;s, une
+fille idiote et pub&egrave;re; et la charmante ensorceleuse
+du Paradou. Le <i>Ventre de Paris</i> regorge
+de physionomies et de caract&egrave;res. La Cadine,
+Lisa Quenu, Gavard, M. Lebigre surveillant les
+conspirateurs de son arri&egrave;re-boutique, les marchandes,
+de Claire M&eacute;hudin, en sa gr&acirc;ce sommeillante,
+&agrave; la bilieuse Mme Lecoeur, Pauline et Muche
+galopinant sous l'oeil ac&eacute;r&eacute; de Mlle Saget, constituent
+un magnifique et divers ensemble de cr&eacute;atures
+toutes humaines. <i>Son Excellence</i> et la <i>Cur&eacute;e</i>
+renseignent sur le Paris des d&eacute;molitions, contiennent
+des sc&egrave;nes et des gens d'une admirable vari&eacute;t&eacute;,
+des officieux du ministre aux convives de
+Saccard; &agrave; travers une promenade au Bois et
+une s&eacute;ance du Corps L&eacute;gislatif, le bapt&ecirc;me d'un
+prince, un bal de filles, une f&ecirc;te de bienfaisance,
+un Compi&egrave;gne, circule une foule de personnes
+en chair, marqu&eacute;es, caract&eacute;ristiques et agissantes,
+Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner,
+du Poizat, qui entourent ce colosse et ce gnome
+Eug&egrave;ne Rougon et Aristide Saccard. L'<i>Assommoir</i>
+et <i>Nana</i> pr&eacute;sentent en des pages connues
+tout le monde des ouvriers, tout le monde des
+filles et des petits th&eacute;&acirc;tres. <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur
+des Dames</i>, <i>Germinal</i> d&eacute;bitent chacun une
+&eacute;norme tranche de la soci&eacute;t&eacute;, dont une <i>Page
+d'Amour</i> et la <i>Joie de vivre</i> d&eacute;taillent un point.</p>
+<p>Que l'on observe, en outre, que les personnages
+principaux de ces groupes, dont l'ensemble
+reproduit une nation en raccourci, sont
+&eacute;tudi&eacute;s souvent en tous leurs contrastes individuels.
+Dans Eug&egrave;ne Rougon, M. Zola marque le
+luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan,
+le louche coquin autant que le ministre.
+Dans la <i>Joie</i>, Pauline est d&eacute;taill&eacute;e des secrets
+de sa chair aux plis honteux de son &acirc;me. Clorinde
+Balbi a une nature courtisane, myst&eacute;rieuse,
+sup&eacute;rieure et baroque. Nana est naturelle, tendre,
+grossi&egrave;re, &eacute;cervel&eacute;e, stupide. Coupeau et
+Gervaise passent par d'admirables gradations
+d'une bonne sant&eacute; morale &agrave; l'extr&ecirc;me abaissement.
+Que l'on joigne &agrave; l'image de tous ces &ecirc;tres
+celle des lieux o&ugrave; ils vivent, des chambres, des
+salons, des cabinets de travail, des salles de
+spectacle, des &eacute;choppes, des magasins, des galetas,
+des bouges, des ateliers; celle des rues
+qui relient ces demeures, de l'avenue de l'Op&eacute;ra
+aux boulevards ext&eacute;rieurs, des ponts de la Seine
+aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux
+routes du Coron; celle enfin des paysages qui
+enclosent ces villes, les s&egrave;ches ar&ecirc;tes de la Provence,
+les plaines bl&ecirc;mes du Nord, les efflorescences
+du Paradou, les d&eacute;ferlements des mar&eacute;es
+normandes, l'on aura dans une dizaine de volumes
+un large ensemble de faits humains et physiques
+reproduisant en abr&eacute;g&eacute; presque toute la complexit&eacute;
+d'un pays en un temps.</p>
+<p>Quelques restrictions limitent, en effet, cette
+universalit&eacute;. Les personnages de M. Zola, s'ils
+comptent un nombre consid&eacute;rable d'&ecirc;tres bas,
+infimes, incomplets, malades ou rudimentaires,
+ne comprennent aucune des &acirc;mes sup&eacute;rieures
+et choisies, complexes, d&eacute;licates et rares, que
+montrent les hauts romanciers. Ni les grands
+hommes et les nobles femmes de Balzac n'apparaissent
+dans <i>les Rougon-Macquart</i>, ni les fervents
+ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes
+de Goncourt. M. Zola a constamment propos&eacute; &agrave;
+son analyse des caract&egrave;res simples et sains, ou
+d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;s par une maladie concr&egrave;te. La
+facilit&eacute;
+choisie de cette t&acirc;che permet qu'on l'accuse
+de manquer de psychologie, d&eacute;faut dont la pr&eacute;sence
+est confirm&eacute;e par la fixit&eacute; de ses caract&egrave;res.</p>
+<p>En tous ses livres, sauf l'<i>Assommoir</i>, les personnages
+restent les m&ecirc;mes du commencement
+&agrave; la fin, sans que leur vie, dont l'instabilit&eacute; normale
+est scientifiquement admise<a name="FNanchor_8_8"></a><a
+ href="#Footnote_8_8"><sup>[8]</sup></a>, varie d'un
+lin&eacute;ament. Bien plus, dans quelques-uns des
+livres r&eacute;cents de M. Zola, notamment dans <i>Nana</i>,
+le <i>Bonheur</i>, <i>Germinal</i>, le romancier, tout en conservant
+une vue tr&egrave;s nette des lieux o&ugrave; se passe
+son action, et d'excellentes aptitudes descriptives, a si bien
+simplifi&eacute; le m&eacute;canisme de ses
+personnages, leur pr&ecirc;te des conversations si banales
+et des caract&egrave;res si g&eacute;n&eacute;raux, qu'ils perdent
+toute individualit&eacute; nette. Au milieu de d&eacute;cors
+magnifiquement visibles, circulent des
+ombres d'autant plus t&eacute;nues. Enfin, M. Zola,
+comme tous les &eacute;crivains peu aptes &agrave; imaginer
+le m&eacute;canisme int&eacute;rieur de la machine humaine,
+et comme aucun des romanciers psychologues,
+montre les actes de ses personnages de pr&eacute;f&eacute;rence
+&agrave; leurs raisonnements, les effets plut&ocirc;t que
+les causes. De sorte que, le lecteur voyant ces
+cr&eacute;atures, de visage et de caract&egrave;re nettement
+d&eacute;fini, r&eacute;agir aux &eacute;v&eacute;nements sans
+h&eacute;sitation,
+sans d&eacute;bat, sans trouble, d'une fa&ccedil;on constamment
+cons&eacute;quente, identique et directe, se sent
+parfois en pr&eacute;sence d'&ecirc;tres trop simples pour
+des hommes.</p>
+<p>De m&ecirc;me, mais dans une plus faible mesure,
+les descriptions de M. Zola ne sont pas mat&eacute;riellement
+exactes. Tout artiste choisit entre les
+diverses sensations d'un ensemble celles que ses
+nerfs lui permettent de sentir le plus vivement.
+Pour M. Zola, cette s&eacute;lection porte &eacute;videmment
+sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont
+d&eacute;crites autant en termes ol&eacute;fiants qu'en termes
+color&eacute;s. Le parterre du Paradou est aussi plein
+de parfums que de corolles; et de la femme
+M. Zola conna&icirc;t les senteurs comme les incarnats.
+Toute page atteste de m&ecirc;me le colorisme du romancier.
+De l'&eacute;tal d'une poissonnerie il retient
+le cinabre, le bronze, le carmin et l'argent plut&ocirc;t
+que le fusel&eacute; des formes. Le jardin d'Albine
+est d&eacute;peint en larges touches roses et bleues et
+vertes. Du cort&egrave;ge baptismal du prince imp&eacute;rial,
+M. Zola per&ccedil;oit le blanc des dentelles, le vert
+des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'&eacute;clat
+des aciers et le braisillement des glaces. En confirmation
+de ces faits, M. Zola, critique d'art,
+d&eacute;fendit les coloristes extr&ecirc;mes, notamment
+Manet.</p>
+<p>Ces r&eacute;serves diminuent d&eacute;j&agrave; dans une faible
+mesure l'aptitude de M. Zola &agrave; reproduire exactement
+toute l'humanit&eacute; actuelle, et marquent
+des bornes &agrave; l'envergure de ce romancier, qui
+demeure cependant tr&egrave;s grande. Il est une autre
+cause d'un ordre tout diff&eacute;rent qui emp&ecirc;che
+encore M. Zola de voir et de rendre enti&egrave;rement
+toute la nature: son individualit&eacute; qui, dans l'ensemble
+totale des faits psychologiques et mat&eacute;riels, l'a port&eacute;
+&agrave; en pr&eacute;f&eacute;rer une s&eacute;rie dou&eacute;e
+d'un caract&egrave;re commun, &agrave; modifier certains rapports,
+&agrave; d&eacute;naturer certains aspects, &agrave; donner de
+tout ce qu'il d&eacute;crit une image notablement alt&eacute;r&eacute;e
+dans le sens de ses sympathies, c'est-&agrave;-dire de
+sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola n'&eacute;chappent
+pas &agrave; la formule que lui-m&ecirc;me a donn&eacute;e
+justement de toute oeuvre d'art: &laquo;La nature
+vue &agrave; travers un temp&eacute;rament.&raquo;</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">[7]</a>
+<div class="note">
+<p> Le critique anglais Vernon Lee a &eacute;mis une th&eacute;orie
+analogue
+dans son <i>Euphorion</i>.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">[8]</a>
+<div class="note">
+<p> Ribot, <i>Maladies de la personnalit&eacute;</i>, 1885.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+<p>Tous les caract&egrave;res que pr&eacute;sente l'humanit&eacute;
+ne semblent pas &agrave; M. Zola &eacute;galement dignes
+d'affection et d'indiff&eacute;rence. Il en pr&eacute;f&egrave;re
+certains,
+les montre avec faveur, et les exalte au-del&agrave; du
+vrai. La sant&eacute; physique ou morale ou double
+lui para&icirc;t adorable. Les quelques personnages
+lou&eacute;s dans ses romans sont bien constitu&eacute;s dans
+leur corps et leur esprit, ont des membres sans
+tare et une raison sans f&ecirc;lure, sont logiques,
+forts et humains. Le plein d&eacute;veloppement corporel
+m&ecirc;me, si l'activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale est
+atrophi&eacute;e
+par les fonctions v&eacute;g&eacute;tatives et animales, est
+consid&eacute;r&eacute; par M. Zola comme magnifique.
+D&eacute;sir&eacute;e,
+la belle idiote de <i>la Faute</i>, accroupie dans la
+chaleur de son poulailler et fr&eacute;missante du rut
+de ses b&ecirc;tes, est d&eacute;crite avec dilection, comme
+l'est aussi ce couple bestial et r&eacute;joui de Marjolin
+et de Cadine, qui prom&egrave;ne &agrave; travers les Halles
+son impudicit&eacute;. M&ecirc;me quand cet &eacute;quilibre
+physiologique
+s'allie &agrave; une &acirc;me m&eacute;chante et faible,
+M. Zola ne d&eacute;pouille point toute sympathie. Le
+teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont
+admir&eacute;s dans le <i>Ventre de Paris</i>, comme l'insolent
+bien-&ecirc;tre de Louise M&eacute;hudin et de sa
+m&egrave;re. Dans <i>Une Page</i>, la noble stature et le port
+junonien de Mme Grandjean son complaisamment
+drap&eacute;s, les sottises de Pauline Letellier s'excusent
+par le libre jeu de son corps de jeune fille saine
+sous ses jupes l&acirc;ches.</p>
+<p>Mais l'harmonie d'une &acirc;me noble, avec un
+corps bien portant, est pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e par le romancier.
+Sylv&egrave;re et Miette, l'attachement de ces deux
+enfants nets, chastes et tendres, sont racont&eacute;s
+avec amour. L'honn&ecirc;te et drue figure de
+Mme Fran&ccedil;ois ressort sur toutes les turpitudes du
+<i>Ventre de Paris</i>. Gervaise raisonnable et fra&icirc;che,
+au d&eacute;but de <i>l'Assommoir</i>, est aimable; Mme H&eacute;douin
+illumine de sa beaut&eacute; de femme de t&ecirc;te
+l'ignoble bourgeoisie de <i>Pot-Bouille</i>; Denise
+pousse &agrave; bout la raison vertueuse; et l'h&eacute;ro&iuml;ne
+de la <i>Joie de vivre</i> est de m&ecirc;me une fille sens&eacute;e,
+forte et savante.</p>
+<p>Que cet amour de l'&eacute;quilibre physique et
+moral n'est qu'une part d'un amour plus g&eacute;n&eacute;ral,
+celui de la vie, un indice le montre.
+Partout o&ugrave; la niaise pudeur des modernes
+s'attache &agrave; cacher les op&eacute;rations procr&eacute;atrices,
+M. Zola, d'une touche de chirurgien, &eacute;carte les
+voiles et d&eacute;signe le myst&egrave;re. Tout le second
+livre de <i>la Faute</i> c&eacute;l&egrave;bre la beaut&eacute; de
+l'accouplement.
+Les larges flux de sang des filles bien
+pub&egrave;res ne sont point dissimul&eacute;s. Rien de plus
+noble que les pages o&ugrave; est montr&eacute; l'enfantement
+de la femme. Celui de Gervaise tombant en
+travail sur le carreau, puis couch&eacute;e toute p&acirc;le
+dans son lit, tandis que Coupeau s'empresse
+bonnement dans la chambre; l'accouchement
+douloureux et mis&eacute;rable d'Ad&egrave;le dans sa mansarde,
+aboutissent &agrave; ces pages magistrales de
+la <i>Joie</i> o&ugrave; Pauline, sainement instruite des
+myst&egrave;res sexuels, assiste et coop&egrave;re &agrave; la
+d&eacute;livrance
+de Louise. Il semble qu'en toutes ces
+occasions, M. Zola touche aux spectacles pr&eacute;tendus
+honteux, en vertu de droits sup&eacute;rieurs,
+comme accomplissant une mission de grand r&eacute;v&eacute;lateur
+de la vie, charg&eacute; d'en d&eacute;couvrir les
+sources charnelles.</p>
+<p>Et cette vie dont il aime les bas commencements,
+il l'adore en ses deux grandes manifestations
+masculine et f&eacute;minine, la sensualit&eacute;
+de la femme et la force de l'homme. Tous les
+h&eacute;ros qu'il exalte sont des hommes forts, se d&eacute;pensant
+en action, accomplissant une grande
+oeuvre ou couronnant une grande ruine. Depuis
+le p&egrave;re Rougon qui, par un sourd travail de
+mine, &eacute;difie la fortune des siens, jusqu'&agrave; l'abb&eacute;
+Faujas conqu&eacute;rant Plassans, d'Aristide Saccard,
+qui d&eacute;molit une ville, et accumule des millions,
+&agrave; Octave Mouret qui, par l'adult&egrave;re, par le mariage,
+par l'incessante exploitation de la femme,
+&eacute;crase Paris de ses magasins, tous les grands
+hommes du romancier sont robustes, puissants,
+actifs sans compter, acharn&eacute;s en besogne,
+s'acquittant dans le monde de leur t&acirc;che de force
+vive, r&eacute;sum&eacute;s en ce colossal Eug&egrave;ne Rougon
+qui, solide et dur des &eacute;paules &agrave; l'&acirc;me, a la
+sourde tension d'une machine sous vapeur.</p>
+<p>Et si les hommes d&eacute;gagent ainsi leur force
+musculaire et volitionelle, les femmes exhalent,
+au profit de l'esp&egrave;ce, la s&eacute;duction de leur
+sensualit&eacute;.
+Que ce soit le simple et presque symbolique
+attrait d'une enfant ignorante pour un
+enfant oublieux, ou la salacit&eacute; diffuse d'une
+troupe de jeunes poissardes entourant de leurs
+gorges rebondies un souffreteux jeune homme,
+l'impudique nudit&eacute; d'une courtisane italienne
+achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres
+ou la prostitution d'une harscheuse, femelle &agrave;
+tous les m&acirc;les, la femme, chez Zola, toujours
+tend &agrave; l'homme le pi&egrave;ge de son sexe. Enivrant
+et dissolvant toute une soci&eacute;t&eacute; comme dans la
+<i>Cur&eacute;e</i>, victime passive dans les milieux ouvriers
+des grosses luxures et des coups, d&eacute;faillante et
+amoureuse dans <i>Une page</i>, s&eacute;duisant dans <i>Pot-Bouille</i>
+un cacochyme d&eacute;labr&eacute; en un mariage
+aussit&ocirc;t souill&eacute;, domptant &agrave; force de refus, dans
+le <i>Bonheur des dames</i>, un obstin&eacute; viveur, toutes,
+d&eacute;peintes en leur fonction ut&eacute;rine, se r&eacute;sument
+en cette <i>Nana</i>, folle et affolante de son corps,
+qui subjugue par la douceur de son embrassement
+toute une cavalerie, des ouvriers aux
+princes, des enfants aux polissons s&eacute;niles.</p>
+<p>C'est en vertu de ces deux pr&eacute;dilections, sous
+un souffle de volupt&eacute; ou un afflux de force, que
+M. Zola d&eacute;nature le r&eacute;el et le grossit. La
+v&eacute;g&eacute;tation
+&eacute;panouie et luxuriante du Paradou est
+suscit&eacute;e par les amours qui s'y consomment,
+comme l'inceste de Ren&eacute;e embrase et assombrit
+la serre de son palais, transforme en une orgie
+babylonienne le bal o&ugrave; sa gr&ecirc;le silhouette
+transpara&icirc;t
+d&eacute;v&ecirc;tue. L'h&ocirc;tel de Nana sertit dans sa
+splendeur le corps radieux de cette invincible
+fille, comme sont grossies pour la rehausser les
+turbulences du Grand-Prix o&ugrave; elle triomphe, et
+exag&eacute;r&eacute;es pour montrer son empire les ruines
+qu'elle accumule. Par contre, la s&eacute;duction du
+magasin dans le <i>Bonheur</i>, le fouillis de ses soies,
+l'app&eacute;tence de ses chalandes et la rouerie de
+ses vendeurs sont amplifi&eacute;s pour venger de cette
+domination, la force de l'homme, port&eacute;e &agrave; l'&eacute;norme
+dans les sp&eacute;culations de Saccard et les
+actes de Rougon, repr&eacute;sent&eacute;e invincible dans la
+chastet&eacute; farouche de l'abb&eacute; Faujas et de fr&egrave;re
+Archangias.</p>
+<p>Tous les ensembles dans lesquels les caract&egrave;res
+de force humaine, de luxure, de puissance,
+d'exub&eacute;rance, peuvent &ecirc;tre reconnus par association,
+sont exalt&eacute;s par M. Zola.</p>
+<p>Dans l'<i>Assommoir</i>, la bataille des deux lavandi&egrave;res
+est hom&eacute;rique, et le repas pour la f&ecirc;te
+de Gervaise pantagru&eacute;lique. L'alambic du p&egrave;re
+Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il
+avait conscience du poison qu'il &eacute;labore. Les
+Halles de Paris sont assur&eacute;ment plus grandes
+dans le roman que dans l'atmosph&egrave;re. Un puits
+de mine o&ugrave; descendent des cages ressemble &agrave; un
+Moloch d&eacute;vorateur d'hommes. La mer montante
+livre aux falaises de Bonneville de formidables
+assauts. Dans toute la s&eacute;rie de ses romans,
+M. Zola ne mentionne aucune &eacute;nergie mat&eacute;rielle
+ou humaine sans l'exag&eacute;rer d&eacute;mesur&eacute;ment.</p>
+<p>Le romancier se borne d'habitude pour ce
+grossissement &agrave; d&eacute;crire en d&eacute;tail l'ensemble
+exag&eacute;r&eacute;, comme si ses sens le lui avaient
+pr&eacute;sent&eacute;
+tel. Mais parfois son penchant &agrave; l'&eacute;norme
+et au complet l'entra&icirc;nent &agrave; user de
+proc&eacute;d&eacute;s
+que leur contradiction avec ses doctrines rend
+int&eacute;ressants. Pour montrer plus intense un acte
+ou un personnage, il le place de force dans un
+milieu similaire; pour amplifier un individu ou
+un sujet, il use de deux artifices romantiques:
+l'antith&egrave;se, le symbolisme.</p>
+<p>Dans la <i>Faute de l'Abb&eacute; Mouret</i>, le Paradou
+fournit in&eacute;puisablement de d&eacute;cors assortis
+l'amour qui s'y passe. L'abb&eacute; rena&icirc;t avec le printemps;
+c'est sous une pluie de roses p&eacute;tales,
+qu'Albine d&eacute;voile ses chairs ros&eacute;es; le fauve
+h&eacute;rissement
+des plantes grasses exacerbe les d&eacute;sirs
+du couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu,
+lascif et mystique, pour se m&ecirc;ler; et
+c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire.
+Claire M&eacute;hudin, montrant ses viviers, en est
+dou&eacute;e d'aspects fluviatiles; la Sarriette est savoureuse
+comme les fruits qui s'&eacute;talent autour d'elle,
+et seulement dans l'atmosph&egrave;re empest&eacute;e d'une
+fromagerie, Mlle Saget et Mme Lecoeur peuvent
+&eacute;changer d'&acirc;cres m&eacute;disances. La serre o&ugrave; se
+r&eacute;p&egrave;te l'inceste de Maxime et de Ren&eacute;e est
+embras&eacute;e,
+lascive et d&eacute;lictueuse. Coupeau revenant
+pour la premi&egrave;re fois avin&eacute; chez Gervaise
+d&eacute;braill&eacute;e,
+passe par la puanteur du linge que l'on
+recompte. Dans <i>Une Page</i>, le ciel au-dessus de
+Paris refl&egrave;te patiemment l'humeur de l'h&eacute;ro&iuml;ne,
+entre toutes les habitantes &eacute;lues. Nana d&eacute;v&ecirc;tue
+dans un boudoir, les bonnes de <i>Pot-Bouille</i>,
+affen&ecirc;tr&eacute;e sur leur arri&egrave;re-cour f&eacute;tide,
+accomplissent
+dans un lieu convenable des actes appropri&eacute;s.
+Ces sc&egrave;nes, ces personnages et d'autres
+sont situ&eacute;s dans le milieu qui peut les rendre
+plus significatifs, plus librement d&eacute;velopp&eacute;s. Que
+ce proc&eacute;d&eacute; revient &agrave; d&eacute;ranger l'ordre vrai
+des
+faits pour instituer d'artificielles co&iuml;ncidences,
+il est inutile de le montrer.</p>
+<p>Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue,
+M. Zola s'accoutume &agrave; rendre plus marqu&eacute;
+un acte ou un type en l'accolant &agrave; son contraste.
+Dans <i>la Faute</i>, les deux pr&ecirc;tres sont antith&eacute;tiques
+comme les deux parties du livre, dont
+l'une pose la haine de la nature et l'autre sa voluptueuse
+revanche. Dans <i>Son Excellence</i>, &agrave; la
+force m&acirc;le de Rougon, la souple beaut&eacute; de Clorinde
+Balbi fait contre-poids. Ren&eacute;e se d&eacute;sesp&egrave;re
+du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les
+amours de Rosalie et de son soldat sont le pendant
+grotesque de ceux d'H&eacute;l&egrave;ne et du Dr Deberle.
+Le <i>Bonheur des Dames</i> met en opposition Octave
+Mouret, l'action, et Valagnose, pessimiste
+inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
+Florent raconte ses faims de Cayenne. &Agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de Pauline, qui repr&eacute;sente la moiti&eacute; saine de la
+femme, est plac&eacute;e Louise qui en montre le c&ocirc;t&eacute;
+d&eacute;licatement maladif. La Maheude, chez les Gr&eacute;goire,
+met en contraste le travail et le capital,
+l'aisance bourgeoise et la mis&egrave;re des ouvriers.</p>
+<p>Ces antith&egrave;ses n&eacute;cessitent d&eacute;j&agrave; le
+grossissement
+des personnages oppos&eacute;s. Suivant ce penchant,
+M. Zola en vient &agrave; assigner &agrave; ses principales
+figures les caract&egrave;res de toute une classe.
+L'abb&eacute; Faujas est le pr&ecirc;tre, et Nana la fille. Le
+<i>Ventre de Paris</i> met aux prises les affam&eacute;s et
+les repus, <i>Son Excellence</i>, la force et la luxure.
+Sans cesse, par une pouss&eacute;e instinctive qui
+fait sauter le lien de ses doctrines et contredit les
+dehors de son art, le grand po&egrave;te qu'est M. Zola
+tend au d&eacute;mesur&eacute;, au typique, &agrave; l'incarnation,
+personnifie, en des &ecirc;tres devenus tout &agrave; coup
+surhumains, les plus simples et les plus abstraites
+manifestations de la force vitale. Et sans
+cesse aussi, ayant assimil&eacute; les &acirc;mes aux
+&eacute;l&eacute;ments,
+le romancier pr&ecirc;te, en retour, aux forces
+naturelles, de sourdes et inarticul&eacute;es passions;
+parle de l'ent&ecirc;tement des vagues et du rut de la
+terre; fait souffrir une machine des coups qui la
+mutilent; assigne &agrave; une maison l'humeur rogue
+de ses locataires. En cette &eacute;quitable transposition,
+qui rend &eacute;gal un individu &agrave; une &eacute;nergie et
+un ensemble mat&eacute;riel &agrave; un individu, appara&icirc;t
+l'instinct fondamental de M. Zola, pour qui tout
+&ecirc;tre se r&eacute;duit en force, et pour qui toute force
+est similaire.</p>
+<p>Ayant ainsi d&eacute;laiss&eacute; le r&eacute;el pour
+l'id&eacute;al,
+M. Zola devint n&eacute;cessairement pessimiste et misanthrope.
+Comparant les fortes et compl&egrave;tes
+cr&eacute;ations de son esprit aux &ecirc;tres que ses sens
+lui montrent, apercevant le moment vital qu'il
+adore, la sant&eacute;, la raison, la vertu, &eacute;parses,
+restreintes
+et m&ecirc;l&eacute;es en d'imparfaites manifestations,
+M. Zola est rempli d'un d&eacute;go&ucirc;t pitoyable
+ou ironique pour l'humanit&eacute;. Il s'attache &agrave;
+pr&eacute;senter
+de cruels contrastes o&ugrave; les personnages
+dignes de bonheur sombrent dans un incident
+grotesque. Florent, arr&ecirc;t&eacute; et envoy&eacute; &agrave;
+Cayenne
+pour s'&ecirc;tre &eacute;pouvant&eacute; sur le cadavre
+d'une fille tu&eacute;e par la troupe, passe, &agrave; son
+d&eacute;part,
+pr&egrave;s d'un carrosse de femmes dont les rires
+l'accompagnent. Le peloton de gendarmes venu
+pour r&eacute;primer la gr&egrave;ve des mineurs prot&egrave;ge les
+cro&ucirc;tes de vol-au-vent destin&eacute;es au d&icirc;ner du
+directeur.
+Le romancier prend plaisir &agrave; ne point
+faire reconna&icirc;tre la bont&eacute; de ses personnages
+sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes
+m&eacute;disances; Pauline, grug&eacute;e, est ha&iuml;e de
+Mme Chanteau. De lugubres incidents, propres &agrave;
+faire douter de la justice sociale, la torture de
+Lalie par son p&egrave;re, l'arrestation de Martineau
+mourant, sont racont&eacute;s avec complaisance.
+Parmi les filles qui passent par l'&eacute;glise de l'abb&eacute;
+Mouret, pas une n'est d&eacute;cente; des p&ecirc;cheurs de
+Bonneville, pas un honn&ecirc;te; des bourgeois de
+<i>Pot-Bouille</i>, pas un estimable. Il accumule les catastrophes,
+les insucc&egrave;s, les d&eacute;faillances et les
+tares. Dans le <i>Ventre de Paris</i>, les gredins
+triomphent des bons. La <i>Fortune des Rougon</i>,
+la <i>Faute, Une page, Germinal</i>, sont souill&eacute;s du
+sang des justes. Si la <i>Cur&eacute;e, Son Excellence</i>,
+l'<i>Assommoir</i> et <i>Nana</i> ne se terminent pas par un
+deuil digne d'&ecirc;tre plaint, c'est que leurs personnages
+sont tous d&eacute;testables. Et si les plaintes sur
+l'inutilit&eacute;, la tristesse et l'odieux de la vie humaine
+ne sont point constantes dans les livres
+de M. Zola, c'est que le romancier, id&eacute;aliste &agrave;
+demi, persiste &agrave; l'adorer, m&ecirc;me en ses manifestations
+imparfaites, mais actuelles et existantes.</p>
+<p>Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme,
+terme de notre analyse, &agrave; la vue magnifi&eacute;e
+des hommes et des choses dont il d&eacute;coule;
+de celle-ci &agrave; l'amour de la vie, de la force, de
+la sensualit&eacute;, de la raison et de la sant&eacute;, ses
+causes; que l'on se rappelle le r&eacute;alisme de
+proc&eacute;d&eacute;s
+et de vision que ces id&eacute;aux r&eacute;sument, l'on
+aura, je pense, les gros lin&eacute;aments de l'oeuvre
+de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
+morale commencent &agrave; affleurer.</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+<p>Le cas psychologique de M. Zola est singulier.
+Nous poss&eacute;dons en lui un artiste composite chez
+lequel se m&ecirc;lent en un rare assemblage, les
+dons du r&eacute;aliste et certains de ceux de l'id&eacute;aliste,
+sans se nuire, sans que les uns annulent,
+refoulent ou subordonnent les autres. La coop&eacute;ration
+des facult&eacute;s exactes et de celles qui
+portent le romancier &agrave; alt&eacute;rer la r&eacute;alit&eacute;
+est
+facile et fructueuse en des oeuvres homog&egrave;nes
+dans lesquelles l'analyse seule distingue des disparates.
+Cette association intime de tendances
+diverses porte &agrave; leur attribuer une cause commune,
+et peut-&ecirc;tre une seule hypoth&egrave;se sur le
+m&eacute;canisme intellectuel de M. Zola, suffira &agrave;
+rendre compte des proc&eacute;d&eacute;s et des &eacute;motions
+apparemment contraires que nous avons s&eacute;par&eacute;es
+dans son oeuvre.</p>
+<p>On peut imaginer un esprit enregistreur, &eacute;minemment
+apte &agrave; percevoir par les sens, &agrave; retenir
+et &agrave; se figurer les mille manifestations de la vie
+d&eacute;crivant les objets, les physionomies et les
+caract&egrave;res de la fa&ccedil;on dont ils apparaissent par
+le d&eacute;taillement de leurs parties et l'&eacute;num&eacute;ration
+de leurs actes; parvenant, gr&acirc;ce &agrave; une accumulation
+de notes internes, &agrave; avoir d'une nation &agrave; une
+certaine &eacute;poque une connaissance aussi compl&egrave;te
+que celle dont nous avons marqu&eacute; les
+limites. Cet esprit, anim&eacute; comme presque toutes
+les &acirc;mes humaines, de l'amour des conditions
+utiles &agrave; son esp&egrave;ce, arriverait naturellement
+&agrave; les abstraire de ses exp&eacute;riences, &agrave;
+&eacute;prouver
+ainsi pour la sant&eacute;, la raison, la sensualit&eacute;, la
+force, un attachement admiratif, &agrave; ressentir une
+sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera
+de parler d'un paysage luxuriant et estival,
+d'une foule fluctuant, de l'obstination volontaire
+de ses h&eacute;ros, de la volupt&eacute; conqu&eacute;rante de
+ses femmes, de n'importe quel grand r&eacute;ceptacle
+de force d&eacute;l&eacute;t&egrave;re ou non, mais agissante et
+dynamique.
+Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu
+&agrave; ces sympathies, comparant leur objet&#8212;de
+pures id&eacute;es&#8212;aux mis&eacute;rables &eacute;l&eacute;ments dont
+il est extrait&#8212;la r&eacute;alit&eacute;&#8212;se prenne de tristesse
+et de m&eacute;pris pour l'imperfection et l'hostilit&eacute;
+des choses, se sente irrit&eacute; contre les vices
+mesquins et les vertus compromises des cr&eacute;atures
+vivantes, parvienne au pessimisme col&egrave;re qui
+caract&eacute;rise toute l'oeuvre de M. Zola.</p>
+<p>Cette hypoth&egrave;se est s&eacute;duisante mais vraisemblable
+en partie seulement. M. Zola ne poss&egrave;de
+aucune des qualit&eacute;s secondaires qui permettraient
+de lui attribuer de grandes aptitudes
+&agrave; la g&eacute;n&eacute;ralisation. Cesser tout &agrave; coup de
+penser
+les choses r&eacute;elles, en d&eacute;tacher un caract&egrave;re
+extr&ecirc;mement compr&eacute;hensible et ne plus
+concevoir les individus qu'en tant qu'ils participent
+de cet attribut m&eacute;taphysique est le fait
+soit d'une intelligence sp&eacute;culative et savante,
+soit parfois d'un styliste &eacute;m&eacute;rite, d'un homme
+au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment
+la synth&egrave;se que les mots ont faits de nos
+id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales. Or M. Zola n'est ni un
+&eacute;crivain
+extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme
+habitu&eacute; &agrave; manier les pens&eacute;es abstraites comme
+le montre sa psychologie rudimentaire et les
+quelques articles o&ugrave; il a tent&eacute; d'appliquer &agrave; la
+litt&eacute;rature les proc&eacute;d&eacute;s de la science.</p>
+<p>C'est en lui-m&ecirc;me et non au dehors que M. Zola
+&agrave; trouv&eacute; le type de son id&eacute;al. Dou&eacute; d'un
+temp&eacute;rament
+combatif que marquent ses pol&eacute;miques,
+ayant opini&acirc;trement lutt&eacute; contre la mis&egrave;re,
+contre l'insucc&egrave;s, contre le m&eacute;pris et l'inintelligence
+publics, poss&eacute;dant la t&ecirc;te massive et les
+&eacute;paules carr&eacute;es des ent&ecirc;t&eacute;s, sa
+volont&eacute; tenace,
+son amour-propre lui ont donn&eacute; l'instinct et
+l'adoration de la force. Born&eacute; par d'autres dons
+&agrave; la carri&egrave;re litt&eacute;raire, retir&eacute; des
+batailles dans
+son ermitage de M&eacute;dan, la sourde tension de ses
+centres moteurs s'est d&eacute;pens&eacute;e &agrave; douer
+d'&eacute;nergie
+consciente des &ecirc;tres et des &eacute;l&eacute;ments que
+son intelligence lui montrait faibles et sourds
+comme ils sont. Choisissant parmi ses semblables
+et dans les grands ph&eacute;nom&egrave;nes naturels ceux
+qui manifestent quelque emportement, les p&eacute;trissant
+de ses propres mains, servant indistinctement
+aux hommes et aux choses les imp&eacute;rieuses
+effluves qui sourdaient en lui, il rend
+colossales les &acirc;mes et les forces. D'un ministre
+m&eacute;diocre, d'un calicot entreprenant il &eacute;labore
+les types du despote et de l'exploiteur; ses foules
+roulent comme des fleuves; ses mers d&eacute;ferlent
+en cataractes; ses champs suent la s&egrave;ve, ses
+&eacute;difices s'&eacute;tagent d&eacute;mesur&eacute;ment; une mine,
+un
+assommoir, un magasin sont de formidables
+centres de forces d&eacute;l&eacute;t&egrave;res, bienfaisants, actifs.
+Et la femme, force elle aussi, doublement
+magnifi&eacute;e en sa puissance par le volontaire, en
+son charme par le m&acirc;le, devient la rayonnante
+et redoutable cr&eacute;ature capable d'enivrer le
+monde.</p>
+<p>Cet absolu amour pour les forts qui seul e&ucirc;t
+conduit M. Zola &agrave; cr&eacute;er de gigantesques abstractions,
+contr&ocirc;l&eacute; et contrari&eacute; par son exacte
+vision de r&eacute;aliste, se retourne en un absolu
+m&eacute;pris pour les malades, les vicieux, les m&eacute;diocres,
+les &ecirc;tres mixtes et faibles, c'est-&agrave;-dire,
+pour toutes choses et pour tous les hommes
+r&eacute;els. Ces spectacles quotidiens et cette humanit&eacute;
+courante, incapables d'aucun d&eacute;veloppement
+extr&ecirc;me, ne contenant de l'&eacute;nergie universelle
+qu'une imperceptible dose, mesquins, transitoires
+et n&eacute;gligeables, pr&eacute;sents cependant et s'imposant
+sans cesse &agrave; l'attention de son intelligence
+r&eacute;aliste, l'exasp&egrave;rent, l'affligent, le
+d&eacute;go&ucirc;tent et
+l'attirent. M. Zola est la victime de ses sens.
+Son pessimisme vient de la contradiction incessante
+entre la r&eacute;alit&eacute; qu'il ne peut ne pas voir
+et l'id&eacute;al dynamique que sa nature de lutteur le
+force &agrave; cr&eacute;er et &agrave; aimer. En ces deux termes
+dont nous venons de marquer la coop&eacute;ration et
+l'antagonisme&#8212;r&eacute;alisme intellectuel, id&eacute;alisme
+volitionnel&#8212;son organisation c&eacute;r&eacute;brale peut
+&ecirc;tre r&eacute;sum&eacute;e.</p>
+<p>Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt,
+des romanciers russes, par-dessus tout de Balzac,
+le double temp&eacute;rament de M. Zola montre qu'il
+n'existe pas plus d'&eacute;crivains purement r&eacute;alistes
+qu'il n'y a d'absolus id&eacute;alistes.<br>
+<br>
+</p>
+<hr style="width: 45%;">
+<br>
+<h3>L'OEUVRE<a name="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9"><sup>[9]</sup></a></h3>
+<h3>PAR &Eacute;MILE ZOLA</h3>
+<br>
+<p>Le nouveau livre de M. Zola est un roman;
+il est aussi un code d'esth&eacute;tique. Cette esth&eacute;tique
+est absurde. Les lieux communs de l'intransigeance
+imperturbablement oppos&eacute;s aux
+lieux communs de l'&eacute;cole, prennent avec ceux-ci
+un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
+disent: il faut peindre noble; les autres, il faut
+peindre en plein air, il faut peindre clair, il faut
+peindre d'apr&egrave;s nature; et voil&agrave; Claude Lantier
+qui se met &agrave; prof&eacute;rer des mal&eacute;dictions contre
+les artistes sans aveu, qui fabriquent leurs
+tableaux dans le &laquo;jour de cave&raquo; d'un atelier.</p>
+<p>Il est oiseux de demander si Rembrandt peint
+en plein air, s'il peint clair, et d'apr&egrave;s nature,
+ses anges et son <i>Bon Samaritain</i>. Il vaut mieux
+faire observer qu'un pr&eacute;cepte de facture reste
+une simple recette, que peindre d'une certaine
+fa&ccedil;on ne veut jamais dire peindre bien de cette
+fa&ccedil;on, que l'important est de peindre bien et que
+la fa&ccedil;on n'y est pour rien, que Velasquez et
+Rubens se valent, que toutes les querelles et les
+gros mots sur les proc&eacute;d&eacute;s manuels de l'art ne
+signifient rien, que la seule chose n&eacute;cessaire
+est d'avoir du g&eacute;nie, que les proc&eacute;d&eacute;s m&ecirc;me
+de
+Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury,
+de Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de
+magnifiques oeuvres s'ils &eacute;taient employ&eacute;s par
+des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
+plein air est la derni&egrave;re qu'il faille d&eacute;fendre,
+puisque, &agrave; l'heure actuelle, elle n'a pas encore
+donn&eacute; un seul chef-d'oeuvre? D'une main tout
+aussi experte, M. Zola touche &agrave; l'esth&eacute;tique du
+roman, et reprenant en bouche les grands termes
+de positivisme et d'&eacute;volutionnisme, il part en
+guerre contre la psychologie et d&eacute;nonce tous
+ceux qui n'&eacute;tudient de l'homme que l'&acirc;me, sans
+se souvenir de l'influence du corps sur le cerveau.
+Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais
+oublier dans une oeuvre d'imagination que les
+personnages sont des &ecirc;tres physiques en chair
+et en os et qu'en une certaine mesure et sauf
+de nombreuses exceptions (Louis Lambert, Spinoza)
+le fonctionnement de leurs cerveaux
+s'influe du cours du sang et de l'activit&eacute; des visc&egrave;res,
+personne n'y contredira. C'est un truisme
+dont la nouveaut&eacute; n'est d'ailleurs destin&eacute;e &agrave;
+r&eacute;volutionner
+que les romans absolument m&eacute;diocres
+de toutes les &eacute;poques. Si M. Zola veut
+dire, par contre, que le cerveau est un organe
+comme un autre, que la pens&eacute;e ne joue pas dans
+la caract&eacute;risation d'un individu un r&ocirc;le plus
+consid&eacute;rable
+que son estomac ou son fiel, cela est
+simplement faux.</p>
+<p>C'est la pens&eacute;e qui est le centre, et le corps
+la p&eacute;riph&eacute;rie; la science le d&eacute;montre apr&egrave;s
+que
+l'exp&eacute;rience l'a constat&eacute;, et au nom m&ecirc;me de
+l'&eacute;volutionnisme, l'activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale
+&eacute;tant la plus
+r&eacute;cente est la plus haute, et l'&ecirc;tre qui pense le
+plus &eacute;tant le plus noble, est le plus int&eacute;ressant.
+Faut-il citer toute la psychologie scientifique et
+toute l'ethnologie pour montrer que c'est r&eacute;trograder
+vers le pass&eacute;, que de consid&eacute;rer en
+l'homme l'&ecirc;tre instinctif et inconscient de
+pr&eacute;f&eacute;rence
+&agrave; l'&ecirc;tre conscient, pensant, voulant, r&eacute;solu
+et moral? Il serait cruel de battre M. Zola sur
+presque toutes ses assertions par les autorit&eacute;s
+qu'il invoque et de lui montrer une bonne fois
+qu'il n'est plus permis aujourd'hui de lancer au
+hasard les affirmations que lui dicte son temp&eacute;rament,
+qu'il y a des raisons aux choses et qu'en
+plusieurs points l'esth&eacute;tique de ses adversaires,
+malheureusement m&eacute;diocres et ineptes, des
+Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la
+sienne, qu'enfin Balzac, Tolsto&iuml; et m&ecirc;me Flaubert,
+ont montr&eacute; une bonne fois comment on peut embrasser
+la nature enti&egrave;re sans en omettre le
+couronnement et rester r&eacute;alistes tout en analysant
+le g&eacute;nie et la noblesse morale.</p>
+<p>Nous avons tenu &agrave; dire nettement ce que nous
+pensons de l'esth&eacute;tique naturaliste, parce qu'elle
+est erron&eacute;e d'abord comme toute esth&eacute;tique de
+parti, puis parce qu'elle trouble l'appr&eacute;ciation
+exacte des oeuvres de M. Zola. Autant cet &eacute;crivain
+nous para&icirc;t pi&egrave;tre penseur, mal renseign&eacute; et peu
+sp&eacute;culatif, autant nous l'admirons pour son
+g&eacute;nie incomplet mais puissant. Toute la premi&egrave;re
+partie de l'<i>Oeuvre</i>, cette histoire lentement
+d&eacute;velopp&eacute;e
+de l'affection de Christine et de Claude,
+les magnifiques sc&egrave;nes o&ugrave; elle se r&eacute;sout &agrave;
+&ecirc;tre
+le mod&egrave;le de son amant, o&ugrave; elle se livre &agrave; lui,
+revenu
+croulant sous les hu&eacute;es, leur idylle de Bennecourt,
+sont de grands et vrais tableaux o&ugrave; la
+vie fr&eacute;mit, o&ugrave; la sympathie jaillit du coeur du
+lecteur. Et cette lamentable fin encore du m&eacute;nage
+artistique, cette noire existence mis&eacute;rable
+et d&eacute;braill&eacute;e dans l'atelier du haut de Montmartre,
+Claude se brutalisant, s'exaltant et s'affolant &agrave;
+l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre,
+tandis que Christine s'attache &agrave; son amour tari,
+lutte contre le dess&egrave;chement de coeur de son
+mari, finit par l'arracher &agrave; l'art auquel il tenait
+de toutes ses fibres, mais l'ab&icirc;me et le tue du
+coup; toute cette trag&eacute;die humaine donnant &agrave;
+toucher de pauvres chairs frissonnantes, &agrave; voir
+des larmes dans des orbites creux, et des m&acirc;choires
+serr&eacute;es, et des poings abandonn&eacute;s, nous
+a enthousiasm&eacute; et &eacute;mu. De tous nos romanciers
+actuels, M. Zola est le seul &agrave; donner cette sensation
+d'humanit&eacute; vivante et souffrante, et il y parvient,
+comme tous les grands artistes, en nous
+montrant des &acirc;mes, des &ecirc;tres moraux. Dans ce
+roman, l'&eacute;tude du milieu artistique est d&eacute;plorable,
+fausse et incompl&egrave;te. Ce que nous y aimons,
+c'est cette Christine si bonne, si douce, sens&eacute;e,
+aimante, d'une si belle noblesse d'&acirc;me et toute
+simple; c'est m&ecirc;me cette brute de Lantier, qui,
+s'il ne mettait une grossi&egrave;ret&eacute; de manoeuvre &agrave;
+clamer des th&eacute;ories ridicules, serait en somme
+un &ecirc;tre bon, simple et fort, qui e&ucirc;t pu &ecirc;tre un
+brave homme faisant des heureux autour de lui,
+s'il n'&eacute;tait all&eacute; se perdre dans une carri&egrave;re
+o&ugrave; il
+est, malgr&eacute; son intransigeance, un m&eacute;diocre et
+un rat&eacute;; c'est Sandoz, d'une si belle fermet&eacute;,
+t&ecirc;tu, paisible et solide, ayant une id&eacute;e en t&ecirc;te et
+la r&eacute;alisant patiemment sans se tourner aux clameurs
+sur ses talons. Toutes ces &acirc;mes sans doute
+sont rudimentaires, simples, sans d&eacute;veloppement
+vers le haut et sans complexit&eacute; dans la profondeur.
+M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
+n'est en effet pas un grand psychologue, et ce
+d&eacute;faut interdit de le classer avec les tr&egrave;s grands.
+Mais il a le don supr&ecirc;me de la vie, il sait souffler
+sur un &ecirc;tre et faire que les tempes battent, que
+les yeux regardent, que les muscles se tendent. Il
+a encore ce que personne n'a eu avant lui, le
+don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les &ecirc;tres
+moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels,
+et sans autres qualit&eacute;s qu'une grande bont&eacute; et
+une forte volont&eacute;. Pour la classe bourgeoise,
+pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable.
+Enfin, il a con&ccedil;u le premier, sans la r&eacute;aliser,
+malheureusement, la grande id&eacute;e que le roman
+ne devait pas &ecirc;tre une &eacute;tude individuelle, mais
+bien une vue d'ensemble o&ugrave; passerait la foule,
+o&ugrave; s'&eacute;talerait toute une &eacute;poque, et qui,
+d&eacute;centralis&eacute;
+et ind&eacute;fini, engloberait tout un peuple
+dans un temps et toute une ville. Ceux qui reprendront,
+apr&egrave;s M. Zola, la t&acirc;che de continuer
+le roman moderne devront partir de ce grand
+&eacute;crivain plus vaste qu'&eacute;lev&eacute;, mais qui a
+construit,
+une fois pour toutes, les assises des oeuvres futures.
+Avec le Flaubert de l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>,
+avec le Tolsto&iuml; de la <i>Guerre et la Paix</i>,
+avec tout Balzac, avec les psychologues comme
+Stendhal et les individualistes comme les de Goncourt,
+les <i>Rougon-Macquart</i>, seront les anc&ecirc;tres
+du roman d&eacute;motique futur, o&ugrave; il y aura des cerveaux
+et des corps, le peuple et les chefs, les
+d&eacute;grad&eacute;s et les g&eacute;nies, de la chair et des nerfs,
+le sang et la pens&eacute;e.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">[9]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue contemporaine</i>.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="HUGO"></a><br>
+<h2>VICTOR HUGO<a name="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10"><sup>[10]</sup></a></h2>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<p>Au lecteur qui p&eacute;n&egrave;tre dans l'oeuvre colossale,
+touffue, confuse, et m&ecirc;l&eacute;e de M. Victor Hugo,
+un &eacute;tonnement s'impose d'abord. Il ressent la
+luxuriante abondance du style, la profusion des
+mots, des tournures, des p&eacute;riodes, la vari&eacute;t&eacute;
+des figures, la richesse des terminologies, l'entassement
+de paragraphes sur paragraphes, les
+infinies suites de strophes.</p>
+<p>S'il s'efforce de discerner la loi de ces d&eacute;veloppements,
+et la cause de cette opulence, s'il
+tente de classer les id&eacute;es d'un alin&eacute;a, les aspects
+d'une description, les traits d'une physionomie
+et les phases d'une oeuvre, il d&eacute;couvrira aussit&ocirc;t
+que la principale habitude de style et de composition
+chez M. Victor Hugo, celle par qui il
+obtient ses effets les plus caract&eacute;ristiques et les
+plus intenses, est la r&eacute;p&eacute;tition. Pas une page et
+pas une suite de pages du po&egrave;te, qui ne soit
+ainsi &eacute;crite par une s&eacute;rie petite ou &eacute;norme de
+variations ais&eacute;ment s&eacute;parables. Chacune d&eacute;bute
+par une phrase-th&egrave;me exposant l'id&eacute;e que
+M. Victor Hugo se propose d'amplifier; puis
+vient une redite, puis une autre en termes de
+plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts,
+aboutissant de pousse en pousse &agrave; cette efflorescence,
+l'image, qui termine le d&eacute;veloppement,
+marque le passage &agrave; un autre th&egrave;me ind&eacute;finiment
+suivi d'autres.</p>
+<p>On peut noter des vers comme ceux-ci:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Nous sommes les passants, les foules et les
+races:<br>
+</span><span>Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;<br>
+</span><span>Nous sommes le gouffre agit&eacute;.<br>
+</span><span>Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.<br>
+</span><span>Nous sommes les flocons de la neige &eacute;ternelle<br>
+</span><span>Dans l'&eacute;ternelle obscurit&eacute;.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Des passages comme celui-ci:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Aujourd'hui l'&eacute;cueil des Hanois &eacute;claire la navigation
+qu'il fourvoyait; le guet-apens a un flambeau &agrave; la main.
+On cherche &agrave; l'horizon comme un protecteur et un guide,
+ce rocher qu'on fuyait comme un malfaiteur. Les Hanois
+rassurent ces vastes espaces nocturnes qu'ils effrayaient.
+C'est quelque chose comme le brigand devenu gendarme.</p>
+</div>
+<p>Que l'on assemble maintenant ces paragraphes
+par couples, qu'on les associe en s&eacute;ries diverses,
+on aura la contexture de la plupart des pi&egrave;ces
+de vers et de la plupart des chapitres de
+M. Victor Hugo.</p>
+<p>En de longs d&eacute;veloppements retentissent les
+plaintes et la hautaine indignation d'Olympio.
+Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
+prof&egrave;rent et r&eacute;p&egrave;tent la m&ecirc;me
+d&eacute;solante r&eacute;ponse
+que reprend en une autre oeuvre le ver destructeur
+des Sept Merveilles. Certaines pi&egrave;ces
+des <i>Contemplations</i> sont in&eacute;puisables en dissertations
+sur la moralit&eacute; des hommes et les consolations
+de la mort; certaines pages des <i>Ch&acirc;timents</i>
+lancent et relancent la m&ecirc;me insulte
+en invectives redoubl&eacute;es. Les <i>Chansons des
+Rues et des Bois</i> varient avec une virtuosit&eacute;
+paganinienne un mince recueil de th&egrave;mes gracieux,
+amplifi&eacute;s en formidables symphonies. Dix-huit
+strophes y recommandent de confondre
+l'antique au biblique et au moderne; dix pages
+de vers envol&eacute;s et fugaces constatent que la
+femme ne se livre plus en don gratuit; seize
+pages &agrave; quatre strophes redisent de mille fa&ccedil;ons
+ironiques que Dieu n'a pas besoin de l'homme
+pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne &agrave;
+ces exemples les fac&eacute;tieux boniments d'Ursus
+dans l'<i>Homme qui rit</i>, ces parades funambulesques
+o&ugrave; la m&ecirc;me spirituelle cabriole s'ex&eacute;cute
+en mille dislocations; les r&eacute;sum&eacute;s historiques
+qui ouvrent les divers livres des <i>Mis&eacute;rables</i>, par
+d'&eacute;normes variations; les grandes fantaisies de
+<i>Quatre-vingt-treize</i> sur le myst&eacute;rieux accord des
+chouans avec les halliers; et dans les <i>Travailleurs
+de la Mer</i> le sinistre chapitre sur la Jacressarde,
+maison d&eacute;serte au haut d'une falaise qui
+ouvre sur la nuit noire deux crois&eacute;es vides.</p>
+<p>Cette insistance verbale, cette formidable obstination
+&agrave; &eacute;chafauder mots sur mots, formule sur
+formule, &agrave; revenir et s'appesantir, &agrave; enserrer
+chaque id&eacute;e sous de triples rangs de phrases,
+caract&eacute;rise la forme de M. Victor Hugo, est normale
+pour tous les passages o&ugrave; il d&eacute;veloppe
+quelque r&eacute;flexion, et constitue le proc&eacute;d&eacute; de son
+style descriptif. Au lieu d'user d'une minutieuse
+&eacute;num&eacute;ration de d&eacute;tails, termin&eacute;e et
+raccord&eacute;e
+par une large p&eacute;riode g&eacute;n&eacute;rale, &agrave; la
+fa&ccedil;on des
+r&eacute;alistes, M. Hugo recourt &agrave; l'accumulation, la
+reprise, la trouvaille abandonn&eacute;e et ressaisie,
+de propositions d'ensemble, de p&eacute;riodes compr&eacute;hensives,
+dont le retour est comme l'effort
+de deux bras, infructueux et r&eacute;p&eacute;t&eacute;, peinant
+&agrave;
+enclore un &eacute;norme et souple fardeau.</p>
+<p>Que l'on relise pour constater jusqu'o&ugrave; va
+cette contention et cette lutte, les ressources
+infinies de ce style jamais las, la magnifique
+s&eacute;rie de chapitres o&ugrave; se trouve d&eacute;crite la
+temp&ecirc;te
+funeste &agrave; l'orgue des <i>Compachicos</i>:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Les grands balancements du large commenc&egrave;rent; la
+mer dans les &eacute;cartements de l'&eacute;cume &eacute;tait
+d'apparence
+visqueuse; les vagues vues dans la clart&eacute; cr&eacute;pusculaire
+&agrave;
+profil perdu, avaient des aspects de flaques de fiel. &Ccedil;&agrave;
+et
+l&agrave;, une lame flottant &agrave; plat, offrait des f&ecirc;lures
+et des
+&eacute;toiles, comme une vitre o&ugrave; l'on a jet&eacute; des
+pierres. Au
+centre de ces &eacute;toiles, dans un trou tournoyant, tremblait
+une phosphorescence assez semblable &agrave; cette
+r&eacute;verb&eacute;ration
+f&eacute;line de la lumi&egrave;re disparue qui est dans la prunelle
+des chouettes.</p>
+</div>
+<p>De pareils redoublements de phrases renflent
+les chapitres sur le palais muet, obscur et splendide
+que traverse &agrave; pas h&eacute;sitants Gwynplaine
+promu Lord Clancharlie; il en est ainsi dans
+les <i>Mis&eacute;rables</i>, &agrave; ce tableau de l'&eacute;closion
+printani&egrave;re
+dans le jardin inculte, o&ugrave; se d&eacute;roulent
+les amours de Cosette et de Marius; et les vers
+du po&egrave;te sont aussi riches que sa prose en ces
+tentatives redondantes, ces perp&eacute;tuels retours
+du burin &agrave; graver et regraver le m&ecirc;me trait en
+de diverses et fantasques lignes. Je prends
+entre cent exemples la description du ch&acirc;teau
+de Corbus dans la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>L'hiver lui pla&icirc;t; l'hiver sauvage
+combattant,<br>
+</span><span>Il se refait avec les convulsions sombres<br>
+</span><span>Ces nuages hagards croulant sur ses d&eacute;combres,<br>
+</span><span>Avec l'&eacute;clair qui frappe et fuit comme un larron,<br>
+</span><span>Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,<br>
+</span><span>Une sorte de vie effrayante &agrave; sa taille.<br>
+</span><span>La temp&ecirc;te est la soeur fauve de la bataille....<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Et voil&agrave; le po&egrave;te lanc&eacute; pendant plusieurs
+pages &agrave; d&eacute;crire le fantastique combat des ruines
+contre les nu&eacute;es.</p>
+<p>Ce m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute; cumulatif, cet effort
+redoubl&eacute;
+&agrave; mille d&eacute;tentes, M. Victor Hugo le porte
+dans le portrait physique ou moral de ses
+h&eacute;ros:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
+jusqu'&agrave; l'abstrait.... Dans son impassibilit&eacute;
+peut-&ecirc;tre seulement
+apparente, &eacute;taient empreintes les deux p&eacute;trifications,
+la p&eacute;trification du coeur propre au bourreau, et la
+p&eacute;trification du cerveau propre au mandarin. On pouvait
+affirmer, car le monstrueux a sa mani&egrave;re d'&ecirc;tre complet,
+que tout lui &eacute;tait possible, m&ecirc;me s'&eacute;mouvoir. Tout
+savant
+est un peu cadavre; cet homme &eacute;tait un savant. Rien qu'&agrave;
+le voir on devinait cette science empreinte dans les gestes
+de sa personne et dans les plis de sa robe. C'&eacute;tait une
+face fossile ..., etc.</p>
+</div>
+<p>De m&ecirc;me sont &eacute;crits les portraits du capitaine
+Clubin, de D&eacute;ruchette et de Gilliatt, de la
+duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine
+et de Th&eacute;nardier. Des personnages de son
+th&eacute;&acirc;tre, aux h&eacute;ros de la <i>L&eacute;gende des
+Si&egrave;cles</i>,
+aux femmes et aux enfants qui traversent certains
+po&egrave;mes, tous sont ainsi peints au d&eacute;cuple,
+saisis une premi&egrave;re fois d'un coup, repris,
+trait&eacute;s &agrave; nouveau, enclos de mille contours
+semblables et d&eacute;viants, obs&eacute;d&eacute;s et
+retouch&eacute;s par
+une main sans cesse retra&ccedil;ante. De m&ecirc;me pour
+la psychologie des personnages que M. Hugo
+con&ccedil;oit comme des &ecirc;tres nus et simples, qui manifestent
+leur passion ou leur nature par la r&eacute;p&eacute;tition
+d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse
+de l'effronterie d'un gamin ou d'une vue d'ensemble
+sur la vie monastique, de la manie d'un
+ancien capitaine &agrave; pronostiquer le temps, ou
+d'une redoutable crise de conscience, du spectacle
+fun&egrave;bre d'un pendu &eacute;pouvantant ses commensaux
+ail&eacute;s des soubresauts dont l'anime
+le vent dans la nuit sur une plage, ou d'une
+consid&eacute;ration historique sur la Convention, de
+plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie,
+M. Hugo est essentiellement l'&eacute;crivain de la
+redite, de la r&eacute;p&eacute;tition, de la variation. De haut
+en bas, du sublime au fantasque, dans tous les
+sujets et &agrave; travers toutes les &eacute;motions, il est
+celui qui ne peut exprimer une seule pens&eacute;e en
+une seule phrase.</p>
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; not&eacute; qu'au cours d'une pareille
+ascension de p&eacute;riodes &agrave; sens identique,
+les mots propres rapidement &eacute;puis&eacute;s auront pour
+suite des synonymes de plus en plus indirects,
+puis des allusions et des images. La longue ouverture
+du <i>Jour des Rois</i> o&ugrave; le po&egrave;te essaie de
+montrer la figure du mendiant, spectateur infime
+et presque inanim&eacute; des incendies allum&eacute;s par
+les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
+&agrave; ces deux vers et s'y r&eacute;sume:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Pench&eacute; sur le tombeau plein de l'ombre
+mortelle,<br>
+</span><span>Il est comme un cheval attendant qu'on d&eacute;telle.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme
+est souvent autre chose que la terminaison
+d'une p&eacute;riode ascendante. Tout symbole
+est &agrave; la fois une abr&eacute;viation et une transposition;
+ce sont l&agrave; les r&ocirc;les que l'image remplit
+chez le po&egrave;te.</p>
+<p>Encha&icirc;n&eacute;es et se succ&eacute;dant, les
+m&eacute;taphores,
+par les rudes raccourcis qu'elles infligent au
+style, par les sauts de pens&eacute;e qu'elles impliquent,
+donnent &agrave; toute pi&egrave;ce une grandeur
+grave, quelque chose de biblique et d'auguste.
+Ainsi de ces strophes de <i>Olympio</i>:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Les m&eacute;chants accourus pour
+d&eacute;chirer ta vie<br>
+</span><span class="i1">L'ont prise entre leurs dents.<br>
+</span><span>Les hommes alors se sont avec envie<br>
+</span><span class="i1">Pench&eacute;s pour voir dedans:<br>
+</span><span>Avec des cris de joie ils ont compt&eacute; tes plaies<br>
+</span><span class="i1">Et compt&eacute; tes douleurs,<br>
+</span><span>Comme sur une pierre on compte des monnaies<br>
+</span><span class="i1">Dans l'antre des voleurs.<br>
+</span><span>Ton &acirc;me qu'autrefois on prenait pour arbitre<br>
+</span><span class="i1">Du droit et du devoir,<br>
+</span><span>Est comme une taverne o&ugrave; chacun &agrave; la vitre<br>
+</span><span class="i1">Vient regarder le soir ...<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Que l'on note dans cette pi&egrave;ce le double emploi
+des m&eacute;taphores. Si elles sont d'&eacute;nergiques
+r&eacute;sum&eacute;s,
+elles substituent en m&ecirc;me temps, &agrave; la
+description d'&eacute;tats d'&acirc;me, durs &agrave; rendre en vers,
+des visions imaginables et famili&egrave;res. Ce passage
+de l'abstrait au tangible, et de l'obscur au saisissant
+est marqu&eacute; avec la plus noble &eacute;nergie,
+dans la pi&egrave;ce <i>En plantant le Ch&ecirc;ne des
+&Eacute;tats-Unis
+d'Europe</i>, o&ugrave; le po&egrave;te, dans un des plus
+larges d&eacute;ploiements lyriques qui soient, adjure les
+&eacute;l&eacute;ments, les cieux et la mer, de corroborer le
+jeune plant mis en terre:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Vents, vous travaillerez &agrave; ce travail
+sublime,<br>
+</span><span>O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.<br>
+</span><span>Vous m&ecirc;lerez la pluie am&egrave;re de l'ab&icirc;me<br>
+</span><span class="i1">&Agrave; ses noirs cheveux
+h&eacute;riss&eacute;s.<br>
+</span><span>Vous le fortifierez de vos rudes haleines,<br>
+</span><span>Vous l'accoutumerez aux luttes des g&eacute;ants.<br>
+</span><span>Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines<br>
+</span><span class="i1">De la clameur du n&eacute;ant.<br>
+</span><span>Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,<br>
+</span><span>Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux<br>
+</span><span>Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athl&egrave;te<br>
+</span><span class="i1">D'un pugilat myst&eacute;rieux.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et
+fuyantes, emportant le lecteur &agrave; ne plus voir
+le ch&ecirc;ne que quelques proscrits ont plant&eacute; sur
+une plage, et l'id&eacute;e r&eacute;volutionnaire qu'il figure,
+mais un lutteur monstreux &agrave; forme demi-humaine
+opposant &agrave; l'assaut d'&eacute;l&eacute;ments passionn&eacute;s,
+des
+racines dou&eacute;es d'obstination et des branches
+volontairement noueuses.</p>
+<p>M. Victor Hugo excelle ainsi &agrave; rendre pittoresques
+par des m&eacute;taphores mat&eacute;rielles, certaines
+propositions psychologiques, que l'on ne saurait
+d&eacute;crire qu'en vers ternes. La connivence des
+timor&eacute;s et des violents est ainsi transpos&eacute;e:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Les peureux font l'audace; ils ont avec le
+glaive<br>
+</span><span class="i1">La complicit&eacute; du fourreau.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>et la communaut&eacute; de faute qui en r&eacute;sulte, ainsi:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Reste, elle est l&agrave;, le flanc
+perc&eacute; de leur couteau<br>
+</span><span class="i1">Gisante; et sur sa bi&egrave;re<br>
+</span><span>Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau<br>
+</span><span class="i1">Est pris sous cette pierre.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>S'il est des mots qui puissent rendre la vague
+terreur d'un tyran inquiet des murmures des
+honn&ecirc;tes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Et ces paroles qui menacent,<br>
+</span><span>Ces paroles dont l'&eacute;clair luit,<br>
+</span><span>Seront comme des mains qui passent<br>
+</span><span>Tenant des glaives dans la nuit.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>La joie sereine des beaux dieux, que les po&egrave;tes
+ont montr&eacute;s planant au-dessus de nu&eacute;es d'or,
+resplendit en une magnifique succession d'images,
+que terminent ces deux vers radieux:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Ils savouraient ainsi que des fruits
+magnifiques<br>
+</span><span>Leurs attentats b&eacute;nis, heureux, inexpi&eacute;s.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>De splendides paroles font presque imaginer
+le myst&egrave;re de l'immortalit&eacute; de l'&acirc;me:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Quand nous en irons-nous o&ugrave; sont
+l'aube et la foudre?<br>
+</span><span>Quand verrons-nous d&eacute;j&agrave; libres, hommes encor<br>
+</span><span>Notre chair t&eacute;n&eacute;breuse en rayons se dissoudre<br>
+</span><span>Et nos pieds faits de nuit, &eacute;clore en ailes d'or?<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>L'infinit&eacute; de l'espace est presque con&ccedil;ue
+comme r&eacute;elle en ces vers:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Il vit l'infini porche horrible et reculant<br>
+</span><span>O&ugrave; l'&eacute;clair, quand il entre, expire triste
+et lent.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Ce don de mat&eacute;rialisation, cette aptitude &agrave;
+transposer les choses inimaginables en correspondances
+plus corporelles, a permis &agrave; M. V. Hugo
+d'&eacute;crire les singuli&egrave;res pi&egrave;ces finales de la <i>L&eacute;gende
+des Si&egrave;cles</i> et des <i>Contemplations</i>, ces
+tentatives d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es d'exprimer l'inexprimable
+et l'inintelligible, o&ugrave; le po&egrave;te livrant avec les
+mots une terrible bataille &agrave; de vagues ombres
+d'id&eacute;es, accomplit ses plus merveilleux prodiges
+de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
+En ce point s'arr&ecirc;te l'&eacute;volution de l'image. N&eacute;e
+d'une accumulation de phrases synonymiques
+qu'elle couronnait et r&eacute;sumait, prise comme un
+substitut de repr&eacute;sentations directes possibles
+mais ternes, employ&eacute;e &agrave; la t&acirc;che de plus en
+plus difficile et de moins en moins r&eacute;ussie de
+figurer mat&eacute;riellement des id&eacute;es plus obscures
+parce que plus creuses, elle finit par devenir le
+v&ecirc;tement de purs fant&ocirc;mes intellectuels, &agrave; qui
+elle pr&ecirc;te seule une existence apparente.</p>
+<p>&Agrave; ces deux formes de son style, la r&eacute;p&eacute;tition
+et l'image, M. V. Hugo joint une troisi&egrave;me habitude,
+la plus apparente de toutes, l'antith&egrave;se. Par
+cette juxtaposition de deux termes, de deux objets,
+de deux ensembles dou&eacute;s d'attributs contraires,
+par ce contraste exalt&eacute;, par ce rapprochement
+soulign&eacute; par des r&eacute;p&eacute;titions et marqu&eacute; par
+des
+images, M. Hugo s'attache &agrave; d&eacute;finir plus nettement
+deux pens&eacute;es antagonistes, am&egrave;ne la comparaison
+entre les deux termes ainsi heurt&eacute;s de
+force, et d&eacute;finis par la r&eacute;v&eacute;lation de
+propri&eacute;t&eacute;s
+hostiles.</p>
+<p>La phrase m&ecirc;me de M. Victor Hugo abonde
+constamment en termes durs &agrave; apparier. Parmi
+d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
+adjectifs et aux substantifs les plus clairs,
+le mot &laquo;sombre&raquo; est flagrante. On rel&egrave;ve sans
+peine, en peu de pages: &laquo;Au grand soleil couchant
+horizontal et sombre; miroir sombre et
+clair; s&eacute;r&eacute;nit&eacute; des sombres astres d'or.&raquo;
+Les
+romans sont riches en ces contrastes purement
+verbaux, notamment certaines oraisons comiques
+et grandiloquentes dans l'<i>Homme qui Rit</i>, dans les
+<i>Mis&eacute;rables</i> la plupart des dissertations
+g&eacute;n&eacute;rales,
+parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antith&egrave;se
+entre les p&eacute;nitences du couvent et l'expiation
+du bagne. Dans les drames, pas un monologue
+ou une tirade qui n'&eacute;tincelle de brusques
+collisions de mots. La d&eacute;clamation de Charles-Quint,
+les passages de bravoure de Don C&eacute;sar
+de Bazan, le premier soliloque de Torquemada
+sont ainsi relev&eacute;s de heurts sonores et &eacute;clatants.
+Mais les plus insignes exemples d'antith&egrave;ses reprises,
+continu&eacute;es et r&eacute;duites, seront trouv&eacute;s
+dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>, o&ugrave; presque
+chaque po&egrave;me semble travers&eacute; par deux courants
+d'id&eacute;es inverses et parall&egrave;les. Qu'il s'agisse
+d'ailleurs d'une anecdote ou d'une sc&egrave;ne, presque
+toutes les pi&egrave;ces contiennent au d&eacute;but ou &agrave; la
+fin un contraste dissonant entre deux aspects
+antagonistes. Les d&eacute;nouements de la plupart
+des <i>Orientales</i> d&eacute;mentent l'exorde. Dans les
+<i>Ch&acirc;timents</i>, le po&egrave;me <i>Nox</i> met en regard des
+splendeurs du couronnement, l'aspect du cimeti&egrave;re
+Montmartre, fosse des fusill&eacute;s. Dans les
+<i>Voix int&eacute;rieures</i>, des sages s'attristent sur le
+festoiement des fous, et l'<i>&Agrave; Olympio</i>, oppose &agrave; la
+douce gravit&eacute; du po&egrave;te, les clameurs des haineux.
+Dans les <i>Quatre vents de l'Esprit</i>, le livre satirique
+flagelle les m&eacute;chants parce qu'ils sont
+m&eacute;chants, et les excuse parce qu'ils sont petits.
+Dans la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>, les contrastes
+dramatiques
+abondent. L'apparition de Roland parmi
+les oncles ennemis du roi de Galice, Philippe II
+songeant en son palais au-dessus du jardin o&ugrave;
+l'infante effeuille une rose, l'aigle h&eacute;raldique
+d'Autriche contredit par l'aigle helv&eacute;tique, dans
+le <i>Romancero du Cid</i>, le vieux h&eacute;ros fid&egrave;le au
+roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles
+ou deux humeurs. &Agrave; tous les tournants des
+drames ou des romans, se passent des coups
+de th&eacute;&acirc;tre, de poignantes alternatives, des luttes
+de conscience entre deux devoirs, des ironies
+tragiques qui font dire ou faire &agrave; un personnage
+le contraire de ce qu'il veut de toute son &acirc;me.
+La subite volte-face d'Hernani r&eacute;compens&eacute; et
+graci&eacute;, Torquemada entrant en sc&egrave;ne sur les
+derni&egrave;res suppliques de Ben-Habib, l'incendie
+de la Tourgue &eacute;gayant les enfants qu'il va tuer,
+Marie Tudor et Jane ne sachant si c'est l'amant
+de l'une ou de l'autre que l'on ex&eacute;cute, Marius
+d&eacute;faillant entre le d&eacute;sir de sauver Valjean et la
+terreur de perdre Th&eacute;nardier, la temp&ecirc;te sous
+un cr&acirc;ne, la Sachette reconnaissant sa fille en
+celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre
+et Triboulet tenant l'&eacute;chelle &agrave; l'enl&egrave;vement de
+sa fille, quelle liste de contrastes, d'h&eacute;sitations,
+d'alternatives et de d&eacute;chirements d'&acirc;mes,
+d'antith&egrave;ses
+fragmentaires qui amplifi&eacute;es et soutenues
+deviennent la contexture m&ecirc;me de toute
+oeuvre.</p>
+<p>Que l'on observe que les <i>Ch&acirc;timents</i> sont
+l'ironique antiparaphrase des paroles officielles
+plac&eacute;es en &eacute;pigraphes, qu'il n'est presque point
+de volume de po&egrave;mes qui ne soit digne de porter
+en titre l'antith&egrave;se de Rayons et Ombres, que
+tous les romans et les drames sont les d&eacute;veloppements
+d'une psychologie, d'une situation ou
+d'une th&egrave;se bipartites. En <i>Triboulet</i>, en <i>Lucr&egrave;ce
+Borgia</i>, le sentiment de la paternit&eacute; lutte contre
+les vices inn&eacute;s. En <i>Hernani</i>, en <i>Ruy-Blas</i>, en
+<i>Marie Tudor</i>, en <i>Marion Delorme</i>, l'amour se
+heurte &agrave; la haine. L'<i>Homme qui Rit</i> est fait du
+contraste de la passion id&eacute;ale et de la passion
+voluptueuse; les <i>Mis&eacute;rables</i> sont la lutte
+de l'individu contre la soci&eacute;t&eacute;, les <i>Travailleurs
+de la Mer</i>, celle de l'homme contre les &eacute;l&eacute;ments.
+<i>Quatre-vingt-treize</i>, celle du droit divin contre
+la R&eacute;volution, du principe girondin contre le
+principe Saint-Just, personnifi&eacute;s en Lantenac,
+Cimourdain et Gauvain.</p>
+<p>Nous touchons ici &agrave; la fa&ccedil;on dont M. Hugo
+entend l'&acirc;me de ses personnages. De m&ecirc;me que
+ses phrases, ses po&egrave;mes, ses recueils, ses romans
+et ses drames sont le d&eacute;veloppement d'antith&egrave;ses
+de plus en plus g&eacute;n&eacute;rales, ses personnages sont
+presque tous de nature double, comme dimidi&eacute;s
+portant en eux la lutte constante ou passag&egrave;re
+de deux passions adverses, constitu&eacute;s contradictoirement
+dans leur &acirc;me et dans leur corps,
+d&eacute;voy&eacute;s par une crise qui retranche leur existence
+ant&eacute;rieure de leur existence actuelle. Marie
+Tudor est reine et amante; en Gwynplaine la
+laideur physique offusque la beaut&eacute; morale; le
+for&ccedil;at 24601 devient en quelques heures le plus
+noble des hommes, et le sultan Mourad, toujours
+inexorable &agrave; tous, eut un instant piti&eacute; d'un porc.</p>
+<p>Se bifurquant en de plus g&eacute;n&eacute;rales oppositions,
+l'antith&eacute;isme divise donc toute l'oeuvre de
+M. V. Hugo, des mots aux &acirc;mes, du plan d'une
+anecdote &agrave; celui d'un roman en huit cents pages,
+d'une fable &agrave; une trilogie, de la succession
+des strophes au principe de l'esth&eacute;tique, qui,
+expos&eacute;e dans la pr&eacute;face de <i>Cromwell</i>, se
+r&eacute;sume
+dans le m&eacute;lange de deux contraires, le comique
+et le tragique.</p>
+<p>Et de m&ecirc;me que les tendances formelles dominantes,
+que nous devons analyser, aboutissent
+l'une &agrave; des redites profuses, l'autre &agrave; une
+obscurit&eacute;
+sentencieuse, la pratique constante de
+l'antith&egrave;se semble avoir laiss&eacute; des traces nocives
+en une des tendances caract&eacute;ristiques de M. Hugo:
+&Agrave; force de diviser son attention entre les deux
+termes contradictoires qu'il oppose sans cesse,
+de sauter de chaque objet &agrave; son oppos&eacute;, de tout
+diversifier et de tout confondre, il semble comme
+si M. Hugo ne peut plus concentrer son activit&eacute;
+intellectuelle en un seul point ou en un seul ensemble.
+La pens&eacute;e comme la langue du po&egrave;te se
+d&eacute;sagr&egrave;gent par endroits. De l&agrave;, des hachures de
+style, l'abus de l'apostrophe, les phrases sans
+verbe, le style monosyllabique et sibyllin des
+grands passages. De l&agrave;, la tendance marqu&eacute;e
+aux digressions, les dix phrases formant tableau
+&eacute;parses en dix pages, comme en ce merveilleux
+portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
+d'argent, dont les membres se profilent &eacute;cartel&eacute;s
+sur tout un &eacute;norme chapitre. Enfin toute
+la bizarre construction des oeuvres de prose et
+de vers, r&eacute;sulte de cette dispersion de la pens&eacute;e,
+le manque de proportion d'&eacute;pisodes comme la
+bataille de Waterloo dans les <i>Mis&eacute;rables</i>, l'air
+d&eacute;jet&eacute; et fruste des romans et des longues
+l&eacute;gendes,
+trop &eacute;tendus et trop brefs, sans mesure
+et parfois difformes.</p>
+<p>Nous sommes au terme de notre analyse.
+Comme un mouvement transmis des roues
+petites aux plus grandes, puis au volant, qui le
+renvoie &agrave; toute la machine et la r&egrave;gle par l'allure
+qu'il en re&ccedil;oit, nous avons suivi les trois
+tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des
+mots aux p&eacute;rip&eacute;ties, des p&eacute;rip&eacute;ties
+&agrave; la psychologie
+et de l&agrave; aux conceptions fondamentales
+des grandes oeuvres. Nous avons vu comment
+des habitudes qui ne paraissaient affecter que le
+style ont pu &ecirc;tre montr&eacute;es influer sur les gros
+organes de toute l'oeuvre, comment la r&eacute;p&eacute;tition
+a simplifi&eacute; la psychologie, la tendance &agrave; l'image
+facilit&eacute; l'acc&egrave;s de sujets m&eacute;taphysiques,
+l'antith&eacute;tisme
+d&eacute;termin&eacute; la composition et l'esth&eacute;tique.
+Il nous reste &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans ce domaine
+interne de l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons
+d&eacute;j&agrave; pass&eacute; les approches, &agrave; examiner non
+plus
+les paroles, mais leur sens, non la rh&eacute;torique
+mais la mati&egrave;re m&ecirc;me qu'elle ouvre, non la loi
+des d&eacute;veloppements mais la nature des id&eacute;es
+d&eacute;velopp&eacute;es,
+le caract&egrave;re commun et saillant des
+sc&egrave;nes, des portraits, des &eacute;v&eacute;nements et des
+conceptions,
+qui donnent lieu &agrave; d&eacute;ployer des
+r&eacute;p&eacute;titions,
+des images et des antith&egrave;ses.</p>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+<p>Toute personne famili&egrave;re avec l'oeuvre de
+M. V. Hugo, aura senti &agrave; certaines parties, que le
+nombre, l'importance et l'intensit&eacute; des id&eacute;es ne
+correspond pas &agrave; la noble opulence de l'expression.
+Il arrive que sous l'imp&eacute;rieux flux de paroles
+l'on d&eacute;couvre le cours mince et lent de la
+pens&eacute;e, le pauvre motif de certains passages de
+bravoure, la psychologie rudimentaire des personnages,
+l'impuissance des descriptions &agrave;
+montrer les choses; l'humanit&eacute; et le monde
+r&eacute;els presque exclus de cent mille vers et de
+cent mille lignes, tout ce d&eacute;n&ucirc;ment du fond
+sous la luxuriance de la forme font de l'oeuvre
+du po&egrave;te un ensemble h&eacute;riss&eacute; et creux, analogue
+au faisceau massif de tours qu'une cath&eacute;drale
+&eacute;rige sur une nef vide.</p>
+<p>M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses
+fantaisies de style, &agrave; cet amas de pens&eacute;es vulgaires,
+simples et fausses, que l'on appelle les
+lieux communs; il se pr&ecirc;te &agrave; d&eacute;velopper les
+th&egrave;mes emprunt&eacute;s, qui ne sont issus ni de sa
+pens&eacute;e, ni de son &eacute;motion. Son imagination
+n&eacute;glige le plus souvent de puiser imm&eacute;diatement
+aux sources vives de l'invention po&eacute;tique et
+verse dans le faux et le banal.</p>
+<p>Certaines des pi&egrave;ces de vers paraissent d&eacute;nu&eacute;es
+de tout contenu. Elles d&eacute;butent comme
+au hasard par un aphorisme quelconque, et
+continuent au cours des phrases sans que l'on
+puisse deviner le motif int&eacute;rieur qui a pouss&eacute; le
+po&egrave;te &agrave; &eacute;crire.</p>
+<p>Une pi&egrave;ce de vers commence ainsi:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Louis quand vous irez dans un de vos voyages<br>
+</span><span>Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,<br>
+</span><span>Toulouse la romaine, o&ugrave; dans ses jours meilleurs<br>
+</span><span>J'ai cueilli tout enfant la po&eacute;sie on fleurs<br>
+</span><span class="i2">Passez par Blois.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>D'autres ainsi:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Jules votre ch&acirc;teau, tour vieille et
+maison neuve.<br>
+</span><span>Se mire dans la Loire &agrave; l'endroit o&ugrave; le
+fleuve ...<br>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span>Le soir &agrave; la campagne, on sort, on se
+prom&egrave;ne ...<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Et l'on peut joindre &agrave; ce groupe de po&egrave;mes
+nuls, une bonne partie des <i>Orientales</i>, des premi&egrave;res
+<i>Contemplations</i>, et presque toutes les
+<i>Odes et Ballades</i>, auxquelles il faut ajouter ces
+d&eacute;veloppements oiseux &agrave; un point stup&eacute;fiant,
+qui tout &agrave; coup, dans les oeuvres en prose, laissent
+entre deux chapitres, un vide n&eacute;buleux.</p>
+<p>Une autre cat&eacute;gorie d'oeuvres &agrave; laquelle ressortissent
+la plupart des <i>Orientales, la L&eacute;gende
+des si&egrave;cles</i>, une pi&egrave;ce comme <i>les Burgraves</i> et
+un roman comme <i>Notre-Dame de Paris</i>, fait se
+demander par quelle prodigieuse disposition
+sentimentale, le po&egrave;te parvient &agrave; se faire le porte-voix,
+presqu'&eacute;mu, d'une suite de personnes
+&eacute;trang&egrave;res et mortes, dont il &eacute;pouse les causes
+et les passions avec une infatigable versatilit&eacute;.
+Il para&icirc;t difficile d'admettre qu'il ait pris le <i>Cri
+de guerre du Muphti, les mal&eacute;dictions du Derviche</i>
+pour autre chose que des th&egrave;mes indiff&eacute;rents,
+aptes &agrave; de belles variations. S'il parvient
+dans <i>la L&eacute;gende des si&egrave;cles</i> &agrave; faire
+passionn&eacute;ment
+d&eacute;clamer Dieu, saint Jean, Mahomet
+et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi
+Ratbert, des thanes &eacute;cossais, une montagne et
+une st&egrave;le, on peut en conclure sa grande souplesse
+d'esprit, et aussi l'int&eacute;r&ecirc;t mal concentr&eacute;,
+superficiel et passager, qu'il porte &agrave; toutes ces
+ombres et ces symboles. On devine que M. Hugo
+sait &ecirc;tre tout &agrave; tous les sujets, et l'on
+r&eacute;fl&eacute;chit
+que sa faconde verbale m&ecirc;me, si l'on y ajoute
+par hypoth&egrave;se, une certaine d&eacute;bilit&eacute;
+intellectuelle,
+doit le porter &agrave; chercher des th&egrave;mes &agrave;
+phrases, dans tous les cycles de l'histoire et de
+la l&eacute;gende.</p>
+<p>Il s'adresse de m&ecirc;me fr&eacute;quemment &agrave; ce fonds
+commun d'id&eacute;es humaines qui a produit &agrave; la
+fois les proverbes, les lieux communs et certaines
+indestructibles niaiseries. Sur des th&egrave;mes
+comme ceux-ci: la nature r&eacute;v&egrave;le Dieu; il faut
+faire l'aum&ocirc;ne; l'argent que co&ucirc;te un bal serait
+mieux employ&eacute; en charit&eacute;s; les riches ne sont
+pas toujours heureux; il faut se contenter de
+peu; les malheurs de l'exil; il est beau de
+mourir pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo
+aime &agrave; revenir. Mais o&ugrave; &eacute;clate avec une
+singuli&egrave;re
+intensit&eacute; son don de varier &agrave; l'infini le
+plus rebattu des dires, &agrave; faire du b&acirc;ton le plus
+nu, un thyrse divinement feuill&eacute; de pampres,
+c'est dans la belle s&eacute;rie de pi&egrave;ces traitant ce
+sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on
+prenne Napol&eacute;on II, le sultan Zimzizimi, dans les
+<i>Contemplations</i>, Claire, et ce chef-d'oeuvre
+<i>Pleurs</i> dans la nuit; ces pi&egrave;ces &eacute;normes, tristes
+de la farouche ironie des proph&egrave;tes juifs, tintant
+le glas de toutes les grandeurs mortelles,
+donneront la mesure extr&ecirc;me d'une forme grandiose,
+et d'une id&eacute;e banale, d'un th&egrave;me adventice,
+pris n'importe o&ugrave;, laiss&eacute; tel quel, sans
+addition originale, mais mis en splendides images,
+d&eacute;velopp&eacute; en imp&eacute;rieuses redites, violemment
+heurt&eacute; par le choc des antith&egrave;ses, d&eacute;ploy&eacute;
+en
+larges rhythmes, mani&eacute; et remani&eacute; par une
+&eacute;locution prodigieuse.</p>
+<p>En toute occasion, M. Hugo en demeure &agrave;
+des id&eacute;es vulgaires ou absurdes. La cr&eacute;ation
+de la femme lui appara&icirc;t comme le travail d'un
+potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre
+d'un forgeron. Il proteste contre le suicide,
+qu'il qualifie de l&acirc;chet&eacute;, et soutient, contre
+toutes les statistiques, que l'abolition de la peine
+de mort et la diffusion de l'instruction diminuent
+la criminalit&eacute; <i>(Quatre vents de l'Esprit</i>, pag. 87
+et 97). Les remords de conscience lui paraissent
+aussi anciens que le crime. Toute la science
+humaine (<i>l'Ane</i>) se r&eacute;sume en des livres vieux,
+poudreux et baroques. Il explique le rictus des
+cadavres par la joie des morts de rentrer dans
+le grand tout, et la position des yeux des crapauds
+par leur d&eacute;sir de voir le ciel bleu. Il est
+inutile d'ajouter &agrave; ces exemples. Banal et superficiel
+en des mati&egrave;res g&eacute;n&eacute;rales, M. Hugo, dans
+un domaine particulier, digne par excellence
+d'investigations,&#8212;l'&acirc;me humaine&#8212;a de m&ecirc;me
+abond&eacute; dans l'irr&eacute;el et le vulgaire.</p>
+<p>Sur ce point, les d&eacute;clarations du po&egrave;te sont
+explicites. Dans la pr&eacute;face de <i>Rayons et Ombres</i>
+il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
+devraient et pourraient &ecirc;tre; dans <i>les Quatre
+vents de l'Esprit</i>, il d&eacute;clare sa croyance en
+l'homme entit&eacute;, &eacute;gal en tous ses exemplaires et
+s'applaudit d'abolir les diff&eacute;rences qui mettent
+pourtant l'intervalle d'une esp&egrave;ce zoologique
+entre deux classes sociales.</p>
+<p>Ces deux aveux de principe ont &eacute;t&eacute; imperturbablement
+ob&eacute;is. Que l'on relise une pi&egrave;ce comme
+<i>Dieu est toujours l&agrave;</i>; on y verra expos&eacute;s avec
+la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'&eacute;t&eacute;
+est chaud, le pauvre humble, l'orphelin doux et
+triste, les chaumi&egrave;res fleuries, le riche charitable,
+les enfants &laquo;innocents, pauvres et petits&raquo;.
+Il n'est d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V.
+Hugo, d'enfants qui ne soient des anges ing&eacute;nus
+ou pensifs. Les m&egrave;res sont tendres, les a&iuml;euls
+doux. Par <i>le Regard jet&eacute; dans une mansarde</i>,
+M. V. Hugo est parvenu &agrave; apercevoir une grisette
+moins r&eacute;elle encore que celles de Murger. L&agrave;</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Tout est modeste et doux, tout donne le bon
+exemple.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Le mouchoir autour du cou fait oublier les
+diamants possibles. Elle chante en travaillant &agrave;
+des travaux de couture, dont elle r&eacute;ussit &agrave; se
+nourrir et ne court qu'un danger: celui d'&ecirc;tre
+tent&eacute;e d'ouvrir un Voltaire, situ&eacute; dans un coin;
+des oiseaux et des fleurs sont &agrave; la fen&ecirc;tre. Un
+mendiant, auquel le po&egrave;te demande comment il
+s'appelle, r&eacute;pond: Je me nomme le pauvre. Un
+autre, vivant dans les bois, dit au po&egrave;te qui le
+plaint:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span class="i1">...Allez en plaindre une autre.<br>
+</span><span>Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,<br>
+</span><span>Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil<br>
+</span><span class="i1">Etc.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Tout ce passage est &agrave; lire jusqu'aux vers:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides
+Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides.<br>
+<span style="margin-left: 5em;">(<i>Contemplations</i>, livre V, 2e
+vol.).</span></div>
+</div>
+<p>Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo
+dit simplement:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Et ce serait un archange<br>
+</span><span>Si ce n'&eacute;tait un gamin.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Cette liste suffit. On peut d&eacute;j&agrave; pr&eacute;voir quels
+seront les types plus achev&eacute;s qu'imaginera un
+po&egrave;te auquel les grandes cat&eacute;gories de l'humanit&eacute;
+se pr&eacute;sentent sous cet aspect. En effet, les
+notions psychologiques de M. Hugo sont fort
+simples. Elles lui font concevoir trois sortes
+d'&acirc;mes: celles qui sont unes et nues, invariables
+pendant toute leur existence factice, nettes de
+tout m&eacute;lange, constitu&eacute;es comme une force
+physique ou un corps simple, par une seule
+tendance et une seule substance. Ce sont dans
+ces romans la Dea, de l'<i>Homme qui rit</i>, toute
+puret&eacute;, la duchesse Josiane, toute frivolit&eacute;
+charnelle, Birkilphedro le perfide; dans <i>les Travailleurs</i>,
+l'hypocrite Clubin, le noble Gilliatt;
+dans <i>les Mis&eacute;rables</i>, Cosette, pure amante,
+Marius, le jeune premier type; dans <i>Quatre-vingt-treize</i>, le
+marquis de Lantenac, Cimourdain,
+&laquo;l'effrayant homme juste&raquo;; dans les
+drames, tous les amoureux d'Hernani &agrave; Sanche,
+et de Dona Sol &agrave; Rosa, tous les vieillards de
+Don Ruy &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric de Hohenstaufen, plus
+quelques fourbes sans alliage. Toute cette foule,
+partag&eacute;e en classes diverses, agit, vit et meurt
+d'une fa&ccedil;on rectiligne, r&eacute;p&egrave;te les m&ecirc;mes
+actes
+et les m&ecirc;mes paroles, fait les m&ecirc;mes gestes et
+porte les m&ecirc;mes mines du berceau au cercueil,
+sans que le po&egrave;te se soucie de mettre au nombre
+de leurs composants un grain de la complexit&eacute;,
+des contradictions et de l'instabilit&eacute; que montrent
+tous les &ecirc;tres vivants.</p>
+<p>M. Hugo n'a pas commis toujours, et enti&egrave;rement,
+cette omission. Dans ses principales
+cr&eacute;atures il a l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;vi&eacute; de
+cette psychologie
+congrue, non pourtant sans concilier avec
+son intuition partielle des complications humaines
+son amour de la simplicit&eacute;. Il s&eacute;pare la vie de
+ses h&eacute;ros en deux parties, g&eacute;n&eacute;ralement de signes
+contraires, l'existence avant la crise, celle post&eacute;rieure,
+toutes deux unes et coh&eacute;rentes, mais
+d'attributs diam&eacute;tralement adverses. Valjean,
+odieux et haineux, for&ccedil;at, passe chez M. Myriel
+et, peu apr&egrave;s, devient le plus ang&eacute;lique des
+hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi
+en un moment de scrupules mis&eacute;ricordieux qui
+le font se suicider. Charles Quint devient de coureur
+d'aventures, empereur s&eacute;rieux, Ruy Blas
+d'amant-po&egrave;te, grand ministre. Marion Delorme
+amoureuse, n'est plus Marion la courtisane.</p>
+<p>Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de
+sa profondeur, en concevant parfois des &acirc;mes
+g&eacute;min&eacute;es, partag&eacute;es en deux moiti&eacute;s
+distinctes
+et g&eacute;n&eacute;ralement contradictoires, par une absolue
+fissure, Marie Tudor, reine, est irrit&eacute;e contre
+son amant, puis se remet &agrave; l'aimer, puis commande
+qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell
+passe de son attitude de mari peureux &agrave; celle
+de chef des t&ecirc;tes-rondes. Gwynplaine est oscillant
+entre son amour pour Dea et son amour
+pour Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine
+des bonapartistes et son affection pour le fils
+de l'un d'eux. Lucr&egrave;ce Borgia est maternelle et
+sc&eacute;l&eacute;rate; Triboulet, paternel et
+prox&eacute;n&egrave;te;
+Gauvain, inflexible et humain. Cette simple m&eacute;canique
+intellectuelle, r&eacute;sum&eacute;e en un conflit de
+deux natures, de deux passions, de deux mobiles,
+est la plus complexe que M. Hugo ait
+con&ccedil;ue. Tout l'au-del&agrave; de cette humanit&eacute;
+chim&eacute;rique
+lui est d'habitude inconnu.</p>
+<p>La tendance &agrave; l'irr&eacute;el et au superficiel, qui
+lui fait simplifier et raidir toutes les &acirc;mes qu'il
+d&eacute;crit, l'am&egrave;ne, par un choc en retour apparemment
+bizarre, &agrave; concevoir la vie comme plus
+romanesque et plus th&eacute;&acirc;trale qu'elle n'est. Sachant
+en gros les catastrophes et les conflits qu'elle
+peut pr&eacute;senter, ne t&acirc;chant pas de p&eacute;n&eacute;trer
+dans
+le jeu de petits faits, d'incidents sans port&eacute;e, de
+b&eacute;vues et de hasards dont se composent les
+grands drames humains, les voyant de haut et
+de loin, comme un homme qui dans une montagne
+ne distinguerait pas les assises et dans
+une tour les moellons, M. Hugo repr&eacute;sente la vie
+par ses gros &eacute;v&eacute;nements. De l&agrave; ses romans
+allant de coups de th&eacute;&acirc;tre en crises de conscience,
+de situations extr&ecirc;mes, en soudaines
+catastrophes, sans que m&ecirc;me les interstices soient
+combl&eacute;s par des files de petits incidents m&eacute;diocres
+et quotidiens, tels que les chroniques et
+les m&eacute;moires nous les montrent exister sous les
+plus grands remuements de l'histoire. De l&agrave; son
+th&eacute;&acirc;tre machin&eacute;, sanglant et surtendu dont les
+p&eacute;rip&eacute;ties ont tant&ocirc;t l'air appr&ecirc;t&eacute;
+des effets de
+M. Scribe, tant&ocirc;t l'air excessif des fins de
+drames.</p>
+<p>Que ce manque de p&eacute;n&eacute;tration, d'analyse, de
+souci des dessins, de recherche du vrai sous
+l'apparent, cette irritante superficialit&eacute; qui rend
+creux les moindres po&egrave;mes comme les plus empanach&eacute;s
+h&eacute;ros, les grosses catastrophes comme
+la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
+le r&eacute;sultat non d'un &eacute;loignement volontaire de la
+r&eacute;alit&eacute;, mais d'une impuissance fonctionnelle, un
+fait significatif le montre: la pauvret&eacute; d'id&eacute;es
+qu'&eacute;tale le po&egrave;te en toutes les pi&egrave;ces o&ugrave;
+il a
+tent&eacute; de d&eacute;velopper quelque id&eacute;e
+m&eacute;taphysique
+donn&eacute;e comme originale. Rien de plus pu&eacute;ril
+que sa conception du jugement dernier, expos&eacute;e
+&agrave; la fin des premi&egrave;res <i>L&eacute;gendes</i>. Pour
+d'oiseux
+probl&egrave;mes d&eacute;battus par de faibles arguments,
+<i>Pensar Dudar</i> et <i>Ce qu'on entend sur la montagne</i>
+sont &agrave; lire. Le d&eacute;isme d&eacute;velopp&eacute; dans les
+derni&egrave;res pi&egrave;ces des <i>Contemplations</i> est aussi
+traditionnel, que le panth&eacute;isme de certaines
+pi&egrave;ces est celui des bonnes gens. Et quant &agrave;
+son id&eacute;e sur la m&eacute;tempsychose r&eacute;tributive, rien
+ne para&icirc;tra plus confus. Il n'est pas en somme,
+dans toute l'oeuvre du po&egrave;te, des sujets aux
+p&eacute;rip&eacute;ties,
+de la psychologie &agrave; la philosophie, une
+pens&eacute;e qui ne soit prise &agrave; la foule ou aux livres,
+qui ne doive &ecirc;tre tenue pour inad&eacute;quate ou
+mal con&ccedil;ue. S'il est un titre que M. Hugo a
+usurp&eacute;, c'est celui de penseur.</p>
+<p>Il est naturel que l'on demande ici comment
+un po&egrave;te chez qui nous avons constat&eacute; sous une
+magnifique &eacute;locution des sympt&ocirc;mes marqu&eacute;s de
+d&eacute;bilit&eacute; intellectuelle, se trouve cependant &ecirc;tre
+un grand artiste. La r&eacute;ponse sera donn&eacute;e par un
+nouvel ordre de faits que nous allons d&eacute;velopper.</p>
+<p>Quand M. Hugo s'est empar&eacute; d'une pens&eacute;e
+vulgaire, quand il a imagin&eacute; une &acirc;me sans complications,
+ou une p&eacute;rip&eacute;tie sans ant&eacute;c&eacute;dents, le
+po&egrave;te ne s'en tient pas &agrave; cette simplicit&eacute; sans
+int&eacute;r&ecirc;t. Emport&eacute; par sa tendance verbale &agrave;
+la
+r&eacute;p&eacute;tition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
+ascendante, par son antith&eacute;tisme qui
+r&eacute;clame des chocs de grandes masses, par l'enivrement
+des belles images et l'emportement des
+larges rhythmes, il magnifie toutes choses au
+point de rendre les plus insignifiantes colossales
+et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les plus
+simples sc&egrave;nes champ&ecirc;tres, une vache paissant
+dans un pr&eacute;, des enfants qui jouent, un ch&ecirc;ne
+dans une clairi&egrave;re, une fleur au bord d'un chemin,
+prennent sous ses puissantes mains de p&eacute;trisseur
+de verbe, une grandeur calme et mena&ccedil;ante,
+un aspect fatidique et g&eacute;ant, qui &eacute;meut
+intimement. Rien de plus grandiose que sa gr&acirc;ce.
+Il c&eacute;l&egrave;bre dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>,
+le printemps, le matin, de jolies filles, les nuits
+d'&eacute;t&eacute;, avec une joie &eacute;norme. Son vers musculeux
+se contourne, se d&eacute;gage et s'&eacute;lance avec
+la forte souplesse d'un cable d'acier, tourne
+&agrave; l'hymne dans l'&eacute;l&eacute;gie, &agrave; la bacchanale
+dans
+l'idylle, constamment robuste et magnifique. La
+grosse bonne humeur de la populace de Paris
+sous la Convention, un attroupement devant la
+baraque foraine d'un ventriloque, certains boniments
+d'Ursus et le d&eacute;lirant &eacute;pithalame de M. Gillenormand
+aux noces de Marius et Cosette, sont
+anim&eacute;s et transport&eacute;s de la m&ecirc;me joie tumultueuse,
+retentissent en fanfares de cuivre et
+en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus &eacute;normes
+&eacute;clats, quand le po&egrave;te entreprend les grands
+spectacles et les grandes catastrophes.</p>
+<p>Rien de plus d&eacute;mesur&eacute; et de
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute; que certaines
+de ses temp&ecirc;tes. Un incendie, celui de la
+Tourgue, est un flamboiement sublime. Une bataille,
+comme celle de Waterloo dans les <i>Mis&eacute;rables</i>,
+est un foudroiement de Titans. La charge
+&eacute;pique des cuirassiers de Millaud, la panique,
+les carr&eacute;s de la garde tenant comme des &icirc;lots
+au milieu de l'&eacute;coulement des fuyards, par la
+nuit tombante, et sous le feu des canons qui la
+trouent; cela est inhumain. M. Hugo poss&egrave;de
+les vari&eacute;t&eacute;s de la grandeur et les &eacute;tale
+magnifiquement
+partout. Il sait &ecirc;tre grandiose simplement
+dans une langue sculpturale et biblique, en
+un style fauve et comme recuit aux beaux passages
+de la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>. L'assaut des
+truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
+fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre
+le canon de la &laquo;Claymore&raquo; est froidement
+h&eacute;ro&iuml;que. La marche de Gwynplaine dans le
+palais somptueux et muet de Lord Clancharlie
+parait quelque chose de hagard et d'&eacute;norme;
+la sc&egrave;ne est monstrueuse o&ugrave; Josiane, en sa lascive
+demi-nudit&eacute;, colle ses l&egrave;vres junoniennes &agrave; la
+face taillad&eacute;e de son hideux amant, et le regarde
+&laquo;fatale&raquo;, avec ses yeux d'Ald&eacute;baran, rayon visuel
+mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de
+sid&eacute;ral.</p>
+<p>Mais dans tous les livres du po&egrave;te aucun r&eacute;cit
+ne monte plus haut au sublime et au tragique
+que celui o&ugrave; Gwynplaine men&eacute; dans le caveau
+de la prison de Southwark aper&ccedil;oit le spectacle
+mis&eacute;rable de Hardquannone soumis &agrave; la peine
+forte et dure. Les sourdes t&eacute;n&egrave;bres du lieu, les
+vieilles et pu&eacute;riles lois latines psalmodi&eacute;es par
+le greffier, les paroles surhumainement graves,
+adress&eacute;es par le juge, une touffe de fleurs &agrave; la
+main, &agrave; la mis&eacute;rable guenille d'homme devant
+lui, &eacute;cartel&eacute; nu entre quatre piliers et oppress&eacute;
+de masses de fer, la bouche r&acirc;lante, la barbe
+suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos,
+cela est &eacute;norme et admirable.</p>
+<p>Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie
+et exalt&eacute;e par ce don d'amplification. Les personnages
+y sont des h&eacute;ros ou des monstres: de
+Javert le &laquo;mouchard marmor&eacute;en&raquo; &agrave; Gauvain,
+le g&eacute;n&eacute;ral de trente ans qui poss&egrave;de &laquo;une
+encolure
+d'hercule, l'oeil s&eacute;rieux d'un proph&egrave;te et le
+rire d'un enfant....&raquo; Fantine, Mme Th&eacute;nardier
+&laquo;la mijaur&eacute;e sous l'ogresse&raquo; sont au-del&agrave; des
+deux fronti&egrave;res extr&ecirc;mes de l'humanit&eacute;, de
+m&ecirc;me
+que les guerriers de la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i> sont
+plus grands que des statues. Tous les incidents
+sont des catastrophes, toutes les entreprises
+h&eacute;ro&iuml;ques, les passions et les &eacute;motions intenses,
+les intrigues t&eacute;n&eacute;breuses, et les vertus
+ang&eacute;liques.
+S'il est vrai que l'oeuvre de M. Hugo correspond
+&agrave; un monde plus simple que le n&ocirc;tre, elle
+correspond &eacute;galement &agrave; un monde gigantesque,
+o&ugrave; des rafales aux passions, des arbres aux
+crimes, de la beaut&eacute; des cieux &agrave; la mis&egrave;re des
+humbles, tout est plus grand, plus fort, plus
+magnifique et plus enthousiasmant, qu'en ce
+globe par comparaison infime.</p>
+<p>Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosit&eacute;s
+dont M. Victor Hugo sait faire du sublime, son
+g&eacute;nie atteint de plus hauts sommets encore dans
+toutes les sc&egrave;nes auxquelles se m&ecirc;le un
+&eacute;l&eacute;ment
+de myst&egrave;re.</p>
+<p>Ici son imagination, laiss&eacute;e libre par la
+r&eacute;alit&eacute;,
+profitant des interstices que la science et l'exp&eacute;rience
+laissent dans le r&eacute;seau de leurs notions,
+usant des terreurs h&eacute;r&eacute;ditaires que les grands
+spectacles nuisibles ont d&eacute;pos&eacute;es dans les &acirc;mes,
+pousse ses plus &eacute;tranges et ses plus luxuriantes
+v&eacute;g&eacute;tations.
+Le silence glac&eacute; d'une nef vide, une
+cloche b&eacute;ante au repos, une &eacute;norme salle de festin
+o&ugrave; les flambeaux agonisent, une &acirc;pre et solitaire
+gorge de montagne muette sous un soleil
+surplombant, un burg en ruine, une sombre
+vo&ucirc;te d'arbres, prennent sous son style un aspect
+formidablement inqui&eacute;tant. Une nuit &eacute;toil&eacute;e vue
+aux heures o&ugrave; tous dorment, le ciel bas d'une
+soir&eacute;e d'hiver,</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>L'air sanglote et le vent r&acirc;le,<br>
+</span><span>Et sous l'obscur firmament,<br>
+</span><span>La nuit sombre et la mort p&acirc;le<br>
+</span><span>Le regardent fixement,<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>le bois sombre plein de souffles froids o&ugrave; Cosette,
+la nuit, va pour chercher un seau d'eau, p&eacute;n&egrave;trent
+d'une horreur sacr&eacute;e. M. Hugo est par excellence
+le grand po&egrave;te du Noir, et comme son satyre,
+conna&icirc;t</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Le revers t&eacute;n&eacute;breux de la
+cr&eacute;ation.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Le myst&egrave;re des germes, la sourde pouss&eacute;e du
+printemps et l'ascension latente de la s&egrave;ve, les
+murmures des grandes plaines, la surprise des
+sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant
+et leur po&egrave;te en celui qui a &eacute;crit dans les <i>Mis&eacute;rables</i>
+seuls ces trois admirables &eacute;pisodes:
+<i>Choses de la nuit, Foliis ac frondibus</i>, et cette
+arriv&eacute;e de Valjean, par une nuit sans lune, dans le
+jardin du couvent du Picpus, ce jardin silencieux,
+mort et r&eacute;gulier o&ugrave; &laquo;l'ombre des fa&ccedil;ades
+retombait
+comme un drap noir&raquo;. Que l'on rapproche
+de ces grands nocturnes, la descente de Gilliatt
+dans la caverne sous-marine dont la mer a fait
+un &eacute;crin et un antre, cette vo&ucirc;te, aux lobes
+presque c&eacute;r&eacute;braux, &eacute;clair&eacute;e d'une
+lumi&egrave;re d'&eacute;meraude,
+tapiss&eacute;e d'herbes d&eacute;li&eacute;es, mouvantes et
+molles, o&ugrave; roulent des coquillages roses, que
+fr&ocirc;le le gonflement des vagues, venant polir un
+noir pi&eacute;destal o&ugrave; s'&eacute;voque &laquo;quelque
+nudit&eacute; c&eacute;leste,
+&eacute;ternellement pensive, un ruissellement
+de lumi&egrave;re chaste sur des &eacute;paules &agrave; peine
+entrevues,
+un front baign&eacute; d'aube, un ovale de visage
+olympien, des rondeurs de seins myst&eacute;rieux, des
+bras pudiques, une chevelure d&eacute;nou&eacute;e dans de
+l'aurore, des hanches ineffables model&eacute;es en
+p&acirc;leur&raquo;;
+la description des halliers sombres, ces
+&laquo;lieux sc&eacute;l&eacute;rats&raquo; d'o&ugrave; les chouans
+fusillaient
+les &laquo;bleus&raquo;, et dans l'<i>Homme qui rit</i>, ce merveilleux
+tableau de la baie de Portland par un
+cr&eacute;puscule d'hiver, o&ugrave; les c&ocirc;tes blafardes se
+profilent en contours lin&eacute;aires, puis encore l'enterrement
+de Hardquannone, emport&eacute; silencieusement
+&agrave; la brune, le glas toquant &agrave; coups espac&eacute;s
+et discords, et cette molle nuit grise o&ugrave;
+Gwynplaine, dans l'amertume de son coeur, suit
+les quais gluants de la Tamise, portant le sourd
+d&eacute;sir de se suicider; M. Hugo appara&icirc;tra comme le
+po&egrave;te des choses sombres, en qui se r&eacute;percute
+et se magnifie tout ce que les hommes appr&eacute;hendent
+et redoutent.</p>
+<p>Que l'on ajoute encore &agrave; toutes ces sc&egrave;nes
+certains portraits pleins d'ombre et de r&eacute;ticence,
+dont le plus grand exemple est la silhouette bizarre,
+sacerdotale et sc&eacute;l&eacute;rate du docteur Geestemunde,
+certains ensembles brouill&eacute;s et confus,
+la perception subtile du trouble d'une soci&eacute;t&eacute; &agrave;
+la veille d'une &eacute;meute, de cet instant des batailles
+o&ugrave; tout oscille:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
+tra&icirc;n&eacute;es de sang ruissellent illogiquement, les fronts des
+arm&eacute;es ondoient, les r&eacute;giments entrant ou sortant, font
+des caps ou des golfes, tous ces &eacute;cueils remuent continuellement
+les uns devant les autres ... les &eacute;claircies se
+d&eacute;placent; les plis sombres avancent et reculent; une
+sorte de vent du s&eacute;pulcre pousse, refoule, enfle et disperse
+ces multitudes tragiques....</p>
+</div>
+<p>Enfin que l'on consid&egrave;re cette tendance pouss&eacute;e
+&agrave; bout, que l'on fasse l'&eacute;num&eacute;ration de tous
+ces po&egrave;mes douteux o&ugrave; M. Hugo tente d'&eacute;teindre
+l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les t&eacute;n&egrave;bres
+m&eacute;taphysiques, de ses constants efforts
+&agrave; d&eacute;finir l'incertain des probl&egrave;mes historiques,
+sociaux, moraux et religieux, de son abus de
+l'obscurit&eacute;, de ses appels &agrave; une intervention divine,
+et de sa vision de l'inexplicable dans les
+plus claires choses; il nous semble que la d&eacute;monstration
+est suffisante. S'il est un domaine
+o&ugrave; M. Hugo soit &agrave; la fois fr&eacute;quent et magnifique,
+c'est celui du myst&eacute;rieux, du cach&eacute;, du
+cr&eacute;pusculaire,
+du nocturne. S'il est par excellence celui
+qui ne sait point voir les choses r&eacute;elles, il
+est le familier de leur envers, des terreurs, des
+appr&eacute;hensions et du trouble, des fantasmagories
+et des imaginations, dont les hommes peuplent
+peureusement l'absence de clart&eacute;.</p>
+<p>Certains faits contradictoires ne sauraient alt&eacute;rer
+la valeur de cette induction. Les chapitres
+r&eacute;alistes des <i>Mis&eacute;rables</i>, ne nous sont pas
+inconnus,
+tels que la plaidoirie singuli&egrave;rement navrante
+et comique et vraie du p&egrave;re Champ-Mathieu, indign&eacute;
+dans sa stupidit&eacute; d'&ecirc;tre pris pour le for&ccedil;at
+Valjean, ni tout l'&eacute;pisode du petit Picpus, les
+notes pr&eacute;cises sur l'existence des religieuses, la
+bizarre conversation entre le p&egrave;re Fauchelevent
+et la m&egrave;re Sup&eacute;rieure, ni cette excellente figure
+de M. Gillenormand, ni celle de Th&eacute;nardier fourbe
+et f&eacute;roce. Le faux Lord Clancharlie est historiquement
+vraisemblable, et de toutes les h&eacute;ro&iuml;nes
+de th&eacute;&acirc;tre, la reine Marie Tudor, se distingue
+par des passions humaines con&ccedil;ues en termes
+vrais. Dans certaines po&eacute;sies m&ecirc;me, comme
+<i>M&eacute;lancholia</i>, les mis&egrave;res sociales paraissent
+d&eacute;crites
+et d&eacute;plor&eacute;es v&eacute;ritablement. Mais ce ne
+sont point ces parties &eacute;parses et sinc&egrave;res qui
+peuvent caract&eacute;riser l'oeuvre de M. Hugo. Elles
+montrent que l'organisation intellectuelle de ce
+po&egrave;te n'est pas absolument d&eacute;nu&eacute;e des
+propri&eacute;t&eacute;s
+qui constituent le talent d'artistes d'une autre
+&eacute;cole. Elles ne pr&eacute;valent point contre les faits
+universels et caract&eacute;ristiques, les tendances
+g&eacute;n&eacute;rales
+et excessives que nous avons reconnues
+en cette &eacute;tude, dont les r&eacute;sultats se r&eacute;sument
+comme suit:</p>
+<p>En un style fait de r&eacute;p&eacute;titions, d'antith&egrave;ses
+et d'images, M. Hugo drape des id&eacute;es soit banales,
+vulgaires, prises au hasard et partout, soit paraissant,
+compar&eacute;es aux objets, plus simples,
+plus grandes et plus vagues. Cette nullit&eacute;, cette
+simplification et ce grossissement du fond, sont
+unis aux propri&eacute;t&eacute;s caract&eacute;ristiques de la forme
+non par des relations de causes &agrave; effets ou
+d'effets &agrave; cause, mais par un rapport indissoluble
+qui permet de consid&eacute;rer ces deux ordres de
+faits comme r&eacute;sultant &agrave; la fois d'une cause unique.
+En effet, toute la richesse du style de M. Victor
+Hugo s'associe de telle sorte &agrave; la simplicit&eacute; de
+ses id&eacute;es, qu'il reste ind&eacute;cis s'il use de son
+&eacute;locution
+prodigieuse pour dissimuler la faiblesse
+de sa pens&eacute;e, ou si celle-ci s'interdit toute activit&eacute;
+d&eacute;pens&eacute;e en belles paroles. Le grossissement
+est joint &agrave; la simplicit&eacute; soit pour la cacher,
+soit parce qu'un objet vu incompl&egrave;tement est vu
+plus en saillie; il aboutit n&eacute;cessairement &agrave; la
+r&eacute;p&eacute;tition ascendante des mots, comme celle-ci
+au grossissement des id&eacute;es. Le vague et le myst&egrave;re
+de la pens&eacute;e conduisent &agrave; l'emploi des
+images, et celles-ci facilitent le d&eacute;veloppement
+de sujets purement m&eacute;taphysiques. Les mots
+s'allient ainsi aux choses en une relation imm&eacute;diate
+et essentielle par des actions et des r&eacute;actions
+r&eacute;ciproques, qu'il faut tenir en m&eacute;moire.
+C'est par cette synth&egrave;se finale, r&eacute;unissant en un
+ensemble homog&egrave;ne les &eacute;l&eacute;ments que notre analyse
+a dissoci&eacute;s, que l'on pourra reconstruire
+logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo.
+Une merveilleuse puissance verbale, abondante,
+fertile, color&eacute;e, sans cesse renaissante et vari&eacute;e
+comme un fouillis de lianes; sous ce rev&ecirc;tement
+une pens&eacute;e simple, nue, &eacute;norme, brute et
+&agrave; gros grains, comme un entassement de rocs;
+l'on aura l&agrave; une image approch&eacute;e des livres du
+po&egrave;te, l'enchev&ecirc;trement luxuriant de sa forme,
+sur l'&eacute;difice grandiose de ses simples et &eacute;normes
+id&eacute;es, tout le d&eacute;ploiement de ses livres
+h&eacute;riss&eacute;s
+et fleuris, &eacute;rig&eacute;s en gros blocs friables et mal
+assembl&eacute;s. En cette antith&egrave;se fondamentale et
+inaper&ccedil;ue du po&egrave;te: la nudit&eacute; du fond et la
+richesse
+de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se
+r&eacute;sume.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">[10]</a>
+<div class="note">
+<p> D&eacute;cembre 1884, <i>Revue Ind&eacute;pendante</i>.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+<p>De l'ensemble des faits que nous venons d'&eacute;tablir,
+il r&eacute;sulte une explication psychologique?
+En d'autres termes aux anomalies d'expression
+et de pens&eacute;e qui sont devenues manifestes au
+cours de cette &eacute;tude, pouvons-nous assigner
+pour cause une ou plus d'une anomalie interne
+du m&eacute;canisme intellectuel connu, qui, admise sur
+hypoth&egrave;se, paraisse &ecirc;tre &agrave; l'origine de tous les
+caract&egrave;res marqu&eacute;s de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
+Il nous semble que l'on peut r&eacute;pondre par l'affirmative
+&agrave; une question ainsi pr&eacute;cis&eacute;e.</p>
+<p>Si nous reprenons les r&eacute;sultats de notre analyse,
+r&eacute;sum&eacute;s en ces deux termes: simplicit&eacute; de
+la pens&eacute;e et richesse de la forme, le choix de
+celui qui pr&eacute;c&egrave;de et d&eacute;termine l'autre, ne
+peut-&ecirc;tre
+douteux. Il n'a jamais paru &agrave; personne que
+les gens d'intelligence simple, soient n&eacute;cessairement
+des orateurs copieux, tandis que le contraire
+semble vrai.</p>
+<p>L'opinion commune sur les gens &agrave; parole facile,
+les improvisateurs, les avocats, les bavards, les
+&eacute;crivains de premier jet, d&eacute;montre en quelque
+fa&ccedil;on que chez les discoureurs abondants on a
+remarqu&eacute; une activit&eacute; intellectuelle moins intense
+et moins vive relativement. C'est donc de l'examen
+des facult&eacute;s orales de M. Hugo (car la psychologie
+ne distingue pas la parole prononc&eacute;e de
+la parole &eacute;crite) que nous allons partir, quitte &agrave;
+revenir sur nos raisonnements, si l'explication
+qu'elles nous auront fournie ne rend pas compte
+&eacute;galement des facult&eacute;s mentales du po&egrave;te.</p>
+<p>M. Kussmaul (<i>Troubles du langage</i>) expose
+que l'acte de parler se d&eacute;compose en trois phases:
+l'impulsion interne, intellectuelle et &eacute;motionnelle;
+l'expression int&eacute;rieure; l'expression prof&eacute;r&eacute;e.
+Or,
+nous avons discern&eacute; en M. Hugo, d&egrave;s le d&eacute;but,
+l'habitude de r&eacute;p&eacute;ter en plusieurs formules diverses
+une seule pens&eacute;e, de sorte que fort souvent
+dans tout un chapitre et tout un po&egrave;me,
+peu d'id&eacute;es distinctes sont &eacute;mises. Il semble donc
+qu'en lui, &agrave; une seule impulsion de l'&acirc;me, &agrave; une
+conception, &agrave; une &eacute;motion, &agrave; une vision
+int&eacute;rieures,
+correspondent une multitude d'expressions,
+qui se pr&eacute;sentent tumultueusement, s'ordonnent,
+se rangent et sont issues de suite,
+tandis que les facult&eacute;s intellectuelles restent
+inactives, attendant que ce flux ait pass&eacute;, pour reprendre
+leurs fonctions intermittentes. Que
+l'on admette ce don d'exprimer longuement et de
+penser peu, de d&eacute;velopper magnifiquement et
+abondamment, le moindre jet d'&eacute;motion et d'id&eacute;es;
+que l'on se figure en outre que pendant ces successives
+r&eacute;missions de l'intelligence, M. Hugo porte
+dans sa conscience non plus des pens&eacute;es, mais
+de purs mots; tout deviendra clair. Un esprit
+pr&eacute;sentant cette anomalie de ne penser gu&egrave;re
+qu'en paroles, devra s'exprimer en antith&egrave;ses
+et en images, devra simplifier et grossir la r&eacute;alit&eacute;,
+devra parfaitement rendre le myst&eacute;rieux et
+le monstrueux, en vertu du m&eacute;canisme m&ecirc;me de
+notre langage.</p>
+<p>Chez lui, chaque id&eacute;e, au lieu d'en sugg&eacute;rer
+une autre, de se propager de terme en terme, du
+d&eacute;but &agrave; la fin d'une oeuvre, s'&eacute;tant
+imm&eacute;diatement
+fondue et comme dissip&eacute;e dans l'abondance
+d'expressions qu'elle d&eacute;cha&icirc;ne, ne subsiste pendant
+une dur&eacute;e appr&eacute;ciable qu'en mots. Ceux-ci
+comprennent d'abord les termes propres et synonymes,
+puis les termes analogues, enfin, et, n&eacute;cessairement,
+les termes m&eacute;taphoriques. De
+m&ecirc;me le po&egrave;te s'exprime, en effet, par des mots
+justes, puis par des mots d&eacute;tourn&eacute;s, puis par
+des images. Et celles-ci &eacute;tant l'&eacute;quivalent non
+de l'id&eacute;e, depuis longtemps oubli&eacute;e, mais des
+premiers mots dans laquelle elle &eacute;tait con&ccedil;ue,
+il suit qu'elles para&icirc;tront d'habitude impr&eacute;vues,
+incoh&eacute;rentes, neuves et curieuses aux personnes
+habitu&eacute;es &agrave; penser en pens&eacute;es. De m&ecirc;me,
+c'est
+gr&acirc;ce &agrave; ce rapport lointain entre l'image et l'id&eacute;e
+que M. Hugo parvient &agrave; figurer parfaitement,
+en apparence, des id&eacute;es ou abstraites ou impensables,
+et qu'il se trouve amen&eacute; &agrave; traiter en
+beaux vers les plus vagues sujets m&eacute;taphysiques.</p>
+<p>La tendance du po&egrave;te aux antith&egrave;ses s'explique
+d'une mani&egrave;re analogue. M. Taine, dans le premier
+livre de l'<i>Intelligence</i>; M. Lazarus, dans sa
+monographie sur l'<i>Esprit et le langage</i>, montrent
+que nos mots sont abstraits et absolus. Le mot
+&laquo;arbre&raquo; ne repr&eacute;sente aucun arbre particulier,
+qui pourrait &ecirc;tre de telle grandeur et de telle
+disposition, mais bien un vague ensemble de
+masse globulaire verte plac&eacute;e au haut d'un
+grand tronc gris-brun. Et ainsi d&eacute;limit&eacute;, l'arbre
+se s&eacute;pare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment
+du brin d'herbe &agrave; son pied. Seul un
+esprit r&eacute;aliste sentira qu'il n'y a au fond aucune
+d&eacute;marcation entre les gramin&eacute;es des petites aux
+grandes, les ronces, les arbustes, les scions, les
+petits arbres et les gros. Le mot &laquo;homme&raquo; de
+m&ecirc;me, que nous nous figurons blanc, pourra
+&ecirc;tre verbalement oppos&eacute; au mot &laquo;b&ecirc;te&raquo;
+que
+nous imaginons quadrup&egrave;de et velue; mais en
+fait, ces mots font abstraction des grands singes
+marchant souvent debout et la face glabre, ainsi
+que des peuplades sauvages, les Papouas et les
+Boschimans, marchant courb&eacute;s et les bras ballants
+jusqu'aux genoux, le nez &eacute;pat&eacute; et la face
+fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
+tous les mots antith&eacute;tiques, depuis
+lumi&egrave;re-t&eacute;n&egrave;bres,
+desquels sont omis les d&eacute;gradations cr&eacute;pusculaires,
+jusqu'&agrave; mati&egrave;re-esprit, que relient
+les manifestations de plus en plus subtiles de la
+force. On verra ainsi que la nature ne contient
+pas de choses opposables, et que seul le langage
+cr&eacute;e des mots qui le sont. Que M. Hugo d&ucirc;t s'abandonner
+&agrave; cette tendance antith&eacute;tique que les
+mots eux-m&ecirc;mes et les mots seuls poss&egrave;dent,
+para&icirc;tra naturel &agrave; qui aura suivi nos explications.</p>
+<p>Nous passons aux facult&eacute;s mentales du po&egrave;te.
+Dans tous les pr&eacute;c&eacute;dents paragraphes, nous avons
+tenu tacitement pour acquis que la pens&eacute;e pure de
+M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique,
+ni appliqu&eacute;e &agrave; se conformer exactement
+&agrave; la nature des choses. Les faits que nous avons
+expos&eacute;s dans le deuxi&egrave;me chapitre de notre &eacute;tude
+justifient cette p&eacute;tition de principe. Nous avons vu
+que M. Hugo se pla&icirc;t &agrave; ex&eacute;cuter des variations,
+parfois
+extr&ecirc;mement belles, sur les lieux-communs
+les plus abus&eacute;s, qu'en de nombreux endroits de
+son oeuvre, il s'inspire visiblement des id&eacute;es
+simples et parfois fausses, qui ont cours dans
+le public sur des sujets familiers. C'est l&agrave; le
+proc&eacute;d&eacute;
+d'un homme peu habitu&eacute; &agrave; penser pour son
+propre compte, prompt &agrave; s'emparer de th&egrave;mes
+tout faits pour donner libre cours &agrave; sa facult&eacute; de
+parolier. Mais il est un domaine o&ugrave; le vulgaire ne
+peut m&ecirc;me le mal renseigner. C'est celui de l'&acirc;me
+humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des
+mots.</p>
+<p>Quand on dit, sans trop y songer: un h&eacute;ros,
+un vieillard, une jeune fille, une m&egrave;re, nous
+apercevons vaguement quelque chose de fort net
+et de fort simple. Un h&eacute;ros est un beau jeune
+homme brave et rien de plus; une jeune fille est
+un &ecirc;tre chaste, joli et timide. Qu'un h&eacute;ros n'est
+souvent ni beau, ni jeune ni m&ecirc;me brave; qu'une
+jeune fille peut &ecirc;tre laide, sensuelle et hardie et
+tous deux par-dessous cela poss&eacute;der une cervelle
+compliqu&eacute;e et retorse,&#8212;les mots ne nous
+le disent pas et l'analyse seule nous l'apprend.
+M. Hugo s'en tient aux mots; de l&agrave;, l'air de
+famille de ses cr&eacute;atures similaires, et leur psychologie
+&eacute;court&eacute;e, qui se borne &agrave; assigner &agrave;
+chaque type les tendances convenables et conventionnelles,
+&agrave; rendre les vieillards v&eacute;n&eacute;rables
+et les m&egrave;res tendres, les tra&icirc;tres fourbes et les
+amantes &eacute;prises, sans nuance, sans complications
+et sans individualit&eacute;, sans rien de ces contradictions
+abruptes et de ces h&eacute;sitations fr&eacute;missantes
+que pr&eacute;sente tout &ecirc;tre vivant.</p>
+<p>Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre
+de M. Hugo, la sauve. Si ce po&egrave;te simplifie la
+r&eacute;alit&eacute;, il la grossit, en vertu de cette m&ecirc;me
+habitude
+de pens&eacute;e verbale, qui a fa&ccedil;onn&eacute; son
+style et ses conceptions. Le mot, s'il ne contient
+que les attributs les plus g&eacute;n&eacute;raux, les plus
+caract&eacute;ristiques
+et les plus simples de l'objet qu'il
+d&eacute;signe, les porte en lui pouss&eacute;s &agrave; leur plus
+haute puissance. Le mot &laquo;ch&ecirc;ne&raquo; figure un
+arbre robuste et &eacute;norme; le mot &laquo;or&raquo; rutile
+plus brillamment que le p&acirc;le m&eacute;tal de nos monnaies.
+Il n'est pas de femme qui soit la femme,
+ni de pourpre vermeille qui m&eacute;rite d'&ecirc;tre appel&eacute;e
+le rouge. Le po&egrave;te dont toute l'activit&eacute; intellectuelle
+se d&eacute;pense en mots, qui use sans cesse de
+ces brillants faux jetons de la pens&eacute;e, ne pourra
+s'emp&ecirc;cher de voir les choses aussi d&eacute;mesur&eacute;es
+que les paroles qui les magnifient. Pour lui, n&eacute;cessairement,
+les m&eacute;chants seront monstrueux,
+les jeunes filles virginales et les temp&ecirc;tes formidables.
+Il ne concevra d'hommes vertueux que
+saints, d'aurores que radieuses. La brise passant
+dans les arbres sera pour lui l'haleine du grand
+Pan, et il soup&ccedil;onnera des faunes dans les taillis
+obscurs. Le mot <i>Napol&eacute;on 1er</i> fera surgir en
+son &acirc;me un fant&ocirc;me de statue, le mot <i>R&eacute;volution</i>
+une lutte de titans, le mot <i>Libert&eacute;</i> des hommes
+d&eacute;li&eacute;s qui s'embrassent en pleurant. Que ces
+sentiments, cette fa&ccedil;on de penser, d'&ecirc;tre &eacute;mu et
+d'exprimer, est port&eacute;e chez M. Hugo &agrave; un degr&eacute;
+tel qu'elle devient g&eacute;niale et sublime, la fin de
+la deuxi&egrave;me partie de notre &eacute;tude le montre.</p>
+<p>Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes
+de la nature, M. Hugo a le plus noblement
+exalt&eacute; ses ph&eacute;nom&egrave;nes cr&eacute;pusculaires et
+myst&eacute;rieux. Ici, &agrave; son habitude de concevoir les
+choses aussi &eacute;normes que les mots, aucune exp&eacute;rience
+antagoniste ne s'oppose. Les mots <i>ombre</i>,
+<i>antre</i>, <i>nuit</i>, pris verbalement et port&eacute;s &agrave;
+leur
+plus haute &eacute;nergie, d&eacute;signent des lieux ou des
+temps dans lesquels les sens de l'homme sont
+forc&eacute;ment inactifs, c'est-&agrave;-dire ne nous donnent
+plus aucun renseignement. De m&ecirc;me les termes
+plus abstraits: <i>myst&egrave;re</i>, <i>trouble</i>, l'<i>&eacute;ternit&eacute;</i>,
+l'<i>au-del&agrave;</i>, expriment des entit&eacute;s sur lesquelles
+nous ne savons rien. Ainsi leur agrandissement
+n'a pas de bornes comme il en existe pour les
+mots figurant des objets communs; dans le domaine
+du vague, la fantaisie de M. Hugo, laiss&eacute;e sans
+limites et sans r&eacute;sistance, se meut et se d&eacute;ploie
+&agrave; l'infini, comme s'&eacute;pand un gaz infiniment
+&eacute;lastique,
+laiss&eacute; sans pression. Il ne s'occupe pas
+plus de voir la chose nulle sous le mot peu pr&eacute;cis
+que la chose mesquine sous le mot &eacute;norme,
+la chose complexe sous le mot simple, la chose
+ind&eacute;finie sous le mot absolu, les choses vraies
+enfin sans d&eacute;signations r&eacute;p&eacute;t&eacute;es et sans
+images
+appendues, sous les mots<a name="FNanchor_11_11"></a><a
+ href="#Footnote_11_11"><sup>[11]</sup></a>.</p>
+<p>Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo
+sont expliqu&eacute;es par notre th&eacute;orie, et la confirment.
+Est-il maintenant son habitude de d&eacute;signer
+les chapitres de ses livres, ses po&egrave;mes et ses recueils
+par les titres m&eacute;taphoriques, qui ne
+donnent pas le contenu de l'oeuvre; son &eacute;rudition
+qui comprend toutes les sciences verbales,
+la m&eacute;taphysique, la th&eacute;ologie, la jurisprudence,
+la philologie, les nomenclatures, et aucune des
+sciences r&eacute;alistes et naturelles; sa r&eacute;forme de la
+versification, qui a eu pour effet, par l'introduction
+de l'enjambement, de permettre d'exprimer
+une id&eacute;e en plus de mots que n'en contient un
+vers; le r&eacute;sultat m&ecirc;me du romantisme qui, parti
+en guerre au nom de Shakespeare contre l'irr&eacute;alisme
+classique, n'a abouti qu'&agrave; enrichir la langue
+fran&ccedil;aise de nouveaux mots; toute la vie du po&egrave;te,
+la mission sacerdotale qu'il s'est assign&eacute;e, son
+entr&eacute;e en lice pour la &laquo;r&eacute;volution&raquo; contre le
+&laquo;pape&raquo;, sa haine des &laquo;tyrans&raquo; et sa
+philanthropie
+g&eacute;n&eacute;rale; tous ces traits r&eacute;sultent du verbalisme
+fondamental de son intelligence. Son immense
+gloire de po&egrave;te national peut &ecirc;tre expliqu&eacute;e
+de m&ecirc;me.</p>
+<p>M. Hugo est en communion avec la foule, parce
+qu'il en &eacute;pouse les id&eacute;es et en redit, en termes
+magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
+elle de ne point creuser les dessous des choses,
+de croire tout uniment qu'il y a des braves gens
+et des coquins, que tous les hommes sont fr&egrave;res
+et tous les pr&eacute;s fleuris, que les oiseaux chanteurs
+c&eacute;l&egrave;brent l'&Eacute;ternel, que les morts vont dans un
+monde meilleur, et que la Providence s'occupe
+de chacun, ralliant les disserteurs de politique
+par son adoration de quatre-vingt-neuf, les
+m&egrave;res par son amour des enfants, les ouvriers
+par sa philanthropie et son humanitarisme, ne
+choquant en politique que les aristocrates, en
+litt&eacute;rature que les r&eacute;alistes et en philosophie
+que les positivistes, trois partis peu nombreux,
+M. Hugo est d'accord avec toutes les intelligences
+moyennes, qu'il &eacute;blouit, en outre, par l'admirable,
+neuve, et persuasive fa&ccedil;on dont il exprime
+leur pens&eacute;e. Enfin, et par une cause plus profonde,
+M. Hugo est d'esprit essentiellement
+fran&ccedil;ais. Par son habitude de penser des mots
+et non des objets, de ne point diss&eacute;quer les
+&acirc;mes et de ne point montrer les choses, il est
+par excellence du pays du spiritualisme cart&eacute;sien,
+du th&eacute;&acirc;tre classique et de la peinture d'acad&eacute;mie.
+Il y a joui de l'&eacute;norme bonheur de ne diff&eacute;rer de
+ses contemporains et de ses compatriotes que
+par la forme o&ugrave; il a jet&eacute; des id&eacute;es
+traditionnellement
+nationales. Cette innovation est &agrave; la
+fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
+point, comme le d&eacute;montre l'impopularit&eacute; de
+l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>, de la <i>Tentation de
+saint Antoine</i>, des oeuvres de Stendhal et de
+Baudelaire.</p>
+<p>Ici notre &eacute;tude finit. D'une oeuvre infiniment
+complexe, dont les propri&eacute;t&eacute;s saillantes ont
+&eacute;t&eacute;
+r&eacute;sum&eacute;es en exemples, nous avons extrait
+quelques caract&egrave;res g&eacute;n&eacute;raux, ceux-ci ont
+&eacute;t&eacute;
+repris en un couple fort clair et fort simple de
+tendances universelles; celles-ci en un fait
+psychologique absolument net. Il ne faut pas
+que cette explication qui, comme tous les principes,
+para&icirc;t moindre que les effets caus&eacute;s, fasse
+illusion sur la beaut&eacute; et la grandeur de l'oeuvre
+de M. Hugo. &Agrave; l'intersection de deux lignes on
+mesure ais&eacute;ment leur angle; mais que ces c&ocirc;t&eacute;s
+soient prolong&eacute;s &agrave; l'infini, ils comprendront
+l'infini. De m&ecirc;me l'oeuvre de M. Hugo, dont nous
+avons r&eacute;sum&eacute; en quelques mots l'essence,
+demeure une des plus &eacute;normes qu'un cerveau
+humain ait enfant&eacute;es. Que l'on suppose jointe &agrave;
+la facult&eacute; verbale qui l'a produite, les facult&eacute;s
+analytiques et r&eacute;alistes d'un Balzac, la gr&acirc;ce
+d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on
+joigne encore &agrave; cette intelligence reine, la pens&eacute;e
+encyclop&eacute;dique d'un Goethe, l'on aurait un po&egrave;te
+transcendant, qui porterait en sa large cervelle
+toutes les choses et tous les mots. &Ecirc;tre de cet
+ensemble inou&iuml; un fragment notable, suffit &agrave; la
+gloire d'un homme.<br>
+<br>
+</p>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="GONCOURT"></a><br>
+<h2>LES ROMANS</h2>
+<h3>DE</h3>
+<h3>M. EDM. DE GONCOURT<a name="FNanchor_12_12"></a><a
+ href="#Footnote_12_12"><sup>[12]</sup></a></h3>
+<br>
+<p>Dans une famille de vieille richesse bourgeoise,
+et de hautes charges militaires, sous la galante
+et faible tutelle d'un grand-p&egrave;re &eacute;pris, l'&eacute;veil
+d'&acirc;me d'une petite fille, sa vie de dignitaire
+minuscule dans l'h&ocirc;tel du minist&egrave;re de la guerre;
+la naissance de son imagination par la musique,
+les lectures sentimentales, et cette pr&eacute;coce
+surexcitation que causent dans une cervelle &agrave;
+peine form&eacute;e les exercices religieux pr&eacute;paratoires
+&agrave; la premi&egrave;re communion,&#8212;l'esquisse
+de ses passionnettes et de ses
+amourettes,&#8212;puis le d&eacute;veloppement de la jeune fille fix&eacute;
+en
+ces moments capitaux: la pubert&eacute;, le premier
+bal, la r&eacute;v&eacute;lation des myst&egrave;res sexuels,&#8212;enfin
+l'&eacute;tude, en cette &eacute;l&eacute;gante, de tout le raffinement
+de la toilette, des parfums du corps et des fa&ccedil;ons
+mondaines,&#8212;son affolement de ne pas se
+marier, le l&eacute;ger hyst&eacute;risme de sa chastet&eacute;,
+l'an&eacute;mie, une lugubre lettre de faire
+part,&#8212;en ces phases se r&eacute;sume le r&eacute;cent roman de
+M. de Goncourt, le dernier si l'auteur maintient,
+pour notre regret, un engagement de sa pr&eacute;face.
+Dans ce livre, M. de Goncourt a de nouveau
+consign&eacute; toutes les originales beaut&eacute;s de son
+art, l'acuit&eacute; de sa vision, la d&eacute;licatesse de son
+&eacute;motion et la science de sa m&eacute;thode, la sorte
+particuli&egrave;re de style qui proc&egrave;de de cette sorte
+particuli&egrave;re de temp&eacute;rament. Avec les trois
+oeuvres qui l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, jointes aux romans
+ant&eacute;rieurs des deux fr&egrave;res, il semble que l'on
+peut maintenant d&eacute;finir, en ses traits essentiels,
+la physionomie morale de l'auteur de <i>Ch&eacute;rie</i>,
+le m&eacute;canisme c&eacute;r&eacute;bral que ses &eacute;crits
+r&eacute;v&egrave;lent
+et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.</p>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>Il est en M. de Goncourt trois pr&eacute;dispositions
+originelles, sans lien n&eacute;cessaire qui les relie:
+physiologique, intellectuelle, &eacute;motionnelle, affectant
+les trois d&eacute;partements principaux de son
+organisation psychique, qui, d&eacute;montr&eacute;es, peuvent
+suffire &agrave; l'analyse et &agrave; l'explication de cet
+artiste.</p>
+<p>Ses livres, chaque chapitre de ses livres,
+plusieurs paragraphes de chaque chapitre sont
+constitu&eacute;s par le r&eacute;cit de faits positifs, pr&eacute;cis,
+particularis&eacute;s, par des observations, des anecdotes,
+un geste, une physionomie, une mine, une
+locution, une attitude ou un incident. Ces faits
+nus, ou accompagn&eacute;s de consid&eacute;rations et de
+narrations, qu'ils r&eacute;sument et qu'ils prouvent,
+ces faits soigneusement choisis, renseignant sur
+toutes les phases des personnages, arrivant aux
+moments essentiels de leur vie fictive, forment
+toute la contexture des romans de M. de Goncourt,
+sans lien presque qui les aligne, sans transition
+qui les assemble et les d&eacute;nature par une relation
+logique. Et de ces &eacute;l&eacute;ments t&eacute;nus mais
+rigides, comme les pierres d'une mosa&iuml;que, M. de
+Goncourt sait user avec un art et des r&eacute;sultats
+merveilleux.</p>
+<p>Il excelle, &agrave; un tournant de sa fabulation, &agrave;
+un moment psychologique de ses personnages
+&agrave; montrer cette &eacute;volution et cette transformation
+par un fait brutal, net, dont la conclusion est
+laiss&eacute;e &agrave; tirer au lecteur. Telle est la sc&egrave;ne
+o&ugrave;
+la Faustin, surexcit&eacute;e par le r&ocirc;le qu'elle essaie
+d'incarner, &agrave; la veille de son exalt&eacute; amour pour
+lord Annandale, tombe presque entre les bras
+d'un ma&icirc;tre d'armes en soeur; telle encore cette
+conversation &eacute;rotique que Ch&eacute;rie, &agrave; la campagne,
+par une apr&egrave;s-midi torride, ses sens pr&egrave;s de
+s'&eacute;veiller, surprend de sa fen&ecirc;tre, entre deux
+filles de ferme. C'est par une suite d'incidents
+et de tableaux de ce genre que M. de Goncourt
+d&eacute;peint en leurs moments caract&eacute;ristiques de
+larges p&eacute;riodes de l'existence de ses cr&eacute;atures,
+l'enfance de Ch&eacute;rie et l'enfance de celle qui sera
+la fille &Eacute;lisa, la vie errante des fr&egrave;res Zemganno
+avant leurs d&eacute;buts &agrave; Paris, et la vie amoureuse,
+travers&eacute;e d'inconscients regrets, de la Faustin
+au bord du lac de Constance. Par ces faits menus
+ou longs &agrave; d&eacute;crire, il montre les &eacute;tats
+d'&acirc;me
+permanents ou passagers de ses
+personnages,&#8212;par ces mains de Gianni travaillant machinalement
+&agrave; d&eacute;ranger les lois de la pesanteur,
+l'absorption momentan&eacute;e du saltimbanque cherchant
+un tour inou&iuml;,&#8212;par ce r&eacute;glisse bu dans
+un verre de Murano, la nature populaire et raffin&eacute;e
+de la Faustin.</p>
+<p>Il lui faut des faits pour prouver ses assertions
+g&eacute;n&eacute;rales, le d&eacute;sir qu'ont les menuisiers
+de ne travailler que pour le th&eacute;&acirc;tre, une fois
+qu'ils ont go&ucirc;t&eacute; de cette gloriole, pour montrer
+la s&eacute;duction que celui-ci exerce sur tout ce qui
+l'approche; des faits pour trait final &agrave; une analyse
+de caract&egrave;re, ou &agrave; la notation d'un changement
+moral; la m&egrave;re des Zemganno appel&eacute;e en justice,
+ne voulant t&eacute;moigner qu'en plein air, pour
+montrer le farouche amour de la boh&eacute;mienne
+pour le ciel libre; pour repr&eacute;senter la modification
+produite en Ch&eacute;rie par sa pubert&eacute;, d&eacute;crire
+en d&eacute;tail la gaucherie et la timidit&eacute; subite
+de ses gestes. Par une m&eacute;thode contraire M. de
+Goncourt fait pr&eacute;c&eacute;der une consid&eacute;ration
+g&eacute;n&eacute;rale
+de la s&eacute;rie de faits qui l'&eacute;tayent, d&eacute;crivant
+les fougues d'&Eacute;lisa de maison en maison, pour
+d&eacute;terminer en une g&eacute;n&eacute;ralisation
+l'inqui&eacute;tude
+errante des prostitu&eacute;es.</p>
+<p>Des faits encore, d&eacute;guis&eacute;s sous une conversation,
+jet&eacute;s en parenth&egrave;se, arrivant comme par
+hasard au bout d'une phrase, servent &agrave; caract&eacute;riser
+ces personnages fugitifs qui ne traversent
+qu'une page, &agrave; d&eacute;crire un lieu, &agrave; sp&eacute;cifier
+une
+sensation par une comparaison, &agrave; montrer en
+raccourci l'aspect et les &ecirc;tres d'un salon, &agrave;
+noter le paroxysme d'une maladie ou l'affolement
+d'une passion, &agrave; marquer les r&eacute;alit&eacute;s d'une
+r&eacute;p&eacute;tition,
+la physionomie d'un souteneur, l'aspect
+particulier d'un public de cirque &agrave; Paris, le
+d&eacute;braill&eacute; d'un cabotin, la col&egrave;re d'une actrice ou
+d'une petite fille; et, dans cette profusion de
+notes, d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de
+mines, il en est que l'auteur nous donne par
+surcro&icirc;t, sans n&eacute;cessit&eacute; pour le roman, comme
+une bonne partie des premiers chapitres de la
+Faustin, comme ce souriant r&eacute;cit o&ugrave; Mascaro,
+le fantastique et vague serviteur du mar&eacute;chal
+Handancourt, emm&egrave;ne Ch&eacute;rie dans la foret &laquo;voir
+des b&ecirc;tes&raquo;, et sous les grands arbres pr&eacute;c&egrave;de
+la petite fille &eacute;merveill&eacute;e, faisant chut de la
+main sur la basque de son habit noir.</p>
+<p>Que l'on r&eacute;fl&eacute;chisse que cette m&eacute;thode
+o&ugrave; le
+fait concret et caract&eacute;ristique prime le g&eacute;n&eacute;ral,
+que M. de Goncourt parmi les romanciers
+observe seul scrupuleusement, est celle des
+sciences morales modernes, qui l'ont prise aux
+sciences naturelles; que M. Taine ne proc&egrave;de
+pas autrement dans ses <i>Origines</i>, M. Ribot dans
+son <i>H&eacute;r&eacute;dit&eacute;</i>, les sociologistes anglais
+dans
+leurs admirables travaux. Par son r&eacute;alisme
+exact, par ses notes mises sous les yeux du
+public, par ses d&eacute;ductions avec preuves &agrave; l'appui,
+et ses caract&egrave;res &eacute;tablis sur leurs actes, M. de
+Goncourt a pu accomplir pour des milieux et
+une &eacute;poque restreints, des livres d'enqu&ecirc;te
+sociale qui flottent entre l'histoire, et le recueil
+de notes psychologiques. Il a fait faire un pas
+de plus que ses contemporains, &agrave; l'&eacute;volution
+scientifique du roman. Il a acquis quelques-uns
+des caract&egrave;res qui diff&eacute;rencient les livres de
+science des livres d'art. Ses renseignements, les
+faits qu'il cite, pris de tous c&ocirc;t&eacute;s, font que ses
+cr&eacute;atures sont plut&ocirc;t des types que des individus,
+sont plus instructives que vivantes, plus
+g&eacute;n&eacute;rales et diffuses que particuli&egrave;res, sont
+plut&ocirc;t les exemples d'un genre que des individus
+saisis et &eacute;tudi&eacute;s &agrave; part. Et gr&acirc;ce &agrave;
+son habitude
+d'accorder le pas &agrave; ses observations sur ses
+id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales, &agrave; ne point plaider de
+cause et
+&agrave; ne pas &eacute;mettre de consid&eacute;rations sur la vie,
+M. de Goncourt a pu se tenir &agrave; &eacute;gale distance de
+ces philosophies nuisibles &agrave; toute vue exacte de
+la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le
+pessimisme. Il s'est content&eacute; d'observer, de noter
+et de r&eacute;sumer, sans conclure, sans se rallier &agrave;
+l'une des deux moiti&eacute;s de la conception de la
+vie, sans que sa sagacit&eacute; ou son coup d'oeil
+soient alt&eacute;r&eacute;s par une th&eacute;orie
+pr&eacute;con&ccedil;ue n&eacute;cessairement
+fausse parce que partielle. Par cette
+rare impassibilit&eacute;, il est rest&eacute; aussi apte &agrave;
+relever
+les faits caract&eacute;ristiques de la gaie et jolie enfance
+d'une petite fille riche, que de la corruption
+d'une fille entretenue, ou de l'idiotie
+progressive d'une prostitu&eacute;e qu'&eacute;crase peu &agrave;
+peu le perp&eacute;tuel silence du r&eacute;gime cellulaire.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">[11]</a>
+<div class="note">
+<p> Cette explication psychologique, devrait, en bonne m&eacute;thode
+&ecirc;tre suivie d'une explication physiologique, qui semble possible,
+pour le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les
+localisations
+c&eacute;r&eacute;brales soient peu avanc&eacute;es. Si la
+d&eacute;couverte de
+M. Brocat &eacute;tait d&eacute;finitive, si la facult&eacute; du
+langage devait avoir
+pour organe la troisi&egrave;me circonvolution frontale gauche, on
+pourrait
+affirmer &agrave; coup s&ucirc;r que cette partie chez le plus
+merveilleux
+orateur de l'humanit&eacute;, doit pr&eacute;senter un
+d&eacute;veloppement monstrueux.
+Mais cette localisation qui para&icirc;t juste pour le m&eacute;canisme
+musculaire de la parole, ne peut-&ecirc;tre celle du langage.
+L'alliance
+des mots et des id&eacute;es est telle que tout organe pensant doit
+&ecirc;tre en
+rapport imm&eacute;diat avec tout organe verbal; c'est l&agrave; une
+relation
+non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, <i>Op. cit.</i>).</p>
+</div>
+<a name="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">[12]</a>
+<div class="note">
+<p> Revue Ind&eacute;pendante, mai 1884.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+<p>Mais de m&ecirc;me que parmi les faits multiples
+que pr&eacute;sentent les choses et qui constituent les
+sciences, certains sont attir&eacute;s &agrave; l'&eacute;tude de la
+mati&egrave;re morte, certains autres &agrave; celle du monde
+organique, et parmi ces derniers certains par
+la mati&egrave;re vivante en ses &eacute;l&eacute;ments, certains par
+les ensembles que forment ces unit&eacute;s, il intervient
+chez les hommes de lettres r&eacute;alistes un
+biais individuel, une pr&eacute;disposition de l'oeil &agrave;
+voir, une aptitude de la m&eacute;moire &agrave; retenir, un
+ordre de faits particulier, un caract&egrave;re dans les
+ph&eacute;nom&egrave;nes, un moment dans les physionomies,
+les gestes, les &eacute;motions, les &acirc;mes. Et de l'effort
+que chaque artiste fait &agrave; rendre ce qui le frappe
+et le touche, provient son style individuel, la
+particularit&eacute; de son vocabulaire et de sa syntaxe,
+qui r&eacute;v&egrave;le le plus s&ucirc;rement la qualit&eacute;
+intime de
+son intelligence.</p>
+<p>Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel
+M. de Goncourt voit les paysages, les int&eacute;rieurs,
+les gens, les physionomies, les attitudes, les
+passions, la nature psychologique de ses personnages
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s, on extraira de cette collection,
+la notion d'un artiste &eacute;pris de mouvement,
+notant la vie dans son &eacute;volution, les visages
+dans leurs transformations, les &eacute;motions dans
+leurs conflits, chaque &acirc;me dans sa diversit&eacute;.</p>
+<p>Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines,
+des objets forc&eacute;ment immobiles, il per&ccedil;oit
+le caract&egrave;re mouvant et variable, les vibrations
+de la lumi&egrave;re, les variations du jour, le frisson
+passager de l'air. La for&ecirc;t o&ugrave; Ch&eacute;rie, enfant,
+se prom&egrave;ne, est d&eacute;crite en ses murmures, l'ondoiement
+de ses branches, les sautillements de
+la lumi&egrave;re sur le sol, les fuites d'une b&ecirc;te
+effar&eacute;e.
+Le paysage morne o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve la prison de Noirlieu
+est rendu non par ses formes mais par le
+fleuve p&acirc;le qui le traverse, sa plaine <i>crayeuse</i>,
+son <i>&eacute;tendue blafarde</i>, la <i>lumi&egrave;re
+&eacute;cliptique</i> qui
+le glace. Dans le foyer du cirque o&ugrave; les fr&egrave;res
+Zemganno attendent avant d'entrer en sc&egrave;ne,
+les objets se diffusent sous les rayonnements que
+note l'auteur:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>C'&eacute;taient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces
+continuels d&eacute;placements de gens &eacute;clabouss&eacute;s de
+gaz, ce
+sont en ce royaume du clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure
+des visages, de charmants et de bizarres jeux de
+lumi&egrave;re. Il court par instants sur la chemise ruch&eacute;e d'un
+&eacute;quilibriste un ruissellement de paillettes qui en fait un
+linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots de soie
+vous appara&icirc;t en ses saillies et ses rentrants, avec les
+blancheurs et les violacements du rose d'une rose frapp&eacute;e
+de soleil d'un seul c&ocirc;t&eacute;. Dans le visage d'un clown
+entour&eacute;
+de clart&eacute;, l'enfarinement met la nettet&eacute;, la
+r&eacute;gularit&eacute; et
+le d&eacute;coupage presque cassant d'un visage de pierre.</p>
+</div>
+<p>Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des
+gens dont l'auteur peuple ses pages, ce qu'il
+&eacute;voque c'est non une &eacute;num&eacute;ration de traits au
+repos, le catalogue d'un visage et d'un corps,
+mais leur mouvement, leur attitude instantan&eacute;e,
+leur figure surprise en un changement ou une
+r&eacute;vulsion. Par une vision particuli&egrave;re pareille
+en son effet, &agrave; ces fusils photographiques, qui
+d&eacute;composent le vol d'une chauve-souris et le
+saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arr&ecirc;te le
+portrait de la soeur de la Faustin, au sortir d'une
+crise hyst&eacute;rique, dans sa promenade nerveuse
+par une salle de fin de d&icirc;ner,&#8212;d&eacute;crit Ch&eacute;rie
+montant un escalier et, &laquo;balan&ccedil;ant sous vos
+yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
+torse&raquo;. Dans un cheval blanc promen&eacute; le soir
+aux lumi&egrave;res dans un man&egrave;ge, il saisit &laquo;un
+flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
+des yeux humides&raquo;. C'est la d&eacute;marche
+d'&Eacute;lisa partant en promenade, qu'il nous donne,
+&laquo;avec son coquet hanchement &agrave; gauche&raquo;,
+&laquo;l'ondulation
+de ses reins trottinant un peu en avant
+de l'homme, la bouche et le regard soulev&eacute;s,
+retourn&eacute;s vers son visage.&raquo; Mais c'est dans les
+<i>Fr&egrave;res Zemganno</i> qu'&eacute;clate cet amour de la vie
+corporelle, ce penchant &agrave; peindre des acad&eacute;mies
+en mouvement, suspendues &agrave; l'oscillation d'un
+trap&egrave;ze, dard&eacute;es dans l'allongement d'un saut,
+glissant sur une corde, disloqu&eacute;es dans une
+pantomime, emport&eacute;es et fuyantes dans le galop
+d'un cheval.</p>
+<p>Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un
+corps plut&ocirc;t que son dessin, il note des changements
+de figure, des mines plut&ocirc;t que des
+visages. Il peint, en la Tomkins, &laquo;des yeux gris
+qui avaient des lueurs d'acier, des clart&eacute;s cruelles
+sous la transparence du teint&raquo;; en Ch&eacute;rie,
+&laquo;l'animation, le montant, l'esprit parisien&raquo;;
+&laquo;l'&eacute;bauche de mots col&egrave;res crevant sur des
+l&egrave;vres muettes&raquo;, pour les traits convuls&eacute;s de
+la d&eacute;tenue &Eacute;lisa. La physionomie de la Faustin
+lui appara&icirc;t tant&ocirc;t dessin&eacute;e en ombres et
+m&eacute;plats
+lumineux, par une lampe pos&eacute;e pr&egrave;s de son lit,
+tant&ocirc;t s'assombrissant, se creusant sous une
+&eacute;motion tragique:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit
+la t&eacute;n&eacute;breuse absorption du travail de la pens&eacute;e;
+de l'ombre
+emplit ses yeux demi-ferm&eacute;s; sur son front, semblable au
+jeune et mol front d'un enfant qui &eacute;tudie sa le&ccedil;on, les
+protub&eacute;rances,
+au-dessus des sourcils, sembl&egrave;rent se gonfler
+sous l'effort de l'attention; le long de ses tempes, de ses
+joues, il y eut le p&acirc;lissement imperceptible que ferait le
+froid d'un souffle, et le dessin de paroles, parl&eacute;es en dedans,
+courut m&ecirc;l&eacute; au vague sourire de ses l&egrave;vres
+entr'ouvertes.</p>
+</div>
+<p>M. de Goncourt a le sens et le rendu des
+gestes caract&eacute;ristiques. Il sait l'adroit et caressant
+coup de main que donne une jeune fille sur
+la jupe de sa voisine, &laquo;l'all&eacute;e et la venue d'un
+petit pied b&ecirc;te&raquo; d'une femme h&eacute;sitant &agrave; dire
+une id&eacute;e embarrassante et saugrenue, le rapide
+gigottement du coude d'une actrice &eacute;clatant d'un
+fou rire, et le geste de col&egrave;re avec lequel,
+d&eacute;sesp&eacute;rant
+de trouver une intonation, elle tire les
+pointes de son corsage.</p>
+<p>Et cette perp&eacute;tuelle vision de mouvements
+physiques, ces physionomies changeantes, ces
+bras remuants, ces muscles frissonnants sous
+l'&eacute;piderme, toute cette vie qui s'agite dans les
+pages descriptives de M. de Goncourt, secoue et
+pr&eacute;cipite les passions de ses personnages,
+acc&eacute;l&egrave;re
+leurs conversations en ripostes serr&eacute;es de
+pr&egrave;s, fait voler leur esprit, emporte leurs actes,
+varie leurs humeurs. L'on assiste aux t&acirc;tonnements
+d'un gymnaste cherchant un tour entrevu;
+&agrave; la brillante et heureuse folie de son succ&egrave;s;
+aux r&eacute;voltes cabr&eacute;es d'une fille &agrave; moiti&eacute;
+maniaque,
+&agrave; son &laquo;h&eacute;rissement de b&ecirc;te&raquo; devant la
+porte de sa prison, &agrave; l'alanguissement graduel
+de sa volont&eacute; meurtrie et mat&eacute;e. Ce que M. de
+Goncourt nous montre, ce sont les col&egrave;res d'une
+petite fille g&acirc;t&eacute;e, se roulant par terre dans la
+rage d'une soupe &ocirc;t&eacute;e; l'affolement d'une jeune
+femme mourant de sa chastet&eacute;, et courant &agrave; la
+qu&ecirc;te d'un mari; l'&eacute;tat d'&acirc;me inquiet et alangui
+d'une actrice entretenue, &eacute;laborant un r&ocirc;le de
+grande amoureuse, se jetant dans le plus po&eacute;tique
+et le plus &eacute;mouvant amour, abandonnant
+le th&eacute;&acirc;tre, puis reprise par lui, r&eacute;cup&eacute;rant
+ce
+coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment
+mimer la mort de son amant.</p>
+<p>Et par une cons&eacute;quence logique ce sont des
+&acirc;mes capables de ces variations, de ces emportements,
+de ces sautes, que M. de Goncourt s'applique
+&agrave; peindre, des &acirc;mes diverses, plastiques
+&agrave; toutes les sensations, d&eacute;sarticul&eacute;es et
+nerveuses,
+sans constance et sans unit&eacute;, sans rien
+qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des
+&acirc;mes de demi-artistes, des &acirc;mes de premier mouvement,
+soudaines, ductiles et fougueuses. Conduit
+par son r&eacute;alisme &agrave; l'&eacute;tude d'une basse
+prostitu&eacute;e,
+d'ailleurs r&eacute;tive et passionn&eacute;e, il n'a fait
+depuis que des cr&eacute;atures fantasques et charmantes,
+des clowns boh&eacute;miens, une actrice, une
+jeune fille jolie, coquette et g&acirc;t&eacute;e, des &ecirc;tres
+changeants comme un ciel de printemps, extr&ecirc;mes,
+ondoyants, d'une nature atrocement difficile
+&agrave; d&eacute;crire et &agrave; montrer.</p>
+<p>De ce go&ucirc;t pour la vie, de ce perp&eacute;tuel et paradoxal
+effort &agrave; rendre le mouvement avec des mots
+fig&eacute;s et une langue plus ferme que souple, de
+cette artistique quadrature du cercle, provient le
+singulier style de M. de Goncourt. Il a d&ucirc; recourir
+au n&eacute;ologisme pour noter des ph&eacute;nom&egrave;nes qu'il
+a bien vus le premier. Le frisson m&ecirc;me que lui
+causait le spectacle des choses, l'a fait employer
+des locutions de d&eacute;but, qui donnent comme un
+coup de pouce &agrave; la phrase, ces &laquo;et vraiment&raquo;
+ces &laquo;c'&eacute;tait ma foi&raquo;, ces &laquo;ce sont, ce
+sont&raquo; qui
+marquent la l&eacute;g&egrave;re griserie de son esprit au moment
+de rendre une nuance fugace, une sensation
+d&eacute;licate. Il s'accoutume &agrave; forger des substantifs
+avec des adjectifs d&eacute;form&eacute;s, parce que
+l'accident, la qualit&eacute; qu'exprime l'adjectif lui
+para&icirc;t plus importante que l'&eacute;tat, rendu par le
+substantif. Il recourra &agrave; d'interminables
+&eacute;num&eacute;rations
+pour d&eacute;crire tous les multiples aspects
+d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire
+de mots fr&eacute;missants, color&eacute;s, paillet&eacute;s,
+&eacute;tincelants
+et reluisants, pour exprimer ce qu'il voit
+aux choses d'&eacute;clairs et de rehauts. Enfin il inventera
+ces &eacute;tranges phrases disloqu&eacute;es, enveloppantes
+comme des draperies mouill&eacute;es, mouvantes
+et plastiques qui semblent s'infl&eacute;chir dans
+le tortueux d'une route: &laquo;Enfin l'omnibus, d&eacute;charg&eacute;
+de ses voyageurs, prenait une ruelle tournante,
+dont la courbe, semblable &agrave; celle d'un
+ancien chemin de ronde, contournait le parapet
+couvert de neige d'un petit canal gel&eacute;&raquo;; des
+phrases compr&eacute;hensives donnant &agrave; la fois un fait
+particulier et une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale, des phrases
+peinant &agrave; noter ce que la langue fran&ccedil;aise ne peut
+rendre et devenant obscures &agrave; force de torturer
+les mots et de raffiner sur la sensation:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Ils savouraient la volupt&eacute; paresseuse qui, la nuit, envahit
+un couple d'amants dans un coup&eacute; &eacute;troit, l'&eacute;motion
+tendre et insinuante, allant de l'un &agrave; l'autre, l'esp&egrave;ce
+de
+moelleuse p&eacute;n&eacute;tration magn&eacute;tique de leurs deux
+corps, de
+leurs deux esprits, et cela, dans un recueillement alangui
+et au milieu de ce ti&egrave;de contact qui met de la robe et de
+la chaleur de la femme dans les jambes de l'homme. C'est
+comme une intimit&eacute; physique et intellectuelle, dans une
+sorte de demi-teinte o&ugrave; les lueurs fugitives des
+r&eacute;verb&egrave;res
+passant par les porti&egrave;res, jouent dans l'ombre avec la
+femme, disputent &agrave; une obscurit&eacute; d&eacute;licieuse et
+irritante sa
+joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous montrent
+un instant son visage de t&eacute;n&egrave;bres, aux yeux emplis d'une
+douce couleur de violette.</p>
+</div>
+<p>C'est dans la notation de ces sentiments t&eacute;nus,
+d&eacute;licieux et troubles qu'&eacute;clate la ma&icirc;trise de
+M. de Goncourt, dans le rendu t&acirc;tonnant, repris,
+pouss&eacute;, flottant et enlaceur de ces mouvements
+d'&acirc;me vagues et inaper&ccedil;us de tous, dans la description
+de l'ivresse languissante que causent &agrave;
+Ch&eacute;rie la musique ou un effluve de parfums, dans
+la sorte d'extase hilare de deux clowns tenant un
+tour qui stup&eacute;fiera Paris, dans la vague stupeur
+d'&acirc;me qui vide peu &agrave; peu la cervelle d'une
+prisonni&egrave;re
+hyst&eacute;rique. Gr&acirc;ce aux infinies ressources
+de son style et au biais particulier de sa manie
+observante, il est parvenu &agrave; saisir quelques-uns
+des faits profonds et obscurs de notre vie c&eacute;r&eacute;brale.
+L'organisation de ses sens et de son style
+ressemble &agrave; ces instruments infiniment complexes
+mais infiniment sensibles de la physique moderne
+qui saisissent des ph&eacute;nom&egrave;nes et permettent
+des approximations inconnues aux anciennes
+machines. Et qui voudrait se plaindre de cette
+d&eacute;licate complexit&eacute;, cause et condition d'une
+science plus vraie?</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+<p>&Agrave; ce sentiment vif et p&eacute;n&eacute;trant de la vie en
+acte, de ses remuements physiques et des ses agitations
+morales, &agrave; cette recherche appliqu&eacute;e et
+reprise de l'enveloppement du fait par la phrase,
+se joint en M. de Goncourt le go&ucirc;t particulier
+d'une certaine sorte de beaut&eacute;, qu'il recherche
+avidement et rend amoureusement, dont l'attrait
+l'a guid&eacute; dans ses courses de collectionneur,
+dans la d&eacute;termination des sujets et des
+sc&egrave;nes de la plupart de ses romans: le go&ucirc;t
+passionn&eacute; du joli. Ce penchant qui le conduisit
+&agrave; recueillir les dessins du XVIIIe si&egrave;cle, &agrave;
+&eacute;tudier
+en toutes ses faces et &agrave; faire revivre en son entier
+cette &eacute;poque de la gr&acirc;ce fran&ccedil;aise, qui lui
+fit aimer dans les objets du Japon leur pu&eacute;rilit&eacute;,
+l'ing&eacute;nu et l'impromptu de leur art, p&eacute;n&egrave;tre et
+d&eacute;termine ses oeuvres d'imagination, leur infuse
+comme une nuance et un parfum &agrave; part, les
+farde et les poudre.</p>
+<p>&Agrave; une &eacute;poque o&ugrave; le souvenir du romantisme
+remplit les romans r&eacute;alistes et les sc&egrave;nes brutales,
+de grands chocs tragiques et sanglants, de
+raffinements maladifs, M. de Goncourt a conserv&eacute;
+le sens des choses naturellement charmantes,
+de la po&eacute;sie dans les incidents journaliers,
+des &acirc;mes d&eacute;licates de naissance, de
+ce qui est vif, simple et gai. Il sait go&ucirc;ter la malice
+d'une vieille pantomime italienne et en inventer
+de po&eacute;tiques pour ses clowns, rendre la
+douceur de gestes et de caract&egrave;re d'un soldat,
+ancien berger, la gr&acirc;ce native d'une actrice
+naturellement fine, s'arr&ecirc;ter aux idylliques visions
+enfantines qui fleurissent la folie d'une vieille
+idiote. Mais o&ugrave; le sens du joli &eacute;clate, c'est dans
+son nouveau livre, dans cette charmante &eacute;tude de
+r&eacute;clusion f&eacute;minine qui forme la premi&egrave;re
+moiti&eacute;
+de <i>Ch&eacute;rie</i>, dans le geste mutin d'une petite fille
+perch&eacute;e sur sa chaise et &eacute;ventant sa soupe de son
+&eacute;ventail; dans la gaie r&eacute;partie du mar&eacute;chal
+consolant
+Ch&eacute;rie de s'apitoyer sur la douleur des
+parents des perdreaux servis &agrave; table; dans la
+sc&egrave;ne du bapt&ecirc;me de la poup&eacute;e; dans l'inquiet
+effarement d'une troupe d'enfants enferm&eacute;s dans
+les combles; dans la bienveillante et aimable id&eacute;e
+qu'a la mar&eacute;chale de greffer sur les &eacute;glantiers de
+de la for&ecirc;t de Saint-Cloud les roses du jardin imp&eacute;rial.
+Personne ne pouvait mieux rendre les
+l&eacute;gers et coquets caprices d'une &acirc;me de fillette,
+la demi-p&acirc;moison d'une femme amoureuse, la
+longue douceur de la passion satisfaite:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>En la paix du grand h&ocirc;tel, au milieu de la mort odorante
+de fleurs, dont la chute molle des feuilles, sur le
+marbre des consoles, scandait l'insensible &eacute;coulement du
+temps, tandis que tous deux &eacute;taient accot&eacute;s l'un &agrave;
+l'autre
+la chair de leurs mains fondue ensemble, des heures
+remplies des bienheureux riens de l'adoration passaient
+dans un <i>far-niente</i> de f&eacute;licit&eacute;, o&ugrave; parler
+leur semblait un
+effort. Et c'&eacute;taient de douces pressions, un &eacute;change de
+sourires paresseux, une volupt&eacute; de coeur toute tranquille,
+un muet bonheur....</p>
+</div>
+<p>Et il arrive pourtant &agrave; ce d&eacute;criveur des joliesses
+et des bonheurs, &agrave; ce r&eacute;aliste qui sait
+parfois &ecirc;tre gaminement gai, d'&ecirc;tre attir&eacute; par le
+fantastique et le cr&eacute;pusculaire que montre parfois
+la vie parisienne, par l'existence excessive et
+myst&eacute;rieuse de la Tomkins, l'aff&eacute;terie voluptueusement
+macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise
+surtout dans <i>La Faustin</i>, apr&egrave;s les vues rembranesques
+des r&eacute;p&eacute;titions diurnes &agrave; la
+Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise,
+et la sinistre fin de d&icirc;ner des auteurs
+dramatiques, les sc&egrave;nes ou appara&icirc;t l'honorable
+Selwyn, puis cet acte cruel du d&eacute;nouement &eacute;gal
+en puissance terrifiante &agrave; la <i>Ligeia</i> de Po&euml;,&#8212;<i>La
+Faustin</i> imitant devant une glace, par une
+nuit d'automne, le rictus de son amant moribond.
+Jamais r&eacute;aliste ne s'est avanc&eacute; plus loin au bord
+de la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; la rencontre de la grande
+po&eacute;sie.</p>
+<p>C'est cette intervention de la fantaisie dans
+le choix des incidents, cet amour du joli dans
+les choses et dans les gestes, du myst&egrave;re pour
+certaines sc&egrave;nes et certains personnages, qui
+finalement caract&eacute;rise le mieux l'art de M. de
+Goncourt. De l&agrave; les paillettes, l'ing&eacute;niosit&eacute;, le
+coloris adouci et pimpant de son style, la fr&eacute;quence
+des sc&egrave;nes &eacute;l&eacute;gantes et des personnages
+point abjects, le contournement amoureux de
+sa phrase, la gaiet&eacute; de son humeur, et la tendresse
+de son &eacute;motion. De l&agrave; aussi, de son go&ucirc;t
+du bizarre et du fantastique, les soubresauts
+de son r&eacute;cit, la terrible nervosit&eacute; des derniers
+chapitres de <i>La Faustin</i> et de <i>Ch&eacute;rie</i>, ces
+agonies atroces, ces sc&egrave;nes nocturnes trait&eacute;es
+&agrave; l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris,
+le myst&egrave;re de certains de ses d&eacute;voilements,
+la richesse barbare de certains de ses int&eacute;rieurs.</p>
+<p>M. de Goncourt est comme au confluent de
+deux esth&eacute;tiques. Il a gard&eacute; beaucoup de sa
+fr&eacute;quentation de l'ancienne France, de la France
+de Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a
+&eacute;t&eacute; conquis aussi par le romantisme septentrional
+qui nous a envahis, par Po&euml;, de Quincey, Heine,
+par ce que Balzac a innov&eacute;. De cet amalgame
+est fait le charme et le heurt de son oeuvre, ce
+par quoi elle nous s&eacute;duit et nous terrifie.</p>
+<p>Et maintenant cette analyse termin&eacute;e, il faut
+imaginer que le m&eacute;canisme c&eacute;r&eacute;bral dont nous
+avons essay&eacute; d'isoler et de montrer les gros
+rouages, est vivant et en marche, poss&eacute;d&eacute; par
+une cr&eacute;ature humaine, constitue en son engr&egrave;nement
+et son travail une unit&eacute; indivise, la pens&eacute;e,
+la raison et le g&eacute;nie d'un artiste et d'une personne.
+D'un seul coup, et sans les distinctions
+innaturelles que nous avons &eacute;tablies, M. de
+Goncourt est &agrave; la fois chercheur de petits faits
+caract&eacute;ristiques et pr&eacute;cis, frapp&eacute; par les aspects
+mouvement&eacute;s des &ecirc;tres et des choses, &eacute;mu par
+ce qu'il y a en ces ph&eacute;nom&egrave;nes de joli, de
+d&eacute;licat,
+de rare, de bizarre, d'un peu fantastique.
+Ce penchant r&eacute;agit sur le choix de ses documents
+humains, de ses sujets, de ses personnages;
+ce souci de l'exactitude le pousse &agrave;
+donner des visions nettes de mouvements et de
+jolit&eacute;s; l'habitude de l'observation, son ouverture
+d'esprit &agrave; tous les ph&eacute;nom&egrave;nes de la vie, le garde
+de tomber dans la mi&egrave;vrerie ou le pessimisme:
+la recherche d'&eacute;motions d&eacute;licates le pr&eacute;serve
+habituellement
+de s'appliquer &agrave; l'&eacute;tude des choses
+basses, des personnages laids ou nuls, limite sa
+vision des ph&eacute;nom&egrave;nes psychologiques, l'&eacute;loigne
+de concevoir des caract&egrave;res uns, individuels et
+constants, colore et &eacute;nerve sa langue, att&eacute;nue
+ses fabulations, rend ses livres excitants et
+fragmentaires. Ajoutez encore &agrave; ces anomalies
+individuelles d'organisation c&eacute;r&eacute;brale, les
+caract&egrave;res
+g&eacute;n&eacute;raux de toute &acirc;me d'artiste et
+d'&eacute;crivain,
+la vive sensibilit&eacute;, le don plastique du
+mot expressif, le don dramatique de la coordination
+des incidents, l'infinie t&eacute;nacit&eacute; de la m&eacute;moire
+pour les perceptions de l'oeil, toutes les
+multiples conditions qui permettent de r&eacute;aliser
+cette chose en apparence si simple, un beau
+livre. Enfin le possesseur de cette curieuse intelligence,
+il faut le figurer jet&eacute; d&egrave;s sa jeunesse,
+avec son fr&egrave;re et son semblable, dans les remous
+de la vie parisienne, promenant l'aigu de
+son observation, la d&eacute;licate nervosit&eacute; de son
+humeur, dans le monde des petits journaux, des
+caf&eacute;s litt&eacute;raires, des ateliers, dans les grands
+salons de l'empire, habitant aujourd'hui une maison
+constell&eacute;e de kak&eacute;monos et ros&eacute;e de sanguines,
+le cerveau nourri par une immense et
+diverse lecture: &agrave; la fois &eacute;rudit, artiste et
+voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de
+celui de Heine et de celui de Rivarol, instruit
+des tr&egrave;s hautes sp&eacute;culations de la science, l'on
+aura ainsi la vision peut-&ecirc;tre exacte, en ses
+parties et son tout, de cet artiste divers, fuyant
+exquis, spirituel, poignant, solide,&#8212;l'auteur
+des livres les plus excitants et les plus suggestifs
+de cette fin de si&egrave;cle.</p>
+<hr style="width: 45%;">
+<h3>PAGES RETROUV&Eacute;ES<a name="FNanchor_13_13"></a><a
+ href="#Footnote_13_13"><sup>[13]</sup></a></h3>
+<h3>PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT</h3>
+<br>
+<p>Dans ce livre M. de Goncourt a r&eacute;uni ses
+articles de journal et ceux qu'il a faits avec son
+fr&egrave;re. Il suffit de dire que presque toutes ces
+<i>Pages retrouv&eacute;es</i>, sont des morceaux de bonne ou
+de haute litt&eacute;rature, pour marquer la diff&eacute;rence
+entre les feuilles d'il y a une trentaine d'ann&eacute;es
+et celles de la n&ocirc;tre. C'&eacute;taient en effet des gazettes
+bizarres celles o&ugrave; les Goncourt faisaient
+para&icirc;tre, vers 1852, les chroniques et les nouvelles
+qui form&egrave;rent depuis la <i>Lorette</i>, une <i>Voiture de
+masques</i> et le pr&eacute;sent volume. Si l'on feuilletait
+l'une d'elles, le <i>Paris</i> de 1852, on verrait un
+journal quotidien du format du <i>Charivari</i> publiant
+tous les jours une lithographie de Gavarni et
+encadrant cette gravure d'un texte &eacute;crit parfois
+par des gens ayant de la litt&eacute;rature. M. Aur&eacute;lien
+Scholl fit l&agrave; ses d&eacute;buts; il &eacute;tait alors d'un
+pessimisme
+furibond et faisait pr&eacute;c&eacute;der ses chroniques
+toutes en alin&eacute;as, d'&eacute;pigraphes na&iuml;vement latins
+ou grecs. Le num&eacute;ro &eacute;tait une fois par semaine
+rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et
+pour montrer &agrave; quel point on laissait ce po&egrave;te
+hausser le ton coutumier de journaux, nous
+citerons de lui cette magnifique phrase, dont le
+pendant ne se trouvera gu&egrave;re dans nos quotidiens:
+&laquo;Ainsi dans le calme silence des nuits,
+aux heures o&ugrave; le bruit que fait en oscillant le
+balancier de la pendule, est mille fois plus redoutable
+que le tonnerre, aux heures o&ugrave; les rayons
+c&eacute;lestes touchent et caressent &agrave; nu l'&acirc;me toute
+vive, o&ugrave; la conscience a une voix, o&ugrave; le po&egrave;te
+entend distinctement la danse des rhythmes d&eacute;gag&eacute;s
+de leur ridicule enveloppe de mots, &agrave; ces
+heures de recueillement douloureuses et douces,
+souvent, oh! souvent, je me suis interrog&eacute; avec
+&eacute;pouvante, et j'ai tressailli jusque dans la
+moelle des os. Et quand on y songe qui ne
+fr&eacute;mirait, en effet, &agrave; cette id&eacute;e de vivre
+peut-&ecirc;tre
+au milieu d'une race de dieux implacables
+parmi des &ecirc;tres qui lisent peut-&ecirc;tre couramment
+dans notre pens&eacute;e, quand la leur se cache
+pour nous sous une triple armure de diamant!
+Quand on y songe.... Le myst&egrave;re de l'enfantement
+leur a &eacute;t&eacute; confi&eacute; et peut-&ecirc;tre le
+comprennent-elles....
+Peut-&ecirc;tre y a-t-il un moment
+solennel o&ugrave; si le mari ne dormait pas d'un
+sommeil stupide, il verrait la femme tenir entre
+ses mains son &acirc;me palpable et en d&eacute;chirer un
+morceau qui sera l'&acirc;me de son enfant....&raquo;</p>
+<p>Les Goncourt faisaient de m&ecirc;me des num&eacute;ros
+entiers du <i>Paris</i>, qui ne contenait alors, outre
+le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
+comme les admirables <i>Lettre d'une amoureuse</i>,
+et <i>Victor Chevassier</i>.</p>
+<p>Ils annon&ccedil;aient alors un roman qui n'a jamais
+paru, le <i>Camp des Tartares</i>; ils faisaient des
+comptes rendus de th&eacute;&acirc;tre (le <i>Joseph Prudhomme</i>
+de Monnier &agrave; l'Od&eacute;on), des notes bibliographiques;
+parfois m&ecirc;me ils chroniquaient tout
+simplement comme dans leur <i>Voyage de la rue
+Lafitte &agrave; la Maison d'Or</i>, et une citation gaillarde
+les menait en police correctionnelle.</p>
+<p>C'&eacute;tait cependant un temps encore aimable;
+les annonces du <i>Paris</i>, ces annonces documentaires
+qui rendront pr&eacute;cieuses aux historiens
+futurs les quatri&egrave;mes pages de nos journaux, sont
+encore amusantes &agrave; lire.</p>
+<p>Une r&eacute;clame de parfumerie se termine par
+une citation de Martial; le &laquo;plus de copahu&raquo;
+est d&eacute;j&agrave; le cri de ralliement des m&eacute;decins de
+certaines
+maladies, qu'on appelait si poliment alors
+des maladies confidentielles; un journal contemporain
+publie &laquo;les m&eacute;moires de Mme Saqui, premi&egrave;re
+acrobate de S.M. l'empereur Napol&eacute;on 1er;&raquo;
+un restaurateur de la rue Montmartre promet
+&laquo;pour 1 fr. 50 un repas comprenant: potage,
+4 plats, 3 desserts et vin;&raquo; enfin, un chocolatier
+encore ing&eacute;nu libelle ainsi sa r&eacute;clame: &laquo;La
+confiserie hygi&eacute;nique fabrique deux sortes de
+chocolat: l'un qui est sa propri&eacute;t&eacute; exclusive a
+re&ccedil;u le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il
+contient des aliments alibiles emprunt&eacute;s au jus
+de poulet, et rendus compl&egrave;tement insipides.&raquo;</p>
+<p>On se targuait surtout au <i>Paris</i> d'avoir de la
+fantaisie, et visiblement Henri Heine &eacute;tait un peu
+le g&eacute;nie du lieu. Les Goncourt aussi subirent cette
+admiration. <i>Une nuit &agrave; Venise</i> est bien une fantaisie
+&agrave; la mani&egrave;re des Reisebilder, et le <i>Ratelier</i>
+aussi, sans doute avec cet alliage de minutie et
+de vision scrupuleuse qui marque dans la
+<i>Maison d'un vieux juge</i> les romanciers de
+Germinie Lacerteux.</p>
+<p><i>Pages retrouv&eacute;es</i> se terminent par plusieurs
+articles de M. Edm. de Goncourt entre lesquels
+il faut citer celui sur M. Th&eacute;ophile Gautier.
+Nous ne connaissons pas de portrait plus &eacute;vocateur
+et plus anim&eacute;, gesticulant et parlant,
+travers&eacute; d'onde, de vie et de pens&eacute;e, plus
+d&eacute;licatement
+model&eacute; par la sympathie des souvenirs
+exacts. Ce portrait est une des plus belles pages
+de ce si&egrave;cle. Il m&eacute;rite de compter entre Charles
+Demailly et la Faustin.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">[13]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue Contemporaine</i>, mars 1886.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="HUYSMANS"></a><br>
+<h2>J.K. HUYSMANS<a name="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14"><sup>[14]</sup></a></h2>
+<br>
+<p>C'est l'histoire d'un fr&ecirc;le et exceptionnel
+jeune homme, prise en son plus &eacute;trange chapitre,
+que raconte <i>&Agrave; Rebours</i>, le nouveau livre
+de M. Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes,
+&eacute;raill&eacute; et froiss&eacute; par tout ce que la
+vie contient de grossier, de brutal, de bruyant
+et de sain, se retire des hommes en qui il ne
+voit point ses semblables, et se d&eacute;tourne de la
+r&eacute;alit&eacute; qui ne contente ni ne r&eacute;jouit ses sens.
+Usant d'une imagination adroite et subtile, il
+s'emploie &agrave; donner &agrave; tous ses go&ucirc;ts une nourriture
+facticement convenable, pr&eacute;sente &agrave; ses
+yeux des spectacles combin&eacute;s, substitue les &eacute;vocations
+de l'odorat &agrave; l'exercice de la vue, et
+remplace par les similitudes du go&ucirc;t certaines
+sensations de l'ou&iuml;e, pare son esprit de tout
+ce que la peinture, les lettres latines et fran&ccedil;aises
+ont d'oeuvres raffin&eacute;es, sup&eacute;rieures ou
+d&eacute;cadentes, oscille dans sa recherche d'une
+doctrine qui syst&eacute;matise son hypocondrie, entre
+l'asc&eacute;tisme morose des mystiques et l'absolu
+renoncement des pessimistes allemands. &Agrave;
+l'origine et au cours de cette maladie mentale,
+pr&eacute;side la maladie physique. La n&eacute;vrose apr&egrave;s
+avoir caus&eacute; l'incapacit&eacute; sociale du duc Jean,
+affin&eacute; son intelligence jusqu'&agrave; l'amincir, appara&icirc;t
+en lui plus ouvertement, le poursuit d'hallucinations,
+le force une premi&egrave;re fois&#8212;dans
+l'&eacute;pisode du voyage &eacute;bauch&eacute; &agrave;
+Londres,&#8212;&agrave;
+tenter de rentrer dans la vie, l'an&eacute;mie le mine
+et l'accable dans une prostration finale jusqu'&agrave;
+ce que la folie et la phtisie le mena&ccedil;ant&#8212;le
+duc Jean se r&eacute;solve sur l'ordre de son m&eacute;decin
+&agrave; revenir au monde pour mourir plus lentement.</p>
+<p>Ce livre singulier et fascinant, plein de pages
+perverses, exquises, souffreteuses, d'analyses
+qui r&eacute;v&egrave;lent et de descriptions qui montrent, peut
+surprendre quand on le confronte avec les
+oeuvres ant&eacute;rieures de M. Huysmans. Il nous
+semble qu'il est le d&eacute;veloppement, extr&ecirc;me
+mais logique, de quelques-unes des tendances
+qu'accusent <i>En M&eacute;nage, Les Soeurs Vatard,
+Marthe, Croquis parisiens</i>, etc. Par <i>&Agrave; Rebours</i>,
+M. Huysmans a marqu&eacute; dans une certaine direction
+la fronti&egrave;re avanc&eacute;e de son talent, qui se
+trouve embrasser certaines r&eacute;gions lointaines
+apparemment ext&eacute;rieures.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">[14]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue ind&eacute;pendante</i>, 4 juillet 1884.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>Les proc&eacute;d&eacute;s d'art de M. Huysmans appartiennent
+en g&eacute;n&eacute;ral, comme ceux des &eacute;crivains
+qui sont &agrave; la t&ecirc;te du roman, &agrave; l'esth&eacute;tique
+r&eacute;aliste.
+Il sait voir les personnes, les objets, les
+ensembles, les caract&egrave;res avec une exactitude
+notablement sup&eacute;rieure &agrave; celle des romanciers
+id&eacute;alistes; la vie d'un homme &eacute;tant rarement
+tragique, il s'abstient de toute intrigue violente
+ou qui comprenne d'autres incidents que ceux
+&eacute;prouv&eacute;s par un Parisien de la moyenne; l'histoire
+&agrave; raconter se trouvant ainsi r&eacute;duite,
+M. Huysmans l'exp&eacute;die en quelques phrases et
+consacre ses chapitres non plus au r&eacute;cit d'une
+s&eacute;rie d'&eacute;v&eacute;nements, mais &agrave; la description
+d'une
+situation, d'une sc&egrave;ne, proc&egrave;de non par narrations
+successives avec de courtes haltes, mais par
+de larges tableaux reli&eacute;s de br&egrave;ves indications
+d'action; et, comme tous les &eacute;crivains de cette
+&eacute;cole,&#8212;avec de profondes diff&eacute;rences personnelles,&#8212;il
+poss&egrave;de un vocabulaire &eacute;tendu et
+un style riche en tournures, apte, par des proc&eacute;d&eacute;s
+divers, &agrave; rendre l'aspect ext&eacute;rieur des
+choses, &agrave; reproduire les spectacles, les parfums,
+les sens, toutes les causes diverses et
+compliqu&eacute;es de nos sensations, de fa&ccedil;on &agrave; les
+renouveler dans l'esprit du lecteur par la voie
+d&eacute;tourn&eacute;e des mots.</p>
+<p>Mais parmi ces &eacute;l&eacute;ments m&ecirc;mes qui sont les
+parties ext&eacute;rieures et communes de toute oeuvre
+r&eacute;aliste, il en est deux, l'exactitude de la vision
+et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionn&eacute;s
+et men&eacute;s &agrave; bout. Il n'est personne,
+parmi les romanciers, qui connaisse mieux Paris
+dans ses banlieues, ses quartiers excentriques,
+ses lieux de plaisir et de travail, dans ses
+aspects changeants de toutes heures, qui sache
+mieux les int&eacute;rieurs divers des myriades de
+maisons parmi lesquelles serpentent ou s'alignent
+ses rues, qui porte mieux enregistr&eacute;s dans son
+cerveau, les physionomies, la d&eacute;marche, la
+tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses
+cat&eacute;gories superpos&eacute;es d'habitants. Parmi les
+innombrables tableaux de Paris, les croquis et
+les sc&egrave;nes dont regorgent les romans de
+M. Huysmans, il en est dont l'exactitude frappe
+comme un souvenir, suscite instantan&eacute;ment une
+vision int&eacute;rieure comme une analogie ou une
+co&iuml;ncidence. Dans <i>En M&eacute;nage</i>, le d&eacute;but,
+o&ugrave;, par
+une nuit nuageuse, Andr&eacute; et Cyprien, parcourent
+lentement une rue endormie, l'aspect particulier
+du pav&eacute;, le marchand de vin fermant sa boutique
+&agrave; l'approche silencieuse de deux sergents
+de ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur
+le pav&eacute;, est assur&eacute;ment le r&eacute;cit
+d&eacute;taill&eacute; de la
+s&eacute;rie d'impressions que procure une rentr&eacute;e
+tardive. Qui ne conna&icirc;t de son passage dans les
+bouillons, &laquo;cette &eacute;pouvantable tristesse qu'&eacute;voque
+une vieille femme en noir, tapie seule dans un
+coin et m&acirc;chant &agrave; bouch&eacute;es lentes un tron&ccedil;on
+de bouilli?&raquo; Les soir&eacute;es de la famille Vatard,
+celles de la famille D&eacute;sableau, o&ugrave; Madame, apr&egrave;s
+avoir lentement coup&eacute; un patron, l'essaie, les
+sourcils remont&eacute;s et les paupi&egrave;res basses, sur
+le dos de sa fillette &laquo;la faisant pivoter par les
+&eacute;paules, lui donnant avec son d&eacute; de petits
+coups sur les doigts pour la faire tenir tranquille ...
+pin&ccedil;ant l'&eacute;toffe sous les aisselles,
+m&eacute;ditant sur les endroits d&eacute;volus pour les
+boutonni&egrave;res&raquo;, ont une convaincante
+v&eacute;racit&eacute;.
+Il n'est presque point de page o&ugrave; l'on ne constate
+cette justesse de vision et cette probit&eacute; artistique.
+Que l'on note encore le chapitre de <i>&Agrave; Rebours</i>,
+o&ugrave;, par une boueuse nuit d'automne, le
+duc erre par tout le quartier anglican de Paris,
+des bureaux de &laquo;Galignani&raquo; &agrave; la taverne de la
+rue d'Amsterdam,&#8212;dans <i>Les Soeurs Vatard</i>,
+le tumultueux int&eacute;rieur d'atelier de femmes par
+un matin de paye apr&egrave;s une nuit blanche, la
+plaisante &eacute;num&eacute;ration des manques de tenue de
+l'ouvri&egrave;re C&eacute;line devenue la ma&icirc;tresse d'un
+monsieur &agrave; chapeau de soie,&#8212;le bruissant
+tableau des Folies-Berg&egrave;re dans les <i>Croquis parisiens</i>,
+et les vues en grisaille de certains sites
+dolents de la banlieue,&#8212;enfin, dans tous ses
+livres, cette qualit&eacute; que M. Huysmans est seul &agrave;
+poss&eacute;der, l'art de rendre v&eacute;ridiquement la conversation,
+d'&eacute;crire en style parl&eacute; les dires d'un
+concierge, ou les bavardages de deux artistes;
+assur&eacute;ment le r&eacute;alisme de M. Huysmans, semblera
+rigoureux, complet, et extraordinairement voisin
+de la nature.</p>
+<p>Dans ce perp&eacute;tuel et acharn&eacute; coll&eacute;tement
+avec la r&eacute;alit&eacute;, M. Huysmans a contract&eacute;
+quelques-unes des particularit&eacute;s de son style.
+Attentif aux conversations qu'il a entendu bruire
+autour de lui, renseign&eacute; par ses observations
+sur les termes techniques des m&eacute;tiers, il a retenu
+et su employer tout un vocabulaire populacier,
+populaire, bourgeois et artiste, amasser et d&eacute;verser
+un tr&eacute;sor de mots d'argot et d'atelier qui
+lui permet de noter des sensations et des &eacute;motions
+dans la langue m&ecirc;me des personnes qui
+la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
+qui illumine toute une phrase du charme
+de la bonne trouvaille. Il dira de l'or d'une
+&eacute;tole, qu'il est &laquo;assombri et quasi saur&eacute;&raquo;;
+il
+dira encore: &laquo;des hommes so&ucirc;ls turbulaient&raquo;;
+des fleurs lui appara&icirc;tront &laquo;taill&eacute;es dans la
+pl&egrave;vre transparente d'un, boeuf&raquo;; il pourra
+&eacute;crire cette phrase: &laquo;Attis&eacute; comme par de
+furieux ringards, le soleil s'ouvrit en gueule
+de four, dardant une lumi&egrave;re presque blanche ...
+grillant les arbres secs, rissolant les gazons
+jaunis; une temp&eacute;rature de fonderie en chauffe
+pesa sur le logis&raquo;. Il tire de l'observation des
+comparaisons &eacute;tonnamment justes: &laquo;Elle eut
+&agrave; la fin des larmes, qui coul&egrave;rent comme des
+pilules argent&eacute;es, le long de sa bouche.&raquo; Comme
+pour tous les artistes, le commerce avec la
+r&eacute;alit&eacute;, avec ce que l'on peut saisir par les sens,
+revoir, t&acirc;ter et montrer avec les spectacles
+familiers de l'humanit&eacute; et du monde, lui a &eacute;t&eacute;
+profitable. Il a acquis &agrave; cette connaissance de la
+vie, la dose de v&eacute;racit&eacute; qui est indispensable au
+roman moderne, la force, la pr&eacute;cision, la
+richesse et le pittoresque du style, les moyens,
+en somme, l'outil lui permettant d'&eacute;laborer et de
+r&eacute;aliser sa conception particuli&egrave;re de l'&acirc;me et
+de la destin&eacute;e humaine.</p>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<p>C'est, en effet, par une psychologie particuli&egrave;re
+des personnages, par la fa&ccedil;on dont
+M. Huysmans se figure le m&eacute;canisme de l'&acirc;me
+humaine, exag&egrave;re certaines facult&eacute;s, amoindrit
+l'action de certaines autres, que ses romans
+tranchent sur leurs cong&eacute;n&egrave;res, se sont
+n&eacute;cessairement
+rev&ecirc;tus d'un style original et aboutissent
+&agrave; une philosophie g&eacute;n&eacute;rale d&eacute;duite jusqu'en
+ses extr&ecirc;mes cons&eacute;quences. Si l'on examine
+quelle est l'activit&eacute; commune et constante des
+cr&eacute;atures mises sur pied par M. Huysmans, si
+l'on &eacute;carte les traits g&eacute;n&eacute;raux de toute conduite
+humaine, on arrive &agrave; constater qu'ils s'emploient
+&agrave; subir, &agrave; accumuler et &agrave; faire revivre des
+perceptions,
+surtout des perceptions visuelles, et
+surtout encore des perceptions visuelles color&eacute;es
+ou lumineuses. Le Cyprien des <i>Soeurs Vatard</i>,
+le Cyprien et l'Andr&eacute; de <i>En M&eacute;nage</i>, le
+duc Jean de <i>&Agrave; Rebours</i> semblent &ecirc;tre, en fin de
+compte, des couples d'yeux mont&eacute;s sur des
+corps mobiles, aboutissant &agrave; de formidables
+ganglions optiques, qui p&eacute;n&egrave;trent toute la masse
+c&eacute;r&eacute;brale de leurs fibrilles radi&eacute;es. Toute leur
+activit&eacute;
+vitale aboutit &agrave; emmagasiner des visions et
+&agrave; en d&eacute;gorger d'anciennes, &agrave; noter des aspects,
+&agrave; percevoir des colorations et des scintillements,
+et &agrave; &eacute;voquer, dans les p&eacute;riodes languissantes,
+d'anciennes vibrations lumineuses, entass&eacute;es,
+endormies dans l'arri&egrave;re-fonds de la m&eacute;moire,
+mais vivaces et aptes &agrave; repara&icirc;tre &agrave; la suite d'une
+association d'id&eacute;es, comme les alt&eacute;rations d'un
+papier sensibilis&eacute;, sous l'action d'un r&eacute;actif.</p>
+<p>Cette conception de l'&acirc;me humaine est, chez
+M. Huysmans, primordiale et irr&eacute;pressible. S'il
+met en sc&egrave;ne des personnages que leur manque
+de culture rend incapables d'observations minutieuses,
+dont les yeux rudimentaires ne savent
+point voir; il intervient, d&eacute;crit en personne,
+sensation par sensation, les tableaux que ces
+obtus spectateurs contemplent, et marque ensuite
+en r&eacute;aliste exact le peu d'int&eacute;r&ecirc;t
+qu'&eacute;veille chez
+eux ce spectacle inaper&ccedil;u. Il raconte en ses couleurs,
+son agitation et ses clameurs, la vue du
+cours de Vincennes par un jour de foire, puis:
+&laquo;Tout cela &eacute;tait bien indiff&eacute;rent &agrave;
+D&eacute;sir&eacute;e.&raquo; Il
+dessine en d'admirables pages le va-et-vient, les
+jets de vapeur, les escarbilles volantes, la course
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e ou contenue des locomotives, toute la
+vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest
+&agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, et conclut: &laquo;Anatole
+r&eacute;fl&eacute;chissait.&raquo;</p>
+<p>Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision
+l'emporte au-del&agrave; de la vraisemblance. Il pr&ecirc;te
+&agrave; ses ouvri&egrave;res l'acuit&eacute; et la d&eacute;licatesse
+oculaires
+qu'il poss&egrave;de, leur attribue, dans les contemplations
+auxquelles il les soumet, les plus rares qualit&eacute;s
+d'observateur. Ses brocheuses d&eacute;visagent
+admirablement l'employ&eacute; de la maison Crespin qui
+vient leur r&eacute;clamer de l'argent; D&eacute;sir&eacute;e et
+Auguste,
+au moment de s'&eacute;prendre, se d&eacute;taillent mutuellement
+en physionomistes consomm&eacute;s. D&eacute;sir&eacute;e,
+conduite au th&eacute;&acirc;tre Bobino, per&ccedil;oit la silhouette
+de la chanteuse, avec les omissions et les insistances
+d'un peintre intransigeant, puis les
+d&eacute;tails de sa toilette, comme une personne situ&eacute;e
+dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne
+trouvait pas &agrave; loger dans ces &acirc;mes &eacute;troites,
+tout l'&eacute;panouissement de ses qualit&eacute;s de peintre
+verbal. Il se mit &agrave; l'aise dans <i>En M&eacute;nage</i> et eut
+recours aux artistes.</p>
+<p>Assur&eacute;ment, jamais Paris n'a &eacute;t&eacute;
+fouill&eacute;, d&eacute;crit,
+d&eacute;couvert, examin&eacute; dans ses d&eacute;tails et repris
+dans ses ensembles, analys&eacute; et synth&eacute;tis&eacute;
+comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien
+Tibaille et le litt&eacute;rateur Andr&eacute; Jayant. Tout
+y appara&icirc;t, depuis l'appartement de gar&ccedil;on artiste
+o&ugrave; Andr&eacute; s'installe apr&egrave;s sa m&eacute;saventure
+conjugale, jusqu'&agrave; la place du Carrousel o&ugrave; il
+va promener sa nostalgie f&eacute;minine et contempler
+&laquo;le merveilleux et terrible ciel qui s'&eacute;tendait
+au soleil couchant par de l&agrave; les feuillages noirs
+des Tuileries ..., les ruines dont les masses violettes
+se dressaient trou&eacute;es sur les flammes cramoisies
+des nuages;&raquo; depuis le brouhaha d'un
+caf&eacute; du Palais-Royal le soir, jusqu'&agrave; ces taches
+lumineuses que la nuit, les fen&ecirc;tres &eacute;clair&eacute;es,
+dans les maisons noires font passer devant le,
+voyageur d'imp&eacute;riale. Ce livre avec lequel on
+pourra toujours restituer la physionomie exacte
+du Paris actuel, nous donne l'aspect intime de
+la rue le matin quand les caf&eacute;s s'ouvrent sur
+le passage des ouvriers et des filles d&eacute;couch&eacute;es
+la nuit au moment des rentr&eacute;es tardives, le soir
+&agrave; l'heure discr&egrave;te ou des messieurs bien mis
+embo&icirc;tent le pas d'ouvri&egrave;res en cheveux, au
+cr&eacute;puscule,
+o&ugrave; d&eacute;serte et morte, elle s&egrave;che d'une
+averse sous la flamb&eacute;e jaune du soleil couchant;
+il nous donne les boutiques, les ateliers, le garni
+d'un peintre, les brasseries, les restaurants,
+l'appartement d'une fille, celui d'un employ&eacute;,
+tout le dedans et le dehors de la capitale du
+monde moderne.</p>
+<p>Et ce livre qui se r&eacute;sume en une accumulation
+de tableaux color&eacute;s et mouvement&eacute;s, n'a pas suffi
+&agrave; assouvir la passion descriptive de M. Huysmans.
+De m&ecirc;me que les strat&eacute;gistes et les joueurs
+d'&eacute;checs sup&eacute;rieurs d&eacute;daignent les rencontres
+r&eacute;elles o&ugrave; l'impr&eacute;vu alt&egrave;re la
+beaut&eacute; des calculs
+et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
+solution de probl&egrave;mes factices, M. Huysmans
+s'est d&eacute;tourn&eacute; de copier la r&eacute;alit&eacute;, qui ne
+r&eacute;pondait
+point &agrave; ses exigences sensuelles, et s'est
+fabriqu&eacute; dans <i>&Agrave; Rebours</i>, des objets de perception
+invent&eacute;s et parfaits. Par d'adroites combinaisons
+de choses r&eacute;elles, en &eacute;liminant tout ce qui dans
+l'art et la nature, &eacute;tait pour lui d&eacute;nu&eacute;
+d'&eacute;motion
+agr&eacute;able, il a cr&eacute;&eacute; des visions et des perceptions
+artificielles, qui, &eacute;labor&eacute;es de propos
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;,
+se sont trouv&eacute;es en harmonie parfaite avec ses
+facult&eacute;s r&eacute;ceptives et les aptitudes de son style.</p>
+<p>Il semble ici que la limite de l'art de voir et
+de rendre est atteinte. Le boudoir o&ugrave; des
+Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet
+de travail o&ugrave; il consume ses heures &agrave; r&eacute;voquer
+le pass&eacute;, ou &agrave; feuilleter de ses doigts
+p&acirc;les, des livres pr&eacute;cieux et vagues, cette
+bizarre et exp&eacute;ditive salle &agrave; manger, dans
+laquelle il trompe ses d&eacute;sirs de voyage, la
+d&eacute;solation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite
+accablement d'un apr&egrave;s-midi d'&eacute;t&eacute;, les floraisons
+monstrueuses dont se h&eacute;rissent un instant les
+tapis, les &eacute;vocations visuelles et auditives de
+certains parfums a&eacute;riens et liquides, et par
+dessus tout ces phosphoriques pages consacr&eacute;es
+aux peintures orf&ecirc;vr&eacute;es de Moreau, &agrave; certains
+t&eacute;n&eacute;breux dessins de Redon, &agrave; certaines lectures
+prestigieuses et suggestives; ici le style de
+M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour
+employer une de ses phrases, &laquo;tous feux allum&eacute;s&raquo;.</p>
+<p>Dans l'effort pour rendre toutes les sensations
+dont les choses affectent ses appareils sensoriels
+et c&eacute;r&eacute;braux, M. Huysmans atteint &agrave; une
+&eacute;locution
+consomm&eacute;e, orientale et sup&eacute;rieure.</p>
+<p>Il a d'admirables trouvailles de mots; par
+l'appariement des paroles, il sait rendre la
+nature du choc nerveux brusque ou lent, dont
+l'affectent ses sensations. Certaines phrases
+p&eacute;taradent et font feu des quatre pieds: &laquo;La
+horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la
+Gaule, s'&eacute;crasa dans les plaines de Ch&acirc;lons, o&ugrave;
+A&eacute;tius la pila dans une effroyable charge. La
+plaine gorg&eacute;e de sang moutonna comme une
+mer de pourpre; deux cent mille cadavres barr&egrave;rent
+la route, bris&egrave;rent l'&eacute;lan de cette avalanche
+qui, divis&eacute;e, tomba &eacute;clatant en coups de
+foudre sur l'Italie, o&ugrave; les villes extermin&eacute;es
+flamb&egrave;rent comme des meules&raquo;. D'autres
+phrases coulent lentement comme des larmes de
+miel: &laquo;Cette pi&egrave;ce o&ugrave; des glaces se faisaient
+&eacute;cho et se renvoyaient &agrave; perte de vue dans les
+murs des enfilades de boudoirs ros&eacute;s, avait
+&eacute;t&eacute; c&eacute;l&egrave;bre parmi les filles, qui se
+complaisaient
+&agrave; tremper leur nudit&eacute; dans ce bain d'incarnat
+ti&egrave;de qu'aromatisait l'odeur de menthe d&eacute;gag&eacute;e
+par le bois des meubles&raquo;. D'autres encore
+sont agit&eacute;es et cursives: &laquo;Glissant sur d'affligeantes
+savates, ce laveur s'enfon&ccedil;a dans un va-et-vient
+furieux de gar&ccedil;ons, lanc&eacute;s &agrave; toute vol&eacute;e,
+hurlant boum, jonglant avec des carafons et
+des soucoupes, &eacute;blouissant avec la blanche trajectoire
+de leurs tabliers.&raquo;</p>
+<p>Mais c'est surtout la sensation color&eacute;e que
+M. Huysmans est parvenu &agrave; reproduire int&eacute;gralement
+par l'artifice des mots. Assur&eacute;ment cette
+phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle
+d&eacute;crit: &laquo;Des branches de corail, des ramures
+d'argent, des &eacute;toiles de mer ajour&eacute;es comme
+des filigranes et de couleur bise, jaillissent en
+m&ecirc;me temps que de vertes tiges supportant de
+chim&eacute;riques et r&eacute;elles fleurs, dans cet antre
+illumin&eacute; de pierres pr&eacute;cieuses comme un tabernacle,
+et contenant l'inimitable et radieux bijou,
+le corps blanc, teint&eacute; de rose aux seins et aux
+l&egrave;vres, de la Galat&eacute;e, endormie dans ses longs
+cheveux p&acirc;les&raquo;. Et encore: &laquo;Sur sa robe triomphale,
+coutur&eacute;e de perles, ramag&eacute;e d'argent,
+lam&eacute;e d'or, la cuirasse des orf&egrave;vreries dont
+chaque maille est une pierre, entre en combustion,
+croise des serpentaux de feu, grouille sur
+la chair mate, sur la peau rose th&eacute;, ainsi que
+des insectes splendides, aux &eacute;lytres &eacute;blouissantes,
+marbr&eacute;s de carmin, ponctu&eacute;s de jaune
+aurore, diapr&eacute;s de bleu acier, tigr&eacute;s de vert
+paon.&raquo;</p>
+<p>Mais, outre cette virtuosit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, M.
+Huysmans
+a con&ccedil;u un type de phrase particulier, o&ugrave;
+par une accumulation d'incidentes, par un mouvement
+pour ainsi dire spiralo&iuml;de, il est arriv&eacute;
+&agrave; enclore et &agrave; sertir en une p&eacute;riode, toute la
+complexit&eacute; d'une vision, &agrave; grouper toutes les
+parties d'un tableau autour de son impression
+d'ensemble, &agrave; rendre une sensation dans son
+int&eacute;grit&eacute; et dans la subordination de ses parties:
+&laquo;Sur le trottoir des couples marchaient dans les
+feux jaunes et verts qui avaient saut&eacute; des bocaux
+d'un pharmacien, puis l'omnibus de Plaisance
+vint, coupant ce grouillis-grouillos, &eacute;claboussant
+de ses deux flammes cerise, la croupe blanche
+des chevaux, et les groupes se reform&egrave;rent,
+trou&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; par une colonne de foule se
+pr&eacute;cipitant du th&eacute;&acirc;tre Montparnasse,
+s'&eacute;largissant
+en un large &eacute;ventail qui se repliait autour
+d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant
+d'oranges&raquo;. Ou encore: &laquo;Tout va de guingois
+chez elle; ni moellons, ni briques, ni pierres,
+mais de chaque c&ocirc;t&eacute;, bordant le chemin sans
+pav&eacute; creus&eacute; d'une rigole au centre, des bois de
+bateaux marbr&eacute;s de vert par la mousse et plaqu&eacute;s
+d'or bruni par le goudron, allongent une
+palissade qui se renverse entra&icirc;nant toute une
+grappe de lierre, emmenant presqu'avec elle la
+porte, visiblement achet&eacute;e dans un lot de d&eacute;molitions
+et orn&eacute;e de moulures dont le gris encore
+tendre perce sous la couche de h&acirc;le d&eacute;pos&eacute;e
+par des attouchements de mains successivement
+sales&raquo;. Le souple enlacement de cette
+sorte de phrase, est sans &eacute;gal. Elle est le produit
+dernier et la preuve de cette facult&eacute; r&eacute;ceptive
+que nous avons constat&eacute;e; elle est la sensation
+m&ecirc;me absorb&eacute;e, &eacute;labor&eacute;e dans l'intelligence,
+et projet&eacute;e au dehors telle quelle.</p>
+<p>Mais ce tour de force descriptif r&eacute;ussit avec
+une perfection et une fr&eacute;quence qui constituent
+d&eacute;j&agrave; une anomalie. Que l'on revienne, en effet,
+de l'analyse des personnages de M. Huysmans, &agrave;
+l'homme normal, chez qui la sensation per&ccedil;ue
+en gros et &agrave; la h&acirc;te, est transform&eacute;e par un
+travail conscient ou inconscient en volont&eacute;s, en
+actes, en une conduite et une carri&egrave;re; le point
+morbide des cr&eacute;atures romanesques appara&icirc;t.
+L'&eacute;panouissement de leurs facult&eacute;s r&eacute;ceptives a
+&eacute;touff&eacute; toutes leurs autres &eacute;nergies, les a
+r&eacute;duites
+&agrave; la vie v&eacute;g&eacute;tative d'une plante passive
+par essence, r&eacute;gie et affect&eacute;e par tout ce qui
+l'entoure, d&eacute;pendant des aubaines du ciel et du
+hasard de sa situation. &Agrave; mesure que M. Huysmans
+rend ses personnages plus nerveux, c'est-&agrave;-dire
+plus soumis et plus directement sensibles
+aux impressions externes, il est forc&eacute; d'att&eacute;nuer
+leur force de volont&eacute;, de les d&eacute;crire plus incapables
+de tirer de leurs sensations de forts et
+persistants mobiles d'agir. Tandis que dans ses premiers
+livres, l'organisme humain reste &agrave;
+peu pr&egrave;s intact, dans ses derniers il le doue
+d'&eacute;tranges timidit&eacute;s, d'une mollesse constante,
+d'un acquiescement r&eacute;sign&eacute; &agrave; toutes les
+vicissitudes,
+d'une absolue d&eacute;pendance des circonstances
+ext&eacute;rieures, qui se traduit autant par
+l'incapacit&eacute; d'Andr&eacute; &agrave; travailler dans un
+appartement
+neuf, que par l'intol&eacute;rable malaise qu'il
+ressent &agrave; vivre seul, sans le bruissement d'un
+jupon de femme autour de lui. Dans <i>&Agrave; Rebours</i>,
+cette dys&eacute;nergie est consomm&eacute;e; des Esseintes
+est une pure intelligence sensible et ne tente
+dans tout le livre qu'un seul acte volontaire,
+qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre &agrave;
+Londres. De leur impuissance volitionnelle, on
+peut d&eacute;duire leur incapacit&eacute; de vivre dans la
+soci&eacute;t&eacute;, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite
+pour des Esseintes, vers une existence
+monacale, solitaire et recluse, enfin leur absolu
+pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur d&eacute;go&ucirc;t
+de toute vie active.</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<p>En cette psychologie du pessimiste, qui juge
+la vie mauvaise en soi, r&eacute;pugne aux contacts
+sociaux, m&eacute;prise ou bafoue les &ecirc;tres les plus
+sains, plus born&eacute;s et robustes, plus aptes &agrave; agir
+et &agrave; jouir de concert, M. Huysmans d&eacute;ploie une
+p&eacute;n&eacute;trante finesse d'analyse et fait certaines
+d&eacute;couvertes que n'ont point pr&eacute;vues les psychologues
+et ali&eacute;nistes sp&eacute;ciaux de l'hypocondrie.</p>
+<p>Il assigne &agrave; ses personnages le temp&eacute;rament
+habituel des m&eacute;lancoliques agit&eacute;s, une an&eacute;mie
+partielle ou totale, une d&eacute;bilit&eacute; turbulente, un
+syst&egrave;me nerveux faible, c'est-&agrave;-dire excitable
+par des causes minimes; pour le plus caract&eacute;ris&eacute;
+de ses malades, le duc des Esseintes, M. Huysmans
+a recours &agrave; la symptomatologie de la
+n&eacute;vrose, qui est, en effet, habituellement accompagn&eacute;e
+de m&eacute;lancolie &agrave; son d&eacute;but.</p>
+<p>Sur cette base physique dont les traits g&eacute;n&eacute;raux
+seuls sont constants, M. Huysmans &eacute;tablit
+le caract&egrave;re de ses personnages. Il leur assigne
+le trait principal du temp&eacute;rament pessimiste,
+celui de ne pouvoir &ecirc;tre affect&eacute; que de sensations
+d&eacute;sagr&eacute;ables ou douloureuses, m&ecirc;me
+pour des objets qui n'ont en soi rien de ha&iuml;ssable
+(J. Sully, <i>le Pessimisme</i>). Dans les <i>Soeurs
+Vatard</i> la devanture d'une boutique de p&acirc;tisserie
+est d&eacute;crite en termes de d&eacute;go&ucirc;t. Dans
+<i>En M&eacute;nage</i>, Cyprien, revenant d'une soir&eacute;e,
+d&eacute;blat&egrave;re contre les diverses cat&eacute;gories des
+personnes qu'il y a aper&ccedil;ues, avec une amusante
+partialit&eacute;. Plus tard, au Luxembourg, comme
+il passe en revue avec Andr&eacute;, ses souvenirs
+d'&eacute;cole, qu'ils &eacute;voquent avec horreur, il finit
+par affirmer que tous ses camarades sont n&eacute;cessairement
+ruin&eacute;s et en peine d'argent. Les fleurs
+rares et &eacute;tranges dont le duc Jean garnit son
+vestibule, ne lui pr&eacute;sentent que des images de
+charnier et d'h&ocirc;pital: &laquo;Elles affectaient cette
+fois une apparence de peau factice sillonn&eacute;e de
+fausses veines; et la plupart comme rong&eacute;es
+par des syphilis et des l&egrave;pres, tendaient des
+chairs livides, marbr&eacute;es de ros&eacute;oles, damass&eacute;es
+de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
+des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune
+des cro&ucirc;tes qui se forment; d'autres &eacute;taient
+bouillonn&eacute;es par des caut&egrave;res, soulev&eacute;es par
+des br&ucirc;lures; d'autres encore montraient des
+&eacute;pid&eacute;mies poilus, creus&eacute;s par des ulc&egrave;res
+et
+repouss&eacute;s par des chancres; quelques-unes enfin
+paraissaient couvertes de pansements, plaqu&eacute;es
+d'axonge noire mercurielle, d'onguents verts de
+belladone, piqu&eacute;es de grains de poussi&egrave;re, par
+les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.&raquo;</p>
+<p>De m&ecirc;me que le temp&eacute;rament craintif est dispos&eacute;
+&agrave; ne voir dans l'avenir que des causes
+d'effroi, le temp&eacute;rament malheureux ne pr&eacute;sage
+que des d&eacute;ceptions. Dans <i>En M&eacute;nage</i>, Cyprien
+&eacute;met sur une nouvelle conqu&ecirc;te d'Andr&eacute;, sur les
+motifs qui font revenir &agrave; ce dernier une ancienne
+et d&eacute;sirable ma&icirc;tresse, des hypoth&egrave;ses sinistres,
+qu'il s'irrite de ne point voir se r&eacute;aliser. Et passant
+de cas particuliers &agrave; l'ensemble g&eacute;n&eacute;ral, les
+personnages de M. Huysmans n'aper&ccedil;oivent la
+vie que comme une suite d'infortunes. Il faut
+lire, &agrave; ce propos, les plaintes de M. Folantin, dans
+<i>&Agrave; Vau l'eau</i>, ou le passage suivant de <i>&Agrave; Rebours</i>,
+qui est un exemple parfait du paralogisme pessimiste,
+consistant &agrave; &ocirc;ter d'un ensemble toute
+bonne qualit&eacute;, et &agrave; le d&eacute;clarer ensuite mauvais:</p>
+<p>&laquo;Il ne put s'emp&ecirc;cher de s'int&eacute;resser au sort
+de ces marmots et de croire que mieux e&ucirc;t valu
+pour eux que leur m&egrave;re n'e&ucirc;t pas mis bas.</p>
+<p>&laquo;En effet, c'&eacute;tait de la gourme, des coliques et
+des fi&egrave;vres, des rougeoles et des gifles, d&egrave;s le premier
+&acirc;ge; des coups de bottes et des travaux
+ab&ecirc;tissants, vers les treize ans; des duperies de
+femmes, des maladies et des cocuages, d&egrave;s l'&acirc;ge
+d'homme; c'&eacute;tait aussi, vers le d&eacute;clin, des
+infirmit&eacute;s
+et des agonies, dans un d&eacute;p&ocirc;t de mendicit&eacute;
+ou dans un hospice.&raquo;</p>
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, cette vue exclusive des
+mis&egrave;res humaines n'inspire aux pessimistes de
+M. Huysmans aucune compassion pour leurs semblables:
+&laquo;Comme toute impression morale
+est p&eacute;nible &agrave; l'hypocondriaque, dit Griesinger dans
+son <i>Trait&eacute; des maladies mentales</i>, il se d&eacute;veloppe
+chez lui une disposition &agrave; tout nier et &agrave;
+tout d&eacute;tester.&raquo; Aussi M. Huysmans a-t-il soin
+d'entourer ses personnages de comparses ridicules
+et odieux, ou de les isoler enti&egrave;rement; et
+ni les uns ni les autres ne m&eacute;nagent &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;
+des railleries qui tournent rapidement en d&eacute;nonciations
+col&egrave;res. Ils sont convaincus de l'avortement
+fatal de l'effort humain, d&eacute;nigrent ses succ&egrave;s
+n&eacute;cessairement partiels, d&eacute;noncent toutes les
+institutions nationales, contestent la possibilit&eacute;
+du progr&egrave;s et aboutissent, quand ils formulent
+la th&eacute;orie g&eacute;n&eacute;rale de leurs sentiments, aux
+anath&egrave;mes
+du catholicisme ou &agrave; ceux plus absolus et
+aussi peu fond&eacute;s de Schopenhauer.</p>
+<p>Tous ces traits du pessimisme, connus d&eacute;j&agrave;,
+sont rassembl&eacute;s, coordonn&eacute;s, caract&eacute;ris&eacute;s
+et
+montr&eacute;s avec un art merveilleux et p&eacute;n&eacute;trant
+dans les livres de M. Huysmans. Mais il est un
+point qu'il a d&eacute;couvert: l'influence du pessimisme
+sur le go&ucirc;t artistique. Par un choc en retour
+impr&eacute;vu mais l&eacute;gitime, de m&ecirc;me que les spectacles
+commun&eacute;ment tenus pour beaux d&eacute;plaisent
+au m&eacute;lancolique, les spectacles jug&eacute;s laids par
+les gens &agrave; temp&eacute;rament heureux doivent confirmer
+l'&eacute;tat d'&acirc;me o&ugrave; il se compla&icirc;t, le dispenser
+de toute n&eacute;gation et de toute r&eacute;volte, &eacute;voquer
+sa tristesse et la laisser s'&eacute;pancher. Le peintre
+Cyprien n'est &agrave; l'aise que devant certains spectacles
+douloureux et minables; il pr&eacute;f&egrave;re &laquo;la
+tristesse des girofl&eacute;es s&eacute;chant dans un pot, au
+rire ensoleill&eacute; des roses ouvertes en pleine terre&raquo;;
+&agrave; la V&eacute;nus de M&eacute;dicis, &laquo;le trottin, le petit
+trognon
+p&acirc;le, au nez un peu canaille, dont les reins
+branlent sur des hanches qui bougent&raquo;; formule
+son id&eacute;al de paysage en ces termes: &laquo;Il avouait
+d'exultantes all&eacute;gresses, alors qu'assis sur le
+talus des remparts, il plongeait au loin ... Dans
+cette campagne, dont l'&eacute;piderme meurtri se boss&egrave;le
+comme de hideuses cro&ucirc;tes, dans ces routes
+&eacute;corch&eacute;es o&ugrave; des tra&icirc;n&eacute;es de
+pl&acirc;tre semblent la
+farine d&eacute;tach&eacute;e d'une peau malade, il voyait une
+plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
+rentrant de sa fabrique &eacute;reint&eacute;, suant,
+moulu, tr&eacute;buchant sur les gravats, glissant dans
+les orni&egrave;res, tra&icirc;nant les pieds, &eacute;trangl&eacute;
+par des
+quintes de toux, courb&eacute; sous le cinglement de
+la pluie, sous le fouet du vent, tirant r&eacute;sign&eacute; sur
+son br&ucirc;le-gueule.&raquo;</p>
+<p>Et sur ce dolent id&eacute;al, des Esseintes rench&eacute;rit
+encore: &laquo;Il ne s'int&eacute;ressait r&eacute;ellement qu'aux
+oeuvres mal portantes, min&eacute;es et irrit&eacute;es par la
+fi&egrave;vre&raquo; &laquo;... se disant que parmi tous ces volumes
+qu'il venait de ranger, les oeuvres de Barbey
+d'Aurevilly &eacute;taient encore les seules dont les id&eacute;es
+et le style pr&eacute;sentassent ces faisandages, ces taches
+morbides, ces &eacute;pid&eacute;mies tal&eacute;s, et ce go&ucirc;t
+blet,
+qu'il aimait tant &agrave; savourer parmi les &eacute;crivains
+d&eacute;cadents&raquo;. Cette phrase est pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e
+d'une int&eacute;ressante
+liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire,
+et d'une &eacute;num&eacute;ration d'auteurs fran&ccedil;ais dans
+laquelle se coudoient curieusement des &eacute;crivains
+catholiques qui n'ont d'int&eacute;r&ecirc;t que pour des antiquaires
+en id&eacute;es et en style, quelques po&egrave;tes
+r&eacute;ellement d&eacute;cadents comme Paul Verlaine dont
+certains volumes ont les subtilit&eacute;s m&eacute;triques et
+le niais bavardage des derniers hymnographes
+byzantins, et une bonne partie de ce que la litt&eacute;rature
+contemporaine a produit de sup&eacute;rieur
+et de raffin&eacute;. En effet, par une nouvelle contradiction
+apparente, c'est au raffinement le plus
+fastidieusement d&eacute;licat, qu'aboutit, en fin de
+compte, le pessimisme &eacute;tudi&eacute; par M. Huysmans,
+comme un arbuste souffreteux et effeuill&eacute; culmine
+en une radieuse fleur.</p>
+<p>M. James Sully a tr&egrave;s exactement marqu&eacute; que
+le dernier mobile du pessimisme est le d&eacute;sir que
+tout soit parfaitement bon, le souci de choses
+infiniment meilleures que celles existantes. Aussi,
+le pessimiste a-t-il plus de chances que l'optimiste
+de d&eacute;couvrir et d'appr&eacute;cier les choses
+exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas &eacute;veill&eacute;
+une admiration trop g&eacute;n&eacute;rale, qui offusque sa
+misanthropie. C'est par cette vulgarisation que
+des Esseintes s'est d&eacute;tourn&eacute; des tapis d'Orient et
+des eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre,
+personne plus que lui n'aura plus d'audace &agrave; se
+mettre au-dessus du go&ucirc;t public, &agrave; aller droit
+&agrave; ce qui est excellent. De l&agrave; le raffinement, la
+recherche, la trouvaille, l'amour des belles choses
+in&eacute;dites, de tout ce qui, dans le domaine artistique,&#8212;plus
+ouvert &agrave; la perfection que la nature
+parce que plus inutile,&#8212;se rapproche clandestinement
+de la sup&eacute;riorit&eacute; absolue, satisfait
+certains go&ucirc;ts tr&egrave;s nobles de la nature humaine,
+lui procure les plus complexes c'est-&agrave;-dire les
+plus belles &eacute;motions esth&eacute;tiques. Ce raffinement,
+<i>&Agrave; Rebours</i> en est le cat&eacute;chisme et le formulaire;
+tout ce qui, dans la r&eacute;alit&eacute;, peut meurtrir une
+&acirc;me d&eacute;licate est &eacute;cart&eacute; de ce
+pr&eacute;cieux livre, est
+assourdi, amolli, sublim&eacute; et assuavi. &Agrave; d'imparfaites
+sensations naturelles sont substitu&eacute;s d'indirects
+et subtils artifices. Toutes les r&eacute;alit&eacute;s y
+deviennent l&eacute;g&egrave;res et flatteuses, depuis le vermeil
+expirant des cuill&egrave;res &agrave; th&eacute;, jusqu'&agrave; la
+coupe
+b&eacute;nigne de la coiffe de la domestique, depuis la
+splendeur assourdie des ameublements, les gaufrages
+des tentures, le myst&eacute;rieux rayonnement
+des tableaux, &agrave; cette biblioth&egrave;que enfermant
+sous la beaut&eacute; des reliures d'inestimables livres
+&agrave; l'exquisit&eacute; des liqueurs bues, des parfums
+inhal&eacute;s, des pens&eacute;es &eacute;voqu&eacute;es et
+contempl&eacute;es.</p>
+<p>Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans
+tire les derni&egrave;res beaut&eacute;s de son style, qui se
+trouve joindre ainsi le d&eacute;licat au populaire. Par la
+lecture de certains livres de th&eacute;ologie, de certains
+volumes de po&eacute;sie savante, par de justes inventions,
+il enrichit et pare son langage, de vocables
+assoupis, longuement harmonieux et doux; il les
+sertit et les associe en de lentes phrases, qui
+joignent le poli soyeux des mots, &agrave; la suavit&eacute; de
+l'id&eacute;e: &laquo;Sous cette robe tout abbatiale sign&eacute;e
+d'une croix et des initiales eccl&eacute;siastiques: P.O.M.;
+serr&eacute;e dans ses parchemins et dans ses
+ligatures de m&ecirc;me qu'une authentique charte,
+dormait une liqueur couleur de safran, d'une
+finesse exquise. Elle distillait un ar&ocirc;me quintessenci&eacute;
+d'ang&eacute;lique et d'hysope m&ecirc;l&eacute;es &agrave; des
+herbes marines aux iodes et aux bromes alanguis
+par des sucres, et elle stimulait le palais
+avec une ardeur spiritueuse dissimul&eacute;e sous une
+friandise toute virginale, toute novice, flattait
+l'odorat par une pointe de corruption envelopp&eacute;e
+dans une caresse tout &agrave; la fois enfantine et
+d&eacute;vote.&raquo; Il parvient &agrave; rendre par de
+pr&eacute;cises
+correspondances sensibles certaines sensations
+apparemment impalpables: &laquo;Muni de rimes obtenues
+par des temps de verbes, quelquefois
+m&ecirc;me par de longs adverbes pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'un
+monosyllabe,
+d'o&ugrave; ils tombaient comme du rebord
+d'une pierre, en une cascade pesante d'eau&raquo;;
+ou, plus immat&eacute;riellement encore: &laquo;Dans la
+soci&eacute;t&eacute;
+de chanoines g&eacute;n&eacute;ralement doctes et bien
+&eacute;lev&eacute;s, il aurait pu passer quelques soir&eacute;es
+affables
+et douillettes&raquo;. Et c'est ainsi arm&eacute; des plus
+fins outils &agrave; sculpter la pens&eacute;e, que M. Huysmans
+est parvenu &agrave; &eacute;crire ce surprenant chapitre VII
+de <i>&Agrave; Rebours</i>, qui, racontant les intimes fluctuations
+d'&acirc;me d'un catholique incr&eacute;dule, d&eacute;votieux
+et inquiet, marque le cours de pens&eacute;es de
+th&eacute;ologie ou de scepticisme, par une succession
+de pr&eacute;cises images, accomplissant le tour de
+force de seize pages de la plus subtile psychologie,
+&eacute;crites presque constamment en termes
+concrets.</p>
+<p>Repassant en sens inverse par les parties
+d&eacute;gag&eacute;es dans notre analyse, revenant du plus
+complexe au plus simple, que l'on saisisse
+maintenant en son ensemble, en son accord et
+sa particularit&eacute; sp&eacute;cifique, l'organisme intellectuel
+qui vient d'&ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;. Il se r&eacute;sume,
+semble-t-il, en une s&eacute;rie de facult&eacute;s perceptives
+de moins en moins &eacute;tendues, provoquant des
+&eacute;tats &eacute;motionnels de plus en plus intenses. Sur
+la base d'un r&eacute;alisme rigoureux, d'une aptitude
+singuli&egrave;re &agrave; apercevoir le monde ambiant, en
+son aspect v&eacute;ritable et &agrave; ressentir un plaisir
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; la d&eacute;crire, s'&eacute;tage une
+facult&eacute; visuelle
+plus sp&eacute;cialis&eacute;e, plus d&eacute;licate, source de plus
+de joie et de plus d'efforts, celle de sentir et de
+retenir de pr&eacute;f&eacute;rence des sensations color&eacute;es.
+Une facult&eacute; visuelle plus restreinte encore, et
+dont les effets &eacute;motionnels de col&egrave;re et de
+comique, semblent d&eacute;passer l'intensit&eacute;, rend
+M. Huysmans apte &agrave; distinguer, &agrave; ha&iuml;r et &agrave;
+railler
+dans les objets et les &ecirc;tres ce qu'ils peuvent
+avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par
+un juste retour, de cette vision du d&eacute;fectueux,
+&agrave; la suite d'une &eacute;limination extr&ecirc;mement rigoureuse
+de tout d&eacute;chet et de toute tare,
+M. Huysmans acquiert l'ac&eacute;r&eacute; discernement et
+l'intense jouissance des choses sup&eacute;rieurement
+belles et rares, le raffinement, qui, comme la
+pointe d'un c&ocirc;ne, concentre, termine et raccorde
+toutes les lignes de son organisation intellectuelle.</p>
+<p>Et toutes ces propri&eacute;t&eacute;s cach&eacute;es d'une
+&acirc;me
+muette, se manifestent en ce corps des intelligences
+litt&eacute;raires, le style. Il s'enrichit et
+s'affermit au contact de la r&eacute;alit&eacute;, se colore,
+s'infl&eacute;chit et s'agite, pour rendre l'infinie complexit&eacute;
+de d&eacute;licates visions, s'irrite et s'&eacute;nerve
+devant certains spectacles d&eacute;test&eacute;s, se subtilise,
+s'adoucit et s'enrichit encore, devient opulent
+et onctueux pour rendre la gr&acirc;ce resplendissante
+d'une certaine beaut&eacute; sup&eacute;rieure, extraite
+et sublim&eacute;e.</p>
+<p>Dans les r&eacute;actions et les m&eacute;langes de toutes
+ces &eacute;nergies et ces capacit&eacute;s, dans leur ajustement
+et leur coordination, r&eacute;side, il me semble,
+la physionomie intime d'un des jeunes artistes
+les plus originaux de notre temps. Il me para&icirc;t
+que M. Huysmans, par son dernier livre surtout,
+a donn&eacute; plus que des promesses de talent; on
+peut l&eacute;gitimement compter, sans illusion amicale,
+que ses travaux aideront &agrave; maintenir et &agrave;
+exalter l'excellence actuelle de notre &eacute;cole
+litt&eacute;raire.</p>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="COURSE"></a><br>
+<h2>LA COURSE &Agrave; LA MORT<a name="FNanchor_15_15"></a><a
+ href="#Footnote_15_15"><sup>[15]</sup></a></h2>
+<br>
+<p>Un roman para&icirc;t qui, s'&eacute;cartant des nombreuses
+oeuvres imit&eacute;es des esth&eacute;tiques admises, est original
+par le cas psychologique qu'il &eacute;tudie et
+inaugure, avec les quelques livres marquants de
+ceux qui d&eacute;butent, un nouveau style et un nouvel
+art. On n'en parle gu&egrave;re et cependant cette oeuvre
+est encore un indice, &agrave; l'heure actuelle, de l'&eacute;tat
+d'esprit d'une partie des jeunes gens, de leurs
+voeux artistiques et du but auquel ils vont. La
+<i>Course &agrave; la Mort!</i> le nouveau roman de M. Edouard
+Rod, est ce livre &agrave; la fois singulier et actuel,
+d&eacute;gag&eacute;
+des anciennes modes et d&eacute;crivant, en de
+p&eacute;n&eacute;trantes
+analyses, la phase la plus r&eacute;cente du
+mal et de la passion de ce si&egrave;cle: le pessimisme.</p>
+<p>&Eacute;crite comme une autobiographie, en une
+s&eacute;rie de notes &eacute;parses que relie &agrave; peine un
+r&eacute;cit
+d'amour t&eacute;nu et bizarre, la <i>Course &agrave; la Mort</i> est
+l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme
+latent de cette &eacute;poque, portant ses derni&egrave;res
+atteintes, devient ressenti et raisonn&eacute;,
+envahit et st&eacute;rilise le domaine des sentiments,
+frappe d'une atonie d&eacute;finitive l'&acirc;me qu'il a mortellement
+charm&eacute;e.</p>
+<p>Le h&eacute;ros du livre est &agrave; la fois raisonneur et
+analyste. S'aidant de Schopenhauer, il s'efforce de
+mettre sa m&eacute;lancolie en syst&egrave;me et de se faire
+illusion sur les causes de son humeur par un
+expos&eacute; didactique, qui d&eacute;montre en toutes
+choses la cause n&eacute;cessaire du mal. Cet apparat
+scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme
+que d&eacute;crit la <i>Course &agrave; la Mort</i> a d'autres
+origines
+qu'une conviction sp&eacute;culative. Celui que ce livre
+nous confesse est atteint plus profond&eacute;ment que
+dans son intelligence; il est malade de la volont&eacute;
+et de la sensibilit&eacute;, il se sait vaguement frapp&eacute;
+au centre de son &ecirc;tre et s'entend &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler
+dans la contemplation de sa ruine morale les
+plus secrets sympt&ocirc;mes.</p>
+<p>Il ne prof&egrave;re plus les plaintes d'il y a un
+demi-si&egrave;cle,
+il n'accuse ni le monde, ni la soci&eacute;t&eacute;, ni
+la destin&eacute;e. Il ne reproche pas aux hommes de
+ne point le comprendre, il r&ecirc;ve &agrave; peine de vivre
+une existence enfin fortun&eacute;e, dans des si&egrave;cles
+pass&eacute;s, en des contr&eacute;es distantes. Apr&egrave;s tous ses
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs il devine le premier que son mal
+est en lui et qu'aucune variation fortuite dans
+les circonstances ne l'en gu&eacute;rirait.</p>
+<p>Sachant les hommes innocents de sa tristesse il
+consent &agrave; les plaindre de subir comme lui tout
+l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le console
+le seul et vain souci de se conna&icirc;tre.</p>
+<p>L'impuissance de sa volont&eacute;, qui est la cause
+et le fond de son infortune, est par lui subtilement
+analys&eacute;e; il distingue le penchant &agrave; suppl&eacute;er
+aux actes par de vagues r&ecirc;ves, sa d&eacute;pravation
+morose qui le porte &agrave; se regarder faire
+dans le peu qu'il fait et &agrave; se rendre ainsi de plus
+en plus incapable de toute action spontan&eacute;e;
+enfin appara&icirc;t ce dernier sympt&ocirc;me de la d&eacute;cadence
+volitionnelle, la lassitude anticip&eacute;e, le d&eacute;go&ucirc;t
+pr&eacute;ventif qui d&eacute;tournent m&ecirc;me de tout d&eacute;sir,
+de tout r&ecirc;ve d'entreprise et bornent d&eacute;finitivement
+en son incapacit&eacute; le malade et le moribond
+que M. Rod &eacute;tudie: &laquo;Oui, le d&eacute;sir et le
+d&eacute;go&ucirc;t
+se touchent, alors de si pr&egrave;s qu'ils se confondent
+et ne font plus qu'un et je les sens qui me
+travaillent tous les deux &agrave; la fois. Ma chair encore
+fr&eacute;missante des vrilles de celui-l&agrave;, s'apaise dans
+le lit d'insomnies et de cauchemars o&ugrave; celui-l&agrave;
+la pousse. Ma pens&eacute;e en marche s'arr&ecirc;te soudain
+et recule meurtrie comme un bataillon d&eacute;cim&eacute;
+dans une embuscade, jusqu'aux retranchements
+du silence. O&ugrave; est la force qu'une seconde j'avais
+sentie en moi?... &Agrave; la fin le d&eacute;go&ucirc;t reste seul;
+comme une ombre se mouvant dans une lueur
+tr&egrave;s p&acirc;le, il grandit, il devient ruineux, il absorbe
+tout, le pr&eacute;sent et l'avenir, ce qui est et ce qui
+pourrait &ecirc;tre, il &eacute;tend jusqu'&agrave; d'invisibles
+limites
+son envahissante obscurit&eacute; et sa main pesante
+m'&eacute;crase dans ces t&eacute;n&egrave;bres &eacute;man&eacute;es
+de lui.&raquo;</p>
+<p>De la volont&eacute; le mal s'&eacute;tend aux &eacute;motions. Le
+pessimisme de M. Rod arrive &agrave; ce dernier repliement
+sur soi, o&ugrave; s'interrogeant sans cesse, oubliant
+de vivre &agrave; force de s'analyser, il en vient
+&agrave; ne plus &ecirc;tre s&ucirc;r de ses propres sentiments; les
+d&eacute;sirs remuent &agrave; peine et s'&eacute;tiolent, les passions
+deviennent circonspectes et douteuses. C'est une
+p&eacute;riode d'une de ces &eacute;quivoques et ind&eacute;cises
+amours
+qui donne au livre sa trame.</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Par son intrigue encore ce roman est original
+et se distingue surtout du <i>Werther</i> et de
+l'<i>Obermann</i> du commencement de ce si&egrave;cle.</p>
+<p>L'&eacute;trange h&eacute;ros de la <i>Course &agrave; la Mort</i>
+n'aime pas, on doute du moins qu'il aime et se
+sent douter, interroge sans cesse son p&acirc;le
+coeur, ne sait que r&eacute;soudre et se r&eacute;signe &agrave; son
+atonie. Il oscille et h&eacute;site; il est des heures
+o&ugrave; les derni&egrave;res ondes de son sang, les regards
+profonds de celle qui passe dans sa vie, lui font
+pressentir l'&eacute;closion d'une forte et douloureuse
+passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
+se diss&egrave;que, il analyse en lui les derniers fr&eacute;missements
+de son &acirc;me et la voit se calmer
+sous son introspection; puis des paroles ordinaires
+de C&eacute;cile N..., un geste disgracieux le repoussent
+et, se souvenant de l'ancienne th&eacute;orie
+de Schopenhauer sur l'amour, il p&eacute;n&egrave;tre &agrave; cette
+vue profonde et clairement con&ccedil;ue que c'est
+l'hostilit&eacute; et non l'attrait qui r&egrave;gne entre les
+sexes. De plus douces &eacute;motions reviennent, il
+est ressaisi par le charme, enlac&eacute; par l'illusion,
+il veut vivre, se redresser, sortir de son suaire,
+mais il se butte de nouveau, s'arr&ecirc;te, &eacute;bauche
+un geste de renoncement et m&eacute;dite son impassibilit&eacute;
+jusqu'&agrave; ce que la mort de C&eacute;line N...,
+vienne d&eacute;truire ce vestige d'amour et r&eacute;soudre
+les contradictions de son &acirc;me en une longue
+harmonie de regrets.</p>
+<p>Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue
+a &eacute;t&eacute; pressentie des jeunes romanciers.</p>
+<p>Des livres de M. Huysmans o&ugrave; l'amour ne
+joue aucun r&ocirc;le, et dont le dernier analyse un
+solitaire, &agrave; cet admirable roman de M. Albert
+Pinard, <i>Madame X...</i> qui est l'histoire de deux
+&ecirc;tres dont aucun ne peut subjuguer l'autre en
+un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
+nouvelle mani&egrave;re d'envisager les relations passionnelles
+qui diff&egrave;rent de celles des anciens
+romans en ce que la femme n'est plus l'&ecirc;tre asservissant
+et dominateur que pr&eacute;sentent les de
+Goncourt et Zola. Et si l'on joint &agrave; cette originalit&eacute;
+fondamentale celle du faire, le style, qui
+n'est plus ni color&eacute;, ni abandonn&eacute; au rendu des
+choses visibles, mais abstrait et apte &agrave; figurer
+les faits de l'&acirc;me,&#8212;des proc&eacute;d&eacute;s qui ne sont
+pas la description, mais l'analyse psychologique
+et rapprochent ainsi la <i>Course &agrave; la Mort</i> des
+derni&egrave;res oeuvres de M. Bourget, on aper&ccedil;oit
+combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et
+actuel.</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Cette oeuvre va de nouveau faire d&eacute;plorer le
+pessimisme du temps.</p>
+<p>Des gens aussi incomp&eacute;tents que M. Dionys
+Ordinaire vont disserter sur les tendances de la
+jeunesse et on en cherchera l'origine dans
+quelque chose d'aussi insignifiant que la politique.</p>
+<p>Il convient peut-&ecirc;tre de dire que la jeunesse
+litt&eacute;raire est pessimiste comme le furent en
+1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
+r&eacute;alistes, et plus t&ocirc;t encore la pl&eacute;iade des
+Parnassiens.
+Et si l'on veut remonter plus haut, si
+l'on r&eacute;fl&eacute;chit, quel ab&icirc;me s&eacute;pare la
+litt&eacute;rature
+fran&ccedil;aise de ce si&egrave;cle de celle des &eacute;poques
+pass&eacute;es,
+on trouvera au pessimisme contemporain
+assez d'ascendants pour se convaincre que la
+tristesse est l'essence m&ecirc;me du nouvel art, et
+peut-&ecirc;tre de tout art noble.</p>
+<p>Ce pessimisme qui, certes, n'emp&ecirc;che pas les
+honn&ecirc;tes gens de go&ucirc;ter les joies qu'ils peuvent
+avoir est la source de toutes nos oeuvres magistrales;
+il a &eacute;volu&eacute;, de tapageur et th&eacute;&acirc;tral
+qu'il &eacute;tait au d&eacute;but de la nouvelle p&eacute;riode,
+&agrave;
+une phase plus calme et plus fi&egrave;re qui pr&ecirc;te
+aux vers r&eacute;cents un chant plus intime et fournit
+&agrave; l'analyse des &acirc;mes plus profondes. Dans
+la repr&eacute;sentation de ce mal&#8212;et quel livre <i>int&eacute;ressant</i>
+n'est pas un peu pathologique&#8212;M. Rod
+est parvenu &agrave; montrer de nouvelles phases et
+de plus intimes d&eacute;chirements.</p>
+<p>Avec d'autres, il inaugure dans le roman, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;tude de l'amour, qui en restera la
+t&acirc;che et le prestige, l'&eacute;tude de la haine qui commence
+&agrave; sourdre entre l'homme et la femme &agrave;
+une &eacute;poque o&ugrave; ils aper&ccedil;oivent l'antagonisme de
+leurs int&eacute;r&ecirc;ts sociaux et devinent l'hostilit&eacute; de
+leurs fonctions vitales.</p>
+<p>Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme
+commentant certaines pages de Darwin,
+sont la pr&eacute;face de cette nouvelle tendance.
+Il nous para&icirc;t int&eacute;ressant de la signaler et d'en
+d&eacute;signer les repr&eacute;sentants.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">[15]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Vie moderne</i>, 25 juillet, 1851.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="PANURGE"></a><br>
+<h2>PANURGE<a name="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16"><sup>[16]</sup></a></h2>
+<p>&laquo;Panurge &eacute;toit de nature moyenne, ny trop
+grand, ny trop petit, et avoit le nez aquilin,
+fort, &agrave; manche de rasoir, et pour lors &eacute;toit de
+l'&acirc;ge de trente-cinq ans ou environ, fin &agrave; dorer
+comme dague de plomb, bien galant homme de
+sa personne, sinon qu'il &eacute;toit quelque peu
+paillard et sujet de nature &agrave; ce qu'on appeloit en
+ce temps l&agrave;:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Faute d'argent c'est douleur non pareille.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>&laquo;Toutefois, il avait soixante-trois mani&egrave;res
+d'en trouver tousjours &agrave; son besoin, dont la
+plus honorable et la plus commune &eacute;toit par
+fa&ccedil;on de larrecin furtivement faict; malfaisant,
+pipeur, buveur, batteur de pavez, ribleur s'il en
+&eacute;toit &agrave; Paris; au demeurant le meilleur fils du
+monde et toujours machinoit quelque chose
+contre les sergeants et contre le guet.&raquo;</p>
+<p>Et apr&egrave;s ce portrait sommaire, viennent &agrave; la
+d&eacute;bandade, les mille aventures drolatiques o&ugrave;
+ce v&eacute;ritable h&eacute;ros de Rabelais se dessine &agrave; gros
+traits, menant &agrave; Paris le train bouffon de l'&eacute;colier
+de l'&eacute;poque, puis partant pour les pays de la
+fable contre le roi des Dipsodes, puis s'embarrassant
+dans cette &eacute;pineuse question du mariage,
+et parcourant pour s'amuser dans son dessein
+tout l'archipel d'&icirc;les peupl&eacute;es &agrave; souhait des
+innombrables &ecirc;tres all&eacute;goriques dont Rabelais
+tenait &agrave; rire; en somme la plus durable et la plus
+humaine des caricatures &eacute;normes qui s'&eacute;talent
+dans le br&eacute;viaire des &laquo;beuveurs tr&egrave;s illustres et
+et v&eacute;rolez tr&egrave;s pr&eacute;tieux&raquo;.</p>
+<p>Panurge est besoigneux, de petite extraction;
+il n'a rien de la d&eacute;bonnairet&eacute; massive que
+donnent &agrave; Pantagruel sa force de g&eacute;ant et sa
+naissance. Maigre, &laquo;&eacute;corn&eacute; et taciturne faute
+de danare&raquo;, ses app&eacute;tits fam&eacute;liques, maintenant
+qu'un coup du sort l'a jet&eacute; dans la domesticit&eacute;
+d'un grand seigneur, r&eacute;clament des satisfactions
+prodigieuses. Aussi faut-il suivre dans le r&eacute;cit,
+ses ripailles perp&eacute;tuelles, ses incessantes invitations
+&agrave; la coupe, &laquo;ha buvons&raquo;, ses festins
+de gros mangeur quand il a conquis &agrave; la guerre
+un ch&acirc;teau et des biens: &laquo;Il se ruinait en mille
+petits banquets joyeux et festoyements, ouverts
+&agrave; tous venants, m&ecirc;mement &agrave; tous bons compagnons,
+jeunes fillettes et mignonnes galloises,
+abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant
+son bled en herbe.&raquo;</p>
+<p>Ces belles bombances ne ressemblent ni au
+fastes de Timon d'Ath&egrave;nes, ni aux r&eacute;ceptions du
+vieux Capulet. Panurge a beau s'&ecirc;tre frott&eacute; aux
+nobles et aux &eacute;coliers, il est rest&eacute; boh&ecirc;me de
+petite race, de probit&eacute; variable, avec la l&acirc;chet&eacute;
+&eacute;gay&eacute;e d'impudence des Scapin, et rancunier par
+surcro&icirc;t, comme le d&eacute;montre l'&eacute;pisode de Dindenaut
+et de ses moutons, &laquo;lesquels tous furent
+pareillement en mer portez et noyez mis&eacute;rablement.&raquo;</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache
+l'&acirc;me la plus libre et la plus railleuse. Il est l'irrespect
+m&ecirc;me, gausseur sceptique, incr&eacute;dule,
+attaquant, d&egrave;s la Renaissance, tout ce que le
+dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle devait si agr&eacute;ablement
+meurtrir.
+Il y voit si clair, avec une intelligence si
+nette &agrave; trouver en tout le bouffon et le ridicule,
+qu'il ne respecte pas m&ecirc;me cette chose &eacute;minemment
+v&eacute;n&eacute;rable, la force. Sous Fran&ccedil;ois Ier, il
+parodie la royaut&eacute;, fait d'Anarche roi des
+Dipsodes pris &agrave; la guerre, &laquo;gentil crieur de
+saulce verte&raquo; et l'exp&eacute;rience r&eacute;ussit &agrave;
+souhait:
+&laquo;et fut aussi gentil crieur, qui f&ucirc;t oncques vu en
+Utopie; mais l'on m'a dit depuis que sa femme
+le bat comme pl&acirc;tre, et le pauvre sot ne s'ose
+d&eacute;fendre, tant il est niais.&raquo; Ni l'&Eacute;glise, ni les
+gens de loi, les papimanes, les papegauts, les
+evegauts, les saintes d&eacute;cr&eacute;tales, les chats
+fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de
+retenue. Toute puissance &eacute;tablie lui donne &agrave; rire,
+avec des mots si crus, une ironie si &acirc;cre, que
+la salissure reste ineffa&ccedil;able.</p>
+<p>Et cependant, si Panurge est sceptique c'est
+sans contention d'esprit et sans insistance. Avec
+son gros fr&egrave;re Jean des Entommeures, ce dont
+il se pr&eacute;occupe en somme apr&egrave;s avoir bu et raill&eacute;,
+c'est de choses plus personnelles, de la grande
+aventure qu'il appr&eacute;hende, de son mariage, ou,
+plus pr&eacute;cis&eacute;ment, de ne point &laquo;s'adonner &agrave;
+m&eacute;lancholie&raquo;, de chasser toute alt&eacute;ration
+d'&acirc;me,
+de vivre gaillardement en une profonde qui&eacute;tude
+d'esprit. &laquo;Rem&egrave;de &agrave; f&acirc;cherie?&raquo; Cette
+question
+qu'il propose &agrave; Pantagruel pr&egrave;s de l'&icirc;le Caneph,
+est bien celle qui l'intrigue, et qu'il r&eacute;sout sans
+cesse, par son insouciance, un grand manque
+de scrupules, cette parfaite l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et indolence
+d'&acirc;me, qu'on appelle &laquo;avoir de la philosophie&raquo;;
+&laquo;certaine gayet&eacute; d'esprit, dit Rabelais,
+conficte en mespris des choses fortuites, pantagru&eacute;lisme
+sain et d&eacute;gourt, et pr&ecirc;t &agrave; boire, si
+voulez.&raquo;</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Derri&egrave;re ce personnage, grossi en caricature
+et d&eacute;crit de verve, il y a plus qu'une imagination
+de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns
+des traits les plus permanents et les plus
+rarement retrac&eacute;s de l'ancien caract&egrave;re fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Si l'on &eacute;carte tout ce que ce type a d'ignoble
+et d'excessif, que l'on consid&egrave;re l'adresse de ses
+machinations, ses malices, ses r&eacute;parties, sa
+fa&ccedil;on de consid&eacute;rer les femmes, oscillant entre la
+galanterie et la m&eacute;fiance, son scepticisme superficiel,
+ce sont l&agrave; autant de fa&ccedil;ons de penser fran&ccedil;aises.
+Les cours qui ont fa&ccedil;onn&eacute; notre race, ne
+l'ont dot&eacute;e &agrave; l'origine, ni de la roideur de passions
+des Anglais, ni du mysticisme allemand. Un esprit
+plus &eacute;lastique, plus observateur, plus agile nous
+a fait p&eacute;n&eacute;trer les dessous ridicules de ce que
+l'on v&eacute;n&egrave;re ailleurs. Ni l'exaltation &agrave; propos de
+questions m&eacute;taphysiques, ni le respect de la
+force ou du droit, n'ont domin&eacute; en France au
+point de garantir la religion, les rois et les
+juges. D&egrave;s l'&eacute;veil de l'esprit national, le pouvoir
+de ces trois &ecirc;tres &eacute;tait mis en question,
+min&eacute; de plaisanteries et moralement d&eacute;truit.
+Du roman de Renard &agrave; Courier, cette besogne de
+d&eacute;molition n'a pas ch&ocirc;m&eacute;.</p>
+<p>Mais, apr&egrave;s quelque temps de bataille, les
+g&ecirc;nes un peu &eacute;largies, l'amour du bien-&ecirc;tre, la
+paresse d'esprit revenaient. On s'&eacute;tait un peu &eacute;mu
+dans une lutte sans grandes d&eacute;faites; on s'en va
+&agrave; ses affaires, sans plus tenir &agrave; ses n&eacute;gations,
+que le voisin &agrave; ses affirmations. Et, au bout de
+toute cette escrime plus amusante qu'acharn&eacute;e,
+celle de Montaigne et de Voltaire, la question
+finale qui s'empare de l'esprit fran&ccedil;ais, est bien
+celle de Panurge. &laquo;Rem&egrave;de &agrave; f&acirc;cherie?&raquo;
+Il faut
+jouir de vivre, en gens avis&eacute;s, distraits, prompts
+d'intelligence. Et alors viennent les vrais artistes
+fran&ccedil;ais, La Fontaine, Watteau, les auteurs, les
+vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui
+cherchent &agrave; &eacute;gayer, demeurent, &eacute;crivant &agrave;
+point
+nomm&eacute; pour les &laquo;langoureux malades ou
+autrement faschez et d&eacute;solez.&raquo;</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Aujourd'hui beaucoup de choses ont vari&eacute;, et
+la question de Panurge se pose plus inqui&eacute;tante.
+Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
+grandi en disproportion. Nous sommes accabl&eacute;s
+par la complication des affaires, les soins d'une
+lutte pour la vie, plus &acirc;pre, la conduite difficile
+de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que
+nos corps supportent plus mal et moins longtemps,
+nous abandonnent, et d'ailleurs ne nous
+suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmen&eacute;s par
+l'enchev&ecirc;trement des sciences modernes, la
+complexit&eacute; de nos sensations. Nous avons tout
+pris &agrave; toutes les races. Par une d&eacute;naturalisation
+p&eacute;rilleuse, nous pensons de plus en plus &agrave; l'anglaise,
+nous sentons de plus en plus &agrave; l'allemande.
+Notre scepticisme a subsist&eacute;; mais il veut
+maintenant approfondir les questions suspectes,
+et, &agrave; cet effort, il a perdu toute ga&icirc;t&eacute; et toute
+popularit&eacute;. Nos arts et nos vies tendent de plus
+en plus &agrave; d&eacute;pouiller la joie. Et c'est avec une
+avidit&eacute; accrue par tous ces motifs de tristesse,
+que nous cherchons une r&eacute;ponse &agrave; l'interrogation
+de Panurge. Nous avons les voyages, la dure
+distraction du travail, la chasse, le jeu, ce que
+Pascal appelle, &laquo;les plaisirs tumultuaires de la
+foule&raquo;. Mais les plus clairvoyants consid&egrave;rent
+que ce sont l&agrave; des palliatifs plus que des rem&egrave;des.
+La fa&ccedil;on d'envisager la vie a rev&ecirc;tu chez
+notre &eacute;lite des formes douloureuses qui diff&egrave;rent
+peu du pire pessimisme. &laquo;Le meilleur fruit de
+notre science, dit M. Taine, dans un des livres
+les plus humoristiques de notre temps, est la
+r&eacute;signation froide, qui r&eacute;duit la souffrance &agrave; la
+douleur physique.&raquo; L'on ne pourra s'emp&ecirc;cher
+de penser que ce fruit est amer, petit, &agrave; port&eacute;e
+de peu de mains, et que depuis trois si&egrave;cles,
+nous nous sommes beaucoup &eacute;loign&eacute;s de Rabelais
+et du pantagru&eacute;lisme.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">[16]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Panurge</i>, n&deg; I, octobre 1882.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="PEINTURE"></a><br>
+<h2>DE LA PEINTURE<a name="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17"><sup>[17]</sup></a></h2>
+<h2>&Agrave; PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI</h2>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>Le Salon de cette ann&eacute;e, les r&eacute;flexions qu'il
+a sugg&eacute;r&eacute;es dans ce journal s'&eacute;taient bien
+&eacute;loign&eacute;s d&eacute;j&agrave; de la m&eacute;moire de leur
+auteur,
+quand tableaux et commentaires lui furent rappel&eacute;s
+par une conversation fortuite dont l'&eacute;cho
+lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
+visiter le peintre J.-F. Raffa&euml;lli &agrave; Jersey; l'entretien
+vint &agrave; porter sur les articles que l'on a
+pu lire dans la <i>Vie Moderne</i>; ils se r&eacute;sumaient
+en somme en une pr&eacute;dilection marqu&eacute;e pour les
+peintres <i>&eacute;motifs</i>, si l'on peut dire ainsi, les
+peintres donnant une &eacute;motion de couleur, et
+pour leur repr&eacute;sentant, M. Whistler. Les
+remarques de M. Raffa&euml;lli, qui, comme on le
+sait par sa pr&eacute;face du catalogue de son exposition
+en 1884, est un th&eacute;oricien de son art,
+parurent extr&ecirc;mement int&eacute;ressantes, et gr&acirc;ce
+&agrave;
+la personne qui servait de truchement, il fut
+possible d'en obtenir un expos&eacute; par &eacute;crit. Ces
+notes soul&egrave;vent la question du but, c'est-&agrave;-dire
+de l'essence m&ecirc;me de la peinture. Elles seront
+envisag&eacute;es et discut&eacute;es &agrave; ce point de vue.</p>
+<p>&laquo;La critique du Salon dans la <i>Vie Moderne</i>,
+dit M. Raffa&euml;lli, se borne &agrave; l'&eacute;loge de M. Whistler.
+C'est dans son oeuvre, en g&eacute;n&eacute;ral, un excellent
+peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui.
+Mais est-il juste de donner la place supr&ecirc;me &agrave;
+un art semblable, surtout lorsqu'il est repr&eacute;sent&eacute;
+dans une exposition par le portrait de Sarasate,
+et de faire fi d'autres recherches? Que dirait-on
+d'un critique litt&eacute;raire qui placerait Dostoievski
+en premi&egrave;re ligne du mouvement des lettres
+contemporaines? <i>Crime et Ch&acirc;timent</i> est admirable
+parce que ce roman est appel&eacute; &agrave; peindre
+l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
+entoure d'une pareille hallucination indiff&eacute;remment
+un violoniste mondain, une jeune femme
+charmante, Carlyle, ou de d&eacute;licieux enfants
+roses est absurde, parce que ces oeuvres sont
+absurdes et morbides, parce que l'absurde et le
+malade ne peuvent pas rationnellement pr&eacute;tendre
+prendre jamais place dans notre admiration.</p>
+<p>&laquo;Certes, je reconnais l'importance qu'il convient
+de donner &agrave; l'hallucination comme facteur
+de la civilisation &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; l'illusion
+religieuse
+vient &agrave; nous faire d&eacute;faut; je reconnais
+aussi que toute oeuvre d'art r&eacute;sulte d'une hallucination.
+Mais l'hallucination n'a justement ce
+pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle
+renferme, d&eacute;tient et porte l'enthousiasme sur un
+caract&egrave;re important, enthousiasme admiratif par
+amour, ou caricatural par haine. Tous les ma&icirc;tres
+peintres sont l&agrave; pour affirmer ce que j'avance;
+voyez l'enthousiasme de l'apparat grandiose chez
+le V&eacute;nitien V&eacute;ron&egrave;se, de la foi chez les croyants,
+Fra Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante
+de la vilaine petite bourgeoisie de 1830,
+chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
+trouverions toujours la m&ecirc;me chose: enthousiasme
+pour un caract&egrave;re dominant &agrave; une &eacute;poque
+et dans une soci&eacute;t&eacute; donn&eacute;e,
+interpr&eacute;t&eacute; en admiration
+par amour, ou en haine par amour de la
+vertu contraire au vice d&eacute;couvert.&raquo;</p>
+<p>M. Raffa&euml;lli poursuit, en discutant, les appr&eacute;ciations
+qui ont paru ici m&ecirc;me sur ses tableaux
+de l'Exposition de la rue de S&egrave;ze. Nous avions
+dit: &laquo;M. Raffa&euml;lli devient de mieux en mieux
+un peintre exact de types et d'expressions, un
+portraitiste de physionomies humaines.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Or donc, n'est-ce rien que cela, s'&eacute;crie
+M. Raffa&euml;lli; grand merci si on fait fi de pareilles
+recherches. On ajoute: &laquo;qui malheureusement
+verse dans la caricature.&raquo; Mais que l'on me
+dise un peu quel tableau doit na&icirc;tre sous mon
+pinceau quand le sentiment que j'ai de la sc&egrave;ne
+que je veux rendre est un sentiment d'ironie ou
+de col&egrave;re. D'ailleurs ce m&eacute;pris de la caricature
+me froisse partout o&ugrave; je le rencontre, car la caricature
+a autant de droit &agrave; l'admiration que tout
+autre forme d'art.&raquo;</p>
+<p>Telles sont ces notes et cette conversation. Si
+l'on se reporte pour la comprendre pleinement &agrave;
+l'&eacute;tude sur le beau caract&eacute;ristique qui se trouve
+&agrave;
+la t&ecirc;te du catalogue d&eacute;j&agrave; cit&eacute;, on verra
+qu'en
+somme M. Raffa&euml;lli, &agrave; travers d'ailleurs bien des
+obscurit&eacute;s et des longueurs, &eacute;cartant les
+d&eacute;signations
+de classicisme, de r&eacute;alisme, de romantisme
+et de naturalisme, posant en principe
+qu'esth&eacute;tiquement toute &eacute;poque a une notion
+particuli&egrave;re du beau, que socialement notre
+&eacute;poque est caract&eacute;ris&eacute;e par un
+&eacute;panouissement,
+complet de l'individualisme et de l'&eacute;galit&eacute;,
+qu'ainsi l'unit&eacute; humaine autonome et libre est
+le facteur principal de notre vie sociale, on arrive
+&agrave; cette page d'un grand souffle sur la
+n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; est la peinture de travailler
+&agrave; repr&eacute;senter
+l'homme et toutes sortes d'hommes.</p>
+<p>&laquo;Le beau de la soci&eacute;t&eacute;, &eacute;crit M.
+Raffa&euml;lli, est
+dans le caract&egrave;re individuel de ses hommes, de
+ses hommes qui ont su conqu&eacute;rir lentement leur
+raison, au milieu des affolements de la peur; de
+ses hommes qui ont su conqu&eacute;rir leur libert&eacute;,
+apr&egrave;s des centaines de si&egrave;cles de mis&egrave;re, de
+vexations et d'abus mis&eacute;rables o&ugrave; le plus fort a
+toujours asservi le plus faible. Voil&agrave; le beau
+chez nous. Il nous faut graver les traits de ces
+individus; &agrave; tous, depuis les plus grands jusqu'aux
+derniers, parce que tous ont bien m&eacute;rit&eacute; de
+l'humanit&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Que ceux qui ont une id&eacute;e m&eacute;diocre ou pauvre
+et qui ont besoin d'&ecirc;tre en face de grands
+hommes pour s'apercevoir de la grandeur de
+l'homme, s'adressent &agrave; nos de Lesseps, &agrave; nos
+Edison, &agrave; nos Pasteur ou bien &agrave; nos politiques,
+aux g&eacute;n&eacute;raux, aux &eacute;crivains, aux artistes, aux
+grands commer&ccedil;ants, aux industriels fameux,
+aux philosophes; mais que ceux qui se sentent
+l'&acirc;me &eacute;lev&eacute;e et le coeur vibrant pour la
+supr&ecirc;me
+beaut&eacute; de leur race prennent les plus humbles,
+les va-nu-pieds et les derniers pauvres gens.
+Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
+vainqueurs; qu'ils aient combattus par les id&eacute;es
+ou par la force sans comprendre bien, suivant
+leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
+chose debout: l'Homme grand, droit et d&eacute;gag&eacute;.&raquo;
+Et M. Raffa&euml;lli poursuit en exhortant &agrave; l'&eacute;tude
+passionn&eacute;e et universelle de l'homme dans toute
+l'&eacute;tendue de la soci&eacute;t&eacute; et dans toute la
+s&eacute;rie de
+ses conditions, de ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre, de ses
+moeurs et de ses types.</p>
+<p>L'on concevra maintenant toute l'importance
+de la doctrine artistique de M. Raffa&euml;lli et comment
+elle d&eacute;termine une conception toute particuli&egrave;re de
+la peinture. M. Raffa&euml;lli, domin&eacute; d'une sympathie
+humaine qui est belle en soi et qui vivifie son
+grand talent, voudrait borner cet art &agrave; nous donner
+de notre race et de nos contemporains, une
+s&eacute;rie d'effigies caract&eacute;ristiques, propre &agrave; nous
+les
+faire conna&icirc;tre intimement et par cons&eacute;quent
+aimer, admirer, ou ha&iuml;r et ridiculiser. &Eacute;tant donn&eacute;
+que toute oeuvre d'art ne vaut que par l'&eacute;motion
+qu'elle produit, ce peintre d&eacute;sire exciter la
+sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
+minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec
+laquelle il reproduit ses types; par leur choix
+g&eacute;n&eacute;ralement excellent et notable; par leurs occupations
+et mani&egrave;res d'&ecirc;tre parfaitement appropri&eacute;es
+&agrave; leur ext&eacute;rieur; en d'autres termes,
+par sa p&eacute;n&eacute;tration dans une s&eacute;rie de
+caract&egrave;res,
+d'&acirc;mes, de natures humaines; et par sa facult&eacute;
+de nous les faire p&eacute;n&eacute;trer, de nous les
+r&eacute;v&eacute;ler.
+Son art aboutit &agrave; la connaissance passionn&eacute;e,
+sympathique ou antipathique, d'une portion repr&eacute;sentative
+de l'humanit&eacute; de ce temps. C'est l&agrave;,
+croyons-nous, un expos&eacute; impartial et exact de ses
+tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces
+tendances et ces r&eacute;sultats sont-ils par excellence
+ceux que doit poursuivre l'art pictural? Nous ne
+le pensons pas.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">[17]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Vie Moderne</i>, 13 novembre 1886.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a>
+<h2>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">I.&#8212;<a href="#FLAUBERT">Flaubert</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">II.&#8212;<a href="#ZOLA">Zola</a>
+avec P.S.</p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">III.&#8212;<a href="#HUGO">Hugo</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">IV.&#8212;<a href="#GONCOURT">Goncourt</a>
+avec P.S.</p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">V.&#8212;<a href="#HUYSMANS">Huysmans</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VI.&#8212;<a href="#COURSE">La
+<i>Course &agrave; la Mort</i></a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VII.&#8212;<a href="#PANURGE">Panurge</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VIII.&#8212;<a
+ href="#PEINTURE">&Agrave; propos d'une lettre de M. Raffa&euml;lli</a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS ***
+
+***** This file should be named 12289-h.htm or 12289-h.zip *****
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+works. See paragraph 1.E below.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/old/12289.txt b/old/12289.txt
new file mode 100644
index 0000000..db68563
--- /dev/null
+++ b/old/12289.txt
@@ -0,0 +1,5304 @@
+Project Gutenberg's Quelques ecrivains francais, by Emile Hennequin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Quelques ecrivains francais
+ Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc.
+
+Author: Emile Hennequin
+
+Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ECRIVAINS FRANCAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.,
+
+
+
+
+ETUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE
+
+QUELQUES
+
+ECRIVAINS FRANCAIS
+
+FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT
+
+HUYSMANS, ETC.
+
+PAR
+
+EMILE HENNEQUIN
+
+1890
+
+
+
+
+PREFACE
+
+Ces articles ont ete publies a diverses epoques dans diverses revues, et
+l'auteur se proposait de les revoir et de les completer. Emile
+Hennequin, qui avait a un haut degre le respect de son talent et le
+respect du livre, n'aurait certainement pas consenti a former un volume
+d'etudes plus ou moins heterogenes, qu'il n'y a pas de raison
+peremptoire pour reunir sous un meme titre, et qui ne constituent pas un
+ensemble comme les _Ecrivains francises_. Soucieux de conserver tout ce
+qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser
+arreter par les considerations qui l'auraient arrete lui-meme, et il
+nous a semble que, prise isolement, chacune des etudes que nous
+presentons aujourd'hui offrait un assez haut interet pour honorer encore
+la memoire d'Emile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui
+ont vu disparaitre avec lui une des plus belles intelligences et l'un
+des plus purs talents de la jeune generation.
+
+L'Editeur.
+
+
+
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+
+ETUDE ANALYTIQUE
+
+
+I
+
+LES MOYENS
+
+
+_Le style; mots, phrases, agregats de phrases._ Le style de Gustave
+Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assembles en
+phrases coherentes, autonomes et rhythmees.
+
+Le vocabulaire de _Salammbo_, de _l'Education sentimentale_, de la
+_Tentation de saint Antoine_ est denue de synonymes et, par suite, de
+repetitions; il abonde en serie de mots analogues propres a noter
+precisement toutes les nuances d'une idee, a l'analyser en l'exprimant.
+Flaubert connait les termes techniques des matieres dont il traite; dans
+_Salammbo_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hebreu au
+latin, aident a designer en paroles propres les objets et les etres.
+Sans cesse, en des phrases ou l'on ne peut noter les expressions
+cherchees et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue
+qui l'enserre et la contient comme un contour une figure.
+
+A cette dure precision de la langue, s'ajoute en certains livres et
+certains passages une extraordinaire beaute. Les paroles sollicitent les
+sens a tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont
+chatoyantes comme des gemmes, lustrees comme des soies, entetantes comme
+des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant
+a ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les emotions en
+phrases entierement delicieuses:
+
+"Les flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre
+craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
+crevasse des falaises. La terre a la fin se fit plus etroite qu'une
+sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'ocean,
+nous tournames a droite pour revenir."
+
+Et ailleurs:
+
+"Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaiques dans les
+cours, des cloisons festonnees, mille delicatesses d'architecture et
+partout un tel silence que l'on entendait le frolement d'une echarpe ou
+l'echo d'un soupir."
+
+Par un contraste que l'on percoit deja dans ce passage, Flaubert, precis
+et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui
+enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes
+d'une ame, le sens cache d'un rite, tout mystere entrevu et echappant.
+Certaines des scenes d'amour ou figure Mme Arnoux, l'enumeration des
+fabuleuses peuplades accourues a la prise de Carthage, le symbole des
+Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au debut
+de la nuit magique, susurrent a saint Antoine des phrases incitantes, la
+chasse brumeuse ou des betes invulnerables poursuivent Julien de leurs
+mufles froids, tout cet au dela est decrit en termes grandioses et
+lointains, en indefinis pluriels abstraits et approches qui unissent a
+l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision.
+
+Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares
+sont assembles en phrases par une syntaxe constamment correcte et
+concise. Par suite de l'une des proprietes de la langue de Flaubert, de
+n'employer par idee qu'une expression, un seul vocable represente chaque
+fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans
+appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture meme
+soudee par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement
+courte se compose des elements syntactiques indispensables, est
+construite selon un type permanent, soutenue par une armature
+preetablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables
+mots, signes d'innombrables idees, formulees d'une facon precise et
+belle, en une diction definitive. Cette parite grammaticale est le
+principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les
+differences de langue et de sujet, unissant des formes tantot lyriques,
+tantot vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame
+Bovary_ a la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associees
+en deux types de periode.
+
+Le plus ordinaire, qui est determine par la concision meme du style,
+l'unicite des mots et la consertion de la phrase, est une periode a un
+seul membre, dans laquelle la proposition presentant d'un coup une
+vision, un etat d'ame, une pensee ou un fait, les pose d'une facon
+complete et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'etre liee a
+d'autres et subsiste detachee du contexte. Ainsi de chacune des phrases
+suivantes:
+
+"Les Barbares, le lendemain, traverserent une campagne toute couverte de
+cultures. Les metairies des patriciens se succedaient sur le bord de la
+route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers
+faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans
+les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par
+derriere. Un vent chaud soufflait. Des cameleons rampaient sur les
+feuilles larges des cactus."
+
+De la presence chez Flaubert de cette periode statique et discrete,
+decoulent l'emploi habituel du preterit pour les actes et de l'imparfait
+pour les etats; de la encore l'apparence sculpturale de ses descriptions
+ou les aspects semblent tous immobiles et places a un plan egal comme
+les sections d'une frise.
+
+Ce type de periode alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les
+propositions se succedent liees. Aux endroits eclatants de ses oeuvres,
+dans les scenes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement
+echafaude va se terminer par une idee grandiose ou une cadence sonore,
+Flaubert, usant d'habitude d'un "et" initial, balancant pesamment ses
+mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large,
+pousse d'un seul jet un flux de phrases coherentes:
+
+"Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute
+terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans
+les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs
+doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles
+d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, a
+moitie nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros
+requins qui s'ebattent dans l'onde."
+
+Et cette autre periode, dans un ton mineur "Maintenant, il
+l'accompagnait a la messe, il faisait le soir sa partie d'imperiale, il
+s'accoutumait a la province, s'y enfoncait;--et meme son amour avait
+pris comme une douceur funebre, un charme assoupissant. A force d'avoir
+verse sa douleur dans ses lettres, de l'avoir melee a ses lectures,
+promenee dans la campagne et partout epandue, il l'avait presque tarie;
+si bien que Mme Arnoux etait pour lui comme une morte dont il s'etonnait
+de ne pas connaitre le tombeau, tant cette affection etait devenue
+tranquille et resignee."
+
+En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand
+apparait une scene ou un personnage qui l'emeuvent; dans _Salammbo_ et
+la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succede au recit.
+
+Ces deux sortes de periodes s'unissent enfin en paragraphes selon
+certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la
+beaute et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net eclat
+des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
+qui resulte du savant dosage des temps forts et des faibles.
+
+Constitue comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un
+_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une serie de
+courtes phrases statiques, d'allure contenue, ou les syllabes accentuees
+egalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grace d'habitude a
+une enumeration, devient comprehensible et chantante, se traine un peu
+en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la periode terminale
+dans laquelle une image grandiose est proferee en termes sonores que
+rythment fortement des accents serres. Ainsi qu'on scande a haute voix,
+ce passage:
+
+"Ou donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpetuellement? Tantot
+mince et recourbee tu glisses dans les espaces comme une galere sans
+mature; ou bien au milieu des etoiles tu ressembles a un pasteur qui
+garde son troupeau. Luisante et ronde tu froles la cime des monts comme
+la roue d'un char."
+
+Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:
+
+"Il n'eprouvait pas a ses cotes ce ravissement de tout son etre qui
+l'emportait vers Mme Arnoux, ni le desordre gai ou l'avait mis d'abord
+Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,
+parce qu'elle etait noble, parce qu'elle etait riche, parce qu'elle
+etait devote,--se figurant qu'elle avait des delicatesses de sentiment,
+rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs
+dans la depravation."
+
+C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternees, moderant,
+contenant et precipitant le flux des syllabes, que Flaubert declame la
+longue musique de son oeuvre, en cadences mesurees. Et chacun de ses
+groupes de breves et de longues est si bien pour lui une unite discrete
+et comme une strophe, qu'il reserve, pour les clore, ses mots les plus
+retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits.
+C'est ainsi que frequemment, a defaut d'un vocable nombreux, il modifie
+par une virgule la prononciation d'un mot indifferent, contraignant a
+l'articuler tout en longues:
+
+"Ca et la un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient
+tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
+tombees."
+
+Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvees,
+telles que peut les inventer un ecrivain embarrasse du lien de ses
+idees, les paragraphes se suivent en laches chapitres qu'agrege une
+composition ou simple et droite comme dans les recits epiques, ou
+diffuse et lache comme dans les romans. _L'Education sentimentale_
+notamment, ou Flaubert tache d'enfermer dans une serie lineaire les
+evenements lointains et simultanes de la vie passionnelle de Frederic
+Moreau et de tout son temps, presente l'exemple d'un livre incoherent et
+enorme.
+
+Ainsi, d'une facon marquee dans les oeuvres ou le style est plus libre
+des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se
+resout en chapitres dissocies, que constituent des paragraphes
+autonomes, formes de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la
+syntaxe. Ces elements libres, de moins en moins ordonnes, ne sont
+assembles que par leur identite formelle et par la suite du sujet, comme
+sont continus une mosaique, un tissu, les cellules d'un organe, ou les
+atomes d'une molecule.
+
+_Procedes de demonstration: descriptions, analyse:_ De meme que
+l'ecriture de Flaubert se decompose finalement en une succession de
+phrases independantes douees de caractere identiques, ainsi ses
+descriptions, ses portraits, ses analyses d'ames, ses scenes d'ensemble
+se reduisent a une enumeration de faits qui ont de particulier d'etre
+peu nombreux, significativement choisis, et places bout a bout sans
+resume qui les condense en un aspect total.
+
+La ferme du pere Rouault, au debut de _Madame Bovary_, puis le chemin
+creux par ou passe la noce aux notes egrenees d'un menetrier,--un canal
+urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pecuchet_, sont
+decrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase
+generale qui designe l'impression vague et entiere de ces scenes. Le
+merveilleux paysage de la foret de Fontainebleau, dont l'idylle apparait
+au milieu de l'_Education sentimentale_, est peint de meme avec des
+types d'arbre, de petits sentiers, des clairieres, des sables, des jeux
+de lumiere dans des herbes; le fulgurant lever de soleil a la fin du
+banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montre en une
+suite d'effets particuliers a Carthage, etincelles que l'astre met au
+faite des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des
+chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de
+Tanit; et pour la nuit de lune ou Salammbo profere son hymne a la
+deesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et
+l'accroupissement des etres qui les hantent, les murmures de ses arbres
+et de ses flots, qui sont enumeres.
+
+Les portraits de Flaubert sont traces par ce meme art fragmentaire.
+Mannaei, le decharne bourreau d'Herode, la vieille nourrice au profil de
+bete qui sert Salammbo, sont depeints en traits dont le lecteur doit
+imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies
+modernes que le romancier a mises dans notre memoire, les camarades de
+Frederic Moreau, les hotes des Dambreux, le pere Regimbard imposant,
+furibond et sec, Arnoux, la delicieuse heroine du livre; puis la figure
+de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
+des comices, le debonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de
+l'heroine,--toutes ces figures et ces statures sont retracees
+analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi:
+
+"Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'a cette epoque.... Ses
+paupieres semblaient taillees tout expres pour ses longs regards
+amoureux ou la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort ecartait
+ses narines minces et relevait le coin charnu de ses levres
+qu'ombrageait a la lumiere un peu de duvet noir. On eut dit qu'un
+artiste habile en corruptions avait dispose sur sa nuque la torsade de
+ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde negligemment et selon les
+hasards de l'adultere qui les denouait tous les jours. Sa voix
+maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque
+chose de subtil qui vous penetrait se degageait meme des draperies de sa
+robe et de la cambrure de son pied."
+
+Et cet art de raccourci qui surprend en chaque etre le trait individuel
+et differentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une
+perfection superieure; dans ce livre ou chaque apparition est decrite en
+quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir
+une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba,
+Helene-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables.
+
+Par un procede analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les
+ames qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une serie de
+moyens qui reviennent a indiquer un etat d'ame momentane de la facon la
+plus sobre et en des mots dont le lecteur doit completer le sens
+profond, il dit tantot un acte significatif sans l'accompagner de
+l'enonce de la deliberation antecedente, tantot la maniere particuliere
+dont une sensation est percue en une disposition; enfin il transpose la
+description des sentiments durables soit en metaphores materielles, soit
+dans les images qui peuvent passer dans une situation donnee par
+l'esprit de ses personnages.
+
+Le dessin du caractere de Mme Bovary presente tous ces procedes. Par des
+faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifies les debuts de
+son hysterisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les
+crises decisives et finales de sa douloureuse carriere. Par des
+indications de sensations, la plenitude de sa joie en certains de ses
+rendez-vous, et encore l'ame vide et frileuse qu'elle promenait sur les
+plaines autour de Tostes:
+
+"Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant
+d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin
+dans les champs une fraicheur salee. Les joncs sifflaient a ras de terre
+et les feuilles des hetres bruissaient en un frisson rapide, tandis que
+les cimes se balancant toujours continuaient leur grand murmure. Emma
+serrait son chale contre ses epaules et se levait."
+
+Penetrant davantage la sourde eclosion de ses sentiments, d'incessantes
+metaphores materielles disent le neant de son existence a Tostes, son
+intime rage de femme laissee vertueuse, par le depart de Leon et son
+exultation aux atteintes d'un plus male amant:
+
+"C'etait la premiere fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son
+orgueil, comme quelqu'un qui se delasse dans une etuve, s'etirait
+mollement et tout entier a la chaleur de ce langage."
+
+Et encore la contrition grave de sa premiere douleur d'amour:
+
+"Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de
+son coeur; et il restait la plus solennel et plus immobile qu'une momie
+de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'echappait de ce grand amour
+embaume et qui, passant a travers tout, parfumait de tendresse
+l'atmosphere d'immaculation ou elle voulait vivre."
+
+Puis des recits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les
+recits de debats interieurs chez Stendhal, completent ces comparaisons,
+devoilent en Mme Bovary l'ardente montee de ses desirs, l'existence
+ideale qui ternit et trouble son existence reelle. Des hallucinations
+internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit a Tostes,
+amere et decue; de plus confuses, le desarroi de son esprit tandis
+qu'elle cede a la fete des comices sous les declarations de Rodolphe;
+d'autres, l'elan de son ame liberee quand elle eut obtenu de partir avec
+son amant; des imaginations confirment et attisent sa derniere passion
+que mine sans cesse l'indignite de son amant, et emplissent encore de
+terreur sa lamentable fin.
+
+De ces procedes, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans
+l'_Education sentimentale_; les personnages de ce roman sont montres par
+de tres legeres indications, un mot, un accent, un sourire, une paleur,
+un battement de paupieres, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la
+profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les
+conversations de Frederic et de Mme Arnoux, puis ce diner ou celle-ci,
+Mme Dambreuse et Mlle Roques, reunies par hasard, entrecroisent
+curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la
+perfection de ce procede, qui est encore celui des oeuvres epiques, et
+de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne a la
+description par les dehors.
+
+Il faut retenir en effet combien ces procedes de Flaubert conviennent
+aux necessites de son style. Un enonce de faits, une metaphore, un recit
+d'imaginations se pretent parfaitement a etre concus en termes precis,
+colores et rhythmes. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_
+et de l'_Education_ sont ceux ou l'auteur s'exalte a montrer la pensee
+de ses heroines. Decrite comme une vision, frappee en eclatantes figures
+et chantee comme une strophe, elle donne lieu a de splendides periodes,
+ou se deploient tous les prestiges du style.
+
+L'art de ne reveler d'un paysage, d'une physionomie et d'une ame qu'un
+petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante,
+ressortent encore des tableaux d'ensemble ou se melent les peripeties et
+les descriptions. Que l'on prenne la scene des comices dans _Madame
+Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les pres, la
+main dans la main, et laissant derriere elles une senteur de laitage, la
+myrrhe qu'exhalent les sieges sortis de l'eglise, les physionomies
+grotesques ou abeties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
+passes conversationnelles ou Rodolphe conquiert la chancelante epouse,
+tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narre du train
+ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Education
+sentimentale_, cette contention et le choix adroit des details
+significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent
+tous les habitues de traversees, est notee par ces simples mots: "Il se
+versait des petits verres". Les courses, l'attaque singuliere du poste
+du Chateau-d'Eau pendant les journees de Fevrier, qui est exactement ce
+qu'un passant verrait d'une emeute,--une seance de club, l'elegance et
+le luxueux ennui d'une reception chez un financier, sont decrits de meme
+en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et
+poignantes entrevues de Frederic et de Mme Arnoux, a cette idylle
+d'Auteuil, ou, vetue d'une robe brune et lache, elle promenait sa grace
+douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notees en faits
+indispensables et depourvues de toute phraseologie inutile. Que l'on se
+rappelle, pour confirmer ces notions, les scenes exactes et comme
+percues de _Salammbo_, ou l'extreme concision des preludes descriptifs
+dans la _Tentation_, les sobres et eclatantes phrases dans lesquelles un
+detail baroque ou raffine revele tout un temps; le festin d'Herode, ou,
+dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'enorme luxure
+latente des convives qu'enivre la fumee des mets et la chaude danse de
+l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en
+touches sures et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes
+lumieres et les attitudes passionnantes.
+
+_Caracteres generaux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une
+minutie qui sera justifiee plus loin, les moyens dont use Flaubert pour
+susciter en ses lecteurs les emotions qui seront designees. Leur
+caractere commun est aise a demeler, et rarement, du style a la
+composition, de la description a la psychologie, des mots aux faits, un
+artiste a fait preuve d'une plus rigide consequence.
+
+Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec
+rigueur et assemble avec effort des materiaux tries. Qu'il s'agisse de
+l'election d'un vocable, il le veut unique, precis et tel que chacun ou
+chaque serie realise des ideaux sensuels et intellectuels nombreux. La
+syntaxe est correcte, sobre, liante, de facon a modeler des phrases
+presque toujours aptes a figurer isolees. Et comme cette rigueur concise
+exclut de la langue de Flaubert toute superfluite, des lacunes existent,
+ou le semblent, entre les unites dernieres de son oeuvre; les
+paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'etagent sans
+soudure.
+
+De meme, si l'on considere ses procedes d'ecriture par le contenu et non
+plus par le contenant, les faits aussi soigneusement elus que les mots,
+forces d'ailleurs d'etre tels qu'on les puisse exprimer dans une langue
+determinee,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu a de belles
+phrases, et significatifs encore, parce qu'ils resultent d'un choix d'ou
+le banal est exclu.
+
+De ce triage perpetuel des mots et des choses, resulte la concision
+puissante, la haute et difficile portee de ce qu'exprime Flaubert; de la
+ses descriptions ecourtees, disjonctives et pourtant resumantes, sa
+psychologie, soit transmutee en magnifiques images, soit reduite en
+sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits percoivent
+ce qui est intime et d'ailleurs inexprime; de la le sentiment de
+formidable effort et d'absolue reussite parfois, que ces oeuvres
+procurent, qui, ramassees, trapues, planies, parachevees et polies grain
+a grain, ressemblent a d'enormes cubes d'un miroitant granit.
+
+NOTES:
+
+[Note 1: La signification de ce procede d'analyse est excellemment
+developpee dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.]
+
+
+II
+
+LES EFFETS
+
+
+_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, departie entre le vrai et
+le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide
+exactitude la ruine d'une ame forte et irresignee qu'avilit et qu'ecrase
+la bassesse stupide de tous. L'_Education sentimentale_ conduit, par
+l'infini dedale des laches amours de Frederic Moreau, de la rubiconde
+infamie d'Arnoux, a la double beaute de Marie Arnoux; ce livre apprend a
+mesurer les extremes de l'humanite. Il est des heures ou du spectacle
+des choses s'exhale le pessimisme parfois pueril de _Bouvard et
+Pecuchet_, que corrige la cordiale pitie empreinte dans le premier des
+_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes
+spectacles d'avoir vu et penetre la vie. L'irresistible charme de la
+_Legende_, la seche beaute d'_Herodias_, induisent a _Salammbo_ ou la
+pourpre et les ors du style expriment, en une supreme fanfare, l'exquis,
+le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maitresse, la _Tentation de
+saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allegorie; penetree
+de signification et decoree de splendeur, cette oeuvre consigne en un
+dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave
+Flaubert.
+
+Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres ou Flaubert s'est le
+plus abandonne au terne cours de la vie, sont teintes parfois
+d'incomparables beautes de style et d'ame. Il est meme des passages dans
+l'_Education sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer
+d'indefinissables mouvements d'ames, touchent au mystere. Et si la
+beaute rayonne dans _Salammbo_, la _Tentation_, _Herodias_, la
+_Legende_, elle y est definie et corroboree par un realisme historique
+plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pecuchet_ ne
+ressort pas plus des tristes denouements des romans, que des farouches
+destinees qui s'appesantissent dans _Salammbo_ et des continus
+effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'ecroulement de ses
+erreurs. Ainsi melees en des alliages ou chaque element predomine
+alternativement, les deux passions de Flaubert, la beaute exaltee
+jusqu'au mystere, et la verite suivie de pessimisme, composent les
+livres que nous analysons.
+
+_Le realisme_: Le realisme, qu'il faut definir la tendance a voir dans
+les objets denues de beaute matiere a oeuvre d'art, est pousse chez
+Flaubert a ses extremes limites, et, en fait, certains cotes exterieurs
+de _Madame Bovary_ et de l'_Education_ n'ont pas ete depasses par les
+romanciers modernes. Flaubert s'est astreint a decrire de niaises
+campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la
+Seine entre lesquelles se passe le debut de son second roman. Des
+interieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute pres
+d'Yonville, ou Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, a la
+mansarde dans laquelle Dussardier blesse fut soigne par cette
+enigmatique personne, la Vatnaz. Mais la mediocrite attire Flaubert
+davantage. Il excelle a peindre en leur ironique denument de toute
+beaute, certains interieurs bourgeois, decores de lithographies,
+plancheies, frottes et balayes. Certaines hideurs modernes le
+requierent. Il s'adonne a rendre minutieusement le ridicule des fetes
+agreables aux populations, comme les comices d'Yonville et les
+solennites publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement
+de la classe moyenne, les gros dejeuners de garcons, les seances au
+cafe, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la
+maitresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte a sa
+famille, sa gloriole de pere infatue, le bonnet grec, la politique, les
+joies solitaires en un metier d'agrement, sont complaisamment decrits.
+Et de meme, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la
+religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains
+de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant,
+sont detailles avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute
+exactitude. Les etres de ce milieu sont des ames journalieres et
+ordinaires, toute la moyennete des fonctions sociales, le pharmacien,
+l'officier de sante, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le
+repetiteur de droit, l'habitue d'estaminets, et les femmes de ces gens.
+Decrits, analyses, mis en scene, avec une moquerie tacite, mais aussi
+avec la penetration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la
+vie et de la societe une image au demeurant exacte pour une bonne part
+de ce siecle. Que l'on joigne a cette mediocrite des lieux et des gens,
+le mince interet des aventures, un adultere diminue de tout l'ennui de
+la province, la vie campagnarde de deux vieux employes, l'existence
+sociale de quelques familles moyennes a Paris, que traverse le
+desoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaitra dans les romans de
+Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthetique realiste.
+
+Il en possede la veracite. S'efforcant sans cesse de rendre exactement
+du spectacle des choses ce que ses sens en ont percu, il arrive, quand
+il s'efforce de demeler les mobiles des actes et les phases des
+passions, a une extraordinaire penetration, qui est le resultat de sa
+connaissance des modeles qu'il a pris, et de son application a rester
+dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui
+produisent les grands traits du caractere est merveilleuse, comme le
+montrent les antecedents parfaitement calcules d'Emma et de Charles
+Bovary, la vague adolescence de Frederic Moreau. Puis ces caracteres
+jetes dans l'existence, soumis a ses heurts et consommant leurs
+recreations, evoluent au gre des evenements et de leur nature, avec
+toute l'unite et les inconsequences de la vie veritable, tantot nobles,
+decus et victimes comme Mme Bovary, tantot perpetuant a travers des
+fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frederic Moreau,
+tantot sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences;
+dont les menus faits decelent perpetuellement en Flaubert une si
+profonde perception des mobiles, de leur complication, de la
+dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend
+chacun different de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit etre,
+Flaubert est parvenu a distinguer et a rendre le trait le plus
+difficile: la lente transformation que le temps impose a ceux qu'il
+detruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit
+les personnes successives qui apparaissent tour a tour au-dehors et au
+dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est
+parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse
+d'interieur et reconnaissante de l'independance que le mariage lui
+assure; puis l'inquietude croissante de toute sa personne ardemment
+vitale, et son chaste amour pour un jeune homme frequentant sa maison,
+prelude coutumier des adulteres plus consommes. Et combien est nouvelle
+celle qui se livre avec une grace presque mure a son aime, et comme on
+la sent, a travers ses cris de jeune maitresse, la femme de maison, etre
+deja responsable et denue d'enfantillages. Puis les epreuves viennent,
+sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement
+habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet
+la maitresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs precedent les
+attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une
+creature sentant le temps et la joie lui echapper, jusqu'a ce qu'elle
+consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les
+romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes
+atteintes d'une existence sans pitie. On pourrait retracer de meme les
+lentes phases du caractere de Frederic Moreau et de Mme Arnoux, qui tous
+deux eprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformes par le
+passage des jours, petris et malleables au cours des passions et des
+incidents.
+
+Le souci du vrai et la reussite a le rendre que montrent la psychologie
+et les descriptions realistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
+d'imagination. Quand cet homme, qu'excede visiblement le spectacle du
+monde moderne, s'adonne a l'evocation d'epoques que son esprit
+apercevait eclatantes et grandioses, il ne peut depouiller son realisme
+et se sent imperieusement force d'etayer sa fantaisie du positif des
+donnees archeologiques. Avant d'entreprendre _Salammbo_, il explore le
+site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son
+territoire. Puis, remuant les bibliotheques, s'etant assimile le peu que
+l'on sait sur la metropole punique, incertain encore et connaissant le
+besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroit a
+l'archeologie biblique et semitique, s'emplit encore la cervelle de tout
+ce que les litteratures classiques contiennent de farouche et de fruste.
+Pour la _Tentation de saint Antoine_, de meme, pas une ligne dans cette
+serie d'hallucinations qui n'eut pu donner lieu a un renvoi en
+italiques.
+
+"Je suis perdu dans les religions de la Perse, ecrit-il dans sa
+correspondance, je tache de me faire une idee nette du dieu Hom, ce qui
+n'est pas facile. J'ai passe tout le mois de juin a etudier le
+bouddhisme, sur lequel j'avais deja beaucoup de notes, mais j'ai voulu
+epuiser la matiere autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que
+je crois aimable."
+
+Et pour l'extravagant final de ce livre:
+
+"Dans la journee, je m'amuse a feuilleter des belluaires du moyen age; a
+chercher dans les "auteurs" ce qu'il y a de plus baroque comme animaux.
+Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai a peu pres
+epuise la matiere, j'irai au Museum revasser devant les monstres reels,
+et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies."
+
+Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Legende de
+saint Julien l'hospitalier_, il a prete a Flaubert toute une collection
+de traites de venerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de
+celles qu'il fit pour ecrire _Bouvard et Pecuchet_ ou l'_Education_. Le
+procede apparaitra le meme. Avant de laisser enfanter son imagination,
+de preter a sa puissance verbale de beaux themes a phrases magnifiques,
+Flaubert avait rempli sa memoire de l'infinite de faits que reclamait
+son style particulier, disconnexe et concis, et que son realisme le
+poussait a rechercher aussi veridiques que peuvent les fournir les
+livres. Avant d'avoir ecrit un paragraphe de ses oeuvres epiques ou
+lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la
+demeure, le luxe, la nourriture; ses fetes, ses rites, sa politique, les
+institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les
+hasards de son histoire et la legende de son origine. Et quand il lui
+fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone
+sous Nabuchodonosor, evoquer les dieux et les monstres, il composa en sa
+cervelle ces visions de donnees aussi exactes et d'aussi minutieux
+renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que
+les notes par lesquelles il decrivait un bal chez un banquier ou une
+noce au village.
+
+Cet art realiste etaye de faits et d'ou l'imagination est presqu'exclue,
+atteint, par la, selon le voeu d'une de ses lettres "a la majeste de la
+loi et a la precision de la science". L'oeuvre concue comme
+l'integration d'une serie de notes prises au cours de la vie ou dans des
+livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la
+recherche de certaines formes verbales, possede l'impassible froideur
+d'une constatation et ne decele des passions de son auteur que de rares
+acces. Elle est, comme un livre de science, un recueil
+d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de
+traditions, bien differente de tous les romans d'idealistes que
+composent une serie d'effusions au public a propos de motifs ordinaires
+ou de faits clairsemes. Masque par une esthetique qui consiste a montrer
+de la vie une image et non pas une impression, l'ecrivain garde en lui
+ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'a l'analyse de legers mais
+suffisants indices.
+
+_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arriere-gout de
+ses lectures, que les romans de Flaubert tendent a donner de la vie un
+sentiment d'amere derision. Sur la stupidite et la mechancete de
+certains etres, sur l'inconsciente grossierete d'autres, sur l'injustice
+ironique de la destinee, sur l'inutilite de tout effort, la muette et
+formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en
+dissimules sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le
+formidable Regimbart de l'_Education_, exposent toute la platitude
+humaine, folatre ou grognonne, en des individuations si completes
+qu'elles peuvent etre erigees en types. D'autres, pris, semble-t-il,
+avec une particuliere conscience, au plein milieu de l'humanite
+courante, Charles Bovary, cet etre essentiellement mediocre et chez qui
+une bonte molle ajoute a l'insupportable pesanteur morale,--Jacques
+Arnoux, plus canaille et plus rejoui, mais non moins irresponsable,
+beat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la
+moyenne contient de lourde bassesse et de haissable laisser-aller. Et
+ces etres qui presentent a la vie la carapace de leur stupidite,
+rubiconds et point mechants, oppriment, grace a d'obscenes
+accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, superieure par la
+volonte, Mme Arnoux superieure par les sentiments, qui, avilies ou
+contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous cotes cruellement
+fermee. Qu'elles se debattent, l'une entre une tourbe de niais et avide
+de trouver une ame assonante a la sienne, elle prostitue son corps et
+ses cris a de bas goujat et meurt abandonnee de tous par le fier refus
+de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbecile; que l'autre,
+plus intimement malheureuse, froissee sans cesse par le choquant contact
+d'un rustre, renoncant en un pudique et sage pressentiment, a l'amour
+probablement chetif d'un jeune homme "de toutes les faiblesses",
+insultee par les filles, haie de son enfant, et finissant en une
+hautaine indulgence par faire a son mari l'aumone de soins
+delicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux
+nobles, et paient la peine de n'etre pas telles que ceux qui les
+coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la
+betise d'une republique succede a la niaiserie d'une royaute; quelques
+annees de vie de province s'ecoulent en vides propos et minces
+occurrences; des entreprises sont tentees aupres d'elles, reussissent ou
+echouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit
+et tous a une formidable halte, elles ne sentent intensement que le
+malheur de songer a leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la
+tristesse du reve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre,
+_Bouvard et Pecuchet_, qui est comme la necrologie de toutes les
+occupations humaines, il s'attache a montrer comment tout effort peut
+aboutir a quelque echec, et accumulant les insucces apres les
+tentatives, il proscrit le delassement de toute entreprise. Et si
+degoute de l'action, l'on tente le refuge de la speculation, voici qu'un
+autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en
+une eblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs
+humaines, tire le neant des evolutions religieuses, entrechoque les
+heresies, compare les philosophies et, finalement, quand d'elimination
+en elimination on touche a l'agnosticisme pantheiste des modernes,
+montre l'humanite recommencant le cycle des prieres des que le soleil se
+leve et l'action la reclame.
+
+Cet effrayant tableau de la vie qui, apres en avoir decrit les duretes
+reelles, evalue a l'inanite de consolations, trace avec une
+impassibilite qui le corrobore, par une methode strictement realiste ou
+des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi
+rigoureusement hautain. Il semble qu'a la fin de sa vie, le pessimisme
+de Flaubert se soit penetre de douceur. Dans les deux premiers des
+_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, decrit l'humble vie de
+sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Legende de saint Julien
+l'hospitalier_ raconte la dure destinee d'un innocent parricide,
+l'ecrivain parait compatir aux maux qu'il montre, et peut-etre est-il
+juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il
+ne convenait pas de separer la cause des grands de celle des petits,
+qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des
+souffrances qu'ils contribuent a aigrir.
+
+_La beaute_: De quelque facon qu'il envisageat la vie, compatissant ou
+sardonique, Flaubert la detestait. "Peindre des bourgeois modernes
+ecrit-il, me pue etrangement au nez". Aussi quitte-t-il, sans cesse, la
+realite que l'acuite de ses sens et les besoins de son esprit le
+forcaient sans cesse aussi a apercevoir, et s'essaie-t-il a se creer un
+monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en resumant du vrai ses
+elements epars d'energie et de beaute sensuelle. Soit par l'harmonie de
+phrases superieures a leur sens, soit dans la grandeur d'ames
+douloureusement separees du commun, soit dans l'evocation d'epoque
+mortes et sublimees dans son esprit en leur seule splendeur et leur
+seule horreur, il sut s'eloigner de ce qui existe imparfaitement.
+
+Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beaute de l'expression
+concue en termes nets, simplement lies, semble proferer une note lyrique
+plus haute que les choses dites. La phrase s'ebranle, decrit son orbe et
+s'arrete, avec la force precise d'un rouage de machine, et sans plus de
+souci, semble-t-il, de la besogne a accomplir. Qu'il s'agisse de rendre
+la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immacule sur
+l'abime, ou les simples incidents du sejour d'une provinciale dans un
+Trouville prehistorique, les mots se deroulent parfois avec la meme
+grandiloquence, et bondissent au meme essor. L'enfant niais et veule qui
+fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une periode doue d'une
+forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes
+dits en termes heroiques! "Il suivait les laboureurs et chassait a coups
+de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient." Et meme Homais,
+l'homme au bonnet grec, dans une colere pedante contre son apprenti, en
+vient a etre designe par une reflexion ainsi concue: "Car, il se
+trouvait dans une de ces crises ou l'ame entiere montre indistinctement
+ce qu'elle renferme, comme l'Ocean qui dans les tempetes s'entrouve
+depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abimes."
+
+D'autres echappatoires sont plus legitimes et moins caracteristiques.
+Flaubert use le premier du procede naturaliste qui consiste a compenser
+la mediocrite des ames analysees par la beaute des descriptions ou
+l'auteur, intervenant tout a coup, prete a ses plus pietres creatures
+des sens de nerveux artistes. Felicite, la simple bonne de Mme Aubain,
+porte au catechisme ou elle accompagne la fille de sa maitresse, une
+sensibilite delicate et tactile, jusqu'a de pareilles elevations:
+
+"Elle avait peine a imaginer sa personne; il n'etait pas seulement
+oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-etre
+sa lumiere qui voltige la nuit, au bord des marecages, son haleine qui
+pousse les nuees, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
+demeurait dans une adoration, jouissant de la fraicheur des murs et de
+la tranquillite de l'eglise."
+
+En s'accoutumant a rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se
+debarrasse encore de la necessite des modernistes, forces de hacher leur
+phrase a la mesure de paroles lachees. Enfin place devant les scenes ou
+le menent ses romans, Flaubert quitte tout a coup l'exacte realite et
+s'abandonne a l'admiration du spectacle. Les Champs-Elysees dans
+l'_Education_, le jardin d'un cafe-concert, ou a un certain instant,
+dans les bosquets, "le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes",
+le bal chez Rosanette, la foret de Fontainebleau, presentent
+d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le sejour au chateau de la
+Vaubyessard, avec ses minuties d'elegance, la foret ou l'heroine
+consomme son premier adultere, le tableau de l'agonie et de
+l'Extreme-Onction, jettent des eclats entre le restant d'ombre.
+
+Enfin Flaubert satisfait son amour de l'energie et de la beaute en
+concevant les admirables femmes de ses romans, pales, noires, fines et
+tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Des qu'il parle de l'une d'elles, son
+style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la
+seduction d'une ame aceree dans un corps souple, elance et blanc. Les
+fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds elans de son
+ame vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle
+parvient a exprimer de la secheresse de sa vie, culminent en cette scene
+d'amour ou l'ineffable est presque dit:
+
+"La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait a ras de terre au
+fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers
+qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troue. Puis
+elle parut eclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle eclairait,
+et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la riviere une grande
+tache qui faisait une infinite d'etoiles; et cette lueur d'argent
+semblait s'y tordre jusqu'au fond, a la maniere d'un serpent sans tete
+couvert d'ecailles lumineuses. Cela ressemblait a quelque monstrueux
+candelabre d'ou ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en
+fusion. La nuit douce s'etalait autour d'eux; des nappes d'ombre
+emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
+grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas
+trop, perdus qu'ils etaient dans l'envahissement de leur reverie. La
+tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et
+silencieuse, comme la riviere qui coulait, avec autant de noblesse qu'en
+apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des
+ombres plus demesurees et plus melancoliques que celles des saules
+immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bete nocturne,
+herisson ou belette, se mettant en chasse, derangeait les feuilles, ou
+bien on entendait par moments une peche mure qui tombait toute seule de
+l'espalier."
+
+Et cette passion decue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme
+intense de ses prunelles et le pli hardi de sa levre, son existence de
+hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassee, outragee,
+et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses
+hontes, quelle violente evasion, en toutes ces scenes, hors le banal de
+la vie!
+
+Mme Arnoux est plus idealement belle encore. Avec ses lisses bandeaux
+noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente,
+surprise et pure, elle inspire a Flaubert ses plus charmantes pages. Son
+apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son "air de bonte
+delicate"; puis a la campagne ou Frederic echange avec elle les premiers
+mots intimes, plus tard la scene d'interieur ou il la trouva instruisant
+ses enfants: "ses petites mains semblaient faites pour repandre des
+aumones puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement
+avait des intonations caressantes et comme des legeretes de brise";--la
+visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation ou la
+beaute s'eleve au mystere et a l'auguste:
+
+"Le feu dans la cheminee ne brulait plus, Mme Arnoux sans bouger restait
+les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet
+tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se decoupait
+en paleur au milieu de l'ombre.
+
+Il avait envie de se jeter a ses genoux. Un craquement se fit dans le
+couloir; il n'osa.
+
+Il etait empeche d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette
+robe se confondant avec les tenebres lui paraissait demesuree, infinie,
+insoulevable ..."
+
+--Une rencontre dans la rue, le revirement mysterieux ou elle s'avoue
+"en une desertion immense" aimer Frederic, puis l'entrevue capitale dans
+le magasin de porcelaine de son mari et les levres de son amant touchant
+ses magnifiques paupieres;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle
+d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses:
+
+"Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier,
+et des cimes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux,
+jusqu'au bord du ciel pale, ou bien ils allaient au bout de l'avenue
+dans un pavillon ayant pour tout meuble un canape de toile grise. Des
+points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de
+moisi,--et ils restaient la, causant d'eux-memes, des autres, de
+n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du
+soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
+les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussiere
+tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait a les
+fendre, avec la main;--Frederic la saisissait doucement; et il
+contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de
+ses ongles. Chacun de ses doigts etait pour lui plus qu'une chose,
+presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom la fait
+expres, disait-il, pour etre soupire dans l'extase et qui semblait
+contenir des nuages d'encens, des penchees de roses."
+
+D'aussi belles pages marquent encore la sensualite contenue de ces deux
+etres murs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse
+de son corps accordee et ce sacrifice empeche par la maladie de son fils
+tandis que dehors l'emeute se dechaine,--puis la separation des deux
+amants, jusqu'a cette scene effroyablement aigue ou Frederic, se
+trouvant un soir chez elle pale et en larmes, est emmene par sa
+maitresse, tandis que les rires delirants de Mme Arnoux sonnent dans
+l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose
+intime et presque obscene, la vente de ses effets: enfin cette supreme
+et dure entrevue, ou eclairee tout a coup par la lampe, elle montre a
+son amant vieilli, et travaille de concupiscences, la froideur pure sur
+ses doux yeux noirs, de ses cheveux desormais blancs, dont deroules,
+elle taille une meche, "brutalement a la racine" ...
+
+Par ce type de femme de la grace la plus haute, Flaubert se compensait
+de toutes les brutes que son souci de la verite le forcait a peindre.
+Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au reel ce
+reflet de beaute, le visible effort avec lequel ses phrases plus
+grandes s'elevent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'acre
+degout sans doute mele d'ironie, de devoir ensuite se remettre a noter
+en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le
+supplice volontaire d'un artiste s'astreignant a une besogne vengeresse
+mais repugnante, faisaient se detourner Flaubert avec joie du roman,
+ecrire apres _Madame Bovary_, l'epopee de _Salammbo_, refaire apres
+l'_Education_ ce poeme mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et
+preluder par la _Legende_ et _Herodias_ a son entreprise la plus
+abetissante de toutes, _Bouvard et Pecuchet_.
+
+L'on entre par ces livres epiques dans la region de la pure beaute. La
+phrase non plus reduite a une elegante armature dans laquelle
+s'enchassent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores,
+colores et beaux, les rythme en retentissantes cadences, developpe de
+nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des
+hommes gigantesques et primitifs, a l'ame concise et puisant dans cette
+retraction de leur etre une formidable energie, accomplissent ou
+subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se deploient en
+etincelants decors ou se fige la splendeur des ors, des porphyres, des
+pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de
+sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes,
+sous les yeux droits et males, d'etranges femmes passent. Elles sont
+menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantot sortant du temple,
+elles supplient, cambrees, au haut de leur palais, les astres qui
+tressaillent au fremissement de leurs levres; tantot elles prennent de
+leur corps anxieux de purete, des soins inouis, le macerant de parfums,
+l'enduisant d'onguents, le frolant de soies, au point que la jouissance
+de leur lit promet une joie delictueuse et mortelle.
+
+Sous les platanes, dans un jardin diapre de lis et de roses, les
+mercenaires celebrant leur festin; la lente apparition de Salammbo
+descendue les apaiser, a la fois peureuse et divine, l'expedition
+nocturne de Matho et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces
+voutes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie ou
+Salammbo dort entre la delicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son
+recueillement dans la maison du Suffete-de-la-Mer; Salammbo partant
+racheter de son corps le voile de la deesse, son accoutrement d'idole et
+ses rales mesures, quand le chef des barbares rompt la chainette de ses
+pieds; puis le siege enorme de Carthage, la foule des peuplades
+accourues, l'ecrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce
+carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de
+toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armee, les
+dernieres batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
+mievre et grave, ou Salammbo voilee et parlant a peine recoit le prince
+son fiance en un jardin peu fleuri que passent des biches trainant a
+leurs sabots pointus, des plumes de paons eparses, enfin le supplice de
+Matho et les joies nuptiales, melant des chocs de verres et des odeurs
+de mets au dechirement d'un homme par un peuple, jusqu'a ce qu'aux yeux
+de Salammbo defaillante en l'agitation secrete de ses sens, Schahabarim
+arrache au supplicie son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil,
+final tonnant dans lequel se melent le beau, l'horrible, le mysterieux
+et l'effrene en un supreme eclat.
+
+Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scenes encore et de plus
+magnifiques paroles. L'etrange et bas palais de Constantin precede le
+festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba
+galante et vieillote en son charme de chevre; dans le temple des
+heresiarques la beaute fletrie, monacale et livide des femmes
+montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent a l'evocation
+d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abime,
+planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le defile des
+theogonies et sur la frise qu'a formee le pullulement des dieux
+brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tete ceinte d'un halo et
+sa large main levee; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis
+l'immortel dialogue de la luxure et de la mort ou les mots sont tantot
+liquides de beaute, tantot lourds de tristesse; et ces dernieres pages
+ou tous les monstres se degagent et se confondent en un protoplasme qui
+est la vie meme,--quelle grandiose suite d'episodes, dont chacun figure
+une plus charmante ou rayonnante ou tragique beaute. Et que l'on joigne
+a ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Herodias_, les imprecations
+de Jeochanann, la scene gracieuse ou Salome, nue et cachee par un
+rideau, etend dans la chambre du tetrarque son bras ramant l'air pour
+saisir une tunique; enfin cette _Legende de saint Julien_ qui contient
+les plus divines pages en prose de ce siecle, la vie pure et fiere du
+chateau, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de
+parricide, les lieux luxurieux ou il se marie, son crime, sa rigueur, sa
+transfiguration finale;--certes pas meme chez les grands poetes de ce
+temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scenes aussi
+purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et
+toute l'ame, au point que certaines pages entrent par les yeux comme
+une caresse, se delayant dans tout le corps, et le font frissonner
+d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernieres oeuvres,
+Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille
+elements epars de beaute materielle et sensible, en de plus ravissants
+ensembles.
+
+_Le mystere, le symbolisme_: Cet artiste explicite et precis qui excelle
+a montrer la beaute sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
+sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la
+delicieuse emotion qui resulte de la reticence, de la preterition du
+mystere suggere, sait avec un art profond et charmant s'arreter au bord
+des images et des pensees auxquelles la parole est trop pesante.
+Certaines emotions a peine senties des entrevues dernieres de Mme Arnoux
+et de Frederic, sont voilees sous des mots a demi-revelateurs et
+discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'ames
+tristement genereuses, qu'a quelques inities. Et l'emoi mystique de la
+pretresse phenicienne s'efforcant sous les symboles des dieux et les
+mythes des theogonies de saisir l'essence de l'etre et la signification
+de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la
+maison du Suffete-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gaze de sable, et
+adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumiere "effrayante et
+pacifique" du soleil, qui passe etrange par les feuilles de lattier noir
+des baies,--d'autres scenes ou lunaires ou souterraines, sont decrites
+en phrases obscures, distantes, qui parlent a certains esprits une
+langue comme oubliee mais comprise, et suscitant dans les limbes de
+l'ame des emotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ a son debut,
+les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascete des phrases insidieuses
+de crepuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et
+disconnexes, ont l'illogisme du reve et l'apprehension de l'inconnu; les
+visions se suivent et se lient imprevues; des communions subites ont
+lieu:
+
+"Elle sanglotte, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux
+pendants, le corps affaisse dans une longue simarre brune.
+
+"Puis ils se trouvent l'un pres de l'autre loin de la foule,--et un
+silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
+quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus."
+
+"Cette femme est tres belle, fletrie pourtant et d'une paleur de
+sepulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de
+pensees, mille choses anciennes, confuses et profondes ..."
+
+D'autres scenes, l'apparition d'Helene Ennoia, le culte des Ophites, se
+passent en demi-tenebres, et apparaissent vagues et passageres comme des
+songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle
+encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expedition
+ou, quittant le lit nuptial, il parcourt une foret enchantee dont les
+betes indestructibles le frolent, et d'autres, qu'il abat, s'emiettent
+pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glaces, dont
+l'hostilite expie son crime involontaire; Flaubert paraitra posseder le
+sens des choses a peine percues, des sentiments naissants et
+balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idee precise, peut rendre
+seulement par la suggestion, de mysterieuses analogies ou d'indirects
+symboles.
+
+Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbo est
+au fond de l'oeuvre de Flaubert. Detestant la realite de toute la haine
+d'un idealiste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du
+monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette
+evasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois reussi a
+echapper radicalement au reel, en substituant aux individus les types, a
+un recit de faits particuliers, un recit de faits allegoriques.
+
+Comme M. de Maupassant le dit dans sa preface aux lettres de Flaubert a
+George Sand, meme les romans, _Madame Bovary_, l'_Education_, bien que
+realistes, pleins d'actes et de lieux precis, ont pour personnages
+principaux des etres si parfaitement choisis entre une foule de
+similaires, qu'ils representent une classe, ou une espece plutot qu'un
+individu. Madame Bovary est par certains cotes la femme, et Homais reste
+comme l'exemple grotesque de toute une categorie sociale.
+
+Dans l'_Education_, plus realiste par le milieu et par le faire, les
+jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une
+energie trop tourmentee, l'autre d'une faiblesse minee de folles et
+vaines aspirations, le troisieme de la grossierete heureuse et finaude,
+interpretation que confirme la portee generale du titre de toute
+l'oeuvre. Passant sur _Salammbo_ dont le sens est simplement d'etre
+belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire
+plus significative.
+
+Dans ce livre, qui est l'oeuvre supreme du style, des procedes
+fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la
+philosophie de Flaubert, celui-ci a signifie toutes les passions, les
+cultes et les speculations de l'humanite. L'ascete est l'homme prive et
+assiege de satisfactions charnelles; les amorosites faciles de la reine
+de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes a celle des
+Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adherant
+definitivement a aucune, par toutes les religions et les heresies; la
+metaphysique lui propose ses antinomies irresolues, et il hesite de
+desespoir, a s'abimer dans la luxure ou a s'aneantir dans la mort; mais
+sa curiosite le fait encore balancer entre le mystere du sphinx et les
+fables de la chimere qui l'entraine a travers les mythes et les ebauches
+de la creation, a l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
+toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la priere dans le
+cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la speculation nocturne
+a l'action diurne.
+
+Dans ce livre, dans _Bouvard et Pecuchet_ qui en est l'analogue, plus
+ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthese generale, en
+dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de representer
+l'histoire du developpement de l'esprit humain, de son insatiable
+inquietude, sans cesse assaillie de solutions, de systemes, de
+revelations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une
+revolution que le scepticisme de l'ecrivain le portait a concevoir
+circulaire. Que l'on prenne le niais anachorete de la Thebaide ou les
+deux bonshommes de Chavignolles, ces etres bornes, credules, dociles et
+etonnes sont bien les representants de la dupe qu'il y a en tout homme.
+L'imperissable myope, toujours zele de croire les images confuses et
+partielles qu'il apercoit, alternant toute affirmation d'une autre,
+adherant a la verite actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut
+verite aussi, protege par ces continuels mirages contre la glacante
+notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les
+actes, parvient a vivre presque tranquille et presque heureux, en une
+existence de reve et de paix.
+
+C'est dans cette idee narquoise et amere, qu'est le fond de la
+philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de
+ses poemes. Dans la _Tentation_ il s'est eleve a l'intuition pure de
+cette idee speculative et la propose aux regards avec la moindre somme
+d'elements connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite
+des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de
+fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout
+un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi
+pour leur beaute et leur mystere; a tel point que l'on peut tour a tour
+considerer la _Tentation_ soit comme un poeme didactique, soit comme un
+tableau des epoques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un
+admirable et precieux ballet ou se melent la fantaisie et les
+magnificences.
+
+En cette oeuvre se reflete toute l'ame de Flaubert, cet esprit
+contradictoire et dechire, que le reel sollicitait et repoussait, que la
+beaute attirait mais qui ne parvint a l'imaginer qu'antique et
+documentaire, qui sentit la seduction du mystere et fut le plus
+explicite des stylistes, qui concut la synthese du particulier dans le
+general et cependant dissequa des ames particulieres, ecrivit en phrases
+analytiques et discretes, et s'abstint de toute generalisation. Dans ces
+alliances adverses, dans ces ideaux contradictoires, semble resider le
+genie, l'originalite, le caractere, l'indice psychologique particulier
+de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carriere, que cette chose chez lui
+primordiale et terme commun, le style.
+
+
+III
+
+LES CAUSES
+
+
+_Resume des faits:_--Apres avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la
+syntaxe, de la metrique, de la composition de Flaubert, nous avons
+enumere ses procedes de description et de psychologie qui se reduisent a
+ceux du realisme,--les caracteres generaux de son art, qui sont la
+concision, la contention, et, resultat saillant general, le statisme.
+Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi
+edifiees, furent la verite, la beaute, le mystere, le symbolisme, effets
+que coordonne en serie un pessimisme violent ou ironique. Il faut
+ajouter a ses renseignements isoteriques sur Flaubert ceux que
+fournissent la connaissance de sa methode de travail, la lenteur et la
+difficulte de sa redaction, son effort constant, une fois le plan
+general arrete et les notes recueillies, pour achever chaque phrase,
+chaque paragraphe, chaque page avant de passer a la suite.
+
+Ces donnees mettent en presence deux series de faits contradictoires;
+d'une part, l'amour des mots precis, des phrases autonomes et statiques,
+des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des
+faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant a
+l'observation et a l'erudition, l'impression de verite que donnent les
+livres de Flaubert; d'autre part, son excellence a rendre la beaute
+pure, le mystere, le general, sa haine et sa souffrance du reel, ses
+echappees vers le roman historique et vers l'allegorie, la splendeur de
+son style, l'harmonie de ses periodes, la magnificence diffuse ou
+precise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la
+perpetuelle oscillation de Flaubert entre le roman realiste et des
+oeuvres plus ideales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent a
+la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert
+de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme.
+
+Voici qui montre son obsequiosite et son impersonnalite devant la
+nature:
+
+"Je me suis mal exprime en vous disant qu'il ne fallait pas ecrire avec
+son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalite en scene. Je
+crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un
+effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer
+a soi." (_Lettres de Flaubert, a George Sand_, ed. Charpentier, p. 41.)
+
+"Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les
+choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbecile?
+Cela est un rude probleme. Il me semble que le mieux est de les peindre
+tout bonnement, ces choses qui nous exasperent; dissequer est une
+vengeance." (Ib. p. 47.)
+
+"Je me borne donc a exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, a
+exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les consequences;
+riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela.
+Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitie, ni colere. Quant a de la
+sympathie, c'est different: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est
+pas temps de faire entrer la justice dans l'art?" (Ib. p. 283.)
+
+Voici pour la tendance contraire: "Peindre des bourgeois modernes et
+francais, me pue au nez etrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois
+souvent et que vous designez, recherchent tout ce que je meprise et
+s'inquietent mediocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme tres
+secondaire le detail technique, le renseignement local, enfin le cote
+historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la
+_beaute_, dont mes compagnons sont mediocrement en quete." (Ib. p.
+274.)
+
+Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: "Je suis comme
+M. Prudhomme qui trouve que la plus belle eglise serait celle qui aurait
+a la fois la fleche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le
+portique du Parthenon, etc. J'ai des ideaux contradictoires; de la
+embarras, arret, impuissance."(Ib. p. 72.)
+
+Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: "Je ne
+sais plus comment il faut s'y prendre pour ecrire, et j'arrive a
+exprimer la centieme partie de mes idees apres des tatonnements
+infinis."(Ib. p. 17.) "Ce souci de la beaute exterieure que vous me
+reprochez est pour moi une _methode_. Quand je decouvre une mauvaise
+assonance ou une repetition dans une de mes phrases, je suis sur que je
+patauge dans le faux; a force de chercher, je trouve l'expression juste
+qui etait la seule et qui est, en meme temps, l'harmonieuse." (Ib. p.
+279.) "Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport necessaire entre le mot juste
+et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours a faire un vers, quand
+on resserre trop sa pensee? La loi des nombres gouverne donc les
+sentiments et les images, et ce qui parait etre l'exterieur est tout
+bonnement le dedans?" (Ib. p. 283.)
+
+_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extremement
+significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre
+ses idees et la phrase particuliere dont il veut les revetir une lutte
+existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles
+des pensees qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette
+reflexion, le desaccord frequent note plus haut entre l'expression et
+l'exprime, notamment dans les realistes ou les mots sont sans cesse
+au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait
+extraordinaire que Flaubert a ecrit les oeuvres les plus diverses avec
+le meme style, que sa _Lettre a la municipalite de Rouen_ est concue
+comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frederic Moreau
+parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraitra evident
+qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit
+egalement sollicite par le beau et par le reel, une tendance superieure
+et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase,
+certaines categories de mots.
+
+Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antecedents,
+fondamentaux. Car dans les caracteres memes de la syntaxe et du
+vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus generales
+que developpe son oeuvre.
+
+Son amour du mot precis et definitif,--c'est-a-dire tel qu'il enserrat
+une categorie bornee d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son
+esprit a l'intuition des choses individuelles, l'eloigner de toute
+generalisation abstraite.
+
+Son amour des beaux mots,--c'est-a-dire tels qu'ils soient sonores, ou
+eveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le determina a sentir et
+a vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, a
+qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces
+mots, il echappe encore a l'abstraction, et evite de plus la secheresse
+de l'analyse psychologique qu'il transpose en eclatantes descriptions.
+Le conflit entre cette tendance verbale et la precedente determine son
+pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la precedente, un
+symbolisme.
+
+Son amour des mots indefinis,--c'est-a-dire tels qu'ils provoquent dans
+l'esprit non une image, mais la sourde tendance a en former une et le
+vif sentiment d'effort et d'elation qui accompagne toute tendance
+intellectuelle confuse,--le porta aux sujets ou il pouvait le
+satisfaire, aux epoques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de
+l'ame feminine, aux scenes lunaires et aux theogonies mortes. Enfin sa
+facon de joindre ces sortes de mots determinerent les autres caracteres
+de son art.
+
+Sa tendance a ecrire en phrases statiques, c'est-a-dire qui soient
+completes, explicites et independantes du contexte,--lui imposa la
+necessite d'enclore un fait ou plusieurs en chaque periode. Par la le
+nombre de ces faits dut etre enormement multiplie. S'abstenant de toute
+repetition, de tout developpement, il lui fallut des actes, des choses,
+des details; il dut etre en roman moderne un realiste, et en roman
+historique, l'erudit qu'il fut. La difficulte de bien faire cette sorte
+de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixite, le
+fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus
+significatifs, rendit son style tendu et stable. L'enorme tension
+intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en
+elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses
+forces, et le rendit moins attentif a la composition generale. Enfin,
+les rares passages de passion et de poesie pure qui eclatent ca et la
+dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procedent
+de son autre type de phrase, le periodique, que nous avons vu alterner
+avec son style habituel.
+
+Cette reduction de tout un developpement intellectuel, en l'ascendant de
+quelques formes verbales, la contradiction entre les facultes d'un
+esprit explique, par la contradiction entre les diverses parties d'un
+systeme de style, c'est, dans l'investigation du mecanisme intellectuel
+de Flaubert, passer de la psychologie a la theorie du langage. En
+fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert
+d'une part une serie de donnees des sens et une serie de mots qui
+s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre,
+une serie de formes verbales acquises, et developpees, auxquelles
+correspondaient non des donnees sensorielles, mais de simples
+prolongements ideaux et qui tendaient pourtant comme les autres
+vocables, a etre articulees.
+
+Quand l'oeil de Flaubert etait braque sur la realite, les details
+importants des choses et des hommes fidelement enregistres trouvaient
+dans le vocabulaire de l'ecrivain une serie de mots exactement adaptes,
+qui les rendaient d'une facon precise et du premier coup, en phrases
+telles que chacune enveloppant l'idee a exprimer, entiere, il ne fut nul
+besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appele le style statique
+precis, et il n'y a la rien d'anormal, mais simplement la perfection du
+langage usuel. Quand Flaubert dit a la premiere phrase de _Madame
+Bovary_: "Nous etions a l'etude quand le proviseur entra suivi d'un
+nouveau, habille en bourgeois, et d'un garcon de classe qui portait un
+grand pupitre, ..." il dit simplement, en le moins de mots necessaires,
+et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait
+l'image. Et cette sobre exactitude est la moitie de son art et de son
+style.
+
+Mais une autre faculte existait dans son esprit, et provoquait d'autres
+desirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de
+lectures exclusivement romantiques, Flaubert possedait un grand nombre
+de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la realite certaines
+abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et a
+l'esprit humains. Il s'etait empli l'oreille de cadences sonores,
+l'intelligence d'images demesurees, d'adjectifs exaltes et amples, de
+rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une
+aptitude qui ne se transforme en desir et en acte. Cette force de son
+intelligence purement vocabulaire, et a laquelle ses sens restes normaux
+et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou defectueuses, ou
+hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer a la description de
+la realite, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par
+une echappatoire et par un compromis, a faire un livre d'archeologie, ou
+tous les faits sont exacts, mais ou tous les faits ne se trouvent pas,
+et sont choisis de facon a fournir au plus magnifique style de ce
+temps, la faculte de se librement deployer. Dans _Salammbo_, dans la
+_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de
+la periode, l'eclat et le mystere des images, qui sont primitifs, et non
+les incidents ou les scenes evidemment choisis de facon a donner lieu a
+d'admirables phrases.
+
+Cet art, ou les mots precedent et determinent obscurement les idees, est
+anormal. Car il est l'exces et le contraire meme de la faculte du
+langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal,
+Geiger), est a l'idee ce que le cri est a l'emotion, ne peut constituer
+l'antecedent de l'idee, que lorsque le langage, enormement developpe par
+des genies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on
+apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il
+faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
+que Flaubert vecut au declin du romantisme, qu'il put absorber et
+absorba en effet l'enorme vocabulaire du plus grand genie verbal de tous
+les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un
+semblable[2]. Evidemment, l'esprit surcharge par ces acquisitions, il
+ne put se borner a etudier et a decrire la vie moderne pour laquelle le
+vocabulaire lyrique du grand poete n'est point fait, est trop riche et
+reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes a Tanit,
+les lions crucifies, les temples, le desert, le siege, les somptuosites
+barbares d'une epoque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et
+ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman
+moderne qui ne representait de ses facultes que quelques-unes, se
+satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son
+noviciat artistique a sa mort.
+
+Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en
+elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus a elaborer
+reiterement la sorte de periode qui l'enthousiasmait, frappant
+perpetuellement comme un balancier la meme medaille, et la jetant d'un
+mouvement continu a cote de celle precedemment issue du coin, Flaubert
+perdit le sentiment et la faculte de la liaison, associa en livres
+presque diffus de laches chapitres, et ne sut maintenir la cohesion et
+le mouvement de sa pensee au-dela de brefs paragraphes. Cette
+disposition latente, contenue, reduite encore a une faible intensite et
+coercible par d'autres, constitue visiblement la premiere phase de
+l'incoherence des maniaques, et n'en differe que quantitativement, comme
+se distinguent toujours les fonctions anormales chez les "geniaux", de
+celles chez leurs congeneres nevropathes. Que l'on compare en effet ce
+passage d'une lettre d'un aliene, citee par Morel, _Traite des maladies
+mentales_ (p. 430):
+
+"Lorsque le cholera a eclate, j'avais une bosse froide dans le cerveau;
+le miasme cholerique est tres irritant, j'ai eu par consequent le
+cholera cerebral. Etant a l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui
+m'est arrive. Mes acces anterieurs ont eu lieu par violations exercees
+sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une maniere
+effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus a lui ... etc."
+
+Que l'on fasse abstraction de l'absurdite des idees et que l'on
+considere seulement la brievete et la rondeur des phrases, leur suite
+incoherente ou faiblement liee, toute l'allure mesuree et cadencee de ce
+petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne repugnent
+pas par prejuge a l'assimilation d'un fou et d'un homme de genie, que
+certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant
+exact de cette litterature d'asile. Que l'incoherence resulte d'une
+concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer
+successivement en une forme difficile chacune des pensees qui le
+traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliene--comme cela est
+probable,--d'une irregularite de la circulation sanguine cerebrale,
+semblable a celle qui produit la fantaisie des reves,--en d'autres
+termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activite
+commune de l'encephale, au profit de ses parties, le resultat est
+physiologiquement et psychologiquement le meme. L'incoherence faible de
+Flaubert, terme extreme de celle de tous les artistes qui "font le
+morceau" est l'antecedente de celle du reve, qui precede celle du
+delire, et celle des maniaques. Entre tous ces derangements, il n'est de
+contraste que ceux de l'intensite et de la permanence.
+
+_Generalisation sur les causes_: L'on remarquera que cette alteration du
+langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs,
+est analogue si l'on abstrait de ses developpements ultimes, a celle qui
+cause chez tout un groupe d'ecrivains nommes par excellence les
+"artistes", ce qu'on appelle encore par excellence, le "style". On sait
+qu'entre lettres ces termes ne sont appliques qu'a des prosateurs et des
+poetes posterieurs au romantisme, et a aucun des etrangers. Si l'on note
+le caractere commun de "l'ecriture artiste" chez des gens aussi
+dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de
+Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que
+tous affectionnent une forme de phrase et une serie de mots qui
+demeurent identiques a travers les sujets divers qu'ils traitent; en
+d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en ecrivant:
+exprimer leur idee,--construire des phrases d'un certain type; en
+d'autres termes encore tous sont doues d'un certain nombre de formes
+verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une
+extraordinaire adresse a rendre les idees qui s'associent ou qui
+penetrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensees que
+produit la richesse meme de leurs mots. Nous avons montre que Victor
+Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent a un accord
+parfait entre leurs idees et leur vocabulaire; tels Villiers et
+Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes,
+reussissent par des miracles d'adresse a exprimer une enorme portion de
+realite, des idees absolument adventices et variees, en une langue
+toujours la meme et qui joint une beaute propre au rendu de la verite;
+les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi
+dans ses romans.
+
+Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni a l'autre. Que M. de Goncourt
+se plut a laisser libre carriere a son style en une oeuvre speciale et
+supreme, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus completement, s'echappa
+resolument a plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son
+style; il satisfit pleinement ses besoins esthetiques, son amour du beau
+et de l'indefini, creant la _Salammbo_ et la _Tentation_, sans plus se
+souvenir que Paris existait et que le XIXe siecle devait etre depeint.
+
+_Flaubert_: Cependant le siecle le tentait, le heurtait, et le blessait.
+Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue
+d'etres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte
+tous les artistes, l'acuite pour ressentir la souffrance que cause
+l'exces general et delicat de la sensibilite, le pessimisme
+sociologique, "l'indignation" a propos de tout que donne aux grandes
+intelligences la vue de la betise se passant d'eux pour se mal conduire,
+la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'etre inutile,
+spolie de tout interet humain[4]. Il vecut ainsi douloureusement au
+declin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses
+lourdes epaules, une grosse face rubiconde, benigne et naive, que
+coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste
+ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, "dont la pupille, dit M. de
+Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile." Et
+cet homme a la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
+bonasse de reitre, pour courir les aventures, enlever les bataillons a
+la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendies ou de glaciales
+bruines, passa sa vie,--domine par on ne sait quelle infime modification
+vasculaire de son encephale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans
+l'ombre de la chambre, des objets infiniment delicats. Il ploya sa
+longue stature a la mesure des fauteuils, sedentaire, sortant a peine,
+crispant ses gros doigts gourds sur le fetu d'une plume; et la tete
+courbee, le sang au front, les yeux injectes, il pesa des syllabes,
+accoupla des assonances, equilibra des rhythmes, degagea le mot juste de
+ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il
+peina, geignit et souffla a mettre en une forme a laquelle il requerait
+des qualites compliquees et rares, de precises, images de realite ou de
+grands reves de beaute, qui, s'efforcant de prendre forme, subjuguerent
+a cette tache toute l'intelligence et tout le corps de cet enorme et
+vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les
+minuties toujours mieux apercues de son metier, bornaient de plus en
+plus son horizon intellectuel; il souhaita des succes de livres, puis
+des succes de pages, puis des succes de phrases[5]; il sacrifia
+graduellement toute sa vie a sa passion; il vecut dans le sourd malaise
+des phenomenes, qui logent en leurs corps une ame heteroclite, jusqu'a
+ce que cette despotique activite cerebrale, apres avoir impose au corps,
+sans en etre atteinte, une maladie nerveuse,--l'epilepsie transitoire[6]
+de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'aneantit et le foudroyat au pied
+de sa table de travail par une derniere et deletere victoire d'un organe
+sur un organisme.
+
+
+Le destin de Gustave Flaubert aurait pu etre different, mais non plus
+glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit definitivement l'etude du
+reel et l'erudition dans la litterature, d'avoir ecrit les plus beaux
+livres de prose qui soient en francais; il lui est du encore d'avoir
+fait resplendir un certain ideal de beaute energique et fiere, d'avoir
+produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poeme
+allegorique qui soit apres _le Faust_.
+
+NOTES:
+
+[Note 2: Cette assertion dut rester a l'etat de simple hypothese.
+Pensant que des acquisitions verbales, failles en etat de somnambulisme,
+seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder
+de ses lectures, nous avons prie M. le Dr Ch. Fere, de la Salpetriere,
+de nous aider a faire des experiences sur des hypnotiques. Nous avons
+tente deux essais: dans le premier, nous avons lu a l'hypnotique
+somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui
+rit_. Le sujet se trouvait vaguement influence a son reveil par le ton
+de la declamation et par le sens de l'episode. Il fut impossible de
+reconnaitre dans son langage des traces de style romantique.
+
+Je remis ensuite a M. Fere trois listes de mots, les uns d'un sens
+joyeux, les autres d'un sens triste; la troisieme liste se composait de
+mots abstraits et rares. M. Fere a lu chacune de ces listes au sujet
+somnambule en repetant les mots plusieurs fois. Au reveil du sujet,
+aucune des trois listes ne determina chez lui soit un courant
+particulier d'idees, soit une modification de langage qui le forcat a
+exprimer des pensees habituellement etrangeres. Il nous a donc ete
+impossible a M. Ferre--auquel j'adresse ici mes remerciements--et a moi,
+de reconnaitre chez les hypnotiques, une modification de l'ideation, par
+suite d'acquisitions verbales inconscientes.
+
+Ce resultat negatif n'infirme pas, je crois, la theorie exposee plus
+haut, et tient surtout au complet oubli qui separe l'etat somnambulique
+de l'etat de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idees
+me semble le seul moyen d'expliquer l'unite des ecoles litteraires,
+surtout de la romantique, l'unite meme d'une nation formee d'elements
+ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des etrangers
+naturalises.]
+
+[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phenomenes physiologiques
+de l'attention.]
+
+[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un tres remarquable
+article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.]
+
+[Note 5: Lire l'etude de M. E. Zola sur Flaubert.]
+
+[Note 6: Aucune des particularites intellectuelles de Flaubert, sauf
+son emportement, n'a d'analogues parmi celles des epileptiques.]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+EMILE ZOLA
+
+
+M. Zola celebre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes
+diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettres.
+L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de realisme, la peinture
+brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en
+plus de surprenantes qualites poetiques, le don du grandiose, l'amour
+passionne de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en
+effet, plus complexes que les preceptes de ses articles, et le romancier
+differe dans une mesure inattendue du polemiste. L'analyse peut
+discerner dans son oeuvre des elements disparates, dont certains,
+negliges jusqu'ici, completent et modifient la physionomie de l'auteur
+des _Rougon-Macquart_.
+
+
+I
+
+
+M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens tres moderne de ce mot.
+Quand il lui faut decrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue,
+exprimer une idee, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts
+possibles, ceux doues de qualites communes independantes de leur sens,
+la sonorite et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la
+grace comme chez les de Goncourt, la rudesse cladelienne ou la noblesse
+et le mystere de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola
+n'a d'autre caractere specifique que l'abondance, qualite appartenant a
+tous ceux qui ont fraye avec les romantiques, et, par endroits, un
+coloris fumeux. De meme, la facon dont M. Zola assemble ses mots en
+phrases est extremement simple, commode, apte a tout. Il procede
+d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions a
+sens presque identique, qui redoublent l'idee, l'enfoncent en deux coups
+de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balance, jusqu'a ce
+que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
+indifferemment par un retentissant accord, finale d'une gradation
+ascendante, ou par une phrase surajoutee et superflue qui laisse en
+suspens la voix du lecteur. En cette facon d'ecrire aisee, maniable et
+large, propre a tout dire et appliquee par M. Zola a tous les usages,
+celui-ci polemise, expose, raconte, parlent decrit, enonce l'enorme
+masse de petits faits qui lui servent a poser ses lieux, ses personnages
+et ses ensembles.
+
+En opposition au procede classique qui decrit en quelques mots generaux,
+et au procede romantique, qui decrit en quelques mots particuliers,
+conformement a l'acte, de la vision qui est une synthese de mille
+perceptions elementaires, M. Zola, avec tous les realistes, forme ses
+tableaux de l'enumeration d'une infinite de details resumes parfois en
+un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est depeint en ses parties
+constituantes, marquees chacune par l'adjectif colore qui correspond a
+sa perception; puis, en une phrase generale, le tout est repris avec des
+termes ou domine celui des caracteres de forme ou de nuance, qui existe
+en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le
+_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette theorie.
+
+Des le debut, le vague remuement des Halles a l'aube est montre par une
+serie de faits confus, de formes rodantes et accroupies autour
+d'entassements mous en un indecis brouhaha. Florent et Claude Lantier
+parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretees
+de choux gaufres aux caisses de fruits parfumants, puis Florent
+promenant seul sa faim a travers l'accumulation enorme des nourritures
+de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narre des sensations que
+percoivent leurs yeux et leurs narines. L'etal de la Sarriette, la
+vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de
+Claire Mehudin, les gibiers et les volailles, sont decrits en des
+paragraphes pleins de faits, que resume une phrase-theme, de volupte,
+d'obscenite, de perfidie, de grace, de fermentante chaleur. Que l'on
+compare ces descriptions a celles de la maison de la Goutte-d'Or et du
+boulevard exterieur, a midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans
+la _Curee_, et de ce rose cabinet de toilette ou Mme Saccard laisse de
+sa mince nudite, a mille autres tableaux encore prodiguement epars dans
+l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un meme procede
+sera reconnu, de separer en tout spectacle ses nombreux composants
+reels, de les enumerer en un detail merveilleusement visible, de les
+recombiner par une phrase comprehensive de l'ensemble.
+
+Par un procede identique exactement--serie d'actes condenses en trois
+ou quatre qualificatifs frequemment rappeles--M. Zola pose ses
+personnages. Leur aspect physique determine, le romancier les place dans
+une scene, soit journaliere, soit exceptionnelle, montre par une
+conduite concordante de quelle facon particuliere tel etre se
+caracterise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue a
+la dominante physiologique, etablie, il les resume en une phrase
+appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi presente.
+Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu
+niais en plusieurs occasions, se trouve montre tel dans sa cour aupres
+de Gervaise, et resume de meme par ces mots: "avec sa face de chien
+joyeux"; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est decrite la
+beaute calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidite, double
+trait que condense encore cette apposition repetee "avec sa face
+tranquille de vache sacree": Saccard, brule de toutes les fievres et de
+toutes les cupidites, est sans cesse suivi des adjectifs "grele, ruse,
+noiratre", comme Renee, possede cette "beaute turbulente" qui concentre
+la physionomie ardemment avide de joie, et les passions a subites
+sautes, de celle dont les faits d'egarement tiennent tout le volume. La
+force d'Eugene Rougon, la noble beaute de Mme Grandjean, la seduction
+d'Octave Mouret et la douce fermete de Denise, sont ainsi empreints en
+une effigie, marques par des faits et resumes en une phrase. Ce dernier
+procede, qui ressemble fort a celui des phrases-themes de Wagner, ayant
+le tort d'enserrer en formule constante un etre variable, est elimine
+d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi
+lesquels se trouvent les etres les plus vifs que M. Zola ait produits.
+La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-prefet de Poizat, le louche et
+gai boheme Gilquin, Lantier pale, lent et ravageur, le marquis de
+Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetes dans la vie
+commune, parlent et agissent avec des facons, des physionomies uniques.
+
+La meme maniere realiste caracterise chez M. Zola les ensembles ou les
+personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
+_Fortune_, et le campement des insurges la nuit, dans Plassans, l'abbe
+Mouret et frere Archangias courant les Artaud, les luttes exasperees de
+Florent contre les poissardes de la Halle commandees par la dynastie
+Mehudin, toutes ces scenes parfaitement localisees se passent fait par
+fait. Rien de plus realiste que, dans _Son Excellence_, Eugene Rougon
+disgracie, demenageant de son cabinet au milieu des interessees
+condoleances de ses creatures, ni de plus visible que le debraille
+lascif de l'hotel ou Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est
+tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir a la
+noce, du large repas de la fete de Gervaise, a cette magistrale ribote
+ou Lantier conduisant Coupeau au travail, l'egare en une interminable
+suite de bibines, de la forge Goujet a la cellule capitonnee de l'asile
+Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de
+vivre_, sont de meme brosses en larges scenes, traversees de gens
+visibles constitues eux-memes de lineaments, de notes biographiques, de
+menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son
+esthetique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses
+caracteres d'actes, ses descriptions de details, et edifie son oeuvre
+par ces atomes artistiques indefiniment associes.
+
+Pour la partie la plus etendue de son ensemble de romans, M. Zola
+emprunte ces elements a la vie reelle, et les reproduit tels que sa
+memoire et ses sens et les ont percus et emmagasines. Les livres de M.
+Zola, comme ceux de tout grand realiste, possedent une verite
+superieure. Constamment construits par un minutieux detaillement de
+faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de
+spectacles reellement vus, ils tendent a donner de la vie une image
+adequate, aussi complexe, aussi variee, abondante en contrastes, sans
+que le choix, l'_ideal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son
+observation et resume la vie et les ames en des extraits fragmentaires.
+C'est la la veritable difference entre un roman idealiste et un roman
+realiste[7]. Les faits des recits de M. Barbey d'Aurevilly sont et
+peuvent etre chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La
+difference est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'eprouve
+de sympathie artistique que pour un cote de l'ame humaine, et un genre
+de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle
+embrasse le monde en tous ses aspects, reflechit, affectionne et
+reproduit toutes les ames, respecte leur complexite et donne d'une
+societe a une epoque, une image qui lui equivaut.
+
+En ce sens, que des personnes peu habituees a l'analyse trouveront
+subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent a representer
+l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions,
+completement, sans choix ou presque ainsi.
+
+La _Fortune des Rougon_ contient a la fois une serie de faits sur la
+lachete stupide de quelques bourgeois, et une fraiche et sanglante
+idylle d'amour. La _Conquete de Plassans_ regorge de contrastes, du dur
+abbe Faujas a la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans
+_la Faute_ entre deux ecclesiastiques opposes, une fille idiote et
+pubere; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_
+regorge de physionomies et de caracteres. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard,
+M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arriere-boutique, les
+marchandes, de Claire Mehudin, en sa grace sommeillante, a la bilieuse
+Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acere de Mlle
+Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de creatures toutes
+humaines. _Son Excellence_ et la _Curee_ renseignent sur le Paris des
+demolitions, contiennent des scenes et des gens d'une admirable variete,
+des officieux du ministre aux convives de Saccard; a travers une
+promenade au Bois et une seance du Corps Legislatif, le bapteme d'un
+prince, un bal de filles, une fete de bienfaisance, un Compiegne,
+circule une foule de personnes en chair, marquees, caracteristiques et
+agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui
+entourent ce colosse et ce gnome Eugene Rougon et Aristide Saccard.
+L'_Assommoir_ et _Nana_ presentent en des pages connues tout le monde
+des ouvriers, tout le monde des filles et des petits theatres.
+_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ debitent chacun une
+enorme tranche de la societe, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de
+vivre_ detaillent un point.
+
+Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces
+groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont etudies
+souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugene Rougon, M.
+Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le
+louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est
+detaillee des secrets de sa chair aux plis honteux de son ame. Clorinde
+Balbi a une nature courtisane, mysterieuse, superieure et baroque. Nana
+est naturelle, tendre, grossiere, ecervelee, stupide. Coupeau et
+Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne sante morale a
+l'extreme abaissement. Que l'on joigne a l'image de tous ces etres celle
+des lieux ou ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de
+travail, des salles de spectacle, des echoppes, des magasins, des
+galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces
+demeures, de l'avenue de l'Opera aux boulevards exterieurs, des ponts de
+la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du
+Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les seches
+aretes de la Provence, les plaines blemes du Nord, les efflorescences
+du Paradou, les deferlements des marees normandes, l'on aura dans une
+dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques
+reproduisant en abrege presque toute la complexite d'un pays en un
+temps.
+
+Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalite. Les
+personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considerable d'etres
+bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent
+aucune des ames superieures et choisies, complexes, delicates et rares,
+que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles
+femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les
+fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M.
+Zola a constamment propose a son analyse des caracteres simples et
+sains, ou desequilibres par une maladie concrete. La facilite choisie de
+cette tache permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, defaut dont
+la presence est confirmee par la fixite de ses caracteres.
+
+En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les
+memes du commencement a la fin, sans que leur vie, dont l'instabilite
+normale est scientifiquement admise[8], varie d'un lineament. Bien
+plus, dans quelques-uns des livres recents de M. Zola, notamment dans
+_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une
+vue tres nette des lieux ou se passe son action, et d'excellentes
+aptitudes descriptives, a si bien simplifie le mecanisme de ses
+personnages, leur prete des conversations si banales et des caracteres
+si generaux, qu'ils perdent toute individualite nette. Au milieu de
+decors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus
+tenues. Enfin, M. Zola, comme tous les ecrivains peu aptes a imaginer le
+mecanisme interieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers
+psychologues, montre les actes de ses personnages de preference a leurs
+raisonnements, les effets plutot que les causes. De sorte que, le
+lecteur voyant ces creatures, de visage et de caractere nettement
+defini, reagir aux evenements sans hesitation, sans debat, sans trouble,
+d'une facon constamment consequente, identique et directe, se sent
+parfois en presence d'etres trop simples pour des hommes.
+
+De meme, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola
+ne sont pas materiellement exactes. Tout artiste choisit entre les
+diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de
+sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette selection porte evidemment
+sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont decrites autant en
+termes olefiants qu'en termes colores. Le parterre du Paradou est aussi
+plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connait les
+senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de meme le colorisme du
+romancier. De l'etal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le
+bronze, le carmin et l'argent plutot que le fusele des formes. Le jardin
+d'Albine est depeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du
+cortege baptismal du prince imperial, M. Zola percoit le blanc des
+dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'eclat des
+aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M.
+Zola, critique d'art, defendit les coloristes extremes, notamment Manet.
+
+Ces reserves diminuent deja dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola
+a reproduire exactement toute l'humanite actuelle, et marquent des
+bornes a l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant tres grande.
+Il est une autre cause d'un ordre tout different qui empeche encore M.
+Zola de voir et de rendre entierement toute la nature: son individualite
+qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et materiels, l'a
+porte a en preferer une serie douee d'un caractere commun, a modifier
+certains rapports, a denaturer certains aspects, a donner de tout ce
+qu'il decrit une image notablement alteree dans le sens de ses
+sympathies, c'est-a-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola
+n'echappent pas a la formule que lui-meme a donnee justement de toute
+oeuvre d'art: "La nature vue a travers un temperament."
+
+NOTES:
+
+[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a emis une theorie analogue
+dans son _Euphorion_.]
+
+[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalite_, 1885.]
+
+
+II
+
+
+Tous les caracteres que presente l'humanite ne semblent pas a M. Zola
+egalement dignes d'affection et d'indifference. Il en prefere certains,
+les montre avec faveur, et les exalte au-dela du vrai. La sante physique
+ou morale ou double lui parait adorable. Les quelques personnages loues
+dans ses romans sont bien constitues dans leur corps et leur esprit, ont
+des membres sans tare et une raison sans felure, sont logiques, forts et
+humains. Le plein developpement corporel meme, si l'activite cerebrale
+est atrophiee par les fonctions vegetatives et animales, est considere
+par M. Zola comme magnifique. Desiree, la belle idiote de _la Faute_,
+accroupie dans la chaleur de son poulailler et fremissante du rut de
+ses betes, est decrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple
+bestial et rejoui de Marjolin et de Cadine, qui promene a travers les
+Halles son impudicite. Meme quand cet equilibre physiologique s'allie a
+une ame mechante et faible, M. Zola ne depouille point toute sympathie.
+Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admires dans le
+_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-etre de Louise Mehudin et de sa
+mere. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme
+Grandjean son complaisamment drapes, les sottises de Pauline Letellier
+s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses
+jupes laches.
+
+Mais l'harmonie d'une ame noble, avec un corps bien portant, est
+preferee par le romancier. Sylvere et Miette, l'attachement de ces deux
+enfants nets, chastes et tendres, sont racontes avec amour. L'honnete et
+drue figure de Mme Francois ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre
+de Paris_. Gervaise raisonnable et fraiche, au debut de _l'Assommoir_,
+est aimable; Mme Hedouin illumine de sa beaute de femme de tete
+l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse a bout la raison
+vertueuse; et l'heroine de la _Joie de vivre_ est de meme une fille
+sensee, forte et savante.
+
+Que cet amour de l'equilibre physique et moral n'est qu'une part d'un
+amour plus general, celui de la vie, un indice le montre. Partout ou la
+niaise pudeur des modernes s'attache a cacher les operations
+procreatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, ecarte les voiles et
+designe le mystere. Tout le second livre de _la Faute_ celebre la beaute
+de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien puberes ne
+sont point dissimules. Rien de plus noble que les pages ou est montre
+l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le
+carreau, puis couchee toute pale dans son lit, tandis que Coupeau
+s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et
+miserable d'Adele dans sa mansarde, aboutissent a ces pages magistrales
+de la _Joie_ ou Pauline, sainement instruite des mysteres sexuels,
+assiste et coopere a la delivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces
+occasions, M. Zola touche aux spectacles pretendus honteux, en vertu de
+droits superieurs, comme accomplissant une mission de grand revelateur
+de la vie, charge d'en decouvrir les sources charnelles.
+
+Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux
+grandes manifestations masculine et feminine, la sensualite de la femme
+et la force de l'homme. Tous les heros qu'il exalte sont des hommes
+forts, se depensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou
+couronnant une grande ruine. Depuis le pere Rougon qui, par un sourd
+travail de mine, edifie la fortune des siens, jusqu'a l'abbe Faujas
+conquerant Plassans, d'Aristide Saccard, qui demolit une ville, et
+accumule des millions, a Octave Mouret qui, par l'adultere, par le
+mariage, par l'incessante exploitation de la femme, ecrase Paris de ses
+magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants,
+actifs sans compter, acharnes en besogne, s'acquittant dans le monde de
+leur tache de force vive, resumes en ce colossal Eugene Rougon qui,
+solide et dur des epaules a l'ame, a la sourde tension d'une machine
+sous vapeur.
+
+Et si les hommes degagent ainsi leur force musculaire et volitionelle,
+les femmes exhalent, au profit de l'espece, la seduction de leur
+sensualite. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une
+enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacite diffuse d'une
+troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un
+souffreteux jeune homme, l'impudique nudite d'une courtisane italienne
+achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution
+d'une harscheuse, femelle a tous les males, la femme, chez Zola,
+toujours tend a l'homme le piege de son sexe. Enivrant et dissolvant
+toute une societe comme dans la _Curee_, victime passive dans les
+milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, defaillante et
+amoureuse dans _Une page_, seduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme
+delabre en un mariage aussitot souille, domptant a force de refus, dans
+le _Bonheur des dames_, un obstine viveur, toutes, depeintes en leur
+fonction uterine, se resument en cette _Nana_, folle et affolante de son
+corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une
+cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons seniles.
+
+C'est en vertu de ces deux predilections, sous un souffle de volupte ou
+un afflux de force, que M. Zola denature le reel et le grossit. La
+vegetation epanouie et luxuriante du Paradou est suscitee par les amours
+qui s'y consomment, comme l'inceste de Renee embrase et assombrit la
+serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal ou sa
+grele silhouette transparait devetue. L'hotel de Nana sertit dans sa
+splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont
+grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix ou elle
+triomphe, et exagerees pour montrer son empire les ruines qu'elle
+accumule. Par contre, la seduction du magasin dans le _Bonheur_, le
+fouillis de ses soies, l'appetence de ses chalandes et la rouerie de ses
+vendeurs sont amplifies pour venger de cette domination, la force de
+l'homme, portee a l'enorme dans les speculations de Saccard et les actes
+de Rougon, representee invincible dans la chastete farouche de l'abbe
+Faujas et de frere Archangias.
+
+Tous les ensembles dans lesquels les caracteres de force humaine, de
+luxure, de puissance, d'exuberance, peuvent etre reconnus par
+association, sont exaltes par M. Zola.
+
+Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandieres est homerique, et
+le repas pour la fete de Gervaise pantagruelique. L'alambic du pere
+Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du
+poison qu'il elabore. Les Halles de Paris sont assurement plus grandes
+dans le roman que dans l'atmosphere. Un puits de mine ou descendent des
+cages ressemble a un Moloch devorateur d'hommes. La mer montante livre
+aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la serie
+de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune energie materielle ou humaine
+sans l'exagerer demesurement.
+
+Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement a decrire en
+detail l'ensemble exagere, comme si ses sens le lui avaient presente
+tel. Mais parfois son penchant a l'enorme et au complet l'entrainent a
+user de procedes que leur contradiction avec ses doctrines rend
+interessants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le
+place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou
+un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithese, le
+symbolisme.
+
+Dans la _Faute de l'Abbe Mouret_, le Paradou fournit inepuisablement de
+decors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbe renait avec le printemps;
+c'est sous une pluie de roses petales, qu'Albine devoile ses chairs
+rosees; le fauve herissement des plantes grasses exacerbe les desirs du
+couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique,
+pour se meler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire
+Mehudin, montrant ses viviers, en est douee d'aspects fluviatiles; la
+Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'etalent autour d'elle,
+et seulement dans l'atmosphere empestee d'une fromagerie, Mlle Saget et
+Mme Lecoeur peuvent echanger d'acres medisances. La serre ou se repete
+l'inceste de Maxime et de Renee est embrasee, lascive et delictueuse.
+Coupeau revenant pour la premiere fois avine chez Gervaise debraillee,
+passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le
+ciel au-dessus de Paris reflete patiemment l'humeur de l'heroine, entre
+toutes les habitantes elues. Nana devetue dans un boudoir, les bonnes de
+_Pot-Bouille_, affenetree sur leur arriere-cour fetide, accomplissent
+dans un lieu convenable des actes appropries. Ces scenes, ces
+personnages et d'autres sont situes dans le milieu qui peut les rendre
+plus significatifs, plus librement developpes. Que ce procede revient a
+deranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles
+coincidences, il est inutile de le montrer.
+
+Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume a
+rendre plus marque un acte ou un type en l'accolant a son contraste.
+Dans _la Faute_, les deux pretres sont antithetiques comme les deux
+parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa
+voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, a la force male de Rougon,
+la souple beaute de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renee se desespere
+du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son
+soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Helene et du Dr Deberle. Le
+_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et
+Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
+Florent raconte ses faims de Cayenne. A cote de Pauline, qui represente
+la moitie saine de la femme, est placee Louise qui en montre le cote
+delicatement maladif. La Maheude, chez les Gregoire, met en contraste le
+travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misere des ouvriers.
+
+Ces antitheses necessitent deja le grossissement des personnages
+opposes. Suivant ce penchant, M. Zola en vient a assigner a ses
+principales figures les caracteres de toute une classe. L'abbe Faujas
+est le pretre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les
+affames et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans
+cesse, par une poussee instinctive qui fait sauter le lien de ses
+doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poete qu'est M.
+Zola tend au demesure, au typique, a l'incarnation, personnifie, en des
+etres devenus tout a coup surhumains, les plus simples et les plus
+abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant
+assimile les ames aux elements, le romancier prete, en retour, aux
+forces naturelles, de sourdes et inarticulees passions; parle de
+l'entetement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine
+des coups qui la mutilent; assigne a une maison l'humeur rogue de ses
+locataires. En cette equitable transposition, qui rend egal un individu
+a une energie et un ensemble materiel a un individu, apparait l'instinct
+fondamental de M. Zola, pour qui tout etre se reduit en force, et pour
+qui toute force est similaire.
+
+Ayant ainsi delaisse le reel pour l'ideal, M. Zola devint necessairement
+pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et completes creations
+de son esprit aux etres que ses sens lui montrent, apercevant le moment
+vital qu'il adore, la sante, la raison, la vertu, eparses, restreintes
+et melees en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un
+degout pitoyable ou ironique pour l'humanite. Il s'attache a presenter
+de cruels contrastes ou les personnages dignes de bonheur sombrent dans
+un incident grotesque. Florent, arrete et envoye a Cayenne pour s'etre
+epouvante sur le cadavre d'une fille tuee par la troupe, passe, a son
+depart, pres d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le
+peloton de gendarmes venu pour reprimer la greve des mineurs protege les
+croutes de vol-au-vent destinees au diner du directeur. Le romancier
+prend plaisir a ne point faire reconnaitre la bonte de ses personnages
+sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes medisances;
+Pauline, grugee, est haie de Mme Chanteau. De lugubres incidents,
+propres a faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par
+son pere, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontes avec
+complaisance. Parmi les filles qui passent par l'eglise de l'abbe
+Mouret, pas une n'est decente; des pecheurs de Bonneville, pas un
+honnete; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule
+les catastrophes, les insucces, les defaillances et les tares. Dans le
+_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des
+Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souilles du sang des
+justes. Si la _Curee, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se
+terminent pas par un deuil digne d'etre plaint, c'est que leurs
+personnages sont tous detestables. Et si les plaintes sur l'inutilite,
+la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans
+les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idealiste a demi,
+persiste a l'adorer, meme en ses manifestations imparfaites, mais
+actuelles et existantes.
+
+Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, a
+la vue magnifiee des hommes et des choses dont il decoule; de celle-ci a
+l'amour de la vie, de la force, de la sensualite, de la raison et de la
+sante, ses causes; que l'on se rappelle le realisme de procedes et de
+vision que ces ideaux resument, l'on aura, je pense, les gros lineaments
+de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
+morale commencent a affleurer.
+
+
+III
+
+
+Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possedons en lui un
+artiste composite chez lequel se melent en un rare assemblage, les dons
+du realiste et certains de ceux de l'idealiste, sans se nuire, sans que
+les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La cooperation
+des facultes exactes et de celles qui portent le romancier a alterer la
+realite est facile et fructueuse en des oeuvres homogenes dans
+lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association
+intime de tendances diverses porte a leur attribuer une cause commune,
+et peut-etre une seule hypothese sur le mecanisme intellectuel de M.
+Zola, suffira a rendre compte des procedes et des emotions apparemment
+contraires que nous avons separees dans son oeuvre.
+
+On peut imaginer un esprit enregistreur, eminemment apte a percevoir par
+les sens, a retenir et a se figurer les mille manifestations de la vie
+decrivant les objets, les physionomies et les caracteres de la facon
+dont ils apparaissent par le detaillement de leurs parties et
+l'enumeration de leurs actes; parvenant, grace a une accumulation de
+notes internes, a avoir d'une nation a une certaine epoque une
+connaissance aussi complete que celle dont nous avons marque les
+limites. Cet esprit, anime comme presque toutes les ames humaines, de
+l'amour des conditions utiles a son espece, arriverait naturellement a
+les abstraire de ses experiences, a eprouver ainsi pour la sante, la
+raison, la sensualite, la force, un attachement admiratif, a ressentir
+une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un
+paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination
+volontaire de ses heros, de la volupte conquerante de ses femmes, de
+n'importe quel grand receptacle de force deletere ou non, mais agissante
+et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu a ces
+sympathies, comparant leur objet--de pures idees--aux miserables
+elements dont il est extrait--la realite--se prenne de tristesse et de
+mepris pour l'imperfection et l'hostilite des choses, se sente irrite
+contre les vices mesquins et les vertus compromises des creatures
+vivantes, parvienne au pessimisme colere qui caracterise toute l'oeuvre
+de M. Zola.
+
+Cette hypothese est seduisante mais vraisemblable en partie seulement.
+M. Zola ne possede aucune des qualites secondaires qui permettraient de
+lui attribuer de grandes aptitudes a la generalisation. Cesser tout a
+coup de penser les choses reelles, en detacher un caractere extremement
+comprehensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils
+participent de cet attribut metaphysique est le fait soit d'une
+intelligence speculative et savante, soit parfois d'un styliste emerite,
+d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la
+synthese que les mots ont faits de nos idees generales. Or M. Zola n'est
+ni un ecrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitue a
+manier les pensees abstraites comme le montre sa psychologie
+rudimentaire et les quelques articles ou il a tente d'appliquer a la
+litterature les procedes de la science.
+
+C'est en lui-meme et non au dehors que M. Zola a trouve le type de son
+ideal. Doue d'un temperament combatif que marquent ses polemiques, ayant
+opiniatrement lutte contre la misere, contre l'insucces, contre le
+mepris et l'inintelligence publics, possedant la tete massive et les
+epaules carrees des entetes, sa volonte tenace, son amour-propre lui ont
+donne l'instinct et l'adoration de la force. Borne par d'autres dons a
+la carriere litteraire, retire des batailles dans son ermitage de Medan,
+la sourde tension de ses centres moteurs s'est depensee a douer
+d'energie consciente des etres et des elements que son intelligence lui
+montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses
+semblables et dans les grands phenomenes naturels ceux qui manifestent
+quelque emportement, les petrissant de ses propres mains, servant
+indistinctement aux hommes et aux choses les imperieuses effluves qui
+sourdaient en lui, il rend colossales les ames et les forces. D'un
+ministre mediocre, d'un calicot entreprenant il elabore les types du
+despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses
+mers deferlent en cataractes; ses champs suent la seve, ses edifices
+s'etagent demesurement; une mine, un assommoir, un magasin sont de
+formidables centres de forces deleteres, bienfaisants, actifs. Et la
+femme, force elle aussi, doublement magnifiee en sa puissance par le
+volontaire, en son charme par le male, devient la rayonnante et
+redoutable creature capable d'enivrer le monde.
+
+Cet absolu amour pour les forts qui seul eut conduit M. Zola a creer de
+gigantesques abstractions, controle et contrarie par son exacte vision
+de realiste, se retourne en un absolu mepris pour les malades, les
+vicieux, les mediocres, les etres mixtes et faibles, c'est-a-dire, pour
+toutes choses et pour tous les hommes reels. Ces spectacles quotidiens
+et cette humanite courante, incapables d'aucun developpement extreme, ne
+contenant de l'energie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins,
+transitoires et negligeables, presents cependant et s'imposant sans
+cesse a l'attention de son intelligence realiste, l'exasperent,
+l'affligent, le degoutent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses
+sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la
+realite qu'il ne peut ne pas voir et l'ideal dynamique que sa nature de
+lutteur le force a creer et a aimer. En ces deux termes dont nous venons
+de marquer la cooperation et l'antagonisme--realisme intellectuel,
+idealisme volitionnel--son organisation cerebrale peut etre resumee.
+
+Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes,
+par-dessus tout de Balzac, le double temperament de M. Zola montre qu'il
+n'existe pas plus d'ecrivains purement realistes qu'il n'y a d'absolus
+idealistes.
+
+ * * * * *
+
+
+L'OEUVRE[9]
+
+PAR EMILE ZOLA
+
+
+Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code
+d'esthetique. Cette esthetique est absurde. Les lieux communs de
+l'intransigeance imperturbablement opposes aux lieux communs de l'ecole,
+prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
+disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air,
+il faut peindre clair, il faut peindre d'apres nature; et voila Claude
+Lantier qui se met a proferer des maledictions contre les artistes sans
+aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le "jour de cave" d'un atelier.
+
+Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint
+clair, et d'apres nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut
+mieux faire observer qu'un precepte de facture reste une simple
+recette, que peindre d'une certaine facon ne veut jamais dire peindre
+bien de cette facon, que l'important est de peindre bien et que la facon
+n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les
+querelles et les gros mots sur les procedes manuels de l'art ne
+signifient rien, que la seule chose necessaire est d'avoir du genie, que
+les procedes meme de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de
+Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils
+etaient employes par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
+plein air est la derniere qu'il faille defendre, puisque, a l'heure
+actuelle, elle n'a pas encore donne un seul chef-d'oeuvre? D'une main
+tout aussi experte, M. Zola touche a l'esthetique du roman, et reprenant
+en bouche les grands termes de positivisme et d'evolutionnisme, il part
+en guerre contre la psychologie et denonce tous ceux qui n'etudient de
+l'homme que l'ame, sans se souvenir de l'influence du corps sur le
+cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une
+oeuvre d'imagination que les personnages sont des etres physiques en
+chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses
+exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux
+s'influe du cours du sang et de l'activite des visceres, personne n'y
+contredira. C'est un truisme dont la nouveaute n'est d'ailleurs destinee
+a revolutionner que les romans absolument mediocres de toutes les
+epoques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe
+comme un autre, que la pensee ne joue pas dans la caracterisation d'un
+individu un role plus considerable que son estomac ou son fiel, cela est
+simplement faux.
+
+C'est la pensee qui est le centre, et le corps la peripherie; la science
+le demontre apres que l'experience l'a constate, et au nom meme de
+l'evolutionnisme, l'activite cerebrale etant la plus recente est la plus
+haute, et l'etre qui pense le plus etant le plus noble, est le plus
+interessant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute
+l'ethnologie pour montrer que c'est retrograder vers le passe, que de
+considerer en l'homme l'etre instinctif et inconscient de preference a
+l'etre conscient, pensant, voulant, resolu et moral? Il serait cruel de
+battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorites qu'il
+invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis
+aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son
+temperament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points
+l'esthetique de ses adversaires, malheureusement mediocres et ineptes,
+des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin
+Balzac, Tolstoi et meme Flaubert, ont montre une bonne fois comment on
+peut embrasser la nature entiere sans en omettre le couronnement et
+rester realistes tout en analysant le genie et la noblesse morale.
+
+Nous avons tenu a dire nettement ce que nous pensons de l'esthetique
+naturaliste, parce qu'elle est erronee d'abord comme toute esthetique de
+parti, puis parce qu'elle trouble l'appreciation exacte des oeuvres de
+M. Zola. Autant cet ecrivain nous parait pietre penseur, mal renseigne
+et peu speculatif, autant nous l'admirons pour son genie incomplet mais
+puissant. Toute la premiere partie de l'_Oeuvre_, cette histoire
+lentement developpee de l'affection de Christine et de Claude, les
+magnifiques scenes ou elle se resout a etre le modele de son amant, ou
+elle se livre a lui, revenu croulant sous les huees, leur idylle de
+Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux ou la vie fremit, ou la
+sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du
+menage artistique, cette noire existence miserable et debraillee dans
+l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et
+s'affolant a l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis
+que Christine s'attache a son amour tari, lutte contre le dessechement
+de coeur de son mari, finit par l'arracher a l'art auquel il tenait de
+toutes ses fibres, mais l'abime et le tue du coup; toute cette tragedie
+humaine donnant a toucher de pauvres chairs frissonnantes, a voir des
+larmes dans des orbites creux, et des machoires serrees, et des poings
+abandonnes, nous a enthousiasme et emu. De tous nos romanciers actuels,
+M. Zola est le seul a donner cette sensation d'humanite vivante et
+souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous
+montrant des ames, des etres moraux. Dans ce roman, l'etude du milieu
+artistique est deplorable, fausse et incomplete. Ce que nous y aimons,
+c'est cette Christine si bonne, si douce, sensee, aimante, d'une si
+belle noblesse d'ame et toute simple; c'est meme cette brute de Lantier,
+qui, s'il ne mettait une grossierete de manoeuvre a clamer des theories
+ridicules, serait en somme un etre bon, simple et fort, qui eut pu etre
+un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'etait alle se
+perdre dans une carriere ou il est, malgre son intransigeance, un
+mediocre et un rate; c'est Sandoz, d'une si belle fermete, tetu,
+paisible et solide, ayant une idee en tete et la realisant patiemment
+sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces ames sans doute
+sont rudimentaires, simples, sans developpement vers le haut et sans
+complexite dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
+n'est en effet pas un grand psychologue, et ce defaut interdit de le
+classer avec les tres grands. Mais il a le don supreme de la vie, il
+sait souffler sur un etre et faire que les tempes battent, que les yeux
+regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a
+eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les etres
+moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualites
+qu'une grande bonte et une forte volonte. Pour la classe bourgeoise,
+pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a concu
+le premier, sans la realiser, malheureusement, la grande idee que le
+roman ne devait pas etre une etude individuelle, mais bien une vue
+d'ensemble ou passerait la foule, ou s'etalerait toute une epoque, et
+qui, decentralise et indefini, engloberait tout un peuple dans un temps
+et toute une ville. Ceux qui reprendront, apres M. Zola, la tache de
+continuer le roman moderne devront partir de ce grand ecrivain plus
+vaste qu'eleve, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises
+des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Education sentimentale_,
+avec le Tolstoi de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les
+psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de
+Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancetres du roman demotique
+futur, ou il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs,
+les degrades et les genies, de la chair et des nerfs, le sang et la
+pensee.
+
+NOTES:
+
+[Note 9: _Revue contemporaine_.]
+
+
+
+
+
+VICTOR HUGO[10]
+
+
+I
+
+Au lecteur qui penetre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et
+melee de M. Victor Hugo, un etonnement s'impose d'abord. Il ressent la
+luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des
+periodes, la variete des figures, la richesse des terminologies,
+l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de
+strophes.
+
+S'il s'efforce de discerner la loi de ces developpements, et la cause de
+cette opulence, s'il tente de classer les idees d'un alinea, les aspects
+d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une
+oeuvre, il decouvrira aussitot que la principale habitude de style et de
+composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les
+plus caracteristiques et les plus intenses, est la repetition. Pas une
+page et pas une suite de pages du poete, qui ne soit ainsi ecrite par
+une serie petite ou enorme de variations aisement separables. Chacune
+debute par une phrase-theme exposant l'idee que M. Victor Hugo se
+propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de
+plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en
+pousse a cette efflorescence, l'image, qui termine le developpement,
+marque le passage a un autre theme indefiniment suivi d'autres.
+
+On peut noter des vers comme ceux-ci:
+
+ Nous sommes les passants, les foules et les races:
+ Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;
+ Nous sommes le gouffre agite.
+ Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.
+ Nous sommes les flocons de la neige eternelle
+ Dans l'eternelle obscurite.
+
+Des passages comme celui-ci:
+
+ Aujourd'hui l'ecueil des Hanois eclaire la navigation qu'il
+ fourvoyait; le guet-apens a un flambeau a la main. On cherche a
+ l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait
+ comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces
+ nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand
+ devenu gendarme.
+
+Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les
+associe en series diverses, on aura la contexture de la plupart des
+pieces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo.
+
+En de longs developpements retentissent les plaintes et la hautaine
+indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
+proferent et repetent la meme desolante reponse que reprend en une autre
+oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pieces des
+_Contemplations_ sont inepuisables en dissertations sur la moralite des
+hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Chatiments_
+lancent et relancent la meme insulte en invectives redoublees. Les
+_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosite paganinienne
+un mince recueil de themes gracieux, amplifies en formidables
+symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au
+biblique et au moderne; dix pages de vers envoles et fugaces constatent
+que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages a quatre
+strophes redisent de mille facons ironiques que Dieu n'a pas besoin de
+l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne a ces exemples les
+facetieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades
+funambulesques ou la meme spirituelle cabriole s'execute en mille
+dislocations; les resumes historiques qui ouvrent les divers livres des
+_Miserables_, par d'enormes variations; les grandes fantaisies de
+_Quatre-vingt-treize_ sur le mysterieux accord des chouans avec les
+halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur
+la Jacressarde, maison deserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la
+nuit noire deux croisees vides.
+
+Cette insistance verbale, cette formidable obstination a echafauder mots
+sur mots, formule sur formule, a revenir et s'appesantir, a enserrer
+chaque idee sous de triples rangs de phrases, caracterise la forme de M.
+Victor Hugo, est normale pour tous les passages ou il developpe quelque
+reflexion, et constitue le procede de son style descriptif. Au lieu
+d'user d'une minutieuse enumeration de details, terminee et raccordee
+par une large periode generale, a la facon des realistes, M. Hugo
+recourt a l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnee et
+ressaisie, de propositions d'ensemble, de periodes comprehensives, dont
+le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et repete,
+peinant a enclore un enorme et souple fardeau.
+
+Que l'on relise pour constater jusqu'ou va cette contention et cette
+lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique
+serie de chapitres ou se trouve decrite la tempete funeste a l'orgue
+des _Compachicos_:
+
+ Les grands balancements du large commencerent; la mer dans les
+ ecartements de l'ecume etait d'apparence visqueuse; les vagues vues
+ dans la clarte crepusculaire a profil perdu, avaient des aspects de
+ flaques de fiel. Ca et la, une lame flottant a plat, offrait des
+ felures et des etoiles, comme une vitre ou l'on a jete des pierres.
+ Au centre de ces etoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une
+ phosphorescence assez semblable a cette reverberation feline de la
+ lumiere disparue qui est dans la prunelle des chouettes.
+
+De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais
+muet, obscur et splendide que traverse a pas hesitants Gwynplaine promu
+Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Miserables_, a ce tableau de
+l'eclosion printaniere dans le jardin inculte, ou se deroulent les
+amours de Cosette et de Marius; et les vers du poete sont aussi riches
+que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpetuels retours du
+burin a graver et regraver le meme trait en de diverses et fantasques
+lignes. Je prends entre cent exemples la description du chateau de
+Corbus dans la _Legende des Siecles_:
+
+ L'hiver lui plait; l'hiver sauvage combattant,
+ Il se refait avec les convulsions sombres
+ Ces nuages hagards croulant sur ses decombres,
+ Avec l'eclair qui frappe et fuit comme un larron,
+ Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,
+ Une sorte de vie effrayante a sa taille.
+ La tempete est la soeur fauve de la bataille....
+
+Et voila le poete lance pendant plusieurs pages a decrire le fantastique
+combat des ruines contre les nuees.
+
+Ce meme procede cumulatif, cet effort redouble a mille detentes, M.
+Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses heros:
+
+ Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
+ jusqu'a l'abstrait.... Dans son impassibilite peut-etre seulement
+ apparente, etaient empreintes les deux petrifications, la
+ petrification du coeur propre au bourreau, et la petrification du
+ cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux
+ a sa maniere d'etre complet, que tout lui etait possible, meme
+ s'emouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme etait un
+ savant. Rien qu'a le voir on devinait cette science empreinte dans
+ les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'etait une
+ face fossile ..., etc.
+
+De meme sont ecrits les portraits du capitaine Clubin, de Deruchette et
+de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et
+de Thenardier. Des personnages de son theatre, aux heros de la _Legende
+des Siecles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poemes,
+tous sont ainsi peints au decuple, saisis une premiere fois d'un coup,
+repris, traites a nouveau, enclos de mille contours semblables et
+deviants, obsedes et retouches par une main sans cesse retracante. De
+meme pour la psychologie des personnages que M. Hugo concoit comme des
+etres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la
+repetition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie
+d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie
+d'un ancien capitaine a pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise
+de conscience, du spectacle funebre d'un pendu epouvantant ses
+commensaux ailes des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur
+une plage, ou d'une consideration historique sur la Convention, de
+plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est
+essentiellement l'ecrivain de la redite, de la repetition, de la
+variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets
+et a travers toutes les emotions, il est celui qui ne peut exprimer une
+seule pensee en une seule phrase.
+
+Nous avons deja note qu'au cours d'une pareille ascension de periodes a
+sens identique, les mots propres rapidement epuises auront pour suite
+des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des
+images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ ou le poete essaie de
+montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanime des
+incendies allumes par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
+a ces deux vers et s'y resume:
+
+ Penche sur le tombeau plein de l'ombre mortelle,
+ Il est comme un cheval attendant qu'on detelle.
+
+Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose
+que la terminaison d'une periode ascendante. Tout symbole est a la fois
+une abreviation et une transposition; ce sont la les roles que l'image
+remplit chez le poete.
+
+Enchainees et se succedant, les metaphores, par les rudes raccourcis
+qu'elles infligent au style, par les sauts de pensee qu'elles
+impliquent, donnent a toute piece une grandeur grave, quelque chose de
+biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_:
+
+ Les mechants accourus pour dechirer ta vie
+ L'ont prise entre leurs dents.
+ Les hommes alors se sont avec envie
+ Penches pour voir dedans:
+ Avec des cris de joie ils ont compte tes plaies
+ Et compte tes douleurs,
+ Comme sur une pierre on compte des monnaies
+ Dans l'antre des voleurs.
+ Ton ame qu'autrefois on prenait pour arbitre
+ Du droit et du devoir,
+ Est comme une taverne ou chacun a la vitre
+ Vient regarder le soir ...
+
+Que l'on note dans cette piece le double emploi des metaphores. Si elles
+sont d'energiques resumes, elles substituent en meme temps, a la
+description d'etats d'ame, durs a rendre en vers, des visions
+imaginables et familieres. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de
+l'obscur au saisissant est marque avec la plus noble energie, dans la
+piece _En plantant le Chene des Etats-Unis d'Europe_, ou le poete, dans
+un des plus larges deploiements lyriques qui soient, adjure les
+elements, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en
+terre:
+
+ Vents, vous travaillerez a ce travail sublime,
+ O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.
+ Vous melerez la pluie amere de l'abime
+ A ses noirs cheveux herisses.
+ Vous le fortifierez de vos rudes haleines,
+ Vous l'accoutumerez aux luttes des geants.
+ Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines
+ De la clameur du neant.
+ Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,
+ Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux
+ Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlete
+ D'un pugilat mysterieux.
+
+Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le
+lecteur a ne plus voir le chene que quelques proscrits ont plante sur
+une plage, et l'idee revolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur
+monstreux a forme demi-humaine opposant a l'assaut d'elements
+passionnes, des racines douees d'obstination et des branches
+volontairement noueuses.
+
+M. Victor Hugo excelle ainsi a rendre pittoresques par des metaphores
+materielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait
+decrire qu'en vers ternes. La connivence des timores et des violents est
+ainsi transposee:
+
+ Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive
+ La complicite du fourreau.
+
+et la communaute de faute qui en resulte, ainsi:
+
+ Reste, elle est la, le flanc perce de leur couteau
+ Gisante; et sur sa biere
+ Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau
+ Est pris sous cette pierre.
+
+S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran
+inquiet des murmures des honnetes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:
+
+ Et ces paroles qui menacent,
+ Ces paroles dont l'eclair luit,
+ Seront comme des mains qui passent
+ Tenant des glaives dans la nuit.
+
+La joie sereine des beaux dieux, que les poetes ont montres planant
+au-dessus de nuees d'or, resplendit en une magnifique succession
+d'images, que terminent ces deux vers radieux:
+
+ Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques
+ Leurs attentats benis, heureux, inexpies.
+
+De splendides paroles font presque imaginer le mystere de l'immortalite
+de l'ame:
+
+ Quand nous en irons-nous ou sont l'aube et la foudre?
+ Quand verrons-nous deja libres, hommes encor
+ Notre chair tenebreuse en rayons se dissoudre
+ Et nos pieds faits de nuit, eclore en ailes d'or?
+
+L'infinite de l'espace est presque concue comme reelle en ces vers:
+
+ Il vit l'infini porche horrible et reculant
+ Ou l'eclair, quand il entre, expire triste et lent.
+
+Ce don de materialisation, cette aptitude a transposer les choses
+inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis a M. V. Hugo
+d'ecrire les singulieres pieces finales de la _Legende des Siecles_ et
+des _Contemplations_, ces tentatives desesperees d'exprimer
+l'inexprimable et l'inintelligible, ou le poete livrant avec les mots
+une terrible bataille a de vagues ombres d'idees, accomplit ses plus
+merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
+En ce point s'arrete l'evolution de l'image. Nee d'une accumulation de
+phrases synonymiques qu'elle couronnait et resumait, prise comme un
+substitut de representations directes possibles mais ternes, employee a
+la tache de plus en plus difficile et de moins en moins reussie de
+figurer materiellement des idees plus obscures parce que plus creuses,
+elle finit par devenir le vetement de purs fantomes intellectuels, a qui
+elle prete seule une existence apparente.
+
+A ces deux formes de son style, la repetition et l'image, M. V. Hugo
+joint une troisieme habitude, la plus apparente de toutes, l'antithese.
+Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux
+ensembles doues d'attributs contraires, par ce contraste exalte, par ce
+rapprochement souligne par des repetitions et marque par des images, M.
+Hugo s'attache a definir plus nettement deux pensees antagonistes, amene
+la comparaison entre les deux termes ainsi heurtes de force, et definis
+par la revelation de proprietes hostiles.
+
+La phrase meme de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs a
+apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
+adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot "sombre" est
+flagrante. On releve sans peine, en peu de pages: "Au grand soleil
+couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; serenite des
+sombres astres d'or." Les romans sont riches en ces contrastes purement
+verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans
+l'_Homme qui Rit_, dans les _Miserables_ la plupart des dissertations
+generales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithese entre
+les penitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas
+un monologue ou une tirade qui n'etincelle de brusques collisions de
+mots. La declamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don
+Cesar de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi releves de
+heurts sonores et eclatants. Mais les plus insignes exemples
+d'antitheses reprises, continuees et reduites, seront trouves dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, ou presque chaque poeme semble traverse
+par deux courants d'idees inverses et paralleles. Qu'il s'agisse
+d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scene, presque toutes les pieces
+contiennent au debut ou a la fin un contraste dissonant entre deux
+aspects antagonistes. Les denouements de la plupart des _Orientales_
+dementent l'exorde. Dans les _Chatiments_, le poeme _Nox_ met en regard
+des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetiere Montmartre, fosse
+des fusilles. Dans les _Voix interieures_, des sages s'attristent sur le
+festoiement des fous, et l'_A Olympio_, oppose a la douce gravite du
+poete, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le
+livre satirique flagelle les mechants parce qu'ils sont mechants, et les
+excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Legende des Siecles_, les
+contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles
+ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus
+du jardin ou l'infante effeuille une rose, l'aigle heraldique d'Autriche
+contredit par l'aigle helvetique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux
+heros fidele au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux
+humeurs. A tous les tournants des drames ou des romans, se passent des
+coups de theatre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience
+entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire a un
+personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son ame. La subite
+volte-face d'Hernani recompense et gracie, Torquemada entrant en scene
+sur les dernieres suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue
+egayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si
+c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on execute, Marius
+defaillant entre le desir de sauver Valjean et la terreur de perdre
+Thenardier, la tempete sous un crane, la Sachette reconnaissant sa fille
+en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet
+tenant l'echelle a l'enlevement de sa fille, quelle liste de contrastes,
+d'hesitations, d'alternatives et de dechirements d'ames, d'antitheses
+fragmentaires qui amplifiees et soutenues deviennent la contexture meme
+de toute oeuvre.
+
+Que l'on observe que les _Chatiments_ sont l'ironique antiparaphrase des
+paroles officielles placees en epigraphes, qu'il n'est presque point de
+volume de poemes qui ne soit digne de porter en titre l'antithese de
+Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les
+developpements d'une psychologie, d'une situation ou d'une these
+bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrece Borgia_, le sentiment de la
+paternite lutte contre les vices innes. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en
+_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte a la haine.
+L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion ideale et de la
+passion voluptueuse; les _Miserables_ sont la lutte de l'individu contre
+la societe, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les
+elements. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la
+Revolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just,
+personnifies en Lantenac, Cimourdain et Gauvain.
+
+Nous touchons ici a la facon dont M. Hugo entend l'ame de ses
+personnages. De meme que ses phrases, ses poemes, ses recueils, ses
+romans et ses drames sont le developpement d'antitheses de plus en plus
+generales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme
+dimidies portant en eux la lutte constante ou passagere de deux passions
+adverses, constitues contradictoirement dans leur ame et dans leur
+corps, devoyes par une crise qui retranche leur existence anterieure de
+leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine
+la laideur physique offusque la beaute morale; le forcat 24601 devient
+en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad,
+toujours inexorable a tous, eut un instant pitie d'un porc.
+
+Se bifurquant en de plus generales oppositions, l'antitheisme divise
+donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux ames, du plan d'une
+anecdote a celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable a une
+trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthetique,
+qui, exposee dans la preface de _Cromwell_, se resume dans le melange de
+deux contraires, le comique et le tragique.
+
+Et de meme que les tendances formelles dominantes, que nous devons
+analyser, aboutissent l'une a des redites profuses, l'autre a une
+obscurite sentencieuse, la pratique constante de l'antithese semble
+avoir laisse des traces nocives en une des tendances caracteristiques de
+M. Hugo: A force de diviser son attention entre les deux termes
+contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet a son
+oppose, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M.
+Hugo ne peut plus concentrer son activite intellectuelle en un seul
+point ou en un seul ensemble. La pensee comme la langue du poete se
+desagregent par endroits. De la, des hachures de style, l'abus de
+l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et
+sibyllin des grands passages. De la, la tendance marquee aux
+digressions, les dix phrases formant tableau eparses en dix pages, comme
+en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
+d'argent, dont les membres se profilent ecarteles sur tout un enorme
+chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de
+vers, resulte de cette dispersion de la pensee, le manque de proportion
+d'episodes comme la bataille de Waterloo dans les _Miserables_, l'air
+dejete et fruste des romans et des longues legendes, trop etendus et
+trop brefs, sans mesure et parfois difformes.
+
+Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des
+roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie a toute
+la machine et la regle par l'allure qu'il en recoit, nous avons suivi
+les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux
+peripeties, des peripeties a la psychologie et de la aux conceptions
+fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes
+qui ne paraissaient affecter que le style ont pu etre montrees influer
+sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la repetition a
+simplifie la psychologie, la tendance a l'image facilite l'acces de
+sujets metaphysiques, l'antithetisme determine la composition et
+l'esthetique. Il nous reste a penetrer dans ce domaine interne de
+l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons deja passe les approches, a
+examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhetorique mais la
+matiere meme qu'elle ouvre, non la loi des developpements mais la nature
+des idees developpees, le caractere commun et saillant des scenes, des
+portraits, des evenements et des conceptions, qui donnent lieu a
+deployer des repetitions, des images et des antitheses.
+
+
+II
+
+
+Toute personne familiere avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti a
+certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensite des idees
+ne correspond pas a la noble opulence de l'expression. Il arrive que
+sous l'imperieux flux de paroles l'on decouvre le cours mince et lent de
+la pensee, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la
+psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions
+a montrer les choses; l'humanite et le monde reels presque exclus de
+cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce denument du fond sous
+la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poete un ensemble herisse
+et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathedrale erige
+sur une nef vide.
+
+M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, a cet
+amas de pensees vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les
+lieux communs; il se prete a developper les themes empruntes, qui ne
+sont issus ni de sa pensee, ni de son emotion. Son imagination neglige
+le plus souvent de puiser immediatement aux sources vives de
+l'invention poetique et verse dans le faux et le banal.
+
+Certaines des pieces de vers paraissent denuees de tout contenu. Elles
+debutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au
+cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif interieur qui a
+pousse le poete a ecrire.
+
+Une piece de vers commence ainsi:
+
+ Louis quand vous irez dans un de vos voyages
+ Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,
+ Toulouse la romaine, ou dans ses jours meilleurs
+ J'ai cueilli tout enfant la poesie on fleurs
+ Passez par Blois.
+
+D'autres ainsi:
+
+ Jules votre chateau, tour vieille et maison neuve.
+ Se mire dans la Loire a l'endroit ou le fleuve ...
+
+ Le soir a la campagne, on sort, on se promene ...
+
+Et l'on peut joindre a ce groupe de poemes nuls, une bonne partie des
+_Orientales_, des premieres _Contemplations_, et presque toutes les
+_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces developpements oiseux
+a un point stupefiant, qui tout a coup, dans les oeuvres en prose,
+laissent entre deux chapitres, un vide nebuleux.
+
+Une autre categorie d'oeuvres a laquelle ressortissent la plupart des
+_Orientales, la Legende des siecles_, une piece comme _les Burgraves_ et
+un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle
+prodigieuse disposition sentimentale, le poete parvient a se faire le
+porte-voix, presqu'emu, d'une suite de personnes etrangeres et mortes,
+dont il epouse les causes et les passions avec une infatigable
+versatilite. Il parait difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de
+guerre du Muphti, les maledictions du Derviche_ pour autre chose que des
+themes indifferents, aptes a de belles variations. S'il parvient dans
+_la Legende des siecles_ a faire passionnement declamer Dieu, saint
+Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert,
+des thanes ecossais, une montagne et une stele, on peut en conclure sa
+grande souplesse d'esprit, et aussi l'interet mal concentre, superficiel
+et passager, qu'il porte a toutes ces ombres et ces symboles. On devine
+que M. Hugo sait etre tout a tous les sujets, et l'on reflechit que sa
+faconde verbale meme, si l'on y ajoute par hypothese, une certaine
+debilite intellectuelle, doit le porter a chercher des themes a phrases,
+dans tous les cycles de l'histoire et de la legende.
+
+Il s'adresse de meme frequemment a ce fonds commun d'idees humaines qui
+a produit a la fois les proverbes, les lieux communs et certaines
+indestructibles niaiseries. Sur des themes comme ceux-ci: la nature
+revele Dieu; il faut faire l'aumone; l'argent que coute un bal serait
+mieux employe en charites; les riches ne sont pas toujours heureux; il
+faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir
+pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime a revenir. Mais ou eclate
+avec une singuliere intensite son don de varier a l'infini le plus
+rebattu des dires, a faire du baton le plus nu, un thyrse divinement
+feuille de pampres, c'est dans la belle serie de pieces traitant ce
+sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoleon II, le sultan
+Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre
+_Pleurs_ dans la nuit; ces pieces enormes, tristes de la farouche ironie
+des prophetes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles,
+donneront la mesure extreme d'une forme grandiose, et d'une idee banale,
+d'un theme adventice, pris n'importe ou, laisse tel quel, sans addition
+originale, mais mis en splendides images, developpe en imperieuses
+redites, violemment heurte par le choc des antitheses, deploye en larges
+rhythmes, manie et remanie par une elocution prodigieuse.
+
+En toute occasion, M. Hugo en demeure a des idees vulgaires ou
+absurdes. La creation de la femme lui apparait comme le travail d'un
+potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste
+contre le suicide, qu'il qualifie de lachete, et soutient, contre toutes
+les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de
+l'instruction diminuent la criminalite _(Quatre vents de l'Esprit_, pag.
+87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le
+crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se resume en des livres vieux,
+poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des
+morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des
+crapauds par leur desir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter a
+ces exemples. Banal et superficiel en des matieres generales, M. Hugo,
+dans un domaine particulier, digne par excellence
+d'investigations,--l'ame humaine--a de meme abonde dans l'irreel et le
+vulgaire.
+
+Sur ce point, les declarations du poete sont explicites. Dans la preface
+de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
+devraient et pourraient etre; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il
+declare sa croyance en l'homme entite, egal en tous ses exemplaires et
+s'applaudit d'abolir les differences qui mettent pourtant l'intervalle
+d'une espece zoologique entre deux classes sociales.
+
+Ces deux aveux de principe ont ete imperturbablement obeis. Que l'on
+relise une piece comme _Dieu est toujours la_; on y verra exposes avec
+la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'ete est chaud, le pauvre
+humble, l'orphelin doux et triste, les chaumieres fleuries, le riche
+charitable, les enfants "innocents, pauvres et petits". Il n'est
+d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne
+soient des anges ingenus ou pensifs. Les meres sont tendres, les aieuls
+doux. Par _le Regard jete dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu a
+apercevoir une grisette moins reelle encore que celles de Murger. La
+
+ Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple.
+
+Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle
+chante en travaillant a des travaux de couture, dont elle reussit a se
+nourrir et ne court qu'un danger: celui d'etre tentee d'ouvrir un
+Voltaire, situe dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont a la
+fenetre. Un mendiant, auquel le poete demande comment il s'appelle,
+repond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au
+poete qui le plaint:
+
+ ...Allez en plaindre une autre.
+ Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
+ Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil
+ Etc.
+
+ Tout ce passage est a lire jusqu'aux vers:
+
+Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux,
+doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/
+
+Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement:
+
+ Et ce serait un archange
+ Si ce n'etait un gamin.
+
+Cette liste suffit. On peut deja prevoir quels seront les types plus
+acheves qu'imaginera un poete auquel les grandes categories de
+l'humanite se presentent sous cet aspect. En effet, les notions
+psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir
+trois sortes d'ames: celles qui sont unes et nues, invariables pendant
+toute leur existence factice, nettes de tout melange, constituees comme
+une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une
+seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_,
+toute purete, la duchesse Josiane, toute frivolite charnelle,
+Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le
+noble Gilliatt; dans _les Miserables_, Cosette, pure amante, Marius, le
+jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac,
+Cimourdain, "l'effrayant homme juste"; dans les drames, tous les
+amoureux d'Hernani a Sanche, et de Dona Sol a Rosa, tous les vieillards
+de Don Ruy a Frederic de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans
+alliage. Toute cette foule, partagee en classes diverses, agit, vit et
+meurt d'une facon rectiligne, repete les memes actes et les memes
+paroles, fait les memes gestes et porte les memes mines du berceau au
+cercueil, sans que le poete se soucie de mettre au nombre de leurs
+composants un grain de la complexite, des contradictions et de
+l'instabilite que montrent tous les etres vivants.
+
+M. Hugo n'a pas commis toujours, et entierement, cette omission. Dans
+ses principales creatures il a legerement devie de cette psychologie
+congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des
+complications humaines son amour de la simplicite. Il separe la vie de
+ses heros en deux parties, generalement de signes contraires,
+l'existence avant la crise, celle posterieure, toutes deux unes et
+coherentes, mais d'attributs diametralement adverses. Valjean, odieux
+et haineux, forcat, passe chez M. Myriel et, peu apres, devient le plus
+angelique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un
+moment de scrupules misericordieux qui le font se suicider. Charles
+Quint devient de coureur d'aventures, empereur serieux, Ruy Blas
+d'amant-poete, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus
+Marion la courtisane.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en
+concevant parfois des ames geminees, partagees en deux moities
+distinctes et generalement contradictoires, par une absolue fissure,
+Marie Tudor, reine, est irritee contre son amant, puis se remet a
+l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de
+son attitude de mari peureux a celle de chef des tetes-rondes.
+Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour
+Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son
+affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrece Borgia est maternelle et
+scelerate; Triboulet, paternel et proxenete; Gauvain, inflexible et
+humain. Cette simple mecanique intellectuelle, resumee en un conflit de
+deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe
+que M. Hugo ait concue. Tout l'au-dela de cette humanite chimerique lui
+est d'habitude inconnu.
+
+La tendance a l'irreel et au superficiel, qui lui fait simplifier et
+raidir toutes les ames qu'il decrit, l'amene, par un choc en retour
+apparemment bizarre, a concevoir la vie comme plus romanesque et plus
+theatrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les
+conflits qu'elle peut presenter, ne tachant pas de penetrer dans le jeu
+de petits faits, d'incidents sans portee, de bevues et de hasards dont
+se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin,
+comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et
+dans une tour les moellons, M. Hugo represente la vie par ses gros
+evenements. De la ses romans allant de coups de theatre en crises de
+conscience, de situations extremes, en soudaines catastrophes, sans que
+meme les interstices soient combles par des files de petits incidents
+mediocres et quotidiens, tels que les chroniques et les memoires nous
+les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De
+la son theatre machine, sanglant et surtendu dont les peripeties ont
+tantot l'air apprete des effets de M. Scribe, tantot l'air excessif des
+fins de drames.
+
+Que ce manque de penetration, d'analyse, de souci des dessins, de
+recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialite qui
+rend creux les moindres poemes comme les plus empanaches heros, les
+grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
+le resultat non d'un eloignement volontaire de la realite, mais d'une
+impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvrete
+d'idees qu'etale le poete en toutes les pieces ou il a tente de
+developper quelque idee metaphysique donnee comme originale. Rien de
+plus pueril que sa conception du jugement dernier, exposee a la fin des
+premieres _Legendes_. Pour d'oiseux problemes debattus par de faibles
+arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont a
+lire. Le deisme developpe dans les dernieres pieces des _Contemplations_
+est aussi traditionnel, que le pantheisme de certaines pieces est celui
+des bonnes gens. Et quant a son idee sur la metempsychose retributive,
+rien ne paraitra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre
+du poete, des sujets aux peripeties, de la psychologie a la philosophie,
+une pensee qui ne soit prise a la foule ou aux livres, qui ne doive etre
+tenue pour inadequate ou mal concue. S'il est un titre que M. Hugo a
+usurpe, c'est celui de penseur.
+
+Il est naturel que l'on demande ici comment un poete chez qui nous
+avons constate sous une magnifique elocution des symptomes marques de
+debilite intellectuelle, se trouve cependant etre un grand artiste. La
+reponse sera donnee par un nouvel ordre de faits que nous allons
+developper.
+
+Quand M. Hugo s'est empare d'une pensee vulgaire, quand il a imagine une
+ame sans complications, ou une peripetie sans antecedents, le poete ne
+s'en tient pas a cette simplicite sans interet. Emporte par sa tendance
+verbale a la repetition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
+ascendante, par son antithetisme qui reclame des chocs de grandes
+masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges
+rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus
+insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les
+plus simples scenes champetres, une vache paissant dans un pre, des
+enfants qui jouent, un chene dans une clairiere, une fleur au bord d'un
+chemin, prennent sous ses puissantes mains de petrisseur de verbe, une
+grandeur calme et menacante, un aspect fatidique et geant, qui emeut
+intimement. Rien de plus grandiose que sa grace. Il celebre dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies
+filles, les nuits d'ete, avec une joie enorme. Son vers musculeux se
+contourne, se degage et s'elance avec la forte souplesse d'un cable
+d'acier, tourne a l'hymne dans l'elegie, a la bacchanale dans l'idylle,
+constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace
+de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine
+d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le delirant epithalame
+de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animes et
+transportes de la meme joie tumultueuse, retentissent en fanfares de
+cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus enormes eclats,
+quand le poete entreprend les grands spectacles et les grandes
+catastrophes.
+
+Rien de plus demesure et de dechaine que certaines de ses tempetes. Un
+incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une
+bataille, comme celle de Waterloo dans les _Miserables_, est un
+foudroiement de Titans. La charge epique des cuirassiers de Millaud, la
+panique, les carres de la garde tenant comme des ilots au milieu de
+l'ecoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des
+canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possede les varietes
+de la grandeur et les etale magnifiquement partout. Il sait etre
+grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un
+style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Legende des
+Siecles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
+fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la "Claymore"
+est froidement heroique. La marche de Gwynplaine dans le palais
+somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et
+d'enorme; la scene est monstrueuse ou Josiane, en sa lascive
+demi-nudite, colle ses levres junoniennes a la face tailladee de son
+hideux amant, et le regarde "fatale", avec ses yeux d'Aldebaran, rayon
+visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sideral.
+
+Mais dans tous les livres du poete aucun recit ne monte plus haut au
+sublime et au tragique que celui ou Gwynplaine mene dans le caveau de la
+prison de Southwark apercoit le spectacle miserable de Hardquannone
+soumis a la peine forte et dure. Les sourdes tenebres du lieu, les
+vieilles et pueriles lois latines psalmodiees par le greffier, les
+paroles surhumainement graves, adressees par le juge, une touffe de
+fleurs a la main, a la miserable guenille d'homme devant lui, ecartele
+nu entre quatre piliers et oppresse de masses de fer, la bouche ralante,
+la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est
+enorme et admirable.
+
+Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltee par ce don
+d'amplification. Les personnages y sont des heros ou des monstres: de
+Javert le "mouchard marmoreen" a Gauvain, le general de trente ans qui
+possede "une encolure d'hercule, l'oeil serieux d'un prophete et le rire
+d'un enfant...." Fantine, Mme Thenardier "la mijauree sous l'ogresse"
+sont au-dela des deux frontieres extremes de l'humanite, de meme que les
+guerriers de la _Legende des Siecles_ sont plus grands que des statues.
+Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises
+heroiques, les passions et les emotions intenses, les intrigues
+tenebreuses, et les vertus angeliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M.
+Hugo correspond a un monde plus simple que le notre, elle correspond
+egalement a un monde gigantesque, ou des rafales aux passions, des
+arbres aux crimes, de la beaute des cieux a la misere des humbles, tout
+est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en
+ce globe par comparaison infime.
+
+Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosites dont M. Victor Hugo
+sait faire du sublime, son genie atteint de plus hauts sommets encore
+dans toutes les scenes auxquelles se mele un element de mystere.
+
+Ici son imagination, laissee libre par la realite, profitant des
+interstices que la science et l'experience laissent dans le reseau de
+leurs notions, usant des terreurs hereditaires que les grands
+spectacles nuisibles ont deposees dans les ames, pousse ses plus
+etranges et ses plus luxuriantes vegetations. Le silence glace d'une nef
+vide, une cloche beante au repos, une enorme salle de festin ou les
+flambeaux agonisent, une apre et solitaire gorge de montagne muette sous
+un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voute d'arbres,
+prennent sous son style un aspect formidablement inquietant. Une nuit
+etoilee vue aux heures ou tous dorment, le ciel bas d'une soiree
+d'hiver,
+
+ L'air sanglote et le vent rale,
+ Et sous l'obscur firmament,
+ La nuit sombre et la mort pale
+ Le regardent fixement,
+
+le bois sombre plein de souffles froids ou Cosette, la nuit, va pour
+chercher un seau d'eau, penetrent d'une horreur sacree. M. Hugo est par
+excellence le grand poete du Noir, et comme son satyre, connait
+
+ Le revers tenebreux de la creation.
+
+Le mystere des germes, la sourde poussee du printemps et l'ascension
+latente de la seve, les murmures des grandes plaines, la surprise des
+sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poete en celui
+qui a ecrit dans les _Miserables_ seuls ces trois admirables episodes:
+_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivee de Valjean,
+par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin
+silencieux, mort et regulier ou "l'ombre des facades retombait comme un
+drap noir". Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de
+Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un ecrin et un
+antre, cette voute, aux lobes presque cerebraux, eclairee d'une lumiere
+d'emeraude, tapissee d'herbes deliees, mouvantes et molles, ou roulent
+des coquillages roses, que frole le gonflement des vagues, venant polir
+un noir piedestal ou s'evoque "quelque nudite celeste, eternellement
+pensive, un ruissellement de lumiere chaste sur des epaules a peine
+entrevues, un front baigne d'aube, un ovale de visage olympien, des
+rondeurs de seins mysterieux, des bras pudiques, une chevelure denouee
+dans de l'aurore, des hanches ineffables modelees en paleur"; la
+description des halliers sombres, ces "lieux scelerats" d'ou les chouans
+fusillaient les "bleus", et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux
+tableau de la baie de Portland par un crepuscule d'hiver, ou les cotes
+blafardes se profilent en contours lineaires, puis encore l'enterrement
+de Hardquannone, emporte silencieusement a la brune, le glas toquant a
+coups espaces et discords, et cette molle nuit grise ou Gwynplaine, dans
+l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le
+sourd desir de se suicider; M. Hugo apparaitra comme le poete des choses
+sombres, en qui se repercute et se magnifie tout ce que les hommes
+apprehendent et redoutent.
+
+Que l'on ajoute encore a toutes ces scenes certains portraits pleins
+d'ombre et de reticence, dont le plus grand exemple est la silhouette
+bizarre, sacerdotale et scelerate du docteur Geestemunde, certains
+ensembles brouilles et confus, la perception subtile du trouble d'une
+societe a la veille d'une emeute, de cet instant des batailles ou tout
+oscille:
+
+ La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les trainees
+ de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armees ondoient,
+ les regiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous
+ ces ecueils remuent continuellement les uns devant les autres ...
+ les eclaircies se deplacent; les plis sombres avancent et reculent;
+ une sorte de vent du sepulcre pousse, refoule, enfle et disperse
+ ces multitudes tragiques....
+
+Enfin que l'on considere cette tendance poussee a bout, que l'on fasse
+l'enumeration de tous ces poemes douteux ou M. Hugo tente d'eteindre
+l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les tenebres metaphysiques, de
+ses constants efforts a definir l'incertain des problemes historiques,
+sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurite, de ses appels
+a une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les
+plus claires choses; il nous semble que la demonstration est suffisante.
+S'il est un domaine ou M. Hugo soit a la fois frequent et magnifique,
+c'est celui du mysterieux, du cache, du crepusculaire, du nocturne. S'il
+est par excellence celui qui ne sait point voir les choses reelles, il
+est le familier de leur envers, des terreurs, des apprehensions et du
+trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes
+peuplent peureusement l'absence de clarte.
+
+Certains faits contradictoires ne sauraient alterer la valeur de cette
+induction. Les chapitres realistes des _Miserables_, ne nous sont pas
+inconnus, tels que la plaidoirie singulierement navrante et comique et
+vraie du pere Champ-Mathieu, indigne dans sa stupidite d'etre pris pour
+le forcat Valjean, ni tout l'episode du petit Picpus, les notes precises
+sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le pere
+Fauchelevent et la mere Superieure, ni cette excellente figure de M.
+Gillenormand, ni celle de Thenardier fourbe et feroce. Le faux Lord
+Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les heroines
+de theatre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines
+concues en termes vrais. Dans certaines poesies meme, comme
+_Melancholia_, les miseres sociales paraissent decrites et deplorees
+veritablement. Mais ce ne sont point ces parties eparses et sinceres qui
+peuvent caracteriser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que
+l'organisation intellectuelle de ce poete n'est pas absolument denuee
+des proprietes qui constituent le talent d'artistes d'une autre ecole.
+Elles ne prevalent point contre les faits universels et
+caracteristiques, les tendances generales et excessives que nous avons
+reconnues en cette etude, dont les resultats se resument comme suit:
+
+En un style fait de repetitions, d'antitheses et d'images, M. Hugo drape
+des idees soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit
+paraissant, comparees aux objets, plus simples, plus grandes et plus
+vagues. Cette nullite, cette simplification et ce grossissement du fond,
+sont unis aux proprietes caracteristiques de la forme non par des
+relations de causes a effets ou d'effets a cause, mais par un rapport
+indissoluble qui permet de considerer ces deux ordres de faits comme
+resultant a la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du
+style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte a la simplicite de ses
+idees, qu'il reste indecis s'il use de son elocution prodigieuse pour
+dissimuler la faiblesse de sa pensee, ou si celle-ci s'interdit toute
+activite depensee en belles paroles. Le grossissement est joint a la
+simplicite soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incompletement
+est vu plus en saillie; il aboutit necessairement a la repetition
+ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idees. Le vague
+et le mystere de la pensee conduisent a l'emploi des images, et
+celles-ci facilitent le developpement de sujets purement metaphysiques.
+Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immediate et
+essentielle par des actions et des reactions reciproques, qu'il faut
+tenir en memoire. C'est par cette synthese finale, reunissant en un
+ensemble homogene les elements que notre analyse a dissocies, que l'on
+pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une
+merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, coloree, sans cesse
+renaissante et variee comme un fouillis de lianes; sous ce revetement
+une pensee simple, nue, enorme, brute et a gros grains, comme un
+entassement de rocs; l'on aura la une image approchee des livres du
+poete, l'enchevetrement luxuriant de sa forme, sur l'edifice grandiose
+de ses simples et enormes idees, tout le deploiement de ses livres
+herisses et fleuris, eriges en gros blocs friables et mal assembles. En
+cette antithese fondamentale et inapercue du poete: la nudite du fond et
+la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se resume.
+
+NOTES:
+
+[Note 10: Decembre 1884, _Revue Independante_.]
+
+
+III
+
+
+De l'ensemble des faits que nous venons d'etablir, il resulte une
+explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression
+et de pensee qui sont devenues manifestes au cours de cette etude,
+pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du
+mecanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothese, paraisse etre a
+l'origine de tous les caracteres marques de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
+Il nous semble que l'on peut repondre par l'affirmative a une question
+ainsi precisee.
+
+Si nous reprenons les resultats de notre analyse, resumes en ces deux
+termes: simplicite de la pensee et richesse de la forme, le choix de
+celui qui precede et determine l'autre, ne peut-etre douteux. Il n'a
+jamais paru a personne que les gens d'intelligence simple, soient
+necessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble
+vrai.
+
+L'opinion commune sur les gens a parole facile, les improvisateurs, les
+avocats, les bavards, les ecrivains de premier jet, demontre en quelque
+facon que chez les discoureurs abondants on a remarque une activite
+intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de
+l'examen des facultes orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue
+pas la parole prononcee de la parole ecrite) que nous allons partir,
+quitte a revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous
+auront fournie ne rend pas compte egalement des facultes mentales du
+poete.
+
+M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se
+decompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et
+emotionnelle; l'expression interieure; l'expression proferee. Or, nous
+avons discerne en M. Hugo, des le debut, l'habitude de repeter en
+plusieurs formules diverses une seule pensee, de sorte que fort souvent
+dans tout un chapitre et tout un poeme, peu d'idees distinctes sont
+emises. Il semble donc qu'en lui, a une seule impulsion de l'ame, a une
+conception, a une emotion, a une vision interieures, correspondent une
+multitude d'expressions, qui se presentent tumultueusement, s'ordonnent,
+se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultes
+intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passe, pour
+reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don
+d'exprimer longuement et de penser peu, de developper magnifiquement et
+abondamment, le moindre jet d'emotion et d'idees; que l'on se figure en
+outre que pendant ces successives remissions de l'intelligence, M. Hugo
+porte dans sa conscience non plus des pensees, mais de purs mots; tout
+deviendra clair. Un esprit presentant cette anomalie de ne penser guere
+qu'en paroles, devra s'exprimer en antitheses et en images, devra
+simplifier et grossir la realite, devra parfaitement rendre le
+mysterieux et le monstrueux, en vertu du mecanisme meme de notre
+langage.
+
+Chez lui, chaque idee, au lieu d'en suggerer une autre, de se propager
+de terme en terme, du debut a la fin d'une oeuvre, s'etant immediatement
+fondue et comme dissipee dans l'abondance d'expressions qu'elle
+dechaine, ne subsiste pendant une duree appreciable qu'en mots. Ceux-ci
+comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes
+analogues, enfin, et, necessairement, les termes metaphoriques. De meme
+le poete s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots
+detournes, puis par des images. Et celles-ci etant l'equivalent non de
+l'idee, depuis longtemps oubliee, mais des premiers mots dans laquelle
+elle etait concue, il suit qu'elles paraitront d'habitude imprevues,
+incoherentes, neuves et curieuses aux personnes habituees a penser en
+pensees. De meme, c'est grace a ce rapport lointain entre l'image et
+l'idee que M. Hugo parvient a figurer parfaitement, en apparence, des
+idees ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amene a traiter
+en beaux vers les plus vagues sujets metaphysiques.
+
+La tendance du poete aux antitheses s'explique d'une maniere analogue.
+M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa
+monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont
+abstraits et absolus. Le mot "arbre" ne represente aucun arbre
+particulier, qui pourrait etre de telle grandeur et de telle
+disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte
+placee au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi delimite, l'arbre se
+separe nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe a
+son pied. Seul un esprit realiste sentira qu'il n'y a au fond aucune
+demarcation entre les graminees des petites aux grandes, les ronces, les
+arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot "homme" de
+meme, que nous nous figurons blanc, pourra etre verbalement oppose au
+mot "bete" que nous imaginons quadrupede et velue; mais en fait, ces
+mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la
+face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les
+Boschimans, marchant courbes et les bras ballants jusqu'aux genoux, le
+nez epate et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
+tous les mots antithetiques, depuis lumiere-tenebres, desquels sont omis
+les degradations crepusculaires, jusqu'a matiere-esprit, que relient les
+manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que
+la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage
+cree des mots qui le sont. Que M. Hugo dut s'abandonner a cette tendance
+antithetique que les mots eux-memes et les mots seuls possedent,
+paraitra naturel a qui aura suivi nos explications.
+
+Nous passons aux facultes mentales du poete. Dans tous les precedents
+paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensee pure
+de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquee a
+se conformer exactement a la nature des choses. Les faits que nous avons
+exposes dans le deuxieme chapitre de notre etude justifient cette
+petition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plait a executer des
+variations, parfois extremement belles, sur les lieux-communs les plus
+abuses, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire
+visiblement des idees simples et parfois fausses, qui ont cours dans le
+public sur des sujets familiers. C'est la le procede d'un homme peu
+habitue a penser pour son propre compte, prompt a s'emparer de themes
+tout faits pour donner libre cours a sa faculte de parolier. Mais il est
+un domaine ou le vulgaire ne peut meme le mal renseigner. C'est celui de
+l'ame humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots.
+
+Quand on dit, sans trop y songer: un heros, un vieillard, une jeune
+fille, une mere, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et
+de fort simple. Un heros est un beau jeune homme brave et rien de plus;
+une jeune fille est un etre chaste, joli et timide. Qu'un heros n'est
+souvent ni beau, ni jeune ni meme brave; qu'une jeune fille peut etre
+laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posseder une
+cervelle compliquee et retorse,--les mots ne nous le disent pas et
+l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de la,
+l'air de famille de ses creatures similaires, et leur psychologie
+ecourtee, qui se borne a assigner a chaque type les tendances
+convenables et conventionnelles, a rendre les vieillards venerables et
+les meres tendres, les traitres fourbes et les amantes eprises, sans
+nuance, sans complications et sans individualite, sans rien de ces
+contradictions abruptes et de ces hesitations fremissantes que presente
+tout etre vivant.
+
+Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si
+ce poete simplifie la realite, il la grossit, en vertu de cette meme
+habitude de pensee verbale, qui a faconne son style et ses conceptions.
+Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus generaux, les plus
+caracteristiques et les plus simples de l'objet qu'il designe, les porte
+en lui pousses a leur plus haute puissance. Le mot "chene" figure un
+arbre robuste et enorme; le mot "or" rutile plus brillamment que le pale
+metal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de
+pourpre vermeille qui merite d'etre appelee le rouge. Le poete dont
+toute l'activite intellectuelle se depense en mots, qui use sans cesse
+de ces brillants faux jetons de la pensee, ne pourra s'empecher de voir
+les choses aussi demesurees que les paroles qui les magnifient. Pour
+lui, necessairement, les mechants seront monstrueux, les jeunes filles
+virginales et les tempetes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux
+que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres
+sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupconnera des faunes dans
+les taillis obscurs. Le mot _Napoleon 1er_ fera surgir en son ame un
+fantome de statue, le mot _Revolution_ une lutte de titans, le mot
+_Liberte_ des hommes delies qui s'embrassent en pleurant. Que ces
+sentiments, cette facon de penser, d'etre emu et d'exprimer, est portee
+chez M. Hugo a un degre tel qu'elle devient geniale et sublime, la fin
+de la deuxieme partie de notre etude le montre.
+
+Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M.
+Hugo a le plus noblement exalte ses phenomenes crepusculaires et
+mysterieux. Ici, a son habitude de concevoir les choses aussi enormes
+que les mots, aucune experience antagoniste ne s'oppose. Les mots
+_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portes a leur plus haute
+energie, designent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de
+l'homme sont forcement inactifs, c'est-a-dire ne nous donnent plus aucun
+renseignement. De meme les termes plus abstraits: _mystere_, _trouble_,
+l'_eternite_, l'_au-dela_, expriment des entites sur lesquelles nous ne
+savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en
+existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du
+vague, la fantaisie de M. Hugo, laissee sans limites et sans resistance,
+se meut et se deploie a l'infini, comme s'epand un gaz infiniment
+elastique, laisse sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la
+chose nulle sous le mot peu precis que la chose mesquine sous le mot
+enorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indefinie sous le
+mot absolu, les choses vraies enfin sans designations repetees et sans
+images appendues, sous les mots[11].
+
+Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquees par notre
+theorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de designer
+les chapitres de ses livres, ses poemes et ses recueils par les titres
+metaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son erudition
+qui comprend toutes les sciences verbales, la metaphysique, la
+theologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune
+des sciences realistes et naturelles; sa reforme de la versification,
+qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre
+d'exprimer une idee en plus de mots que n'en contient un vers; le
+resultat meme du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare
+contre l'irrealisme classique, n'a abouti qu'a enrichir la langue
+francaise de nouveaux mots; toute la vie du poete, la mission
+sacerdotale qu'il s'est assignee, son entree en lice pour la
+"revolution" contre le "pape", sa haine des "tyrans" et sa philanthropie
+generale; tous ces traits resultent du verbalisme fondamental de son
+intelligence. Son immense gloire de poete national peut etre expliquee
+de meme.
+
+M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en epouse les idees
+et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
+elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment
+qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont
+freres et tous les pres fleuris, que les oiseaux chanteurs celebrent
+l'Eternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la
+Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par
+son adoration de quatre-vingt-neuf, les meres par son amour des enfants,
+les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en
+politique que les aristocrates, en litterature que les realistes et en
+philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est
+d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il eblouit, en
+outre, par l'admirable, neuve, et persuasive facon dont il exprime leur
+pensee. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit
+essentiellement francais. Par son habitude de penser des mots et non des
+objets, de ne point dissequer les ames et de ne point montrer les
+choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartesien, du
+theatre classique et de la peinture d'academie. Il y a joui de l'enorme
+bonheur de ne differer de ses contemporains et de ses compatriotes que
+par la forme ou il a jete des idees traditionnellement nationales. Cette
+innovation est a la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
+point, comme le demontre l'impopularite de l'_Education sentimentale_,
+de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de
+Baudelaire.
+
+Ici notre etude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les
+proprietes saillantes ont ete resumees en exemples, nous avons extrait
+quelques caracteres generaux, ceux-ci ont ete repris en un couple fort
+clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait
+psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui,
+comme tous les principes, parait moindre que les effets causes, fasse
+illusion sur la beaute et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. A
+l'intersection de deux lignes on mesure aisement leur angle; mais que
+ces cotes soient prolonges a l'infini, ils comprendront l'infini. De
+meme l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons resume en quelques mots
+l'essence, demeure une des plus enormes qu'un cerveau humain ait
+enfantees. Que l'on suppose jointe a la faculte verbale qui l'a
+produite, les facultes analytiques et realistes d'un Balzac, la grace
+d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore a cette
+intelligence reine, la pensee encyclopedique d'un Goethe, l'on aurait un
+poete transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses
+et tous les mots. Etre de cet ensemble inoui un fragment notable, suffit
+a la gloire d'un homme.
+
+
+
+
+
+LES ROMANS
+
+DE
+
+M. EDM. DE GONCOURT[12]
+
+
+Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges
+militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-pere epris,
+l'eveil d'ame d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans
+l'hotel du ministere de la guerre; la naissance de son imagination par
+la musique, les lectures sentimentales, et cette precoce surexcitation
+que causent dans une cervelle a peine formee les exercices religieux
+preparatoires a la premiere communion,--l'esquisse de ses passionnettes
+et de ses amourettes,--puis le developpement de la jeune fille fixe en
+ces moments capitaux: la puberte, le premier bal, la revelation des
+mysteres sexuels,--enfin l'etude, en cette elegante, de tout le
+raffinement de la toilette, des parfums du corps et des facons
+mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le leger hysterisme de
+sa chastete, l'anemie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases
+se resume le recent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur
+maintient, pour notre regret, un engagement de sa preface. Dans ce
+livre, M. de Goncourt a de nouveau consigne toutes les originales
+beautes de son art, l'acuite de sa vision, la delicatesse de son emotion
+et la science de sa methode, la sorte particuliere de style qui procede
+de cette sorte particuliere de temperament. Avec les trois oeuvres qui
+l'ont precede, jointes aux romans anterieurs des deux freres, il semble
+que l'on peut maintenant definir, en ses traits essentiels, la
+physionomie morale de l'auteur de _Cherie_, le mecanisme cerebral que
+ses ecrits revelent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.
+
+
+I
+
+
+Il est en M. de Goncourt trois predispositions originelles, sans lien
+necessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, emotionnelle,
+affectant les trois departements principaux de son organisation
+psychique, qui, demontrees, peuvent suffire a l'analyse et a
+l'explication de cet artiste.
+
+Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de
+chaque chapitre sont constitues par le recit de faits positifs, precis,
+particularises, par des observations, des anecdotes, un geste, une
+physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces
+faits nus, ou accompagnes de considerations et de narrations, qu'ils
+resument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis,
+renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments
+essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans
+de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui
+les assemble et les denature par une relation logique. Et de ces
+elements tenus mais rigides, comme les pierres d'une mosaique, M. de
+Goncourt sait user avec un art et des resultats merveilleux.
+
+Il excelle, a un tournant de sa fabulation, a un moment psychologique de
+ses personnages a montrer cette evolution et cette transformation par un
+fait brutal, net, dont la conclusion est laissee a tirer au lecteur.
+Telle est la scene ou la Faustin, surexcitee par le role qu'elle essaie
+d'incarner, a la veille de son exalte amour pour lord Annandale, tombe
+presque entre les bras d'un maitre d'armes en soeur; telle encore cette
+conversation erotique que Cherie, a la campagne, par une apres-midi
+torride, ses sens pres de s'eveiller, surprend de sa fenetre, entre deux
+filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce
+genre que M. de Goncourt depeint en leurs moments caracteristiques de
+larges periodes de l'existence de ses creatures, l'enfance de Cherie et
+l'enfance de celle qui sera la fille Elisa, la vie errante des freres
+Zemganno avant leurs debuts a Paris, et la vie amoureuse, traversee
+d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par
+ces faits menus ou longs a decrire, il montre les etats d'ame permanents
+ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant
+machinalement a deranger les lois de la pesanteur, l'absorption
+momentanee du saltimbanque cherchant un tour inoui,--par ce reglisse bu
+dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinee de la Faustin.
+
+Il lui faut des faits pour prouver ses assertions generales, le desir
+qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le theatre, une fois
+qu'ils ont goute de cette gloriole, pour montrer la seduction que
+celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final a
+une analyse de caractere, ou a la notation d'un changement moral; la
+mere des Zemganno appelee en justice, ne voulant temoigner qu'en plein
+air, pour montrer le farouche amour de la bohemienne pour le ciel libre;
+pour representer la modification produite en Cherie par sa puberte,
+decrire en detail la gaucherie et la timidite subite de ses gestes. Par
+une methode contraire M. de Goncourt fait preceder une consideration
+generale de la serie de faits qui l'etayent, decrivant les fougues
+d'Elisa de maison en maison, pour determiner en une generalisation
+l'inquietude errante des prostituees.
+
+Des faits encore, deguises sous une conversation, jetes en parenthese,
+arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent a caracteriser
+ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, a decrire un
+lieu, a specifier une sensation par une comparaison, a montrer en
+raccourci l'aspect et les etres d'un salon, a noter le paroxysme d'une
+maladie ou l'affolement d'une passion, a marquer les realites d'une
+repetition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un
+public de cirque a Paris, le debraille d'un cabotin, la colere d'une
+actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes,
+d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur
+nous donne par surcroit, sans necessite pour le roman, comme une bonne
+partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant recit ou
+Mascaro, le fantastique et vague serviteur du marechal Handancourt,
+emmene Cherie dans la foret "voir des betes", et sous les grands arbres
+precede la petite fille emerveillee, faisant chut de la main sur la
+basque de son habit noir.
+
+Que l'on reflechisse que cette methode ou le fait concret et
+caracteristique prime le general, que M. de Goncourt parmi les
+romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales
+modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne
+procede pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Heredite_,
+les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son
+realisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses
+deductions avec preuves a l'appui, et ses caracteres etablis sur leurs
+actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une epoque
+restreints, des livres d'enquete sociale qui flottent entre l'histoire,
+et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus
+que ses contemporains, a l'evolution scientifique du roman. Il a acquis
+quelques-uns des caracteres qui differencient les livres de science des
+livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous
+cotes, font que ses creatures sont plutot des types que des individus,
+sont plus instructives que vivantes, plus generales et diffuses que
+particulieres, sont plutot les exemples d'un genre que des individus
+saisis et etudies a part. Et grace a son habitude d'accorder le pas a
+ses observations sur ses idees generales, a ne point plaider de cause et
+a ne pas emettre de considerations sur la vie, M. de Goncourt a pu se
+tenir a egale distance de ces philosophies nuisibles a toute vue exacte
+de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est
+contente d'observer, de noter et de resumer, sans conclure, sans se
+rallier a l'une des deux moities de la conception de la vie, sans que sa
+sagacite ou son coup d'oeil soient alteres par une theorie preconcue
+necessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilite,
+il est reste aussi apte a relever les faits caracteristiques de la gaie
+et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une
+fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituee qu'ecrase
+peu a peu le perpetuel silence du regime cellulaire.
+
+NOTES:
+
+[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne methode
+etre suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour
+le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations
+cerebrales soient peu avancees. Si la decouverte de M. Brocat etait
+definitive, si la faculte du langage devait avoir pour organe la
+troisieme circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer a coup
+sur que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanite,
+doit presenter un developpement monstrueux. Mais cette localisation qui
+parait juste pour le mecanisme musculaire de la parole, ne peut-etre
+celle du langage. L'alliance des mots et des idees est telle que tout
+organe pensant doit etre en rapport immediat avec tout organe verbal;
+c'est la une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul,
+_Op. cit._).]
+
+[Note 12: Revue Independante, mai 1884.]
+
+
+II
+
+
+Mais de meme que parmi les faits multiples que presentent les choses et
+qui constituent les sciences, certains sont attires a l'etude de la
+matiere morte, certains autres a celle du monde organique, et parmi ces
+derniers certains par la matiere vivante en ses elements, certains par
+les ensembles que forment ces unites, il intervient chez les hommes de
+lettres realistes un biais individuel, une predisposition de l'oeil a
+voir, une aptitude de la memoire a retenir, un ordre de faits
+particulier, un caractere dans les phenomenes, un moment dans les
+physionomies, les gestes, les emotions, les ames. Et de l'effort que
+chaque artiste fait a rendre ce qui le frappe et le touche, provient son
+style individuel, la particularite de son vocabulaire et de sa syntaxe,
+qui revele le plus surement la qualite intime de son intelligence.
+
+Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit
+les paysages, les interieurs, les gens, les physionomies, les attitudes,
+les passions, la nature psychologique de ses personnages preferes, on
+extraira de cette collection, la notion d'un artiste epris de mouvement,
+notant la vie dans son evolution, les visages dans leurs
+transformations, les emotions dans leurs conflits, chaque ame dans sa
+diversite.
+
+Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcement
+immobiles, il percoit le caractere mouvant et variable, les vibrations
+de la lumiere, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La
+foret ou Cherie, enfant, se promene, est decrite en ses murmures,
+l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumiere sur le
+sol, les fuites d'une bete effaree. Le paysage morne ou s'eleve la
+prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pale
+qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _etendue blafarde_, la
+_lumiere ecliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque ou les freres
+Zemganno attendent avant d'entrer en scene, les objets se diffusent sous
+les rayonnements que note l'auteur:
+
+ C'etaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels
+ deplacements de gens eclabousses de gaz, ce sont en ce royaume du
+ clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de
+ charmants et de bizarres jeux de lumiere. Il court par instants sur
+ la chemise ruchee d'un equilibriste un ruissellement de paillettes
+ qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots
+ de soie vous apparait en ses saillies et ses rentrants, avec les
+ blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappee de soleil
+ d'un seul cote. Dans le visage d'un clown entoure de clarte,
+ l'enfarinement met la nettete, la regularite et le decoupage
+ presque cassant d'un visage de pierre.
+
+Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur
+peuple ses pages, ce qu'il evoque c'est non une enumeration de traits au
+repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur
+attitude instantanee, leur figure surprise en un changement ou une
+revulsion. Par une vision particuliere pareille en son effet, a ces
+fusils photographiques, qui decomposent le vol d'une chauve-souris et le
+saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrete le portrait de la soeur de la
+Faustin, au sortir d'une crise hysterique, dans sa promenade nerveuse
+par une salle de fin de diner,--decrit Cherie montant un escalier et,
+"balancant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
+torse". Dans un cheval blanc promene le soir aux lumieres dans un
+manege, il saisit "un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
+des yeux humides". C'est la demarche d'Elisa partant en promenade,
+qu'il nous donne, "avec son coquet hanchement a gauche", "l'ondulation
+de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le
+regard souleves, retournes vers son visage." Mais c'est dans les _Freres
+Zemganno_ qu'eclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant a
+peindre des academies en mouvement, suspendues a l'oscillation d'un
+trapeze, dardees dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde,
+disloquees dans une pantomime, emportees et fuyantes dans le galop d'un
+cheval.
+
+Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutot que son dessin,
+il note des changements de figure, des mines plutot que des visages. Il
+peint, en la Tomkins, "des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des
+clartes cruelles sous la transparence du teint"; en Cherie,
+"l'animation, le montant, l'esprit parisien"; "l'ebauche de mots coleres
+crevant sur des levres muettes", pour les traits convulses de la detenue
+Elisa. La physionomie de la Faustin lui apparait tantot dessinee en
+ombres et meplats lumineux, par une lampe posee pres de son lit, tantot
+s'assombrissant, se creusant sous une emotion tragique:
+
+ Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la
+ tenebreuse absorption du travail de la pensee; de l'ombre emplit
+ ses yeux demi-fermes; sur son front, semblable au jeune et mol
+ front d'un enfant qui etudie sa lecon, les protuberances, au-dessus
+ des sourcils, semblerent se gonfler sous l'effort de l'attention;
+ le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le palissement
+ imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de
+ paroles, parlees en dedans, courut mele au vague sourire de ses
+ levres entr'ouvertes.
+
+M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caracteristiques. Il
+sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la
+jupe de sa voisine, "l'allee et la venue d'un petit pied bete" d'une
+femme hesitant a dire une idee embarrassante et saugrenue, le rapide
+gigottement du coude d'une actrice eclatant d'un fou rire, et le geste
+de colere avec lequel, desesperant de trouver une intonation, elle tire
+les pointes de son corsage.
+
+Et cette perpetuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies
+changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous
+l'epiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de
+M. de Goncourt, secoue et precipite les passions de ses personnages,
+accelere leurs conversations en ripostes serrees de pres, fait voler
+leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux
+tatonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; a la brillante et
+heureuse folie de son succes; aux revoltes cabrees d'une fille a moitie
+maniaque, a son "herissement de bete" devant la porte de sa prison, a
+l'alanguissement graduel de sa volonte meurtrie et matee. Ce que M. de
+Goncourt nous montre, ce sont les coleres d'une petite fille gatee, se
+roulant par terre dans la rage d'une soupe otee; l'affolement d'une
+jeune femme mourant de sa chastete, et courant a la quete d'un mari;
+l'etat d'ame inquiet et alangui d'une actrice entretenue, elaborant un
+role de grande amoureuse, se jetant dans le plus poetique et le plus
+emouvant amour, abandonnant le theatre, puis reprise par lui, recuperant
+ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la
+mort de son amant.
+
+Et par une consequence logique ce sont des ames capables de ces
+variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt
+s'applique a peindre, des ames diverses, plastiques a toutes les
+sensations, desarticulees et nerveuses, sans constance et sans unite,
+sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des ames de
+demi-artistes, des ames de premier mouvement, soudaines, ductiles et
+fougueuses. Conduit par son realisme a l'etude d'une basse prostituee,
+d'ailleurs retive et passionnee, il n'a fait depuis que des creatures
+fantasques et charmantes, des clowns bohemiens, une actrice, une jeune
+fille jolie, coquette et gatee, des etres changeants comme un ciel de
+printemps, extremes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile a
+decrire et a montrer.
+
+De ce gout pour la vie, de ce perpetuel et paradoxal effort a rendre le
+mouvement avec des mots figes et une langue plus ferme que souple, de
+cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M.
+de Goncourt. Il a du recourir au neologisme pour noter des phenomenes
+qu'il a bien vus le premier. Le frisson meme que lui causait le
+spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de debut, qui
+donnent comme un coup de pouce a la phrase, ces "et vraiment" ces
+"c'etait ma foi", ces "ce sont, ce sont" qui marquent la legere griserie
+de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation
+delicate. Il s'accoutume a forger des substantifs avec des adjectifs
+deformes, parce que l'accident, la qualite qu'exprime l'adjectif lui
+parait plus importante que l'etat, rendu par le substantif. Il recourra
+a d'interminables enumerations pour decrire tous les multiples aspects
+d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots fremissants,
+colores, pailletes, etincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il
+voit aux choses d'eclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces etranges
+phrases disloquees, enveloppantes comme des draperies mouillees,
+mouvantes et plastiques qui semblent s'inflechir dans le tortueux d'une
+route: "Enfin l'omnibus, decharge de ses voyageurs, prenait une ruelle
+tournante, dont la courbe, semblable a celle d'un ancien chemin de
+ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gele";
+des phrases comprehensives donnant a la fois un fait particulier et une
+idee generale, des phrases peinant a noter ce que la langue francaise ne
+peut rendre et devenant obscures a force de torturer les mots et de
+raffiner sur la sensation:
+
+ Ils savouraient la volupte paresseuse qui, la nuit, envahit un
+ couple d'amants dans un coupe etroit, l'emotion tendre et
+ insinuante, allant de l'un a l'autre, l'espece de moelleuse
+ penetration magnetique de leurs deux corps, de leurs deux esprits,
+ et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiede
+ contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les
+ jambes de l'homme. C'est comme une intimite physique et
+ intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte ou les lueurs
+ fugitives des reverberes passant par les portieres, jouent dans
+ l'ombre avec la femme, disputent a une obscurite delicieuse et
+ irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous
+ montrent un instant son visage de tenebres, aux yeux emplis d'une
+ douce couleur de violette.
+
+C'est dans la notation de ces sentiments tenus, delicieux et troubles
+qu'eclate la maitrise de M. de Goncourt, dans le rendu tatonnant,
+repris, pousse, flottant et enlaceur de ces mouvements d'ame vagues et
+inapercus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que
+causent a Cherie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte
+d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupefiera Paris, dans
+la vague stupeur d'ame qui vide peu a peu la cervelle d'une prisonniere
+hysterique. Grace aux infinies ressources de son style et au biais
+particulier de sa manie observante, il est parvenu a saisir quelques-uns
+des faits profonds et obscurs de notre vie cerebrale. L'organisation de
+ses sens et de son style ressemble a ces instruments infiniment
+complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui
+saisissent des phenomenes et permettent des approximations inconnues aux
+anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette delicate
+complexite, cause et condition d'une science plus vraie?
+
+
+III
+
+
+A ce sentiment vif et penetrant de la vie en acte, de ses remuements
+physiques et des ses agitations morales, a cette recherche appliquee et
+reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de
+Goncourt le gout particulier d'une certaine sorte de beaute, qu'il
+recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guide dans
+ses courses de collectionneur, dans la determination des sujets et des
+scenes de la plupart de ses romans: le gout passionne du joli. Ce
+penchant qui le conduisit a recueillir les dessins du XVIIIe siecle, a
+etudier en toutes ses faces et a faire revivre en son entier cette
+epoque de la grace francaise, qui lui fit aimer dans les objets du Japon
+leur puerilite, l'ingenu et l'impromptu de leur art, penetre et
+determine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un
+parfum a part, les farde et les poudre.
+
+A une epoque ou le souvenir du romantisme remplit les romans realistes
+et les scenes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de
+raffinements maladifs, M. de Goncourt a conserve le sens des choses
+naturellement charmantes, de la poesie dans les incidents journaliers,
+des ames delicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il
+sait gouter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer
+de poetiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de
+caractere d'un soldat, ancien berger, la grace native d'une actrice
+naturellement fine, s'arreter aux idylliques visions enfantines qui
+fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais ou le sens du joli
+eclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante etude de
+reclusion feminine qui forme la premiere moitie de _Cherie_, dans le
+geste mutin d'une petite fille perchee sur sa chaise et eventant sa
+soupe de son eventail; dans la gaie repartie du marechal consolant
+Cherie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis a
+table; dans la scene du bapteme de la poupee; dans l'inquiet effarement
+d'une troupe d'enfants enfermes dans les combles; dans la bienveillante
+et aimable idee qu'a la marechale de greffer sur les eglantiers de de la
+foret de Saint-Cloud les roses du jardin imperial. Personne ne pouvait
+mieux rendre les legers et coquets caprices d'une ame de fillette, la
+demi-pamoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion
+satisfaite:
+
+ En la paix du grand hotel, au milieu de la mort odorante de fleurs,
+ dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles,
+ scandait l'insensible ecoulement du temps, tandis que tous deux
+ etaient accotes l'un a l'autre la chair de leurs mains fondue
+ ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration
+ passaient dans un _far-niente_ de felicite, ou parler leur semblait
+ un effort. Et c'etaient de douces pressions, un echange de sourires
+ paresseux, une volupte de coeur toute tranquille, un muet
+ bonheur....
+
+Et il arrive pourtant a ce decriveur des joliesses et des bonheurs, a
+ce realiste qui sait parfois etre gaminement gai, d'etre attire par le
+fantastique et le crepusculaire que montre parfois la vie parisienne,
+par l'existence excessive et mysterieuse de la Tomkins, l'affeterie
+voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans
+_La Faustin_, apres les vues rembranesques des repetitions diurnes a la
+Comedie-Francaise, et la sinistre fin de diner des auteurs dramatiques,
+les scenes ou apparait l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du
+denouement egal en puissance terrifiante a la _Ligeia_ de Poe,--_La
+Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de
+son amant moribond. Jamais realiste ne s'est avance plus loin au bord de
+la verite, a la rencontre de la grande poesie.
+
+C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents,
+cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystere pour
+certaines scenes et certains personnages, qui finalement caracterise le
+mieux l'art de M. de Goncourt. De la les paillettes, l'ingeniosite, le
+coloris adouci et pimpant de son style, la frequence des scenes
+elegantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de
+sa phrase, la gaiete de son humeur, et la tendresse de son emotion. De
+la aussi, de son gout du bizarre et du fantastique, les soubresauts de
+son recit, la terrible nervosite des derniers chapitres de _La Faustin_
+et de _Cherie_, ces agonies atroces, ces scenes nocturnes traitees a
+l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystere de certains de
+ses devoilements, la richesse barbare de certains de ses interieurs.
+
+M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthetiques. Il a garde
+beaucoup de sa frequentation de l'ancienne France, de la France de
+Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a ete conquis aussi par le
+romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poe, de Quincey, Heine,
+par ce que Balzac a innove. De cet amalgame est fait le charme et le
+heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous seduit et nous terrifie.
+
+Et maintenant cette analyse terminee, il faut imaginer que le mecanisme
+cerebral dont nous avons essaye d'isoler et de montrer les gros rouages,
+est vivant et en marche, possede par une creature humaine, constitue en
+son engrenement et son travail une unite indivise, la pensee, la raison
+et le genie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les
+distinctions innaturelles que nous avons etablies, M. de Goncourt est a
+la fois chercheur de petits faits caracteristiques et precis, frappe par
+les aspects mouvementes des etres et des choses, emu par ce qu'il y a
+en ces phenomenes de joli, de delicat, de rare, de bizarre, d'un peu
+fantastique. Ce penchant reagit sur le choix de ses documents humains,
+de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse a
+donner des visions nettes de mouvements et de jolites; l'habitude de
+l'observation, son ouverture d'esprit a tous les phenomenes de la vie,
+le garde de tomber dans la mievrerie ou le pessimisme: la recherche
+d'emotions delicates le preserve habituellement de s'appliquer a l'etude
+des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des
+phenomenes psychologiques, l'eloigne de concevoir des caracteres uns,
+individuels et constants, colore et enerve sa langue, attenue ses
+fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore
+a ces anomalies individuelles d'organisation cerebrale, les caracteres
+generaux de toute ame d'artiste et d'ecrivain, la vive sensibilite, le
+don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des
+incidents, l'infinie tenacite de la memoire pour les perceptions de
+l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de realiser cette
+chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de
+cette curieuse intelligence, il faut le figurer jete des sa jeunesse,
+avec son frere et son semblable, dans les remous de la vie parisienne,
+promenant l'aigu de son observation, la delicate nervosite de son
+humeur, dans le monde des petits journaux, des cafes litteraires, des
+ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une
+maison constellee de kakemonos et rosee de sanguines, le cerveau nourri
+par une immense et diverse lecture: a la fois erudit, artiste et
+voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de
+celui de Rivarol, instruit des tres hautes speculations de la science,
+l'on aura ainsi la vision peut-etre exacte, en ses parties et son tout,
+de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant,
+solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs
+de cette fin de siecle.
+
+ * * * * *
+
+PAGES RETROUVEES[13]
+
+PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT
+
+
+Dans ce livre M. de Goncourt a reuni ses articles de journal et ceux
+qu'il a faits avec son frere. Il suffit de dire que presque toutes ces
+_Pages retrouvees_, sont des morceaux de bonne ou de haute litterature,
+pour marquer la difference entre les feuilles d'il y a une trentaine
+d'annees et celles de la notre. C'etaient en effet des gazettes bizarres
+celles ou les Goncourt faisaient paraitre, vers 1852, les chroniques et
+les nouvelles qui formerent depuis la _Lorette_, une _Voiture de
+masques_ et le present volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le
+_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du
+_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et
+encadrant cette gravure d'un texte ecrit parfois par des gens ayant de
+la litterature. M. Aurelien Scholl fit la ses debuts; il etait alors
+d'un pessimisme furibond et faisait preceder ses chroniques toutes en
+alineas, d'epigraphes naivement latins ou grecs. Le numero etait une
+fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour
+montrer a quel point on laissait ce poete hausser le ton coutumier de
+journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant
+ne se trouvera guere dans nos quotidiens: "Ainsi dans le calme silence
+des nuits, aux heures ou le bruit que fait en oscillant le balancier de
+la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures
+ou les rayons celestes touchent et caressent a nu l'ame toute vive, ou
+la conscience a une voix, ou le poete entend distinctement la danse des
+rhythmes degages de leur ridicule enveloppe de mots, a ces heures de
+recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis
+interroge avec epouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des
+os. Et quand on y songe qui ne fremirait, en effet, a cette idee de
+vivre peut-etre au milieu d'une race de dieux implacables parmi des
+etres qui lisent peut-etre couramment dans notre pensee, quand la leur
+se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y
+songe.... Le mystere de l'enfantement leur a ete confie et peut-etre le
+comprennent-elles.... Peut-etre y a-t-il un moment solennel ou si le
+mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir
+entre ses mains son ame palpable et en dechirer un morceau qui sera
+l'ame de son enfant...."
+
+Les Goncourt faisaient de meme des numeros entiers du _Paris_, qui ne
+contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
+comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_.
+
+Ils annoncaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des
+Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de theatre (le _Joseph
+Prudhomme_ de Monnier a l'Odeon), des notes bibliographiques; parfois
+meme ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue
+Lafitte a la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en
+police correctionnelle.
+
+C'etait cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces
+annonces documentaires qui rendront precieuses aux historiens futurs les
+quatriemes pages de nos journaux, sont encore amusantes a lire.
+
+Une reclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le
+"plus de copahu" est deja le cri de ralliement des medecins de
+certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies
+confidentielles; un journal contemporain publie "les memoires de Mme
+Saqui, premiere acrobate de S.M. l'empereur Napoleon 1er;" un
+restaurateur de la rue Montmartre promet "pour 1 fr. 50 un repas
+comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;" enfin, un chocolatier
+encore ingenu libelle ainsi sa reclame: "La confiserie hygienique
+fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriete exclusive a
+recu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments
+alibiles empruntes au jus de poulet, et rendus completement insipides."
+
+On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et
+visiblement Henri Heine etait un peu le genie du lieu. Les Goncourt
+aussi subirent cette admiration. _Une nuit a Venise_ est bien une
+fantaisie a la maniere des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans
+doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque
+dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux.
+
+_Pages retrouvees_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de
+Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Theophile Gautier.
+Nous ne connaissons pas de portrait plus evocateur et plus anime,
+gesticulant et parlant, traverse d'onde, de vie et de pensee, plus
+delicatement modele par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait
+est une des plus belles pages de ce siecle. Il merite de compter entre
+Charles Demailly et la Faustin.
+
+NOTES:
+
+[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.]
+
+
+
+
+
+J.K. HUYSMANS[14]
+
+
+C'est l'histoire d'un frele et exceptionnel jeune homme, prise en son
+plus etrange chapitre, que raconte _A Rebours_, le nouveau livre de M.
+Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, eraille et froisse par
+tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de
+sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se
+detourne de la realite qui ne contente ni ne rejouit ses sens. Usant
+d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie a donner a tous ses
+gouts une nourriture facticement convenable, presente a ses yeux des
+spectacles combines, substitue les evocations de l'odorat a l'exercice
+de la vue, et remplace par les similitudes du gout certaines sensations
+de l'ouie, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres
+latines et francaises ont d'oeuvres raffinees, superieures ou
+decadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systematise son
+hypocondrie, entre l'ascetisme morose des mystiques et l'absolu
+renoncement des pessimistes allemands. A l'origine et au cours de cette
+maladie mentale, preside la maladie physique. La nevrose apres avoir
+cause l'incapacite sociale du duc Jean, affine son intelligence jusqu'a
+l'amincir, apparait en lui plus ouvertement, le poursuit
+d'hallucinations, le force une premiere fois--dans l'episode du voyage
+ebauche a Londres,--a tenter de rentrer dans la vie, l'anemie le mine et
+l'accable dans une prostration finale jusqu'a ce que la folie et la
+phtisie le menacant--le duc Jean se resolve sur l'ordre de son medecin a
+revenir au monde pour mourir plus lentement.
+
+Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises,
+souffreteuses, d'analyses qui revelent et de descriptions qui montrent,
+peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres anterieures de M.
+Huysmans. Il nous semble qu'il est le developpement, extreme mais
+logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Menage, Les
+Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _A Rebours_, M.
+Huysmans a marque dans une certaine direction la frontiere avancee de
+son talent, qui se trouve embrasser certaines regions lointaines
+apparemment exterieures.
+
+NOTES:
+
+[Note 14: _Revue independante_, 4 juillet 1884.]
+
+
+I
+
+
+Les procedes d'art de M. Huysmans appartiennent en general, comme ceux
+des ecrivains qui sont a la tete du roman, a l'esthetique realiste. Il
+sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caracteres avec
+une exactitude notablement superieure a celle des romanciers idealistes;
+la vie d'un homme etant rarement tragique, il s'abstient de toute
+intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux eprouves
+par un Parisien de la moyenne; l'histoire a raconter se trouvant ainsi
+reduite, M. Huysmans l'expedie en quelques phrases et consacre ses
+chapitres non plus au recit d'une serie d'evenements, mais a la
+description d'une situation, d'une scene, procede non par narrations
+successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux relies
+de breves indications d'action; et, comme tous les ecrivains de cette
+ecole,--avec de profondes differences personnelles,--il possede un
+vocabulaire etendu et un style riche en tournures, apte, par des
+procedes divers, a rendre l'aspect exterieur des choses, a reproduire
+les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et
+compliquees de nos sensations, de facon a les renouveler dans l'esprit
+du lecteur par la voie detournee des mots.
+
+Mais parmi ces elements memes qui sont les parties exterieures et
+communes de toute oeuvre realiste, il en est deux, l'exactitude de la
+vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnes et menes
+a bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux
+Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de
+plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui
+sache mieux les interieurs divers des myriades de maisons parmi
+lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux
+enregistres dans son cerveau, les physionomies, la demarche, la
+tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses categories superposees
+d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et
+les scenes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont
+l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanement une vision
+interieure comme une analogie ou une coincidence. Dans _En Menage_, le
+debut, ou, par une nuit nuageuse, Andre et Cyprien, parcourent
+lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pave, le marchand de
+vin fermant sa boutique a l'approche silencieuse de deux sergents de
+ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pave, est assurement
+le recit detaille de la serie d'impressions que procure une rentree
+tardive. Qui ne connait de son passage dans les bouillons, "cette
+epouvantable tristesse qu'evoque une vieille femme en noir, tapie seule
+dans un coin et machant a bouchees lentes un troncon de bouilli?" Les
+soirees de la famille Vatard, celles de la famille Desableau, ou Madame,
+apres avoir lentement coupe un patron, l'essaie, les sourcils remontes
+et les paupieres basses, sur le dos de sa fillette "la faisant pivoter
+par les epaules, lui donnant avec son de de petits coups sur les doigts
+pour la faire tenir tranquille ... pincant l'etoffe sous les aisselles,
+meditant sur les endroits devolus pour les boutonnieres", ont une
+convaincante veracite. Il n'est presque point de page ou l'on ne
+constate cette justesse de vision et cette probite artistique. Que l'on
+note encore le chapitre de _A Rebours_, ou, par une boueuse nuit
+d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des
+bureaux de "Galignani" a la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les
+Soeurs Vatard_, le tumultueux interieur d'atelier de femmes par un
+matin de paye apres une nuit blanche, la plaisante enumeration des
+manques de tenue de l'ouvriere Celine devenue la maitresse d'un monsieur
+a chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergere dans les
+_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents
+de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualite que M.
+Huysmans est seul a posseder, l'art de rendre veridiquement la
+conversation, d'ecrire en style parle les dires d'un concierge, ou les
+bavardages de deux artistes; assurement le realisme de M. Huysmans,
+semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature.
+
+Dans ce perpetuel et acharne colletement avec la realite, M. Huysmans a
+contracte quelques-unes des particularites de son style. Attentif aux
+conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigne par ses
+observations sur les termes techniques des metiers, il a retenu et su
+employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et
+artiste, amasser et deverser un tresor de mots d'argot et d'atelier qui
+lui permet de noter des sensations et des emotions dans la langue meme
+des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
+qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira
+de l'or d'une etole, qu'il est "assombri et quasi saure"; il dira
+encore: "des hommes souls turbulaient"; des fleurs lui apparaitront
+"taillees dans la plevre transparente d'un, boeuf"; il pourra ecrire
+cette phrase: "Attise comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit
+en gueule de four, dardant une lumiere presque blanche ... grillant les
+arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une temperature de fonderie en
+chauffe pesa sur le logis". Il tire de l'observation des comparaisons
+etonnamment justes: "Elle eut a la fin des larmes, qui coulerent comme
+des pilules argentees, le long de sa bouche." Comme pour tous les
+artistes, le commerce avec la realite, avec ce que l'on peut saisir par
+les sens, revoir, tater et montrer avec les spectacles familiers de
+l'humanite et du monde, lui a ete profitable. Il a acquis a cette
+connaissance de la vie, la dose de veracite qui est indispensable au
+roman moderne, la force, la precision, la richesse et le pittoresque du
+style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'elaborer et de
+realiser sa conception particuliere de l'ame et de la destinee humaine.
+
+
+II
+
+C'est, en effet, par une psychologie particuliere des personnages, par
+la facon dont M. Huysmans se figure le mecanisme de l'ame humaine,
+exagere certaines facultes, amoindrit l'action de certaines autres, que
+ses romans tranchent sur leurs congeneres, se sont necessairement
+revetus d'un style original et aboutissent a une philosophie generale
+deduite jusqu'en ses extremes consequences. Si l'on examine quelle est
+l'activite commune et constante des creatures mises sur pied par M.
+Huysmans, si l'on ecarte les traits generaux de toute conduite humaine,
+on arrive a constater qu'ils s'emploient a subir, a accumuler et a faire
+revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout
+encore des perceptions visuelles colorees ou lumineuses. Le Cyprien des
+_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'Andre de _En Menage_, le duc Jean de _A
+Rebours_ semblent etre, en fin de compte, des couples d'yeux montes sur
+des corps mobiles, aboutissant a de formidables ganglions optiques, qui
+penetrent toute la masse cerebrale de leurs fibrilles radiees. Toute
+leur activite vitale aboutit a emmagasiner des visions et a en degorger
+d'anciennes, a noter des aspects, a percevoir des colorations et des
+scintillements, et a evoquer, dans les periodes languissantes,
+d'anciennes vibrations lumineuses, entassees, endormies dans
+l'arriere-fonds de la memoire, mais vivaces et aptes a reparaitre a la
+suite d'une association d'idees, comme les alterations d'un papier
+sensibilise, sous l'action d'un reactif.
+
+Cette conception de l'ame humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et
+irrepressible. S'il met en scene des personnages que leur manque de
+culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux
+rudimentaires ne savent point voir; il intervient, decrit en personne,
+sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs
+contemplent, et marque ensuite en realiste exact le peu d'interet
+qu'eveille chez eux ce spectacle inapercu. Il raconte en ses couleurs,
+son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour
+de foire, puis: "Tout cela etait bien indifferent a Desiree." Il dessine
+en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les
+escarbilles volantes, la course acceleree ou contenue des locomotives,
+toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest a la tombee
+de la nuit, et conclut: "Anatole reflechissait."
+
+Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-dela de la
+vraisemblance. Il prete a ses ouvrieres l'acuite et la delicatesse
+oculaires qu'il possede, leur attribue, dans les contemplations
+auxquelles il les soumet, les plus rares qualites d'observateur. Ses
+brocheuses devisagent admirablement l'employe de la maison Crespin qui
+vient leur reclamer de l'argent; Desiree et Auguste, au moment de
+s'eprendre, se detaillent mutuellement en physionomistes consommes.
+Desiree, conduite au theatre Bobino, percoit la silhouette de la
+chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre
+intransigeant, puis les details de sa toilette, comme une personne
+situee dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas a
+loger dans ces ames etroites, tout l'epanouissement de ses qualites de
+peintre verbal. Il se mit a l'aise dans _En Menage_ et eut recours aux
+artistes.
+
+Assurement, jamais Paris n'a ete fouille, decrit, decouvert, examine
+dans ses details et repris dans ses ensembles, analyse et synthetise
+comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le
+litterateur Andre Jayant. Tout y apparait, depuis l'appartement de
+garcon artiste ou Andre s'installe apres sa mesaventure conjugale,
+jusqu'a la place du Carrousel ou il va promener sa nostalgie feminine et
+contempler "le merveilleux et terrible ciel qui s'etendait au soleil
+couchant par de la les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines
+dont les masses violettes se dressaient trouees sur les flammes
+cramoisies des nuages;" depuis le brouhaha d'un cafe du Palais-Royal le
+soir, jusqu'a ces taches lumineuses que la nuit, les fenetres eclairees,
+dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'imperiale. Ce
+livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du
+Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les
+cafes s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles decouchees la
+nuit au moment des rentrees tardives, le soir a l'heure discrete ou des
+messieurs bien mis emboitent le pas d'ouvrieres en cheveux, au
+crepuscule, ou deserte et morte, elle seche d'une averse sous la flambee
+jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le
+garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une
+fille, celui d'un employe, tout le dedans et le dehors de la capitale du
+monde moderne.
+
+Et ce livre qui se resume en une accumulation de tableaux colores et
+mouvementes, n'a pas suffi a assouvir la passion descriptive de M.
+Huysmans. De meme que les strategistes et les joueurs d'echecs
+superieurs dedaignent les rencontres reelles ou l'imprevu altere la
+beaute des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
+solution de problemes factices, M. Huysmans s'est detourne de copier la
+realite, qui ne repondait point a ses exigences sensuelles, et s'est
+fabrique dans _A Rebours_, des objets de perception inventes et
+parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses reelles, en eliminant
+tout ce qui dans l'art et la nature, etait pour lui denue d'emotion
+agreable, il a cree des visions et des perceptions artificielles, qui,
+elaborees de propos delibere, se sont trouvees en harmonie parfaite avec
+ses facultes receptives et les aptitudes de son style.
+
+Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte.
+Le boudoir ou des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de
+travail ou il consume ses heures a revoquer le passe, ou a feuilleter de
+ses doigts pales, des livres precieux et vagues, cette bizarre et
+expeditive salle a manger, dans laquelle il trompe ses desirs de voyage,
+la desolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un
+apres-midi d'ete, les floraisons monstrueuses dont se herissent un
+instant les tapis, les evocations visuelles et auditives de certains
+parfums aeriens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages
+consacrees aux peintures orfevrees de Moreau, a certains tenebreux
+dessins de Redon, a certaines lectures prestigieuses et suggestives;
+ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une
+de ses phrases, "tous feux allumes".
+
+Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses
+affectent ses appareils sensoriels et cerebraux, M. Huysmans atteint a
+une elocution consommee, orientale et superieure.
+
+Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il
+sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent
+ses sensations. Certaines phrases petaradent et font feu des quatre
+pieds: "La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'ecrasa
+dans les plaines de Chalons, ou Aetius la pila dans une effroyable
+charge. La plaine gorgee de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux
+cent mille cadavres barrerent la route, briserent l'elan de cette
+avalanche qui, divisee, tomba eclatant en coups de foudre sur l'Italie,
+ou les villes exterminees flamberent comme des meules". D'autres phrases
+coulent lentement comme des larmes de miel: "Cette piece ou des glaces
+se faisaient echo et se renvoyaient a perte de vue dans les murs des
+enfilades de boudoirs roses, avait ete celebre parmi les filles, qui se
+complaisaient a tremper leur nudite dans ce bain d'incarnat tiede
+qu'aromatisait l'odeur de menthe degagee par le bois des meubles".
+D'autres encore sont agitees et cursives: "Glissant sur d'affligeantes
+savates, ce laveur s'enfonca dans un va-et-vient furieux de garcons,
+lances a toute volee, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des
+soucoupes, eblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers."
+
+Mais c'est surtout la sensation coloree que M. Huysmans est parvenu a
+reproduire integralement par l'artifice des mots. Assurement cette
+phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle decrit: "Des branches de
+corail, des ramures d'argent, des etoiles de mer ajourees comme des
+filigranes et de couleur bise, jaillissent en meme temps que de vertes
+tiges supportant de chimeriques et reelles fleurs, dans cet antre
+illumine de pierres precieuses comme un tabernacle, et contenant
+l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinte de rose aux seins
+et aux levres, de la Galatee, endormie dans ses longs cheveux pales". Et
+encore: "Sur sa robe triomphale, couturee de perles, ramagee d'argent,
+lamee d'or, la cuirasse des orfevreries dont chaque maille est une
+pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur
+la chair mate, sur la peau rose the, ainsi que des insectes splendides,
+aux elytres eblouissantes, marbres de carmin, ponctues de jaune aurore,
+diapres de bleu acier, tigres de vert paon."
+
+Mais, outre cette virtuosite generale, M. Huysmans a concu un type de
+phrase particulier, ou par une accumulation d'incidentes, par un
+mouvement pour ainsi dire spiraloide, il est arrive a enclore et a
+sertir en une periode, toute la complexite d'une vision, a grouper
+toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, a
+rendre une sensation dans son integrite et dans la subordination de ses
+parties: "Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et
+verts qui avaient saute des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de
+Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, eclaboussant de ses deux
+flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se
+reformerent, troues ca et la par une colonne de foule se precipitant du
+theatre Montparnasse, s'elargissant en un large eventail qui se repliait
+autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges".
+Ou encore: "Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni
+pierres, mais de chaque cote, bordant le chemin sans pave creuse d'une
+rigole au centre, des bois de bateaux marbres de vert par la mousse et
+plaques d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se
+renverse entrainant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec
+elle la porte, visiblement achetee dans un lot de demolitions et ornee
+de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hale
+deposee par des attouchements de mains successivement sales". Le souple
+enlacement de cette sorte de phrase, est sans egal. Elle est le produit
+dernier et la preuve de cette faculte receptive que nous avons
+constatee; elle est la sensation meme absorbee, elaboree dans
+l'intelligence, et projetee au dehors telle quelle.
+
+Mais ce tour de force descriptif reussit avec une perfection et une
+frequence qui constituent deja une anomalie. Que l'on revienne, en
+effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, a l'homme normal,
+chez qui la sensation percue en gros et a la hate, est transformee par
+un travail conscient ou inconscient en volontes, en actes, en une
+conduite et une carriere; le point morbide des creatures romanesques
+apparait. L'epanouissement de leurs facultes receptives a etouffe toutes
+leurs autres energies, les a reduites a la vie vegetative d'une plante
+passive par essence, regie et affectee par tout ce qui l'entoure,
+dependant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. A mesure
+que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-a-dire plus
+soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est
+force d'attenuer leur force de volonte, de les decrire plus incapables
+de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir.
+Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste a peu pres
+intact, dans ses derniers il le doue d'etranges timidites, d'une
+mollesse constante, d'un acquiescement resigne a toutes les
+vicissitudes, d'une absolue dependance des circonstances exterieures,
+qui se traduit autant par l'incapacite d'Andre a travailler dans un
+appartement neuf, que par l'intolerable malaise qu'il ressent a vivre
+seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _A
+Rebours_, cette dysenergie est consommee; des Esseintes est une pure
+intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte
+volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre a Londres. De
+leur impuissance volitionnelle, on peut deduire leur incapacite de vivre
+dans la societe, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour
+des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin
+leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur degout de toute
+vie active.
+
+
+III
+
+En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi,
+repugne aux contacts sociaux, meprise ou bafoue les etres les plus
+sains, plus bornes et robustes, plus aptes a agir et a jouir de concert,
+M. Huysmans deploie une penetrante finesse d'analyse et fait certaines
+decouvertes que n'ont point prevues les psychologues et alienistes
+speciaux de l'hypocondrie.
+
+Il assigne a ses personnages le temperament habituel des melancoliques
+agites, une anemie partielle ou totale, une debilite turbulente, un
+systeme nerveux faible, c'est-a-dire excitable par des causes minimes;
+pour le plus caracterise de ses malades, le duc des Esseintes, M.
+Huysmans a recours a la symptomatologie de la nevrose, qui est, en
+effet, habituellement accompagnee de melancolie a son debut.
+
+Sur cette base physique dont les traits generaux seuls sont constants,
+M. Huysmans etablit le caractere de ses personnages. Il leur assigne le
+trait principal du temperament pessimiste, celui de ne pouvoir etre
+affecte que de sensations desagreables ou douloureuses, meme pour des
+objets qui n'ont en soi rien de haissable (J. Sully, _le Pessimisme_).
+Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de patisserie est
+decrite en termes de degout. Dans _En Menage_, Cyprien, revenant d'une
+soiree, deblatere contre les diverses categories des personnes qu'il y a
+apercues, avec une amusante partialite. Plus tard, au Luxembourg, comme
+il passe en revue avec Andre, ses souvenirs d'ecole, qu'ils evoquent
+avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont
+necessairement ruines et en peine d'argent. Les fleurs rares et etranges
+dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui presentent que des images
+de charnier et d'hopital: "Elles affectaient cette fois une apparence de
+peau factice sillonnee de fausses veines; et la plupart comme rongees
+par des syphilis et des lepres, tendaient des chairs livides, marbrees
+de roseoles, damassees de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
+des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croutes qui se
+forment; d'autres etaient bouillonnees par des cauteres, soulevees par
+des brulures; d'autres encore montraient des epidemies poilus, creuses
+par des ulceres et repousses par des chancres; quelques-unes enfin
+paraissaient couvertes de pansements, plaquees d'axonge noire
+mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquees de grains de
+poussiere, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme."
+
+De meme que le temperament craintif est dispose a ne voir dans l'avenir
+que des causes d'effroi, le temperament malheureux ne presage que des
+deceptions. Dans _En Menage_, Cyprien emet sur une nouvelle conquete
+d'Andre, sur les motifs qui font revenir a ce dernier une ancienne et
+desirable maitresse, des hypotheses sinistres, qu'il s'irrite de ne
+point voir se realiser. Et passant de cas particuliers a l'ensemble
+general, les personnages de M. Huysmans n'apercoivent la vie que comme
+une suite d'infortunes. 11 faut lire, a ce propos, les plaintes de M.
+Folantin, dans _A Vau l'eau_, ou le passage suivant de _A Rebours_, qui
+est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant a oter d'un
+ensemble toute bonne qualite, et a le declarer ensuite mauvais:
+
+"Il ne put s'empecher de s'interesser au sort de ces marmots et de
+croire que mieux eut valu pour eux que leur mere n'eut pas mis bas.
+
+"En effet, c'etait de la gourme, des coliques et des fievres, des
+rougeoles et des gifles, des le premier age; des coups de bottes et des
+travaux abetissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des
+maladies et des cocuages, des l'age d'homme; c'etait aussi, vers le
+declin, des infirmites et des agonies, dans un depot de mendicite ou
+dans un hospice."
+
+Et, chose singuliere, cette vue exclusive des miseres humaines
+n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs
+semblables: "Comme toute impression morale est penible a
+l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traite des maladies
+mentales_, il se developpe chez lui une disposition a tout nier et a
+tout detester." Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages
+de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entierement; et ni
+les uns ni les autres ne menagent a la societe des railleries qui
+tournent rapidement en denonciations coleres. Ils sont convaincus de
+l'avortement fatal de l'effort humain, denigrent ses succes
+necessairement partiels, denoncent toutes les institutions nationales,
+contestent la possibilite du progres et aboutissent, quand ils formulent
+la theorie generale de leurs sentiments, aux anathemes du catholicisme
+ou a ceux plus absolus et aussi peu fondes de Schopenhauer.
+
+Tous ces traits du pessimisme, connus deja, sont rassembles, coordonnes,
+caracterises et montres avec un art merveilleux et penetrant dans les
+livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a decouvert:
+l'influence du pessimisme sur le gout artistique. Par un choc en retour
+imprevu mais legitime, de meme que les spectacles communement tenus pour
+beaux deplaisent au melancolique, les spectacles juges laids par les
+gens a temperament heureux doivent confirmer l'etat d'ame ou il se
+complait, le dispenser de toute negation et de toute revolte, evoquer sa
+tristesse et la laisser s'epancher. Le peintre Cyprien n'est a l'aise
+que devant certains spectacles douloureux et minables; il prefere "la
+tristesse des giroflees sechant dans un pot, au rire ensoleille des
+roses ouvertes en pleine terre"; a la Venus de Medicis, "le trottin, le
+petit trognon pale, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur
+des hanches qui bougent"; formule son ideal de paysage en ces termes:
+"Il avouait d'exultantes allegresses, alors qu'assis sur le talus des
+remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'epiderme
+meurtri se bossele comme de hideuses croutes, dans ces routes ecorchees
+ou des trainees de platre semblent la farine detachee d'une peau malade,
+il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
+rentrant de sa fabrique ereinte, suant, moulu, trebuchant sur les
+gravats, glissant dans les ornieres, trainant les pieds, etrangle par
+des quintes de toux, courbe sous le cinglement de la pluie, sous le
+fouet du vent, tirant resigne sur son brule-gueule."
+
+Et sur ce dolent ideal, des Esseintes rencherit encore: "Il ne
+s'interessait reellement qu'aux oeuvres mal portantes, minees et
+irritees par la fievre" "... se disant que parmi tous ces volumes qu'il
+venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly etaient encore les
+seules dont les idees et le style presentassent ces faisandages, ces
+taches morbides, ces epidemies tales, et ce gout blet, qu'il aimait tant
+a savourer parmi les ecrivains decadents". Cette phrase est precedee
+d'une interessante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et
+d'une enumeration d'auteurs francais dans laquelle se coudoient
+curieusement des ecrivains catholiques qui n'ont d'interet que pour des
+antiquaires en idees et en style, quelques poetes reellement decadents
+comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilites metriques
+et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne
+partie de ce que la litterature contemporaine a produit de superieur et
+de raffine. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au
+raffinement le plus fastidieusement delicat, qu'aboutit, en fin de
+compte, le pessimisme etudie par M. Huysmans, comme un arbuste
+souffreteux et effeuille culmine en une radieuse fleur.
+
+M. James Sully a tres exactement marque que le dernier mobile du
+pessimisme est le desir que tout soit parfaitement bon, le souci de
+choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste
+a-t-il plus de chances que l'optimiste de decouvrir et d'apprecier les
+choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas eveille une admiration
+trop generale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette
+vulgarisation que des Esseintes s'est detourne des tapis d'Orient et des
+eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura
+plus d'audace a se mettre au-dessus du gout public, a aller droit a ce
+qui est excellent. De la le raffinement, la recherche, la trouvaille,
+l'amour des belles choses inedites, de tout ce qui, dans le domaine
+artistique,--plus ouvert a la perfection que la nature parce que plus
+inutile,--se rapproche clandestinement de la superiorite absolue,
+satisfait certains gouts tres nobles de la nature humaine, lui procure
+les plus complexes c'est-a-dire les plus belles emotions esthetiques. Ce
+raffinement, _A Rebours_ en est le catechisme et le formulaire; tout ce
+qui, dans la realite, peut meurtrir une ame delicate est ecarte de ce
+precieux livre, est assourdi, amolli, sublime et assuavi. A
+d'imparfaites sensations naturelles sont substitues d'indirects et
+subtils artifices. Toutes les realites y deviennent legeres et
+flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuilleres a the, jusqu'a la
+coupe benigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur
+assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mysterieux
+rayonnement des tableaux, a cette bibliotheque enfermant sous la beaute
+des reliures d'inestimables livres a l'exquisite des liqueurs bues, des
+parfums inhales, des pensees evoquees et contemplees.
+
+Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernieres beautes de
+son style, qui se trouve joindre ainsi le delicat au populaire. Par la
+lecture de certains livres de theologie, de certains volumes de poesie
+savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de
+vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les
+associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, a la
+suavite de l'idee: "Sous cette robe tout abbatiale signee d'une croix et
+des initiales ecclesiastiques: P.O.M.; serree dans ses parchemins et
+dans ses ligatures de meme qu'une authentique charte, dormait une
+liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un
+arome quintessencie d'angelique et d'hysope melees a des herbes marines
+aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le
+palais avec une ardeur spiritueuse dissimulee sous une friandise toute
+virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption
+enveloppee dans une caresse tout a la fois enfantine et devote." Il
+parvient a rendre par de precises correspondances sensibles certaines
+sensations apparemment impalpables: "Muni de rimes obtenues par des
+temps de verbes, quelquefois meme par de longs adverbes precedes d'un
+monosyllabe, d'ou ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une
+cascade pesante d'eau"; ou, plus immateriellement encore: "Dans la
+societe de chanoines generalement doctes et bien eleves, il aurait pu
+passer quelques soirees affables et douillettes". Et c'est ainsi arme
+des plus fins outils a sculpter la pensee, que M. Huysmans est parvenu a
+ecrire ce surprenant chapitre VII de _A Rebours_, qui, racontant les
+intimes fluctuations d'ame d'un catholique incredule, devotieux et
+inquiet, marque le cours de pensees de theologie ou de scepticisme, par
+une succession de precises images, accomplissant le tour de force de
+seize pages de la plus subtile psychologie, ecrites presque constamment
+en termes concrets.
+
+Repassant en sens inverse par les parties degagees dans notre analyse,
+revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant
+en son ensemble, en son accord et sa particularite specifique,
+l'organisme intellectuel qui vient d'etre etudie. Il se resume,
+semble-t-il, en une serie de facultes perceptives de moins en moins
+etendues, provoquant des etats emotionnels de plus en plus intenses. Sur
+la base d'un realisme rigoureux, d'une aptitude singuliere a apercevoir
+le monde ambiant, en son aspect veritable et a ressentir un plaisir
+general a la decrire, s'etage une faculte visuelle plus specialisee,
+plus delicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de
+sentir et de retenir de preference des sensations colorees. Une faculte
+visuelle plus restreinte encore, et dont les effets emotionnels de
+colere et de comique, semblent depasser l'intensite, rend M. Huysmans
+apte a distinguer, a hair et a railler dans les objets et les etres ce
+qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un
+juste retour, de cette vision du defectueux, a la suite d'une
+elimination extremement rigoureuse de tout dechet et de toute tare, M.
+Huysmans acquiert l'acere discernement et l'intense jouissance des
+choses superieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la
+pointe d'un cone, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de
+son organisation intellectuelle.
+
+Et toutes ces proprietes cachees d'une ame muette, se manifestent en ce
+corps des intelligences litteraires, le style. Il s'enrichit et
+s'affermit au contact de la realite, se colore, s'inflechit et s'agite,
+pour rendre l'infinie complexite de delicates visions, s'irrite et
+s'enerve devant certains spectacles detestes, se subtilise, s'adoucit
+et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grace
+resplendissante d'une certaine beaute superieure, extraite et sublimee.
+
+Dans les reactions et les melanges de toutes ces energies et ces
+capacites, dans leur ajustement et leur coordination, reside, il me
+semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus
+originaux de notre temps. Il me parait que M. Huysmans, par son dernier
+livre surtout, a donne plus que des promesses de talent; on peut
+legitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront a
+maintenir et a exalter l'excellence actuelle de notre ecole litteraire.
+
+
+
+
+
+LA COURSE DE LA MORT[15]
+
+
+Un roman parait qui, s'ecartant des nombreuses oeuvres imitees des
+esthetiques admises, est original par le cas psychologique qu'il etudie
+et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui debutent, un
+nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guere et cependant cette
+oeuvre est encore un indice, a l'heure actuelle, de l'etat d'esprit
+d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but
+auquel ils vont. La _Course a la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard
+Rod, est ce livre a la fois singulier et actuel, degage des anciennes
+modes et decrivant, en de penetrantes analyses, la phase la plus recente
+du mal et de la passion de ce siecle: le pessimisme.
+
+Ecrite comme une autobiographie, en une serie de notes eparses que relie
+a peine un recit d'amour tenu et bizarre, la _Course a la Mort_ est
+l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette
+epoque, portant ses dernieres atteintes, devient ressenti et raisonne,
+envahit et sterilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie
+definitive l'ame qu'il a mortellement charmee.
+
+Le heros du livre est a la fois raisonneur et analyste. S'aidant de
+Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa melancolie en systeme et de se
+faire illusion sur les causes de son humeur par un expose didactique,
+qui demontre en toutes choses la cause necessaire du mal. Cet apparat
+scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que decrit la _Course a
+la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction speculative. Celui que ce
+livre nous confesse est atteint plus profondement que dans son
+intelligence; il est malade de la volonte et de la sensibilite, il se
+sait vaguement frappe au centre de son etre et s'entend a demeler dans
+la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptomes.
+
+Il ne profere plus les plaintes d'il y a un demi-siecle, il n'accuse ni
+le monde, ni la societe, ni la destinee. Il ne reproche pas aux hommes
+de ne point le comprendre, il reve a peine de vivre une existence enfin
+fortunee, dans des siecles passes, en des contrees distantes. Apres tous
+ses predecesseurs il devine le premier que son mal est en lui et
+qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guerirait.
+
+Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent a les plaindre
+de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le
+console le seul et vain souci de se connaitre.
+
+L'impuissance de sa volonte, qui est la cause et le fond de son
+infortune, est par lui subtilement analysee; il distingue le penchant a
+suppleer aux actes par de vagues reves, sa depravation morose qui le
+porte a se regarder faire dans le peu qu'il fait et a se rendre ainsi de
+plus en plus incapable de toute action spontanee; enfin apparait ce
+dernier symptome de la decadence volitionnelle, la lassitude anticipee,
+le degout preventif qui detournent meme de tout desir, de tout reve
+d'entreprise et bornent definitivement en son incapacite le malade et le
+moribond que M. Rod etudie: "Oui, le desir et le degout se touchent,
+alors de si pres qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les
+sens qui me travaillent tous les deux a la fois. Ma chair encore
+fremissante des vrilles de celui-la, s'apaise dans le lit d'insomnies et
+de cauchemars ou celui-la la pousse. Ma pensee en marche s'arrete
+soudain et recule meurtrie comme un bataillon decime dans une embuscade,
+jusqu'aux retranchements du silence. Ou est la force qu'une seconde
+j'avais sentie en moi?... A la fin le degout reste seul; comme une
+ombre se mouvant dans une lueur tres pale, il grandit, il devient
+ruineux, il absorbe tout, le present et l'avenir, ce qui est et ce qui
+pourrait etre, il etend jusqu'a d'invisibles limites son envahissante
+obscurite et sa main pesante m'ecrase dans ces tenebres emanees de lui."
+
+De la volonte le mal s'etend aux emotions. Le pessimisme de M. Rod
+arrive a ce dernier repliement sur soi, ou s'interrogeant sans cesse,
+oubliant de vivre a force de s'analyser, il en vient a ne plus etre sur
+de ses propres sentiments; les desirs remuent a peine et s'etiolent, les
+passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une periode d'une
+de ces equivoques et indecises amours qui donne au livre sa trame.
+
+ * * * * *
+
+Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du
+_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siecle.
+
+L'etrange heros de la _Course a la Mort_ n'aime pas, on doute du moins
+qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pale coeur, ne
+sait que resoudre et se resigne a son atonie. Il oscille et hesite; il
+est des heures ou les dernieres ondes de son sang, les regards profonds
+de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'eclosion d'une
+forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
+se disseque, il analyse en lui les derniers fremissements de son ame et
+la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de
+Cecile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de
+l'ancienne theorie de Schopenhauer sur l'amour, il penetre a cette vue
+profonde et clairement concue que c'est l'hostilite et non l'attrait qui
+regne entre les sexes. De plus douces emotions reviennent, il est
+ressaisi par le charme, enlace par l'illusion, il veut vivre, se
+redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrete,
+ebauche un geste de renoncement et medite son impassibilite jusqu'a ce
+que la mort de Celine N..., vienne detruire ce vestige d'amour et
+resoudre les contradictions de son ame en une longue harmonie de
+regrets.
+
+Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a ete pressentie des
+jeunes romanciers.
+
+Des livres de M. Huysmans ou l'amour ne joue aucun role, et dont le
+dernier analyse un solitaire, a cet admirable roman de M. Albert Pinard,
+_Madame X..._ qui est l'histoire de deux etres dont aucun ne peut
+subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
+nouvelle maniere d'envisager les relations passionnelles qui different
+de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'etre
+asservissant et dominateur que presentent les de Goncourt et Zola. Et si
+l'on joint a cette originalite fondamentale celle du faire, le style,
+qui n'est plus ni colore, ni abandonne au rendu des choses visibles,
+mais abstrait et apte a figurer les faits de l'ame,--des procedes qui ne
+sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent
+ainsi la _Course a la Mort_ des dernieres oeuvres de M. Bourget, on
+apercoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel.
+
+ * * * * *
+
+Cette oeuvre va de nouveau faire deplorer le pessimisme du temps.
+
+Des gens aussi incompetents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur
+les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque
+chose d'aussi insignifiant que la politique.
+
+Il convient peut-etre de dire que la jeunesse litteraire est pessimiste
+comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
+realistes, et plus tot encore la pleiade des Parnassiens. Et si l'on
+veut remonter plus haut, si l'on reflechit, quel abime separe la
+litterature francaise de ce siecle de celle des epoques passees, on
+trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se
+convaincre que la tristesse est l'essence meme du nouvel art, et
+peut-etre de tout art noble.
+
+Ce pessimisme qui, certes, n'empeche pas les honnetes gens de gouter les
+joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres
+magistrales; il a evolue, de tapageur et theatral qu'il etait au debut
+de la nouvelle periode, a une phase plus calme et plus fiere qui prete
+aux vers recents un chant plus intime et fournit a l'analyse des ames
+plus profondes. Dans la representation de ce mal--et quel livre
+_interessant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu a
+montrer de nouvelles phases et de plus intimes dechirements.
+
+Avec d'autres, il inaugure dans le roman, a cote de l'etude de l'amour,
+qui en restera la tache et le prestige, l'etude de la haine qui commence
+a sourdre entre l'homme et la femme a une epoque ou ils apercoivent
+l'antagonisme de leurs interets sociaux et devinent l'hostilite de leurs
+fonctions vitales.
+
+Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines
+pages de Darwin, sont la preface de cette nouvelle tendance. Il nous
+parait interessant de la signaler et d'en designer les representants.
+
+NOTES:
+
+[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.]
+
+
+
+
+
+PANURGE[16]
+
+"Panurge etoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit
+le nez aquilin, fort, a manche de rasoir, et pour lors etoit de l'age de
+trente-cinq ans ou environ, fin a dorer comme dague de plomb, bien
+galant homme de sa personne, sinon qu'il etoit quelque peu paillard et
+sujet de nature a ce qu'on appeloit en ce temps la:
+
+ Faute d'argent c'est douleur non pareille.
+
+"Toutefois, il avait soixante-trois manieres d'en trouver tousjours a
+son besoin, dont la plus honorable et la plus commune etoit par facon de
+larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de
+pavez, ribleur s'il en etoit a Paris; au demeurant le meilleur fils du
+monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre
+le guet."
+
+Et apres ce portrait sommaire, viennent a la debandade, les mille
+aventures drolatiques ou ce veritable heros de Rabelais se dessine a
+gros traits, menant a Paris le train bouffon de l'ecolier de l'epoque,
+puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis
+s'embarrassant dans cette epineuse question du mariage, et parcourant
+pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'iles peuplees a souhait
+des innombrables etres allegoriques dont Rabelais tenait a rire; en
+somme la plus durable et la plus humaine des caricatures enormes qui
+s'etalent dans le breviaire des "beuveurs tres illustres et et verolez
+tres pretieux".
+
+Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la
+debonnairete massive que donnent a Pantagruel sa force de geant et sa
+naissance. Maigre, "ecorne et taciturne faute de danare", ses appetits
+fameliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jete dans la domesticite
+d'un grand seigneur, reclament des satisfactions prodigieuses. Aussi
+faut-il suivre dans le recit, ses ripailles perpetuelles, ses
+incessantes invitations a la coupe, "ha buvons", ses festins de gros
+mangeur quand il a conquis a la guerre un chateau et des biens: "Il se
+ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts a tous
+venants, memement a tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes
+galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en
+herbe."
+
+Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athenes, ni
+aux receptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'etre frotte aux nobles
+et aux ecoliers, il est reste boheme de petite race, de probite
+variable, avec la lachete egayee d'impudence des Scapin, et rancunier
+par surcroit, comme le demontre l'episode de Dindenaut et de ses
+moutons, "lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez
+miserablement."
+
+ * * * * *
+
+Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'ame la plus libre et la
+plus railleuse. Il est l'irrespect meme, gausseur sceptique, incredule,
+attaquant, des la Renaissance, tout ce que le dix-huitieme siecle devait
+si agreablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si
+nette a trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas
+meme cette chose eminemment venerable, la force. Sous Francois Ier, il
+parodie la royaute, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris a la guerre,
+"gentil crieur de saulce verte" et l'experience reussit a souhait: "et
+fut aussi gentil crieur, qui fut oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit
+depuis que sa femme le bat comme platre, et le pauvre sot ne s'ose
+defendre, tant il est niais." Ni l'Eglise, ni les gens de loi, les
+papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes decretales, les
+chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute
+puissance etablie lui donne a rire, avec des mots si crus, une ironie si
+acre, que la salissure reste ineffacable.
+
+Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et
+sans insistance. Avec son gros frere Jean des Entommeures, ce dont il se
+preoccupe en somme apres avoir bu et raille, c'est de choses plus
+personnelles, de la grande aventure qu'il apprehende, de son mariage,
+ou, plus precisement, de ne point "s'adonner a melancholie", de chasser
+toute alteration d'ame, de vivre gaillardement en une profonde quietude
+d'esprit. "Remede a facherie?" Cette question qu'il propose a Pantagruel
+pres de l'ile Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il resout
+sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette
+parfaite legerete et indolence d'ame, qu'on appelle "avoir de la
+philosophie"; "certaine gayete d'esprit, dit Rabelais, conficte en
+mespris des choses fortuites, pantagruelisme sain et degourt, et pret a
+boire, si voulez."
+
+ * * * * *
+
+Derriere ce personnage, grossi en caricature et decrit de verve, il y a
+plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des
+traits les plus permanents et les plus rarement retraces de l'ancien
+caractere francais.
+
+Si l'on ecarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on
+considere l'adresse de ses machinations, ses malices, ses reparties, sa
+facon de considerer les femmes, oscillant entre la galanterie et la
+mefiance, son scepticisme superficiel, ce sont la autant de facons de
+penser francaises. Les cours qui ont faconne notre race, ne l'ont dotee
+a l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme
+allemand. Un esprit plus elastique, plus observateur, plus agile nous a
+fait penetrer les dessous ridicules de ce que l'on venere ailleurs. Ni
+l'exaltation a propos de questions metaphysiques, ni le respect de la
+force ou du droit, n'ont domine en France au point de garantir la
+religion, les rois et les juges. Des l'eveil de l'esprit national, le
+pouvoir de ces trois etres etait mis en question, mine de plaisanteries
+et moralement detruit. Du roman de Renard a Courier, cette besogne de
+demolition n'a pas chome.
+
+Mais, apres quelque temps de bataille, les genes un peu elargies,
+l'amour du bien-etre, la paresse d'esprit revenaient. On s'etait un peu
+emu dans une lutte sans grandes defaites; on s'en va a ses affaires,
+sans plus tenir a ses negations, que le voisin a ses affirmations. Et,
+au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnee, celle de
+Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit
+francais, est bien celle de Panurge. "Remede a facherie?" Il faut jouir
+de vivre, en gens avises, distraits, prompts d'intelligence. Et alors
+viennent les vrais artistes francais, La Fontaine, Watteau, les auteurs,
+les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent a egayer,
+demeurent, ecrivant a point nomme pour les "langoureux malades ou
+autrement faschez et desolez."
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui beaucoup de choses ont varie, et la question de Panurge se
+pose plus inquietante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
+grandi en disproportion. Nous sommes accables par la complication des
+affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus apre, la conduite
+difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps
+supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs
+ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenes par l'enchevetrement
+des sciences modernes, la complexite de nos sensations. Nous avons tout
+pris a toutes les races. Par une denaturalisation perilleuse, nous
+pensons de plus en plus a l'anglaise, nous sentons de plus en plus a
+l'allemande. Notre scepticisme a subsiste; mais il veut maintenant
+approfondir les questions suspectes, et, a cet effort, il a perdu toute
+gaite et toute popularite. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus
+a depouiller la joie. Et c'est avec une avidite accrue par tous ces
+motifs de tristesse, que nous cherchons une reponse a l'interrogation de
+Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la
+chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, "les plaisirs tumultuaires de la
+foule". Mais les plus clairvoyants considerent que ce sont la des
+palliatifs plus que des remedes. La facon d'envisager la vie a revetu
+chez notre elite des formes douloureuses qui different peu du pire
+pessimisme. "Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un
+des livres les plus humoristiques de notre temps, est la resignation
+froide, qui reduit la souffrance a la douleur physique." L'on ne pourra
+s'empecher de penser que ce fruit est amer, petit, a portee de peu de
+mains, et que depuis trois siecles, nous nous sommes beaucoup eloignes
+de Rabelais et du pantagruelisme.
+
+NOTES:
+
+[Note 16: _Panurge_, n deg. I, octobre 1882.]
+
+
+
+
+
+DE LA PEINTURE[17]
+
+A PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI
+
+
+I
+
+
+Le Salon de cette annee, les reflexions qu'il a suggerees dans ce
+journal s'etaient bien eloignes deja de la memoire de leur auteur, quand
+tableaux et commentaires lui furent rappeles par une conversation
+fortuite dont l'echo lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
+visiter le peintre J.-F. Raffaelli a Jersey; l'entretien vint a porter
+sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se
+resumaient en somme en une predilection marquee pour les peintres
+_emotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une emotion de
+couleur, et pour leur representant, M. Whistler. Les remarques de M.
+Raffaelli, qui, comme on le sait par sa preface du catalogue de son
+exposition en 1884, est un theoricien de son art, parurent extremement
+interessantes, et grace a la personne qui servait de truchement, il fut
+possible d'en obtenir un expose par ecrit. Ces notes soulevent la
+question du but, c'est-a-dire de l'essence meme de la peinture. Elles
+seront envisagees et discutees a ce point de vue.
+
+"La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaelli, se borne
+a l'eloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en general, un
+excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il
+juste de donner la place supreme a un art semblable, surtout lorsqu'il
+est represente dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de
+faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique litteraire qui
+placerait Dostoievski en premiere ligne du mouvement des lettres
+contemporaines? _Crime et Chatiment_ est admirable parce que ce roman
+est appele a peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
+entoure d'une pareille hallucination indifferemment un violoniste
+mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de delicieux enfants
+roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides,
+parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement
+pretendre prendre jamais place dans notre admiration.
+
+"Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner a
+l'hallucination comme facteur de la civilisation a une epoque ou
+l'illusion religieuse vient a nous faire defaut; je reconnais aussi que
+toute oeuvre d'art resulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a
+justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme,
+detient et porte l'enthousiasme sur un caractere important, enthousiasme
+admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maitres peintres
+sont la pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat
+grandiose chez le Venitien Veronese, de la foi chez les croyants, Fra
+Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite
+bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
+trouverions toujours la meme chose: enthousiasme pour un caractere
+dominant a une epoque et dans une societe donnee, interprete en
+admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au
+vice decouvert."
+
+M. Raffaelli poursuit, en discutant, les appreciations qui ont paru ici
+meme sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Seze. Nous avions
+dit: "M. Raffaelli devient de mieux en mieux un peintre exact de types
+et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines."
+
+--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'ecrie M. Raffaelli; grand merci si
+on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: "qui malheureusement
+verse dans la caricature." Mais que l'on me dise un peu quel tableau
+doit naitre sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scene que
+je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colere. D'ailleurs ce
+mepris de la caricature me froisse partout ou je le rencontre, car la
+caricature a autant de droit a l'admiration que tout autre forme d'art."
+
+Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la
+comprendre pleinement a l'etude sur le beau caracteristique qui se
+trouve a la tete du catalogue deja cite, on verra qu'en somme M.
+Raffaelli, a travers d'ailleurs bien des obscurites et des longueurs,
+ecartant les designations de classicisme, de realisme, de romantisme et
+de naturalisme, posant en principe qu'esthetiquement toute epoque a une
+notion particuliere du beau, que socialement notre epoque est
+caracterisee par un epanouissement, complet de l'individualisme et de
+l'egalite, qu'ainsi l'unite humaine autonome et libre est le facteur
+principal de notre vie sociale, on arrive a cette page d'un grand
+souffle sur la necessite ou est la peinture de travailler a representer
+l'homme et toutes sortes d'hommes.
+
+"Le beau de la societe, ecrit M. Raffaelli, est dans le caractere
+individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquerir lentement
+leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont
+su conquerir leur liberte, apres des centaines de siecles de misere, de
+vexations et d'abus miserables ou le plus fort a toujours asservi le
+plus faible. Voila le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de
+ces individus; a tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce
+que tous ont bien merite de l'humanite.
+
+"Que ceux qui ont une idee mediocre ou pauvre et qui ont besoin d'etre
+en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme,
+s'adressent a nos de Lesseps, a nos Edison, a nos Pasteur ou bien a nos
+politiques, aux generaux, aux ecrivains, aux artistes, aux grands
+commercants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui
+se sentent l'ame elevee et le coeur vibrant pour la supreme beaute de
+leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers
+pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
+vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idees ou par la force sans
+comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
+chose debout: l'Homme grand, droit et degage." Et M. Raffaelli poursuit
+en exhortant a l'etude passionnee et universelle de l'homme dans toute
+l'etendue de la societe et dans toute la serie de ses conditions, de ses
+manieres d'etre, de ses moeurs et de ses types.
+
+L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de
+M. Raffaelli et comment elle determine une conception toute particuliere
+de la peinture. M. Raffaelli, domine d'une sympathie humaine qui est
+belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art a
+nous donner de notre race et de nos contemporains, une serie d'effigies
+caracteristiques, propre a nous les faire connaitre intimement et par
+consequent aimer, admirer, ou hair et ridiculiser. Etant donne que toute
+oeuvre d'art ne vaut que par l'emotion qu'elle produit, ce peintre
+desire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
+minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit
+ses types; par leur choix generalement excellent et notable; par leurs
+occupations et manieres d'etre parfaitement appropriees a leur
+exterieur; en d'autres termes, par sa penetration dans une serie de
+caracteres, d'ames, de natures humaines; et par sa faculte de nous les
+faire penetrer, de nous les reveler. Son art aboutit a la connaissance
+passionnee, sympathique ou antipathique, d'une portion representative
+de l'humanite de ce temps. C'est la, croyons-nous, un expose impartial
+et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances
+et ces resultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art
+pictural? Nous ne le pensons pas.
+
+NOTES:
+
+[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.]
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+I.--Flaubert
+
+II.--Zola avec P.S.
+
+III.--Hugo
+
+IV.--Goncourt avec P.S.
+
+V.--Huysmans
+
+VI.--La _Course a la Mort_
+
+VII.--Panurge
+
+VIII.--A propos d'une lettre de M. Raffaelli
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Quelques ecrivains francais, by Emile Hennequin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ECRIVAINS FRANCAIS ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/12289.zip b/old/12289.zip
new file mode 100644
index 0000000..341a37d
--- /dev/null
+++ b/old/12289.zip
Binary files differ