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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/12289-0.txt b/12289-0.txt new file mode 100644 index 0000000..93cc09c --- /dev/null +++ b/12289-0.txt @@ -0,0 +1,4878 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12289 *** + +ÉTUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE + +QUELQUES + +ÉCRIVAINS FRANÇAIS + +FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT + +HUYSMANS, ETC. + +PAR + +ÉMILE HENNEQUIN + +1890 + + + + +PRÉFACE + +Ces articles ont été publiés à diverses époques dans diverses revues, et +l'auteur se proposait de les revoir et de les compléter. Émile +Hennequin, qui avait à un haut degré le respect de son talent et le +respect du livre, n'aurait certainement pas consenti à former un volume +d'études plus ou moins hétérogènes, qu'il n'y a pas de raison +péremptoire pour réunir sous un même titre, et qui ne constituent pas un +ensemble comme les _Écrivains francisés_. Soucieux de conserver tout ce +qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser +arrêter par les considérations qui l'auraient arrêté lui-même, et il +nous a semblé que, prise isolément, chacune des études que nous +présentons aujourd'hui offrait un assez haut intérêt pour honorer encore +la mémoire d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui +ont vu disparaître avec lui une des plus belles intelligences et l'un +des plus purs talents de la jeune génération. + +L'Éditeur. + + + + +GUSTAVE FLAUBERT + +ÉTUDE ANALYTIQUE + + +I + +LES MOYENS + + +_Le style; mots, phrases, agrégats de phrases._ Le style de Gustave +Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assemblés en +phrases cohérentes, autonomes et rhythmées. + +Le vocabulaire de _Salammbô_, de _l'Éducation sentimentale_, de la +_Tentation de saint Antoine_ est dénué de synonymes et, par suite, de +répétitions; il abonde en série de mots analogues propres à noter +précisément toutes les nuances d'une idée, à l'analyser en l'exprimant. +Flaubert connaît les termes techniques des matières dont il traite; dans +_Salammbô_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hébreu au +latin, aident à désigner en paroles propres les objets et les êtres. +Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut noter les expressions +cherchées et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue +qui l'enserre et la contient comme un contour une figure. + +À cette dure précision de la langue, s'ajoute en certains livres et +certains passages une extraordinaire beauté. Les paroles sollicitent les +sens à tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont +chatoyantes comme des gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes comme +des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant +à ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les émotions en +phrases entièrement délicieuses: + +«Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre +craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la +crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus étroite qu'une +sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'océan, +nous tournâmes à droite pour revenir.» + +Et ailleurs: + +«Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les +cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture et +partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou +l'écho d'un soupir.» + +Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce passage, Flaubert, précis +et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui +enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes +d'une âme, le sens caché d'un rite, tout mystère entrevu et échappant. +Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, l'énumération des +fabuleuses peuplades accourues à la prise de Carthage, le symbole des +Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au début +de la nuit magique, susurrent à saint Antoine des phrases incitantes, la +chasse brumeuse où des bêtes invulnérables poursuivent Julien de leurs +mufles froids, tout cet au delà est décrit en termes grandioses et +lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés qui unissent à +l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision. + +Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares +sont assemblés en phrases par une syntaxe constamment correcte et +concise. Par suite de l'une des propriétés de la langue de Flaubert, de +n'employer par idée qu'une expression, un seul vocable représente chaque +fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans +appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture même +soudée par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement +courte se compose des éléments syntactiques indispensables, est +construite selon un type permanent, soutenue par une armature +préétablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables +mots, signes d'innombrables idées, formulées d'une façon précise et +belle, en une diction définitive. Cette parité grammaticale est le +principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les +différences de langue et de sujet, unissant des formes tantôt lyriques, +tantôt vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame +Bovary_ à la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associées +en deux types de période. + +Le plus ordinaire, qui est déterminé par la concision même du style, +l'unicité des mots et la consertion de la phrase, est une période à un +seul membre, dans laquelle la proposition présentant d'un coup une +vision, un état d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une façon +complète et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'être liée à +d'autres et subsiste détachée du contexte. Ainsi de chacune des phrases +suivantes: + +«Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de +cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la +route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers +faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans +les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par +derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les +feuilles larges des cactus.» + +De la présence chez Flaubert de cette période statique et discrète, +découlent l'emploi habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait +pour les états; de là encore l'apparence sculpturale de ses descriptions +où les aspects semblent tous immobiles et placés à un plan égal comme +les sections d'une frise. + +Ce type de période alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les +propositions se succèdent liées. Aux endroits éclatants de ses oeuvres, +dans les scènes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement +échafaudé va se terminer par une idée grandiose ou une cadence sonore, +Flaubert, usant d'habitude d'un «et» initial, balançant pesamment ses +mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large, +pousse d'un seul jet un flux de phrases cohérentes: + +«Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute +terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans +les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs +doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles +d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, à +moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros +requins qui s'ébattent dans l'onde.» + +Et cette autre période, dans un ton mineur «Maintenant, il +l'accompagnait à la messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il +s'accoutumait à la province, s'y enfonçait;--et même son amour avait +pris comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. À force d'avoir +versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures, +promenée dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie; +si bien que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait +de ne pas connaître le tombeau, tant cette affection était devenue +tranquille et résignée.» + +En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand +apparaît une scène ou un personnage qui l'émeuvent; dans _Salammbô_ et +la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succède au récit. + +Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin en paragraphes selon +certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la +beauté et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net éclat +des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie +qui résulte du savant dosage des temps forts et des faibles. + +Constitué comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un +_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une série de +courtes phrases statiques, d'allure contenue, où les syllabes accentuées +égalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude à +une énumération, devient compréhensible et chantante, se traîne un peu +en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la période terminale +dans laquelle une image grandiose est proférée en termes sonores que +rythment fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande à haute voix, +ce passage: + +«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt +mince et recourbée tu glisses dans les espaces comme une galère sans +mâture; ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui +garde son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la cîme des monts comme +la roue d'un char.» + +Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie: + +«Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui +l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord +Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile, +parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle +était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment, +rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs +dans la dépravation.» + +C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternées, modérant, +contenant et précipitant le flux des syllabes, que Flaubert déclame la +longue musique de son oeuvre, en cadences mesurées. Et chacun de ses +groupes de brèves et de longues est si bien pour lui une unité discrète +et comme une strophe, qu'il réserve, pour les clore, ses mots les plus +retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits. +C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable nombreux, il modifie +par une virgule la prononciation d'un mot indifférent, contraignant à +l'articuler tout en longues: + +«Ça et là un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient +tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin, +tombées.» + +Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvées, +telles que peut les inventer un écrivain embarrassé du lien de ses +idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres qu'agrège une +composition ou simple et droite comme dans les récits épiques, ou +diffuse et lâche comme dans les romans. _L'Éducation sentimentale_ +notamment, où Flaubert tâche d'enfermer dans une série linéaire les +événements lointains et simultanés de la vie passionnelle de Frédéric +Moreau et de tout son temps, présente l'exemple d'un livre incohérent et +énorme. + +Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres où le style est plus libre +des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se +résout en chapitres dissociés, que constituent des paragraphes +autonomes, formés de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la +syntaxe. Ces éléments libres, de moins en moins ordonnés, ne sont +assemblés que par leur identité formelle et par la suite du sujet, comme +sont continus une mosaïque, un tissu, les cellules d'un organe, ou les +atomes d'une molécule. + +_Procédés de démonstration: descriptions, analyse:_ De même que +l'écriture de Flaubert se décompose finalement en une succession de +phrases indépendantes douées de caractère identiques, ainsi ses +descriptions, ses portraits, ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble +se réduisent à une énumération de faits qui ont de particulier d'être +peu nombreux, significativement choisis, et placés bout à bout sans +résumé qui les condense en un aspect total. + +La ferme du père Rouault, au début de _Madame Bovary_, puis le chemin +creux par où passe la noce aux notes égrenées d'un ménétrier,--un canal +urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pécuchet_, sont +décrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase +générale qui désigne l'impression vague et entière de ces scènes. Le +merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, dont l'idylle apparaît +au milieu de l'_Éducation sentimentale_, est peint de même avec des +types d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des sables, des jeux +de lumière dans des herbes; le fulgurant lever de soleil à la fin du +banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montré en une +suite d'effets particuliers à Carthage, étincelles que l'astre met au +faîte des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des +chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de +Tanit; et pour la nuit de lune où Salammbô profère son hymne à la +déesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et +l'accroupissement des êtres qui les hantent, les murmures de ses arbres +et de ses flots, qui sont énumérés. + +Les portraits de Flaubert sont tracés par ce même art fragmentaire. +Mannaëi, le décharné bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil de +bête qui sert Salammbô, sont dépeints en traits dont le lecteur doit +imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies +modernes que le romancier a mises dans notre mémoire, les camarades de +Frédéric Moreau, les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant, +furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne du livre; puis la figure +de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis +des comices, le débonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de +l'héroïne,--toutes ces figures et ces statures sont retracées +analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi: + +«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque.... Ses +paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards +amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait +ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres +qu'ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un +artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de +ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde négligemment et selon les +hasards de l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix +maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque +chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa +robe et de la cambrure de son pied.» + +Et cet art de raccourci qui surprend en chaque être le trait individuel +et différentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une +perfection supérieure; dans ce livre où chaque apparition est décrite en +quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir +une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba, +Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables. + +Par un procédé analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les +âmes qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une série de +moyens qui reviennent à indiquer un état d'âme momentané de la façon la +plus sobre et en des mots dont le lecteur doit compléter le sens +profond, il dit tantôt un acte significatif sans l'accompagner de +l'énoncé de la délibération antécédente, tantôt la manière particulière +dont une sensation est perçue en une disposition; enfin il transpose la +description des sentiments durables soit en métaphores matérielles, soit +dans les images qui peuvent passer dans une situation donnée par +l'esprit de ses personnages. + +Le dessin du caractère de Mme Bovary présente tous ces procédés. Par des +faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les débuts de +son hystérisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les +crises décisives et finales de sa douloureuse carrière. Par des +indications de sensations, la plénitude de sa joie en certains de ses +rendez-vous, et encore l'âme vide et frileuse qu'elle promenait sur les +plaines autour de Tostes: + +«Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant +d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin +dans les champs une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre +et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que +les cimes se balançant toujours continuaient leur grand murmure. Emma +serrait son châle contre ses épaules et se levait.» + +Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses sentiments, d'incessantes +métaphores matérielles disent le néant de son existence à Tostes, son +intime rage de femme laissée vertueuse, par le départ de Léon et son +exultation aux atteintes d'un plus mâle amant: + +«C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son +orgueil, comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait +mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.» + +Et encore la contrition grave de sa première douleur d'amour: + +«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de +son coeur; et il restait là plus solennel et plus immobile qu'une momie +de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'échappait de ce grand amour +embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse +l'atmosphère d'immaculation où elle voulait vivre.» + +Puis des récits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les +récits de débats intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons, +dévoilent en Mme Bovary l'ardente montée de ses désirs, l'existence +idéale qui ternit et trouble son existence réelle. Des hallucinations +internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit à Tostes, +amère et déçue; de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis +qu'elle cède à la fête des comices sous les déclarations de Rodolphe; +d'autres, l'élan de son âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec +son amant; des imaginations confirment et attisent sa dernière passion +que mine sans cesse l'indignité de son amant, et emplissent encore de +terreur sa lamentable fin. + +De ces procédés, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans +l'_Éducation sentimentale_; les personnages de ce roman sont montrés par +de très légères indications, un mot, un accent, un sourire, une pâleur, +un battement de paupières, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la +profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les +conversations de Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où celle-ci, +Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies par hasard, entrecroisent +curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la +perfection de ce procédé, qui est encore celui des oeuvres épiques, et +de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne à la +description par les dehors. + +Il faut retenir en effet combien ces procédés de Flaubert conviennent +aux nécessités de son style. Un énoncé de faits, une métaphore, un récit +d'imaginations se prêtent parfaitement à être conçus en termes précis, +colorés et rhythmés. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_ +et de l'_Éducation_ sont ceux où l'auteur s'exalte à montrer la pensée +de ses héroïnes. Décrite comme une vision, frappée en éclatantes figures +et chantée comme une strophe, elle donne lieu à de splendides périodes, +où se déploient tous les prestiges du style. + +L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie et d'une âme qu'un +petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante, +ressortent encore des tableaux d'ensemble où se mêlent les péripéties et +les descriptions. Que l'on prenne la scène des comices dans _Madame +Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les prés, la +main dans la main, et laissant derrière elles une senteur de laitage, la +myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, les physionomies +grotesques ou abêties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les +passes conversationnelles où Rodolphe conquiert la chancelante épouse, +tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narré du train +ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Éducation +sentimentale_, cette contention et le choix adroit des détails +significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent +tous les habitués de traversées, est notée par ces simples mots: «Il se +versait des petits verres». Les courses, l'attaque singulière du poste +du Château-d'Eau pendant les journées de Février, qui est exactement ce +qu'un passant verrait d'une émeute,--une séance de club, l'élégance et +le luxueux ennui d'une réception chez un financier, sont décrits de même +en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et +poignantes entrevues de Frédéric et de Mme Arnoux, à cette idylle +d'Auteuil, où, vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait sa grâce +douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notées en faits +indispensables et dépourvues de toute phraséologie inutile. Que l'on se +rappelle, pour confirmer ces notions, les scènes exactes et comme +perçues de _Salammbô_, ou l'extrême concision des préludes descriptifs +dans la _Tentation_, les sobres et éclatantes phrases dans lesquelles un +détail baroque ou raffiné révèle tout un temps; le festin d'Hérode, où, +dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'énorme luxure +latente des convives qu'enivre la fumée des mets et la chaude danse de +l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en +touches sûres et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes +lumières et les attitudes passionnantes. + +_Caractères généraux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une +minutie qui sera justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert pour +susciter en ses lecteurs les émotions qui seront désignées. Leur +caractère commun est aisé à démêler, et rarement, du style à la +composition, de la description à la psychologie, des mots aux faits, un +artiste a fait preuve d'une plus rigide conséquence. + +Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec +rigueur et assemble avec effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de +l'élection d'un vocable, il le veut unique, précis et tel que chacun ou +chaque série réalise des idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La +syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à modeler des phrases +presque toujours aptes à figurer isolées. Et comme cette rigueur concise +exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, des lacunes existent, +ou le semblent, entre les unités dernières de son oeuvre; les +paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'étagent sans +soudure. + +De même, si l'on considère ses procédés d'écriture par le contenu et non +plus par le contenant, les faits aussi soigneusement élus que les mots, +forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les puisse exprimer dans une langue +déterminée,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu à de belles +phrases, et significatifs encore, parce qu'ils résultent d'un choix d'où +le banal est exclu. + +De ce triage perpétuel des mots et des choses, résulte la concision +puissante, la haute et difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là +ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant résumantes, sa +psychologie, soit transmutée en magnifiques images, soit réduite en +sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits perçoivent +ce qui est intime et d'ailleurs inexprimé; de là le sentiment de +formidable effort et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres +procurent, qui, ramassées, trapues, planies, parachevées et polies grain +à grain, ressemblent à d'énormes cubes d'un miroitant granit. + +NOTES: + +[Note 1: La signification de ce procédé d'analyse est excellemment +développée dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.] + + +II + +LES EFFETS + + +_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, départie entre le vrai et +le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide +exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée qu'avilit et qu'écrase +la bassesse stupide de tous. L'_Éducation sentimentale_ conduit, par +l'infini dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, de la rubiconde +infamie d'Arnoux, à la double beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à +mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des heures où du spectacle +des choses s'exhale le pessimisme parfois puéril de _Bouvard et +Pécuchet_, que corrige la cordiale pitié empreinte dans le premier des +_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes +spectacles d'avoir vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme de la +_Légende_, la sèche beauté d'_Hérodias_, induisent à _Salammbô_ où la +pourpre et les ors du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis, +le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maîtresse, la _Tentation de +saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allégorie; pénétrée +de signification et décorée de splendeur, cette oeuvre consigne en un +dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave +Flaubert. + +Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres où Flaubert s'est le +plus abandonné au terne cours de la vie, sont teintes parfois +d'incomparables beautés de style et d'âme. Il est même des passages dans +l'_Éducation sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer +d'indéfinissables mouvements d'âmes, touchent au mystère. Et si la +beauté rayonne dans _Salammbô_, la _Tentation_, _Hérodias_, la +_Légende_, elle y est définie et corroborée par un réalisme historique +plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pécuchet_ ne +ressort pas plus des tristes dénouements des romans, que des farouches +destinées qui s'appesantissent dans _Salammbô_ et des continus +effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'écroulement de ses +erreurs. Ainsi mêlées en des alliages où chaque élément prédomine +alternativement, les deux passions de Flaubert, la beauté exaltée +jusqu'au mystère, et la vérité suivie de pessimisme, composent les +livres que nous analysons. + +_Le réalisme_: Le réalisme, qu'il faut définir la tendance à voir dans +les objets dénués de beauté matière à oeuvre d'art, est poussé chez +Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains côtés extérieurs +de _Madame Bovary_ et de l'_Éducation_ n'ont pas été dépassés par les +romanciers modernes. Flaubert s'est astreint à décrire de niaises +campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la +Seine entre lesquelles se passe le début de son second roman. Des +intérieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute près +d'Yonville, où Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, à la +mansarde dans laquelle Dussardier blessé fut soigné par cette +énigmatique personne, la Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert +davantage. Il excelle à peindre en leur ironique dénûment de toute +beauté, certains intérieurs bourgeois, décorés de lithographies, +planchéiés, frottés et balayés. Certaines hideurs modernes le +requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement le ridicule des fêtes +agréables aux populations, comme les comices d'Yonville et les +solennités publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement +de la classe moyenne, les gros déjeuners de garçons, les séances au +café, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la +maîtresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte à sa +famille, sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la politique, les +joies solitaires en un métier d'agrément, sont complaisamment décrits. +Et de même, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la +religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains +de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant, +sont détaillés avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute +exactitude. Les êtres de ce milieu sont des âmes journalières et +ordinaires, toute la moyenneté des fonctions sociales, le pharmacien, +l'officier de santé, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le +répétiteur de droit, l'habitué d'estaminets, et les femmes de ces gens. +Décrits, analysés, mis en scène, avec une moquerie tacite, mais aussi +avec la pénétration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la +vie et de la société une image au demeurant exacte pour une bonne part +de ce siècle. Que l'on joigne à cette médiocrité des lieux et des gens, +le mince intérêt des aventures, un adultère diminué de tout l'ennui de +la province, la vie campagnarde de deux vieux employés, l'existence +sociale de quelques familles moyennes à Paris, que traverse le +désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra dans les romans de +Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthétique réaliste. + +Il en possède la véracité. S'efforçant sans cesse de rendre exactement +du spectacle des choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, quand +il s'efforce de démêler les mobiles des actes et les phases des +passions, à une extraordinaire pénétration, qui est le résultat de sa +connaissance des modèles qu'il a pris, et de son application à rester +dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui +produisent les grands traits du caractère est merveilleuse, comme le +montrent les antécédents parfaitement calculés d'Emma et de Charles +Bovary, la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis ces caractères +jetés dans l'existence, soumis à ses heurts et consommant leurs +récréations, évoluent au gré des événements et de leur nature, avec +toute l'unité et les inconséquences de la vie véritable, tantôt nobles, +déçus et victimes comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à travers des +fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frédéric Moreau, +tantôt sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences; +dont les menus faits décèlent perpétuellement en Flaubert une si +profonde perception des mobiles, de leur complication, de la +dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend +chacun différent de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être, +Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre le trait le plus +difficile: la lente transformation que le temps impose à ceux qu'il +détruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit +les personnes successives qui apparaissent tour à tour au-dehors et au +dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est +parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse +d'intérieur et reconnaissante de l'indépendance que le mariage lui +assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa personne ardemment +vitale, et son chaste amour pour un jeune homme fréquentant sa maison, +prélude coutumier des adultères plus consommés. Et combien est nouvelle +celle qui se livre avec une grâce presque mûre à son aimé, et comme on +la sent, à travers ses cris de jeune maîtresse, la femme de maison, être +déjà responsable et dénué d'enfantillages. Puis les épreuves viennent, +sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement +habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet +la maîtresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs précèdent les +attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une +créature sentant le temps et la joie lui échapper, jusqu'à ce qu'elle +consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les +romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes +atteintes d'une existence sans pitié. On pourrait retracer de même les +lentes phases du caractère de Frédéric Moreau et de Mme Arnoux, qui tous +deux éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés par le +passage des jours, pétris et malléables au cours des passions et des +incidents. + +Le souci du vrai et la réussite à le rendre que montrent la psychologie +et les descriptions réalistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres +d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement le spectacle du +monde moderne, s'adonne à l'évocation d'époques que son esprit +apercevait éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller son réalisme +et se sent impérieusement forcé d'étayer sa fantaisie du positif des +données archéologiques. Avant d'entreprendre _Salammbô_, il explore le +site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son +territoire. Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé le peu que +l'on sait sur la métropole punique, incertain encore et connaissant le +besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroît à +l'archéologie biblique et sémitique, s'emplit encore la cervelle de tout +ce que les littératures classiques contiennent de farouche et de fruste. +Pour la _Tentation de saint Antoine_, de même, pas une ligne dans cette +série d'hallucinations qui n'eût pu donner lieu à un renvoi en +italiques. + +«Je suis perdu dans les religions de la Perse, écrit-il dans sa +correspondance, je tâche de me faire une idée nette du dieu Hom, ce qui +n'est pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à étudier le +bouddhisme, sur lequel j'avais déjà beaucoup de notes, mais j'ai voulu +épuiser la matière autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que +je crois aimable.» + +Et pour l'extravagant final de ce livre: + +«Dans la journée, je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge; à +chercher dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. +Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près +épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels, +et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies.» + +Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Légende de +saint Julien l'hospitalier_, il a prêté à Flaubert toute une collection +de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de +celles qu'il fit pour écrire _Bouvard et Pécuchet_ ou l'_Éducation_. Le +procédé apparaîtra le même. Avant de laisser enfanter son imagination, +de prêter à sa puissance verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques, +Flaubert avait rempli sa mémoire de l'infinité de faits que réclamait +son style particulier, disconnexe et concis, et que son réalisme le +poussait à rechercher aussi véridiques que peuvent les fournir les +livres. Avant d'avoir écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou +lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la +demeure, le luxe, la nourriture; ses fêtes, ses rites, sa politique, les +institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les +hasards de son histoire et la légende de son origine. Et quand il lui +fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone +sous Nabuchodonosor, évoquer les dieux et les monstres, il composa en sa +cervelle ces visions de données aussi exactes et d'aussi minutieux +renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que +les notes par lesquelles il décrivait un bal chez un banquier ou une +noce au village. + +Cet art réaliste étayé de faits et d'où l'imagination est presqu'exclue, +atteint, par là , selon le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de la +loi et à la précision de la science». L'oeuvre conçue comme +l'intégration d'une série de notes prises au cours de la vie ou dans des +livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la +recherche de certaines formes verbales, possède l'impassible froideur +d'une constatation et ne décèle des passions de son auteur que de rares +accès. Elle est, comme un livre de science, un recueil +d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de +traditions, bien différente de tous les romans d'idéalistes que +composent une série d'effusions au public à propos de motifs ordinaires +ou de faits clairsemés. Masqué par une esthétique qui consiste à montrer +de la vie une image et non pas une impression, l'écrivain garde en lui +ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de légers mais +suffisants indices. + +_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arrière-goût de +ses lectures, que les romans de Flaubert tendent à donner de la vie un +sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité et la méchanceté de +certains êtres, sur l'inconsciente grossièreté d'autres, sur l'injustice +ironique de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, la muette et +formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en +dissimulés sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le +formidable Regimbart de l'_Éducation_, exposent toute la platitude +humaine, folâtre ou grognonne, en des individuations si complètes +qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, pris, semble-t-il, +avec une particulière conscience, au plein milieu de l'humanité +courante, Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre et chez qui +une bonté molle ajoute à l'insupportable pesanteur morale,--Jacques +Arnoux, plus canaille et plus réjoui, mais non moins irresponsable, +béat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la +moyenne contient de lourde bassesse et de haïssable laisser-aller. Et +ces êtres qui présentent à la vie la carapace de leur stupidité, +rubiconds et point méchants, oppriment, grâce à d'obscènes +accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, supérieure par la +volonté, Mme Arnoux supérieure par les sentiments, qui, avilies ou +contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous côtés cruellement +fermée. Qu'elles se débattent, l'une entre une tourbe de niais et avide +de trouver une âme assonante à la sienne, elle prostitue son corps et +ses cris à de bas goujat et meurt abandonnée de tous par le fier refus +de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbécile; que l'autre, +plus intimement malheureuse, froissée sans cesse par le choquant contact +d'un rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, à l'amour +probablement chétif d'un jeune homme «de toutes les faiblesses», +insultée par les filles, haïe de son enfant, et finissant en une +hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône de soins +délicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux +nobles, et paient la peine de n'être pas telles que ceux qui les +coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la +bêtise d'une république succède à la niaiserie d'une royauté; quelques +années de vie de province s'écoulent en vides propos et minces +occurrences; des entreprises sont tentées auprès d'elles, réussissent ou +échouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit +et tous à une formidable halte, elles ne sentent intensément que le +malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la +tristesse du rêve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre, +_Bouvard et Pécuchet_, qui est comme la nécrologie de toutes les +occupations humaines, il s'attache à montrer comment tout effort peut +aboutir à quelque échec, et accumulant les insuccès après les +tentatives, il proscrit le délassement de toute entreprise. Et si +dégoûté de l'action, l'on tente le refuge de la spéculation, voici qu'un +autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en +une éblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs +humaines, tire le néant des évolutions religieuses, entrechoque les +hérésies, compare les philosophies et, finalement, quand d'élimination +en élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste des modernes, +montre l'humanité recommençant le cycle des prières dès que le soleil se +lève et l'action la réclame. + +Cet effrayant tableau de la vie qui, après en avoir décrit les duretés +réelles, évalue à l'inanité de consolations, tracé avec une +impassibilité qui le corrobore, par une méthode strictement réaliste où +des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi +rigoureusement hautain. Il semble qu'à la fin de sa vie, le pessimisme +de Flaubert se soit pénétré de douceur. Dans les deux premiers des +_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, décrit l'humble vie de +sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Légende de saint Julien +l'hospitalier_ raconte la dure destinée d'un innocent parricide, +l'écrivain paraît compatir aux maux qu'il montre, et peut-être est-il +juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il +ne convenait pas de séparer la cause des grands de celle des petits, +qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des +souffrances qu'ils contribuent à aigrir. + +_La beauté_: De quelque façon qu'il envisageât la vie, compatissant ou +sardonique, Flaubert la détestait. «Peindre des bourgeois modernes +écrit-il, me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, sans cesse, la +réalité que l'acuité de ses sens et les besoins de son esprit le +forçaient sans cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se créer un +monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en résumant du vrai ses +éléments épars d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie de +phrases supérieures à leur sens, soit dans la grandeur d'âmes +douloureusement séparées du commun, soit dans l'évocation d'époque +mortes et sublimées dans son esprit en leur seule splendeur et leur +seule horreur, il sut s'éloigner de ce qui existe imparfaitement. + +Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beauté de l'expression +conçue en termes nets, simplement liés, semble proférer une note lyrique +plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, décrit son orbe et +s'arrête, avec la force précise d'un rouage de machine, et sans plus de +souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. Qu'il s'agisse de rendre +la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immaculé sur +l'abîme, ou les simples incidents du séjour d'une provinciale dans un +Trouville préhistorique, les mots se déroulent parfois avec la même +grandiloquence, et bondissent au même essor. L'enfant niais et veule qui +fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une période doué d'une +forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes +dits en termes héroïques! «Il suivait les laboureurs et chassait à coups +de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même Homais, +l'homme au bonnet grec, dans une colère pédante contre son apprenti, en +vient à être désigné par une réflexion ainsi conçue: «Car, il se +trouvait dans une de ces crises où l'âme entière montre indistinctement +ce qu'elle renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes s'entrouve +depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abîmes.» + +D'autres échappatoires sont plus légitimes et moins caractéristiques. +Flaubert use le premier du procédé naturaliste qui consiste à compenser +la médiocrité des âmes analysées par la beauté des descriptions où +l'auteur, intervenant tout à coup, prête à ses plus piètres créatures +des sens de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de Mme Aubain, +porte au catéchisme où elle accompagne la fille de sa maîtresse, une +sensibilité délicate et tactile, jusqu'à de pareilles élévations: + +«Elle avait peine à imaginer sa personne; il n'était pas seulement +oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-être +sa lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, son haleine qui +pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle +demeurait dans une adoration, jouissant de la fraîcheur des murs et de +la tranquillité de l'église.» + +En s'accoutumant à rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se +débarrasse encore de la nécessité des modernistes, forcés de hacher leur +phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin placé devant les scènes où +le mènent ses romans, Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et +s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les Champs-Élysées dans +l'_Éducation_, le jardin d'un café-concert, où à un certain instant, +dans les bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes», +le bal chez Rosanette, la forêt de Fontainebleau, présentent +d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le séjour au château de la +Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, la forêt où l'héroïne +consomme son premier adultère, le tableau de l'agonie et de +l'Extrême-Onction, jettent des éclats entre le restant d'ombre. + +Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie et de la beauté en +concevant les admirables femmes de ses romans, pâles, noires, fines et +tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il parle de l'une d'elles, son +style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la +séduction d'une âme acérée dans un corps souple, élancé et blanc. Les +fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds élans de son +âme vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle +parvient à exprimer de la sécheresse de sa vie, culminent en cette scène +d'amour où l'ineffable est presque dit: + +«La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre au +fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers +qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troué. Puis +elle parut éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait, +et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande +tache qui faisait une infinité d'étoiles; et cette lueur d'argent +semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête +couvert d'écailles lumineuses. Cela ressemblait à quelque monstrueux +candélabre d'où ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en +fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; des nappes d'ombre +emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de +grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas +trop, perdus qu'ils étaient dans l'envahissement de leur rêverie. La +tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et +silencieuse, comme la rivière qui coulait, avec autant de noblesse qu'en +apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des +ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules +immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne, +hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou +bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de +l'espalier.» + +Et cette passion déçue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme +intense de ses prunelles et le pli hardi de sa lèvre, son existence de +hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassée, outragée, +et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses +hontes, quelle violente évasion, en toutes ces scènes, hors le banal de +la vie! + +Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. Avec ses lisses bandeaux +noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente, +surprise et pure, elle inspire à Flaubert ses plus charmantes pages. Son +apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son «air de bonté +délicate»; puis à la campagne où Frédéric échange avec elle les premiers +mots intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la trouva instruisant +ses enfants: «ses petites mains semblaient faites pour répandre des +aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement +avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise»;--la +visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation où la +beauté s'élève au mystère et à l'auguste: + +«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, Mme Arnoux sans bouger restait +les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet +tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se découpait +en pâleur au milieu de l'ombre. + +Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le +couloir; il n'osa. + +Il était empêché d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette +robe se confondant avec les ténèbres lui paraissait démesurée, infinie, +insoulevable ...» + +--Une rencontre dans la rue, le revirement mystérieux où elle s'avoue +«en une désertion immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale dans +le magasin de porcelaine de son mari et les lèvres de son amant touchant +ses magnifiques paupières;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle +d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses: + +«Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier, +et des cîmes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux, +jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient au bout de l'avenue +dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des +points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de +moisi,--et ils restaient là , causant d'eux-mêmes, des autres, de +n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du +soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur +les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière +tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à les +fendre, avec la main;--Frédéric la saisissait doucement; et il +contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de +ses ongles. Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une chose, +presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom là fait +exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase et qui semblait +contenir des nuages d'encens, des penchées de roses.» + +D'aussi belles pages marquent encore la sensualité contenue de ces deux +êtres mûrs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse +de son corps accordée et ce sacrifice empêché par la maladie de son fils +tandis que dehors l'émeute se déchaîne,--puis la séparation des deux +amants, jusqu'à cette scène effroyablement aiguë où Frédéric, se +trouvant un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené par sa +maîtresse, tandis que les rires délirants de Mme Arnoux sonnent dans +l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose +intime et presque obscène, la vente de ses effets: enfin cette suprême +et dure entrevue, où éclairée tout à coup par la lampe, elle montre à +son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, la froideur pure sur +ses doux yeux noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont déroulés, +elle taille une mèche, «brutalement à la racine» ... + +Par ce type de femme de la grâce la plus haute, Flaubert se compensait +de toutes les brutes que son souci de la vérité le forçait à peindre. +Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au réel ce +reflet de beauté, le visible effort avec lequel ses phrases plus +grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'âcre +dégoût sans doute mêlé d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter +en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le +supplice volontaire d'un artiste s'astreignant à une besogne vengeresse +mais répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec joie du roman, +écrire après _Madame Bovary_, l'épopée de _Salammbô_, refaire après +l'_Éducation_ ce poème mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et +préluder par la _Légende_ et _Hérodias_ à son entreprise la plus +abêtissante de toutes, _Bouvard et Pécuchet_. + +L'on entre par ces livres épiques dans la région de la pure beauté. La +phrase non plus réduite à une élégante armature dans laquelle +s'enchâssent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores, +colorés et beaux, les rythme en retentissantes cadences, développe de +nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des +hommes gigantesques et primitifs, à l'âme concise et puisant dans cette +rétraction de leur être une formidable énergie, accomplissent ou +subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se déploient en +étincelants décors où se fige la splendeur des ors, des porphyres, des +pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de +sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes, +sous les yeux droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles sont +menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantôt sortant du temple, +elles supplient, cambrées, au haut de leur palais, les astres qui +tressaillent au frémissement de leurs lèvres; tantôt elles prennent de +leur corps anxieux de pureté, des soins inouïs, le macérant de parfums, +l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au point que la jouissance +de leur lit promet une joie délictueuse et mortelle. + +Sous les platanes, dans un jardin diapré de lis et de roses, les +mercenaires célébrant leur festin; la lente apparition de Salammbô +descendue les apaiser, à la fois peureuse et divine, l'expédition +nocturne de Mathô et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces +voûtes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie où +Salammbô dort entre la délicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son +recueillement dans la maison du Suffète-de-la-Mer; Salammbô partant +racheter de son corps le voile de la déesse, son accoutrement d'idole et +ses râles mesurés, quand le chef des barbares rompt la chaînette de ses +pieds; puis le siège énorme de Carthage, la foule des peuplades +accourues, l'écrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce +carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de +toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armée, les +dernières batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement +mièvre et grave, où Salammbô voilée et parlant à peine reçoit le prince +son fiancé en un jardin peu fleuri que passent des biches traînant à +leurs sabots pointus, des plumes de paons éparses, enfin le supplice de +Mathô et les joies nuptiales, mêlant des chocs de verres et des odeurs +de mets au déchirement d'un homme par un peuple, jusqu'à ce qu'aux yeux +de Salammbô défaillante en l'agitation secrète de ses sens, Schahabarim +arrache au supplicié son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil, +final tonnant dans lequel se mêlent le beau, l'horrible, le mystérieux +et l'effréné en un suprême éclat. + +Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scènes encore et de plus +magnifiques paroles. L'étrange et bas palais de Constantin précède le +festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba +galante et vieillote en son charme de chèvre; dans le temple des +hérésiarques la beauté flétrie, monacale et livide des femmes +montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent à l'évocation +d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abîme, +planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le défilé des +théogonies et sur la frise qu'a formée le pullulement des dieux +brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tête ceinte d'un halo et +sa large main levée; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis +l'immortel dialogue de la luxure et de la mort où les mots sont tantôt +liquides de beauté, tantôt lourds de tristesse; et ces dernières pages +où tous les monstres se dégagent et se confondent en un protoplasme qui +est la vie même,--quelle grandiose suite d'épisodes, dont chacun figure +une plus charmante ou rayonnante ou tragique beauté. Et que l'on joigne +à ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Hérodias_, les imprécations +de Jeochanann, la scène gracieuse où Salomé, nue et cachée par un +rideau, étend dans la chambre du tétrarque son bras ramant l'air pour +saisir une tunique; enfin cette _Légende de saint Julien_ qui contient +les plus divines pages en prose de ce siècle, la vie pure et fière du +château, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de +parricide, les lieux luxurieux où il se marie, son crime, sa rigueur, sa +transfiguration finale;--certes pas même chez les grands poètes de ce +temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scènes aussi +purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et +toute l'âme, au point que certaines pages entrent par les yeux comme +une caresse, se délayant dans tout le corps, et le font frissonner +d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernières oeuvres, +Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille +éléments épars de beauté matérielle et sensible, en de plus ravissants +ensembles. + +_Le mystère, le symbolisme_: Cet artiste explicite et précis qui excelle +à montrer la beauté sans voile par des phrases qui l'expriment toute, +sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la +délicieuse émotion qui résulte de la réticence, de la prétérition du +mystère suggéré, sait avec un art profond et charmant s'arrêter au bord +des images et des pensées auxquelles la parole est trop pesante. +Certaines émotions à peine senties des entrevues dernières de Mme Arnoux +et de Frédéric, sont voilées sous des mots à demi-révélateurs et +discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'âmes +tristement généreuses, qu'à quelques initiés. Et l'émoi mystique de la +prêtresse phénicienne s'efforçant sous les symboles des dieux et les +mythes des théogonies de saisir l'essence de l'être et la signification +de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la +maison du Suffète-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gazé de sable, et +adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumière «effrayante et +pacifique» du soleil, qui passe étrange par les feuilles de lattier noir +des baies,--d'autres scènes ou lunaires ou souterraines, sont décrites +en phrases obscures, distantes, qui parlent à certains esprits une +langue comme oubliée mais comprise, et suscitant dans les limbes de +l'âme des émotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ à son début, +les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascète des phrases insidieuses +de crépuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et +disconnexes, ont l'illogisme du rêve et l'appréhension de l'inconnu; les +visions se suivent et se lient imprévues; des communions subites ont +lieu: + +«Elle sanglotte, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux +pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune. + +«Puis ils se trouvent l'un près de l'autre loin de la foule,--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois +quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.» + +«Cette femme est très belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de +sépulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de +pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes ...» + +D'autres scènes, l'apparition d'Hélène Ennoia, le culte des Ophites, se +passent en demi-ténèbres, et apparaissent vagues et passagères comme des +songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle +encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expédition +où, quittant le lit nuptial, il parcourt une forêt enchantée dont les +bêtes indestructibles le frôlent, et d'autres, qu'il abat, s'émiettent +pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glacés, dont +l'hostilité expie son crime involontaire; Flaubert paraîtra posséder le +sens des choses à peine perçues, des sentiments naissants et +balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idée précise, peut rendre +seulement par la suggestion, de mystérieuses analogies ou d'indirects +symboles. + +Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbô est +au fond de l'oeuvre de Flaubert. Détestant la réalité de toute la haine +d'un idéaliste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du +monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette +évasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois réussi à +échapper radicalement au réel, en substituant aux individus les types, à +un récit de faits particuliers, un récit de faits allégoriques. + +Comme M. de Maupassant le dit dans sa préface aux lettres de Flaubert à +George Sand, même les romans, _Madame Bovary_, l'_Éducation_, bien que +réalistes, pleins d'actes et de lieux précis, ont pour personnages +principaux des êtres si parfaitement choisis entre une foule de +similaires, qu'ils représentent une classe, ou une espèce plutôt qu'un +individu. Madame Bovary est par certains côtés la femme, et Homais reste +comme l'exemple grotesque de toute une catégorie sociale. + +Dans l'_Éducation_, plus réaliste par le milieu et par le faire, les +jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une +énergie trop tourmentée, l'autre d'une faiblesse minée de folles et +vaines aspirations, le troisième de la grossièreté heureuse et finaude, +interprétation que confirme la portée générale du titre de toute +l'oeuvre. Passant sur _Salammbô_ dont le sens est simplement d'être +belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire +plus significative. + +Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprême du style, des procédés +fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la +philosophie de Flaubert, celui-ci a signifié toutes les passions, les +cultes et les spéculations de l'humanité. L'ascète est l'homme privé et +assiégé de satisfactions charnelles; les amorosités faciles de la reine +de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes à celle des +Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adhérant +définitivement à aucune, par toutes les religions et les hérésies; la +métaphysique lui propose ses antinomies irrésolues, et il hésite de +désespoir, à s'abîmer dans la luxure ou à s'anéantir dans la mort; mais +sa curiosité le fait encore balancer entre le mystère du sphinx et les +fables de la chimère qui l'entraîne à travers les mythes et les ébauches +de la création, à l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent +toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la prière dans le +cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la spéculation nocturne +à l'action diurne. + +Dans ce livre, dans _Bouvard et Pécuchet_ qui en est l'analogue, plus +ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthèse générale, en +dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de représenter +l'histoire du développement de l'esprit humain, de son insatiable +inquiétude, sans cesse assaillie de solutions, de systèmes, de +révélations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une +révolution que le scepticisme de l'écrivain le portait à concevoir +circulaire. Que l'on prenne le niais anachorète de la Thébaïde ou les +deux bonshommes de Chavignolles, ces êtres bornés, crédules, dociles et +étonnés sont bien les représentants de la dupe qu'il y a en tout homme. +L'impérissable myope, toujours zélé de croire les images confuses et +partielles qu'il aperçoit, alternant toute affirmation d'une autre, +adhérant à la vérité actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut +vérité aussi, protégé par ces continuels mirages contre la glaçante +notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les +actes, parvient à vivre presque tranquille et presque heureux, en une +existence de rêve et de paix. + +C'est dans cette idée narquoise et amère, qu'est le fond de la +philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de +ses poèmes. Dans la _Tentation_ il s'est élevé à l'intuition pure de +cette idée spéculative et la propose aux regards avec la moindre somme +d'éléments connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite +des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de +fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout +un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi +pour leur beauté et leur mystère; à tel point que l'on peut tour à tour +considérer la _Tentation_ soit comme un poème didactique, soit comme un +tableau des époques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un +admirable et précieux ballet où se mêlent la fantaisie et les +magnificences. + +En cette oeuvre se reflète toute l'âme de Flaubert, cet esprit +contradictoire et déchiré, que le réel sollicitait et repoussait, que la +beauté attirait mais qui ne parvint à l'imaginer qu'antique et +documentaire, qui sentit la séduction du mystère et fut le plus +explicite des stylistes, qui conçut la synthèse du particulier dans le +général et cependant disséqua des âmes particulières, écrivit en phrases +analytiques et discrètes, et s'abstint de toute généralisation. Dans ces +alliances adverses, dans ces idéaux contradictoires, semble résider le +génie, l'originalité, le caractère, l'indice psychologique particulier +de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carrière, que cette chose chez lui +primordiale et terme commun, le style. + + +III + +LES CAUSES + + +_Résumé des faits:_--Après avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la +syntaxe, de la métrique, de la composition de Flaubert, nous avons +énuméré ses procédés de description et de psychologie qui se réduisent à +ceux du réalisme,--les caractères généraux de son art, qui sont la +concision, la contention, et, résultat saillant général, le statisme. +Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi +édifiées, furent la vérité, la beauté, le mystère, le symbolisme, effets +que coordonne en série un pessimisme violent ou ironique. Il faut +ajouter à ses renseignements isotériques sur Flaubert ceux que +fournissent la connaissance de sa méthode de travail, la lenteur et la +difficulté de sa rédaction, son effort constant, une fois le plan +général arrêté et les notes recueillies, pour achever chaque phrase, +chaque paragraphe, chaque page avant de passer à la suite. + +Ces données mettent en présence deux séries de faits contradictoires; +d'une part, l'amour des mots précis, des phrases autonomes et statiques, +des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des +faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant à +l'observation et à l'érudition, l'impression de vérité que donnent les +livres de Flaubert; d'autre part, son excellence à rendre la beauté +pure, le mystère, le général, sa haine et sa souffrance du réel, ses +échappées vers le roman historique et vers l'allégorie, la splendeur de +son style, l'harmonie de ses périodes, la magnificence diffuse ou +précise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la +perpétuelle oscillation de Flaubert entre le roman réaliste et des +oeuvres plus idéales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent à +la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert +de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme. + +Voici qui montre son obséquiosité et son impersonnalité devant la +nature: + +«Je me suis mal exprimé en vous disant qu'il ne fallait pas écrire avec +son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalité en scène. Je +crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un +effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer +à soi.» (_Lettres de Flaubert, à George Sand_, éd. Charpentier, p. 41.) + +«Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les +choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbécile? +Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre +tout bonnement, ces choses qui nous exaspèrent; disséquer est une +vengeance.» (Ib. p. 47.) + +«Je me borne donc à exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, à +exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les conséquences; +riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela. +Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de la +sympathie, c'est différent: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est +pas temps de faire entrer la justice dans l'art?» (Ib. p. 283.) + +Voici pour la tendance contraire: «Peindre des bourgeois modernes et +français, me pue au nez étrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois +souvent et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise et +s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très +secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté +historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la +_beauté_, dont mes compagnons sont médiocrement en quête.» (Ib. p. +274.) + +Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: «Je suis comme +M. Prudhomme qui trouve que la plus belle église serait celle qui aurait +à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le +portique du Parthénon, etc. J'ai des idéaux contradictoires; de là +embarras, arrêt, impuissance.»(Ib. p. 72.) + +Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: «Je ne +sais plus comment il faut s'y prendre pour écrire, et j'arrive à +exprimer la centième partie de mes idées après des tâtonnements +infinis.»(Ib. p. 17.) «Ce souci de la beauté extérieure que vous me +reprochez est pour moi une _méthode_. Quand je découvre une mauvaise +assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je +patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l'expression juste +qui était la seule et qui est, en même temps, l'harmonieuse.» (Ib. p. +279.) «Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste +et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers, quand +on resserre trop sa pensée? La loi des nombres gouverne donc les +sentiments et les images, et ce qui parait être l'extérieur est tout +bonnement le dedans?» (Ib. p. 283.) + +_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extrêmement +significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre +ses idées et la phrase particulière dont il veut les revêtir une lutte +existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles +des pensées qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette +réflexion, le désaccord fréquent noté plus haut entre l'expression et +l'exprimé, notamment dans les réalistes où les mots sont sans cesse +au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait +extraordinaire que Flaubert a écrit les oeuvres les plus diverses avec +le même style, que sa _Lettre à la municipalité de Rouen_ est conçue +comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frédéric Moreau +parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraîtra évident +qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit +également sollicité par le beau et par le réel, une tendance supérieure +et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase, +certaines catégories de mots. + +Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antécédents, +fondamentaux. Car dans les caractères mêmes de la syntaxe et du +vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus générales +que développe son oeuvre. + +Son amour du mot précis et définitif,--c'est-à -dire tel qu'il enserrât +une catégorie bornée d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son +esprit à l'intuition des choses individuelles, l'éloigner de toute +généralisation abstraite. + +Son amour des beaux mots,--c'est-à -dire tels qu'ils soient sonores, ou +éveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le détermina à sentir et +à vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, à +qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces +mots, il échappe encore à l'abstraction, et évite de plus la sécheresse +de l'analyse psychologique qu'il transpose en éclatantes descriptions. +Le conflit entre cette tendance verbale et la précédente détermine son +pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la précédente, un +symbolisme. + +Son amour des mots indéfinis,--c'est-à -dire tels qu'ils provoquent dans +l'esprit non une image, mais la sourde tendance à en former une et le +vif sentiment d'effort et d'élation qui accompagne toute tendance +intellectuelle confuse,--le porta aux sujets où il pouvait le +satisfaire, aux époques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de +l'âme féminine, aux scènes lunaires et aux théogonies mortes. Enfin sa +façon de joindre ces sortes de mots déterminèrent les autres caractères +de son art. + +Sa tendance à écrire en phrases statiques, c'est-à -dire qui soient +complètes, explicites et indépendantes du contexte,--lui imposa la +nécessité d'enclore un fait ou plusieurs en chaque période. Par là le +nombre de ces faits dut être énormément multiplié. S'abstenant de toute +répétition, de tout développement, il lui fallut des actes, des choses, +des détails; il dut être en roman moderne un réaliste, et en roman +historique, l'érudit qu'il fut. La difficulté de bien faire cette sorte +de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixité, le +fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus +significatifs, rendit son style tendu et stable. L'énorme tension +intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en +elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses +forces, et le rendit moins attentif à la composition générale. Enfin, +les rares passages de passion et de poésie pure qui éclatent çà et là +dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procèdent +de son autre type de phrase, le périodique, que nous avons vu alterner +avec son style habituel. + +Cette réduction de tout un développement intellectuel, en l'ascendant de +quelques formes verbales, la contradiction entre les facultés d'un +esprit expliqué, par la contradiction entre les diverses parties d'un +système de style, c'est, dans l'investigation du mécanisme intellectuel +de Flaubert, passer de la psychologie à la théorie du langage. En +fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert +d'une part une série de données des sens et une série de mots qui +s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre, +une série de formes verbales acquises, et développées, auxquelles +correspondaient non des données sensorielles, mais de simples +prolongements idéaux et qui tendaient pourtant comme les autres +vocables, à être articulées. + +Quand l'oeil de Flaubert était braqué sur la réalité, les détails +importants des choses et des hommes fidèlement enregistrés trouvaient +dans le vocabulaire de l'écrivain une série de mots exactement adaptés, +qui les rendaient d'une façon précise et du premier coup, en phrases +telles que chacune enveloppant l'idée à exprimer, entière, il ne fût nul +besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appelé le style statique +précis, et il n'y a là rien d'anormal, mais simplement la perfection du +langage usuel. Quand Flaubert dit à la première phrase de _Madame +Bovary_: «Nous étions à l'étude quand le proviseur entra suivi d'un +nouveau, habillé en bourgeois, et d'un garçon de classe qui portait un +grand pupitre, ...» il dit simplement, en le moins de mots nécessaires, +et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait +l'image. Et cette sobre exactitude est la moitié de son art et de son +style. + +Mais une autre faculté existait dans son esprit, et provoquait d'autres +désirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de +lectures exclusivement romantiques, Flaubert possédait un grand nombre +de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la réalité certaines +abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et à +l'esprit humains. Il s'était empli l'oreille de cadences sonores, +l'intelligence d'images démesurées, d'adjectifs exaltés et amples, de +rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une +aptitude qui ne se transforme en désir et en acte. Cette force de son +intelligence purement vocabulaire, et à laquelle ses sens restés normaux +et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou défectueuses, ou +hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer à la description de +la réalité, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par +une échappatoire et par un compromis, à faire un livre d'archéologie, où +tous les faits sont exacts, mais où tous les faits ne se trouvent pas, +et sont choisis de façon à fournir au plus magnifique style de ce +temps, la faculté de se librement déployer. Dans _Salammbô_, dans la +_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de +la période, l'éclat et le mystère des images, qui sont primitifs, et non +les incidents ou les scènes évidemment choisis de façon à donner lieu à +d'admirables phrases. + +Cet art, où les mots précèdent et déterminent obscurément les idées, est +anormal. Car il est l'excès et le contraire même de la faculté du +langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal, +Geiger), est à l'idée ce que le cri est à l'émotion, ne peut constituer +l'antécédent de l'idée, que lorsque le langage, énormément développé par +des génies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on +apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il +faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle +que Flaubert vécut au déclin du romantisme, qu'il put absorber et +absorba en effet l'énorme vocabulaire du plus grand génie verbal de tous +les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un +semblable[2]. Évidemment, l'esprit surchargé par ces acquisitions, il +ne put se borner à étudier et à décrire la vie moderne pour laquelle le +vocabulaire lyrique du grand poète n'est point fait, est trop riche et +reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes à Tanit, +les lions crucifiés, les temples, le désert, le siège, les somptuosités +barbares d'une époque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et +ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman +moderne qui ne représentait de ses facultés que quelques-unes, se +satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son +noviciat artistique à sa mort. + +Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en +elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus à élaborer +réitérément la sorte de période qui l'enthousiasmait, frappant +perpétuellement comme un balancier la même médaille, et la jetant d'un +mouvement continu à côté de celle précédemment issue du coin, Flaubert +perdit le sentiment et la faculté de la liaison, associa en livres +presque diffus de lâches chapitres, et ne sut maintenir la cohésion et +le mouvement de sa pensée au-delà de brefs paragraphes. Cette +disposition latente, contenue, réduite encore à une faible intensité et +coercible par d'autres, constitue visiblement la première phase de +l'incohérence des maniaques, et n'en diffère que quantitativement, comme +se distinguent toujours les fonctions anormales chez les «géniaux», de +celles chez leurs congénères névropathes. Que l'on compare en effet ce +passage d'une lettre d'un aliéné, citée par Morel, _Traité des maladies +mentales_ (p. 430): + +«Lorsque le choléra a éclaté, j'avais une bosse froide dans le cerveau; +le miasme cholérique est très irritant, j'ai eu par conséquent le +choléra cérébral. Étant à l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui +m'est arrivé. Mes accès antérieurs ont eu lieu par violations exercées +sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manière +effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus à lui ... etc.» + +Que l'on fasse abstraction de l'absurdité des idées et que l'on +considère seulement la brièveté et la rondeur des phrases, leur suite +incohérente ou faiblement liée, toute l'allure mesurée et cadencée de ce +petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne répugnent +pas par préjugé à l'assimilation d'un fou et d'un homme de génie, que +certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant +exact de cette littérature d'asile. Que l'incohérence résulte d'une +concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer +successivement en une forme difficile chacune des pensées qui le +traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliéné--comme cela est +probable,--d'une irrégularité de la circulation sanguine cérébrale, +semblable à celle qui produit la fantaisie des rêves,--en d'autres +termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activité +commune de l'encéphale, au profit de ses parties, le résultat est +physiologiquement et psychologiquement le même. L'incohérence faible de +Flaubert, terme extrême de celle de tous les artistes qui «font le +morceau» est l'antécédente de celle du rêve, qui précède celle du +délire, et celle des maniaques. Entre tous ces dérangements, il n'est de +contraste que ceux de l'intensité et de la permanence. + +_Généralisation sur les causes_: L'on remarquera que cette altération du +langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs, +est analogue si l'on abstrait de ses développements ultimes, à celle qui +cause chez tout un groupe d'écrivains nommés par excellence les +«artistes», ce qu'on appelle encore par excellence, le «style». On sait +qu'entre lettrés ces termes ne sont appliqués qu'à des prosateurs et des +poètes postérieurs au romantisme, et à aucun des étrangers. Si l'on note +le caractère commun de «l'écriture artiste» chez des gens aussi +dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de +Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que +tous affectionnent une forme de phrase et une série de mots qui +demeurent identiques à travers les sujets divers qu'ils traitent; en +d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en écrivant: +exprimer leur idée,--construire des phrases d'un certain type; en +d'autres termes encore tous sont doués d'un certain nombre de formes +verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une +extraordinaire adresse à rendre les idées qui s'associent ou qui +pénètrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensées que +produit la richesse même de leurs mots. Nous avons montré que Victor +Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent à un accord +parfait entre leurs idées et leur vocabulaire; tels Villiers et +Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes, +réussissent par des miracles d'adresse à exprimer une énorme portion de +réalité, des idées absolument adventices et variées, en une langue +toujours la même et qui joint une beauté propre au rendu de la vérité; +les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi +dans ses romans. + +Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni à l'autre. Que M. de Goncourt +se plut à laisser libre carrière à son style en une oeuvre spéciale et +suprême, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus complètement, s'échappa +résolument à plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son +style; il satisfît pleinement ses besoins esthétiques, son amour du beau +et de l'indéfini, créant la _Salammbô_ et la _Tentation_, sans plus se +souvenir que Paris existait et que le XIXe siècle devait être dépeint. + +_Flaubert_: Cependant le siècle le tentait, le heurtait, et le blessait. +Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue +d'êtres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte +tous les artistes, l'acuité pour ressentir la souffrance que cause +l'excès général et délicat de la sensibilité, le pessimisme +sociologique, «l'indignation» à propos de tout que donne aux grandes +intelligences la vue de la bêtise se passant d'eux pour se mal conduire, +la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'être inutile, +spolié de tout intérêt humain[4]. Il vécut ainsi douloureusement au +déclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses +lourdes épaules, une grosse face rubiconde, bénigne et naïve, que +coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste +ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, «dont la pupille, dit M. de +Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile.» Et +cet homme à la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine +bonasse de reître, pour courir les aventures, enlever les bataillons à +la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendiés ou de glaciales +bruines, passa sa vie,--dominé par on ne sait quelle infime modification +vasculaire de son encéphale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans +l'ombre de la chambre, des objets infiniment délicats. Il ploya sa +longue stature à la mesure des fauteuils, sédentaire, sortant à peine, +crispant ses gros doigts gourds sur le fétu d'une plume; et la tête +courbée, le sang au front, les yeux injectés, il pesa des syllabes, +accoupla des assonances, équilibra des rhythmes, dégagea le mot juste de +ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il +peina, geignit et souffla à mettre en une forme à laquelle il requérait +des qualités compliquées et rares, de précises, images de réalité ou de +grands rêves de beauté, qui, s'efforçant de prendre forme, subjuguèrent +à cette tâche toute l'intelligence et tout le corps de cet énorme et +vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les +minuties toujours mieux aperçues de son métier, bornaient de plus en +plus son horizon intellectuel; il souhaita des succès de livres, puis +des succès de pages, puis des succès de phrases[5]; il sacrifia +graduellement toute sa vie à sa passion; il vécut dans le sourd malaise +des phénomènes, qui logent en leurs corps une âme hétéroclite, jusqu'à +ce que cette despotique activité cérébrale, après avoir imposé au corps, +sans en être atteinte, une maladie nerveuse,--l'épilepsie transitoire[6] +de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'anéantît et le foudroyât au pied +de sa table de travail par une dernière et délétère victoire d'un organe +sur un organisme. + + +Le destin de Gustave Flaubert aurait pu être différent, mais non plus +glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit définitivement l'étude du +réel et l'érudition dans la littérature, d'avoir écrit les plus beaux +livres de prose qui soient en français; il lui est dû encore d'avoir +fait resplendir un certain idéal de beauté énergique et fière, d'avoir +produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poème +allégorique qui soit après _le Faust_. + +NOTES: + +[Note 2: Cette assertion dut rester à l'état de simple hypothèse. +Pensant que des acquisitions verbales, failles en état de somnambulisme, +seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder +de ses lectures, nous avons prié M. le Dr Ch. Féré, de la Salpêtrière, +de nous aider à faire des expériences sur des hypnotiques. Nous avons +tenté deux essais: dans le premier, nous avons lu à l'hypnotique +somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui +rit_. Le sujet se trouvait vaguement influencé à son réveil par le ton +de la déclamation et par le sens de l'épisode. Il fut impossible de +reconnaître dans son langage des traces de style romantique. + +Je remis ensuite à M. Féré trois listes de mots, les uns d'un sens +joyeux, les autres d'un sens triste; la troisième liste se composait de +mots abstraits et rares. M. Féré a lu chacune de ces listes au sujet +somnambule en répétant les mots plusieurs fois. Au réveil du sujet, +aucune des trois listes ne détermina chez lui soit un courant +particulier d'idées, soit une modification de langage qui le forçât à +exprimer des pensées habituellement étrangères. Il nous a donc été +impossible à M. Ferré--auquel j'adresse ici mes remerciements--et à moi, +de reconnaître chez les hypnotiques, une modification de l'idéation, par +suite d'acquisitions verbales inconscientes. + +Ce résultat négatif n'infirme pas, je crois, la théorie exposée plus +haut, et tient surtout au complet oubli qui sépare l'état somnambulique +de l'état de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idées +me semble le seul moyen d'expliquer l'unité des écoles littéraires, +surtout de la romantique, l'unité même d'une nation formée d'éléments +ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des étrangers +naturalisés.] + +[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phénomènes physiologiques +de l'attention.] + +[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un très remarquable +article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.] + +[Note 5: Lire l'étude de M. E. Zola sur Flaubert.] + +[Note 6: Aucune des particularités intellectuelles de Flaubert, sauf +son emportement, n'a d'analogues parmi celles des épileptiques.] + + * * * * * + + + + +ÉMILE ZOLA + + +M. Zola célèbre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes +diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettrés. +L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de réalisme, la peinture +brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en +plus de surprenantes qualités poétiques, le don du grandiose, l'amour +passionné de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en +effet, plus complexes que les préceptes de ses articles, et le romancier +diffère dans une mesure inattendue du polémiste. L'analyse peut +discerner dans son oeuvre des éléments disparates, dont certains, +négligés jusqu'ici, complètent et modifient la physionomie de l'auteur +des _Rougon-Macquart_. + + +I + + +M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens très moderne de ce mot. +Quand il lui faut décrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue, +exprimer une idée, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts +possibles, ceux doués de qualités communes indépendantes de leur sens, +la sonorité et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la +grâce comme chez les de Goncourt, la rudesse cladélienne ou la noblesse +et le mystère de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola +n'a d'autre caractère spécifique que l'abondance, qualité appartenant à +tous ceux qui ont frayé avec les romantiques, et, par endroits, un +coloris fumeux. De même, la façon dont M. Zola assemble ses mots en +phrases est extrêmement simple, commode, apte à tout. Il procède +d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions à +sens presque identique, qui redoublent l'idée, l'enfoncent en deux coups +de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balancé, jusqu'à ce +que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine +indifféremment par un retentissant accord, finale d'une gradation +ascendante, ou par une phrase surajoutée et superflue qui laisse en +suspens la voix du lecteur. En cette façon d'écrire aisée, maniable et +large, propre à tout dire et appliquée par M. Zola à tous les usages, +celui-ci polémise, expose, raconte, parlent décrit, énonce l'énorme +masse de petits faits qui lui servent à poser ses lieux, ses personnages +et ses ensembles. + +En opposition au procédé classique qui décrit en quelques mots généraux, +et au procédé romantique, qui décrit en quelques mots particuliers, +conformément à l'acte, de la vision qui est une synthèse de mille +perceptions élémentaires, M. Zola, avec tous les réalistes, forme ses +tableaux de l'énumération d'une infinité de détails résumés parfois en +un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est dépeint en ses parties +constituantes, marquées chacune par l'adjectif coloré qui correspond à +sa perception; puis, en une phrase générale, le tout est repris avec des +termes où domine celui des caractères de forme ou de nuance, qui existe +en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le +_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette théorie. + +Dès le début, le vague remuement des Halles à l'aube est montré par une +série de faits confus, de formes rôdantes et accroupies autour +d'entassements mous en un indécis brouhaha. Florent et Claude Lantier +parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretées +de choux gaufrés aux caisses de fruits parfumants, puis Florent +promenant seul sa faim à travers l'accumulation énorme des nourritures +de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narré des sensations que +perçoivent leurs yeux et leurs narines. L'étal de la Sarriette, là +vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de +Claire Méhudin, les gibiers et les volailles, sont décrits en des +paragraphes pleins de faits, que résume une phrase-thème, de volupté, +d'obscénité, de perfidie, de grâce, de fermentante chaleur. Que l'on +compare ces descriptions à celles de la maison de la Goutte-d'Or et du +boulevard extérieur, à midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans +là _Curée_, et de ce rose cabinet de toilette où Mme Saccard laisse de +sa mince nudité, à mille autres tableaux encore prodiguement épars dans +l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un même procédé +sera reconnu, de séparer en tout spectacle ses nombreux composants +réels, de les énumérer en un détail merveilleusement visible, de les +recombiner par une phrase compréhensive de l'ensemble. + +Par un procédé identique exactement--série d'actes condensés en trois +ou quatre qualificatifs fréquemment rappelés--M. Zola pose ses +personnages. Leur aspect physique déterminé, le romancier les place dans +une scène, soit journalière, soit exceptionnelle, montre par une +conduite concordante de quelle façon particulière tel être se +caractérise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue à +la dominante physiologique, établie, il les résume en une phrase +appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi présenté. +Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu +niais en plusieurs occasions, se trouve montré tel dans sa cour auprès +de Gervaise, et résumé de même par ces mots: «avec sa face de chien +joyeux»; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est décrite la +beauté calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidité, double +trait que condense encore cette apposition répétée «avec sa face +tranquille de vache sacrée»: Saccard, brûlé de toutes les fièvres et de +toutes les cupidités, est sans cesse suivi des adjectifs «grêle, rusé, +noirâtre», comme Renée, possède cette «beauté turbulente» qui concentre +la physionomie ardemment avide de joie, et les passions à subites +sautes, de celle dont les faits d'égarement tiennent tout le volume. La +force d'Eugène Rougon, la noble beauté de Mme Grandjean, la séduction +d'Octave Mouret et la douce fermeté de Denise, sont ainsi empreints en +une effigie, marqués par des faits et résumés en une phrase. Ce dernier +procédé, qui ressemble fort à celui des phrases-thèmes de Wagner, ayant +le tort d'enserrer en formule constante un être variable, est éliminé +d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi +lesquels se trouvent les êtres les plus vifs que M. Zola ait produits. +La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-préfet de Poizat, le louche et +gai bohème Gilquin, Lantier pâle, lent et ravageur, le marquis de +Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetés dans la vie +commune, parlent et agissent avec des façons, des physionomies uniques. + +La même manière réaliste caractérise chez M. Zola les ensembles où les +personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la +_Fortune_, et le campement des insurgés la nuit, dans Plassans, l'abbé +Mouret et frère Archangias courant les Artaud, les luttes exaspérées de +Florent contre les poissardes de la Halle commandées par la dynastie +Méhudin, toutes ces scènes parfaitement localisées se passent fait par +fait. Rien de plus réaliste que, dans _Son Excellence_, Eugène Rougon +disgracié, déménageant de son cabinet au milieu des intéressées +condoléances de ses créatures, ni de plus visible que le débraillé +lascif de l'hôtel où Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est +tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir à la +noce, du large repas de la fête de Gervaise, à cette magistrale ribote +où Lantier conduisant Coupeau au travail, l'égare en une interminable +suite de bibines, de la forge Goujet à la cellule capitonnée de l'asile +Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de +vivre_, sont de même brossés en larges scènes, traversées de gens +visibles constitués eux-mêmes de linéaments, de notes biographiques, de +menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son +esthétique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses +caractères d'actes, ses descriptions de détails, et édifie son oeuvre +par ces atomes artistiques indéfiniment associés. + +Pour la partie la plus étendue de son ensemble de romans, M. Zola +emprunte ces éléments à la vie réelle, et les reproduit tels que sa +mémoire et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les livres de M. +Zola, comme ceux de tout grand réaliste, possèdent une vérité +supérieure. Constamment construits par un minutieux détaillement de +faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de +spectacles réellement vus, ils tendent à donner de la vie une image +adéquate, aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, sans +que le choix, l'_idéal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son +observation et résume la vie et les âmes en des extraits fragmentaires. +C'est là la véritable différence entre un roman idéaliste et un roman +réaliste[7]. Les faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont et +peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La +différence est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve +de sympathie artistique que pour un côté de l'âme humaine, et un genre +de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle +embrasse le monde en tous ses aspects, réfléchit, affectionne et +reproduit toutes les âmes, respecte leur complexité et donne d'une +société à une époque, une image qui lui équivaut. + +En ce sens, que des personnes peu habituées à l'analyse trouveront +subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter +l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions, +complètement, sans choix ou presque ainsi. + +La _Fortune des Rougon_ contient à la fois une série de faits sur la +lâcheté stupide de quelques bourgeois, et une fraîche et sanglante +idylle d'amour. La _Conquête de Plassans_ regorge de contrastes, du dur +abbé Faujas à la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans +_la Faute_ entre deux ecclésiastiques opposés, une fille idiote et +pubère; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_ +regorge de physionomies et de caractères. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard, +M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arrière-boutique, les +marchandes, de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, à la bilieuse +Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acéré de Mlle +Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de créatures toutes +humaines. _Son Excellence_ et la _Curée_ renseignent sur le Paris des +démolitions, contiennent des scènes et des gens d'une admirable variété, +des officieux du ministre aux convives de Saccard; à travers une +promenade au Bois et une séance du Corps Législatif, le baptême d'un +prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, un Compiègne, +circule une foule de personnes en chair, marquées, caractéristiques et +agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui +entourent ce colosse et ce gnome Eugène Rougon et Aristide Saccard. +L'_Assommoir_ et _Nana_ présentent en des pages connues tout le monde +des ouvriers, tout le monde des filles et des petits théâtres. +_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ débitent chacun une +énorme tranche de la société, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de +vivre_ détaillent un point. + +Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces +groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont étudiés +souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugène Rougon, M. +Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le +louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est +détaillée des secrets de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde +Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, supérieure et baroque. Nana +est naturelle, tendre, grossière, écervelée, stupide. Coupeau et +Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne santé morale à +l'extrême abaissement. Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres celle +des lieux où ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de +travail, des salles de spectacle, des échoppes, des magasins, des +galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces +demeures, de l'avenue de l'Opéra aux boulevards extérieurs, des ponts de +la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du +Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les sèches +arêtes de la Provence, les plaines blêmes du Nord, les efflorescences +du Paradou, les déferlements des marées normandes, l'on aura dans une +dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques +reproduisant en abrégé presque toute la complexité d'un pays en un +temps. + +Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalité. Les +personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considérable d'êtres +bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent +aucune des âmes supérieures et choisies, complexes, délicates et rares, +que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles +femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les +fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M. +Zola a constamment proposé à son analyse des caractères simples et +sains, ou déséquilibrés par une maladie concrète. La facilité choisie de +cette tâche permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, défaut dont +la présence est confirmée par la fixité de ses caractères. + +En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les +mêmes du commencement à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité +normale est scientifiquement admise[8], varie d'un linéament. Bien +plus, dans quelques-uns des livres récents de M. Zola, notamment dans +_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une +vue très nette des lieux où se passe son action, et d'excellentes +aptitudes descriptives, a si bien simplifié le mécanisme de ses +personnages, leur prête des conversations si banales et des caractères +si généraux, qu'ils perdent toute individualité nette. Au milieu de +décors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus +ténues. Enfin, M. Zola, comme tous les écrivains peu aptes à imaginer le +mécanisme intérieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers +psychologues, montre les actes de ses personnages de préférence à leurs +raisonnements, les effets plutôt que les causes. De sorte que, le +lecteur voyant ces créatures, de visage et de caractère nettement +défini, réagir aux événements sans hésitation, sans débat, sans trouble, +d'une façon constamment conséquente, identique et directe, se sent +parfois en présence d'êtres trop simples pour des hommes. + +De même, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola +ne sont pas matériellement exactes. Tout artiste choisit entre les +diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de +sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment +sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont décrites autant en +termes oléfiants qu'en termes colorés. Le parterre du Paradou est aussi +plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connaît les +senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de même le colorisme du +romancier. De l'étal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le +bronze, le carmin et l'argent plutôt que le fuselé des formes. Le jardin +d'Albine est dépeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du +cortège baptismal du prince impérial, M. Zola perçoit le blanc des +dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat des +aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M. +Zola, critique d'art, défendit les coloristes extrêmes, notamment Manet. + +Ces réserves diminuent déjà dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola +à reproduire exactement toute l'humanité actuelle, et marquent des +bornes à l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant très grande. +Il est une autre cause d'un ordre tout différent qui empêche encore M. +Zola de voir et de rendre entièrement toute la nature: son individualité +qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et matériels, l'a +porté à en préférer une série douée d'un caractère commun, à modifier +certains rapports, à dénaturer certains aspects, à donner de tout ce +qu'il décrit une image notablement altérée dans le sens de ses +sympathies, c'est-à -dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola +n'échappent pas à la formule que lui-même a donnée justement de toute +oeuvre d'art: «La nature vue à travers un tempérament.» + +NOTES: + +[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie analogue +dans son _Euphorion_.] + +[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalité_, 1885.] + + +II + + +Tous les caractères que présente l'humanité ne semblent pas à M. Zola +également dignes d'affection et d'indifférence. Il en préfère certains, +les montre avec faveur, et les exalte au-delà du vrai. La santé physique +ou morale ou double lui paraît adorable. Les quelques personnages loués +dans ses romans sont bien constitués dans leur corps et leur esprit, ont +des membres sans tare et une raison sans fêlure, sont logiques, forts et +humains. Le plein développement corporel même, si l'activité cérébrale +est atrophiée par les fonctions végétatives et animales, est considéré +par M. Zola comme magnifique. Désirée, la belle idiote de _la Faute_, +accroupie dans la chaleur de son poulailler et frémissante du rut de +ses bêtes, est décrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple +bestial et réjoui de Marjolin et de Cadine, qui promène à travers les +Halles son impudicité. Même quand cet équilibre physiologique s'allie à +une âme méchante et faible, M. Zola ne dépouille point toute sympathie. +Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admirés dans le +_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-être de Louise Méhudin et de sa +mère. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme +Grandjean son complaisamment drapés, les sottises de Pauline Letellier +s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses +jupes lâches. + +Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un corps bien portant, est +préférée par le romancier. Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux +enfants nets, chastes et tendres, sont racontés avec amour. L'honnête et +drue figure de Mme François ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre +de Paris_. Gervaise raisonnable et fraîche, au début de _l'Assommoir_, +est aimable; Mme Hédouin illumine de sa beauté de femme de tête +l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse à bout la raison +vertueuse; et l'héroïne de la _Joie de vivre_ est de même une fille +sensée, forte et savante. + +Que cet amour de l'équilibre physique et moral n'est qu'une part d'un +amour plus général, celui de la vie, un indice le montre. Partout où la +niaise pudeur des modernes s'attache à cacher les opérations +procréatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les voiles et +désigne le mystère. Tout le second livre de _la Faute_ célèbre la beauté +de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien pubères ne +sont point dissimulés. Rien de plus noble que les pages où est montré +l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le +carreau, puis couchée toute pâle dans son lit, tandis que Coupeau +s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et +misérable d'Adèle dans sa mansarde, aboutissent à ces pages magistrales +de la _Joie_ où Pauline, sainement instruite des mystères sexuels, +assiste et coopère à la délivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces +occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus honteux, en vertu de +droits supérieurs, comme accomplissant une mission de grand révélateur +de la vie, chargé d'en découvrir les sources charnelles. + +Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux +grandes manifestations masculine et féminine, la sensualité de la femme +et la force de l'homme. Tous les héros qu'il exalte sont des hommes +forts, se dépensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou +couronnant une grande ruine. Depuis le père Rougon qui, par un sourd +travail de mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé Faujas +conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, qui démolit une ville, et +accumule des millions, à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le +mariage, par l'incessante exploitation de la femme, écrase Paris de ses +magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants, +actifs sans compter, acharnés en besogne, s'acquittant dans le monde de +leur tâche de force vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon qui, +solide et dur des épaules à l'âme, a la sourde tension d'une machine +sous vapeur. + +Et si les hommes dégagent ainsi leur force musculaire et volitionelle, +les femmes exhalent, au profit de l'espèce, la séduction de leur +sensualité. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une +enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une +troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un +souffreteux jeune homme, l'impudique nudité d'une courtisane italienne +achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution +d'une harscheuse, femelle à tous les mâles, la femme, chez Zola, +toujours tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant et dissolvant +toute une société comme dans la _Curée_, victime passive dans les +milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, défaillante et +amoureuse dans _Une page_, séduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme +délabré en un mariage aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans +le _Bonheur des dames_, un obstiné viveur, toutes, dépeintes en leur +fonction utérine, se résument en cette _Nana_, folle et affolante de son +corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une +cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons séniles. + +C'est en vertu de ces deux prédilections, sous un souffle de volupté ou +un afflux de force, que M. Zola dénature le réel et le grossit. La +végétation épanouie et luxuriante du Paradou est suscitée par les amours +qui s'y consomment, comme l'inceste de Renée embrase et assombrit la +serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal où sa +grêle silhouette transparaît dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa +splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont +grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix où elle +triomphe, et exagérées pour montrer son empire les ruines qu'elle +accumule. Par contre, la séduction du magasin dans le _Bonheur_, le +fouillis de ses soies, l'appétence de ses chalandes et la rouerie de ses +vendeurs sont amplifiés pour venger de cette domination, la force de +l'homme, portée à l'énorme dans les spéculations de Saccard et les actes +de Rougon, représentée invincible dans la chasteté farouche de l'abbé +Faujas et de frère Archangias. + +Tous les ensembles dans lesquels les caractères de force humaine, de +luxure, de puissance, d'exubérance, peuvent être reconnus par +association, sont exaltés par M. Zola. + +Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandières est homérique, et +le repas pour la fête de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père +Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du +poison qu'il élabore. Les Halles de Paris sont assurément plus grandes +dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits de mine où descendent des +cages ressemble à un Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante livre +aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la série +de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle ou humaine +sans l'exagérer démesurément. + +Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement à décrire en +détail l'ensemble exagéré, comme si ses sens le lui avaient présenté +tel. Mais parfois son penchant à l'énorme et au complet l'entraînent à +user de procédés que leur contradiction avec ses doctrines rend +intéressants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le +place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou +un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithèse, le +symbolisme. + +Dans la _Faute de l'Abbé Mouret_, le Paradou fournit inépuisablement de +décors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps; +c'est sous une pluie de roses pétales, qu'Albine dévoile ses chairs +rosées; le fauve hérissement des plantes grasses exacerbe les désirs du +couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique, +pour se mêler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire +Méhudin, montrant ses viviers, en est douée d'aspects fluviatiles; la +Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'étalent autour d'elle, +et seulement dans l'atmosphère empestée d'une fromagerie, Mlle Saget et +Mme Lecoeur peuvent échanger d'âcres médisances. La serre où se répète +l'inceste de Maxime et de Renée est embrasée, lascive et délictueuse. +Coupeau revenant pour la première fois aviné chez Gervaise débraillée, +passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le +ciel au-dessus de Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, entre +toutes les habitantes élues. Nana dévêtue dans un boudoir, les bonnes de +_Pot-Bouille_, affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, accomplissent +dans un lieu convenable des actes appropriés. Ces scènes, ces +personnages et d'autres sont situés dans le milieu qui peut les rendre +plus significatifs, plus librement développés. Que ce procédé revient à +déranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles +coïncidences, il est inutile de le montrer. + +Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume à +rendre plus marqué un acte ou un type en l'accolant à son contraste. +Dans _la Faute_, les deux prêtres sont antithétiques comme les deux +parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa +voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, à la force mâle de Rougon, +la souple beauté de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renée se désespère +du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son +soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. Le +_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et +Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, +Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté de Pauline, qui représente +la moitié saine de la femme, est placée Louise qui en montre le côté +délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, met en contraste le +travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers. + +Ces antithèses nécessitent déjà le grossissement des personnages +opposés. Suivant ce penchant, M. Zola en vient à assigner à ses +principales figures les caractères de toute une classe. L'abbé Faujas +est le prêtre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les +affamés et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans +cesse, par une poussée instinctive qui fait sauter le lien de ses +doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poète qu'est M. +Zola tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, personnifie, en des +êtres devenus tout à coup surhumains, les plus simples et les plus +abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant +assimilé les âmes aux éléments, le romancier prête, en retour, aux +forces naturelles, de sourdes et inarticulées passions; parle de +l'entêtement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine +des coups qui la mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue de ses +locataires. En cette équitable transposition, qui rend égal un individu +à une énergie et un ensemble matériel à un individu, apparaît l'instinct +fondamental de M. Zola, pour qui tout être se réduit en force, et pour +qui toute force est similaire. + +Ayant ainsi délaissé le réel pour l'idéal, M. Zola devint nécessairement +pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et complètes créations +de son esprit aux êtres que ses sens lui montrent, apercevant le moment +vital qu'il adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, restreintes +et mêlées en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un +dégoût pitoyable ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à présenter +de cruels contrastes où les personnages dignes de bonheur sombrent dans +un incident grotesque. Florent, arrêté et envoyé à Cayenne pour s'être +épouvanté sur le cadavre d'une fille tuée par la troupe, passe, à son +départ, près d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le +peloton de gendarmes venu pour réprimer la grève des mineurs protège les +croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du directeur. Le romancier +prend plaisir à ne point faire reconnaître la bonté de ses personnages +sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes médisances; +Pauline, grugée, est haïe de Mme Chanteau. De lugubres incidents, +propres à faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par +son père, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontés avec +complaisance. Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé +Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de Bonneville, pas un +honnête; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule +les catastrophes, les insuccès, les défaillances et les tares. Dans le +_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des +Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souillés du sang des +justes. Si la _Curée, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se +terminent pas par un deuil digne d'être plaint, c'est que leurs +personnages sont tous détestables. Et si les plaintes sur l'inutilité, +la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans +les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à demi, +persiste à l'adorer, même en ses manifestations imparfaites, mais +actuelles et existantes. + +Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, à +la vue magnifiée des hommes et des choses dont il découle; de celle-ci à +l'amour de la vie, de la force, de la sensualité, de la raison et de la +santé, ses causes; que l'on se rappelle le réalisme de procédés et de +vision que ces idéaux résument, l'on aura, je pense, les gros linéaments +de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie +morale commencent à affleurer. + + +III + + +Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possédons en lui un +artiste composite chez lequel se mêlent en un rare assemblage, les dons +du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, sans se nuire, sans que +les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La coopération +des facultés exactes et de celles qui portent le romancier à altérer la +réalité est facile et fructueuse en des oeuvres homogènes dans +lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association +intime de tendances diverses porte à leur attribuer une cause commune, +et peut-être une seule hypothèse sur le mécanisme intellectuel de M. +Zola, suffira à rendre compte des procédés et des émotions apparemment +contraires que nous avons séparées dans son oeuvre. + +On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment apte à percevoir par +les sens, à retenir et à se figurer les mille manifestations de la vie +décrivant les objets, les physionomies et les caractères de la façon +dont ils apparaissent par le détaillement de leurs parties et +l'énumération de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation de +notes internes, à avoir d'une nation à une certaine époque une +connaissance aussi complète que celle dont nous avons marqué les +limites. Cet esprit, animé comme presque toutes les âmes humaines, de +l'amour des conditions utiles à son espèce, arriverait naturellement à +les abstraire de ses expériences, à éprouver ainsi pour la santé, la +raison, la sensualité, la force, un attachement admiratif, à ressentir +une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un +paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination +volontaire de ses héros, de la volupté conquérante de ses femmes, de +n'importe quel grand réceptacle de force délétère ou non, mais agissante +et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu à ces +sympathies, comparant leur objet--de pures idées--aux misérables +éléments dont il est extrait--la réalité--se prenne de tristesse et de +mépris pour l'imperfection et l'hostilité des choses, se sente irrité +contre les vices mesquins et les vertus compromises des créatures +vivantes, parvienne au pessimisme colère qui caractérise toute l'oeuvre +de M. Zola. + +Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable en partie seulement. +M. Zola ne possède aucune des qualités secondaires qui permettraient de +lui attribuer de grandes aptitudes à la généralisation. Cesser tout à +coup de penser les choses réelles, en détacher un caractère extrêmement +compréhensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils +participent de cet attribut métaphysique est le fait soit d'une +intelligence spéculative et savante, soit parfois d'un styliste émérite, +d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la +synthèse que les mots ont faits de nos idées générales. Or M. Zola n'est +ni un écrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitué à +manier les pensées abstraites comme le montre sa psychologie +rudimentaire et les quelques articles où il a tenté d'appliquer à la +littérature les procédés de la science. + +C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola à trouvé le type de son +idéal. Doué d'un tempérament combatif que marquent ses polémiques, ayant +opiniâtrement lutté contre la misère, contre l'insuccès, contre le +mépris et l'inintelligence publics, possédant la tête massive et les +épaules carrées des entêtés, sa volonté tenace, son amour-propre lui ont +donné l'instinct et l'adoration de la force. Borné par d'autres dons à +la carrière littéraire, retiré des batailles dans son ermitage de Médan, +la sourde tension de ses centres moteurs s'est dépensée à douer +d'énergie consciente des êtres et des éléments que son intelligence lui +montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses +semblables et dans les grands phénomènes naturels ceux qui manifestent +quelque emportement, les pétrissant de ses propres mains, servant +indistinctement aux hommes et aux choses les impérieuses effluves qui +sourdaient en lui, il rend colossales les âmes et les forces. D'un +ministre médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore les types du +despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses +mers déferlent en cataractes; ses champs suent la sève, ses édifices +s'étagent démesurément; une mine, un assommoir, un magasin sont de +formidables centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. Et la +femme, force elle aussi, doublement magnifiée en sa puissance par le +volontaire, en son charme par le mâle, devient la rayonnante et +redoutable créature capable d'enivrer le monde. + +Cet absolu amour pour les forts qui seul eût conduit M. Zola à créer de +gigantesques abstractions, contrôlé et contrarié par son exacte vision +de réaliste, se retourne en un absolu mépris pour les malades, les +vicieux, les médiocres, les êtres mixtes et faibles, c'est-à -dire, pour +toutes choses et pour tous les hommes réels. Ces spectacles quotidiens +et cette humanité courante, incapables d'aucun développement extrême, ne +contenant de l'énergie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins, +transitoires et négligeables, présents cependant et s'imposant sans +cesse à l'attention de son intelligence réaliste, l'exaspèrent, +l'affligent, le dégoûtent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses +sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la +réalité qu'il ne peut ne pas voir et l'idéal dynamique que sa nature de +lutteur le force à créer et à aimer. En ces deux termes dont nous venons +de marquer la coopération et l'antagonisme--réalisme intellectuel, +idéalisme volitionnel--son organisation cérébrale peut être résumée. + +Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes, +par-dessus tout de Balzac, le double tempérament de M. Zola montre qu'il +n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes qu'il n'y a d'absolus +idéalistes. + + * * * * * + + +L'OEUVRE[9] + +PAR ÉMILE ZOLA + + +Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code +d'esthétique. Cette esthétique est absurde. Les lieux communs de +l'intransigeance imperturbablement opposés aux lieux communs de l'école, +prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns +disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air, +il faut peindre clair, il faut peindre d'après nature; et voilà Claude +Lantier qui se met à proférer des malédictions contre les artistes sans +aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier. + +Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint +clair, et d'après nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut +mieux faire observer qu'un précepte de facture reste une simple +recette, que peindre d'une certaine façon ne veut jamais dire peindre +bien de cette façon, que l'important est de peindre bien et que la façon +n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les +querelles et les gros mots sur les procédés manuels de l'art ne +signifient rien, que la seule chose nécessaire est d'avoir du génie, que +les procédés même de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de +Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils +étaient employés par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du +plein air est la dernière qu'il faille défendre, puisque, à l'heure +actuelle, elle n'a pas encore donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main +tout aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du roman, et reprenant +en bouche les grands termes de positivisme et d'évolutionnisme, il part +en guerre contre la psychologie et dénonce tous ceux qui n'étudient de +l'homme que l'âme, sans se souvenir de l'influence du corps sur le +cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une +oeuvre d'imagination que les personnages sont des êtres physiques en +chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses +exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux +s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, personne n'y +contredira. C'est un truisme dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée +à révolutionner que les romans absolument médiocres de toutes les +époques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe +comme un autre, que la pensée ne joue pas dans la caractérisation d'un +individu un rôle plus considérable que son estomac ou son fiel, cela est +simplement faux. + +C'est la pensée qui est le centre, et le corps la périphérie; la science +le démontre après que l'expérience l'a constaté, et au nom même de +l'évolutionnisme, l'activité cérébrale étant la plus récente est la plus +haute, et l'être qui pense le plus étant le plus noble, est le plus +intéressant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute +l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder vers le passé, que de +considérer en l'homme l'être instinctif et inconscient de préférence à +l'être conscient, pensant, voulant, résolu et moral? Il serait cruel de +battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorités qu'il +invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis +aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son +tempérament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points +l'esthétique de ses adversaires, malheureusement médiocres et ineptes, +des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin +Balzac, Tolstoï et même Flaubert, ont montré une bonne fois comment on +peut embrasser la nature entière sans en omettre le couronnement et +rester réalistes tout en analysant le génie et la noblesse morale. + +Nous avons tenu à dire nettement ce que nous pensons de l'esthétique +naturaliste, parce qu'elle est erronée d'abord comme toute esthétique de +parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation exacte des oeuvres de +M. Zola. Autant cet écrivain nous paraît piètre penseur, mal renseigné +et peu spéculatif, autant nous l'admirons pour son génie incomplet mais +puissant. Toute la première partie de l'_Oeuvre_, cette histoire +lentement développée de l'affection de Christine et de Claude, les +magnifiques scènes où elle se résout à être le modèle de son amant, où +elle se livre à lui, revenu croulant sous les huées, leur idylle de +Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux où la vie frémit, où la +sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du +ménage artistique, cette noire existence misérable et débraillée dans +l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et +s'affolant à l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis +que Christine s'attache à son amour tari, lutte contre le dessèchement +de coeur de son mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait de +toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du coup; toute cette tragédie +humaine donnant à toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir des +larmes dans des orbites creux, et des mâchoires serrées, et des poings +abandonnés, nous a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers actuels, +M. Zola est le seul à donner cette sensation d'humanité vivante et +souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous +montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce roman, l'étude du milieu +artistique est déplorable, fausse et incomplète. Ce que nous y aimons, +c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, aimante, d'une si +belle noblesse d'âme et toute simple; c'est même cette brute de Lantier, +qui, s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à clamer des théories +ridicules, serait en somme un être bon, simple et fort, qui eût pu être +un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'était allé se +perdre dans une carrière où il est, malgré son intransigeance, un +médiocre et un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, têtu, +paisible et solide, ayant une idée en tête et la réalisant patiemment +sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute +sont rudimentaires, simples, sans développement vers le haut et sans +complexité dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie, +n'est en effet pas un grand psychologue, et ce défaut interdit de le +classer avec les très grands. Mais il a le don suprême de la vie, il +sait souffler sur un être et faire que les tempes battent, que les yeux +regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a +eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres +moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualités +qu'une grande bonté et une forte volonté. Pour la classe bourgeoise, +pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a conçu +le premier, sans la réaliser, malheureusement, la grande idée que le +roman ne devait pas être une étude individuelle, mais bien une vue +d'ensemble où passerait la foule, où s'étalerait toute une époque, et +qui, décentralisé et indéfini, engloberait tout un peuple dans un temps +et toute une ville. Ceux qui reprendront, après M. Zola, la tâche de +continuer le roman moderne devront partir de ce grand écrivain plus +vaste qu'élevé, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises +des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Éducation sentimentale_, +avec le Tolstoï de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les +psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de +Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancêtres du roman démotique +futur, où il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs, +les dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, le sang et la +pensée. + +NOTES: + +[Note 9: _Revue contemporaine_.] + + + + + +VICTOR HUGO[10] + + +I + +Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et +mêlée de M. Victor Hugo, un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la +luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des +périodes, la variété des figures, la richesse des terminologies, +l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de +strophes. + +S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, et la cause de +cette opulence, s'il tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects +d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une +oeuvre, il découvrira aussitôt que la principale habitude de style et de +composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les +plus caractéristiques et les plus intenses, est la répétition. Pas une +page et pas une suite de pages du poète, qui ne soit ainsi écrite par +une série petite ou énorme de variations aisément séparables. Chacune +débute par une phrase-thème exposant l'idée que M. Victor Hugo se +propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de +plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en +pousse à cette efflorescence, l'image, qui termine le développement, +marque le passage à un autre thème indéfiniment suivi d'autres. + +On peut noter des vers comme ceux-ci: + + Nous sommes les passants, les foules et les races: + Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces; + Nous sommes le gouffre agité. + Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile. + Nous sommes les flocons de la neige éternelle + Dans l'éternelle obscurité. + +Des passages comme celui-ci: + + Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation qu'il + fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à + l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait + comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces + nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand + devenu gendarme. + +Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les +associe en séries diverses, on aura la contexture de la plupart des +pièces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo. + +En de longs développements retentissent les plaintes et la hautaine +indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi +profèrent et répètent la même désolante réponse que reprend en une autre +oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pièces des +_Contemplations_ sont inépuisables en dissertations sur la moralité des +hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Châtiments_ +lancent et relancent la même insulte en invectives redoublées. Les +_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosité paganinienne +un mince recueil de thèmes gracieux, amplifiés en formidables +symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au +biblique et au moderne; dix pages de vers envolés et fugaces constatent +que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages à quatre +strophes redisent de mille façons ironiques que Dieu n'a pas besoin de +l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à ces exemples les +facétieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades +funambulesques où la même spirituelle cabriole s'exécute en mille +dislocations; les résumés historiques qui ouvrent les divers livres des +_Misérables_, par d'énormes variations; les grandes fantaisies de +_Quatre-vingt-treize_ sur le mystérieux accord des chouans avec les +halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur +la Jacressarde, maison déserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la +nuit noire deux croisées vides. + +Cette insistance verbale, cette formidable obstination à échafauder mots +sur mots, formule sur formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer +chaque idée sous de triples rangs de phrases, caractérise la forme de M. +Victor Hugo, est normale pour tous les passages où il développe quelque +réflexion, et constitue le procédé de son style descriptif. Au lieu +d'user d'une minutieuse énumération de détails, terminée et raccordée +par une large période générale, à la façon des réalistes, M. Hugo +recourt à l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnée et +ressaisie, de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, dont +le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et répété, +peinant à enclore un énorme et souple fardeau. + +Que l'on relise pour constater jusqu'où va cette contention et cette +lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique +série de chapitres où se trouve décrite la tempête funeste à l'orgue +des _Compachicos_: + + Les grands balancements du large commencèrent; la mer dans les + écartements de l'écume était d'apparence visqueuse; les vagues vues + dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de + flaques de fiel. Çà et là , une lame flottant à plat, offrait des + fêlures et des étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des pierres. + Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une + phosphorescence assez semblable à cette réverbération féline de la + lumière disparue qui est dans la prunelle des chouettes. + +De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais +muet, obscur et splendide que traverse à pas hésitants Gwynplaine promu +Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Misérables_, à ce tableau de +l'éclosion printanière dans le jardin inculte, où se déroulent les +amours de Cosette et de Marius; et les vers du poète sont aussi riches +que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpétuels retours du +burin à graver et regraver le même trait en de diverses et fantasques +lignes. Je prends entre cent exemples la description du château de +Corbus dans la _Légende des Siècles_: + + L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage combattant, + Il se refait avec les convulsions sombres + Ces nuages hagards croulant sur ses décombres, + Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron, + Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon, + Une sorte de vie effrayante à sa taille. + La tempête est la soeur fauve de la bataille.... + +Et voilà le poète lancé pendant plusieurs pages à décrire le fantastique +combat des ruines contre les nuées. + +Ce même procédé cumulatif, cet effort redoublé à mille détentes, M. +Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses héros: + + Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait + jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité peut-être seulement + apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, la + pétrification du coeur propre au bourreau, et la pétrification du + cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux + a sa manière d'être complet, que tout lui était possible, même + s'émouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un + savant. Rien qu'à le voir on devinait cette science empreinte dans + les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une + face fossile ..., etc. + +De même sont écrits les portraits du capitaine Clubin, de Déruchette et +de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et +de Thénardier. Des personnages de son théâtre, aux héros de la _Légende +des Siècles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poèmes, +tous sont ainsi peints au décuple, saisis une première fois d'un coup, +repris, traités à nouveau, enclos de mille contours semblables et +déviants, obsédés et retouchés par une main sans cesse retraçante. De +même pour la psychologie des personnages que M. Hugo conçoit comme des +êtres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la +répétition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie +d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie +d'un ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise +de conscience, du spectacle funèbre d'un pendu épouvantant ses +commensaux ailés des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur +une plage, ou d'une considération historique sur la Convention, de +plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est +essentiellement l'écrivain de la redite, de la répétition, de la +variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets +et à travers toutes les émotions, il est celui qui ne peut exprimer une +seule pensée en une seule phrase. + +Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille ascension de périodes à +sens identique, les mots propres rapidement épuisés auront pour suite +des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des +images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ où le poète essaie de +montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanimé des +incendies allumés par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit +à ces deux vers et s'y résume: + + Penché sur le tombeau plein de l'ombre mortelle, + Il est comme un cheval attendant qu'on dételle. + +Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose +que la terminaison d'une période ascendante. Tout symbole est à la fois +une abréviation et une transposition; ce sont là les rôles que l'image +remplit chez le poète. + +Enchaînées et se succédant, les métaphores, par les rudes raccourcis +qu'elles infligent au style, par les sauts de pensée qu'elles +impliquent, donnent à toute pièce une grandeur grave, quelque chose de +biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_: + + Les méchants accourus pour déchirer ta vie + L'ont prise entre leurs dents. + Les hommes alors se sont avec envie + Penchés pour voir dedans: + Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies + Et compté tes douleurs, + Comme sur une pierre on compte des monnaies + Dans l'antre des voleurs. + Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre + Du droit et du devoir, + Est comme une taverne où chacun à la vitre + Vient regarder le soir ... + +Que l'on note dans cette pièce le double emploi des métaphores. Si elles +sont d'énergiques résumés, elles substituent en même temps, à la +description d'états d'âme, durs à rendre en vers, des visions +imaginables et familières. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de +l'obscur au saisissant est marqué avec la plus noble énergie, dans la +pièce _En plantant le Chêne des États-Unis d'Europe_, où le poète, dans +un des plus larges déploiements lyriques qui soient, adjure les +éléments, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en +terre: + + Vents, vous travaillerez à ce travail sublime, + O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez. + Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme + À ses noirs cheveux hérissés. + Vous le fortifierez de vos rudes haleines, + Vous l'accoutumerez aux luttes des géants. + Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines + De la clameur du néant. + Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette, + Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux + Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète + D'un pugilat mystérieux. + +Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le +lecteur à ne plus voir le chêne que quelques proscrits ont planté sur +une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur +monstreux à forme demi-humaine opposant à l'assaut d'éléments +passionnés, des racines douées d'obstination et des branches +volontairement noueuses. + +M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques par des métaphores +matérielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait +décrire qu'en vers ternes. La connivence des timorés et des violents est +ainsi transposée: + + Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive + La complicité du fourreau. + +et la communauté de faute qui en résulte, ainsi: + + Reste, elle est là , le flanc percé de leur couteau + Gisante; et sur sa bière + Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau + Est pris sous cette pierre. + +S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran +inquiet des murmures des honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci: + + Et ces paroles qui menacent, + Ces paroles dont l'éclair luit, + Seront comme des mains qui passent + Tenant des glaives dans la nuit. + +La joie sereine des beaux dieux, que les poètes ont montrés planant +au-dessus de nuées d'or, resplendit en une magnifique succession +d'images, que terminent ces deux vers radieux: + + Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques + Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés. + +De splendides paroles font presque imaginer le mystère de l'immortalité +de l'âme: + + Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre? + Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor + Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre + Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or? + +L'infinité de l'espace est presque conçue comme réelle en ces vers: + + Il vit l'infini porche horrible et reculant + Où l'éclair, quand il entre, expire triste et lent. + +Ce don de matérialisation, cette aptitude à transposer les choses +inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis à M. V. Hugo +d'écrire les singulières pièces finales de la _Légende des Siècles_ et +des _Contemplations_, ces tentatives désespérées d'exprimer +l'inexprimable et l'inintelligible, où le poète livrant avec les mots +une terrible bataille à de vagues ombres d'idées, accomplit ses plus +merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes. +En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née d'une accumulation de +phrases synonymiques qu'elle couronnait et résumait, prise comme un +substitut de représentations directes possibles mais ternes, employée à +la tâche de plus en plus difficile et de moins en moins réussie de +figurer matériellement des idées plus obscures parce que plus creuses, +elle finit par devenir le vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui +elle prête seule une existence apparente. + +À ces deux formes de son style, la répétition et l'image, M. V. Hugo +joint une troisième habitude, la plus apparente de toutes, l'antithèse. +Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux +ensembles doués d'attributs contraires, par ce contraste exalté, par ce +rapprochement souligné par des répétitions et marqué par des images, M. +Hugo s'attache à définir plus nettement deux pensées antagonistes, amène +la comparaison entre les deux termes ainsi heurtés de force, et définis +par la révélation de propriétés hostiles. + +La phrase même de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs à +apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux +adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot «sombre» est +flagrante. On relève sans peine, en peu de pages: «Au grand soleil +couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; sérénité des +sombres astres d'or.» Les romans sont riches en ces contrastes purement +verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans +l'_Homme qui Rit_, dans les _Misérables_ la plupart des dissertations +générales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse entre +les pénitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas +un monologue ou une tirade qui n'étincelle de brusques collisions de +mots. La déclamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don +César de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi relevés de +heurts sonores et éclatants. Mais les plus insignes exemples +d'antithèses reprises, continuées et réduites, seront trouvés dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, où presque chaque poème semble traversé +par deux courants d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse +d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque toutes les pièces +contiennent au début ou à la fin un contraste dissonant entre deux +aspects antagonistes. Les dénouements de la plupart des _Orientales_ +démentent l'exorde. Dans les _Châtiments_, le poème _Nox_ met en regard +des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière Montmartre, fosse +des fusillés. Dans les _Voix intérieures_, des sages s'attristent sur le +festoiement des fous, et l'_À Olympio_, oppose à la douce gravité du +poète, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le +livre satirique flagelle les méchants parce qu'ils sont méchants, et les +excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Légende des Siècles_, les +contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles +ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus +du jardin où l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique d'Autriche +contredit par l'aigle helvétique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux +héros fidèle au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux +humeurs. À tous les tournants des drames ou des romans, se passent des +coups de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience +entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire à un +personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. La subite +volte-face d'Hernani récompensé et gracié, Torquemada entrant en scène +sur les dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue +égayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si +c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius +défaillant entre le désir de sauver Valjean et la terreur de perdre +Thénardier, la tempête sous un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille +en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet +tenant l'échelle à l'enlèvement de sa fille, quelle liste de contrastes, +d'hésitations, d'alternatives et de déchirements d'âmes, d'antithèses +fragmentaires qui amplifiées et soutenues deviennent la contexture même +de toute oeuvre. + +Que l'on observe que les _Châtiments_ sont l'ironique antiparaphrase des +paroles officielles placées en épigraphes, qu'il n'est presque point de +volume de poèmes qui ne soit digne de porter en titre l'antithèse de +Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les +développements d'une psychologie, d'une situation ou d'une thèse +bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrèce Borgia_, le sentiment de la +paternité lutte contre les vices innés. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en +_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte à la haine. +L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion idéale et de la +passion voluptueuse; les _Misérables_ sont la lutte de l'individu contre +la société, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les +éléments. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la +Révolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just, +personnifiés en Lantenac, Cimourdain et Gauvain. + +Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo entend l'âme de ses +personnages. De même que ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses +romans et ses drames sont le développement d'antithèses de plus en plus +générales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme +dimidiés portant en eux la lutte constante ou passagère de deux passions +adverses, constitués contradictoirement dans leur âme et dans leur +corps, dévoyés par une crise qui retranche leur existence antérieure de +leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine +la laideur physique offusque la beauté morale; le forçat 24601 devient +en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad, +toujours inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc. + +Se bifurquant en de plus générales oppositions, l'antithéisme divise +donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une +anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable à une +trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthétique, +qui, exposée dans la préface de _Cromwell_, se résume dans le mélange de +deux contraires, le comique et le tragique. + +Et de même que les tendances formelles dominantes, que nous devons +analyser, aboutissent l'une à des redites profuses, l'autre à une +obscurité sentencieuse, la pratique constante de l'antithèse semble +avoir laissé des traces nocives en une des tendances caractéristiques de +M. Hugo: À force de diviser son attention entre les deux termes +contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet à son +opposé, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M. +Hugo ne peut plus concentrer son activité intellectuelle en un seul +point ou en un seul ensemble. La pensée comme la langue du poète se +désagrègent par endroits. De là , des hachures de style, l'abus de +l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et +sibyllin des grands passages. De là , la tendance marquée aux +digressions, les dix phrases formant tableau éparses en dix pages, comme +en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit +d'argent, dont les membres se profilent écartelés sur tout un énorme +chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de +vers, résulte de cette dispersion de la pensée, le manque de proportion +d'épisodes comme la bataille de Waterloo dans les _Misérables_, l'air +déjeté et fruste des romans et des longues légendes, trop étendus et +trop brefs, sans mesure et parfois difformes. + +Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des +roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie à toute +la machine et la règle par l'allure qu'il en reçoit, nous avons suivi +les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux +péripéties, des péripéties à la psychologie et de là aux conceptions +fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes +qui ne paraissaient affecter que le style ont pu être montrées influer +sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la répétition a +simplifié la psychologie, la tendance à l'image facilité l'accès de +sujets métaphysiques, l'antithétisme déterminé la composition et +l'esthétique. Il nous reste à pénétrer dans ce domaine interne de +l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons déjà passé les approches, à +examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhétorique mais la +matière même qu'elle ouvre, non la loi des développements mais la nature +des idées développées, le caractère commun et saillant des scènes, des +portraits, des événements et des conceptions, qui donnent lieu à +déployer des répétitions, des images et des antithèses. + + +II + + +Toute personne familière avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti à +certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensité des idées +ne correspond pas à la noble opulence de l'expression. Il arrive que +sous l'impérieux flux de paroles l'on découvre le cours mince et lent de +la pensée, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la +psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions +à montrer les choses; l'humanité et le monde réels presque exclus de +cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce dénûment du fond sous +la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poète un ensemble hérissé +et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathédrale érige +sur une nef vide. + +M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, à cet +amas de pensées vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les +lieux communs; il se prête à développer les thèmes empruntés, qui ne +sont issus ni de sa pensée, ni de son émotion. Son imagination néglige +le plus souvent de puiser immédiatement aux sources vives de +l'invention poétique et verse dans le faux et le banal. + +Certaines des pièces de vers paraissent dénuées de tout contenu. Elles +débutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au +cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif intérieur qui a +poussé le poète à écrire. + +Une pièce de vers commence ainsi: + + Louis quand vous irez dans un de vos voyages + Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages, + Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs + J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs + Passez par Blois. + +D'autres ainsi: + + Jules votre château, tour vieille et maison neuve. + Se mire dans la Loire à l'endroit où le fleuve ... + + Le soir à la campagne, on sort, on se promène ... + +Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes nuls, une bonne partie des +_Orientales_, des premières _Contemplations_, et presque toutes les +_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces développements oiseux +à un point stupéfiant, qui tout à coup, dans les oeuvres en prose, +laissent entre deux chapitres, un vide nébuleux. + +Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent la plupart des +_Orientales, la Légende des siècles_, une pièce comme _les Burgraves_ et +un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle +prodigieuse disposition sentimentale, le poète parvient à se faire le +porte-voix, presqu'ému, d'une suite de personnes étrangères et mortes, +dont il épouse les causes et les passions avec une infatigable +versatilité. Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de +guerre du Muphti, les malédictions du Derviche_ pour autre chose que des +thèmes indifférents, aptes à de belles variations. S'il parvient dans +_la Légende des siècles_ à faire passionnément déclamer Dieu, saint +Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert, +des thanes écossais, une montagne et une stèle, on peut en conclure sa +grande souplesse d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, superficiel +et passager, qu'il porte à toutes ces ombres et ces symboles. On devine +que M. Hugo sait être tout à tous les sujets, et l'on réfléchit que sa +faconde verbale même, si l'on y ajoute par hypothèse, une certaine +débilité intellectuelle, doit le porter à chercher des thèmes à phrases, +dans tous les cycles de l'histoire et de la légende. + +Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds commun d'idées humaines qui +a produit à la fois les proverbes, les lieux communs et certaines +indestructibles niaiseries. Sur des thèmes comme ceux-ci: la nature +révèle Dieu; il faut faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait +mieux employé en charités; les riches ne sont pas toujours heureux; il +faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir +pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime à revenir. Mais où éclate +avec une singulière intensité son don de varier à l'infini le plus +rebattu des dires, à faire du bâton le plus nu, un thyrse divinement +feuillé de pampres, c'est dans la belle série de pièces traitant ce +sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoléon II, le sultan +Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre +_Pleurs_ dans la nuit; ces pièces énormes, tristes de la farouche ironie +des prophètes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles, +donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, et d'une idée banale, +d'un thème adventice, pris n'importe où, laissé tel quel, sans addition +originale, mais mis en splendides images, développé en impérieuses +redites, violemment heurté par le choc des antithèses, déployé en larges +rhythmes, manié et remanié par une élocution prodigieuse. + +En toute occasion, M. Hugo en demeure à des idées vulgaires ou +absurdes. La création de la femme lui apparaît comme le travail d'un +potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste +contre le suicide, qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre toutes +les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de +l'instruction diminuent la criminalité _(Quatre vents de l'Esprit_, pag. +87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le +crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se résume en des livres vieux, +poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des +morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des +crapauds par leur désir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter à +ces exemples. Banal et superficiel en des matières générales, M. Hugo, +dans un domaine particulier, digne par excellence +d'investigations,--l'âme humaine--a de même abondé dans l'irréel et le +vulgaire. + +Sur ce point, les déclarations du poète sont explicites. Dans la préface +de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils +devraient et pourraient être; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il +déclare sa croyance en l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et +s'applaudit d'abolir les différences qui mettent pourtant l'intervalle +d'une espèce zoologique entre deux classes sociales. + +Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement obéis. Que l'on +relise une pièce comme _Dieu est toujours là _; on y verra exposés avec +la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été est chaud, le pauvre +humble, l'orphelin doux et triste, les chaumières fleuries, le riche +charitable, les enfants «innocents, pauvres et petits». Il n'est +d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne +soient des anges ingénus ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls +doux. Par _le Regard jeté dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu à +apercevoir une grisette moins réelle encore que celles de Murger. Là + + Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple. + +Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle +chante en travaillant à des travaux de couture, dont elle réussit à se +nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être tentée d'ouvrir un +Voltaire, situé dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont à la +fenêtre. Un mendiant, auquel le poète demande comment il s'appelle, +répond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au +poète qui le plaint: + + ...Allez en plaindre une autre. + Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil, + Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil + Etc. + + Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers: + +Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux, +doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/ + +Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement: + + Et ce serait un archange + Si ce n'était un gamin. + +Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels seront les types plus +achevés qu'imaginera un poète auquel les grandes catégories de +l'humanité se présentent sous cet aspect. En effet, les notions +psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir +trois sortes d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables pendant +toute leur existence factice, nettes de tout mélange, constituées comme +une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une +seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_, +toute pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité charnelle, +Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le +noble Gilliatt; dans _les Misérables_, Cosette, pure amante, Marius, le +jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac, +Cimourdain, «l'effrayant homme juste»; dans les drames, tous les +amoureux d'Hernani à Sanche, et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards +de Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans +alliage. Toute cette foule, partagée en classes diverses, agit, vit et +meurt d'une façon rectiligne, répète les mêmes actes et les mêmes +paroles, fait les mêmes gestes et porte les mêmes mines du berceau au +cercueil, sans que le poète se soucie de mettre au nombre de leurs +composants un grain de la complexité, des contradictions et de +l'instabilité que montrent tous les êtres vivants. + +M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, cette omission. Dans +ses principales créatures il a légèrement dévié de cette psychologie +congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des +complications humaines son amour de la simplicité. Il sépare la vie de +ses héros en deux parties, généralement de signes contraires, +l'existence avant la crise, celle postérieure, toutes deux unes et +cohérentes, mais d'attributs diamétralement adverses. Valjean, odieux +et haineux, forçat, passe chez M. Myriel et, peu après, devient le plus +angélique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un +moment de scrupules miséricordieux qui le font se suicider. Charles +Quint devient de coureur d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas +d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus +Marion la courtisane. + + * * * * * + +Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en +concevant parfois des âmes géminées, partagées en deux moitiés +distinctes et généralement contradictoires, par une absolue fissure, +Marie Tudor, reine, est irritée contre son amant, puis se remet à +l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de +son attitude de mari peureux à celle de chef des têtes-rondes. +Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour +Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son +affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et +scélérate; Triboulet, paternel et proxénète; Gauvain, inflexible et +humain. Cette simple mécanique intellectuelle, résumée en un conflit de +deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe +que M. Hugo ait conçue. Tout l'au-delà de cette humanité chimérique lui +est d'habitude inconnu. + +La tendance à l'irréel et au superficiel, qui lui fait simplifier et +raidir toutes les âmes qu'il décrit, l'amène, par un choc en retour +apparemment bizarre, à concevoir la vie comme plus romanesque et plus +théâtrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les +conflits qu'elle peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer dans le jeu +de petits faits, d'incidents sans portée, de bévues et de hasards dont +se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin, +comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et +dans une tour les moellons, M. Hugo représente la vie par ses gros +événements. De là ses romans allant de coups de théâtre en crises de +conscience, de situations extrêmes, en soudaines catastrophes, sans que +même les interstices soient comblés par des files de petits incidents +médiocres et quotidiens, tels que les chroniques et les mémoires nous +les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De +là son théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les péripéties ont +tantôt l'air apprêté des effets de M. Scribe, tantôt l'air excessif des +fins de drames. + +Que ce manque de pénétration, d'analyse, de souci des dessins, de +recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialité qui +rend creux les moindres poèmes comme les plus empanachés héros, les +grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo +le résultat non d'un éloignement volontaire de la réalité, mais d'une +impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvreté +d'idées qu'étale le poète en toutes les pièces où il a tenté de +développer quelque idée métaphysique donnée comme originale. Rien de +plus puéril que sa conception du jugement dernier, exposée à la fin des +premières _Légendes_. Pour d'oiseux problèmes débattus par de faibles +arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont à +lire. Le déisme développé dans les dernières pièces des _Contemplations_ +est aussi traditionnel, que le panthéisme de certaines pièces est celui +des bonnes gens. Et quant à son idée sur la métempsychose rétributive, +rien ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre +du poète, des sujets aux péripéties, de la psychologie à la philosophie, +une pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, qui ne doive être +tenue pour inadéquate ou mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a +usurpé, c'est celui de penseur. + +Il est naturel que l'on demande ici comment un poète chez qui nous +avons constaté sous une magnifique élocution des symptômes marqués de +débilité intellectuelle, se trouve cependant être un grand artiste. La +réponse sera donnée par un nouvel ordre de faits que nous allons +développer. + +Quand M. Hugo s'est emparé d'une pensée vulgaire, quand il a imaginé une +âme sans complications, ou une péripétie sans antécédents, le poète ne +s'en tient pas à cette simplicité sans intérêt. Emporté par sa tendance +verbale à la répétition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation +ascendante, par son antithétisme qui réclame des chocs de grandes +masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges +rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus +insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les +plus simples scènes champêtres, une vache paissant dans un pré, des +enfants qui jouent, un chêne dans une clairière, une fleur au bord d'un +chemin, prennent sous ses puissantes mains de pétrisseur de verbe, une +grandeur calme et menaçante, un aspect fatidique et géant, qui émeut +intimement. Rien de plus grandiose que sa grâce. Il célèbre dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies +filles, les nuits d'été, avec une joie énorme. Son vers musculeux se +contourne, se dégage et s'élance avec la forte souplesse d'un cable +d'acier, tourne à l'hymne dans l'élégie, à la bacchanale dans l'idylle, +constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace +de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine +d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le délirant épithalame +de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animés et +transportés de la même joie tumultueuse, retentissent en fanfares de +cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus énormes éclats, +quand le poète entreprend les grands spectacles et les grandes +catastrophes. + +Rien de plus démesuré et de déchaîné que certaines de ses tempêtes. Un +incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une +bataille, comme celle de Waterloo dans les _Misérables_, est un +foudroiement de Titans. La charge épique des cuirassiers de Millaud, la +panique, les carrés de la garde tenant comme des îlots au milieu de +l'écoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des +canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possède les variétés +de la grandeur et les étale magnifiquement partout. Il sait être +grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un +style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Légende des +Siècles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence +fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la «Claymore» +est froidement héroïque. La marche de Gwynplaine dans le palais +somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et +d'énorme; la scène est monstrueuse où Josiane, en sa lascive +demi-nudité, colle ses lèvres junoniennes à la face tailladée de son +hideux amant, et le regarde «fatale», avec ses yeux d'Aldébaran, rayon +visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral. + +Mais dans tous les livres du poète aucun récit ne monte plus haut au +sublime et au tragique que celui où Gwynplaine mené dans le caveau de la +prison de Southwark aperçoit le spectacle misérable de Hardquannone +soumis à la peine forte et dure. Les sourdes ténèbres du lieu, les +vieilles et puériles lois latines psalmodiées par le greffier, les +paroles surhumainement graves, adressées par le juge, une touffe de +fleurs à la main, à la misérable guenille d'homme devant lui, écartelé +nu entre quatre piliers et oppressé de masses de fer, la bouche râlante, +la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est +énorme et admirable. + +Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltée par ce don +d'amplification. Les personnages y sont des héros ou des monstres: de +Javert le «mouchard marmoréen» à Gauvain, le général de trente ans qui +possède «une encolure d'hercule, l'oeil sérieux d'un prophète et le rire +d'un enfant....» Fantine, Mme Thénardier «la mijaurée sous l'ogresse» +sont au-delà des deux frontières extrêmes de l'humanité, de même que les +guerriers de la _Légende des Siècles_ sont plus grands que des statues. +Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises +héroïques, les passions et les émotions intenses, les intrigues +ténébreuses, et les vertus angéliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M. +Hugo correspond à un monde plus simple que le nôtre, elle correspond +également à un monde gigantesque, où des rafales aux passions, des +arbres aux crimes, de la beauté des cieux à la misère des humbles, tout +est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en +ce globe par comparaison infime. + +Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosités dont M. Victor Hugo +sait faire du sublime, son génie atteint de plus hauts sommets encore +dans toutes les scènes auxquelles se mêle un élément de mystère. + +Ici son imagination, laissée libre par la réalité, profitant des +interstices que la science et l'expérience laissent dans le réseau de +leurs notions, usant des terreurs héréditaires que les grands +spectacles nuisibles ont déposées dans les âmes, pousse ses plus +étranges et ses plus luxuriantes végétations. Le silence glacé d'une nef +vide, une cloche béante au repos, une énorme salle de festin où les +flambeaux agonisent, une âpre et solitaire gorge de montagne muette sous +un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voûte d'arbres, +prennent sous son style un aspect formidablement inquiétant. Une nuit +étoilée vue aux heures où tous dorment, le ciel bas d'une soirée +d'hiver, + + L'air sanglote et le vent râle, + Et sous l'obscur firmament, + La nuit sombre et la mort pâle + Le regardent fixement, + +le bois sombre plein de souffles froids où Cosette, la nuit, va pour +chercher un seau d'eau, pénètrent d'une horreur sacrée. M. Hugo est par +excellence le grand poète du Noir, et comme son satyre, connaît + + Le revers ténébreux de la création. + +Le mystère des germes, la sourde poussée du printemps et l'ascension +latente de la sève, les murmures des grandes plaines, la surprise des +sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poète en celui +qui a écrit dans les _Misérables_ seuls ces trois admirables épisodes: +_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivée de Valjean, +par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin +silencieux, mort et régulier où «l'ombre des façades retombait comme un +drap noir». Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de +Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un écrin et un +antre, cette voûte, aux lobes presque cérébraux, éclairée d'une lumière +d'émeraude, tapissée d'herbes déliées, mouvantes et molles, où roulent +des coquillages roses, que frôle le gonflement des vagues, venant polir +un noir piédestal où s'évoque «quelque nudité céleste, éternellement +pensive, un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine +entrevues, un front baigné d'aube, un ovale de visage olympien, des +rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée +dans de l'aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur»; la +description des halliers sombres, ces «lieux scélérats» d'où les chouans +fusillaient les «bleus», et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux +tableau de la baie de Portland par un crépuscule d'hiver, où les côtes +blafardes se profilent en contours linéaires, puis encore l'enterrement +de Hardquannone, emporté silencieusement à la brune, le glas toquant à +coups espacés et discords, et cette molle nuit grise où Gwynplaine, dans +l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le +sourd désir de se suicider; M. Hugo apparaîtra comme le poète des choses +sombres, en qui se répercute et se magnifie tout ce que les hommes +appréhendent et redoutent. + +Que l'on ajoute encore à toutes ces scènes certains portraits pleins +d'ombre et de réticence, dont le plus grand exemple est la silhouette +bizarre, sacerdotale et scélérate du docteur Geestemunde, certains +ensembles brouillés et confus, la perception subtile du trouble d'une +société à la veille d'une émeute, de cet instant des batailles où tout +oscille: + + La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées + de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient, + les régiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous + ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ... + les éclaircies se déplacent; les plis sombres avancent et reculent; + une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse + ces multitudes tragiques.... + +Enfin que l'on considère cette tendance poussée à bout, que l'on fasse +l'énumération de tous ces poèmes douteux où M. Hugo tente d'éteindre +l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les ténèbres métaphysiques, de +ses constants efforts à définir l'incertain des problèmes historiques, +sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurité, de ses appels +à une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les +plus claires choses; il nous semble que la démonstration est suffisante. +S'il est un domaine où M. Hugo soit à la fois fréquent et magnifique, +c'est celui du mystérieux, du caché, du crépusculaire, du nocturne. S'il +est par excellence celui qui ne sait point voir les choses réelles, il +est le familier de leur envers, des terreurs, des appréhensions et du +trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes +peuplent peureusement l'absence de clarté. + +Certains faits contradictoires ne sauraient altérer la valeur de cette +induction. Les chapitres réalistes des _Misérables_, ne nous sont pas +inconnus, tels que la plaidoirie singulièrement navrante et comique et +vraie du père Champ-Mathieu, indigné dans sa stupidité d'être pris pour +le forçat Valjean, ni tout l'épisode du petit Picpus, les notes précises +sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le père +Fauchelevent et la mère Supérieure, ni cette excellente figure de M. +Gillenormand, ni celle de Thénardier fourbe et féroce. Le faux Lord +Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les héroïnes +de théâtre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines +conçues en termes vrais. Dans certaines poésies même, comme +_Mélancholia_, les misères sociales paraissent décrites et déplorées +véritablement. Mais ce ne sont point ces parties éparses et sincères qui +peuvent caractériser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que +l'organisation intellectuelle de ce poète n'est pas absolument dénuée +des propriétés qui constituent le talent d'artistes d'une autre école. +Elles ne prévalent point contre les faits universels et +caractéristiques, les tendances générales et excessives que nous avons +reconnues en cette étude, dont les résultats se résument comme suit: + +En un style fait de répétitions, d'antithèses et d'images, M. Hugo drape +des idées soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit +paraissant, comparées aux objets, plus simples, plus grandes et plus +vagues. Cette nullité, cette simplification et ce grossissement du fond, +sont unis aux propriétés caractéristiques de la forme non par des +relations de causes à effets ou d'effets à cause, mais par un rapport +indissoluble qui permet de considérer ces deux ordres de faits comme +résultant à la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du +style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte à la simplicité de ses +idées, qu'il reste indécis s'il use de son élocution prodigieuse pour +dissimuler la faiblesse de sa pensée, ou si celle-ci s'interdit toute +activité dépensée en belles paroles. Le grossissement est joint à la +simplicité soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incomplètement +est vu plus en saillie; il aboutit nécessairement à la répétition +ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idées. Le vague +et le mystère de la pensée conduisent à l'emploi des images, et +celles-ci facilitent le développement de sujets purement métaphysiques. +Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immédiate et +essentielle par des actions et des réactions réciproques, qu'il faut +tenir en mémoire. C'est par cette synthèse finale, réunissant en un +ensemble homogène les éléments que notre analyse a dissociés, que l'on +pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une +merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, colorée, sans cesse +renaissante et variée comme un fouillis de lianes; sous ce revêtement +une pensée simple, nue, énorme, brute et à gros grains, comme un +entassement de rocs; l'on aura là une image approchée des livres du +poète, l'enchevêtrement luxuriant de sa forme, sur l'édifice grandiose +de ses simples et énormes idées, tout le déploiement de ses livres +hérissés et fleuris, érigés en gros blocs friables et mal assemblés. En +cette antithèse fondamentale et inaperçue du poète: la nudité du fond et +la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se résume. + +NOTES: + +[Note 10: Décembre 1884, _Revue Indépendante_.] + + +III + + +De l'ensemble des faits que nous venons d'établir, il résulte une +explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression +et de pensée qui sont devenues manifestes au cours de cette étude, +pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du +mécanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothèse, paraisse être à +l'origine de tous les caractères marqués de l'oeuvre de M. Victor Hugo? +Il nous semble que l'on peut répondre par l'affirmative à une question +ainsi précisée. + +Si nous reprenons les résultats de notre analyse, résumés en ces deux +termes: simplicité de la pensée et richesse de la forme, le choix de +celui qui précède et détermine l'autre, ne peut-être douteux. Il n'a +jamais paru à personne que les gens d'intelligence simple, soient +nécessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble +vrai. + +L'opinion commune sur les gens à parole facile, les improvisateurs, les +avocats, les bavards, les écrivains de premier jet, démontre en quelque +façon que chez les discoureurs abondants on a remarqué une activité +intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de +l'examen des facultés orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue +pas la parole prononcée de la parole écrite) que nous allons partir, +quitte à revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous +auront fournie ne rend pas compte également des facultés mentales du +poète. + +M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se +décompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et +émotionnelle; l'expression intérieure; l'expression proférée. Or, nous +avons discerné en M. Hugo, dès le début, l'habitude de répéter en +plusieurs formules diverses une seule pensée, de sorte que fort souvent +dans tout un chapitre et tout un poème, peu d'idées distinctes sont +émises. Il semble donc qu'en lui, à une seule impulsion de l'âme, à une +conception, à une émotion, à une vision intérieures, correspondent une +multitude d'expressions, qui se présentent tumultueusement, s'ordonnent, +se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultés +intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passé, pour +reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don +d'exprimer longuement et de penser peu, de développer magnifiquement et +abondamment, le moindre jet d'émotion et d'idées; que l'on se figure en +outre que pendant ces successives rémissions de l'intelligence, M. Hugo +porte dans sa conscience non plus des pensées, mais de purs mots; tout +deviendra clair. Un esprit présentant cette anomalie de ne penser guère +qu'en paroles, devra s'exprimer en antithèses et en images, devra +simplifier et grossir la réalité, devra parfaitement rendre le +mystérieux et le monstrueux, en vertu du mécanisme même de notre +langage. + +Chez lui, chaque idée, au lieu d'en suggérer une autre, de se propager +de terme en terme, du début à la fin d'une oeuvre, s'étant immédiatement +fondue et comme dissipée dans l'abondance d'expressions qu'elle +déchaîne, ne subsiste pendant une durée appréciable qu'en mots. Ceux-ci +comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes +analogues, enfin, et, nécessairement, les termes métaphoriques. De même +le poète s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots +détournés, puis par des images. Et celles-ci étant l'équivalent non de +l'idée, depuis longtemps oubliée, mais des premiers mots dans laquelle +elle était conçue, il suit qu'elles paraîtront d'habitude imprévues, +incohérentes, neuves et curieuses aux personnes habituées à penser en +pensées. De même, c'est grâce à ce rapport lointain entre l'image et +l'idée que M. Hugo parvient à figurer parfaitement, en apparence, des +idées ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amené à traiter +en beaux vers les plus vagues sujets métaphysiques. + +La tendance du poète aux antithèses s'explique d'une manière analogue. +M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa +monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont +abstraits et absolus. Le mot «arbre» ne représente aucun arbre +particulier, qui pourrait être de telle grandeur et de telle +disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte +placée au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi délimité, l'arbre se +sépare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe à +son pied. Seul un esprit réaliste sentira qu'il n'y a au fond aucune +démarcation entre les graminées des petites aux grandes, les ronces, les +arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot «homme» de +même, que nous nous figurons blanc, pourra être verbalement opposé au +mot «bête» que nous imaginons quadrupède et velue; mais en fait, ces +mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la +face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les +Boschimans, marchant courbés et les bras ballants jusqu'aux genoux, le +nez épaté et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour +tous les mots antithétiques, depuis lumière-ténèbres, desquels sont omis +les dégradations crépusculaires, jusqu'à matière-esprit, que relient les +manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que +la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage +crée des mots qui le sont. Que M. Hugo dût s'abandonner à cette tendance +antithétique que les mots eux-mêmes et les mots seuls possèdent, +paraîtra naturel à qui aura suivi nos explications. + +Nous passons aux facultés mentales du poète. Dans tous les précédents +paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensée pure +de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquée à +se conformer exactement à la nature des choses. Les faits que nous avons +exposés dans le deuxième chapitre de notre étude justifient cette +pétition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plaît à exécuter des +variations, parfois extrêmement belles, sur les lieux-communs les plus +abusés, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire +visiblement des idées simples et parfois fausses, qui ont cours dans le +public sur des sujets familiers. C'est là le procédé d'un homme peu +habitué à penser pour son propre compte, prompt à s'emparer de thèmes +tout faits pour donner libre cours à sa faculté de parolier. Mais il est +un domaine où le vulgaire ne peut même le mal renseigner. C'est celui de +l'âme humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots. + +Quand on dit, sans trop y songer: un héros, un vieillard, une jeune +fille, une mère, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et +de fort simple. Un héros est un beau jeune homme brave et rien de plus; +une jeune fille est un être chaste, joli et timide. Qu'un héros n'est +souvent ni beau, ni jeune ni même brave; qu'une jeune fille peut être +laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posséder une +cervelle compliquée et retorse,--les mots ne nous le disent pas et +l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de là , +l'air de famille de ses créatures similaires, et leur psychologie +écourtée, qui se borne à assigner à chaque type les tendances +convenables et conventionnelles, à rendre les vieillards vénérables et +les mères tendres, les traîtres fourbes et les amantes éprises, sans +nuance, sans complications et sans individualité, sans rien de ces +contradictions abruptes et de ces hésitations frémissantes que présente +tout être vivant. + +Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si +ce poète simplifie la réalité, il la grossit, en vertu de cette même +habitude de pensée verbale, qui a façonné son style et ses conceptions. +Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus généraux, les plus +caractéristiques et les plus simples de l'objet qu'il désigne, les porte +en lui poussés à leur plus haute puissance. Le mot «chêne» figure un +arbre robuste et énorme; le mot «or» rutile plus brillamment que le pâle +métal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de +pourpre vermeille qui mérite d'être appelée le rouge. Le poète dont +toute l'activité intellectuelle se dépense en mots, qui use sans cesse +de ces brillants faux jetons de la pensée, ne pourra s'empêcher de voir +les choses aussi démesurées que les paroles qui les magnifient. Pour +lui, nécessairement, les méchants seront monstrueux, les jeunes filles +virginales et les tempêtes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux +que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres +sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupçonnera des faunes dans +les taillis obscurs. Le mot _Napoléon 1er_ fera surgir en son âme un +fantôme de statue, le mot _Révolution_ une lutte de titans, le mot +_Liberté_ des hommes déliés qui s'embrassent en pleurant. Que ces +sentiments, cette façon de penser, d'être ému et d'exprimer, est portée +chez M. Hugo à un degré tel qu'elle devient géniale et sublime, la fin +de la deuxième partie de notre étude le montre. + +Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M. +Hugo a le plus noblement exalté ses phénomènes crépusculaires et +mystérieux. Ici, à son habitude de concevoir les choses aussi énormes +que les mots, aucune expérience antagoniste ne s'oppose. Les mots +_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portés à leur plus haute +énergie, désignent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de +l'homme sont forcément inactifs, c'est-à -dire ne nous donnent plus aucun +renseignement. De même les termes plus abstraits: _mystère_, _trouble_, +l'_éternité_, l'_au-delà _, expriment des entités sur lesquelles nous ne +savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en +existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du +vague, la fantaisie de M. Hugo, laissée sans limites et sans résistance, +se meut et se déploie à l'infini, comme s'épand un gaz infiniment +élastique, laissé sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la +chose nulle sous le mot peu précis que la chose mesquine sous le mot +énorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indéfinie sous le +mot absolu, les choses vraies enfin sans désignations répétées et sans +images appendues, sous les mots[11]. + +Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquées par notre +théorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de désigner +les chapitres de ses livres, ses poèmes et ses recueils par les titres +métaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son érudition +qui comprend toutes les sciences verbales, la métaphysique, la +théologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune +des sciences réalistes et naturelles; sa réforme de la versification, +qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre +d'exprimer une idée en plus de mots que n'en contient un vers; le +résultat même du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare +contre l'irréalisme classique, n'a abouti qu'à enrichir la langue +française de nouveaux mots; toute la vie du poète, la mission +sacerdotale qu'il s'est assignée, son entrée en lice pour la +«révolution» contre le «pape», sa haine des «tyrans» et sa philanthropie +générale; tous ces traits résultent du verbalisme fondamental de son +intelligence. Son immense gloire de poète national peut être expliquée +de même. + +M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en épouse les idées +et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme +elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment +qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont +frères et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs célèbrent +l'Éternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la +Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par +son adoration de quatre-vingt-neuf, les mères par son amour des enfants, +les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en +politique que les aristocrates, en littérature que les réalistes et en +philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est +d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il éblouit, en +outre, par l'admirable, neuve, et persuasive façon dont il exprime leur +pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit +essentiellement français. Par son habitude de penser des mots et non des +objets, de ne point disséquer les âmes et de ne point montrer les +choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartésien, du +théâtre classique et de la peinture d'académie. Il y a joui de l'énorme +bonheur de ne différer de ses contemporains et de ses compatriotes que +par la forme où il a jeté des idées traditionnellement nationales. Cette +innovation est à la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est +point, comme le démontre l'impopularité de l'_Éducation sentimentale_, +de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de +Baudelaire. + +Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les +propriétés saillantes ont été résumées en exemples, nous avons extrait +quelques caractères généraux, ceux-ci ont été repris en un couple fort +clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait +psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui, +comme tous les principes, paraît moindre que les effets causés, fasse +illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. À +l'intersection de deux lignes on mesure aisément leur angle; mais que +ces côtés soient prolongés à l'infini, ils comprendront l'infini. De +même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons résumé en quelques mots +l'essence, demeure une des plus énormes qu'un cerveau humain ait +enfantées. Que l'on suppose jointe à la faculté verbale qui l'a +produite, les facultés analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce +d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore à cette +intelligence reine, la pensée encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un +poète transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses +et tous les mots. Être de cet ensemble inouï un fragment notable, suffit +à la gloire d'un homme. + + + + + +LES ROMANS + +DE + +M. EDM. DE GONCOURT[12] + + +Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges +militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-père épris, +l'éveil d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans +l'hôtel du ministère de la guerre; la naissance de son imagination par +la musique, les lectures sentimentales, et cette précoce surexcitation +que causent dans une cervelle à peine formée les exercices religieux +préparatoires à la première communion,--l'esquisse de ses passionnettes +et de ses amourettes,--puis le développement de la jeune fille fixé en +ces moments capitaux: la puberté, le premier bal, la révélation des +mystères sexuels,--enfin l'étude, en cette élégante, de tout le +raffinement de la toilette, des parfums du corps et des façons +mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le léger hystérisme de +sa chasteté, l'anémie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases +se résume le récent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur +maintient, pour notre regret, un engagement de sa préface. Dans ce +livre, M. de Goncourt a de nouveau consigné toutes les originales +beautés de son art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son émotion +et la science de sa méthode, la sorte particulière de style qui procède +de cette sorte particulière de tempérament. Avec les trois oeuvres qui +l'ont précédé, jointes aux romans antérieurs des deux frères, il semble +que l'on peut maintenant définir, en ses traits essentiels, la +physionomie morale de l'auteur de _Chérie_, le mécanisme cérébral que +ses écrits révèlent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre. + + +I + + +Il est en M. de Goncourt trois prédispositions originelles, sans lien +nécessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, émotionnelle, +affectant les trois départements principaux de son organisation +psychique, qui, démontrées, peuvent suffire à l'analyse et à +l'explication de cet artiste. + +Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de +chaque chapitre sont constitués par le récit de faits positifs, précis, +particularisés, par des observations, des anecdotes, un geste, une +physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces +faits nus, ou accompagnés de considérations et de narrations, qu'ils +résument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis, +renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments +essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans +de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui +les assemble et les dénature par une relation logique. Et de ces +éléments ténus mais rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de +Goncourt sait user avec un art et des résultats merveilleux. + +Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à un moment psychologique de +ses personnages à montrer cette évolution et cette transformation par un +fait brutal, net, dont la conclusion est laissée à tirer au lecteur. +Telle est la scène où la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie +d'incarner, à la veille de son exalté amour pour lord Annandale, tombe +presque entre les bras d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette +conversation érotique que Chérie, à la campagne, par une après-midi +torride, ses sens près de s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux +filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce +genre que M. de Goncourt dépeint en leurs moments caractéristiques de +larges périodes de l'existence de ses créatures, l'enfance de Chérie et +l'enfance de celle qui sera la fille Élisa, la vie errante des frères +Zemganno avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, traversée +d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par +ces faits menus ou longs à décrire, il montre les états d'âme permanents +ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant +machinalement à déranger les lois de la pesanteur, l'absorption +momentanée du saltimbanque cherchant un tour inouï,--par ce réglisse bu +dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinée de la Faustin. + +Il lui faut des faits pour prouver ses assertions générales, le désir +qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le théâtre, une fois +qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer la séduction que +celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final à +une analyse de caractère, ou à la notation d'un changement moral; la +mère des Zemganno appelée en justice, ne voulant témoigner qu'en plein +air, pour montrer le farouche amour de la bohémienne pour le ciel libre; +pour représenter la modification produite en Chérie par sa puberté, +décrire en détail la gaucherie et la timidité subite de ses gestes. Par +une méthode contraire M. de Goncourt fait précéder une considération +générale de la série de faits qui l'étayent, décrivant les fougues +d'Élisa de maison en maison, pour déterminer en une généralisation +l'inquiétude errante des prostituées. + +Des faits encore, déguisés sous une conversation, jetés en parenthèse, +arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser +ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, à décrire un +lieu, à spécifier une sensation par une comparaison, à montrer en +raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à noter le paroxysme d'une +maladie ou l'affolement d'une passion, à marquer les réalités d'une +répétition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un +public de cirque à Paris, le débraillé d'un cabotin, la colère d'une +actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes, +d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur +nous donne par surcroît, sans nécessité pour le roman, comme une bonne +partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant récit où +Mascaro, le fantastique et vague serviteur du maréchal Handancourt, +emmène Chérie dans la foret «voir des bêtes», et sous les grands arbres +précède la petite fille émerveillée, faisant chut de la main sur la +basque de son habit noir. + +Que l'on réfléchisse que cette méthode où le fait concret et +caractéristique prime le général, que M. de Goncourt parmi les +romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales +modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne +procède pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Hérédité_, +les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son +réalisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses +déductions avec preuves à l'appui, et ses caractères établis sur leurs +actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une époque +restreints, des livres d'enquête sociale qui flottent entre l'histoire, +et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus +que ses contemporains, à l'évolution scientifique du roman. Il a acquis +quelques-uns des caractères qui différencient les livres de science des +livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous +côtés, font que ses créatures sont plutôt des types que des individus, +sont plus instructives que vivantes, plus générales et diffuses que +particulières, sont plutôt les exemples d'un genre que des individus +saisis et étudiés à part. Et grâce à son habitude d'accorder le pas à +ses observations sur ses idées générales, à ne point plaider de cause et +à ne pas émettre de considérations sur la vie, M. de Goncourt a pu se +tenir à égale distance de ces philosophies nuisibles à toute vue exacte +de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est +contenté d'observer, de noter et de résumer, sans conclure, sans se +rallier à l'une des deux moitiés de la conception de la vie, sans que sa +sagacité ou son coup d'oeil soient altérés par une théorie préconçue +nécessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilité, +il est resté aussi apte à relever les faits caractéristiques de la gaie +et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une +fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituée qu'écrase +peu à peu le perpétuel silence du régime cellulaire. + +NOTES: + +[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode +être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour +le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations +cérébrales soient peu avancées. Si la découverte de M. Brocat était +définitive, si la faculté du langage devait avoir pour organe la +troisième circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer à coup +sûr que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanité, +doit présenter un développement monstrueux. Mais cette localisation qui +paraît juste pour le mécanisme musculaire de la parole, ne peut-être +celle du langage. L'alliance des mots et des idées est telle que tout +organe pensant doit être en rapport immédiat avec tout organe verbal; +c'est là une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, +_Op. cit._).] + +[Note 12: Revue Indépendante, mai 1884.] + + +II + + +Mais de même que parmi les faits multiples que présentent les choses et +qui constituent les sciences, certains sont attirés à l'étude de la +matière morte, certains autres à celle du monde organique, et parmi ces +derniers certains par la matière vivante en ses éléments, certains par +les ensembles que forment ces unités, il intervient chez les hommes de +lettres réalistes un biais individuel, une prédisposition de l'oeil à +voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un ordre de faits +particulier, un caractère dans les phénomènes, un moment dans les +physionomies, les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort que +chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe et le touche, provient son +style individuel, la particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe, +qui révèle le plus sûrement la qualité intime de son intelligence. + +Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit +les paysages, les intérieurs, les gens, les physionomies, les attitudes, +les passions, la nature psychologique de ses personnages préférés, on +extraira de cette collection, la notion d'un artiste épris de mouvement, +notant la vie dans son évolution, les visages dans leurs +transformations, les émotions dans leurs conflits, chaque âme dans sa +diversité. + +Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcément +immobiles, il perçoit le caractère mouvant et variable, les vibrations +de la lumière, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La +forêt où Chérie, enfant, se promène, est décrite en ses murmures, +l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumière sur le +sol, les fuites d'une bête effarée. Le paysage morne où s'élève la +prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pâle +qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _étendue blafarde_, la +_lumière écliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque où les frères +Zemganno attendent avant d'entrer en scène, les objets se diffusent sous +les rayonnements que note l'auteur: + + C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels + déplacements de gens éclaboussés de gaz, ce sont en ce royaume du + clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de + charmants et de bizarres jeux de lumière. Il court par instants sur + la chemise ruchée d'un équilibriste un ruissellement de paillettes + qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots + de soie vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les + blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée de soleil + d'un seul côté. Dans le visage d'un clown entouré de clarté, + l'enfarinement met la netteté, la régularité et le découpage + presque cassant d'un visage de pierre. + +Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur +peuple ses pages, ce qu'il évoque c'est non une énumération de traits au +repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur +attitude instantanée, leur figure surprise en un changement ou une +révulsion. Par une vision particulière pareille en son effet, à ces +fusils photographiques, qui décomposent le vol d'une chauve-souris et le +saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le portrait de la soeur de la +Faustin, au sortir d'une crise hystérique, dans sa promenade nerveuse +par une salle de fin de dîner,--décrit Chérie montant un escalier et, +«balançant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple +torse». Dans un cheval blanc promené le soir aux lumières dans un +manège, il saisit «un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient +des yeux humides». C'est la démarche d'Élisa partant en promenade, +qu'il nous donne, «avec son coquet hanchement à gauche», «l'ondulation +de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le +regard soulevés, retournés vers son visage.» Mais c'est dans les _Frères +Zemganno_ qu'éclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant à +peindre des académies en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un +trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde, +disloquées dans une pantomime, emportées et fuyantes dans le galop d'un +cheval. + +Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutôt que son dessin, +il note des changements de figure, des mines plutôt que des visages. Il +peint, en la Tomkins, «des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des +clartés cruelles sous la transparence du teint»; en Chérie, +«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; «l'ébauche de mots colères +crevant sur des lèvres muettes», pour les traits convulsés de la détenue +Élisa. La physionomie de la Faustin lui apparaît tantôt dessinée en +ombres et méplats lumineux, par une lampe posée près de son lit, tantôt +s'assombrissant, se creusant sous une émotion tragique: + + Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la + ténébreuse absorption du travail de la pensée; de l'ombre emplit + ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au jeune et mol + front d'un enfant qui étudie sa leçon, les protubérances, au-dessus + des sourcils, semblèrent se gonfler sous l'effort de l'attention; + le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le pâlissement + imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de + paroles, parlées en dedans, courut mêlé au vague sourire de ses + lèvres entr'ouvertes. + +M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caractéristiques. Il +sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la +jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un petit pied bête» d'une +femme hésitant à dire une idée embarrassante et saugrenue, le rapide +gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un fou rire, et le geste +de colère avec lequel, désespérant de trouver une intonation, elle tire +les pointes de son corsage. + +Et cette perpétuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies +changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous +l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de +M. de Goncourt, secoue et précipite les passions de ses personnages, +accélère leurs conversations en ripostes serrées de près, fait voler +leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux +tâtonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; à la brillante et +heureuse folie de son succès; aux révoltes cabrées d'une fille à moitié +maniaque, à son «hérissement de bête» devant la porte de sa prison, à +l'alanguissement graduel de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de +Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une petite fille gâtée, se +roulant par terre dans la rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une +jeune femme mourant de sa chasteté, et courant à la quête d'un mari; +l'état d'âme inquiet et alangui d'une actrice entretenue, élaborant un +rôle de grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique et le plus +émouvant amour, abandonnant le théâtre, puis reprise par lui, récupérant +ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la +mort de son amant. + +Et par une conséquence logique ce sont des âmes capables de ces +variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt +s'applique à peindre, des âmes diverses, plastiques à toutes les +sensations, désarticulées et nerveuses, sans constance et sans unité, +sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des âmes de +demi-artistes, des âmes de premier mouvement, soudaines, ductiles et +fougueuses. Conduit par son réalisme à l'étude d'une basse prostituée, +d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait depuis que des créatures +fantasques et charmantes, des clowns bohémiens, une actrice, une jeune +fille jolie, coquette et gâtée, des êtres changeants comme un ciel de +printemps, extrêmes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile à +décrire et à montrer. + +De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal effort à rendre le +mouvement avec des mots figés et une langue plus ferme que souple, de +cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M. +de Goncourt. Il a dû recourir au néologisme pour noter des phénomènes +qu'il a bien vus le premier. Le frisson même que lui causait le +spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de début, qui +donnent comme un coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» ces +«c'était ma foi», ces «ce sont, ce sont» qui marquent la légère griserie +de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation +délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs avec des adjectifs +déformés, parce que l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui +paraît plus importante que l'état, rendu par le substantif. Il recourra +à d'interminables énumérations pour décrire tous les multiples aspects +d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots frémissants, +colorés, pailletés, étincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il +voit aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces étranges +phrases disloquées, enveloppantes comme des draperies mouillées, +mouvantes et plastiques qui semblent s'infléchir dans le tortueux d'une +route: «Enfin l'omnibus, déchargé de ses voyageurs, prenait une ruelle +tournante, dont la courbe, semblable à celle d'un ancien chemin de +ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gelé»; +des phrases compréhensives donnant à la fois un fait particulier et une +idée générale, des phrases peinant à noter ce que la langue française ne +peut rendre et devenant obscures à force de torturer les mots et de +raffiner sur la sensation: + + Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit un + couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion tendre et + insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce de moelleuse + pénétration magnétique de leurs deux corps, de leurs deux esprits, + et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiède + contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les + jambes de l'homme. C'est comme une intimité physique et + intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte où les lueurs + fugitives des réverbères passant par les portières, jouent dans + l'ombre avec la femme, disputent à une obscurité délicieuse et + irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous + montrent un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une + douce couleur de violette. + +C'est dans la notation de ces sentiments ténus, délicieux et troubles +qu'éclate la maîtrise de M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant, +repris, poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements d'âme vagues et +inaperçus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que +causent à Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte +d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupéfiera Paris, dans +la vague stupeur d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une prisonnière +hystérique. Grâce aux infinies ressources de son style et au biais +particulier de sa manie observante, il est parvenu à saisir quelques-uns +des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. L'organisation de +ses sens et de son style ressemble à ces instruments infiniment +complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui +saisissent des phénomènes et permettent des approximations inconnues aux +anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette délicate +complexité, cause et condition d'une science plus vraie? + + +III + + +À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en acte, de ses remuements +physiques et des ses agitations morales, à cette recherche appliquée et +reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de +Goncourt le goût particulier d'une certaine sorte de beauté, qu'il +recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guidé dans +ses courses de collectionneur, dans la détermination des sujets et des +scènes de la plupart de ses romans: le goût passionné du joli. Ce +penchant qui le conduisit à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à +étudier en toutes ses faces et à faire revivre en son entier cette +époque de la grâce française, qui lui fit aimer dans les objets du Japon +leur puérilité, l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et +détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un +parfum à part, les farde et les poudre. + +À une époque où le souvenir du romantisme remplit les romans réalistes +et les scènes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de +raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé le sens des choses +naturellement charmantes, de la poésie dans les incidents journaliers, +des âmes délicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il +sait goûter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer +de poétiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de +caractère d'un soldat, ancien berger, la grâce native d'une actrice +naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions enfantines qui +fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais où le sens du joli +éclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante étude de +réclusion féminine qui forme la première moitié de _Chérie_, dans le +geste mutin d'une petite fille perchée sur sa chaise et éventant sa +soupe de son éventail; dans la gaie répartie du maréchal consolant +Chérie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis à +table; dans la scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet effarement +d'une troupe d'enfants enfermés dans les combles; dans la bienveillante +et aimable idée qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de de la +forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. Personne ne pouvait +mieux rendre les légers et coquets caprices d'une âme de fillette, la +demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion +satisfaite: + + En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante de fleurs, + dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles, + scandait l'insensible écoulement du temps, tandis que tous deux + étaient accotés l'un à l'autre la chair de leurs mains fondue + ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration + passaient dans un _far-niente_ de félicité, où parler leur semblait + un effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de sourires + paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, un muet + bonheur.... + +Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses et des bonheurs, à +ce réaliste qui sait parfois être gaminement gai, d'être attiré par le +fantastique et le crépusculaire que montre parfois la vie parisienne, +par l'existence excessive et mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie +voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans +_La Faustin_, après les vues rembranesques des répétitions diurnes à la +Comédie-Française, et la sinistre fin de dîner des auteurs dramatiques, +les scènes ou apparaît l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du +dénouement égal en puissance terrifiante à la _Ligeia_ de Poë,--_La +Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de +son amant moribond. Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord de +la vérité, à la rencontre de la grande poésie. + +C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents, +cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystère pour +certaines scènes et certains personnages, qui finalement caractérise le +mieux l'art de M. de Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le +coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence des scènes +élégantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de +sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse de son émotion. De +là aussi, de son goût du bizarre et du fantastique, les soubresauts de +son récit, la terrible nervosité des derniers chapitres de _La Faustin_ +et de _Chérie_, ces agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées à +l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystère de certains de +ses dévoilements, la richesse barbare de certains de ses intérieurs. + +M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthétiques. Il a gardé +beaucoup de sa fréquentation de l'ancienne France, de la France de +Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a été conquis aussi par le +romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine, +par ce que Balzac a innové. De cet amalgame est fait le charme et le +heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous séduit et nous terrifie. + +Et maintenant cette analyse terminée, il faut imaginer que le mécanisme +cérébral dont nous avons essayé d'isoler et de montrer les gros rouages, +est vivant et en marche, possédé par une créature humaine, constitue en +son engrènement et son travail une unité indivise, la pensée, la raison +et le génie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les +distinctions innaturelles que nous avons établies, M. de Goncourt est à +la fois chercheur de petits faits caractéristiques et précis, frappé par +les aspects mouvementés des êtres et des choses, ému par ce qu'il y a +en ces phénomènes de joli, de délicat, de rare, de bizarre, d'un peu +fantastique. Ce penchant réagit sur le choix de ses documents humains, +de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse à +donner des visions nettes de mouvements et de jolités; l'habitude de +l'observation, son ouverture d'esprit à tous les phénomènes de la vie, +le garde de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: la recherche +d'émotions délicates le préserve habituellement de s'appliquer à l'étude +des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des +phénomènes psychologiques, l'éloigne de concevoir des caractères uns, +individuels et constants, colore et énerve sa langue, atténue ses +fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore +à ces anomalies individuelles d'organisation cérébrale, les caractères +généraux de toute âme d'artiste et d'écrivain, la vive sensibilité, le +don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des +incidents, l'infinie ténacité de la mémoire pour les perceptions de +l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de réaliser cette +chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de +cette curieuse intelligence, il faut le figurer jeté dès sa jeunesse, +avec son frère et son semblable, dans les remous de la vie parisienne, +promenant l'aigu de son observation, la délicate nervosité de son +humeur, dans le monde des petits journaux, des cafés littéraires, des +ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une +maison constellée de kakémonos et rosée de sanguines, le cerveau nourri +par une immense et diverse lecture: à la fois érudit, artiste et +voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de +celui de Rivarol, instruit des très hautes spéculations de la science, +l'on aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses parties et son tout, +de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant, +solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs +de cette fin de siècle. + + * * * * * + +PAGES RETROUVÉES[13] + +PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT + + +Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses articles de journal et ceux +qu'il a faits avec son frère. Il suffit de dire que presque toutes ces +_Pages retrouvées_, sont des morceaux de bonne ou de haute littérature, +pour marquer la différence entre les feuilles d'il y a une trentaine +d'années et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes bizarres +celles où les Goncourt faisaient paraître, vers 1852, les chroniques et +les nouvelles qui formèrent depuis la _Lorette_, une _Voiture de +masques_ et le présent volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le +_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du +_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et +encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois par des gens ayant de +la littérature. M. Aurélien Scholl fit là ses débuts; il était alors +d'un pessimisme furibond et faisait précéder ses chroniques toutes en +alinéas, d'épigraphes naïvement latins ou grecs. Le numéro était une +fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour +montrer à quel point on laissait ce poète hausser le ton coutumier de +journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant +ne se trouvera guère dans nos quotidiens: «Ainsi dans le calme silence +des nuits, aux heures où le bruit que fait en oscillant le balancier de +la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures +où les rayons célestes touchent et caressent à nu l'âme toute vive, où +la conscience a une voix, où le poète entend distinctement la danse des +rhythmes dégagés de leur ridicule enveloppe de mots, à ces heures de +recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis +interrogé avec épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des +os. Et quand on y songe qui ne frémirait, en effet, à cette idée de +vivre peut-être au milieu d'une race de dieux implacables parmi des +êtres qui lisent peut-être couramment dans notre pensée, quand la leur +se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y +songe.... Le mystère de l'enfantement leur a été confié et peut-être le +comprennent-elles.... Peut-être y a-t-il un moment solennel où si le +mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir +entre ses mains son âme palpable et en déchirer un morceau qui sera +l'âme de son enfant....» + +Les Goncourt faisaient de même des numéros entiers du _Paris_, qui ne +contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle +comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_. + +Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des +Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de théâtre (le _Joseph +Prudhomme_ de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; parfois +même ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue +Lafitte à la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en +police correctionnelle. + +C'était cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces +annonces documentaires qui rendront précieuses aux historiens futurs les +quatrièmes pages de nos journaux, sont encore amusantes à lire. + +Une réclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le +«plus de copahu» est déjà le cri de ralliement des médecins de +certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies +confidentielles; un journal contemporain publie «les mémoires de Mme +Saqui, première acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» un +restaurateur de la rue Montmartre promet «pour 1 fr. 50 un repas +comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier +encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La confiserie hygiénique +fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a +reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments +alibiles empruntés au jus de poulet, et rendus complètement insipides.» + +On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et +visiblement Henri Heine était un peu le génie du lieu. Les Goncourt +aussi subirent cette admiration. _Une nuit à Venise_ est bien une +fantaisie à la manière des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans +doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque +dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux. + +_Pages retrouvées_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de +Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Théophile Gautier. +Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur et plus animé, +gesticulant et parlant, traversé d'onde, de vie et de pensée, plus +délicatement modelé par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait +est une des plus belles pages de ce siècle. Il mérite de compter entre +Charles Demailly et la Faustin. + +NOTES: + +[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.] + + + + + +J.K. HUYSMANS[14] + + +C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel jeune homme, prise en son +plus étrange chapitre, que raconte _À Rebours_, le nouveau livre de M. +Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, éraillé et froissé par +tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de +sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se +détourne de la réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. Usant +d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie à donner à tous ses +goûts une nourriture facticement convenable, présente à ses yeux des +spectacles combinés, substitue les évocations de l'odorat à l'exercice +de la vue, et remplace par les similitudes du goût certaines sensations +de l'ouïe, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres +latines et françaises ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou +décadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systématise son +hypocondrie, entre l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu +renoncement des pessimistes allemands. À l'origine et au cours de cette +maladie mentale, préside la maladie physique. La névrose après avoir +causé l'incapacité sociale du duc Jean, affiné son intelligence jusqu'à +l'amincir, apparaît en lui plus ouvertement, le poursuit +d'hallucinations, le force une première fois--dans l'épisode du voyage +ébauché à Londres,--à tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine et +l'accable dans une prostration finale jusqu'à ce que la folie et la +phtisie le menaçant--le duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin à +revenir au monde pour mourir plus lentement. + +Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises, +souffreteuses, d'analyses qui révèlent et de descriptions qui montrent, +peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres antérieures de M. +Huysmans. Il nous semble qu'il est le développement, extrême mais +logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Ménage, Les +Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _À Rebours_, M. +Huysmans a marqué dans une certaine direction la frontière avancée de +son talent, qui se trouve embrasser certaines régions lointaines +apparemment extérieures. + +NOTES: + +[Note 14: _Revue indépendante_, 4 juillet 1884.] + + +I + + +Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent en général, comme ceux +des écrivains qui sont à la tête du roman, à l'esthétique réaliste. Il +sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caractères avec +une exactitude notablement supérieure à celle des romanciers idéalistes; +la vie d'un homme étant rarement tragique, il s'abstient de toute +intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux éprouvés +par un Parisien de la moyenne; l'histoire à raconter se trouvant ainsi +réduite, M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et consacre ses +chapitres non plus au récit d'une série d'événements, mais à la +description d'une situation, d'une scène, procède non par narrations +successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux reliés +de brèves indications d'action; et, comme tous les écrivains de cette +école,--avec de profondes différences personnelles,--il possède un +vocabulaire étendu et un style riche en tournures, apte, par des +procédés divers, à rendre l'aspect extérieur des choses, à reproduire +les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et +compliquées de nos sensations, de façon à les renouveler dans l'esprit +du lecteur par la voie détournée des mots. + +Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les parties extérieures et +communes de toute oeuvre réaliste, il en est deux, l'exactitude de la +vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés et menés +à bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux +Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de +plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui +sache mieux les intérieurs divers des myriades de maisons parmi +lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux +enregistrés dans son cerveau, les physionomies, la démarche, la +tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses catégories superposées +d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et +les scènes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont +l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanément une vision +intérieure comme une analogie ou une coïncidence. Dans _En Ménage_, le +début, où, par une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent +lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pavé, le marchand de +vin fermant sa boutique à l'approche silencieuse de deux sergents de +ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pavé, est assurément +le récit détaillé de la série d'impressions que procure une rentrée +tardive. Qui ne connaît de son passage dans les bouillons, «cette +épouvantable tristesse qu'évoque une vieille femme en noir, tapie seule +dans un coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon de bouilli?» Les +soirées de la famille Vatard, celles de la famille Désableau, où Madame, +après avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les sourcils remontés +et les paupières basses, sur le dos de sa fillette «la faisant pivoter +par les épaules, lui donnant avec son dé de petits coups sur les doigts +pour la faire tenir tranquille ... pinçant l'étoffe sous les aisselles, +méditant sur les endroits dévolus pour les boutonnières», ont une +convaincante véracité. Il n'est presque point de page où l'on ne +constate cette justesse de vision et cette probité artistique. Que l'on +note encore le chapitre de _À Rebours_, où, par une boueuse nuit +d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des +bureaux de «Galignani» à la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les +Soeurs Vatard_, le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par un +matin de paye après une nuit blanche, la plaisante énumération des +manques de tenue de l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un monsieur +à chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergère dans les +_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents +de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualité que M. +Huysmans est seul à posséder, l'art de rendre véridiquement la +conversation, d'écrire en style parlé les dires d'un concierge, ou les +bavardages de deux artistes; assurément le réalisme de M. Huysmans, +semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature. + +Dans ce perpétuel et acharné collétement avec la réalité, M. Huysmans a +contracté quelques-unes des particularités de son style. Attentif aux +conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigné par ses +observations sur les termes techniques des métiers, il a retenu et su +employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et +artiste, amasser et déverser un trésor de mots d'argot et d'atelier qui +lui permet de noter des sensations et des émotions dans la langue même +des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque +qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira +de l'or d'une étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; il dira +encore: «des hommes soûls turbulaient»; des fleurs lui apparaîtront +«taillées dans la plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra écrire +cette phrase: «Attisé comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit +en gueule de four, dardant une lumière presque blanche ... grillant les +arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une température de fonderie en +chauffe pesa sur le logis». Il tire de l'observation des comparaisons +étonnamment justes: «Elle eut à la fin des larmes, qui coulèrent comme +des pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme pour tous les +artistes, le commerce avec la réalité, avec ce que l'on peut saisir par +les sens, revoir, tâter et montrer avec les spectacles familiers de +l'humanité et du monde, lui a été profitable. Il a acquis à cette +connaissance de la vie, la dose de véracité qui est indispensable au +roman moderne, la force, la précision, la richesse et le pittoresque du +style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de +réaliser sa conception particulière de l'âme et de la destinée humaine. + + +II + +C'est, en effet, par une psychologie particulière des personnages, par +la façon dont M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme humaine, +exagère certaines facultés, amoindrit l'action de certaines autres, que +ses romans tranchent sur leurs congénères, se sont nécessairement +revêtus d'un style original et aboutissent à une philosophie générale +déduite jusqu'en ses extrêmes conséquences. Si l'on examine quelle est +l'activité commune et constante des créatures mises sur pied par M. +Huysmans, si l'on écarte les traits généraux de toute conduite humaine, +on arrive à constater qu'ils s'emploient à subir, à accumuler et à faire +revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout +encore des perceptions visuelles colorées ou lumineuses. Le Cyprien des +_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'André de _En Ménage_, le duc Jean de _À +Rebours_ semblent être, en fin de compte, des couples d'yeux montés sur +des corps mobiles, aboutissant à de formidables ganglions optiques, qui +pénètrent toute la masse cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute +leur activité vitale aboutit à emmagasiner des visions et à en dégorger +d'anciennes, à noter des aspects, à percevoir des colorations et des +scintillements, et à évoquer, dans les périodes languissantes, +d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, endormies dans +l'arrière-fonds de la mémoire, mais vivaces et aptes à reparaître à la +suite d'une association d'idées, comme les altérations d'un papier +sensibilisé, sous l'action d'un réactif. + +Cette conception de l'âme humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et +irrépressible. S'il met en scène des personnages que leur manque de +culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux +rudimentaires ne savent point voir; il intervient, décrit en personne, +sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs +contemplent, et marque ensuite en réaliste exact le peu d'intérêt +qu'éveille chez eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs, +son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour +de foire, puis: «Tout cela était bien indifférent à Désirée.» Il dessine +en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les +escarbilles volantes, la course accélérée ou contenue des locomotives, +toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest à la tombée +de la nuit, et conclut: «Anatole réfléchissait.» + +Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-delà de la +vraisemblance. Il prête à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse +oculaires qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations +auxquelles il les soumet, les plus rares qualités d'observateur. Ses +brocheuses dévisagent admirablement l'employé de la maison Crespin qui +vient leur réclamer de l'argent; Désirée et Auguste, au moment de +s'éprendre, se détaillent mutuellement en physionomistes consommés. +Désirée, conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette de la +chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre +intransigeant, puis les détails de sa toilette, comme une personne +située dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas à +loger dans ces âmes étroites, tout l'épanouissement de ses qualités de +peintre verbal. Il se mit à l'aise dans _En Ménage_ et eut recours aux +artistes. + +Assurément, jamais Paris n'a été fouillé, décrit, découvert, examiné +dans ses détails et repris dans ses ensembles, analysé et synthétisé +comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le +littérateur André Jayant. Tout y apparaît, depuis l'appartement de +garçon artiste où André s'installe après sa mésaventure conjugale, +jusqu'à la place du Carrousel où il va promener sa nostalgie féminine et +contempler «le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait au soleil +couchant par de là les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines +dont les masses violettes se dressaient trouées sur les flammes +cramoisies des nuages;» depuis le brouhaha d'un café du Palais-Royal le +soir, jusqu'à ces taches lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées, +dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'impériale. Ce +livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du +Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les +cafés s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles découchées la +nuit au moment des rentrées tardives, le soir à l'heure discrète ou des +messieurs bien mis emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au +crépuscule, où déserte et morte, elle sèche d'une averse sous la flambée +jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le +garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une +fille, celui d'un employé, tout le dedans et le dehors de la capitale du +monde moderne. + +Et ce livre qui se résume en une accumulation de tableaux colorés et +mouvementés, n'a pas suffi à assouvir la passion descriptive de M. +Huysmans. De même que les stratégistes et les joueurs d'échecs +supérieurs dédaignent les rencontres réelles où l'imprévu altère la +beauté des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la +solution de problèmes factices, M. Huysmans s'est détourné de copier la +réalité, qui ne répondait point à ses exigences sensuelles, et s'est +fabriqué dans _À Rebours_, des objets de perception inventés et +parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses réelles, en éliminant +tout ce qui dans l'art et la nature, était pour lui dénué d'émotion +agréable, il a créé des visions et des perceptions artificielles, qui, +élaborées de propos délibéré, se sont trouvées en harmonie parfaite avec +ses facultés réceptives et les aptitudes de son style. + +Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte. +Le boudoir où des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de +travail où il consume ses heures à révoquer le passé, ou à feuilleter de +ses doigts pâles, des livres précieux et vagues, cette bizarre et +expéditive salle à manger, dans laquelle il trompe ses désirs de voyage, +la désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un +après-midi d'été, les floraisons monstrueuses dont se hérissent un +instant les tapis, les évocations visuelles et auditives de certains +parfums aériens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages +consacrées aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains ténébreux +dessins de Redon, à certaines lectures prestigieuses et suggestives; +ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une +de ses phrases, «tous feux allumés». + +Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses +affectent ses appareils sensoriels et cérébraux, M. Huysmans atteint à +une élocution consommée, orientale et supérieure. + +Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il +sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent +ses sensations. Certaines phrases pétaradent et font feu des quatre +pieds: «La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'écrasa +dans les plaines de Châlons, où Aétius la pila dans une effroyable +charge. La plaine gorgée de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux +cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l'élan de cette +avalanche qui, divisée, tomba éclatant en coups de foudre sur l'Italie, +où les villes exterminées flambèrent comme des meules». D'autres phrases +coulent lentement comme des larmes de miel: «Cette pièce où des glaces +se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue dans les murs des +enfilades de boudoirs rosés, avait été célèbre parmi les filles, qui se +complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède +qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles». +D'autres encore sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes +savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient furieux de garçons, +lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des +soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers.» + +Mais c'est surtout la sensation colorée que M. Huysmans est parvenu à +reproduire intégralement par l'artifice des mots. Assurément cette +phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle décrit: «Des branches de +corail, des ramures d'argent, des étoiles de mer ajourées comme des +filigranes et de couleur bise, jaillissent en même temps que de vertes +tiges supportant de chimériques et réelles fleurs, dans cet antre +illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, et contenant +l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinté de rose aux seins +et aux lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs cheveux pâles». Et +encore: «Sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d'argent, +lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une +pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur +la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides, +aux élytres éblouissantes, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore, +diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon.» + +Mais, outre cette virtuosité générale, M. Huysmans a conçu un type de +phrase particulier, où par une accumulation d'incidentes, par un +mouvement pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé à enclore et à +sertir en une période, toute la complexité d'une vision, à grouper +toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, à +rendre une sensation dans son intégrité et dans la subordination de ses +parties: «Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et +verts qui avaient sauté des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de +Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant de ses deux +flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se +reformèrent, troués çà et là par une colonne de foule se précipitant du +théâtre Montparnasse, s'élargissant en un large éventail qui se repliait +autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges». +Ou encore: «Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni +pierres, mais de chaque côté, bordant le chemin sans pavé creusé d'une +rigole au centre, des bois de bateaux marbrés de vert par la mousse et +plaqués d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se +renverse entraînant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec +elle la porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions et ornée +de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hâle +déposée par des attouchements de mains successivement sales». Le souple +enlacement de cette sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit +dernier et la preuve de cette faculté réceptive que nous avons +constatée; elle est la sensation même absorbée, élaborée dans +l'intelligence, et projetée au dehors telle quelle. + +Mais ce tour de force descriptif réussit avec une perfection et une +fréquence qui constituent déjà une anomalie. Que l'on revienne, en +effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à l'homme normal, +chez qui la sensation perçue en gros et à la hâte, est transformée par +un travail conscient ou inconscient en volontés, en actes, en une +conduite et une carrière; le point morbide des créatures romanesques +apparaît. L'épanouissement de leurs facultés réceptives a étouffé toutes +leurs autres énergies, les a réduites à la vie végétative d'une plante +passive par essence, régie et affectée par tout ce qui l'entoure, +dépendant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. À mesure +que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-à -dire plus +soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est +forcé d'atténuer leur force de volonté, de les décrire plus incapables +de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir. +Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste à peu près +intact, dans ses derniers il le doue d'étranges timidités, d'une +mollesse constante, d'un acquiescement résigné à toutes les +vicissitudes, d'une absolue dépendance des circonstances extérieures, +qui se traduit autant par l'incapacité d'André à travailler dans un +appartement neuf, que par l'intolérable malaise qu'il ressent à vivre +seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _À +Rebours_, cette dysénergie est consommée; des Esseintes est une pure +intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte +volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à Londres. De +leur impuissance volitionnelle, on peut déduire leur incapacité de vivre +dans la société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour +des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin +leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût de toute +vie active. + + +III + +En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi, +répugne aux contacts sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus +sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir et à jouir de concert, +M. Huysmans déploie une pénétrante finesse d'analyse et fait certaines +découvertes que n'ont point prévues les psychologues et aliénistes +spéciaux de l'hypocondrie. + +Il assigne à ses personnages le tempérament habituel des mélancoliques +agités, une anémie partielle ou totale, une débilité turbulente, un +système nerveux faible, c'est-à -dire excitable par des causes minimes; +pour le plus caractérisé de ses malades, le duc des Esseintes, M. +Huysmans a recours à la symptomatologie de la névrose, qui est, en +effet, habituellement accompagnée de mélancolie à son début. + +Sur cette base physique dont les traits généraux seuls sont constants, +M. Huysmans établit le caractère de ses personnages. Il leur assigne le +trait principal du tempérament pessimiste, celui de ne pouvoir être +affecté que de sensations désagréables ou douloureuses, même pour des +objets qui n'ont en soi rien de haïssable (J. Sully, _le Pessimisme_). +Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de pâtisserie est +décrite en termes de dégoût. Dans _En Ménage_, Cyprien, revenant d'une +soirée, déblatère contre les diverses catégories des personnes qu'il y a +aperçues, avec une amusante partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme +il passe en revue avec André, ses souvenirs d'école, qu'ils évoquent +avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont +nécessairement ruinés et en peine d'argent. Les fleurs rares et étranges +dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui présentent que des images +de charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette fois une apparence de +peau factice sillonnée de fausses veines; et la plupart comme rongées +par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées +de roséoles, damassées de dartres; d'autres avaient le teint rose vif +des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croûtes qui se +forment; d'autres étaient bouillonnées par des cautères, soulevées par +des brûlures; d'autres encore montraient des épidémies poilus, creusés +par des ulcères et repoussés par des chancres; quelques-unes enfin +paraissaient couvertes de pansements, plaquées d'axonge noire +mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquées de grains de +poussière, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.» + +De même que le tempérament craintif est disposé à ne voir dans l'avenir +que des causes d'effroi, le tempérament malheureux ne présage que des +déceptions. Dans _En Ménage_, Cyprien émet sur une nouvelle conquête +d'André, sur les motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne et +désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, qu'il s'irrite de ne +point voir se réaliser. Et passant de cas particuliers à l'ensemble +général, les personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la vie que comme +une suite d'infortunes. 11 faut lire, à ce propos, les plaintes de M. +Folantin, dans _À Vau l'eau_, ou le passage suivant de _À Rebours_, qui +est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant à ôter d'un +ensemble toute bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais: + +«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort de ces marmots et de +croire que mieux eût valu pour eux que leur mère n'eût pas mis bas. + +«En effet, c'était de la gourme, des coliques et des fièvres, des +rougeoles et des gifles, dès le premier âge; des coups de bottes et des +travaux abêtissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des +maladies et des cocuages, dès l'âge d'homme; c'était aussi, vers le +déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou +dans un hospice.» + +Et, chose singulière, cette vue exclusive des misères humaines +n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs +semblables: «Comme toute impression morale est pénible à +l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traité des maladies +mentales_, il se développe chez lui une disposition à tout nier et à +tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages +de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entièrement; et ni +les uns ni les autres ne ménagent à la société des railleries qui +tournent rapidement en dénonciations colères. Ils sont convaincus de +l'avortement fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès +nécessairement partiels, dénoncent toutes les institutions nationales, +contestent la possibilité du progrès et aboutissent, quand ils formulent +la théorie générale de leurs sentiments, aux anathèmes du catholicisme +ou à ceux plus absolus et aussi peu fondés de Schopenhauer. + +Tous ces traits du pessimisme, connus déjà , sont rassemblés, coordonnés, +caractérisés et montrés avec un art merveilleux et pénétrant dans les +livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a découvert: +l'influence du pessimisme sur le goût artistique. Par un choc en retour +imprévu mais légitime, de même que les spectacles communément tenus pour +beaux déplaisent au mélancolique, les spectacles jugés laids par les +gens à tempérament heureux doivent confirmer l'état d'âme où il se +complaît, le dispenser de toute négation et de toute révolte, évoquer sa +tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre Cyprien n'est à l'aise +que devant certains spectacles douloureux et minables; il préfère «la +tristesse des giroflées séchant dans un pot, au rire ensoleillé des +roses ouvertes en pleine terre»; à la Vénus de Médicis, «le trottin, le +petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur +des hanches qui bougent»; formule son idéal de paysage en ces termes: +«Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des +remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'épiderme +meurtri se bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées +où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade, +il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux, +rentrant de sa fabrique éreinté, suant, moulu, trébuchant sur les +gravats, glissant dans les ornières, traînant les pieds, étranglé par +des quintes de toux, courbé sous le cinglement de la pluie, sous le +fouet du vent, tirant résigné sur son brûle-gueule.» + +Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit encore: «Il ne +s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et +irritées par la fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes qu'il +venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly étaient encore les +seules dont les idées et le style présentassent ces faisandages, ces +taches morbides, ces épidémies talés, et ce goût blet, qu'il aimait tant +à savourer parmi les écrivains décadents». Cette phrase est précédée +d'une intéressante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et +d'une énumération d'auteurs français dans laquelle se coudoient +curieusement des écrivains catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des +antiquaires en idées et en style, quelques poètes réellement décadents +comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilités métriques +et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne +partie de ce que la littérature contemporaine a produit de supérieur et +de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au +raffinement le plus fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de +compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, comme un arbuste +souffreteux et effeuillé culmine en une radieuse fleur. + +M. James Sully a très exactement marqué que le dernier mobile du +pessimisme est le désir que tout soit parfaitement bon, le souci de +choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste +a-t-il plus de chances que l'optimiste de découvrir et d'apprécier les +choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé une admiration +trop générale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette +vulgarisation que des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et des +eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura +plus d'audace à se mettre au-dessus du goût public, à aller droit à ce +qui est excellent. De là le raffinement, la recherche, la trouvaille, +l'amour des belles choses inédites, de tout ce qui, dans le domaine +artistique,--plus ouvert à la perfection que la nature parce que plus +inutile,--se rapproche clandestinement de la supériorité absolue, +satisfait certains goûts très nobles de la nature humaine, lui procure +les plus complexes c'est-à -dire les plus belles émotions esthétiques. Ce +raffinement, _À Rebours_ en est le catéchisme et le formulaire; tout ce +qui, dans la réalité, peut meurtrir une âme délicate est écarté de ce +précieux livre, est assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À +d'imparfaites sensations naturelles sont substitués d'indirects et +subtils artifices. Toutes les réalités y deviennent légères et +flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuillères à thé, jusqu'à la +coupe bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur +assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mystérieux +rayonnement des tableaux, à cette bibliothèque enfermant sous la beauté +des reliures d'inestimables livres à l'exquisité des liqueurs bues, des +parfums inhalés, des pensées évoquées et contemplées. + +Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernières beautés de +son style, qui se trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la +lecture de certains livres de théologie, de certains volumes de poésie +savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de +vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les +associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, à la +suavité de l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée d'une croix et +des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; serrée dans ses parchemins et +dans ses ligatures de même qu'une authentique charte, dormait une +liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un +arôme quintessencié d'angélique et d'hysope mêlées à des herbes marines +aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le +palais avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une friandise toute +virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption +enveloppée dans une caresse tout à la fois enfantine et dévote.» Il +parvient à rendre par de précises correspondances sensibles certaines +sensations apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues par des +temps de verbes, quelquefois même par de longs adverbes précédés d'un +monosyllabe, d'où ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une +cascade pesante d'eau»; ou, plus immatériellement encore: «Dans la +société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il aurait pu +passer quelques soirées affables et douillettes». Et c'est ainsi armé +des plus fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans est parvenu à +écrire ce surprenant chapitre VII de _À Rebours_, qui, racontant les +intimes fluctuations d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux et +inquiet, marque le cours de pensées de théologie ou de scepticisme, par +une succession de précises images, accomplissant le tour de force de +seize pages de la plus subtile psychologie, écrites presque constamment +en termes concrets. + +Repassant en sens inverse par les parties dégagées dans notre analyse, +revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant +en son ensemble, en son accord et sa particularité spécifique, +l'organisme intellectuel qui vient d'être étudié. Il se résume, +semble-t-il, en une série de facultés perceptives de moins en moins +étendues, provoquant des états émotionnels de plus en plus intenses. Sur +la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude singulière à apercevoir +le monde ambiant, en son aspect véritable et à ressentir un plaisir +général à la décrire, s'étage une faculté visuelle plus spécialisée, +plus délicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de +sentir et de retenir de préférence des sensations colorées. Une faculté +visuelle plus restreinte encore, et dont les effets émotionnels de +colère et de comique, semblent dépasser l'intensité, rend M. Huysmans +apte à distinguer, à haïr et à railler dans les objets et les êtres ce +qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un +juste retour, de cette vision du défectueux, à la suite d'une +élimination extrêmement rigoureuse de tout déchet et de toute tare, M. +Huysmans acquiert l'acéré discernement et l'intense jouissance des +choses supérieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la +pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de +son organisation intellectuelle. + +Et toutes ces propriétés cachées d'une âme muette, se manifestent en ce +corps des intelligences littéraires, le style. Il s'enrichit et +s'affermit au contact de la réalité, se colore, s'infléchit et s'agite, +pour rendre l'infinie complexité de délicates visions, s'irrite et +s'énerve devant certains spectacles détestés, se subtilise, s'adoucit +et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grâce +resplendissante d'une certaine beauté supérieure, extraite et sublimée. + +Dans les réactions et les mélanges de toutes ces énergies et ces +capacités, dans leur ajustement et leur coordination, réside, il me +semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus +originaux de notre temps. Il me paraît que M. Huysmans, par son dernier +livre surtout, a donné plus que des promesses de talent; on peut +légitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront à +maintenir et à exalter l'excellence actuelle de notre école littéraire. + + + + + +LA COURSE DE LA MORT[15] + + +Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses oeuvres imitées des +esthétiques admises, est original par le cas psychologique qu'il étudie +et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui débutent, un +nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guère et cependant cette +oeuvre est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état d'esprit +d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but +auquel ils vont. La _Course à la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard +Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, dégagé des anciennes +modes et décrivant, en de pénétrantes analyses, la phase la plus récente +du mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme. + +Écrite comme une autobiographie, en une série de notes éparses que relie +à peine un récit d'amour ténu et bizarre, la _Course à la Mort_ est +l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette +époque, portant ses dernières atteintes, devient ressenti et raisonné, +envahit et stérilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie +définitive l'âme qu'il a mortellement charmée. + +Le héros du livre est à la fois raisonneur et analyste. S'aidant de +Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa mélancolie en système et de se +faire illusion sur les causes de son humeur par un exposé didactique, +qui démontre en toutes choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat +scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que décrit la _Course à +la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction spéculative. Celui que ce +livre nous confesse est atteint plus profondément que dans son +intelligence; il est malade de la volonté et de la sensibilité, il se +sait vaguement frappé au centre de son être et s'entend à démêler dans +la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptômes. + +Il ne profère plus les plaintes d'il y a un demi-siècle, il n'accuse ni +le monde, ni la société, ni la destinée. Il ne reproche pas aux hommes +de ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre une existence enfin +fortunée, dans des siècles passés, en des contrées distantes. Après tous +ses prédécesseurs il devine le premier que son mal est en lui et +qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guérirait. + +Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent à les plaindre +de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le +console le seul et vain souci de se connaître. + +L'impuissance de sa volonté, qui est la cause et le fond de son +infortune, est par lui subtilement analysée; il distingue le penchant à +suppléer aux actes par de vagues rêves, sa dépravation morose qui le +porte à se regarder faire dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de +plus en plus incapable de toute action spontanée; enfin apparaît ce +dernier symptôme de la décadence volitionnelle, la lassitude anticipée, +le dégoût préventif qui détournent même de tout désir, de tout rêve +d'entreprise et bornent définitivement en son incapacité le malade et le +moribond que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le dégoût se touchent, +alors de si près qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les +sens qui me travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore +frémissante des vrilles de celui-là , s'apaise dans le lit d'insomnies et +de cauchemars où celui-là la pousse. Ma pensée en marche s'arrête +soudain et recule meurtrie comme un bataillon décimé dans une embuscade, +jusqu'aux retranchements du silence. Où est la force qu'une seconde +j'avais sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; comme une +ombre se mouvant dans une lueur très pâle, il grandit, il devient +ruineux, il absorbe tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui +pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles limites son envahissante +obscurité et sa main pesante m'écrase dans ces ténèbres émanées de lui.» + +De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le pessimisme de M. Rod +arrive à ce dernier repliement sur soi, où s'interrogeant sans cesse, +oubliant de vivre à force de s'analyser, il en vient à ne plus être sûr +de ses propres sentiments; les désirs remuent à peine et s'étiolent, les +passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une période d'une +de ces équivoques et indécises amours qui donne au livre sa trame. + + * * * * * + +Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du +_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siècle. + +L'étrange héros de la _Course à la Mort_ n'aime pas, on doute du moins +qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pâle coeur, ne +sait que résoudre et se résigne à son atonie. Il oscille et hésite; il +est des heures où les dernières ondes de son sang, les regards profonds +de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'éclosion d'une +forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il +se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements de son âme et +la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de +Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de +l'ancienne théorie de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette vue +profonde et clairement conçue que c'est l'hostilité et non l'attrait qui +règne entre les sexes. De plus douces émotions reviennent, il est +ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, il veut vivre, se +redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrête, +ébauche un geste de renoncement et médite son impassibilité jusqu'à ce +que la mort de Céline N..., vienne détruire ce vestige d'amour et +résoudre les contradictions de son âme en une longue harmonie de +regrets. + +Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a été pressentie des +jeunes romanciers. + +Des livres de M. Huysmans où l'amour ne joue aucun rôle, et dont le +dernier analyse un solitaire, à cet admirable roman de M. Albert Pinard, +_Madame X..._ qui est l'histoire de deux êtres dont aucun ne peut +subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une +nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles qui diffèrent +de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'être +asservissant et dominateur que présentent les de Goncourt et Zola. Et si +l'on joint à cette originalité fondamentale celle du faire, le style, +qui n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des choses visibles, +mais abstrait et apte à figurer les faits de l'âme,--des procédés qui ne +sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent +ainsi la _Course à la Mort_ des dernières oeuvres de M. Bourget, on +aperçoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel. + + * * * * * + +Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le pessimisme du temps. + +Des gens aussi incompétents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur +les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque +chose d'aussi insignifiant que la politique. + +Il convient peut-être de dire que la jeunesse littéraire est pessimiste +comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les +réalistes, et plus tôt encore la pléiade des Parnassiens. Et si l'on +veut remonter plus haut, si l'on réfléchit, quel abîme sépare la +littérature française de ce siècle de celle des époques passées, on +trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se +convaincre que la tristesse est l'essence même du nouvel art, et +peut-être de tout art noble. + +Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les honnêtes gens de goûter les +joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres +magistrales; il a évolué, de tapageur et théâtral qu'il était au début +de la nouvelle période, à une phase plus calme et plus fière qui prête +aux vers récents un chant plus intime et fournit à l'analyse des âmes +plus profondes. Dans la représentation de ce mal--et quel livre +_intéressant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu à +montrer de nouvelles phases et de plus intimes déchirements. + +Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à côté de l'étude de l'amour, +qui en restera la tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence +à sourdre entre l'homme et la femme à une époque où ils aperçoivent +l'antagonisme de leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de leurs +fonctions vitales. + +Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines +pages de Darwin, sont la préface de cette nouvelle tendance. Il nous +paraît intéressant de la signaler et d'en désigner les représentants. + +NOTES: + +[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.] + + + + + +PANURGE[16] + +«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit +le nez aquilin, fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de +trente-cinq ans ou environ, fin à dorer comme dague de plomb, bien +galant homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et +sujet de nature à ce qu'on appeloit en ce temps là : + + Faute d'argent c'est douleur non pareille. + +«Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver tousjours à +son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de +larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de +pavez, ribleur s'il en étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du +monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre +le guet.» + +Et après ce portrait sommaire, viennent à la débandade, les mille +aventures drolatiques où ce véritable héros de Rabelais se dessine à +gros traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier de l'époque, +puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis +s'embarrassant dans cette épineuse question du mariage, et parcourant +pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'îles peuplées à souhait +des innombrables êtres allégoriques dont Rabelais tenait à rire; en +somme la plus durable et la plus humaine des caricatures énormes qui +s'étalent dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et et vérolez +très prétieux». + +Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la +débonnaireté massive que donnent à Pantagruel sa force de géant et sa +naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute de danare», ses appétits +faméliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité +d'un grand seigneur, réclament des satisfactions prodigieuses. Aussi +faut-il suivre dans le récit, ses ripailles perpétuelles, ses +incessantes invitations à la coupe, «ha buvons», ses festins de gros +mangeur quand il a conquis à la guerre un château et des biens: «Il se +ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts à tous +venants, mêmement à tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes +galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en +herbe.» + +Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athènes, ni +aux réceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux nobles +et aux écoliers, il est resté bohême de petite race, de probité +variable, avec la lâcheté égayée d'impudence des Scapin, et rancunier +par surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut et de ses +moutons, «lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez +misérablement.» + + * * * * * + +Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'âme la plus libre et la +plus railleuse. Il est l'irrespect même, gausseur sceptique, incrédule, +attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le dix-huitième siècle devait +si agréablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si +nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas +même cette chose éminemment vénérable, la force. Sous François Ier, il +parodie la royauté, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris à la guerre, +«gentil crieur de saulce verte» et l'expérience réussit à souhait: «et +fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit +depuis que sa femme le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose +défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les gens de loi, les +papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes décrétales, les +chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute +puissance établie lui donne à rire, avec des mots si crus, une ironie si +âcre, que la salissure reste ineffaçable. + +Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et +sans insistance. Avec son gros frère Jean des Entommeures, ce dont il se +préoccupe en somme après avoir bu et raillé, c'est de choses plus +personnelles, de la grande aventure qu'il appréhende, de son mariage, +ou, plus précisément, de ne point «s'adonner à mélancholie», de chasser +toute altération d'âme, de vivre gaillardement en une profonde quiétude +d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette question qu'il propose à Pantagruel +près de l'île Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout +sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette +parfaite légèreté et indolence d'âme, qu'on appelle «avoir de la +philosophie»; «certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, conficte en +mespris des choses fortuites, pantagruélisme sain et dégourt, et prêt à +boire, si voulez.» + + * * * * * + +Derrière ce personnage, grossi en caricature et décrit de verve, il y a +plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des +traits les plus permanents et les plus rarement retracés de l'ancien +caractère français. + +Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on +considère l'adresse de ses machinations, ses malices, ses réparties, sa +façon de considérer les femmes, oscillant entre la galanterie et la +méfiance, son scepticisme superficiel, ce sont là autant de façons de +penser françaises. Les cours qui ont façonné notre race, ne l'ont dotée +à l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme +allemand. Un esprit plus élastique, plus observateur, plus agile nous a +fait pénétrer les dessous ridicules de ce que l'on vénère ailleurs. Ni +l'exaltation à propos de questions métaphysiques, ni le respect de la +force ou du droit, n'ont dominé en France au point de garantir la +religion, les rois et les juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le +pouvoir de ces trois êtres était mis en question, miné de plaisanteries +et moralement détruit. Du roman de Renard à Courier, cette besogne de +démolition n'a pas chômé. + +Mais, après quelque temps de bataille, les gênes un peu élargies, +l'amour du bien-être, la paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu +ému dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va à ses affaires, +sans plus tenir à ses négations, que le voisin à ses affirmations. Et, +au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, celle de +Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit +français, est bien celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» Il faut jouir +de vivre, en gens avisés, distraits, prompts d'intelligence. Et alors +viennent les vrais artistes français, La Fontaine, Watteau, les auteurs, +les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent à égayer, +demeurent, écrivant à point nommé pour les «langoureux malades ou +autrement faschez et désolez.» + + * * * * * + +Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et la question de Panurge se +pose plus inquiétante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont +grandi en disproportion. Nous sommes accablés par la complication des +affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus âpre, la conduite +difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps +supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs +ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par l'enchevêtrement +des sciences modernes, la complexité de nos sensations. Nous avons tout +pris à toutes les races. Par une dénaturalisation périlleuse, nous +pensons de plus en plus à l'anglaise, nous sentons de plus en plus à +l'allemande. Notre scepticisme a subsisté; mais il veut maintenant +approfondir les questions suspectes, et, à cet effort, il a perdu toute +gaîté et toute popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus +à dépouiller la joie. Et c'est avec une avidité accrue par tous ces +motifs de tristesse, que nous cherchons une réponse à l'interrogation de +Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la +chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la +foule». Mais les plus clairvoyants considèrent que ce sont là des +palliatifs plus que des remèdes. La façon d'envisager la vie a revêtu +chez notre élite des formes douloureuses qui diffèrent peu du pire +pessimisme. «Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un +des livres les plus humoristiques de notre temps, est la résignation +froide, qui réduit la souffrance à la douleur physique.» L'on ne pourra +s'empêcher de penser que ce fruit est amer, petit, à portée de peu de +mains, et que depuis trois siècles, nous nous sommes beaucoup éloignés +de Rabelais et du pantagruélisme. + +NOTES: + +[Note 16: _Panurge_, n° I, octobre 1882.] + + + + + +DE LA PEINTURE[17] + +À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI + + +I + + +Le Salon de cette année, les réflexions qu'il a suggérées dans ce +journal s'étaient bien éloignés déjà de la mémoire de leur auteur, quand +tableaux et commentaires lui furent rappelés par une conversation +fortuite dont l'écho lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de +visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien vint à porter +sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se +résumaient en somme en une prédilection marquée pour les peintres +_émotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une émotion de +couleur, et pour leur représentant, M. Whistler. Les remarques de M. +Raffaëlli, qui, comme on le sait par sa préface du catalogue de son +exposition en 1884, est un théoricien de son art, parurent extrêmement +intéressantes, et grâce à la personne qui servait de truchement, il fut +possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces notes soulèvent la +question du but, c'est-à -dire de l'essence même de la peinture. Elles +seront envisagées et discutées à ce point de vue. + +«La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaëlli, se borne +à l'éloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en général, un +excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il +juste de donner la place suprême à un art semblable, surtout lorsqu'il +est représenté dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de +faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique littéraire qui +placerait Dostoievski en première ligne du mouvement des lettres +contemporaines? _Crime et Châtiment_ est admirable parce que ce roman +est appelé à peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui +entoure d'une pareille hallucination indifféremment un violoniste +mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants +roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides, +parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement +prétendre prendre jamais place dans notre admiration. + +«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner à +l'hallucination comme facteur de la civilisation à une époque où +l'illusion religieuse vient à nous faire défaut; je reconnais aussi que +toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a +justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme, +détient et porte l'enthousiasme sur un caractère important, enthousiasme +admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres peintres +sont là pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat +grandiose chez le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, Fra +Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite +bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous +trouverions toujours la même chose: enthousiasme pour un caractère +dominant à une époque et dans une société donnée, interprété en +admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au +vice découvert.» + +M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations qui ont paru ici +même sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions +dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux un peintre exact de types +et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines.» + +--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie M. Raffaëlli; grand merci si +on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: «qui malheureusement +verse dans la caricature.» Mais que l'on me dise un peu quel tableau +doit naître sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène que +je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colère. D'ailleurs ce +mépris de la caricature me froisse partout où je le rencontre, car la +caricature a autant de droit à l'admiration que tout autre forme d'art.» + +Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la +comprendre pleinement à l'étude sur le beau caractéristique qui se +trouve à la tête du catalogue déjà cité, on verra qu'en somme M. +Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des obscurités et des longueurs, +écartant les désignations de classicisme, de réalisme, de romantisme et +de naturalisme, posant en principe qu'esthétiquement toute époque a une +notion particulière du beau, que socialement notre époque est +caractérisée par un épanouissement, complet de l'individualisme et de +l'égalité, qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est le facteur +principal de notre vie sociale, on arrive à cette page d'un grand +souffle sur la nécessité où est la peinture de travailler à représenter +l'homme et toutes sortes d'hommes. + +«Le beau de la société, écrit M. Raffaëlli, est dans le caractère +individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquérir lentement +leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont +su conquérir leur liberté, après des centaines de siècles de misère, de +vexations et d'abus misérables où le plus fort a toujours asservi le +plus faible. Voilà le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de +ces individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce +que tous ont bien mérité de l'humanité. + +«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre et qui ont besoin d'être +en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme, +s'adressent à nos de Lesseps, à nos Edison, à nos Pasteur ou bien à nos +politiques, aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux grands +commerçants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui +se sentent l'âme élevée et le coeur vibrant pour la suprême beauté de +leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers +pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont +vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées ou par la force sans +comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une +chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» Et M. Raffaëlli poursuit +en exhortant à l'étude passionnée et universelle de l'homme dans toute +l'étendue de la société et dans toute la série de ses conditions, de ses +manières d'être, de ses moeurs et de ses types. + +L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de +M. Raffaëlli et comment elle détermine une conception toute particulière +de la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie humaine qui est +belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art à +nous donner de notre race et de nos contemporains, une série d'effigies +caractéristiques, propre à nous les faire connaître intimement et par +conséquent aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné que toute +oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion qu'elle produit, ce peintre +désire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude +minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit +ses types; par leur choix généralement excellent et notable; par leurs +occupations et manières d'être parfaitement appropriées à leur +extérieur; en d'autres termes, par sa pénétration dans une série de +caractères, d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté de nous les +faire pénétrer, de nous les révéler. Son art aboutit à la connaissance +passionnée, sympathique ou antipathique, d'une portion représentative +de l'humanité de ce temps. C'est là , croyons-nous, un exposé impartial +et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances +et ces résultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art +pictural? Nous ne le pensons pas. + +NOTES: + +[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.] + + + +TABLE DES MATIÈRES + +I.--Flaubert + +II.--Zola avec P.S. + +III.--Hugo + +IV.--Goncourt avec P.S. + +V.--Huysmans + +VI.--La _Course à la Mort_ + +VII.--Panurge + +VIII.--À propos d'une lettre de M. Raffaëlli + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12289 *** diff --git a/12289-h/12289-h.htm b/12289-h/12289-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0af1242 --- /dev/null +++ b/12289-h/12289-h.htm @@ -0,0 +1,6939 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Études De Critique +Scientifique, by AUTHOR.</title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + P { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .note {margin-left: 2em; margin-right: 2em; margin-bottom: 1em;} /* footnote */ + .blkquot {margin-left: 4em; margin-right: 4em;} /* block indent */ + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; margin-bottom: 1em; margin-top: 1em; padding-left: 1em; font-size: smaller; float: right; clear: right;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + .poem span.i1 {display: block; margin-left: 1em;} + .poem .caesura {vertical-align: -200%;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12289 ***</div> + +<span style="font-weight: bold;"><br> +</span> +<h1>QUELQUES</h1> +<h1>ÉCRIVAINS FRANÇAIS</h1> +<h2>FLAUBERT—ZOLA—HUGO—GONCOURT</h2> +<h2>HUYSMANS, ETC.</h2> +<h3>PAR</h3> +<h1>ÉMILE HENNEQUIN</h1> +<h2>1890</h2> +<hr style="width: 65%;"> +<br> +<h3>Contient:</h3> +<div style="margin-left: 80px;"><a href="#PREFACE"><b>PRÉFACE</b></a><br> +<a href="#FLAUBERT"><b>GUSTAVE FLAUBERT</b></a><br> +<a href="#ZOLA"><b>ÉMILE ZOLA</b></a><br> +<a href="#HUGO"><b>VICTOR HUGO</b></a><br> +<a href="#GONCOURT"><b>LES ROMANS D'EDM. DE GONCOURT</b></a><br> +<a href="#HUYSMANS"><b>J.K. HUYSMANS</b></a><br> +<a href="#COURSE"><b>LA COURSE A LA MORT</b></a><br> +<a href="#PANURGE"><b>PANURGE</b></a><br> +<a href="#PEINTURE"><b>DE LA PEINTURE</b></a><br> +</div> +<br> +<br> +<br> +<a name="PREFACE"></a> +<h2>PRÉFACE</h2> +<p>Ces articles ont été publiés à diverses +époques +dans diverses revues, et l'auteur se proposait +de les revoir et de les compléter. Émile +Hennequin, qui avait à un haut degré le respect +de son talent et le respect du livre, n'aurait +certainement pas consenti à former un +volume d'études plus ou moins hétérogènes, +qu'il n'y a pas de raison péremptoire pour réunir +sous un même titre, et qui ne constituent pas +un ensemble comme les <i>Écrivains francisés</i>. +Soucieux de conserver tout ce qu'a produit ce +rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous +laisser arrêter par les considérations qui l'auraient +arrêté lui-même, et il nous a semblé +que, prise isolément, chacune des études que +nous présentons aujourd'hui offrait un assez +haut intérêt pour honorer encore la mémoire +d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets +de ceux qui ont vu disparaître avec lui +une des plus belles intelligences et l'un des +plus purs talents de la jeune génération.</p> +<p>L'Éditeur.</p> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="FLAUBERT"></a><br> +<h2>GUSTAVE FLAUBERT</h2> +<h2>ÉTUDE ANALYTIQUE</h2> +<br> +<h3>I</h3> +<h3>LES MOYENS</h3> +<br> +<p><i>Le style; mots, phrases, agrégats de phrases.</i> +Le style de Gustave Flaubert excelle par des +mots justes, beaux et larges, assemblés en +phrases cohérentes, autonomes et rhythmées.</p> +<p>Le vocabulaire de <i>Salammbô</i>, de <i>l'Éducation +sentimentale</i>, de la <i>Tentation de saint Antoine</i> +est dénué de synonymes et, par suite, de +répétitions; +il abonde en série de mots analogues +propres à noter précisément toutes les nuances +d'une idée, à l'analyser en l'exprimant. Flaubert +connaît les termes techniques des matières dont +il traite; dans <i>Salammbô</i> et la <i>Tentation</i>, les +langues anciennes, de l'hébreu au latin, aident +à désigner en paroles propres les objets et les +êtres. Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut +noter les expressions cherchées et acquises, il +s'efforce de dire chaque chose en une langue +qui l'enserre et la contient comme un contour +une figure.</p> +<p>À cette dure précision de la langue, s'ajoute +en certains livres et certains passages une extraordinaire +beauté. Les paroles sollicitent les sens +à tous les charmes; elles brillent comme des +pigments; elles sont chatoyantes comme des +gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes +comme des parfums, bruissantes comme des +cymbales; et il en est qui, joignant à ces prestiges +quelque noblesse ou un souci, figent les +émotions en phrases entièrement délicieuses:</p> +<div class="blkquot">«Les flots tièdes poussaient devant +nous des +perles blondes. L'ambre craquait sous nos pas. +Les squelettes de baleine blanchissaient dans la +crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus +étroite qu'une sandale;—et après avoir jeté +vers le soleil des gouttes de l'océan, nous tournâmes +à droite pour revenir.»</div> +<p>Et ailleurs:</p> +<div class="blkquot">«Il y avait des jets d'eau dans les salles, +des +mosaïques dans les cours, des cloisons festonnées, +mille délicatesses d'architecture et +partout un tel silence que l'on entendait le +frôlement d'une écharpe ou l'écho d'un +soupir.»</div> +<p>Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce +passage, Flaubert, précis et magnifique, sait user +parfois d'une langue vague et chantante qui enveloppe +de voiles un paysage lunaire, les inconsciences +profondes d'une âme, le sens caché +d'un rite, tout mystère entrevu et échappant. +Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, +l'énumération des fabuleuses peuplades +accourues à la prise de Carthage, le symbole des +Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions +qui, au début de la nuit magique, susurrent +à saint Antoine des phrases incitantes, +la chasse brumeuse où des bêtes invulnérables +poursuivent Julien de leurs mufles froids, tout +cet au delà est décrit en termes grandioses et +lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés +qui unissent à l'insidieux des choses, la +trouble incertitude de la vision.</p> +<p>Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires +et les plus rares sont assemblés en phrases +par une syntaxe constamment correcte et +concise. Par suite de l'une des propriétés de la +langue de Flaubert, de n'employer par idée +qu'une expression, un seul vocable représente +chaque fonction grammaticale et s'unit aux autres +selon ses rapports, sans appositions, sans +membres de phrase intercalaires, sans ajouture +même soudée par un qui ou une conjonction. +Chaque proposition ordinairement courte se +compose des éléments syntactiques indispensables, +est construite selon un type permanent, soutenue +par une armature préétablie, dans laquelle +s'encastrent successivement d'innombrables +mots, signes d'innombrables idées, formulées +d'une façon précise et belle, en une diction +définitive. +Cette parité grammaticale est le principal +lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. +Sous les différences de langue et de sujet, unissant +des formes tantôt lyriques, tantôt vulgaires, +les rapports de mots sont semblables de +<i>Madame Bovary</i> à la <i>Tentation</i>, et constituent +des phrases analogues associées en deux types +de période.</p> +<p>Le plus ordinaire, qui est déterminé par la +concision même du style, l'unicité des mots +et la consertion de la phrase, est une période +à un seul membre, dans laquelle la proposition +présentant d'un coup une vision, un état +d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une +façon complète et juste, de sorte qu'elle n'a +nul besoin d'être liée à d'autres et subsiste +détachée +du contexte. Ainsi de chacune des +phrases suivantes:</p> +<div class="blkquot">«Les Barbares, le lendemain, +traversèrent +une campagne toute couverte de cultures. Les +métairies des patriciens se succédaient sur le +bord de la route; des rigoles coulaient dans +des bois de palmiers; les oliviers faisaient de +longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient +dans les gorges des collines; des montagnes +bleues se dressaient par derrière. Un +vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient +sur les feuilles larges des cactus.»</div> +<p>De la présence chez Flaubert de cette période +statique et discrète, découlent l'emploi +habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait +pour les états; de là encore l'apparence +sculpturale de ses descriptions où les aspects +semblent tous immobiles et placés à un plan +égal comme les sections d'une frise.</p> +<p>Ce type de période alterne avec une coupe +plus rare dans laquelle les propositions se succèdent +liées. Aux endroits éclatants de ses +oeuvres, dans les scènes douces ou superbes, +quand le paragraphe lentement échafaudé va se +terminer par une idée grandiose ou une cadence +sonore, Flaubert, usant d'habitude d'un «et» +initial, balançant pesamment ses mots, qui +roulent et qui tanguent comme un navire prenant +le large, pousse d'un seul jet un flux de +phrases cohérentes:</p> +<div class="blkquot">«Trois fois par lune, ils faisaient monter +leur lit sur la haute terrasse bordant le mur de +la cour; et d'en bas on les apercevait dans les +airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les +diamants de leurs doigts qui se promenaient +sur les viandes, et leurs grandes boucles +d'oreilles qui se penchaient entre les buires, +tous forts et gras, à moitié nus, heureux, riant +et mangeant en plein azur, comme de gros +requins qui s'ébattent dans l'onde.»</div> +<p>Et cette autre période, dans un ton mineur:<br> +</p> +<div class="blkquot"> «Maintenant, il l'accompagnait à la +messe, il +faisait le soir sa partie d'impériale, il s'accoutumait +à la province, s'y enfonçait;—et même +son amour avait pris comme une douceur funèbre, +un charme assoupissant. À force d'avoir +versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir +mêlée à ses lectures, promenée dans la +campagne +et partout épandue, il l'avait presque tarie; si +bien que Mme Arnoux était pour lui comme +une morte dont il s'étonnait de ne pas connaître +le tombeau, tant cette affection était devenue +tranquille et résignée.»</div> +<p>En cette forme de style Flaubert s'exprime +dans ses romans, quand apparaît une scène ou +un personnage qui l'émeuvent; dans <i>Salammbô</i> +et la <i>Tentation</i>, quand l'exaltation lyrique succède +au récit.</p> +<p>Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin +en paragraphes selon certaines lois rhythmiques; +car la prose de Flaubert est belle de +la beauté et de la justesse des mots, de leur +tenace liaison, du net éclat des images; mais +elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie +qui résulte du savant dosage des temps +forts et des faibles.</p> +<p>Constitué comme une symphonie d'un <i>allegro</i>, +d'un <i>andante</i> et d'un <i>presto</i>, le paragraphe +type de Flaubert est construit d'une série de +courtes phrases statiques, d'allure contenue, où +les syllabes accentuées égalent les muettes; +d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude +à une énumération, devient compréhensible +et +chantante, se traîne un peu en des temps +faibles plus nombreux; enfin retentit la période +terminale dans laquelle une image grandiose +est proférée en termes sonores que rythment +fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande +à haute voix, ce passage:</p> +<div class="blkquot">«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes +formes perpétuellement? Tantôt mince et recourbée +tu glisses dans les espaces comme une +galère sans mâture; ou bien au milieu des +étoiles tu ressembles à un pasteur qui garde +son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la +cîme des monts comme la roue d'un char.»</div> +<p>Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:</p> +<div class="blkquot">«Il n'éprouvait pas à ses +côtés ce ravissement +de tout son être qui l'emportait vers +Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis +d'abord Rosanette. Mais il la convoitait comme +une chose anormale et difficile, parce qu'elle +était noble, parce qu'elle était riche, parce +qu'elle était dévote,—se figurant qu'elle avait +des délicatesses de sentiment, rares comme ses +dentelles, avec des amulettes sur la peau et des +pudeurs dans la dépravation.»</div> +<p>C'est ainsi, par des expansions et des contractions +alternées, modérant, contenant et précipitant +le flux des syllabes, que Flaubert déclame +la longue musique de son oeuvre, en cadences +mesurées. Et chacun de ses groupes de brèves +et de longues est si bien pour lui une unité discrète +et comme une strophe, qu'il réserve, pour +les clore, ses mots les plus retentissants, les +images sensuelles et les artifices les plus adroits. +C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable +nombreux, il modifie par une virgule la +prononciation d'un mot indifférent, contraignant +à l'articuler tout en longues:</p> +<div class="blkquot">«Ça et là un phallus de pierre +se dressait, et +de grands cerfs erraient tranquillement, poussant +de leurs pieds fourchus des pommes de pin, +tombées.»</div> +<p>Joints enfin par des transitions ou malhabiles +ou concises et trouvées, telles que peut les inventer +un écrivain embarrassé du lien de ses +idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres +qu'agrège une composition ou simple et +droite comme dans les récits épiques, ou diffuse +et lâche comme dans les romans. <i>L'Éducation +sentimentale</i> notamment, où Flaubert tâche d'enfermer +dans une série linéaire les événements +lointains et simultanés de la vie passionnelle +de Frédéric Moreau et de tout son temps, présente +l'exemple d'un livre incohérent et énorme.</p> +<p>Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres +où le style est plus libre des choses, moins +nettement dans les romans, chaque livre de +Flaubert se résout en chapitres dissociés, que +constituent des paragraphes autonomes, formés +de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile +la syntaxe. Ces éléments libres, de moins +en moins ordonnés, ne sont assemblés que par +leur identité formelle et par la suite du sujet, +comme sont continus une mosaïque, un tissu, +les cellules d'un organe, ou les atomes d'une +molécule.</p> +<p><i>Procédés de démonstration: descriptions, +analyse:</i> De même que l'écriture de Flaubert se +décompose finalement en une succession de +phrases indépendantes douées de caractère +identiques, ainsi ses descriptions, ses portraits, +ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble se +réduisent à une énumération de faits qui +ont de +particulier d'être peu nombreux, significativement +choisis, et placés bout à bout sans résumé +qui les condense en un aspect total.</p> +<p>La ferme du père Rouault, au début de +<i>Madame Bovary</i>, puis le chemin creux par où +passe la noce aux notes égrenées d'un +ménétrier,—un +canal urbain, un champs que l'on +fauche dans <i>Bouvard et Pécuchet</i>, sont décrits +en quelques traits uniques accidentels et frappants, +sans phrase générale qui désigne l'impression +vague et entière de ces scènes. Le +merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, +dont l'idylle apparaît au milieu de l'<i>Éducation +sentimentale</i>, est peint de même avec des types +d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des +sables, des jeux de lumière dans des herbes; +le fulgurant lever de soleil à la fin du banquet +des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est +montré en une suite d'effets particuliers à Carthage, +étincelles que l'astre met au faîte des +temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements +des chevaux de Khamon, tambourins +des courtisanes sonnant dans le bois de Tanit; +et pour la nuit de lune où Salammbô profère son +hymne à la déesse, ce sont encore les ombres +des maisons puniques et l'accroupissement des +êtres qui les hantent, les murmures de ses +arbres et de ses flots, qui sont énumérés.</p> +<p>Les portraits de Flaubert sont tracés par ce +même art fragmentaire. Mannaëi, le décharné +bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil +de bête qui sert Salammbô, sont dépeints en +traits dont le lecteur doit imaginer l'ensemble. +Que l'on se rappelle toutes les physionomies modernes +que le romancier a mises dans notre +mémoire, les camarades de Frédéric Moreau, +les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant, +furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne +du livre; puis la figure de <i>Madame Bovary</i>, +les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis +des comices, le débonnaire aspect du mari, +et les merveilleux profils de l'héroïne,—toutes +ces figures et ces statures sont retracées analytiquement, +en traits et en attitudes; ainsi:</p> +<div class="blkquot">«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle +qu'à cette époque.... Ses paupières semblaient +taillées tout exprès pour ses longs regards +amoureux où la prunelle se perdait, tandis +qu'un souffle fort écartait ses narines minces +et relevait le coin charnu de ses lèvres qu'ombrageait +à la lumière un peu de duvet noir. +On eût dit qu'un artiste habile en corruptions +avait disposé sur sa nuque la torsade de +ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde +négligemment et selon les hasards de l'adultère +qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant +prenait des inflexions plus molles, sa +taille aussi; quelque chose de subtil qui vous +pénétrait se dégageait même des draperies de +sa robe et de la cambrure de son pied.»</div> +<p>Et cet art de raccourci qui surprend en chaque +être le trait individuel et différentiel, atteint +dans la <i>Tentation de saint Antoine</i> une perfection +supérieure; dans ce livre où chaque apparition +est décrite en quelque phrases concises, +il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir une +effigie distincte, dont quelques-unes—la reine +de Saba, Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,—sont +inoubliables.</p> +<p>Par un procédé analogue, fragmentaire et +laborieux, Flaubert montre les âmes qui actionnent +ces corps et ces visages. Usant d'une série +de moyens qui reviennent à indiquer un état +d'âme momentané de la façon la plus sobre et +en des mots dont le lecteur doit compléter le +sens profond, il dit tantôt un acte significatif +sans l'accompagner de l'énoncé de la +délibération +antécédente, tantôt la manière +particulière +dont une sensation est perçue en une disposition; +enfin il transpose la description des sentiments +durables soit en métaphores matérielles, +soit dans les images qui peuvent passer dans une +situation donnée par l'esprit de ses personnages.</p> +<p>Le dessin du caractère de Mme Bovary présente +tous ces procédés. Par des faits, des +paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les +débuts de son hystérisme, son aversion pour son +mari, son premier amour, les crises décisives et +finales de sa douloureuse carrière. Par des indications +de sensations, la plénitude de sa joie en +certains de ses rendez-vous, et encore l'âme +vide et frileuse qu'elle promenait sur les plaines +autour de Tostes:</p> +<div class="blkquot">«Il arrivait parfois des rafales de vent, +brises +de la mer, qui, roulant d'un bond sur tout le +plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au +loin dans les champs une fraîcheur salée. Les +joncs sifflaient à ras de terre et les feuilles +des hêtres bruissaient en un frisson rapide, +tandis que les cimes se balançant toujours +continuaient leur grand murmure. Emma serrait +son châle contre ses épaules et se levait.»</div> +<p>Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses +sentiments, d'incessantes métaphores matérielles +disent le néant de son existence à Tostes, son +intime rage de femme laissée vertueuse, par le +départ de Léon et son exultation aux atteintes +d'un plus mâle amant:</p> +<div class="blkquot">«C'était la première fois +qu'Emma s'entendait +dire ces choses; et son orgueil, comme +quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait +mollement et tout entier à la chaleur de +ce langage.»</div> +<p>Et encore la contrition grave de sa première +douleur d'amour:</p> +<div class="blkquot">«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait +descendu tout au fond de son coeur; et il restait +là plus solennel et plus immobile qu'une +momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison +s'échappait de ce grand amour embaumé +et qui, passant à travers tout, parfumait de +tendresse l'atmosphère d'immaculation où elle +voulait vivre.»</div> +<p>Puis des récits d'imagination<a name="FNanchor_1_1"></a><a + href="#Footnote_1_1"><sup>[1]</sup></a>, aussi nombreux +chez Flaubert que les récits de débats +intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons, +dévoilent en Mme Bovary l'ardente +montée de ses désirs, l'existence idéale qui +ternit +et trouble son existence réelle. Des hallucinations +internes marquent son exaltation romanesque +quand elle vit à Tostes, amère et déçue; +de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis +qu'elle cède à la fête des comices sous les +déclarations +de Rodolphe; d'autres, l'élan de son +âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec +son amant; des imaginations confirment et +attisent sa dernière passion que mine sans cesse +l'indignité de son amant, et emplissent encore +de terreur sa lamentable fin.</p> +<p>De ces procédés, ce sont les moins artificiels +qui subsistent dans l'<i>Éducation sentimentale</i>; +les personnages de ce roman sont montrés par +de très légères indications, un mot, un accent, +un sourire, une pâleur, un battement de paupières, +qui laisse au lecteur le soin de mesurer +la profondeur des affections dont on livre les +menus affleurements. Les conversations de +Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où +celle-ci, Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies +par hasard, entrecroisent curieusement les indices +de leurs amours et de leurs soucis, +montrent la perfection de ce procédé, qui est +encore celui des oeuvres épiques, et de tout psychologue +qui ne substitue pas l'analyse interne +à la description par les dehors.</p> +<p>Il faut retenir en effet combien ces procédés +de Flaubert conviennent aux nécessités de son +style. Un énoncé de faits, une métaphore, un +récit d'imaginations se prêtent parfaitement à +être conçus en termes précis, colorés et +rhythmés. En fait, les plus beaux passages de +<i>Madame Bovary</i> et de l'<i>Éducation</i> sont ceux +où +l'auteur s'exalte à montrer la pensée de ses +héroïnes. Décrite comme une vision, frappée +en +éclatantes figures et chantée comme une strophe, +elle donne lieu à de splendides périodes, où se +déploient tous les prestiges du style.</p> +<p>L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie +et d'une âme qu'un petit nombre +d'aspects saillants, cette concision choisie et +savante, ressortent encore des tableaux d'ensemble +où se mêlent les péripéties et les +descriptions. +Que l'on prenne la scène des comices +dans <i>Madame Bovary</i>, les files de filles de ferme se +promenant dans les prés, la main dans la main, +et laissant derrière elles une senteur de laitage, +la myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, +les physionomies grotesques ou abêties +de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les +passes conversationnelles où Rodolphe conquiert +la chancelante épouse, tout est saisi en de +brefs aspects particuliers, sans le narré du +train ordinaire qui dut accompagner ces faits +d'exception. Dans l'<i>Éducation sentimentale</i>, cette +contention et le choix adroit des détails significatifs +tiennent du prodige. Une certaine phase +que connaissent tous les habitués de traversées, +est notée par ces simples mots: «Il se versait +des petits verres». Les courses, l'attaque singulière +du poste du Château-d'Eau pendant les +journées de Février, qui est exactement ce qu'un +passant verrait d'une émeute,—une séance de +club, l'élégance et le luxueux ennui d'une +réception +chez un financier, sont décrits de même +en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux +merveilleuses et poignantes entrevues de Frédéric +et de Mme Arnoux, à cette idylle d'Auteuil, où, +vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait +sa grâce douce sous des feuillages rougeoyants,—qui +sont notées en faits indispensables +et dépourvues de toute phraséologie +inutile. Que l'on se rappelle, pour confirmer +ces notions, les scènes exactes et comme perçues +de <i>Salammbô</i>, ou l'extrême concision des +préludes +descriptifs dans la <i>Tentation</i>, les sobres +et éclatantes phrases dans lesquelles un détail +baroque ou raffiné révèle tout un temps; le +festin d'Hérode, où, dans la succession des actes, +pas une page ne souligne l'énorme luxure latente +des convives qu'enivre la fumée des mets et la +chaude danse de l'incestueuse ballerine; tous ces +rayonnants tableaux sont peints en touches sûres +et rares, qui ne montrent d'un spectacle que +les fortes lumières et les attitudes passionnantes.</p> +<p><i>Caractères généraux des moyens</i>: Nous +venons d'analyser avec une minutie qui sera +justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert +pour susciter en ses lecteurs les émotions qui +seront désignées. Leur caractère commun est +aisé à démêler, et rarement, du style +à la composition, +de la description à la psychologie, des +mots aux faits, un artiste a fait preuve d'une +plus rigide conséquence.</p> +<p>Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est +celui qui choisit avec rigueur et assemble avec +effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de +l'élection +d'un vocable, il le veut unique, précis +et tel que chacun ou chaque série réalise des +idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La +syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à +modeler des phrases presque toujours aptes à +figurer isolées. Et comme cette rigueur concise +exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, +des lacunes existent, ou le semblent, +entre les unités dernières de son oeuvre; les +paragraphes se suivent sans se joindre, et les +livres s'étagent sans soudure.</p> +<p>De même, si l'on considère ses procédés +d'écriture +par le contenu et non plus par le contenant, +les faits aussi soigneusement élus que +les mots, forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les +puisse exprimer dans une langue déterminée,—sont +significatifs pour qu'ils donnent lieu à de +belles phrases, et significatifs encore, parce +qu'ils résultent d'un choix d'où le banal est +exclu.</p> +<p>De ce triage perpétuel des mots et des choses, +résulte la concision puissante, la haute et +difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là +ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant +résumantes, sa psychologie, soit transmutée +en magnifiques images, soit réduite en sobres +indications d'actes, sous lesquelles certains esprits +perçoivent ce qui est intime et d'ailleurs +inexprimé; de là le sentiment de formidable effort +et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres +procurent, qui, ramassées, trapues, planies, +parachevées et polies grain à grain, ressemblent +à d'énormes cubes d'un miroitant granit.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">[1]</a> +<div class="note"> +<p> La signification de ce procédé d'analyse est +excellemment +développée dans les <i>Essais de psychologie</i> de M. +Paul Bourget.</p> +</div> +<br> +<h3>II</h3> +<h3>LES EFFETS</h3> +<br> +<p><i>L'ensemble</i>: L'oeuvre de Flaubert est double, +départie entre le vrai et le beau. La tragique +histoire de <i>Madame Bovary</i> raconte en sa froide +exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée +qu'avilit et qu'écrase la bassesse stupide de tous. +L'<i>Éducation sentimentale</i> conduit, par l'infini +dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, +de la rubiconde infamie d'Arnoux, à la double +beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à +mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des +heures où du spectacle des choses s'exhale le +pessimisme parfois puéril de <i>Bouvard et Pécuchet</i>, +que corrige la cordiale pitié empreinte dans +le premier des <i>Trois Contes</i>. Les pages qui le +suivent consolent par d'augustes spectacles d'avoir +vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme +de la <i>Légende</i>, la sèche beauté d'<i>Hérodias</i>, +induisent +à <i>Salammbô</i> où la pourpre et les ors +du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis, +le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre +maîtresse, la <i>Tentation de saint Antoine</i>, le +beau et le vrai s'allient par l'allégorie; +pénétrée +de signification et décorée de splendeur, cette +oeuvre consigne en un dernier effort tout le testament +spirituel et mystique de Gustave Flaubert.</p> +<p>Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres +où Flaubert s'est le plus abandonné au +terne cours de la vie, sont teintes parfois d'incomparables +beautés de style et d'âme. Il est +même des passages dans l'<i>Éducation sentimentale</i> +qui, dans leur tentative d'exprimer d'indéfinissables +mouvements d'âmes, touchent au +mystère. Et si la beauté rayonne dans <i>Salammbô</i>, +la <i>Tentation</i>, <i>Hérodias</i>, la <i>Légende</i>, +elle y est +définie et corroborée par un réalisme historique +plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme <i>Bouvard +et Pécuchet</i> ne ressort pas plus des tristes +dénouements des romans, que des farouches destinées +qui s'appesantissent dans <i>Salammbô</i> et +des continus effarements avec lesquels saint +Antoine contemple l'écroulement de ses erreurs. +Ainsi mêlées en des alliages où chaque +élément +prédomine alternativement, les deux passions de +Flaubert, la beauté exaltée jusqu'au mystère, et +la vérité suivie de pessimisme, composent les +livres que nous analysons.</p> +<p><i>Le réalisme</i>: Le réalisme, qu'il faut +définir +la tendance à voir dans les objets dénués de +beauté matière à oeuvre d'art, est poussé +chez +Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains +côtés extérieurs de <i>Madame Bovary</i> et +de l'<i>Éducation</i> n'ont pas été +dépassés par +les romanciers modernes. Flaubert s'est astreint +à décrire de niaises campagnes, comme les environs +d'Yonville, ou les plates rives de la Seine +entre lesquelles se passe le début de son second +roman. Des intérieurs sordides apparaissent +dans ses livres, de la cahute près d'Yonville, où +Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, +à la mansarde dans laquelle Dussardier blessé +fut soigné par cette énigmatique personne, la +Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert davantage. +Il excelle à peindre en leur ironique +dénûment de toute beauté, certains +intérieurs +bourgeois, décorés de lithographies, +planchéiés, +frottés et balayés. Certaines hideurs modernes +le requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement +le ridicule des fêtes agréables aux populations, +comme les comices d'Yonville et les solennités +publiques de la capitale. Tout ce qui +forme le contentement de la classe moyenne, les +gros déjeuners de garçons, les séances au +café, +les parties fines pour des villageois dans la ville +proche, la maîtresse chichement entretenue, les +cadeaux que M. Homais rapporte à sa famille, +sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la +politique, les joies solitaires en un métier d'agrément, +sont complaisamment décrits. Et de +même, plus haut, les aimables fourberies de +M. Arnoux riche, la religion du chic dont est +imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains de +Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes +de son premier amant, sont détaillés avec une +insistance dont l'ironie n'exclut pas toute exactitude. +Les êtres de ce milieu sont des âmes +journalières et ordinaires, toute la moyenneté +des fonctions sociales, le pharmacien, l'officier +de santé, le notaire, le banquier, l'industriel +d'art, le répétiteur de droit, l'habitué +d'estaminets, +et les femmes de ces gens. Décrits, analysés, +mis en scène, avec une moquerie tacite, +mais aussi avec la pénétration adroite d'un connaisseur +d'hommes, ils donnent de la vie et de +la société une image au demeurant exacte pour +une bonne part de ce siècle. Que l'on joigne à +cette médiocrité des lieux et des gens, le mince +intérêt des aventures, un adultère diminué +de +tout l'ennui de la province, la vie campagnarde +de deux vieux employés, l'existence sociale de +quelques familles moyennes à Paris, que traverse +le désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra +dans les romans de Flaubert, tous les +traits essentiels de l'esthétique réaliste.</p> +<p>Il en possède la véracité. S'efforçant +sans +cesse de rendre exactement du spectacle des +choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, +quand il s'efforce de démêler les mobiles des +actes et les phases des passions, à une extraordinaire +pénétration, qui est le résultat de sa +connaissance +des modèles qu'il a pris, et de son application +à rester dans le domaine du naturel et +de l'explicable. Sa science des causes qui produisent +les grands traits du caractère est merveilleuse, +comme le montrent les antécédents parfaitement +calculés d'Emma et de Charles Bovary, +la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis +ces caractères jetés dans l'existence, soumis +à ses heurts et consommant leurs récréations, +évoluent au gré des événements et de leur +nature, avec toute l'unité et les inconséquences +de la vie véritable, tantôt nobles, déçus et +victimes +comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à +travers des fortunes diverses leur permanente +impuissance comme Frédéric Moreau, tantôt +sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et +dans ces existences; dont les menus faits décèlent +perpétuellement en Flaubert une si profonde +perception des mobiles, de leur complication, +de la dissimulation des plus puissants, de toute +la vie inconsciente qui rend chacun différent de +ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être, +Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre +le trait le plus difficile: la lente transformation +que le temps impose à ceux qu'il détruit. Seul, +avec les plus grands des psychologues russes, il +saisit les personnes successives qui apparaissent +tour à tour au-dehors et au dedans de chaque +individu. Que l'on observe combien Mme Bovary +est parfaitement, aux premiers chapitres, la +jeune femme soucieuse d'intérieur et reconnaissante +de l'indépendance que le mariage lui +assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa +personne ardemment vitale, et son chaste +amour pour un jeune homme fréquentant sa +maison, prélude coutumier des adultères plus +consommés. Et combien est nouvelle celle qui +se livre avec une grâce presque mûre à son +aimé, et comme on la sent, à travers ses cris +de jeune maîtresse, la femme de maison, être +déjà responsable et dénué d'enfantillages. +Puis +les épreuves viennent, sa chair se durcit en de +plus fermes contours et, par le revirement habituel, +il lui faut un plus jeune amant, pour lequel +elle est en effet la maîtresse, la femme chez qui +de despotiques ardeurs précèdent les attitudes +maternelles, que coupent encore les coups de +folie d'une créature sentant le temps et la joie +lui échapper, jusqu'à ce qu'elle consomme virilement +un suicide, en femme forte et faite, +qui sentit les romances sentimentales des premiers +ans se taire sous les rudes atteintes d'une +existence sans pitié. On pourrait retracer de +même les lentes phases du caractère de +Frédéric +Moreau et de Mme Arnoux, qui tous deux +éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés +par le passage des jours, pétris et +malléables au cours des passions et des incidents.</p> +<p>Le souci du vrai et la réussite à le rendre que +montrent la psychologie et les descriptions réalistes +de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres +d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement +le spectacle du monde moderne, s'adonne +à l'évocation d'époques que son esprit apercevait +éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller +son réalisme et se sent impérieusement forcé +d'étayer sa fantaisie du positif des données +archéologiques. Avant d'entreprendre <i>Salammbô</i>, +il explore le site de Carthage, note le bleu de +son ciel et la configuration de son territoire. +Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé +le peu que l'on sait sur la métropole punique, +incertain encore et connaissant le besoin +d'amplifier son recueil de faits, il recourt par +surcroît à l'archéologie biblique et +sémitique, +s'emplit encore la cervelle de tout ce que les +littératures classiques contiennent de farouche +et de fruste. Pour la <i>Tentation de saint Antoine</i>, +de même, pas une ligne dans cette série d'hallucinations +qui n'eût pu donner lieu à un renvoi +en italiques.</p> +<div class="blkquot">«Je suis perdu dans les religions de la +Perse, +écrit-il dans sa correspondance, je tâche de me +faire une idée nette du dieu Hom, ce qui n'est +pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à +étudier +le bouddhisme, sur lequel j'avais déjà +beaucoup de notes, mais j'ai voulu épuiser la +matière autant que possible. Aussi ai-je un +petit Bouddha que je crois aimable.»</div> +<p>Et pour l'extravagant final de ce livre:</p> +<div class="blkquot">«Dans la journée, je m'amuse à +feuilleter +des belluaires du moyen âge; à chercher +dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque +comme animaux. Je suis au milieu des monstres +fantastiques. Quand j'aurai à peu près +épuisé la matière, j'irai au Muséum +rêvasser +devant les monstres réels, et puis les recherches +pour le bon saint Antoine seront finies.»</div> +<p>Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour +ce pur conte, la <i>Légende de saint Julien l'hospitalier</i>, +il a prêté à Flaubert toute une collection +de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on +rapproche ces lectures de celles qu'il fit pour +écrire <i>Bouvard et Pécuchet</i> ou l'<i>Éducation</i>. +Le +procédé apparaîtra le même. Avant de laisser +enfanter son imagination, de prêter à sa puissance +verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques, +Flaubert avait rempli sa mémoire de +l'infinité de faits que réclamait son style particulier, +disconnexe et concis, et que son réalisme +le poussait à rechercher aussi véridiques que +peuvent les fournir les livres. Avant d'avoir +écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou +lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, +l'armure, la demeure, le luxe, la nourriture; +ses fêtes, ses rites, sa politique, les +institutions de sa ville, les alliances, les peuplades +ennemies, les hasards de son histoire +et la légende de son origine. Et quand il lui +fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne +Byzance, Babylone sous Nabuchodonosor, +évoquer les dieux et les monstres, il composa +en sa cervelle ces visions de données +aussi exactes et d'aussi minutieux renseignements +que ceux pour les chasses de Julien, et +celles-ci que les notes par lesquelles il décrivait +un bal chez un banquier ou une noce au +village.</p> +<p>Cet art réaliste étayé de faits et d'où +l'imagination +est presqu'exclue, atteint, par là, selon +le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de +la loi et à la précision de la science». L'oeuvre +conçue comme l'intégration d'une série de notes +prises au cours de la vie ou dans des livres, +n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre +ces faits et la recherche de certaines formes +verbales, possède l'impassible froideur d'une constatation +et ne décèle des passions de son auteur +que de rares accès. Elle est, comme un livre de +science, un recueil d'observations,—ou, comme +un livre d'histoire, un recueil de traditions, bien +différente de tous les romans d'idéalistes que +composent une série d'effusions au public à +propos de motifs ordinaires ou de faits clairsemés. +Masqué par une esthétique qui consiste +à montrer de la vie une image et non pas une +impression, l'écrivain garde en lui ses opinions +et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de +légers mais suffisants indices.</p> +<p><i>Pessimisme</i>: Il est manifeste pour quiconque +conserve l'arrière-goût de ses lectures, que les +romans de Flaubert tendent à donner de la vie +un sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité +et la méchanceté de certains êtres, sur +l'inconsciente +grossièreté d'autres, sur l'injustice ironique +de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, +la muette et formidable insouciance des lois +naturelles, Flaubert ne tarit pas en dissimulés +sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux +encore le formidable Regimbart de l'<i>Éducation</i>, +exposent toute la platitude humaine, folâtre ou +grognonne, en des individuations si complètes +qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, +pris, semble-t-il, avec une particulière conscience, +au plein milieu de l'humanité courante, +Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre +et chez qui une bonté molle ajoute à l'insupportable +pesanteur morale,—Jacques Arnoux, +plus canaille et plus réjoui, mais non moins +irresponsable, béat, et odieux, traduisent tout +ce que le type humain social de la moyenne +contient de lourde bassesse et de haïssable +laisser-aller. Et ces êtres qui présentent à la vie +la carapace de leur stupidité, rubiconds et point +méchants, oppriment, grâce à d'obscènes +accouplements, +ces admirables femmes, Mme Bovary, +supérieure par la volonté, Mme Arnoux supérieure +par les sentiments, qui, avilies ou contenues, +subissent le long martyre d'une vie de tous côtés +cruellement fermée. Qu'elles se débattent, l'une +entre une tourbe de niais et avide de trouver +une âme assonante à la sienne, elle prostitue son +corps et ses cris à de bas goujat et meurt +abandonnée de tous par le fier refus de l'indulgence +de celui qui la fit la femme d'un imbécile; +que l'autre, plus intimement malheureuse, froissée +sans cesse par le choquant contact d'un +rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, +à l'amour probablement chétif d'un jeune +homme «de toutes les faiblesses», insultée par +les filles, haïe de son enfant, et finissant en une +hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône +de soins délicats,—toutes deux mesurent +l'amertume de la vie, hostile aux nobles, et +paient la peine de n'être pas telles que ceux qui +les coudoient. Et la vie passe sur elles; de +petits incidents ont lieu: la bêtise d'une république +succède à la niaiserie d'une royauté; +quelques années de vie de province s'écoulent +en vides propos et minces occurrences; des entreprises +sont tentées auprès d'elles, réussissent +ou échouent sans qu'il leur importe, et dans ce +plat chemin qui les conduit et tous à une formidable +halte, elles ne sentent intensément que le +malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit +de troubler la tristesse du rêve par l'excitation +de l'acte. Dans ce curieux livre, <i>Bouvard +et Pécuchet</i>, qui est comme la nécrologie de +toutes les occupations humaines, il s'attache à +montrer comment tout effort peut aboutir à +quelque échec, et accumulant les insuccès après +les tentatives, il proscrit le délassement de toute +entreprise. Et si dégoûté de l'action, l'on tente +le refuge de la spéculation, voici qu'un autre +livre barre le chemin. La <i>Tentation de saint +Antoine</i> dresse, en une éblouissante procession, +la liste formidable de toutes les erreurs humaines, +tire le néant des évolutions religieuses, +entrechoque les hérésies, compare les philosophies +et, finalement, quand d'élimination en +élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste +des modernes, montre l'humanité recommençant +le cycle des prières dès que le soleil se +lève et l'action la réclame.</p> +<p>Cet effrayant tableau de la vie qui, après en +avoir décrit les duretés réelles, évalue +à l'inanité +de consolations, tracé avec une impassibilité qui +le corrobore, par une méthode strictement réaliste +où des faits ruinent les illusions, n'est point tout +entier aussi rigoureusement hautain. Il semble +qu'à la fin de sa vie, le pessimisme de Flaubert +se soit pénétré de douceur. Dans les deux +premiers des <i>Trois Contes</i>, dont l'un, <i>Un coeur +simple</i>, décrit l'humble vie de sacrifices d'une +servante, et l'autre, la <i>Légende de saint Julien +l'hospitalier</i> raconte la dure destinée d'un innocent +parricide, l'écrivain paraît compatir aux +maux qu'il montre, et peut-être est-il juste de +croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a +senti qu'il ne convenait pas de séparer la cause +des grands de celle des petits, qui, victimes +autant que bourreaux, prennent sans doute +leur part des souffrances qu'ils contribuent à +aigrir.</p> +<p><i>La beauté</i>: De quelque façon qu'il +envisageât +la vie, compatissant ou sardonique, Flaubert la +détestait. «Peindre des bourgeois modernes +écrit-il, +me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, +sans cesse, la réalité que l'acuité de ses sens +et les besoins de son esprit le forçaient sans +cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se +créer un monde plus enthousiasmant, en abstrayant +et en résumant du vrai ses éléments épars +d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie +de phrases supérieures à leur sens, soit +dans la grandeur d'âmes douloureusement séparées +du commun, soit dans l'évocation d'époque +mortes et sublimées dans son esprit en leur +seule splendeur et leur seule horreur, il sut +s'éloigner de ce qui existe imparfaitement.</p> +<p>Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la +beauté de l'expression conçue en termes nets, +simplement liés, semble proférer une note lyrique +plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, +décrit son orbe et s'arrête, avec la +force précise d'un rouage de machine, et sans +plus de souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. +Qu'il s'agisse de rendre la strophe +que prononce Apollonius de Thyane, suspendu +immaculé sur l'abîme, ou les simples incidents +du séjour d'une provinciale dans un Trouville +préhistorique, +les mots se déroulent parfois +avec la même grandiloquence, et bondissent au +même essor. L'enfant niais et veule qui fut +Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une +période doué d'une forte existence de vagabond +des champs et finit par commettre des +actes dits en termes héroïques! «Il suivait les +laboureurs et chassait à coups de mottes de +terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même +Homais, l'homme au bonnet grec, dans une +colère pédante contre son apprenti, en vient +à être désigné par une réflexion +ainsi conçue: +«Car, il se trouvait dans une de ces crises où +l'âme entière montre indistinctement ce qu'elle +renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes +s'entrouve depuis les fucus de son rivage jusqu'au +sable de ses abîmes.»</p> +<p>D'autres échappatoires sont plus légitimes et +moins caractéristiques. Flaubert use le premier +du procédé naturaliste qui consiste à compenser +la médiocrité des âmes analysées par la +beauté +des descriptions où l'auteur, intervenant tout à +coup, prête à ses plus piètres créatures des +sens +de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de +Mme Aubain, porte au catéchisme où elle accompagne +la fille de sa maîtresse, une sensibilité +délicate et tactile, jusqu'à de pareilles +élévations:</p> +<div class="blkquot">«Elle avait peine à imaginer sa +personne; il +n'était pas seulement oiseau mais encore un feu +et d'autres fois un souffle, c'est peut-être sa +lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, +son haleine qui pousse les nuées, sa voix +qui rend les cloches harmonieuses; et elle demeurait +dans une adoration, jouissant de la fraîcheur +des murs et de la tranquillité de l'église.»</div> +<p>En s'accoutumant à rendre le dialogue en style +indirect, Flaubert se débarrasse encore de la +nécessité des modernistes, forcés de hacher leur +phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin +placé +devant les scènes où le mènent ses romans, +Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et +s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les +Champs-Élysées dans l'<i>Éducation</i>, le jardin +d'un +café-concert, où à un certain instant, dans les +bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit +des ondes», le bal chez Rosanette, la forêt de +Fontainebleau, présentent d'admirables pages. +Dans <i>Madame Bovary</i>, le séjour au château de +la Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, +la forêt où l'héroïne consomme son premier +adultère, le tableau de l'agonie et de l'Extrême-Onction, +jettent des éclats entre le restant d'ombre.</p> +<p>Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie +et de la beauté en concevant les admirables +femmes de ses romans, pâles, noires, fines et +tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il +parle de l'une d'elles, son style s'adoucit, chatoie +et chante. Il doue Mme Bovary de toute la séduction +d'une âme acérée dans un corps souple, +élancé et blanc. Les fantasmagories de son imagination +insatisfaite, les sourds élans de son âme +vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de +joie qu'elle parvient à exprimer de la sécheresse +de sa vie, culminent en cette scène d'amour où +l'ineffable est presque dit:</p> +<div class="blkquot">«La lune toute ronde et couleur de pourpre +se levait à ras de terre au fond de la prairie. +Elle montait vite entre les branches des peupliers +qui la cachaient de place en place comme un +rideau noir, troué. Puis elle parut éclatante de +blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait, et +alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la +rivière une grande tache qui faisait une infinité +d'étoiles; et cette lueur d'argent semblait s'y +tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent +sans tête couvert d'écailles lumineuses. Cela +ressemblait à quelque monstrueux candélabre d'où +ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant +en fusion. La nuit douce s'étalait autour +d'eux; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages, +Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de +grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne +se parlaient pas trop, perdus qu'ils étaient dans +l'envahissement de leur rêverie. La tendresse +des anciens jours leur revenait au coeur, abondante +et silencieuse, comme la rivière qui coulait, +avec autant de noblesse qu'en apportait le +parfum des syringas, et projetait dans leurs +souvenirs des ombres plus démesurées et plus +mélancoliques que celles des saules immobiles +qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque +bête nocturne, hérisson ou belette, se mettant +en chasse, dérangeait les feuilles, ou bien on +entendait par moments une pêche mûre qui tombait +toute seule de l'espalier.»</div> +<p>Et cette passion déçue, la cruelle corruption +de Mme Bovary, la flamme intense de ses prunelles +et le pli hardi de sa lèvre, son existence +de hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin +pourchassée, outragée, et rageuse, cette agonie +par laquelle elle s'acquitte de toutes ses hontes, +quelle violente évasion, en toutes ces scènes, +hors le banal de la vie!</p> +<p>Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. +Avec ses lisses bandeaux noirs sur sa douce +face mate, une fleur rouge dans les cheveux, +lente, surprise et pure, elle inspire à Flaubert +ses plus charmantes pages. Son apparition +dans le salon de la rue de Choiseul, avec son +«air de bonté délicate»; puis à la +campagne +où Frédéric échange avec elle les premiers +mots +intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la +trouva instruisant ses enfants: «ses petites +mains semblaient faites pour répandre des +aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix +un peu sourde naturellement avait des intonations +caressantes et comme des légèretés de +brise»;—la visite qui lui est rendue dans +une fabrique, et cette conversation où la beauté +s'élève au mystère et à l'auguste:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, +Mme Arnoux sans bouger restait les deux +mains sur les bras de son fauteuil; les pattes +de son bonnet tombaient comme les bandelettes +d'un sphinx; son profil pur se découpait en +pâleur au milieu de l'ombre.</p> +<p>Il avait envie de se jeter à ses genoux. +Un craquement se fit dans le couloir; il +n'osa.</p> +<p>Il était empêché d'ailleurs par une sorte de +crainte religieuse. Cette robe se confondant +avec les ténèbres lui paraissait démesurée, +infinie, insoulevable ...»</p> +</div> +<p>—Une rencontre dans la rue, le revirement +mystérieux où elle s'avoue «en une désertion +immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale +dans le magasin de porcelaine de son +mari et les lèvres de son amant touchant ses +magnifiques paupières;—enfin ce centre de +tout le livre, l'idylle d'Auteuil, et les longues +visites souffreteuses:</p> +<div class="blkquot">«Presque toujours, ils se tenaient en plein +air au haut de l'escalier, et des cîmes d'arbre +jaunies par l'automne se mamelonnaient devant +eux, jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient +au bout de l'avenue dans un pavillon +ayant pour tout meuble un canapé de toile +grise. Des points noirs tachaient la glace; les +murailles exhalaient une odeur de moisi,—et +ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, +de n'importe quoi, avec un ravissement pareil. +Quelquefois les rayons du soleil, traversant la +jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur +les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins +de poussière tourbillonnaient dans ces barres +lumineuses. Elle s'amusait à les fendre, avec +la main;—Frédéric la saisissait doucement; +et il contemplait l'entrelac de ses veines, les +grains de sa peau, la forme de ses ongles. +Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une +chose, presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, +adorant ce nom là fait exprès, disait-il, pour +être soupiré dans l'extase et qui semblait contenir +des nuages d'encens, des penchées de roses.»</div> +<p>D'aussi belles pages marquent encore la +sensualité contenue de ces deux êtres mûrs +pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; +la promesse de son corps accordée et ce sacrifice +empêché par la maladie de son fils tandis +que dehors l'émeute se déchaîne,—puis la +séparation +des deux amants, jusqu'à cette scène +effroyablement aiguë où Frédéric, se trouvant +un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené +par sa maîtresse, tandis que les rires délirants +de Mme Arnoux sonnent dans l'escalier, et en +trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette +chose intime et presque obscène, la vente de ses +effets: enfin cette suprême et dure entrevue, où +éclairée tout à coup par la lampe, elle montre +à son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, +la froideur pure sur ses doux yeux +noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont +déroulés, elle taille une mèche, +«brutalement à +la racine» ...</p> +<p>Par ce type de femme de la grâce la plus +haute, Flaubert se compensait de toutes les +brutes que son souci de la vérité le forçait +à +peindre. Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir +pour imposer au réel ce reflet de beauté, +le visible effort avec lequel ses phrases plus +grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes +qu'elles ornent, l'âcre dégoût sans doute +mêlé +d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter +en mots impassibles les turpitudes d'une foule +de niais, tout le supplice volontaire d'un artiste +s'astreignant à une besogne vengeresse mais +répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec +joie du roman, écrire après <i>Madame Bovary</i>, +l'épopée de +<i>Salammbô</i>, refaire après l'<i>Éducation</i> +ce +poème mi-didactique, mi-fantastique, la <i>Tentation</i>, +et préluder par la <i>Légende</i> et <i>Hérodias</i> +à son entreprise la plus abêtissante de toutes, +<i>Bouvard et Pécuchet</i>.</p> +<p>L'on entre par ces livres épiques dans la région +de la pure beauté. La phrase non plus réduite à +une élégante armature dans laquelle s'enchâssent +n'importe quels mots bas, ordonne des vocables +sonores, colorés et beaux, les rythme en retentissantes +cadences, développe de nobles visions, +splendides, grandioses ou d'une haute horreur. +Des hommes gigantesques et primitifs, à l'âme +concise et puisant dans cette rétraction de leur +être une formidable énergie, accomplissent ou +subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se +déploient en étincelants décors où se fige +la +splendeur des ors, des porphyres, des pourpres, +des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux +de sang. Et parmi ces architectures, entre +l'embrasement des catastrophes, sous les yeux +droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles +sont menues, graves, soumises, et comme dormantes. +Tantôt sortant du temple, elles supplient, +cambrées, au haut de leur palais, les astres qui +tressaillent au frémissement de leurs lèvres; +tantôt +elles prennent de leur corps anxieux de pureté, +des soins inouïs, le macérant de parfums, +l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au +point que la jouissance de leur lit promet une +joie délictueuse et mortelle.</p> +<p>Sous les platanes, dans un jardin diapré de lis +et de roses, les mercenaires célébrant leur festin; +la lente apparition de Salammbô descendue les +apaiser, à la fois peureuse et divine, l'expédition +nocturne de Mathô et Spendius dans le temple de +Tanit, l'horreur de ces voûtes et le charme du +passage du chef par la chambre alanguie où +Salammbô dort entre la délicatesse des choses; +le retour d'Hamilcar, son recueillement dans la +maison du Suffète-de-la-Mer; Salammbô partant +racheter de son corps le voile de la déesse, son +accoutrement d'idole et ses râles mesurés, quand +le chef des barbares rompt la chaînette de ses +pieds; puis le siège énorme de Carthage, la foule +des peuplades accourues, l'écrasement des cadavres, +l'horreur des blessures, et sur ce carnage +rouge, l'implacable resplendissement de +Moloch; l'agonie de toute une ville, puis par un +revers l'agonie de toute une armée, les dernières +batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement +mièvre et grave, où Salammbô voilée et +parlant à peine reçoit le prince son fiancé en un +jardin peu fleuri que passent des biches traînant +à leurs sabots pointus, des plumes de paons +éparses, enfin le supplice de Mathô et les joies +nuptiales, mêlant des chocs de verres et des +odeurs de mets au déchirement d'un homme par +un peuple, jusqu'à ce qu'aux yeux de Salammbô +défaillante en l'agitation secrète de ses sens, +Schahabarim arrache au supplicié son coeur et +le tende tout rouge au rouge soleil, final tonnant +dans lequel se mêlent le beau, l'horrible, le +mystérieux et l'effréné en un suprême +éclat.</p> +<p>Et il est dans la <i>Tentation</i> de plus belles scènes +encore et de plus magnifiques paroles. L'étrange +et bas palais de Constantin précède le festin farouche +de Nabuchodonosor; l'apparition de la +reine de Saba galante et vieillote en son charme +de chèvre; dans le temple des hérésiarques la +beauté flétrie, monacale et livide des femmes +montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent +à l'évocation d'Apollonius de Thyane +qu'un charme maintient suspendu sur l'abîme, +planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; +le défilé des théogonies et sur la frise qu'a +formée le pullulement des dieux brahmaniques, le +Bouddha apparaissant assis, la tête ceinte d'un +halo et sa large main levée; le catafalque des +adonisiennes, Aphrodite, puis l'immortel dialogue +de la luxure et de la mort où les mots sont tantôt +liquides de beauté, tantôt lourds de tristesse; +et ces dernières pages où tous les monstres se +dégagent et se confondent en un protoplasme +qui est la vie même,—quelle grandiose suite +d'épisodes, dont chacun figure une plus charmante +ou rayonnante ou tragique beauté. Et que +l'on joigne à ces grandes oeuvres certaines pages +de l'<i>Hérodias</i>, les imprécations de Jeochanann, +la scène gracieuse où Salomé, nue et cachée +par un rideau, étend dans la chambre du tétrarque +son bras ramant l'air pour saisir une tunique; +enfin cette <i>Légende de saint Julien</i> qui +contient les plus divines pages en prose de ce +siècle, la vie pure et fière du château, les +combats +et les hasards de Julien fuyant son destin +de parricide, les lieux luxurieux où il se marie, +son crime, sa rigueur, sa transfiguration finale;—certes +pas même chez les grands poètes de +ce temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble +de scènes aussi purement belles et hautes +flattant l'oreille, les sens, l'esprit et toute l'âme, +au point que certaines pages entrent par les +yeux comme une caresse, se délayant dans tout +le corps, et le font frissonner d'aise comme une +brise et comme une onde. Par ces dernières +oeuvres, Flaubert restera l'artiste de ces temps +qui sut assembler les mille éléments épars de +beauté matérielle et sensible, en de plus ravissants +ensembles.</p> +<p><i>Le mystère, le symbolisme</i>: Cet artiste explicite +et précis qui excelle à montrer la beauté +sans voile par des phrases qui l'expriment toute, +sait aussi, dans des occasions plus rares mais +marquantes, susciter la délicieuse émotion qui +résulte de la réticence, de la prétérition +du mystère +suggéré, sait avec un art profond et charmant +s'arrêter au bord des images et des pensées auxquelles +la parole est trop pesante. Certaines émotions +à peine senties des entrevues dernières +de Mme Arnoux et de Frédéric, sont voilées +sous des mots à demi-révélateurs et discrets qui +ne laissent entrevoir les complications intimes +d'âmes tristement généreuses, qu'à quelques +initiés. +Et l'émoi mystique de la prêtresse phénicienne +s'efforçant sous les symboles des dieux +et les mythes des théogonies de saisir l'essence +de l'être et la signification de ses sourdes ardeurs, +puis Hamilcar dans le silence diurne de la +maison du Suffète-de-la-Mer, se prosternant sur +le sol gazé de sable, et adorant silencieusement +les Abaddirs, sous la lumière «effrayante et +pacifique» du soleil, qui passe étrange par +les feuilles de lattier noir des baies,—d'autres +scènes ou lunaires ou souterraines, sont décrites +en phrases obscures, distantes, qui parlent à +certains esprits une langue comme oubliée mais +comprise, et suscitant dans les limbes de l'âme +des émotions muettes. La <i>Tentation de saint +Antoine</i> à son début, les voix qui susurrent aux +oreilles de l'ascète des phrases insidieuses de +crépuscule, les images qui passent sous ses yeux, +continues et disconnexes, ont l'illogisme du rêve +et l'appréhension de l'inconnu; les visions se +suivent et se lient imprévues; des communions +subites ont lieu:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Elle sanglotte, la tête appuyée contre une +colonne, les cheveux pendants, le corps affaissé +dans une longue simarre brune.</p> +<p>«Puis ils se trouvent l'un près de l'autre loin +de la foule,—et un silence, un apaisement +extraordinaire s'est fait, comme dans le bois +quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à +coup ne remuent plus.»</p> +<p>«Cette femme est très belle, flétrie pourtant +et d'une pâleur de sépulcre. Ils se regardent, et +leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées, +mille choses anciennes, confuses et profondes ...»</p> +</div> +<p>D'autres scènes, l'apparition d'Hélène Ennoia, +le culte des Ophites, se passent en demi-ténèbres, +et apparaissent vagues et passagères comme +des songes, persuasives comme des hallucinations. +Que l'on se rappelle encore les chasses +fantastiques de Julien, et surtout cette expédition +où, quittant le lit nuptial, il parcourt une +forêt enchantée dont les bêtes indestructibles le +frôlent, et d'autres, qu'il abat, s'émiettent pourries +dans ses mains,—puis l'immense horreur des +lieux glacés, dont l'hostilité expie son crime +involontaire; Flaubert paraîtra posséder le sens +des choses à peine perçues, des sentiments +naissants et balbutiants, que le mot, clair exposant +de l'idée précise, peut rendre seulement +par la suggestion, de mystérieuses analogies ou +d'indirects symboles.</p> +<p>Le symbolisme des discours de Schahabarim et +des hymnes de Salammbô est au fond de l'oeuvre +de Flaubert. Détestant la réalité de toute la +haine +d'un idéaliste qui se trouve contraint de la voir, +il s'est enfui du monde moderne en un monde +antique embelli; et non content de cette évasion +vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois +réussi à échapper radicalement au réel, en +substituant aux individus les types, à un récit +de faits particuliers, un récit de faits allégoriques.</p> +<p>Comme M. de Maupassant le dit dans sa préface +aux lettres de Flaubert à George Sand, +même les romans, <i>Madame Bovary</i>, l'<i>Éducation</i>, +bien que réalistes, pleins d'actes et de lieux +précis, ont pour personnages principaux des êtres +si parfaitement choisis entre une foule de similaires, +qu'ils représentent une classe, ou une +espèce plutôt qu'un individu. Madame Bovary +est par certains côtés la femme, et Homais reste +comme l'exemple grotesque de toute une catégorie +sociale.</p> +<p>Dans l'<i>Éducation</i>, plus réaliste par le milieu +et +par le faire, les jeunes gens Moreau, Deslauriers, +Martinon, sont les types l'un d'une énergie trop +tourmentée, l'autre d'une faiblesse minée de +folles et vaines aspirations, le troisième de la +grossièreté heureuse et finaude, interprétation +que confirme la portée générale du titre de toute +l'oeuvre. Passant sur <i>Salammbô</i> dont le sens est +simplement d'être belle, dans la <i>Tentation</i> une +fantaisie plus libre permet une histoire plus +significative.</p> +<p>Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprême du +style, des procédés fragmentaires, de la science +historique, de l'amour du beau, de la philosophie +de Flaubert, celui-ci a signifié toutes les +passions, les cultes et les spéculations de l'humanité. +L'ascète est l'homme privé et assiégé +de satisfactions charnelles; les amorosités +faciles de la reine de Saba le sollicitent; la +magie, de celle des brahmanes à celle des +Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, +n'adhérant définitivement à aucune, par toutes +les religions et les hérésies; la métaphysique +lui propose ses antinomies irrésolues, et il hésite +de désespoir, à s'abîmer dans la luxure ou +à s'anéantir dans la mort; mais sa curiosité le +fait encore balancer entre le mystère du sphinx +et les fables de la chimère qui l'entraîne à +travers +les mythes et les ébauches de la création, +à l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent +toute; il l'adore pour se relever et se +remettre par la prière dans le cycle des cultes, +quand le soleil le rappelle de la spéculation nocturne +à l'action diurne.</p> +<p>Dans ce livre, dans <i>Bouvard et Pécuchet</i> qui +en est l'analogue, plus ironique et moins profond, +Flaubert tente par une synthèse générale, +en dehors de toute intrigue et de toute psychologie, +de représenter l'histoire du développement +de l'esprit humain, de son insatiable inquiétude, +sans cesse assaillie de solutions, de +systèmes, de révélations qu'il adopte, qu'il subit +et qu'il abandonne en une révolution que le +scepticisme de l'écrivain le portait à concevoir +circulaire. Que l'on prenne le niais anachorète +de la Thébaïde ou les deux bonshommes de +Chavignolles, ces êtres bornés, crédules, dociles +et étonnés sont bien les représentants de +la dupe qu'il y a en tout homme. L'impérissable +myope, toujours zélé de croire les images confuses +et partielles qu'il aperçoit, alternant toute +affirmation d'une autre, adhérant à la +vérité actuelle +et oubliant constamment que l'ancienne +fut vérité aussi, protégé par ces +continuels mirages +contre la glaçante notion de l'inconnaissable +dans la science et de l'inutile dans les +actes, parvient à vivre presque tranquille et +presque heureux, en une existence de rêve et +de paix.</p> +<p>C'est dans cette idée narquoise et amère, +qu'est le fond de la philosophie de Flaubert, la +morale de ses romans et la signification de ses +poèmes. Dans la <i>Tentation</i> il s'est élevé +à l'intuition +pure de cette idée spéculative et la propose +aux regards avec la moindre somme d'éléments +connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. +La suite des visions n'est pas clairement +symbolique; chacune d'elles est non de +fantaisie, mais extraite de livres et condense +en quelques lignes tout un ordre de renseignements +positifs; enfin elles sont choisies aussi +pour leur beauté et leur mystère; à tel point +que l'on peut tour à tour considérer la <i>Tentation</i> +soit comme un poème didactique, soit +comme un tableau des époques antiques jusqu'au +bas-empire, soit comme un admirable et +précieux ballet où se mêlent la fantaisie et les +magnificences.</p> +<p>En cette oeuvre se reflète toute l'âme de Flaubert, +cet esprit contradictoire et déchiré, que +le réel sollicitait et repoussait, que la beauté +attirait mais qui ne parvint à l'imaginer qu'antique et +documentaire, qui sentit la séduction +du mystère et fut le plus explicite des stylistes, +qui conçut la synthèse du particulier dans le +général et cependant disséqua des âmes +particulières, +écrivit en phrases analytiques et discrètes, +et s'abstint de toute généralisation. +Dans ces alliances adverses, dans ces idéaux +contradictoires, semble résider le génie, +l'originalité, +le caractère, l'indice psychologique +particulier de Flaubert, qui n'eut dans toute sa +carrière, que cette chose chez lui primordiale +et terme commun, le style.</p> +<br> +<h3>III</h3> +<h3>LES CAUSES</h3> +<br> +<p><i>Résumé des faits:</i>—Après avoir fait +l'analyse +du vocabulaire, de la syntaxe, de la métrique, +de la composition de Flaubert, nous avons énuméré +ses procédés de description et de psychologie +qui se réduisent à ceux du réalisme,—les +caractères généraux de son art, qui sont la +concision, +la contention, et, résultat saillant général, +le statisme. Les impressions principales que +nous parurent produire les oeuvres ainsi édifiées, +furent la vérité, la beauté, le mystère, le +symbolisme, +effets que coordonne en série un pessimisme +violent ou ironique. Il faut ajouter à ses +renseignements isotériques sur Flaubert ceux +que fournissent la connaissance de sa méthode de +travail, la lenteur et la difficulté de sa rédaction, +son effort constant, une fois le plan général +arrêté +et les notes recueillies, pour achever chaque +phrase, chaque paragraphe, chaque page avant +de passer à la suite.</p> +<p>Ces données mettent en présence deux séries +de faits contradictoires; d'une part, l'amour des +mots précis, des phrases autonomes et statiques, +des descriptions exactes, de la psychologie +analytique, l'abondance des faits dans +la contexture de l'oeuvre, le recours constant à +l'observation et à l'érudition, l'impression de +vérité +que donnent les livres de Flaubert; d'autre +part, son excellence à rendre la beauté pure, le +mystère, le général, sa haine et sa souffrance +du réel, ses échappées vers le roman historique +et vers l'allégorie, la splendeur de son style, +l'harmonie de ses périodes, la magnificence diffuse +ou précise de ses mots. Les <i>Souvenirs</i> de +M. Maxime Ducamp attestent la perpétuelle oscillation +de Flaubert entre le roman réaliste et des +oeuvres plus idéales. Enfin certains passages de +ses lettres indiquent à la fois l'une et l'autre de +ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert de +leur coexistence, et la solution probable de cet +antagonisme.</p> +<p>Voici qui montre son obséquiosité et son +impersonnalité +devant la nature:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Je me suis mal exprimé en vous disant qu'il +ne fallait pas écrire avec son coeur; j'ai voulu +dire, ne pas mettre sa personnalité en scène. Je +crois que le grand art est scientifique et impersonnel. +Il faut par un effort d'esprit se transporter +dans les personnages et non les attirer à +soi.» (<i>Lettres de Flaubert, à George Sand</i>, +éd. +Charpentier, p. 41.)</p> +<p>«Quelle forme faut-il prendre pour exprimer +parfois son opinion sur les choses de ce monde +sans risquer de passer plus tard pour un imbécile? +Cela est un rude problème. Il me semble +que le mieux est de les peindre tout bonnement, +ces choses qui nous exaspèrent; disséquer est +une vengeance.» (Ib. p. 47.)</p> +<p>«Je me borne donc à exposer les choses telles +qu'elles m'apparaissent, à exprimer ce qui me +semble le vrai. Tant pis pour les conséquences; +riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je +n'admets rien de tout cela. Je ne veux avoir ni +amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de +la sympathie, c'est différent: jamais on en a +assez ... Est-ce qu'il n'est pas temps de faire +entrer la justice dans l'art?» (Ib. p. 283.)</p> +</div> +<p>Voici pour la tendance contraire: «Peindre des +bourgeois modernes et français, me pue au nez +étrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois souvent +et que vous désignez, recherchent tout ce que +je méprise et s'inquiètent médiocrement de ce +qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire +le détail technique, le renseignement local, +enfin le côté historique et exact des choses. +Je recherche par dessus tout la <i>beauté</i>, dont +mes compagnons sont médiocrement en quête.» +(Ib. p. 274.)</p> +<p>Ce passage-ci constate la contradiction de ses +penchants: «Je suis comme M. Prudhomme qui +trouve que la plus belle église serait celle qui aurait +à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade +de Saint-Pierre, le portique du Parthénon, etc. +J'ai des idéaux contradictoires; de là embarras, +arrêt, impuissance.»(Ib. p. 72.)</p> +<p>Et voici qui met sur la voie de la cause de cette +opposition: «Je ne sais plus comment il faut +s'y prendre pour écrire, et j'arrive à exprimer +la centième partie de mes idées après des +tâtonnements +infinis.»(Ib. p. 17.) «Ce souci de la beauté +extérieure que vous me reprochez est pour moi +une <i>méthode</i>. Quand je découvre une mauvaise +assonance ou une répétition dans une de mes +phrases, je suis sûr que je patauge dans le faux; à +force de chercher, je trouve l'expression juste qui +était la seule et qui est, en même temps, +l'harmonieuse.» +(Ib. p. 279.) «Ainsi pourquoi y a-t-il un +rapport nécessaire entre le mot juste et le mot +musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire +un vers, quand on resserre trop sa pensée? La +loi des nombres gouverne donc les sentiments +et les images, et ce qui parait être l'extérieur est +tout bonnement le dedans?» (Ib. p. 283.)</p> +<p><i>Analyses des faits; causes</i>.—Ces derniers +passages sont extrêmement significatifs; ils +semblent indiquer en Flaubert le sentiment +qu'entre ses idées et la phrase particulière dont +il veut les revêtir une lutte existe, dans laquelle +la forme l'emporte sur le fond et exclut celles des +pensées qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche +de cette réflexion, le désaccord fréquent +noté plus haut entre l'expression et l'exprimé, +notamment dans les réalistes où les mots sont +sans cesse au-dessus des choses; enfin que l'on +tienne compte de ce fait extraordinaire que +Flaubert a écrit les oeuvres les plus diverses +avec le même style, que sa <i>Lettre à la +municipalité +de Rouen</i> est conçue comme le discours +de Hanon dans le temple de Moloch, que +Frédéric Moreau parle de Mme Arnoux comme +saint Antoine d'Ammonaria; il paraîtra évident +qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale +de son esprit également sollicité par le +beau et par le réel, une tendance supérieure et +unique existait, celle d'assembler en une certaine +forme de phrase, certaines catégories de +mots.</p> +<p>Cette aptitude et ce penchant verbaux sont +permanents, antécédents, fondamentaux. Car +dans les caractères mêmes de la syntaxe et du +vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions +plus générales que développe son oeuvre.</p> +<p>Son amour du mot précis et +définitif,—c'est-à-dire +tel qu'il enserrât une catégorie bornée +d'images et celle-ci seulement,—dut diriger son +esprit à l'intuition des choses individuelles, l'éloigner +de toute généralisation abstraite.</p> +<p>Son amour des beaux mots,—c'est-à-dire +tels qu'ils soient sonores, ou éveillent dans l'esprit +des images exaltantes,—le détermina à +sentir et à vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, +l'harmonieux, à qualifier en termes enthousiastes +des choses en soi minimes; par ces +mots, il échappe encore à l'abstraction, et évite +de plus la sécheresse de l'analyse psychologique +qu'il transpose en éclatantes descriptions. Le +conflit entre cette tendance verbale et la précédente +détermine son pessimisme; le triomphe de +cette tendance sur la précédente, un symbolisme.</p> +<p>Son amour des mots indéfinis,—c'est-à-dire +tels qu'ils provoquent dans l'esprit non une +image, mais la sourde tendance à en former une +et le vif sentiment d'effort et d'élation qui accompagne +toute tendance intellectuelle confuse,—le +porta aux sujets où il pouvait le satisfaire, +aux époques lointaines et vagues, aux mouvements +intimes de l'âme féminine, aux scènes +lunaires et aux théogonies mortes. Enfin sa façon +de joindre ces sortes de mots déterminèrent les +autres caractères de son art.</p> +<p>Sa tendance à écrire en phrases statiques, +c'est-à-dire +qui soient complètes, explicites et indépendantes +du contexte,—lui imposa la nécessité +d'enclore un fait ou plusieurs en chaque +période. Par là le nombre de ces faits dut être +énormément multiplié. S'abstenant de toute +répétition, +de tout développement, il lui fallut des +actes, des choses, des détails; il dut être en +roman moderne un réaliste, et en roman historique, +l'érudit qu'il fut. La difficulté de bien +faire cette sorte de phrase, la peine qu'elle lui +donnait proscrivant toute prolixité, le fit condenser +ses descriptions et ses analyses, en leurs +points les plus significatifs, rendit son style tendu +et stable. L'énorme tension intellectuelle qu'exigeait +cette sorte de phrase, le fit concentrer en +elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, +la plupart de ses forces, et le rendit moins attentif +à la composition générale. Enfin, les rares +passages de passion et de poésie pure qui éclatent +çà et là dans son oeuvre et que la forme statique +ne saurait expliquer, procèdent de son autre +type de phrase, le périodique, que nous avons +vu alterner avec son style habituel.</p> +<p>Cette réduction de tout un développement intellectuel, +en l'ascendant de quelques formes verbales, +la contradiction entre les facultés d'un +esprit expliqué, par la contradiction entre les +diverses parties d'un système de style, c'est, dans +l'investigation du mécanisme intellectuel de Flaubert, +passer de la psychologie à la théorie du +langage. En fonction de cette science, il existait +dans l'intelligence de Flaubert d'une part une +série de données des sens et une série de mots +qui s'accordaient avec elles et les exprimaient +naturellement; de l'autre, une série de formes +verbales acquises, et développées, auxquelles +correspondaient non des données sensorielles, +mais de simples prolongements idéaux et qui tendaient +pourtant comme les autres vocables, à être +articulées.</p> +<p>Quand l'oeil de Flaubert était braqué sur la +réalité, les détails importants des choses et des +hommes fidèlement enregistrés trouvaient dans +le vocabulaire de l'écrivain une série de mots +exactement adaptés, qui les rendaient d'une +façon précise et du premier coup, en phrases +telles que chacune enveloppant l'idée à exprimer, +entière, il ne fût nul besoin d'y revenir. C'est ce +que nous avons appelé le style statique précis, +et il n'y a là rien d'anormal, mais simplement la +perfection du langage usuel. Quand Flaubert dit +à la première phrase de <i>Madame Bovary</i>: +«Nous +étions à l'étude quand le proviseur entra suivi +d'un nouveau, habillé en bourgeois, et d'un garçon +de classe qui portait un grand pupitre, ...» +il dit simplement, en le moins de mots nécessaires, +et en des mots simplement justes, un fait dont +son imagination contenait l'image. Et cette sobre +exactitude est la moitié de son art et de son +style.</p> +<p>Mais une autre faculté existait dans son esprit, +et provoquait d'autres désirs. Par une +cause inconnue, probablement en partie par +suite de lectures exclusivement romantiques, +Flaubert possédait un grand nombre de mots +beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la +réalité certaines abstractions faites pour plaire +plus que les choses, aux sens et à l'esprit humains. +Il s'était empli l'oreille de cadences sonores, +l'intelligence d'images démesurées, d'adjectifs +exaltés et amples, de rutilantes visions +verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi +une aptitude qui ne se transforme en désir et en +acte. Cette force de son intelligence purement +vocabulaire, et à laquelle ses sens restés normaux +et actifs n'apportaient qu'un contingent +d'images ou défectueuses, ou hostiles, jamais +animatrices,—ne pouvant s'employer à la description +de la réalité, ou la faussant quand elle +s'y adonnait, le contraignit, par une échappatoire +et par un compromis, à faire un livre d'archéologie, +où tous les faits sont exacts, mais +où tous les faits ne se trouvent pas, et sont +choisis de façon à fournir au plus magnifique +style de ce temps, la faculté de se librement déployer. +Dans <i>Salammbô</i>, dans la <i>Tentation</i>, +dans deux des <i>Trois contes</i> c'est le verbe, le +nombre de la période, l'éclat et le mystère des +images, qui sont primitifs, et non les incidents +ou les scènes évidemment choisis de façon à +donner lieu à d'admirables phrases.</p> +<p>Cet art, où les mots précèdent et +déterminent +obscurément les idées, est anormal. Car il est +l'excès et le contraire même de la faculté du +langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands +(Steinthal, Geiger), est à l'idée ce que le +cri est à l'émotion, ne peut constituer +l'antécédent +de l'idée, que lorsque le langage, énormément +développé par des génies verbaux de premier +ordre, devient quelque chose que l'on apprend, +que l'on emmagasine, et non un mince +bagage traditionnel, qu'il faut utiliser et augmenter +selon ses besoins. Or que l'on se rappelle +que Flaubert vécut au déclin du romantisme, +qu'il put absorber et absorba en effet +l'énorme vocabulaire du plus grand génie +verbal de tous les temps, qu'il admira Hugo +avec la ferveur d'un disciple et d'un semblable<a name="FNanchor_2_2"></a><a + href="#Footnote_2_2"><sup>[2]</sup></a>. +Évidemment, l'esprit surchargé par ces +acquisitions, il ne put se borner à étudier et à +décrire la vie moderne pour laquelle le vocabulaire +lyrique du grand poète n'est point fait, +est trop riche et reste en partie sans emploi. +Il lui fallut Carthage, les hymnes à Tanit, les +lions crucifiés, les temples, le désert, le siège, +les somptuosités barbares d'une époque, que, +lointaine, il put se figurer grandiose. Et ce besoin +le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans +cesse au roman moderne qui ne représentait de +ses facultés que quelques-unes, se satisfaisant, +s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, +de son noviciat artistique à sa mort.</p> +<p>Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie +de Flaubert portait en elle des menaces de +destruction. Se bornant de plus en plus à élaborer +réitérément la sorte de période qui +l'enthousiasmait, +frappant perpétuellement comme un balancier +la même médaille, et la jetant d'un mouvement +continu à côté de celle précédemment +issue +du coin, Flaubert perdit le sentiment et la faculté +de la liaison, associa en livres presque diffus de +lâches chapitres, et ne sut maintenir la cohésion +et le mouvement de sa pensée au-delà de brefs +paragraphes. Cette disposition latente, contenue, +réduite encore à une faible intensité et coercible +par d'autres, constitue visiblement la première +phase de l'incohérence des maniaques, et n'en +diffère que quantitativement, comme se distinguent +toujours les fonctions anormales chez +les «géniaux», de celles chez leurs +congénères +névropathes. Que l'on compare en effet ce passage +d'une lettre d'un aliéné, citée par Morel, +<i>Traité des maladies mentales</i> (p. 430):</p> +<div class="blkquot">«Lorsque le choléra a +éclaté, j'avais une bosse +froide dans le cerveau; le miasme cholérique est +très irritant, j'ai eu par conséquent le choléra +cérébral. Étant à l'asile, j'ai eu +l'intelligence de +ce qui m'est arrivé. Mes accès antérieurs ont eu +lieu par violations exercées sur ma personne; +mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manière +effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus +à lui ... etc.»</div> +<p>Que l'on fasse abstraction de l'absurdité des +idées et que l'on considère seulement la +brièveté +et la rondeur des phrases, leur suite incohérente +ou faiblement liée, toute l'allure mesurée et +cadencée +de ce petit morceau; il semblera incontestable +aux personnes qui ne répugnent pas par +préjugé à l'assimilation d'un fou et d'un homme +de génie, que certains passages de Flaubert sont +l'analogue lointain et cependant exact de cette +littérature d'asile. Que l'incohérence résulte +d'une concentration volontaire puis habituelle +de l'effort d'exprimer successivement en une +forme difficile chacune des pensées qui le traversent, +ou qu'elle provienne chez +l'aliéné—comme cela est probable,—d'une +irrégularité +de la circulation sanguine cérébrale, semblable +à celle qui produit la fantaisie des +rêves,—en d'autres termes que ce soit l'attention<a + name="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3"><sup>[3]</sup></a> ou +la maladie qui abaissent l'activité commune de +l'encéphale, au profit de ses parties, le résultat +est physiologiquement et psychologiquement le +même. L'incohérence faible de Flaubert, terme +extrême de celle de tous les artistes qui «font +le morceau» est l'antécédente de celle du +rêve, +qui précède celle du délire, et celle des +maniaques. +Entre tous ces dérangements, il n'est de +contraste que ceux de l'intensité et de la permanence.</p> +<p><i>Généralisation sur les causes</i>: L'on remarquera +que cette altération du langage qui produisit +chez Flaubert de si belles et maladives +fleurs, est analogue si l'on abstrait de ses développements +ultimes, à celle qui cause chez tout +un groupe d'écrivains nommés par excellence +les «artistes», ce qu'on appelle encore par +excellence, le «style». On sait qu'entre lettrés +ces termes ne sont appliqués qu'à des prosateurs +et des poètes postérieurs au romantisme, +et à aucun des étrangers. Si l'on note le +caractère +commun de «l'écriture artiste» chez des +gens aussi dissemblables que les de Goncourt, +Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de Banville, +Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on +remarquera que tous affectionnent une forme de +phrase et une série de mots qui demeurent +identiques à travers les sujets divers qu'ils traitent; +en d'autres termes, tous poursuivent deux +buts, et non un seul en écrivant: exprimer leur +idée,—construire des phrases d'un certain type; +en d'autres termes encore tous sont doués d'un +certain nombre de formes verbales et syntactiques, +dans lesquelles ils s'emploient avec une +extraordinaire adresse à rendre les idées qui +s'associent ou qui pénètrent dans leur esprit. +Les uns n'ont que la somme de pensées que produit +la richesse même de leurs mots. Nous avons +montré que Victor Hugo est l'exemple de ce +type. Les autres parviennent à un accord parfait +entre leurs idées et leur vocabulaire; tels Villiers +et Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les +plus artistes des artistes, réussissent par des +miracles d'adresse à exprimer une énorme portion +de réalité, des idées absolument adventices +et variées, en une langue toujours la même +et qui joint une beauté propre au rendu de +la vérité; les de Goncourt et M. Huysmans +sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi dans ses +romans.</p> +<p>Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni à l'autre. +Que M. de Goncourt se plut à laisser libre carrière +à son style en une oeuvre spéciale et suprême, +<i>La Faustin!</i> Flaubert aussi, et plus complètement, +s'échappa résolument à plusieurs +reprises hors des sujets qui violentaient son +style; il satisfît pleinement ses besoins esthétiques, +son amour du beau et de l'indéfini, +créant la <i>Salammbô</i> et la <i>Tentation</i>, sans +plus +se souvenir que Paris existait et que le XIXe siècle +devait être dépeint.</p> +<p><i>Flaubert</i>: Cependant le siècle le tentait, le +heurtait, et le blessait. Le pessimisme que provoquait +en lui la nostalgie du beau et la vue +d'êtres et d'objets sans noblesse, se compliquait +de celui qui affecte tous les artistes, l'acuité +pour ressentir la souffrance que cause l'excès +général et délicat de la sensibilité, le +pessimisme +sociologique, «l'indignation» à propos +de tout que donne aux grandes intelligences la vue +de la bêtise se passant d'eux pour se mal conduire, +la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne +sa vie d'être inutile, spolié de tout intérêt +humain<a name="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4"><sup>[4]</sup></a>. +Il vécut ainsi douloureusement au +déclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, +portant sur ses lourdes épaules, une grosse +face rubiconde, bénigne et naïve, que coupait une +moustache blanche de vieux troupier, que dominait +le vaste ovale d'un front rouge, sur des +yeux bleus, «dont la pupille, dit M. de Maupassant, +toute petite, semblait un grain noir +toujours mobile.» Et cet homme à la carrure +de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine +bonasse de reître, pour courir les aventures, +enlever les bataillons à la charge, se tanner le +cuir sous des soleils incendiés ou de glaciales +bruines, passa sa vie,—dominé par on ne sait +quelle infime modification vasculaire de son encéphale,—comme +un mince artisan, fabriquant, +dans l'ombre de la chambre, des objets infiniment +délicats. Il ploya sa longue stature à la mesure +des fauteuils, sédentaire, sortant à peine, +crispant ses gros doigts gourds sur le fétu d'une +plume; et la tête courbée, le sang au front, les +yeux injectés, il pesa des syllabes, accoupla des +assonances, équilibra des rhythmes, dégagea le +mot juste de ses similaires, lia des vocables par +d'indissolubles relations; il peina, geignit et +souffla à mettre en une forme à laquelle il +requérait +des qualités compliquées et rares, de précises, +images de réalité ou de grands rêves de +beauté, qui, s'efforçant de prendre forme, +subjuguèrent +à cette tâche toute l'intelligence et +tout le corps de cet énorme et vigoureux et +lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; +les minuties toujours mieux aperçues de son +métier, bornaient de plus en plus son horizon +intellectuel; il souhaita des succès de livres, +puis des succès de pages, puis des succès de +phrases<a name="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5"><sup>[5]</sup></a>; +il sacrifia graduellement toute sa vie +à sa passion; il vécut dans le sourd malaise +des phénomènes, qui logent en leurs corps une +âme hétéroclite, jusqu'à ce que cette +despotique +activité cérébrale, après avoir +imposé +au corps, sans en être atteinte, une maladie +nerveuse,—l'épilepsie +transitoire<a name="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6"><sup>[6]</sup></a> +de sa jeunesse +et de sa vieillesse,—l'anéantît et le foudroyât +au pied de sa table de travail par une dernière +et délétère victoire d'un organe sur un organisme.</p> +<p>Le destin de Gustave Flaubert aurait pu être +différent, mais non plus glorieux. Il lui appartient +d'avoir introduit définitivement l'étude du réel +et l'érudition dans la littérature, d'avoir écrit +les +plus beaux livres de prose qui soient en français; +il lui est dû encore d'avoir fait resplendir un +certain idéal de beauté énergique et fière, +d'avoir produit en la <i>Tentation de saint Antoine</i> +le plus beau poème allégorique qui soit après +<i>le Faust</i>.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">[2]</a> +<div class="note"> +<p> Cette assertion dut rester à l'état de simple +hypothèse. +Pensant que des acquisitions verbales, failles en état de +somnambulisme, +seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert +pouvait garder de ses lectures, nous avons prié M. le Dr Ch. +Féré, +de la Salpêtrière, de nous aider à faire des +expériences sur des +hypnotiques. Nous avons tenté deux essais: dans le premier, +nous avons lu à l'hypnotique somnambule un fragment de la +<i>Tristesse d'Olympio</i> et de <i>l'Homme qui rit</i>. Le sujet se +trouvait +vaguement influencé à son réveil par le ton de la +déclamation et +par le sens de l'épisode. Il fut impossible de reconnaître +dans +son langage des traces de style romantique. +</p> +<p>Je remis ensuite à M. Féré trois listes de +mots, les uns d'un +sens joyeux, les autres d'un sens triste; la troisième liste se +composait +de mots abstraits et rares. M. Féré a lu chacune de ces +listes au +sujet somnambule en répétant les mots plusieurs fois. Au +réveil du +sujet, aucune des trois listes ne détermina chez lui soit un +courant +particulier d'idées, soit une modification de langage qui le +forçât +à exprimer des pensées habituellement +étrangères. Il nous a donc +été impossible à M. Ferré—auquel j'adresse +ici mes remerciements—et +à moi, de reconnaître chez les hypnotiques, une +modification +de l'idéation, par suite d'acquisitions verbales inconscientes. +</p> +<p>Ce résultat négatif n'infirme pas, je crois, la +théorie exposée +plus haut, et tient surtout au complet oubli qui sépare +l'état +somnambulique de l'état de veille. L'influence des acquisitions +verbales sur les idées me semble le seul moyen d'expliquer +l'unité des écoles littéraires, surtout de la +romantique, l'unité +même d'une nation formée d'éléments +ethniques divers et notamment +l'assimilation rapide des étrangers naturalisés.</p> +</div> +<a name="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">[3]</a> +<div class="note"> +<p> Voir Luys. <i>Le cerveau</i>, sur les phénomènes +physiologiques +de l'attention.</p> +</div> +<a name="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">[4]</a> +<div class="note"> +<p> Lire sur ce dernier motif de pessimisme un très remarquable +article de M. P. Bourde dans le <i>Temps</i> du 24 Sept. 1884.</p> +</div> +<a name="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">[5]</a> +<div class="note"> +<p> Lire l'étude de M. E. Zola sur Flaubert.</p> +</div> +<a name="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">[6]</a> +<div class="note"> +<p> Aucune des particularités intellectuelles de Flaubert, sauf +son +emportement, n'a d'analogues parmi celles des épileptiques.<br> +<br> +</p> +<hr style="width: 65%;"><a name="ZOLA"></a><br> +<h2>ÉMILE ZOLA</h2> +</div> +<br> +<p>M. Zola célèbre un nouveau triomphe. <i>Germinal</i> +est, pour des causes diverses, entre les mains, de tout le public et de +tous les lettrés. L'un ne +voit dans ce livre qu'une oeuvre de réalisme, la +peinture brutalement exacte d'un lieu et d'une +classe; les autres admirent en plus de surprenantes +qualités poétiques, le don du grandiose, +l'amour passionné de la force et de la masse. +Les livres de M. Zola sont, en effet, plus complexes +que les préceptes de ses articles, et le +romancier diffère dans une mesure inattendue +du polémiste. L'analyse peut discerner dans son +oeuvre des éléments disparates, dont certains, +négligés jusqu'ici, complètent et modifient la +physionomie de l'auteur des <i>Rougon-Macquart</i>.</p> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens très +moderne de ce mot. Quand il lui faut décrire un +objet ou un ensemble, noter un dialogue, exprimer +une idée, il ne tente pas de choisir, entre +les termes exacts possibles, ceux doués de qualités +communes indépendantes de leur sens, la +sonorité et la splendeur comme chez Flaubert, +le mouvement et la grâce comme chez les de Goncourt, +la rudesse cladélienne ou la noblesse et +le mystère de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire +de M. Zola n'a d'autre caractère spécifique +que l'abondance, qualité appartenant à +tous ceux qui ont frayé avec les romantiques, et, +par endroits, un coloris fumeux. De même, la +façon dont M. Zola assemble ses mots en phrases +est extrêmement simple, commode, apte à tout. +Il procède d'habitude par l'accolement, sans +conjonction, de deux propositions à sens presque +identique, qui redoublent l'idée, l'enfoncent +en deux coups de maillet, et marchent puissamment +dans un rythme balancé, jusqu'à ce que soit +atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine +indifféremment par un retentissant accord, +finale d'une gradation ascendante, ou par une +phrase surajoutée et superflue qui laisse en suspens +la voix du lecteur. En cette façon d'écrire +aisée, maniable et large, propre à tout dire et +appliquée par M. Zola à tous les usages, celui-ci +polémise, expose, raconte, parlent décrit, énonce +l'énorme masse de petits faits qui lui servent à +poser ses lieux, ses personnages et ses ensembles.</p> +<p>En opposition au procédé classique qui décrit +en quelques mots généraux, et au procédé +romantique, +qui décrit en quelques mots particuliers, +conformément à l'acte, de la vision qui est une +synthèse de mille perceptions élémentaires, +M. Zola, avec tous les réalistes, forme ses +tableaux de l'énumération d'une infinité de +détails +résumés parfois en un aspect d'ensemble. Chaque +spectacle est dépeint en ses parties constituantes, +marquées chacune par l'adjectif coloré +qui correspond à sa perception; puis, en une +phrase générale, le tout est repris avec des termes +où domine celui des caractères de forme +ou de nuance, qui existe en le plus de parties. +Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le <i>Ventre +de Paris</i>, abonde en passages appliquant cette +théorie.</p> +<p>Dès le début, le vague remuement des Halles +à l'aube est montré par une série de faits confus, +de formes rôdantes et accroupies autour d'entassements +mous en un indécis brouhaha. Florent +et Claude Lantier parcourant plus tard les +abords de Saint-Eustache, allant des charretées +de choux gaufrés aux caisses de fruits parfumants, +puis Florent promenant seul sa faim à +travers l'accumulation énorme des nourritures +de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narré +des sensations que perçoivent leurs yeux et +leurs narines. L'étal de la Sarriette, là vitrine de +la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau +douce de Claire Méhudin, les gibiers et les +volailles, sont décrits en des paragraphes pleins +de faits, que résume une phrase-thème, de volupté, +d'obscénité, de perfidie, de grâce, de +fermentante chaleur. Que l'on compare ces descriptions +à celles de la maison de la Goutte-d'Or +et du boulevard extérieur, à midi, dans l'<i>Assommoir;</i> +du retour du Bois dans là <i>Curée</i>, et de +ce rose cabinet de toilette où Mme Saccard laisse +de sa mince nudité, à mille autres tableaux +encore prodiguement épars dans l'oeuvre du +peintre le plus complet de la vie moderne,—un +même procédé sera reconnu, de séparer en +tout spectacle ses nombreux composants réels, +de les énumérer en un détail merveilleusement +visible, de les recombiner par une phrase compréhensive +de l'ensemble.</p> +<p>Par un procédé identique exactement—série +d'actes condensés en trois ou quatre qualificatifs +fréquemment rappelés—M. Zola pose ses personnages. +Leur aspect physique déterminé, le romancier +les place dans une scène, soit journalière, +soit exceptionnelle, montre par une conduite +concordante de quelle façon particulière tel être +se caractérise. Puis la dominante psychologique, +habituellement analogue à la dominante physiologique, +établie, il les résume en une phrase +appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu +ainsi présenté. Coupeau, gouailleur, bon +enfant les yeux gais et le nez camus, un peu niais +en plusieurs occasions, se trouve montré tel dans +sa cour auprès de Gervaise, et résumé de +même +par ces mots: «avec sa face de chien joyeux»; +aux premiers chapitres du <i>Ventre de Paris</i> est +décrite la beauté calme de Lisa, puis des actes +de raisonnable placidité, double trait que condense +encore cette apposition répétée «avec sa +face tranquille de vache sacrée»: Saccard, +brûlé de toutes les fièvres et de toutes les +cupidités, +est sans cesse suivi des adjectifs «grêle, +rusé, noirâtre», comme Renée, possède +cette +«beauté turbulente» qui concentre la physionomie +ardemment avide de joie, et les passions +à subites sautes, de celle dont les faits d'égarement +tiennent tout le volume. La force d'Eugène +Rougon, la noble beauté de Mme Grandjean, la +séduction d'Octave Mouret et la douce fermeté +de Denise, sont ainsi empreints en une effigie, +marqués par des faits et résumés en une phrase. +Ce dernier procédé, qui ressemble fort à celui +des phrases-thèmes de Wagner, ayant le tort +d'enserrer en formule constante un être variable, +est éliminé d'habitude de la figuration des +personnages de second plan parmi lesquels se +trouvent les êtres les plus vifs que M. Zola ait +produits. La Mme Lerat, de l'<i>Assommoir</i>, le sous-préfet +de Poizat, le louche et gai bohème Gilquin, +Lantier pâle, lent et ravageur, le marquis de +Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis +et jetés dans la vie commune, parlent et agissent +avec des façons, des physionomies uniques.</p> +<p>La même manière réaliste caractérise chez +M. Zola les ensembles où les personnes agissent +dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la +<i>Fortune</i>, et le campement des insurgés la nuit, dans +Plassans, l'abbé Mouret et frère Archangias +courant les Artaud, les luttes exaspérées +de Florent contre les poissardes de la Halle +commandées par la dynastie Méhudin, toutes +ces scènes parfaitement localisées se passent +fait par fait. Rien de plus réaliste que, dans +<i>Son Excellence</i>, Eugène Rougon disgracié, +déménageant +de son cabinet au milieu des intéressées +condoléances de ses créatures, ni de plus visible +que le débraillé lascif de l'hôtel où +Clorinde +Balbi pose nue la Diane. L'<i>Assommoir</i> est tout +entier en magnifiques ensembles, de la bataille +du lavoir à la noce, du large repas de la fête de +Gervaise, à cette magistrale ribote où Lantier +conduisant Coupeau au travail, l'égare en une +interminable suite de bibines, de la forge Goujet +à la cellule capitonnée de l'asile Saint-Anne. +<i>Nana</i>, <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur des Dames</i>, la +<i>Joie de vivre</i>, sont de même brossés en larges +scènes, traversées de gens visibles constitués +eux-mêmes de linéaments, de notes biographiques, +de menues perceptions de mouvements et +de couleurs. Du haut en bas de son esthétique, +M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui +compose ses caractères d'actes, ses descriptions +de détails, et édifie son oeuvre par ces atomes +artistiques indéfiniment associés.</p> +<p>Pour la partie la plus étendue de son ensemble +de romans, M. Zola emprunte ces éléments à la +vie réelle, et les reproduit tels que sa mémoire +et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les +livres de M. Zola, comme ceux de tout grand réaliste, +possèdent une vérité supérieure. +Constamment +construits par un minutieux détaillement de +faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises +sur les lieux, et de spectacles réellement vus, ils +tendent à donner de la vie une image adéquate, +aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, +sans que le choix, l'<i>idéal</i> personnel de +l'auteur restreigne le rayon de son observation +et résume la vie et les âmes en des extraits +fragmentaires. +C'est là la véritable différence entre +un roman idéaliste et un roman réaliste<a + name="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7"><sup>[7]</sup></a>. +Les +faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont +et peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un +roman de Balzac. La différence est que l'un ne +peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve de +sympathie artistique que pour un côté de l'âme +humaine, et un genre de catastrophes, tandis +que l'autre de sa vaste et souple cervelle embrasse +le monde en tous ses aspects, réfléchit, +affectionne et reproduit toutes les âmes, respecte +leur complexité et donne d'une société à +une époque, une image qui lui équivaut.</p> +<p>En ce sens, que des personnes peu habituées +à l'analyse trouveront subtil, les romans de +M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter +l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants +et ses passions, complètement, sans choix ou +presque ainsi.</p> +<p>La <i>Fortune des Rougon</i> contient à la fois une +série de faits sur la lâcheté stupide de quelques +bourgeois, et une fraîche et sanglante idylle +d'amour. La <i>Conquête de Plassans</i> regorge de +contrastes, du dur abbé Faujas à la molle femme +qu'il domine; tout un village grouille dans <i>la +Faute</i> entre deux ecclésiastiques opposés, une +fille idiote et pubère; et la charmante ensorceleuse +du Paradou. Le <i>Ventre de Paris</i> regorge +de physionomies et de caractères. La Cadine, +Lisa Quenu, Gavard, M. Lebigre surveillant les +conspirateurs de son arrière-boutique, les marchandes, +de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, +à la bilieuse Mme Lecoeur, Pauline et Muche +galopinant sous l'oeil acéré de Mlle Saget, constituent +un magnifique et divers ensemble de créatures +toutes humaines. <i>Son Excellence</i> et la <i>Curée</i> +renseignent sur le Paris des démolitions, contiennent +des scènes et des gens d'une admirable variété, +des officieux du ministre aux convives de +Saccard; à travers une promenade au Bois et +une séance du Corps Législatif, le baptême d'un +prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, +un Compiègne, circule une foule de personnes +en chair, marquées, caractéristiques et agissantes, +Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, +du Poizat, qui entourent ce colosse et ce gnome +Eugène Rougon et Aristide Saccard. L'<i>Assommoir</i> +et <i>Nana</i> présentent en des pages connues +tout le monde des ouvriers, tout le monde des +filles et des petits théâtres. <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur +des Dames</i>, <i>Germinal</i> débitent chacun une +énorme tranche de la société, dont une <i>Page +d'Amour</i> et la <i>Joie de vivre</i> détaillent un point.</p> +<p>Que l'on observe, en outre, que les personnages +principaux de ces groupes, dont l'ensemble +reproduit une nation en raccourci, sont +étudiés souvent en tous leurs contrastes individuels. +Dans Eugène Rougon, M. Zola marque le +luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, +le louche coquin autant que le ministre. +Dans la <i>Joie</i>, Pauline est détaillée des secrets +de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde +Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, +supérieure et baroque. Nana est naturelle, tendre, +grossière, écervelée, stupide. Coupeau et +Gervaise passent par d'admirables gradations +d'une bonne santé morale à l'extrême abaissement. +Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres +celle des lieux où ils vivent, des chambres, des +salons, des cabinets de travail, des salles de +spectacle, des échoppes, des magasins, des galetas, +des bouges, des ateliers; celle des rues +qui relient ces demeures, de l'avenue de l'Opéra +aux boulevards extérieurs, des ponts de la Seine +aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux +routes du Coron; celle enfin des paysages qui +enclosent ces villes, les sèches arêtes de la Provence, +les plaines blêmes du Nord, les efflorescences +du Paradou, les déferlements des marées +normandes, l'on aura dans une dizaine de volumes +un large ensemble de faits humains et physiques +reproduisant en abrégé presque toute la complexité +d'un pays en un temps.</p> +<p>Quelques restrictions limitent, en effet, cette +universalité. Les personnages de M. Zola, s'ils +comptent un nombre considérable d'êtres bas, +infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, +ne comprennent aucune des âmes supérieures +et choisies, complexes, délicates et rares, que +montrent les hauts romanciers. Ni les grands +hommes et les nobles femmes de Balzac n'apparaissent +dans <i>les Rougon-Macquart</i>, ni les fervents +ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes +de Goncourt. M. Zola a constamment proposé à +son analyse des caractères simples et sains, ou +déséquilibrés par une maladie concrète. La +facilité +choisie de cette tâche permet qu'on l'accuse +de manquer de psychologie, défaut dont la présence +est confirmée par la fixité de ses caractères.</p> +<p>En tous ses livres, sauf l'<i>Assommoir</i>, les personnages +restent les mêmes du commencement +à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité normale +est scientifiquement admise<a name="FNanchor_8_8"></a><a + href="#Footnote_8_8"><sup>[8]</sup></a>, varie d'un +linéament. Bien plus, dans quelques-uns des +livres récents de M. Zola, notamment dans <i>Nana</i>, +le <i>Bonheur</i>, <i>Germinal</i>, le romancier, tout en conservant +une vue très nette des lieux où se passe +son action, et d'excellentes aptitudes descriptives, a si bien +simplifié le mécanisme de ses +personnages, leur prête des conversations si banales +et des caractères si généraux, qu'ils perdent +toute individualité nette. Au milieu de décors +magnifiquement visibles, circulent des +ombres d'autant plus ténues. Enfin, M. Zola, +comme tous les écrivains peu aptes à imaginer +le mécanisme intérieur de la machine humaine, +et comme aucun des romanciers psychologues, +montre les actes de ses personnages de préférence +à leurs raisonnements, les effets plutôt que +les causes. De sorte que, le lecteur voyant ces +créatures, de visage et de caractère nettement +défini, réagir aux événements sans +hésitation, +sans débat, sans trouble, d'une façon constamment +conséquente, identique et directe, se sent +parfois en présence d'êtres trop simples pour +des hommes.</p> +<p>De même, mais dans une plus faible mesure, +les descriptions de M. Zola ne sont pas matériellement +exactes. Tout artiste choisit entre les +diverses sensations d'un ensemble celles que ses +nerfs lui permettent de sentir le plus vivement. +Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment +sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont +décrites autant en termes oléfiants qu'en termes +colorés. Le parterre du Paradou est aussi plein +de parfums que de corolles; et de la femme +M. Zola connaît les senteurs comme les incarnats. +Toute page atteste de même le colorisme du romancier. +De l'étal d'une poissonnerie il retient +le cinabre, le bronze, le carmin et l'argent plutôt +que le fuselé des formes. Le jardin d'Albine +est dépeint en larges touches roses et bleues et +vertes. Du cortège baptismal du prince impérial, +M. Zola perçoit le blanc des dentelles, le vert +des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat +des aciers et le braisillement des glaces. En confirmation +de ces faits, M. Zola, critique d'art, +défendit les coloristes extrêmes, notamment +Manet.</p> +<p>Ces réserves diminuent déjà dans une faible +mesure l'aptitude de M. Zola à reproduire exactement +toute l'humanité actuelle, et marquent +des bornes à l'envergure de ce romancier, qui +demeure cependant très grande. Il est une autre +cause d'un ordre tout différent qui empêche +encore M. Zola de voir et de rendre entièrement +toute la nature: son individualité qui, dans l'ensemble +totale des faits psychologiques et matériels, l'a porté +à en préférer une série douée +d'un caractère commun, à modifier certains rapports, +à dénaturer certains aspects, à donner de +tout ce qu'il décrit une image notablement altérée +dans le sens de ses sympathies, c'est-à-dire de +sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola n'échappent +pas à la formule que lui-même a donnée +justement de toute oeuvre d'art: «La nature +vue à travers un tempérament.»</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">[7]</a> +<div class="note"> +<p> Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie +analogue +dans son <i>Euphorion</i>.</p> +</div> +<a name="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">[8]</a> +<div class="note"> +<p> Ribot, <i>Maladies de la personnalité</i>, 1885.</p> +</div> +<br> +<h3>II</h3> +<br> +<p>Tous les caractères que présente l'humanité +ne semblent pas à M. Zola également dignes +d'affection et d'indifférence. Il en préfère +certains, +les montre avec faveur, et les exalte au-delà du +vrai. La santé physique ou morale ou double +lui paraît adorable. Les quelques personnages +loués dans ses romans sont bien constitués dans +leur corps et leur esprit, ont des membres sans +tare et une raison sans fêlure, sont logiques, +forts et humains. Le plein développement corporel +même, si l'activité cérébrale est +atrophiée +par les fonctions végétatives et animales, est +considéré par M. Zola comme magnifique. +Désirée, +la belle idiote de <i>la Faute</i>, accroupie dans la +chaleur de son poulailler et frémissante du rut +de ses bêtes, est décrite avec dilection, comme +l'est aussi ce couple bestial et réjoui de Marjolin +et de Cadine, qui promène à travers les Halles +son impudicité. Même quand cet équilibre +physiologique +s'allie à une âme méchante et faible, +M. Zola ne dépouille point toute sympathie. Le +teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont +admirés dans le <i>Ventre de Paris</i>, comme l'insolent +bien-être de Louise Méhudin et de sa +mère. Dans <i>Une Page</i>, la noble stature et le port +junonien de Mme Grandjean son complaisamment +drapés, les sottises de Pauline Letellier s'excusent +par le libre jeu de son corps de jeune fille saine +sous ses jupes lâches.</p> +<p>Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un +corps bien portant, est préférée par le romancier. +Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux +enfants nets, chastes et tendres, sont racontés +avec amour. L'honnête et drue figure de +Mme François ressort sur toutes les turpitudes du +<i>Ventre de Paris</i>. Gervaise raisonnable et fraîche, +au début de <i>l'Assommoir</i>, est aimable; Mme Hédouin +illumine de sa beauté de femme de tête +l'ignoble bourgeoisie de <i>Pot-Bouille</i>; Denise +pousse à bout la raison vertueuse; et l'héroïne +de la <i>Joie de vivre</i> est de même une fille sensée, +forte et savante.</p> +<p>Que cet amour de l'équilibre physique et +moral n'est qu'une part d'un amour plus général, +celui de la vie, un indice le montre. +Partout où la niaise pudeur des modernes +s'attache à cacher les opérations procréatrices, +M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les +voiles et désigne le mystère. Tout le second +livre de <i>la Faute</i> célèbre la beauté de +l'accouplement. +Les larges flux de sang des filles bien +pubères ne sont point dissimulés. Rien de plus +noble que les pages où est montré l'enfantement +de la femme. Celui de Gervaise tombant en +travail sur le carreau, puis couchée toute pâle +dans son lit, tandis que Coupeau s'empresse +bonnement dans la chambre; l'accouchement +douloureux et misérable d'Adèle dans sa mansarde, +aboutissent à ces pages magistrales de +la <i>Joie</i> où Pauline, sainement instruite des +mystères sexuels, assiste et coopère à la +délivrance +de Louise. Il semble qu'en toutes ces +occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus +honteux, en vertu de droits supérieurs, +comme accomplissant une mission de grand révélateur +de la vie, chargé d'en découvrir les +sources charnelles.</p> +<p>Et cette vie dont il aime les bas commencements, +il l'adore en ses deux grandes manifestations +masculine et féminine, la sensualité +de la femme et la force de l'homme. Tous les +héros qu'il exalte sont des hommes forts, se dépensant +en action, accomplissant une grande +oeuvre ou couronnant une grande ruine. Depuis +le père Rougon qui, par un sourd travail de +mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé +Faujas conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, +qui démolit une ville, et accumule des millions, +à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le mariage, +par l'incessante exploitation de la femme, +écrase Paris de ses magasins, tous les grands +hommes du romancier sont robustes, puissants, +actifs sans compter, acharnés en besogne, +s'acquittant dans le monde de leur tâche de force +vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon +qui, solide et dur des épaules à l'âme, a la +sourde tension d'une machine sous vapeur.</p> +<p>Et si les hommes dégagent ainsi leur force +musculaire et volitionelle, les femmes exhalent, +au profit de l'espèce, la séduction de leur +sensualité. +Que ce soit le simple et presque symbolique +attrait d'une enfant ignorante pour un +enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une +troupe de jeunes poissardes entourant de leurs +gorges rebondies un souffreteux jeune homme, +l'impudique nudité d'une courtisane italienne +achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres +ou la prostitution d'une harscheuse, femelle à +tous les mâles, la femme, chez Zola, toujours +tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant +et dissolvant toute une société comme dans la +<i>Curée</i>, victime passive dans les milieux ouvriers +des grosses luxures et des coups, défaillante et +amoureuse dans <i>Une page</i>, séduisant dans <i>Pot-Bouille</i> +un cacochyme délabré en un mariage +aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans +le <i>Bonheur des dames</i>, un obstiné viveur, toutes, +dépeintes en leur fonction utérine, se résument +en cette <i>Nana</i>, folle et affolante de son corps, +qui subjugue par la douceur de son embrassement +toute une cavalerie, des ouvriers aux +princes, des enfants aux polissons séniles.</p> +<p>C'est en vertu de ces deux prédilections, sous +un souffle de volupté ou un afflux de force, que +M. Zola dénature le réel et le grossit. La +végétation +épanouie et luxuriante du Paradou est +suscitée par les amours qui s'y consomment, +comme l'inceste de Renée embrase et assombrit +la serre de son palais, transforme en une orgie +babylonienne le bal où sa grêle silhouette +transparaît +dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa +splendeur le corps radieux de cette invincible +fille, comme sont grossies pour la rehausser les +turbulences du Grand-Prix où elle triomphe, et +exagérées pour montrer son empire les ruines +qu'elle accumule. Par contre, la séduction du +magasin dans le <i>Bonheur</i>, le fouillis de ses soies, +l'appétence de ses chalandes et la rouerie de +ses vendeurs sont amplifiés pour venger de cette +domination, la force de l'homme, portée à l'énorme +dans les spéculations de Saccard et les +actes de Rougon, représentée invincible dans la +chasteté farouche de l'abbé Faujas et de frère +Archangias.</p> +<p>Tous les ensembles dans lesquels les caractères +de force humaine, de luxure, de puissance, +d'exubérance, peuvent être reconnus par association, +sont exaltés par M. Zola.</p> +<p>Dans l'<i>Assommoir</i>, la bataille des deux lavandières +est homérique, et le repas pour la fête +de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père +Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il +avait conscience du poison qu'il élabore. Les +Halles de Paris sont assurément plus grandes +dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits +de mine où descendent des cages ressemble à un +Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante +livre aux falaises de Bonneville de formidables +assauts. Dans toute la série de ses romans, +M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle +ou humaine sans l'exagérer démesurément.</p> +<p>Le romancier se borne d'habitude pour ce +grossissement à décrire en détail l'ensemble +exagéré, comme si ses sens le lui avaient +présenté +tel. Mais parfois son penchant à l'énorme +et au complet l'entraînent à user de +procédés +que leur contradiction avec ses doctrines rend +intéressants. Pour montrer plus intense un acte +ou un personnage, il le place de force dans un +milieu similaire; pour amplifier un individu ou +un sujet, il use de deux artifices romantiques: +l'antithèse, le symbolisme.</p> +<p>Dans la <i>Faute de l'Abbé Mouret</i>, le Paradou +fournit inépuisablement de décors assortis +l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps; +c'est sous une pluie de roses pétales, +qu'Albine dévoile ses chairs rosées; le fauve +hérissement +des plantes grasses exacerbe les désirs +du couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, +lascif et mystique, pour se mêler; et +c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. +Claire Méhudin, montrant ses viviers, en est +douée d'aspects fluviatiles; la Sarriette est savoureuse +comme les fruits qui s'étalent autour d'elle, +et seulement dans l'atmosphère empestée d'une +fromagerie, Mlle Saget et Mme Lecoeur peuvent +échanger d'âcres médisances. La serre où se +répète l'inceste de Maxime et de Renée est +embrasée, +lascive et délictueuse. Coupeau revenant +pour la première fois aviné chez Gervaise +débraillée, +passe par la puanteur du linge que l'on +recompte. Dans <i>Une Page</i>, le ciel au-dessus de +Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, +entre toutes les habitantes élues. Nana dévêtue +dans un boudoir, les bonnes de <i>Pot-Bouille</i>, +affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, +accomplissent +dans un lieu convenable des actes appropriés. +Ces scènes, ces personnages et d'autres +sont situés dans le milieu qui peut les rendre +plus significatifs, plus librement développés. Que +ce procédé revient à déranger l'ordre vrai +des +faits pour instituer d'artificielles coïncidences, +il est inutile de le montrer.</p> +<p>Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, +M. Zola s'accoutume à rendre plus marqué +un acte ou un type en l'accolant à son contraste. +Dans <i>la Faute</i>, les deux prêtres sont antithétiques +comme les deux parties du livre, dont +l'une pose la haine de la nature et l'autre sa voluptueuse +revanche. Dans <i>Son Excellence</i>, à la +force mâle de Rougon, la souple beauté de Clorinde +Balbi fait contre-poids. Renée se désespère +du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les +amours de Rosalie et de son soldat sont le pendant +grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. +Le <i>Bonheur des Dames</i> met en opposition Octave +Mouret, l'action, et Valagnose, pessimiste +inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, +Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté +de Pauline, qui représente la moitié saine de la +femme, est placée Louise qui en montre le côté +délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, +met en contraste le travail et le capital, +l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers.</p> +<p>Ces antithèses nécessitent déjà le +grossissement +des personnages opposés. Suivant ce penchant, +M. Zola en vient à assigner à ses principales +figures les caractères de toute une classe. +L'abbé Faujas est le prêtre, et Nana la fille. Le +<i>Ventre de Paris</i> met aux prises les affamés et +les repus, <i>Son Excellence</i>, la force et la luxure. +Sans cesse, par une poussée instinctive qui +fait sauter le lien de ses doctrines et contredit les +dehors de son art, le grand poète qu'est M. Zola +tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, +personnifie, en des êtres devenus tout à coup +surhumains, les plus simples et les plus abstraites +manifestations de la force vitale. Et sans +cesse aussi, ayant assimilé les âmes aux +éléments, +le romancier prête, en retour, aux forces +naturelles, de sourdes et inarticulées passions; +parle de l'entêtement des vagues et du rut de la +terre; fait souffrir une machine des coups qui la +mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue +de ses locataires. En cette équitable transposition, +qui rend égal un individu à une énergie et +un ensemble matériel à un individu, apparaît +l'instinct fondamental de M. Zola, pour qui tout +être se réduit en force, et pour qui toute force +est similaire.</p> +<p>Ayant ainsi délaissé le réel pour +l'idéal, +M. Zola devint nécessairement pessimiste et misanthrope. +Comparant les fortes et complètes +créations de son esprit aux êtres que ses sens +lui montrent, apercevant le moment vital qu'il +adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, +restreintes +et mêlées en d'imparfaites manifestations, +M. Zola est rempli d'un dégoût pitoyable +ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à +présenter +de cruels contrastes où les personnages +dignes de bonheur sombrent dans un incident +grotesque. Florent, arrêté et envoyé à +Cayenne +pour s'être épouvanté sur le cadavre +d'une fille tuée par la troupe, passe, à son +départ, +près d'un carrosse de femmes dont les rires +l'accompagnent. Le peloton de gendarmes venu +pour réprimer la grève des mineurs protège les +croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du +directeur. +Le romancier prend plaisir à ne point +faire reconnaître la bonté de ses personnages +sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes +médisances; Pauline, grugée, est haïe de +Mme Chanteau. De lugubres incidents, propres à +faire douter de la justice sociale, la torture de +Lalie par son père, l'arrestation de Martineau +mourant, sont racontés avec complaisance. +Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé +Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de +Bonneville, pas un honnête; des bourgeois de +<i>Pot-Bouille</i>, pas un estimable. Il accumule les catastrophes, +les insuccès, les défaillances et les +tares. Dans le <i>Ventre de Paris</i>, les gredins +triomphent des bons. La <i>Fortune des Rougon</i>, +la <i>Faute, Une page, Germinal</i>, sont souillés du +sang des justes. Si la <i>Curée, Son Excellence</i>, +l'<i>Assommoir</i> et <i>Nana</i> ne se terminent pas par un +deuil digne d'être plaint, c'est que leurs personnages +sont tous détestables. Et si les plaintes sur +l'inutilité, la tristesse et l'odieux de la vie humaine +ne sont point constantes dans les livres +de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à +demi, persiste à l'adorer, même en ses manifestations +imparfaites, mais actuelles et existantes.</p> +<p>Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, +terme de notre analyse, à la vue magnifiée +des hommes et des choses dont il découle; +de celle-ci à l'amour de la vie, de la force, de +la sensualité, de la raison et de la santé, ses +causes; que l'on se rappelle le réalisme de +procédés +et de vision que ces idéaux résument, l'on +aura, je pense, les gros linéaments de l'oeuvre +de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie +morale commencent à affleurer.</p> +<br> +<h3>III</h3> +<br> +<p>Le cas psychologique de M. Zola est singulier. +Nous possédons en lui un artiste composite chez +lequel se mêlent en un rare assemblage, les +dons du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, +sans se nuire, sans que les uns annulent, +refoulent ou subordonnent les autres. La coopération +des facultés exactes et de celles qui +portent le romancier à altérer la réalité +est +facile et fructueuse en des oeuvres homogènes +dans lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. +Cette association intime de tendances +diverses porte à leur attribuer une cause commune, +et peut-être une seule hypothèse sur le +mécanisme intellectuel de M. Zola, suffira à +rendre compte des procédés et des émotions +apparemment contraires que nous avons séparées +dans son oeuvre.</p> +<p>On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment +apte à percevoir par les sens, à retenir +et à se figurer les mille manifestations de la vie +décrivant les objets, les physionomies et les +caractères de la façon dont ils apparaissent par +le détaillement de leurs parties et l'énumération +de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation +de notes internes, à avoir d'une nation à une +certaine époque une connaissance aussi complète +que celle dont nous avons marqué les +limites. Cet esprit, animé comme presque toutes +les âmes humaines, de l'amour des conditions +utiles à son espèce, arriverait naturellement +à les abstraire de ses expériences, à +éprouver +ainsi pour la santé, la raison, la sensualité, la +force, un attachement admiratif, à ressentir une +sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera +de parler d'un paysage luxuriant et estival, +d'une foule fluctuant, de l'obstination volontaire +de ses héros, de la volupté conquérante de +ses femmes, de n'importe quel grand réceptacle +de force délétère ou non, mais agissante et +dynamique. +Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu +à ces sympathies, comparant leur objet—de +pures idées—aux misérables éléments dont +il est extrait—la réalité—se prenne de tristesse +et de mépris pour l'imperfection et l'hostilité +des choses, se sente irrité contre les vices +mesquins et les vertus compromises des créatures +vivantes, parvienne au pessimisme colère qui +caractérise toute l'oeuvre de M. Zola.</p> +<p>Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable +en partie seulement. M. Zola ne possède +aucune des qualités secondaires qui permettraient +de lui attribuer de grandes aptitudes +à la généralisation. Cesser tout à coup de +penser +les choses réelles, en détacher un caractère +extrêmement compréhensible et ne plus +concevoir les individus qu'en tant qu'ils participent +de cet attribut métaphysique est le fait +soit d'une intelligence spéculative et savante, +soit parfois d'un styliste émérite, d'un homme +au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment +la synthèse que les mots ont faits de nos +idées générales. Or M. Zola n'est ni un +écrivain +extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme +habitué à manier les pensées abstraites comme +le montre sa psychologie rudimentaire et les +quelques articles où il a tenté d'appliquer à la +littérature les procédés de la science.</p> +<p>C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola +à trouvé le type de son idéal. Doué d'un +tempérament +combatif que marquent ses polémiques, +ayant opiniâtrement lutté contre la misère, +contre l'insuccès, contre le mépris et l'inintelligence +publics, possédant la tête massive et les +épaules carrées des entêtés, sa +volonté tenace, +son amour-propre lui ont donné l'instinct et +l'adoration de la force. Borné par d'autres dons +à la carrière littéraire, retiré des +batailles dans +son ermitage de Médan, la sourde tension de ses +centres moteurs s'est dépensée à douer +d'énergie +consciente des êtres et des éléments que +son intelligence lui montrait faibles et sourds +comme ils sont. Choisissant parmi ses semblables +et dans les grands phénomènes naturels ceux +qui manifestent quelque emportement, les pétrissant +de ses propres mains, servant indistinctement +aux hommes et aux choses les impérieuses +effluves qui sourdaient en lui, il rend +colossales les âmes et les forces. D'un ministre +médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore +les types du despote et de l'exploiteur; ses foules +roulent comme des fleuves; ses mers déferlent +en cataractes; ses champs suent la sève, ses +édifices s'étagent démesurément; une mine, +un +assommoir, un magasin sont de formidables +centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. +Et la femme, force elle aussi, doublement +magnifiée en sa puissance par le volontaire, en +son charme par le mâle, devient la rayonnante +et redoutable créature capable d'enivrer le +monde.</p> +<p>Cet absolu amour pour les forts qui seul eût +conduit M. Zola à créer de gigantesques abstractions, +contrôlé et contrarié par son exacte +vision de réaliste, se retourne en un absolu +mépris pour les malades, les vicieux, les médiocres, +les êtres mixtes et faibles, c'est-à-dire, +pour toutes choses et pour tous les hommes +réels. Ces spectacles quotidiens et cette humanité +courante, incapables d'aucun développement +extrême, ne contenant de l'énergie universelle +qu'une imperceptible dose, mesquins, transitoires +et négligeables, présents cependant et s'imposant +sans cesse à l'attention de son intelligence +réaliste, l'exaspèrent, l'affligent, le +dégoûtent et +l'attirent. M. Zola est la victime de ses sens. +Son pessimisme vient de la contradiction incessante +entre la réalité qu'il ne peut ne pas voir +et l'idéal dynamique que sa nature de lutteur le +force à créer et à aimer. En ces deux termes +dont nous venons de marquer la coopération et +l'antagonisme—réalisme intellectuel, idéalisme +volitionnel—son organisation cérébrale peut +être résumée.</p> +<p>Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, +des romanciers russes, par-dessus tout de Balzac, +le double tempérament de M. Zola montre qu'il +n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes +qu'il n'y a d'absolus idéalistes.<br> +<br> +</p> +<hr style="width: 45%;"> +<br> +<h3>L'OEUVRE<a name="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9"><sup>[9]</sup></a></h3> +<h3>PAR ÉMILE ZOLA</h3> +<br> +<p>Le nouveau livre de M. Zola est un roman; +il est aussi un code d'esthétique. Cette esthétique +est absurde. Les lieux communs de l'intransigeance +imperturbablement opposés aux +lieux communs de l'école, prennent avec ceux-ci +un air d'inconstestable ressemblance. Les uns +disent: il faut peindre noble; les autres, il faut +peindre en plein air, il faut peindre clair, il faut +peindre d'après nature; et voilà Claude Lantier +qui se met à proférer des malédictions contre +les artistes sans aveu, qui fabriquent leurs +tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier.</p> +<p>Il est oiseux de demander si Rembrandt peint +en plein air, s'il peint clair, et d'après nature, +ses anges et son <i>Bon Samaritain</i>. Il vaut mieux +faire observer qu'un précepte de facture reste +une simple recette, que peindre d'une certaine +façon ne veut jamais dire peindre bien de cette +façon, que l'important est de peindre bien et que +la façon n'y est pour rien, que Velasquez et +Rubens se valent, que toutes les querelles et les +gros mots sur les procédés manuels de l'art ne +signifient rien, que la seule chose nécessaire +est d'avoir du génie, que les procédés même +de +Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, +de Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de +magnifiques oeuvres s'ils étaient employés par +des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du +plein air est la dernière qu'il faille défendre, +puisque, à l'heure actuelle, elle n'a pas encore +donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main tout +aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du +roman, et reprenant en bouche les grands termes +de positivisme et d'évolutionnisme, il part en +guerre contre la psychologie et dénonce tous +ceux qui n'étudient de l'homme que l'âme, sans +se souvenir de l'influence du corps sur le cerveau. +Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais +oublier dans une oeuvre d'imagination que les +personnages sont des êtres physiques en chair +et en os et qu'en une certaine mesure et sauf +de nombreuses exceptions (Louis Lambert, Spinoza) +le fonctionnement de leurs cerveaux +s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, +personne n'y contredira. C'est un truisme +dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée à +révolutionner +que les romans absolument médiocres +de toutes les époques. Si M. Zola veut +dire, par contre, que le cerveau est un organe +comme un autre, que la pensée ne joue pas dans +la caractérisation d'un individu un rôle plus +considérable +que son estomac ou son fiel, cela est +simplement faux.</p> +<p>C'est la pensée qui est le centre, et le corps +la périphérie; la science le démontre après +que +l'expérience l'a constaté, et au nom même de +l'évolutionnisme, l'activité cérébrale +étant la plus +récente est la plus haute, et l'être qui pense le +plus étant le plus noble, est le plus intéressant. +Faut-il citer toute la psychologie scientifique et +toute l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder +vers le passé, que de considérer en +l'homme l'être instinctif et inconscient de +préférence +à l'être conscient, pensant, voulant, résolu +et moral? Il serait cruel de battre M. Zola sur +presque toutes ses assertions par les autorités +qu'il invoque et de lui montrer une bonne fois +qu'il n'est plus permis aujourd'hui de lancer au +hasard les affirmations que lui dicte son tempérament, +qu'il y a des raisons aux choses et qu'en +plusieurs points l'esthétique de ses adversaires, +malheureusement médiocres et ineptes, des +Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la +sienne, qu'enfin Balzac, Tolstoï et même Flaubert, +ont montré une bonne fois comment on peut embrasser +la nature entière sans en omettre le +couronnement et rester réalistes tout en analysant +le génie et la noblesse morale.</p> +<p>Nous avons tenu à dire nettement ce que nous +pensons de l'esthétique naturaliste, parce qu'elle +est erronée d'abord comme toute esthétique de +parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation +exacte des oeuvres de M. Zola. Autant cet écrivain +nous paraît piètre penseur, mal renseigné et peu +spéculatif, autant nous l'admirons pour son +génie incomplet mais puissant. Toute la première +partie de l'<i>Oeuvre</i>, cette histoire lentement +développée +de l'affection de Christine et de Claude, +les magnifiques scènes où elle se résout à +être +le modèle de son amant, où elle se livre à lui, +revenu +croulant sous les huées, leur idylle de Bennecourt, +sont de grands et vrais tableaux où la +vie frémit, où la sympathie jaillit du coeur du +lecteur. Et cette lamentable fin encore du ménage +artistique, cette noire existence misérable +et débraillée dans l'atelier du haut de Montmartre, +Claude se brutalisant, s'exaltant et s'affolant à +l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, +tandis que Christine s'attache à son amour tari, +lutte contre le dessèchement de coeur de son +mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait +de toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du +coup; toute cette tragédie humaine donnant à +toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir +des larmes dans des orbites creux, et des mâchoires +serrées, et des poings abandonnés, nous +a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers +actuels, M. Zola est le seul à donner cette sensation +d'humanité vivante et souffrante, et il y parvient, +comme tous les grands artistes, en nous +montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce +roman, l'étude du milieu artistique est déplorable, +fausse et incomplète. Ce que nous y aimons, +c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, +aimante, d'une si belle noblesse d'âme et toute +simple; c'est même cette brute de Lantier, qui, +s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à +clamer des théories ridicules, serait en somme +un être bon, simple et fort, qui eût pu être un +brave homme faisant des heureux autour de lui, +s'il n'était allé se perdre dans une carrière +où il +est, malgré son intransigeance, un médiocre et +un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, +têtu, paisible et solide, ayant une idée en tête et +la réalisant patiemment sans se tourner aux clameurs +sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute +sont rudimentaires, simples, sans développement +vers le haut et sans complexité dans la profondeur. +M. Zola, qui n'aime pas la psychologie, +n'est en effet pas un grand psychologue, et ce +défaut interdit de le classer avec les très grands. +Mais il a le don suprême de la vie, il sait souffler +sur un être et faire que les tempes battent, que +les yeux regardent, que les muscles se tendent. Il +a encore ce que personne n'a eu avant lui, le +don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres +moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, +et sans autres qualités qu'une grande bonté et +une forte volonté. Pour la classe bourgeoise, +pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. +Enfin, il a conçu le premier, sans la réaliser, +malheureusement, la grande idée que le roman +ne devait pas être une étude individuelle, mais +bien une vue d'ensemble où passerait la foule, +où s'étalerait toute une époque, et qui, +décentralisé +et indéfini, engloberait tout un peuple +dans un temps et toute une ville. Ceux qui reprendront, +après M. Zola, la tâche de continuer +le roman moderne devront partir de ce grand +écrivain plus vaste qu'élevé, mais qui a +construit, +une fois pour toutes, les assises des oeuvres futures. +Avec le Flaubert de l'<i>Éducation sentimentale</i>, +avec le Tolstoï de la <i>Guerre et la Paix</i>, +avec tout Balzac, avec les psychologues comme +Stendhal et les individualistes comme les de Goncourt, +les <i>Rougon-Macquart</i>, seront les ancêtres +du roman démotique futur, où il y aura des cerveaux +et des corps, le peuple et les chefs, les +dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, +le sang et la pensée.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">[9]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue contemporaine</i>.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="HUGO"></a><br> +<h2>VICTOR HUGO<a name="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10"><sup>[10]</sup></a></h2> +<br> +<h3>I</h3> +<p>Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, +touffue, confuse, et mêlée de M. Victor Hugo, +un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la +luxuriante abondance du style, la profusion des +mots, des tournures, des périodes, la variété +des figures, la richesse des terminologies, l'entassement +de paragraphes sur paragraphes, les +infinies suites de strophes.</p> +<p>S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, +et la cause de cette opulence, s'il +tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects +d'une description, les traits d'une physionomie +et les phases d'une oeuvre, il découvrira aussitôt +que la principale habitude de style et de composition +chez M. Victor Hugo, celle par qui il +obtient ses effets les plus caractéristiques et les +plus intenses, est la répétition. Pas une page et +pas une suite de pages du poète, qui ne soit +ainsi écrite par une série petite ou énorme de +variations aisément séparables. Chacune débute +par une phrase-thème exposant l'idée que +M. Victor Hugo se propose d'amplifier; puis +vient une redite, puis une autre en termes de +plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, +aboutissant de pousse en pousse à cette efflorescence, +l'image, qui termine le développement, +marque le passage à un autre thème indéfiniment +suivi d'autres.</p> +<p>On peut noter des vers comme ceux-ci:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Nous sommes les passants, les foules et les +races:<br> +</span><span>Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;<br> +</span><span>Nous sommes le gouffre agité.<br> +</span><span>Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.<br> +</span><span>Nous sommes les flocons de la neige éternelle<br> +</span><span>Dans l'éternelle obscurité.<br> +</span></div> +</div> +<p>Des passages comme celui-ci:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation +qu'il fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. +On cherche à l'horizon comme un protecteur et un guide, +ce rocher qu'on fuyait comme un malfaiteur. Les Hanois +rassurent ces vastes espaces nocturnes qu'ils effrayaient. +C'est quelque chose comme le brigand devenu gendarme.</p> +</div> +<p>Que l'on assemble maintenant ces paragraphes +par couples, qu'on les associe en séries diverses, +on aura la contexture de la plupart des pièces +de vers et de la plupart des chapitres de +M. Victor Hugo.</p> +<p>En de longs développements retentissent les +plaintes et la hautaine indignation d'Olympio. +Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi +profèrent et répètent la même +désolante réponse +que reprend en une autre oeuvre le ver destructeur +des Sept Merveilles. Certaines pièces +des <i>Contemplations</i> sont inépuisables en dissertations +sur la moralité des hommes et les consolations +de la mort; certaines pages des <i>Châtiments</i> +lancent et relancent la même insulte +en invectives redoublées. Les <i>Chansons des +Rues et des Bois</i> varient avec une virtuosité +paganinienne un mince recueil de thèmes gracieux, +amplifiés en formidables symphonies. Dix-huit +strophes y recommandent de confondre +l'antique au biblique et au moderne; dix pages +de vers envolés et fugaces constatent que la +femme ne se livre plus en don gratuit; seize +pages à quatre strophes redisent de mille façons +ironiques que Dieu n'a pas besoin de l'homme +pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à +ces exemples les facétieux boniments d'Ursus +dans l'<i>Homme qui rit</i>, ces parades funambulesques +où la même spirituelle cabriole s'exécute +en mille dislocations; les résumés historiques +qui ouvrent les divers livres des <i>Misérables</i>, par +d'énormes variations; les grandes fantaisies de +<i>Quatre-vingt-treize</i> sur le mystérieux accord des +chouans avec les halliers; et dans les <i>Travailleurs +de la Mer</i> le sinistre chapitre sur la Jacressarde, +maison déserte au haut d'une falaise qui +ouvre sur la nuit noire deux croisées vides.</p> +<p>Cette insistance verbale, cette formidable obstination +à échafauder mots sur mots, formule sur +formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer +chaque idée sous de triples rangs de phrases, +caractérise la forme de M. Victor Hugo, est normale +pour tous les passages où il développe +quelque réflexion, et constitue le procédé de son +style descriptif. Au lieu d'user d'une minutieuse +énumération de détails, terminée et +raccordée +par une large période générale, à la +façon des +réalistes, M. Hugo recourt à l'accumulation, la +reprise, la trouvaille abandonnée et ressaisie, +de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, +dont le retour est comme l'effort +de deux bras, infructueux et répété, peinant +à +enclore un énorme et souple fardeau.</p> +<p>Que l'on relise pour constater jusqu'où va +cette contention et cette lutte, les ressources +infinies de ce style jamais las, la magnifique +série de chapitres où se trouve décrite la +tempête +funeste à l'orgue des <i>Compachicos</i>:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Les grands balancements du large commencèrent; la +mer dans les écartements de l'écume était +d'apparence +visqueuse; les vagues vues dans la clarté crépusculaire +à +profil perdu, avaient des aspects de flaques de fiel. Çà +et +là, une lame flottant à plat, offrait des fêlures +et des +étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des +pierres. Au +centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait +une phosphorescence assez semblable à cette +réverbération +féline de la lumière disparue qui est dans la prunelle +des chouettes.</p> +</div> +<p>De pareils redoublements de phrases renflent +les chapitres sur le palais muet, obscur et splendide +que traverse à pas hésitants Gwynplaine +promu Lord Clancharlie; il en est ainsi dans +les <i>Misérables</i>, à ce tableau de l'éclosion +printanière +dans le jardin inculte, où se déroulent +les amours de Cosette et de Marius; et les vers +du poète sont aussi riches que sa prose en ces +tentatives redondantes, ces perpétuels retours +du burin à graver et regraver le même trait en +de diverses et fantasques lignes. Je prends +entre cent exemples la description du château +de Corbus dans la <i>Légende des Siècles</i>:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage +combattant,<br> +</span><span>Il se refait avec les convulsions sombres<br> +</span><span>Ces nuages hagards croulant sur ses décombres,<br> +</span><span>Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron,<br> +</span><span>Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,<br> +</span><span>Une sorte de vie effrayante à sa taille.<br> +</span><span>La tempête est la soeur fauve de la bataille....<br> +</span></div> +</div> +<p>Et voilà le poète lancé pendant plusieurs +pages à décrire le fantastique combat des ruines +contre les nuées.</p> +<p>Ce même procédé cumulatif, cet effort +redoublé +à mille détentes, M. Victor Hugo le porte +dans le portrait physique ou moral de ses +héros:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait +jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité +peut-être seulement +apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, +la pétrification du coeur propre au bourreau, et la +pétrification du cerveau propre au mandarin. On pouvait +affirmer, car le monstrueux a sa manière d'être complet, +que tout lui était possible, même s'émouvoir. Tout +savant +est un peu cadavre; cet homme était un savant. Rien qu'à +le voir on devinait cette science empreinte dans les gestes +de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une +face fossile ..., etc.</p> +</div> +<p>De même sont écrits les portraits du capitaine +Clubin, de Déruchette et de Gilliatt, de la +duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine +et de Thénardier. Des personnages de son +théâtre, aux héros de la <i>Légende des +Siècles</i>, +aux femmes et aux enfants qui traversent certains +poèmes, tous sont ainsi peints au décuple, +saisis une première fois d'un coup, repris, +traités à nouveau, enclos de mille contours +semblables et déviants, obsédés et +retouchés par +une main sans cesse retraçante. De même pour +la psychologie des personnages que M. Hugo +conçoit comme des êtres nus et simples, qui manifestent +leur passion ou leur nature par la répétition +d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse +de l'effronterie d'un gamin ou d'une vue d'ensemble +sur la vie monastique, de la manie d'un +ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou +d'une redoutable crise de conscience, du spectacle +funèbre d'un pendu épouvantant ses commensaux +ailés des soubresauts dont l'anime +le vent dans la nuit sur une plage, ou d'une +considération historique sur la Convention, de +plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, +M. Hugo est essentiellement l'écrivain de la +redite, de la répétition, de la variation. De haut +en bas, du sublime au fantasque, dans tous les +sujets et à travers toutes les émotions, il est +celui qui ne peut exprimer une seule pensée en +une seule phrase.</p> +<p>Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille +ascension de périodes à sens identique, +les mots propres rapidement épuisés auront pour +suite des synonymes de plus en plus indirects, +puis des allusions et des images. La longue ouverture +du <i>Jour des Rois</i> où le poète essaie de +montrer la figure du mendiant, spectateur infime +et presque inanimé des incendies allumés par +les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit +à ces deux vers et s'y résume:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Penché sur le tombeau plein de l'ombre +mortelle,<br> +</span><span>Il est comme un cheval attendant qu'on dételle.<br> +</span></div> +</div> +<p>Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme +est souvent autre chose que la terminaison +d'une période ascendante. Tout symbole +est à la fois une abréviation et une transposition; +ce sont là les rôles que l'image remplit +chez le poète.</p> +<p>Enchaînées et se succédant, les +métaphores, +par les rudes raccourcis qu'elles infligent au +style, par les sauts de pensée qu'elles impliquent, +donnent à toute pièce une grandeur +grave, quelque chose de biblique et d'auguste. +Ainsi de ces strophes de <i>Olympio</i>:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Les méchants accourus pour +déchirer ta vie<br> +</span><span class="i1">L'ont prise entre leurs dents.<br> +</span><span>Les hommes alors se sont avec envie<br> +</span><span class="i1">Penchés pour voir dedans:<br> +</span><span>Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies<br> +</span><span class="i1">Et compté tes douleurs,<br> +</span><span>Comme sur une pierre on compte des monnaies<br> +</span><span class="i1">Dans l'antre des voleurs.<br> +</span><span>Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre<br> +</span><span class="i1">Du droit et du devoir,<br> +</span><span>Est comme une taverne où chacun à la vitre<br> +</span><span class="i1">Vient regarder le soir ...<br> +</span></div> +</div> +<p>Que l'on note dans cette pièce le double emploi +des métaphores. Si elles sont d'énergiques +résumés, +elles substituent en même temps, à la +description d'états d'âme, durs à rendre en vers, +des visions imaginables et familières. Ce passage +de l'abstrait au tangible, et de l'obscur au saisissant +est marqué avec la plus noble énergie, +dans la pièce <i>En plantant le Chêne des +États-Unis +d'Europe</i>, où le poète, dans un des plus +larges déploiements lyriques qui soient, adjure les +éléments, les cieux et la mer, de corroborer le +jeune plant mis en terre:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Vents, vous travaillerez à ce travail +sublime,<br> +</span><span>O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.<br> +</span><span>Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme<br> +</span><span class="i1">À ses noirs cheveux +hérissés.<br> +</span><span>Vous le fortifierez de vos rudes haleines,<br> +</span><span>Vous l'accoutumerez aux luttes des géants.<br> +</span><span>Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines<br> +</span><span class="i1">De la clameur du néant.<br> +</span><span>Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,<br> +</span><span>Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux<br> +</span><span>Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète<br> +</span><span class="i1">D'un pugilat mystérieux.<br> +</span></div> +</div> +<p>Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et +fuyantes, emportant le lecteur à ne plus voir +le chêne que quelques proscrits ont planté sur +une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, +mais un lutteur monstreux à forme demi-humaine +opposant à l'assaut d'éléments passionnés, +des +racines douées d'obstination et des branches +volontairement noueuses.</p> +<p>M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques +par des métaphores matérielles, certaines +propositions psychologiques, que l'on ne saurait +décrire qu'en vers ternes. La connivence des +timorés et des violents est ainsi transposée:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Les peureux font l'audace; ils ont avec le +glaive<br> +</span><span class="i1">La complicité du fourreau.<br> +</span></div> +</div> +<p>et la communauté de faute qui en résulte, ainsi:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Reste, elle est là, le flanc +percé de leur couteau<br> +</span><span class="i1">Gisante; et sur sa bière<br> +</span><span>Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau<br> +</span><span class="i1">Est pris sous cette pierre.<br> +</span></div> +</div> +<p>S'il est des mots qui puissent rendre la vague +terreur d'un tyran inquiet des murmures des +honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Et ces paroles qui menacent,<br> +</span><span>Ces paroles dont l'éclair luit,<br> +</span><span>Seront comme des mains qui passent<br> +</span><span>Tenant des glaives dans la nuit.<br> +</span></div> +</div> +<p>La joie sereine des beaux dieux, que les poètes +ont montrés planant au-dessus de nuées d'or, +resplendit en une magnifique succession d'images, +que terminent ces deux vers radieux:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Ils savouraient ainsi que des fruits +magnifiques<br> +</span><span>Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés.<br> +</span></div> +</div> +<p>De splendides paroles font presque imaginer +le mystère de l'immortalité de l'âme:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Quand nous en irons-nous où sont +l'aube et la foudre?<br> +</span><span>Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor<br> +</span><span>Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre<br> +</span><span>Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or?<br> +</span></div> +</div> +<p>L'infinité de l'espace est presque conçue +comme réelle en ces vers:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Il vit l'infini porche horrible et reculant<br> +</span><span>Où l'éclair, quand il entre, expire triste +et lent.<br> +</span></div> +</div> +<p>Ce don de matérialisation, cette aptitude à +transposer les choses inimaginables en correspondances +plus corporelles, a permis à M. V. Hugo +d'écrire les singulières pièces finales de la <i>Légende +des Siècles</i> et des <i>Contemplations</i>, ces +tentatives désespérées d'exprimer l'inexprimable +et l'inintelligible, où le poète livrant avec les +mots une terrible bataille à de vagues ombres +d'idées, accomplit ses plus merveilleux prodiges +de parolier, et mesure ses plus profondes chutes. +En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née +d'une accumulation de phrases synonymiques +qu'elle couronnait et résumait, prise comme un +substitut de représentations directes possibles +mais ternes, employée à la tâche de plus en +plus difficile et de moins en moins réussie de +figurer matériellement des idées plus obscures +parce que plus creuses, elle finit par devenir le +vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui +elle prête seule une existence apparente.</p> +<p>À ces deux formes de son style, la répétition +et l'image, M. V. Hugo joint une troisième habitude, +la plus apparente de toutes, l'antithèse. Par +cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, +de deux ensembles doués d'attributs contraires, +par ce contraste exalté, par ce rapprochement +souligné par des répétitions et marqué par +des +images, M. Hugo s'attache à définir plus nettement +deux pensées antagonistes, amène la comparaison +entre les deux termes ainsi heurtés de +force, et définis par la révélation de +propriétés +hostiles.</p> +<p>La phrase même de M. Victor Hugo abonde +constamment en termes durs à apparier. Parmi +d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux +adjectifs et aux substantifs les plus clairs, +le mot «sombre» est flagrante. On relève sans +peine, en peu de pages: «Au grand soleil couchant +horizontal et sombre; miroir sombre et +clair; sérénité des sombres astres d'or.» +Les +romans sont riches en ces contrastes purement +verbaux, notamment certaines oraisons comiques +et grandiloquentes dans l'<i>Homme qui Rit</i>, dans les +<i>Misérables</i> la plupart des dissertations +générales, +parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse +entre les pénitences du couvent et l'expiation +du bagne. Dans les drames, pas un monologue +ou une tirade qui n'étincelle de brusques +collisions de mots. La déclamation de Charles-Quint, +les passages de bravoure de Don César +de Bazan, le premier soliloque de Torquemada +sont ainsi relevés de heurts sonores et éclatants. +Mais les plus insignes exemples d'antithèses reprises, +continuées et réduites, seront trouvés +dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>, où presque +chaque poème semble traversé par deux courants +d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse +d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque +toutes les pièces contiennent au début ou à la +fin un contraste dissonant entre deux aspects +antagonistes. Les dénouements de la plupart +des <i>Orientales</i> démentent l'exorde. Dans les +<i>Châtiments</i>, le poème <i>Nox</i> met en regard des +splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière +Montmartre, fosse des fusillés. Dans les +<i>Voix intérieures</i>, des sages s'attristent sur le +festoiement des fous, et l'<i>À Olympio</i>, oppose à la +douce gravité du poète, les clameurs des haineux. +Dans les <i>Quatre vents de l'Esprit</i>, le livre satirique +flagelle les méchants parce qu'ils sont +méchants, et les excuse parce qu'ils sont petits. +Dans la <i>Légende des Siècles</i>, les contrastes +dramatiques +abondent. L'apparition de Roland parmi +les oncles ennemis du roi de Galice, Philippe II +songeant en son palais au-dessus du jardin où +l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique +d'Autriche contredit par l'aigle helvétique, dans +le <i>Romancero du Cid</i>, le vieux héros fidèle au +roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles +ou deux humeurs. À tous les tournants des +drames ou des romans, se passent des coups +de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes +de conscience entre deux devoirs, des ironies +tragiques qui font dire ou faire à un personnage +le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. +La subite volte-face d'Hernani récompensé et +gracié, Torquemada entrant en scène sur les +dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie +de la Tourgue égayant les enfants qu'il va tuer, +Marie Tudor et Jane ne sachant si c'est l'amant +de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius +défaillant entre le désir de sauver Valjean et la +terreur de perdre Thénardier, la tempête sous +un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille en +celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre +et Triboulet tenant l'échelle à l'enlèvement de +sa fille, quelle liste de contrastes, d'hésitations, +d'alternatives et de déchirements d'âmes, +d'antithèses +fragmentaires qui amplifiées et soutenues +deviennent la contexture même de toute +oeuvre.</p> +<p>Que l'on observe que les <i>Châtiments</i> sont +l'ironique antiparaphrase des paroles officielles +placées en épigraphes, qu'il n'est presque point +de volume de poèmes qui ne soit digne de porter +en titre l'antithèse de Rayons et Ombres, que +tous les romans et les drames sont les développements +d'une psychologie, d'une situation ou +d'une thèse bipartites. En <i>Triboulet</i>, en <i>Lucrèce +Borgia</i>, le sentiment de la paternité lutte contre +les vices innés. En <i>Hernani</i>, en <i>Ruy-Blas</i>, en +<i>Marie Tudor</i>, en <i>Marion Delorme</i>, l'amour se +heurte à la haine. L'<i>Homme qui Rit</i> est fait du +contraste de la passion idéale et de la passion +voluptueuse; les <i>Misérables</i> sont la lutte +de l'individu contre la société, les <i>Travailleurs +de la Mer</i>, celle de l'homme contre les éléments. +<i>Quatre-vingt-treize</i>, celle du droit divin contre +la Révolution, du principe girondin contre le +principe Saint-Just, personnifiés en Lantenac, +Cimourdain et Gauvain.</p> +<p>Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo +entend l'âme de ses personnages. De même que +ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses romans +et ses drames sont le développement d'antithèses +de plus en plus générales, ses personnages sont +presque tous de nature double, comme dimidiés +portant en eux la lutte constante ou passagère +de deux passions adverses, constitués contradictoirement +dans leur âme et dans leur corps, +dévoyés par une crise qui retranche leur existence +antérieure de leur existence actuelle. Marie +Tudor est reine et amante; en Gwynplaine la +laideur physique offusque la beauté morale; le +forçat 24601 devient en quelques heures le plus +noble des hommes, et le sultan Mourad, toujours +inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc.</p> +<p>Se bifurquant en de plus générales oppositions, +l'antithéisme divise donc toute l'oeuvre de +M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une +anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, +d'une fable à une trilogie, de la succession +des strophes au principe de l'esthétique, qui, +exposée dans la préface de <i>Cromwell</i>, se +résume +dans le mélange de deux contraires, le comique +et le tragique.</p> +<p>Et de même que les tendances formelles dominantes, +que nous devons analyser, aboutissent +l'une à des redites profuses, l'autre à une +obscurité +sentencieuse, la pratique constante de +l'antithèse semble avoir laissé des traces nocives +en une des tendances caractéristiques de M. Hugo: +À force de diviser son attention entre les deux +termes contradictoires qu'il oppose sans cesse, +de sauter de chaque objet à son opposé, de tout +diversifier et de tout confondre, il semble comme +si M. Hugo ne peut plus concentrer son activité +intellectuelle en un seul point ou en un seul ensemble. +La pensée comme la langue du poète se +désagrègent par endroits. De là, des hachures de +style, l'abus de l'apostrophe, les phrases sans +verbe, le style monosyllabique et sibyllin des +grands passages. De là, la tendance marquée +aux digressions, les dix phrases formant tableau +éparses en dix pages, comme en ce merveilleux +portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit +d'argent, dont les membres se profilent écartelés +sur tout un énorme chapitre. Enfin toute +la bizarre construction des oeuvres de prose et +de vers, résulte de cette dispersion de la pensée, +le manque de proportion d'épisodes comme la +bataille de Waterloo dans les <i>Misérables</i>, l'air +déjeté et fruste des romans et des longues +légendes, +trop étendus et trop brefs, sans mesure +et parfois difformes.</p> +<p>Nous sommes au terme de notre analyse. +Comme un mouvement transmis des roues +petites aux plus grandes, puis au volant, qui le +renvoie à toute la machine et la règle par l'allure +qu'il en reçoit, nous avons suivi les trois +tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des +mots aux péripéties, des péripéties +à la psychologie +et de là aux conceptions fondamentales +des grandes oeuvres. Nous avons vu comment +des habitudes qui ne paraissaient affecter que le +style ont pu être montrées influer sur les gros +organes de toute l'oeuvre, comment la répétition +a simplifié la psychologie, la tendance à l'image +facilité l'accès de sujets métaphysiques, +l'antithétisme +déterminé la composition et l'esthétique. +Il nous reste à pénétrer dans ce domaine +interne de l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons +déjà passé les approches, à examiner non +plus +les paroles, mais leur sens, non la rhétorique +mais la matière même qu'elle ouvre, non la loi +des développements mais la nature des idées +développées, +le caractère commun et saillant des +scènes, des portraits, des événements et des +conceptions, +qui donnent lieu à déployer des +répétitions, +des images et des antithèses.</p> +<br> +<h3>II</h3> +<br> +<p>Toute personne familière avec l'oeuvre de +M. V. Hugo, aura senti à certaines parties, que le +nombre, l'importance et l'intensité des idées ne +correspond pas à la noble opulence de l'expression. +Il arrive que sous l'impérieux flux de paroles +l'on découvre le cours mince et lent de la +pensée, le pauvre motif de certains passages de +bravoure, la psychologie rudimentaire des personnages, +l'impuissance des descriptions à +montrer les choses; l'humanité et le monde +réels presque exclus de cent mille vers et de +cent mille lignes, tout ce dénûment du fond +sous la luxuriance de la forme font de l'oeuvre +du poète un ensemble hérissé et creux, analogue +au faisceau massif de tours qu'une cathédrale +érige sur une nef vide.</p> +<p>M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses +fantaisies de style, à cet amas de pensées vulgaires, +simples et fausses, que l'on appelle les +lieux communs; il se prête à développer les +thèmes empruntés, qui ne sont issus ni de sa +pensée, ni de son émotion. Son imagination +néglige le plus souvent de puiser immédiatement +aux sources vives de l'invention poétique et +verse dans le faux et le banal.</p> +<p>Certaines des pièces de vers paraissent dénuées +de tout contenu. Elles débutent comme +au hasard par un aphorisme quelconque, et +continuent au cours des phrases sans que l'on +puisse deviner le motif intérieur qui a poussé le +poète à écrire.</p> +<p>Une pièce de vers commence ainsi:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Louis quand vous irez dans un de vos voyages<br> +</span><span>Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,<br> +</span><span>Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs<br> +</span><span>J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs<br> +</span><span class="i2">Passez par Blois.<br> +</span></div> +</div> +<p>D'autres ainsi:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Jules votre château, tour vieille et +maison neuve.<br> +</span><span>Se mire dans la Loire à l'endroit où le +fleuve ...<br> +</span></div> +<div class="stanza"><span>Le soir à la campagne, on sort, on se +promène ...<br> +</span></div> +</div> +<p>Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes +nuls, une bonne partie des <i>Orientales</i>, des premières +<i>Contemplations</i>, et presque toutes les +<i>Odes et Ballades</i>, auxquelles il faut ajouter ces +développements oiseux à un point stupéfiant, +qui tout à coup, dans les oeuvres en prose, laissent +entre deux chapitres, un vide nébuleux.</p> +<p>Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent +la plupart des <i>Orientales, la Légende +des siècles</i>, une pièce comme <i>les Burgraves</i> et +un roman comme <i>Notre-Dame de Paris</i>, fait se +demander par quelle prodigieuse disposition +sentimentale, le poète parvient à se faire le porte-voix, +presqu'ému, d'une suite de personnes +étrangères et mortes, dont il épouse les causes +et les passions avec une infatigable versatilité. +Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le <i>Cri +de guerre du Muphti, les malédictions du Derviche</i> +pour autre chose que des thèmes indifférents, +aptes à de belles variations. S'il parvient +dans <i>la Légende des siècles</i> à faire +passionnément +déclamer Dieu, saint Jean, Mahomet +et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi +Ratbert, des thanes écossais, une montagne et +une stèle, on peut en conclure sa grande souplesse +d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, +superficiel et passager, qu'il porte à toutes ces +ombres et ces symboles. On devine que M. Hugo +sait être tout à tous les sujets, et l'on +réfléchit +que sa faconde verbale même, si l'on y ajoute +par hypothèse, une certaine débilité +intellectuelle, +doit le porter à chercher des thèmes à +phrases, dans tous les cycles de l'histoire et de +la légende.</p> +<p>Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds +commun d'idées humaines qui a produit à la +fois les proverbes, les lieux communs et certaines +indestructibles niaiseries. Sur des thèmes +comme ceux-ci: la nature révèle Dieu; il faut +faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait +mieux employé en charités; les riches ne sont +pas toujours heureux; il faut se contenter de +peu; les malheurs de l'exil; il est beau de +mourir pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo +aime à revenir. Mais où éclate avec une +singulière +intensité son don de varier à l'infini le +plus rebattu des dires, à faire du bâton le plus +nu, un thyrse divinement feuillé de pampres, +c'est dans la belle série de pièces traitant ce +sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on +prenne Napoléon II, le sultan Zimzizimi, dans les +<i>Contemplations</i>, Claire, et ce chef-d'oeuvre +<i>Pleurs</i> dans la nuit; ces pièces énormes, tristes +de la farouche ironie des prophètes juifs, tintant +le glas de toutes les grandeurs mortelles, +donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, +et d'une idée banale, d'un thème adventice, +pris n'importe où, laissé tel quel, sans +addition originale, mais mis en splendides images, +développé en impérieuses redites, violemment +heurté par le choc des antithèses, déployé +en +larges rhythmes, manié et remanié par une +élocution prodigieuse.</p> +<p>En toute occasion, M. Hugo en demeure à +des idées vulgaires ou absurdes. La création +de la femme lui apparaît comme le travail d'un +potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre +d'un forgeron. Il proteste contre le suicide, +qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre +toutes les statistiques, que l'abolition de la peine +de mort et la diffusion de l'instruction diminuent +la criminalité <i>(Quatre vents de l'Esprit</i>, pag. 87 +et 97). Les remords de conscience lui paraissent +aussi anciens que le crime. Toute la science +humaine (<i>l'Ane</i>) se résume en des livres vieux, +poudreux et baroques. Il explique le rictus des +cadavres par la joie des morts de rentrer dans +le grand tout, et la position des yeux des crapauds +par leur désir de voir le ciel bleu. Il est +inutile d'ajouter à ces exemples. Banal et superficiel +en des matières générales, M. Hugo, dans +un domaine particulier, digne par excellence +d'investigations,—l'âme humaine—a de même +abondé dans l'irréel et le vulgaire.</p> +<p>Sur ce point, les déclarations du poète sont +explicites. Dans la préface de <i>Rayons et Ombres</i> +il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils +devraient et pourraient être; dans <i>les Quatre +vents de l'Esprit</i>, il déclare sa croyance en +l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et +s'applaudit d'abolir les différences qui mettent +pourtant l'intervalle d'une espèce zoologique +entre deux classes sociales.</p> +<p>Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement +obéis. Que l'on relise une pièce comme +<i>Dieu est toujours là</i>; on y verra exposés avec +la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été +est chaud, le pauvre humble, l'orphelin doux et +triste, les chaumières fleuries, le riche charitable, +les enfants «innocents, pauvres et petits». +Il n'est d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. +Hugo, d'enfants qui ne soient des anges ingénus +ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls +doux. Par <i>le Regard jeté dans une mansarde</i>, +M. V. Hugo est parvenu à apercevoir une grisette +moins réelle encore que celles de Murger. Là</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Tout est modeste et doux, tout donne le bon +exemple.<br> +</span></div> +</div> +<p>Le mouchoir autour du cou fait oublier les +diamants possibles. Elle chante en travaillant à +des travaux de couture, dont elle réussit à se +nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être +tentée d'ouvrir un Voltaire, situé dans un coin; +des oiseaux et des fleurs sont à la fenêtre. Un +mendiant, auquel le poète demande comment il +s'appelle, répond: Je me nomme le pauvre. Un +autre, vivant dans les bois, dit au poète qui le +plaint:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span class="i1">...Allez en plaindre une autre.<br> +</span><span>Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,<br> +</span><span>Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil<br> +</span><span class="i1">Etc.<br> +</span></div> +</div> +<p>Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza">Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides +Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides.<br> +<span style="margin-left: 5em;">(<i>Contemplations</i>, livre V, 2e +vol.).</span></div> +</div> +<p>Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo +dit simplement:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Et ce serait un archange<br> +</span><span>Si ce n'était un gamin.<br> +</span></div> +</div> +<p>Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels +seront les types plus achevés qu'imaginera un +poète auquel les grandes catégories de l'humanité +se présentent sous cet aspect. En effet, les +notions psychologiques de M. Hugo sont fort +simples. Elles lui font concevoir trois sortes +d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables +pendant toute leur existence factice, nettes de +tout mélange, constituées comme une force +physique ou un corps simple, par une seule +tendance et une seule substance. Ce sont dans +ces romans la Dea, de l'<i>Homme qui rit</i>, toute +pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité +charnelle, Birkilphedro le perfide; dans <i>les Travailleurs</i>, +l'hypocrite Clubin, le noble Gilliatt; +dans <i>les Misérables</i>, Cosette, pure amante, +Marius, le jeune premier type; dans <i>Quatre-vingt-treize</i>, le +marquis de Lantenac, Cimourdain, +«l'effrayant homme juste»; dans les +drames, tous les amoureux d'Hernani à Sanche, +et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards de +Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus +quelques fourbes sans alliage. Toute cette foule, +partagée en classes diverses, agit, vit et meurt +d'une façon rectiligne, répète les mêmes +actes +et les mêmes paroles, fait les mêmes gestes et +porte les mêmes mines du berceau au cercueil, +sans que le poète se soucie de mettre au nombre +de leurs composants un grain de la complexité, +des contradictions et de l'instabilité que montrent +tous les êtres vivants.</p> +<p>M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, +cette omission. Dans ses principales +créatures il a légèrement dévié de +cette psychologie +congrue, non pourtant sans concilier avec +son intuition partielle des complications humaines +son amour de la simplicité. Il sépare la vie de +ses héros en deux parties, généralement de signes +contraires, l'existence avant la crise, celle postérieure, +toutes deux unes et cohérentes, mais +d'attributs diamétralement adverses. Valjean, +odieux et haineux, forçat, passe chez M. Myriel +et, peu après, devient le plus angélique des +hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi +en un moment de scrupules miséricordieux qui +le font se suicider. Charles Quint devient de coureur +d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas +d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme +amoureuse, n'est plus Marion la courtisane.</p> +<p>Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de +sa profondeur, en concevant parfois des âmes +géminées, partagées en deux moitiés +distinctes +et généralement contradictoires, par une absolue +fissure, Marie Tudor, reine, est irritée contre +son amant, puis se remet à l'aimer, puis commande +qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell +passe de son attitude de mari peureux à celle +de chef des têtes-rondes. Gwynplaine est oscillant +entre son amour pour Dea et son amour +pour Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine +des bonapartistes et son affection pour le fils +de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et +scélérate; Triboulet, paternel et +proxénète; +Gauvain, inflexible et humain. Cette simple mécanique +intellectuelle, résumée en un conflit de +deux natures, de deux passions, de deux mobiles, +est la plus complexe que M. Hugo ait +conçue. Tout l'au-delà de cette humanité +chimérique +lui est d'habitude inconnu.</p> +<p>La tendance à l'irréel et au superficiel, qui +lui fait simplifier et raidir toutes les âmes qu'il +décrit, l'amène, par un choc en retour apparemment +bizarre, à concevoir la vie comme plus +romanesque et plus théâtrale qu'elle n'est. Sachant +en gros les catastrophes et les conflits qu'elle +peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer +dans +le jeu de petits faits, d'incidents sans portée, de +bévues et de hasards dont se composent les +grands drames humains, les voyant de haut et +de loin, comme un homme qui dans une montagne +ne distinguerait pas les assises et dans +une tour les moellons, M. Hugo représente la vie +par ses gros événements. De là ses romans +allant de coups de théâtre en crises de conscience, +de situations extrêmes, en soudaines +catastrophes, sans que même les interstices soient +comblés par des files de petits incidents médiocres +et quotidiens, tels que les chroniques et +les mémoires nous les montrent exister sous les +plus grands remuements de l'histoire. De là son +théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les +péripéties ont tantôt l'air apprêté +des effets de +M. Scribe, tantôt l'air excessif des fins de +drames.</p> +<p>Que ce manque de pénétration, d'analyse, de +souci des dessins, de recherche du vrai sous +l'apparent, cette irritante superficialité qui rend +creux les moindres poèmes comme les plus empanachés +héros, les grosses catastrophes comme +la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo +le résultat non d'un éloignement volontaire de la +réalité, mais d'une impuissance fonctionnelle, un +fait significatif le montre: la pauvreté d'idées +qu'étale le poète en toutes les pièces où +il a +tenté de développer quelque idée +métaphysique +donnée comme originale. Rien de plus puéril +que sa conception du jugement dernier, exposée +à la fin des premières <i>Légendes</i>. Pour +d'oiseux +problèmes débattus par de faibles arguments, +<i>Pensar Dudar</i> et <i>Ce qu'on entend sur la montagne</i> +sont à lire. Le déisme développé dans les +dernières pièces des <i>Contemplations</i> est aussi +traditionnel, que le panthéisme de certaines +pièces est celui des bonnes gens. Et quant à +son idée sur la métempsychose rétributive, rien +ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, +dans toute l'oeuvre du poète, des sujets aux +péripéties, +de la psychologie à la philosophie, une +pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, +qui ne doive être tenue pour inadéquate ou +mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a +usurpé, c'est celui de penseur.</p> +<p>Il est naturel que l'on demande ici comment +un poète chez qui nous avons constaté sous une +magnifique élocution des symptômes marqués de +débilité intellectuelle, se trouve cependant être +un grand artiste. La réponse sera donnée par un +nouvel ordre de faits que nous allons développer.</p> +<p>Quand M. Hugo s'est emparé d'une pensée +vulgaire, quand il a imaginé une âme sans complications, +ou une péripétie sans antécédents, le +poète ne s'en tient pas à cette simplicité sans +intérêt. Emporté par sa tendance verbale à +la +répétition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation +ascendante, par son antithétisme qui +réclame des chocs de grandes masses, par l'enivrement +des belles images et l'emportement des +larges rhythmes, il magnifie toutes choses au +point de rendre les plus insignifiantes colossales +et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les plus +simples scènes champêtres, une vache paissant +dans un pré, des enfants qui jouent, un chêne +dans une clairière, une fleur au bord d'un chemin, +prennent sous ses puissantes mains de pétrisseur +de verbe, une grandeur calme et menaçante, +un aspect fatidique et géant, qui émeut +intimement. Rien de plus grandiose que sa grâce. +Il célèbre dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>, +le printemps, le matin, de jolies filles, les nuits +d'été, avec une joie énorme. Son vers musculeux +se contourne, se dégage et s'élance avec +la forte souplesse d'un cable d'acier, tourne +à l'hymne dans l'élégie, à la bacchanale +dans +l'idylle, constamment robuste et magnifique. La +grosse bonne humeur de la populace de Paris +sous la Convention, un attroupement devant la +baraque foraine d'un ventriloque, certains boniments +d'Ursus et le délirant épithalame de M. Gillenormand +aux noces de Marius et Cosette, sont +animés et transportés de la même joie tumultueuse, +retentissent en fanfares de cuivre et +en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus énormes +éclats, quand le poète entreprend les grands +spectacles et les grandes catastrophes.</p> +<p>Rien de plus démesuré et de +déchaîné que certaines +de ses tempêtes. Un incendie, celui de la +Tourgue, est un flamboiement sublime. Une bataille, +comme celle de Waterloo dans les <i>Misérables</i>, +est un foudroiement de Titans. La charge +épique des cuirassiers de Millaud, la panique, +les carrés de la garde tenant comme des îlots +au milieu de l'écoulement des fuyards, par la +nuit tombante, et sous le feu des canons qui la +trouent; cela est inhumain. M. Hugo possède +les variétés de la grandeur et les étale +magnifiquement +partout. Il sait être grandiose simplement +dans une langue sculpturale et biblique, en +un style fauve et comme recuit aux beaux passages +de la <i>Légende des Siècles</i>. L'assaut des +truands contre Notre-Dame, est d'une truculence +fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre +le canon de la «Claymore» est froidement +héroïque. La marche de Gwynplaine dans le +palais somptueux et muet de Lord Clancharlie +parait quelque chose de hagard et d'énorme; +la scène est monstrueuse où Josiane, en sa lascive +demi-nudité, colle ses lèvres junoniennes à la +face tailladée de son hideux amant, et le regarde +«fatale», avec ses yeux d'Aldébaran, rayon visuel +mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de +sidéral.</p> +<p>Mais dans tous les livres du poète aucun récit +ne monte plus haut au sublime et au tragique +que celui où Gwynplaine mené dans le caveau +de la prison de Southwark aperçoit le spectacle +misérable de Hardquannone soumis à la peine +forte et dure. Les sourdes ténèbres du lieu, les +vieilles et puériles lois latines psalmodiées par +le greffier, les paroles surhumainement graves, +adressées par le juge, une touffe de fleurs à la +main, à la misérable guenille d'homme devant +lui, écartelé nu entre quatre piliers et oppressé +de masses de fer, la bouche râlante, la barbe +suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, +cela est énorme et admirable.</p> +<p>Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie +et exaltée par ce don d'amplification. Les personnages +y sont des héros ou des monstres: de +Javert le «mouchard marmoréen» à Gauvain, +le général de trente ans qui possède «une +encolure +d'hercule, l'oeil sérieux d'un prophète et le +rire d'un enfant....» Fantine, Mme Thénardier +«la mijaurée sous l'ogresse» sont au-delà des +deux frontières extrêmes de l'humanité, de +même +que les guerriers de la <i>Légende des Siècles</i> sont +plus grands que des statues. Tous les incidents +sont des catastrophes, toutes les entreprises +héroïques, les passions et les émotions intenses, +les intrigues ténébreuses, et les vertus +angéliques. +S'il est vrai que l'oeuvre de M. Hugo correspond +à un monde plus simple que le nôtre, elle +correspond également à un monde gigantesque, +où des rafales aux passions, des arbres aux +crimes, de la beauté des cieux à la misère des +humbles, tout est plus grand, plus fort, plus +magnifique et plus enthousiasmant, qu'en ce +globe par comparaison infime.</p> +<p>Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosités +dont M. Victor Hugo sait faire du sublime, son +génie atteint de plus hauts sommets encore dans +toutes les scènes auxquelles se mêle un +élément +de mystère.</p> +<p>Ici son imagination, laissée libre par la +réalité, +profitant des interstices que la science et l'expérience +laissent dans le réseau de leurs notions, +usant des terreurs héréditaires que les grands +spectacles nuisibles ont déposées dans les âmes, +pousse ses plus étranges et ses plus luxuriantes +végétations. +Le silence glacé d'une nef vide, une +cloche béante au repos, une énorme salle de festin +où les flambeaux agonisent, une âpre et solitaire +gorge de montagne muette sous un soleil +surplombant, un burg en ruine, une sombre +voûte d'arbres, prennent sous son style un aspect +formidablement inquiétant. Une nuit étoilée vue +aux heures où tous dorment, le ciel bas d'une +soirée d'hiver,</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>L'air sanglote et le vent râle,<br> +</span><span>Et sous l'obscur firmament,<br> +</span><span>La nuit sombre et la mort pâle<br> +</span><span>Le regardent fixement,<br> +</span></div> +</div> +<p>le bois sombre plein de souffles froids où Cosette, +la nuit, va pour chercher un seau d'eau, pénètrent +d'une horreur sacrée. M. Hugo est par excellence +le grand poète du Noir, et comme son satyre, +connaît</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Le revers ténébreux de la +création.<br> +</span></div> +</div> +<p>Le mystère des germes, la sourde poussée du +printemps et l'ascension latente de la sève, les +murmures des grandes plaines, la surprise des +sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant +et leur poète en celui qui a écrit dans les <i>Misérables</i> +seuls ces trois admirables épisodes: +<i>Choses de la nuit, Foliis ac frondibus</i>, et cette +arrivée de Valjean, par une nuit sans lune, dans le +jardin du couvent du Picpus, ce jardin silencieux, +mort et régulier où «l'ombre des façades +retombait +comme un drap noir». Que l'on rapproche +de ces grands nocturnes, la descente de Gilliatt +dans la caverne sous-marine dont la mer a fait +un écrin et un antre, cette voûte, aux lobes +presque cérébraux, éclairée d'une +lumière d'émeraude, +tapissée d'herbes déliées, mouvantes et +molles, où roulent des coquillages roses, que +frôle le gonflement des vagues, venant polir un +noir piédestal où s'évoque «quelque +nudité céleste, +éternellement pensive, un ruissellement +de lumière chaste sur des épaules à peine +entrevues, +un front baigné d'aube, un ovale de visage +olympien, des rondeurs de seins mystérieux, des +bras pudiques, une chevelure dénouée dans de +l'aurore, des hanches ineffables modelées en +pâleur»; +la description des halliers sombres, ces +«lieux scélérats» d'où les chouans +fusillaient +les «bleus», et dans l'<i>Homme qui rit</i>, ce merveilleux +tableau de la baie de Portland par un +crépuscule d'hiver, où les côtes blafardes se +profilent en contours linéaires, puis encore l'enterrement +de Hardquannone, emporté silencieusement +à la brune, le glas toquant à coups espacés +et discords, et cette molle nuit grise où +Gwynplaine, dans l'amertume de son coeur, suit +les quais gluants de la Tamise, portant le sourd +désir de se suicider; M. Hugo apparaîtra comme le +poète des choses sombres, en qui se répercute +et se magnifie tout ce que les hommes appréhendent +et redoutent.</p> +<p>Que l'on ajoute encore à toutes ces scènes +certains portraits pleins d'ombre et de réticence, +dont le plus grand exemple est la silhouette bizarre, +sacerdotale et scélérate du docteur Geestemunde, +certains ensembles brouillés et confus, +la perception subtile du trouble d'une société à +la veille d'une émeute, de cet instant des batailles +où tout oscille:</p> +<div class="blkquot"> +<p>La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les +traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des +armées ondoient, les régiments entrant ou sortant, font +des caps ou des golfes, tous ces écueils remuent continuellement +les uns devant les autres ... les éclaircies se +déplacent; les plis sombres avancent et reculent; une +sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse +ces multitudes tragiques....</p> +</div> +<p>Enfin que l'on considère cette tendance poussée +à bout, que l'on fasse l'énumération de tous +ces poèmes douteux où M. Hugo tente d'éteindre +l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les ténèbres +métaphysiques, de ses constants efforts +à définir l'incertain des problèmes historiques, +sociaux, moraux et religieux, de son abus de +l'obscurité, de ses appels à une intervention divine, +et de sa vision de l'inexplicable dans les +plus claires choses; il nous semble que la démonstration +est suffisante. S'il est un domaine +où M. Hugo soit à la fois fréquent et magnifique, +c'est celui du mystérieux, du caché, du +crépusculaire, +du nocturne. S'il est par excellence celui +qui ne sait point voir les choses réelles, il +est le familier de leur envers, des terreurs, des +appréhensions et du trouble, des fantasmagories +et des imaginations, dont les hommes peuplent +peureusement l'absence de clarté.</p> +<p>Certains faits contradictoires ne sauraient altérer +la valeur de cette induction. Les chapitres +réalistes des <i>Misérables</i>, ne nous sont pas +inconnus, +tels que la plaidoirie singulièrement navrante +et comique et vraie du père Champ-Mathieu, indigné +dans sa stupidité d'être pris pour le forçat +Valjean, ni tout l'épisode du petit Picpus, les +notes précises sur l'existence des religieuses, la +bizarre conversation entre le père Fauchelevent +et la mère Supérieure, ni cette excellente figure +de M. Gillenormand, ni celle de Thénardier fourbe +et féroce. Le faux Lord Clancharlie est historiquement +vraisemblable, et de toutes les héroïnes +de théâtre, la reine Marie Tudor, se distingue +par des passions humaines conçues en termes +vrais. Dans certaines poésies même, comme +<i>Mélancholia</i>, les misères sociales paraissent +décrites +et déplorées véritablement. Mais ce ne +sont point ces parties éparses et sincères qui +peuvent caractériser l'oeuvre de M. Hugo. Elles +montrent que l'organisation intellectuelle de ce +poète n'est pas absolument dénuée des +propriétés +qui constituent le talent d'artistes d'une autre +école. Elles ne prévalent point contre les faits +universels et caractéristiques, les tendances +générales +et excessives que nous avons reconnues +en cette étude, dont les résultats se résument +comme suit:</p> +<p>En un style fait de répétitions, d'antithèses +et d'images, M. Hugo drape des idées soit banales, +vulgaires, prises au hasard et partout, soit paraissant, +comparées aux objets, plus simples, +plus grandes et plus vagues. Cette nullité, cette +simplification et ce grossissement du fond, sont +unis aux propriétés caractéristiques de la forme +non par des relations de causes à effets ou +d'effets à cause, mais par un rapport indissoluble +qui permet de considérer ces deux ordres de +faits comme résultant à la fois d'une cause unique. +En effet, toute la richesse du style de M. Victor +Hugo s'associe de telle sorte à la simplicité de +ses idées, qu'il reste indécis s'il use de son +élocution +prodigieuse pour dissimuler la faiblesse +de sa pensée, ou si celle-ci s'interdit toute activité +dépensée en belles paroles. Le grossissement +est joint à la simplicité soit pour la cacher, +soit parce qu'un objet vu incomplètement est vu +plus en saillie; il aboutit nécessairement à la +répétition ascendante des mots, comme celle-ci +au grossissement des idées. Le vague et le mystère +de la pensée conduisent à l'emploi des +images, et celles-ci facilitent le développement +de sujets purement métaphysiques. Les mots +s'allient ainsi aux choses en une relation immédiate +et essentielle par des actions et des réactions +réciproques, qu'il faut tenir en mémoire. +C'est par cette synthèse finale, réunissant en un +ensemble homogène les éléments que notre analyse +a dissociés, que l'on pourra reconstruire +logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. +Une merveilleuse puissance verbale, abondante, +fertile, colorée, sans cesse renaissante et variée +comme un fouillis de lianes; sous ce revêtement +une pensée simple, nue, énorme, brute et +à gros grains, comme un entassement de rocs; +l'on aura là une image approchée des livres du +poète, l'enchevêtrement luxuriant de sa forme, +sur l'édifice grandiose de ses simples et énormes +idées, tout le déploiement de ses livres +hérissés +et fleuris, érigés en gros blocs friables et mal +assemblés. En cette antithèse fondamentale et +inaperçue du poète: la nudité du fond et la +richesse +de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se +résume.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">[10]</a> +<div class="note"> +<p> Décembre 1884, <i>Revue Indépendante</i>.</p> +</div> +<br> +<h3>III</h3> +<br> +<p>De l'ensemble des faits que nous venons d'établir, +il résulte une explication psychologique? +En d'autres termes aux anomalies d'expression +et de pensée qui sont devenues manifestes au +cours de cette étude, pouvons-nous assigner +pour cause une ou plus d'une anomalie interne +du mécanisme intellectuel connu, qui, admise sur +hypothèse, paraisse être à l'origine de tous les +caractères marqués de l'oeuvre de M. Victor Hugo? +Il nous semble que l'on peut répondre par l'affirmative +à une question ainsi précisée.</p> +<p>Si nous reprenons les résultats de notre analyse, +résumés en ces deux termes: simplicité de +la pensée et richesse de la forme, le choix de +celui qui précède et détermine l'autre, ne +peut-être +douteux. Il n'a jamais paru à personne que +les gens d'intelligence simple, soient nécessairement +des orateurs copieux, tandis que le contraire +semble vrai.</p> +<p>L'opinion commune sur les gens à parole facile, +les improvisateurs, les avocats, les bavards, les +écrivains de premier jet, démontre en quelque +façon que chez les discoureurs abondants on a +remarqué une activité intellectuelle moins intense +et moins vive relativement. C'est donc de l'examen +des facultés orales de M. Hugo (car la psychologie +ne distingue pas la parole prononcée de +la parole écrite) que nous allons partir, quitte à +revenir sur nos raisonnements, si l'explication +qu'elles nous auront fournie ne rend pas compte +également des facultés mentales du poète.</p> +<p>M. Kussmaul (<i>Troubles du langage</i>) expose +que l'acte de parler se décompose en trois phases: +l'impulsion interne, intellectuelle et émotionnelle; +l'expression intérieure; l'expression proférée. +Or, +nous avons discerné en M. Hugo, dès le début, +l'habitude de répéter en plusieurs formules diverses +une seule pensée, de sorte que fort souvent +dans tout un chapitre et tout un poème, +peu d'idées distinctes sont émises. Il semble donc +qu'en lui, à une seule impulsion de l'âme, à une +conception, à une émotion, à une vision +intérieures, +correspondent une multitude d'expressions, +qui se présentent tumultueusement, s'ordonnent, +se rangent et sont issues de suite, +tandis que les facultés intellectuelles restent +inactives, attendant que ce flux ait passé, pour reprendre +leurs fonctions intermittentes. Que +l'on admette ce don d'exprimer longuement et de +penser peu, de développer magnifiquement et +abondamment, le moindre jet d'émotion et d'idées; +que l'on se figure en outre que pendant ces successives +rémissions de l'intelligence, M. Hugo porte +dans sa conscience non plus des pensées, mais +de purs mots; tout deviendra clair. Un esprit +présentant cette anomalie de ne penser guère +qu'en paroles, devra s'exprimer en antithèses +et en images, devra simplifier et grossir la réalité, +devra parfaitement rendre le mystérieux et +le monstrueux, en vertu du mécanisme même de +notre langage.</p> +<p>Chez lui, chaque idée, au lieu d'en suggérer +une autre, de se propager de terme en terme, du +début à la fin d'une oeuvre, s'étant +immédiatement +fondue et comme dissipée dans l'abondance +d'expressions qu'elle déchaîne, ne subsiste pendant +une durée appréciable qu'en mots. Ceux-ci +comprennent d'abord les termes propres et synonymes, +puis les termes analogues, enfin, et, nécessairement, +les termes métaphoriques. De +même le poète s'exprime, en effet, par des mots +justes, puis par des mots détournés, puis par +des images. Et celles-ci étant l'équivalent non +de l'idée, depuis longtemps oubliée, mais des +premiers mots dans laquelle elle était conçue, +il suit qu'elles paraîtront d'habitude imprévues, +incohérentes, neuves et curieuses aux personnes +habituées à penser en pensées. De même, +c'est +grâce à ce rapport lointain entre l'image et l'idée +que M. Hugo parvient à figurer parfaitement, +en apparence, des idées ou abstraites ou impensables, +et qu'il se trouve amené à traiter en +beaux vers les plus vagues sujets métaphysiques.</p> +<p>La tendance du poète aux antithèses s'explique +d'une manière analogue. M. Taine, dans le premier +livre de l'<i>Intelligence</i>; M. Lazarus, dans sa +monographie sur l'<i>Esprit et le langage</i>, montrent +que nos mots sont abstraits et absolus. Le mot +«arbre» ne représente aucun arbre particulier, +qui pourrait être de telle grandeur et de telle +disposition, mais bien un vague ensemble de +masse globulaire verte placée au haut d'un +grand tronc gris-brun. Et ainsi délimité, l'arbre +se sépare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment +du brin d'herbe à son pied. Seul un +esprit réaliste sentira qu'il n'y a au fond aucune +démarcation entre les graminées des petites aux +grandes, les ronces, les arbustes, les scions, les +petits arbres et les gros. Le mot «homme» de +même, que nous nous figurons blanc, pourra +être verbalement opposé au mot «bête» +que +nous imaginons quadrupède et velue; mais en +fait, ces mots font abstraction des grands singes +marchant souvent debout et la face glabre, ainsi +que des peuplades sauvages, les Papouas et les +Boschimans, marchant courbés et les bras ballants +jusqu'aux genoux, le nez épaté et la face +fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour +tous les mots antithétiques, depuis +lumière-ténèbres, +desquels sont omis les dégradations crépusculaires, +jusqu'à matière-esprit, que relient +les manifestations de plus en plus subtiles de la +force. On verra ainsi que la nature ne contient +pas de choses opposables, et que seul le langage +crée des mots qui le sont. Que M. Hugo dût s'abandonner +à cette tendance antithétique que les +mots eux-mêmes et les mots seuls possèdent, +paraîtra naturel à qui aura suivi nos explications.</p> +<p>Nous passons aux facultés mentales du poète. +Dans tous les précédents paragraphes, nous avons +tenu tacitement pour acquis que la pensée pure de +M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, +ni appliquée à se conformer exactement +à la nature des choses. Les faits que nous avons +exposés dans le deuxième chapitre de notre étude +justifient cette pétition de principe. Nous avons vu +que M. Hugo se plaît à exécuter des variations, +parfois +extrêmement belles, sur les lieux-communs +les plus abusés, qu'en de nombreux endroits de +son oeuvre, il s'inspire visiblement des idées +simples et parfois fausses, qui ont cours dans +le public sur des sujets familiers. C'est là le +procédé +d'un homme peu habitué à penser pour son +propre compte, prompt à s'emparer de thèmes +tout faits pour donner libre cours à sa faculté de +parolier. Mais il est un domaine où le vulgaire ne +peut même le mal renseigner. C'est celui de l'âme +humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des +mots.</p> +<p>Quand on dit, sans trop y songer: un héros, +un vieillard, une jeune fille, une mère, nous +apercevons vaguement quelque chose de fort net +et de fort simple. Un héros est un beau jeune +homme brave et rien de plus; une jeune fille est +un être chaste, joli et timide. Qu'un héros n'est +souvent ni beau, ni jeune ni même brave; qu'une +jeune fille peut être laide, sensuelle et hardie et +tous deux par-dessous cela posséder une cervelle +compliquée et retorse,—les mots ne nous +le disent pas et l'analyse seule nous l'apprend. +M. Hugo s'en tient aux mots; de là, l'air de +famille de ses créatures similaires, et leur psychologie +écourtée, qui se borne à assigner à +chaque type les tendances convenables et conventionnelles, +à rendre les vieillards vénérables +et les mères tendres, les traîtres fourbes et les +amantes éprises, sans nuance, sans complications +et sans individualité, sans rien de ces contradictions +abruptes et de ces hésitations frémissantes +que présente tout être vivant.</p> +<p>Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre +de M. Hugo, la sauve. Si ce poète simplifie la +réalité, il la grossit, en vertu de cette même +habitude +de pensée verbale, qui a façonné son +style et ses conceptions. Le mot, s'il ne contient +que les attributs les plus généraux, les plus +caractéristiques +et les plus simples de l'objet qu'il +désigne, les porte en lui poussés à leur plus +haute puissance. Le mot «chêne» figure un +arbre robuste et énorme; le mot «or» rutile +plus brillamment que le pâle métal de nos monnaies. +Il n'est pas de femme qui soit la femme, +ni de pourpre vermeille qui mérite d'être appelée +le rouge. Le poète dont toute l'activité intellectuelle +se dépense en mots, qui use sans cesse de +ces brillants faux jetons de la pensée, ne pourra +s'empêcher de voir les choses aussi démesurées +que les paroles qui les magnifient. Pour lui, nécessairement, +les méchants seront monstrueux, +les jeunes filles virginales et les tempêtes formidables. +Il ne concevra d'hommes vertueux que +saints, d'aurores que radieuses. La brise passant +dans les arbres sera pour lui l'haleine du grand +Pan, et il soupçonnera des faunes dans les taillis +obscurs. Le mot <i>Napoléon 1er</i> fera surgir en +son âme un fantôme de statue, le mot <i>Révolution</i> +une lutte de titans, le mot <i>Liberté</i> des hommes +déliés qui s'embrassent en pleurant. Que ces +sentiments, cette façon de penser, d'être ému et +d'exprimer, est portée chez M. Hugo à un degré +tel qu'elle devient géniale et sublime, la fin de +la deuxième partie de notre étude le montre.</p> +<p>Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes +de la nature, M. Hugo a le plus noblement +exalté ses phénomènes crépusculaires et +mystérieux. Ici, à son habitude de concevoir les +choses aussi énormes que les mots, aucune expérience +antagoniste ne s'oppose. Les mots <i>ombre</i>, +<i>antre</i>, <i>nuit</i>, pris verbalement et portés à +leur +plus haute énergie, désignent des lieux ou des +temps dans lesquels les sens de l'homme sont +forcément inactifs, c'est-à-dire ne nous donnent +plus aucun renseignement. De même les termes +plus abstraits: <i>mystère</i>, <i>trouble</i>, l'<i>éternité</i>, +l'<i>au-delà</i>, expriment des entités sur lesquelles +nous ne savons rien. Ainsi leur agrandissement +n'a pas de bornes comme il en existe pour les +mots figurant des objets communs; dans le domaine +du vague, la fantaisie de M. Hugo, laissée sans +limites et sans résistance, se meut et se déploie +à l'infini, comme s'épand un gaz infiniment +élastique, +laissé sans pression. Il ne s'occupe pas +plus de voir la chose nulle sous le mot peu précis +que la chose mesquine sous le mot énorme, +la chose complexe sous le mot simple, la chose +indéfinie sous le mot absolu, les choses vraies +enfin sans désignations répétées et sans +images +appendues, sous les mots<a name="FNanchor_11_11"></a><a + href="#Footnote_11_11"><sup>[11]</sup></a>.</p> +<p>Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo +sont expliquées par notre théorie, et la confirment. +Est-il maintenant son habitude de désigner +les chapitres de ses livres, ses poèmes et ses recueils +par les titres métaphoriques, qui ne +donnent pas le contenu de l'oeuvre; son érudition +qui comprend toutes les sciences verbales, +la métaphysique, la théologie, la jurisprudence, +la philologie, les nomenclatures, et aucune des +sciences réalistes et naturelles; sa réforme de la +versification, qui a eu pour effet, par l'introduction +de l'enjambement, de permettre d'exprimer +une idée en plus de mots que n'en contient un +vers; le résultat même du romantisme qui, parti +en guerre au nom de Shakespeare contre l'irréalisme +classique, n'a abouti qu'à enrichir la langue +française de nouveaux mots; toute la vie du poète, +la mission sacerdotale qu'il s'est assignée, son +entrée en lice pour la «révolution» contre le +«pape», sa haine des «tyrans» et sa +philanthropie +générale; tous ces traits résultent du verbalisme +fondamental de son intelligence. Son immense +gloire de poète national peut être expliquée +de même.</p> +<p>M. Hugo est en communion avec la foule, parce +qu'il en épouse les idées et en redit, en termes +magnifiques, les aspirations. Coutumier comme +elle de ne point creuser les dessous des choses, +de croire tout uniment qu'il y a des braves gens +et des coquins, que tous les hommes sont frères +et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs +célèbrent l'Éternel, que les morts vont dans un +monde meilleur, et que la Providence s'occupe +de chacun, ralliant les disserteurs de politique +par son adoration de quatre-vingt-neuf, les +mères par son amour des enfants, les ouvriers +par sa philanthropie et son humanitarisme, ne +choquant en politique que les aristocrates, en +littérature que les réalistes et en philosophie +que les positivistes, trois partis peu nombreux, +M. Hugo est d'accord avec toutes les intelligences +moyennes, qu'il éblouit, en outre, par l'admirable, +neuve, et persuasive façon dont il exprime +leur pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, +M. Hugo est d'esprit essentiellement +français. Par son habitude de penser des mots +et non des objets, de ne point disséquer les +âmes et de ne point montrer les choses, il est +par excellence du pays du spiritualisme cartésien, +du théâtre classique et de la peinture d'académie. +Il y a joui de l'énorme bonheur de ne différer de +ses contemporains et de ses compatriotes que +par la forme où il a jeté des idées +traditionnellement +nationales. Cette innovation est à la +fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est +point, comme le démontre l'impopularité de +l'<i>Éducation sentimentale</i>, de la <i>Tentation de +saint Antoine</i>, des oeuvres de Stendhal et de +Baudelaire.</p> +<p>Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment +complexe, dont les propriétés saillantes ont +été +résumées en exemples, nous avons extrait +quelques caractères généraux, ceux-ci ont +été +repris en un couple fort clair et fort simple de +tendances universelles; celles-ci en un fait +psychologique absolument net. Il ne faut pas +que cette explication qui, comme tous les principes, +paraît moindre que les effets causés, fasse +illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre +de M. Hugo. À l'intersection de deux lignes on +mesure aisément leur angle; mais que ces côtés +soient prolongés à l'infini, ils comprendront +l'infini. De même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous +avons résumé en quelques mots l'essence, +demeure une des plus énormes qu'un cerveau +humain ait enfantées. Que l'on suppose jointe à +la faculté verbale qui l'a produite, les facultés +analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce +d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on +joigne encore à cette intelligence reine, la pensée +encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un poète +transcendant, qui porterait en sa large cervelle +toutes les choses et tous les mots. Être de cet +ensemble inouï un fragment notable, suffit à la +gloire d'un homme.<br> +<br> +</p> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="GONCOURT"></a><br> +<h2>LES ROMANS</h2> +<h3>DE</h3> +<h3>M. EDM. DE GONCOURT<a name="FNanchor_12_12"></a><a + href="#Footnote_12_12"><sup>[12]</sup></a></h3> +<br> +<p>Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, +et de hautes charges militaires, sous la galante +et faible tutelle d'un grand-père épris, l'éveil +d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire +minuscule dans l'hôtel du ministère de la guerre; +la naissance de son imagination par la musique, +les lectures sentimentales, et cette précoce +surexcitation que causent dans une cervelle à +peine formée les exercices religieux préparatoires +à la première communion,—l'esquisse +de ses passionnettes et de ses +amourettes,—puis le développement de la jeune fille fixé +en +ces moments capitaux: la puberté, le premier +bal, la révélation des mystères sexuels,—enfin +l'étude, en cette élégante, de tout le raffinement +de la toilette, des parfums du corps et des façons +mondaines,—son affolement de ne pas se +marier, le léger hystérisme de sa chasteté, +l'anémie, une lugubre lettre de faire +part,—en ces phases se résume le récent roman de +M. de Goncourt, le dernier si l'auteur maintient, +pour notre regret, un engagement de sa préface. +Dans ce livre, M. de Goncourt a de nouveau +consigné toutes les originales beautés de son +art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son +émotion et la science de sa méthode, la sorte +particulière de style qui procède de cette sorte +particulière de tempérament. Avec les trois +oeuvres qui l'ont précédé, jointes aux romans +antérieurs des deux frères, il semble que l'on +peut maintenant définir, en ses traits essentiels, +la physionomie morale de l'auteur de <i>Chérie</i>, +le mécanisme cérébral que ses écrits +révèlent +et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.</p> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>Il est en M. de Goncourt trois prédispositions +originelles, sans lien nécessaire qui les relie: +physiologique, intellectuelle, émotionnelle, affectant +les trois départements principaux de son +organisation psychique, qui, démontrées, peuvent +suffire à l'analyse et à l'explication de cet +artiste.</p> +<p>Ses livres, chaque chapitre de ses livres, +plusieurs paragraphes de chaque chapitre sont +constitués par le récit de faits positifs, précis, +particularisés, par des observations, des anecdotes, +un geste, une physionomie, une mine, une +locution, une attitude ou un incident. Ces faits +nus, ou accompagnés de considérations et de +narrations, qu'ils résument et qu'ils prouvent, +ces faits soigneusement choisis, renseignant sur +toutes les phases des personnages, arrivant aux +moments essentiels de leur vie fictive, forment +toute la contexture des romans de M. de Goncourt, +sans lien presque qui les aligne, sans transition +qui les assemble et les dénature par une relation +logique. Et de ces éléments ténus mais +rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de +Goncourt sait user avec un art et des résultats +merveilleux.</p> +<p>Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à +un moment psychologique de ses personnages +à montrer cette évolution et cette transformation +par un fait brutal, net, dont la conclusion est +laissée à tirer au lecteur. Telle est la scène +où +la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie +d'incarner, à la veille de son exalté amour pour +lord Annandale, tombe presque entre les bras +d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette +conversation érotique que Chérie, à la campagne, +par une après-midi torride, ses sens près de +s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux +filles de ferme. C'est par une suite d'incidents +et de tableaux de ce genre que M. de Goncourt +dépeint en leurs moments caractéristiques de +larges périodes de l'existence de ses créatures, +l'enfance de Chérie et l'enfance de celle qui sera +la fille Élisa, la vie errante des frères Zemganno +avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, +traversée d'inconscients regrets, de la Faustin +au bord du lac de Constance. Par ces faits menus +ou longs à décrire, il montre les états +d'âme +permanents ou passagers de ses +personnages,—par ces mains de Gianni travaillant machinalement +à déranger les lois de la pesanteur, +l'absorption momentanée du saltimbanque cherchant +un tour inouï,—par ce réglisse bu dans +un verre de Murano, la nature populaire et raffinée +de la Faustin.</p> +<p>Il lui faut des faits pour prouver ses assertions +générales, le désir qu'ont les menuisiers +de ne travailler que pour le théâtre, une fois +qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer +la séduction que celui-ci exerce sur tout ce qui +l'approche; des faits pour trait final à une analyse +de caractère, ou à la notation d'un changement +moral; la mère des Zemganno appelée en justice, +ne voulant témoigner qu'en plein air, pour +montrer le farouche amour de la bohémienne +pour le ciel libre; pour représenter la modification +produite en Chérie par sa puberté, décrire +en détail la gaucherie et la timidité subite +de ses gestes. Par une méthode contraire M. de +Goncourt fait précéder une considération +générale +de la série de faits qui l'étayent, décrivant +les fougues d'Élisa de maison en maison, pour +déterminer en une généralisation +l'inquiétude +errante des prostituées.</p> +<p>Des faits encore, déguisés sous une conversation, +jetés en parenthèse, arrivant comme par +hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser +ces personnages fugitifs qui ne traversent +qu'une page, à décrire un lieu, à spécifier +une +sensation par une comparaison, à montrer en +raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à +noter le paroxysme d'une maladie ou l'affolement +d'une passion, à marquer les réalités d'une +répétition, +la physionomie d'un souteneur, l'aspect +particulier d'un public de cirque à Paris, le +débraillé d'un cabotin, la colère d'une actrice ou +d'une petite fille; et, dans cette profusion de +notes, d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de +mines, il en est que l'auteur nous donne par +surcroît, sans nécessité pour le roman, comme +une bonne partie des premiers chapitres de la +Faustin, comme ce souriant récit où Mascaro, +le fantastique et vague serviteur du maréchal +Handancourt, emmène Chérie dans la foret «voir +des bêtes», et sous les grands arbres précède +la petite fille émerveillée, faisant chut de la +main sur la basque de son habit noir.</p> +<p>Que l'on réfléchisse que cette méthode +où le +fait concret et caractéristique prime le général, +que M. de Goncourt parmi les romanciers +observe seul scrupuleusement, est celle des +sciences morales modernes, qui l'ont prise aux +sciences naturelles; que M. Taine ne procède +pas autrement dans ses <i>Origines</i>, M. Ribot dans +son <i>Hérédité</i>, les sociologistes anglais +dans +leurs admirables travaux. Par son réalisme +exact, par ses notes mises sous les yeux du +public, par ses déductions avec preuves à l'appui, +et ses caractères établis sur leurs actes, M. de +Goncourt a pu accomplir pour des milieux et +une époque restreints, des livres d'enquête +sociale qui flottent entre l'histoire, et le recueil +de notes psychologiques. Il a fait faire un pas +de plus que ses contemporains, à l'évolution +scientifique du roman. Il a acquis quelques-uns +des caractères qui différencient les livres de +science des livres d'art. Ses renseignements, les +faits qu'il cite, pris de tous côtés, font que ses +créatures sont plutôt des types que des individus, +sont plus instructives que vivantes, plus +générales et diffuses que particulières, sont +plutôt les exemples d'un genre que des individus +saisis et étudiés à part. Et grâce à +son habitude +d'accorder le pas à ses observations sur ses +idées générales, à ne point plaider de +cause et +à ne pas émettre de considérations sur la vie, +M. de Goncourt a pu se tenir à égale distance de +ces philosophies nuisibles à toute vue exacte de +la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le +pessimisme. Il s'est contenté d'observer, de noter +et de résumer, sans conclure, sans se rallier à +l'une des deux moitiés de la conception de la +vie, sans que sa sagacité ou son coup d'oeil +soient altérés par une théorie +préconçue nécessairement +fausse parce que partielle. Par cette +rare impassibilité, il est resté aussi apte à +relever +les faits caractéristiques de la gaie et jolie enfance +d'une petite fille riche, que de la corruption +d'une fille entretenue, ou de l'idiotie +progressive d'une prostituée qu'écrase peu à +peu le perpétuel silence du régime cellulaire.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">[11]</a> +<div class="note"> +<p> Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode +être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, +pour le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les +localisations +cérébrales soient peu avancées. Si la +découverte de +M. Brocat était définitive, si la faculté du +langage devait avoir +pour organe la troisième circonvolution frontale gauche, on +pourrait +affirmer à coup sûr que cette partie chez le plus +merveilleux +orateur de l'humanité, doit présenter un +développement monstrueux. +Mais cette localisation qui paraît juste pour le mécanisme +musculaire de la parole, ne peut-être celle du langage. +L'alliance +des mots et des idées est telle que tout organe pensant doit +être en +rapport immédiat avec tout organe verbal; c'est là une +relation +non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, <i>Op. cit.</i>).</p> +</div> +<a name="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">[12]</a> +<div class="note"> +<p> Revue Indépendante, mai 1884.</p> +</div> +<br> +<h3>II</h3> +<br> +<p>Mais de même que parmi les faits multiples +que présentent les choses et qui constituent les +sciences, certains sont attirés à l'étude de la +matière morte, certains autres à celle du monde +organique, et parmi ces derniers certains par +la matière vivante en ses éléments, certains par +les ensembles que forment ces unités, il intervient +chez les hommes de lettres réalistes un +biais individuel, une prédisposition de l'oeil à +voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un +ordre de faits particulier, un caractère dans les +phénomènes, un moment dans les physionomies, +les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort +que chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe +et le touche, provient son style individuel, la +particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe, +qui révèle le plus sûrement la qualité +intime de +son intelligence.</p> +<p>Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel +M. de Goncourt voit les paysages, les intérieurs, +les gens, les physionomies, les attitudes, les +passions, la nature psychologique de ses personnages +préférés, on extraira de cette collection, +la notion d'un artiste épris de mouvement, +notant la vie dans son évolution, les visages +dans leurs transformations, les émotions dans +leurs conflits, chaque âme dans sa diversité.</p> +<p>Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, +des objets forcément immobiles, il perçoit +le caractère mouvant et variable, les vibrations +de la lumière, les variations du jour, le frisson +passager de l'air. La forêt où Chérie, enfant, +se promène, est décrite en ses murmures, l'ondoiement +de ses branches, les sautillements de +la lumière sur le sol, les fuites d'une bête +effarée. +Le paysage morne où s'élève la prison de Noirlieu +est rendu non par ses formes mais par le +fleuve pâle qui le traverse, sa plaine <i>crayeuse</i>, +son <i>étendue blafarde</i>, la <i>lumière +écliptique</i> qui +le glace. Dans le foyer du cirque où les frères +Zemganno attendent avant d'entrer en scène, +les objets se diffusent sous les rayonnements que +note l'auteur:</p> +<div class="blkquot"> +<p>C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces +continuels déplacements de gens éclaboussés de +gaz, ce +sont en ce royaume du clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure +des visages, de charmants et de bizarres jeux de +lumière. Il court par instants sur la chemise ruchée d'un +équilibriste un ruissellement de paillettes qui en fait un +linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots de soie +vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les +blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée +de soleil d'un seul côté. Dans le visage d'un clown +entouré +de clarté, l'enfarinement met la netteté, la +régularité et +le découpage presque cassant d'un visage de pierre.</p> +</div> +<p>Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des +gens dont l'auteur peuple ses pages, ce qu'il +évoque c'est non une énumération de traits au +repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, +mais leur mouvement, leur attitude instantanée, +leur figure surprise en un changement ou une +révulsion. Par une vision particulière pareille +en son effet, à ces fusils photographiques, qui +décomposent le vol d'une chauve-souris et le +saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le +portrait de la soeur de la Faustin, au sortir d'une +crise hystérique, dans sa promenade nerveuse +par une salle de fin de dîner,—décrit Chérie +montant un escalier et, «balançant sous vos +yeux l'ondulante et molle ascension de son souple +torse». Dans un cheval blanc promené le soir +aux lumières dans un manège, il saisit «un +flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient +des yeux humides». C'est la démarche +d'Élisa partant en promenade, qu'il nous donne, +«avec son coquet hanchement à gauche», +«l'ondulation +de ses reins trottinant un peu en avant +de l'homme, la bouche et le regard soulevés, +retournés vers son visage.» Mais c'est dans les +<i>Frères Zemganno</i> qu'éclate cet amour de la vie +corporelle, ce penchant à peindre des académies +en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un +trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, +glissant sur une corde, disloquées dans une +pantomime, emportées et fuyantes dans le galop +d'un cheval.</p> +<p>Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un +corps plutôt que son dessin, il note des changements +de figure, des mines plutôt que des +visages. Il peint, en la Tomkins, «des yeux gris +qui avaient des lueurs d'acier, des clartés cruelles +sous la transparence du teint»; en Chérie, +«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; +«l'ébauche de mots colères crevant sur des +lèvres muettes», pour les traits convulsés de +la détenue Élisa. La physionomie de la Faustin +lui apparaît tantôt dessinée en ombres et +méplats +lumineux, par une lampe posée près de son lit, +tantôt s'assombrissant, se creusant sous une +émotion tragique:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit +la ténébreuse absorption du travail de la pensée; +de l'ombre +emplit ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au +jeune et mol front d'un enfant qui étudie sa leçon, les +protubérances, +au-dessus des sourcils, semblèrent se gonfler +sous l'effort de l'attention; le long de ses tempes, de ses +joues, il y eut le pâlissement imperceptible que ferait le +froid d'un souffle, et le dessin de paroles, parlées en dedans, +courut mêlé au vague sourire de ses lèvres +entr'ouvertes.</p> +</div> +<p>M. de Goncourt a le sens et le rendu des +gestes caractéristiques. Il sait l'adroit et caressant +coup de main que donne une jeune fille sur +la jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un +petit pied bête» d'une femme hésitant à dire +une idée embarrassante et saugrenue, le rapide +gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un +fou rire, et le geste de colère avec lequel, +désespérant +de trouver une intonation, elle tire les +pointes de son corsage.</p> +<p>Et cette perpétuelle vision de mouvements +physiques, ces physionomies changeantes, ces +bras remuants, ces muscles frissonnants sous +l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les +pages descriptives de M. de Goncourt, secoue et +précipite les passions de ses personnages, +accélère +leurs conversations en ripostes serrées de +près, fait voler leur esprit, emporte leurs actes, +varie leurs humeurs. L'on assiste aux tâtonnements +d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; +à la brillante et heureuse folie de son succès; +aux révoltes cabrées d'une fille à moitié +maniaque, +à son «hérissement de bête» devant la +porte de sa prison, à l'alanguissement graduel +de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de +Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une +petite fille gâtée, se roulant par terre dans la +rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une jeune +femme mourant de sa chasteté, et courant à la +quête d'un mari; l'état d'âme inquiet et alangui +d'une actrice entretenue, élaborant un rôle de +grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique +et le plus émouvant amour, abandonnant +le théâtre, puis reprise par lui, récupérant +ce +coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment +mimer la mort de son amant.</p> +<p>Et par une conséquence logique ce sont des +âmes capables de ces variations, de ces emportements, +de ces sautes, que M. de Goncourt s'applique +à peindre, des âmes diverses, plastiques +à toutes les sensations, désarticulées et +nerveuses, +sans constance et sans unité, sans rien +qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des +âmes de demi-artistes, des âmes de premier mouvement, +soudaines, ductiles et fougueuses. Conduit +par son réalisme à l'étude d'une basse +prostituée, +d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait +depuis que des créatures fantasques et charmantes, +des clowns bohémiens, une actrice, une +jeune fille jolie, coquette et gâtée, des êtres +changeants comme un ciel de printemps, extrêmes, +ondoyants, d'une nature atrocement difficile +à décrire et à montrer.</p> +<p>De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal +effort à rendre le mouvement avec des mots +figés et une langue plus ferme que souple, de +cette artistique quadrature du cercle, provient le +singulier style de M. de Goncourt. Il a dû recourir +au néologisme pour noter des phénomènes qu'il +a bien vus le premier. Le frisson même que lui +causait le spectacle des choses, l'a fait employer +des locutions de début, qui donnent comme un +coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» +ces «c'était ma foi», ces «ce sont, ce +sont» qui +marquent la légère griserie de son esprit au moment +de rendre une nuance fugace, une sensation +délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs +avec des adjectifs déformés, parce que +l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui +paraît plus importante que l'état, rendu par le +substantif. Il recourra à d'interminables +énumérations +pour décrire tous les multiples aspects +d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire +de mots frémissants, colorés, pailletés, +étincelants +et reluisants, pour exprimer ce qu'il voit +aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera +ces étranges phrases disloquées, enveloppantes +comme des draperies mouillées, mouvantes +et plastiques qui semblent s'infléchir dans +le tortueux d'une route: «Enfin l'omnibus, déchargé +de ses voyageurs, prenait une ruelle tournante, +dont la courbe, semblable à celle d'un +ancien chemin de ronde, contournait le parapet +couvert de neige d'un petit canal gelé»; des +phrases compréhensives donnant à la fois un fait +particulier et une idée générale, des phrases +peinant à noter ce que la langue française ne peut +rendre et devenant obscures à force de torturer +les mots et de raffiner sur la sensation:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit +un couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion +tendre et insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce +de +moelleuse pénétration magnétique de leurs deux +corps, de +leurs deux esprits, et cela, dans un recueillement alangui +et au milieu de ce tiède contact qui met de la robe et de +la chaleur de la femme dans les jambes de l'homme. C'est +comme une intimité physique et intellectuelle, dans une +sorte de demi-teinte où les lueurs fugitives des +réverbères +passant par les portières, jouent dans l'ombre avec la +femme, disputent à une obscurité délicieuse et +irritante sa +joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous montrent +un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une +douce couleur de violette.</p> +</div> +<p>C'est dans la notation de ces sentiments ténus, +délicieux et troubles qu'éclate la maîtrise de +M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant, repris, +poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements +d'âme vagues et inaperçus de tous, dans la description +de l'ivresse languissante que causent à +Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans +la sorte d'extase hilare de deux clowns tenant un +tour qui stupéfiera Paris, dans la vague stupeur +d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une +prisonnière +hystérique. Grâce aux infinies ressources +de son style et au biais particulier de sa manie +observante, il est parvenu à saisir quelques-uns +des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. +L'organisation de ses sens et de son style +ressemble à ces instruments infiniment complexes +mais infiniment sensibles de la physique moderne +qui saisissent des phénomènes et permettent +des approximations inconnues aux anciennes +machines. Et qui voudrait se plaindre de cette +délicate complexité, cause et condition d'une +science plus vraie?</p> +<br> +<h3>III</h3> +<br> +<p>À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en +acte, de ses remuements physiques et des ses agitations +morales, à cette recherche appliquée et +reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, +se joint en M. de Goncourt le goût particulier +d'une certaine sorte de beauté, qu'il recherche +avidement et rend amoureusement, dont l'attrait +l'a guidé dans ses courses de collectionneur, +dans la détermination des sujets et des +scènes de la plupart de ses romans: le goût +passionné du joli. Ce penchant qui le conduisit +à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à +étudier +en toutes ses faces et à faire revivre en son entier +cette époque de la grâce française, qui lui +fit aimer dans les objets du Japon leur puérilité, +l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et +détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse +comme une nuance et un parfum à part, les +farde et les poudre.</p> +<p>À une époque où le souvenir du romantisme +remplit les romans réalistes et les scènes brutales, +de grands chocs tragiques et sanglants, de +raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé +le sens des choses naturellement charmantes, +de la poésie dans les incidents journaliers, +des âmes délicates de naissance, de +ce qui est vif, simple et gai. Il sait goûter la malice +d'une vieille pantomime italienne et en inventer +de poétiques pour ses clowns, rendre la +douceur de gestes et de caractère d'un soldat, +ancien berger, la grâce native d'une actrice +naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions +enfantines qui fleurissent la folie d'une vieille +idiote. Mais où le sens du joli éclate, c'est dans +son nouveau livre, dans cette charmante étude de +réclusion féminine qui forme la première +moitié +de <i>Chérie</i>, dans le geste mutin d'une petite fille +perchée sur sa chaise et éventant sa soupe de son +éventail; dans la gaie répartie du maréchal +consolant +Chérie de s'apitoyer sur la douleur des +parents des perdreaux servis à table; dans la +scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet +effarement d'une troupe d'enfants enfermés dans +les combles; dans la bienveillante et aimable idée +qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de +de la forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. +Personne ne pouvait mieux rendre les +légers et coquets caprices d'une âme de fillette, +la demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la +longue douceur de la passion satisfaite:</p> +<div class="blkquot"> +<p>En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante +de fleurs, dont la chute molle des feuilles, sur le +marbre des consoles, scandait l'insensible écoulement du +temps, tandis que tous deux étaient accotés l'un à +l'autre +la chair de leurs mains fondue ensemble, des heures +remplies des bienheureux riens de l'adoration passaient +dans un <i>far-niente</i> de félicité, où parler +leur semblait un +effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de +sourires paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, +un muet bonheur....</p> +</div> +<p>Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses +et des bonheurs, à ce réaliste qui sait +parfois être gaminement gai, d'être attiré par le +fantastique et le crépusculaire que montre parfois +la vie parisienne, par l'existence excessive et +mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie voluptueusement +macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise +surtout dans <i>La Faustin</i>, après les vues rembranesques +des répétitions diurnes à la +Comédie-Française, +et la sinistre fin de dîner des auteurs +dramatiques, les scènes ou apparaît l'honorable +Selwyn, puis cet acte cruel du dénouement égal +en puissance terrifiante à la <i>Ligeia</i> de Poë,—<i>La +Faustin</i> imitant devant une glace, par une +nuit d'automne, le rictus de son amant moribond. +Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord +de la vérité, à la rencontre de la grande +poésie.</p> +<p>C'est cette intervention de la fantaisie dans +le choix des incidents, cet amour du joli dans +les choses et dans les gestes, du mystère pour +certaines scènes et certains personnages, qui +finalement caractérise le mieux l'art de M. de +Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le +coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence +des scènes élégantes et des personnages +point abjects, le contournement amoureux de +sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse +de son émotion. De là aussi, de son goût +du bizarre et du fantastique, les soubresauts +de son récit, la terrible nervosité des derniers +chapitres de <i>La Faustin</i> et de <i>Chérie</i>, ces +agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées +à l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, +le mystère de certains de ses dévoilements, +la richesse barbare de certains de ses intérieurs.</p> +<p>M. de Goncourt est comme au confluent de +deux esthétiques. Il a gardé beaucoup de sa +fréquentation de l'ancienne France, de la France +de Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a +été conquis aussi par le romantisme septentrional +qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine, +par ce que Balzac a innové. De cet amalgame +est fait le charme et le heurt de son oeuvre, ce +par quoi elle nous séduit et nous terrifie.</p> +<p>Et maintenant cette analyse terminée, il faut +imaginer que le mécanisme cérébral dont nous +avons essayé d'isoler et de montrer les gros +rouages, est vivant et en marche, possédé par +une créature humaine, constitue en son engrènement +et son travail une unité indivise, la pensée, +la raison et le génie d'un artiste et d'une personne. +D'un seul coup, et sans les distinctions +innaturelles que nous avons établies, M. de +Goncourt est à la fois chercheur de petits faits +caractéristiques et précis, frappé par les aspects +mouvementés des êtres et des choses, ému par +ce qu'il y a en ces phénomènes de joli, de +délicat, +de rare, de bizarre, d'un peu fantastique. +Ce penchant réagit sur le choix de ses documents +humains, de ses sujets, de ses personnages; +ce souci de l'exactitude le pousse à +donner des visions nettes de mouvements et de +jolités; l'habitude de l'observation, son ouverture +d'esprit à tous les phénomènes de la vie, le garde +de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: +la recherche d'émotions délicates le préserve +habituellement +de s'appliquer à l'étude des choses +basses, des personnages laids ou nuls, limite sa +vision des phénomènes psychologiques, l'éloigne +de concevoir des caractères uns, individuels et +constants, colore et énerve sa langue, atténue +ses fabulations, rend ses livres excitants et +fragmentaires. Ajoutez encore à ces anomalies +individuelles d'organisation cérébrale, les +caractères +généraux de toute âme d'artiste et +d'écrivain, +la vive sensibilité, le don plastique du +mot expressif, le don dramatique de la coordination +des incidents, l'infinie ténacité de la mémoire +pour les perceptions de l'oeil, toutes les +multiples conditions qui permettent de réaliser +cette chose en apparence si simple, un beau +livre. Enfin le possesseur de cette curieuse intelligence, +il faut le figurer jeté dès sa jeunesse, +avec son frère et son semblable, dans les remous +de la vie parisienne, promenant l'aigu de +son observation, la délicate nervosité de son +humeur, dans le monde des petits journaux, des +cafés littéraires, des ateliers, dans les grands +salons de l'empire, habitant aujourd'hui une maison +constellée de kakémonos et rosée de sanguines, +le cerveau nourri par une immense et +diverse lecture: à la fois érudit, artiste et +voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de +celui de Heine et de celui de Rivarol, instruit +des très hautes spéculations de la science, l'on +aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses +parties et son tout, de cet artiste divers, fuyant +exquis, spirituel, poignant, solide,—l'auteur +des livres les plus excitants et les plus suggestifs +de cette fin de siècle.</p> +<hr style="width: 45%;"> +<h3>PAGES RETROUVÉES<a name="FNanchor_13_13"></a><a + href="#Footnote_13_13"><sup>[13]</sup></a></h3> +<h3>PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT</h3> +<br> +<p>Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses +articles de journal et ceux qu'il a faits avec son +frère. Il suffit de dire que presque toutes ces +<i>Pages retrouvées</i>, sont des morceaux de bonne ou +de haute littérature, pour marquer la différence +entre les feuilles d'il y a une trentaine d'années +et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes +bizarres celles où les Goncourt faisaient +paraître, vers 1852, les chroniques et les nouvelles +qui formèrent depuis la <i>Lorette</i>, une <i>Voiture de +masques</i> et le présent volume. Si l'on feuilletait +l'une d'elles, le <i>Paris</i> de 1852, on verrait un +journal quotidien du format du <i>Charivari</i> publiant +tous les jours une lithographie de Gavarni et +encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois +par des gens ayant de la littérature. M. Aurélien +Scholl fit là ses débuts; il était alors d'un +pessimisme +furibond et faisait précéder ses chroniques +toutes en alinéas, d'épigraphes naïvement latins +ou grecs. Le numéro était une fois par semaine +rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et +pour montrer à quel point on laissait ce poète +hausser le ton coutumier de journaux, nous +citerons de lui cette magnifique phrase, dont le +pendant ne se trouvera guère dans nos quotidiens: +«Ainsi dans le calme silence des nuits, +aux heures où le bruit que fait en oscillant le +balancier de la pendule, est mille fois plus redoutable +que le tonnerre, aux heures où les rayons +célestes touchent et caressent à nu l'âme toute +vive, où la conscience a une voix, où le poète +entend distinctement la danse des rhythmes dégagés +de leur ridicule enveloppe de mots, à ces +heures de recueillement douloureuses et douces, +souvent, oh! souvent, je me suis interrogé avec +épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la +moelle des os. Et quand on y songe qui ne +frémirait, en effet, à cette idée de vivre +peut-être +au milieu d'une race de dieux implacables +parmi des êtres qui lisent peut-être couramment +dans notre pensée, quand la leur se cache +pour nous sous une triple armure de diamant! +Quand on y songe.... Le mystère de l'enfantement +leur a été confié et peut-être le +comprennent-elles.... +Peut-être y a-t-il un moment +solennel où si le mari ne dormait pas d'un +sommeil stupide, il verrait la femme tenir entre +ses mains son âme palpable et en déchirer un +morceau qui sera l'âme de son enfant....»</p> +<p>Les Goncourt faisaient de même des numéros +entiers du <i>Paris</i>, qui ne contenait alors, outre +le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle +comme les admirables <i>Lettre d'une amoureuse</i>, +et <i>Victor Chevassier</i>.</p> +<p>Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais +paru, le <i>Camp des Tartares</i>; ils faisaient des +comptes rendus de théâtre (le <i>Joseph Prudhomme</i> +de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; +parfois même ils chroniquaient tout +simplement comme dans leur <i>Voyage de la rue +Lafitte à la Maison d'Or</i>, et une citation gaillarde +les menait en police correctionnelle.</p> +<p>C'était cependant un temps encore aimable; +les annonces du <i>Paris</i>, ces annonces documentaires +qui rendront précieuses aux historiens +futurs les quatrièmes pages de nos journaux, sont +encore amusantes à lire.</p> +<p>Une réclame de parfumerie se termine par +une citation de Martial; le «plus de copahu» +est déjà le cri de ralliement des médecins de +certaines +maladies, qu'on appelait si poliment alors +des maladies confidentielles; un journal contemporain +publie «les mémoires de Mme Saqui, première +acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» +un restaurateur de la rue Montmartre promet +«pour 1 fr. 50 un repas comprenant: potage, +4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier +encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La +confiserie hygiénique fabrique deux sortes de +chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a +reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il +contient des aliments alibiles empruntés au jus +de poulet, et rendus complètement insipides.»</p> +<p>On se targuait surtout au <i>Paris</i> d'avoir de la +fantaisie, et visiblement Henri Heine était un peu +le génie du lieu. Les Goncourt aussi subirent cette +admiration. <i>Une nuit à Venise</i> est bien une fantaisie +à la manière des Reisebilder, et le <i>Ratelier</i> +aussi, sans doute avec cet alliage de minutie et +de vision scrupuleuse qui marque dans la +<i>Maison d'un vieux juge</i> les romanciers de +Germinie Lacerteux.</p> +<p><i>Pages retrouvées</i> se terminent par plusieurs +articles de M. Edm. de Goncourt entre lesquels +il faut citer celui sur M. Théophile Gautier. +Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur +et plus animé, gesticulant et parlant, +traversé d'onde, de vie et de pensée, plus +délicatement +modelé par la sympathie des souvenirs +exacts. Ce portrait est une des plus belles pages +de ce siècle. Il mérite de compter entre Charles +Demailly et la Faustin.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">[13]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue Contemporaine</i>, mars 1886.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="HUYSMANS"></a><br> +<h2>J.K. HUYSMANS<a name="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14"><sup>[14]</sup></a></h2> +<br> +<p>C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel +jeune homme, prise en son plus étrange chapitre, +que raconte <i>À Rebours</i>, le nouveau livre +de M. Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, +éraillé et froissé par tout ce que la +vie contient de grossier, de brutal, de bruyant +et de sain, se retire des hommes en qui il ne +voit point ses semblables, et se détourne de la +réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. +Usant d'une imagination adroite et subtile, il +s'emploie à donner à tous ses goûts une nourriture +facticement convenable, présente à ses +yeux des spectacles combinés, substitue les évocations +de l'odorat à l'exercice de la vue, et +remplace par les similitudes du goût certaines +sensations de l'ouïe, pare son esprit de tout +ce que la peinture, les lettres latines et françaises +ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou +décadentes, oscille dans sa recherche d'une +doctrine qui systématise son hypocondrie, entre +l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu +renoncement des pessimistes allemands. À +l'origine et au cours de cette maladie mentale, +préside la maladie physique. La névrose après +avoir causé l'incapacité sociale du duc Jean, +affiné son intelligence jusqu'à l'amincir, apparaît +en lui plus ouvertement, le poursuit d'hallucinations, +le force une première fois—dans +l'épisode du voyage ébauché à +Londres,—à +tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine +et l'accable dans une prostration finale jusqu'à +ce que la folie et la phtisie le menaçant—le +duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin +à revenir au monde pour mourir plus lentement.</p> +<p>Ce livre singulier et fascinant, plein de pages +perverses, exquises, souffreteuses, d'analyses +qui révèlent et de descriptions qui montrent, peut +surprendre quand on le confronte avec les +oeuvres antérieures de M. Huysmans. Il nous +semble qu'il est le développement, extrême +mais logique, de quelques-unes des tendances +qu'accusent <i>En Ménage, Les Soeurs Vatard, +Marthe, Croquis parisiens</i>, etc. Par <i>À Rebours</i>, +M. Huysmans a marqué dans une certaine direction +la frontière avancée de son talent, qui se +trouve embrasser certaines régions lointaines +apparemment extérieures.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">[14]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue indépendante</i>, 4 juillet 1884.</p> +</div> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent +en général, comme ceux des écrivains +qui sont à la tête du roman, à l'esthétique +réaliste. +Il sait voir les personnes, les objets, les +ensembles, les caractères avec une exactitude +notablement supérieure à celle des romanciers +idéalistes; la vie d'un homme étant rarement +tragique, il s'abstient de toute intrigue violente +ou qui comprenne d'autres incidents que ceux +éprouvés par un Parisien de la moyenne; l'histoire +à raconter se trouvant ainsi réduite, +M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et +consacre ses chapitres non plus au récit d'une +série d'événements, mais à la description +d'une +situation, d'une scène, procède non par narrations +successives avec de courtes haltes, mais par +de larges tableaux reliés de brèves indications +d'action; et, comme tous les écrivains de cette +école,—avec de profondes différences personnelles,—il +possède un vocabulaire étendu et +un style riche en tournures, apte, par des procédés +divers, à rendre l'aspect extérieur des +choses, à reproduire les spectacles, les parfums, +les sens, toutes les causes diverses et +compliquées de nos sensations, de façon à les +renouveler dans l'esprit du lecteur par la voie +détournée des mots.</p> +<p>Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les +parties extérieures et communes de toute oeuvre +réaliste, il en est deux, l'exactitude de la vision +et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés +et menés à bout. Il n'est personne, +parmi les romanciers, qui connaisse mieux Paris +dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, +ses lieux de plaisir et de travail, dans ses +aspects changeants de toutes heures, qui sache +mieux les intérieurs divers des myriades de +maisons parmi lesquelles serpentent ou s'alignent +ses rues, qui porte mieux enregistrés dans son +cerveau, les physionomies, la démarche, la +tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses +catégories superposées d'habitants. Parmi les +innombrables tableaux de Paris, les croquis et +les scènes dont regorgent les romans de +M. Huysmans, il en est dont l'exactitude frappe +comme un souvenir, suscite instantanément une +vision intérieure comme une analogie ou une +coïncidence. Dans <i>En Ménage</i>, le début, +où, par +une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent +lentement une rue endormie, l'aspect particulier +du pavé, le marchand de vin fermant sa boutique +à l'approche silencieuse de deux sergents +de ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur +le pavé, est assurément le récit +détaillé de la +série d'impressions que procure une rentrée +tardive. Qui ne connaît de son passage dans les +bouillons, «cette épouvantable tristesse qu'évoque +une vieille femme en noir, tapie seule dans un +coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon +de bouilli?» Les soirées de la famille Vatard, +celles de la famille Désableau, où Madame, après +avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les +sourcils remontés et les paupières basses, sur +le dos de sa fillette «la faisant pivoter par les +épaules, lui donnant avec son dé de petits +coups sur les doigts pour la faire tenir tranquille ... +pinçant l'étoffe sous les aisselles, +méditant sur les endroits dévolus pour les +boutonnières», ont une convaincante +véracité. +Il n'est presque point de page où l'on ne constate +cette justesse de vision et cette probité artistique. +Que l'on note encore le chapitre de <i>À Rebours</i>, +où, par une boueuse nuit d'automne, le +duc erre par tout le quartier anglican de Paris, +des bureaux de «Galignani» à la taverne de la +rue d'Amsterdam,—dans <i>Les Soeurs Vatard</i>, +le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par +un matin de paye après une nuit blanche, la +plaisante énumération des manques de tenue de +l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un +monsieur à chapeau de soie,—le bruissant +tableau des Folies-Bergère dans les <i>Croquis parisiens</i>, +et les vues en grisaille de certains sites +dolents de la banlieue,—enfin, dans tous ses +livres, cette qualité que M. Huysmans est seul à +posséder, l'art de rendre véridiquement la conversation, +d'écrire en style parlé les dires d'un +concierge, ou les bavardages de deux artistes; +assurément le réalisme de M. Huysmans, semblera +rigoureux, complet, et extraordinairement voisin +de la nature.</p> +<p>Dans ce perpétuel et acharné collétement +avec la réalité, M. Huysmans a contracté +quelques-unes des particularités de son style. +Attentif aux conversations qu'il a entendu bruire +autour de lui, renseigné par ses observations +sur les termes techniques des métiers, il a retenu +et su employer tout un vocabulaire populacier, +populaire, bourgeois et artiste, amasser et déverser +un trésor de mots d'argot et d'atelier qui +lui permet de noter des sensations et des émotions +dans la langue même des personnes qui +la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque +qui illumine toute une phrase du charme +de la bonne trouvaille. Il dira de l'or d'une +étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; +il +dira encore: «des hommes soûls turbulaient»; +des fleurs lui apparaîtront «taillées dans la +plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra +écrire cette phrase: «Attisé comme par de +furieux ringards, le soleil s'ouvrit en gueule +de four, dardant une lumière presque blanche ... +grillant les arbres secs, rissolant les gazons +jaunis; une température de fonderie en chauffe +pesa sur le logis». Il tire de l'observation des +comparaisons étonnamment justes: «Elle eut +à la fin des larmes, qui coulèrent comme des +pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme +pour tous les artistes, le commerce avec la +réalité, avec ce que l'on peut saisir par les sens, +revoir, tâter et montrer avec les spectacles +familiers de l'humanité et du monde, lui a été +profitable. Il a acquis à cette connaissance de la +vie, la dose de véracité qui est indispensable au +roman moderne, la force, la précision, la +richesse et le pittoresque du style, les moyens, +en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de +réaliser sa conception particulière de l'âme et +de la destinée humaine.</p> +<br> +<h3>II</h3> +<p>C'est, en effet, par une psychologie particulière +des personnages, par la façon dont +M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme +humaine, exagère certaines facultés, amoindrit +l'action de certaines autres, que ses romans +tranchent sur leurs congénères, se sont +nécessairement +revêtus d'un style original et aboutissent +à une philosophie générale déduite jusqu'en +ses extrêmes conséquences. Si l'on examine +quelle est l'activité commune et constante des +créatures mises sur pied par M. Huysmans, si +l'on écarte les traits généraux de toute conduite +humaine, on arrive à constater qu'ils s'emploient +à subir, à accumuler et à faire revivre des +perceptions, +surtout des perceptions visuelles, et +surtout encore des perceptions visuelles colorées +ou lumineuses. Le Cyprien des <i>Soeurs Vatard</i>, +le Cyprien et l'André de <i>En Ménage</i>, le +duc Jean de <i>À Rebours</i> semblent être, en fin de +compte, des couples d'yeux montés sur des +corps mobiles, aboutissant à de formidables +ganglions optiques, qui pénètrent toute la masse +cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute leur +activité +vitale aboutit à emmagasiner des visions et +à en dégorger d'anciennes, à noter des aspects, +à percevoir des colorations et des scintillements, +et à évoquer, dans les périodes languissantes, +d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, +endormies dans l'arrière-fonds de la mémoire, +mais vivaces et aptes à reparaître à la suite d'une +association d'idées, comme les altérations d'un +papier sensibilisé, sous l'action d'un réactif.</p> +<p>Cette conception de l'âme humaine est, chez +M. Huysmans, primordiale et irrépressible. S'il +met en scène des personnages que leur manque +de culture rend incapables d'observations minutieuses, +dont les yeux rudimentaires ne savent +point voir; il intervient, décrit en personne, +sensation par sensation, les tableaux que ces +obtus spectateurs contemplent, et marque ensuite +en réaliste exact le peu d'intérêt +qu'éveille chez +eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs, +son agitation et ses clameurs, la vue du +cours de Vincennes par un jour de foire, puis: +«Tout cela était bien indifférent à +Désirée.» Il +dessine en d'admirables pages le va-et-vient, les +jets de vapeur, les escarbilles volantes, la course +accélérée ou contenue des locomotives, toute la +vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest +à la tombée de la nuit, et conclut: «Anatole +réfléchissait.»</p> +<p>Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision +l'emporte au-delà de la vraisemblance. Il prête +à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse +oculaires +qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations +auxquelles il les soumet, les plus rares qualités +d'observateur. Ses brocheuses dévisagent +admirablement l'employé de la maison Crespin qui +vient leur réclamer de l'argent; Désirée et +Auguste, +au moment de s'éprendre, se détaillent mutuellement +en physionomistes consommés. Désirée, +conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette +de la chanteuse, avec les omissions et les insistances +d'un peintre intransigeant, puis les +détails de sa toilette, comme une personne située +dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne +trouvait pas à loger dans ces âmes étroites, +tout l'épanouissement de ses qualités de peintre +verbal. Il se mit à l'aise dans <i>En Ménage</i> et eut +recours aux artistes.</p> +<p>Assurément, jamais Paris n'a été +fouillé, décrit, +découvert, examiné dans ses détails et repris +dans ses ensembles, analysé et synthétisé +comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien +Tibaille et le littérateur André Jayant. Tout +y apparaît, depuis l'appartement de garçon artiste +où André s'installe après sa mésaventure +conjugale, jusqu'à la place du Carrousel où il +va promener sa nostalgie féminine et contempler +«le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait +au soleil couchant par de là les feuillages noirs +des Tuileries ..., les ruines dont les masses violettes +se dressaient trouées sur les flammes cramoisies +des nuages;» depuis le brouhaha d'un +café du Palais-Royal le soir, jusqu'à ces taches +lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées, +dans les maisons noires font passer devant le, +voyageur d'impériale. Ce livre avec lequel on +pourra toujours restituer la physionomie exacte +du Paris actuel, nous donne l'aspect intime de +la rue le matin quand les cafés s'ouvrent sur +le passage des ouvriers et des filles découchées +la nuit au moment des rentrées tardives, le soir +à l'heure discrète ou des messieurs bien mis +emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au +crépuscule, +où déserte et morte, elle sèche d'une +averse sous la flambée jaune du soleil couchant; +il nous donne les boutiques, les ateliers, le garni +d'un peintre, les brasseries, les restaurants, +l'appartement d'une fille, celui d'un employé, +tout le dedans et le dehors de la capitale du +monde moderne.</p> +<p>Et ce livre qui se résume en une accumulation +de tableaux colorés et mouvementés, n'a pas suffi +à assouvir la passion descriptive de M. Huysmans. +De même que les stratégistes et les joueurs +d'échecs supérieurs dédaignent les rencontres +réelles où l'imprévu altère la +beauté des calculs +et satisfont leurs aptitudes logiques, par la +solution de problèmes factices, M. Huysmans +s'est détourné de copier la réalité, qui ne +répondait +point à ses exigences sensuelles, et s'est +fabriqué dans <i>À Rebours</i>, des objets de perception +inventés et parfaits. Par d'adroites combinaisons +de choses réelles, en éliminant tout ce qui dans +l'art et la nature, était pour lui dénué +d'émotion +agréable, il a créé des visions et des perceptions +artificielles, qui, élaborées de propos +délibéré, +se sont trouvées en harmonie parfaite avec ses +facultés réceptives et les aptitudes de son style.</p> +<p>Il semble ici que la limite de l'art de voir et +de rendre est atteinte. Le boudoir où des +Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet +de travail où il consume ses heures à révoquer +le passé, ou à feuilleter de ses doigts +pâles, des livres précieux et vagues, cette +bizarre et expéditive salle à manger, dans +laquelle il trompe ses désirs de voyage, la +désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite +accablement d'un après-midi d'été, les floraisons +monstrueuses dont se hérissent un instant les +tapis, les évocations visuelles et auditives de +certains parfums aériens et liquides, et par +dessus tout ces phosphoriques pages consacrées +aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains +ténébreux dessins de Redon, à certaines lectures +prestigieuses et suggestives; ici le style de +M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour +employer une de ses phrases, «tous feux allumés».</p> +<p>Dans l'effort pour rendre toutes les sensations +dont les choses affectent ses appareils sensoriels +et cérébraux, M. Huysmans atteint à une +élocution +consommée, orientale et supérieure.</p> +<p>Il a d'admirables trouvailles de mots; par +l'appariement des paroles, il sait rendre la +nature du choc nerveux brusque ou lent, dont +l'affectent ses sensations. Certaines phrases +pétaradent et font feu des quatre pieds: «La +horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la +Gaule, s'écrasa dans les plaines de Châlons, où +Aétius la pila dans une effroyable charge. La +plaine gorgée de sang moutonna comme une +mer de pourpre; deux cent mille cadavres barrèrent +la route, brisèrent l'élan de cette avalanche +qui, divisée, tomba éclatant en coups de +foudre sur l'Italie, où les villes exterminées +flambèrent comme des meules». D'autres +phrases coulent lentement comme des larmes de +miel: «Cette pièce où des glaces se faisaient +écho et se renvoyaient à perte de vue dans les +murs des enfilades de boudoirs rosés, avait +été célèbre parmi les filles, qui se +complaisaient +à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat +tiède qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée +par le bois des meubles». D'autres encore +sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes +savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient +furieux de garçons, lancés à toute volée, +hurlant boum, jonglant avec des carafons et +des soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire +de leurs tabliers.»</p> +<p>Mais c'est surtout la sensation colorée que +M. Huysmans est parvenu à reproduire intégralement +par l'artifice des mots. Assurément cette +phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle +décrit: «Des branches de corail, des ramures +d'argent, des étoiles de mer ajourées comme +des filigranes et de couleur bise, jaillissent en +même temps que de vertes tiges supportant de +chimériques et réelles fleurs, dans cet antre +illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, +et contenant l'inimitable et radieux bijou, +le corps blanc, teinté de rose aux seins et aux +lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs +cheveux pâles». Et encore: «Sur sa robe triomphale, +couturée de perles, ramagée d'argent, +lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont +chaque maille est une pierre, entre en combustion, +croise des serpentaux de feu, grouille sur +la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que +des insectes splendides, aux élytres éblouissantes, +marbrés de carmin, ponctués de jaune +aurore, diaprés de bleu acier, tigrés de vert +paon.»</p> +<p>Mais, outre cette virtuosité générale, M. +Huysmans +a conçu un type de phrase particulier, où +par une accumulation d'incidentes, par un mouvement +pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé +à enclore et à sertir en une période, toute la +complexité d'une vision, à grouper toutes les +parties d'un tableau autour de son impression +d'ensemble, à rendre une sensation dans son +intégrité et dans la subordination de ses parties: +«Sur le trottoir des couples marchaient dans les +feux jaunes et verts qui avaient sauté des bocaux +d'un pharmacien, puis l'omnibus de Plaisance +vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant +de ses deux flammes cerise, la croupe blanche +des chevaux, et les groupes se reformèrent, +troués çà et là par une colonne de foule se +précipitant du théâtre Montparnasse, +s'élargissant +en un large éventail qui se repliait autour +d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant +d'oranges». Ou encore: «Tout va de guingois +chez elle; ni moellons, ni briques, ni pierres, +mais de chaque côté, bordant le chemin sans +pavé creusé d'une rigole au centre, des bois de +bateaux marbrés de vert par la mousse et plaqués +d'or bruni par le goudron, allongent une +palissade qui se renverse entraînant toute une +grappe de lierre, emmenant presqu'avec elle la +porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions +et ornée de moulures dont le gris encore +tendre perce sous la couche de hâle déposée +par des attouchements de mains successivement +sales». Le souple enlacement de cette +sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit +dernier et la preuve de cette faculté réceptive +que nous avons constatée; elle est la sensation +même absorbée, élaborée dans l'intelligence, +et projetée au dehors telle quelle.</p> +<p>Mais ce tour de force descriptif réussit avec +une perfection et une fréquence qui constituent +déjà une anomalie. Que l'on revienne, en effet, +de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à +l'homme normal, chez qui la sensation perçue +en gros et à la hâte, est transformée par un +travail conscient ou inconscient en volontés, en +actes, en une conduite et une carrière; le point +morbide des créatures romanesques apparaît. +L'épanouissement de leurs facultés réceptives a +étouffé toutes leurs autres énergies, les a +réduites +à la vie végétative d'une plante passive +par essence, régie et affectée par tout ce qui +l'entoure, dépendant des aubaines du ciel et du +hasard de sa situation. À mesure que M. Huysmans +rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire +plus soumis et plus directement sensibles +aux impressions externes, il est forcé d'atténuer +leur force de volonté, de les décrire plus incapables +de tirer de leurs sensations de forts et +persistants mobiles d'agir. Tandis que dans ses premiers +livres, l'organisme humain reste à +peu près intact, dans ses derniers il le doue +d'étranges timidités, d'une mollesse constante, +d'un acquiescement résigné à toutes les +vicissitudes, +d'une absolue dépendance des circonstances +extérieures, qui se traduit autant par +l'incapacité d'André à travailler dans un +appartement +neuf, que par l'intolérable malaise qu'il +ressent à vivre seul, sans le bruissement d'un +jupon de femme autour de lui. Dans <i>À Rebours</i>, +cette dysénergie est consommée; des Esseintes +est une pure intelligence sensible et ne tente +dans tout le livre qu'un seul acte volontaire, +qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à +Londres. De leur impuissance volitionnelle, on +peut déduire leur incapacité de vivre dans la +société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite +pour des Esseintes, vers une existence +monacale, solitaire et recluse, enfin leur absolu +pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût +de toute vie active.</p> +<br> +<h3>III</h3> +<p>En cette psychologie du pessimiste, qui juge +la vie mauvaise en soi, répugne aux contacts +sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus +sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir +et à jouir de concert, M. Huysmans déploie une +pénétrante finesse d'analyse et fait certaines +découvertes que n'ont point prévues les psychologues +et aliénistes spéciaux de l'hypocondrie.</p> +<p>Il assigne à ses personnages le tempérament +habituel des mélancoliques agités, une anémie +partielle ou totale, une débilité turbulente, un +système nerveux faible, c'est-à-dire excitable +par des causes minimes; pour le plus caractérisé +de ses malades, le duc des Esseintes, M. Huysmans +a recours à la symptomatologie de la +névrose, qui est, en effet, habituellement accompagnée +de mélancolie à son début.</p> +<p>Sur cette base physique dont les traits généraux +seuls sont constants, M. Huysmans établit +le caractère de ses personnages. Il leur assigne +le trait principal du tempérament pessimiste, +celui de ne pouvoir être affecté que de sensations +désagréables ou douloureuses, même +pour des objets qui n'ont en soi rien de haïssable +(J. Sully, <i>le Pessimisme</i>). Dans les <i>Soeurs +Vatard</i> la devanture d'une boutique de pâtisserie +est décrite en termes de dégoût. Dans +<i>En Ménage</i>, Cyprien, revenant d'une soirée, +déblatère contre les diverses catégories des +personnes qu'il y a aperçues, avec une amusante +partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme +il passe en revue avec André, ses souvenirs +d'école, qu'ils évoquent avec horreur, il finit +par affirmer que tous ses camarades sont nécessairement +ruinés et en peine d'argent. Les fleurs +rares et étranges dont le duc Jean garnit son +vestibule, ne lui présentent que des images de +charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette +fois une apparence de peau factice sillonnée de +fausses veines; et la plupart comme rongées +par des syphilis et des lèpres, tendaient des +chairs livides, marbrées de roséoles, damassées +de dartres; d'autres avaient le teint rose vif +des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune +des croûtes qui se forment; d'autres étaient +bouillonnées par des cautères, soulevées par +des brûlures; d'autres encore montraient des +épidémies poilus, creusés par des ulcères +et +repoussés par des chancres; quelques-unes enfin +paraissaient couvertes de pansements, plaquées +d'axonge noire mercurielle, d'onguents verts de +belladone, piquées de grains de poussière, par +les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.»</p> +<p>De même que le tempérament craintif est disposé +à ne voir dans l'avenir que des causes +d'effroi, le tempérament malheureux ne présage +que des déceptions. Dans <i>En Ménage</i>, Cyprien +émet sur une nouvelle conquête d'André, sur les +motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne +et désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, +qu'il s'irrite de ne point voir se réaliser. Et passant +de cas particuliers à l'ensemble général, les +personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la +vie que comme une suite d'infortunes. Il faut +lire, à ce propos, les plaintes de M. Folantin, dans +<i>À Vau l'eau</i>, ou le passage suivant de <i>À Rebours</i>, +qui est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, +consistant à ôter d'un ensemble toute +bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais:</p> +<p>«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort +de ces marmots et de croire que mieux eût valu +pour eux que leur mère n'eût pas mis bas.</p> +<p>«En effet, c'était de la gourme, des coliques et +des fièvres, des rougeoles et des gifles, dès le premier +âge; des coups de bottes et des travaux +abêtissants, vers les treize ans; des duperies de +femmes, des maladies et des cocuages, dès l'âge +d'homme; c'était aussi, vers le déclin, des +infirmités +et des agonies, dans un dépôt de mendicité +ou dans un hospice.»</p> +<p>Et, chose singulière, cette vue exclusive des +misères humaines n'inspire aux pessimistes de +M. Huysmans aucune compassion pour leurs semblables: +«Comme toute impression morale +est pénible à l'hypocondriaque, dit Griesinger dans +son <i>Traité des maladies mentales</i>, il se développe +chez lui une disposition à tout nier et à +tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin +d'entourer ses personnages de comparses ridicules +et odieux, ou de les isoler entièrement; et +ni les uns ni les autres ne ménagent à la +société +des railleries qui tournent rapidement en dénonciations +colères. Ils sont convaincus de l'avortement +fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès +nécessairement partiels, dénoncent toutes les +institutions nationales, contestent la possibilité +du progrès et aboutissent, quand ils formulent +la théorie générale de leurs sentiments, aux +anathèmes +du catholicisme ou à ceux plus absolus et +aussi peu fondés de Schopenhauer.</p> +<p>Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, +sont rassemblés, coordonnés, caractérisés +et +montrés avec un art merveilleux et pénétrant +dans les livres de M. Huysmans. Mais il est un +point qu'il a découvert: l'influence du pessimisme +sur le goût artistique. Par un choc en retour +imprévu mais légitime, de même que les spectacles +communément tenus pour beaux déplaisent +au mélancolique, les spectacles jugés laids par +les gens à tempérament heureux doivent confirmer +l'état d'âme où il se complaît, le dispenser +de toute négation et de toute révolte, évoquer +sa tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre +Cyprien n'est à l'aise que devant certains spectacles +douloureux et minables; il préfère «la +tristesse des giroflées séchant dans un pot, au +rire ensoleillé des roses ouvertes en pleine terre»; +à la Vénus de Médicis, «le trottin, le petit +trognon +pâle, au nez un peu canaille, dont les reins +branlent sur des hanches qui bougent»; formule +son idéal de paysage en ces termes: «Il avouait +d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le +talus des remparts, il plongeait au loin ... Dans +cette campagne, dont l'épiderme meurtri se bossèle +comme de hideuses croûtes, dans ces routes +écorchées où des traînées de +plâtre semblent la +farine détachée d'une peau malade, il voyait une +plaintive accordance avec les douleurs du malheureux, +rentrant de sa fabrique éreinté, suant, +moulu, trébuchant sur les gravats, glissant dans +les ornières, traînant les pieds, étranglé +par des +quintes de toux, courbé sous le cinglement de +la pluie, sous le fouet du vent, tirant résigné sur +son brûle-gueule.»</p> +<p>Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit +encore: «Il ne s'intéressait réellement qu'aux +oeuvres mal portantes, minées et irritées par la +fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes +qu'il venait de ranger, les oeuvres de Barbey +d'Aurevilly étaient encore les seules dont les idées +et le style présentassent ces faisandages, ces taches +morbides, ces épidémies talés, et ce goût +blet, +qu'il aimait tant à savourer parmi les écrivains +décadents». Cette phrase est précédée +d'une intéressante +liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, +et d'une énumération d'auteurs français dans +laquelle se coudoient curieusement des écrivains +catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des antiquaires +en idées et en style, quelques poètes +réellement décadents comme Paul Verlaine dont +certains volumes ont les subtilités métriques et +le niais bavardage des derniers hymnographes +byzantins, et une bonne partie de ce que la littérature +contemporaine a produit de supérieur +et de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction +apparente, c'est au raffinement le plus +fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de +compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, +comme un arbuste souffreteux et effeuillé culmine +en une radieuse fleur.</p> +<p>M. James Sully a très exactement marqué que +le dernier mobile du pessimisme est le désir que +tout soit parfaitement bon, le souci de choses +infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, +le pessimiste a-t-il plus de chances que l'optimiste +de découvrir et d'apprécier les choses +exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé +une admiration trop générale, qui offusque sa +misanthropie. C'est par cette vulgarisation que +des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et +des eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, +personne plus que lui n'aura plus d'audace à se +mettre au-dessus du goût public, à aller droit +à ce qui est excellent. De là le raffinement, la +recherche, la trouvaille, l'amour des belles choses +inédites, de tout ce qui, dans le domaine artistique,—plus +ouvert à la perfection que la nature +parce que plus inutile,—se rapproche clandestinement +de la supériorité absolue, satisfait +certains goûts très nobles de la nature humaine, +lui procure les plus complexes c'est-à-dire les +plus belles émotions esthétiques. Ce raffinement, +<i>À Rebours</i> en est le catéchisme et le formulaire; +tout ce qui, dans la réalité, peut meurtrir une +âme délicate est écarté de ce +précieux livre, est +assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À d'imparfaites +sensations naturelles sont substitués d'indirects +et subtils artifices. Toutes les réalités y +deviennent légères et flatteuses, depuis le vermeil +expirant des cuillères à thé, jusqu'à la +coupe +bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la +splendeur assourdie des ameublements, les gaufrages +des tentures, le mystérieux rayonnement +des tableaux, à cette bibliothèque enfermant +sous la beauté des reliures d'inestimables livres +à l'exquisité des liqueurs bues, des parfums +inhalés, des pensées évoquées et +contemplées.</p> +<p>Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans +tire les dernières beautés de son style, qui se +trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la +lecture de certains livres de théologie, de certains +volumes de poésie savante, par de justes inventions, +il enrichit et pare son langage, de vocables +assoupis, longuement harmonieux et doux; il les +sertit et les associe en de lentes phrases, qui +joignent le poli soyeux des mots, à la suavité de +l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée +d'une croix et des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; +serrée dans ses parchemins et dans ses +ligatures de même qu'une authentique charte, +dormait une liqueur couleur de safran, d'une +finesse exquise. Elle distillait un arôme quintessencié +d'angélique et d'hysope mêlées à des +herbes marines aux iodes et aux bromes alanguis +par des sucres, et elle stimulait le palais +avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une +friandise toute virginale, toute novice, flattait +l'odorat par une pointe de corruption enveloppée +dans une caresse tout à la fois enfantine et +dévote.» Il parvient à rendre par de +précises +correspondances sensibles certaines sensations +apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues +par des temps de verbes, quelquefois +même par de longs adverbes précédés d'un +monosyllabe, +d'où ils tombaient comme du rebord +d'une pierre, en une cascade pesante d'eau»; +ou, plus immatériellement encore: «Dans la +société +de chanoines généralement doctes et bien +élevés, il aurait pu passer quelques soirées +affables +et douillettes». Et c'est ainsi armé des plus +fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans +est parvenu à écrire ce surprenant chapitre VII +de <i>À Rebours</i>, qui, racontant les intimes fluctuations +d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux +et inquiet, marque le cours de pensées de +théologie ou de scepticisme, par une succession +de précises images, accomplissant le tour de +force de seize pages de la plus subtile psychologie, +écrites presque constamment en termes +concrets.</p> +<p>Repassant en sens inverse par les parties +dégagées dans notre analyse, revenant du plus +complexe au plus simple, que l'on saisisse +maintenant en son ensemble, en son accord et +sa particularité spécifique, l'organisme intellectuel +qui vient d'être étudié. Il se résume, +semble-t-il, en une série de facultés perceptives +de moins en moins étendues, provoquant des +états émotionnels de plus en plus intenses. Sur +la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude +singulière à apercevoir le monde ambiant, en +son aspect véritable et à ressentir un plaisir +général à la décrire, s'étage une +faculté visuelle +plus spécialisée, plus délicate, source de plus +de joie et de plus d'efforts, celle de sentir et de +retenir de préférence des sensations colorées. +Une faculté visuelle plus restreinte encore, et +dont les effets émotionnels de colère et de +comique, semblent dépasser l'intensité, rend +M. Huysmans apte à distinguer, à haïr et à +railler +dans les objets et les êtres ce qu'ils peuvent +avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par +un juste retour, de cette vision du défectueux, +à la suite d'une élimination extrêmement rigoureuse +de tout déchet et de toute tare, +M. Huysmans acquiert l'acéré discernement et +l'intense jouissance des choses supérieurement +belles et rares, le raffinement, qui, comme la +pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde +toutes les lignes de son organisation intellectuelle.</p> +<p>Et toutes ces propriétés cachées d'une +âme +muette, se manifestent en ce corps des intelligences +littéraires, le style. Il s'enrichit et +s'affermit au contact de la réalité, se colore, +s'infléchit et s'agite, pour rendre l'infinie complexité +de délicates visions, s'irrite et s'énerve +devant certains spectacles détestés, se subtilise, +s'adoucit et s'enrichit encore, devient opulent +et onctueux pour rendre la grâce resplendissante +d'une certaine beauté supérieure, extraite +et sublimée.</p> +<p>Dans les réactions et les mélanges de toutes +ces énergies et ces capacités, dans leur ajustement +et leur coordination, réside, il me semble, +la physionomie intime d'un des jeunes artistes +les plus originaux de notre temps. Il me paraît +que M. Huysmans, par son dernier livre surtout, +a donné plus que des promesses de talent; on +peut légitimement compter, sans illusion amicale, +que ses travaux aideront à maintenir et à +exalter l'excellence actuelle de notre école +littéraire.</p> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="COURSE"></a><br> +<h2>LA COURSE À LA MORT<a name="FNanchor_15_15"></a><a + href="#Footnote_15_15"><sup>[15]</sup></a></h2> +<br> +<p>Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses +oeuvres imitées des esthétiques admises, est original +par le cas psychologique qu'il étudie et +inaugure, avec les quelques livres marquants de +ceux qui débutent, un nouveau style et un nouvel +art. On n'en parle guère et cependant cette oeuvre +est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état +d'esprit d'une partie des jeunes gens, de leurs +voeux artistiques et du but auquel ils vont. La +<i>Course à la Mort!</i> le nouveau roman de M. Edouard +Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, +dégagé +des anciennes modes et décrivant, en de +pénétrantes +analyses, la phase la plus récente du +mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme.</p> +<p>Écrite comme une autobiographie, en une +série de notes éparses que relie à peine un +récit +d'amour ténu et bizarre, la <i>Course à la Mort</i> est +l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme +latent de cette époque, portant ses dernières +atteintes, devient ressenti et raisonné, +envahit et stérilise le domaine des sentiments, +frappe d'une atonie définitive l'âme qu'il a mortellement +charmée.</p> +<p>Le héros du livre est à la fois raisonneur et +analyste. S'aidant de Schopenhauer, il s'efforce de +mettre sa mélancolie en système et de se faire +illusion sur les causes de son humeur par un +exposé didactique, qui démontre en toutes +choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat +scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme +que décrit la <i>Course à la Mort</i> a d'autres +origines +qu'une conviction spéculative. Celui que ce livre +nous confesse est atteint plus profondément que +dans son intelligence; il est malade de la volonté +et de la sensibilité, il se sait vaguement frappé +au centre de son être et s'entend à démêler +dans la contemplation de sa ruine morale les +plus secrets symptômes.</p> +<p>Il ne profère plus les plaintes d'il y a un +demi-siècle, +il n'accuse ni le monde, ni la société, ni +la destinée. Il ne reproche pas aux hommes de +ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre +une existence enfin fortunée, dans des siècles +passés, en des contrées distantes. Après tous ses +prédécesseurs il devine le premier que son mal +est en lui et qu'aucune variation fortuite dans +les circonstances ne l'en guérirait.</p> +<p>Sachant les hommes innocents de sa tristesse il +consent à les plaindre de subir comme lui tout +l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le console +le seul et vain souci de se connaître.</p> +<p>L'impuissance de sa volonté, qui est la cause +et le fond de son infortune, est par lui subtilement +analysée; il distingue le penchant à suppléer +aux actes par de vagues rêves, sa dépravation +morose qui le porte à se regarder faire +dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de plus +en plus incapable de toute action spontanée; +enfin apparaît ce dernier symptôme de la décadence +volitionnelle, la lassitude anticipée, le dégoût +préventif qui détournent même de tout désir, +de tout rêve d'entreprise et bornent définitivement +en son incapacité le malade et le moribond +que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le +dégoût +se touchent, alors de si près qu'ils se confondent +et ne font plus qu'un et je les sens qui me +travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore +frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans +le lit d'insomnies et de cauchemars où celui-là +la pousse. Ma pensée en marche s'arrête soudain +et recule meurtrie comme un bataillon décimé +dans une embuscade, jusqu'aux retranchements +du silence. Où est la force qu'une seconde j'avais +sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; +comme une ombre se mouvant dans une lueur +très pâle, il grandit, il devient ruineux, il absorbe +tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui +pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles +limites +son envahissante obscurité et sa main pesante +m'écrase dans ces ténèbres émanées +de lui.»</p> +<p>De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le +pessimisme de M. Rod arrive à ce dernier repliement +sur soi, où s'interrogeant sans cesse, oubliant +de vivre à force de s'analyser, il en vient +à ne plus être sûr de ses propres sentiments; les +désirs remuent à peine et s'étiolent, les passions +deviennent circonspectes et douteuses. C'est une +période d'une de ces équivoques et indécises +amours +qui donne au livre sa trame.</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Par son intrigue encore ce roman est original +et se distingue surtout du <i>Werther</i> et de +l'<i>Obermann</i> du commencement de ce siècle.</p> +<p>L'étrange héros de la <i>Course à la Mort</i> +n'aime pas, on doute du moins qu'il aime et se +sent douter, interroge sans cesse son pâle +coeur, ne sait que résoudre et se résigne à son +atonie. Il oscille et hésite; il est des heures +où les dernières ondes de son sang, les regards +profonds de celle qui passe dans sa vie, lui font +pressentir l'éclosion d'une forte et douloureuse +passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il +se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements +de son âme et la voit se calmer +sous son introspection; puis des paroles ordinaires +de Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent +et, se souvenant de l'ancienne théorie +de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette +vue profonde et clairement conçue que c'est +l'hostilité et non l'attrait qui règne entre les +sexes. De plus douces émotions reviennent, il +est ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, +il veut vivre, se redresser, sortir de son suaire, +mais il se butte de nouveau, s'arrête, ébauche +un geste de renoncement et médite son impassibilité +jusqu'à ce que la mort de Céline N..., +vienne détruire ce vestige d'amour et résoudre +les contradictions de son âme en une longue +harmonie de regrets.</p> +<p>Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue +a été pressentie des jeunes romanciers.</p> +<p>Des livres de M. Huysmans où l'amour ne +joue aucun rôle, et dont le dernier analyse un +solitaire, à cet admirable roman de M. Albert +Pinard, <i>Madame X...</i> qui est l'histoire de deux +êtres dont aucun ne peut subjuguer l'autre en +un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une +nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles +qui diffèrent de celles des anciens +romans en ce que la femme n'est plus l'être asservissant +et dominateur que présentent les de +Goncourt et Zola. Et si l'on joint à cette originalité +fondamentale celle du faire, le style, qui +n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des +choses visibles, mais abstrait et apte à figurer +les faits de l'âme,—des procédés qui ne sont +pas la description, mais l'analyse psychologique +et rapprochent ainsi la <i>Course à la Mort</i> des +dernières oeuvres de M. Bourget, on aperçoit +combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et +actuel.</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le +pessimisme du temps.</p> +<p>Des gens aussi incompétents que M. Dionys +Ordinaire vont disserter sur les tendances de la +jeunesse et on en cherchera l'origine dans +quelque chose d'aussi insignifiant que la politique.</p> +<p>Il convient peut-être de dire que la jeunesse +littéraire est pessimiste comme le furent en +1830 les jeunes romantiques et en 1850 les +réalistes, et plus tôt encore la pléiade des +Parnassiens. +Et si l'on veut remonter plus haut, si +l'on réfléchit, quel abîme sépare la +littérature +française de ce siècle de celle des époques +passées, +on trouvera au pessimisme contemporain +assez d'ascendants pour se convaincre que la +tristesse est l'essence même du nouvel art, et +peut-être de tout art noble.</p> +<p>Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les +honnêtes gens de goûter les joies qu'ils peuvent +avoir est la source de toutes nos oeuvres magistrales; +il a évolué, de tapageur et théâtral +qu'il était au début de la nouvelle période, +à +une phase plus calme et plus fière qui prête +aux vers récents un chant plus intime et fournit +à l'analyse des âmes plus profondes. Dans +la représentation de ce mal—et quel livre <i>intéressant</i> +n'est pas un peu pathologique—M. Rod +est parvenu à montrer de nouvelles phases et +de plus intimes déchirements.</p> +<p>Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à +côté de l'étude de l'amour, qui en restera la +tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence +à sourdre entre l'homme et la femme à +une époque où ils aperçoivent l'antagonisme de +leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de +leurs fonctions vitales.</p> +<p>Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme +commentant certaines pages de Darwin, +sont la préface de cette nouvelle tendance. +Il nous paraît intéressant de la signaler et d'en +désigner les représentants.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">[15]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Vie moderne</i>, 25 juillet, 1851.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="PANURGE"></a><br> +<h2>PANURGE<a name="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16"><sup>[16]</sup></a></h2> +<p>«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop +grand, ny trop petit, et avoit le nez aquilin, +fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de +l'âge de trente-cinq ans ou environ, fin à dorer +comme dague de plomb, bien galant homme de +sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu +paillard et sujet de nature à ce qu'on appeloit en +ce temps là:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Faute d'argent c'est douleur non pareille.<br> +</span></div> +</div> +<p>«Toutefois, il avait soixante-trois manières +d'en trouver tousjours à son besoin, dont la +plus honorable et la plus commune étoit par +façon de larrecin furtivement faict; malfaisant, +pipeur, buveur, batteur de pavez, ribleur s'il en +étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du +monde et toujours machinoit quelque chose +contre les sergeants et contre le guet.»</p> +<p>Et après ce portrait sommaire, viennent à la +débandade, les mille aventures drolatiques où +ce véritable héros de Rabelais se dessine à gros +traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier +de l'époque, puis partant pour les pays de la +fable contre le roi des Dipsodes, puis s'embarrassant +dans cette épineuse question du mariage, +et parcourant pour s'amuser dans son dessein +tout l'archipel d'îles peuplées à souhait des +innombrables êtres allégoriques dont Rabelais +tenait à rire; en somme la plus durable et la plus +humaine des caricatures énormes qui s'étalent +dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et +et vérolez très prétieux».</p> +<p>Panurge est besoigneux, de petite extraction; +il n'a rien de la débonnaireté massive que +donnent à Pantagruel sa force de géant et sa +naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute +de danare», ses appétits faméliques, maintenant +qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité +d'un grand seigneur, réclament des satisfactions +prodigieuses. Aussi faut-il suivre dans le récit, +ses ripailles perpétuelles, ses incessantes invitations +à la coupe, «ha buvons», ses festins +de gros mangeur quand il a conquis à la guerre +un château et des biens: «Il se ruinait en mille +petits banquets joyeux et festoyements, ouverts +à tous venants, mêmement à tous bons compagnons, +jeunes fillettes et mignonnes galloises, +abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant +son bled en herbe.»</p> +<p>Ces belles bombances ne ressemblent ni au +fastes de Timon d'Athènes, ni aux réceptions du +vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux +nobles et aux écoliers, il est resté bohême de +petite race, de probité variable, avec la lâcheté +égayée d'impudence des Scapin, et rancunier par +surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut +et de ses moutons, «lesquels tous furent +pareillement en mer portez et noyez misérablement.»</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache +l'âme la plus libre et la plus railleuse. Il est l'irrespect +même, gausseur sceptique, incrédule, +attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le +dix-huitième siècle devait si agréablement +meurtrir. +Il y voit si clair, avec une intelligence si +nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, +qu'il ne respecte pas même cette chose éminemment +vénérable, la force. Sous François Ier, il +parodie la royauté, fait d'Anarche roi des +Dipsodes pris à la guerre, «gentil crieur de +saulce verte» et l'expérience réussit à +souhait: +«et fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en +Utopie; mais l'on m'a dit depuis que sa femme +le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose +défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les +gens de loi, les papimanes, les papegauts, les +evegauts, les saintes décrétales, les chats +fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de +retenue. Toute puissance établie lui donne à rire, +avec des mots si crus, une ironie si âcre, que +la salissure reste ineffaçable.</p> +<p>Et cependant, si Panurge est sceptique c'est +sans contention d'esprit et sans insistance. Avec +son gros frère Jean des Entommeures, ce dont +il se préoccupe en somme après avoir bu et raillé, +c'est de choses plus personnelles, de la grande +aventure qu'il appréhende, de son mariage, ou, +plus précisément, de ne point «s'adonner à +mélancholie», de chasser toute altération +d'âme, +de vivre gaillardement en une profonde quiétude +d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette +question +qu'il propose à Pantagruel près de l'île Caneph, +est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout sans +cesse, par son insouciance, un grand manque +de scrupules, cette parfaite légèreté et indolence +d'âme, qu'on appelle «avoir de la philosophie»; +«certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, +conficte en mespris des choses fortuites, pantagruélisme +sain et dégourt, et prêt à boire, si +voulez.»</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Derrière ce personnage, grossi en caricature +et décrit de verve, il y a plus qu'une imagination +de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns +des traits les plus permanents et les plus +rarement retracés de l'ancien caractère français.</p> +<p>Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble +et d'excessif, que l'on considère l'adresse de ses +machinations, ses malices, ses réparties, sa +façon de considérer les femmes, oscillant entre la +galanterie et la méfiance, son scepticisme superficiel, +ce sont là autant de façons de penser françaises. +Les cours qui ont façonné notre race, ne +l'ont dotée à l'origine, ni de la roideur de passions +des Anglais, ni du mysticisme allemand. Un esprit +plus élastique, plus observateur, plus agile nous +a fait pénétrer les dessous ridicules de ce que +l'on vénère ailleurs. Ni l'exaltation à propos de +questions métaphysiques, ni le respect de la +force ou du droit, n'ont dominé en France au +point de garantir la religion, les rois et les +juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le pouvoir +de ces trois êtres était mis en question, +miné de plaisanteries et moralement détruit. +Du roman de Renard à Courier, cette besogne de +démolition n'a pas chômé.</p> +<p>Mais, après quelque temps de bataille, les +gênes un peu élargies, l'amour du bien-être, la +paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu ému +dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va +à ses affaires, sans plus tenir à ses négations, +que le voisin à ses affirmations. Et, au bout de +toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, +celle de Montaigne et de Voltaire, la question +finale qui s'empare de l'esprit français, est bien +celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» +Il faut +jouir de vivre, en gens avisés, distraits, prompts +d'intelligence. Et alors viennent les vrais artistes +français, La Fontaine, Watteau, les auteurs, les +vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui +cherchent à égayer, demeurent, écrivant à +point +nommé pour les «langoureux malades ou +autrement faschez et désolez.»</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et +la question de Panurge se pose plus inquiétante. +Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont +grandi en disproportion. Nous sommes accablés +par la complication des affaires, les soins d'une +lutte pour la vie, plus âpre, la conduite difficile +de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que +nos corps supportent plus mal et moins longtemps, +nous abandonnent, et d'ailleurs ne nous +suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par +l'enchevêtrement des sciences modernes, la +complexité de nos sensations. Nous avons tout +pris à toutes les races. Par une dénaturalisation +périlleuse, nous pensons de plus en plus à l'anglaise, +nous sentons de plus en plus à l'allemande. +Notre scepticisme a subsisté; mais il veut +maintenant approfondir les questions suspectes, +et, à cet effort, il a perdu toute gaîté et toute +popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus +en plus à dépouiller la joie. Et c'est avec une +avidité accrue par tous ces motifs de tristesse, +que nous cherchons une réponse à l'interrogation +de Panurge. Nous avons les voyages, la dure +distraction du travail, la chasse, le jeu, ce que +Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la +foule». Mais les plus clairvoyants considèrent +que ce sont là des palliatifs plus que des remèdes. +La façon d'envisager la vie a revêtu chez +notre élite des formes douloureuses qui diffèrent +peu du pire pessimisme. «Le meilleur fruit de +notre science, dit M. Taine, dans un des livres +les plus humoristiques de notre temps, est la +résignation froide, qui réduit la souffrance à la +douleur physique.» L'on ne pourra s'empêcher +de penser que ce fruit est amer, petit, à portée +de peu de mains, et que depuis trois siècles, +nous nous sommes beaucoup éloignés de Rabelais +et du pantagruélisme.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">[16]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Panurge</i>, n° I, octobre 1882.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="PEINTURE"></a><br> +<h2>DE LA PEINTURE<a name="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17"><sup>[17]</sup></a></h2> +<h2>À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI</h2> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>Le Salon de cette année, les réflexions qu'il +a suggérées dans ce journal s'étaient bien +éloignés déjà de la mémoire de leur +auteur, +quand tableaux et commentaires lui furent rappelés +par une conversation fortuite dont l'écho +lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de +visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien +vint à porter sur les articles que l'on a +pu lire dans la <i>Vie Moderne</i>; ils se résumaient +en somme en une prédilection marquée pour les +peintres <i>émotifs</i>, si l'on peut dire ainsi, les +peintres donnant une émotion de couleur, et +pour leur représentant, M. Whistler. Les +remarques de M. Raffaëlli, qui, comme on le +sait par sa préface du catalogue de son exposition +en 1884, est un théoricien de son art, +parurent extrêmement intéressantes, et grâce +à +la personne qui servait de truchement, il fut +possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces +notes soulèvent la question du but, c'est-à-dire +de l'essence même de la peinture. Elles seront +envisagées et discutées à ce point de vue.</p> +<p>«La critique du Salon dans la <i>Vie Moderne</i>, +dit M. Raffaëlli, se borne à l'éloge de M. Whistler. +C'est dans son oeuvre, en général, un excellent +peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. +Mais est-il juste de donner la place suprême à +un art semblable, surtout lorsqu'il est représenté +dans une exposition par le portrait de Sarasate, +et de faire fi d'autres recherches? Que dirait-on +d'un critique littéraire qui placerait Dostoievski +en première ligne du mouvement des lettres +contemporaines? <i>Crime et Châtiment</i> est admirable +parce que ce roman est appelé à peindre +l'hallucination criminelle, mais le peintre qui +entoure d'une pareille hallucination indifféremment +un violoniste mondain, une jeune femme +charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants +roses est absurde, parce que ces oeuvres sont +absurdes et morbides, parce que l'absurde et le +malade ne peuvent pas rationnellement prétendre +prendre jamais place dans notre admiration.</p> +<p>«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient +de donner à l'hallucination comme facteur +de la civilisation à une époque où l'illusion +religieuse +vient à nous faire défaut; je reconnais +aussi que toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. +Mais l'hallucination n'a justement ce +pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle +renferme, détient et porte l'enthousiasme sur un +caractère important, enthousiasme admiratif par +amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres +peintres sont là pour affirmer ce que j'avance; +voyez l'enthousiasme de l'apparat grandiose chez +le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, +Fra Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante +de la vilaine petite bourgeoisie de 1830, +chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous +trouverions toujours la même chose: enthousiasme +pour un caractère dominant à une époque +et dans une société donnée, +interprété en admiration +par amour, ou en haine par amour de la +vertu contraire au vice découvert.»</p> +<p>M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations +qui ont paru ici même sur ses tableaux +de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions +dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux +un peintre exact de types et d'expressions, un +portraitiste de physionomies humaines.»</p> +<p>—Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie +M. Raffaëlli; grand merci si on fait fi de pareilles +recherches. On ajoute: «qui malheureusement +verse dans la caricature.» Mais que l'on me +dise un peu quel tableau doit naître sous mon +pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène +que je veux rendre est un sentiment d'ironie ou +de colère. D'ailleurs ce mépris de la caricature +me froisse partout où je le rencontre, car la caricature +a autant de droit à l'admiration que tout +autre forme d'art.»</p> +<p>Telles sont ces notes et cette conversation. Si +l'on se reporte pour la comprendre pleinement à +l'étude sur le beau caractéristique qui se trouve +à +la tête du catalogue déjà cité, on verra +qu'en +somme M. Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des +obscurités et des longueurs, écartant les +désignations +de classicisme, de réalisme, de romantisme +et de naturalisme, posant en principe +qu'esthétiquement toute époque a une notion +particulière du beau, que socialement notre +époque est caractérisée par un +épanouissement, +complet de l'individualisme et de l'égalité, +qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est +le facteur principal de notre vie sociale, on arrive +à cette page d'un grand souffle sur la +nécessité où est la peinture de travailler +à représenter +l'homme et toutes sortes d'hommes.</p> +<p>«Le beau de la société, écrit M. +Raffaëlli, est +dans le caractère individuel de ses hommes, de +ses hommes qui ont su conquérir lentement leur +raison, au milieu des affolements de la peur; de +ses hommes qui ont su conquérir leur liberté, +après des centaines de siècles de misère, de +vexations et d'abus misérables où le plus fort a +toujours asservi le plus faible. Voilà le beau +chez nous. Il nous faut graver les traits de ces +individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux +derniers, parce que tous ont bien mérité de +l'humanité.</p> +<p>«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre +et qui ont besoin d'être en face de grands +hommes pour s'apercevoir de la grandeur de +l'homme, s'adressent à nos de Lesseps, à nos +Edison, à nos Pasteur ou bien à nos politiques, +aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux +grands commerçants, aux industriels fameux, +aux philosophes; mais que ceux qui se sentent +l'âme élevée et le coeur vibrant pour la +suprême +beauté de leur race prennent les plus humbles, +les va-nu-pieds et les derniers pauvres gens. +Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont +vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées +ou par la force sans comprendre bien, suivant +leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une +chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» +Et M. Raffaëlli poursuit en exhortant à l'étude +passionnée et universelle de l'homme dans toute +l'étendue de la société et dans toute la +série de +ses conditions, de ses manières d'être, de ses +moeurs et de ses types.</p> +<p>L'on concevra maintenant toute l'importance +de la doctrine artistique de M. Raffaëlli et comment +elle détermine une conception toute particulière de +la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie +humaine qui est belle en soi et qui vivifie son +grand talent, voudrait borner cet art à nous donner +de notre race et de nos contemporains, une +série d'effigies caractéristiques, propre à nous +les +faire connaître intimement et par conséquent +aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné +que toute oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion +qu'elle produit, ce peintre désire exciter la +sympathie de ses spectateurs par l'exactitude +minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec +laquelle il reproduit ses types; par leur choix +généralement excellent et notable; par leurs occupations +et manières d'être parfaitement appropriées +à leur extérieur; en d'autres termes, +par sa pénétration dans une série de +caractères, +d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté +de nous les faire pénétrer, de nous les +révéler. +Son art aboutit à la connaissance passionnée, +sympathique ou antipathique, d'une portion représentative +de l'humanité de ce temps. C'est là, +croyons-nous, un exposé impartial et exact de ses +tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces +tendances et ces résultats sont-ils par excellence +ceux que doit poursuivre l'art pictural? Nous ne +le pensons pas.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">[17]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Vie Moderne</i>, 13 novembre 1886.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">I.—<a href="#FLAUBERT">Flaubert</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">II.—<a href="#ZOLA">Zola</a> +avec P.S.</p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">III.—<a href="#HUGO">Hugo</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">IV.—<a href="#GONCOURT">Goncourt</a> +avec P.S.</p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">V.—<a href="#HUYSMANS">Huysmans</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VI.—<a href="#COURSE">La +<i>Course à la Mort</i></a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VII.—<a href="#PANURGE">Panurge</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VIII.—<a + href="#PEINTURE">À propos d'une lettre de M. Raffaëlli</a></p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12289 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Quelques écrivains français + Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. + +Author: Émile Hennequin + +Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., + + + + +ÉTUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE + +QUELQUES + +ÉCRIVAINS FRANÇAIS + +FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT + +HUYSMANS, ETC. + +PAR + +ÉMILE HENNEQUIN + +1890 + + + + +PRÉFACE + +Ces articles ont été publiés à diverses époques dans diverses revues, et +l'auteur se proposait de les revoir et de les compléter. Émile +Hennequin, qui avait à un haut degré le respect de son talent et le +respect du livre, n'aurait certainement pas consenti à former un volume +d'études plus ou moins hétérogènes, qu'il n'y a pas de raison +péremptoire pour réunir sous un même titre, et qui ne constituent pas un +ensemble comme les _Écrivains francisés_. Soucieux de conserver tout ce +qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser +arrêter par les considérations qui l'auraient arrêté lui-même, et il +nous a semblé que, prise isolément, chacune des études que nous +présentons aujourd'hui offrait un assez haut intérêt pour honorer encore +la mémoire d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui +ont vu disparaître avec lui une des plus belles intelligences et l'un +des plus purs talents de la jeune génération. + +L'Éditeur. + + + + +GUSTAVE FLAUBERT + +ÉTUDE ANALYTIQUE + + +I + +LES MOYENS + + +_Le style; mots, phrases, agrégats de phrases._ Le style de Gustave +Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assemblés en +phrases cohérentes, autonomes et rhythmées. + +Le vocabulaire de _Salammbô_, de _l'Éducation sentimentale_, de la +_Tentation de saint Antoine_ est dénué de synonymes et, par suite, de +répétitions; il abonde en série de mots analogues propres à noter +précisément toutes les nuances d'une idée, à l'analyser en l'exprimant. +Flaubert connaît les termes techniques des matières dont il traite; dans +_Salammbô_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hébreu au +latin, aident à désigner en paroles propres les objets et les êtres. +Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut noter les expressions +cherchées et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue +qui l'enserre et la contient comme un contour une figure. + +À cette dure précision de la langue, s'ajoute en certains livres et +certains passages une extraordinaire beauté. Les paroles sollicitent les +sens à tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont +chatoyantes comme des gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes comme +des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant +à ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les émotions en +phrases entièrement délicieuses: + +«Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre +craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la +crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus étroite qu'une +sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'océan, +nous tournâmes à droite pour revenir.» + +Et ailleurs: + +«Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les +cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture et +partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou +l'écho d'un soupir.» + +Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce passage, Flaubert, précis +et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui +enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes +d'une âme, le sens caché d'un rite, tout mystère entrevu et échappant. +Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, l'énumération des +fabuleuses peuplades accourues à la prise de Carthage, le symbole des +Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au début +de la nuit magique, susurrent à saint Antoine des phrases incitantes, la +chasse brumeuse où des bêtes invulnérables poursuivent Julien de leurs +mufles froids, tout cet au delà est décrit en termes grandioses et +lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés qui unissent à +l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision. + +Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares +sont assemblés en phrases par une syntaxe constamment correcte et +concise. Par suite de l'une des propriétés de la langue de Flaubert, de +n'employer par idée qu'une expression, un seul vocable représente chaque +fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans +appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture même +soudée par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement +courte se compose des éléments syntactiques indispensables, est +construite selon un type permanent, soutenue par une armature +préétablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables +mots, signes d'innombrables idées, formulées d'une façon précise et +belle, en une diction définitive. Cette parité grammaticale est le +principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les +différences de langue et de sujet, unissant des formes tantôt lyriques, +tantôt vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame +Bovary_ à la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associées +en deux types de période. + +Le plus ordinaire, qui est déterminé par la concision même du style, +l'unicité des mots et la consertion de la phrase, est une période à un +seul membre, dans laquelle la proposition présentant d'un coup une +vision, un état d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une façon +complète et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'être liée à +d'autres et subsiste détachée du contexte. Ainsi de chacune des phrases +suivantes: + +«Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de +cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la +route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers +faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans +les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par +derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les +feuilles larges des cactus.» + +De la présence chez Flaubert de cette période statique et discrète, +découlent l'emploi habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait +pour les états; de là encore l'apparence sculpturale de ses descriptions +où les aspects semblent tous immobiles et placés à un plan égal comme +les sections d'une frise. + +Ce type de période alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les +propositions se succèdent liées. Aux endroits éclatants de ses oeuvres, +dans les scènes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement +échafaudé va se terminer par une idée grandiose ou une cadence sonore, +Flaubert, usant d'habitude d'un «et» initial, balançant pesamment ses +mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large, +pousse d'un seul jet un flux de phrases cohérentes: + +«Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute +terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans +les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs +doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles +d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, à +moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros +requins qui s'ébattent dans l'onde.» + +Et cette autre période, dans un ton mineur «Maintenant, il +l'accompagnait à la messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il +s'accoutumait à la province, s'y enfonçait;--et même son amour avait +pris comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. À force d'avoir +versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures, +promenée dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie; +si bien que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait +de ne pas connaître le tombeau, tant cette affection était devenue +tranquille et résignée.» + +En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand +apparaît une scène ou un personnage qui l'émeuvent; dans _Salammbô_ et +la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succède au récit. + +Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin en paragraphes selon +certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la +beauté et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net éclat +des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie +qui résulte du savant dosage des temps forts et des faibles. + +Constitué comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un +_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une série de +courtes phrases statiques, d'allure contenue, où les syllabes accentuées +égalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude à +une énumération, devient compréhensible et chantante, se traîne un peu +en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la période terminale +dans laquelle une image grandiose est proférée en termes sonores que +rythment fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande à haute voix, +ce passage: + +«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt +mince et recourbée tu glisses dans les espaces comme une galère sans +mâture; ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui +garde son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la cîme des monts comme +la roue d'un char.» + +Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie: + +«Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui +l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord +Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile, +parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle +était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment, +rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs +dans la dépravation.» + +C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternées, modérant, +contenant et précipitant le flux des syllabes, que Flaubert déclame la +longue musique de son oeuvre, en cadences mesurées. Et chacun de ses +groupes de brèves et de longues est si bien pour lui une unité discrète +et comme une strophe, qu'il réserve, pour les clore, ses mots les plus +retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits. +C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable nombreux, il modifie +par une virgule la prononciation d'un mot indifférent, contraignant à +l'articuler tout en longues: + +«Ça et là un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient +tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin, +tombées.» + +Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvées, +telles que peut les inventer un écrivain embarrassé du lien de ses +idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres qu'agrège une +composition ou simple et droite comme dans les récits épiques, ou +diffuse et lâche comme dans les romans. _L'Éducation sentimentale_ +notamment, où Flaubert tâche d'enfermer dans une série linéaire les +événements lointains et simultanés de la vie passionnelle de Frédéric +Moreau et de tout son temps, présente l'exemple d'un livre incohérent et +énorme. + +Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres où le style est plus libre +des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se +résout en chapitres dissociés, que constituent des paragraphes +autonomes, formés de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la +syntaxe. Ces éléments libres, de moins en moins ordonnés, ne sont +assemblés que par leur identité formelle et par la suite du sujet, comme +sont continus une mosaïque, un tissu, les cellules d'un organe, ou les +atomes d'une molécule. + +_Procédés de démonstration: descriptions, analyse:_ De même que +l'écriture de Flaubert se décompose finalement en une succession de +phrases indépendantes douées de caractère identiques, ainsi ses +descriptions, ses portraits, ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble +se réduisent à une énumération de faits qui ont de particulier d'être +peu nombreux, significativement choisis, et placés bout à bout sans +résumé qui les condense en un aspect total. + +La ferme du père Rouault, au début de _Madame Bovary_, puis le chemin +creux par où passe la noce aux notes égrenées d'un ménétrier,--un canal +urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pécuchet_, sont +décrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase +générale qui désigne l'impression vague et entière de ces scènes. Le +merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, dont l'idylle apparaît +au milieu de l'_Éducation sentimentale_, est peint de même avec des +types d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des sables, des jeux +de lumière dans des herbes; le fulgurant lever de soleil à la fin du +banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montré en une +suite d'effets particuliers à Carthage, étincelles que l'astre met au +faîte des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des +chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de +Tanit; et pour la nuit de lune où Salammbô profère son hymne à la +déesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et +l'accroupissement des êtres qui les hantent, les murmures de ses arbres +et de ses flots, qui sont énumérés. + +Les portraits de Flaubert sont tracés par ce même art fragmentaire. +Mannaëi, le décharné bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil de +bête qui sert Salammbô, sont dépeints en traits dont le lecteur doit +imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies +modernes que le romancier a mises dans notre mémoire, les camarades de +Frédéric Moreau, les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant, +furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne du livre; puis la figure +de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis +des comices, le débonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de +l'héroïne,--toutes ces figures et ces statures sont retracées +analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi: + +«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque.... Ses +paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards +amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait +ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres +qu'ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un +artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de +ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde négligemment et selon les +hasards de l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix +maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque +chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa +robe et de la cambrure de son pied.» + +Et cet art de raccourci qui surprend en chaque être le trait individuel +et différentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une +perfection supérieure; dans ce livre où chaque apparition est décrite en +quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir +une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba, +Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables. + +Par un procédé analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les +âmes qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une série de +moyens qui reviennent à indiquer un état d'âme momentané de la façon la +plus sobre et en des mots dont le lecteur doit compléter le sens +profond, il dit tantôt un acte significatif sans l'accompagner de +l'énoncé de la délibération antécédente, tantôt la manière particulière +dont une sensation est perçue en une disposition; enfin il transpose la +description des sentiments durables soit en métaphores matérielles, soit +dans les images qui peuvent passer dans une situation donnée par +l'esprit de ses personnages. + +Le dessin du caractère de Mme Bovary présente tous ces procédés. Par des +faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les débuts de +son hystérisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les +crises décisives et finales de sa douloureuse carrière. Par des +indications de sensations, la plénitude de sa joie en certains de ses +rendez-vous, et encore l'âme vide et frileuse qu'elle promenait sur les +plaines autour de Tostes: + +«Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant +d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin +dans les champs une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre +et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que +les cimes se balançant toujours continuaient leur grand murmure. Emma +serrait son châle contre ses épaules et se levait.» + +Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses sentiments, d'incessantes +métaphores matérielles disent le néant de son existence à Tostes, son +intime rage de femme laissée vertueuse, par le départ de Léon et son +exultation aux atteintes d'un plus mâle amant: + +«C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son +orgueil, comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait +mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.» + +Et encore la contrition grave de sa première douleur d'amour: + +«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de +son coeur; et il restait là plus solennel et plus immobile qu'une momie +de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'échappait de ce grand amour +embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse +l'atmosphère d'immaculation où elle voulait vivre.» + +Puis des récits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les +récits de débats intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons, +dévoilent en Mme Bovary l'ardente montée de ses désirs, l'existence +idéale qui ternit et trouble son existence réelle. Des hallucinations +internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit à Tostes, +amère et déçue; de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis +qu'elle cède à la fête des comices sous les déclarations de Rodolphe; +d'autres, l'élan de son âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec +son amant; des imaginations confirment et attisent sa dernière passion +que mine sans cesse l'indignité de son amant, et emplissent encore de +terreur sa lamentable fin. + +De ces procédés, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans +l'_Éducation sentimentale_; les personnages de ce roman sont montrés par +de très légères indications, un mot, un accent, un sourire, une pâleur, +un battement de paupières, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la +profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les +conversations de Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où celle-ci, +Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies par hasard, entrecroisent +curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la +perfection de ce procédé, qui est encore celui des oeuvres épiques, et +de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne à la +description par les dehors. + +Il faut retenir en effet combien ces procédés de Flaubert conviennent +aux nécessités de son style. Un énoncé de faits, une métaphore, un récit +d'imaginations se prêtent parfaitement à être conçus en termes précis, +colorés et rhythmés. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_ +et de l'_Éducation_ sont ceux où l'auteur s'exalte à montrer la pensée +de ses héroïnes. Décrite comme une vision, frappée en éclatantes figures +et chantée comme une strophe, elle donne lieu à de splendides périodes, +où se déploient tous les prestiges du style. + +L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie et d'une âme qu'un +petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante, +ressortent encore des tableaux d'ensemble où se mêlent les péripéties et +les descriptions. Que l'on prenne la scène des comices dans _Madame +Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les prés, la +main dans la main, et laissant derrière elles une senteur de laitage, la +myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, les physionomies +grotesques ou abêties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les +passes conversationnelles où Rodolphe conquiert la chancelante épouse, +tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narré du train +ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Éducation +sentimentale_, cette contention et le choix adroit des détails +significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent +tous les habitués de traversées, est notée par ces simples mots: «Il se +versait des petits verres». Les courses, l'attaque singulière du poste +du Château-d'Eau pendant les journées de Février, qui est exactement ce +qu'un passant verrait d'une émeute,--une séance de club, l'élégance et +le luxueux ennui d'une réception chez un financier, sont décrits de même +en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et +poignantes entrevues de Frédéric et de Mme Arnoux, à cette idylle +d'Auteuil, où, vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait sa grâce +douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notées en faits +indispensables et dépourvues de toute phraséologie inutile. Que l'on se +rappelle, pour confirmer ces notions, les scènes exactes et comme +perçues de _Salammbô_, ou l'extrême concision des préludes descriptifs +dans la _Tentation_, les sobres et éclatantes phrases dans lesquelles un +détail baroque ou raffiné révèle tout un temps; le festin d'Hérode, où, +dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'énorme luxure +latente des convives qu'enivre la fumée des mets et la chaude danse de +l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en +touches sûres et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes +lumières et les attitudes passionnantes. + +_Caractères généraux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une +minutie qui sera justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert pour +susciter en ses lecteurs les émotions qui seront désignées. Leur +caractère commun est aisé à démêler, et rarement, du style à la +composition, de la description à la psychologie, des mots aux faits, un +artiste a fait preuve d'une plus rigide conséquence. + +Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec +rigueur et assemble avec effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de +l'élection d'un vocable, il le veut unique, précis et tel que chacun ou +chaque série réalise des idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La +syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à modeler des phrases +presque toujours aptes à figurer isolées. Et comme cette rigueur concise +exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, des lacunes existent, +ou le semblent, entre les unités dernières de son oeuvre; les +paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'étagent sans +soudure. + +De même, si l'on considère ses procédés d'écriture par le contenu et non +plus par le contenant, les faits aussi soigneusement élus que les mots, +forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les puisse exprimer dans une langue +déterminée,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu à de belles +phrases, et significatifs encore, parce qu'ils résultent d'un choix d'où +le banal est exclu. + +De ce triage perpétuel des mots et des choses, résulte la concision +puissante, la haute et difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là +ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant résumantes, sa +psychologie, soit transmutée en magnifiques images, soit réduite en +sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits perçoivent +ce qui est intime et d'ailleurs inexprimé; de là le sentiment de +formidable effort et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres +procurent, qui, ramassées, trapues, planies, parachevées et polies grain +à grain, ressemblent à d'énormes cubes d'un miroitant granit. + +NOTES: + +[Note 1: La signification de ce procédé d'analyse est excellemment +développée dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.] + + +II + +LES EFFETS + + +_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, départie entre le vrai et +le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide +exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée qu'avilit et qu'écrase +la bassesse stupide de tous. L'_Éducation sentimentale_ conduit, par +l'infini dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, de la rubiconde +infamie d'Arnoux, à la double beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à +mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des heures où du spectacle +des choses s'exhale le pessimisme parfois puéril de _Bouvard et +Pécuchet_, que corrige la cordiale pitié empreinte dans le premier des +_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes +spectacles d'avoir vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme de la +_Légende_, la sèche beauté d'_Hérodias_, induisent à _Salammbô_ où la +pourpre et les ors du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis, +le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maîtresse, la _Tentation de +saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allégorie; pénétrée +de signification et décorée de splendeur, cette oeuvre consigne en un +dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave +Flaubert. + +Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres où Flaubert s'est le +plus abandonné au terne cours de la vie, sont teintes parfois +d'incomparables beautés de style et d'âme. Il est même des passages dans +l'_Éducation sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer +d'indéfinissables mouvements d'âmes, touchent au mystère. Et si la +beauté rayonne dans _Salammbô_, la _Tentation_, _Hérodias_, la +_Légende_, elle y est définie et corroborée par un réalisme historique +plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pécuchet_ ne +ressort pas plus des tristes dénouements des romans, que des farouches +destinées qui s'appesantissent dans _Salammbô_ et des continus +effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'écroulement de ses +erreurs. Ainsi mêlées en des alliages où chaque élément prédomine +alternativement, les deux passions de Flaubert, la beauté exaltée +jusqu'au mystère, et la vérité suivie de pessimisme, composent les +livres que nous analysons. + +_Le réalisme_: Le réalisme, qu'il faut définir la tendance à voir dans +les objets dénués de beauté matière à oeuvre d'art, est poussé chez +Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains côtés extérieurs +de _Madame Bovary_ et de l'_Éducation_ n'ont pas été dépassés par les +romanciers modernes. Flaubert s'est astreint à décrire de niaises +campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la +Seine entre lesquelles se passe le début de son second roman. Des +intérieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute près +d'Yonville, où Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, à la +mansarde dans laquelle Dussardier blessé fut soigné par cette +énigmatique personne, la Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert +davantage. Il excelle à peindre en leur ironique dénûment de toute +beauté, certains intérieurs bourgeois, décorés de lithographies, +planchéiés, frottés et balayés. Certaines hideurs modernes le +requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement le ridicule des fêtes +agréables aux populations, comme les comices d'Yonville et les +solennités publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement +de la classe moyenne, les gros déjeuners de garçons, les séances au +café, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la +maîtresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte à sa +famille, sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la politique, les +joies solitaires en un métier d'agrément, sont complaisamment décrits. +Et de même, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la +religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains +de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant, +sont détaillés avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute +exactitude. Les êtres de ce milieu sont des âmes journalières et +ordinaires, toute la moyenneté des fonctions sociales, le pharmacien, +l'officier de santé, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le +répétiteur de droit, l'habitué d'estaminets, et les femmes de ces gens. +Décrits, analysés, mis en scène, avec une moquerie tacite, mais aussi +avec la pénétration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la +vie et de la société une image au demeurant exacte pour une bonne part +de ce siècle. Que l'on joigne à cette médiocrité des lieux et des gens, +le mince intérêt des aventures, un adultère diminué de tout l'ennui de +la province, la vie campagnarde de deux vieux employés, l'existence +sociale de quelques familles moyennes à Paris, que traverse le +désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra dans les romans de +Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthétique réaliste. + +Il en possède la véracité. S'efforçant sans cesse de rendre exactement +du spectacle des choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, quand +il s'efforce de démêler les mobiles des actes et les phases des +passions, à une extraordinaire pénétration, qui est le résultat de sa +connaissance des modèles qu'il a pris, et de son application à rester +dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui +produisent les grands traits du caractère est merveilleuse, comme le +montrent les antécédents parfaitement calculés d'Emma et de Charles +Bovary, la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis ces caractères +jetés dans l'existence, soumis à ses heurts et consommant leurs +récréations, évoluent au gré des événements et de leur nature, avec +toute l'unité et les inconséquences de la vie véritable, tantôt nobles, +déçus et victimes comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à travers des +fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frédéric Moreau, +tantôt sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences; +dont les menus faits décèlent perpétuellement en Flaubert une si +profonde perception des mobiles, de leur complication, de la +dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend +chacun différent de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être, +Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre le trait le plus +difficile: la lente transformation que le temps impose à ceux qu'il +détruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit +les personnes successives qui apparaissent tour à tour au-dehors et au +dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est +parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse +d'intérieur et reconnaissante de l'indépendance que le mariage lui +assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa personne ardemment +vitale, et son chaste amour pour un jeune homme fréquentant sa maison, +prélude coutumier des adultères plus consommés. Et combien est nouvelle +celle qui se livre avec une grâce presque mûre à son aimé, et comme on +la sent, à travers ses cris de jeune maîtresse, la femme de maison, être +déjà responsable et dénué d'enfantillages. Puis les épreuves viennent, +sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement +habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet +la maîtresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs précèdent les +attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une +créature sentant le temps et la joie lui échapper, jusqu'à ce qu'elle +consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les +romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes +atteintes d'une existence sans pitié. On pourrait retracer de même les +lentes phases du caractère de Frédéric Moreau et de Mme Arnoux, qui tous +deux éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés par le +passage des jours, pétris et malléables au cours des passions et des +incidents. + +Le souci du vrai et la réussite à le rendre que montrent la psychologie +et les descriptions réalistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres +d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement le spectacle du +monde moderne, s'adonne à l'évocation d'époques que son esprit +apercevait éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller son réalisme +et se sent impérieusement forcé d'étayer sa fantaisie du positif des +données archéologiques. Avant d'entreprendre _Salammbô_, il explore le +site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son +territoire. Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé le peu que +l'on sait sur la métropole punique, incertain encore et connaissant le +besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroît à +l'archéologie biblique et sémitique, s'emplit encore la cervelle de tout +ce que les littératures classiques contiennent de farouche et de fruste. +Pour la _Tentation de saint Antoine_, de même, pas une ligne dans cette +série d'hallucinations qui n'eût pu donner lieu à un renvoi en +italiques. + +«Je suis perdu dans les religions de la Perse, écrit-il dans sa +correspondance, je tâche de me faire une idée nette du dieu Hom, ce qui +n'est pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à étudier le +bouddhisme, sur lequel j'avais déjà beaucoup de notes, mais j'ai voulu +épuiser la matière autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que +je crois aimable.» + +Et pour l'extravagant final de ce livre: + +«Dans la journée, je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge; à +chercher dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. +Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près +épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels, +et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies.» + +Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Légende de +saint Julien l'hospitalier_, il a prêté à Flaubert toute une collection +de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de +celles qu'il fit pour écrire _Bouvard et Pécuchet_ ou l'_Éducation_. Le +procédé apparaîtra le même. Avant de laisser enfanter son imagination, +de prêter à sa puissance verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques, +Flaubert avait rempli sa mémoire de l'infinité de faits que réclamait +son style particulier, disconnexe et concis, et que son réalisme le +poussait à rechercher aussi véridiques que peuvent les fournir les +livres. Avant d'avoir écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou +lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la +demeure, le luxe, la nourriture; ses fêtes, ses rites, sa politique, les +institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les +hasards de son histoire et la légende de son origine. Et quand il lui +fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone +sous Nabuchodonosor, évoquer les dieux et les monstres, il composa en sa +cervelle ces visions de données aussi exactes et d'aussi minutieux +renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que +les notes par lesquelles il décrivait un bal chez un banquier ou une +noce au village. + +Cet art réaliste étayé de faits et d'où l'imagination est presqu'exclue, +atteint, par là, selon le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de la +loi et à la précision de la science». L'oeuvre conçue comme +l'intégration d'une série de notes prises au cours de la vie ou dans des +livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la +recherche de certaines formes verbales, possède l'impassible froideur +d'une constatation et ne décèle des passions de son auteur que de rares +accès. Elle est, comme un livre de science, un recueil +d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de +traditions, bien différente de tous les romans d'idéalistes que +composent une série d'effusions au public à propos de motifs ordinaires +ou de faits clairsemés. Masqué par une esthétique qui consiste à montrer +de la vie une image et non pas une impression, l'écrivain garde en lui +ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de légers mais +suffisants indices. + +_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arrière-goût de +ses lectures, que les romans de Flaubert tendent à donner de la vie un +sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité et la méchanceté de +certains êtres, sur l'inconsciente grossièreté d'autres, sur l'injustice +ironique de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, la muette et +formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en +dissimulés sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le +formidable Regimbart de l'_Éducation_, exposent toute la platitude +humaine, folâtre ou grognonne, en des individuations si complètes +qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, pris, semble-t-il, +avec une particulière conscience, au plein milieu de l'humanité +courante, Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre et chez qui +une bonté molle ajoute à l'insupportable pesanteur morale,--Jacques +Arnoux, plus canaille et plus réjoui, mais non moins irresponsable, +béat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la +moyenne contient de lourde bassesse et de haïssable laisser-aller. Et +ces êtres qui présentent à la vie la carapace de leur stupidité, +rubiconds et point méchants, oppriment, grâce à d'obscènes +accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, supérieure par la +volonté, Mme Arnoux supérieure par les sentiments, qui, avilies ou +contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous côtés cruellement +fermée. Qu'elles se débattent, l'une entre une tourbe de niais et avide +de trouver une âme assonante à la sienne, elle prostitue son corps et +ses cris à de bas goujat et meurt abandonnée de tous par le fier refus +de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbécile; que l'autre, +plus intimement malheureuse, froissée sans cesse par le choquant contact +d'un rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, à l'amour +probablement chétif d'un jeune homme «de toutes les faiblesses», +insultée par les filles, haïe de son enfant, et finissant en une +hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône de soins +délicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux +nobles, et paient la peine de n'être pas telles que ceux qui les +coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la +bêtise d'une république succède à la niaiserie d'une royauté; quelques +années de vie de province s'écoulent en vides propos et minces +occurrences; des entreprises sont tentées auprès d'elles, réussissent ou +échouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit +et tous à une formidable halte, elles ne sentent intensément que le +malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la +tristesse du rêve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre, +_Bouvard et Pécuchet_, qui est comme la nécrologie de toutes les +occupations humaines, il s'attache à montrer comment tout effort peut +aboutir à quelque échec, et accumulant les insuccès après les +tentatives, il proscrit le délassement de toute entreprise. Et si +dégoûté de l'action, l'on tente le refuge de la spéculation, voici qu'un +autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en +une éblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs +humaines, tire le néant des évolutions religieuses, entrechoque les +hérésies, compare les philosophies et, finalement, quand d'élimination +en élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste des modernes, +montre l'humanité recommençant le cycle des prières dès que le soleil se +lève et l'action la réclame. + +Cet effrayant tableau de la vie qui, après en avoir décrit les duretés +réelles, évalue à l'inanité de consolations, tracé avec une +impassibilité qui le corrobore, par une méthode strictement réaliste où +des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi +rigoureusement hautain. Il semble qu'à la fin de sa vie, le pessimisme +de Flaubert se soit pénétré de douceur. Dans les deux premiers des +_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, décrit l'humble vie de +sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Légende de saint Julien +l'hospitalier_ raconte la dure destinée d'un innocent parricide, +l'écrivain paraît compatir aux maux qu'il montre, et peut-être est-il +juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il +ne convenait pas de séparer la cause des grands de celle des petits, +qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des +souffrances qu'ils contribuent à aigrir. + +_La beauté_: De quelque façon qu'il envisageât la vie, compatissant ou +sardonique, Flaubert la détestait. «Peindre des bourgeois modernes +écrit-il, me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, sans cesse, la +réalité que l'acuité de ses sens et les besoins de son esprit le +forçaient sans cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se créer un +monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en résumant du vrai ses +éléments épars d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie de +phrases supérieures à leur sens, soit dans la grandeur d'âmes +douloureusement séparées du commun, soit dans l'évocation d'époque +mortes et sublimées dans son esprit en leur seule splendeur et leur +seule horreur, il sut s'éloigner de ce qui existe imparfaitement. + +Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beauté de l'expression +conçue en termes nets, simplement liés, semble proférer une note lyrique +plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, décrit son orbe et +s'arrête, avec la force précise d'un rouage de machine, et sans plus de +souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. Qu'il s'agisse de rendre +la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immaculé sur +l'abîme, ou les simples incidents du séjour d'une provinciale dans un +Trouville préhistorique, les mots se déroulent parfois avec la même +grandiloquence, et bondissent au même essor. L'enfant niais et veule qui +fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une période doué d'une +forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes +dits en termes héroïques! «Il suivait les laboureurs et chassait à coups +de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même Homais, +l'homme au bonnet grec, dans une colère pédante contre son apprenti, en +vient à être désigné par une réflexion ainsi conçue: «Car, il se +trouvait dans une de ces crises où l'âme entière montre indistinctement +ce qu'elle renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes s'entrouve +depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abîmes.» + +D'autres échappatoires sont plus légitimes et moins caractéristiques. +Flaubert use le premier du procédé naturaliste qui consiste à compenser +la médiocrité des âmes analysées par la beauté des descriptions où +l'auteur, intervenant tout à coup, prête à ses plus piètres créatures +des sens de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de Mme Aubain, +porte au catéchisme où elle accompagne la fille de sa maîtresse, une +sensibilité délicate et tactile, jusqu'à de pareilles élévations: + +«Elle avait peine à imaginer sa personne; il n'était pas seulement +oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-être +sa lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, son haleine qui +pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle +demeurait dans une adoration, jouissant de la fraîcheur des murs et de +la tranquillité de l'église.» + +En s'accoutumant à rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se +débarrasse encore de la nécessité des modernistes, forcés de hacher leur +phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin placé devant les scènes où +le mènent ses romans, Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et +s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les Champs-Élysées dans +l'_Éducation_, le jardin d'un café-concert, où à un certain instant, +dans les bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes», +le bal chez Rosanette, la forêt de Fontainebleau, présentent +d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le séjour au château de la +Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, la forêt où l'héroïne +consomme son premier adultère, le tableau de l'agonie et de +l'Extrême-Onction, jettent des éclats entre le restant d'ombre. + +Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie et de la beauté en +concevant les admirables femmes de ses romans, pâles, noires, fines et +tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il parle de l'une d'elles, son +style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la +séduction d'une âme acérée dans un corps souple, élancé et blanc. Les +fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds élans de son +âme vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle +parvient à exprimer de la sécheresse de sa vie, culminent en cette scène +d'amour où l'ineffable est presque dit: + +«La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre au +fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers +qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troué. Puis +elle parut éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait, +et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande +tache qui faisait une infinité d'étoiles; et cette lueur d'argent +semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête +couvert d'écailles lumineuses. Cela ressemblait à quelque monstrueux +candélabre d'où ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en +fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; des nappes d'ombre +emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de +grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas +trop, perdus qu'ils étaient dans l'envahissement de leur rêverie. La +tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et +silencieuse, comme la rivière qui coulait, avec autant de noblesse qu'en +apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des +ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules +immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne, +hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou +bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de +l'espalier.» + +Et cette passion déçue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme +intense de ses prunelles et le pli hardi de sa lèvre, son existence de +hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassée, outragée, +et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses +hontes, quelle violente évasion, en toutes ces scènes, hors le banal de +la vie! + +Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. Avec ses lisses bandeaux +noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente, +surprise et pure, elle inspire à Flaubert ses plus charmantes pages. Son +apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son «air de bonté +délicate»; puis à la campagne où Frédéric échange avec elle les premiers +mots intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la trouva instruisant +ses enfants: «ses petites mains semblaient faites pour répandre des +aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement +avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise»;--la +visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation où la +beauté s'élève au mystère et à l'auguste: + +«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, Mme Arnoux sans bouger restait +les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet +tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se découpait +en pâleur au milieu de l'ombre. + +Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le +couloir; il n'osa. + +Il était empêché d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette +robe se confondant avec les ténèbres lui paraissait démesurée, infinie, +insoulevable ...» + +--Une rencontre dans la rue, le revirement mystérieux où elle s'avoue +«en une désertion immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale dans +le magasin de porcelaine de son mari et les lèvres de son amant touchant +ses magnifiques paupières;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle +d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses: + +«Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier, +et des cîmes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux, +jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient au bout de l'avenue +dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des +points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de +moisi,--et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, de +n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du +soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur +les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière +tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à les +fendre, avec la main;--Frédéric la saisissait doucement; et il +contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de +ses ongles. Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une chose, +presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom là fait +exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase et qui semblait +contenir des nuages d'encens, des penchées de roses.» + +D'aussi belles pages marquent encore la sensualité contenue de ces deux +êtres mûrs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse +de son corps accordée et ce sacrifice empêché par la maladie de son fils +tandis que dehors l'émeute se déchaîne,--puis la séparation des deux +amants, jusqu'à cette scène effroyablement aiguë où Frédéric, se +trouvant un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené par sa +maîtresse, tandis que les rires délirants de Mme Arnoux sonnent dans +l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose +intime et presque obscène, la vente de ses effets: enfin cette suprême +et dure entrevue, où éclairée tout à coup par la lampe, elle montre à +son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, la froideur pure sur +ses doux yeux noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont déroulés, +elle taille une mèche, «brutalement à la racine» ... + +Par ce type de femme de la grâce la plus haute, Flaubert se compensait +de toutes les brutes que son souci de la vérité le forçait à peindre. +Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au réel ce +reflet de beauté, le visible effort avec lequel ses phrases plus +grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'âcre +dégoût sans doute mêlé d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter +en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le +supplice volontaire d'un artiste s'astreignant à une besogne vengeresse +mais répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec joie du roman, +écrire après _Madame Bovary_, l'épopée de _Salammbô_, refaire après +l'_Éducation_ ce poème mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et +préluder par la _Légende_ et _Hérodias_ à son entreprise la plus +abêtissante de toutes, _Bouvard et Pécuchet_. + +L'on entre par ces livres épiques dans la région de la pure beauté. La +phrase non plus réduite à une élégante armature dans laquelle +s'enchâssent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores, +colorés et beaux, les rythme en retentissantes cadences, développe de +nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des +hommes gigantesques et primitifs, à l'âme concise et puisant dans cette +rétraction de leur être une formidable énergie, accomplissent ou +subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se déploient en +étincelants décors où se fige la splendeur des ors, des porphyres, des +pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de +sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes, +sous les yeux droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles sont +menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantôt sortant du temple, +elles supplient, cambrées, au haut de leur palais, les astres qui +tressaillent au frémissement de leurs lèvres; tantôt elles prennent de +leur corps anxieux de pureté, des soins inouïs, le macérant de parfums, +l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au point que la jouissance +de leur lit promet une joie délictueuse et mortelle. + +Sous les platanes, dans un jardin diapré de lis et de roses, les +mercenaires célébrant leur festin; la lente apparition de Salammbô +descendue les apaiser, à la fois peureuse et divine, l'expédition +nocturne de Mathô et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces +voûtes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie où +Salammbô dort entre la délicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son +recueillement dans la maison du Suffète-de-la-Mer; Salammbô partant +racheter de son corps le voile de la déesse, son accoutrement d'idole et +ses râles mesurés, quand le chef des barbares rompt la chaînette de ses +pieds; puis le siège énorme de Carthage, la foule des peuplades +accourues, l'écrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce +carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de +toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armée, les +dernières batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement +mièvre et grave, où Salammbô voilée et parlant à peine reçoit le prince +son fiancé en un jardin peu fleuri que passent des biches traînant à +leurs sabots pointus, des plumes de paons éparses, enfin le supplice de +Mathô et les joies nuptiales, mêlant des chocs de verres et des odeurs +de mets au déchirement d'un homme par un peuple, jusqu'à ce qu'aux yeux +de Salammbô défaillante en l'agitation secrète de ses sens, Schahabarim +arrache au supplicié son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil, +final tonnant dans lequel se mêlent le beau, l'horrible, le mystérieux +et l'effréné en un suprême éclat. + +Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scènes encore et de plus +magnifiques paroles. L'étrange et bas palais de Constantin précède le +festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba +galante et vieillote en son charme de chèvre; dans le temple des +hérésiarques la beauté flétrie, monacale et livide des femmes +montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent à l'évocation +d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abîme, +planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le défilé des +théogonies et sur la frise qu'a formée le pullulement des dieux +brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tête ceinte d'un halo et +sa large main levée; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis +l'immortel dialogue de la luxure et de la mort où les mots sont tantôt +liquides de beauté, tantôt lourds de tristesse; et ces dernières pages +où tous les monstres se dégagent et se confondent en un protoplasme qui +est la vie même,--quelle grandiose suite d'épisodes, dont chacun figure +une plus charmante ou rayonnante ou tragique beauté. Et que l'on joigne +à ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Hérodias_, les imprécations +de Jeochanann, la scène gracieuse où Salomé, nue et cachée par un +rideau, étend dans la chambre du tétrarque son bras ramant l'air pour +saisir une tunique; enfin cette _Légende de saint Julien_ qui contient +les plus divines pages en prose de ce siècle, la vie pure et fière du +château, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de +parricide, les lieux luxurieux où il se marie, son crime, sa rigueur, sa +transfiguration finale;--certes pas même chez les grands poètes de ce +temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scènes aussi +purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et +toute l'âme, au point que certaines pages entrent par les yeux comme +une caresse, se délayant dans tout le corps, et le font frissonner +d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernières oeuvres, +Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille +éléments épars de beauté matérielle et sensible, en de plus ravissants +ensembles. + +_Le mystère, le symbolisme_: Cet artiste explicite et précis qui excelle +à montrer la beauté sans voile par des phrases qui l'expriment toute, +sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la +délicieuse émotion qui résulte de la réticence, de la prétérition du +mystère suggéré, sait avec un art profond et charmant s'arrêter au bord +des images et des pensées auxquelles la parole est trop pesante. +Certaines émotions à peine senties des entrevues dernières de Mme Arnoux +et de Frédéric, sont voilées sous des mots à demi-révélateurs et +discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'âmes +tristement généreuses, qu'à quelques initiés. Et l'émoi mystique de la +prêtresse phénicienne s'efforçant sous les symboles des dieux et les +mythes des théogonies de saisir l'essence de l'être et la signification +de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la +maison du Suffète-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gazé de sable, et +adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumière «effrayante et +pacifique» du soleil, qui passe étrange par les feuilles de lattier noir +des baies,--d'autres scènes ou lunaires ou souterraines, sont décrites +en phrases obscures, distantes, qui parlent à certains esprits une +langue comme oubliée mais comprise, et suscitant dans les limbes de +l'âme des émotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ à son début, +les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascète des phrases insidieuses +de crépuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et +disconnexes, ont l'illogisme du rêve et l'appréhension de l'inconnu; les +visions se suivent et se lient imprévues; des communions subites ont +lieu: + +«Elle sanglotte, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux +pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune. + +«Puis ils se trouvent l'un près de l'autre loin de la foule,--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois +quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.» + +«Cette femme est très belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de +sépulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de +pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes ...» + +D'autres scènes, l'apparition d'Hélène Ennoia, le culte des Ophites, se +passent en demi-ténèbres, et apparaissent vagues et passagères comme des +songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle +encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expédition +où, quittant le lit nuptial, il parcourt une forêt enchantée dont les +bêtes indestructibles le frôlent, et d'autres, qu'il abat, s'émiettent +pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glacés, dont +l'hostilité expie son crime involontaire; Flaubert paraîtra posséder le +sens des choses à peine perçues, des sentiments naissants et +balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idée précise, peut rendre +seulement par la suggestion, de mystérieuses analogies ou d'indirects +symboles. + +Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbô est +au fond de l'oeuvre de Flaubert. Détestant la réalité de toute la haine +d'un idéaliste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du +monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette +évasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois réussi à +échapper radicalement au réel, en substituant aux individus les types, à +un récit de faits particuliers, un récit de faits allégoriques. + +Comme M. de Maupassant le dit dans sa préface aux lettres de Flaubert à +George Sand, même les romans, _Madame Bovary_, l'_Éducation_, bien que +réalistes, pleins d'actes et de lieux précis, ont pour personnages +principaux des êtres si parfaitement choisis entre une foule de +similaires, qu'ils représentent une classe, ou une espèce plutôt qu'un +individu. Madame Bovary est par certains côtés la femme, et Homais reste +comme l'exemple grotesque de toute une catégorie sociale. + +Dans l'_Éducation_, plus réaliste par le milieu et par le faire, les +jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une +énergie trop tourmentée, l'autre d'une faiblesse minée de folles et +vaines aspirations, le troisième de la grossièreté heureuse et finaude, +interprétation que confirme la portée générale du titre de toute +l'oeuvre. Passant sur _Salammbô_ dont le sens est simplement d'être +belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire +plus significative. + +Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprême du style, des procédés +fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la +philosophie de Flaubert, celui-ci a signifié toutes les passions, les +cultes et les spéculations de l'humanité. L'ascète est l'homme privé et +assiégé de satisfactions charnelles; les amorosités faciles de la reine +de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes à celle des +Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adhérant +définitivement à aucune, par toutes les religions et les hérésies; la +métaphysique lui propose ses antinomies irrésolues, et il hésite de +désespoir, à s'abîmer dans la luxure ou à s'anéantir dans la mort; mais +sa curiosité le fait encore balancer entre le mystère du sphinx et les +fables de la chimère qui l'entraîne à travers les mythes et les ébauches +de la création, à l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent +toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la prière dans le +cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la spéculation nocturne +à l'action diurne. + +Dans ce livre, dans _Bouvard et Pécuchet_ qui en est l'analogue, plus +ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthèse générale, en +dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de représenter +l'histoire du développement de l'esprit humain, de son insatiable +inquiétude, sans cesse assaillie de solutions, de systèmes, de +révélations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une +révolution que le scepticisme de l'écrivain le portait à concevoir +circulaire. Que l'on prenne le niais anachorète de la Thébaïde ou les +deux bonshommes de Chavignolles, ces êtres bornés, crédules, dociles et +étonnés sont bien les représentants de la dupe qu'il y a en tout homme. +L'impérissable myope, toujours zélé de croire les images confuses et +partielles qu'il aperçoit, alternant toute affirmation d'une autre, +adhérant à la vérité actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut +vérité aussi, protégé par ces continuels mirages contre la glaçante +notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les +actes, parvient à vivre presque tranquille et presque heureux, en une +existence de rêve et de paix. + +C'est dans cette idée narquoise et amère, qu'est le fond de la +philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de +ses poèmes. Dans la _Tentation_ il s'est élevé à l'intuition pure de +cette idée spéculative et la propose aux regards avec la moindre somme +d'éléments connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite +des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de +fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout +un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi +pour leur beauté et leur mystère; à tel point que l'on peut tour à tour +considérer la _Tentation_ soit comme un poème didactique, soit comme un +tableau des époques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un +admirable et précieux ballet où se mêlent la fantaisie et les +magnificences. + +En cette oeuvre se reflète toute l'âme de Flaubert, cet esprit +contradictoire et déchiré, que le réel sollicitait et repoussait, que la +beauté attirait mais qui ne parvint à l'imaginer qu'antique et +documentaire, qui sentit la séduction du mystère et fut le plus +explicite des stylistes, qui conçut la synthèse du particulier dans le +général et cependant disséqua des âmes particulières, écrivit en phrases +analytiques et discrètes, et s'abstint de toute généralisation. Dans ces +alliances adverses, dans ces idéaux contradictoires, semble résider le +génie, l'originalité, le caractère, l'indice psychologique particulier +de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carrière, que cette chose chez lui +primordiale et terme commun, le style. + + +III + +LES CAUSES + + +_Résumé des faits:_--Après avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la +syntaxe, de la métrique, de la composition de Flaubert, nous avons +énuméré ses procédés de description et de psychologie qui se réduisent à +ceux du réalisme,--les caractères généraux de son art, qui sont la +concision, la contention, et, résultat saillant général, le statisme. +Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi +édifiées, furent la vérité, la beauté, le mystère, le symbolisme, effets +que coordonne en série un pessimisme violent ou ironique. Il faut +ajouter à ses renseignements isotériques sur Flaubert ceux que +fournissent la connaissance de sa méthode de travail, la lenteur et la +difficulté de sa rédaction, son effort constant, une fois le plan +général arrêté et les notes recueillies, pour achever chaque phrase, +chaque paragraphe, chaque page avant de passer à la suite. + +Ces données mettent en présence deux séries de faits contradictoires; +d'une part, l'amour des mots précis, des phrases autonomes et statiques, +des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des +faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant à +l'observation et à l'érudition, l'impression de vérité que donnent les +livres de Flaubert; d'autre part, son excellence à rendre la beauté +pure, le mystère, le général, sa haine et sa souffrance du réel, ses +échappées vers le roman historique et vers l'allégorie, la splendeur de +son style, l'harmonie de ses périodes, la magnificence diffuse ou +précise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la +perpétuelle oscillation de Flaubert entre le roman réaliste et des +oeuvres plus idéales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent à +la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert +de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme. + +Voici qui montre son obséquiosité et son impersonnalité devant la +nature: + +«Je me suis mal exprimé en vous disant qu'il ne fallait pas écrire avec +son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalité en scène. Je +crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un +effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer +à soi.» (_Lettres de Flaubert, à George Sand_, éd. Charpentier, p. 41.) + +«Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les +choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbécile? +Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre +tout bonnement, ces choses qui nous exaspèrent; disséquer est une +vengeance.» (Ib. p. 47.) + +«Je me borne donc à exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, à +exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les conséquences; +riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela. +Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de la +sympathie, c'est différent: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est +pas temps de faire entrer la justice dans l'art?» (Ib. p. 283.) + +Voici pour la tendance contraire: «Peindre des bourgeois modernes et +français, me pue au nez étrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois +souvent et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise et +s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très +secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté +historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la +_beauté_, dont mes compagnons sont médiocrement en quête.» (Ib. p. +274.) + +Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: «Je suis comme +M. Prudhomme qui trouve que la plus belle église serait celle qui aurait +à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le +portique du Parthénon, etc. J'ai des idéaux contradictoires; de là +embarras, arrêt, impuissance.»(Ib. p. 72.) + +Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: «Je ne +sais plus comment il faut s'y prendre pour écrire, et j'arrive à +exprimer la centième partie de mes idées après des tâtonnements +infinis.»(Ib. p. 17.) «Ce souci de la beauté extérieure que vous me +reprochez est pour moi une _méthode_. Quand je découvre une mauvaise +assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je +patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l'expression juste +qui était la seule et qui est, en même temps, l'harmonieuse.» (Ib. p. +279.) «Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste +et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers, quand +on resserre trop sa pensée? La loi des nombres gouverne donc les +sentiments et les images, et ce qui parait être l'extérieur est tout +bonnement le dedans?» (Ib. p. 283.) + +_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extrêmement +significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre +ses idées et la phrase particulière dont il veut les revêtir une lutte +existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles +des pensées qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette +réflexion, le désaccord fréquent noté plus haut entre l'expression et +l'exprimé, notamment dans les réalistes où les mots sont sans cesse +au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait +extraordinaire que Flaubert a écrit les oeuvres les plus diverses avec +le même style, que sa _Lettre à la municipalité de Rouen_ est conçue +comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frédéric Moreau +parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraîtra évident +qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit +également sollicité par le beau et par le réel, une tendance supérieure +et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase, +certaines catégories de mots. + +Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antécédents, +fondamentaux. Car dans les caractères mêmes de la syntaxe et du +vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus générales +que développe son oeuvre. + +Son amour du mot précis et définitif,--c'est-à-dire tel qu'il enserrât +une catégorie bornée d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son +esprit à l'intuition des choses individuelles, l'éloigner de toute +généralisation abstraite. + +Son amour des beaux mots,--c'est-à-dire tels qu'ils soient sonores, ou +éveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le détermina à sentir et +à vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, à +qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces +mots, il échappe encore à l'abstraction, et évite de plus la sécheresse +de l'analyse psychologique qu'il transpose en éclatantes descriptions. +Le conflit entre cette tendance verbale et la précédente détermine son +pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la précédente, un +symbolisme. + +Son amour des mots indéfinis,--c'est-à-dire tels qu'ils provoquent dans +l'esprit non une image, mais la sourde tendance à en former une et le +vif sentiment d'effort et d'élation qui accompagne toute tendance +intellectuelle confuse,--le porta aux sujets où il pouvait le +satisfaire, aux époques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de +l'âme féminine, aux scènes lunaires et aux théogonies mortes. Enfin sa +façon de joindre ces sortes de mots déterminèrent les autres caractères +de son art. + +Sa tendance à écrire en phrases statiques, c'est-à-dire qui soient +complètes, explicites et indépendantes du contexte,--lui imposa la +nécessité d'enclore un fait ou plusieurs en chaque période. Par là le +nombre de ces faits dut être énormément multiplié. S'abstenant de toute +répétition, de tout développement, il lui fallut des actes, des choses, +des détails; il dut être en roman moderne un réaliste, et en roman +historique, l'érudit qu'il fut. La difficulté de bien faire cette sorte +de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixité, le +fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus +significatifs, rendit son style tendu et stable. L'énorme tension +intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en +elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses +forces, et le rendit moins attentif à la composition générale. Enfin, +les rares passages de passion et de poésie pure qui éclatent çà et là +dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procèdent +de son autre type de phrase, le périodique, que nous avons vu alterner +avec son style habituel. + +Cette réduction de tout un développement intellectuel, en l'ascendant de +quelques formes verbales, la contradiction entre les facultés d'un +esprit expliqué, par la contradiction entre les diverses parties d'un +système de style, c'est, dans l'investigation du mécanisme intellectuel +de Flaubert, passer de la psychologie à la théorie du langage. En +fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert +d'une part une série de données des sens et une série de mots qui +s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre, +une série de formes verbales acquises, et développées, auxquelles +correspondaient non des données sensorielles, mais de simples +prolongements idéaux et qui tendaient pourtant comme les autres +vocables, à être articulées. + +Quand l'oeil de Flaubert était braqué sur la réalité, les détails +importants des choses et des hommes fidèlement enregistrés trouvaient +dans le vocabulaire de l'écrivain une série de mots exactement adaptés, +qui les rendaient d'une façon précise et du premier coup, en phrases +telles que chacune enveloppant l'idée à exprimer, entière, il ne fût nul +besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appelé le style statique +précis, et il n'y a là rien d'anormal, mais simplement la perfection du +langage usuel. Quand Flaubert dit à la première phrase de _Madame +Bovary_: «Nous étions à l'étude quand le proviseur entra suivi d'un +nouveau, habillé en bourgeois, et d'un garçon de classe qui portait un +grand pupitre, ...» il dit simplement, en le moins de mots nécessaires, +et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait +l'image. Et cette sobre exactitude est la moitié de son art et de son +style. + +Mais une autre faculté existait dans son esprit, et provoquait d'autres +désirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de +lectures exclusivement romantiques, Flaubert possédait un grand nombre +de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la réalité certaines +abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et à +l'esprit humains. Il s'était empli l'oreille de cadences sonores, +l'intelligence d'images démesurées, d'adjectifs exaltés et amples, de +rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une +aptitude qui ne se transforme en désir et en acte. Cette force de son +intelligence purement vocabulaire, et à laquelle ses sens restés normaux +et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou défectueuses, ou +hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer à la description de +la réalité, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par +une échappatoire et par un compromis, à faire un livre d'archéologie, où +tous les faits sont exacts, mais où tous les faits ne se trouvent pas, +et sont choisis de façon à fournir au plus magnifique style de ce +temps, la faculté de se librement déployer. Dans _Salammbô_, dans la +_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de +la période, l'éclat et le mystère des images, qui sont primitifs, et non +les incidents ou les scènes évidemment choisis de façon à donner lieu à +d'admirables phrases. + +Cet art, où les mots précèdent et déterminent obscurément les idées, est +anormal. Car il est l'excès et le contraire même de la faculté du +langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal, +Geiger), est à l'idée ce que le cri est à l'émotion, ne peut constituer +l'antécédent de l'idée, que lorsque le langage, énormément développé par +des génies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on +apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il +faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle +que Flaubert vécut au déclin du romantisme, qu'il put absorber et +absorba en effet l'énorme vocabulaire du plus grand génie verbal de tous +les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un +semblable[2]. Évidemment, l'esprit surchargé par ces acquisitions, il +ne put se borner à étudier et à décrire la vie moderne pour laquelle le +vocabulaire lyrique du grand poète n'est point fait, est trop riche et +reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes à Tanit, +les lions crucifiés, les temples, le désert, le siège, les somptuosités +barbares d'une époque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et +ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman +moderne qui ne représentait de ses facultés que quelques-unes, se +satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son +noviciat artistique à sa mort. + +Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en +elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus à élaborer +réitérément la sorte de période qui l'enthousiasmait, frappant +perpétuellement comme un balancier la même médaille, et la jetant d'un +mouvement continu à côté de celle précédemment issue du coin, Flaubert +perdit le sentiment et la faculté de la liaison, associa en livres +presque diffus de lâches chapitres, et ne sut maintenir la cohésion et +le mouvement de sa pensée au-delà de brefs paragraphes. Cette +disposition latente, contenue, réduite encore à une faible intensité et +coercible par d'autres, constitue visiblement la première phase de +l'incohérence des maniaques, et n'en diffère que quantitativement, comme +se distinguent toujours les fonctions anormales chez les «géniaux», de +celles chez leurs congénères névropathes. Que l'on compare en effet ce +passage d'une lettre d'un aliéné, citée par Morel, _Traité des maladies +mentales_ (p. 430): + +«Lorsque le choléra a éclaté, j'avais une bosse froide dans le cerveau; +le miasme cholérique est très irritant, j'ai eu par conséquent le +choléra cérébral. Étant à l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui +m'est arrivé. Mes accès antérieurs ont eu lieu par violations exercées +sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manière +effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus à lui ... etc.» + +Que l'on fasse abstraction de l'absurdité des idées et que l'on +considère seulement la brièveté et la rondeur des phrases, leur suite +incohérente ou faiblement liée, toute l'allure mesurée et cadencée de ce +petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne répugnent +pas par préjugé à l'assimilation d'un fou et d'un homme de génie, que +certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant +exact de cette littérature d'asile. Que l'incohérence résulte d'une +concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer +successivement en une forme difficile chacune des pensées qui le +traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliéné--comme cela est +probable,--d'une irrégularité de la circulation sanguine cérébrale, +semblable à celle qui produit la fantaisie des rêves,--en d'autres +termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activité +commune de l'encéphale, au profit de ses parties, le résultat est +physiologiquement et psychologiquement le même. L'incohérence faible de +Flaubert, terme extrême de celle de tous les artistes qui «font le +morceau» est l'antécédente de celle du rêve, qui précède celle du +délire, et celle des maniaques. Entre tous ces dérangements, il n'est de +contraste que ceux de l'intensité et de la permanence. + +_Généralisation sur les causes_: L'on remarquera que cette altération du +langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs, +est analogue si l'on abstrait de ses développements ultimes, à celle qui +cause chez tout un groupe d'écrivains nommés par excellence les +«artistes», ce qu'on appelle encore par excellence, le «style». On sait +qu'entre lettrés ces termes ne sont appliqués qu'à des prosateurs et des +poètes postérieurs au romantisme, et à aucun des étrangers. Si l'on note +le caractère commun de «l'écriture artiste» chez des gens aussi +dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de +Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que +tous affectionnent une forme de phrase et une série de mots qui +demeurent identiques à travers les sujets divers qu'ils traitent; en +d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en écrivant: +exprimer leur idée,--construire des phrases d'un certain type; en +d'autres termes encore tous sont doués d'un certain nombre de formes +verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une +extraordinaire adresse à rendre les idées qui s'associent ou qui +pénètrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensées que +produit la richesse même de leurs mots. Nous avons montré que Victor +Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent à un accord +parfait entre leurs idées et leur vocabulaire; tels Villiers et +Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes, +réussissent par des miracles d'adresse à exprimer une énorme portion de +réalité, des idées absolument adventices et variées, en une langue +toujours la même et qui joint une beauté propre au rendu de la vérité; +les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi +dans ses romans. + +Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni à l'autre. Que M. de Goncourt +se plut à laisser libre carrière à son style en une oeuvre spéciale et +suprême, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus complètement, s'échappa +résolument à plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son +style; il satisfît pleinement ses besoins esthétiques, son amour du beau +et de l'indéfini, créant la _Salammbô_ et la _Tentation_, sans plus se +souvenir que Paris existait et que le XIXe siècle devait être dépeint. + +_Flaubert_: Cependant le siècle le tentait, le heurtait, et le blessait. +Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue +d'êtres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte +tous les artistes, l'acuité pour ressentir la souffrance que cause +l'excès général et délicat de la sensibilité, le pessimisme +sociologique, «l'indignation» à propos de tout que donne aux grandes +intelligences la vue de la bêtise se passant d'eux pour se mal conduire, +la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'être inutile, +spolié de tout intérêt humain[4]. Il vécut ainsi douloureusement au +déclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses +lourdes épaules, une grosse face rubiconde, bénigne et naïve, que +coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste +ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, «dont la pupille, dit M. de +Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile.» Et +cet homme à la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine +bonasse de reître, pour courir les aventures, enlever les bataillons à +la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendiés ou de glaciales +bruines, passa sa vie,--dominé par on ne sait quelle infime modification +vasculaire de son encéphale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans +l'ombre de la chambre, des objets infiniment délicats. Il ploya sa +longue stature à la mesure des fauteuils, sédentaire, sortant à peine, +crispant ses gros doigts gourds sur le fétu d'une plume; et la tête +courbée, le sang au front, les yeux injectés, il pesa des syllabes, +accoupla des assonances, équilibra des rhythmes, dégagea le mot juste de +ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il +peina, geignit et souffla à mettre en une forme à laquelle il requérait +des qualités compliquées et rares, de précises, images de réalité ou de +grands rêves de beauté, qui, s'efforçant de prendre forme, subjuguèrent +à cette tâche toute l'intelligence et tout le corps de cet énorme et +vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les +minuties toujours mieux aperçues de son métier, bornaient de plus en +plus son horizon intellectuel; il souhaita des succès de livres, puis +des succès de pages, puis des succès de phrases[5]; il sacrifia +graduellement toute sa vie à sa passion; il vécut dans le sourd malaise +des phénomènes, qui logent en leurs corps une âme hétéroclite, jusqu'à +ce que cette despotique activité cérébrale, après avoir imposé au corps, +sans en être atteinte, une maladie nerveuse,--l'épilepsie transitoire[6] +de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'anéantît et le foudroyât au pied +de sa table de travail par une dernière et délétère victoire d'un organe +sur un organisme. + + +Le destin de Gustave Flaubert aurait pu être différent, mais non plus +glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit définitivement l'étude du +réel et l'érudition dans la littérature, d'avoir écrit les plus beaux +livres de prose qui soient en français; il lui est dû encore d'avoir +fait resplendir un certain idéal de beauté énergique et fière, d'avoir +produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poème +allégorique qui soit après _le Faust_. + +NOTES: + +[Note 2: Cette assertion dut rester à l'état de simple hypothèse. +Pensant que des acquisitions verbales, failles en état de somnambulisme, +seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder +de ses lectures, nous avons prié M. le Dr Ch. Féré, de la Salpêtrière, +de nous aider à faire des expériences sur des hypnotiques. Nous avons +tenté deux essais: dans le premier, nous avons lu à l'hypnotique +somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui +rit_. Le sujet se trouvait vaguement influencé à son réveil par le ton +de la déclamation et par le sens de l'épisode. Il fut impossible de +reconnaître dans son langage des traces de style romantique. + +Je remis ensuite à M. Féré trois listes de mots, les uns d'un sens +joyeux, les autres d'un sens triste; la troisième liste se composait de +mots abstraits et rares. M. Féré a lu chacune de ces listes au sujet +somnambule en répétant les mots plusieurs fois. Au réveil du sujet, +aucune des trois listes ne détermina chez lui soit un courant +particulier d'idées, soit une modification de langage qui le forçât à +exprimer des pensées habituellement étrangères. Il nous a donc été +impossible à M. Ferré--auquel j'adresse ici mes remerciements--et à moi, +de reconnaître chez les hypnotiques, une modification de l'idéation, par +suite d'acquisitions verbales inconscientes. + +Ce résultat négatif n'infirme pas, je crois, la théorie exposée plus +haut, et tient surtout au complet oubli qui sépare l'état somnambulique +de l'état de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idées +me semble le seul moyen d'expliquer l'unité des écoles littéraires, +surtout de la romantique, l'unité même d'une nation formée d'éléments +ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des étrangers +naturalisés.] + +[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phénomènes physiologiques +de l'attention.] + +[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un très remarquable +article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.] + +[Note 5: Lire l'étude de M. E. Zola sur Flaubert.] + +[Note 6: Aucune des particularités intellectuelles de Flaubert, sauf +son emportement, n'a d'analogues parmi celles des épileptiques.] + + * * * * * + + + + +ÉMILE ZOLA + + +M. Zola célèbre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes +diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettrés. +L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de réalisme, la peinture +brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en +plus de surprenantes qualités poétiques, le don du grandiose, l'amour +passionné de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en +effet, plus complexes que les préceptes de ses articles, et le romancier +diffère dans une mesure inattendue du polémiste. L'analyse peut +discerner dans son oeuvre des éléments disparates, dont certains, +négligés jusqu'ici, complètent et modifient la physionomie de l'auteur +des _Rougon-Macquart_. + + +I + + +M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens très moderne de ce mot. +Quand il lui faut décrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue, +exprimer une idée, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts +possibles, ceux doués de qualités communes indépendantes de leur sens, +la sonorité et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la +grâce comme chez les de Goncourt, la rudesse cladélienne ou la noblesse +et le mystère de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola +n'a d'autre caractère spécifique que l'abondance, qualité appartenant à +tous ceux qui ont frayé avec les romantiques, et, par endroits, un +coloris fumeux. De même, la façon dont M. Zola assemble ses mots en +phrases est extrêmement simple, commode, apte à tout. Il procède +d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions à +sens presque identique, qui redoublent l'idée, l'enfoncent en deux coups +de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balancé, jusqu'à ce +que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine +indifféremment par un retentissant accord, finale d'une gradation +ascendante, ou par une phrase surajoutée et superflue qui laisse en +suspens la voix du lecteur. En cette façon d'écrire aisée, maniable et +large, propre à tout dire et appliquée par M. Zola à tous les usages, +celui-ci polémise, expose, raconte, parlent décrit, énonce l'énorme +masse de petits faits qui lui servent à poser ses lieux, ses personnages +et ses ensembles. + +En opposition au procédé classique qui décrit en quelques mots généraux, +et au procédé romantique, qui décrit en quelques mots particuliers, +conformément à l'acte, de la vision qui est une synthèse de mille +perceptions élémentaires, M. Zola, avec tous les réalistes, forme ses +tableaux de l'énumération d'une infinité de détails résumés parfois en +un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est dépeint en ses parties +constituantes, marquées chacune par l'adjectif coloré qui correspond à +sa perception; puis, en une phrase générale, le tout est repris avec des +termes où domine celui des caractères de forme ou de nuance, qui existe +en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le +_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette théorie. + +Dès le début, le vague remuement des Halles à l'aube est montré par une +série de faits confus, de formes rôdantes et accroupies autour +d'entassements mous en un indécis brouhaha. Florent et Claude Lantier +parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretées +de choux gaufrés aux caisses de fruits parfumants, puis Florent +promenant seul sa faim à travers l'accumulation énorme des nourritures +de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narré des sensations que +perçoivent leurs yeux et leurs narines. L'étal de la Sarriette, là +vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de +Claire Méhudin, les gibiers et les volailles, sont décrits en des +paragraphes pleins de faits, que résume une phrase-thème, de volupté, +d'obscénité, de perfidie, de grâce, de fermentante chaleur. Que l'on +compare ces descriptions à celles de la maison de la Goutte-d'Or et du +boulevard extérieur, à midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans +là _Curée_, et de ce rose cabinet de toilette où Mme Saccard laisse de +sa mince nudité, à mille autres tableaux encore prodiguement épars dans +l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un même procédé +sera reconnu, de séparer en tout spectacle ses nombreux composants +réels, de les énumérer en un détail merveilleusement visible, de les +recombiner par une phrase compréhensive de l'ensemble. + +Par un procédé identique exactement--série d'actes condensés en trois +ou quatre qualificatifs fréquemment rappelés--M. Zola pose ses +personnages. Leur aspect physique déterminé, le romancier les place dans +une scène, soit journalière, soit exceptionnelle, montre par une +conduite concordante de quelle façon particulière tel être se +caractérise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue à +la dominante physiologique, établie, il les résume en une phrase +appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi présenté. +Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu +niais en plusieurs occasions, se trouve montré tel dans sa cour auprès +de Gervaise, et résumé de même par ces mots: «avec sa face de chien +joyeux»; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est décrite la +beauté calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidité, double +trait que condense encore cette apposition répétée «avec sa face +tranquille de vache sacrée»: Saccard, brûlé de toutes les fièvres et de +toutes les cupidités, est sans cesse suivi des adjectifs «grêle, rusé, +noirâtre», comme Renée, possède cette «beauté turbulente» qui concentre +la physionomie ardemment avide de joie, et les passions à subites +sautes, de celle dont les faits d'égarement tiennent tout le volume. La +force d'Eugène Rougon, la noble beauté de Mme Grandjean, la séduction +d'Octave Mouret et la douce fermeté de Denise, sont ainsi empreints en +une effigie, marqués par des faits et résumés en une phrase. Ce dernier +procédé, qui ressemble fort à celui des phrases-thèmes de Wagner, ayant +le tort d'enserrer en formule constante un être variable, est éliminé +d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi +lesquels se trouvent les êtres les plus vifs que M. Zola ait produits. +La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-préfet de Poizat, le louche et +gai bohème Gilquin, Lantier pâle, lent et ravageur, le marquis de +Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetés dans la vie +commune, parlent et agissent avec des façons, des physionomies uniques. + +La même manière réaliste caractérise chez M. Zola les ensembles où les +personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la +_Fortune_, et le campement des insurgés la nuit, dans Plassans, l'abbé +Mouret et frère Archangias courant les Artaud, les luttes exaspérées de +Florent contre les poissardes de la Halle commandées par la dynastie +Méhudin, toutes ces scènes parfaitement localisées se passent fait par +fait. Rien de plus réaliste que, dans _Son Excellence_, Eugène Rougon +disgracié, déménageant de son cabinet au milieu des intéressées +condoléances de ses créatures, ni de plus visible que le débraillé +lascif de l'hôtel où Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est +tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir à la +noce, du large repas de la fête de Gervaise, à cette magistrale ribote +où Lantier conduisant Coupeau au travail, l'égare en une interminable +suite de bibines, de la forge Goujet à la cellule capitonnée de l'asile +Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de +vivre_, sont de même brossés en larges scènes, traversées de gens +visibles constitués eux-mêmes de linéaments, de notes biographiques, de +menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son +esthétique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses +caractères d'actes, ses descriptions de détails, et édifie son oeuvre +par ces atomes artistiques indéfiniment associés. + +Pour la partie la plus étendue de son ensemble de romans, M. Zola +emprunte ces éléments à la vie réelle, et les reproduit tels que sa +mémoire et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les livres de M. +Zola, comme ceux de tout grand réaliste, possèdent une vérité +supérieure. Constamment construits par un minutieux détaillement de +faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de +spectacles réellement vus, ils tendent à donner de la vie une image +adéquate, aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, sans +que le choix, l'_idéal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son +observation et résume la vie et les âmes en des extraits fragmentaires. +C'est là la véritable différence entre un roman idéaliste et un roman +réaliste[7]. Les faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont et +peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La +différence est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve +de sympathie artistique que pour un côté de l'âme humaine, et un genre +de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle +embrasse le monde en tous ses aspects, réfléchit, affectionne et +reproduit toutes les âmes, respecte leur complexité et donne d'une +société à une époque, une image qui lui équivaut. + +En ce sens, que des personnes peu habituées à l'analyse trouveront +subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter +l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions, +complètement, sans choix ou presque ainsi. + +La _Fortune des Rougon_ contient à la fois une série de faits sur la +lâcheté stupide de quelques bourgeois, et une fraîche et sanglante +idylle d'amour. La _Conquête de Plassans_ regorge de contrastes, du dur +abbé Faujas à la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans +_la Faute_ entre deux ecclésiastiques opposés, une fille idiote et +pubère; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_ +regorge de physionomies et de caractères. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard, +M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arrière-boutique, les +marchandes, de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, à la bilieuse +Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acéré de Mlle +Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de créatures toutes +humaines. _Son Excellence_ et la _Curée_ renseignent sur le Paris des +démolitions, contiennent des scènes et des gens d'une admirable variété, +des officieux du ministre aux convives de Saccard; à travers une +promenade au Bois et une séance du Corps Législatif, le baptême d'un +prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, un Compiègne, +circule une foule de personnes en chair, marquées, caractéristiques et +agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui +entourent ce colosse et ce gnome Eugène Rougon et Aristide Saccard. +L'_Assommoir_ et _Nana_ présentent en des pages connues tout le monde +des ouvriers, tout le monde des filles et des petits théâtres. +_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ débitent chacun une +énorme tranche de la société, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de +vivre_ détaillent un point. + +Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces +groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont étudiés +souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugène Rougon, M. +Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le +louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est +détaillée des secrets de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde +Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, supérieure et baroque. Nana +est naturelle, tendre, grossière, écervelée, stupide. Coupeau et +Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne santé morale à +l'extrême abaissement. Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres celle +des lieux où ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de +travail, des salles de spectacle, des échoppes, des magasins, des +galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces +demeures, de l'avenue de l'Opéra aux boulevards extérieurs, des ponts de +la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du +Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les sèches +arêtes de la Provence, les plaines blêmes du Nord, les efflorescences +du Paradou, les déferlements des marées normandes, l'on aura dans une +dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques +reproduisant en abrégé presque toute la complexité d'un pays en un +temps. + +Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalité. Les +personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considérable d'êtres +bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent +aucune des âmes supérieures et choisies, complexes, délicates et rares, +que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles +femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les +fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M. +Zola a constamment proposé à son analyse des caractères simples et +sains, ou déséquilibrés par une maladie concrète. La facilité choisie de +cette tâche permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, défaut dont +la présence est confirmée par la fixité de ses caractères. + +En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les +mêmes du commencement à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité +normale est scientifiquement admise[8], varie d'un linéament. Bien +plus, dans quelques-uns des livres récents de M. Zola, notamment dans +_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une +vue très nette des lieux où se passe son action, et d'excellentes +aptitudes descriptives, a si bien simplifié le mécanisme de ses +personnages, leur prête des conversations si banales et des caractères +si généraux, qu'ils perdent toute individualité nette. Au milieu de +décors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus +ténues. Enfin, M. Zola, comme tous les écrivains peu aptes à imaginer le +mécanisme intérieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers +psychologues, montre les actes de ses personnages de préférence à leurs +raisonnements, les effets plutôt que les causes. De sorte que, le +lecteur voyant ces créatures, de visage et de caractère nettement +défini, réagir aux événements sans hésitation, sans débat, sans trouble, +d'une façon constamment conséquente, identique et directe, se sent +parfois en présence d'êtres trop simples pour des hommes. + +De même, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola +ne sont pas matériellement exactes. Tout artiste choisit entre les +diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de +sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment +sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont décrites autant en +termes oléfiants qu'en termes colorés. Le parterre du Paradou est aussi +plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connaît les +senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de même le colorisme du +romancier. De l'étal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le +bronze, le carmin et l'argent plutôt que le fuselé des formes. Le jardin +d'Albine est dépeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du +cortège baptismal du prince impérial, M. Zola perçoit le blanc des +dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat des +aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M. +Zola, critique d'art, défendit les coloristes extrêmes, notamment Manet. + +Ces réserves diminuent déjà dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola +à reproduire exactement toute l'humanité actuelle, et marquent des +bornes à l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant très grande. +Il est une autre cause d'un ordre tout différent qui empêche encore M. +Zola de voir et de rendre entièrement toute la nature: son individualité +qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et matériels, l'a +porté à en préférer une série douée d'un caractère commun, à modifier +certains rapports, à dénaturer certains aspects, à donner de tout ce +qu'il décrit une image notablement altérée dans le sens de ses +sympathies, c'est-à-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola +n'échappent pas à la formule que lui-même a donnée justement de toute +oeuvre d'art: «La nature vue à travers un tempérament.» + +NOTES: + +[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie analogue +dans son _Euphorion_.] + +[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalité_, 1885.] + + +II + + +Tous les caractères que présente l'humanité ne semblent pas à M. Zola +également dignes d'affection et d'indifférence. Il en préfère certains, +les montre avec faveur, et les exalte au-delà du vrai. La santé physique +ou morale ou double lui paraît adorable. Les quelques personnages loués +dans ses romans sont bien constitués dans leur corps et leur esprit, ont +des membres sans tare et une raison sans fêlure, sont logiques, forts et +humains. Le plein développement corporel même, si l'activité cérébrale +est atrophiée par les fonctions végétatives et animales, est considéré +par M. Zola comme magnifique. Désirée, la belle idiote de _la Faute_, +accroupie dans la chaleur de son poulailler et frémissante du rut de +ses bêtes, est décrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple +bestial et réjoui de Marjolin et de Cadine, qui promène à travers les +Halles son impudicité. Même quand cet équilibre physiologique s'allie à +une âme méchante et faible, M. Zola ne dépouille point toute sympathie. +Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admirés dans le +_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-être de Louise Méhudin et de sa +mère. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme +Grandjean son complaisamment drapés, les sottises de Pauline Letellier +s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses +jupes lâches. + +Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un corps bien portant, est +préférée par le romancier. Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux +enfants nets, chastes et tendres, sont racontés avec amour. L'honnête et +drue figure de Mme François ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre +de Paris_. Gervaise raisonnable et fraîche, au début de _l'Assommoir_, +est aimable; Mme Hédouin illumine de sa beauté de femme de tête +l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse à bout la raison +vertueuse; et l'héroïne de la _Joie de vivre_ est de même une fille +sensée, forte et savante. + +Que cet amour de l'équilibre physique et moral n'est qu'une part d'un +amour plus général, celui de la vie, un indice le montre. Partout où la +niaise pudeur des modernes s'attache à cacher les opérations +procréatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les voiles et +désigne le mystère. Tout le second livre de _la Faute_ célèbre la beauté +de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien pubères ne +sont point dissimulés. Rien de plus noble que les pages où est montré +l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le +carreau, puis couchée toute pâle dans son lit, tandis que Coupeau +s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et +misérable d'Adèle dans sa mansarde, aboutissent à ces pages magistrales +de la _Joie_ où Pauline, sainement instruite des mystères sexuels, +assiste et coopère à la délivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces +occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus honteux, en vertu de +droits supérieurs, comme accomplissant une mission de grand révélateur +de la vie, chargé d'en découvrir les sources charnelles. + +Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux +grandes manifestations masculine et féminine, la sensualité de la femme +et la force de l'homme. Tous les héros qu'il exalte sont des hommes +forts, se dépensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou +couronnant une grande ruine. Depuis le père Rougon qui, par un sourd +travail de mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé Faujas +conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, qui démolit une ville, et +accumule des millions, à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le +mariage, par l'incessante exploitation de la femme, écrase Paris de ses +magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants, +actifs sans compter, acharnés en besogne, s'acquittant dans le monde de +leur tâche de force vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon qui, +solide et dur des épaules à l'âme, a la sourde tension d'une machine +sous vapeur. + +Et si les hommes dégagent ainsi leur force musculaire et volitionelle, +les femmes exhalent, au profit de l'espèce, la séduction de leur +sensualité. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une +enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une +troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un +souffreteux jeune homme, l'impudique nudité d'une courtisane italienne +achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution +d'une harscheuse, femelle à tous les mâles, la femme, chez Zola, +toujours tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant et dissolvant +toute une société comme dans la _Curée_, victime passive dans les +milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, défaillante et +amoureuse dans _Une page_, séduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme +délabré en un mariage aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans +le _Bonheur des dames_, un obstiné viveur, toutes, dépeintes en leur +fonction utérine, se résument en cette _Nana_, folle et affolante de son +corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une +cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons séniles. + +C'est en vertu de ces deux prédilections, sous un souffle de volupté ou +un afflux de force, que M. Zola dénature le réel et le grossit. La +végétation épanouie et luxuriante du Paradou est suscitée par les amours +qui s'y consomment, comme l'inceste de Renée embrase et assombrit la +serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal où sa +grêle silhouette transparaît dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa +splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont +grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix où elle +triomphe, et exagérées pour montrer son empire les ruines qu'elle +accumule. Par contre, la séduction du magasin dans le _Bonheur_, le +fouillis de ses soies, l'appétence de ses chalandes et la rouerie de ses +vendeurs sont amplifiés pour venger de cette domination, la force de +l'homme, portée à l'énorme dans les spéculations de Saccard et les actes +de Rougon, représentée invincible dans la chasteté farouche de l'abbé +Faujas et de frère Archangias. + +Tous les ensembles dans lesquels les caractères de force humaine, de +luxure, de puissance, d'exubérance, peuvent être reconnus par +association, sont exaltés par M. Zola. + +Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandières est homérique, et +le repas pour la fête de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père +Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du +poison qu'il élabore. Les Halles de Paris sont assurément plus grandes +dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits de mine où descendent des +cages ressemble à un Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante livre +aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la série +de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle ou humaine +sans l'exagérer démesurément. + +Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement à décrire en +détail l'ensemble exagéré, comme si ses sens le lui avaient présenté +tel. Mais parfois son penchant à l'énorme et au complet l'entraînent à +user de procédés que leur contradiction avec ses doctrines rend +intéressants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le +place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou +un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithèse, le +symbolisme. + +Dans la _Faute de l'Abbé Mouret_, le Paradou fournit inépuisablement de +décors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps; +c'est sous une pluie de roses pétales, qu'Albine dévoile ses chairs +rosées; le fauve hérissement des plantes grasses exacerbe les désirs du +couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique, +pour se mêler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire +Méhudin, montrant ses viviers, en est douée d'aspects fluviatiles; la +Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'étalent autour d'elle, +et seulement dans l'atmosphère empestée d'une fromagerie, Mlle Saget et +Mme Lecoeur peuvent échanger d'âcres médisances. La serre où se répète +l'inceste de Maxime et de Renée est embrasée, lascive et délictueuse. +Coupeau revenant pour la première fois aviné chez Gervaise débraillée, +passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le +ciel au-dessus de Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, entre +toutes les habitantes élues. Nana dévêtue dans un boudoir, les bonnes de +_Pot-Bouille_, affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, accomplissent +dans un lieu convenable des actes appropriés. Ces scènes, ces +personnages et d'autres sont situés dans le milieu qui peut les rendre +plus significatifs, plus librement développés. Que ce procédé revient à +déranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles +coïncidences, il est inutile de le montrer. + +Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume à +rendre plus marqué un acte ou un type en l'accolant à son contraste. +Dans _la Faute_, les deux prêtres sont antithétiques comme les deux +parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa +voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, à la force mâle de Rougon, +la souple beauté de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renée se désespère +du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son +soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. Le +_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et +Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, +Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté de Pauline, qui représente +la moitié saine de la femme, est placée Louise qui en montre le côté +délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, met en contraste le +travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers. + +Ces antithèses nécessitent déjà le grossissement des personnages +opposés. Suivant ce penchant, M. Zola en vient à assigner à ses +principales figures les caractères de toute une classe. L'abbé Faujas +est le prêtre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les +affamés et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans +cesse, par une poussée instinctive qui fait sauter le lien de ses +doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poète qu'est M. +Zola tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, personnifie, en des +êtres devenus tout à coup surhumains, les plus simples et les plus +abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant +assimilé les âmes aux éléments, le romancier prête, en retour, aux +forces naturelles, de sourdes et inarticulées passions; parle de +l'entêtement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine +des coups qui la mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue de ses +locataires. En cette équitable transposition, qui rend égal un individu +à une énergie et un ensemble matériel à un individu, apparaît l'instinct +fondamental de M. Zola, pour qui tout être se réduit en force, et pour +qui toute force est similaire. + +Ayant ainsi délaissé le réel pour l'idéal, M. Zola devint nécessairement +pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et complètes créations +de son esprit aux êtres que ses sens lui montrent, apercevant le moment +vital qu'il adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, restreintes +et mêlées en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un +dégoût pitoyable ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à présenter +de cruels contrastes où les personnages dignes de bonheur sombrent dans +un incident grotesque. Florent, arrêté et envoyé à Cayenne pour s'être +épouvanté sur le cadavre d'une fille tuée par la troupe, passe, à son +départ, près d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le +peloton de gendarmes venu pour réprimer la grève des mineurs protège les +croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du directeur. Le romancier +prend plaisir à ne point faire reconnaître la bonté de ses personnages +sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes médisances; +Pauline, grugée, est haïe de Mme Chanteau. De lugubres incidents, +propres à faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par +son père, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontés avec +complaisance. Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé +Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de Bonneville, pas un +honnête; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule +les catastrophes, les insuccès, les défaillances et les tares. Dans le +_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des +Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souillés du sang des +justes. Si la _Curée, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se +terminent pas par un deuil digne d'être plaint, c'est que leurs +personnages sont tous détestables. Et si les plaintes sur l'inutilité, +la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans +les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à demi, +persiste à l'adorer, même en ses manifestations imparfaites, mais +actuelles et existantes. + +Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, à +la vue magnifiée des hommes et des choses dont il découle; de celle-ci à +l'amour de la vie, de la force, de la sensualité, de la raison et de la +santé, ses causes; que l'on se rappelle le réalisme de procédés et de +vision que ces idéaux résument, l'on aura, je pense, les gros linéaments +de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie +morale commencent à affleurer. + + +III + + +Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possédons en lui un +artiste composite chez lequel se mêlent en un rare assemblage, les dons +du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, sans se nuire, sans que +les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La coopération +des facultés exactes et de celles qui portent le romancier à altérer la +réalité est facile et fructueuse en des oeuvres homogènes dans +lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association +intime de tendances diverses porte à leur attribuer une cause commune, +et peut-être une seule hypothèse sur le mécanisme intellectuel de M. +Zola, suffira à rendre compte des procédés et des émotions apparemment +contraires que nous avons séparées dans son oeuvre. + +On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment apte à percevoir par +les sens, à retenir et à se figurer les mille manifestations de la vie +décrivant les objets, les physionomies et les caractères de la façon +dont ils apparaissent par le détaillement de leurs parties et +l'énumération de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation de +notes internes, à avoir d'une nation à une certaine époque une +connaissance aussi complète que celle dont nous avons marqué les +limites. Cet esprit, animé comme presque toutes les âmes humaines, de +l'amour des conditions utiles à son espèce, arriverait naturellement à +les abstraire de ses expériences, à éprouver ainsi pour la santé, la +raison, la sensualité, la force, un attachement admiratif, à ressentir +une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un +paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination +volontaire de ses héros, de la volupté conquérante de ses femmes, de +n'importe quel grand réceptacle de force délétère ou non, mais agissante +et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu à ces +sympathies, comparant leur objet--de pures idées--aux misérables +éléments dont il est extrait--la réalité--se prenne de tristesse et de +mépris pour l'imperfection et l'hostilité des choses, se sente irrité +contre les vices mesquins et les vertus compromises des créatures +vivantes, parvienne au pessimisme colère qui caractérise toute l'oeuvre +de M. Zola. + +Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable en partie seulement. +M. Zola ne possède aucune des qualités secondaires qui permettraient de +lui attribuer de grandes aptitudes à la généralisation. Cesser tout à +coup de penser les choses réelles, en détacher un caractère extrêmement +compréhensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils +participent de cet attribut métaphysique est le fait soit d'une +intelligence spéculative et savante, soit parfois d'un styliste émérite, +d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la +synthèse que les mots ont faits de nos idées générales. Or M. Zola n'est +ni un écrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitué à +manier les pensées abstraites comme le montre sa psychologie +rudimentaire et les quelques articles où il a tenté d'appliquer à la +littérature les procédés de la science. + +C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola à trouvé le type de son +idéal. Doué d'un tempérament combatif que marquent ses polémiques, ayant +opiniâtrement lutté contre la misère, contre l'insuccès, contre le +mépris et l'inintelligence publics, possédant la tête massive et les +épaules carrées des entêtés, sa volonté tenace, son amour-propre lui ont +donné l'instinct et l'adoration de la force. Borné par d'autres dons à +la carrière littéraire, retiré des batailles dans son ermitage de Médan, +la sourde tension de ses centres moteurs s'est dépensée à douer +d'énergie consciente des êtres et des éléments que son intelligence lui +montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses +semblables et dans les grands phénomènes naturels ceux qui manifestent +quelque emportement, les pétrissant de ses propres mains, servant +indistinctement aux hommes et aux choses les impérieuses effluves qui +sourdaient en lui, il rend colossales les âmes et les forces. D'un +ministre médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore les types du +despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses +mers déferlent en cataractes; ses champs suent la sève, ses édifices +s'étagent démesurément; une mine, un assommoir, un magasin sont de +formidables centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. Et la +femme, force elle aussi, doublement magnifiée en sa puissance par le +volontaire, en son charme par le mâle, devient la rayonnante et +redoutable créature capable d'enivrer le monde. + +Cet absolu amour pour les forts qui seul eût conduit M. Zola à créer de +gigantesques abstractions, contrôlé et contrarié par son exacte vision +de réaliste, se retourne en un absolu mépris pour les malades, les +vicieux, les médiocres, les êtres mixtes et faibles, c'est-à-dire, pour +toutes choses et pour tous les hommes réels. Ces spectacles quotidiens +et cette humanité courante, incapables d'aucun développement extrême, ne +contenant de l'énergie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins, +transitoires et négligeables, présents cependant et s'imposant sans +cesse à l'attention de son intelligence réaliste, l'exaspèrent, +l'affligent, le dégoûtent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses +sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la +réalité qu'il ne peut ne pas voir et l'idéal dynamique que sa nature de +lutteur le force à créer et à aimer. En ces deux termes dont nous venons +de marquer la coopération et l'antagonisme--réalisme intellectuel, +idéalisme volitionnel--son organisation cérébrale peut être résumée. + +Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes, +par-dessus tout de Balzac, le double tempérament de M. Zola montre qu'il +n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes qu'il n'y a d'absolus +idéalistes. + + * * * * * + + +L'OEUVRE[9] + +PAR ÉMILE ZOLA + + +Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code +d'esthétique. Cette esthétique est absurde. Les lieux communs de +l'intransigeance imperturbablement opposés aux lieux communs de l'école, +prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns +disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air, +il faut peindre clair, il faut peindre d'après nature; et voilà Claude +Lantier qui se met à proférer des malédictions contre les artistes sans +aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier. + +Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint +clair, et d'après nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut +mieux faire observer qu'un précepte de facture reste une simple +recette, que peindre d'une certaine façon ne veut jamais dire peindre +bien de cette façon, que l'important est de peindre bien et que la façon +n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les +querelles et les gros mots sur les procédés manuels de l'art ne +signifient rien, que la seule chose nécessaire est d'avoir du génie, que +les procédés même de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de +Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils +étaient employés par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du +plein air est la dernière qu'il faille défendre, puisque, à l'heure +actuelle, elle n'a pas encore donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main +tout aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du roman, et reprenant +en bouche les grands termes de positivisme et d'évolutionnisme, il part +en guerre contre la psychologie et dénonce tous ceux qui n'étudient de +l'homme que l'âme, sans se souvenir de l'influence du corps sur le +cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une +oeuvre d'imagination que les personnages sont des êtres physiques en +chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses +exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux +s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, personne n'y +contredira. C'est un truisme dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée +à révolutionner que les romans absolument médiocres de toutes les +époques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe +comme un autre, que la pensée ne joue pas dans la caractérisation d'un +individu un rôle plus considérable que son estomac ou son fiel, cela est +simplement faux. + +C'est la pensée qui est le centre, et le corps la périphérie; la science +le démontre après que l'expérience l'a constaté, et au nom même de +l'évolutionnisme, l'activité cérébrale étant la plus récente est la plus +haute, et l'être qui pense le plus étant le plus noble, est le plus +intéressant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute +l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder vers le passé, que de +considérer en l'homme l'être instinctif et inconscient de préférence à +l'être conscient, pensant, voulant, résolu et moral? Il serait cruel de +battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorités qu'il +invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis +aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son +tempérament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points +l'esthétique de ses adversaires, malheureusement médiocres et ineptes, +des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin +Balzac, Tolstoï et même Flaubert, ont montré une bonne fois comment on +peut embrasser la nature entière sans en omettre le couronnement et +rester réalistes tout en analysant le génie et la noblesse morale. + +Nous avons tenu à dire nettement ce que nous pensons de l'esthétique +naturaliste, parce qu'elle est erronée d'abord comme toute esthétique de +parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation exacte des oeuvres de +M. Zola. Autant cet écrivain nous paraît piètre penseur, mal renseigné +et peu spéculatif, autant nous l'admirons pour son génie incomplet mais +puissant. Toute la première partie de l'_Oeuvre_, cette histoire +lentement développée de l'affection de Christine et de Claude, les +magnifiques scènes où elle se résout à être le modèle de son amant, où +elle se livre à lui, revenu croulant sous les huées, leur idylle de +Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux où la vie frémit, où la +sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du +ménage artistique, cette noire existence misérable et débraillée dans +l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et +s'affolant à l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis +que Christine s'attache à son amour tari, lutte contre le dessèchement +de coeur de son mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait de +toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du coup; toute cette tragédie +humaine donnant à toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir des +larmes dans des orbites creux, et des mâchoires serrées, et des poings +abandonnés, nous a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers actuels, +M. Zola est le seul à donner cette sensation d'humanité vivante et +souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous +montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce roman, l'étude du milieu +artistique est déplorable, fausse et incomplète. Ce que nous y aimons, +c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, aimante, d'une si +belle noblesse d'âme et toute simple; c'est même cette brute de Lantier, +qui, s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à clamer des théories +ridicules, serait en somme un être bon, simple et fort, qui eût pu être +un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'était allé se +perdre dans une carrière où il est, malgré son intransigeance, un +médiocre et un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, têtu, +paisible et solide, ayant une idée en tête et la réalisant patiemment +sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute +sont rudimentaires, simples, sans développement vers le haut et sans +complexité dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie, +n'est en effet pas un grand psychologue, et ce défaut interdit de le +classer avec les très grands. Mais il a le don suprême de la vie, il +sait souffler sur un être et faire que les tempes battent, que les yeux +regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a +eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres +moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualités +qu'une grande bonté et une forte volonté. Pour la classe bourgeoise, +pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a conçu +le premier, sans la réaliser, malheureusement, la grande idée que le +roman ne devait pas être une étude individuelle, mais bien une vue +d'ensemble où passerait la foule, où s'étalerait toute une époque, et +qui, décentralisé et indéfini, engloberait tout un peuple dans un temps +et toute une ville. Ceux qui reprendront, après M. Zola, la tâche de +continuer le roman moderne devront partir de ce grand écrivain plus +vaste qu'élevé, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises +des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Éducation sentimentale_, +avec le Tolstoï de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les +psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de +Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancêtres du roman démotique +futur, où il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs, +les dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, le sang et la +pensée. + +NOTES: + +[Note 9: _Revue contemporaine_.] + + + + + +VICTOR HUGO[10] + + +I + +Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et +mêlée de M. Victor Hugo, un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la +luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des +périodes, la variété des figures, la richesse des terminologies, +l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de +strophes. + +S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, et la cause de +cette opulence, s'il tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects +d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une +oeuvre, il découvrira aussitôt que la principale habitude de style et de +composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les +plus caractéristiques et les plus intenses, est la répétition. Pas une +page et pas une suite de pages du poète, qui ne soit ainsi écrite par +une série petite ou énorme de variations aisément séparables. Chacune +débute par une phrase-thème exposant l'idée que M. Victor Hugo se +propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de +plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en +pousse à cette efflorescence, l'image, qui termine le développement, +marque le passage à un autre thème indéfiniment suivi d'autres. + +On peut noter des vers comme ceux-ci: + + Nous sommes les passants, les foules et les races: + Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces; + Nous sommes le gouffre agité. + Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile. + Nous sommes les flocons de la neige éternelle + Dans l'éternelle obscurité. + +Des passages comme celui-ci: + + Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation qu'il + fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à + l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait + comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces + nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand + devenu gendarme. + +Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les +associe en séries diverses, on aura la contexture de la plupart des +pièces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo. + +En de longs développements retentissent les plaintes et la hautaine +indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi +profèrent et répètent la même désolante réponse que reprend en une autre +oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pièces des +_Contemplations_ sont inépuisables en dissertations sur la moralité des +hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Châtiments_ +lancent et relancent la même insulte en invectives redoublées. Les +_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosité paganinienne +un mince recueil de thèmes gracieux, amplifiés en formidables +symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au +biblique et au moderne; dix pages de vers envolés et fugaces constatent +que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages à quatre +strophes redisent de mille façons ironiques que Dieu n'a pas besoin de +l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à ces exemples les +facétieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades +funambulesques où la même spirituelle cabriole s'exécute en mille +dislocations; les résumés historiques qui ouvrent les divers livres des +_Misérables_, par d'énormes variations; les grandes fantaisies de +_Quatre-vingt-treize_ sur le mystérieux accord des chouans avec les +halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur +la Jacressarde, maison déserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la +nuit noire deux croisées vides. + +Cette insistance verbale, cette formidable obstination à échafauder mots +sur mots, formule sur formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer +chaque idée sous de triples rangs de phrases, caractérise la forme de M. +Victor Hugo, est normale pour tous les passages où il développe quelque +réflexion, et constitue le procédé de son style descriptif. Au lieu +d'user d'une minutieuse énumération de détails, terminée et raccordée +par une large période générale, à la façon des réalistes, M. Hugo +recourt à l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnée et +ressaisie, de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, dont +le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et répété, +peinant à enclore un énorme et souple fardeau. + +Que l'on relise pour constater jusqu'où va cette contention et cette +lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique +série de chapitres où se trouve décrite la tempête funeste à l'orgue +des _Compachicos_: + + Les grands balancements du large commencèrent; la mer dans les + écartements de l'écume était d'apparence visqueuse; les vagues vues + dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de + flaques de fiel. Çà et là, une lame flottant à plat, offrait des + fêlures et des étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des pierres. + Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une + phosphorescence assez semblable à cette réverbération féline de la + lumière disparue qui est dans la prunelle des chouettes. + +De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais +muet, obscur et splendide que traverse à pas hésitants Gwynplaine promu +Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Misérables_, à ce tableau de +l'éclosion printanière dans le jardin inculte, où se déroulent les +amours de Cosette et de Marius; et les vers du poète sont aussi riches +que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpétuels retours du +burin à graver et regraver le même trait en de diverses et fantasques +lignes. Je prends entre cent exemples la description du château de +Corbus dans la _Légende des Siècles_: + + L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage combattant, + Il se refait avec les convulsions sombres + Ces nuages hagards croulant sur ses décombres, + Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron, + Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon, + Une sorte de vie effrayante à sa taille. + La tempête est la soeur fauve de la bataille.... + +Et voilà le poète lancé pendant plusieurs pages à décrire le fantastique +combat des ruines contre les nuées. + +Ce même procédé cumulatif, cet effort redoublé à mille détentes, M. +Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses héros: + + Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait + jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité peut-être seulement + apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, la + pétrification du coeur propre au bourreau, et la pétrification du + cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux + a sa manière d'être complet, que tout lui était possible, même + s'émouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un + savant. Rien qu'à le voir on devinait cette science empreinte dans + les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une + face fossile ..., etc. + +De même sont écrits les portraits du capitaine Clubin, de Déruchette et +de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et +de Thénardier. Des personnages de son théâtre, aux héros de la _Légende +des Siècles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poèmes, +tous sont ainsi peints au décuple, saisis une première fois d'un coup, +repris, traités à nouveau, enclos de mille contours semblables et +déviants, obsédés et retouchés par une main sans cesse retraçante. De +même pour la psychologie des personnages que M. Hugo conçoit comme des +êtres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la +répétition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie +d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie +d'un ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise +de conscience, du spectacle funèbre d'un pendu épouvantant ses +commensaux ailés des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur +une plage, ou d'une considération historique sur la Convention, de +plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est +essentiellement l'écrivain de la redite, de la répétition, de la +variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets +et à travers toutes les émotions, il est celui qui ne peut exprimer une +seule pensée en une seule phrase. + +Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille ascension de périodes à +sens identique, les mots propres rapidement épuisés auront pour suite +des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des +images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ où le poète essaie de +montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanimé des +incendies allumés par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit +à ces deux vers et s'y résume: + + Penché sur le tombeau plein de l'ombre mortelle, + Il est comme un cheval attendant qu'on dételle. + +Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose +que la terminaison d'une période ascendante. Tout symbole est à la fois +une abréviation et une transposition; ce sont là les rôles que l'image +remplit chez le poète. + +Enchaînées et se succédant, les métaphores, par les rudes raccourcis +qu'elles infligent au style, par les sauts de pensée qu'elles +impliquent, donnent à toute pièce une grandeur grave, quelque chose de +biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_: + + Les méchants accourus pour déchirer ta vie + L'ont prise entre leurs dents. + Les hommes alors se sont avec envie + Penchés pour voir dedans: + Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies + Et compté tes douleurs, + Comme sur une pierre on compte des monnaies + Dans l'antre des voleurs. + Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre + Du droit et du devoir, + Est comme une taverne où chacun à la vitre + Vient regarder le soir ... + +Que l'on note dans cette pièce le double emploi des métaphores. Si elles +sont d'énergiques résumés, elles substituent en même temps, à la +description d'états d'âme, durs à rendre en vers, des visions +imaginables et familières. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de +l'obscur au saisissant est marqué avec la plus noble énergie, dans la +pièce _En plantant le Chêne des États-Unis d'Europe_, où le poète, dans +un des plus larges déploiements lyriques qui soient, adjure les +éléments, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en +terre: + + Vents, vous travaillerez à ce travail sublime, + O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez. + Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme + À ses noirs cheveux hérissés. + Vous le fortifierez de vos rudes haleines, + Vous l'accoutumerez aux luttes des géants. + Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines + De la clameur du néant. + Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette, + Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux + Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète + D'un pugilat mystérieux. + +Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le +lecteur à ne plus voir le chêne que quelques proscrits ont planté sur +une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur +monstreux à forme demi-humaine opposant à l'assaut d'éléments +passionnés, des racines douées d'obstination et des branches +volontairement noueuses. + +M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques par des métaphores +matérielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait +décrire qu'en vers ternes. La connivence des timorés et des violents est +ainsi transposée: + + Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive + La complicité du fourreau. + +et la communauté de faute qui en résulte, ainsi: + + Reste, elle est là, le flanc percé de leur couteau + Gisante; et sur sa bière + Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau + Est pris sous cette pierre. + +S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran +inquiet des murmures des honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci: + + Et ces paroles qui menacent, + Ces paroles dont l'éclair luit, + Seront comme des mains qui passent + Tenant des glaives dans la nuit. + +La joie sereine des beaux dieux, que les poètes ont montrés planant +au-dessus de nuées d'or, resplendit en une magnifique succession +d'images, que terminent ces deux vers radieux: + + Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques + Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés. + +De splendides paroles font presque imaginer le mystère de l'immortalité +de l'âme: + + Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre? + Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor + Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre + Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or? + +L'infinité de l'espace est presque conçue comme réelle en ces vers: + + Il vit l'infini porche horrible et reculant + Où l'éclair, quand il entre, expire triste et lent. + +Ce don de matérialisation, cette aptitude à transposer les choses +inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis à M. V. Hugo +d'écrire les singulières pièces finales de la _Légende des Siècles_ et +des _Contemplations_, ces tentatives désespérées d'exprimer +l'inexprimable et l'inintelligible, où le poète livrant avec les mots +une terrible bataille à de vagues ombres d'idées, accomplit ses plus +merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes. +En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née d'une accumulation de +phrases synonymiques qu'elle couronnait et résumait, prise comme un +substitut de représentations directes possibles mais ternes, employée à +la tâche de plus en plus difficile et de moins en moins réussie de +figurer matériellement des idées plus obscures parce que plus creuses, +elle finit par devenir le vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui +elle prête seule une existence apparente. + +À ces deux formes de son style, la répétition et l'image, M. V. Hugo +joint une troisième habitude, la plus apparente de toutes, l'antithèse. +Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux +ensembles doués d'attributs contraires, par ce contraste exalté, par ce +rapprochement souligné par des répétitions et marqué par des images, M. +Hugo s'attache à définir plus nettement deux pensées antagonistes, amène +la comparaison entre les deux termes ainsi heurtés de force, et définis +par la révélation de propriétés hostiles. + +La phrase même de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs à +apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux +adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot «sombre» est +flagrante. On relève sans peine, en peu de pages: «Au grand soleil +couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; sérénité des +sombres astres d'or.» Les romans sont riches en ces contrastes purement +verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans +l'_Homme qui Rit_, dans les _Misérables_ la plupart des dissertations +générales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse entre +les pénitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas +un monologue ou une tirade qui n'étincelle de brusques collisions de +mots. La déclamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don +César de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi relevés de +heurts sonores et éclatants. Mais les plus insignes exemples +d'antithèses reprises, continuées et réduites, seront trouvés dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, où presque chaque poème semble traversé +par deux courants d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse +d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque toutes les pièces +contiennent au début ou à la fin un contraste dissonant entre deux +aspects antagonistes. Les dénouements de la plupart des _Orientales_ +démentent l'exorde. Dans les _Châtiments_, le poème _Nox_ met en regard +des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière Montmartre, fosse +des fusillés. Dans les _Voix intérieures_, des sages s'attristent sur le +festoiement des fous, et l'_À Olympio_, oppose à la douce gravité du +poète, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le +livre satirique flagelle les méchants parce qu'ils sont méchants, et les +excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Légende des Siècles_, les +contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles +ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus +du jardin où l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique d'Autriche +contredit par l'aigle helvétique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux +héros fidèle au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux +humeurs. À tous les tournants des drames ou des romans, se passent des +coups de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience +entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire à un +personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. La subite +volte-face d'Hernani récompensé et gracié, Torquemada entrant en scène +sur les dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue +égayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si +c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius +défaillant entre le désir de sauver Valjean et la terreur de perdre +Thénardier, la tempête sous un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille +en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet +tenant l'échelle à l'enlèvement de sa fille, quelle liste de contrastes, +d'hésitations, d'alternatives et de déchirements d'âmes, d'antithèses +fragmentaires qui amplifiées et soutenues deviennent la contexture même +de toute oeuvre. + +Que l'on observe que les _Châtiments_ sont l'ironique antiparaphrase des +paroles officielles placées en épigraphes, qu'il n'est presque point de +volume de poèmes qui ne soit digne de porter en titre l'antithèse de +Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les +développements d'une psychologie, d'une situation ou d'une thèse +bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrèce Borgia_, le sentiment de la +paternité lutte contre les vices innés. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en +_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte à la haine. +L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion idéale et de la +passion voluptueuse; les _Misérables_ sont la lutte de l'individu contre +la société, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les +éléments. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la +Révolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just, +personnifiés en Lantenac, Cimourdain et Gauvain. + +Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo entend l'âme de ses +personnages. De même que ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses +romans et ses drames sont le développement d'antithèses de plus en plus +générales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme +dimidiés portant en eux la lutte constante ou passagère de deux passions +adverses, constitués contradictoirement dans leur âme et dans leur +corps, dévoyés par une crise qui retranche leur existence antérieure de +leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine +la laideur physique offusque la beauté morale; le forçat 24601 devient +en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad, +toujours inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc. + +Se bifurquant en de plus générales oppositions, l'antithéisme divise +donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une +anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable à une +trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthétique, +qui, exposée dans la préface de _Cromwell_, se résume dans le mélange de +deux contraires, le comique et le tragique. + +Et de même que les tendances formelles dominantes, que nous devons +analyser, aboutissent l'une à des redites profuses, l'autre à une +obscurité sentencieuse, la pratique constante de l'antithèse semble +avoir laissé des traces nocives en une des tendances caractéristiques de +M. Hugo: À force de diviser son attention entre les deux termes +contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet à son +opposé, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M. +Hugo ne peut plus concentrer son activité intellectuelle en un seul +point ou en un seul ensemble. La pensée comme la langue du poète se +désagrègent par endroits. De là, des hachures de style, l'abus de +l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et +sibyllin des grands passages. De là, la tendance marquée aux +digressions, les dix phrases formant tableau éparses en dix pages, comme +en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit +d'argent, dont les membres se profilent écartelés sur tout un énorme +chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de +vers, résulte de cette dispersion de la pensée, le manque de proportion +d'épisodes comme la bataille de Waterloo dans les _Misérables_, l'air +déjeté et fruste des romans et des longues légendes, trop étendus et +trop brefs, sans mesure et parfois difformes. + +Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des +roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie à toute +la machine et la règle par l'allure qu'il en reçoit, nous avons suivi +les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux +péripéties, des péripéties à la psychologie et de là aux conceptions +fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes +qui ne paraissaient affecter que le style ont pu être montrées influer +sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la répétition a +simplifié la psychologie, la tendance à l'image facilité l'accès de +sujets métaphysiques, l'antithétisme déterminé la composition et +l'esthétique. Il nous reste à pénétrer dans ce domaine interne de +l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons déjà passé les approches, à +examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhétorique mais la +matière même qu'elle ouvre, non la loi des développements mais la nature +des idées développées, le caractère commun et saillant des scènes, des +portraits, des événements et des conceptions, qui donnent lieu à +déployer des répétitions, des images et des antithèses. + + +II + + +Toute personne familière avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti à +certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensité des idées +ne correspond pas à la noble opulence de l'expression. Il arrive que +sous l'impérieux flux de paroles l'on découvre le cours mince et lent de +la pensée, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la +psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions +à montrer les choses; l'humanité et le monde réels presque exclus de +cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce dénûment du fond sous +la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poète un ensemble hérissé +et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathédrale érige +sur une nef vide. + +M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, à cet +amas de pensées vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les +lieux communs; il se prête à développer les thèmes empruntés, qui ne +sont issus ni de sa pensée, ni de son émotion. Son imagination néglige +le plus souvent de puiser immédiatement aux sources vives de +l'invention poétique et verse dans le faux et le banal. + +Certaines des pièces de vers paraissent dénuées de tout contenu. Elles +débutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au +cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif intérieur qui a +poussé le poète à écrire. + +Une pièce de vers commence ainsi: + + Louis quand vous irez dans un de vos voyages + Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages, + Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs + J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs + Passez par Blois. + +D'autres ainsi: + + Jules votre château, tour vieille et maison neuve. + Se mire dans la Loire à l'endroit où le fleuve ... + + Le soir à la campagne, on sort, on se promène ... + +Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes nuls, une bonne partie des +_Orientales_, des premières _Contemplations_, et presque toutes les +_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces développements oiseux +à un point stupéfiant, qui tout à coup, dans les oeuvres en prose, +laissent entre deux chapitres, un vide nébuleux. + +Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent la plupart des +_Orientales, la Légende des siècles_, une pièce comme _les Burgraves_ et +un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle +prodigieuse disposition sentimentale, le poète parvient à se faire le +porte-voix, presqu'ému, d'une suite de personnes étrangères et mortes, +dont il épouse les causes et les passions avec une infatigable +versatilité. Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de +guerre du Muphti, les malédictions du Derviche_ pour autre chose que des +thèmes indifférents, aptes à de belles variations. S'il parvient dans +_la Légende des siècles_ à faire passionnément déclamer Dieu, saint +Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert, +des thanes écossais, une montagne et une stèle, on peut en conclure sa +grande souplesse d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, superficiel +et passager, qu'il porte à toutes ces ombres et ces symboles. On devine +que M. Hugo sait être tout à tous les sujets, et l'on réfléchit que sa +faconde verbale même, si l'on y ajoute par hypothèse, une certaine +débilité intellectuelle, doit le porter à chercher des thèmes à phrases, +dans tous les cycles de l'histoire et de la légende. + +Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds commun d'idées humaines qui +a produit à la fois les proverbes, les lieux communs et certaines +indestructibles niaiseries. Sur des thèmes comme ceux-ci: la nature +révèle Dieu; il faut faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait +mieux employé en charités; les riches ne sont pas toujours heureux; il +faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir +pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime à revenir. Mais où éclate +avec une singulière intensité son don de varier à l'infini le plus +rebattu des dires, à faire du bâton le plus nu, un thyrse divinement +feuillé de pampres, c'est dans la belle série de pièces traitant ce +sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoléon II, le sultan +Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre +_Pleurs_ dans la nuit; ces pièces énormes, tristes de la farouche ironie +des prophètes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles, +donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, et d'une idée banale, +d'un thème adventice, pris n'importe où, laissé tel quel, sans addition +originale, mais mis en splendides images, développé en impérieuses +redites, violemment heurté par le choc des antithèses, déployé en larges +rhythmes, manié et remanié par une élocution prodigieuse. + +En toute occasion, M. Hugo en demeure à des idées vulgaires ou +absurdes. La création de la femme lui apparaît comme le travail d'un +potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste +contre le suicide, qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre toutes +les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de +l'instruction diminuent la criminalité _(Quatre vents de l'Esprit_, pag. +87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le +crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se résume en des livres vieux, +poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des +morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des +crapauds par leur désir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter à +ces exemples. Banal et superficiel en des matières générales, M. Hugo, +dans un domaine particulier, digne par excellence +d'investigations,--l'âme humaine--a de même abondé dans l'irréel et le +vulgaire. + +Sur ce point, les déclarations du poète sont explicites. Dans la préface +de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils +devraient et pourraient être; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il +déclare sa croyance en l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et +s'applaudit d'abolir les différences qui mettent pourtant l'intervalle +d'une espèce zoologique entre deux classes sociales. + +Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement obéis. Que l'on +relise une pièce comme _Dieu est toujours là_; on y verra exposés avec +la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été est chaud, le pauvre +humble, l'orphelin doux et triste, les chaumières fleuries, le riche +charitable, les enfants «innocents, pauvres et petits». Il n'est +d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne +soient des anges ingénus ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls +doux. Par _le Regard jeté dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu à +apercevoir une grisette moins réelle encore que celles de Murger. Là + + Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple. + +Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle +chante en travaillant à des travaux de couture, dont elle réussit à se +nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être tentée d'ouvrir un +Voltaire, situé dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont à la +fenêtre. Un mendiant, auquel le poète demande comment il s'appelle, +répond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au +poète qui le plaint: + + ...Allez en plaindre une autre. + Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil, + Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil + Etc. + + Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers: + +Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux, +doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/ + +Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement: + + Et ce serait un archange + Si ce n'était un gamin. + +Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels seront les types plus +achevés qu'imaginera un poète auquel les grandes catégories de +l'humanité se présentent sous cet aspect. En effet, les notions +psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir +trois sortes d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables pendant +toute leur existence factice, nettes de tout mélange, constituées comme +une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une +seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_, +toute pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité charnelle, +Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le +noble Gilliatt; dans _les Misérables_, Cosette, pure amante, Marius, le +jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac, +Cimourdain, «l'effrayant homme juste»; dans les drames, tous les +amoureux d'Hernani à Sanche, et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards +de Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans +alliage. Toute cette foule, partagée en classes diverses, agit, vit et +meurt d'une façon rectiligne, répète les mêmes actes et les mêmes +paroles, fait les mêmes gestes et porte les mêmes mines du berceau au +cercueil, sans que le poète se soucie de mettre au nombre de leurs +composants un grain de la complexité, des contradictions et de +l'instabilité que montrent tous les êtres vivants. + +M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, cette omission. Dans +ses principales créatures il a légèrement dévié de cette psychologie +congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des +complications humaines son amour de la simplicité. Il sépare la vie de +ses héros en deux parties, généralement de signes contraires, +l'existence avant la crise, celle postérieure, toutes deux unes et +cohérentes, mais d'attributs diamétralement adverses. Valjean, odieux +et haineux, forçat, passe chez M. Myriel et, peu après, devient le plus +angélique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un +moment de scrupules miséricordieux qui le font se suicider. Charles +Quint devient de coureur d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas +d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus +Marion la courtisane. + + * * * * * + +Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en +concevant parfois des âmes géminées, partagées en deux moitiés +distinctes et généralement contradictoires, par une absolue fissure, +Marie Tudor, reine, est irritée contre son amant, puis se remet à +l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de +son attitude de mari peureux à celle de chef des têtes-rondes. +Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour +Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son +affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et +scélérate; Triboulet, paternel et proxénète; Gauvain, inflexible et +humain. Cette simple mécanique intellectuelle, résumée en un conflit de +deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe +que M. Hugo ait conçue. Tout l'au-delà de cette humanité chimérique lui +est d'habitude inconnu. + +La tendance à l'irréel et au superficiel, qui lui fait simplifier et +raidir toutes les âmes qu'il décrit, l'amène, par un choc en retour +apparemment bizarre, à concevoir la vie comme plus romanesque et plus +théâtrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les +conflits qu'elle peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer dans le jeu +de petits faits, d'incidents sans portée, de bévues et de hasards dont +se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin, +comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et +dans une tour les moellons, M. Hugo représente la vie par ses gros +événements. De là ses romans allant de coups de théâtre en crises de +conscience, de situations extrêmes, en soudaines catastrophes, sans que +même les interstices soient comblés par des files de petits incidents +médiocres et quotidiens, tels que les chroniques et les mémoires nous +les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De +là son théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les péripéties ont +tantôt l'air apprêté des effets de M. Scribe, tantôt l'air excessif des +fins de drames. + +Que ce manque de pénétration, d'analyse, de souci des dessins, de +recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialité qui +rend creux les moindres poèmes comme les plus empanachés héros, les +grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo +le résultat non d'un éloignement volontaire de la réalité, mais d'une +impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvreté +d'idées qu'étale le poète en toutes les pièces où il a tenté de +développer quelque idée métaphysique donnée comme originale. Rien de +plus puéril que sa conception du jugement dernier, exposée à la fin des +premières _Légendes_. Pour d'oiseux problèmes débattus par de faibles +arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont à +lire. Le déisme développé dans les dernières pièces des _Contemplations_ +est aussi traditionnel, que le panthéisme de certaines pièces est celui +des bonnes gens. Et quant à son idée sur la métempsychose rétributive, +rien ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre +du poète, des sujets aux péripéties, de la psychologie à la philosophie, +une pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, qui ne doive être +tenue pour inadéquate ou mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a +usurpé, c'est celui de penseur. + +Il est naturel que l'on demande ici comment un poète chez qui nous +avons constaté sous une magnifique élocution des symptômes marqués de +débilité intellectuelle, se trouve cependant être un grand artiste. La +réponse sera donnée par un nouvel ordre de faits que nous allons +développer. + +Quand M. Hugo s'est emparé d'une pensée vulgaire, quand il a imaginé une +âme sans complications, ou une péripétie sans antécédents, le poète ne +s'en tient pas à cette simplicité sans intérêt. Emporté par sa tendance +verbale à la répétition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation +ascendante, par son antithétisme qui réclame des chocs de grandes +masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges +rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus +insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les +plus simples scènes champêtres, une vache paissant dans un pré, des +enfants qui jouent, un chêne dans une clairière, une fleur au bord d'un +chemin, prennent sous ses puissantes mains de pétrisseur de verbe, une +grandeur calme et menaçante, un aspect fatidique et géant, qui émeut +intimement. Rien de plus grandiose que sa grâce. Il célèbre dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies +filles, les nuits d'été, avec une joie énorme. Son vers musculeux se +contourne, se dégage et s'élance avec la forte souplesse d'un cable +d'acier, tourne à l'hymne dans l'élégie, à la bacchanale dans l'idylle, +constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace +de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine +d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le délirant épithalame +de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animés et +transportés de la même joie tumultueuse, retentissent en fanfares de +cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus énormes éclats, +quand le poète entreprend les grands spectacles et les grandes +catastrophes. + +Rien de plus démesuré et de déchaîné que certaines de ses tempêtes. Un +incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une +bataille, comme celle de Waterloo dans les _Misérables_, est un +foudroiement de Titans. La charge épique des cuirassiers de Millaud, la +panique, les carrés de la garde tenant comme des îlots au milieu de +l'écoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des +canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possède les variétés +de la grandeur et les étale magnifiquement partout. Il sait être +grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un +style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Légende des +Siècles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence +fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la «Claymore» +est froidement héroïque. La marche de Gwynplaine dans le palais +somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et +d'énorme; la scène est monstrueuse où Josiane, en sa lascive +demi-nudité, colle ses lèvres junoniennes à la face tailladée de son +hideux amant, et le regarde «fatale», avec ses yeux d'Aldébaran, rayon +visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral. + +Mais dans tous les livres du poète aucun récit ne monte plus haut au +sublime et au tragique que celui où Gwynplaine mené dans le caveau de la +prison de Southwark aperçoit le spectacle misérable de Hardquannone +soumis à la peine forte et dure. Les sourdes ténèbres du lieu, les +vieilles et puériles lois latines psalmodiées par le greffier, les +paroles surhumainement graves, adressées par le juge, une touffe de +fleurs à la main, à la misérable guenille d'homme devant lui, écartelé +nu entre quatre piliers et oppressé de masses de fer, la bouche râlante, +la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est +énorme et admirable. + +Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltée par ce don +d'amplification. Les personnages y sont des héros ou des monstres: de +Javert le «mouchard marmoréen» à Gauvain, le général de trente ans qui +possède «une encolure d'hercule, l'oeil sérieux d'un prophète et le rire +d'un enfant....» Fantine, Mme Thénardier «la mijaurée sous l'ogresse» +sont au-delà des deux frontières extrêmes de l'humanité, de même que les +guerriers de la _Légende des Siècles_ sont plus grands que des statues. +Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises +héroïques, les passions et les émotions intenses, les intrigues +ténébreuses, et les vertus angéliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M. +Hugo correspond à un monde plus simple que le nôtre, elle correspond +également à un monde gigantesque, où des rafales aux passions, des +arbres aux crimes, de la beauté des cieux à la misère des humbles, tout +est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en +ce globe par comparaison infime. + +Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosités dont M. Victor Hugo +sait faire du sublime, son génie atteint de plus hauts sommets encore +dans toutes les scènes auxquelles se mêle un élément de mystère. + +Ici son imagination, laissée libre par la réalité, profitant des +interstices que la science et l'expérience laissent dans le réseau de +leurs notions, usant des terreurs héréditaires que les grands +spectacles nuisibles ont déposées dans les âmes, pousse ses plus +étranges et ses plus luxuriantes végétations. Le silence glacé d'une nef +vide, une cloche béante au repos, une énorme salle de festin où les +flambeaux agonisent, une âpre et solitaire gorge de montagne muette sous +un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voûte d'arbres, +prennent sous son style un aspect formidablement inquiétant. Une nuit +étoilée vue aux heures où tous dorment, le ciel bas d'une soirée +d'hiver, + + L'air sanglote et le vent râle, + Et sous l'obscur firmament, + La nuit sombre et la mort pâle + Le regardent fixement, + +le bois sombre plein de souffles froids où Cosette, la nuit, va pour +chercher un seau d'eau, pénètrent d'une horreur sacrée. M. Hugo est par +excellence le grand poète du Noir, et comme son satyre, connaît + + Le revers ténébreux de la création. + +Le mystère des germes, la sourde poussée du printemps et l'ascension +latente de la sève, les murmures des grandes plaines, la surprise des +sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poète en celui +qui a écrit dans les _Misérables_ seuls ces trois admirables épisodes: +_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivée de Valjean, +par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin +silencieux, mort et régulier où «l'ombre des façades retombait comme un +drap noir». Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de +Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un écrin et un +antre, cette voûte, aux lobes presque cérébraux, éclairée d'une lumière +d'émeraude, tapissée d'herbes déliées, mouvantes et molles, où roulent +des coquillages roses, que frôle le gonflement des vagues, venant polir +un noir piédestal où s'évoque «quelque nudité céleste, éternellement +pensive, un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine +entrevues, un front baigné d'aube, un ovale de visage olympien, des +rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée +dans de l'aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur»; la +description des halliers sombres, ces «lieux scélérats» d'où les chouans +fusillaient les «bleus», et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux +tableau de la baie de Portland par un crépuscule d'hiver, où les côtes +blafardes se profilent en contours linéaires, puis encore l'enterrement +de Hardquannone, emporté silencieusement à la brune, le glas toquant à +coups espacés et discords, et cette molle nuit grise où Gwynplaine, dans +l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le +sourd désir de se suicider; M. Hugo apparaîtra comme le poète des choses +sombres, en qui se répercute et se magnifie tout ce que les hommes +appréhendent et redoutent. + +Que l'on ajoute encore à toutes ces scènes certains portraits pleins +d'ombre et de réticence, dont le plus grand exemple est la silhouette +bizarre, sacerdotale et scélérate du docteur Geestemunde, certains +ensembles brouillés et confus, la perception subtile du trouble d'une +société à la veille d'une émeute, de cet instant des batailles où tout +oscille: + + La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées + de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient, + les régiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous + ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ... + les éclaircies se déplacent; les plis sombres avancent et reculent; + une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse + ces multitudes tragiques.... + +Enfin que l'on considère cette tendance poussée à bout, que l'on fasse +l'énumération de tous ces poèmes douteux où M. Hugo tente d'éteindre +l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les ténèbres métaphysiques, de +ses constants efforts à définir l'incertain des problèmes historiques, +sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurité, de ses appels +à une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les +plus claires choses; il nous semble que la démonstration est suffisante. +S'il est un domaine où M. Hugo soit à la fois fréquent et magnifique, +c'est celui du mystérieux, du caché, du crépusculaire, du nocturne. S'il +est par excellence celui qui ne sait point voir les choses réelles, il +est le familier de leur envers, des terreurs, des appréhensions et du +trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes +peuplent peureusement l'absence de clarté. + +Certains faits contradictoires ne sauraient altérer la valeur de cette +induction. Les chapitres réalistes des _Misérables_, ne nous sont pas +inconnus, tels que la plaidoirie singulièrement navrante et comique et +vraie du père Champ-Mathieu, indigné dans sa stupidité d'être pris pour +le forçat Valjean, ni tout l'épisode du petit Picpus, les notes précises +sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le père +Fauchelevent et la mère Supérieure, ni cette excellente figure de M. +Gillenormand, ni celle de Thénardier fourbe et féroce. Le faux Lord +Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les héroïnes +de théâtre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines +conçues en termes vrais. Dans certaines poésies même, comme +_Mélancholia_, les misères sociales paraissent décrites et déplorées +véritablement. Mais ce ne sont point ces parties éparses et sincères qui +peuvent caractériser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que +l'organisation intellectuelle de ce poète n'est pas absolument dénuée +des propriétés qui constituent le talent d'artistes d'une autre école. +Elles ne prévalent point contre les faits universels et +caractéristiques, les tendances générales et excessives que nous avons +reconnues en cette étude, dont les résultats se résument comme suit: + +En un style fait de répétitions, d'antithèses et d'images, M. Hugo drape +des idées soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit +paraissant, comparées aux objets, plus simples, plus grandes et plus +vagues. Cette nullité, cette simplification et ce grossissement du fond, +sont unis aux propriétés caractéristiques de la forme non par des +relations de causes à effets ou d'effets à cause, mais par un rapport +indissoluble qui permet de considérer ces deux ordres de faits comme +résultant à la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du +style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte à la simplicité de ses +idées, qu'il reste indécis s'il use de son élocution prodigieuse pour +dissimuler la faiblesse de sa pensée, ou si celle-ci s'interdit toute +activité dépensée en belles paroles. Le grossissement est joint à la +simplicité soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incomplètement +est vu plus en saillie; il aboutit nécessairement à la répétition +ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idées. Le vague +et le mystère de la pensée conduisent à l'emploi des images, et +celles-ci facilitent le développement de sujets purement métaphysiques. +Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immédiate et +essentielle par des actions et des réactions réciproques, qu'il faut +tenir en mémoire. C'est par cette synthèse finale, réunissant en un +ensemble homogène les éléments que notre analyse a dissociés, que l'on +pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une +merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, colorée, sans cesse +renaissante et variée comme un fouillis de lianes; sous ce revêtement +une pensée simple, nue, énorme, brute et à gros grains, comme un +entassement de rocs; l'on aura là une image approchée des livres du +poète, l'enchevêtrement luxuriant de sa forme, sur l'édifice grandiose +de ses simples et énormes idées, tout le déploiement de ses livres +hérissés et fleuris, érigés en gros blocs friables et mal assemblés. En +cette antithèse fondamentale et inaperçue du poète: la nudité du fond et +la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se résume. + +NOTES: + +[Note 10: Décembre 1884, _Revue Indépendante_.] + + +III + + +De l'ensemble des faits que nous venons d'établir, il résulte une +explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression +et de pensée qui sont devenues manifestes au cours de cette étude, +pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du +mécanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothèse, paraisse être à +l'origine de tous les caractères marqués de l'oeuvre de M. Victor Hugo? +Il nous semble que l'on peut répondre par l'affirmative à une question +ainsi précisée. + +Si nous reprenons les résultats de notre analyse, résumés en ces deux +termes: simplicité de la pensée et richesse de la forme, le choix de +celui qui précède et détermine l'autre, ne peut-être douteux. Il n'a +jamais paru à personne que les gens d'intelligence simple, soient +nécessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble +vrai. + +L'opinion commune sur les gens à parole facile, les improvisateurs, les +avocats, les bavards, les écrivains de premier jet, démontre en quelque +façon que chez les discoureurs abondants on a remarqué une activité +intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de +l'examen des facultés orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue +pas la parole prononcée de la parole écrite) que nous allons partir, +quitte à revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous +auront fournie ne rend pas compte également des facultés mentales du +poète. + +M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se +décompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et +émotionnelle; l'expression intérieure; l'expression proférée. Or, nous +avons discerné en M. Hugo, dès le début, l'habitude de répéter en +plusieurs formules diverses une seule pensée, de sorte que fort souvent +dans tout un chapitre et tout un poème, peu d'idées distinctes sont +émises. Il semble donc qu'en lui, à une seule impulsion de l'âme, à une +conception, à une émotion, à une vision intérieures, correspondent une +multitude d'expressions, qui se présentent tumultueusement, s'ordonnent, +se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultés +intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passé, pour +reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don +d'exprimer longuement et de penser peu, de développer magnifiquement et +abondamment, le moindre jet d'émotion et d'idées; que l'on se figure en +outre que pendant ces successives rémissions de l'intelligence, M. Hugo +porte dans sa conscience non plus des pensées, mais de purs mots; tout +deviendra clair. Un esprit présentant cette anomalie de ne penser guère +qu'en paroles, devra s'exprimer en antithèses et en images, devra +simplifier et grossir la réalité, devra parfaitement rendre le +mystérieux et le monstrueux, en vertu du mécanisme même de notre +langage. + +Chez lui, chaque idée, au lieu d'en suggérer une autre, de se propager +de terme en terme, du début à la fin d'une oeuvre, s'étant immédiatement +fondue et comme dissipée dans l'abondance d'expressions qu'elle +déchaîne, ne subsiste pendant une durée appréciable qu'en mots. Ceux-ci +comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes +analogues, enfin, et, nécessairement, les termes métaphoriques. De même +le poète s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots +détournés, puis par des images. Et celles-ci étant l'équivalent non de +l'idée, depuis longtemps oubliée, mais des premiers mots dans laquelle +elle était conçue, il suit qu'elles paraîtront d'habitude imprévues, +incohérentes, neuves et curieuses aux personnes habituées à penser en +pensées. De même, c'est grâce à ce rapport lointain entre l'image et +l'idée que M. Hugo parvient à figurer parfaitement, en apparence, des +idées ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amené à traiter +en beaux vers les plus vagues sujets métaphysiques. + +La tendance du poète aux antithèses s'explique d'une manière analogue. +M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa +monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont +abstraits et absolus. Le mot «arbre» ne représente aucun arbre +particulier, qui pourrait être de telle grandeur et de telle +disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte +placée au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi délimité, l'arbre se +sépare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe à +son pied. Seul un esprit réaliste sentira qu'il n'y a au fond aucune +démarcation entre les graminées des petites aux grandes, les ronces, les +arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot «homme» de +même, que nous nous figurons blanc, pourra être verbalement opposé au +mot «bête» que nous imaginons quadrupède et velue; mais en fait, ces +mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la +face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les +Boschimans, marchant courbés et les bras ballants jusqu'aux genoux, le +nez épaté et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour +tous les mots antithétiques, depuis lumière-ténèbres, desquels sont omis +les dégradations crépusculaires, jusqu'à matière-esprit, que relient les +manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que +la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage +crée des mots qui le sont. Que M. Hugo dût s'abandonner à cette tendance +antithétique que les mots eux-mêmes et les mots seuls possèdent, +paraîtra naturel à qui aura suivi nos explications. + +Nous passons aux facultés mentales du poète. Dans tous les précédents +paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensée pure +de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquée à +se conformer exactement à la nature des choses. Les faits que nous avons +exposés dans le deuxième chapitre de notre étude justifient cette +pétition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plaît à exécuter des +variations, parfois extrêmement belles, sur les lieux-communs les plus +abusés, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire +visiblement des idées simples et parfois fausses, qui ont cours dans le +public sur des sujets familiers. C'est là le procédé d'un homme peu +habitué à penser pour son propre compte, prompt à s'emparer de thèmes +tout faits pour donner libre cours à sa faculté de parolier. Mais il est +un domaine où le vulgaire ne peut même le mal renseigner. C'est celui de +l'âme humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots. + +Quand on dit, sans trop y songer: un héros, un vieillard, une jeune +fille, une mère, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et +de fort simple. Un héros est un beau jeune homme brave et rien de plus; +une jeune fille est un être chaste, joli et timide. Qu'un héros n'est +souvent ni beau, ni jeune ni même brave; qu'une jeune fille peut être +laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posséder une +cervelle compliquée et retorse,--les mots ne nous le disent pas et +l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de là, +l'air de famille de ses créatures similaires, et leur psychologie +écourtée, qui se borne à assigner à chaque type les tendances +convenables et conventionnelles, à rendre les vieillards vénérables et +les mères tendres, les traîtres fourbes et les amantes éprises, sans +nuance, sans complications et sans individualité, sans rien de ces +contradictions abruptes et de ces hésitations frémissantes que présente +tout être vivant. + +Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si +ce poète simplifie la réalité, il la grossit, en vertu de cette même +habitude de pensée verbale, qui a façonné son style et ses conceptions. +Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus généraux, les plus +caractéristiques et les plus simples de l'objet qu'il désigne, les porte +en lui poussés à leur plus haute puissance. Le mot «chêne» figure un +arbre robuste et énorme; le mot «or» rutile plus brillamment que le pâle +métal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de +pourpre vermeille qui mérite d'être appelée le rouge. Le poète dont +toute l'activité intellectuelle se dépense en mots, qui use sans cesse +de ces brillants faux jetons de la pensée, ne pourra s'empêcher de voir +les choses aussi démesurées que les paroles qui les magnifient. Pour +lui, nécessairement, les méchants seront monstrueux, les jeunes filles +virginales et les tempêtes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux +que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres +sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupçonnera des faunes dans +les taillis obscurs. Le mot _Napoléon 1er_ fera surgir en son âme un +fantôme de statue, le mot _Révolution_ une lutte de titans, le mot +_Liberté_ des hommes déliés qui s'embrassent en pleurant. Que ces +sentiments, cette façon de penser, d'être ému et d'exprimer, est portée +chez M. Hugo à un degré tel qu'elle devient géniale et sublime, la fin +de la deuxième partie de notre étude le montre. + +Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M. +Hugo a le plus noblement exalté ses phénomènes crépusculaires et +mystérieux. Ici, à son habitude de concevoir les choses aussi énormes +que les mots, aucune expérience antagoniste ne s'oppose. Les mots +_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portés à leur plus haute +énergie, désignent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de +l'homme sont forcément inactifs, c'est-à-dire ne nous donnent plus aucun +renseignement. De même les termes plus abstraits: _mystère_, _trouble_, +l'_éternité_, l'_au-delà_, expriment des entités sur lesquelles nous ne +savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en +existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du +vague, la fantaisie de M. Hugo, laissée sans limites et sans résistance, +se meut et se déploie à l'infini, comme s'épand un gaz infiniment +élastique, laissé sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la +chose nulle sous le mot peu précis que la chose mesquine sous le mot +énorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indéfinie sous le +mot absolu, les choses vraies enfin sans désignations répétées et sans +images appendues, sous les mots[11]. + +Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquées par notre +théorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de désigner +les chapitres de ses livres, ses poèmes et ses recueils par les titres +métaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son érudition +qui comprend toutes les sciences verbales, la métaphysique, la +théologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune +des sciences réalistes et naturelles; sa réforme de la versification, +qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre +d'exprimer une idée en plus de mots que n'en contient un vers; le +résultat même du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare +contre l'irréalisme classique, n'a abouti qu'à enrichir la langue +française de nouveaux mots; toute la vie du poète, la mission +sacerdotale qu'il s'est assignée, son entrée en lice pour la +«révolution» contre le «pape», sa haine des «tyrans» et sa philanthropie +générale; tous ces traits résultent du verbalisme fondamental de son +intelligence. Son immense gloire de poète national peut être expliquée +de même. + +M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en épouse les idées +et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme +elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment +qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont +frères et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs célèbrent +l'Éternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la +Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par +son adoration de quatre-vingt-neuf, les mères par son amour des enfants, +les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en +politique que les aristocrates, en littérature que les réalistes et en +philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est +d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il éblouit, en +outre, par l'admirable, neuve, et persuasive façon dont il exprime leur +pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit +essentiellement français. Par son habitude de penser des mots et non des +objets, de ne point disséquer les âmes et de ne point montrer les +choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartésien, du +théâtre classique et de la peinture d'académie. Il y a joui de l'énorme +bonheur de ne différer de ses contemporains et de ses compatriotes que +par la forme où il a jeté des idées traditionnellement nationales. Cette +innovation est à la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est +point, comme le démontre l'impopularité de l'_Éducation sentimentale_, +de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de +Baudelaire. + +Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les +propriétés saillantes ont été résumées en exemples, nous avons extrait +quelques caractères généraux, ceux-ci ont été repris en un couple fort +clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait +psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui, +comme tous les principes, paraît moindre que les effets causés, fasse +illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. À +l'intersection de deux lignes on mesure aisément leur angle; mais que +ces côtés soient prolongés à l'infini, ils comprendront l'infini. De +même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons résumé en quelques mots +l'essence, demeure une des plus énormes qu'un cerveau humain ait +enfantées. Que l'on suppose jointe à la faculté verbale qui l'a +produite, les facultés analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce +d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore à cette +intelligence reine, la pensée encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un +poète transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses +et tous les mots. Être de cet ensemble inouï un fragment notable, suffit +à la gloire d'un homme. + + + + + +LES ROMANS + +DE + +M. EDM. DE GONCOURT[12] + + +Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges +militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-père épris, +l'éveil d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans +l'hôtel du ministère de la guerre; la naissance de son imagination par +la musique, les lectures sentimentales, et cette précoce surexcitation +que causent dans une cervelle à peine formée les exercices religieux +préparatoires à la première communion,--l'esquisse de ses passionnettes +et de ses amourettes,--puis le développement de la jeune fille fixé en +ces moments capitaux: la puberté, le premier bal, la révélation des +mystères sexuels,--enfin l'étude, en cette élégante, de tout le +raffinement de la toilette, des parfums du corps et des façons +mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le léger hystérisme de +sa chasteté, l'anémie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases +se résume le récent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur +maintient, pour notre regret, un engagement de sa préface. Dans ce +livre, M. de Goncourt a de nouveau consigné toutes les originales +beautés de son art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son émotion +et la science de sa méthode, la sorte particulière de style qui procède +de cette sorte particulière de tempérament. Avec les trois oeuvres qui +l'ont précédé, jointes aux romans antérieurs des deux frères, il semble +que l'on peut maintenant définir, en ses traits essentiels, la +physionomie morale de l'auteur de _Chérie_, le mécanisme cérébral que +ses écrits révèlent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre. + + +I + + +Il est en M. de Goncourt trois prédispositions originelles, sans lien +nécessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, émotionnelle, +affectant les trois départements principaux de son organisation +psychique, qui, démontrées, peuvent suffire à l'analyse et à +l'explication de cet artiste. + +Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de +chaque chapitre sont constitués par le récit de faits positifs, précis, +particularisés, par des observations, des anecdotes, un geste, une +physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces +faits nus, ou accompagnés de considérations et de narrations, qu'ils +résument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis, +renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments +essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans +de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui +les assemble et les dénature par une relation logique. Et de ces +éléments ténus mais rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de +Goncourt sait user avec un art et des résultats merveilleux. + +Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à un moment psychologique de +ses personnages à montrer cette évolution et cette transformation par un +fait brutal, net, dont la conclusion est laissée à tirer au lecteur. +Telle est la scène où la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie +d'incarner, à la veille de son exalté amour pour lord Annandale, tombe +presque entre les bras d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette +conversation érotique que Chérie, à la campagne, par une après-midi +torride, ses sens près de s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux +filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce +genre que M. de Goncourt dépeint en leurs moments caractéristiques de +larges périodes de l'existence de ses créatures, l'enfance de Chérie et +l'enfance de celle qui sera la fille Élisa, la vie errante des frères +Zemganno avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, traversée +d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par +ces faits menus ou longs à décrire, il montre les états d'âme permanents +ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant +machinalement à déranger les lois de la pesanteur, l'absorption +momentanée du saltimbanque cherchant un tour inouï,--par ce réglisse bu +dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinée de la Faustin. + +Il lui faut des faits pour prouver ses assertions générales, le désir +qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le théâtre, une fois +qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer la séduction que +celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final à +une analyse de caractère, ou à la notation d'un changement moral; la +mère des Zemganno appelée en justice, ne voulant témoigner qu'en plein +air, pour montrer le farouche amour de la bohémienne pour le ciel libre; +pour représenter la modification produite en Chérie par sa puberté, +décrire en détail la gaucherie et la timidité subite de ses gestes. Par +une méthode contraire M. de Goncourt fait précéder une considération +générale de la série de faits qui l'étayent, décrivant les fougues +d'Élisa de maison en maison, pour déterminer en une généralisation +l'inquiétude errante des prostituées. + +Des faits encore, déguisés sous une conversation, jetés en parenthèse, +arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser +ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, à décrire un +lieu, à spécifier une sensation par une comparaison, à montrer en +raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à noter le paroxysme d'une +maladie ou l'affolement d'une passion, à marquer les réalités d'une +répétition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un +public de cirque à Paris, le débraillé d'un cabotin, la colère d'une +actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes, +d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur +nous donne par surcroît, sans nécessité pour le roman, comme une bonne +partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant récit où +Mascaro, le fantastique et vague serviteur du maréchal Handancourt, +emmène Chérie dans la foret «voir des bêtes», et sous les grands arbres +précède la petite fille émerveillée, faisant chut de la main sur la +basque de son habit noir. + +Que l'on réfléchisse que cette méthode où le fait concret et +caractéristique prime le général, que M. de Goncourt parmi les +romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales +modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne +procède pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Hérédité_, +les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son +réalisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses +déductions avec preuves à l'appui, et ses caractères établis sur leurs +actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une époque +restreints, des livres d'enquête sociale qui flottent entre l'histoire, +et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus +que ses contemporains, à l'évolution scientifique du roman. Il a acquis +quelques-uns des caractères qui différencient les livres de science des +livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous +côtés, font que ses créatures sont plutôt des types que des individus, +sont plus instructives que vivantes, plus générales et diffuses que +particulières, sont plutôt les exemples d'un genre que des individus +saisis et étudiés à part. Et grâce à son habitude d'accorder le pas à +ses observations sur ses idées générales, à ne point plaider de cause et +à ne pas émettre de considérations sur la vie, M. de Goncourt a pu se +tenir à égale distance de ces philosophies nuisibles à toute vue exacte +de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est +contenté d'observer, de noter et de résumer, sans conclure, sans se +rallier à l'une des deux moitiés de la conception de la vie, sans que sa +sagacité ou son coup d'oeil soient altérés par une théorie préconçue +nécessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilité, +il est resté aussi apte à relever les faits caractéristiques de la gaie +et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une +fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituée qu'écrase +peu à peu le perpétuel silence du régime cellulaire. + +NOTES: + +[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode +être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour +le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations +cérébrales soient peu avancées. Si la découverte de M. Brocat était +définitive, si la faculté du langage devait avoir pour organe la +troisième circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer à coup +sûr que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanité, +doit présenter un développement monstrueux. Mais cette localisation qui +paraît juste pour le mécanisme musculaire de la parole, ne peut-être +celle du langage. L'alliance des mots et des idées est telle que tout +organe pensant doit être en rapport immédiat avec tout organe verbal; +c'est là une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, +_Op. cit._).] + +[Note 12: Revue Indépendante, mai 1884.] + + +II + + +Mais de même que parmi les faits multiples que présentent les choses et +qui constituent les sciences, certains sont attirés à l'étude de la +matière morte, certains autres à celle du monde organique, et parmi ces +derniers certains par la matière vivante en ses éléments, certains par +les ensembles que forment ces unités, il intervient chez les hommes de +lettres réalistes un biais individuel, une prédisposition de l'oeil à +voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un ordre de faits +particulier, un caractère dans les phénomènes, un moment dans les +physionomies, les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort que +chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe et le touche, provient son +style individuel, la particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe, +qui révèle le plus sûrement la qualité intime de son intelligence. + +Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit +les paysages, les intérieurs, les gens, les physionomies, les attitudes, +les passions, la nature psychologique de ses personnages préférés, on +extraira de cette collection, la notion d'un artiste épris de mouvement, +notant la vie dans son évolution, les visages dans leurs +transformations, les émotions dans leurs conflits, chaque âme dans sa +diversité. + +Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcément +immobiles, il perçoit le caractère mouvant et variable, les vibrations +de la lumière, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La +forêt où Chérie, enfant, se promène, est décrite en ses murmures, +l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumière sur le +sol, les fuites d'une bête effarée. Le paysage morne où s'élève la +prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pâle +qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _étendue blafarde_, la +_lumière écliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque où les frères +Zemganno attendent avant d'entrer en scène, les objets se diffusent sous +les rayonnements que note l'auteur: + + C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels + déplacements de gens éclaboussés de gaz, ce sont en ce royaume du + clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de + charmants et de bizarres jeux de lumière. Il court par instants sur + la chemise ruchée d'un équilibriste un ruissellement de paillettes + qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots + de soie vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les + blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée de soleil + d'un seul côté. Dans le visage d'un clown entouré de clarté, + l'enfarinement met la netteté, la régularité et le découpage + presque cassant d'un visage de pierre. + +Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur +peuple ses pages, ce qu'il évoque c'est non une énumération de traits au +repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur +attitude instantanée, leur figure surprise en un changement ou une +révulsion. Par une vision particulière pareille en son effet, à ces +fusils photographiques, qui décomposent le vol d'une chauve-souris et le +saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le portrait de la soeur de la +Faustin, au sortir d'une crise hystérique, dans sa promenade nerveuse +par une salle de fin de dîner,--décrit Chérie montant un escalier et, +«balançant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple +torse». Dans un cheval blanc promené le soir aux lumières dans un +manège, il saisit «un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient +des yeux humides». C'est la démarche d'Élisa partant en promenade, +qu'il nous donne, «avec son coquet hanchement à gauche», «l'ondulation +de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le +regard soulevés, retournés vers son visage.» Mais c'est dans les _Frères +Zemganno_ qu'éclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant à +peindre des académies en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un +trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde, +disloquées dans une pantomime, emportées et fuyantes dans le galop d'un +cheval. + +Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutôt que son dessin, +il note des changements de figure, des mines plutôt que des visages. Il +peint, en la Tomkins, «des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des +clartés cruelles sous la transparence du teint»; en Chérie, +«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; «l'ébauche de mots colères +crevant sur des lèvres muettes», pour les traits convulsés de la détenue +Élisa. La physionomie de la Faustin lui apparaît tantôt dessinée en +ombres et méplats lumineux, par une lampe posée près de son lit, tantôt +s'assombrissant, se creusant sous une émotion tragique: + + Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la + ténébreuse absorption du travail de la pensée; de l'ombre emplit + ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au jeune et mol + front d'un enfant qui étudie sa leçon, les protubérances, au-dessus + des sourcils, semblèrent se gonfler sous l'effort de l'attention; + le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le pâlissement + imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de + paroles, parlées en dedans, courut mêlé au vague sourire de ses + lèvres entr'ouvertes. + +M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caractéristiques. Il +sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la +jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un petit pied bête» d'une +femme hésitant à dire une idée embarrassante et saugrenue, le rapide +gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un fou rire, et le geste +de colère avec lequel, désespérant de trouver une intonation, elle tire +les pointes de son corsage. + +Et cette perpétuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies +changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous +l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de +M. de Goncourt, secoue et précipite les passions de ses personnages, +accélère leurs conversations en ripostes serrées de près, fait voler +leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux +tâtonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; à la brillante et +heureuse folie de son succès; aux révoltes cabrées d'une fille à moitié +maniaque, à son «hérissement de bête» devant la porte de sa prison, à +l'alanguissement graduel de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de +Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une petite fille gâtée, se +roulant par terre dans la rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une +jeune femme mourant de sa chasteté, et courant à la quête d'un mari; +l'état d'âme inquiet et alangui d'une actrice entretenue, élaborant un +rôle de grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique et le plus +émouvant amour, abandonnant le théâtre, puis reprise par lui, récupérant +ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la +mort de son amant. + +Et par une conséquence logique ce sont des âmes capables de ces +variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt +s'applique à peindre, des âmes diverses, plastiques à toutes les +sensations, désarticulées et nerveuses, sans constance et sans unité, +sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des âmes de +demi-artistes, des âmes de premier mouvement, soudaines, ductiles et +fougueuses. Conduit par son réalisme à l'étude d'une basse prostituée, +d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait depuis que des créatures +fantasques et charmantes, des clowns bohémiens, une actrice, une jeune +fille jolie, coquette et gâtée, des êtres changeants comme un ciel de +printemps, extrêmes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile à +décrire et à montrer. + +De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal effort à rendre le +mouvement avec des mots figés et une langue plus ferme que souple, de +cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M. +de Goncourt. Il a dû recourir au néologisme pour noter des phénomènes +qu'il a bien vus le premier. Le frisson même que lui causait le +spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de début, qui +donnent comme un coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» ces +«c'était ma foi», ces «ce sont, ce sont» qui marquent la légère griserie +de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation +délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs avec des adjectifs +déformés, parce que l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui +paraît plus importante que l'état, rendu par le substantif. Il recourra +à d'interminables énumérations pour décrire tous les multiples aspects +d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots frémissants, +colorés, pailletés, étincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il +voit aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces étranges +phrases disloquées, enveloppantes comme des draperies mouillées, +mouvantes et plastiques qui semblent s'infléchir dans le tortueux d'une +route: «Enfin l'omnibus, déchargé de ses voyageurs, prenait une ruelle +tournante, dont la courbe, semblable à celle d'un ancien chemin de +ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gelé»; +des phrases compréhensives donnant à la fois un fait particulier et une +idée générale, des phrases peinant à noter ce que la langue française ne +peut rendre et devenant obscures à force de torturer les mots et de +raffiner sur la sensation: + + Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit un + couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion tendre et + insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce de moelleuse + pénétration magnétique de leurs deux corps, de leurs deux esprits, + et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiède + contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les + jambes de l'homme. C'est comme une intimité physique et + intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte où les lueurs + fugitives des réverbères passant par les portières, jouent dans + l'ombre avec la femme, disputent à une obscurité délicieuse et + irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous + montrent un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une + douce couleur de violette. + +C'est dans la notation de ces sentiments ténus, délicieux et troubles +qu'éclate la maîtrise de M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant, +repris, poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements d'âme vagues et +inaperçus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que +causent à Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte +d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupéfiera Paris, dans +la vague stupeur d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une prisonnière +hystérique. Grâce aux infinies ressources de son style et au biais +particulier de sa manie observante, il est parvenu à saisir quelques-uns +des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. L'organisation de +ses sens et de son style ressemble à ces instruments infiniment +complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui +saisissent des phénomènes et permettent des approximations inconnues aux +anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette délicate +complexité, cause et condition d'une science plus vraie? + + +III + + +À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en acte, de ses remuements +physiques et des ses agitations morales, à cette recherche appliquée et +reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de +Goncourt le goût particulier d'une certaine sorte de beauté, qu'il +recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guidé dans +ses courses de collectionneur, dans la détermination des sujets et des +scènes de la plupart de ses romans: le goût passionné du joli. Ce +penchant qui le conduisit à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à +étudier en toutes ses faces et à faire revivre en son entier cette +époque de la grâce française, qui lui fit aimer dans les objets du Japon +leur puérilité, l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et +détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un +parfum à part, les farde et les poudre. + +À une époque où le souvenir du romantisme remplit les romans réalistes +et les scènes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de +raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé le sens des choses +naturellement charmantes, de la poésie dans les incidents journaliers, +des âmes délicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il +sait goûter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer +de poétiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de +caractère d'un soldat, ancien berger, la grâce native d'une actrice +naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions enfantines qui +fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais où le sens du joli +éclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante étude de +réclusion féminine qui forme la première moitié de _Chérie_, dans le +geste mutin d'une petite fille perchée sur sa chaise et éventant sa +soupe de son éventail; dans la gaie répartie du maréchal consolant +Chérie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis à +table; dans la scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet effarement +d'une troupe d'enfants enfermés dans les combles; dans la bienveillante +et aimable idée qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de de la +forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. Personne ne pouvait +mieux rendre les légers et coquets caprices d'une âme de fillette, la +demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion +satisfaite: + + En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante de fleurs, + dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles, + scandait l'insensible écoulement du temps, tandis que tous deux + étaient accotés l'un à l'autre la chair de leurs mains fondue + ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration + passaient dans un _far-niente_ de félicité, où parler leur semblait + un effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de sourires + paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, un muet + bonheur.... + +Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses et des bonheurs, à +ce réaliste qui sait parfois être gaminement gai, d'être attiré par le +fantastique et le crépusculaire que montre parfois la vie parisienne, +par l'existence excessive et mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie +voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans +_La Faustin_, après les vues rembranesques des répétitions diurnes à la +Comédie-Française, et la sinistre fin de dîner des auteurs dramatiques, +les scènes ou apparaît l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du +dénouement égal en puissance terrifiante à la _Ligeia_ de Poë,--_La +Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de +son amant moribond. Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord de +la vérité, à la rencontre de la grande poésie. + +C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents, +cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystère pour +certaines scènes et certains personnages, qui finalement caractérise le +mieux l'art de M. de Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le +coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence des scènes +élégantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de +sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse de son émotion. De +là aussi, de son goût du bizarre et du fantastique, les soubresauts de +son récit, la terrible nervosité des derniers chapitres de _La Faustin_ +et de _Chérie_, ces agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées à +l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystère de certains de +ses dévoilements, la richesse barbare de certains de ses intérieurs. + +M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthétiques. Il a gardé +beaucoup de sa fréquentation de l'ancienne France, de la France de +Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a été conquis aussi par le +romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine, +par ce que Balzac a innové. De cet amalgame est fait le charme et le +heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous séduit et nous terrifie. + +Et maintenant cette analyse terminée, il faut imaginer que le mécanisme +cérébral dont nous avons essayé d'isoler et de montrer les gros rouages, +est vivant et en marche, possédé par une créature humaine, constitue en +son engrènement et son travail une unité indivise, la pensée, la raison +et le génie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les +distinctions innaturelles que nous avons établies, M. de Goncourt est à +la fois chercheur de petits faits caractéristiques et précis, frappé par +les aspects mouvementés des êtres et des choses, ému par ce qu'il y a +en ces phénomènes de joli, de délicat, de rare, de bizarre, d'un peu +fantastique. Ce penchant réagit sur le choix de ses documents humains, +de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse à +donner des visions nettes de mouvements et de jolités; l'habitude de +l'observation, son ouverture d'esprit à tous les phénomènes de la vie, +le garde de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: la recherche +d'émotions délicates le préserve habituellement de s'appliquer à l'étude +des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des +phénomènes psychologiques, l'éloigne de concevoir des caractères uns, +individuels et constants, colore et énerve sa langue, atténue ses +fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore +à ces anomalies individuelles d'organisation cérébrale, les caractères +généraux de toute âme d'artiste et d'écrivain, la vive sensibilité, le +don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des +incidents, l'infinie ténacité de la mémoire pour les perceptions de +l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de réaliser cette +chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de +cette curieuse intelligence, il faut le figurer jeté dès sa jeunesse, +avec son frère et son semblable, dans les remous de la vie parisienne, +promenant l'aigu de son observation, la délicate nervosité de son +humeur, dans le monde des petits journaux, des cafés littéraires, des +ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une +maison constellée de kakémonos et rosée de sanguines, le cerveau nourri +par une immense et diverse lecture: à la fois érudit, artiste et +voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de +celui de Rivarol, instruit des très hautes spéculations de la science, +l'on aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses parties et son tout, +de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant, +solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs +de cette fin de siècle. + + * * * * * + +PAGES RETROUVÉES[13] + +PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT + + +Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses articles de journal et ceux +qu'il a faits avec son frère. Il suffit de dire que presque toutes ces +_Pages retrouvées_, sont des morceaux de bonne ou de haute littérature, +pour marquer la différence entre les feuilles d'il y a une trentaine +d'années et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes bizarres +celles où les Goncourt faisaient paraître, vers 1852, les chroniques et +les nouvelles qui formèrent depuis la _Lorette_, une _Voiture de +masques_ et le présent volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le +_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du +_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et +encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois par des gens ayant de +la littérature. M. Aurélien Scholl fit là ses débuts; il était alors +d'un pessimisme furibond et faisait précéder ses chroniques toutes en +alinéas, d'épigraphes naïvement latins ou grecs. Le numéro était une +fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour +montrer à quel point on laissait ce poète hausser le ton coutumier de +journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant +ne se trouvera guère dans nos quotidiens: «Ainsi dans le calme silence +des nuits, aux heures où le bruit que fait en oscillant le balancier de +la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures +où les rayons célestes touchent et caressent à nu l'âme toute vive, où +la conscience a une voix, où le poète entend distinctement la danse des +rhythmes dégagés de leur ridicule enveloppe de mots, à ces heures de +recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis +interrogé avec épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des +os. Et quand on y songe qui ne frémirait, en effet, à cette idée de +vivre peut-être au milieu d'une race de dieux implacables parmi des +êtres qui lisent peut-être couramment dans notre pensée, quand la leur +se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y +songe.... Le mystère de l'enfantement leur a été confié et peut-être le +comprennent-elles.... Peut-être y a-t-il un moment solennel où si le +mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir +entre ses mains son âme palpable et en déchirer un morceau qui sera +l'âme de son enfant....» + +Les Goncourt faisaient de même des numéros entiers du _Paris_, qui ne +contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle +comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_. + +Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des +Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de théâtre (le _Joseph +Prudhomme_ de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; parfois +même ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue +Lafitte à la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en +police correctionnelle. + +C'était cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces +annonces documentaires qui rendront précieuses aux historiens futurs les +quatrièmes pages de nos journaux, sont encore amusantes à lire. + +Une réclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le +«plus de copahu» est déjà le cri de ralliement des médecins de +certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies +confidentielles; un journal contemporain publie «les mémoires de Mme +Saqui, première acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» un +restaurateur de la rue Montmartre promet «pour 1 fr. 50 un repas +comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier +encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La confiserie hygiénique +fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a +reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments +alibiles empruntés au jus de poulet, et rendus complètement insipides.» + +On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et +visiblement Henri Heine était un peu le génie du lieu. Les Goncourt +aussi subirent cette admiration. _Une nuit à Venise_ est bien une +fantaisie à la manière des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans +doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque +dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux. + +_Pages retrouvées_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de +Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Théophile Gautier. +Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur et plus animé, +gesticulant et parlant, traversé d'onde, de vie et de pensée, plus +délicatement modelé par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait +est une des plus belles pages de ce siècle. Il mérite de compter entre +Charles Demailly et la Faustin. + +NOTES: + +[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.] + + + + + +J.K. HUYSMANS[14] + + +C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel jeune homme, prise en son +plus étrange chapitre, que raconte _À Rebours_, le nouveau livre de M. +Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, éraillé et froissé par +tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de +sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se +détourne de la réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. Usant +d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie à donner à tous ses +goûts une nourriture facticement convenable, présente à ses yeux des +spectacles combinés, substitue les évocations de l'odorat à l'exercice +de la vue, et remplace par les similitudes du goût certaines sensations +de l'ouïe, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres +latines et françaises ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou +décadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systématise son +hypocondrie, entre l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu +renoncement des pessimistes allemands. À l'origine et au cours de cette +maladie mentale, préside la maladie physique. La névrose après avoir +causé l'incapacité sociale du duc Jean, affiné son intelligence jusqu'à +l'amincir, apparaît en lui plus ouvertement, le poursuit +d'hallucinations, le force une première fois--dans l'épisode du voyage +ébauché à Londres,--à tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine et +l'accable dans une prostration finale jusqu'à ce que la folie et la +phtisie le menaçant--le duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin à +revenir au monde pour mourir plus lentement. + +Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises, +souffreteuses, d'analyses qui révèlent et de descriptions qui montrent, +peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres antérieures de M. +Huysmans. Il nous semble qu'il est le développement, extrême mais +logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Ménage, Les +Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _À Rebours_, M. +Huysmans a marqué dans une certaine direction la frontière avancée de +son talent, qui se trouve embrasser certaines régions lointaines +apparemment extérieures. + +NOTES: + +[Note 14: _Revue indépendante_, 4 juillet 1884.] + + +I + + +Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent en général, comme ceux +des écrivains qui sont à la tête du roman, à l'esthétique réaliste. Il +sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caractères avec +une exactitude notablement supérieure à celle des romanciers idéalistes; +la vie d'un homme étant rarement tragique, il s'abstient de toute +intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux éprouvés +par un Parisien de la moyenne; l'histoire à raconter se trouvant ainsi +réduite, M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et consacre ses +chapitres non plus au récit d'une série d'événements, mais à la +description d'une situation, d'une scène, procède non par narrations +successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux reliés +de brèves indications d'action; et, comme tous les écrivains de cette +école,--avec de profondes différences personnelles,--il possède un +vocabulaire étendu et un style riche en tournures, apte, par des +procédés divers, à rendre l'aspect extérieur des choses, à reproduire +les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et +compliquées de nos sensations, de façon à les renouveler dans l'esprit +du lecteur par la voie détournée des mots. + +Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les parties extérieures et +communes de toute oeuvre réaliste, il en est deux, l'exactitude de la +vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés et menés +à bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux +Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de +plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui +sache mieux les intérieurs divers des myriades de maisons parmi +lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux +enregistrés dans son cerveau, les physionomies, la démarche, la +tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses catégories superposées +d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et +les scènes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont +l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanément une vision +intérieure comme une analogie ou une coïncidence. Dans _En Ménage_, le +début, où, par une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent +lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pavé, le marchand de +vin fermant sa boutique à l'approche silencieuse de deux sergents de +ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pavé, est assurément +le récit détaillé de la série d'impressions que procure une rentrée +tardive. Qui ne connaît de son passage dans les bouillons, «cette +épouvantable tristesse qu'évoque une vieille femme en noir, tapie seule +dans un coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon de bouilli?» Les +soirées de la famille Vatard, celles de la famille Désableau, où Madame, +après avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les sourcils remontés +et les paupières basses, sur le dos de sa fillette «la faisant pivoter +par les épaules, lui donnant avec son dé de petits coups sur les doigts +pour la faire tenir tranquille ... pinçant l'étoffe sous les aisselles, +méditant sur les endroits dévolus pour les boutonnières», ont une +convaincante véracité. Il n'est presque point de page où l'on ne +constate cette justesse de vision et cette probité artistique. Que l'on +note encore le chapitre de _À Rebours_, où, par une boueuse nuit +d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des +bureaux de «Galignani» à la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les +Soeurs Vatard_, le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par un +matin de paye après une nuit blanche, la plaisante énumération des +manques de tenue de l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un monsieur +à chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergère dans les +_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents +de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualité que M. +Huysmans est seul à posséder, l'art de rendre véridiquement la +conversation, d'écrire en style parlé les dires d'un concierge, ou les +bavardages de deux artistes; assurément le réalisme de M. Huysmans, +semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature. + +Dans ce perpétuel et acharné collétement avec la réalité, M. Huysmans a +contracté quelques-unes des particularités de son style. Attentif aux +conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigné par ses +observations sur les termes techniques des métiers, il a retenu et su +employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et +artiste, amasser et déverser un trésor de mots d'argot et d'atelier qui +lui permet de noter des sensations et des émotions dans la langue même +des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque +qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira +de l'or d'une étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; il dira +encore: «des hommes soûls turbulaient»; des fleurs lui apparaîtront +«taillées dans la plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra écrire +cette phrase: «Attisé comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit +en gueule de four, dardant une lumière presque blanche ... grillant les +arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une température de fonderie en +chauffe pesa sur le logis». Il tire de l'observation des comparaisons +étonnamment justes: «Elle eut à la fin des larmes, qui coulèrent comme +des pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme pour tous les +artistes, le commerce avec la réalité, avec ce que l'on peut saisir par +les sens, revoir, tâter et montrer avec les spectacles familiers de +l'humanité et du monde, lui a été profitable. Il a acquis à cette +connaissance de la vie, la dose de véracité qui est indispensable au +roman moderne, la force, la précision, la richesse et le pittoresque du +style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de +réaliser sa conception particulière de l'âme et de la destinée humaine. + + +II + +C'est, en effet, par une psychologie particulière des personnages, par +la façon dont M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme humaine, +exagère certaines facultés, amoindrit l'action de certaines autres, que +ses romans tranchent sur leurs congénères, se sont nécessairement +revêtus d'un style original et aboutissent à une philosophie générale +déduite jusqu'en ses extrêmes conséquences. Si l'on examine quelle est +l'activité commune et constante des créatures mises sur pied par M. +Huysmans, si l'on écarte les traits généraux de toute conduite humaine, +on arrive à constater qu'ils s'emploient à subir, à accumuler et à faire +revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout +encore des perceptions visuelles colorées ou lumineuses. Le Cyprien des +_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'André de _En Ménage_, le duc Jean de _À +Rebours_ semblent être, en fin de compte, des couples d'yeux montés sur +des corps mobiles, aboutissant à de formidables ganglions optiques, qui +pénètrent toute la masse cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute +leur activité vitale aboutit à emmagasiner des visions et à en dégorger +d'anciennes, à noter des aspects, à percevoir des colorations et des +scintillements, et à évoquer, dans les périodes languissantes, +d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, endormies dans +l'arrière-fonds de la mémoire, mais vivaces et aptes à reparaître à la +suite d'une association d'idées, comme les altérations d'un papier +sensibilisé, sous l'action d'un réactif. + +Cette conception de l'âme humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et +irrépressible. S'il met en scène des personnages que leur manque de +culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux +rudimentaires ne savent point voir; il intervient, décrit en personne, +sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs +contemplent, et marque ensuite en réaliste exact le peu d'intérêt +qu'éveille chez eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs, +son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour +de foire, puis: «Tout cela était bien indifférent à Désirée.» Il dessine +en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les +escarbilles volantes, la course accélérée ou contenue des locomotives, +toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest à la tombée +de la nuit, et conclut: «Anatole réfléchissait.» + +Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-delà de la +vraisemblance. Il prête à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse +oculaires qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations +auxquelles il les soumet, les plus rares qualités d'observateur. Ses +brocheuses dévisagent admirablement l'employé de la maison Crespin qui +vient leur réclamer de l'argent; Désirée et Auguste, au moment de +s'éprendre, se détaillent mutuellement en physionomistes consommés. +Désirée, conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette de la +chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre +intransigeant, puis les détails de sa toilette, comme une personne +située dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas à +loger dans ces âmes étroites, tout l'épanouissement de ses qualités de +peintre verbal. Il se mit à l'aise dans _En Ménage_ et eut recours aux +artistes. + +Assurément, jamais Paris n'a été fouillé, décrit, découvert, examiné +dans ses détails et repris dans ses ensembles, analysé et synthétisé +comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le +littérateur André Jayant. Tout y apparaît, depuis l'appartement de +garçon artiste où André s'installe après sa mésaventure conjugale, +jusqu'à la place du Carrousel où il va promener sa nostalgie féminine et +contempler «le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait au soleil +couchant par de là les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines +dont les masses violettes se dressaient trouées sur les flammes +cramoisies des nuages;» depuis le brouhaha d'un café du Palais-Royal le +soir, jusqu'à ces taches lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées, +dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'impériale. Ce +livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du +Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les +cafés s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles découchées la +nuit au moment des rentrées tardives, le soir à l'heure discrète ou des +messieurs bien mis emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au +crépuscule, où déserte et morte, elle sèche d'une averse sous la flambée +jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le +garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une +fille, celui d'un employé, tout le dedans et le dehors de la capitale du +monde moderne. + +Et ce livre qui se résume en une accumulation de tableaux colorés et +mouvementés, n'a pas suffi à assouvir la passion descriptive de M. +Huysmans. De même que les stratégistes et les joueurs d'échecs +supérieurs dédaignent les rencontres réelles où l'imprévu altère la +beauté des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la +solution de problèmes factices, M. Huysmans s'est détourné de copier la +réalité, qui ne répondait point à ses exigences sensuelles, et s'est +fabriqué dans _À Rebours_, des objets de perception inventés et +parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses réelles, en éliminant +tout ce qui dans l'art et la nature, était pour lui dénué d'émotion +agréable, il a créé des visions et des perceptions artificielles, qui, +élaborées de propos délibéré, se sont trouvées en harmonie parfaite avec +ses facultés réceptives et les aptitudes de son style. + +Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte. +Le boudoir où des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de +travail où il consume ses heures à révoquer le passé, ou à feuilleter de +ses doigts pâles, des livres précieux et vagues, cette bizarre et +expéditive salle à manger, dans laquelle il trompe ses désirs de voyage, +la désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un +après-midi d'été, les floraisons monstrueuses dont se hérissent un +instant les tapis, les évocations visuelles et auditives de certains +parfums aériens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages +consacrées aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains ténébreux +dessins de Redon, à certaines lectures prestigieuses et suggestives; +ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une +de ses phrases, «tous feux allumés». + +Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses +affectent ses appareils sensoriels et cérébraux, M. Huysmans atteint à +une élocution consommée, orientale et supérieure. + +Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il +sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent +ses sensations. Certaines phrases pétaradent et font feu des quatre +pieds: «La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'écrasa +dans les plaines de Châlons, où Aétius la pila dans une effroyable +charge. La plaine gorgée de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux +cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l'élan de cette +avalanche qui, divisée, tomba éclatant en coups de foudre sur l'Italie, +où les villes exterminées flambèrent comme des meules». D'autres phrases +coulent lentement comme des larmes de miel: «Cette pièce où des glaces +se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue dans les murs des +enfilades de boudoirs rosés, avait été célèbre parmi les filles, qui se +complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède +qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles». +D'autres encore sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes +savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient furieux de garçons, +lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des +soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers.» + +Mais c'est surtout la sensation colorée que M. Huysmans est parvenu à +reproduire intégralement par l'artifice des mots. Assurément cette +phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle décrit: «Des branches de +corail, des ramures d'argent, des étoiles de mer ajourées comme des +filigranes et de couleur bise, jaillissent en même temps que de vertes +tiges supportant de chimériques et réelles fleurs, dans cet antre +illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, et contenant +l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinté de rose aux seins +et aux lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs cheveux pâles». Et +encore: «Sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d'argent, +lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une +pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur +la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides, +aux élytres éblouissantes, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore, +diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon.» + +Mais, outre cette virtuosité générale, M. Huysmans a conçu un type de +phrase particulier, où par une accumulation d'incidentes, par un +mouvement pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé à enclore et à +sertir en une période, toute la complexité d'une vision, à grouper +toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, à +rendre une sensation dans son intégrité et dans la subordination de ses +parties: «Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et +verts qui avaient sauté des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de +Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant de ses deux +flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se +reformèrent, troués çà et là par une colonne de foule se précipitant du +théâtre Montparnasse, s'élargissant en un large éventail qui se repliait +autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges». +Ou encore: «Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni +pierres, mais de chaque côté, bordant le chemin sans pavé creusé d'une +rigole au centre, des bois de bateaux marbrés de vert par la mousse et +plaqués d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se +renverse entraînant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec +elle la porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions et ornée +de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hâle +déposée par des attouchements de mains successivement sales». Le souple +enlacement de cette sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit +dernier et la preuve de cette faculté réceptive que nous avons +constatée; elle est la sensation même absorbée, élaborée dans +l'intelligence, et projetée au dehors telle quelle. + +Mais ce tour de force descriptif réussit avec une perfection et une +fréquence qui constituent déjà une anomalie. Que l'on revienne, en +effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à l'homme normal, +chez qui la sensation perçue en gros et à la hâte, est transformée par +un travail conscient ou inconscient en volontés, en actes, en une +conduite et une carrière; le point morbide des créatures romanesques +apparaît. L'épanouissement de leurs facultés réceptives a étouffé toutes +leurs autres énergies, les a réduites à la vie végétative d'une plante +passive par essence, régie et affectée par tout ce qui l'entoure, +dépendant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. À mesure +que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire plus +soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est +forcé d'atténuer leur force de volonté, de les décrire plus incapables +de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir. +Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste à peu près +intact, dans ses derniers il le doue d'étranges timidités, d'une +mollesse constante, d'un acquiescement résigné à toutes les +vicissitudes, d'une absolue dépendance des circonstances extérieures, +qui se traduit autant par l'incapacité d'André à travailler dans un +appartement neuf, que par l'intolérable malaise qu'il ressent à vivre +seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _À +Rebours_, cette dysénergie est consommée; des Esseintes est une pure +intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte +volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à Londres. De +leur impuissance volitionnelle, on peut déduire leur incapacité de vivre +dans la société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour +des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin +leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût de toute +vie active. + + +III + +En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi, +répugne aux contacts sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus +sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir et à jouir de concert, +M. Huysmans déploie une pénétrante finesse d'analyse et fait certaines +découvertes que n'ont point prévues les psychologues et aliénistes +spéciaux de l'hypocondrie. + +Il assigne à ses personnages le tempérament habituel des mélancoliques +agités, une anémie partielle ou totale, une débilité turbulente, un +système nerveux faible, c'est-à-dire excitable par des causes minimes; +pour le plus caractérisé de ses malades, le duc des Esseintes, M. +Huysmans a recours à la symptomatologie de la névrose, qui est, en +effet, habituellement accompagnée de mélancolie à son début. + +Sur cette base physique dont les traits généraux seuls sont constants, +M. Huysmans établit le caractère de ses personnages. Il leur assigne le +trait principal du tempérament pessimiste, celui de ne pouvoir être +affecté que de sensations désagréables ou douloureuses, même pour des +objets qui n'ont en soi rien de haïssable (J. Sully, _le Pessimisme_). +Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de pâtisserie est +décrite en termes de dégoût. Dans _En Ménage_, Cyprien, revenant d'une +soirée, déblatère contre les diverses catégories des personnes qu'il y a +aperçues, avec une amusante partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme +il passe en revue avec André, ses souvenirs d'école, qu'ils évoquent +avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont +nécessairement ruinés et en peine d'argent. Les fleurs rares et étranges +dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui présentent que des images +de charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette fois une apparence de +peau factice sillonnée de fausses veines; et la plupart comme rongées +par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées +de roséoles, damassées de dartres; d'autres avaient le teint rose vif +des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croûtes qui se +forment; d'autres étaient bouillonnées par des cautères, soulevées par +des brûlures; d'autres encore montraient des épidémies poilus, creusés +par des ulcères et repoussés par des chancres; quelques-unes enfin +paraissaient couvertes de pansements, plaquées d'axonge noire +mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquées de grains de +poussière, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.» + +De même que le tempérament craintif est disposé à ne voir dans l'avenir +que des causes d'effroi, le tempérament malheureux ne présage que des +déceptions. Dans _En Ménage_, Cyprien émet sur une nouvelle conquête +d'André, sur les motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne et +désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, qu'il s'irrite de ne +point voir se réaliser. Et passant de cas particuliers à l'ensemble +général, les personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la vie que comme +une suite d'infortunes. 11 faut lire, à ce propos, les plaintes de M. +Folantin, dans _À Vau l'eau_, ou le passage suivant de _À Rebours_, qui +est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant à ôter d'un +ensemble toute bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais: + +«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort de ces marmots et de +croire que mieux eût valu pour eux que leur mère n'eût pas mis bas. + +«En effet, c'était de la gourme, des coliques et des fièvres, des +rougeoles et des gifles, dès le premier âge; des coups de bottes et des +travaux abêtissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des +maladies et des cocuages, dès l'âge d'homme; c'était aussi, vers le +déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou +dans un hospice.» + +Et, chose singulière, cette vue exclusive des misères humaines +n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs +semblables: «Comme toute impression morale est pénible à +l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traité des maladies +mentales_, il se développe chez lui une disposition à tout nier et à +tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages +de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entièrement; et ni +les uns ni les autres ne ménagent à la société des railleries qui +tournent rapidement en dénonciations colères. Ils sont convaincus de +l'avortement fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès +nécessairement partiels, dénoncent toutes les institutions nationales, +contestent la possibilité du progrès et aboutissent, quand ils formulent +la théorie générale de leurs sentiments, aux anathèmes du catholicisme +ou à ceux plus absolus et aussi peu fondés de Schopenhauer. + +Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, sont rassemblés, coordonnés, +caractérisés et montrés avec un art merveilleux et pénétrant dans les +livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a découvert: +l'influence du pessimisme sur le goût artistique. Par un choc en retour +imprévu mais légitime, de même que les spectacles communément tenus pour +beaux déplaisent au mélancolique, les spectacles jugés laids par les +gens à tempérament heureux doivent confirmer l'état d'âme où il se +complaît, le dispenser de toute négation et de toute révolte, évoquer sa +tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre Cyprien n'est à l'aise +que devant certains spectacles douloureux et minables; il préfère «la +tristesse des giroflées séchant dans un pot, au rire ensoleillé des +roses ouvertes en pleine terre»; à la Vénus de Médicis, «le trottin, le +petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur +des hanches qui bougent»; formule son idéal de paysage en ces termes: +«Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des +remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'épiderme +meurtri se bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées +où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade, +il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux, +rentrant de sa fabrique éreinté, suant, moulu, trébuchant sur les +gravats, glissant dans les ornières, traînant les pieds, étranglé par +des quintes de toux, courbé sous le cinglement de la pluie, sous le +fouet du vent, tirant résigné sur son brûle-gueule.» + +Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit encore: «Il ne +s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et +irritées par la fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes qu'il +venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly étaient encore les +seules dont les idées et le style présentassent ces faisandages, ces +taches morbides, ces épidémies talés, et ce goût blet, qu'il aimait tant +à savourer parmi les écrivains décadents». Cette phrase est précédée +d'une intéressante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et +d'une énumération d'auteurs français dans laquelle se coudoient +curieusement des écrivains catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des +antiquaires en idées et en style, quelques poètes réellement décadents +comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilités métriques +et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne +partie de ce que la littérature contemporaine a produit de supérieur et +de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au +raffinement le plus fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de +compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, comme un arbuste +souffreteux et effeuillé culmine en une radieuse fleur. + +M. James Sully a très exactement marqué que le dernier mobile du +pessimisme est le désir que tout soit parfaitement bon, le souci de +choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste +a-t-il plus de chances que l'optimiste de découvrir et d'apprécier les +choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé une admiration +trop générale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette +vulgarisation que des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et des +eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura +plus d'audace à se mettre au-dessus du goût public, à aller droit à ce +qui est excellent. De là le raffinement, la recherche, la trouvaille, +l'amour des belles choses inédites, de tout ce qui, dans le domaine +artistique,--plus ouvert à la perfection que la nature parce que plus +inutile,--se rapproche clandestinement de la supériorité absolue, +satisfait certains goûts très nobles de la nature humaine, lui procure +les plus complexes c'est-à-dire les plus belles émotions esthétiques. Ce +raffinement, _À Rebours_ en est le catéchisme et le formulaire; tout ce +qui, dans la réalité, peut meurtrir une âme délicate est écarté de ce +précieux livre, est assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À +d'imparfaites sensations naturelles sont substitués d'indirects et +subtils artifices. Toutes les réalités y deviennent légères et +flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuillères à thé, jusqu'à la +coupe bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur +assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mystérieux +rayonnement des tableaux, à cette bibliothèque enfermant sous la beauté +des reliures d'inestimables livres à l'exquisité des liqueurs bues, des +parfums inhalés, des pensées évoquées et contemplées. + +Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernières beautés de +son style, qui se trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la +lecture de certains livres de théologie, de certains volumes de poésie +savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de +vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les +associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, à la +suavité de l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée d'une croix et +des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; serrée dans ses parchemins et +dans ses ligatures de même qu'une authentique charte, dormait une +liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un +arôme quintessencié d'angélique et d'hysope mêlées à des herbes marines +aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le +palais avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une friandise toute +virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption +enveloppée dans une caresse tout à la fois enfantine et dévote.» Il +parvient à rendre par de précises correspondances sensibles certaines +sensations apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues par des +temps de verbes, quelquefois même par de longs adverbes précédés d'un +monosyllabe, d'où ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une +cascade pesante d'eau»; ou, plus immatériellement encore: «Dans la +société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il aurait pu +passer quelques soirées affables et douillettes». Et c'est ainsi armé +des plus fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans est parvenu à +écrire ce surprenant chapitre VII de _À Rebours_, qui, racontant les +intimes fluctuations d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux et +inquiet, marque le cours de pensées de théologie ou de scepticisme, par +une succession de précises images, accomplissant le tour de force de +seize pages de la plus subtile psychologie, écrites presque constamment +en termes concrets. + +Repassant en sens inverse par les parties dégagées dans notre analyse, +revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant +en son ensemble, en son accord et sa particularité spécifique, +l'organisme intellectuel qui vient d'être étudié. Il se résume, +semble-t-il, en une série de facultés perceptives de moins en moins +étendues, provoquant des états émotionnels de plus en plus intenses. Sur +la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude singulière à apercevoir +le monde ambiant, en son aspect véritable et à ressentir un plaisir +général à la décrire, s'étage une faculté visuelle plus spécialisée, +plus délicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de +sentir et de retenir de préférence des sensations colorées. Une faculté +visuelle plus restreinte encore, et dont les effets émotionnels de +colère et de comique, semblent dépasser l'intensité, rend M. Huysmans +apte à distinguer, à haïr et à railler dans les objets et les êtres ce +qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un +juste retour, de cette vision du défectueux, à la suite d'une +élimination extrêmement rigoureuse de tout déchet et de toute tare, M. +Huysmans acquiert l'acéré discernement et l'intense jouissance des +choses supérieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la +pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de +son organisation intellectuelle. + +Et toutes ces propriétés cachées d'une âme muette, se manifestent en ce +corps des intelligences littéraires, le style. Il s'enrichit et +s'affermit au contact de la réalité, se colore, s'infléchit et s'agite, +pour rendre l'infinie complexité de délicates visions, s'irrite et +s'énerve devant certains spectacles détestés, se subtilise, s'adoucit +et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grâce +resplendissante d'une certaine beauté supérieure, extraite et sublimée. + +Dans les réactions et les mélanges de toutes ces énergies et ces +capacités, dans leur ajustement et leur coordination, réside, il me +semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus +originaux de notre temps. Il me paraît que M. Huysmans, par son dernier +livre surtout, a donné plus que des promesses de talent; on peut +légitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront à +maintenir et à exalter l'excellence actuelle de notre école littéraire. + + + + + +LA COURSE DE LA MORT[15] + + +Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses oeuvres imitées des +esthétiques admises, est original par le cas psychologique qu'il étudie +et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui débutent, un +nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guère et cependant cette +oeuvre est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état d'esprit +d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but +auquel ils vont. La _Course à la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard +Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, dégagé des anciennes +modes et décrivant, en de pénétrantes analyses, la phase la plus récente +du mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme. + +Écrite comme une autobiographie, en une série de notes éparses que relie +à peine un récit d'amour ténu et bizarre, la _Course à la Mort_ est +l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette +époque, portant ses dernières atteintes, devient ressenti et raisonné, +envahit et stérilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie +définitive l'âme qu'il a mortellement charmée. + +Le héros du livre est à la fois raisonneur et analyste. S'aidant de +Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa mélancolie en système et de se +faire illusion sur les causes de son humeur par un exposé didactique, +qui démontre en toutes choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat +scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que décrit la _Course à +la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction spéculative. Celui que ce +livre nous confesse est atteint plus profondément que dans son +intelligence; il est malade de la volonté et de la sensibilité, il se +sait vaguement frappé au centre de son être et s'entend à démêler dans +la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptômes. + +Il ne profère plus les plaintes d'il y a un demi-siècle, il n'accuse ni +le monde, ni la société, ni la destinée. Il ne reproche pas aux hommes +de ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre une existence enfin +fortunée, dans des siècles passés, en des contrées distantes. Après tous +ses prédécesseurs il devine le premier que son mal est en lui et +qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guérirait. + +Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent à les plaindre +de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le +console le seul et vain souci de se connaître. + +L'impuissance de sa volonté, qui est la cause et le fond de son +infortune, est par lui subtilement analysée; il distingue le penchant à +suppléer aux actes par de vagues rêves, sa dépravation morose qui le +porte à se regarder faire dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de +plus en plus incapable de toute action spontanée; enfin apparaît ce +dernier symptôme de la décadence volitionnelle, la lassitude anticipée, +le dégoût préventif qui détournent même de tout désir, de tout rêve +d'entreprise et bornent définitivement en son incapacité le malade et le +moribond que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le dégoût se touchent, +alors de si près qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les +sens qui me travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore +frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans le lit d'insomnies et +de cauchemars où celui-là la pousse. Ma pensée en marche s'arrête +soudain et recule meurtrie comme un bataillon décimé dans une embuscade, +jusqu'aux retranchements du silence. Où est la force qu'une seconde +j'avais sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; comme une +ombre se mouvant dans une lueur très pâle, il grandit, il devient +ruineux, il absorbe tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui +pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles limites son envahissante +obscurité et sa main pesante m'écrase dans ces ténèbres émanées de lui.» + +De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le pessimisme de M. Rod +arrive à ce dernier repliement sur soi, où s'interrogeant sans cesse, +oubliant de vivre à force de s'analyser, il en vient à ne plus être sûr +de ses propres sentiments; les désirs remuent à peine et s'étiolent, les +passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une période d'une +de ces équivoques et indécises amours qui donne au livre sa trame. + + * * * * * + +Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du +_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siècle. + +L'étrange héros de la _Course à la Mort_ n'aime pas, on doute du moins +qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pâle coeur, ne +sait que résoudre et se résigne à son atonie. Il oscille et hésite; il +est des heures où les dernières ondes de son sang, les regards profonds +de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'éclosion d'une +forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il +se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements de son âme et +la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de +Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de +l'ancienne théorie de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette vue +profonde et clairement conçue que c'est l'hostilité et non l'attrait qui +règne entre les sexes. De plus douces émotions reviennent, il est +ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, il veut vivre, se +redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrête, +ébauche un geste de renoncement et médite son impassibilité jusqu'à ce +que la mort de Céline N..., vienne détruire ce vestige d'amour et +résoudre les contradictions de son âme en une longue harmonie de +regrets. + +Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a été pressentie des +jeunes romanciers. + +Des livres de M. Huysmans où l'amour ne joue aucun rôle, et dont le +dernier analyse un solitaire, à cet admirable roman de M. Albert Pinard, +_Madame X..._ qui est l'histoire de deux êtres dont aucun ne peut +subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une +nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles qui diffèrent +de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'être +asservissant et dominateur que présentent les de Goncourt et Zola. Et si +l'on joint à cette originalité fondamentale celle du faire, le style, +qui n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des choses visibles, +mais abstrait et apte à figurer les faits de l'âme,--des procédés qui ne +sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent +ainsi la _Course à la Mort_ des dernières oeuvres de M. Bourget, on +aperçoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel. + + * * * * * + +Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le pessimisme du temps. + +Des gens aussi incompétents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur +les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque +chose d'aussi insignifiant que la politique. + +Il convient peut-être de dire que la jeunesse littéraire est pessimiste +comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les +réalistes, et plus tôt encore la pléiade des Parnassiens. Et si l'on +veut remonter plus haut, si l'on réfléchit, quel abîme sépare la +littérature française de ce siècle de celle des époques passées, on +trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se +convaincre que la tristesse est l'essence même du nouvel art, et +peut-être de tout art noble. + +Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les honnêtes gens de goûter les +joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres +magistrales; il a évolué, de tapageur et théâtral qu'il était au début +de la nouvelle période, à une phase plus calme et plus fière qui prête +aux vers récents un chant plus intime et fournit à l'analyse des âmes +plus profondes. Dans la représentation de ce mal--et quel livre +_intéressant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu à +montrer de nouvelles phases et de plus intimes déchirements. + +Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à côté de l'étude de l'amour, +qui en restera la tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence +à sourdre entre l'homme et la femme à une époque où ils aperçoivent +l'antagonisme de leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de leurs +fonctions vitales. + +Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines +pages de Darwin, sont la préface de cette nouvelle tendance. Il nous +paraît intéressant de la signaler et d'en désigner les représentants. + +NOTES: + +[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.] + + + + + +PANURGE[16] + +«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit +le nez aquilin, fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de +trente-cinq ans ou environ, fin à dorer comme dague de plomb, bien +galant homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et +sujet de nature à ce qu'on appeloit en ce temps là: + + Faute d'argent c'est douleur non pareille. + +«Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver tousjours à +son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de +larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de +pavez, ribleur s'il en étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du +monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre +le guet.» + +Et après ce portrait sommaire, viennent à la débandade, les mille +aventures drolatiques où ce véritable héros de Rabelais se dessine à +gros traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier de l'époque, +puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis +s'embarrassant dans cette épineuse question du mariage, et parcourant +pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'îles peuplées à souhait +des innombrables êtres allégoriques dont Rabelais tenait à rire; en +somme la plus durable et la plus humaine des caricatures énormes qui +s'étalent dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et et vérolez +très prétieux». + +Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la +débonnaireté massive que donnent à Pantagruel sa force de géant et sa +naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute de danare», ses appétits +faméliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité +d'un grand seigneur, réclament des satisfactions prodigieuses. Aussi +faut-il suivre dans le récit, ses ripailles perpétuelles, ses +incessantes invitations à la coupe, «ha buvons», ses festins de gros +mangeur quand il a conquis à la guerre un château et des biens: «Il se +ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts à tous +venants, mêmement à tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes +galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en +herbe.» + +Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athènes, ni +aux réceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux nobles +et aux écoliers, il est resté bohême de petite race, de probité +variable, avec la lâcheté égayée d'impudence des Scapin, et rancunier +par surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut et de ses +moutons, «lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez +misérablement.» + + * * * * * + +Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'âme la plus libre et la +plus railleuse. Il est l'irrespect même, gausseur sceptique, incrédule, +attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le dix-huitième siècle devait +si agréablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si +nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas +même cette chose éminemment vénérable, la force. Sous François Ier, il +parodie la royauté, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris à la guerre, +«gentil crieur de saulce verte» et l'expérience réussit à souhait: «et +fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit +depuis que sa femme le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose +défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les gens de loi, les +papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes décrétales, les +chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute +puissance établie lui donne à rire, avec des mots si crus, une ironie si +âcre, que la salissure reste ineffaçable. + +Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et +sans insistance. Avec son gros frère Jean des Entommeures, ce dont il se +préoccupe en somme après avoir bu et raillé, c'est de choses plus +personnelles, de la grande aventure qu'il appréhende, de son mariage, +ou, plus précisément, de ne point «s'adonner à mélancholie», de chasser +toute altération d'âme, de vivre gaillardement en une profonde quiétude +d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette question qu'il propose à Pantagruel +près de l'île Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout +sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette +parfaite légèreté et indolence d'âme, qu'on appelle «avoir de la +philosophie»; «certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, conficte en +mespris des choses fortuites, pantagruélisme sain et dégourt, et prêt à +boire, si voulez.» + + * * * * * + +Derrière ce personnage, grossi en caricature et décrit de verve, il y a +plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des +traits les plus permanents et les plus rarement retracés de l'ancien +caractère français. + +Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on +considère l'adresse de ses machinations, ses malices, ses réparties, sa +façon de considérer les femmes, oscillant entre la galanterie et la +méfiance, son scepticisme superficiel, ce sont là autant de façons de +penser françaises. Les cours qui ont façonné notre race, ne l'ont dotée +à l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme +allemand. Un esprit plus élastique, plus observateur, plus agile nous a +fait pénétrer les dessous ridicules de ce que l'on vénère ailleurs. Ni +l'exaltation à propos de questions métaphysiques, ni le respect de la +force ou du droit, n'ont dominé en France au point de garantir la +religion, les rois et les juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le +pouvoir de ces trois êtres était mis en question, miné de plaisanteries +et moralement détruit. Du roman de Renard à Courier, cette besogne de +démolition n'a pas chômé. + +Mais, après quelque temps de bataille, les gênes un peu élargies, +l'amour du bien-être, la paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu +ému dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va à ses affaires, +sans plus tenir à ses négations, que le voisin à ses affirmations. Et, +au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, celle de +Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit +français, est bien celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» Il faut jouir +de vivre, en gens avisés, distraits, prompts d'intelligence. Et alors +viennent les vrais artistes français, La Fontaine, Watteau, les auteurs, +les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent à égayer, +demeurent, écrivant à point nommé pour les «langoureux malades ou +autrement faschez et désolez.» + + * * * * * + +Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et la question de Panurge se +pose plus inquiétante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont +grandi en disproportion. Nous sommes accablés par la complication des +affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus âpre, la conduite +difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps +supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs +ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par l'enchevêtrement +des sciences modernes, la complexité de nos sensations. Nous avons tout +pris à toutes les races. Par une dénaturalisation périlleuse, nous +pensons de plus en plus à l'anglaise, nous sentons de plus en plus à +l'allemande. Notre scepticisme a subsisté; mais il veut maintenant +approfondir les questions suspectes, et, à cet effort, il a perdu toute +gaîté et toute popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus +à dépouiller la joie. Et c'est avec une avidité accrue par tous ces +motifs de tristesse, que nous cherchons une réponse à l'interrogation de +Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la +chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la +foule». Mais les plus clairvoyants considèrent que ce sont là des +palliatifs plus que des remèdes. La façon d'envisager la vie a revêtu +chez notre élite des formes douloureuses qui diffèrent peu du pire +pessimisme. «Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un +des livres les plus humoristiques de notre temps, est la résignation +froide, qui réduit la souffrance à la douleur physique.» L'on ne pourra +s'empêcher de penser que ce fruit est amer, petit, à portée de peu de +mains, et que depuis trois siècles, nous nous sommes beaucoup éloignés +de Rabelais et du pantagruélisme. + +NOTES: + +[Note 16: _Panurge_, n° I, octobre 1882.] + + + + + +DE LA PEINTURE[17] + +À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI + + +I + + +Le Salon de cette année, les réflexions qu'il a suggérées dans ce +journal s'étaient bien éloignés déjà de la mémoire de leur auteur, quand +tableaux et commentaires lui furent rappelés par une conversation +fortuite dont l'écho lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de +visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien vint à porter +sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se +résumaient en somme en une prédilection marquée pour les peintres +_émotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une émotion de +couleur, et pour leur représentant, M. Whistler. Les remarques de M. +Raffaëlli, qui, comme on le sait par sa préface du catalogue de son +exposition en 1884, est un théoricien de son art, parurent extrêmement +intéressantes, et grâce à la personne qui servait de truchement, il fut +possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces notes soulèvent la +question du but, c'est-à-dire de l'essence même de la peinture. Elles +seront envisagées et discutées à ce point de vue. + +«La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaëlli, se borne +à l'éloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en général, un +excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il +juste de donner la place suprême à un art semblable, surtout lorsqu'il +est représenté dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de +faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique littéraire qui +placerait Dostoievski en première ligne du mouvement des lettres +contemporaines? _Crime et Châtiment_ est admirable parce que ce roman +est appelé à peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui +entoure d'une pareille hallucination indifféremment un violoniste +mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants +roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides, +parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement +prétendre prendre jamais place dans notre admiration. + +«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner à +l'hallucination comme facteur de la civilisation à une époque où +l'illusion religieuse vient à nous faire défaut; je reconnais aussi que +toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a +justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme, +détient et porte l'enthousiasme sur un caractère important, enthousiasme +admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres peintres +sont là pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat +grandiose chez le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, Fra +Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite +bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous +trouverions toujours la même chose: enthousiasme pour un caractère +dominant à une époque et dans une société donnée, interprété en +admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au +vice découvert.» + +M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations qui ont paru ici +même sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions +dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux un peintre exact de types +et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines.» + +--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie M. Raffaëlli; grand merci si +on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: «qui malheureusement +verse dans la caricature.» Mais que l'on me dise un peu quel tableau +doit naître sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène que +je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colère. D'ailleurs ce +mépris de la caricature me froisse partout où je le rencontre, car la +caricature a autant de droit à l'admiration que tout autre forme d'art.» + +Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la +comprendre pleinement à l'étude sur le beau caractéristique qui se +trouve à la tête du catalogue déjà cité, on verra qu'en somme M. +Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des obscurités et des longueurs, +écartant les désignations de classicisme, de réalisme, de romantisme et +de naturalisme, posant en principe qu'esthétiquement toute époque a une +notion particulière du beau, que socialement notre époque est +caractérisée par un épanouissement, complet de l'individualisme et de +l'égalité, qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est le facteur +principal de notre vie sociale, on arrive à cette page d'un grand +souffle sur la nécessité où est la peinture de travailler à représenter +l'homme et toutes sortes d'hommes. + +«Le beau de la société, écrit M. Raffaëlli, est dans le caractère +individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquérir lentement +leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont +su conquérir leur liberté, après des centaines de siècles de misère, de +vexations et d'abus misérables où le plus fort a toujours asservi le +plus faible. Voilà le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de +ces individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce +que tous ont bien mérité de l'humanité. + +«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre et qui ont besoin d'être +en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme, +s'adressent à nos de Lesseps, à nos Edison, à nos Pasteur ou bien à nos +politiques, aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux grands +commerçants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui +se sentent l'âme élevée et le coeur vibrant pour la suprême beauté de +leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers +pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont +vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées ou par la force sans +comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une +chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» Et M. Raffaëlli poursuit +en exhortant à l'étude passionnée et universelle de l'homme dans toute +l'étendue de la société et dans toute la série de ses conditions, de ses +manières d'être, de ses moeurs et de ses types. + +L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de +M. Raffaëlli et comment elle détermine une conception toute particulière +de la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie humaine qui est +belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art à +nous donner de notre race et de nos contemporains, une série d'effigies +caractéristiques, propre à nous les faire connaître intimement et par +conséquent aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné que toute +oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion qu'elle produit, ce peintre +désire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude +minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit +ses types; par leur choix généralement excellent et notable; par leurs +occupations et manières d'être parfaitement appropriées à leur +extérieur; en d'autres termes, par sa pénétration dans une série de +caractères, d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté de nous les +faire pénétrer, de nous les révéler. Son art aboutit à la connaissance +passionnée, sympathique ou antipathique, d'une portion représentative +de l'humanité de ce temps. C'est là, croyons-nous, un exposé impartial +et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances +et ces résultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art +pictural? Nous ne le pensons pas. + +NOTES: + +[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.] + + + +TABLE DES MATIÈRES + +I.--Flaubert + +II.--Zola avec P.S. + +III.--Hugo + +IV.--Goncourt avec P.S. + +V.--Huysmans + +VI.--La _Course à la Mort_ + +VII.--Panurge + +VIII.--À propos d'une lettre de M. Raffaëlli + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS *** + +***** This file should be named 12289-8.txt or 12289-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/2/8/12289/ + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed +Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Quelques écrivains français + Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. + +Author: Émile Hennequin + +Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., + + + + + + +</pre> + + +<span style="font-weight: bold;"><br> +</span> +<h1>QUELQUES</h1> +<h1>ÉCRIVAINS FRANÇAIS</h1> +<h2>FLAUBERT—ZOLA—HUGO—GONCOURT</h2> +<h2>HUYSMANS, ETC.</h2> +<h3>PAR</h3> +<h1>ÉMILE HENNEQUIN</h1> +<h2>1890</h2> +<hr style="width: 65%;"> +<br> +<h3>Contient:</h3> +<div style="margin-left: 80px;"><a href="#PREFACE"><b>PRÉFACE</b></a><br> +<a href="#FLAUBERT"><b>GUSTAVE FLAUBERT</b></a><br> +<a href="#ZOLA"><b>ÉMILE ZOLA</b></a><br> +<a href="#HUGO"><b>VICTOR HUGO</b></a><br> +<a href="#GONCOURT"><b>LES ROMANS D'EDM. DE GONCOURT</b></a><br> +<a href="#HUYSMANS"><b>J.K. HUYSMANS</b></a><br> +<a href="#COURSE"><b>LA COURSE A LA MORT</b></a><br> +<a href="#PANURGE"><b>PANURGE</b></a><br> +<a href="#PEINTURE"><b>DE LA PEINTURE</b></a><br> +</div> +<br> +<br> +<br> +<a name="PREFACE"></a> +<h2>PRÉFACE</h2> +<p>Ces articles ont été publiés à diverses +époques +dans diverses revues, et l'auteur se proposait +de les revoir et de les compléter. Émile +Hennequin, qui avait à un haut degré le respect +de son talent et le respect du livre, n'aurait +certainement pas consenti à former un +volume d'études plus ou moins hétérogènes, +qu'il n'y a pas de raison péremptoire pour réunir +sous un même titre, et qui ne constituent pas +un ensemble comme les <i>Écrivains francisés</i>. +Soucieux de conserver tout ce qu'a produit ce +rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous +laisser arrêter par les considérations qui l'auraient +arrêté lui-même, et il nous a semblé +que, prise isolément, chacune des études que +nous présentons aujourd'hui offrait un assez +haut intérêt pour honorer encore la mémoire +d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets +de ceux qui ont vu disparaître avec lui +une des plus belles intelligences et l'un des +plus purs talents de la jeune génération.</p> +<p>L'Éditeur.</p> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="FLAUBERT"></a><br> +<h2>GUSTAVE FLAUBERT</h2> +<h2>ÉTUDE ANALYTIQUE</h2> +<br> +<h3>I</h3> +<h3>LES MOYENS</h3> +<br> +<p><i>Le style; mots, phrases, agrégats de phrases.</i> +Le style de Gustave Flaubert excelle par des +mots justes, beaux et larges, assemblés en +phrases cohérentes, autonomes et rhythmées.</p> +<p>Le vocabulaire de <i>Salammbô</i>, de <i>l'Éducation +sentimentale</i>, de la <i>Tentation de saint Antoine</i> +est dénué de synonymes et, par suite, de +répétitions; +il abonde en série de mots analogues +propres à noter précisément toutes les nuances +d'une idée, à l'analyser en l'exprimant. Flaubert +connaît les termes techniques des matières dont +il traite; dans <i>Salammbô</i> et la <i>Tentation</i>, les +langues anciennes, de l'hébreu au latin, aident +à désigner en paroles propres les objets et les +êtres. Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut +noter les expressions cherchées et acquises, il +s'efforce de dire chaque chose en une langue +qui l'enserre et la contient comme un contour +une figure.</p> +<p>À cette dure précision de la langue, s'ajoute +en certains livres et certains passages une extraordinaire +beauté. Les paroles sollicitent les sens +à tous les charmes; elles brillent comme des +pigments; elles sont chatoyantes comme des +gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes +comme des parfums, bruissantes comme des +cymbales; et il en est qui, joignant à ces prestiges +quelque noblesse ou un souci, figent les +émotions en phrases entièrement délicieuses:</p> +<div class="blkquot">«Les flots tièdes poussaient devant +nous des +perles blondes. L'ambre craquait sous nos pas. +Les squelettes de baleine blanchissaient dans la +crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus +étroite qu'une sandale;—et après avoir jeté +vers le soleil des gouttes de l'océan, nous tournâmes +à droite pour revenir.»</div> +<p>Et ailleurs:</p> +<div class="blkquot">«Il y avait des jets d'eau dans les salles, +des +mosaïques dans les cours, des cloisons festonnées, +mille délicatesses d'architecture et +partout un tel silence que l'on entendait le +frôlement d'une écharpe ou l'écho d'un +soupir.»</div> +<p>Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce +passage, Flaubert, précis et magnifique, sait user +parfois d'une langue vague et chantante qui enveloppe +de voiles un paysage lunaire, les inconsciences +profondes d'une âme, le sens caché +d'un rite, tout mystère entrevu et échappant. +Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, +l'énumération des fabuleuses peuplades +accourues à la prise de Carthage, le symbole des +Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions +qui, au début de la nuit magique, susurrent +à saint Antoine des phrases incitantes, +la chasse brumeuse où des bêtes invulnérables +poursuivent Julien de leurs mufles froids, tout +cet au delà est décrit en termes grandioses et +lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés +qui unissent à l'insidieux des choses, la +trouble incertitude de la vision.</p> +<p>Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires +et les plus rares sont assemblés en phrases +par une syntaxe constamment correcte et +concise. Par suite de l'une des propriétés de la +langue de Flaubert, de n'employer par idée +qu'une expression, un seul vocable représente +chaque fonction grammaticale et s'unit aux autres +selon ses rapports, sans appositions, sans +membres de phrase intercalaires, sans ajouture +même soudée par un qui ou une conjonction. +Chaque proposition ordinairement courte se +compose des éléments syntactiques indispensables, +est construite selon un type permanent, soutenue +par une armature préétablie, dans laquelle +s'encastrent successivement d'innombrables +mots, signes d'innombrables idées, formulées +d'une façon précise et belle, en une diction +définitive. +Cette parité grammaticale est le principal +lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. +Sous les différences de langue et de sujet, unissant +des formes tantôt lyriques, tantôt vulgaires, +les rapports de mots sont semblables de +<i>Madame Bovary</i> à la <i>Tentation</i>, et constituent +des phrases analogues associées en deux types +de période.</p> +<p>Le plus ordinaire, qui est déterminé par la +concision même du style, l'unicité des mots +et la consertion de la phrase, est une période +à un seul membre, dans laquelle la proposition +présentant d'un coup une vision, un état +d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une +façon complète et juste, de sorte qu'elle n'a +nul besoin d'être liée à d'autres et subsiste +détachée +du contexte. Ainsi de chacune des +phrases suivantes:</p> +<div class="blkquot">«Les Barbares, le lendemain, +traversèrent +une campagne toute couverte de cultures. Les +métairies des patriciens se succédaient sur le +bord de la route; des rigoles coulaient dans +des bois de palmiers; les oliviers faisaient de +longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient +dans les gorges des collines; des montagnes +bleues se dressaient par derrière. Un +vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient +sur les feuilles larges des cactus.»</div> +<p>De la présence chez Flaubert de cette période +statique et discrète, découlent l'emploi +habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait +pour les états; de là encore l'apparence +sculpturale de ses descriptions où les aspects +semblent tous immobiles et placés à un plan +égal comme les sections d'une frise.</p> +<p>Ce type de période alterne avec une coupe +plus rare dans laquelle les propositions se succèdent +liées. Aux endroits éclatants de ses +oeuvres, dans les scènes douces ou superbes, +quand le paragraphe lentement échafaudé va se +terminer par une idée grandiose ou une cadence +sonore, Flaubert, usant d'habitude d'un «et» +initial, balançant pesamment ses mots, qui +roulent et qui tanguent comme un navire prenant +le large, pousse d'un seul jet un flux de +phrases cohérentes:</p> +<div class="blkquot">«Trois fois par lune, ils faisaient monter +leur lit sur la haute terrasse bordant le mur de +la cour; et d'en bas on les apercevait dans les +airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les +diamants de leurs doigts qui se promenaient +sur les viandes, et leurs grandes boucles +d'oreilles qui se penchaient entre les buires, +tous forts et gras, à moitié nus, heureux, riant +et mangeant en plein azur, comme de gros +requins qui s'ébattent dans l'onde.»</div> +<p>Et cette autre période, dans un ton mineur:<br> +</p> +<div class="blkquot"> «Maintenant, il l'accompagnait à la +messe, il +faisait le soir sa partie d'impériale, il s'accoutumait +à la province, s'y enfonçait;—et même +son amour avait pris comme une douceur funèbre, +un charme assoupissant. À force d'avoir +versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir +mêlée à ses lectures, promenée dans la +campagne +et partout épandue, il l'avait presque tarie; si +bien que Mme Arnoux était pour lui comme +une morte dont il s'étonnait de ne pas connaître +le tombeau, tant cette affection était devenue +tranquille et résignée.»</div> +<p>En cette forme de style Flaubert s'exprime +dans ses romans, quand apparaît une scène ou +un personnage qui l'émeuvent; dans <i>Salammbô</i> +et la <i>Tentation</i>, quand l'exaltation lyrique succède +au récit.</p> +<p>Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin +en paragraphes selon certaines lois rhythmiques; +car la prose de Flaubert est belle de +la beauté et de la justesse des mots, de leur +tenace liaison, du net éclat des images; mais +elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie +qui résulte du savant dosage des temps +forts et des faibles.</p> +<p>Constitué comme une symphonie d'un <i>allegro</i>, +d'un <i>andante</i> et d'un <i>presto</i>, le paragraphe +type de Flaubert est construit d'une série de +courtes phrases statiques, d'allure contenue, où +les syllabes accentuées égalent les muettes; +d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude +à une énumération, devient compréhensible +et +chantante, se traîne un peu en des temps +faibles plus nombreux; enfin retentit la période +terminale dans laquelle une image grandiose +est proférée en termes sonores que rythment +fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande +à haute voix, ce passage:</p> +<div class="blkquot">«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes +formes perpétuellement? Tantôt mince et recourbée +tu glisses dans les espaces comme une +galère sans mâture; ou bien au milieu des +étoiles tu ressembles à un pasteur qui garde +son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la +cîme des monts comme la roue d'un char.»</div> +<p>Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:</p> +<div class="blkquot">«Il n'éprouvait pas à ses +côtés ce ravissement +de tout son être qui l'emportait vers +Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis +d'abord Rosanette. Mais il la convoitait comme +une chose anormale et difficile, parce qu'elle +était noble, parce qu'elle était riche, parce +qu'elle était dévote,—se figurant qu'elle avait +des délicatesses de sentiment, rares comme ses +dentelles, avec des amulettes sur la peau et des +pudeurs dans la dépravation.»</div> +<p>C'est ainsi, par des expansions et des contractions +alternées, modérant, contenant et précipitant +le flux des syllabes, que Flaubert déclame +la longue musique de son oeuvre, en cadences +mesurées. Et chacun de ses groupes de brèves +et de longues est si bien pour lui une unité discrète +et comme une strophe, qu'il réserve, pour +les clore, ses mots les plus retentissants, les +images sensuelles et les artifices les plus adroits. +C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable +nombreux, il modifie par une virgule la +prononciation d'un mot indifférent, contraignant +à l'articuler tout en longues:</p> +<div class="blkquot">«Ça et là un phallus de pierre +se dressait, et +de grands cerfs erraient tranquillement, poussant +de leurs pieds fourchus des pommes de pin, +tombées.»</div> +<p>Joints enfin par des transitions ou malhabiles +ou concises et trouvées, telles que peut les inventer +un écrivain embarrassé du lien de ses +idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres +qu'agrège une composition ou simple et +droite comme dans les récits épiques, ou diffuse +et lâche comme dans les romans. <i>L'Éducation +sentimentale</i> notamment, où Flaubert tâche d'enfermer +dans une série linéaire les événements +lointains et simultanés de la vie passionnelle +de Frédéric Moreau et de tout son temps, présente +l'exemple d'un livre incohérent et énorme.</p> +<p>Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres +où le style est plus libre des choses, moins +nettement dans les romans, chaque livre de +Flaubert se résout en chapitres dissociés, que +constituent des paragraphes autonomes, formés +de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile +la syntaxe. Ces éléments libres, de moins +en moins ordonnés, ne sont assemblés que par +leur identité formelle et par la suite du sujet, +comme sont continus une mosaïque, un tissu, +les cellules d'un organe, ou les atomes d'une +molécule.</p> +<p><i>Procédés de démonstration: descriptions, +analyse:</i> De même que l'écriture de Flaubert se +décompose finalement en une succession de +phrases indépendantes douées de caractère +identiques, ainsi ses descriptions, ses portraits, +ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble se +réduisent à une énumération de faits qui +ont de +particulier d'être peu nombreux, significativement +choisis, et placés bout à bout sans résumé +qui les condense en un aspect total.</p> +<p>La ferme du père Rouault, au début de +<i>Madame Bovary</i>, puis le chemin creux par où +passe la noce aux notes égrenées d'un +ménétrier,—un +canal urbain, un champs que l'on +fauche dans <i>Bouvard et Pécuchet</i>, sont décrits +en quelques traits uniques accidentels et frappants, +sans phrase générale qui désigne l'impression +vague et entière de ces scènes. Le +merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, +dont l'idylle apparaît au milieu de l'<i>Éducation +sentimentale</i>, est peint de même avec des types +d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des +sables, des jeux de lumière dans des herbes; +le fulgurant lever de soleil à la fin du banquet +des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est +montré en une suite d'effets particuliers à Carthage, +étincelles que l'astre met au faîte des +temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements +des chevaux de Khamon, tambourins +des courtisanes sonnant dans le bois de Tanit; +et pour la nuit de lune où Salammbô profère son +hymne à la déesse, ce sont encore les ombres +des maisons puniques et l'accroupissement des +êtres qui les hantent, les murmures de ses +arbres et de ses flots, qui sont énumérés.</p> +<p>Les portraits de Flaubert sont tracés par ce +même art fragmentaire. Mannaëi, le décharné +bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil +de bête qui sert Salammbô, sont dépeints en +traits dont le lecteur doit imaginer l'ensemble. +Que l'on se rappelle toutes les physionomies modernes +que le romancier a mises dans notre +mémoire, les camarades de Frédéric Moreau, +les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant, +furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne +du livre; puis la figure de <i>Madame Bovary</i>, +les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis +des comices, le débonnaire aspect du mari, +et les merveilleux profils de l'héroïne,—toutes +ces figures et ces statures sont retracées analytiquement, +en traits et en attitudes; ainsi:</p> +<div class="blkquot">«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle +qu'à cette époque.... Ses paupières semblaient +taillées tout exprès pour ses longs regards +amoureux où la prunelle se perdait, tandis +qu'un souffle fort écartait ses narines minces +et relevait le coin charnu de ses lèvres qu'ombrageait +à la lumière un peu de duvet noir. +On eût dit qu'un artiste habile en corruptions +avait disposé sur sa nuque la torsade de +ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde +négligemment et selon les hasards de l'adultère +qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant +prenait des inflexions plus molles, sa +taille aussi; quelque chose de subtil qui vous +pénétrait se dégageait même des draperies de +sa robe et de la cambrure de son pied.»</div> +<p>Et cet art de raccourci qui surprend en chaque +être le trait individuel et différentiel, atteint +dans la <i>Tentation de saint Antoine</i> une perfection +supérieure; dans ce livre où chaque apparition +est décrite en quelque phrases concises, +il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir une +effigie distincte, dont quelques-unes—la reine +de Saba, Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,—sont +inoubliables.</p> +<p>Par un procédé analogue, fragmentaire et +laborieux, Flaubert montre les âmes qui actionnent +ces corps et ces visages. Usant d'une série +de moyens qui reviennent à indiquer un état +d'âme momentané de la façon la plus sobre et +en des mots dont le lecteur doit compléter le +sens profond, il dit tantôt un acte significatif +sans l'accompagner de l'énoncé de la +délibération +antécédente, tantôt la manière +particulière +dont une sensation est perçue en une disposition; +enfin il transpose la description des sentiments +durables soit en métaphores matérielles, +soit dans les images qui peuvent passer dans une +situation donnée par l'esprit de ses personnages.</p> +<p>Le dessin du caractère de Mme Bovary présente +tous ces procédés. Par des faits, des +paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les +débuts de son hystérisme, son aversion pour son +mari, son premier amour, les crises décisives et +finales de sa douloureuse carrière. Par des indications +de sensations, la plénitude de sa joie en +certains de ses rendez-vous, et encore l'âme +vide et frileuse qu'elle promenait sur les plaines +autour de Tostes:</p> +<div class="blkquot">«Il arrivait parfois des rafales de vent, +brises +de la mer, qui, roulant d'un bond sur tout le +plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au +loin dans les champs une fraîcheur salée. Les +joncs sifflaient à ras de terre et les feuilles +des hêtres bruissaient en un frisson rapide, +tandis que les cimes se balançant toujours +continuaient leur grand murmure. Emma serrait +son châle contre ses épaules et se levait.»</div> +<p>Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses +sentiments, d'incessantes métaphores matérielles +disent le néant de son existence à Tostes, son +intime rage de femme laissée vertueuse, par le +départ de Léon et son exultation aux atteintes +d'un plus mâle amant:</p> +<div class="blkquot">«C'était la première fois +qu'Emma s'entendait +dire ces choses; et son orgueil, comme +quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait +mollement et tout entier à la chaleur de +ce langage.»</div> +<p>Et encore la contrition grave de sa première +douleur d'amour:</p> +<div class="blkquot">«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait +descendu tout au fond de son coeur; et il restait +là plus solennel et plus immobile qu'une +momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison +s'échappait de ce grand amour embaumé +et qui, passant à travers tout, parfumait de +tendresse l'atmosphère d'immaculation où elle +voulait vivre.»</div> +<p>Puis des récits d'imagination<a name="FNanchor_1_1"></a><a + href="#Footnote_1_1"><sup>[1]</sup></a>, aussi nombreux +chez Flaubert que les récits de débats +intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons, +dévoilent en Mme Bovary l'ardente +montée de ses désirs, l'existence idéale qui +ternit +et trouble son existence réelle. Des hallucinations +internes marquent son exaltation romanesque +quand elle vit à Tostes, amère et déçue; +de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis +qu'elle cède à la fête des comices sous les +déclarations +de Rodolphe; d'autres, l'élan de son +âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec +son amant; des imaginations confirment et +attisent sa dernière passion que mine sans cesse +l'indignité de son amant, et emplissent encore +de terreur sa lamentable fin.</p> +<p>De ces procédés, ce sont les moins artificiels +qui subsistent dans l'<i>Éducation sentimentale</i>; +les personnages de ce roman sont montrés par +de très légères indications, un mot, un accent, +un sourire, une pâleur, un battement de paupières, +qui laisse au lecteur le soin de mesurer +la profondeur des affections dont on livre les +menus affleurements. Les conversations de +Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où +celle-ci, Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies +par hasard, entrecroisent curieusement les indices +de leurs amours et de leurs soucis, +montrent la perfection de ce procédé, qui est +encore celui des oeuvres épiques, et de tout psychologue +qui ne substitue pas l'analyse interne +à la description par les dehors.</p> +<p>Il faut retenir en effet combien ces procédés +de Flaubert conviennent aux nécessités de son +style. Un énoncé de faits, une métaphore, un +récit d'imaginations se prêtent parfaitement à +être conçus en termes précis, colorés et +rhythmés. En fait, les plus beaux passages de +<i>Madame Bovary</i> et de l'<i>Éducation</i> sont ceux +où +l'auteur s'exalte à montrer la pensée de ses +héroïnes. Décrite comme une vision, frappée +en +éclatantes figures et chantée comme une strophe, +elle donne lieu à de splendides périodes, où se +déploient tous les prestiges du style.</p> +<p>L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie +et d'une âme qu'un petit nombre +d'aspects saillants, cette concision choisie et +savante, ressortent encore des tableaux d'ensemble +où se mêlent les péripéties et les +descriptions. +Que l'on prenne la scène des comices +dans <i>Madame Bovary</i>, les files de filles de ferme se +promenant dans les prés, la main dans la main, +et laissant derrière elles une senteur de laitage, +la myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, +les physionomies grotesques ou abêties +de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les +passes conversationnelles où Rodolphe conquiert +la chancelante épouse, tout est saisi en de +brefs aspects particuliers, sans le narré du +train ordinaire qui dut accompagner ces faits +d'exception. Dans l'<i>Éducation sentimentale</i>, cette +contention et le choix adroit des détails significatifs +tiennent du prodige. Une certaine phase +que connaissent tous les habitués de traversées, +est notée par ces simples mots: «Il se versait +des petits verres». Les courses, l'attaque singulière +du poste du Château-d'Eau pendant les +journées de Février, qui est exactement ce qu'un +passant verrait d'une émeute,—une séance de +club, l'élégance et le luxueux ennui d'une +réception +chez un financier, sont décrits de même +en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux +merveilleuses et poignantes entrevues de Frédéric +et de Mme Arnoux, à cette idylle d'Auteuil, où, +vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait +sa grâce douce sous des feuillages rougeoyants,—qui +sont notées en faits indispensables +et dépourvues de toute phraséologie +inutile. Que l'on se rappelle, pour confirmer +ces notions, les scènes exactes et comme perçues +de <i>Salammbô</i>, ou l'extrême concision des +préludes +descriptifs dans la <i>Tentation</i>, les sobres +et éclatantes phrases dans lesquelles un détail +baroque ou raffiné révèle tout un temps; le +festin d'Hérode, où, dans la succession des actes, +pas une page ne souligne l'énorme luxure latente +des convives qu'enivre la fumée des mets et la +chaude danse de l'incestueuse ballerine; tous ces +rayonnants tableaux sont peints en touches sûres +et rares, qui ne montrent d'un spectacle que +les fortes lumières et les attitudes passionnantes.</p> +<p><i>Caractères généraux des moyens</i>: Nous +venons d'analyser avec une minutie qui sera +justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert +pour susciter en ses lecteurs les émotions qui +seront désignées. Leur caractère commun est +aisé à démêler, et rarement, du style +à la composition, +de la description à la psychologie, des +mots aux faits, un artiste a fait preuve d'une +plus rigide conséquence.</p> +<p>Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est +celui qui choisit avec rigueur et assemble avec +effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de +l'élection +d'un vocable, il le veut unique, précis +et tel que chacun ou chaque série réalise des +idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La +syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à +modeler des phrases presque toujours aptes à +figurer isolées. Et comme cette rigueur concise +exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, +des lacunes existent, ou le semblent, +entre les unités dernières de son oeuvre; les +paragraphes se suivent sans se joindre, et les +livres s'étagent sans soudure.</p> +<p>De même, si l'on considère ses procédés +d'écriture +par le contenu et non plus par le contenant, +les faits aussi soigneusement élus que +les mots, forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les +puisse exprimer dans une langue déterminée,—sont +significatifs pour qu'ils donnent lieu à de +belles phrases, et significatifs encore, parce +qu'ils résultent d'un choix d'où le banal est +exclu.</p> +<p>De ce triage perpétuel des mots et des choses, +résulte la concision puissante, la haute et +difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là +ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant +résumantes, sa psychologie, soit transmutée +en magnifiques images, soit réduite en sobres +indications d'actes, sous lesquelles certains esprits +perçoivent ce qui est intime et d'ailleurs +inexprimé; de là le sentiment de formidable effort +et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres +procurent, qui, ramassées, trapues, planies, +parachevées et polies grain à grain, ressemblent +à d'énormes cubes d'un miroitant granit.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">[1]</a> +<div class="note"> +<p> La signification de ce procédé d'analyse est +excellemment +développée dans les <i>Essais de psychologie</i> de M. +Paul Bourget.</p> +</div> +<br> +<h3>II</h3> +<h3>LES EFFETS</h3> +<br> +<p><i>L'ensemble</i>: L'oeuvre de Flaubert est double, +départie entre le vrai et le beau. La tragique +histoire de <i>Madame Bovary</i> raconte en sa froide +exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée +qu'avilit et qu'écrase la bassesse stupide de tous. +L'<i>Éducation sentimentale</i> conduit, par l'infini +dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, +de la rubiconde infamie d'Arnoux, à la double +beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à +mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des +heures où du spectacle des choses s'exhale le +pessimisme parfois puéril de <i>Bouvard et Pécuchet</i>, +que corrige la cordiale pitié empreinte dans +le premier des <i>Trois Contes</i>. Les pages qui le +suivent consolent par d'augustes spectacles d'avoir +vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme +de la <i>Légende</i>, la sèche beauté d'<i>Hérodias</i>, +induisent +à <i>Salammbô</i> où la pourpre et les ors +du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis, +le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre +maîtresse, la <i>Tentation de saint Antoine</i>, le +beau et le vrai s'allient par l'allégorie; +pénétrée +de signification et décorée de splendeur, cette +oeuvre consigne en un dernier effort tout le testament +spirituel et mystique de Gustave Flaubert.</p> +<p>Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres +où Flaubert s'est le plus abandonné au +terne cours de la vie, sont teintes parfois d'incomparables +beautés de style et d'âme. Il est +même des passages dans l'<i>Éducation sentimentale</i> +qui, dans leur tentative d'exprimer d'indéfinissables +mouvements d'âmes, touchent au +mystère. Et si la beauté rayonne dans <i>Salammbô</i>, +la <i>Tentation</i>, <i>Hérodias</i>, la <i>Légende</i>, +elle y est +définie et corroborée par un réalisme historique +plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme <i>Bouvard +et Pécuchet</i> ne ressort pas plus des tristes +dénouements des romans, que des farouches destinées +qui s'appesantissent dans <i>Salammbô</i> et +des continus effarements avec lesquels saint +Antoine contemple l'écroulement de ses erreurs. +Ainsi mêlées en des alliages où chaque +élément +prédomine alternativement, les deux passions de +Flaubert, la beauté exaltée jusqu'au mystère, et +la vérité suivie de pessimisme, composent les +livres que nous analysons.</p> +<p><i>Le réalisme</i>: Le réalisme, qu'il faut +définir +la tendance à voir dans les objets dénués de +beauté matière à oeuvre d'art, est poussé +chez +Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains +côtés extérieurs de <i>Madame Bovary</i> et +de l'<i>Éducation</i> n'ont pas été +dépassés par +les romanciers modernes. Flaubert s'est astreint +à décrire de niaises campagnes, comme les environs +d'Yonville, ou les plates rives de la Seine +entre lesquelles se passe le début de son second +roman. Des intérieurs sordides apparaissent +dans ses livres, de la cahute près d'Yonville, où +Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, +à la mansarde dans laquelle Dussardier blessé +fut soigné par cette énigmatique personne, la +Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert davantage. +Il excelle à peindre en leur ironique +dénûment de toute beauté, certains +intérieurs +bourgeois, décorés de lithographies, +planchéiés, +frottés et balayés. Certaines hideurs modernes +le requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement +le ridicule des fêtes agréables aux populations, +comme les comices d'Yonville et les solennités +publiques de la capitale. Tout ce qui +forme le contentement de la classe moyenne, les +gros déjeuners de garçons, les séances au +café, +les parties fines pour des villageois dans la ville +proche, la maîtresse chichement entretenue, les +cadeaux que M. Homais rapporte à sa famille, +sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la +politique, les joies solitaires en un métier d'agrément, +sont complaisamment décrits. Et de +même, plus haut, les aimables fourberies de +M. Arnoux riche, la religion du chic dont est +imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains de +Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes +de son premier amant, sont détaillés avec une +insistance dont l'ironie n'exclut pas toute exactitude. +Les êtres de ce milieu sont des âmes +journalières et ordinaires, toute la moyenneté +des fonctions sociales, le pharmacien, l'officier +de santé, le notaire, le banquier, l'industriel +d'art, le répétiteur de droit, l'habitué +d'estaminets, +et les femmes de ces gens. Décrits, analysés, +mis en scène, avec une moquerie tacite, +mais aussi avec la pénétration adroite d'un connaisseur +d'hommes, ils donnent de la vie et de +la société une image au demeurant exacte pour +une bonne part de ce siècle. Que l'on joigne à +cette médiocrité des lieux et des gens, le mince +intérêt des aventures, un adultère diminué +de +tout l'ennui de la province, la vie campagnarde +de deux vieux employés, l'existence sociale de +quelques familles moyennes à Paris, que traverse +le désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra +dans les romans de Flaubert, tous les +traits essentiels de l'esthétique réaliste.</p> +<p>Il en possède la véracité. S'efforçant +sans +cesse de rendre exactement du spectacle des +choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, +quand il s'efforce de démêler les mobiles des +actes et les phases des passions, à une extraordinaire +pénétration, qui est le résultat de sa +connaissance +des modèles qu'il a pris, et de son application +à rester dans le domaine du naturel et +de l'explicable. Sa science des causes qui produisent +les grands traits du caractère est merveilleuse, +comme le montrent les antécédents parfaitement +calculés d'Emma et de Charles Bovary, +la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis +ces caractères jetés dans l'existence, soumis +à ses heurts et consommant leurs récréations, +évoluent au gré des événements et de leur +nature, avec toute l'unité et les inconséquences +de la vie véritable, tantôt nobles, déçus et +victimes +comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à +travers des fortunes diverses leur permanente +impuissance comme Frédéric Moreau, tantôt +sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et +dans ces existences; dont les menus faits décèlent +perpétuellement en Flaubert une si profonde +perception des mobiles, de leur complication, +de la dissimulation des plus puissants, de toute +la vie inconsciente qui rend chacun différent de +ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être, +Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre +le trait le plus difficile: la lente transformation +que le temps impose à ceux qu'il détruit. Seul, +avec les plus grands des psychologues russes, il +saisit les personnes successives qui apparaissent +tour à tour au-dehors et au dedans de chaque +individu. Que l'on observe combien Mme Bovary +est parfaitement, aux premiers chapitres, la +jeune femme soucieuse d'intérieur et reconnaissante +de l'indépendance que le mariage lui +assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa +personne ardemment vitale, et son chaste +amour pour un jeune homme fréquentant sa +maison, prélude coutumier des adultères plus +consommés. Et combien est nouvelle celle qui +se livre avec une grâce presque mûre à son +aimé, et comme on la sent, à travers ses cris +de jeune maîtresse, la femme de maison, être +déjà responsable et dénué d'enfantillages. +Puis +les épreuves viennent, sa chair se durcit en de +plus fermes contours et, par le revirement habituel, +il lui faut un plus jeune amant, pour lequel +elle est en effet la maîtresse, la femme chez qui +de despotiques ardeurs précèdent les attitudes +maternelles, que coupent encore les coups de +folie d'une créature sentant le temps et la joie +lui échapper, jusqu'à ce qu'elle consomme virilement +un suicide, en femme forte et faite, +qui sentit les romances sentimentales des premiers +ans se taire sous les rudes atteintes d'une +existence sans pitié. On pourrait retracer de +même les lentes phases du caractère de +Frédéric +Moreau et de Mme Arnoux, qui tous deux +éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés +par le passage des jours, pétris et +malléables au cours des passions et des incidents.</p> +<p>Le souci du vrai et la réussite à le rendre que +montrent la psychologie et les descriptions réalistes +de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres +d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement +le spectacle du monde moderne, s'adonne +à l'évocation d'époques que son esprit apercevait +éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller +son réalisme et se sent impérieusement forcé +d'étayer sa fantaisie du positif des données +archéologiques. Avant d'entreprendre <i>Salammbô</i>, +il explore le site de Carthage, note le bleu de +son ciel et la configuration de son territoire. +Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé +le peu que l'on sait sur la métropole punique, +incertain encore et connaissant le besoin +d'amplifier son recueil de faits, il recourt par +surcroît à l'archéologie biblique et +sémitique, +s'emplit encore la cervelle de tout ce que les +littératures classiques contiennent de farouche +et de fruste. Pour la <i>Tentation de saint Antoine</i>, +de même, pas une ligne dans cette série d'hallucinations +qui n'eût pu donner lieu à un renvoi +en italiques.</p> +<div class="blkquot">«Je suis perdu dans les religions de la +Perse, +écrit-il dans sa correspondance, je tâche de me +faire une idée nette du dieu Hom, ce qui n'est +pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à +étudier +le bouddhisme, sur lequel j'avais déjà +beaucoup de notes, mais j'ai voulu épuiser la +matière autant que possible. Aussi ai-je un +petit Bouddha que je crois aimable.»</div> +<p>Et pour l'extravagant final de ce livre:</p> +<div class="blkquot">«Dans la journée, je m'amuse à +feuilleter +des belluaires du moyen âge; à chercher +dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque +comme animaux. Je suis au milieu des monstres +fantastiques. Quand j'aurai à peu près +épuisé la matière, j'irai au Muséum +rêvasser +devant les monstres réels, et puis les recherches +pour le bon saint Antoine seront finies.»</div> +<p>Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour +ce pur conte, la <i>Légende de saint Julien l'hospitalier</i>, +il a prêté à Flaubert toute une collection +de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on +rapproche ces lectures de celles qu'il fit pour +écrire <i>Bouvard et Pécuchet</i> ou l'<i>Éducation</i>. +Le +procédé apparaîtra le même. Avant de laisser +enfanter son imagination, de prêter à sa puissance +verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques, +Flaubert avait rempli sa mémoire de +l'infinité de faits que réclamait son style particulier, +disconnexe et concis, et que son réalisme +le poussait à rechercher aussi véridiques que +peuvent les fournir les livres. Avant d'avoir +écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou +lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, +l'armure, la demeure, le luxe, la nourriture; +ses fêtes, ses rites, sa politique, les +institutions de sa ville, les alliances, les peuplades +ennemies, les hasards de son histoire +et la légende de son origine. Et quand il lui +fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne +Byzance, Babylone sous Nabuchodonosor, +évoquer les dieux et les monstres, il composa +en sa cervelle ces visions de données +aussi exactes et d'aussi minutieux renseignements +que ceux pour les chasses de Julien, et +celles-ci que les notes par lesquelles il décrivait +un bal chez un banquier ou une noce au +village.</p> +<p>Cet art réaliste étayé de faits et d'où +l'imagination +est presqu'exclue, atteint, par là, selon +le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de +la loi et à la précision de la science». L'oeuvre +conçue comme l'intégration d'une série de notes +prises au cours de la vie ou dans des livres, +n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre +ces faits et la recherche de certaines formes +verbales, possède l'impassible froideur d'une constatation +et ne décèle des passions de son auteur +que de rares accès. Elle est, comme un livre de +science, un recueil d'observations,—ou, comme +un livre d'histoire, un recueil de traditions, bien +différente de tous les romans d'idéalistes que +composent une série d'effusions au public à +propos de motifs ordinaires ou de faits clairsemés. +Masqué par une esthétique qui consiste +à montrer de la vie une image et non pas une +impression, l'écrivain garde en lui ses opinions +et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de +légers mais suffisants indices.</p> +<p><i>Pessimisme</i>: Il est manifeste pour quiconque +conserve l'arrière-goût de ses lectures, que les +romans de Flaubert tendent à donner de la vie +un sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité +et la méchanceté de certains êtres, sur +l'inconsciente +grossièreté d'autres, sur l'injustice ironique +de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, +la muette et formidable insouciance des lois +naturelles, Flaubert ne tarit pas en dissimulés +sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux +encore le formidable Regimbart de l'<i>Éducation</i>, +exposent toute la platitude humaine, folâtre ou +grognonne, en des individuations si complètes +qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, +pris, semble-t-il, avec une particulière conscience, +au plein milieu de l'humanité courante, +Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre +et chez qui une bonté molle ajoute à l'insupportable +pesanteur morale,—Jacques Arnoux, +plus canaille et plus réjoui, mais non moins +irresponsable, béat, et odieux, traduisent tout +ce que le type humain social de la moyenne +contient de lourde bassesse et de haïssable +laisser-aller. Et ces êtres qui présentent à la vie +la carapace de leur stupidité, rubiconds et point +méchants, oppriment, grâce à d'obscènes +accouplements, +ces admirables femmes, Mme Bovary, +supérieure par la volonté, Mme Arnoux supérieure +par les sentiments, qui, avilies ou contenues, +subissent le long martyre d'une vie de tous côtés +cruellement fermée. Qu'elles se débattent, l'une +entre une tourbe de niais et avide de trouver +une âme assonante à la sienne, elle prostitue son +corps et ses cris à de bas goujat et meurt +abandonnée de tous par le fier refus de l'indulgence +de celui qui la fit la femme d'un imbécile; +que l'autre, plus intimement malheureuse, froissée +sans cesse par le choquant contact d'un +rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, +à l'amour probablement chétif d'un jeune +homme «de toutes les faiblesses», insultée par +les filles, haïe de son enfant, et finissant en une +hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône +de soins délicats,—toutes deux mesurent +l'amertume de la vie, hostile aux nobles, et +paient la peine de n'être pas telles que ceux qui +les coudoient. Et la vie passe sur elles; de +petits incidents ont lieu: la bêtise d'une république +succède à la niaiserie d'une royauté; +quelques années de vie de province s'écoulent +en vides propos et minces occurrences; des entreprises +sont tentées auprès d'elles, réussissent +ou échouent sans qu'il leur importe, et dans ce +plat chemin qui les conduit et tous à une formidable +halte, elles ne sentent intensément que le +malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit +de troubler la tristesse du rêve par l'excitation +de l'acte. Dans ce curieux livre, <i>Bouvard +et Pécuchet</i>, qui est comme la nécrologie de +toutes les occupations humaines, il s'attache à +montrer comment tout effort peut aboutir à +quelque échec, et accumulant les insuccès après +les tentatives, il proscrit le délassement de toute +entreprise. Et si dégoûté de l'action, l'on tente +le refuge de la spéculation, voici qu'un autre +livre barre le chemin. La <i>Tentation de saint +Antoine</i> dresse, en une éblouissante procession, +la liste formidable de toutes les erreurs humaines, +tire le néant des évolutions religieuses, +entrechoque les hérésies, compare les philosophies +et, finalement, quand d'élimination en +élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste +des modernes, montre l'humanité recommençant +le cycle des prières dès que le soleil se +lève et l'action la réclame.</p> +<p>Cet effrayant tableau de la vie qui, après en +avoir décrit les duretés réelles, évalue +à l'inanité +de consolations, tracé avec une impassibilité qui +le corrobore, par une méthode strictement réaliste +où des faits ruinent les illusions, n'est point tout +entier aussi rigoureusement hautain. Il semble +qu'à la fin de sa vie, le pessimisme de Flaubert +se soit pénétré de douceur. Dans les deux +premiers des <i>Trois Contes</i>, dont l'un, <i>Un coeur +simple</i>, décrit l'humble vie de sacrifices d'une +servante, et l'autre, la <i>Légende de saint Julien +l'hospitalier</i> raconte la dure destinée d'un innocent +parricide, l'écrivain paraît compatir aux +maux qu'il montre, et peut-être est-il juste de +croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a +senti qu'il ne convenait pas de séparer la cause +des grands de celle des petits, qui, victimes +autant que bourreaux, prennent sans doute +leur part des souffrances qu'ils contribuent à +aigrir.</p> +<p><i>La beauté</i>: De quelque façon qu'il +envisageât +la vie, compatissant ou sardonique, Flaubert la +détestait. «Peindre des bourgeois modernes +écrit-il, +me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, +sans cesse, la réalité que l'acuité de ses sens +et les besoins de son esprit le forçaient sans +cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se +créer un monde plus enthousiasmant, en abstrayant +et en résumant du vrai ses éléments épars +d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie +de phrases supérieures à leur sens, soit +dans la grandeur d'âmes douloureusement séparées +du commun, soit dans l'évocation d'époque +mortes et sublimées dans son esprit en leur +seule splendeur et leur seule horreur, il sut +s'éloigner de ce qui existe imparfaitement.</p> +<p>Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la +beauté de l'expression conçue en termes nets, +simplement liés, semble proférer une note lyrique +plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, +décrit son orbe et s'arrête, avec la +force précise d'un rouage de machine, et sans +plus de souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. +Qu'il s'agisse de rendre la strophe +que prononce Apollonius de Thyane, suspendu +immaculé sur l'abîme, ou les simples incidents +du séjour d'une provinciale dans un Trouville +préhistorique, +les mots se déroulent parfois +avec la même grandiloquence, et bondissent au +même essor. L'enfant niais et veule qui fut +Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une +période doué d'une forte existence de vagabond +des champs et finit par commettre des +actes dits en termes héroïques! «Il suivait les +laboureurs et chassait à coups de mottes de +terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même +Homais, l'homme au bonnet grec, dans une +colère pédante contre son apprenti, en vient +à être désigné par une réflexion +ainsi conçue: +«Car, il se trouvait dans une de ces crises où +l'âme entière montre indistinctement ce qu'elle +renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes +s'entrouve depuis les fucus de son rivage jusqu'au +sable de ses abîmes.»</p> +<p>D'autres échappatoires sont plus légitimes et +moins caractéristiques. Flaubert use le premier +du procédé naturaliste qui consiste à compenser +la médiocrité des âmes analysées par la +beauté +des descriptions où l'auteur, intervenant tout à +coup, prête à ses plus piètres créatures des +sens +de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de +Mme Aubain, porte au catéchisme où elle accompagne +la fille de sa maîtresse, une sensibilité +délicate et tactile, jusqu'à de pareilles +élévations:</p> +<div class="blkquot">«Elle avait peine à imaginer sa +personne; il +n'était pas seulement oiseau mais encore un feu +et d'autres fois un souffle, c'est peut-être sa +lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, +son haleine qui pousse les nuées, sa voix +qui rend les cloches harmonieuses; et elle demeurait +dans une adoration, jouissant de la fraîcheur +des murs et de la tranquillité de l'église.»</div> +<p>En s'accoutumant à rendre le dialogue en style +indirect, Flaubert se débarrasse encore de la +nécessité des modernistes, forcés de hacher leur +phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin +placé +devant les scènes où le mènent ses romans, +Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et +s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les +Champs-Élysées dans l'<i>Éducation</i>, le jardin +d'un +café-concert, où à un certain instant, dans les +bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit +des ondes», le bal chez Rosanette, la forêt de +Fontainebleau, présentent d'admirables pages. +Dans <i>Madame Bovary</i>, le séjour au château de +la Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, +la forêt où l'héroïne consomme son premier +adultère, le tableau de l'agonie et de l'Extrême-Onction, +jettent des éclats entre le restant d'ombre.</p> +<p>Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie +et de la beauté en concevant les admirables +femmes de ses romans, pâles, noires, fines et +tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il +parle de l'une d'elles, son style s'adoucit, chatoie +et chante. Il doue Mme Bovary de toute la séduction +d'une âme acérée dans un corps souple, +élancé et blanc. Les fantasmagories de son imagination +insatisfaite, les sourds élans de son âme +vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de +joie qu'elle parvient à exprimer de la sécheresse +de sa vie, culminent en cette scène d'amour où +l'ineffable est presque dit:</p> +<div class="blkquot">«La lune toute ronde et couleur de pourpre +se levait à ras de terre au fond de la prairie. +Elle montait vite entre les branches des peupliers +qui la cachaient de place en place comme un +rideau noir, troué. Puis elle parut éclatante de +blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait, et +alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la +rivière une grande tache qui faisait une infinité +d'étoiles; et cette lueur d'argent semblait s'y +tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent +sans tête couvert d'écailles lumineuses. Cela +ressemblait à quelque monstrueux candélabre d'où +ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant +en fusion. La nuit douce s'étalait autour +d'eux; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages, +Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de +grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne +se parlaient pas trop, perdus qu'ils étaient dans +l'envahissement de leur rêverie. La tendresse +des anciens jours leur revenait au coeur, abondante +et silencieuse, comme la rivière qui coulait, +avec autant de noblesse qu'en apportait le +parfum des syringas, et projetait dans leurs +souvenirs des ombres plus démesurées et plus +mélancoliques que celles des saules immobiles +qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque +bête nocturne, hérisson ou belette, se mettant +en chasse, dérangeait les feuilles, ou bien on +entendait par moments une pêche mûre qui tombait +toute seule de l'espalier.»</div> +<p>Et cette passion déçue, la cruelle corruption +de Mme Bovary, la flamme intense de ses prunelles +et le pli hardi de sa lèvre, son existence +de hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin +pourchassée, outragée, et rageuse, cette agonie +par laquelle elle s'acquitte de toutes ses hontes, +quelle violente évasion, en toutes ces scènes, +hors le banal de la vie!</p> +<p>Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. +Avec ses lisses bandeaux noirs sur sa douce +face mate, une fleur rouge dans les cheveux, +lente, surprise et pure, elle inspire à Flaubert +ses plus charmantes pages. Son apparition +dans le salon de la rue de Choiseul, avec son +«air de bonté délicate»; puis à la +campagne +où Frédéric échange avec elle les premiers +mots +intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la +trouva instruisant ses enfants: «ses petites +mains semblaient faites pour répandre des +aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix +un peu sourde naturellement avait des intonations +caressantes et comme des légèretés de +brise»;—la visite qui lui est rendue dans +une fabrique, et cette conversation où la beauté +s'élève au mystère et à l'auguste:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, +Mme Arnoux sans bouger restait les deux +mains sur les bras de son fauteuil; les pattes +de son bonnet tombaient comme les bandelettes +d'un sphinx; son profil pur se découpait en +pâleur au milieu de l'ombre.</p> +<p>Il avait envie de se jeter à ses genoux. +Un craquement se fit dans le couloir; il +n'osa.</p> +<p>Il était empêché d'ailleurs par une sorte de +crainte religieuse. Cette robe se confondant +avec les ténèbres lui paraissait démesurée, +infinie, insoulevable ...»</p> +</div> +<p>—Une rencontre dans la rue, le revirement +mystérieux où elle s'avoue «en une désertion +immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale +dans le magasin de porcelaine de son +mari et les lèvres de son amant touchant ses +magnifiques paupières;—enfin ce centre de +tout le livre, l'idylle d'Auteuil, et les longues +visites souffreteuses:</p> +<div class="blkquot">«Presque toujours, ils se tenaient en plein +air au haut de l'escalier, et des cîmes d'arbre +jaunies par l'automne se mamelonnaient devant +eux, jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient +au bout de l'avenue dans un pavillon +ayant pour tout meuble un canapé de toile +grise. Des points noirs tachaient la glace; les +murailles exhalaient une odeur de moisi,—et +ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, +de n'importe quoi, avec un ravissement pareil. +Quelquefois les rayons du soleil, traversant la +jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur +les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins +de poussière tourbillonnaient dans ces barres +lumineuses. Elle s'amusait à les fendre, avec +la main;—Frédéric la saisissait doucement; +et il contemplait l'entrelac de ses veines, les +grains de sa peau, la forme de ses ongles. +Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une +chose, presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, +adorant ce nom là fait exprès, disait-il, pour +être soupiré dans l'extase et qui semblait contenir +des nuages d'encens, des penchées de roses.»</div> +<p>D'aussi belles pages marquent encore la +sensualité contenue de ces deux êtres mûrs +pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; +la promesse de son corps accordée et ce sacrifice +empêché par la maladie de son fils tandis +que dehors l'émeute se déchaîne,—puis la +séparation +des deux amants, jusqu'à cette scène +effroyablement aiguë où Frédéric, se trouvant +un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené +par sa maîtresse, tandis que les rires délirants +de Mme Arnoux sonnent dans l'escalier, et en +trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette +chose intime et presque obscène, la vente de ses +effets: enfin cette suprême et dure entrevue, où +éclairée tout à coup par la lampe, elle montre +à son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, +la froideur pure sur ses doux yeux +noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont +déroulés, elle taille une mèche, +«brutalement à +la racine» ...</p> +<p>Par ce type de femme de la grâce la plus +haute, Flaubert se compensait de toutes les +brutes que son souci de la vérité le forçait +à +peindre. Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir +pour imposer au réel ce reflet de beauté, +le visible effort avec lequel ses phrases plus +grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes +qu'elles ornent, l'âcre dégoût sans doute +mêlé +d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter +en mots impassibles les turpitudes d'une foule +de niais, tout le supplice volontaire d'un artiste +s'astreignant à une besogne vengeresse mais +répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec +joie du roman, écrire après <i>Madame Bovary</i>, +l'épopée de +<i>Salammbô</i>, refaire après l'<i>Éducation</i> +ce +poème mi-didactique, mi-fantastique, la <i>Tentation</i>, +et préluder par la <i>Légende</i> et <i>Hérodias</i> +à son entreprise la plus abêtissante de toutes, +<i>Bouvard et Pécuchet</i>.</p> +<p>L'on entre par ces livres épiques dans la région +de la pure beauté. La phrase non plus réduite à +une élégante armature dans laquelle s'enchâssent +n'importe quels mots bas, ordonne des vocables +sonores, colorés et beaux, les rythme en retentissantes +cadences, développe de nobles visions, +splendides, grandioses ou d'une haute horreur. +Des hommes gigantesques et primitifs, à l'âme +concise et puisant dans cette rétraction de leur +être une formidable énergie, accomplissent ou +subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se +déploient en étincelants décors où se fige +la +splendeur des ors, des porphyres, des pourpres, +des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux +de sang. Et parmi ces architectures, entre +l'embrasement des catastrophes, sous les yeux +droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles +sont menues, graves, soumises, et comme dormantes. +Tantôt sortant du temple, elles supplient, +cambrées, au haut de leur palais, les astres qui +tressaillent au frémissement de leurs lèvres; +tantôt +elles prennent de leur corps anxieux de pureté, +des soins inouïs, le macérant de parfums, +l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au +point que la jouissance de leur lit promet une +joie délictueuse et mortelle.</p> +<p>Sous les platanes, dans un jardin diapré de lis +et de roses, les mercenaires célébrant leur festin; +la lente apparition de Salammbô descendue les +apaiser, à la fois peureuse et divine, l'expédition +nocturne de Mathô et Spendius dans le temple de +Tanit, l'horreur de ces voûtes et le charme du +passage du chef par la chambre alanguie où +Salammbô dort entre la délicatesse des choses; +le retour d'Hamilcar, son recueillement dans la +maison du Suffète-de-la-Mer; Salammbô partant +racheter de son corps le voile de la déesse, son +accoutrement d'idole et ses râles mesurés, quand +le chef des barbares rompt la chaînette de ses +pieds; puis le siège énorme de Carthage, la foule +des peuplades accourues, l'écrasement des cadavres, +l'horreur des blessures, et sur ce carnage +rouge, l'implacable resplendissement de +Moloch; l'agonie de toute une ville, puis par un +revers l'agonie de toute une armée, les dernières +batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement +mièvre et grave, où Salammbô voilée et +parlant à peine reçoit le prince son fiancé en un +jardin peu fleuri que passent des biches traînant +à leurs sabots pointus, des plumes de paons +éparses, enfin le supplice de Mathô et les joies +nuptiales, mêlant des chocs de verres et des +odeurs de mets au déchirement d'un homme par +un peuple, jusqu'à ce qu'aux yeux de Salammbô +défaillante en l'agitation secrète de ses sens, +Schahabarim arrache au supplicié son coeur et +le tende tout rouge au rouge soleil, final tonnant +dans lequel se mêlent le beau, l'horrible, le +mystérieux et l'effréné en un suprême +éclat.</p> +<p>Et il est dans la <i>Tentation</i> de plus belles scènes +encore et de plus magnifiques paroles. L'étrange +et bas palais de Constantin précède le festin farouche +de Nabuchodonosor; l'apparition de la +reine de Saba galante et vieillote en son charme +de chèvre; dans le temple des hérésiarques la +beauté flétrie, monacale et livide des femmes +montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent +à l'évocation d'Apollonius de Thyane +qu'un charme maintient suspendu sur l'abîme, +planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; +le défilé des théogonies et sur la frise qu'a +formée le pullulement des dieux brahmaniques, le +Bouddha apparaissant assis, la tête ceinte d'un +halo et sa large main levée; le catafalque des +adonisiennes, Aphrodite, puis l'immortel dialogue +de la luxure et de la mort où les mots sont tantôt +liquides de beauté, tantôt lourds de tristesse; +et ces dernières pages où tous les monstres se +dégagent et se confondent en un protoplasme +qui est la vie même,—quelle grandiose suite +d'épisodes, dont chacun figure une plus charmante +ou rayonnante ou tragique beauté. Et que +l'on joigne à ces grandes oeuvres certaines pages +de l'<i>Hérodias</i>, les imprécations de Jeochanann, +la scène gracieuse où Salomé, nue et cachée +par un rideau, étend dans la chambre du tétrarque +son bras ramant l'air pour saisir une tunique; +enfin cette <i>Légende de saint Julien</i> qui +contient les plus divines pages en prose de ce +siècle, la vie pure et fière du château, les +combats +et les hasards de Julien fuyant son destin +de parricide, les lieux luxurieux où il se marie, +son crime, sa rigueur, sa transfiguration finale;—certes +pas même chez les grands poètes de +ce temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble +de scènes aussi purement belles et hautes +flattant l'oreille, les sens, l'esprit et toute l'âme, +au point que certaines pages entrent par les +yeux comme une caresse, se délayant dans tout +le corps, et le font frissonner d'aise comme une +brise et comme une onde. Par ces dernières +oeuvres, Flaubert restera l'artiste de ces temps +qui sut assembler les mille éléments épars de +beauté matérielle et sensible, en de plus ravissants +ensembles.</p> +<p><i>Le mystère, le symbolisme</i>: Cet artiste explicite +et précis qui excelle à montrer la beauté +sans voile par des phrases qui l'expriment toute, +sait aussi, dans des occasions plus rares mais +marquantes, susciter la délicieuse émotion qui +résulte de la réticence, de la prétérition +du mystère +suggéré, sait avec un art profond et charmant +s'arrêter au bord des images et des pensées auxquelles +la parole est trop pesante. Certaines émotions +à peine senties des entrevues dernières +de Mme Arnoux et de Frédéric, sont voilées +sous des mots à demi-révélateurs et discrets qui +ne laissent entrevoir les complications intimes +d'âmes tristement généreuses, qu'à quelques +initiés. +Et l'émoi mystique de la prêtresse phénicienne +s'efforçant sous les symboles des dieux +et les mythes des théogonies de saisir l'essence +de l'être et la signification de ses sourdes ardeurs, +puis Hamilcar dans le silence diurne de la +maison du Suffète-de-la-Mer, se prosternant sur +le sol gazé de sable, et adorant silencieusement +les Abaddirs, sous la lumière «effrayante et +pacifique» du soleil, qui passe étrange par +les feuilles de lattier noir des baies,—d'autres +scènes ou lunaires ou souterraines, sont décrites +en phrases obscures, distantes, qui parlent à +certains esprits une langue comme oubliée mais +comprise, et suscitant dans les limbes de l'âme +des émotions muettes. La <i>Tentation de saint +Antoine</i> à son début, les voix qui susurrent aux +oreilles de l'ascète des phrases insidieuses de +crépuscule, les images qui passent sous ses yeux, +continues et disconnexes, ont l'illogisme du rêve +et l'appréhension de l'inconnu; les visions se +suivent et se lient imprévues; des communions +subites ont lieu:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Elle sanglotte, la tête appuyée contre une +colonne, les cheveux pendants, le corps affaissé +dans une longue simarre brune.</p> +<p>«Puis ils se trouvent l'un près de l'autre loin +de la foule,—et un silence, un apaisement +extraordinaire s'est fait, comme dans le bois +quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à +coup ne remuent plus.»</p> +<p>«Cette femme est très belle, flétrie pourtant +et d'une pâleur de sépulcre. Ils se regardent, et +leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées, +mille choses anciennes, confuses et profondes ...»</p> +</div> +<p>D'autres scènes, l'apparition d'Hélène Ennoia, +le culte des Ophites, se passent en demi-ténèbres, +et apparaissent vagues et passagères comme +des songes, persuasives comme des hallucinations. +Que l'on se rappelle encore les chasses +fantastiques de Julien, et surtout cette expédition +où, quittant le lit nuptial, il parcourt une +forêt enchantée dont les bêtes indestructibles le +frôlent, et d'autres, qu'il abat, s'émiettent pourries +dans ses mains,—puis l'immense horreur des +lieux glacés, dont l'hostilité expie son crime +involontaire; Flaubert paraîtra posséder le sens +des choses à peine perçues, des sentiments +naissants et balbutiants, que le mot, clair exposant +de l'idée précise, peut rendre seulement +par la suggestion, de mystérieuses analogies ou +d'indirects symboles.</p> +<p>Le symbolisme des discours de Schahabarim et +des hymnes de Salammbô est au fond de l'oeuvre +de Flaubert. Détestant la réalité de toute la +haine +d'un idéaliste qui se trouve contraint de la voir, +il s'est enfui du monde moderne en un monde +antique embelli; et non content de cette évasion +vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois +réussi à échapper radicalement au réel, en +substituant aux individus les types, à un récit +de faits particuliers, un récit de faits allégoriques.</p> +<p>Comme M. de Maupassant le dit dans sa préface +aux lettres de Flaubert à George Sand, +même les romans, <i>Madame Bovary</i>, l'<i>Éducation</i>, +bien que réalistes, pleins d'actes et de lieux +précis, ont pour personnages principaux des êtres +si parfaitement choisis entre une foule de similaires, +qu'ils représentent une classe, ou une +espèce plutôt qu'un individu. Madame Bovary +est par certains côtés la femme, et Homais reste +comme l'exemple grotesque de toute une catégorie +sociale.</p> +<p>Dans l'<i>Éducation</i>, plus réaliste par le milieu +et +par le faire, les jeunes gens Moreau, Deslauriers, +Martinon, sont les types l'un d'une énergie trop +tourmentée, l'autre d'une faiblesse minée de +folles et vaines aspirations, le troisième de la +grossièreté heureuse et finaude, interprétation +que confirme la portée générale du titre de toute +l'oeuvre. Passant sur <i>Salammbô</i> dont le sens est +simplement d'être belle, dans la <i>Tentation</i> une +fantaisie plus libre permet une histoire plus +significative.</p> +<p>Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprême du +style, des procédés fragmentaires, de la science +historique, de l'amour du beau, de la philosophie +de Flaubert, celui-ci a signifié toutes les +passions, les cultes et les spéculations de l'humanité. +L'ascète est l'homme privé et assiégé +de satisfactions charnelles; les amorosités +faciles de la reine de Saba le sollicitent; la +magie, de celle des brahmanes à celle des +Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, +n'adhérant définitivement à aucune, par toutes +les religions et les hérésies; la métaphysique +lui propose ses antinomies irrésolues, et il hésite +de désespoir, à s'abîmer dans la luxure ou +à s'anéantir dans la mort; mais sa curiosité le +fait encore balancer entre le mystère du sphinx +et les fables de la chimère qui l'entraîne à +travers +les mythes et les ébauches de la création, +à l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent +toute; il l'adore pour se relever et se +remettre par la prière dans le cycle des cultes, +quand le soleil le rappelle de la spéculation nocturne +à l'action diurne.</p> +<p>Dans ce livre, dans <i>Bouvard et Pécuchet</i> qui +en est l'analogue, plus ironique et moins profond, +Flaubert tente par une synthèse générale, +en dehors de toute intrigue et de toute psychologie, +de représenter l'histoire du développement +de l'esprit humain, de son insatiable inquiétude, +sans cesse assaillie de solutions, de +systèmes, de révélations qu'il adopte, qu'il subit +et qu'il abandonne en une révolution que le +scepticisme de l'écrivain le portait à concevoir +circulaire. Que l'on prenne le niais anachorète +de la Thébaïde ou les deux bonshommes de +Chavignolles, ces êtres bornés, crédules, dociles +et étonnés sont bien les représentants de +la dupe qu'il y a en tout homme. L'impérissable +myope, toujours zélé de croire les images confuses +et partielles qu'il aperçoit, alternant toute +affirmation d'une autre, adhérant à la +vérité actuelle +et oubliant constamment que l'ancienne +fut vérité aussi, protégé par ces +continuels mirages +contre la glaçante notion de l'inconnaissable +dans la science et de l'inutile dans les +actes, parvient à vivre presque tranquille et +presque heureux, en une existence de rêve et +de paix.</p> +<p>C'est dans cette idée narquoise et amère, +qu'est le fond de la philosophie de Flaubert, la +morale de ses romans et la signification de ses +poèmes. Dans la <i>Tentation</i> il s'est élevé +à l'intuition +pure de cette idée spéculative et la propose +aux regards avec la moindre somme d'éléments +connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. +La suite des visions n'est pas clairement +symbolique; chacune d'elles est non de +fantaisie, mais extraite de livres et condense +en quelques lignes tout un ordre de renseignements +positifs; enfin elles sont choisies aussi +pour leur beauté et leur mystère; à tel point +que l'on peut tour à tour considérer la <i>Tentation</i> +soit comme un poème didactique, soit +comme un tableau des époques antiques jusqu'au +bas-empire, soit comme un admirable et +précieux ballet où se mêlent la fantaisie et les +magnificences.</p> +<p>En cette oeuvre se reflète toute l'âme de Flaubert, +cet esprit contradictoire et déchiré, que +le réel sollicitait et repoussait, que la beauté +attirait mais qui ne parvint à l'imaginer qu'antique et +documentaire, qui sentit la séduction +du mystère et fut le plus explicite des stylistes, +qui conçut la synthèse du particulier dans le +général et cependant disséqua des âmes +particulières, +écrivit en phrases analytiques et discrètes, +et s'abstint de toute généralisation. +Dans ces alliances adverses, dans ces idéaux +contradictoires, semble résider le génie, +l'originalité, +le caractère, l'indice psychologique +particulier de Flaubert, qui n'eut dans toute sa +carrière, que cette chose chez lui primordiale +et terme commun, le style.</p> +<br> +<h3>III</h3> +<h3>LES CAUSES</h3> +<br> +<p><i>Résumé des faits:</i>—Après avoir fait +l'analyse +du vocabulaire, de la syntaxe, de la métrique, +de la composition de Flaubert, nous avons énuméré +ses procédés de description et de psychologie +qui se réduisent à ceux du réalisme,—les +caractères généraux de son art, qui sont la +concision, +la contention, et, résultat saillant général, +le statisme. Les impressions principales que +nous parurent produire les oeuvres ainsi édifiées, +furent la vérité, la beauté, le mystère, le +symbolisme, +effets que coordonne en série un pessimisme +violent ou ironique. Il faut ajouter à ses +renseignements isotériques sur Flaubert ceux +que fournissent la connaissance de sa méthode de +travail, la lenteur et la difficulté de sa rédaction, +son effort constant, une fois le plan général +arrêté +et les notes recueillies, pour achever chaque +phrase, chaque paragraphe, chaque page avant +de passer à la suite.</p> +<p>Ces données mettent en présence deux séries +de faits contradictoires; d'une part, l'amour des +mots précis, des phrases autonomes et statiques, +des descriptions exactes, de la psychologie +analytique, l'abondance des faits dans +la contexture de l'oeuvre, le recours constant à +l'observation et à l'érudition, l'impression de +vérité +que donnent les livres de Flaubert; d'autre +part, son excellence à rendre la beauté pure, le +mystère, le général, sa haine et sa souffrance +du réel, ses échappées vers le roman historique +et vers l'allégorie, la splendeur de son style, +l'harmonie de ses périodes, la magnificence diffuse +ou précise de ses mots. Les <i>Souvenirs</i> de +M. Maxime Ducamp attestent la perpétuelle oscillation +de Flaubert entre le roman réaliste et des +oeuvres plus idéales. Enfin certains passages de +ses lettres indiquent à la fois l'une et l'autre de +ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert de +leur coexistence, et la solution probable de cet +antagonisme.</p> +<p>Voici qui montre son obséquiosité et son +impersonnalité +devant la nature:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Je me suis mal exprimé en vous disant qu'il +ne fallait pas écrire avec son coeur; j'ai voulu +dire, ne pas mettre sa personnalité en scène. Je +crois que le grand art est scientifique et impersonnel. +Il faut par un effort d'esprit se transporter +dans les personnages et non les attirer à +soi.» (<i>Lettres de Flaubert, à George Sand</i>, +éd. +Charpentier, p. 41.)</p> +<p>«Quelle forme faut-il prendre pour exprimer +parfois son opinion sur les choses de ce monde +sans risquer de passer plus tard pour un imbécile? +Cela est un rude problème. Il me semble +que le mieux est de les peindre tout bonnement, +ces choses qui nous exaspèrent; disséquer est +une vengeance.» (Ib. p. 47.)</p> +<p>«Je me borne donc à exposer les choses telles +qu'elles m'apparaissent, à exprimer ce qui me +semble le vrai. Tant pis pour les conséquences; +riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je +n'admets rien de tout cela. Je ne veux avoir ni +amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de +la sympathie, c'est différent: jamais on en a +assez ... Est-ce qu'il n'est pas temps de faire +entrer la justice dans l'art?» (Ib. p. 283.)</p> +</div> +<p>Voici pour la tendance contraire: «Peindre des +bourgeois modernes et français, me pue au nez +étrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois souvent +et que vous désignez, recherchent tout ce que +je méprise et s'inquiètent médiocrement de ce +qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire +le détail technique, le renseignement local, +enfin le côté historique et exact des choses. +Je recherche par dessus tout la <i>beauté</i>, dont +mes compagnons sont médiocrement en quête.» +(Ib. p. 274.)</p> +<p>Ce passage-ci constate la contradiction de ses +penchants: «Je suis comme M. Prudhomme qui +trouve que la plus belle église serait celle qui aurait +à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade +de Saint-Pierre, le portique du Parthénon, etc. +J'ai des idéaux contradictoires; de là embarras, +arrêt, impuissance.»(Ib. p. 72.)</p> +<p>Et voici qui met sur la voie de la cause de cette +opposition: «Je ne sais plus comment il faut +s'y prendre pour écrire, et j'arrive à exprimer +la centième partie de mes idées après des +tâtonnements +infinis.»(Ib. p. 17.) «Ce souci de la beauté +extérieure que vous me reprochez est pour moi +une <i>méthode</i>. Quand je découvre une mauvaise +assonance ou une répétition dans une de mes +phrases, je suis sûr que je patauge dans le faux; à +force de chercher, je trouve l'expression juste qui +était la seule et qui est, en même temps, +l'harmonieuse.» +(Ib. p. 279.) «Ainsi pourquoi y a-t-il un +rapport nécessaire entre le mot juste et le mot +musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire +un vers, quand on resserre trop sa pensée? La +loi des nombres gouverne donc les sentiments +et les images, et ce qui parait être l'extérieur est +tout bonnement le dedans?» (Ib. p. 283.)</p> +<p><i>Analyses des faits; causes</i>.—Ces derniers +passages sont extrêmement significatifs; ils +semblent indiquer en Flaubert le sentiment +qu'entre ses idées et la phrase particulière dont +il veut les revêtir une lutte existe, dans laquelle +la forme l'emporte sur le fond et exclut celles des +pensées qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche +de cette réflexion, le désaccord fréquent +noté plus haut entre l'expression et l'exprimé, +notamment dans les réalistes où les mots sont +sans cesse au-dessus des choses; enfin que l'on +tienne compte de ce fait extraordinaire que +Flaubert a écrit les oeuvres les plus diverses +avec le même style, que sa <i>Lettre à la +municipalité +de Rouen</i> est conçue comme le discours +de Hanon dans le temple de Moloch, que +Frédéric Moreau parle de Mme Arnoux comme +saint Antoine d'Ammonaria; il paraîtra évident +qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale +de son esprit également sollicité par le +beau et par le réel, une tendance supérieure et +unique existait, celle d'assembler en une certaine +forme de phrase, certaines catégories de +mots.</p> +<p>Cette aptitude et ce penchant verbaux sont +permanents, antécédents, fondamentaux. Car +dans les caractères mêmes de la syntaxe et du +vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions +plus générales que développe son oeuvre.</p> +<p>Son amour du mot précis et +définitif,—c'est-à-dire +tel qu'il enserrât une catégorie bornée +d'images et celle-ci seulement,—dut diriger son +esprit à l'intuition des choses individuelles, l'éloigner +de toute généralisation abstraite.</p> +<p>Son amour des beaux mots,—c'est-à-dire +tels qu'ils soient sonores, ou éveillent dans l'esprit +des images exaltantes,—le détermina à +sentir et à vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, +l'harmonieux, à qualifier en termes enthousiastes +des choses en soi minimes; par ces +mots, il échappe encore à l'abstraction, et évite +de plus la sécheresse de l'analyse psychologique +qu'il transpose en éclatantes descriptions. Le +conflit entre cette tendance verbale et la précédente +détermine son pessimisme; le triomphe de +cette tendance sur la précédente, un symbolisme.</p> +<p>Son amour des mots indéfinis,—c'est-à-dire +tels qu'ils provoquent dans l'esprit non une +image, mais la sourde tendance à en former une +et le vif sentiment d'effort et d'élation qui accompagne +toute tendance intellectuelle confuse,—le +porta aux sujets où il pouvait le satisfaire, +aux époques lointaines et vagues, aux mouvements +intimes de l'âme féminine, aux scènes +lunaires et aux théogonies mortes. Enfin sa façon +de joindre ces sortes de mots déterminèrent les +autres caractères de son art.</p> +<p>Sa tendance à écrire en phrases statiques, +c'est-à-dire +qui soient complètes, explicites et indépendantes +du contexte,—lui imposa la nécessité +d'enclore un fait ou plusieurs en chaque +période. Par là le nombre de ces faits dut être +énormément multiplié. S'abstenant de toute +répétition, +de tout développement, il lui fallut des +actes, des choses, des détails; il dut être en +roman moderne un réaliste, et en roman historique, +l'érudit qu'il fut. La difficulté de bien +faire cette sorte de phrase, la peine qu'elle lui +donnait proscrivant toute prolixité, le fit condenser +ses descriptions et ses analyses, en leurs +points les plus significatifs, rendit son style tendu +et stable. L'énorme tension intellectuelle qu'exigeait +cette sorte de phrase, le fit concentrer en +elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, +la plupart de ses forces, et le rendit moins attentif +à la composition générale. Enfin, les rares +passages de passion et de poésie pure qui éclatent +çà et là dans son oeuvre et que la forme statique +ne saurait expliquer, procèdent de son autre +type de phrase, le périodique, que nous avons +vu alterner avec son style habituel.</p> +<p>Cette réduction de tout un développement intellectuel, +en l'ascendant de quelques formes verbales, +la contradiction entre les facultés d'un +esprit expliqué, par la contradiction entre les +diverses parties d'un système de style, c'est, dans +l'investigation du mécanisme intellectuel de Flaubert, +passer de la psychologie à la théorie du +langage. En fonction de cette science, il existait +dans l'intelligence de Flaubert d'une part une +série de données des sens et une série de mots +qui s'accordaient avec elles et les exprimaient +naturellement; de l'autre, une série de formes +verbales acquises, et développées, auxquelles +correspondaient non des données sensorielles, +mais de simples prolongements idéaux et qui tendaient +pourtant comme les autres vocables, à être +articulées.</p> +<p>Quand l'oeil de Flaubert était braqué sur la +réalité, les détails importants des choses et des +hommes fidèlement enregistrés trouvaient dans +le vocabulaire de l'écrivain une série de mots +exactement adaptés, qui les rendaient d'une +façon précise et du premier coup, en phrases +telles que chacune enveloppant l'idée à exprimer, +entière, il ne fût nul besoin d'y revenir. C'est ce +que nous avons appelé le style statique précis, +et il n'y a là rien d'anormal, mais simplement la +perfection du langage usuel. Quand Flaubert dit +à la première phrase de <i>Madame Bovary</i>: +«Nous +étions à l'étude quand le proviseur entra suivi +d'un nouveau, habillé en bourgeois, et d'un garçon +de classe qui portait un grand pupitre, ...» +il dit simplement, en le moins de mots nécessaires, +et en des mots simplement justes, un fait dont +son imagination contenait l'image. Et cette sobre +exactitude est la moitié de son art et de son +style.</p> +<p>Mais une autre faculté existait dans son esprit, +et provoquait d'autres désirs. Par une +cause inconnue, probablement en partie par +suite de lectures exclusivement romantiques, +Flaubert possédait un grand nombre de mots +beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la +réalité certaines abstractions faites pour plaire +plus que les choses, aux sens et à l'esprit humains. +Il s'était empli l'oreille de cadences sonores, +l'intelligence d'images démesurées, d'adjectifs +exaltés et amples, de rutilantes visions +verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi +une aptitude qui ne se transforme en désir et en +acte. Cette force de son intelligence purement +vocabulaire, et à laquelle ses sens restés normaux +et actifs n'apportaient qu'un contingent +d'images ou défectueuses, ou hostiles, jamais +animatrices,—ne pouvant s'employer à la description +de la réalité, ou la faussant quand elle +s'y adonnait, le contraignit, par une échappatoire +et par un compromis, à faire un livre d'archéologie, +où tous les faits sont exacts, mais +où tous les faits ne se trouvent pas, et sont +choisis de façon à fournir au plus magnifique +style de ce temps, la faculté de se librement déployer. +Dans <i>Salammbô</i>, dans la <i>Tentation</i>, +dans deux des <i>Trois contes</i> c'est le verbe, le +nombre de la période, l'éclat et le mystère des +images, qui sont primitifs, et non les incidents +ou les scènes évidemment choisis de façon à +donner lieu à d'admirables phrases.</p> +<p>Cet art, où les mots précèdent et +déterminent +obscurément les idées, est anormal. Car il est +l'excès et le contraire même de la faculté du +langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands +(Steinthal, Geiger), est à l'idée ce que le +cri est à l'émotion, ne peut constituer +l'antécédent +de l'idée, que lorsque le langage, énormément +développé par des génies verbaux de premier +ordre, devient quelque chose que l'on apprend, +que l'on emmagasine, et non un mince +bagage traditionnel, qu'il faut utiliser et augmenter +selon ses besoins. Or que l'on se rappelle +que Flaubert vécut au déclin du romantisme, +qu'il put absorber et absorba en effet +l'énorme vocabulaire du plus grand génie +verbal de tous les temps, qu'il admira Hugo +avec la ferveur d'un disciple et d'un semblable<a name="FNanchor_2_2"></a><a + href="#Footnote_2_2"><sup>[2]</sup></a>. +Évidemment, l'esprit surchargé par ces +acquisitions, il ne put se borner à étudier et à +décrire la vie moderne pour laquelle le vocabulaire +lyrique du grand poète n'est point fait, +est trop riche et reste en partie sans emploi. +Il lui fallut Carthage, les hymnes à Tanit, les +lions crucifiés, les temples, le désert, le siège, +les somptuosités barbares d'une époque, que, +lointaine, il put se figurer grandiose. Et ce besoin +le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans +cesse au roman moderne qui ne représentait de +ses facultés que quelques-unes, se satisfaisant, +s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, +de son noviciat artistique à sa mort.</p> +<p>Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie +de Flaubert portait en elle des menaces de +destruction. Se bornant de plus en plus à élaborer +réitérément la sorte de période qui +l'enthousiasmait, +frappant perpétuellement comme un balancier +la même médaille, et la jetant d'un mouvement +continu à côté de celle précédemment +issue +du coin, Flaubert perdit le sentiment et la faculté +de la liaison, associa en livres presque diffus de +lâches chapitres, et ne sut maintenir la cohésion +et le mouvement de sa pensée au-delà de brefs +paragraphes. Cette disposition latente, contenue, +réduite encore à une faible intensité et coercible +par d'autres, constitue visiblement la première +phase de l'incohérence des maniaques, et n'en +diffère que quantitativement, comme se distinguent +toujours les fonctions anormales chez +les «géniaux», de celles chez leurs +congénères +névropathes. Que l'on compare en effet ce passage +d'une lettre d'un aliéné, citée par Morel, +<i>Traité des maladies mentales</i> (p. 430):</p> +<div class="blkquot">«Lorsque le choléra a +éclaté, j'avais une bosse +froide dans le cerveau; le miasme cholérique est +très irritant, j'ai eu par conséquent le choléra +cérébral. Étant à l'asile, j'ai eu +l'intelligence de +ce qui m'est arrivé. Mes accès antérieurs ont eu +lieu par violations exercées sur ma personne; +mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manière +effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus +à lui ... etc.»</div> +<p>Que l'on fasse abstraction de l'absurdité des +idées et que l'on considère seulement la +brièveté +et la rondeur des phrases, leur suite incohérente +ou faiblement liée, toute l'allure mesurée et +cadencée +de ce petit morceau; il semblera incontestable +aux personnes qui ne répugnent pas par +préjugé à l'assimilation d'un fou et d'un homme +de génie, que certains passages de Flaubert sont +l'analogue lointain et cependant exact de cette +littérature d'asile. Que l'incohérence résulte +d'une concentration volontaire puis habituelle +de l'effort d'exprimer successivement en une +forme difficile chacune des pensées qui le traversent, +ou qu'elle provienne chez +l'aliéné—comme cela est probable,—d'une +irrégularité +de la circulation sanguine cérébrale, semblable +à celle qui produit la fantaisie des +rêves,—en d'autres termes que ce soit l'attention<a + name="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3"><sup>[3]</sup></a> ou +la maladie qui abaissent l'activité commune de +l'encéphale, au profit de ses parties, le résultat +est physiologiquement et psychologiquement le +même. L'incohérence faible de Flaubert, terme +extrême de celle de tous les artistes qui «font +le morceau» est l'antécédente de celle du +rêve, +qui précède celle du délire, et celle des +maniaques. +Entre tous ces dérangements, il n'est de +contraste que ceux de l'intensité et de la permanence.</p> +<p><i>Généralisation sur les causes</i>: L'on remarquera +que cette altération du langage qui produisit +chez Flaubert de si belles et maladives +fleurs, est analogue si l'on abstrait de ses développements +ultimes, à celle qui cause chez tout +un groupe d'écrivains nommés par excellence +les «artistes», ce qu'on appelle encore par +excellence, le «style». On sait qu'entre lettrés +ces termes ne sont appliqués qu'à des prosateurs +et des poètes postérieurs au romantisme, +et à aucun des étrangers. Si l'on note le +caractère +commun de «l'écriture artiste» chez des +gens aussi dissemblables que les de Goncourt, +Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de Banville, +Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on +remarquera que tous affectionnent une forme de +phrase et une série de mots qui demeurent +identiques à travers les sujets divers qu'ils traitent; +en d'autres termes, tous poursuivent deux +buts, et non un seul en écrivant: exprimer leur +idée,—construire des phrases d'un certain type; +en d'autres termes encore tous sont doués d'un +certain nombre de formes verbales et syntactiques, +dans lesquelles ils s'emploient avec une +extraordinaire adresse à rendre les idées qui +s'associent ou qui pénètrent dans leur esprit. +Les uns n'ont que la somme de pensées que produit +la richesse même de leurs mots. Nous avons +montré que Victor Hugo est l'exemple de ce +type. Les autres parviennent à un accord parfait +entre leurs idées et leur vocabulaire; tels Villiers +et Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les +plus artistes des artistes, réussissent par des +miracles d'adresse à exprimer une énorme portion +de réalité, des idées absolument adventices +et variées, en une langue toujours la même +et qui joint une beauté propre au rendu de +la vérité; les de Goncourt et M. Huysmans +sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi dans ses +romans.</p> +<p>Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni à l'autre. +Que M. de Goncourt se plut à laisser libre carrière +à son style en une oeuvre spéciale et suprême, +<i>La Faustin!</i> Flaubert aussi, et plus complètement, +s'échappa résolument à plusieurs +reprises hors des sujets qui violentaient son +style; il satisfît pleinement ses besoins esthétiques, +son amour du beau et de l'indéfini, +créant la <i>Salammbô</i> et la <i>Tentation</i>, sans +plus +se souvenir que Paris existait et que le XIXe siècle +devait être dépeint.</p> +<p><i>Flaubert</i>: Cependant le siècle le tentait, le +heurtait, et le blessait. Le pessimisme que provoquait +en lui la nostalgie du beau et la vue +d'êtres et d'objets sans noblesse, se compliquait +de celui qui affecte tous les artistes, l'acuité +pour ressentir la souffrance que cause l'excès +général et délicat de la sensibilité, le +pessimisme +sociologique, «l'indignation» à propos +de tout que donne aux grandes intelligences la vue +de la bêtise se passant d'eux pour se mal conduire, +la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne +sa vie d'être inutile, spolié de tout intérêt +humain<a name="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4"><sup>[4]</sup></a>. +Il vécut ainsi douloureusement au +déclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, +portant sur ses lourdes épaules, une grosse +face rubiconde, bénigne et naïve, que coupait une +moustache blanche de vieux troupier, que dominait +le vaste ovale d'un front rouge, sur des +yeux bleus, «dont la pupille, dit M. de Maupassant, +toute petite, semblait un grain noir +toujours mobile.» Et cet homme à la carrure +de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine +bonasse de reître, pour courir les aventures, +enlever les bataillons à la charge, se tanner le +cuir sous des soleils incendiés ou de glaciales +bruines, passa sa vie,—dominé par on ne sait +quelle infime modification vasculaire de son encéphale,—comme +un mince artisan, fabriquant, +dans l'ombre de la chambre, des objets infiniment +délicats. Il ploya sa longue stature à la mesure +des fauteuils, sédentaire, sortant à peine, +crispant ses gros doigts gourds sur le fétu d'une +plume; et la tête courbée, le sang au front, les +yeux injectés, il pesa des syllabes, accoupla des +assonances, équilibra des rhythmes, dégagea le +mot juste de ses similaires, lia des vocables par +d'indissolubles relations; il peina, geignit et +souffla à mettre en une forme à laquelle il +requérait +des qualités compliquées et rares, de précises, +images de réalité ou de grands rêves de +beauté, qui, s'efforçant de prendre forme, +subjuguèrent +à cette tâche toute l'intelligence et +tout le corps de cet énorme et vigoureux et +lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; +les minuties toujours mieux aperçues de son +métier, bornaient de plus en plus son horizon +intellectuel; il souhaita des succès de livres, +puis des succès de pages, puis des succès de +phrases<a name="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5"><sup>[5]</sup></a>; +il sacrifia graduellement toute sa vie +à sa passion; il vécut dans le sourd malaise +des phénomènes, qui logent en leurs corps une +âme hétéroclite, jusqu'à ce que cette +despotique +activité cérébrale, après avoir +imposé +au corps, sans en être atteinte, une maladie +nerveuse,—l'épilepsie +transitoire<a name="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6"><sup>[6]</sup></a> +de sa jeunesse +et de sa vieillesse,—l'anéantît et le foudroyât +au pied de sa table de travail par une dernière +et délétère victoire d'un organe sur un organisme.</p> +<p>Le destin de Gustave Flaubert aurait pu être +différent, mais non plus glorieux. Il lui appartient +d'avoir introduit définitivement l'étude du réel +et l'érudition dans la littérature, d'avoir écrit +les +plus beaux livres de prose qui soient en français; +il lui est dû encore d'avoir fait resplendir un +certain idéal de beauté énergique et fière, +d'avoir produit en la <i>Tentation de saint Antoine</i> +le plus beau poème allégorique qui soit après +<i>le Faust</i>.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">[2]</a> +<div class="note"> +<p> Cette assertion dut rester à l'état de simple +hypothèse. +Pensant que des acquisitions verbales, failles en état de +somnambulisme, +seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert +pouvait garder de ses lectures, nous avons prié M. le Dr Ch. +Féré, +de la Salpêtrière, de nous aider à faire des +expériences sur des +hypnotiques. Nous avons tenté deux essais: dans le premier, +nous avons lu à l'hypnotique somnambule un fragment de la +<i>Tristesse d'Olympio</i> et de <i>l'Homme qui rit</i>. Le sujet se +trouvait +vaguement influencé à son réveil par le ton de la +déclamation et +par le sens de l'épisode. Il fut impossible de reconnaître +dans +son langage des traces de style romantique. +</p> +<p>Je remis ensuite à M. Féré trois listes de +mots, les uns d'un +sens joyeux, les autres d'un sens triste; la troisième liste se +composait +de mots abstraits et rares. M. Féré a lu chacune de ces +listes au +sujet somnambule en répétant les mots plusieurs fois. Au +réveil du +sujet, aucune des trois listes ne détermina chez lui soit un +courant +particulier d'idées, soit une modification de langage qui le +forçât +à exprimer des pensées habituellement +étrangères. Il nous a donc +été impossible à M. Ferré—auquel j'adresse +ici mes remerciements—et +à moi, de reconnaître chez les hypnotiques, une +modification +de l'idéation, par suite d'acquisitions verbales inconscientes. +</p> +<p>Ce résultat négatif n'infirme pas, je crois, la +théorie exposée +plus haut, et tient surtout au complet oubli qui sépare +l'état +somnambulique de l'état de veille. L'influence des acquisitions +verbales sur les idées me semble le seul moyen d'expliquer +l'unité des écoles littéraires, surtout de la +romantique, l'unité +même d'une nation formée d'éléments +ethniques divers et notamment +l'assimilation rapide des étrangers naturalisés.</p> +</div> +<a name="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">[3]</a> +<div class="note"> +<p> Voir Luys. <i>Le cerveau</i>, sur les phénomènes +physiologiques +de l'attention.</p> +</div> +<a name="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">[4]</a> +<div class="note"> +<p> Lire sur ce dernier motif de pessimisme un très remarquable +article de M. P. Bourde dans le <i>Temps</i> du 24 Sept. 1884.</p> +</div> +<a name="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">[5]</a> +<div class="note"> +<p> Lire l'étude de M. E. Zola sur Flaubert.</p> +</div> +<a name="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">[6]</a> +<div class="note"> +<p> Aucune des particularités intellectuelles de Flaubert, sauf +son +emportement, n'a d'analogues parmi celles des épileptiques.<br> +<br> +</p> +<hr style="width: 65%;"><a name="ZOLA"></a><br> +<h2>ÉMILE ZOLA</h2> +</div> +<br> +<p>M. Zola célèbre un nouveau triomphe. <i>Germinal</i> +est, pour des causes diverses, entre les mains, de tout le public et de +tous les lettrés. L'un ne +voit dans ce livre qu'une oeuvre de réalisme, la +peinture brutalement exacte d'un lieu et d'une +classe; les autres admirent en plus de surprenantes +qualités poétiques, le don du grandiose, +l'amour passionné de la force et de la masse. +Les livres de M. Zola sont, en effet, plus complexes +que les préceptes de ses articles, et le +romancier diffère dans une mesure inattendue +du polémiste. L'analyse peut discerner dans son +oeuvre des éléments disparates, dont certains, +négligés jusqu'ici, complètent et modifient la +physionomie de l'auteur des <i>Rougon-Macquart</i>.</p> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens très +moderne de ce mot. Quand il lui faut décrire un +objet ou un ensemble, noter un dialogue, exprimer +une idée, il ne tente pas de choisir, entre +les termes exacts possibles, ceux doués de qualités +communes indépendantes de leur sens, la +sonorité et la splendeur comme chez Flaubert, +le mouvement et la grâce comme chez les de Goncourt, +la rudesse cladélienne ou la noblesse et +le mystère de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire +de M. Zola n'a d'autre caractère spécifique +que l'abondance, qualité appartenant à +tous ceux qui ont frayé avec les romantiques, et, +par endroits, un coloris fumeux. De même, la +façon dont M. Zola assemble ses mots en phrases +est extrêmement simple, commode, apte à tout. +Il procède d'habitude par l'accolement, sans +conjonction, de deux propositions à sens presque +identique, qui redoublent l'idée, l'enfoncent +en deux coups de maillet, et marchent puissamment +dans un rythme balancé, jusqu'à ce que soit +atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine +indifféremment par un retentissant accord, +finale d'une gradation ascendante, ou par une +phrase surajoutée et superflue qui laisse en suspens +la voix du lecteur. En cette façon d'écrire +aisée, maniable et large, propre à tout dire et +appliquée par M. Zola à tous les usages, celui-ci +polémise, expose, raconte, parlent décrit, énonce +l'énorme masse de petits faits qui lui servent à +poser ses lieux, ses personnages et ses ensembles.</p> +<p>En opposition au procédé classique qui décrit +en quelques mots généraux, et au procédé +romantique, +qui décrit en quelques mots particuliers, +conformément à l'acte, de la vision qui est une +synthèse de mille perceptions élémentaires, +M. Zola, avec tous les réalistes, forme ses +tableaux de l'énumération d'une infinité de +détails +résumés parfois en un aspect d'ensemble. Chaque +spectacle est dépeint en ses parties constituantes, +marquées chacune par l'adjectif coloré +qui correspond à sa perception; puis, en une +phrase générale, le tout est repris avec des termes +où domine celui des caractères de forme +ou de nuance, qui existe en le plus de parties. +Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le <i>Ventre +de Paris</i>, abonde en passages appliquant cette +théorie.</p> +<p>Dès le début, le vague remuement des Halles +à l'aube est montré par une série de faits confus, +de formes rôdantes et accroupies autour d'entassements +mous en un indécis brouhaha. Florent +et Claude Lantier parcourant plus tard les +abords de Saint-Eustache, allant des charretées +de choux gaufrés aux caisses de fruits parfumants, +puis Florent promenant seul sa faim à +travers l'accumulation énorme des nourritures +de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narré +des sensations que perçoivent leurs yeux et +leurs narines. L'étal de la Sarriette, là vitrine de +la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau +douce de Claire Méhudin, les gibiers et les +volailles, sont décrits en des paragraphes pleins +de faits, que résume une phrase-thème, de volupté, +d'obscénité, de perfidie, de grâce, de +fermentante chaleur. Que l'on compare ces descriptions +à celles de la maison de la Goutte-d'Or +et du boulevard extérieur, à midi, dans l'<i>Assommoir;</i> +du retour du Bois dans là <i>Curée</i>, et de +ce rose cabinet de toilette où Mme Saccard laisse +de sa mince nudité, à mille autres tableaux +encore prodiguement épars dans l'oeuvre du +peintre le plus complet de la vie moderne,—un +même procédé sera reconnu, de séparer en +tout spectacle ses nombreux composants réels, +de les énumérer en un détail merveilleusement +visible, de les recombiner par une phrase compréhensive +de l'ensemble.</p> +<p>Par un procédé identique exactement—série +d'actes condensés en trois ou quatre qualificatifs +fréquemment rappelés—M. Zola pose ses personnages. +Leur aspect physique déterminé, le romancier +les place dans une scène, soit journalière, +soit exceptionnelle, montre par une conduite +concordante de quelle façon particulière tel être +se caractérise. Puis la dominante psychologique, +habituellement analogue à la dominante physiologique, +établie, il les résume en une phrase +appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu +ainsi présenté. Coupeau, gouailleur, bon +enfant les yeux gais et le nez camus, un peu niais +en plusieurs occasions, se trouve montré tel dans +sa cour auprès de Gervaise, et résumé de +même +par ces mots: «avec sa face de chien joyeux»; +aux premiers chapitres du <i>Ventre de Paris</i> est +décrite la beauté calme de Lisa, puis des actes +de raisonnable placidité, double trait que condense +encore cette apposition répétée «avec sa +face tranquille de vache sacrée»: Saccard, +brûlé de toutes les fièvres et de toutes les +cupidités, +est sans cesse suivi des adjectifs «grêle, +rusé, noirâtre», comme Renée, possède +cette +«beauté turbulente» qui concentre la physionomie +ardemment avide de joie, et les passions +à subites sautes, de celle dont les faits d'égarement +tiennent tout le volume. La force d'Eugène +Rougon, la noble beauté de Mme Grandjean, la +séduction d'Octave Mouret et la douce fermeté +de Denise, sont ainsi empreints en une effigie, +marqués par des faits et résumés en une phrase. +Ce dernier procédé, qui ressemble fort à celui +des phrases-thèmes de Wagner, ayant le tort +d'enserrer en formule constante un être variable, +est éliminé d'habitude de la figuration des +personnages de second plan parmi lesquels se +trouvent les êtres les plus vifs que M. Zola ait +produits. La Mme Lerat, de l'<i>Assommoir</i>, le sous-préfet +de Poizat, le louche et gai bohème Gilquin, +Lantier pâle, lent et ravageur, le marquis de +Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis +et jetés dans la vie commune, parlent et agissent +avec des façons, des physionomies uniques.</p> +<p>La même manière réaliste caractérise chez +M. Zola les ensembles où les personnes agissent +dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la +<i>Fortune</i>, et le campement des insurgés la nuit, dans +Plassans, l'abbé Mouret et frère Archangias +courant les Artaud, les luttes exaspérées +de Florent contre les poissardes de la Halle +commandées par la dynastie Méhudin, toutes +ces scènes parfaitement localisées se passent +fait par fait. Rien de plus réaliste que, dans +<i>Son Excellence</i>, Eugène Rougon disgracié, +déménageant +de son cabinet au milieu des intéressées +condoléances de ses créatures, ni de plus visible +que le débraillé lascif de l'hôtel où +Clorinde +Balbi pose nue la Diane. L'<i>Assommoir</i> est tout +entier en magnifiques ensembles, de la bataille +du lavoir à la noce, du large repas de la fête de +Gervaise, à cette magistrale ribote où Lantier +conduisant Coupeau au travail, l'égare en une +interminable suite de bibines, de la forge Goujet +à la cellule capitonnée de l'asile Saint-Anne. +<i>Nana</i>, <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur des Dames</i>, la +<i>Joie de vivre</i>, sont de même brossés en larges +scènes, traversées de gens visibles constitués +eux-mêmes de linéaments, de notes biographiques, +de menues perceptions de mouvements et +de couleurs. Du haut en bas de son esthétique, +M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui +compose ses caractères d'actes, ses descriptions +de détails, et édifie son oeuvre par ces atomes +artistiques indéfiniment associés.</p> +<p>Pour la partie la plus étendue de son ensemble +de romans, M. Zola emprunte ces éléments à la +vie réelle, et les reproduit tels que sa mémoire +et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les +livres de M. Zola, comme ceux de tout grand réaliste, +possèdent une vérité supérieure. +Constamment +construits par un minutieux détaillement de +faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises +sur les lieux, et de spectacles réellement vus, ils +tendent à donner de la vie une image adéquate, +aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, +sans que le choix, l'<i>idéal</i> personnel de +l'auteur restreigne le rayon de son observation +et résume la vie et les âmes en des extraits +fragmentaires. +C'est là la véritable différence entre +un roman idéaliste et un roman réaliste<a + name="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7"><sup>[7]</sup></a>. +Les +faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont +et peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un +roman de Balzac. La différence est que l'un ne +peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve de +sympathie artistique que pour un côté de l'âme +humaine, et un genre de catastrophes, tandis +que l'autre de sa vaste et souple cervelle embrasse +le monde en tous ses aspects, réfléchit, +affectionne et reproduit toutes les âmes, respecte +leur complexité et donne d'une société à +une époque, une image qui lui équivaut.</p> +<p>En ce sens, que des personnes peu habituées +à l'analyse trouveront subtil, les romans de +M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter +l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants +et ses passions, complètement, sans choix ou +presque ainsi.</p> +<p>La <i>Fortune des Rougon</i> contient à la fois une +série de faits sur la lâcheté stupide de quelques +bourgeois, et une fraîche et sanglante idylle +d'amour. La <i>Conquête de Plassans</i> regorge de +contrastes, du dur abbé Faujas à la molle femme +qu'il domine; tout un village grouille dans <i>la +Faute</i> entre deux ecclésiastiques opposés, une +fille idiote et pubère; et la charmante ensorceleuse +du Paradou. Le <i>Ventre de Paris</i> regorge +de physionomies et de caractères. La Cadine, +Lisa Quenu, Gavard, M. Lebigre surveillant les +conspirateurs de son arrière-boutique, les marchandes, +de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, +à la bilieuse Mme Lecoeur, Pauline et Muche +galopinant sous l'oeil acéré de Mlle Saget, constituent +un magnifique et divers ensemble de créatures +toutes humaines. <i>Son Excellence</i> et la <i>Curée</i> +renseignent sur le Paris des démolitions, contiennent +des scènes et des gens d'une admirable variété, +des officieux du ministre aux convives de +Saccard; à travers une promenade au Bois et +une séance du Corps Législatif, le baptême d'un +prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, +un Compiègne, circule une foule de personnes +en chair, marquées, caractéristiques et agissantes, +Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, +du Poizat, qui entourent ce colosse et ce gnome +Eugène Rougon et Aristide Saccard. L'<i>Assommoir</i> +et <i>Nana</i> présentent en des pages connues +tout le monde des ouvriers, tout le monde des +filles et des petits théâtres. <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur +des Dames</i>, <i>Germinal</i> débitent chacun une +énorme tranche de la société, dont une <i>Page +d'Amour</i> et la <i>Joie de vivre</i> détaillent un point.</p> +<p>Que l'on observe, en outre, que les personnages +principaux de ces groupes, dont l'ensemble +reproduit une nation en raccourci, sont +étudiés souvent en tous leurs contrastes individuels. +Dans Eugène Rougon, M. Zola marque le +luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, +le louche coquin autant que le ministre. +Dans la <i>Joie</i>, Pauline est détaillée des secrets +de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde +Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, +supérieure et baroque. Nana est naturelle, tendre, +grossière, écervelée, stupide. Coupeau et +Gervaise passent par d'admirables gradations +d'une bonne santé morale à l'extrême abaissement. +Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres +celle des lieux où ils vivent, des chambres, des +salons, des cabinets de travail, des salles de +spectacle, des échoppes, des magasins, des galetas, +des bouges, des ateliers; celle des rues +qui relient ces demeures, de l'avenue de l'Opéra +aux boulevards extérieurs, des ponts de la Seine +aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux +routes du Coron; celle enfin des paysages qui +enclosent ces villes, les sèches arêtes de la Provence, +les plaines blêmes du Nord, les efflorescences +du Paradou, les déferlements des marées +normandes, l'on aura dans une dizaine de volumes +un large ensemble de faits humains et physiques +reproduisant en abrégé presque toute la complexité +d'un pays en un temps.</p> +<p>Quelques restrictions limitent, en effet, cette +universalité. Les personnages de M. Zola, s'ils +comptent un nombre considérable d'êtres bas, +infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, +ne comprennent aucune des âmes supérieures +et choisies, complexes, délicates et rares, que +montrent les hauts romanciers. Ni les grands +hommes et les nobles femmes de Balzac n'apparaissent +dans <i>les Rougon-Macquart</i>, ni les fervents +ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes +de Goncourt. M. Zola a constamment proposé à +son analyse des caractères simples et sains, ou +déséquilibrés par une maladie concrète. La +facilité +choisie de cette tâche permet qu'on l'accuse +de manquer de psychologie, défaut dont la présence +est confirmée par la fixité de ses caractères.</p> +<p>En tous ses livres, sauf l'<i>Assommoir</i>, les personnages +restent les mêmes du commencement +à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité normale +est scientifiquement admise<a name="FNanchor_8_8"></a><a + href="#Footnote_8_8"><sup>[8]</sup></a>, varie d'un +linéament. Bien plus, dans quelques-uns des +livres récents de M. Zola, notamment dans <i>Nana</i>, +le <i>Bonheur</i>, <i>Germinal</i>, le romancier, tout en conservant +une vue très nette des lieux où se passe +son action, et d'excellentes aptitudes descriptives, a si bien +simplifié le mécanisme de ses +personnages, leur prête des conversations si banales +et des caractères si généraux, qu'ils perdent +toute individualité nette. Au milieu de décors +magnifiquement visibles, circulent des +ombres d'autant plus ténues. Enfin, M. Zola, +comme tous les écrivains peu aptes à imaginer +le mécanisme intérieur de la machine humaine, +et comme aucun des romanciers psychologues, +montre les actes de ses personnages de préférence +à leurs raisonnements, les effets plutôt que +les causes. De sorte que, le lecteur voyant ces +créatures, de visage et de caractère nettement +défini, réagir aux événements sans +hésitation, +sans débat, sans trouble, d'une façon constamment +conséquente, identique et directe, se sent +parfois en présence d'êtres trop simples pour +des hommes.</p> +<p>De même, mais dans une plus faible mesure, +les descriptions de M. Zola ne sont pas matériellement +exactes. Tout artiste choisit entre les +diverses sensations d'un ensemble celles que ses +nerfs lui permettent de sentir le plus vivement. +Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment +sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont +décrites autant en termes oléfiants qu'en termes +colorés. Le parterre du Paradou est aussi plein +de parfums que de corolles; et de la femme +M. Zola connaît les senteurs comme les incarnats. +Toute page atteste de même le colorisme du romancier. +De l'étal d'une poissonnerie il retient +le cinabre, le bronze, le carmin et l'argent plutôt +que le fuselé des formes. Le jardin d'Albine +est dépeint en larges touches roses et bleues et +vertes. Du cortège baptismal du prince impérial, +M. Zola perçoit le blanc des dentelles, le vert +des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat +des aciers et le braisillement des glaces. En confirmation +de ces faits, M. Zola, critique d'art, +défendit les coloristes extrêmes, notamment +Manet.</p> +<p>Ces réserves diminuent déjà dans une faible +mesure l'aptitude de M. Zola à reproduire exactement +toute l'humanité actuelle, et marquent +des bornes à l'envergure de ce romancier, qui +demeure cependant très grande. Il est une autre +cause d'un ordre tout différent qui empêche +encore M. Zola de voir et de rendre entièrement +toute la nature: son individualité qui, dans l'ensemble +totale des faits psychologiques et matériels, l'a porté +à en préférer une série douée +d'un caractère commun, à modifier certains rapports, +à dénaturer certains aspects, à donner de +tout ce qu'il décrit une image notablement altérée +dans le sens de ses sympathies, c'est-à-dire de +sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola n'échappent +pas à la formule que lui-même a donnée +justement de toute oeuvre d'art: «La nature +vue à travers un tempérament.»</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">[7]</a> +<div class="note"> +<p> Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie +analogue +dans son <i>Euphorion</i>.</p> +</div> +<a name="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">[8]</a> +<div class="note"> +<p> Ribot, <i>Maladies de la personnalité</i>, 1885.</p> +</div> +<br> +<h3>II</h3> +<br> +<p>Tous les caractères que présente l'humanité +ne semblent pas à M. Zola également dignes +d'affection et d'indifférence. Il en préfère +certains, +les montre avec faveur, et les exalte au-delà du +vrai. La santé physique ou morale ou double +lui paraît adorable. Les quelques personnages +loués dans ses romans sont bien constitués dans +leur corps et leur esprit, ont des membres sans +tare et une raison sans fêlure, sont logiques, +forts et humains. Le plein développement corporel +même, si l'activité cérébrale est +atrophiée +par les fonctions végétatives et animales, est +considéré par M. Zola comme magnifique. +Désirée, +la belle idiote de <i>la Faute</i>, accroupie dans la +chaleur de son poulailler et frémissante du rut +de ses bêtes, est décrite avec dilection, comme +l'est aussi ce couple bestial et réjoui de Marjolin +et de Cadine, qui promène à travers les Halles +son impudicité. Même quand cet équilibre +physiologique +s'allie à une âme méchante et faible, +M. Zola ne dépouille point toute sympathie. Le +teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont +admirés dans le <i>Ventre de Paris</i>, comme l'insolent +bien-être de Louise Méhudin et de sa +mère. Dans <i>Une Page</i>, la noble stature et le port +junonien de Mme Grandjean son complaisamment +drapés, les sottises de Pauline Letellier s'excusent +par le libre jeu de son corps de jeune fille saine +sous ses jupes lâches.</p> +<p>Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un +corps bien portant, est préférée par le romancier. +Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux +enfants nets, chastes et tendres, sont racontés +avec amour. L'honnête et drue figure de +Mme François ressort sur toutes les turpitudes du +<i>Ventre de Paris</i>. Gervaise raisonnable et fraîche, +au début de <i>l'Assommoir</i>, est aimable; Mme Hédouin +illumine de sa beauté de femme de tête +l'ignoble bourgeoisie de <i>Pot-Bouille</i>; Denise +pousse à bout la raison vertueuse; et l'héroïne +de la <i>Joie de vivre</i> est de même une fille sensée, +forte et savante.</p> +<p>Que cet amour de l'équilibre physique et +moral n'est qu'une part d'un amour plus général, +celui de la vie, un indice le montre. +Partout où la niaise pudeur des modernes +s'attache à cacher les opérations procréatrices, +M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les +voiles et désigne le mystère. Tout le second +livre de <i>la Faute</i> célèbre la beauté de +l'accouplement. +Les larges flux de sang des filles bien +pubères ne sont point dissimulés. Rien de plus +noble que les pages où est montré l'enfantement +de la femme. Celui de Gervaise tombant en +travail sur le carreau, puis couchée toute pâle +dans son lit, tandis que Coupeau s'empresse +bonnement dans la chambre; l'accouchement +douloureux et misérable d'Adèle dans sa mansarde, +aboutissent à ces pages magistrales de +la <i>Joie</i> où Pauline, sainement instruite des +mystères sexuels, assiste et coopère à la +délivrance +de Louise. Il semble qu'en toutes ces +occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus +honteux, en vertu de droits supérieurs, +comme accomplissant une mission de grand révélateur +de la vie, chargé d'en découvrir les +sources charnelles.</p> +<p>Et cette vie dont il aime les bas commencements, +il l'adore en ses deux grandes manifestations +masculine et féminine, la sensualité +de la femme et la force de l'homme. Tous les +héros qu'il exalte sont des hommes forts, se dépensant +en action, accomplissant une grande +oeuvre ou couronnant une grande ruine. Depuis +le père Rougon qui, par un sourd travail de +mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé +Faujas conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, +qui démolit une ville, et accumule des millions, +à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le mariage, +par l'incessante exploitation de la femme, +écrase Paris de ses magasins, tous les grands +hommes du romancier sont robustes, puissants, +actifs sans compter, acharnés en besogne, +s'acquittant dans le monde de leur tâche de force +vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon +qui, solide et dur des épaules à l'âme, a la +sourde tension d'une machine sous vapeur.</p> +<p>Et si les hommes dégagent ainsi leur force +musculaire et volitionelle, les femmes exhalent, +au profit de l'espèce, la séduction de leur +sensualité. +Que ce soit le simple et presque symbolique +attrait d'une enfant ignorante pour un +enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une +troupe de jeunes poissardes entourant de leurs +gorges rebondies un souffreteux jeune homme, +l'impudique nudité d'une courtisane italienne +achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres +ou la prostitution d'une harscheuse, femelle à +tous les mâles, la femme, chez Zola, toujours +tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant +et dissolvant toute une société comme dans la +<i>Curée</i>, victime passive dans les milieux ouvriers +des grosses luxures et des coups, défaillante et +amoureuse dans <i>Une page</i>, séduisant dans <i>Pot-Bouille</i> +un cacochyme délabré en un mariage +aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans +le <i>Bonheur des dames</i>, un obstiné viveur, toutes, +dépeintes en leur fonction utérine, se résument +en cette <i>Nana</i>, folle et affolante de son corps, +qui subjugue par la douceur de son embrassement +toute une cavalerie, des ouvriers aux +princes, des enfants aux polissons séniles.</p> +<p>C'est en vertu de ces deux prédilections, sous +un souffle de volupté ou un afflux de force, que +M. Zola dénature le réel et le grossit. La +végétation +épanouie et luxuriante du Paradou est +suscitée par les amours qui s'y consomment, +comme l'inceste de Renée embrase et assombrit +la serre de son palais, transforme en une orgie +babylonienne le bal où sa grêle silhouette +transparaît +dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa +splendeur le corps radieux de cette invincible +fille, comme sont grossies pour la rehausser les +turbulences du Grand-Prix où elle triomphe, et +exagérées pour montrer son empire les ruines +qu'elle accumule. Par contre, la séduction du +magasin dans le <i>Bonheur</i>, le fouillis de ses soies, +l'appétence de ses chalandes et la rouerie de +ses vendeurs sont amplifiés pour venger de cette +domination, la force de l'homme, portée à l'énorme +dans les spéculations de Saccard et les +actes de Rougon, représentée invincible dans la +chasteté farouche de l'abbé Faujas et de frère +Archangias.</p> +<p>Tous les ensembles dans lesquels les caractères +de force humaine, de luxure, de puissance, +d'exubérance, peuvent être reconnus par association, +sont exaltés par M. Zola.</p> +<p>Dans l'<i>Assommoir</i>, la bataille des deux lavandières +est homérique, et le repas pour la fête +de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père +Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il +avait conscience du poison qu'il élabore. Les +Halles de Paris sont assurément plus grandes +dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits +de mine où descendent des cages ressemble à un +Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante +livre aux falaises de Bonneville de formidables +assauts. Dans toute la série de ses romans, +M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle +ou humaine sans l'exagérer démesurément.</p> +<p>Le romancier se borne d'habitude pour ce +grossissement à décrire en détail l'ensemble +exagéré, comme si ses sens le lui avaient +présenté +tel. Mais parfois son penchant à l'énorme +et au complet l'entraînent à user de +procédés +que leur contradiction avec ses doctrines rend +intéressants. Pour montrer plus intense un acte +ou un personnage, il le place de force dans un +milieu similaire; pour amplifier un individu ou +un sujet, il use de deux artifices romantiques: +l'antithèse, le symbolisme.</p> +<p>Dans la <i>Faute de l'Abbé Mouret</i>, le Paradou +fournit inépuisablement de décors assortis +l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps; +c'est sous une pluie de roses pétales, +qu'Albine dévoile ses chairs rosées; le fauve +hérissement +des plantes grasses exacerbe les désirs +du couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, +lascif et mystique, pour se mêler; et +c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. +Claire Méhudin, montrant ses viviers, en est +douée d'aspects fluviatiles; la Sarriette est savoureuse +comme les fruits qui s'étalent autour d'elle, +et seulement dans l'atmosphère empestée d'une +fromagerie, Mlle Saget et Mme Lecoeur peuvent +échanger d'âcres médisances. La serre où se +répète l'inceste de Maxime et de Renée est +embrasée, +lascive et délictueuse. Coupeau revenant +pour la première fois aviné chez Gervaise +débraillée, +passe par la puanteur du linge que l'on +recompte. Dans <i>Une Page</i>, le ciel au-dessus de +Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, +entre toutes les habitantes élues. Nana dévêtue +dans un boudoir, les bonnes de <i>Pot-Bouille</i>, +affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, +accomplissent +dans un lieu convenable des actes appropriés. +Ces scènes, ces personnages et d'autres +sont situés dans le milieu qui peut les rendre +plus significatifs, plus librement développés. Que +ce procédé revient à déranger l'ordre vrai +des +faits pour instituer d'artificielles coïncidences, +il est inutile de le montrer.</p> +<p>Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, +M. Zola s'accoutume à rendre plus marqué +un acte ou un type en l'accolant à son contraste. +Dans <i>la Faute</i>, les deux prêtres sont antithétiques +comme les deux parties du livre, dont +l'une pose la haine de la nature et l'autre sa voluptueuse +revanche. Dans <i>Son Excellence</i>, à la +force mâle de Rougon, la souple beauté de Clorinde +Balbi fait contre-poids. Renée se désespère +du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les +amours de Rosalie et de son soldat sont le pendant +grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. +Le <i>Bonheur des Dames</i> met en opposition Octave +Mouret, l'action, et Valagnose, pessimiste +inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, +Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté +de Pauline, qui représente la moitié saine de la +femme, est placée Louise qui en montre le côté +délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, +met en contraste le travail et le capital, +l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers.</p> +<p>Ces antithèses nécessitent déjà le +grossissement +des personnages opposés. Suivant ce penchant, +M. Zola en vient à assigner à ses principales +figures les caractères de toute une classe. +L'abbé Faujas est le prêtre, et Nana la fille. Le +<i>Ventre de Paris</i> met aux prises les affamés et +les repus, <i>Son Excellence</i>, la force et la luxure. +Sans cesse, par une poussée instinctive qui +fait sauter le lien de ses doctrines et contredit les +dehors de son art, le grand poète qu'est M. Zola +tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, +personnifie, en des êtres devenus tout à coup +surhumains, les plus simples et les plus abstraites +manifestations de la force vitale. Et sans +cesse aussi, ayant assimilé les âmes aux +éléments, +le romancier prête, en retour, aux forces +naturelles, de sourdes et inarticulées passions; +parle de l'entêtement des vagues et du rut de la +terre; fait souffrir une machine des coups qui la +mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue +de ses locataires. En cette équitable transposition, +qui rend égal un individu à une énergie et +un ensemble matériel à un individu, apparaît +l'instinct fondamental de M. Zola, pour qui tout +être se réduit en force, et pour qui toute force +est similaire.</p> +<p>Ayant ainsi délaissé le réel pour +l'idéal, +M. Zola devint nécessairement pessimiste et misanthrope. +Comparant les fortes et complètes +créations de son esprit aux êtres que ses sens +lui montrent, apercevant le moment vital qu'il +adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, +restreintes +et mêlées en d'imparfaites manifestations, +M. Zola est rempli d'un dégoût pitoyable +ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à +présenter +de cruels contrastes où les personnages +dignes de bonheur sombrent dans un incident +grotesque. Florent, arrêté et envoyé à +Cayenne +pour s'être épouvanté sur le cadavre +d'une fille tuée par la troupe, passe, à son +départ, +près d'un carrosse de femmes dont les rires +l'accompagnent. Le peloton de gendarmes venu +pour réprimer la grève des mineurs protège les +croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du +directeur. +Le romancier prend plaisir à ne point +faire reconnaître la bonté de ses personnages +sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes +médisances; Pauline, grugée, est haïe de +Mme Chanteau. De lugubres incidents, propres à +faire douter de la justice sociale, la torture de +Lalie par son père, l'arrestation de Martineau +mourant, sont racontés avec complaisance. +Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé +Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de +Bonneville, pas un honnête; des bourgeois de +<i>Pot-Bouille</i>, pas un estimable. Il accumule les catastrophes, +les insuccès, les défaillances et les +tares. Dans le <i>Ventre de Paris</i>, les gredins +triomphent des bons. La <i>Fortune des Rougon</i>, +la <i>Faute, Une page, Germinal</i>, sont souillés du +sang des justes. Si la <i>Curée, Son Excellence</i>, +l'<i>Assommoir</i> et <i>Nana</i> ne se terminent pas par un +deuil digne d'être plaint, c'est que leurs personnages +sont tous détestables. Et si les plaintes sur +l'inutilité, la tristesse et l'odieux de la vie humaine +ne sont point constantes dans les livres +de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à +demi, persiste à l'adorer, même en ses manifestations +imparfaites, mais actuelles et existantes.</p> +<p>Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, +terme de notre analyse, à la vue magnifiée +des hommes et des choses dont il découle; +de celle-ci à l'amour de la vie, de la force, de +la sensualité, de la raison et de la santé, ses +causes; que l'on se rappelle le réalisme de +procédés +et de vision que ces idéaux résument, l'on +aura, je pense, les gros linéaments de l'oeuvre +de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie +morale commencent à affleurer.</p> +<br> +<h3>III</h3> +<br> +<p>Le cas psychologique de M. Zola est singulier. +Nous possédons en lui un artiste composite chez +lequel se mêlent en un rare assemblage, les +dons du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, +sans se nuire, sans que les uns annulent, +refoulent ou subordonnent les autres. La coopération +des facultés exactes et de celles qui +portent le romancier à altérer la réalité +est +facile et fructueuse en des oeuvres homogènes +dans lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. +Cette association intime de tendances +diverses porte à leur attribuer une cause commune, +et peut-être une seule hypothèse sur le +mécanisme intellectuel de M. Zola, suffira à +rendre compte des procédés et des émotions +apparemment contraires que nous avons séparées +dans son oeuvre.</p> +<p>On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment +apte à percevoir par les sens, à retenir +et à se figurer les mille manifestations de la vie +décrivant les objets, les physionomies et les +caractères de la façon dont ils apparaissent par +le détaillement de leurs parties et l'énumération +de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation +de notes internes, à avoir d'une nation à une +certaine époque une connaissance aussi complète +que celle dont nous avons marqué les +limites. Cet esprit, animé comme presque toutes +les âmes humaines, de l'amour des conditions +utiles à son espèce, arriverait naturellement +à les abstraire de ses expériences, à +éprouver +ainsi pour la santé, la raison, la sensualité, la +force, un attachement admiratif, à ressentir une +sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera +de parler d'un paysage luxuriant et estival, +d'une foule fluctuant, de l'obstination volontaire +de ses héros, de la volupté conquérante de +ses femmes, de n'importe quel grand réceptacle +de force délétère ou non, mais agissante et +dynamique. +Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu +à ces sympathies, comparant leur objet—de +pures idées—aux misérables éléments dont +il est extrait—la réalité—se prenne de tristesse +et de mépris pour l'imperfection et l'hostilité +des choses, se sente irrité contre les vices +mesquins et les vertus compromises des créatures +vivantes, parvienne au pessimisme colère qui +caractérise toute l'oeuvre de M. Zola.</p> +<p>Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable +en partie seulement. M. Zola ne possède +aucune des qualités secondaires qui permettraient +de lui attribuer de grandes aptitudes +à la généralisation. Cesser tout à coup de +penser +les choses réelles, en détacher un caractère +extrêmement compréhensible et ne plus +concevoir les individus qu'en tant qu'ils participent +de cet attribut métaphysique est le fait +soit d'une intelligence spéculative et savante, +soit parfois d'un styliste émérite, d'un homme +au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment +la synthèse que les mots ont faits de nos +idées générales. Or M. Zola n'est ni un +écrivain +extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme +habitué à manier les pensées abstraites comme +le montre sa psychologie rudimentaire et les +quelques articles où il a tenté d'appliquer à la +littérature les procédés de la science.</p> +<p>C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola +à trouvé le type de son idéal. Doué d'un +tempérament +combatif que marquent ses polémiques, +ayant opiniâtrement lutté contre la misère, +contre l'insuccès, contre le mépris et l'inintelligence +publics, possédant la tête massive et les +épaules carrées des entêtés, sa +volonté tenace, +son amour-propre lui ont donné l'instinct et +l'adoration de la force. Borné par d'autres dons +à la carrière littéraire, retiré des +batailles dans +son ermitage de Médan, la sourde tension de ses +centres moteurs s'est dépensée à douer +d'énergie +consciente des êtres et des éléments que +son intelligence lui montrait faibles et sourds +comme ils sont. Choisissant parmi ses semblables +et dans les grands phénomènes naturels ceux +qui manifestent quelque emportement, les pétrissant +de ses propres mains, servant indistinctement +aux hommes et aux choses les impérieuses +effluves qui sourdaient en lui, il rend +colossales les âmes et les forces. D'un ministre +médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore +les types du despote et de l'exploiteur; ses foules +roulent comme des fleuves; ses mers déferlent +en cataractes; ses champs suent la sève, ses +édifices s'étagent démesurément; une mine, +un +assommoir, un magasin sont de formidables +centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. +Et la femme, force elle aussi, doublement +magnifiée en sa puissance par le volontaire, en +son charme par le mâle, devient la rayonnante +et redoutable créature capable d'enivrer le +monde.</p> +<p>Cet absolu amour pour les forts qui seul eût +conduit M. Zola à créer de gigantesques abstractions, +contrôlé et contrarié par son exacte +vision de réaliste, se retourne en un absolu +mépris pour les malades, les vicieux, les médiocres, +les êtres mixtes et faibles, c'est-à-dire, +pour toutes choses et pour tous les hommes +réels. Ces spectacles quotidiens et cette humanité +courante, incapables d'aucun développement +extrême, ne contenant de l'énergie universelle +qu'une imperceptible dose, mesquins, transitoires +et négligeables, présents cependant et s'imposant +sans cesse à l'attention de son intelligence +réaliste, l'exaspèrent, l'affligent, le +dégoûtent et +l'attirent. M. Zola est la victime de ses sens. +Son pessimisme vient de la contradiction incessante +entre la réalité qu'il ne peut ne pas voir +et l'idéal dynamique que sa nature de lutteur le +force à créer et à aimer. En ces deux termes +dont nous venons de marquer la coopération et +l'antagonisme—réalisme intellectuel, idéalisme +volitionnel—son organisation cérébrale peut +être résumée.</p> +<p>Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, +des romanciers russes, par-dessus tout de Balzac, +le double tempérament de M. Zola montre qu'il +n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes +qu'il n'y a d'absolus idéalistes.<br> +<br> +</p> +<hr style="width: 45%;"> +<br> +<h3>L'OEUVRE<a name="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9"><sup>[9]</sup></a></h3> +<h3>PAR ÉMILE ZOLA</h3> +<br> +<p>Le nouveau livre de M. Zola est un roman; +il est aussi un code d'esthétique. Cette esthétique +est absurde. Les lieux communs de l'intransigeance +imperturbablement opposés aux +lieux communs de l'école, prennent avec ceux-ci +un air d'inconstestable ressemblance. Les uns +disent: il faut peindre noble; les autres, il faut +peindre en plein air, il faut peindre clair, il faut +peindre d'après nature; et voilà Claude Lantier +qui se met à proférer des malédictions contre +les artistes sans aveu, qui fabriquent leurs +tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier.</p> +<p>Il est oiseux de demander si Rembrandt peint +en plein air, s'il peint clair, et d'après nature, +ses anges et son <i>Bon Samaritain</i>. Il vaut mieux +faire observer qu'un précepte de facture reste +une simple recette, que peindre d'une certaine +façon ne veut jamais dire peindre bien de cette +façon, que l'important est de peindre bien et que +la façon n'y est pour rien, que Velasquez et +Rubens se valent, que toutes les querelles et les +gros mots sur les procédés manuels de l'art ne +signifient rien, que la seule chose nécessaire +est d'avoir du génie, que les procédés même +de +Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, +de Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de +magnifiques oeuvres s'ils étaient employés par +des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du +plein air est la dernière qu'il faille défendre, +puisque, à l'heure actuelle, elle n'a pas encore +donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main tout +aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du +roman, et reprenant en bouche les grands termes +de positivisme et d'évolutionnisme, il part en +guerre contre la psychologie et dénonce tous +ceux qui n'étudient de l'homme que l'âme, sans +se souvenir de l'influence du corps sur le cerveau. +Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais +oublier dans une oeuvre d'imagination que les +personnages sont des êtres physiques en chair +et en os et qu'en une certaine mesure et sauf +de nombreuses exceptions (Louis Lambert, Spinoza) +le fonctionnement de leurs cerveaux +s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, +personne n'y contredira. C'est un truisme +dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée à +révolutionner +que les romans absolument médiocres +de toutes les époques. Si M. Zola veut +dire, par contre, que le cerveau est un organe +comme un autre, que la pensée ne joue pas dans +la caractérisation d'un individu un rôle plus +considérable +que son estomac ou son fiel, cela est +simplement faux.</p> +<p>C'est la pensée qui est le centre, et le corps +la périphérie; la science le démontre après +que +l'expérience l'a constaté, et au nom même de +l'évolutionnisme, l'activité cérébrale +étant la plus +récente est la plus haute, et l'être qui pense le +plus étant le plus noble, est le plus intéressant. +Faut-il citer toute la psychologie scientifique et +toute l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder +vers le passé, que de considérer en +l'homme l'être instinctif et inconscient de +préférence +à l'être conscient, pensant, voulant, résolu +et moral? Il serait cruel de battre M. Zola sur +presque toutes ses assertions par les autorités +qu'il invoque et de lui montrer une bonne fois +qu'il n'est plus permis aujourd'hui de lancer au +hasard les affirmations que lui dicte son tempérament, +qu'il y a des raisons aux choses et qu'en +plusieurs points l'esthétique de ses adversaires, +malheureusement médiocres et ineptes, des +Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la +sienne, qu'enfin Balzac, Tolstoï et même Flaubert, +ont montré une bonne fois comment on peut embrasser +la nature entière sans en omettre le +couronnement et rester réalistes tout en analysant +le génie et la noblesse morale.</p> +<p>Nous avons tenu à dire nettement ce que nous +pensons de l'esthétique naturaliste, parce qu'elle +est erronée d'abord comme toute esthétique de +parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation +exacte des oeuvres de M. Zola. Autant cet écrivain +nous paraît piètre penseur, mal renseigné et peu +spéculatif, autant nous l'admirons pour son +génie incomplet mais puissant. Toute la première +partie de l'<i>Oeuvre</i>, cette histoire lentement +développée +de l'affection de Christine et de Claude, +les magnifiques scènes où elle se résout à +être +le modèle de son amant, où elle se livre à lui, +revenu +croulant sous les huées, leur idylle de Bennecourt, +sont de grands et vrais tableaux où la +vie frémit, où la sympathie jaillit du coeur du +lecteur. Et cette lamentable fin encore du ménage +artistique, cette noire existence misérable +et débraillée dans l'atelier du haut de Montmartre, +Claude se brutalisant, s'exaltant et s'affolant à +l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, +tandis que Christine s'attache à son amour tari, +lutte contre le dessèchement de coeur de son +mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait +de toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du +coup; toute cette tragédie humaine donnant à +toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir +des larmes dans des orbites creux, et des mâchoires +serrées, et des poings abandonnés, nous +a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers +actuels, M. Zola est le seul à donner cette sensation +d'humanité vivante et souffrante, et il y parvient, +comme tous les grands artistes, en nous +montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce +roman, l'étude du milieu artistique est déplorable, +fausse et incomplète. Ce que nous y aimons, +c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, +aimante, d'une si belle noblesse d'âme et toute +simple; c'est même cette brute de Lantier, qui, +s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à +clamer des théories ridicules, serait en somme +un être bon, simple et fort, qui eût pu être un +brave homme faisant des heureux autour de lui, +s'il n'était allé se perdre dans une carrière +où il +est, malgré son intransigeance, un médiocre et +un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, +têtu, paisible et solide, ayant une idée en tête et +la réalisant patiemment sans se tourner aux clameurs +sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute +sont rudimentaires, simples, sans développement +vers le haut et sans complexité dans la profondeur. +M. Zola, qui n'aime pas la psychologie, +n'est en effet pas un grand psychologue, et ce +défaut interdit de le classer avec les très grands. +Mais il a le don suprême de la vie, il sait souffler +sur un être et faire que les tempes battent, que +les yeux regardent, que les muscles se tendent. Il +a encore ce que personne n'a eu avant lui, le +don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres +moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, +et sans autres qualités qu'une grande bonté et +une forte volonté. Pour la classe bourgeoise, +pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. +Enfin, il a conçu le premier, sans la réaliser, +malheureusement, la grande idée que le roman +ne devait pas être une étude individuelle, mais +bien une vue d'ensemble où passerait la foule, +où s'étalerait toute une époque, et qui, +décentralisé +et indéfini, engloberait tout un peuple +dans un temps et toute une ville. Ceux qui reprendront, +après M. Zola, la tâche de continuer +le roman moderne devront partir de ce grand +écrivain plus vaste qu'élevé, mais qui a +construit, +une fois pour toutes, les assises des oeuvres futures. +Avec le Flaubert de l'<i>Éducation sentimentale</i>, +avec le Tolstoï de la <i>Guerre et la Paix</i>, +avec tout Balzac, avec les psychologues comme +Stendhal et les individualistes comme les de Goncourt, +les <i>Rougon-Macquart</i>, seront les ancêtres +du roman démotique futur, où il y aura des cerveaux +et des corps, le peuple et les chefs, les +dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, +le sang et la pensée.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">[9]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue contemporaine</i>.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="HUGO"></a><br> +<h2>VICTOR HUGO<a name="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10"><sup>[10]</sup></a></h2> +<br> +<h3>I</h3> +<p>Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, +touffue, confuse, et mêlée de M. Victor Hugo, +un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la +luxuriante abondance du style, la profusion des +mots, des tournures, des périodes, la variété +des figures, la richesse des terminologies, l'entassement +de paragraphes sur paragraphes, les +infinies suites de strophes.</p> +<p>S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, +et la cause de cette opulence, s'il +tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects +d'une description, les traits d'une physionomie +et les phases d'une oeuvre, il découvrira aussitôt +que la principale habitude de style et de composition +chez M. Victor Hugo, celle par qui il +obtient ses effets les plus caractéristiques et les +plus intenses, est la répétition. Pas une page et +pas une suite de pages du poète, qui ne soit +ainsi écrite par une série petite ou énorme de +variations aisément séparables. Chacune débute +par une phrase-thème exposant l'idée que +M. Victor Hugo se propose d'amplifier; puis +vient une redite, puis une autre en termes de +plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, +aboutissant de pousse en pousse à cette efflorescence, +l'image, qui termine le développement, +marque le passage à un autre thème indéfiniment +suivi d'autres.</p> +<p>On peut noter des vers comme ceux-ci:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Nous sommes les passants, les foules et les +races:<br> +</span><span>Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;<br> +</span><span>Nous sommes le gouffre agité.<br> +</span><span>Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.<br> +</span><span>Nous sommes les flocons de la neige éternelle<br> +</span><span>Dans l'éternelle obscurité.<br> +</span></div> +</div> +<p>Des passages comme celui-ci:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation +qu'il fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. +On cherche à l'horizon comme un protecteur et un guide, +ce rocher qu'on fuyait comme un malfaiteur. Les Hanois +rassurent ces vastes espaces nocturnes qu'ils effrayaient. +C'est quelque chose comme le brigand devenu gendarme.</p> +</div> +<p>Que l'on assemble maintenant ces paragraphes +par couples, qu'on les associe en séries diverses, +on aura la contexture de la plupart des pièces +de vers et de la plupart des chapitres de +M. Victor Hugo.</p> +<p>En de longs développements retentissent les +plaintes et la hautaine indignation d'Olympio. +Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi +profèrent et répètent la même +désolante réponse +que reprend en une autre oeuvre le ver destructeur +des Sept Merveilles. Certaines pièces +des <i>Contemplations</i> sont inépuisables en dissertations +sur la moralité des hommes et les consolations +de la mort; certaines pages des <i>Châtiments</i> +lancent et relancent la même insulte +en invectives redoublées. Les <i>Chansons des +Rues et des Bois</i> varient avec une virtuosité +paganinienne un mince recueil de thèmes gracieux, +amplifiés en formidables symphonies. Dix-huit +strophes y recommandent de confondre +l'antique au biblique et au moderne; dix pages +de vers envolés et fugaces constatent que la +femme ne se livre plus en don gratuit; seize +pages à quatre strophes redisent de mille façons +ironiques que Dieu n'a pas besoin de l'homme +pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à +ces exemples les facétieux boniments d'Ursus +dans l'<i>Homme qui rit</i>, ces parades funambulesques +où la même spirituelle cabriole s'exécute +en mille dislocations; les résumés historiques +qui ouvrent les divers livres des <i>Misérables</i>, par +d'énormes variations; les grandes fantaisies de +<i>Quatre-vingt-treize</i> sur le mystérieux accord des +chouans avec les halliers; et dans les <i>Travailleurs +de la Mer</i> le sinistre chapitre sur la Jacressarde, +maison déserte au haut d'une falaise qui +ouvre sur la nuit noire deux croisées vides.</p> +<p>Cette insistance verbale, cette formidable obstination +à échafauder mots sur mots, formule sur +formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer +chaque idée sous de triples rangs de phrases, +caractérise la forme de M. Victor Hugo, est normale +pour tous les passages où il développe +quelque réflexion, et constitue le procédé de son +style descriptif. Au lieu d'user d'une minutieuse +énumération de détails, terminée et +raccordée +par une large période générale, à la +façon des +réalistes, M. Hugo recourt à l'accumulation, la +reprise, la trouvaille abandonnée et ressaisie, +de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, +dont le retour est comme l'effort +de deux bras, infructueux et répété, peinant +à +enclore un énorme et souple fardeau.</p> +<p>Que l'on relise pour constater jusqu'où va +cette contention et cette lutte, les ressources +infinies de ce style jamais las, la magnifique +série de chapitres où se trouve décrite la +tempête +funeste à l'orgue des <i>Compachicos</i>:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Les grands balancements du large commencèrent; la +mer dans les écartements de l'écume était +d'apparence +visqueuse; les vagues vues dans la clarté crépusculaire +à +profil perdu, avaient des aspects de flaques de fiel. Çà +et +là, une lame flottant à plat, offrait des fêlures +et des +étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des +pierres. Au +centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait +une phosphorescence assez semblable à cette +réverbération +féline de la lumière disparue qui est dans la prunelle +des chouettes.</p> +</div> +<p>De pareils redoublements de phrases renflent +les chapitres sur le palais muet, obscur et splendide +que traverse à pas hésitants Gwynplaine +promu Lord Clancharlie; il en est ainsi dans +les <i>Misérables</i>, à ce tableau de l'éclosion +printanière +dans le jardin inculte, où se déroulent +les amours de Cosette et de Marius; et les vers +du poète sont aussi riches que sa prose en ces +tentatives redondantes, ces perpétuels retours +du burin à graver et regraver le même trait en +de diverses et fantasques lignes. Je prends +entre cent exemples la description du château +de Corbus dans la <i>Légende des Siècles</i>:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage +combattant,<br> +</span><span>Il se refait avec les convulsions sombres<br> +</span><span>Ces nuages hagards croulant sur ses décombres,<br> +</span><span>Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron,<br> +</span><span>Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,<br> +</span><span>Une sorte de vie effrayante à sa taille.<br> +</span><span>La tempête est la soeur fauve de la bataille....<br> +</span></div> +</div> +<p>Et voilà le poète lancé pendant plusieurs +pages à décrire le fantastique combat des ruines +contre les nuées.</p> +<p>Ce même procédé cumulatif, cet effort +redoublé +à mille détentes, M. Victor Hugo le porte +dans le portrait physique ou moral de ses +héros:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait +jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité +peut-être seulement +apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, +la pétrification du coeur propre au bourreau, et la +pétrification du cerveau propre au mandarin. On pouvait +affirmer, car le monstrueux a sa manière d'être complet, +que tout lui était possible, même s'émouvoir. Tout +savant +est un peu cadavre; cet homme était un savant. Rien qu'à +le voir on devinait cette science empreinte dans les gestes +de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une +face fossile ..., etc.</p> +</div> +<p>De même sont écrits les portraits du capitaine +Clubin, de Déruchette et de Gilliatt, de la +duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine +et de Thénardier. Des personnages de son +théâtre, aux héros de la <i>Légende des +Siècles</i>, +aux femmes et aux enfants qui traversent certains +poèmes, tous sont ainsi peints au décuple, +saisis une première fois d'un coup, repris, +traités à nouveau, enclos de mille contours +semblables et déviants, obsédés et +retouchés par +une main sans cesse retraçante. De même pour +la psychologie des personnages que M. Hugo +conçoit comme des êtres nus et simples, qui manifestent +leur passion ou leur nature par la répétition +d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse +de l'effronterie d'un gamin ou d'une vue d'ensemble +sur la vie monastique, de la manie d'un +ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou +d'une redoutable crise de conscience, du spectacle +funèbre d'un pendu épouvantant ses commensaux +ailés des soubresauts dont l'anime +le vent dans la nuit sur une plage, ou d'une +considération historique sur la Convention, de +plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, +M. Hugo est essentiellement l'écrivain de la +redite, de la répétition, de la variation. De haut +en bas, du sublime au fantasque, dans tous les +sujets et à travers toutes les émotions, il est +celui qui ne peut exprimer une seule pensée en +une seule phrase.</p> +<p>Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille +ascension de périodes à sens identique, +les mots propres rapidement épuisés auront pour +suite des synonymes de plus en plus indirects, +puis des allusions et des images. La longue ouverture +du <i>Jour des Rois</i> où le poète essaie de +montrer la figure du mendiant, spectateur infime +et presque inanimé des incendies allumés par +les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit +à ces deux vers et s'y résume:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Penché sur le tombeau plein de l'ombre +mortelle,<br> +</span><span>Il est comme un cheval attendant qu'on dételle.<br> +</span></div> +</div> +<p>Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme +est souvent autre chose que la terminaison +d'une période ascendante. Tout symbole +est à la fois une abréviation et une transposition; +ce sont là les rôles que l'image remplit +chez le poète.</p> +<p>Enchaînées et se succédant, les +métaphores, +par les rudes raccourcis qu'elles infligent au +style, par les sauts de pensée qu'elles impliquent, +donnent à toute pièce une grandeur +grave, quelque chose de biblique et d'auguste. +Ainsi de ces strophes de <i>Olympio</i>:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Les méchants accourus pour +déchirer ta vie<br> +</span><span class="i1">L'ont prise entre leurs dents.<br> +</span><span>Les hommes alors se sont avec envie<br> +</span><span class="i1">Penchés pour voir dedans:<br> +</span><span>Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies<br> +</span><span class="i1">Et compté tes douleurs,<br> +</span><span>Comme sur une pierre on compte des monnaies<br> +</span><span class="i1">Dans l'antre des voleurs.<br> +</span><span>Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre<br> +</span><span class="i1">Du droit et du devoir,<br> +</span><span>Est comme une taverne où chacun à la vitre<br> +</span><span class="i1">Vient regarder le soir ...<br> +</span></div> +</div> +<p>Que l'on note dans cette pièce le double emploi +des métaphores. Si elles sont d'énergiques +résumés, +elles substituent en même temps, à la +description d'états d'âme, durs à rendre en vers, +des visions imaginables et familières. Ce passage +de l'abstrait au tangible, et de l'obscur au saisissant +est marqué avec la plus noble énergie, +dans la pièce <i>En plantant le Chêne des +États-Unis +d'Europe</i>, où le poète, dans un des plus +larges déploiements lyriques qui soient, adjure les +éléments, les cieux et la mer, de corroborer le +jeune plant mis en terre:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Vents, vous travaillerez à ce travail +sublime,<br> +</span><span>O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.<br> +</span><span>Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme<br> +</span><span class="i1">À ses noirs cheveux +hérissés.<br> +</span><span>Vous le fortifierez de vos rudes haleines,<br> +</span><span>Vous l'accoutumerez aux luttes des géants.<br> +</span><span>Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines<br> +</span><span class="i1">De la clameur du néant.<br> +</span><span>Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,<br> +</span><span>Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux<br> +</span><span>Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète<br> +</span><span class="i1">D'un pugilat mystérieux.<br> +</span></div> +</div> +<p>Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et +fuyantes, emportant le lecteur à ne plus voir +le chêne que quelques proscrits ont planté sur +une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, +mais un lutteur monstreux à forme demi-humaine +opposant à l'assaut d'éléments passionnés, +des +racines douées d'obstination et des branches +volontairement noueuses.</p> +<p>M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques +par des métaphores matérielles, certaines +propositions psychologiques, que l'on ne saurait +décrire qu'en vers ternes. La connivence des +timorés et des violents est ainsi transposée:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Les peureux font l'audace; ils ont avec le +glaive<br> +</span><span class="i1">La complicité du fourreau.<br> +</span></div> +</div> +<p>et la communauté de faute qui en résulte, ainsi:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Reste, elle est là, le flanc +percé de leur couteau<br> +</span><span class="i1">Gisante; et sur sa bière<br> +</span><span>Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau<br> +</span><span class="i1">Est pris sous cette pierre.<br> +</span></div> +</div> +<p>S'il est des mots qui puissent rendre la vague +terreur d'un tyran inquiet des murmures des +honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Et ces paroles qui menacent,<br> +</span><span>Ces paroles dont l'éclair luit,<br> +</span><span>Seront comme des mains qui passent<br> +</span><span>Tenant des glaives dans la nuit.<br> +</span></div> +</div> +<p>La joie sereine des beaux dieux, que les poètes +ont montrés planant au-dessus de nuées d'or, +resplendit en une magnifique succession d'images, +que terminent ces deux vers radieux:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Ils savouraient ainsi que des fruits +magnifiques<br> +</span><span>Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés.<br> +</span></div> +</div> +<p>De splendides paroles font presque imaginer +le mystère de l'immortalité de l'âme:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Quand nous en irons-nous où sont +l'aube et la foudre?<br> +</span><span>Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor<br> +</span><span>Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre<br> +</span><span>Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or?<br> +</span></div> +</div> +<p>L'infinité de l'espace est presque conçue +comme réelle en ces vers:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Il vit l'infini porche horrible et reculant<br> +</span><span>Où l'éclair, quand il entre, expire triste +et lent.<br> +</span></div> +</div> +<p>Ce don de matérialisation, cette aptitude à +transposer les choses inimaginables en correspondances +plus corporelles, a permis à M. V. Hugo +d'écrire les singulières pièces finales de la <i>Légende +des Siècles</i> et des <i>Contemplations</i>, ces +tentatives désespérées d'exprimer l'inexprimable +et l'inintelligible, où le poète livrant avec les +mots une terrible bataille à de vagues ombres +d'idées, accomplit ses plus merveilleux prodiges +de parolier, et mesure ses plus profondes chutes. +En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née +d'une accumulation de phrases synonymiques +qu'elle couronnait et résumait, prise comme un +substitut de représentations directes possibles +mais ternes, employée à la tâche de plus en +plus difficile et de moins en moins réussie de +figurer matériellement des idées plus obscures +parce que plus creuses, elle finit par devenir le +vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui +elle prête seule une existence apparente.</p> +<p>À ces deux formes de son style, la répétition +et l'image, M. V. Hugo joint une troisième habitude, +la plus apparente de toutes, l'antithèse. Par +cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, +de deux ensembles doués d'attributs contraires, +par ce contraste exalté, par ce rapprochement +souligné par des répétitions et marqué par +des +images, M. Hugo s'attache à définir plus nettement +deux pensées antagonistes, amène la comparaison +entre les deux termes ainsi heurtés de +force, et définis par la révélation de +propriétés +hostiles.</p> +<p>La phrase même de M. Victor Hugo abonde +constamment en termes durs à apparier. Parmi +d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux +adjectifs et aux substantifs les plus clairs, +le mot «sombre» est flagrante. On relève sans +peine, en peu de pages: «Au grand soleil couchant +horizontal et sombre; miroir sombre et +clair; sérénité des sombres astres d'or.» +Les +romans sont riches en ces contrastes purement +verbaux, notamment certaines oraisons comiques +et grandiloquentes dans l'<i>Homme qui Rit</i>, dans les +<i>Misérables</i> la plupart des dissertations +générales, +parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse +entre les pénitences du couvent et l'expiation +du bagne. Dans les drames, pas un monologue +ou une tirade qui n'étincelle de brusques +collisions de mots. La déclamation de Charles-Quint, +les passages de bravoure de Don César +de Bazan, le premier soliloque de Torquemada +sont ainsi relevés de heurts sonores et éclatants. +Mais les plus insignes exemples d'antithèses reprises, +continuées et réduites, seront trouvés +dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>, où presque +chaque poème semble traversé par deux courants +d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse +d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque +toutes les pièces contiennent au début ou à la +fin un contraste dissonant entre deux aspects +antagonistes. Les dénouements de la plupart +des <i>Orientales</i> démentent l'exorde. Dans les +<i>Châtiments</i>, le poème <i>Nox</i> met en regard des +splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière +Montmartre, fosse des fusillés. Dans les +<i>Voix intérieures</i>, des sages s'attristent sur le +festoiement des fous, et l'<i>À Olympio</i>, oppose à la +douce gravité du poète, les clameurs des haineux. +Dans les <i>Quatre vents de l'Esprit</i>, le livre satirique +flagelle les méchants parce qu'ils sont +méchants, et les excuse parce qu'ils sont petits. +Dans la <i>Légende des Siècles</i>, les contrastes +dramatiques +abondent. L'apparition de Roland parmi +les oncles ennemis du roi de Galice, Philippe II +songeant en son palais au-dessus du jardin où +l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique +d'Autriche contredit par l'aigle helvétique, dans +le <i>Romancero du Cid</i>, le vieux héros fidèle au +roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles +ou deux humeurs. À tous les tournants des +drames ou des romans, se passent des coups +de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes +de conscience entre deux devoirs, des ironies +tragiques qui font dire ou faire à un personnage +le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. +La subite volte-face d'Hernani récompensé et +gracié, Torquemada entrant en scène sur les +dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie +de la Tourgue égayant les enfants qu'il va tuer, +Marie Tudor et Jane ne sachant si c'est l'amant +de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius +défaillant entre le désir de sauver Valjean et la +terreur de perdre Thénardier, la tempête sous +un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille en +celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre +et Triboulet tenant l'échelle à l'enlèvement de +sa fille, quelle liste de contrastes, d'hésitations, +d'alternatives et de déchirements d'âmes, +d'antithèses +fragmentaires qui amplifiées et soutenues +deviennent la contexture même de toute +oeuvre.</p> +<p>Que l'on observe que les <i>Châtiments</i> sont +l'ironique antiparaphrase des paroles officielles +placées en épigraphes, qu'il n'est presque point +de volume de poèmes qui ne soit digne de porter +en titre l'antithèse de Rayons et Ombres, que +tous les romans et les drames sont les développements +d'une psychologie, d'une situation ou +d'une thèse bipartites. En <i>Triboulet</i>, en <i>Lucrèce +Borgia</i>, le sentiment de la paternité lutte contre +les vices innés. En <i>Hernani</i>, en <i>Ruy-Blas</i>, en +<i>Marie Tudor</i>, en <i>Marion Delorme</i>, l'amour se +heurte à la haine. L'<i>Homme qui Rit</i> est fait du +contraste de la passion idéale et de la passion +voluptueuse; les <i>Misérables</i> sont la lutte +de l'individu contre la société, les <i>Travailleurs +de la Mer</i>, celle de l'homme contre les éléments. +<i>Quatre-vingt-treize</i>, celle du droit divin contre +la Révolution, du principe girondin contre le +principe Saint-Just, personnifiés en Lantenac, +Cimourdain et Gauvain.</p> +<p>Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo +entend l'âme de ses personnages. De même que +ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses romans +et ses drames sont le développement d'antithèses +de plus en plus générales, ses personnages sont +presque tous de nature double, comme dimidiés +portant en eux la lutte constante ou passagère +de deux passions adverses, constitués contradictoirement +dans leur âme et dans leur corps, +dévoyés par une crise qui retranche leur existence +antérieure de leur existence actuelle. Marie +Tudor est reine et amante; en Gwynplaine la +laideur physique offusque la beauté morale; le +forçat 24601 devient en quelques heures le plus +noble des hommes, et le sultan Mourad, toujours +inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc.</p> +<p>Se bifurquant en de plus générales oppositions, +l'antithéisme divise donc toute l'oeuvre de +M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une +anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, +d'une fable à une trilogie, de la succession +des strophes au principe de l'esthétique, qui, +exposée dans la préface de <i>Cromwell</i>, se +résume +dans le mélange de deux contraires, le comique +et le tragique.</p> +<p>Et de même que les tendances formelles dominantes, +que nous devons analyser, aboutissent +l'une à des redites profuses, l'autre à une +obscurité +sentencieuse, la pratique constante de +l'antithèse semble avoir laissé des traces nocives +en une des tendances caractéristiques de M. Hugo: +À force de diviser son attention entre les deux +termes contradictoires qu'il oppose sans cesse, +de sauter de chaque objet à son opposé, de tout +diversifier et de tout confondre, il semble comme +si M. Hugo ne peut plus concentrer son activité +intellectuelle en un seul point ou en un seul ensemble. +La pensée comme la langue du poète se +désagrègent par endroits. De là, des hachures de +style, l'abus de l'apostrophe, les phrases sans +verbe, le style monosyllabique et sibyllin des +grands passages. De là, la tendance marquée +aux digressions, les dix phrases formant tableau +éparses en dix pages, comme en ce merveilleux +portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit +d'argent, dont les membres se profilent écartelés +sur tout un énorme chapitre. Enfin toute +la bizarre construction des oeuvres de prose et +de vers, résulte de cette dispersion de la pensée, +le manque de proportion d'épisodes comme la +bataille de Waterloo dans les <i>Misérables</i>, l'air +déjeté et fruste des romans et des longues +légendes, +trop étendus et trop brefs, sans mesure +et parfois difformes.</p> +<p>Nous sommes au terme de notre analyse. +Comme un mouvement transmis des roues +petites aux plus grandes, puis au volant, qui le +renvoie à toute la machine et la règle par l'allure +qu'il en reçoit, nous avons suivi les trois +tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des +mots aux péripéties, des péripéties +à la psychologie +et de là aux conceptions fondamentales +des grandes oeuvres. Nous avons vu comment +des habitudes qui ne paraissaient affecter que le +style ont pu être montrées influer sur les gros +organes de toute l'oeuvre, comment la répétition +a simplifié la psychologie, la tendance à l'image +facilité l'accès de sujets métaphysiques, +l'antithétisme +déterminé la composition et l'esthétique. +Il nous reste à pénétrer dans ce domaine +interne de l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons +déjà passé les approches, à examiner non +plus +les paroles, mais leur sens, non la rhétorique +mais la matière même qu'elle ouvre, non la loi +des développements mais la nature des idées +développées, +le caractère commun et saillant des +scènes, des portraits, des événements et des +conceptions, +qui donnent lieu à déployer des +répétitions, +des images et des antithèses.</p> +<br> +<h3>II</h3> +<br> +<p>Toute personne familière avec l'oeuvre de +M. V. Hugo, aura senti à certaines parties, que le +nombre, l'importance et l'intensité des idées ne +correspond pas à la noble opulence de l'expression. +Il arrive que sous l'impérieux flux de paroles +l'on découvre le cours mince et lent de la +pensée, le pauvre motif de certains passages de +bravoure, la psychologie rudimentaire des personnages, +l'impuissance des descriptions à +montrer les choses; l'humanité et le monde +réels presque exclus de cent mille vers et de +cent mille lignes, tout ce dénûment du fond +sous la luxuriance de la forme font de l'oeuvre +du poète un ensemble hérissé et creux, analogue +au faisceau massif de tours qu'une cathédrale +érige sur une nef vide.</p> +<p>M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses +fantaisies de style, à cet amas de pensées vulgaires, +simples et fausses, que l'on appelle les +lieux communs; il se prête à développer les +thèmes empruntés, qui ne sont issus ni de sa +pensée, ni de son émotion. Son imagination +néglige le plus souvent de puiser immédiatement +aux sources vives de l'invention poétique et +verse dans le faux et le banal.</p> +<p>Certaines des pièces de vers paraissent dénuées +de tout contenu. Elles débutent comme +au hasard par un aphorisme quelconque, et +continuent au cours des phrases sans que l'on +puisse deviner le motif intérieur qui a poussé le +poète à écrire.</p> +<p>Une pièce de vers commence ainsi:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Louis quand vous irez dans un de vos voyages<br> +</span><span>Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,<br> +</span><span>Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs<br> +</span><span>J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs<br> +</span><span class="i2">Passez par Blois.<br> +</span></div> +</div> +<p>D'autres ainsi:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Jules votre château, tour vieille et +maison neuve.<br> +</span><span>Se mire dans la Loire à l'endroit où le +fleuve ...<br> +</span></div> +<div class="stanza"><span>Le soir à la campagne, on sort, on se +promène ...<br> +</span></div> +</div> +<p>Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes +nuls, une bonne partie des <i>Orientales</i>, des premières +<i>Contemplations</i>, et presque toutes les +<i>Odes et Ballades</i>, auxquelles il faut ajouter ces +développements oiseux à un point stupéfiant, +qui tout à coup, dans les oeuvres en prose, laissent +entre deux chapitres, un vide nébuleux.</p> +<p>Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent +la plupart des <i>Orientales, la Légende +des siècles</i>, une pièce comme <i>les Burgraves</i> et +un roman comme <i>Notre-Dame de Paris</i>, fait se +demander par quelle prodigieuse disposition +sentimentale, le poète parvient à se faire le porte-voix, +presqu'ému, d'une suite de personnes +étrangères et mortes, dont il épouse les causes +et les passions avec une infatigable versatilité. +Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le <i>Cri +de guerre du Muphti, les malédictions du Derviche</i> +pour autre chose que des thèmes indifférents, +aptes à de belles variations. S'il parvient +dans <i>la Légende des siècles</i> à faire +passionnément +déclamer Dieu, saint Jean, Mahomet +et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi +Ratbert, des thanes écossais, une montagne et +une stèle, on peut en conclure sa grande souplesse +d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, +superficiel et passager, qu'il porte à toutes ces +ombres et ces symboles. On devine que M. Hugo +sait être tout à tous les sujets, et l'on +réfléchit +que sa faconde verbale même, si l'on y ajoute +par hypothèse, une certaine débilité +intellectuelle, +doit le porter à chercher des thèmes à +phrases, dans tous les cycles de l'histoire et de +la légende.</p> +<p>Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds +commun d'idées humaines qui a produit à la +fois les proverbes, les lieux communs et certaines +indestructibles niaiseries. Sur des thèmes +comme ceux-ci: la nature révèle Dieu; il faut +faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait +mieux employé en charités; les riches ne sont +pas toujours heureux; il faut se contenter de +peu; les malheurs de l'exil; il est beau de +mourir pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo +aime à revenir. Mais où éclate avec une +singulière +intensité son don de varier à l'infini le +plus rebattu des dires, à faire du bâton le plus +nu, un thyrse divinement feuillé de pampres, +c'est dans la belle série de pièces traitant ce +sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on +prenne Napoléon II, le sultan Zimzizimi, dans les +<i>Contemplations</i>, Claire, et ce chef-d'oeuvre +<i>Pleurs</i> dans la nuit; ces pièces énormes, tristes +de la farouche ironie des prophètes juifs, tintant +le glas de toutes les grandeurs mortelles, +donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, +et d'une idée banale, d'un thème adventice, +pris n'importe où, laissé tel quel, sans +addition originale, mais mis en splendides images, +développé en impérieuses redites, violemment +heurté par le choc des antithèses, déployé +en +larges rhythmes, manié et remanié par une +élocution prodigieuse.</p> +<p>En toute occasion, M. Hugo en demeure à +des idées vulgaires ou absurdes. La création +de la femme lui apparaît comme le travail d'un +potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre +d'un forgeron. Il proteste contre le suicide, +qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre +toutes les statistiques, que l'abolition de la peine +de mort et la diffusion de l'instruction diminuent +la criminalité <i>(Quatre vents de l'Esprit</i>, pag. 87 +et 97). Les remords de conscience lui paraissent +aussi anciens que le crime. Toute la science +humaine (<i>l'Ane</i>) se résume en des livres vieux, +poudreux et baroques. Il explique le rictus des +cadavres par la joie des morts de rentrer dans +le grand tout, et la position des yeux des crapauds +par leur désir de voir le ciel bleu. Il est +inutile d'ajouter à ces exemples. Banal et superficiel +en des matières générales, M. Hugo, dans +un domaine particulier, digne par excellence +d'investigations,—l'âme humaine—a de même +abondé dans l'irréel et le vulgaire.</p> +<p>Sur ce point, les déclarations du poète sont +explicites. Dans la préface de <i>Rayons et Ombres</i> +il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils +devraient et pourraient être; dans <i>les Quatre +vents de l'Esprit</i>, il déclare sa croyance en +l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et +s'applaudit d'abolir les différences qui mettent +pourtant l'intervalle d'une espèce zoologique +entre deux classes sociales.</p> +<p>Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement +obéis. Que l'on relise une pièce comme +<i>Dieu est toujours là</i>; on y verra exposés avec +la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été +est chaud, le pauvre humble, l'orphelin doux et +triste, les chaumières fleuries, le riche charitable, +les enfants «innocents, pauvres et petits». +Il n'est d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. +Hugo, d'enfants qui ne soient des anges ingénus +ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls +doux. Par <i>le Regard jeté dans une mansarde</i>, +M. V. Hugo est parvenu à apercevoir une grisette +moins réelle encore que celles de Murger. Là</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Tout est modeste et doux, tout donne le bon +exemple.<br> +</span></div> +</div> +<p>Le mouchoir autour du cou fait oublier les +diamants possibles. Elle chante en travaillant à +des travaux de couture, dont elle réussit à se +nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être +tentée d'ouvrir un Voltaire, situé dans un coin; +des oiseaux et des fleurs sont à la fenêtre. Un +mendiant, auquel le poète demande comment il +s'appelle, répond: Je me nomme le pauvre. Un +autre, vivant dans les bois, dit au poète qui le +plaint:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span class="i1">...Allez en plaindre une autre.<br> +</span><span>Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,<br> +</span><span>Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil<br> +</span><span class="i1">Etc.<br> +</span></div> +</div> +<p>Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza">Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides +Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides.<br> +<span style="margin-left: 5em;">(<i>Contemplations</i>, livre V, 2e +vol.).</span></div> +</div> +<p>Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo +dit simplement:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Et ce serait un archange<br> +</span><span>Si ce n'était un gamin.<br> +</span></div> +</div> +<p>Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels +seront les types plus achevés qu'imaginera un +poète auquel les grandes catégories de l'humanité +se présentent sous cet aspect. En effet, les +notions psychologiques de M. Hugo sont fort +simples. Elles lui font concevoir trois sortes +d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables +pendant toute leur existence factice, nettes de +tout mélange, constituées comme une force +physique ou un corps simple, par une seule +tendance et une seule substance. Ce sont dans +ces romans la Dea, de l'<i>Homme qui rit</i>, toute +pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité +charnelle, Birkilphedro le perfide; dans <i>les Travailleurs</i>, +l'hypocrite Clubin, le noble Gilliatt; +dans <i>les Misérables</i>, Cosette, pure amante, +Marius, le jeune premier type; dans <i>Quatre-vingt-treize</i>, le +marquis de Lantenac, Cimourdain, +«l'effrayant homme juste»; dans les +drames, tous les amoureux d'Hernani à Sanche, +et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards de +Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus +quelques fourbes sans alliage. Toute cette foule, +partagée en classes diverses, agit, vit et meurt +d'une façon rectiligne, répète les mêmes +actes +et les mêmes paroles, fait les mêmes gestes et +porte les mêmes mines du berceau au cercueil, +sans que le poète se soucie de mettre au nombre +de leurs composants un grain de la complexité, +des contradictions et de l'instabilité que montrent +tous les êtres vivants.</p> +<p>M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, +cette omission. Dans ses principales +créatures il a légèrement dévié de +cette psychologie +congrue, non pourtant sans concilier avec +son intuition partielle des complications humaines +son amour de la simplicité. Il sépare la vie de +ses héros en deux parties, généralement de signes +contraires, l'existence avant la crise, celle postérieure, +toutes deux unes et cohérentes, mais +d'attributs diamétralement adverses. Valjean, +odieux et haineux, forçat, passe chez M. Myriel +et, peu après, devient le plus angélique des +hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi +en un moment de scrupules miséricordieux qui +le font se suicider. Charles Quint devient de coureur +d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas +d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme +amoureuse, n'est plus Marion la courtisane.</p> +<p>Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de +sa profondeur, en concevant parfois des âmes +géminées, partagées en deux moitiés +distinctes +et généralement contradictoires, par une absolue +fissure, Marie Tudor, reine, est irritée contre +son amant, puis se remet à l'aimer, puis commande +qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell +passe de son attitude de mari peureux à celle +de chef des têtes-rondes. Gwynplaine est oscillant +entre son amour pour Dea et son amour +pour Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine +des bonapartistes et son affection pour le fils +de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et +scélérate; Triboulet, paternel et +proxénète; +Gauvain, inflexible et humain. Cette simple mécanique +intellectuelle, résumée en un conflit de +deux natures, de deux passions, de deux mobiles, +est la plus complexe que M. Hugo ait +conçue. Tout l'au-delà de cette humanité +chimérique +lui est d'habitude inconnu.</p> +<p>La tendance à l'irréel et au superficiel, qui +lui fait simplifier et raidir toutes les âmes qu'il +décrit, l'amène, par un choc en retour apparemment +bizarre, à concevoir la vie comme plus +romanesque et plus théâtrale qu'elle n'est. Sachant +en gros les catastrophes et les conflits qu'elle +peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer +dans +le jeu de petits faits, d'incidents sans portée, de +bévues et de hasards dont se composent les +grands drames humains, les voyant de haut et +de loin, comme un homme qui dans une montagne +ne distinguerait pas les assises et dans +une tour les moellons, M. Hugo représente la vie +par ses gros événements. De là ses romans +allant de coups de théâtre en crises de conscience, +de situations extrêmes, en soudaines +catastrophes, sans que même les interstices soient +comblés par des files de petits incidents médiocres +et quotidiens, tels que les chroniques et +les mémoires nous les montrent exister sous les +plus grands remuements de l'histoire. De là son +théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les +péripéties ont tantôt l'air apprêté +des effets de +M. Scribe, tantôt l'air excessif des fins de +drames.</p> +<p>Que ce manque de pénétration, d'analyse, de +souci des dessins, de recherche du vrai sous +l'apparent, cette irritante superficialité qui rend +creux les moindres poèmes comme les plus empanachés +héros, les grosses catastrophes comme +la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo +le résultat non d'un éloignement volontaire de la +réalité, mais d'une impuissance fonctionnelle, un +fait significatif le montre: la pauvreté d'idées +qu'étale le poète en toutes les pièces où +il a +tenté de développer quelque idée +métaphysique +donnée comme originale. Rien de plus puéril +que sa conception du jugement dernier, exposée +à la fin des premières <i>Légendes</i>. Pour +d'oiseux +problèmes débattus par de faibles arguments, +<i>Pensar Dudar</i> et <i>Ce qu'on entend sur la montagne</i> +sont à lire. Le déisme développé dans les +dernières pièces des <i>Contemplations</i> est aussi +traditionnel, que le panthéisme de certaines +pièces est celui des bonnes gens. Et quant à +son idée sur la métempsychose rétributive, rien +ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, +dans toute l'oeuvre du poète, des sujets aux +péripéties, +de la psychologie à la philosophie, une +pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, +qui ne doive être tenue pour inadéquate ou +mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a +usurpé, c'est celui de penseur.</p> +<p>Il est naturel que l'on demande ici comment +un poète chez qui nous avons constaté sous une +magnifique élocution des symptômes marqués de +débilité intellectuelle, se trouve cependant être +un grand artiste. La réponse sera donnée par un +nouvel ordre de faits que nous allons développer.</p> +<p>Quand M. Hugo s'est emparé d'une pensée +vulgaire, quand il a imaginé une âme sans complications, +ou une péripétie sans antécédents, le +poète ne s'en tient pas à cette simplicité sans +intérêt. Emporté par sa tendance verbale à +la +répétition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation +ascendante, par son antithétisme qui +réclame des chocs de grandes masses, par l'enivrement +des belles images et l'emportement des +larges rhythmes, il magnifie toutes choses au +point de rendre les plus insignifiantes colossales +et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les plus +simples scènes champêtres, une vache paissant +dans un pré, des enfants qui jouent, un chêne +dans une clairière, une fleur au bord d'un chemin, +prennent sous ses puissantes mains de pétrisseur +de verbe, une grandeur calme et menaçante, +un aspect fatidique et géant, qui émeut +intimement. Rien de plus grandiose que sa grâce. +Il célèbre dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>, +le printemps, le matin, de jolies filles, les nuits +d'été, avec une joie énorme. Son vers musculeux +se contourne, se dégage et s'élance avec +la forte souplesse d'un cable d'acier, tourne +à l'hymne dans l'élégie, à la bacchanale +dans +l'idylle, constamment robuste et magnifique. La +grosse bonne humeur de la populace de Paris +sous la Convention, un attroupement devant la +baraque foraine d'un ventriloque, certains boniments +d'Ursus et le délirant épithalame de M. Gillenormand +aux noces de Marius et Cosette, sont +animés et transportés de la même joie tumultueuse, +retentissent en fanfares de cuivre et +en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus énormes +éclats, quand le poète entreprend les grands +spectacles et les grandes catastrophes.</p> +<p>Rien de plus démesuré et de +déchaîné que certaines +de ses tempêtes. Un incendie, celui de la +Tourgue, est un flamboiement sublime. Une bataille, +comme celle de Waterloo dans les <i>Misérables</i>, +est un foudroiement de Titans. La charge +épique des cuirassiers de Millaud, la panique, +les carrés de la garde tenant comme des îlots +au milieu de l'écoulement des fuyards, par la +nuit tombante, et sous le feu des canons qui la +trouent; cela est inhumain. M. Hugo possède +les variétés de la grandeur et les étale +magnifiquement +partout. Il sait être grandiose simplement +dans une langue sculpturale et biblique, en +un style fauve et comme recuit aux beaux passages +de la <i>Légende des Siècles</i>. L'assaut des +truands contre Notre-Dame, est d'une truculence +fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre +le canon de la «Claymore» est froidement +héroïque. La marche de Gwynplaine dans le +palais somptueux et muet de Lord Clancharlie +parait quelque chose de hagard et d'énorme; +la scène est monstrueuse où Josiane, en sa lascive +demi-nudité, colle ses lèvres junoniennes à la +face tailladée de son hideux amant, et le regarde +«fatale», avec ses yeux d'Aldébaran, rayon visuel +mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de +sidéral.</p> +<p>Mais dans tous les livres du poète aucun récit +ne monte plus haut au sublime et au tragique +que celui où Gwynplaine mené dans le caveau +de la prison de Southwark aperçoit le spectacle +misérable de Hardquannone soumis à la peine +forte et dure. Les sourdes ténèbres du lieu, les +vieilles et puériles lois latines psalmodiées par +le greffier, les paroles surhumainement graves, +adressées par le juge, une touffe de fleurs à la +main, à la misérable guenille d'homme devant +lui, écartelé nu entre quatre piliers et oppressé +de masses de fer, la bouche râlante, la barbe +suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, +cela est énorme et admirable.</p> +<p>Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie +et exaltée par ce don d'amplification. Les personnages +y sont des héros ou des monstres: de +Javert le «mouchard marmoréen» à Gauvain, +le général de trente ans qui possède «une +encolure +d'hercule, l'oeil sérieux d'un prophète et le +rire d'un enfant....» Fantine, Mme Thénardier +«la mijaurée sous l'ogresse» sont au-delà des +deux frontières extrêmes de l'humanité, de +même +que les guerriers de la <i>Légende des Siècles</i> sont +plus grands que des statues. Tous les incidents +sont des catastrophes, toutes les entreprises +héroïques, les passions et les émotions intenses, +les intrigues ténébreuses, et les vertus +angéliques. +S'il est vrai que l'oeuvre de M. Hugo correspond +à un monde plus simple que le nôtre, elle +correspond également à un monde gigantesque, +où des rafales aux passions, des arbres aux +crimes, de la beauté des cieux à la misère des +humbles, tout est plus grand, plus fort, plus +magnifique et plus enthousiasmant, qu'en ce +globe par comparaison infime.</p> +<p>Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosités +dont M. Victor Hugo sait faire du sublime, son +génie atteint de plus hauts sommets encore dans +toutes les scènes auxquelles se mêle un +élément +de mystère.</p> +<p>Ici son imagination, laissée libre par la +réalité, +profitant des interstices que la science et l'expérience +laissent dans le réseau de leurs notions, +usant des terreurs héréditaires que les grands +spectacles nuisibles ont déposées dans les âmes, +pousse ses plus étranges et ses plus luxuriantes +végétations. +Le silence glacé d'une nef vide, une +cloche béante au repos, une énorme salle de festin +où les flambeaux agonisent, une âpre et solitaire +gorge de montagne muette sous un soleil +surplombant, un burg en ruine, une sombre +voûte d'arbres, prennent sous son style un aspect +formidablement inquiétant. Une nuit étoilée vue +aux heures où tous dorment, le ciel bas d'une +soirée d'hiver,</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>L'air sanglote et le vent râle,<br> +</span><span>Et sous l'obscur firmament,<br> +</span><span>La nuit sombre et la mort pâle<br> +</span><span>Le regardent fixement,<br> +</span></div> +</div> +<p>le bois sombre plein de souffles froids où Cosette, +la nuit, va pour chercher un seau d'eau, pénètrent +d'une horreur sacrée. M. Hugo est par excellence +le grand poète du Noir, et comme son satyre, +connaît</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Le revers ténébreux de la +création.<br> +</span></div> +</div> +<p>Le mystère des germes, la sourde poussée du +printemps et l'ascension latente de la sève, les +murmures des grandes plaines, la surprise des +sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant +et leur poète en celui qui a écrit dans les <i>Misérables</i> +seuls ces trois admirables épisodes: +<i>Choses de la nuit, Foliis ac frondibus</i>, et cette +arrivée de Valjean, par une nuit sans lune, dans le +jardin du couvent du Picpus, ce jardin silencieux, +mort et régulier où «l'ombre des façades +retombait +comme un drap noir». Que l'on rapproche +de ces grands nocturnes, la descente de Gilliatt +dans la caverne sous-marine dont la mer a fait +un écrin et un antre, cette voûte, aux lobes +presque cérébraux, éclairée d'une +lumière d'émeraude, +tapissée d'herbes déliées, mouvantes et +molles, où roulent des coquillages roses, que +frôle le gonflement des vagues, venant polir un +noir piédestal où s'évoque «quelque +nudité céleste, +éternellement pensive, un ruissellement +de lumière chaste sur des épaules à peine +entrevues, +un front baigné d'aube, un ovale de visage +olympien, des rondeurs de seins mystérieux, des +bras pudiques, une chevelure dénouée dans de +l'aurore, des hanches ineffables modelées en +pâleur»; +la description des halliers sombres, ces +«lieux scélérats» d'où les chouans +fusillaient +les «bleus», et dans l'<i>Homme qui rit</i>, ce merveilleux +tableau de la baie de Portland par un +crépuscule d'hiver, où les côtes blafardes se +profilent en contours linéaires, puis encore l'enterrement +de Hardquannone, emporté silencieusement +à la brune, le glas toquant à coups espacés +et discords, et cette molle nuit grise où +Gwynplaine, dans l'amertume de son coeur, suit +les quais gluants de la Tamise, portant le sourd +désir de se suicider; M. Hugo apparaîtra comme le +poète des choses sombres, en qui se répercute +et se magnifie tout ce que les hommes appréhendent +et redoutent.</p> +<p>Que l'on ajoute encore à toutes ces scènes +certains portraits pleins d'ombre et de réticence, +dont le plus grand exemple est la silhouette bizarre, +sacerdotale et scélérate du docteur Geestemunde, +certains ensembles brouillés et confus, +la perception subtile du trouble d'une société à +la veille d'une émeute, de cet instant des batailles +où tout oscille:</p> +<div class="blkquot"> +<p>La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les +traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des +armées ondoient, les régiments entrant ou sortant, font +des caps ou des golfes, tous ces écueils remuent continuellement +les uns devant les autres ... les éclaircies se +déplacent; les plis sombres avancent et reculent; une +sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse +ces multitudes tragiques....</p> +</div> +<p>Enfin que l'on considère cette tendance poussée +à bout, que l'on fasse l'énumération de tous +ces poèmes douteux où M. Hugo tente d'éteindre +l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les ténèbres +métaphysiques, de ses constants efforts +à définir l'incertain des problèmes historiques, +sociaux, moraux et religieux, de son abus de +l'obscurité, de ses appels à une intervention divine, +et de sa vision de l'inexplicable dans les +plus claires choses; il nous semble que la démonstration +est suffisante. S'il est un domaine +où M. Hugo soit à la fois fréquent et magnifique, +c'est celui du mystérieux, du caché, du +crépusculaire, +du nocturne. S'il est par excellence celui +qui ne sait point voir les choses réelles, il +est le familier de leur envers, des terreurs, des +appréhensions et du trouble, des fantasmagories +et des imaginations, dont les hommes peuplent +peureusement l'absence de clarté.</p> +<p>Certains faits contradictoires ne sauraient altérer +la valeur de cette induction. Les chapitres +réalistes des <i>Misérables</i>, ne nous sont pas +inconnus, +tels que la plaidoirie singulièrement navrante +et comique et vraie du père Champ-Mathieu, indigné +dans sa stupidité d'être pris pour le forçat +Valjean, ni tout l'épisode du petit Picpus, les +notes précises sur l'existence des religieuses, la +bizarre conversation entre le père Fauchelevent +et la mère Supérieure, ni cette excellente figure +de M. Gillenormand, ni celle de Thénardier fourbe +et féroce. Le faux Lord Clancharlie est historiquement +vraisemblable, et de toutes les héroïnes +de théâtre, la reine Marie Tudor, se distingue +par des passions humaines conçues en termes +vrais. Dans certaines poésies même, comme +<i>Mélancholia</i>, les misères sociales paraissent +décrites +et déplorées véritablement. Mais ce ne +sont point ces parties éparses et sincères qui +peuvent caractériser l'oeuvre de M. Hugo. Elles +montrent que l'organisation intellectuelle de ce +poète n'est pas absolument dénuée des +propriétés +qui constituent le talent d'artistes d'une autre +école. Elles ne prévalent point contre les faits +universels et caractéristiques, les tendances +générales +et excessives que nous avons reconnues +en cette étude, dont les résultats se résument +comme suit:</p> +<p>En un style fait de répétitions, d'antithèses +et d'images, M. Hugo drape des idées soit banales, +vulgaires, prises au hasard et partout, soit paraissant, +comparées aux objets, plus simples, +plus grandes et plus vagues. Cette nullité, cette +simplification et ce grossissement du fond, sont +unis aux propriétés caractéristiques de la forme +non par des relations de causes à effets ou +d'effets à cause, mais par un rapport indissoluble +qui permet de considérer ces deux ordres de +faits comme résultant à la fois d'une cause unique. +En effet, toute la richesse du style de M. Victor +Hugo s'associe de telle sorte à la simplicité de +ses idées, qu'il reste indécis s'il use de son +élocution +prodigieuse pour dissimuler la faiblesse +de sa pensée, ou si celle-ci s'interdit toute activité +dépensée en belles paroles. Le grossissement +est joint à la simplicité soit pour la cacher, +soit parce qu'un objet vu incomplètement est vu +plus en saillie; il aboutit nécessairement à la +répétition ascendante des mots, comme celle-ci +au grossissement des idées. Le vague et le mystère +de la pensée conduisent à l'emploi des +images, et celles-ci facilitent le développement +de sujets purement métaphysiques. Les mots +s'allient ainsi aux choses en une relation immédiate +et essentielle par des actions et des réactions +réciproques, qu'il faut tenir en mémoire. +C'est par cette synthèse finale, réunissant en un +ensemble homogène les éléments que notre analyse +a dissociés, que l'on pourra reconstruire +logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. +Une merveilleuse puissance verbale, abondante, +fertile, colorée, sans cesse renaissante et variée +comme un fouillis de lianes; sous ce revêtement +une pensée simple, nue, énorme, brute et +à gros grains, comme un entassement de rocs; +l'on aura là une image approchée des livres du +poète, l'enchevêtrement luxuriant de sa forme, +sur l'édifice grandiose de ses simples et énormes +idées, tout le déploiement de ses livres +hérissés +et fleuris, érigés en gros blocs friables et mal +assemblés. En cette antithèse fondamentale et +inaperçue du poète: la nudité du fond et la +richesse +de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se +résume.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">[10]</a> +<div class="note"> +<p> Décembre 1884, <i>Revue Indépendante</i>.</p> +</div> +<br> +<h3>III</h3> +<br> +<p>De l'ensemble des faits que nous venons d'établir, +il résulte une explication psychologique? +En d'autres termes aux anomalies d'expression +et de pensée qui sont devenues manifestes au +cours de cette étude, pouvons-nous assigner +pour cause une ou plus d'une anomalie interne +du mécanisme intellectuel connu, qui, admise sur +hypothèse, paraisse être à l'origine de tous les +caractères marqués de l'oeuvre de M. Victor Hugo? +Il nous semble que l'on peut répondre par l'affirmative +à une question ainsi précisée.</p> +<p>Si nous reprenons les résultats de notre analyse, +résumés en ces deux termes: simplicité de +la pensée et richesse de la forme, le choix de +celui qui précède et détermine l'autre, ne +peut-être +douteux. Il n'a jamais paru à personne que +les gens d'intelligence simple, soient nécessairement +des orateurs copieux, tandis que le contraire +semble vrai.</p> +<p>L'opinion commune sur les gens à parole facile, +les improvisateurs, les avocats, les bavards, les +écrivains de premier jet, démontre en quelque +façon que chez les discoureurs abondants on a +remarqué une activité intellectuelle moins intense +et moins vive relativement. C'est donc de l'examen +des facultés orales de M. Hugo (car la psychologie +ne distingue pas la parole prononcée de +la parole écrite) que nous allons partir, quitte à +revenir sur nos raisonnements, si l'explication +qu'elles nous auront fournie ne rend pas compte +également des facultés mentales du poète.</p> +<p>M. Kussmaul (<i>Troubles du langage</i>) expose +que l'acte de parler se décompose en trois phases: +l'impulsion interne, intellectuelle et émotionnelle; +l'expression intérieure; l'expression proférée. +Or, +nous avons discerné en M. Hugo, dès le début, +l'habitude de répéter en plusieurs formules diverses +une seule pensée, de sorte que fort souvent +dans tout un chapitre et tout un poème, +peu d'idées distinctes sont émises. Il semble donc +qu'en lui, à une seule impulsion de l'âme, à une +conception, à une émotion, à une vision +intérieures, +correspondent une multitude d'expressions, +qui se présentent tumultueusement, s'ordonnent, +se rangent et sont issues de suite, +tandis que les facultés intellectuelles restent +inactives, attendant que ce flux ait passé, pour reprendre +leurs fonctions intermittentes. Que +l'on admette ce don d'exprimer longuement et de +penser peu, de développer magnifiquement et +abondamment, le moindre jet d'émotion et d'idées; +que l'on se figure en outre que pendant ces successives +rémissions de l'intelligence, M. Hugo porte +dans sa conscience non plus des pensées, mais +de purs mots; tout deviendra clair. Un esprit +présentant cette anomalie de ne penser guère +qu'en paroles, devra s'exprimer en antithèses +et en images, devra simplifier et grossir la réalité, +devra parfaitement rendre le mystérieux et +le monstrueux, en vertu du mécanisme même de +notre langage.</p> +<p>Chez lui, chaque idée, au lieu d'en suggérer +une autre, de se propager de terme en terme, du +début à la fin d'une oeuvre, s'étant +immédiatement +fondue et comme dissipée dans l'abondance +d'expressions qu'elle déchaîne, ne subsiste pendant +une durée appréciable qu'en mots. Ceux-ci +comprennent d'abord les termes propres et synonymes, +puis les termes analogues, enfin, et, nécessairement, +les termes métaphoriques. De +même le poète s'exprime, en effet, par des mots +justes, puis par des mots détournés, puis par +des images. Et celles-ci étant l'équivalent non +de l'idée, depuis longtemps oubliée, mais des +premiers mots dans laquelle elle était conçue, +il suit qu'elles paraîtront d'habitude imprévues, +incohérentes, neuves et curieuses aux personnes +habituées à penser en pensées. De même, +c'est +grâce à ce rapport lointain entre l'image et l'idée +que M. Hugo parvient à figurer parfaitement, +en apparence, des idées ou abstraites ou impensables, +et qu'il se trouve amené à traiter en +beaux vers les plus vagues sujets métaphysiques.</p> +<p>La tendance du poète aux antithèses s'explique +d'une manière analogue. M. Taine, dans le premier +livre de l'<i>Intelligence</i>; M. Lazarus, dans sa +monographie sur l'<i>Esprit et le langage</i>, montrent +que nos mots sont abstraits et absolus. Le mot +«arbre» ne représente aucun arbre particulier, +qui pourrait être de telle grandeur et de telle +disposition, mais bien un vague ensemble de +masse globulaire verte placée au haut d'un +grand tronc gris-brun. Et ainsi délimité, l'arbre +se sépare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment +du brin d'herbe à son pied. Seul un +esprit réaliste sentira qu'il n'y a au fond aucune +démarcation entre les graminées des petites aux +grandes, les ronces, les arbustes, les scions, les +petits arbres et les gros. Le mot «homme» de +même, que nous nous figurons blanc, pourra +être verbalement opposé au mot «bête» +que +nous imaginons quadrupède et velue; mais en +fait, ces mots font abstraction des grands singes +marchant souvent debout et la face glabre, ainsi +que des peuplades sauvages, les Papouas et les +Boschimans, marchant courbés et les bras ballants +jusqu'aux genoux, le nez épaté et la face +fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour +tous les mots antithétiques, depuis +lumière-ténèbres, +desquels sont omis les dégradations crépusculaires, +jusqu'à matière-esprit, que relient +les manifestations de plus en plus subtiles de la +force. On verra ainsi que la nature ne contient +pas de choses opposables, et que seul le langage +crée des mots qui le sont. Que M. Hugo dût s'abandonner +à cette tendance antithétique que les +mots eux-mêmes et les mots seuls possèdent, +paraîtra naturel à qui aura suivi nos explications.</p> +<p>Nous passons aux facultés mentales du poète. +Dans tous les précédents paragraphes, nous avons +tenu tacitement pour acquis que la pensée pure de +M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, +ni appliquée à se conformer exactement +à la nature des choses. Les faits que nous avons +exposés dans le deuxième chapitre de notre étude +justifient cette pétition de principe. Nous avons vu +que M. Hugo se plaît à exécuter des variations, +parfois +extrêmement belles, sur les lieux-communs +les plus abusés, qu'en de nombreux endroits de +son oeuvre, il s'inspire visiblement des idées +simples et parfois fausses, qui ont cours dans +le public sur des sujets familiers. C'est là le +procédé +d'un homme peu habitué à penser pour son +propre compte, prompt à s'emparer de thèmes +tout faits pour donner libre cours à sa faculté de +parolier. Mais il est un domaine où le vulgaire ne +peut même le mal renseigner. C'est celui de l'âme +humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des +mots.</p> +<p>Quand on dit, sans trop y songer: un héros, +un vieillard, une jeune fille, une mère, nous +apercevons vaguement quelque chose de fort net +et de fort simple. Un héros est un beau jeune +homme brave et rien de plus; une jeune fille est +un être chaste, joli et timide. Qu'un héros n'est +souvent ni beau, ni jeune ni même brave; qu'une +jeune fille peut être laide, sensuelle et hardie et +tous deux par-dessous cela posséder une cervelle +compliquée et retorse,—les mots ne nous +le disent pas et l'analyse seule nous l'apprend. +M. Hugo s'en tient aux mots; de là, l'air de +famille de ses créatures similaires, et leur psychologie +écourtée, qui se borne à assigner à +chaque type les tendances convenables et conventionnelles, +à rendre les vieillards vénérables +et les mères tendres, les traîtres fourbes et les +amantes éprises, sans nuance, sans complications +et sans individualité, sans rien de ces contradictions +abruptes et de ces hésitations frémissantes +que présente tout être vivant.</p> +<p>Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre +de M. Hugo, la sauve. Si ce poète simplifie la +réalité, il la grossit, en vertu de cette même +habitude +de pensée verbale, qui a façonné son +style et ses conceptions. Le mot, s'il ne contient +que les attributs les plus généraux, les plus +caractéristiques +et les plus simples de l'objet qu'il +désigne, les porte en lui poussés à leur plus +haute puissance. Le mot «chêne» figure un +arbre robuste et énorme; le mot «or» rutile +plus brillamment que le pâle métal de nos monnaies. +Il n'est pas de femme qui soit la femme, +ni de pourpre vermeille qui mérite d'être appelée +le rouge. Le poète dont toute l'activité intellectuelle +se dépense en mots, qui use sans cesse de +ces brillants faux jetons de la pensée, ne pourra +s'empêcher de voir les choses aussi démesurées +que les paroles qui les magnifient. Pour lui, nécessairement, +les méchants seront monstrueux, +les jeunes filles virginales et les tempêtes formidables. +Il ne concevra d'hommes vertueux que +saints, d'aurores que radieuses. La brise passant +dans les arbres sera pour lui l'haleine du grand +Pan, et il soupçonnera des faunes dans les taillis +obscurs. Le mot <i>Napoléon 1er</i> fera surgir en +son âme un fantôme de statue, le mot <i>Révolution</i> +une lutte de titans, le mot <i>Liberté</i> des hommes +déliés qui s'embrassent en pleurant. Que ces +sentiments, cette façon de penser, d'être ému et +d'exprimer, est portée chez M. Hugo à un degré +tel qu'elle devient géniale et sublime, la fin de +la deuxième partie de notre étude le montre.</p> +<p>Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes +de la nature, M. Hugo a le plus noblement +exalté ses phénomènes crépusculaires et +mystérieux. Ici, à son habitude de concevoir les +choses aussi énormes que les mots, aucune expérience +antagoniste ne s'oppose. Les mots <i>ombre</i>, +<i>antre</i>, <i>nuit</i>, pris verbalement et portés à +leur +plus haute énergie, désignent des lieux ou des +temps dans lesquels les sens de l'homme sont +forcément inactifs, c'est-à-dire ne nous donnent +plus aucun renseignement. De même les termes +plus abstraits: <i>mystère</i>, <i>trouble</i>, l'<i>éternité</i>, +l'<i>au-delà</i>, expriment des entités sur lesquelles +nous ne savons rien. Ainsi leur agrandissement +n'a pas de bornes comme il en existe pour les +mots figurant des objets communs; dans le domaine +du vague, la fantaisie de M. Hugo, laissée sans +limites et sans résistance, se meut et se déploie +à l'infini, comme s'épand un gaz infiniment +élastique, +laissé sans pression. Il ne s'occupe pas +plus de voir la chose nulle sous le mot peu précis +que la chose mesquine sous le mot énorme, +la chose complexe sous le mot simple, la chose +indéfinie sous le mot absolu, les choses vraies +enfin sans désignations répétées et sans +images +appendues, sous les mots<a name="FNanchor_11_11"></a><a + href="#Footnote_11_11"><sup>[11]</sup></a>.</p> +<p>Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo +sont expliquées par notre théorie, et la confirment. +Est-il maintenant son habitude de désigner +les chapitres de ses livres, ses poèmes et ses recueils +par les titres métaphoriques, qui ne +donnent pas le contenu de l'oeuvre; son érudition +qui comprend toutes les sciences verbales, +la métaphysique, la théologie, la jurisprudence, +la philologie, les nomenclatures, et aucune des +sciences réalistes et naturelles; sa réforme de la +versification, qui a eu pour effet, par l'introduction +de l'enjambement, de permettre d'exprimer +une idée en plus de mots que n'en contient un +vers; le résultat même du romantisme qui, parti +en guerre au nom de Shakespeare contre l'irréalisme +classique, n'a abouti qu'à enrichir la langue +française de nouveaux mots; toute la vie du poète, +la mission sacerdotale qu'il s'est assignée, son +entrée en lice pour la «révolution» contre le +«pape», sa haine des «tyrans» et sa +philanthropie +générale; tous ces traits résultent du verbalisme +fondamental de son intelligence. Son immense +gloire de poète national peut être expliquée +de même.</p> +<p>M. Hugo est en communion avec la foule, parce +qu'il en épouse les idées et en redit, en termes +magnifiques, les aspirations. Coutumier comme +elle de ne point creuser les dessous des choses, +de croire tout uniment qu'il y a des braves gens +et des coquins, que tous les hommes sont frères +et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs +célèbrent l'Éternel, que les morts vont dans un +monde meilleur, et que la Providence s'occupe +de chacun, ralliant les disserteurs de politique +par son adoration de quatre-vingt-neuf, les +mères par son amour des enfants, les ouvriers +par sa philanthropie et son humanitarisme, ne +choquant en politique que les aristocrates, en +littérature que les réalistes et en philosophie +que les positivistes, trois partis peu nombreux, +M. Hugo est d'accord avec toutes les intelligences +moyennes, qu'il éblouit, en outre, par l'admirable, +neuve, et persuasive façon dont il exprime +leur pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, +M. Hugo est d'esprit essentiellement +français. Par son habitude de penser des mots +et non des objets, de ne point disséquer les +âmes et de ne point montrer les choses, il est +par excellence du pays du spiritualisme cartésien, +du théâtre classique et de la peinture d'académie. +Il y a joui de l'énorme bonheur de ne différer de +ses contemporains et de ses compatriotes que +par la forme où il a jeté des idées +traditionnellement +nationales. Cette innovation est à la +fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est +point, comme le démontre l'impopularité de +l'<i>Éducation sentimentale</i>, de la <i>Tentation de +saint Antoine</i>, des oeuvres de Stendhal et de +Baudelaire.</p> +<p>Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment +complexe, dont les propriétés saillantes ont +été +résumées en exemples, nous avons extrait +quelques caractères généraux, ceux-ci ont +été +repris en un couple fort clair et fort simple de +tendances universelles; celles-ci en un fait +psychologique absolument net. Il ne faut pas +que cette explication qui, comme tous les principes, +paraît moindre que les effets causés, fasse +illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre +de M. Hugo. À l'intersection de deux lignes on +mesure aisément leur angle; mais que ces côtés +soient prolongés à l'infini, ils comprendront +l'infini. De même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous +avons résumé en quelques mots l'essence, +demeure une des plus énormes qu'un cerveau +humain ait enfantées. Que l'on suppose jointe à +la faculté verbale qui l'a produite, les facultés +analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce +d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on +joigne encore à cette intelligence reine, la pensée +encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un poète +transcendant, qui porterait en sa large cervelle +toutes les choses et tous les mots. Être de cet +ensemble inouï un fragment notable, suffit à la +gloire d'un homme.<br> +<br> +</p> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="GONCOURT"></a><br> +<h2>LES ROMANS</h2> +<h3>DE</h3> +<h3>M. EDM. DE GONCOURT<a name="FNanchor_12_12"></a><a + href="#Footnote_12_12"><sup>[12]</sup></a></h3> +<br> +<p>Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, +et de hautes charges militaires, sous la galante +et faible tutelle d'un grand-père épris, l'éveil +d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire +minuscule dans l'hôtel du ministère de la guerre; +la naissance de son imagination par la musique, +les lectures sentimentales, et cette précoce +surexcitation que causent dans une cervelle à +peine formée les exercices religieux préparatoires +à la première communion,—l'esquisse +de ses passionnettes et de ses +amourettes,—puis le développement de la jeune fille fixé +en +ces moments capitaux: la puberté, le premier +bal, la révélation des mystères sexuels,—enfin +l'étude, en cette élégante, de tout le raffinement +de la toilette, des parfums du corps et des façons +mondaines,—son affolement de ne pas se +marier, le léger hystérisme de sa chasteté, +l'anémie, une lugubre lettre de faire +part,—en ces phases se résume le récent roman de +M. de Goncourt, le dernier si l'auteur maintient, +pour notre regret, un engagement de sa préface. +Dans ce livre, M. de Goncourt a de nouveau +consigné toutes les originales beautés de son +art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son +émotion et la science de sa méthode, la sorte +particulière de style qui procède de cette sorte +particulière de tempérament. Avec les trois +oeuvres qui l'ont précédé, jointes aux romans +antérieurs des deux frères, il semble que l'on +peut maintenant définir, en ses traits essentiels, +la physionomie morale de l'auteur de <i>Chérie</i>, +le mécanisme cérébral que ses écrits +révèlent +et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.</p> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>Il est en M. de Goncourt trois prédispositions +originelles, sans lien nécessaire qui les relie: +physiologique, intellectuelle, émotionnelle, affectant +les trois départements principaux de son +organisation psychique, qui, démontrées, peuvent +suffire à l'analyse et à l'explication de cet +artiste.</p> +<p>Ses livres, chaque chapitre de ses livres, +plusieurs paragraphes de chaque chapitre sont +constitués par le récit de faits positifs, précis, +particularisés, par des observations, des anecdotes, +un geste, une physionomie, une mine, une +locution, une attitude ou un incident. Ces faits +nus, ou accompagnés de considérations et de +narrations, qu'ils résument et qu'ils prouvent, +ces faits soigneusement choisis, renseignant sur +toutes les phases des personnages, arrivant aux +moments essentiels de leur vie fictive, forment +toute la contexture des romans de M. de Goncourt, +sans lien presque qui les aligne, sans transition +qui les assemble et les dénature par une relation +logique. Et de ces éléments ténus mais +rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de +Goncourt sait user avec un art et des résultats +merveilleux.</p> +<p>Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à +un moment psychologique de ses personnages +à montrer cette évolution et cette transformation +par un fait brutal, net, dont la conclusion est +laissée à tirer au lecteur. Telle est la scène +où +la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie +d'incarner, à la veille de son exalté amour pour +lord Annandale, tombe presque entre les bras +d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette +conversation érotique que Chérie, à la campagne, +par une après-midi torride, ses sens près de +s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux +filles de ferme. C'est par une suite d'incidents +et de tableaux de ce genre que M. de Goncourt +dépeint en leurs moments caractéristiques de +larges périodes de l'existence de ses créatures, +l'enfance de Chérie et l'enfance de celle qui sera +la fille Élisa, la vie errante des frères Zemganno +avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, +traversée d'inconscients regrets, de la Faustin +au bord du lac de Constance. Par ces faits menus +ou longs à décrire, il montre les états +d'âme +permanents ou passagers de ses +personnages,—par ces mains de Gianni travaillant machinalement +à déranger les lois de la pesanteur, +l'absorption momentanée du saltimbanque cherchant +un tour inouï,—par ce réglisse bu dans +un verre de Murano, la nature populaire et raffinée +de la Faustin.</p> +<p>Il lui faut des faits pour prouver ses assertions +générales, le désir qu'ont les menuisiers +de ne travailler que pour le théâtre, une fois +qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer +la séduction que celui-ci exerce sur tout ce qui +l'approche; des faits pour trait final à une analyse +de caractère, ou à la notation d'un changement +moral; la mère des Zemganno appelée en justice, +ne voulant témoigner qu'en plein air, pour +montrer le farouche amour de la bohémienne +pour le ciel libre; pour représenter la modification +produite en Chérie par sa puberté, décrire +en détail la gaucherie et la timidité subite +de ses gestes. Par une méthode contraire M. de +Goncourt fait précéder une considération +générale +de la série de faits qui l'étayent, décrivant +les fougues d'Élisa de maison en maison, pour +déterminer en une généralisation +l'inquiétude +errante des prostituées.</p> +<p>Des faits encore, déguisés sous une conversation, +jetés en parenthèse, arrivant comme par +hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser +ces personnages fugitifs qui ne traversent +qu'une page, à décrire un lieu, à spécifier +une +sensation par une comparaison, à montrer en +raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à +noter le paroxysme d'une maladie ou l'affolement +d'une passion, à marquer les réalités d'une +répétition, +la physionomie d'un souteneur, l'aspect +particulier d'un public de cirque à Paris, le +débraillé d'un cabotin, la colère d'une actrice ou +d'une petite fille; et, dans cette profusion de +notes, d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de +mines, il en est que l'auteur nous donne par +surcroît, sans nécessité pour le roman, comme +une bonne partie des premiers chapitres de la +Faustin, comme ce souriant récit où Mascaro, +le fantastique et vague serviteur du maréchal +Handancourt, emmène Chérie dans la foret «voir +des bêtes», et sous les grands arbres précède +la petite fille émerveillée, faisant chut de la +main sur la basque de son habit noir.</p> +<p>Que l'on réfléchisse que cette méthode +où le +fait concret et caractéristique prime le général, +que M. de Goncourt parmi les romanciers +observe seul scrupuleusement, est celle des +sciences morales modernes, qui l'ont prise aux +sciences naturelles; que M. Taine ne procède +pas autrement dans ses <i>Origines</i>, M. Ribot dans +son <i>Hérédité</i>, les sociologistes anglais +dans +leurs admirables travaux. Par son réalisme +exact, par ses notes mises sous les yeux du +public, par ses déductions avec preuves à l'appui, +et ses caractères établis sur leurs actes, M. de +Goncourt a pu accomplir pour des milieux et +une époque restreints, des livres d'enquête +sociale qui flottent entre l'histoire, et le recueil +de notes psychologiques. Il a fait faire un pas +de plus que ses contemporains, à l'évolution +scientifique du roman. Il a acquis quelques-uns +des caractères qui différencient les livres de +science des livres d'art. Ses renseignements, les +faits qu'il cite, pris de tous côtés, font que ses +créatures sont plutôt des types que des individus, +sont plus instructives que vivantes, plus +générales et diffuses que particulières, sont +plutôt les exemples d'un genre que des individus +saisis et étudiés à part. Et grâce à +son habitude +d'accorder le pas à ses observations sur ses +idées générales, à ne point plaider de +cause et +à ne pas émettre de considérations sur la vie, +M. de Goncourt a pu se tenir à égale distance de +ces philosophies nuisibles à toute vue exacte de +la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le +pessimisme. Il s'est contenté d'observer, de noter +et de résumer, sans conclure, sans se rallier à +l'une des deux moitiés de la conception de la +vie, sans que sa sagacité ou son coup d'oeil +soient altérés par une théorie +préconçue nécessairement +fausse parce que partielle. Par cette +rare impassibilité, il est resté aussi apte à +relever +les faits caractéristiques de la gaie et jolie enfance +d'une petite fille riche, que de la corruption +d'une fille entretenue, ou de l'idiotie +progressive d'une prostituée qu'écrase peu à +peu le perpétuel silence du régime cellulaire.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">[11]</a> +<div class="note"> +<p> Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode +être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, +pour le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les +localisations +cérébrales soient peu avancées. Si la +découverte de +M. Brocat était définitive, si la faculté du +langage devait avoir +pour organe la troisième circonvolution frontale gauche, on +pourrait +affirmer à coup sûr que cette partie chez le plus +merveilleux +orateur de l'humanité, doit présenter un +développement monstrueux. +Mais cette localisation qui paraît juste pour le mécanisme +musculaire de la parole, ne peut-être celle du langage. +L'alliance +des mots et des idées est telle que tout organe pensant doit +être en +rapport immédiat avec tout organe verbal; c'est là une +relation +non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, <i>Op. cit.</i>).</p> +</div> +<a name="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">[12]</a> +<div class="note"> +<p> Revue Indépendante, mai 1884.</p> +</div> +<br> +<h3>II</h3> +<br> +<p>Mais de même que parmi les faits multiples +que présentent les choses et qui constituent les +sciences, certains sont attirés à l'étude de la +matière morte, certains autres à celle du monde +organique, et parmi ces derniers certains par +la matière vivante en ses éléments, certains par +les ensembles que forment ces unités, il intervient +chez les hommes de lettres réalistes un +biais individuel, une prédisposition de l'oeil à +voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un +ordre de faits particulier, un caractère dans les +phénomènes, un moment dans les physionomies, +les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort +que chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe +et le touche, provient son style individuel, la +particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe, +qui révèle le plus sûrement la qualité +intime de +son intelligence.</p> +<p>Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel +M. de Goncourt voit les paysages, les intérieurs, +les gens, les physionomies, les attitudes, les +passions, la nature psychologique de ses personnages +préférés, on extraira de cette collection, +la notion d'un artiste épris de mouvement, +notant la vie dans son évolution, les visages +dans leurs transformations, les émotions dans +leurs conflits, chaque âme dans sa diversité.</p> +<p>Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, +des objets forcément immobiles, il perçoit +le caractère mouvant et variable, les vibrations +de la lumière, les variations du jour, le frisson +passager de l'air. La forêt où Chérie, enfant, +se promène, est décrite en ses murmures, l'ondoiement +de ses branches, les sautillements de +la lumière sur le sol, les fuites d'une bête +effarée. +Le paysage morne où s'élève la prison de Noirlieu +est rendu non par ses formes mais par le +fleuve pâle qui le traverse, sa plaine <i>crayeuse</i>, +son <i>étendue blafarde</i>, la <i>lumière +écliptique</i> qui +le glace. Dans le foyer du cirque où les frères +Zemganno attendent avant d'entrer en scène, +les objets se diffusent sous les rayonnements que +note l'auteur:</p> +<div class="blkquot"> +<p>C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces +continuels déplacements de gens éclaboussés de +gaz, ce +sont en ce royaume du clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure +des visages, de charmants et de bizarres jeux de +lumière. Il court par instants sur la chemise ruchée d'un +équilibriste un ruissellement de paillettes qui en fait un +linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots de soie +vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les +blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée +de soleil d'un seul côté. Dans le visage d'un clown +entouré +de clarté, l'enfarinement met la netteté, la +régularité et +le découpage presque cassant d'un visage de pierre.</p> +</div> +<p>Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des +gens dont l'auteur peuple ses pages, ce qu'il +évoque c'est non une énumération de traits au +repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, +mais leur mouvement, leur attitude instantanée, +leur figure surprise en un changement ou une +révulsion. Par une vision particulière pareille +en son effet, à ces fusils photographiques, qui +décomposent le vol d'une chauve-souris et le +saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le +portrait de la soeur de la Faustin, au sortir d'une +crise hystérique, dans sa promenade nerveuse +par une salle de fin de dîner,—décrit Chérie +montant un escalier et, «balançant sous vos +yeux l'ondulante et molle ascension de son souple +torse». Dans un cheval blanc promené le soir +aux lumières dans un manège, il saisit «un +flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient +des yeux humides». C'est la démarche +d'Élisa partant en promenade, qu'il nous donne, +«avec son coquet hanchement à gauche», +«l'ondulation +de ses reins trottinant un peu en avant +de l'homme, la bouche et le regard soulevés, +retournés vers son visage.» Mais c'est dans les +<i>Frères Zemganno</i> qu'éclate cet amour de la vie +corporelle, ce penchant à peindre des académies +en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un +trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, +glissant sur une corde, disloquées dans une +pantomime, emportées et fuyantes dans le galop +d'un cheval.</p> +<p>Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un +corps plutôt que son dessin, il note des changements +de figure, des mines plutôt que des +visages. Il peint, en la Tomkins, «des yeux gris +qui avaient des lueurs d'acier, des clartés cruelles +sous la transparence du teint»; en Chérie, +«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; +«l'ébauche de mots colères crevant sur des +lèvres muettes», pour les traits convulsés de +la détenue Élisa. La physionomie de la Faustin +lui apparaît tantôt dessinée en ombres et +méplats +lumineux, par une lampe posée près de son lit, +tantôt s'assombrissant, se creusant sous une +émotion tragique:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit +la ténébreuse absorption du travail de la pensée; +de l'ombre +emplit ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au +jeune et mol front d'un enfant qui étudie sa leçon, les +protubérances, +au-dessus des sourcils, semblèrent se gonfler +sous l'effort de l'attention; le long de ses tempes, de ses +joues, il y eut le pâlissement imperceptible que ferait le +froid d'un souffle, et le dessin de paroles, parlées en dedans, +courut mêlé au vague sourire de ses lèvres +entr'ouvertes.</p> +</div> +<p>M. de Goncourt a le sens et le rendu des +gestes caractéristiques. Il sait l'adroit et caressant +coup de main que donne une jeune fille sur +la jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un +petit pied bête» d'une femme hésitant à dire +une idée embarrassante et saugrenue, le rapide +gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un +fou rire, et le geste de colère avec lequel, +désespérant +de trouver une intonation, elle tire les +pointes de son corsage.</p> +<p>Et cette perpétuelle vision de mouvements +physiques, ces physionomies changeantes, ces +bras remuants, ces muscles frissonnants sous +l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les +pages descriptives de M. de Goncourt, secoue et +précipite les passions de ses personnages, +accélère +leurs conversations en ripostes serrées de +près, fait voler leur esprit, emporte leurs actes, +varie leurs humeurs. L'on assiste aux tâtonnements +d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; +à la brillante et heureuse folie de son succès; +aux révoltes cabrées d'une fille à moitié +maniaque, +à son «hérissement de bête» devant la +porte de sa prison, à l'alanguissement graduel +de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de +Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une +petite fille gâtée, se roulant par terre dans la +rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une jeune +femme mourant de sa chasteté, et courant à la +quête d'un mari; l'état d'âme inquiet et alangui +d'une actrice entretenue, élaborant un rôle de +grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique +et le plus émouvant amour, abandonnant +le théâtre, puis reprise par lui, récupérant +ce +coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment +mimer la mort de son amant.</p> +<p>Et par une conséquence logique ce sont des +âmes capables de ces variations, de ces emportements, +de ces sautes, que M. de Goncourt s'applique +à peindre, des âmes diverses, plastiques +à toutes les sensations, désarticulées et +nerveuses, +sans constance et sans unité, sans rien +qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des +âmes de demi-artistes, des âmes de premier mouvement, +soudaines, ductiles et fougueuses. Conduit +par son réalisme à l'étude d'une basse +prostituée, +d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait +depuis que des créatures fantasques et charmantes, +des clowns bohémiens, une actrice, une +jeune fille jolie, coquette et gâtée, des êtres +changeants comme un ciel de printemps, extrêmes, +ondoyants, d'une nature atrocement difficile +à décrire et à montrer.</p> +<p>De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal +effort à rendre le mouvement avec des mots +figés et une langue plus ferme que souple, de +cette artistique quadrature du cercle, provient le +singulier style de M. de Goncourt. Il a dû recourir +au néologisme pour noter des phénomènes qu'il +a bien vus le premier. Le frisson même que lui +causait le spectacle des choses, l'a fait employer +des locutions de début, qui donnent comme un +coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» +ces «c'était ma foi», ces «ce sont, ce +sont» qui +marquent la légère griserie de son esprit au moment +de rendre une nuance fugace, une sensation +délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs +avec des adjectifs déformés, parce que +l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui +paraît plus importante que l'état, rendu par le +substantif. Il recourra à d'interminables +énumérations +pour décrire tous les multiples aspects +d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire +de mots frémissants, colorés, pailletés, +étincelants +et reluisants, pour exprimer ce qu'il voit +aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera +ces étranges phrases disloquées, enveloppantes +comme des draperies mouillées, mouvantes +et plastiques qui semblent s'infléchir dans +le tortueux d'une route: «Enfin l'omnibus, déchargé +de ses voyageurs, prenait une ruelle tournante, +dont la courbe, semblable à celle d'un +ancien chemin de ronde, contournait le parapet +couvert de neige d'un petit canal gelé»; des +phrases compréhensives donnant à la fois un fait +particulier et une idée générale, des phrases +peinant à noter ce que la langue française ne peut +rendre et devenant obscures à force de torturer +les mots et de raffiner sur la sensation:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit +un couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion +tendre et insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce +de +moelleuse pénétration magnétique de leurs deux +corps, de +leurs deux esprits, et cela, dans un recueillement alangui +et au milieu de ce tiède contact qui met de la robe et de +la chaleur de la femme dans les jambes de l'homme. C'est +comme une intimité physique et intellectuelle, dans une +sorte de demi-teinte où les lueurs fugitives des +réverbères +passant par les portières, jouent dans l'ombre avec la +femme, disputent à une obscurité délicieuse et +irritante sa +joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous montrent +un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une +douce couleur de violette.</p> +</div> +<p>C'est dans la notation de ces sentiments ténus, +délicieux et troubles qu'éclate la maîtrise de +M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant, repris, +poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements +d'âme vagues et inaperçus de tous, dans la description +de l'ivresse languissante que causent à +Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans +la sorte d'extase hilare de deux clowns tenant un +tour qui stupéfiera Paris, dans la vague stupeur +d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une +prisonnière +hystérique. Grâce aux infinies ressources +de son style et au biais particulier de sa manie +observante, il est parvenu à saisir quelques-uns +des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. +L'organisation de ses sens et de son style +ressemble à ces instruments infiniment complexes +mais infiniment sensibles de la physique moderne +qui saisissent des phénomènes et permettent +des approximations inconnues aux anciennes +machines. Et qui voudrait se plaindre de cette +délicate complexité, cause et condition d'une +science plus vraie?</p> +<br> +<h3>III</h3> +<br> +<p>À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en +acte, de ses remuements physiques et des ses agitations +morales, à cette recherche appliquée et +reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, +se joint en M. de Goncourt le goût particulier +d'une certaine sorte de beauté, qu'il recherche +avidement et rend amoureusement, dont l'attrait +l'a guidé dans ses courses de collectionneur, +dans la détermination des sujets et des +scènes de la plupart de ses romans: le goût +passionné du joli. Ce penchant qui le conduisit +à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à +étudier +en toutes ses faces et à faire revivre en son entier +cette époque de la grâce française, qui lui +fit aimer dans les objets du Japon leur puérilité, +l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et +détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse +comme une nuance et un parfum à part, les +farde et les poudre.</p> +<p>À une époque où le souvenir du romantisme +remplit les romans réalistes et les scènes brutales, +de grands chocs tragiques et sanglants, de +raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé +le sens des choses naturellement charmantes, +de la poésie dans les incidents journaliers, +des âmes délicates de naissance, de +ce qui est vif, simple et gai. Il sait goûter la malice +d'une vieille pantomime italienne et en inventer +de poétiques pour ses clowns, rendre la +douceur de gestes et de caractère d'un soldat, +ancien berger, la grâce native d'une actrice +naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions +enfantines qui fleurissent la folie d'une vieille +idiote. Mais où le sens du joli éclate, c'est dans +son nouveau livre, dans cette charmante étude de +réclusion féminine qui forme la première +moitié +de <i>Chérie</i>, dans le geste mutin d'une petite fille +perchée sur sa chaise et éventant sa soupe de son +éventail; dans la gaie répartie du maréchal +consolant +Chérie de s'apitoyer sur la douleur des +parents des perdreaux servis à table; dans la +scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet +effarement d'une troupe d'enfants enfermés dans +les combles; dans la bienveillante et aimable idée +qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de +de la forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. +Personne ne pouvait mieux rendre les +légers et coquets caprices d'une âme de fillette, +la demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la +longue douceur de la passion satisfaite:</p> +<div class="blkquot"> +<p>En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante +de fleurs, dont la chute molle des feuilles, sur le +marbre des consoles, scandait l'insensible écoulement du +temps, tandis que tous deux étaient accotés l'un à +l'autre +la chair de leurs mains fondue ensemble, des heures +remplies des bienheureux riens de l'adoration passaient +dans un <i>far-niente</i> de félicité, où parler +leur semblait un +effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de +sourires paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, +un muet bonheur....</p> +</div> +<p>Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses +et des bonheurs, à ce réaliste qui sait +parfois être gaminement gai, d'être attiré par le +fantastique et le crépusculaire que montre parfois +la vie parisienne, par l'existence excessive et +mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie voluptueusement +macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise +surtout dans <i>La Faustin</i>, après les vues rembranesques +des répétitions diurnes à la +Comédie-Française, +et la sinistre fin de dîner des auteurs +dramatiques, les scènes ou apparaît l'honorable +Selwyn, puis cet acte cruel du dénouement égal +en puissance terrifiante à la <i>Ligeia</i> de Poë,—<i>La +Faustin</i> imitant devant une glace, par une +nuit d'automne, le rictus de son amant moribond. +Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord +de la vérité, à la rencontre de la grande +poésie.</p> +<p>C'est cette intervention de la fantaisie dans +le choix des incidents, cet amour du joli dans +les choses et dans les gestes, du mystère pour +certaines scènes et certains personnages, qui +finalement caractérise le mieux l'art de M. de +Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le +coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence +des scènes élégantes et des personnages +point abjects, le contournement amoureux de +sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse +de son émotion. De là aussi, de son goût +du bizarre et du fantastique, les soubresauts +de son récit, la terrible nervosité des derniers +chapitres de <i>La Faustin</i> et de <i>Chérie</i>, ces +agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées +à l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, +le mystère de certains de ses dévoilements, +la richesse barbare de certains de ses intérieurs.</p> +<p>M. de Goncourt est comme au confluent de +deux esthétiques. Il a gardé beaucoup de sa +fréquentation de l'ancienne France, de la France +de Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a +été conquis aussi par le romantisme septentrional +qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine, +par ce que Balzac a innové. De cet amalgame +est fait le charme et le heurt de son oeuvre, ce +par quoi elle nous séduit et nous terrifie.</p> +<p>Et maintenant cette analyse terminée, il faut +imaginer que le mécanisme cérébral dont nous +avons essayé d'isoler et de montrer les gros +rouages, est vivant et en marche, possédé par +une créature humaine, constitue en son engrènement +et son travail une unité indivise, la pensée, +la raison et le génie d'un artiste et d'une personne. +D'un seul coup, et sans les distinctions +innaturelles que nous avons établies, M. de +Goncourt est à la fois chercheur de petits faits +caractéristiques et précis, frappé par les aspects +mouvementés des êtres et des choses, ému par +ce qu'il y a en ces phénomènes de joli, de +délicat, +de rare, de bizarre, d'un peu fantastique. +Ce penchant réagit sur le choix de ses documents +humains, de ses sujets, de ses personnages; +ce souci de l'exactitude le pousse à +donner des visions nettes de mouvements et de +jolités; l'habitude de l'observation, son ouverture +d'esprit à tous les phénomènes de la vie, le garde +de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: +la recherche d'émotions délicates le préserve +habituellement +de s'appliquer à l'étude des choses +basses, des personnages laids ou nuls, limite sa +vision des phénomènes psychologiques, l'éloigne +de concevoir des caractères uns, individuels et +constants, colore et énerve sa langue, atténue +ses fabulations, rend ses livres excitants et +fragmentaires. Ajoutez encore à ces anomalies +individuelles d'organisation cérébrale, les +caractères +généraux de toute âme d'artiste et +d'écrivain, +la vive sensibilité, le don plastique du +mot expressif, le don dramatique de la coordination +des incidents, l'infinie ténacité de la mémoire +pour les perceptions de l'oeil, toutes les +multiples conditions qui permettent de réaliser +cette chose en apparence si simple, un beau +livre. Enfin le possesseur de cette curieuse intelligence, +il faut le figurer jeté dès sa jeunesse, +avec son frère et son semblable, dans les remous +de la vie parisienne, promenant l'aigu de +son observation, la délicate nervosité de son +humeur, dans le monde des petits journaux, des +cafés littéraires, des ateliers, dans les grands +salons de l'empire, habitant aujourd'hui une maison +constellée de kakémonos et rosée de sanguines, +le cerveau nourri par une immense et +diverse lecture: à la fois érudit, artiste et +voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de +celui de Heine et de celui de Rivarol, instruit +des très hautes spéculations de la science, l'on +aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses +parties et son tout, de cet artiste divers, fuyant +exquis, spirituel, poignant, solide,—l'auteur +des livres les plus excitants et les plus suggestifs +de cette fin de siècle.</p> +<hr style="width: 45%;"> +<h3>PAGES RETROUVÉES<a name="FNanchor_13_13"></a><a + href="#Footnote_13_13"><sup>[13]</sup></a></h3> +<h3>PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT</h3> +<br> +<p>Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses +articles de journal et ceux qu'il a faits avec son +frère. Il suffit de dire que presque toutes ces +<i>Pages retrouvées</i>, sont des morceaux de bonne ou +de haute littérature, pour marquer la différence +entre les feuilles d'il y a une trentaine d'années +et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes +bizarres celles où les Goncourt faisaient +paraître, vers 1852, les chroniques et les nouvelles +qui formèrent depuis la <i>Lorette</i>, une <i>Voiture de +masques</i> et le présent volume. Si l'on feuilletait +l'une d'elles, le <i>Paris</i> de 1852, on verrait un +journal quotidien du format du <i>Charivari</i> publiant +tous les jours une lithographie de Gavarni et +encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois +par des gens ayant de la littérature. M. Aurélien +Scholl fit là ses débuts; il était alors d'un +pessimisme +furibond et faisait précéder ses chroniques +toutes en alinéas, d'épigraphes naïvement latins +ou grecs. Le numéro était une fois par semaine +rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et +pour montrer à quel point on laissait ce poète +hausser le ton coutumier de journaux, nous +citerons de lui cette magnifique phrase, dont le +pendant ne se trouvera guère dans nos quotidiens: +«Ainsi dans le calme silence des nuits, +aux heures où le bruit que fait en oscillant le +balancier de la pendule, est mille fois plus redoutable +que le tonnerre, aux heures où les rayons +célestes touchent et caressent à nu l'âme toute +vive, où la conscience a une voix, où le poète +entend distinctement la danse des rhythmes dégagés +de leur ridicule enveloppe de mots, à ces +heures de recueillement douloureuses et douces, +souvent, oh! souvent, je me suis interrogé avec +épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la +moelle des os. Et quand on y songe qui ne +frémirait, en effet, à cette idée de vivre +peut-être +au milieu d'une race de dieux implacables +parmi des êtres qui lisent peut-être couramment +dans notre pensée, quand la leur se cache +pour nous sous une triple armure de diamant! +Quand on y songe.... Le mystère de l'enfantement +leur a été confié et peut-être le +comprennent-elles.... +Peut-être y a-t-il un moment +solennel où si le mari ne dormait pas d'un +sommeil stupide, il verrait la femme tenir entre +ses mains son âme palpable et en déchirer un +morceau qui sera l'âme de son enfant....»</p> +<p>Les Goncourt faisaient de même des numéros +entiers du <i>Paris</i>, qui ne contenait alors, outre +le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle +comme les admirables <i>Lettre d'une amoureuse</i>, +et <i>Victor Chevassier</i>.</p> +<p>Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais +paru, le <i>Camp des Tartares</i>; ils faisaient des +comptes rendus de théâtre (le <i>Joseph Prudhomme</i> +de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; +parfois même ils chroniquaient tout +simplement comme dans leur <i>Voyage de la rue +Lafitte à la Maison d'Or</i>, et une citation gaillarde +les menait en police correctionnelle.</p> +<p>C'était cependant un temps encore aimable; +les annonces du <i>Paris</i>, ces annonces documentaires +qui rendront précieuses aux historiens +futurs les quatrièmes pages de nos journaux, sont +encore amusantes à lire.</p> +<p>Une réclame de parfumerie se termine par +une citation de Martial; le «plus de copahu» +est déjà le cri de ralliement des médecins de +certaines +maladies, qu'on appelait si poliment alors +des maladies confidentielles; un journal contemporain +publie «les mémoires de Mme Saqui, première +acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» +un restaurateur de la rue Montmartre promet +«pour 1 fr. 50 un repas comprenant: potage, +4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier +encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La +confiserie hygiénique fabrique deux sortes de +chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a +reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il +contient des aliments alibiles empruntés au jus +de poulet, et rendus complètement insipides.»</p> +<p>On se targuait surtout au <i>Paris</i> d'avoir de la +fantaisie, et visiblement Henri Heine était un peu +le génie du lieu. Les Goncourt aussi subirent cette +admiration. <i>Une nuit à Venise</i> est bien une fantaisie +à la manière des Reisebilder, et le <i>Ratelier</i> +aussi, sans doute avec cet alliage de minutie et +de vision scrupuleuse qui marque dans la +<i>Maison d'un vieux juge</i> les romanciers de +Germinie Lacerteux.</p> +<p><i>Pages retrouvées</i> se terminent par plusieurs +articles de M. Edm. de Goncourt entre lesquels +il faut citer celui sur M. Théophile Gautier. +Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur +et plus animé, gesticulant et parlant, +traversé d'onde, de vie et de pensée, plus +délicatement +modelé par la sympathie des souvenirs +exacts. Ce portrait est une des plus belles pages +de ce siècle. Il mérite de compter entre Charles +Demailly et la Faustin.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">[13]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue Contemporaine</i>, mars 1886.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="HUYSMANS"></a><br> +<h2>J.K. HUYSMANS<a name="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14"><sup>[14]</sup></a></h2> +<br> +<p>C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel +jeune homme, prise en son plus étrange chapitre, +que raconte <i>À Rebours</i>, le nouveau livre +de M. Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, +éraillé et froissé par tout ce que la +vie contient de grossier, de brutal, de bruyant +et de sain, se retire des hommes en qui il ne +voit point ses semblables, et se détourne de la +réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. +Usant d'une imagination adroite et subtile, il +s'emploie à donner à tous ses goûts une nourriture +facticement convenable, présente à ses +yeux des spectacles combinés, substitue les évocations +de l'odorat à l'exercice de la vue, et +remplace par les similitudes du goût certaines +sensations de l'ouïe, pare son esprit de tout +ce que la peinture, les lettres latines et françaises +ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou +décadentes, oscille dans sa recherche d'une +doctrine qui systématise son hypocondrie, entre +l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu +renoncement des pessimistes allemands. À +l'origine et au cours de cette maladie mentale, +préside la maladie physique. La névrose après +avoir causé l'incapacité sociale du duc Jean, +affiné son intelligence jusqu'à l'amincir, apparaît +en lui plus ouvertement, le poursuit d'hallucinations, +le force une première fois—dans +l'épisode du voyage ébauché à +Londres,—à +tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine +et l'accable dans une prostration finale jusqu'à +ce que la folie et la phtisie le menaçant—le +duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin +à revenir au monde pour mourir plus lentement.</p> +<p>Ce livre singulier et fascinant, plein de pages +perverses, exquises, souffreteuses, d'analyses +qui révèlent et de descriptions qui montrent, peut +surprendre quand on le confronte avec les +oeuvres antérieures de M. Huysmans. Il nous +semble qu'il est le développement, extrême +mais logique, de quelques-unes des tendances +qu'accusent <i>En Ménage, Les Soeurs Vatard, +Marthe, Croquis parisiens</i>, etc. Par <i>À Rebours</i>, +M. Huysmans a marqué dans une certaine direction +la frontière avancée de son talent, qui se +trouve embrasser certaines régions lointaines +apparemment extérieures.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">[14]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue indépendante</i>, 4 juillet 1884.</p> +</div> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent +en général, comme ceux des écrivains +qui sont à la tête du roman, à l'esthétique +réaliste. +Il sait voir les personnes, les objets, les +ensembles, les caractères avec une exactitude +notablement supérieure à celle des romanciers +idéalistes; la vie d'un homme étant rarement +tragique, il s'abstient de toute intrigue violente +ou qui comprenne d'autres incidents que ceux +éprouvés par un Parisien de la moyenne; l'histoire +à raconter se trouvant ainsi réduite, +M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et +consacre ses chapitres non plus au récit d'une +série d'événements, mais à la description +d'une +situation, d'une scène, procède non par narrations +successives avec de courtes haltes, mais par +de larges tableaux reliés de brèves indications +d'action; et, comme tous les écrivains de cette +école,—avec de profondes différences personnelles,—il +possède un vocabulaire étendu et +un style riche en tournures, apte, par des procédés +divers, à rendre l'aspect extérieur des +choses, à reproduire les spectacles, les parfums, +les sens, toutes les causes diverses et +compliquées de nos sensations, de façon à les +renouveler dans l'esprit du lecteur par la voie +détournée des mots.</p> +<p>Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les +parties extérieures et communes de toute oeuvre +réaliste, il en est deux, l'exactitude de la vision +et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés +et menés à bout. Il n'est personne, +parmi les romanciers, qui connaisse mieux Paris +dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, +ses lieux de plaisir et de travail, dans ses +aspects changeants de toutes heures, qui sache +mieux les intérieurs divers des myriades de +maisons parmi lesquelles serpentent ou s'alignent +ses rues, qui porte mieux enregistrés dans son +cerveau, les physionomies, la démarche, la +tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses +catégories superposées d'habitants. Parmi les +innombrables tableaux de Paris, les croquis et +les scènes dont regorgent les romans de +M. Huysmans, il en est dont l'exactitude frappe +comme un souvenir, suscite instantanément une +vision intérieure comme une analogie ou une +coïncidence. Dans <i>En Ménage</i>, le début, +où, par +une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent +lentement une rue endormie, l'aspect particulier +du pavé, le marchand de vin fermant sa boutique +à l'approche silencieuse de deux sergents +de ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur +le pavé, est assurément le récit +détaillé de la +série d'impressions que procure une rentrée +tardive. Qui ne connaît de son passage dans les +bouillons, «cette épouvantable tristesse qu'évoque +une vieille femme en noir, tapie seule dans un +coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon +de bouilli?» Les soirées de la famille Vatard, +celles de la famille Désableau, où Madame, après +avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les +sourcils remontés et les paupières basses, sur +le dos de sa fillette «la faisant pivoter par les +épaules, lui donnant avec son dé de petits +coups sur les doigts pour la faire tenir tranquille ... +pinçant l'étoffe sous les aisselles, +méditant sur les endroits dévolus pour les +boutonnières», ont une convaincante +véracité. +Il n'est presque point de page où l'on ne constate +cette justesse de vision et cette probité artistique. +Que l'on note encore le chapitre de <i>À Rebours</i>, +où, par une boueuse nuit d'automne, le +duc erre par tout le quartier anglican de Paris, +des bureaux de «Galignani» à la taverne de la +rue d'Amsterdam,—dans <i>Les Soeurs Vatard</i>, +le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par +un matin de paye après une nuit blanche, la +plaisante énumération des manques de tenue de +l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un +monsieur à chapeau de soie,—le bruissant +tableau des Folies-Bergère dans les <i>Croquis parisiens</i>, +et les vues en grisaille de certains sites +dolents de la banlieue,—enfin, dans tous ses +livres, cette qualité que M. Huysmans est seul à +posséder, l'art de rendre véridiquement la conversation, +d'écrire en style parlé les dires d'un +concierge, ou les bavardages de deux artistes; +assurément le réalisme de M. Huysmans, semblera +rigoureux, complet, et extraordinairement voisin +de la nature.</p> +<p>Dans ce perpétuel et acharné collétement +avec la réalité, M. Huysmans a contracté +quelques-unes des particularités de son style. +Attentif aux conversations qu'il a entendu bruire +autour de lui, renseigné par ses observations +sur les termes techniques des métiers, il a retenu +et su employer tout un vocabulaire populacier, +populaire, bourgeois et artiste, amasser et déverser +un trésor de mots d'argot et d'atelier qui +lui permet de noter des sensations et des émotions +dans la langue même des personnes qui +la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque +qui illumine toute une phrase du charme +de la bonne trouvaille. Il dira de l'or d'une +étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; +il +dira encore: «des hommes soûls turbulaient»; +des fleurs lui apparaîtront «taillées dans la +plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra +écrire cette phrase: «Attisé comme par de +furieux ringards, le soleil s'ouvrit en gueule +de four, dardant une lumière presque blanche ... +grillant les arbres secs, rissolant les gazons +jaunis; une température de fonderie en chauffe +pesa sur le logis». Il tire de l'observation des +comparaisons étonnamment justes: «Elle eut +à la fin des larmes, qui coulèrent comme des +pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme +pour tous les artistes, le commerce avec la +réalité, avec ce que l'on peut saisir par les sens, +revoir, tâter et montrer avec les spectacles +familiers de l'humanité et du monde, lui a été +profitable. Il a acquis à cette connaissance de la +vie, la dose de véracité qui est indispensable au +roman moderne, la force, la précision, la +richesse et le pittoresque du style, les moyens, +en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de +réaliser sa conception particulière de l'âme et +de la destinée humaine.</p> +<br> +<h3>II</h3> +<p>C'est, en effet, par une psychologie particulière +des personnages, par la façon dont +M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme +humaine, exagère certaines facultés, amoindrit +l'action de certaines autres, que ses romans +tranchent sur leurs congénères, se sont +nécessairement +revêtus d'un style original et aboutissent +à une philosophie générale déduite jusqu'en +ses extrêmes conséquences. Si l'on examine +quelle est l'activité commune et constante des +créatures mises sur pied par M. Huysmans, si +l'on écarte les traits généraux de toute conduite +humaine, on arrive à constater qu'ils s'emploient +à subir, à accumuler et à faire revivre des +perceptions, +surtout des perceptions visuelles, et +surtout encore des perceptions visuelles colorées +ou lumineuses. Le Cyprien des <i>Soeurs Vatard</i>, +le Cyprien et l'André de <i>En Ménage</i>, le +duc Jean de <i>À Rebours</i> semblent être, en fin de +compte, des couples d'yeux montés sur des +corps mobiles, aboutissant à de formidables +ganglions optiques, qui pénètrent toute la masse +cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute leur +activité +vitale aboutit à emmagasiner des visions et +à en dégorger d'anciennes, à noter des aspects, +à percevoir des colorations et des scintillements, +et à évoquer, dans les périodes languissantes, +d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, +endormies dans l'arrière-fonds de la mémoire, +mais vivaces et aptes à reparaître à la suite d'une +association d'idées, comme les altérations d'un +papier sensibilisé, sous l'action d'un réactif.</p> +<p>Cette conception de l'âme humaine est, chez +M. Huysmans, primordiale et irrépressible. S'il +met en scène des personnages que leur manque +de culture rend incapables d'observations minutieuses, +dont les yeux rudimentaires ne savent +point voir; il intervient, décrit en personne, +sensation par sensation, les tableaux que ces +obtus spectateurs contemplent, et marque ensuite +en réaliste exact le peu d'intérêt +qu'éveille chez +eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs, +son agitation et ses clameurs, la vue du +cours de Vincennes par un jour de foire, puis: +«Tout cela était bien indifférent à +Désirée.» Il +dessine en d'admirables pages le va-et-vient, les +jets de vapeur, les escarbilles volantes, la course +accélérée ou contenue des locomotives, toute la +vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest +à la tombée de la nuit, et conclut: «Anatole +réfléchissait.»</p> +<p>Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision +l'emporte au-delà de la vraisemblance. Il prête +à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse +oculaires +qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations +auxquelles il les soumet, les plus rares qualités +d'observateur. Ses brocheuses dévisagent +admirablement l'employé de la maison Crespin qui +vient leur réclamer de l'argent; Désirée et +Auguste, +au moment de s'éprendre, se détaillent mutuellement +en physionomistes consommés. Désirée, +conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette +de la chanteuse, avec les omissions et les insistances +d'un peintre intransigeant, puis les +détails de sa toilette, comme une personne située +dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne +trouvait pas à loger dans ces âmes étroites, +tout l'épanouissement de ses qualités de peintre +verbal. Il se mit à l'aise dans <i>En Ménage</i> et eut +recours aux artistes.</p> +<p>Assurément, jamais Paris n'a été +fouillé, décrit, +découvert, examiné dans ses détails et repris +dans ses ensembles, analysé et synthétisé +comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien +Tibaille et le littérateur André Jayant. Tout +y apparaît, depuis l'appartement de garçon artiste +où André s'installe après sa mésaventure +conjugale, jusqu'à la place du Carrousel où il +va promener sa nostalgie féminine et contempler +«le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait +au soleil couchant par de là les feuillages noirs +des Tuileries ..., les ruines dont les masses violettes +se dressaient trouées sur les flammes cramoisies +des nuages;» depuis le brouhaha d'un +café du Palais-Royal le soir, jusqu'à ces taches +lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées, +dans les maisons noires font passer devant le, +voyageur d'impériale. Ce livre avec lequel on +pourra toujours restituer la physionomie exacte +du Paris actuel, nous donne l'aspect intime de +la rue le matin quand les cafés s'ouvrent sur +le passage des ouvriers et des filles découchées +la nuit au moment des rentrées tardives, le soir +à l'heure discrète ou des messieurs bien mis +emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au +crépuscule, +où déserte et morte, elle sèche d'une +averse sous la flambée jaune du soleil couchant; +il nous donne les boutiques, les ateliers, le garni +d'un peintre, les brasseries, les restaurants, +l'appartement d'une fille, celui d'un employé, +tout le dedans et le dehors de la capitale du +monde moderne.</p> +<p>Et ce livre qui se résume en une accumulation +de tableaux colorés et mouvementés, n'a pas suffi +à assouvir la passion descriptive de M. Huysmans. +De même que les stratégistes et les joueurs +d'échecs supérieurs dédaignent les rencontres +réelles où l'imprévu altère la +beauté des calculs +et satisfont leurs aptitudes logiques, par la +solution de problèmes factices, M. Huysmans +s'est détourné de copier la réalité, qui ne +répondait +point à ses exigences sensuelles, et s'est +fabriqué dans <i>À Rebours</i>, des objets de perception +inventés et parfaits. Par d'adroites combinaisons +de choses réelles, en éliminant tout ce qui dans +l'art et la nature, était pour lui dénué +d'émotion +agréable, il a créé des visions et des perceptions +artificielles, qui, élaborées de propos +délibéré, +se sont trouvées en harmonie parfaite avec ses +facultés réceptives et les aptitudes de son style.</p> +<p>Il semble ici que la limite de l'art de voir et +de rendre est atteinte. Le boudoir où des +Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet +de travail où il consume ses heures à révoquer +le passé, ou à feuilleter de ses doigts +pâles, des livres précieux et vagues, cette +bizarre et expéditive salle à manger, dans +laquelle il trompe ses désirs de voyage, la +désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite +accablement d'un après-midi d'été, les floraisons +monstrueuses dont se hérissent un instant les +tapis, les évocations visuelles et auditives de +certains parfums aériens et liquides, et par +dessus tout ces phosphoriques pages consacrées +aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains +ténébreux dessins de Redon, à certaines lectures +prestigieuses et suggestives; ici le style de +M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour +employer une de ses phrases, «tous feux allumés».</p> +<p>Dans l'effort pour rendre toutes les sensations +dont les choses affectent ses appareils sensoriels +et cérébraux, M. Huysmans atteint à une +élocution +consommée, orientale et supérieure.</p> +<p>Il a d'admirables trouvailles de mots; par +l'appariement des paroles, il sait rendre la +nature du choc nerveux brusque ou lent, dont +l'affectent ses sensations. Certaines phrases +pétaradent et font feu des quatre pieds: «La +horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la +Gaule, s'écrasa dans les plaines de Châlons, où +Aétius la pila dans une effroyable charge. La +plaine gorgée de sang moutonna comme une +mer de pourpre; deux cent mille cadavres barrèrent +la route, brisèrent l'élan de cette avalanche +qui, divisée, tomba éclatant en coups de +foudre sur l'Italie, où les villes exterminées +flambèrent comme des meules». D'autres +phrases coulent lentement comme des larmes de +miel: «Cette pièce où des glaces se faisaient +écho et se renvoyaient à perte de vue dans les +murs des enfilades de boudoirs rosés, avait +été célèbre parmi les filles, qui se +complaisaient +à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat +tiède qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée +par le bois des meubles». D'autres encore +sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes +savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient +furieux de garçons, lancés à toute volée, +hurlant boum, jonglant avec des carafons et +des soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire +de leurs tabliers.»</p> +<p>Mais c'est surtout la sensation colorée que +M. Huysmans est parvenu à reproduire intégralement +par l'artifice des mots. Assurément cette +phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle +décrit: «Des branches de corail, des ramures +d'argent, des étoiles de mer ajourées comme +des filigranes et de couleur bise, jaillissent en +même temps que de vertes tiges supportant de +chimériques et réelles fleurs, dans cet antre +illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, +et contenant l'inimitable et radieux bijou, +le corps blanc, teinté de rose aux seins et aux +lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs +cheveux pâles». Et encore: «Sur sa robe triomphale, +couturée de perles, ramagée d'argent, +lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont +chaque maille est une pierre, entre en combustion, +croise des serpentaux de feu, grouille sur +la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que +des insectes splendides, aux élytres éblouissantes, +marbrés de carmin, ponctués de jaune +aurore, diaprés de bleu acier, tigrés de vert +paon.»</p> +<p>Mais, outre cette virtuosité générale, M. +Huysmans +a conçu un type de phrase particulier, où +par une accumulation d'incidentes, par un mouvement +pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé +à enclore et à sertir en une période, toute la +complexité d'une vision, à grouper toutes les +parties d'un tableau autour de son impression +d'ensemble, à rendre une sensation dans son +intégrité et dans la subordination de ses parties: +«Sur le trottoir des couples marchaient dans les +feux jaunes et verts qui avaient sauté des bocaux +d'un pharmacien, puis l'omnibus de Plaisance +vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant +de ses deux flammes cerise, la croupe blanche +des chevaux, et les groupes se reformèrent, +troués çà et là par une colonne de foule se +précipitant du théâtre Montparnasse, +s'élargissant +en un large éventail qui se repliait autour +d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant +d'oranges». Ou encore: «Tout va de guingois +chez elle; ni moellons, ni briques, ni pierres, +mais de chaque côté, bordant le chemin sans +pavé creusé d'une rigole au centre, des bois de +bateaux marbrés de vert par la mousse et plaqués +d'or bruni par le goudron, allongent une +palissade qui se renverse entraînant toute une +grappe de lierre, emmenant presqu'avec elle la +porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions +et ornée de moulures dont le gris encore +tendre perce sous la couche de hâle déposée +par des attouchements de mains successivement +sales». Le souple enlacement de cette +sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit +dernier et la preuve de cette faculté réceptive +que nous avons constatée; elle est la sensation +même absorbée, élaborée dans l'intelligence, +et projetée au dehors telle quelle.</p> +<p>Mais ce tour de force descriptif réussit avec +une perfection et une fréquence qui constituent +déjà une anomalie. Que l'on revienne, en effet, +de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à +l'homme normal, chez qui la sensation perçue +en gros et à la hâte, est transformée par un +travail conscient ou inconscient en volontés, en +actes, en une conduite et une carrière; le point +morbide des créatures romanesques apparaît. +L'épanouissement de leurs facultés réceptives a +étouffé toutes leurs autres énergies, les a +réduites +à la vie végétative d'une plante passive +par essence, régie et affectée par tout ce qui +l'entoure, dépendant des aubaines du ciel et du +hasard de sa situation. À mesure que M. Huysmans +rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire +plus soumis et plus directement sensibles +aux impressions externes, il est forcé d'atténuer +leur force de volonté, de les décrire plus incapables +de tirer de leurs sensations de forts et +persistants mobiles d'agir. Tandis que dans ses premiers +livres, l'organisme humain reste à +peu près intact, dans ses derniers il le doue +d'étranges timidités, d'une mollesse constante, +d'un acquiescement résigné à toutes les +vicissitudes, +d'une absolue dépendance des circonstances +extérieures, qui se traduit autant par +l'incapacité d'André à travailler dans un +appartement +neuf, que par l'intolérable malaise qu'il +ressent à vivre seul, sans le bruissement d'un +jupon de femme autour de lui. Dans <i>À Rebours</i>, +cette dysénergie est consommée; des Esseintes +est une pure intelligence sensible et ne tente +dans tout le livre qu'un seul acte volontaire, +qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à +Londres. De leur impuissance volitionnelle, on +peut déduire leur incapacité de vivre dans la +société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite +pour des Esseintes, vers une existence +monacale, solitaire et recluse, enfin leur absolu +pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût +de toute vie active.</p> +<br> +<h3>III</h3> +<p>En cette psychologie du pessimiste, qui juge +la vie mauvaise en soi, répugne aux contacts +sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus +sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir +et à jouir de concert, M. Huysmans déploie une +pénétrante finesse d'analyse et fait certaines +découvertes que n'ont point prévues les psychologues +et aliénistes spéciaux de l'hypocondrie.</p> +<p>Il assigne à ses personnages le tempérament +habituel des mélancoliques agités, une anémie +partielle ou totale, une débilité turbulente, un +système nerveux faible, c'est-à-dire excitable +par des causes minimes; pour le plus caractérisé +de ses malades, le duc des Esseintes, M. Huysmans +a recours à la symptomatologie de la +névrose, qui est, en effet, habituellement accompagnée +de mélancolie à son début.</p> +<p>Sur cette base physique dont les traits généraux +seuls sont constants, M. Huysmans établit +le caractère de ses personnages. Il leur assigne +le trait principal du tempérament pessimiste, +celui de ne pouvoir être affecté que de sensations +désagréables ou douloureuses, même +pour des objets qui n'ont en soi rien de haïssable +(J. Sully, <i>le Pessimisme</i>). Dans les <i>Soeurs +Vatard</i> la devanture d'une boutique de pâtisserie +est décrite en termes de dégoût. Dans +<i>En Ménage</i>, Cyprien, revenant d'une soirée, +déblatère contre les diverses catégories des +personnes qu'il y a aperçues, avec une amusante +partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme +il passe en revue avec André, ses souvenirs +d'école, qu'ils évoquent avec horreur, il finit +par affirmer que tous ses camarades sont nécessairement +ruinés et en peine d'argent. Les fleurs +rares et étranges dont le duc Jean garnit son +vestibule, ne lui présentent que des images de +charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette +fois une apparence de peau factice sillonnée de +fausses veines; et la plupart comme rongées +par des syphilis et des lèpres, tendaient des +chairs livides, marbrées de roséoles, damassées +de dartres; d'autres avaient le teint rose vif +des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune +des croûtes qui se forment; d'autres étaient +bouillonnées par des cautères, soulevées par +des brûlures; d'autres encore montraient des +épidémies poilus, creusés par des ulcères +et +repoussés par des chancres; quelques-unes enfin +paraissaient couvertes de pansements, plaquées +d'axonge noire mercurielle, d'onguents verts de +belladone, piquées de grains de poussière, par +les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.»</p> +<p>De même que le tempérament craintif est disposé +à ne voir dans l'avenir que des causes +d'effroi, le tempérament malheureux ne présage +que des déceptions. Dans <i>En Ménage</i>, Cyprien +émet sur une nouvelle conquête d'André, sur les +motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne +et désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, +qu'il s'irrite de ne point voir se réaliser. Et passant +de cas particuliers à l'ensemble général, les +personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la +vie que comme une suite d'infortunes. Il faut +lire, à ce propos, les plaintes de M. Folantin, dans +<i>À Vau l'eau</i>, ou le passage suivant de <i>À Rebours</i>, +qui est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, +consistant à ôter d'un ensemble toute +bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais:</p> +<p>«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort +de ces marmots et de croire que mieux eût valu +pour eux que leur mère n'eût pas mis bas.</p> +<p>«En effet, c'était de la gourme, des coliques et +des fièvres, des rougeoles et des gifles, dès le premier +âge; des coups de bottes et des travaux +abêtissants, vers les treize ans; des duperies de +femmes, des maladies et des cocuages, dès l'âge +d'homme; c'était aussi, vers le déclin, des +infirmités +et des agonies, dans un dépôt de mendicité +ou dans un hospice.»</p> +<p>Et, chose singulière, cette vue exclusive des +misères humaines n'inspire aux pessimistes de +M. Huysmans aucune compassion pour leurs semblables: +«Comme toute impression morale +est pénible à l'hypocondriaque, dit Griesinger dans +son <i>Traité des maladies mentales</i>, il se développe +chez lui une disposition à tout nier et à +tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin +d'entourer ses personnages de comparses ridicules +et odieux, ou de les isoler entièrement; et +ni les uns ni les autres ne ménagent à la +société +des railleries qui tournent rapidement en dénonciations +colères. Ils sont convaincus de l'avortement +fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès +nécessairement partiels, dénoncent toutes les +institutions nationales, contestent la possibilité +du progrès et aboutissent, quand ils formulent +la théorie générale de leurs sentiments, aux +anathèmes +du catholicisme ou à ceux plus absolus et +aussi peu fondés de Schopenhauer.</p> +<p>Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, +sont rassemblés, coordonnés, caractérisés +et +montrés avec un art merveilleux et pénétrant +dans les livres de M. Huysmans. Mais il est un +point qu'il a découvert: l'influence du pessimisme +sur le goût artistique. Par un choc en retour +imprévu mais légitime, de même que les spectacles +communément tenus pour beaux déplaisent +au mélancolique, les spectacles jugés laids par +les gens à tempérament heureux doivent confirmer +l'état d'âme où il se complaît, le dispenser +de toute négation et de toute révolte, évoquer +sa tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre +Cyprien n'est à l'aise que devant certains spectacles +douloureux et minables; il préfère «la +tristesse des giroflées séchant dans un pot, au +rire ensoleillé des roses ouvertes en pleine terre»; +à la Vénus de Médicis, «le trottin, le petit +trognon +pâle, au nez un peu canaille, dont les reins +branlent sur des hanches qui bougent»; formule +son idéal de paysage en ces termes: «Il avouait +d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le +talus des remparts, il plongeait au loin ... Dans +cette campagne, dont l'épiderme meurtri se bossèle +comme de hideuses croûtes, dans ces routes +écorchées où des traînées de +plâtre semblent la +farine détachée d'une peau malade, il voyait une +plaintive accordance avec les douleurs du malheureux, +rentrant de sa fabrique éreinté, suant, +moulu, trébuchant sur les gravats, glissant dans +les ornières, traînant les pieds, étranglé +par des +quintes de toux, courbé sous le cinglement de +la pluie, sous le fouet du vent, tirant résigné sur +son brûle-gueule.»</p> +<p>Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit +encore: «Il ne s'intéressait réellement qu'aux +oeuvres mal portantes, minées et irritées par la +fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes +qu'il venait de ranger, les oeuvres de Barbey +d'Aurevilly étaient encore les seules dont les idées +et le style présentassent ces faisandages, ces taches +morbides, ces épidémies talés, et ce goût +blet, +qu'il aimait tant à savourer parmi les écrivains +décadents». Cette phrase est précédée +d'une intéressante +liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, +et d'une énumération d'auteurs français dans +laquelle se coudoient curieusement des écrivains +catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des antiquaires +en idées et en style, quelques poètes +réellement décadents comme Paul Verlaine dont +certains volumes ont les subtilités métriques et +le niais bavardage des derniers hymnographes +byzantins, et une bonne partie de ce que la littérature +contemporaine a produit de supérieur +et de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction +apparente, c'est au raffinement le plus +fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de +compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, +comme un arbuste souffreteux et effeuillé culmine +en une radieuse fleur.</p> +<p>M. James Sully a très exactement marqué que +le dernier mobile du pessimisme est le désir que +tout soit parfaitement bon, le souci de choses +infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, +le pessimiste a-t-il plus de chances que l'optimiste +de découvrir et d'apprécier les choses +exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé +une admiration trop générale, qui offusque sa +misanthropie. C'est par cette vulgarisation que +des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et +des eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, +personne plus que lui n'aura plus d'audace à se +mettre au-dessus du goût public, à aller droit +à ce qui est excellent. De là le raffinement, la +recherche, la trouvaille, l'amour des belles choses +inédites, de tout ce qui, dans le domaine artistique,—plus +ouvert à la perfection que la nature +parce que plus inutile,—se rapproche clandestinement +de la supériorité absolue, satisfait +certains goûts très nobles de la nature humaine, +lui procure les plus complexes c'est-à-dire les +plus belles émotions esthétiques. Ce raffinement, +<i>À Rebours</i> en est le catéchisme et le formulaire; +tout ce qui, dans la réalité, peut meurtrir une +âme délicate est écarté de ce +précieux livre, est +assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À d'imparfaites +sensations naturelles sont substitués d'indirects +et subtils artifices. Toutes les réalités y +deviennent légères et flatteuses, depuis le vermeil +expirant des cuillères à thé, jusqu'à la +coupe +bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la +splendeur assourdie des ameublements, les gaufrages +des tentures, le mystérieux rayonnement +des tableaux, à cette bibliothèque enfermant +sous la beauté des reliures d'inestimables livres +à l'exquisité des liqueurs bues, des parfums +inhalés, des pensées évoquées et +contemplées.</p> +<p>Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans +tire les dernières beautés de son style, qui se +trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la +lecture de certains livres de théologie, de certains +volumes de poésie savante, par de justes inventions, +il enrichit et pare son langage, de vocables +assoupis, longuement harmonieux et doux; il les +sertit et les associe en de lentes phrases, qui +joignent le poli soyeux des mots, à la suavité de +l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée +d'une croix et des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; +serrée dans ses parchemins et dans ses +ligatures de même qu'une authentique charte, +dormait une liqueur couleur de safran, d'une +finesse exquise. Elle distillait un arôme quintessencié +d'angélique et d'hysope mêlées à des +herbes marines aux iodes et aux bromes alanguis +par des sucres, et elle stimulait le palais +avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une +friandise toute virginale, toute novice, flattait +l'odorat par une pointe de corruption enveloppée +dans une caresse tout à la fois enfantine et +dévote.» Il parvient à rendre par de +précises +correspondances sensibles certaines sensations +apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues +par des temps de verbes, quelquefois +même par de longs adverbes précédés d'un +monosyllabe, +d'où ils tombaient comme du rebord +d'une pierre, en une cascade pesante d'eau»; +ou, plus immatériellement encore: «Dans la +société +de chanoines généralement doctes et bien +élevés, il aurait pu passer quelques soirées +affables +et douillettes». Et c'est ainsi armé des plus +fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans +est parvenu à écrire ce surprenant chapitre VII +de <i>À Rebours</i>, qui, racontant les intimes fluctuations +d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux +et inquiet, marque le cours de pensées de +théologie ou de scepticisme, par une succession +de précises images, accomplissant le tour de +force de seize pages de la plus subtile psychologie, +écrites presque constamment en termes +concrets.</p> +<p>Repassant en sens inverse par les parties +dégagées dans notre analyse, revenant du plus +complexe au plus simple, que l'on saisisse +maintenant en son ensemble, en son accord et +sa particularité spécifique, l'organisme intellectuel +qui vient d'être étudié. Il se résume, +semble-t-il, en une série de facultés perceptives +de moins en moins étendues, provoquant des +états émotionnels de plus en plus intenses. Sur +la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude +singulière à apercevoir le monde ambiant, en +son aspect véritable et à ressentir un plaisir +général à la décrire, s'étage une +faculté visuelle +plus spécialisée, plus délicate, source de plus +de joie et de plus d'efforts, celle de sentir et de +retenir de préférence des sensations colorées. +Une faculté visuelle plus restreinte encore, et +dont les effets émotionnels de colère et de +comique, semblent dépasser l'intensité, rend +M. Huysmans apte à distinguer, à haïr et à +railler +dans les objets et les êtres ce qu'ils peuvent +avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par +un juste retour, de cette vision du défectueux, +à la suite d'une élimination extrêmement rigoureuse +de tout déchet et de toute tare, +M. Huysmans acquiert l'acéré discernement et +l'intense jouissance des choses supérieurement +belles et rares, le raffinement, qui, comme la +pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde +toutes les lignes de son organisation intellectuelle.</p> +<p>Et toutes ces propriétés cachées d'une +âme +muette, se manifestent en ce corps des intelligences +littéraires, le style. Il s'enrichit et +s'affermit au contact de la réalité, se colore, +s'infléchit et s'agite, pour rendre l'infinie complexité +de délicates visions, s'irrite et s'énerve +devant certains spectacles détestés, se subtilise, +s'adoucit et s'enrichit encore, devient opulent +et onctueux pour rendre la grâce resplendissante +d'une certaine beauté supérieure, extraite +et sublimée.</p> +<p>Dans les réactions et les mélanges de toutes +ces énergies et ces capacités, dans leur ajustement +et leur coordination, réside, il me semble, +la physionomie intime d'un des jeunes artistes +les plus originaux de notre temps. Il me paraît +que M. Huysmans, par son dernier livre surtout, +a donné plus que des promesses de talent; on +peut légitimement compter, sans illusion amicale, +que ses travaux aideront à maintenir et à +exalter l'excellence actuelle de notre école +littéraire.</p> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="COURSE"></a><br> +<h2>LA COURSE À LA MORT<a name="FNanchor_15_15"></a><a + href="#Footnote_15_15"><sup>[15]</sup></a></h2> +<br> +<p>Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses +oeuvres imitées des esthétiques admises, est original +par le cas psychologique qu'il étudie et +inaugure, avec les quelques livres marquants de +ceux qui débutent, un nouveau style et un nouvel +art. On n'en parle guère et cependant cette oeuvre +est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état +d'esprit d'une partie des jeunes gens, de leurs +voeux artistiques et du but auquel ils vont. La +<i>Course à la Mort!</i> le nouveau roman de M. Edouard +Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, +dégagé +des anciennes modes et décrivant, en de +pénétrantes +analyses, la phase la plus récente du +mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme.</p> +<p>Écrite comme une autobiographie, en une +série de notes éparses que relie à peine un +récit +d'amour ténu et bizarre, la <i>Course à la Mort</i> est +l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme +latent de cette époque, portant ses dernières +atteintes, devient ressenti et raisonné, +envahit et stérilise le domaine des sentiments, +frappe d'une atonie définitive l'âme qu'il a mortellement +charmée.</p> +<p>Le héros du livre est à la fois raisonneur et +analyste. S'aidant de Schopenhauer, il s'efforce de +mettre sa mélancolie en système et de se faire +illusion sur les causes de son humeur par un +exposé didactique, qui démontre en toutes +choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat +scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme +que décrit la <i>Course à la Mort</i> a d'autres +origines +qu'une conviction spéculative. Celui que ce livre +nous confesse est atteint plus profondément que +dans son intelligence; il est malade de la volonté +et de la sensibilité, il se sait vaguement frappé +au centre de son être et s'entend à démêler +dans la contemplation de sa ruine morale les +plus secrets symptômes.</p> +<p>Il ne profère plus les plaintes d'il y a un +demi-siècle, +il n'accuse ni le monde, ni la société, ni +la destinée. Il ne reproche pas aux hommes de +ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre +une existence enfin fortunée, dans des siècles +passés, en des contrées distantes. Après tous ses +prédécesseurs il devine le premier que son mal +est en lui et qu'aucune variation fortuite dans +les circonstances ne l'en guérirait.</p> +<p>Sachant les hommes innocents de sa tristesse il +consent à les plaindre de subir comme lui tout +l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le console +le seul et vain souci de se connaître.</p> +<p>L'impuissance de sa volonté, qui est la cause +et le fond de son infortune, est par lui subtilement +analysée; il distingue le penchant à suppléer +aux actes par de vagues rêves, sa dépravation +morose qui le porte à se regarder faire +dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de plus +en plus incapable de toute action spontanée; +enfin apparaît ce dernier symptôme de la décadence +volitionnelle, la lassitude anticipée, le dégoût +préventif qui détournent même de tout désir, +de tout rêve d'entreprise et bornent définitivement +en son incapacité le malade et le moribond +que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le +dégoût +se touchent, alors de si près qu'ils se confondent +et ne font plus qu'un et je les sens qui me +travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore +frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans +le lit d'insomnies et de cauchemars où celui-là +la pousse. Ma pensée en marche s'arrête soudain +et recule meurtrie comme un bataillon décimé +dans une embuscade, jusqu'aux retranchements +du silence. Où est la force qu'une seconde j'avais +sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; +comme une ombre se mouvant dans une lueur +très pâle, il grandit, il devient ruineux, il absorbe +tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui +pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles +limites +son envahissante obscurité et sa main pesante +m'écrase dans ces ténèbres émanées +de lui.»</p> +<p>De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le +pessimisme de M. Rod arrive à ce dernier repliement +sur soi, où s'interrogeant sans cesse, oubliant +de vivre à force de s'analyser, il en vient +à ne plus être sûr de ses propres sentiments; les +désirs remuent à peine et s'étiolent, les passions +deviennent circonspectes et douteuses. C'est une +période d'une de ces équivoques et indécises +amours +qui donne au livre sa trame.</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Par son intrigue encore ce roman est original +et se distingue surtout du <i>Werther</i> et de +l'<i>Obermann</i> du commencement de ce siècle.</p> +<p>L'étrange héros de la <i>Course à la Mort</i> +n'aime pas, on doute du moins qu'il aime et se +sent douter, interroge sans cesse son pâle +coeur, ne sait que résoudre et se résigne à son +atonie. Il oscille et hésite; il est des heures +où les dernières ondes de son sang, les regards +profonds de celle qui passe dans sa vie, lui font +pressentir l'éclosion d'une forte et douloureuse +passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il +se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements +de son âme et la voit se calmer +sous son introspection; puis des paroles ordinaires +de Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent +et, se souvenant de l'ancienne théorie +de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette +vue profonde et clairement conçue que c'est +l'hostilité et non l'attrait qui règne entre les +sexes. De plus douces émotions reviennent, il +est ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, +il veut vivre, se redresser, sortir de son suaire, +mais il se butte de nouveau, s'arrête, ébauche +un geste de renoncement et médite son impassibilité +jusqu'à ce que la mort de Céline N..., +vienne détruire ce vestige d'amour et résoudre +les contradictions de son âme en une longue +harmonie de regrets.</p> +<p>Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue +a été pressentie des jeunes romanciers.</p> +<p>Des livres de M. Huysmans où l'amour ne +joue aucun rôle, et dont le dernier analyse un +solitaire, à cet admirable roman de M. Albert +Pinard, <i>Madame X...</i> qui est l'histoire de deux +êtres dont aucun ne peut subjuguer l'autre en +un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une +nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles +qui diffèrent de celles des anciens +romans en ce que la femme n'est plus l'être asservissant +et dominateur que présentent les de +Goncourt et Zola. Et si l'on joint à cette originalité +fondamentale celle du faire, le style, qui +n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des +choses visibles, mais abstrait et apte à figurer +les faits de l'âme,—des procédés qui ne sont +pas la description, mais l'analyse psychologique +et rapprochent ainsi la <i>Course à la Mort</i> des +dernières oeuvres de M. Bourget, on aperçoit +combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et +actuel.</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le +pessimisme du temps.</p> +<p>Des gens aussi incompétents que M. Dionys +Ordinaire vont disserter sur les tendances de la +jeunesse et on en cherchera l'origine dans +quelque chose d'aussi insignifiant que la politique.</p> +<p>Il convient peut-être de dire que la jeunesse +littéraire est pessimiste comme le furent en +1830 les jeunes romantiques et en 1850 les +réalistes, et plus tôt encore la pléiade des +Parnassiens. +Et si l'on veut remonter plus haut, si +l'on réfléchit, quel abîme sépare la +littérature +française de ce siècle de celle des époques +passées, +on trouvera au pessimisme contemporain +assez d'ascendants pour se convaincre que la +tristesse est l'essence même du nouvel art, et +peut-être de tout art noble.</p> +<p>Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les +honnêtes gens de goûter les joies qu'ils peuvent +avoir est la source de toutes nos oeuvres magistrales; +il a évolué, de tapageur et théâtral +qu'il était au début de la nouvelle période, +à +une phase plus calme et plus fière qui prête +aux vers récents un chant plus intime et fournit +à l'analyse des âmes plus profondes. Dans +la représentation de ce mal—et quel livre <i>intéressant</i> +n'est pas un peu pathologique—M. Rod +est parvenu à montrer de nouvelles phases et +de plus intimes déchirements.</p> +<p>Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à +côté de l'étude de l'amour, qui en restera la +tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence +à sourdre entre l'homme et la femme à +une époque où ils aperçoivent l'antagonisme de +leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de +leurs fonctions vitales.</p> +<p>Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme +commentant certaines pages de Darwin, +sont la préface de cette nouvelle tendance. +Il nous paraît intéressant de la signaler et d'en +désigner les représentants.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">[15]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Vie moderne</i>, 25 juillet, 1851.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="PANURGE"></a><br> +<h2>PANURGE<a name="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16"><sup>[16]</sup></a></h2> +<p>«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop +grand, ny trop petit, et avoit le nez aquilin, +fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de +l'âge de trente-cinq ans ou environ, fin à dorer +comme dague de plomb, bien galant homme de +sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu +paillard et sujet de nature à ce qu'on appeloit en +ce temps là:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Faute d'argent c'est douleur non pareille.<br> +</span></div> +</div> +<p>«Toutefois, il avait soixante-trois manières +d'en trouver tousjours à son besoin, dont la +plus honorable et la plus commune étoit par +façon de larrecin furtivement faict; malfaisant, +pipeur, buveur, batteur de pavez, ribleur s'il en +étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du +monde et toujours machinoit quelque chose +contre les sergeants et contre le guet.»</p> +<p>Et après ce portrait sommaire, viennent à la +débandade, les mille aventures drolatiques où +ce véritable héros de Rabelais se dessine à gros +traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier +de l'époque, puis partant pour les pays de la +fable contre le roi des Dipsodes, puis s'embarrassant +dans cette épineuse question du mariage, +et parcourant pour s'amuser dans son dessein +tout l'archipel d'îles peuplées à souhait des +innombrables êtres allégoriques dont Rabelais +tenait à rire; en somme la plus durable et la plus +humaine des caricatures énormes qui s'étalent +dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et +et vérolez très prétieux».</p> +<p>Panurge est besoigneux, de petite extraction; +il n'a rien de la débonnaireté massive que +donnent à Pantagruel sa force de géant et sa +naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute +de danare», ses appétits faméliques, maintenant +qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité +d'un grand seigneur, réclament des satisfactions +prodigieuses. Aussi faut-il suivre dans le récit, +ses ripailles perpétuelles, ses incessantes invitations +à la coupe, «ha buvons», ses festins +de gros mangeur quand il a conquis à la guerre +un château et des biens: «Il se ruinait en mille +petits banquets joyeux et festoyements, ouverts +à tous venants, mêmement à tous bons compagnons, +jeunes fillettes et mignonnes galloises, +abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant +son bled en herbe.»</p> +<p>Ces belles bombances ne ressemblent ni au +fastes de Timon d'Athènes, ni aux réceptions du +vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux +nobles et aux écoliers, il est resté bohême de +petite race, de probité variable, avec la lâcheté +égayée d'impudence des Scapin, et rancunier par +surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut +et de ses moutons, «lesquels tous furent +pareillement en mer portez et noyez misérablement.»</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache +l'âme la plus libre et la plus railleuse. Il est l'irrespect +même, gausseur sceptique, incrédule, +attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le +dix-huitième siècle devait si agréablement +meurtrir. +Il y voit si clair, avec une intelligence si +nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, +qu'il ne respecte pas même cette chose éminemment +vénérable, la force. Sous François Ier, il +parodie la royauté, fait d'Anarche roi des +Dipsodes pris à la guerre, «gentil crieur de +saulce verte» et l'expérience réussit à +souhait: +«et fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en +Utopie; mais l'on m'a dit depuis que sa femme +le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose +défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les +gens de loi, les papimanes, les papegauts, les +evegauts, les saintes décrétales, les chats +fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de +retenue. Toute puissance établie lui donne à rire, +avec des mots si crus, une ironie si âcre, que +la salissure reste ineffaçable.</p> +<p>Et cependant, si Panurge est sceptique c'est +sans contention d'esprit et sans insistance. Avec +son gros frère Jean des Entommeures, ce dont +il se préoccupe en somme après avoir bu et raillé, +c'est de choses plus personnelles, de la grande +aventure qu'il appréhende, de son mariage, ou, +plus précisément, de ne point «s'adonner à +mélancholie», de chasser toute altération +d'âme, +de vivre gaillardement en une profonde quiétude +d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette +question +qu'il propose à Pantagruel près de l'île Caneph, +est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout sans +cesse, par son insouciance, un grand manque +de scrupules, cette parfaite légèreté et indolence +d'âme, qu'on appelle «avoir de la philosophie»; +«certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, +conficte en mespris des choses fortuites, pantagruélisme +sain et dégourt, et prêt à boire, si +voulez.»</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Derrière ce personnage, grossi en caricature +et décrit de verve, il y a plus qu'une imagination +de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns +des traits les plus permanents et les plus +rarement retracés de l'ancien caractère français.</p> +<p>Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble +et d'excessif, que l'on considère l'adresse de ses +machinations, ses malices, ses réparties, sa +façon de considérer les femmes, oscillant entre la +galanterie et la méfiance, son scepticisme superficiel, +ce sont là autant de façons de penser françaises. +Les cours qui ont façonné notre race, ne +l'ont dotée à l'origine, ni de la roideur de passions +des Anglais, ni du mysticisme allemand. Un esprit +plus élastique, plus observateur, plus agile nous +a fait pénétrer les dessous ridicules de ce que +l'on vénère ailleurs. Ni l'exaltation à propos de +questions métaphysiques, ni le respect de la +force ou du droit, n'ont dominé en France au +point de garantir la religion, les rois et les +juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le pouvoir +de ces trois êtres était mis en question, +miné de plaisanteries et moralement détruit. +Du roman de Renard à Courier, cette besogne de +démolition n'a pas chômé.</p> +<p>Mais, après quelque temps de bataille, les +gênes un peu élargies, l'amour du bien-être, la +paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu ému +dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va +à ses affaires, sans plus tenir à ses négations, +que le voisin à ses affirmations. Et, au bout de +toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, +celle de Montaigne et de Voltaire, la question +finale qui s'empare de l'esprit français, est bien +celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» +Il faut +jouir de vivre, en gens avisés, distraits, prompts +d'intelligence. Et alors viennent les vrais artistes +français, La Fontaine, Watteau, les auteurs, les +vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui +cherchent à égayer, demeurent, écrivant à +point +nommé pour les «langoureux malades ou +autrement faschez et désolez.»</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et +la question de Panurge se pose plus inquiétante. +Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont +grandi en disproportion. Nous sommes accablés +par la complication des affaires, les soins d'une +lutte pour la vie, plus âpre, la conduite difficile +de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que +nos corps supportent plus mal et moins longtemps, +nous abandonnent, et d'ailleurs ne nous +suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par +l'enchevêtrement des sciences modernes, la +complexité de nos sensations. Nous avons tout +pris à toutes les races. Par une dénaturalisation +périlleuse, nous pensons de plus en plus à l'anglaise, +nous sentons de plus en plus à l'allemande. +Notre scepticisme a subsisté; mais il veut +maintenant approfondir les questions suspectes, +et, à cet effort, il a perdu toute gaîté et toute +popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus +en plus à dépouiller la joie. Et c'est avec une +avidité accrue par tous ces motifs de tristesse, +que nous cherchons une réponse à l'interrogation +de Panurge. Nous avons les voyages, la dure +distraction du travail, la chasse, le jeu, ce que +Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la +foule». Mais les plus clairvoyants considèrent +que ce sont là des palliatifs plus que des remèdes. +La façon d'envisager la vie a revêtu chez +notre élite des formes douloureuses qui diffèrent +peu du pire pessimisme. «Le meilleur fruit de +notre science, dit M. Taine, dans un des livres +les plus humoristiques de notre temps, est la +résignation froide, qui réduit la souffrance à la +douleur physique.» L'on ne pourra s'empêcher +de penser que ce fruit est amer, petit, à portée +de peu de mains, et que depuis trois siècles, +nous nous sommes beaucoup éloignés de Rabelais +et du pantagruélisme.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">[16]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Panurge</i>, n° I, octobre 1882.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="PEINTURE"></a><br> +<h2>DE LA PEINTURE<a name="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17"><sup>[17]</sup></a></h2> +<h2>À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI</h2> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>Le Salon de cette année, les réflexions qu'il +a suggérées dans ce journal s'étaient bien +éloignés déjà de la mémoire de leur +auteur, +quand tableaux et commentaires lui furent rappelés +par une conversation fortuite dont l'écho +lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de +visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien +vint à porter sur les articles que l'on a +pu lire dans la <i>Vie Moderne</i>; ils se résumaient +en somme en une prédilection marquée pour les +peintres <i>émotifs</i>, si l'on peut dire ainsi, les +peintres donnant une émotion de couleur, et +pour leur représentant, M. Whistler. Les +remarques de M. Raffaëlli, qui, comme on le +sait par sa préface du catalogue de son exposition +en 1884, est un théoricien de son art, +parurent extrêmement intéressantes, et grâce +à +la personne qui servait de truchement, il fut +possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces +notes soulèvent la question du but, c'est-à-dire +de l'essence même de la peinture. Elles seront +envisagées et discutées à ce point de vue.</p> +<p>«La critique du Salon dans la <i>Vie Moderne</i>, +dit M. Raffaëlli, se borne à l'éloge de M. Whistler. +C'est dans son oeuvre, en général, un excellent +peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. +Mais est-il juste de donner la place suprême à +un art semblable, surtout lorsqu'il est représenté +dans une exposition par le portrait de Sarasate, +et de faire fi d'autres recherches? Que dirait-on +d'un critique littéraire qui placerait Dostoievski +en première ligne du mouvement des lettres +contemporaines? <i>Crime et Châtiment</i> est admirable +parce que ce roman est appelé à peindre +l'hallucination criminelle, mais le peintre qui +entoure d'une pareille hallucination indifféremment +un violoniste mondain, une jeune femme +charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants +roses est absurde, parce que ces oeuvres sont +absurdes et morbides, parce que l'absurde et le +malade ne peuvent pas rationnellement prétendre +prendre jamais place dans notre admiration.</p> +<p>«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient +de donner à l'hallucination comme facteur +de la civilisation à une époque où l'illusion +religieuse +vient à nous faire défaut; je reconnais +aussi que toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. +Mais l'hallucination n'a justement ce +pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle +renferme, détient et porte l'enthousiasme sur un +caractère important, enthousiasme admiratif par +amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres +peintres sont là pour affirmer ce que j'avance; +voyez l'enthousiasme de l'apparat grandiose chez +le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, +Fra Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante +de la vilaine petite bourgeoisie de 1830, +chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous +trouverions toujours la même chose: enthousiasme +pour un caractère dominant à une époque +et dans une société donnée, +interprété en admiration +par amour, ou en haine par amour de la +vertu contraire au vice découvert.»</p> +<p>M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations +qui ont paru ici même sur ses tableaux +de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions +dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux +un peintre exact de types et d'expressions, un +portraitiste de physionomies humaines.»</p> +<p>—Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie +M. Raffaëlli; grand merci si on fait fi de pareilles +recherches. On ajoute: «qui malheureusement +verse dans la caricature.» Mais que l'on me +dise un peu quel tableau doit naître sous mon +pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène +que je veux rendre est un sentiment d'ironie ou +de colère. D'ailleurs ce mépris de la caricature +me froisse partout où je le rencontre, car la caricature +a autant de droit à l'admiration que tout +autre forme d'art.»</p> +<p>Telles sont ces notes et cette conversation. Si +l'on se reporte pour la comprendre pleinement à +l'étude sur le beau caractéristique qui se trouve +à +la tête du catalogue déjà cité, on verra +qu'en +somme M. Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des +obscurités et des longueurs, écartant les +désignations +de classicisme, de réalisme, de romantisme +et de naturalisme, posant en principe +qu'esthétiquement toute époque a une notion +particulière du beau, que socialement notre +époque est caractérisée par un +épanouissement, +complet de l'individualisme et de l'égalité, +qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est +le facteur principal de notre vie sociale, on arrive +à cette page d'un grand souffle sur la +nécessité où est la peinture de travailler +à représenter +l'homme et toutes sortes d'hommes.</p> +<p>«Le beau de la société, écrit M. +Raffaëlli, est +dans le caractère individuel de ses hommes, de +ses hommes qui ont su conquérir lentement leur +raison, au milieu des affolements de la peur; de +ses hommes qui ont su conquérir leur liberté, +après des centaines de siècles de misère, de +vexations et d'abus misérables où le plus fort a +toujours asservi le plus faible. Voilà le beau +chez nous. Il nous faut graver les traits de ces +individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux +derniers, parce que tous ont bien mérité de +l'humanité.</p> +<p>«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre +et qui ont besoin d'être en face de grands +hommes pour s'apercevoir de la grandeur de +l'homme, s'adressent à nos de Lesseps, à nos +Edison, à nos Pasteur ou bien à nos politiques, +aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux +grands commerçants, aux industriels fameux, +aux philosophes; mais que ceux qui se sentent +l'âme élevée et le coeur vibrant pour la +suprême +beauté de leur race prennent les plus humbles, +les va-nu-pieds et les derniers pauvres gens. +Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont +vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées +ou par la force sans comprendre bien, suivant +leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une +chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» +Et M. Raffaëlli poursuit en exhortant à l'étude +passionnée et universelle de l'homme dans toute +l'étendue de la société et dans toute la +série de +ses conditions, de ses manières d'être, de ses +moeurs et de ses types.</p> +<p>L'on concevra maintenant toute l'importance +de la doctrine artistique de M. Raffaëlli et comment +elle détermine une conception toute particulière de +la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie +humaine qui est belle en soi et qui vivifie son +grand talent, voudrait borner cet art à nous donner +de notre race et de nos contemporains, une +série d'effigies caractéristiques, propre à nous +les +faire connaître intimement et par conséquent +aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné +que toute oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion +qu'elle produit, ce peintre désire exciter la +sympathie de ses spectateurs par l'exactitude +minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec +laquelle il reproduit ses types; par leur choix +généralement excellent et notable; par leurs occupations +et manières d'être parfaitement appropriées +à leur extérieur; en d'autres termes, +par sa pénétration dans une série de +caractères, +d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté +de nous les faire pénétrer, de nous les +révéler. +Son art aboutit à la connaissance passionnée, +sympathique ou antipathique, d'une portion représentative +de l'humanité de ce temps. C'est là, +croyons-nous, un exposé impartial et exact de ses +tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces +tendances et ces résultats sont-ils par excellence +ceux que doit poursuivre l'art pictural? Nous ne +le pensons pas.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">[17]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Vie Moderne</i>, 13 novembre 1886.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">I.—<a href="#FLAUBERT">Flaubert</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">II.—<a href="#ZOLA">Zola</a> +avec P.S.</p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">III.—<a href="#HUGO">Hugo</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">IV.—<a href="#GONCOURT">Goncourt</a> +avec P.S.</p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">V.—<a href="#HUYSMANS">Huysmans</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VI.—<a href="#COURSE">La +<i>Course à la Mort</i></a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VII.—<a href="#PANURGE">Panurge</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VIII.—<a + href="#PEINTURE">À propos d'une lettre de M. Raffaëlli</a></p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS *** + +***** This file should be named 12289-h.htm or 12289-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/2/8/12289/ + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Quelques ecrivains francais + Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. + +Author: Emile Hennequin + +Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ECRIVAINS FRANCAIS *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., + + + + +ETUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE + +QUELQUES + +ECRIVAINS FRANCAIS + +FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT + +HUYSMANS, ETC. + +PAR + +EMILE HENNEQUIN + +1890 + + + + +PREFACE + +Ces articles ont ete publies a diverses epoques dans diverses revues, et +l'auteur se proposait de les revoir et de les completer. Emile +Hennequin, qui avait a un haut degre le respect de son talent et le +respect du livre, n'aurait certainement pas consenti a former un volume +d'etudes plus ou moins heterogenes, qu'il n'y a pas de raison +peremptoire pour reunir sous un meme titre, et qui ne constituent pas un +ensemble comme les _Ecrivains francises_. Soucieux de conserver tout ce +qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser +arreter par les considerations qui l'auraient arrete lui-meme, et il +nous a semble que, prise isolement, chacune des etudes que nous +presentons aujourd'hui offrait un assez haut interet pour honorer encore +la memoire d'Emile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui +ont vu disparaitre avec lui une des plus belles intelligences et l'un +des plus purs talents de la jeune generation. + +L'Editeur. + + + + +GUSTAVE FLAUBERT + +ETUDE ANALYTIQUE + + +I + +LES MOYENS + + +_Le style; mots, phrases, agregats de phrases._ Le style de Gustave +Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assembles en +phrases coherentes, autonomes et rhythmees. + +Le vocabulaire de _Salammbo_, de _l'Education sentimentale_, de la +_Tentation de saint Antoine_ est denue de synonymes et, par suite, de +repetitions; il abonde en serie de mots analogues propres a noter +precisement toutes les nuances d'une idee, a l'analyser en l'exprimant. +Flaubert connait les termes techniques des matieres dont il traite; dans +_Salammbo_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hebreu au +latin, aident a designer en paroles propres les objets et les etres. +Sans cesse, en des phrases ou l'on ne peut noter les expressions +cherchees et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue +qui l'enserre et la contient comme un contour une figure. + +A cette dure precision de la langue, s'ajoute en certains livres et +certains passages une extraordinaire beaute. Les paroles sollicitent les +sens a tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont +chatoyantes comme des gemmes, lustrees comme des soies, entetantes comme +des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant +a ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les emotions en +phrases entierement delicieuses: + +"Les flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre +craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la +crevasse des falaises. La terre a la fin se fit plus etroite qu'une +sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'ocean, +nous tournames a droite pour revenir." + +Et ailleurs: + +"Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaiques dans les +cours, des cloisons festonnees, mille delicatesses d'architecture et +partout un tel silence que l'on entendait le frolement d'une echarpe ou +l'echo d'un soupir." + +Par un contraste que l'on percoit deja dans ce passage, Flaubert, precis +et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui +enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes +d'une ame, le sens cache d'un rite, tout mystere entrevu et echappant. +Certaines des scenes d'amour ou figure Mme Arnoux, l'enumeration des +fabuleuses peuplades accourues a la prise de Carthage, le symbole des +Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au debut +de la nuit magique, susurrent a saint Antoine des phrases incitantes, la +chasse brumeuse ou des betes invulnerables poursuivent Julien de leurs +mufles froids, tout cet au dela est decrit en termes grandioses et +lointains, en indefinis pluriels abstraits et approches qui unissent a +l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision. + +Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares +sont assembles en phrases par une syntaxe constamment correcte et +concise. Par suite de l'une des proprietes de la langue de Flaubert, de +n'employer par idee qu'une expression, un seul vocable represente chaque +fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans +appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture meme +soudee par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement +courte se compose des elements syntactiques indispensables, est +construite selon un type permanent, soutenue par une armature +preetablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables +mots, signes d'innombrables idees, formulees d'une facon precise et +belle, en une diction definitive. Cette parite grammaticale est le +principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les +differences de langue et de sujet, unissant des formes tantot lyriques, +tantot vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame +Bovary_ a la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associees +en deux types de periode. + +Le plus ordinaire, qui est determine par la concision meme du style, +l'unicite des mots et la consertion de la phrase, est une periode a un +seul membre, dans laquelle la proposition presentant d'un coup une +vision, un etat d'ame, une pensee ou un fait, les pose d'une facon +complete et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'etre liee a +d'autres et subsiste detachee du contexte. Ainsi de chacune des phrases +suivantes: + +"Les Barbares, le lendemain, traverserent une campagne toute couverte de +cultures. Les metairies des patriciens se succedaient sur le bord de la +route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers +faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans +les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par +derriere. Un vent chaud soufflait. Des cameleons rampaient sur les +feuilles larges des cactus." + +De la presence chez Flaubert de cette periode statique et discrete, +decoulent l'emploi habituel du preterit pour les actes et de l'imparfait +pour les etats; de la encore l'apparence sculpturale de ses descriptions +ou les aspects semblent tous immobiles et places a un plan egal comme +les sections d'une frise. + +Ce type de periode alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les +propositions se succedent liees. Aux endroits eclatants de ses oeuvres, +dans les scenes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement +echafaude va se terminer par une idee grandiose ou une cadence sonore, +Flaubert, usant d'habitude d'un "et" initial, balancant pesamment ses +mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large, +pousse d'un seul jet un flux de phrases coherentes: + +"Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute +terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans +les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs +doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles +d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, a +moitie nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros +requins qui s'ebattent dans l'onde." + +Et cette autre periode, dans un ton mineur "Maintenant, il +l'accompagnait a la messe, il faisait le soir sa partie d'imperiale, il +s'accoutumait a la province, s'y enfoncait;--et meme son amour avait +pris comme une douceur funebre, un charme assoupissant. A force d'avoir +verse sa douleur dans ses lettres, de l'avoir melee a ses lectures, +promenee dans la campagne et partout epandue, il l'avait presque tarie; +si bien que Mme Arnoux etait pour lui comme une morte dont il s'etonnait +de ne pas connaitre le tombeau, tant cette affection etait devenue +tranquille et resignee." + +En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand +apparait une scene ou un personnage qui l'emeuvent; dans _Salammbo_ et +la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succede au recit. + +Ces deux sortes de periodes s'unissent enfin en paragraphes selon +certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la +beaute et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net eclat +des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie +qui resulte du savant dosage des temps forts et des faibles. + +Constitue comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un +_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une serie de +courtes phrases statiques, d'allure contenue, ou les syllabes accentuees +egalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grace d'habitude a +une enumeration, devient comprehensible et chantante, se traine un peu +en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la periode terminale +dans laquelle une image grandiose est proferee en termes sonores que +rythment fortement des accents serres. Ainsi qu'on scande a haute voix, +ce passage: + +"Ou donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpetuellement? Tantot +mince et recourbee tu glisses dans les espaces comme une galere sans +mature; ou bien au milieu des etoiles tu ressembles a un pasteur qui +garde son troupeau. Luisante et ronde tu froles la cime des monts comme +la roue d'un char." + +Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie: + +"Il n'eprouvait pas a ses cotes ce ravissement de tout son etre qui +l'emportait vers Mme Arnoux, ni le desordre gai ou l'avait mis d'abord +Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile, +parce qu'elle etait noble, parce qu'elle etait riche, parce qu'elle +etait devote,--se figurant qu'elle avait des delicatesses de sentiment, +rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs +dans la depravation." + +C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternees, moderant, +contenant et precipitant le flux des syllabes, que Flaubert declame la +longue musique de son oeuvre, en cadences mesurees. Et chacun de ses +groupes de breves et de longues est si bien pour lui une unite discrete +et comme une strophe, qu'il reserve, pour les clore, ses mots les plus +retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits. +C'est ainsi que frequemment, a defaut d'un vocable nombreux, il modifie +par une virgule la prononciation d'un mot indifferent, contraignant a +l'articuler tout en longues: + +"Ca et la un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient +tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin, +tombees." + +Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvees, +telles que peut les inventer un ecrivain embarrasse du lien de ses +idees, les paragraphes se suivent en laches chapitres qu'agrege une +composition ou simple et droite comme dans les recits epiques, ou +diffuse et lache comme dans les romans. _L'Education sentimentale_ +notamment, ou Flaubert tache d'enfermer dans une serie lineaire les +evenements lointains et simultanes de la vie passionnelle de Frederic +Moreau et de tout son temps, presente l'exemple d'un livre incoherent et +enorme. + +Ainsi, d'une facon marquee dans les oeuvres ou le style est plus libre +des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se +resout en chapitres dissocies, que constituent des paragraphes +autonomes, formes de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la +syntaxe. Ces elements libres, de moins en moins ordonnes, ne sont +assembles que par leur identite formelle et par la suite du sujet, comme +sont continus une mosaique, un tissu, les cellules d'un organe, ou les +atomes d'une molecule. + +_Procedes de demonstration: descriptions, analyse:_ De meme que +l'ecriture de Flaubert se decompose finalement en une succession de +phrases independantes douees de caractere identiques, ainsi ses +descriptions, ses portraits, ses analyses d'ames, ses scenes d'ensemble +se reduisent a une enumeration de faits qui ont de particulier d'etre +peu nombreux, significativement choisis, et places bout a bout sans +resume qui les condense en un aspect total. + +La ferme du pere Rouault, au debut de _Madame Bovary_, puis le chemin +creux par ou passe la noce aux notes egrenees d'un menetrier,--un canal +urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pecuchet_, sont +decrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase +generale qui designe l'impression vague et entiere de ces scenes. Le +merveilleux paysage de la foret de Fontainebleau, dont l'idylle apparait +au milieu de l'_Education sentimentale_, est peint de meme avec des +types d'arbre, de petits sentiers, des clairieres, des sables, des jeux +de lumiere dans des herbes; le fulgurant lever de soleil a la fin du +banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montre en une +suite d'effets particuliers a Carthage, etincelles que l'astre met au +faite des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des +chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de +Tanit; et pour la nuit de lune ou Salammbo profere son hymne a la +deesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et +l'accroupissement des etres qui les hantent, les murmures de ses arbres +et de ses flots, qui sont enumeres. + +Les portraits de Flaubert sont traces par ce meme art fragmentaire. +Mannaei, le decharne bourreau d'Herode, la vieille nourrice au profil de +bete qui sert Salammbo, sont depeints en traits dont le lecteur doit +imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies +modernes que le romancier a mises dans notre memoire, les camarades de +Frederic Moreau, les hotes des Dambreux, le pere Regimbard imposant, +furibond et sec, Arnoux, la delicieuse heroine du livre; puis la figure +de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis +des comices, le debonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de +l'heroine,--toutes ces figures et ces statures sont retracees +analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi: + +"Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'a cette epoque.... Ses +paupieres semblaient taillees tout expres pour ses longs regards +amoureux ou la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort ecartait +ses narines minces et relevait le coin charnu de ses levres +qu'ombrageait a la lumiere un peu de duvet noir. On eut dit qu'un +artiste habile en corruptions avait dispose sur sa nuque la torsade de +ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde negligemment et selon les +hasards de l'adultere qui les denouait tous les jours. Sa voix +maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque +chose de subtil qui vous penetrait se degageait meme des draperies de sa +robe et de la cambrure de son pied." + +Et cet art de raccourci qui surprend en chaque etre le trait individuel +et differentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une +perfection superieure; dans ce livre ou chaque apparition est decrite en +quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir +une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba, +Helene-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables. + +Par un procede analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les +ames qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une serie de +moyens qui reviennent a indiquer un etat d'ame momentane de la facon la +plus sobre et en des mots dont le lecteur doit completer le sens +profond, il dit tantot un acte significatif sans l'accompagner de +l'enonce de la deliberation antecedente, tantot la maniere particuliere +dont une sensation est percue en une disposition; enfin il transpose la +description des sentiments durables soit en metaphores materielles, soit +dans les images qui peuvent passer dans une situation donnee par +l'esprit de ses personnages. + +Le dessin du caractere de Mme Bovary presente tous ces procedes. Par des +faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifies les debuts de +son hysterisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les +crises decisives et finales de sa douloureuse carriere. Par des +indications de sensations, la plenitude de sa joie en certains de ses +rendez-vous, et encore l'ame vide et frileuse qu'elle promenait sur les +plaines autour de Tostes: + +"Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant +d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin +dans les champs une fraicheur salee. Les joncs sifflaient a ras de terre +et les feuilles des hetres bruissaient en un frisson rapide, tandis que +les cimes se balancant toujours continuaient leur grand murmure. Emma +serrait son chale contre ses epaules et se levait." + +Penetrant davantage la sourde eclosion de ses sentiments, d'incessantes +metaphores materielles disent le neant de son existence a Tostes, son +intime rage de femme laissee vertueuse, par le depart de Leon et son +exultation aux atteintes d'un plus male amant: + +"C'etait la premiere fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son +orgueil, comme quelqu'un qui se delasse dans une etuve, s'etirait +mollement et tout entier a la chaleur de ce langage." + +Et encore la contrition grave de sa premiere douleur d'amour: + +"Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de +son coeur; et il restait la plus solennel et plus immobile qu'une momie +de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'echappait de ce grand amour +embaume et qui, passant a travers tout, parfumait de tendresse +l'atmosphere d'immaculation ou elle voulait vivre." + +Puis des recits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les +recits de debats interieurs chez Stendhal, completent ces comparaisons, +devoilent en Mme Bovary l'ardente montee de ses desirs, l'existence +ideale qui ternit et trouble son existence reelle. Des hallucinations +internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit a Tostes, +amere et decue; de plus confuses, le desarroi de son esprit tandis +qu'elle cede a la fete des comices sous les declarations de Rodolphe; +d'autres, l'elan de son ame liberee quand elle eut obtenu de partir avec +son amant; des imaginations confirment et attisent sa derniere passion +que mine sans cesse l'indignite de son amant, et emplissent encore de +terreur sa lamentable fin. + +De ces procedes, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans +l'_Education sentimentale_; les personnages de ce roman sont montres par +de tres legeres indications, un mot, un accent, un sourire, une paleur, +un battement de paupieres, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la +profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les +conversations de Frederic et de Mme Arnoux, puis ce diner ou celle-ci, +Mme Dambreuse et Mlle Roques, reunies par hasard, entrecroisent +curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la +perfection de ce procede, qui est encore celui des oeuvres epiques, et +de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne a la +description par les dehors. + +Il faut retenir en effet combien ces procedes de Flaubert conviennent +aux necessites de son style. Un enonce de faits, une metaphore, un recit +d'imaginations se pretent parfaitement a etre concus en termes precis, +colores et rhythmes. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_ +et de l'_Education_ sont ceux ou l'auteur s'exalte a montrer la pensee +de ses heroines. Decrite comme une vision, frappee en eclatantes figures +et chantee comme une strophe, elle donne lieu a de splendides periodes, +ou se deploient tous les prestiges du style. + +L'art de ne reveler d'un paysage, d'une physionomie et d'une ame qu'un +petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante, +ressortent encore des tableaux d'ensemble ou se melent les peripeties et +les descriptions. Que l'on prenne la scene des comices dans _Madame +Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les pres, la +main dans la main, et laissant derriere elles une senteur de laitage, la +myrrhe qu'exhalent les sieges sortis de l'eglise, les physionomies +grotesques ou abeties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les +passes conversationnelles ou Rodolphe conquiert la chancelante epouse, +tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narre du train +ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Education +sentimentale_, cette contention et le choix adroit des details +significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent +tous les habitues de traversees, est notee par ces simples mots: "Il se +versait des petits verres". Les courses, l'attaque singuliere du poste +du Chateau-d'Eau pendant les journees de Fevrier, qui est exactement ce +qu'un passant verrait d'une emeute,--une seance de club, l'elegance et +le luxueux ennui d'une reception chez un financier, sont decrits de meme +en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et +poignantes entrevues de Frederic et de Mme Arnoux, a cette idylle +d'Auteuil, ou, vetue d'une robe brune et lache, elle promenait sa grace +douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notees en faits +indispensables et depourvues de toute phraseologie inutile. Que l'on se +rappelle, pour confirmer ces notions, les scenes exactes et comme +percues de _Salammbo_, ou l'extreme concision des preludes descriptifs +dans la _Tentation_, les sobres et eclatantes phrases dans lesquelles un +detail baroque ou raffine revele tout un temps; le festin d'Herode, ou, +dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'enorme luxure +latente des convives qu'enivre la fumee des mets et la chaude danse de +l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en +touches sures et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes +lumieres et les attitudes passionnantes. + +_Caracteres generaux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une +minutie qui sera justifiee plus loin, les moyens dont use Flaubert pour +susciter en ses lecteurs les emotions qui seront designees. Leur +caractere commun est aise a demeler, et rarement, du style a la +composition, de la description a la psychologie, des mots aux faits, un +artiste a fait preuve d'une plus rigide consequence. + +Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec +rigueur et assemble avec effort des materiaux tries. Qu'il s'agisse de +l'election d'un vocable, il le veut unique, precis et tel que chacun ou +chaque serie realise des ideaux sensuels et intellectuels nombreux. La +syntaxe est correcte, sobre, liante, de facon a modeler des phrases +presque toujours aptes a figurer isolees. Et comme cette rigueur concise +exclut de la langue de Flaubert toute superfluite, des lacunes existent, +ou le semblent, entre les unites dernieres de son oeuvre; les +paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'etagent sans +soudure. + +De meme, si l'on considere ses procedes d'ecriture par le contenu et non +plus par le contenant, les faits aussi soigneusement elus que les mots, +forces d'ailleurs d'etre tels qu'on les puisse exprimer dans une langue +determinee,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu a de belles +phrases, et significatifs encore, parce qu'ils resultent d'un choix d'ou +le banal est exclu. + +De ce triage perpetuel des mots et des choses, resulte la concision +puissante, la haute et difficile portee de ce qu'exprime Flaubert; de la +ses descriptions ecourtees, disjonctives et pourtant resumantes, sa +psychologie, soit transmutee en magnifiques images, soit reduite en +sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits percoivent +ce qui est intime et d'ailleurs inexprime; de la le sentiment de +formidable effort et d'absolue reussite parfois, que ces oeuvres +procurent, qui, ramassees, trapues, planies, parachevees et polies grain +a grain, ressemblent a d'enormes cubes d'un miroitant granit. + +NOTES: + +[Note 1: La signification de ce procede d'analyse est excellemment +developpee dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.] + + +II + +LES EFFETS + + +_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, departie entre le vrai et +le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide +exactitude la ruine d'une ame forte et irresignee qu'avilit et qu'ecrase +la bassesse stupide de tous. L'_Education sentimentale_ conduit, par +l'infini dedale des laches amours de Frederic Moreau, de la rubiconde +infamie d'Arnoux, a la double beaute de Marie Arnoux; ce livre apprend a +mesurer les extremes de l'humanite. Il est des heures ou du spectacle +des choses s'exhale le pessimisme parfois pueril de _Bouvard et +Pecuchet_, que corrige la cordiale pitie empreinte dans le premier des +_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes +spectacles d'avoir vu et penetre la vie. L'irresistible charme de la +_Legende_, la seche beaute d'_Herodias_, induisent a _Salammbo_ ou la +pourpre et les ors du style expriment, en une supreme fanfare, l'exquis, +le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maitresse, la _Tentation de +saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allegorie; penetree +de signification et decoree de splendeur, cette oeuvre consigne en un +dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave +Flaubert. + +Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres ou Flaubert s'est le +plus abandonne au terne cours de la vie, sont teintes parfois +d'incomparables beautes de style et d'ame. Il est meme des passages dans +l'_Education sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer +d'indefinissables mouvements d'ames, touchent au mystere. Et si la +beaute rayonne dans _Salammbo_, la _Tentation_, _Herodias_, la +_Legende_, elle y est definie et corroboree par un realisme historique +plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pecuchet_ ne +ressort pas plus des tristes denouements des romans, que des farouches +destinees qui s'appesantissent dans _Salammbo_ et des continus +effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'ecroulement de ses +erreurs. Ainsi melees en des alliages ou chaque element predomine +alternativement, les deux passions de Flaubert, la beaute exaltee +jusqu'au mystere, et la verite suivie de pessimisme, composent les +livres que nous analysons. + +_Le realisme_: Le realisme, qu'il faut definir la tendance a voir dans +les objets denues de beaute matiere a oeuvre d'art, est pousse chez +Flaubert a ses extremes limites, et, en fait, certains cotes exterieurs +de _Madame Bovary_ et de l'_Education_ n'ont pas ete depasses par les +romanciers modernes. Flaubert s'est astreint a decrire de niaises +campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la +Seine entre lesquelles se passe le debut de son second roman. Des +interieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute pres +d'Yonville, ou Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, a la +mansarde dans laquelle Dussardier blesse fut soigne par cette +enigmatique personne, la Vatnaz. Mais la mediocrite attire Flaubert +davantage. Il excelle a peindre en leur ironique denument de toute +beaute, certains interieurs bourgeois, decores de lithographies, +plancheies, frottes et balayes. Certaines hideurs modernes le +requierent. Il s'adonne a rendre minutieusement le ridicule des fetes +agreables aux populations, comme les comices d'Yonville et les +solennites publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement +de la classe moyenne, les gros dejeuners de garcons, les seances au +cafe, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la +maitresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte a sa +famille, sa gloriole de pere infatue, le bonnet grec, la politique, les +joies solitaires en un metier d'agrement, sont complaisamment decrits. +Et de meme, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la +religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains +de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant, +sont detailles avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute +exactitude. Les etres de ce milieu sont des ames journalieres et +ordinaires, toute la moyennete des fonctions sociales, le pharmacien, +l'officier de sante, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le +repetiteur de droit, l'habitue d'estaminets, et les femmes de ces gens. +Decrits, analyses, mis en scene, avec une moquerie tacite, mais aussi +avec la penetration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la +vie et de la societe une image au demeurant exacte pour une bonne part +de ce siecle. Que l'on joigne a cette mediocrite des lieux et des gens, +le mince interet des aventures, un adultere diminue de tout l'ennui de +la province, la vie campagnarde de deux vieux employes, l'existence +sociale de quelques familles moyennes a Paris, que traverse le +desoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaitra dans les romans de +Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthetique realiste. + +Il en possede la veracite. S'efforcant sans cesse de rendre exactement +du spectacle des choses ce que ses sens en ont percu, il arrive, quand +il s'efforce de demeler les mobiles des actes et les phases des +passions, a une extraordinaire penetration, qui est le resultat de sa +connaissance des modeles qu'il a pris, et de son application a rester +dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui +produisent les grands traits du caractere est merveilleuse, comme le +montrent les antecedents parfaitement calcules d'Emma et de Charles +Bovary, la vague adolescence de Frederic Moreau. Puis ces caracteres +jetes dans l'existence, soumis a ses heurts et consommant leurs +recreations, evoluent au gre des evenements et de leur nature, avec +toute l'unite et les inconsequences de la vie veritable, tantot nobles, +decus et victimes comme Mme Bovary, tantot perpetuant a travers des +fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frederic Moreau, +tantot sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences; +dont les menus faits decelent perpetuellement en Flaubert une si +profonde perception des mobiles, de leur complication, de la +dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend +chacun different de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit etre, +Flaubert est parvenu a distinguer et a rendre le trait le plus +difficile: la lente transformation que le temps impose a ceux qu'il +detruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit +les personnes successives qui apparaissent tour a tour au-dehors et au +dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est +parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse +d'interieur et reconnaissante de l'independance que le mariage lui +assure; puis l'inquietude croissante de toute sa personne ardemment +vitale, et son chaste amour pour un jeune homme frequentant sa maison, +prelude coutumier des adulteres plus consommes. Et combien est nouvelle +celle qui se livre avec une grace presque mure a son aime, et comme on +la sent, a travers ses cris de jeune maitresse, la femme de maison, etre +deja responsable et denue d'enfantillages. Puis les epreuves viennent, +sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement +habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet +la maitresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs precedent les +attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une +creature sentant le temps et la joie lui echapper, jusqu'a ce qu'elle +consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les +romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes +atteintes d'une existence sans pitie. On pourrait retracer de meme les +lentes phases du caractere de Frederic Moreau et de Mme Arnoux, qui tous +deux eprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformes par le +passage des jours, petris et malleables au cours des passions et des +incidents. + +Le souci du vrai et la reussite a le rendre que montrent la psychologie +et les descriptions realistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres +d'imagination. Quand cet homme, qu'excede visiblement le spectacle du +monde moderne, s'adonne a l'evocation d'epoques que son esprit +apercevait eclatantes et grandioses, il ne peut depouiller son realisme +et se sent imperieusement force d'etayer sa fantaisie du positif des +donnees archeologiques. Avant d'entreprendre _Salammbo_, il explore le +site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son +territoire. Puis, remuant les bibliotheques, s'etant assimile le peu que +l'on sait sur la metropole punique, incertain encore et connaissant le +besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroit a +l'archeologie biblique et semitique, s'emplit encore la cervelle de tout +ce que les litteratures classiques contiennent de farouche et de fruste. +Pour la _Tentation de saint Antoine_, de meme, pas une ligne dans cette +serie d'hallucinations qui n'eut pu donner lieu a un renvoi en +italiques. + +"Je suis perdu dans les religions de la Perse, ecrit-il dans sa +correspondance, je tache de me faire une idee nette du dieu Hom, ce qui +n'est pas facile. J'ai passe tout le mois de juin a etudier le +bouddhisme, sur lequel j'avais deja beaucoup de notes, mais j'ai voulu +epuiser la matiere autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que +je crois aimable." + +Et pour l'extravagant final de ce livre: + +"Dans la journee, je m'amuse a feuilleter des belluaires du moyen age; a +chercher dans les "auteurs" ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. +Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai a peu pres +epuise la matiere, j'irai au Museum revasser devant les monstres reels, +et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies." + +Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Legende de +saint Julien l'hospitalier_, il a prete a Flaubert toute une collection +de traites de venerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de +celles qu'il fit pour ecrire _Bouvard et Pecuchet_ ou l'_Education_. Le +procede apparaitra le meme. Avant de laisser enfanter son imagination, +de preter a sa puissance verbale de beaux themes a phrases magnifiques, +Flaubert avait rempli sa memoire de l'infinite de faits que reclamait +son style particulier, disconnexe et concis, et que son realisme le +poussait a rechercher aussi veridiques que peuvent les fournir les +livres. Avant d'avoir ecrit un paragraphe de ses oeuvres epiques ou +lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la +demeure, le luxe, la nourriture; ses fetes, ses rites, sa politique, les +institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les +hasards de son histoire et la legende de son origine. Et quand il lui +fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone +sous Nabuchodonosor, evoquer les dieux et les monstres, il composa en sa +cervelle ces visions de donnees aussi exactes et d'aussi minutieux +renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que +les notes par lesquelles il decrivait un bal chez un banquier ou une +noce au village. + +Cet art realiste etaye de faits et d'ou l'imagination est presqu'exclue, +atteint, par la, selon le voeu d'une de ses lettres "a la majeste de la +loi et a la precision de la science". L'oeuvre concue comme +l'integration d'une serie de notes prises au cours de la vie ou dans des +livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la +recherche de certaines formes verbales, possede l'impassible froideur +d'une constatation et ne decele des passions de son auteur que de rares +acces. Elle est, comme un livre de science, un recueil +d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de +traditions, bien differente de tous les romans d'idealistes que +composent une serie d'effusions au public a propos de motifs ordinaires +ou de faits clairsemes. Masque par une esthetique qui consiste a montrer +de la vie une image et non pas une impression, l'ecrivain garde en lui +ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'a l'analyse de legers mais +suffisants indices. + +_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arriere-gout de +ses lectures, que les romans de Flaubert tendent a donner de la vie un +sentiment d'amere derision. Sur la stupidite et la mechancete de +certains etres, sur l'inconsciente grossierete d'autres, sur l'injustice +ironique de la destinee, sur l'inutilite de tout effort, la muette et +formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en +dissimules sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le +formidable Regimbart de l'_Education_, exposent toute la platitude +humaine, folatre ou grognonne, en des individuations si completes +qu'elles peuvent etre erigees en types. D'autres, pris, semble-t-il, +avec une particuliere conscience, au plein milieu de l'humanite +courante, Charles Bovary, cet etre essentiellement mediocre et chez qui +une bonte molle ajoute a l'insupportable pesanteur morale,--Jacques +Arnoux, plus canaille et plus rejoui, mais non moins irresponsable, +beat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la +moyenne contient de lourde bassesse et de haissable laisser-aller. Et +ces etres qui presentent a la vie la carapace de leur stupidite, +rubiconds et point mechants, oppriment, grace a d'obscenes +accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, superieure par la +volonte, Mme Arnoux superieure par les sentiments, qui, avilies ou +contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous cotes cruellement +fermee. Qu'elles se debattent, l'une entre une tourbe de niais et avide +de trouver une ame assonante a la sienne, elle prostitue son corps et +ses cris a de bas goujat et meurt abandonnee de tous par le fier refus +de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbecile; que l'autre, +plus intimement malheureuse, froissee sans cesse par le choquant contact +d'un rustre, renoncant en un pudique et sage pressentiment, a l'amour +probablement chetif d'un jeune homme "de toutes les faiblesses", +insultee par les filles, haie de son enfant, et finissant en une +hautaine indulgence par faire a son mari l'aumone de soins +delicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux +nobles, et paient la peine de n'etre pas telles que ceux qui les +coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la +betise d'une republique succede a la niaiserie d'une royaute; quelques +annees de vie de province s'ecoulent en vides propos et minces +occurrences; des entreprises sont tentees aupres d'elles, reussissent ou +echouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit +et tous a une formidable halte, elles ne sentent intensement que le +malheur de songer a leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la +tristesse du reve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre, +_Bouvard et Pecuchet_, qui est comme la necrologie de toutes les +occupations humaines, il s'attache a montrer comment tout effort peut +aboutir a quelque echec, et accumulant les insucces apres les +tentatives, il proscrit le delassement de toute entreprise. Et si +degoute de l'action, l'on tente le refuge de la speculation, voici qu'un +autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en +une eblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs +humaines, tire le neant des evolutions religieuses, entrechoque les +heresies, compare les philosophies et, finalement, quand d'elimination +en elimination on touche a l'agnosticisme pantheiste des modernes, +montre l'humanite recommencant le cycle des prieres des que le soleil se +leve et l'action la reclame. + +Cet effrayant tableau de la vie qui, apres en avoir decrit les duretes +reelles, evalue a l'inanite de consolations, trace avec une +impassibilite qui le corrobore, par une methode strictement realiste ou +des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi +rigoureusement hautain. Il semble qu'a la fin de sa vie, le pessimisme +de Flaubert se soit penetre de douceur. Dans les deux premiers des +_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, decrit l'humble vie de +sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Legende de saint Julien +l'hospitalier_ raconte la dure destinee d'un innocent parricide, +l'ecrivain parait compatir aux maux qu'il montre, et peut-etre est-il +juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il +ne convenait pas de separer la cause des grands de celle des petits, +qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des +souffrances qu'ils contribuent a aigrir. + +_La beaute_: De quelque facon qu'il envisageat la vie, compatissant ou +sardonique, Flaubert la detestait. "Peindre des bourgeois modernes +ecrit-il, me pue etrangement au nez". Aussi quitte-t-il, sans cesse, la +realite que l'acuite de ses sens et les besoins de son esprit le +forcaient sans cesse aussi a apercevoir, et s'essaie-t-il a se creer un +monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en resumant du vrai ses +elements epars d'energie et de beaute sensuelle. Soit par l'harmonie de +phrases superieures a leur sens, soit dans la grandeur d'ames +douloureusement separees du commun, soit dans l'evocation d'epoque +mortes et sublimees dans son esprit en leur seule splendeur et leur +seule horreur, il sut s'eloigner de ce qui existe imparfaitement. + +Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beaute de l'expression +concue en termes nets, simplement lies, semble proferer une note lyrique +plus haute que les choses dites. La phrase s'ebranle, decrit son orbe et +s'arrete, avec la force precise d'un rouage de machine, et sans plus de +souci, semble-t-il, de la besogne a accomplir. Qu'il s'agisse de rendre +la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immacule sur +l'abime, ou les simples incidents du sejour d'une provinciale dans un +Trouville prehistorique, les mots se deroulent parfois avec la meme +grandiloquence, et bondissent au meme essor. L'enfant niais et veule qui +fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une periode doue d'une +forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes +dits en termes heroiques! "Il suivait les laboureurs et chassait a coups +de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient." Et meme Homais, +l'homme au bonnet grec, dans une colere pedante contre son apprenti, en +vient a etre designe par une reflexion ainsi concue: "Car, il se +trouvait dans une de ces crises ou l'ame entiere montre indistinctement +ce qu'elle renferme, comme l'Ocean qui dans les tempetes s'entrouve +depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abimes." + +D'autres echappatoires sont plus legitimes et moins caracteristiques. +Flaubert use le premier du procede naturaliste qui consiste a compenser +la mediocrite des ames analysees par la beaute des descriptions ou +l'auteur, intervenant tout a coup, prete a ses plus pietres creatures +des sens de nerveux artistes. Felicite, la simple bonne de Mme Aubain, +porte au catechisme ou elle accompagne la fille de sa maitresse, une +sensibilite delicate et tactile, jusqu'a de pareilles elevations: + +"Elle avait peine a imaginer sa personne; il n'etait pas seulement +oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-etre +sa lumiere qui voltige la nuit, au bord des marecages, son haleine qui +pousse les nuees, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle +demeurait dans une adoration, jouissant de la fraicheur des murs et de +la tranquillite de l'eglise." + +En s'accoutumant a rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se +debarrasse encore de la necessite des modernistes, forces de hacher leur +phrase a la mesure de paroles lachees. Enfin place devant les scenes ou +le menent ses romans, Flaubert quitte tout a coup l'exacte realite et +s'abandonne a l'admiration du spectacle. Les Champs-Elysees dans +l'_Education_, le jardin d'un cafe-concert, ou a un certain instant, +dans les bosquets, "le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes", +le bal chez Rosanette, la foret de Fontainebleau, presentent +d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le sejour au chateau de la +Vaubyessard, avec ses minuties d'elegance, la foret ou l'heroine +consomme son premier adultere, le tableau de l'agonie et de +l'Extreme-Onction, jettent des eclats entre le restant d'ombre. + +Enfin Flaubert satisfait son amour de l'energie et de la beaute en +concevant les admirables femmes de ses romans, pales, noires, fines et +tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Des qu'il parle de l'une d'elles, son +style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la +seduction d'une ame aceree dans un corps souple, elance et blanc. Les +fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds elans de son +ame vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle +parvient a exprimer de la secheresse de sa vie, culminent en cette scene +d'amour ou l'ineffable est presque dit: + +"La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait a ras de terre au +fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers +qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troue. Puis +elle parut eclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle eclairait, +et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la riviere une grande +tache qui faisait une infinite d'etoiles; et cette lueur d'argent +semblait s'y tordre jusqu'au fond, a la maniere d'un serpent sans tete +couvert d'ecailles lumineuses. Cela ressemblait a quelque monstrueux +candelabre d'ou ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en +fusion. La nuit douce s'etalait autour d'eux; des nappes d'ombre +emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de +grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas +trop, perdus qu'ils etaient dans l'envahissement de leur reverie. La +tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et +silencieuse, comme la riviere qui coulait, avec autant de noblesse qu'en +apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des +ombres plus demesurees et plus melancoliques que celles des saules +immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bete nocturne, +herisson ou belette, se mettant en chasse, derangeait les feuilles, ou +bien on entendait par moments une peche mure qui tombait toute seule de +l'espalier." + +Et cette passion decue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme +intense de ses prunelles et le pli hardi de sa levre, son existence de +hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassee, outragee, +et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses +hontes, quelle violente evasion, en toutes ces scenes, hors le banal de +la vie! + +Mme Arnoux est plus idealement belle encore. Avec ses lisses bandeaux +noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente, +surprise et pure, elle inspire a Flaubert ses plus charmantes pages. Son +apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son "air de bonte +delicate"; puis a la campagne ou Frederic echange avec elle les premiers +mots intimes, plus tard la scene d'interieur ou il la trouva instruisant +ses enfants: "ses petites mains semblaient faites pour repandre des +aumones puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement +avait des intonations caressantes et comme des legeretes de brise";--la +visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation ou la +beaute s'eleve au mystere et a l'auguste: + +"Le feu dans la cheminee ne brulait plus, Mme Arnoux sans bouger restait +les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet +tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se decoupait +en paleur au milieu de l'ombre. + +Il avait envie de se jeter a ses genoux. Un craquement se fit dans le +couloir; il n'osa. + +Il etait empeche d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette +robe se confondant avec les tenebres lui paraissait demesuree, infinie, +insoulevable ..." + +--Une rencontre dans la rue, le revirement mysterieux ou elle s'avoue +"en une desertion immense" aimer Frederic, puis l'entrevue capitale dans +le magasin de porcelaine de son mari et les levres de son amant touchant +ses magnifiques paupieres;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle +d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses: + +"Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier, +et des cimes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux, +jusqu'au bord du ciel pale, ou bien ils allaient au bout de l'avenue +dans un pavillon ayant pour tout meuble un canape de toile grise. Des +points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de +moisi,--et ils restaient la, causant d'eux-memes, des autres, de +n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du +soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur +les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussiere +tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait a les +fendre, avec la main;--Frederic la saisissait doucement; et il +contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de +ses ongles. Chacun de ses doigts etait pour lui plus qu'une chose, +presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom la fait +expres, disait-il, pour etre soupire dans l'extase et qui semblait +contenir des nuages d'encens, des penchees de roses." + +D'aussi belles pages marquent encore la sensualite contenue de ces deux +etres murs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse +de son corps accordee et ce sacrifice empeche par la maladie de son fils +tandis que dehors l'emeute se dechaine,--puis la separation des deux +amants, jusqu'a cette scene effroyablement aigue ou Frederic, se +trouvant un soir chez elle pale et en larmes, est emmene par sa +maitresse, tandis que les rires delirants de Mme Arnoux sonnent dans +l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose +intime et presque obscene, la vente de ses effets: enfin cette supreme +et dure entrevue, ou eclairee tout a coup par la lampe, elle montre a +son amant vieilli, et travaille de concupiscences, la froideur pure sur +ses doux yeux noirs, de ses cheveux desormais blancs, dont deroules, +elle taille une meche, "brutalement a la racine" ... + +Par ce type de femme de la grace la plus haute, Flaubert se compensait +de toutes les brutes que son souci de la verite le forcait a peindre. +Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au reel ce +reflet de beaute, le visible effort avec lequel ses phrases plus +grandes s'elevent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'acre +degout sans doute mele d'ironie, de devoir ensuite se remettre a noter +en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le +supplice volontaire d'un artiste s'astreignant a une besogne vengeresse +mais repugnante, faisaient se detourner Flaubert avec joie du roman, +ecrire apres _Madame Bovary_, l'epopee de _Salammbo_, refaire apres +l'_Education_ ce poeme mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et +preluder par la _Legende_ et _Herodias_ a son entreprise la plus +abetissante de toutes, _Bouvard et Pecuchet_. + +L'on entre par ces livres epiques dans la region de la pure beaute. La +phrase non plus reduite a une elegante armature dans laquelle +s'enchassent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores, +colores et beaux, les rythme en retentissantes cadences, developpe de +nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des +hommes gigantesques et primitifs, a l'ame concise et puisant dans cette +retraction de leur etre une formidable energie, accomplissent ou +subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se deploient en +etincelants decors ou se fige la splendeur des ors, des porphyres, des +pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de +sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes, +sous les yeux droits et males, d'etranges femmes passent. Elles sont +menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantot sortant du temple, +elles supplient, cambrees, au haut de leur palais, les astres qui +tressaillent au fremissement de leurs levres; tantot elles prennent de +leur corps anxieux de purete, des soins inouis, le macerant de parfums, +l'enduisant d'onguents, le frolant de soies, au point que la jouissance +de leur lit promet une joie delictueuse et mortelle. + +Sous les platanes, dans un jardin diapre de lis et de roses, les +mercenaires celebrant leur festin; la lente apparition de Salammbo +descendue les apaiser, a la fois peureuse et divine, l'expedition +nocturne de Matho et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces +voutes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie ou +Salammbo dort entre la delicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son +recueillement dans la maison du Suffete-de-la-Mer; Salammbo partant +racheter de son corps le voile de la deesse, son accoutrement d'idole et +ses rales mesures, quand le chef des barbares rompt la chainette de ses +pieds; puis le siege enorme de Carthage, la foule des peuplades +accourues, l'ecrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce +carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de +toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armee, les +dernieres batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement +mievre et grave, ou Salammbo voilee et parlant a peine recoit le prince +son fiance en un jardin peu fleuri que passent des biches trainant a +leurs sabots pointus, des plumes de paons eparses, enfin le supplice de +Matho et les joies nuptiales, melant des chocs de verres et des odeurs +de mets au dechirement d'un homme par un peuple, jusqu'a ce qu'aux yeux +de Salammbo defaillante en l'agitation secrete de ses sens, Schahabarim +arrache au supplicie son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil, +final tonnant dans lequel se melent le beau, l'horrible, le mysterieux +et l'effrene en un supreme eclat. + +Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scenes encore et de plus +magnifiques paroles. L'etrange et bas palais de Constantin precede le +festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba +galante et vieillote en son charme de chevre; dans le temple des +heresiarques la beaute fletrie, monacale et livide des femmes +montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent a l'evocation +d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abime, +planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le defile des +theogonies et sur la frise qu'a formee le pullulement des dieux +brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tete ceinte d'un halo et +sa large main levee; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis +l'immortel dialogue de la luxure et de la mort ou les mots sont tantot +liquides de beaute, tantot lourds de tristesse; et ces dernieres pages +ou tous les monstres se degagent et se confondent en un protoplasme qui +est la vie meme,--quelle grandiose suite d'episodes, dont chacun figure +une plus charmante ou rayonnante ou tragique beaute. Et que l'on joigne +a ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Herodias_, les imprecations +de Jeochanann, la scene gracieuse ou Salome, nue et cachee par un +rideau, etend dans la chambre du tetrarque son bras ramant l'air pour +saisir une tunique; enfin cette _Legende de saint Julien_ qui contient +les plus divines pages en prose de ce siecle, la vie pure et fiere du +chateau, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de +parricide, les lieux luxurieux ou il se marie, son crime, sa rigueur, sa +transfiguration finale;--certes pas meme chez les grands poetes de ce +temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scenes aussi +purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et +toute l'ame, au point que certaines pages entrent par les yeux comme +une caresse, se delayant dans tout le corps, et le font frissonner +d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernieres oeuvres, +Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille +elements epars de beaute materielle et sensible, en de plus ravissants +ensembles. + +_Le mystere, le symbolisme_: Cet artiste explicite et precis qui excelle +a montrer la beaute sans voile par des phrases qui l'expriment toute, +sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la +delicieuse emotion qui resulte de la reticence, de la preterition du +mystere suggere, sait avec un art profond et charmant s'arreter au bord +des images et des pensees auxquelles la parole est trop pesante. +Certaines emotions a peine senties des entrevues dernieres de Mme Arnoux +et de Frederic, sont voilees sous des mots a demi-revelateurs et +discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'ames +tristement genereuses, qu'a quelques inities. Et l'emoi mystique de la +pretresse phenicienne s'efforcant sous les symboles des dieux et les +mythes des theogonies de saisir l'essence de l'etre et la signification +de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la +maison du Suffete-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gaze de sable, et +adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumiere "effrayante et +pacifique" du soleil, qui passe etrange par les feuilles de lattier noir +des baies,--d'autres scenes ou lunaires ou souterraines, sont decrites +en phrases obscures, distantes, qui parlent a certains esprits une +langue comme oubliee mais comprise, et suscitant dans les limbes de +l'ame des emotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ a son debut, +les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascete des phrases insidieuses +de crepuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et +disconnexes, ont l'illogisme du reve et l'apprehension de l'inconnu; les +visions se suivent et se lient imprevues; des communions subites ont +lieu: + +"Elle sanglotte, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux +pendants, le corps affaisse dans une longue simarre brune. + +"Puis ils se trouvent l'un pres de l'autre loin de la foule,--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois +quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus." + +"Cette femme est tres belle, fletrie pourtant et d'une paleur de +sepulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de +pensees, mille choses anciennes, confuses et profondes ..." + +D'autres scenes, l'apparition d'Helene Ennoia, le culte des Ophites, se +passent en demi-tenebres, et apparaissent vagues et passageres comme des +songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle +encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expedition +ou, quittant le lit nuptial, il parcourt une foret enchantee dont les +betes indestructibles le frolent, et d'autres, qu'il abat, s'emiettent +pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glaces, dont +l'hostilite expie son crime involontaire; Flaubert paraitra posseder le +sens des choses a peine percues, des sentiments naissants et +balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idee precise, peut rendre +seulement par la suggestion, de mysterieuses analogies ou d'indirects +symboles. + +Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbo est +au fond de l'oeuvre de Flaubert. Detestant la realite de toute la haine +d'un idealiste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du +monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette +evasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois reussi a +echapper radicalement au reel, en substituant aux individus les types, a +un recit de faits particuliers, un recit de faits allegoriques. + +Comme M. de Maupassant le dit dans sa preface aux lettres de Flaubert a +George Sand, meme les romans, _Madame Bovary_, l'_Education_, bien que +realistes, pleins d'actes et de lieux precis, ont pour personnages +principaux des etres si parfaitement choisis entre une foule de +similaires, qu'ils representent une classe, ou une espece plutot qu'un +individu. Madame Bovary est par certains cotes la femme, et Homais reste +comme l'exemple grotesque de toute une categorie sociale. + +Dans l'_Education_, plus realiste par le milieu et par le faire, les +jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une +energie trop tourmentee, l'autre d'une faiblesse minee de folles et +vaines aspirations, le troisieme de la grossierete heureuse et finaude, +interpretation que confirme la portee generale du titre de toute +l'oeuvre. Passant sur _Salammbo_ dont le sens est simplement d'etre +belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire +plus significative. + +Dans ce livre, qui est l'oeuvre supreme du style, des procedes +fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la +philosophie de Flaubert, celui-ci a signifie toutes les passions, les +cultes et les speculations de l'humanite. L'ascete est l'homme prive et +assiege de satisfactions charnelles; les amorosites faciles de la reine +de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes a celle des +Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adherant +definitivement a aucune, par toutes les religions et les heresies; la +metaphysique lui propose ses antinomies irresolues, et il hesite de +desespoir, a s'abimer dans la luxure ou a s'aneantir dans la mort; mais +sa curiosite le fait encore balancer entre le mystere du sphinx et les +fables de la chimere qui l'entraine a travers les mythes et les ebauches +de la creation, a l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent +toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la priere dans le +cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la speculation nocturne +a l'action diurne. + +Dans ce livre, dans _Bouvard et Pecuchet_ qui en est l'analogue, plus +ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthese generale, en +dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de representer +l'histoire du developpement de l'esprit humain, de son insatiable +inquietude, sans cesse assaillie de solutions, de systemes, de +revelations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une +revolution que le scepticisme de l'ecrivain le portait a concevoir +circulaire. Que l'on prenne le niais anachorete de la Thebaide ou les +deux bonshommes de Chavignolles, ces etres bornes, credules, dociles et +etonnes sont bien les representants de la dupe qu'il y a en tout homme. +L'imperissable myope, toujours zele de croire les images confuses et +partielles qu'il apercoit, alternant toute affirmation d'une autre, +adherant a la verite actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut +verite aussi, protege par ces continuels mirages contre la glacante +notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les +actes, parvient a vivre presque tranquille et presque heureux, en une +existence de reve et de paix. + +C'est dans cette idee narquoise et amere, qu'est le fond de la +philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de +ses poemes. Dans la _Tentation_ il s'est eleve a l'intuition pure de +cette idee speculative et la propose aux regards avec la moindre somme +d'elements connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite +des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de +fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout +un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi +pour leur beaute et leur mystere; a tel point que l'on peut tour a tour +considerer la _Tentation_ soit comme un poeme didactique, soit comme un +tableau des epoques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un +admirable et precieux ballet ou se melent la fantaisie et les +magnificences. + +En cette oeuvre se reflete toute l'ame de Flaubert, cet esprit +contradictoire et dechire, que le reel sollicitait et repoussait, que la +beaute attirait mais qui ne parvint a l'imaginer qu'antique et +documentaire, qui sentit la seduction du mystere et fut le plus +explicite des stylistes, qui concut la synthese du particulier dans le +general et cependant dissequa des ames particulieres, ecrivit en phrases +analytiques et discretes, et s'abstint de toute generalisation. Dans ces +alliances adverses, dans ces ideaux contradictoires, semble resider le +genie, l'originalite, le caractere, l'indice psychologique particulier +de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carriere, que cette chose chez lui +primordiale et terme commun, le style. + + +III + +LES CAUSES + + +_Resume des faits:_--Apres avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la +syntaxe, de la metrique, de la composition de Flaubert, nous avons +enumere ses procedes de description et de psychologie qui se reduisent a +ceux du realisme,--les caracteres generaux de son art, qui sont la +concision, la contention, et, resultat saillant general, le statisme. +Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi +edifiees, furent la verite, la beaute, le mystere, le symbolisme, effets +que coordonne en serie un pessimisme violent ou ironique. Il faut +ajouter a ses renseignements isoteriques sur Flaubert ceux que +fournissent la connaissance de sa methode de travail, la lenteur et la +difficulte de sa redaction, son effort constant, une fois le plan +general arrete et les notes recueillies, pour achever chaque phrase, +chaque paragraphe, chaque page avant de passer a la suite. + +Ces donnees mettent en presence deux series de faits contradictoires; +d'une part, l'amour des mots precis, des phrases autonomes et statiques, +des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des +faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant a +l'observation et a l'erudition, l'impression de verite que donnent les +livres de Flaubert; d'autre part, son excellence a rendre la beaute +pure, le mystere, le general, sa haine et sa souffrance du reel, ses +echappees vers le roman historique et vers l'allegorie, la splendeur de +son style, l'harmonie de ses periodes, la magnificence diffuse ou +precise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la +perpetuelle oscillation de Flaubert entre le roman realiste et des +oeuvres plus ideales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent a +la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert +de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme. + +Voici qui montre son obsequiosite et son impersonnalite devant la +nature: + +"Je me suis mal exprime en vous disant qu'il ne fallait pas ecrire avec +son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalite en scene. Je +crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un +effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer +a soi." (_Lettres de Flaubert, a George Sand_, ed. Charpentier, p. 41.) + +"Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les +choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbecile? +Cela est un rude probleme. Il me semble que le mieux est de les peindre +tout bonnement, ces choses qui nous exasperent; dissequer est une +vengeance." (Ib. p. 47.) + +"Je me borne donc a exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, a +exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les consequences; +riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela. +Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitie, ni colere. Quant a de la +sympathie, c'est different: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est +pas temps de faire entrer la justice dans l'art?" (Ib. p. 283.) + +Voici pour la tendance contraire: "Peindre des bourgeois modernes et +francais, me pue au nez etrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois +souvent et que vous designez, recherchent tout ce que je meprise et +s'inquietent mediocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme tres +secondaire le detail technique, le renseignement local, enfin le cote +historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la +_beaute_, dont mes compagnons sont mediocrement en quete." (Ib. p. +274.) + +Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: "Je suis comme +M. Prudhomme qui trouve que la plus belle eglise serait celle qui aurait +a la fois la fleche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le +portique du Parthenon, etc. J'ai des ideaux contradictoires; de la +embarras, arret, impuissance."(Ib. p. 72.) + +Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: "Je ne +sais plus comment il faut s'y prendre pour ecrire, et j'arrive a +exprimer la centieme partie de mes idees apres des tatonnements +infinis."(Ib. p. 17.) "Ce souci de la beaute exterieure que vous me +reprochez est pour moi une _methode_. Quand je decouvre une mauvaise +assonance ou une repetition dans une de mes phrases, je suis sur que je +patauge dans le faux; a force de chercher, je trouve l'expression juste +qui etait la seule et qui est, en meme temps, l'harmonieuse." (Ib. p. +279.) "Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport necessaire entre le mot juste +et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours a faire un vers, quand +on resserre trop sa pensee? La loi des nombres gouverne donc les +sentiments et les images, et ce qui parait etre l'exterieur est tout +bonnement le dedans?" (Ib. p. 283.) + +_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extremement +significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre +ses idees et la phrase particuliere dont il veut les revetir une lutte +existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles +des pensees qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette +reflexion, le desaccord frequent note plus haut entre l'expression et +l'exprime, notamment dans les realistes ou les mots sont sans cesse +au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait +extraordinaire que Flaubert a ecrit les oeuvres les plus diverses avec +le meme style, que sa _Lettre a la municipalite de Rouen_ est concue +comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frederic Moreau +parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraitra evident +qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit +egalement sollicite par le beau et par le reel, une tendance superieure +et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase, +certaines categories de mots. + +Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antecedents, +fondamentaux. Car dans les caracteres memes de la syntaxe et du +vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus generales +que developpe son oeuvre. + +Son amour du mot precis et definitif,--c'est-a-dire tel qu'il enserrat +une categorie bornee d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son +esprit a l'intuition des choses individuelles, l'eloigner de toute +generalisation abstraite. + +Son amour des beaux mots,--c'est-a-dire tels qu'ils soient sonores, ou +eveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le determina a sentir et +a vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, a +qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces +mots, il echappe encore a l'abstraction, et evite de plus la secheresse +de l'analyse psychologique qu'il transpose en eclatantes descriptions. +Le conflit entre cette tendance verbale et la precedente determine son +pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la precedente, un +symbolisme. + +Son amour des mots indefinis,--c'est-a-dire tels qu'ils provoquent dans +l'esprit non une image, mais la sourde tendance a en former une et le +vif sentiment d'effort et d'elation qui accompagne toute tendance +intellectuelle confuse,--le porta aux sujets ou il pouvait le +satisfaire, aux epoques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de +l'ame feminine, aux scenes lunaires et aux theogonies mortes. Enfin sa +facon de joindre ces sortes de mots determinerent les autres caracteres +de son art. + +Sa tendance a ecrire en phrases statiques, c'est-a-dire qui soient +completes, explicites et independantes du contexte,--lui imposa la +necessite d'enclore un fait ou plusieurs en chaque periode. Par la le +nombre de ces faits dut etre enormement multiplie. S'abstenant de toute +repetition, de tout developpement, il lui fallut des actes, des choses, +des details; il dut etre en roman moderne un realiste, et en roman +historique, l'erudit qu'il fut. La difficulte de bien faire cette sorte +de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixite, le +fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus +significatifs, rendit son style tendu et stable. L'enorme tension +intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en +elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses +forces, et le rendit moins attentif a la composition generale. Enfin, +les rares passages de passion et de poesie pure qui eclatent ca et la +dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procedent +de son autre type de phrase, le periodique, que nous avons vu alterner +avec son style habituel. + +Cette reduction de tout un developpement intellectuel, en l'ascendant de +quelques formes verbales, la contradiction entre les facultes d'un +esprit explique, par la contradiction entre les diverses parties d'un +systeme de style, c'est, dans l'investigation du mecanisme intellectuel +de Flaubert, passer de la psychologie a la theorie du langage. En +fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert +d'une part une serie de donnees des sens et une serie de mots qui +s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre, +une serie de formes verbales acquises, et developpees, auxquelles +correspondaient non des donnees sensorielles, mais de simples +prolongements ideaux et qui tendaient pourtant comme les autres +vocables, a etre articulees. + +Quand l'oeil de Flaubert etait braque sur la realite, les details +importants des choses et des hommes fidelement enregistres trouvaient +dans le vocabulaire de l'ecrivain une serie de mots exactement adaptes, +qui les rendaient d'une facon precise et du premier coup, en phrases +telles que chacune enveloppant l'idee a exprimer, entiere, il ne fut nul +besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appele le style statique +precis, et il n'y a la rien d'anormal, mais simplement la perfection du +langage usuel. Quand Flaubert dit a la premiere phrase de _Madame +Bovary_: "Nous etions a l'etude quand le proviseur entra suivi d'un +nouveau, habille en bourgeois, et d'un garcon de classe qui portait un +grand pupitre, ..." il dit simplement, en le moins de mots necessaires, +et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait +l'image. Et cette sobre exactitude est la moitie de son art et de son +style. + +Mais une autre faculte existait dans son esprit, et provoquait d'autres +desirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de +lectures exclusivement romantiques, Flaubert possedait un grand nombre +de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la realite certaines +abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et a +l'esprit humains. Il s'etait empli l'oreille de cadences sonores, +l'intelligence d'images demesurees, d'adjectifs exaltes et amples, de +rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une +aptitude qui ne se transforme en desir et en acte. Cette force de son +intelligence purement vocabulaire, et a laquelle ses sens restes normaux +et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou defectueuses, ou +hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer a la description de +la realite, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par +une echappatoire et par un compromis, a faire un livre d'archeologie, ou +tous les faits sont exacts, mais ou tous les faits ne se trouvent pas, +et sont choisis de facon a fournir au plus magnifique style de ce +temps, la faculte de se librement deployer. Dans _Salammbo_, dans la +_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de +la periode, l'eclat et le mystere des images, qui sont primitifs, et non +les incidents ou les scenes evidemment choisis de facon a donner lieu a +d'admirables phrases. + +Cet art, ou les mots precedent et determinent obscurement les idees, est +anormal. Car il est l'exces et le contraire meme de la faculte du +langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal, +Geiger), est a l'idee ce que le cri est a l'emotion, ne peut constituer +l'antecedent de l'idee, que lorsque le langage, enormement developpe par +des genies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on +apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il +faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle +que Flaubert vecut au declin du romantisme, qu'il put absorber et +absorba en effet l'enorme vocabulaire du plus grand genie verbal de tous +les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un +semblable[2]. Evidemment, l'esprit surcharge par ces acquisitions, il +ne put se borner a etudier et a decrire la vie moderne pour laquelle le +vocabulaire lyrique du grand poete n'est point fait, est trop riche et +reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes a Tanit, +les lions crucifies, les temples, le desert, le siege, les somptuosites +barbares d'une epoque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et +ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman +moderne qui ne representait de ses facultes que quelques-unes, se +satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son +noviciat artistique a sa mort. + +Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en +elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus a elaborer +reiterement la sorte de periode qui l'enthousiasmait, frappant +perpetuellement comme un balancier la meme medaille, et la jetant d'un +mouvement continu a cote de celle precedemment issue du coin, Flaubert +perdit le sentiment et la faculte de la liaison, associa en livres +presque diffus de laches chapitres, et ne sut maintenir la cohesion et +le mouvement de sa pensee au-dela de brefs paragraphes. Cette +disposition latente, contenue, reduite encore a une faible intensite et +coercible par d'autres, constitue visiblement la premiere phase de +l'incoherence des maniaques, et n'en differe que quantitativement, comme +se distinguent toujours les fonctions anormales chez les "geniaux", de +celles chez leurs congeneres nevropathes. Que l'on compare en effet ce +passage d'une lettre d'un aliene, citee par Morel, _Traite des maladies +mentales_ (p. 430): + +"Lorsque le cholera a eclate, j'avais une bosse froide dans le cerveau; +le miasme cholerique est tres irritant, j'ai eu par consequent le +cholera cerebral. Etant a l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui +m'est arrive. Mes acces anterieurs ont eu lieu par violations exercees +sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une maniere +effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus a lui ... etc." + +Que l'on fasse abstraction de l'absurdite des idees et que l'on +considere seulement la brievete et la rondeur des phrases, leur suite +incoherente ou faiblement liee, toute l'allure mesuree et cadencee de ce +petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne repugnent +pas par prejuge a l'assimilation d'un fou et d'un homme de genie, que +certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant +exact de cette litterature d'asile. Que l'incoherence resulte d'une +concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer +successivement en une forme difficile chacune des pensees qui le +traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliene--comme cela est +probable,--d'une irregularite de la circulation sanguine cerebrale, +semblable a celle qui produit la fantaisie des reves,--en d'autres +termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activite +commune de l'encephale, au profit de ses parties, le resultat est +physiologiquement et psychologiquement le meme. L'incoherence faible de +Flaubert, terme extreme de celle de tous les artistes qui "font le +morceau" est l'antecedente de celle du reve, qui precede celle du +delire, et celle des maniaques. Entre tous ces derangements, il n'est de +contraste que ceux de l'intensite et de la permanence. + +_Generalisation sur les causes_: L'on remarquera que cette alteration du +langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs, +est analogue si l'on abstrait de ses developpements ultimes, a celle qui +cause chez tout un groupe d'ecrivains nommes par excellence les +"artistes", ce qu'on appelle encore par excellence, le "style". On sait +qu'entre lettres ces termes ne sont appliques qu'a des prosateurs et des +poetes posterieurs au romantisme, et a aucun des etrangers. Si l'on note +le caractere commun de "l'ecriture artiste" chez des gens aussi +dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de +Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que +tous affectionnent une forme de phrase et une serie de mots qui +demeurent identiques a travers les sujets divers qu'ils traitent; en +d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en ecrivant: +exprimer leur idee,--construire des phrases d'un certain type; en +d'autres termes encore tous sont doues d'un certain nombre de formes +verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une +extraordinaire adresse a rendre les idees qui s'associent ou qui +penetrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensees que +produit la richesse meme de leurs mots. Nous avons montre que Victor +Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent a un accord +parfait entre leurs idees et leur vocabulaire; tels Villiers et +Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes, +reussissent par des miracles d'adresse a exprimer une enorme portion de +realite, des idees absolument adventices et variees, en une langue +toujours la meme et qui joint une beaute propre au rendu de la verite; +les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi +dans ses romans. + +Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni a l'autre. Que M. de Goncourt +se plut a laisser libre carriere a son style en une oeuvre speciale et +supreme, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus completement, s'echappa +resolument a plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son +style; il satisfit pleinement ses besoins esthetiques, son amour du beau +et de l'indefini, creant la _Salammbo_ et la _Tentation_, sans plus se +souvenir que Paris existait et que le XIXe siecle devait etre depeint. + +_Flaubert_: Cependant le siecle le tentait, le heurtait, et le blessait. +Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue +d'etres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte +tous les artistes, l'acuite pour ressentir la souffrance que cause +l'exces general et delicat de la sensibilite, le pessimisme +sociologique, "l'indignation" a propos de tout que donne aux grandes +intelligences la vue de la betise se passant d'eux pour se mal conduire, +la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'etre inutile, +spolie de tout interet humain[4]. Il vecut ainsi douloureusement au +declin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses +lourdes epaules, une grosse face rubiconde, benigne et naive, que +coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste +ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, "dont la pupille, dit M. de +Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile." Et +cet homme a la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine +bonasse de reitre, pour courir les aventures, enlever les bataillons a +la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendies ou de glaciales +bruines, passa sa vie,--domine par on ne sait quelle infime modification +vasculaire de son encephale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans +l'ombre de la chambre, des objets infiniment delicats. Il ploya sa +longue stature a la mesure des fauteuils, sedentaire, sortant a peine, +crispant ses gros doigts gourds sur le fetu d'une plume; et la tete +courbee, le sang au front, les yeux injectes, il pesa des syllabes, +accoupla des assonances, equilibra des rhythmes, degagea le mot juste de +ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il +peina, geignit et souffla a mettre en une forme a laquelle il requerait +des qualites compliquees et rares, de precises, images de realite ou de +grands reves de beaute, qui, s'efforcant de prendre forme, subjuguerent +a cette tache toute l'intelligence et tout le corps de cet enorme et +vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les +minuties toujours mieux apercues de son metier, bornaient de plus en +plus son horizon intellectuel; il souhaita des succes de livres, puis +des succes de pages, puis des succes de phrases[5]; il sacrifia +graduellement toute sa vie a sa passion; il vecut dans le sourd malaise +des phenomenes, qui logent en leurs corps une ame heteroclite, jusqu'a +ce que cette despotique activite cerebrale, apres avoir impose au corps, +sans en etre atteinte, une maladie nerveuse,--l'epilepsie transitoire[6] +de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'aneantit et le foudroyat au pied +de sa table de travail par une derniere et deletere victoire d'un organe +sur un organisme. + + +Le destin de Gustave Flaubert aurait pu etre different, mais non plus +glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit definitivement l'etude du +reel et l'erudition dans la litterature, d'avoir ecrit les plus beaux +livres de prose qui soient en francais; il lui est du encore d'avoir +fait resplendir un certain ideal de beaute energique et fiere, d'avoir +produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poeme +allegorique qui soit apres _le Faust_. + +NOTES: + +[Note 2: Cette assertion dut rester a l'etat de simple hypothese. +Pensant que des acquisitions verbales, failles en etat de somnambulisme, +seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder +de ses lectures, nous avons prie M. le Dr Ch. Fere, de la Salpetriere, +de nous aider a faire des experiences sur des hypnotiques. Nous avons +tente deux essais: dans le premier, nous avons lu a l'hypnotique +somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui +rit_. Le sujet se trouvait vaguement influence a son reveil par le ton +de la declamation et par le sens de l'episode. Il fut impossible de +reconnaitre dans son langage des traces de style romantique. + +Je remis ensuite a M. Fere trois listes de mots, les uns d'un sens +joyeux, les autres d'un sens triste; la troisieme liste se composait de +mots abstraits et rares. M. Fere a lu chacune de ces listes au sujet +somnambule en repetant les mots plusieurs fois. Au reveil du sujet, +aucune des trois listes ne determina chez lui soit un courant +particulier d'idees, soit une modification de langage qui le forcat a +exprimer des pensees habituellement etrangeres. Il nous a donc ete +impossible a M. Ferre--auquel j'adresse ici mes remerciements--et a moi, +de reconnaitre chez les hypnotiques, une modification de l'ideation, par +suite d'acquisitions verbales inconscientes. + +Ce resultat negatif n'infirme pas, je crois, la theorie exposee plus +haut, et tient surtout au complet oubli qui separe l'etat somnambulique +de l'etat de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idees +me semble le seul moyen d'expliquer l'unite des ecoles litteraires, +surtout de la romantique, l'unite meme d'une nation formee d'elements +ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des etrangers +naturalises.] + +[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phenomenes physiologiques +de l'attention.] + +[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un tres remarquable +article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.] + +[Note 5: Lire l'etude de M. E. Zola sur Flaubert.] + +[Note 6: Aucune des particularites intellectuelles de Flaubert, sauf +son emportement, n'a d'analogues parmi celles des epileptiques.] + + * * * * * + + + + +EMILE ZOLA + + +M. Zola celebre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes +diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettres. +L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de realisme, la peinture +brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en +plus de surprenantes qualites poetiques, le don du grandiose, l'amour +passionne de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en +effet, plus complexes que les preceptes de ses articles, et le romancier +differe dans une mesure inattendue du polemiste. L'analyse peut +discerner dans son oeuvre des elements disparates, dont certains, +negliges jusqu'ici, completent et modifient la physionomie de l'auteur +des _Rougon-Macquart_. + + +I + + +M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens tres moderne de ce mot. +Quand il lui faut decrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue, +exprimer une idee, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts +possibles, ceux doues de qualites communes independantes de leur sens, +la sonorite et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la +grace comme chez les de Goncourt, la rudesse cladelienne ou la noblesse +et le mystere de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola +n'a d'autre caractere specifique que l'abondance, qualite appartenant a +tous ceux qui ont fraye avec les romantiques, et, par endroits, un +coloris fumeux. De meme, la facon dont M. Zola assemble ses mots en +phrases est extremement simple, commode, apte a tout. Il procede +d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions a +sens presque identique, qui redoublent l'idee, l'enfoncent en deux coups +de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balance, jusqu'a ce +que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine +indifferemment par un retentissant accord, finale d'une gradation +ascendante, ou par une phrase surajoutee et superflue qui laisse en +suspens la voix du lecteur. En cette facon d'ecrire aisee, maniable et +large, propre a tout dire et appliquee par M. Zola a tous les usages, +celui-ci polemise, expose, raconte, parlent decrit, enonce l'enorme +masse de petits faits qui lui servent a poser ses lieux, ses personnages +et ses ensembles. + +En opposition au procede classique qui decrit en quelques mots generaux, +et au procede romantique, qui decrit en quelques mots particuliers, +conformement a l'acte, de la vision qui est une synthese de mille +perceptions elementaires, M. Zola, avec tous les realistes, forme ses +tableaux de l'enumeration d'une infinite de details resumes parfois en +un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est depeint en ses parties +constituantes, marquees chacune par l'adjectif colore qui correspond a +sa perception; puis, en une phrase generale, le tout est repris avec des +termes ou domine celui des caracteres de forme ou de nuance, qui existe +en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le +_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette theorie. + +Des le debut, le vague remuement des Halles a l'aube est montre par une +serie de faits confus, de formes rodantes et accroupies autour +d'entassements mous en un indecis brouhaha. Florent et Claude Lantier +parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretees +de choux gaufres aux caisses de fruits parfumants, puis Florent +promenant seul sa faim a travers l'accumulation enorme des nourritures +de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narre des sensations que +percoivent leurs yeux et leurs narines. L'etal de la Sarriette, la +vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de +Claire Mehudin, les gibiers et les volailles, sont decrits en des +paragraphes pleins de faits, que resume une phrase-theme, de volupte, +d'obscenite, de perfidie, de grace, de fermentante chaleur. Que l'on +compare ces descriptions a celles de la maison de la Goutte-d'Or et du +boulevard exterieur, a midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans +la _Curee_, et de ce rose cabinet de toilette ou Mme Saccard laisse de +sa mince nudite, a mille autres tableaux encore prodiguement epars dans +l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un meme procede +sera reconnu, de separer en tout spectacle ses nombreux composants +reels, de les enumerer en un detail merveilleusement visible, de les +recombiner par une phrase comprehensive de l'ensemble. + +Par un procede identique exactement--serie d'actes condenses en trois +ou quatre qualificatifs frequemment rappeles--M. Zola pose ses +personnages. Leur aspect physique determine, le romancier les place dans +une scene, soit journaliere, soit exceptionnelle, montre par une +conduite concordante de quelle facon particuliere tel etre se +caracterise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue a +la dominante physiologique, etablie, il les resume en une phrase +appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi presente. +Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu +niais en plusieurs occasions, se trouve montre tel dans sa cour aupres +de Gervaise, et resume de meme par ces mots: "avec sa face de chien +joyeux"; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est decrite la +beaute calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidite, double +trait que condense encore cette apposition repetee "avec sa face +tranquille de vache sacree": Saccard, brule de toutes les fievres et de +toutes les cupidites, est sans cesse suivi des adjectifs "grele, ruse, +noiratre", comme Renee, possede cette "beaute turbulente" qui concentre +la physionomie ardemment avide de joie, et les passions a subites +sautes, de celle dont les faits d'egarement tiennent tout le volume. La +force d'Eugene Rougon, la noble beaute de Mme Grandjean, la seduction +d'Octave Mouret et la douce fermete de Denise, sont ainsi empreints en +une effigie, marques par des faits et resumes en une phrase. Ce dernier +procede, qui ressemble fort a celui des phrases-themes de Wagner, ayant +le tort d'enserrer en formule constante un etre variable, est elimine +d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi +lesquels se trouvent les etres les plus vifs que M. Zola ait produits. +La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-prefet de Poizat, le louche et +gai boheme Gilquin, Lantier pale, lent et ravageur, le marquis de +Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetes dans la vie +commune, parlent et agissent avec des facons, des physionomies uniques. + +La meme maniere realiste caracterise chez M. Zola les ensembles ou les +personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la +_Fortune_, et le campement des insurges la nuit, dans Plassans, l'abbe +Mouret et frere Archangias courant les Artaud, les luttes exasperees de +Florent contre les poissardes de la Halle commandees par la dynastie +Mehudin, toutes ces scenes parfaitement localisees se passent fait par +fait. Rien de plus realiste que, dans _Son Excellence_, Eugene Rougon +disgracie, demenageant de son cabinet au milieu des interessees +condoleances de ses creatures, ni de plus visible que le debraille +lascif de l'hotel ou Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est +tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir a la +noce, du large repas de la fete de Gervaise, a cette magistrale ribote +ou Lantier conduisant Coupeau au travail, l'egare en une interminable +suite de bibines, de la forge Goujet a la cellule capitonnee de l'asile +Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de +vivre_, sont de meme brosses en larges scenes, traversees de gens +visibles constitues eux-memes de lineaments, de notes biographiques, de +menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son +esthetique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses +caracteres d'actes, ses descriptions de details, et edifie son oeuvre +par ces atomes artistiques indefiniment associes. + +Pour la partie la plus etendue de son ensemble de romans, M. Zola +emprunte ces elements a la vie reelle, et les reproduit tels que sa +memoire et ses sens et les ont percus et emmagasines. Les livres de M. +Zola, comme ceux de tout grand realiste, possedent une verite +superieure. Constamment construits par un minutieux detaillement de +faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de +spectacles reellement vus, ils tendent a donner de la vie une image +adequate, aussi complexe, aussi variee, abondante en contrastes, sans +que le choix, l'_ideal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son +observation et resume la vie et les ames en des extraits fragmentaires. +C'est la la veritable difference entre un roman idealiste et un roman +realiste[7]. Les faits des recits de M. Barbey d'Aurevilly sont et +peuvent etre chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La +difference est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'eprouve +de sympathie artistique que pour un cote de l'ame humaine, et un genre +de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle +embrasse le monde en tous ses aspects, reflechit, affectionne et +reproduit toutes les ames, respecte leur complexite et donne d'une +societe a une epoque, une image qui lui equivaut. + +En ce sens, que des personnes peu habituees a l'analyse trouveront +subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent a representer +l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions, +completement, sans choix ou presque ainsi. + +La _Fortune des Rougon_ contient a la fois une serie de faits sur la +lachete stupide de quelques bourgeois, et une fraiche et sanglante +idylle d'amour. La _Conquete de Plassans_ regorge de contrastes, du dur +abbe Faujas a la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans +_la Faute_ entre deux ecclesiastiques opposes, une fille idiote et +pubere; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_ +regorge de physionomies et de caracteres. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard, +M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arriere-boutique, les +marchandes, de Claire Mehudin, en sa grace sommeillante, a la bilieuse +Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acere de Mlle +Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de creatures toutes +humaines. _Son Excellence_ et la _Curee_ renseignent sur le Paris des +demolitions, contiennent des scenes et des gens d'une admirable variete, +des officieux du ministre aux convives de Saccard; a travers une +promenade au Bois et une seance du Corps Legislatif, le bapteme d'un +prince, un bal de filles, une fete de bienfaisance, un Compiegne, +circule une foule de personnes en chair, marquees, caracteristiques et +agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui +entourent ce colosse et ce gnome Eugene Rougon et Aristide Saccard. +L'_Assommoir_ et _Nana_ presentent en des pages connues tout le monde +des ouvriers, tout le monde des filles et des petits theatres. +_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ debitent chacun une +enorme tranche de la societe, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de +vivre_ detaillent un point. + +Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces +groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont etudies +souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugene Rougon, M. +Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le +louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est +detaillee des secrets de sa chair aux plis honteux de son ame. Clorinde +Balbi a une nature courtisane, mysterieuse, superieure et baroque. Nana +est naturelle, tendre, grossiere, ecervelee, stupide. Coupeau et +Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne sante morale a +l'extreme abaissement. Que l'on joigne a l'image de tous ces etres celle +des lieux ou ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de +travail, des salles de spectacle, des echoppes, des magasins, des +galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces +demeures, de l'avenue de l'Opera aux boulevards exterieurs, des ponts de +la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du +Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les seches +aretes de la Provence, les plaines blemes du Nord, les efflorescences +du Paradou, les deferlements des marees normandes, l'on aura dans une +dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques +reproduisant en abrege presque toute la complexite d'un pays en un +temps. + +Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalite. Les +personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considerable d'etres +bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent +aucune des ames superieures et choisies, complexes, delicates et rares, +que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles +femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les +fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M. +Zola a constamment propose a son analyse des caracteres simples et +sains, ou desequilibres par une maladie concrete. La facilite choisie de +cette tache permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, defaut dont +la presence est confirmee par la fixite de ses caracteres. + +En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les +memes du commencement a la fin, sans que leur vie, dont l'instabilite +normale est scientifiquement admise[8], varie d'un lineament. Bien +plus, dans quelques-uns des livres recents de M. Zola, notamment dans +_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une +vue tres nette des lieux ou se passe son action, et d'excellentes +aptitudes descriptives, a si bien simplifie le mecanisme de ses +personnages, leur prete des conversations si banales et des caracteres +si generaux, qu'ils perdent toute individualite nette. Au milieu de +decors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus +tenues. Enfin, M. Zola, comme tous les ecrivains peu aptes a imaginer le +mecanisme interieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers +psychologues, montre les actes de ses personnages de preference a leurs +raisonnements, les effets plutot que les causes. De sorte que, le +lecteur voyant ces creatures, de visage et de caractere nettement +defini, reagir aux evenements sans hesitation, sans debat, sans trouble, +d'une facon constamment consequente, identique et directe, se sent +parfois en presence d'etres trop simples pour des hommes. + +De meme, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola +ne sont pas materiellement exactes. Tout artiste choisit entre les +diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de +sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette selection porte evidemment +sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont decrites autant en +termes olefiants qu'en termes colores. Le parterre du Paradou est aussi +plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connait les +senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de meme le colorisme du +romancier. De l'etal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le +bronze, le carmin et l'argent plutot que le fusele des formes. Le jardin +d'Albine est depeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du +cortege baptismal du prince imperial, M. Zola percoit le blanc des +dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'eclat des +aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M. +Zola, critique d'art, defendit les coloristes extremes, notamment Manet. + +Ces reserves diminuent deja dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola +a reproduire exactement toute l'humanite actuelle, et marquent des +bornes a l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant tres grande. +Il est une autre cause d'un ordre tout different qui empeche encore M. +Zola de voir et de rendre entierement toute la nature: son individualite +qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et materiels, l'a +porte a en preferer une serie douee d'un caractere commun, a modifier +certains rapports, a denaturer certains aspects, a donner de tout ce +qu'il decrit une image notablement alteree dans le sens de ses +sympathies, c'est-a-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola +n'echappent pas a la formule que lui-meme a donnee justement de toute +oeuvre d'art: "La nature vue a travers un temperament." + +NOTES: + +[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a emis une theorie analogue +dans son _Euphorion_.] + +[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalite_, 1885.] + + +II + + +Tous les caracteres que presente l'humanite ne semblent pas a M. Zola +egalement dignes d'affection et d'indifference. Il en prefere certains, +les montre avec faveur, et les exalte au-dela du vrai. La sante physique +ou morale ou double lui parait adorable. Les quelques personnages loues +dans ses romans sont bien constitues dans leur corps et leur esprit, ont +des membres sans tare et une raison sans felure, sont logiques, forts et +humains. Le plein developpement corporel meme, si l'activite cerebrale +est atrophiee par les fonctions vegetatives et animales, est considere +par M. Zola comme magnifique. Desiree, la belle idiote de _la Faute_, +accroupie dans la chaleur de son poulailler et fremissante du rut de +ses betes, est decrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple +bestial et rejoui de Marjolin et de Cadine, qui promene a travers les +Halles son impudicite. Meme quand cet equilibre physiologique s'allie a +une ame mechante et faible, M. Zola ne depouille point toute sympathie. +Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admires dans le +_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-etre de Louise Mehudin et de sa +mere. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme +Grandjean son complaisamment drapes, les sottises de Pauline Letellier +s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses +jupes laches. + +Mais l'harmonie d'une ame noble, avec un corps bien portant, est +preferee par le romancier. Sylvere et Miette, l'attachement de ces deux +enfants nets, chastes et tendres, sont racontes avec amour. L'honnete et +drue figure de Mme Francois ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre +de Paris_. Gervaise raisonnable et fraiche, au debut de _l'Assommoir_, +est aimable; Mme Hedouin illumine de sa beaute de femme de tete +l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse a bout la raison +vertueuse; et l'heroine de la _Joie de vivre_ est de meme une fille +sensee, forte et savante. + +Que cet amour de l'equilibre physique et moral n'est qu'une part d'un +amour plus general, celui de la vie, un indice le montre. Partout ou la +niaise pudeur des modernes s'attache a cacher les operations +procreatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, ecarte les voiles et +designe le mystere. Tout le second livre de _la Faute_ celebre la beaute +de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien puberes ne +sont point dissimules. Rien de plus noble que les pages ou est montre +l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le +carreau, puis couchee toute pale dans son lit, tandis que Coupeau +s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et +miserable d'Adele dans sa mansarde, aboutissent a ces pages magistrales +de la _Joie_ ou Pauline, sainement instruite des mysteres sexuels, +assiste et coopere a la delivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces +occasions, M. Zola touche aux spectacles pretendus honteux, en vertu de +droits superieurs, comme accomplissant une mission de grand revelateur +de la vie, charge d'en decouvrir les sources charnelles. + +Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux +grandes manifestations masculine et feminine, la sensualite de la femme +et la force de l'homme. Tous les heros qu'il exalte sont des hommes +forts, se depensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou +couronnant une grande ruine. Depuis le pere Rougon qui, par un sourd +travail de mine, edifie la fortune des siens, jusqu'a l'abbe Faujas +conquerant Plassans, d'Aristide Saccard, qui demolit une ville, et +accumule des millions, a Octave Mouret qui, par l'adultere, par le +mariage, par l'incessante exploitation de la femme, ecrase Paris de ses +magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants, +actifs sans compter, acharnes en besogne, s'acquittant dans le monde de +leur tache de force vive, resumes en ce colossal Eugene Rougon qui, +solide et dur des epaules a l'ame, a la sourde tension d'une machine +sous vapeur. + +Et si les hommes degagent ainsi leur force musculaire et volitionelle, +les femmes exhalent, au profit de l'espece, la seduction de leur +sensualite. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une +enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacite diffuse d'une +troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un +souffreteux jeune homme, l'impudique nudite d'une courtisane italienne +achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution +d'une harscheuse, femelle a tous les males, la femme, chez Zola, +toujours tend a l'homme le piege de son sexe. Enivrant et dissolvant +toute une societe comme dans la _Curee_, victime passive dans les +milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, defaillante et +amoureuse dans _Une page_, seduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme +delabre en un mariage aussitot souille, domptant a force de refus, dans +le _Bonheur des dames_, un obstine viveur, toutes, depeintes en leur +fonction uterine, se resument en cette _Nana_, folle et affolante de son +corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une +cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons seniles. + +C'est en vertu de ces deux predilections, sous un souffle de volupte ou +un afflux de force, que M. Zola denature le reel et le grossit. La +vegetation epanouie et luxuriante du Paradou est suscitee par les amours +qui s'y consomment, comme l'inceste de Renee embrase et assombrit la +serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal ou sa +grele silhouette transparait devetue. L'hotel de Nana sertit dans sa +splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont +grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix ou elle +triomphe, et exagerees pour montrer son empire les ruines qu'elle +accumule. Par contre, la seduction du magasin dans le _Bonheur_, le +fouillis de ses soies, l'appetence de ses chalandes et la rouerie de ses +vendeurs sont amplifies pour venger de cette domination, la force de +l'homme, portee a l'enorme dans les speculations de Saccard et les actes +de Rougon, representee invincible dans la chastete farouche de l'abbe +Faujas et de frere Archangias. + +Tous les ensembles dans lesquels les caracteres de force humaine, de +luxure, de puissance, d'exuberance, peuvent etre reconnus par +association, sont exaltes par M. Zola. + +Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandieres est homerique, et +le repas pour la fete de Gervaise pantagruelique. L'alambic du pere +Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du +poison qu'il elabore. Les Halles de Paris sont assurement plus grandes +dans le roman que dans l'atmosphere. Un puits de mine ou descendent des +cages ressemble a un Moloch devorateur d'hommes. La mer montante livre +aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la serie +de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune energie materielle ou humaine +sans l'exagerer demesurement. + +Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement a decrire en +detail l'ensemble exagere, comme si ses sens le lui avaient presente +tel. Mais parfois son penchant a l'enorme et au complet l'entrainent a +user de procedes que leur contradiction avec ses doctrines rend +interessants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le +place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou +un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithese, le +symbolisme. + +Dans la _Faute de l'Abbe Mouret_, le Paradou fournit inepuisablement de +decors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbe renait avec le printemps; +c'est sous une pluie de roses petales, qu'Albine devoile ses chairs +rosees; le fauve herissement des plantes grasses exacerbe les desirs du +couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique, +pour se meler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire +Mehudin, montrant ses viviers, en est douee d'aspects fluviatiles; la +Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'etalent autour d'elle, +et seulement dans l'atmosphere empestee d'une fromagerie, Mlle Saget et +Mme Lecoeur peuvent echanger d'acres medisances. La serre ou se repete +l'inceste de Maxime et de Renee est embrasee, lascive et delictueuse. +Coupeau revenant pour la premiere fois avine chez Gervaise debraillee, +passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le +ciel au-dessus de Paris reflete patiemment l'humeur de l'heroine, entre +toutes les habitantes elues. Nana devetue dans un boudoir, les bonnes de +_Pot-Bouille_, affenetree sur leur arriere-cour fetide, accomplissent +dans un lieu convenable des actes appropries. Ces scenes, ces +personnages et d'autres sont situes dans le milieu qui peut les rendre +plus significatifs, plus librement developpes. Que ce procede revient a +deranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles +coincidences, il est inutile de le montrer. + +Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume a +rendre plus marque un acte ou un type en l'accolant a son contraste. +Dans _la Faute_, les deux pretres sont antithetiques comme les deux +parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa +voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, a la force male de Rougon, +la souple beaute de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renee se desespere +du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son +soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Helene et du Dr Deberle. Le +_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et +Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, +Florent raconte ses faims de Cayenne. A cote de Pauline, qui represente +la moitie saine de la femme, est placee Louise qui en montre le cote +delicatement maladif. La Maheude, chez les Gregoire, met en contraste le +travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misere des ouvriers. + +Ces antitheses necessitent deja le grossissement des personnages +opposes. Suivant ce penchant, M. Zola en vient a assigner a ses +principales figures les caracteres de toute une classe. L'abbe Faujas +est le pretre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les +affames et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans +cesse, par une poussee instinctive qui fait sauter le lien de ses +doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poete qu'est M. +Zola tend au demesure, au typique, a l'incarnation, personnifie, en des +etres devenus tout a coup surhumains, les plus simples et les plus +abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant +assimile les ames aux elements, le romancier prete, en retour, aux +forces naturelles, de sourdes et inarticulees passions; parle de +l'entetement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine +des coups qui la mutilent; assigne a une maison l'humeur rogue de ses +locataires. En cette equitable transposition, qui rend egal un individu +a une energie et un ensemble materiel a un individu, apparait l'instinct +fondamental de M. Zola, pour qui tout etre se reduit en force, et pour +qui toute force est similaire. + +Ayant ainsi delaisse le reel pour l'ideal, M. Zola devint necessairement +pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et completes creations +de son esprit aux etres que ses sens lui montrent, apercevant le moment +vital qu'il adore, la sante, la raison, la vertu, eparses, restreintes +et melees en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un +degout pitoyable ou ironique pour l'humanite. Il s'attache a presenter +de cruels contrastes ou les personnages dignes de bonheur sombrent dans +un incident grotesque. Florent, arrete et envoye a Cayenne pour s'etre +epouvante sur le cadavre d'une fille tuee par la troupe, passe, a son +depart, pres d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le +peloton de gendarmes venu pour reprimer la greve des mineurs protege les +croutes de vol-au-vent destinees au diner du directeur. Le romancier +prend plaisir a ne point faire reconnaitre la bonte de ses personnages +sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes medisances; +Pauline, grugee, est haie de Mme Chanteau. De lugubres incidents, +propres a faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par +son pere, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontes avec +complaisance. Parmi les filles qui passent par l'eglise de l'abbe +Mouret, pas une n'est decente; des pecheurs de Bonneville, pas un +honnete; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule +les catastrophes, les insucces, les defaillances et les tares. Dans le +_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des +Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souilles du sang des +justes. Si la _Curee, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se +terminent pas par un deuil digne d'etre plaint, c'est que leurs +personnages sont tous detestables. Et si les plaintes sur l'inutilite, +la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans +les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idealiste a demi, +persiste a l'adorer, meme en ses manifestations imparfaites, mais +actuelles et existantes. + +Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, a +la vue magnifiee des hommes et des choses dont il decoule; de celle-ci a +l'amour de la vie, de la force, de la sensualite, de la raison et de la +sante, ses causes; que l'on se rappelle le realisme de procedes et de +vision que ces ideaux resument, l'on aura, je pense, les gros lineaments +de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie +morale commencent a affleurer. + + +III + + +Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possedons en lui un +artiste composite chez lequel se melent en un rare assemblage, les dons +du realiste et certains de ceux de l'idealiste, sans se nuire, sans que +les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La cooperation +des facultes exactes et de celles qui portent le romancier a alterer la +realite est facile et fructueuse en des oeuvres homogenes dans +lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association +intime de tendances diverses porte a leur attribuer une cause commune, +et peut-etre une seule hypothese sur le mecanisme intellectuel de M. +Zola, suffira a rendre compte des procedes et des emotions apparemment +contraires que nous avons separees dans son oeuvre. + +On peut imaginer un esprit enregistreur, eminemment apte a percevoir par +les sens, a retenir et a se figurer les mille manifestations de la vie +decrivant les objets, les physionomies et les caracteres de la facon +dont ils apparaissent par le detaillement de leurs parties et +l'enumeration de leurs actes; parvenant, grace a une accumulation de +notes internes, a avoir d'une nation a une certaine epoque une +connaissance aussi complete que celle dont nous avons marque les +limites. Cet esprit, anime comme presque toutes les ames humaines, de +l'amour des conditions utiles a son espece, arriverait naturellement a +les abstraire de ses experiences, a eprouver ainsi pour la sante, la +raison, la sensualite, la force, un attachement admiratif, a ressentir +une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un +paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination +volontaire de ses heros, de la volupte conquerante de ses femmes, de +n'importe quel grand receptacle de force deletere ou non, mais agissante +et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu a ces +sympathies, comparant leur objet--de pures idees--aux miserables +elements dont il est extrait--la realite--se prenne de tristesse et de +mepris pour l'imperfection et l'hostilite des choses, se sente irrite +contre les vices mesquins et les vertus compromises des creatures +vivantes, parvienne au pessimisme colere qui caracterise toute l'oeuvre +de M. Zola. + +Cette hypothese est seduisante mais vraisemblable en partie seulement. +M. Zola ne possede aucune des qualites secondaires qui permettraient de +lui attribuer de grandes aptitudes a la generalisation. Cesser tout a +coup de penser les choses reelles, en detacher un caractere extremement +comprehensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils +participent de cet attribut metaphysique est le fait soit d'une +intelligence speculative et savante, soit parfois d'un styliste emerite, +d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la +synthese que les mots ont faits de nos idees generales. Or M. Zola n'est +ni un ecrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitue a +manier les pensees abstraites comme le montre sa psychologie +rudimentaire et les quelques articles ou il a tente d'appliquer a la +litterature les procedes de la science. + +C'est en lui-meme et non au dehors que M. Zola a trouve le type de son +ideal. Doue d'un temperament combatif que marquent ses polemiques, ayant +opiniatrement lutte contre la misere, contre l'insucces, contre le +mepris et l'inintelligence publics, possedant la tete massive et les +epaules carrees des entetes, sa volonte tenace, son amour-propre lui ont +donne l'instinct et l'adoration de la force. Borne par d'autres dons a +la carriere litteraire, retire des batailles dans son ermitage de Medan, +la sourde tension de ses centres moteurs s'est depensee a douer +d'energie consciente des etres et des elements que son intelligence lui +montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses +semblables et dans les grands phenomenes naturels ceux qui manifestent +quelque emportement, les petrissant de ses propres mains, servant +indistinctement aux hommes et aux choses les imperieuses effluves qui +sourdaient en lui, il rend colossales les ames et les forces. D'un +ministre mediocre, d'un calicot entreprenant il elabore les types du +despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses +mers deferlent en cataractes; ses champs suent la seve, ses edifices +s'etagent demesurement; une mine, un assommoir, un magasin sont de +formidables centres de forces deleteres, bienfaisants, actifs. Et la +femme, force elle aussi, doublement magnifiee en sa puissance par le +volontaire, en son charme par le male, devient la rayonnante et +redoutable creature capable d'enivrer le monde. + +Cet absolu amour pour les forts qui seul eut conduit M. Zola a creer de +gigantesques abstractions, controle et contrarie par son exacte vision +de realiste, se retourne en un absolu mepris pour les malades, les +vicieux, les mediocres, les etres mixtes et faibles, c'est-a-dire, pour +toutes choses et pour tous les hommes reels. Ces spectacles quotidiens +et cette humanite courante, incapables d'aucun developpement extreme, ne +contenant de l'energie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins, +transitoires et negligeables, presents cependant et s'imposant sans +cesse a l'attention de son intelligence realiste, l'exasperent, +l'affligent, le degoutent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses +sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la +realite qu'il ne peut ne pas voir et l'ideal dynamique que sa nature de +lutteur le force a creer et a aimer. En ces deux termes dont nous venons +de marquer la cooperation et l'antagonisme--realisme intellectuel, +idealisme volitionnel--son organisation cerebrale peut etre resumee. + +Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes, +par-dessus tout de Balzac, le double temperament de M. Zola montre qu'il +n'existe pas plus d'ecrivains purement realistes qu'il n'y a d'absolus +idealistes. + + * * * * * + + +L'OEUVRE[9] + +PAR EMILE ZOLA + + +Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code +d'esthetique. Cette esthetique est absurde. Les lieux communs de +l'intransigeance imperturbablement opposes aux lieux communs de l'ecole, +prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns +disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air, +il faut peindre clair, il faut peindre d'apres nature; et voila Claude +Lantier qui se met a proferer des maledictions contre les artistes sans +aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le "jour de cave" d'un atelier. + +Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint +clair, et d'apres nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut +mieux faire observer qu'un precepte de facture reste une simple +recette, que peindre d'une certaine facon ne veut jamais dire peindre +bien de cette facon, que l'important est de peindre bien et que la facon +n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les +querelles et les gros mots sur les procedes manuels de l'art ne +signifient rien, que la seule chose necessaire est d'avoir du genie, que +les procedes meme de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de +Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils +etaient employes par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du +plein air est la derniere qu'il faille defendre, puisque, a l'heure +actuelle, elle n'a pas encore donne un seul chef-d'oeuvre? D'une main +tout aussi experte, M. Zola touche a l'esthetique du roman, et reprenant +en bouche les grands termes de positivisme et d'evolutionnisme, il part +en guerre contre la psychologie et denonce tous ceux qui n'etudient de +l'homme que l'ame, sans se souvenir de l'influence du corps sur le +cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une +oeuvre d'imagination que les personnages sont des etres physiques en +chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses +exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux +s'influe du cours du sang et de l'activite des visceres, personne n'y +contredira. C'est un truisme dont la nouveaute n'est d'ailleurs destinee +a revolutionner que les romans absolument mediocres de toutes les +epoques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe +comme un autre, que la pensee ne joue pas dans la caracterisation d'un +individu un role plus considerable que son estomac ou son fiel, cela est +simplement faux. + +C'est la pensee qui est le centre, et le corps la peripherie; la science +le demontre apres que l'experience l'a constate, et au nom meme de +l'evolutionnisme, l'activite cerebrale etant la plus recente est la plus +haute, et l'etre qui pense le plus etant le plus noble, est le plus +interessant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute +l'ethnologie pour montrer que c'est retrograder vers le passe, que de +considerer en l'homme l'etre instinctif et inconscient de preference a +l'etre conscient, pensant, voulant, resolu et moral? Il serait cruel de +battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorites qu'il +invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis +aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son +temperament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points +l'esthetique de ses adversaires, malheureusement mediocres et ineptes, +des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin +Balzac, Tolstoi et meme Flaubert, ont montre une bonne fois comment on +peut embrasser la nature entiere sans en omettre le couronnement et +rester realistes tout en analysant le genie et la noblesse morale. + +Nous avons tenu a dire nettement ce que nous pensons de l'esthetique +naturaliste, parce qu'elle est erronee d'abord comme toute esthetique de +parti, puis parce qu'elle trouble l'appreciation exacte des oeuvres de +M. Zola. Autant cet ecrivain nous parait pietre penseur, mal renseigne +et peu speculatif, autant nous l'admirons pour son genie incomplet mais +puissant. Toute la premiere partie de l'_Oeuvre_, cette histoire +lentement developpee de l'affection de Christine et de Claude, les +magnifiques scenes ou elle se resout a etre le modele de son amant, ou +elle se livre a lui, revenu croulant sous les huees, leur idylle de +Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux ou la vie fremit, ou la +sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du +menage artistique, cette noire existence miserable et debraillee dans +l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et +s'affolant a l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis +que Christine s'attache a son amour tari, lutte contre le dessechement +de coeur de son mari, finit par l'arracher a l'art auquel il tenait de +toutes ses fibres, mais l'abime et le tue du coup; toute cette tragedie +humaine donnant a toucher de pauvres chairs frissonnantes, a voir des +larmes dans des orbites creux, et des machoires serrees, et des poings +abandonnes, nous a enthousiasme et emu. De tous nos romanciers actuels, +M. Zola est le seul a donner cette sensation d'humanite vivante et +souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous +montrant des ames, des etres moraux. Dans ce roman, l'etude du milieu +artistique est deplorable, fausse et incomplete. Ce que nous y aimons, +c'est cette Christine si bonne, si douce, sensee, aimante, d'une si +belle noblesse d'ame et toute simple; c'est meme cette brute de Lantier, +qui, s'il ne mettait une grossierete de manoeuvre a clamer des theories +ridicules, serait en somme un etre bon, simple et fort, qui eut pu etre +un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'etait alle se +perdre dans une carriere ou il est, malgre son intransigeance, un +mediocre et un rate; c'est Sandoz, d'une si belle fermete, tetu, +paisible et solide, ayant une idee en tete et la realisant patiemment +sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces ames sans doute +sont rudimentaires, simples, sans developpement vers le haut et sans +complexite dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie, +n'est en effet pas un grand psychologue, et ce defaut interdit de le +classer avec les tres grands. Mais il a le don supreme de la vie, il +sait souffler sur un etre et faire que les tempes battent, que les yeux +regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a +eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les etres +moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualites +qu'une grande bonte et une forte volonte. Pour la classe bourgeoise, +pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a concu +le premier, sans la realiser, malheureusement, la grande idee que le +roman ne devait pas etre une etude individuelle, mais bien une vue +d'ensemble ou passerait la foule, ou s'etalerait toute une epoque, et +qui, decentralise et indefini, engloberait tout un peuple dans un temps +et toute une ville. Ceux qui reprendront, apres M. Zola, la tache de +continuer le roman moderne devront partir de ce grand ecrivain plus +vaste qu'eleve, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises +des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Education sentimentale_, +avec le Tolstoi de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les +psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de +Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancetres du roman demotique +futur, ou il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs, +les degrades et les genies, de la chair et des nerfs, le sang et la +pensee. + +NOTES: + +[Note 9: _Revue contemporaine_.] + + + + + +VICTOR HUGO[10] + + +I + +Au lecteur qui penetre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et +melee de M. Victor Hugo, un etonnement s'impose d'abord. Il ressent la +luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des +periodes, la variete des figures, la richesse des terminologies, +l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de +strophes. + +S'il s'efforce de discerner la loi de ces developpements, et la cause de +cette opulence, s'il tente de classer les idees d'un alinea, les aspects +d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une +oeuvre, il decouvrira aussitot que la principale habitude de style et de +composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les +plus caracteristiques et les plus intenses, est la repetition. Pas une +page et pas une suite de pages du poete, qui ne soit ainsi ecrite par +une serie petite ou enorme de variations aisement separables. Chacune +debute par une phrase-theme exposant l'idee que M. Victor Hugo se +propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de +plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en +pousse a cette efflorescence, l'image, qui termine le developpement, +marque le passage a un autre theme indefiniment suivi d'autres. + +On peut noter des vers comme ceux-ci: + + Nous sommes les passants, les foules et les races: + Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces; + Nous sommes le gouffre agite. + Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile. + Nous sommes les flocons de la neige eternelle + Dans l'eternelle obscurite. + +Des passages comme celui-ci: + + Aujourd'hui l'ecueil des Hanois eclaire la navigation qu'il + fourvoyait; le guet-apens a un flambeau a la main. On cherche a + l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait + comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces + nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand + devenu gendarme. + +Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les +associe en series diverses, on aura la contexture de la plupart des +pieces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo. + +En de longs developpements retentissent les plaintes et la hautaine +indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi +proferent et repetent la meme desolante reponse que reprend en une autre +oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pieces des +_Contemplations_ sont inepuisables en dissertations sur la moralite des +hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Chatiments_ +lancent et relancent la meme insulte en invectives redoublees. Les +_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosite paganinienne +un mince recueil de themes gracieux, amplifies en formidables +symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au +biblique et au moderne; dix pages de vers envoles et fugaces constatent +que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages a quatre +strophes redisent de mille facons ironiques que Dieu n'a pas besoin de +l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne a ces exemples les +facetieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades +funambulesques ou la meme spirituelle cabriole s'execute en mille +dislocations; les resumes historiques qui ouvrent les divers livres des +_Miserables_, par d'enormes variations; les grandes fantaisies de +_Quatre-vingt-treize_ sur le mysterieux accord des chouans avec les +halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur +la Jacressarde, maison deserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la +nuit noire deux croisees vides. + +Cette insistance verbale, cette formidable obstination a echafauder mots +sur mots, formule sur formule, a revenir et s'appesantir, a enserrer +chaque idee sous de triples rangs de phrases, caracterise la forme de M. +Victor Hugo, est normale pour tous les passages ou il developpe quelque +reflexion, et constitue le procede de son style descriptif. Au lieu +d'user d'une minutieuse enumeration de details, terminee et raccordee +par une large periode generale, a la facon des realistes, M. Hugo +recourt a l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnee et +ressaisie, de propositions d'ensemble, de periodes comprehensives, dont +le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et repete, +peinant a enclore un enorme et souple fardeau. + +Que l'on relise pour constater jusqu'ou va cette contention et cette +lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique +serie de chapitres ou se trouve decrite la tempete funeste a l'orgue +des _Compachicos_: + + Les grands balancements du large commencerent; la mer dans les + ecartements de l'ecume etait d'apparence visqueuse; les vagues vues + dans la clarte crepusculaire a profil perdu, avaient des aspects de + flaques de fiel. Ca et la, une lame flottant a plat, offrait des + felures et des etoiles, comme une vitre ou l'on a jete des pierres. + Au centre de ces etoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une + phosphorescence assez semblable a cette reverberation feline de la + lumiere disparue qui est dans la prunelle des chouettes. + +De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais +muet, obscur et splendide que traverse a pas hesitants Gwynplaine promu +Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Miserables_, a ce tableau de +l'eclosion printaniere dans le jardin inculte, ou se deroulent les +amours de Cosette et de Marius; et les vers du poete sont aussi riches +que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpetuels retours du +burin a graver et regraver le meme trait en de diverses et fantasques +lignes. Je prends entre cent exemples la description du chateau de +Corbus dans la _Legende des Siecles_: + + L'hiver lui plait; l'hiver sauvage combattant, + Il se refait avec les convulsions sombres + Ces nuages hagards croulant sur ses decombres, + Avec l'eclair qui frappe et fuit comme un larron, + Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon, + Une sorte de vie effrayante a sa taille. + La tempete est la soeur fauve de la bataille.... + +Et voila le poete lance pendant plusieurs pages a decrire le fantastique +combat des ruines contre les nuees. + +Ce meme procede cumulatif, cet effort redouble a mille detentes, M. +Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses heros: + + Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait + jusqu'a l'abstrait.... Dans son impassibilite peut-etre seulement + apparente, etaient empreintes les deux petrifications, la + petrification du coeur propre au bourreau, et la petrification du + cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux + a sa maniere d'etre complet, que tout lui etait possible, meme + s'emouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme etait un + savant. Rien qu'a le voir on devinait cette science empreinte dans + les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'etait une + face fossile ..., etc. + +De meme sont ecrits les portraits du capitaine Clubin, de Deruchette et +de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et +de Thenardier. Des personnages de son theatre, aux heros de la _Legende +des Siecles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poemes, +tous sont ainsi peints au decuple, saisis une premiere fois d'un coup, +repris, traites a nouveau, enclos de mille contours semblables et +deviants, obsedes et retouches par une main sans cesse retracante. De +meme pour la psychologie des personnages que M. Hugo concoit comme des +etres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la +repetition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie +d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie +d'un ancien capitaine a pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise +de conscience, du spectacle funebre d'un pendu epouvantant ses +commensaux ailes des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur +une plage, ou d'une consideration historique sur la Convention, de +plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est +essentiellement l'ecrivain de la redite, de la repetition, de la +variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets +et a travers toutes les emotions, il est celui qui ne peut exprimer une +seule pensee en une seule phrase. + +Nous avons deja note qu'au cours d'une pareille ascension de periodes a +sens identique, les mots propres rapidement epuises auront pour suite +des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des +images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ ou le poete essaie de +montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanime des +incendies allumes par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit +a ces deux vers et s'y resume: + + Penche sur le tombeau plein de l'ombre mortelle, + Il est comme un cheval attendant qu'on detelle. + +Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose +que la terminaison d'une periode ascendante. Tout symbole est a la fois +une abreviation et une transposition; ce sont la les roles que l'image +remplit chez le poete. + +Enchainees et se succedant, les metaphores, par les rudes raccourcis +qu'elles infligent au style, par les sauts de pensee qu'elles +impliquent, donnent a toute piece une grandeur grave, quelque chose de +biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_: + + Les mechants accourus pour dechirer ta vie + L'ont prise entre leurs dents. + Les hommes alors se sont avec envie + Penches pour voir dedans: + Avec des cris de joie ils ont compte tes plaies + Et compte tes douleurs, + Comme sur une pierre on compte des monnaies + Dans l'antre des voleurs. + Ton ame qu'autrefois on prenait pour arbitre + Du droit et du devoir, + Est comme une taverne ou chacun a la vitre + Vient regarder le soir ... + +Que l'on note dans cette piece le double emploi des metaphores. Si elles +sont d'energiques resumes, elles substituent en meme temps, a la +description d'etats d'ame, durs a rendre en vers, des visions +imaginables et familieres. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de +l'obscur au saisissant est marque avec la plus noble energie, dans la +piece _En plantant le Chene des Etats-Unis d'Europe_, ou le poete, dans +un des plus larges deploiements lyriques qui soient, adjure les +elements, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en +terre: + + Vents, vous travaillerez a ce travail sublime, + O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez. + Vous melerez la pluie amere de l'abime + A ses noirs cheveux herisses. + Vous le fortifierez de vos rudes haleines, + Vous l'accoutumerez aux luttes des geants. + Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines + De la clameur du neant. + Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette, + Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux + Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlete + D'un pugilat mysterieux. + +Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le +lecteur a ne plus voir le chene que quelques proscrits ont plante sur +une plage, et l'idee revolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur +monstreux a forme demi-humaine opposant a l'assaut d'elements +passionnes, des racines douees d'obstination et des branches +volontairement noueuses. + +M. Victor Hugo excelle ainsi a rendre pittoresques par des metaphores +materielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait +decrire qu'en vers ternes. La connivence des timores et des violents est +ainsi transposee: + + Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive + La complicite du fourreau. + +et la communaute de faute qui en resulte, ainsi: + + Reste, elle est la, le flanc perce de leur couteau + Gisante; et sur sa biere + Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau + Est pris sous cette pierre. + +S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran +inquiet des murmures des honnetes gens, ce sont des vers comme ceux-ci: + + Et ces paroles qui menacent, + Ces paroles dont l'eclair luit, + Seront comme des mains qui passent + Tenant des glaives dans la nuit. + +La joie sereine des beaux dieux, que les poetes ont montres planant +au-dessus de nuees d'or, resplendit en une magnifique succession +d'images, que terminent ces deux vers radieux: + + Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques + Leurs attentats benis, heureux, inexpies. + +De splendides paroles font presque imaginer le mystere de l'immortalite +de l'ame: + + Quand nous en irons-nous ou sont l'aube et la foudre? + Quand verrons-nous deja libres, hommes encor + Notre chair tenebreuse en rayons se dissoudre + Et nos pieds faits de nuit, eclore en ailes d'or? + +L'infinite de l'espace est presque concue comme reelle en ces vers: + + Il vit l'infini porche horrible et reculant + Ou l'eclair, quand il entre, expire triste et lent. + +Ce don de materialisation, cette aptitude a transposer les choses +inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis a M. V. Hugo +d'ecrire les singulieres pieces finales de la _Legende des Siecles_ et +des _Contemplations_, ces tentatives desesperees d'exprimer +l'inexprimable et l'inintelligible, ou le poete livrant avec les mots +une terrible bataille a de vagues ombres d'idees, accomplit ses plus +merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes. +En ce point s'arrete l'evolution de l'image. Nee d'une accumulation de +phrases synonymiques qu'elle couronnait et resumait, prise comme un +substitut de representations directes possibles mais ternes, employee a +la tache de plus en plus difficile et de moins en moins reussie de +figurer materiellement des idees plus obscures parce que plus creuses, +elle finit par devenir le vetement de purs fantomes intellectuels, a qui +elle prete seule une existence apparente. + +A ces deux formes de son style, la repetition et l'image, M. V. Hugo +joint une troisieme habitude, la plus apparente de toutes, l'antithese. +Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux +ensembles doues d'attributs contraires, par ce contraste exalte, par ce +rapprochement souligne par des repetitions et marque par des images, M. +Hugo s'attache a definir plus nettement deux pensees antagonistes, amene +la comparaison entre les deux termes ainsi heurtes de force, et definis +par la revelation de proprietes hostiles. + +La phrase meme de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs a +apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux +adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot "sombre" est +flagrante. On releve sans peine, en peu de pages: "Au grand soleil +couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; serenite des +sombres astres d'or." Les romans sont riches en ces contrastes purement +verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans +l'_Homme qui Rit_, dans les _Miserables_ la plupart des dissertations +generales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithese entre +les penitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas +un monologue ou une tirade qui n'etincelle de brusques collisions de +mots. La declamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don +Cesar de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi releves de +heurts sonores et eclatants. Mais les plus insignes exemples +d'antitheses reprises, continuees et reduites, seront trouves dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, ou presque chaque poeme semble traverse +par deux courants d'idees inverses et paralleles. Qu'il s'agisse +d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scene, presque toutes les pieces +contiennent au debut ou a la fin un contraste dissonant entre deux +aspects antagonistes. Les denouements de la plupart des _Orientales_ +dementent l'exorde. Dans les _Chatiments_, le poeme _Nox_ met en regard +des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetiere Montmartre, fosse +des fusilles. Dans les _Voix interieures_, des sages s'attristent sur le +festoiement des fous, et l'_A Olympio_, oppose a la douce gravite du +poete, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le +livre satirique flagelle les mechants parce qu'ils sont mechants, et les +excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Legende des Siecles_, les +contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles +ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus +du jardin ou l'infante effeuille une rose, l'aigle heraldique d'Autriche +contredit par l'aigle helvetique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux +heros fidele au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux +humeurs. A tous les tournants des drames ou des romans, se passent des +coups de theatre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience +entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire a un +personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son ame. La subite +volte-face d'Hernani recompense et gracie, Torquemada entrant en scene +sur les dernieres suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue +egayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si +c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on execute, Marius +defaillant entre le desir de sauver Valjean et la terreur de perdre +Thenardier, la tempete sous un crane, la Sachette reconnaissant sa fille +en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet +tenant l'echelle a l'enlevement de sa fille, quelle liste de contrastes, +d'hesitations, d'alternatives et de dechirements d'ames, d'antitheses +fragmentaires qui amplifiees et soutenues deviennent la contexture meme +de toute oeuvre. + +Que l'on observe que les _Chatiments_ sont l'ironique antiparaphrase des +paroles officielles placees en epigraphes, qu'il n'est presque point de +volume de poemes qui ne soit digne de porter en titre l'antithese de +Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les +developpements d'une psychologie, d'une situation ou d'une these +bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrece Borgia_, le sentiment de la +paternite lutte contre les vices innes. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en +_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte a la haine. +L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion ideale et de la +passion voluptueuse; les _Miserables_ sont la lutte de l'individu contre +la societe, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les +elements. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la +Revolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just, +personnifies en Lantenac, Cimourdain et Gauvain. + +Nous touchons ici a la facon dont M. Hugo entend l'ame de ses +personnages. De meme que ses phrases, ses poemes, ses recueils, ses +romans et ses drames sont le developpement d'antitheses de plus en plus +generales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme +dimidies portant en eux la lutte constante ou passagere de deux passions +adverses, constitues contradictoirement dans leur ame et dans leur +corps, devoyes par une crise qui retranche leur existence anterieure de +leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine +la laideur physique offusque la beaute morale; le forcat 24601 devient +en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad, +toujours inexorable a tous, eut un instant pitie d'un porc. + +Se bifurquant en de plus generales oppositions, l'antitheisme divise +donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux ames, du plan d'une +anecdote a celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable a une +trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthetique, +qui, exposee dans la preface de _Cromwell_, se resume dans le melange de +deux contraires, le comique et le tragique. + +Et de meme que les tendances formelles dominantes, que nous devons +analyser, aboutissent l'une a des redites profuses, l'autre a une +obscurite sentencieuse, la pratique constante de l'antithese semble +avoir laisse des traces nocives en une des tendances caracteristiques de +M. Hugo: A force de diviser son attention entre les deux termes +contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet a son +oppose, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M. +Hugo ne peut plus concentrer son activite intellectuelle en un seul +point ou en un seul ensemble. La pensee comme la langue du poete se +desagregent par endroits. De la, des hachures de style, l'abus de +l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et +sibyllin des grands passages. De la, la tendance marquee aux +digressions, les dix phrases formant tableau eparses en dix pages, comme +en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit +d'argent, dont les membres se profilent ecarteles sur tout un enorme +chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de +vers, resulte de cette dispersion de la pensee, le manque de proportion +d'episodes comme la bataille de Waterloo dans les _Miserables_, l'air +dejete et fruste des romans et des longues legendes, trop etendus et +trop brefs, sans mesure et parfois difformes. + +Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des +roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie a toute +la machine et la regle par l'allure qu'il en recoit, nous avons suivi +les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux +peripeties, des peripeties a la psychologie et de la aux conceptions +fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes +qui ne paraissaient affecter que le style ont pu etre montrees influer +sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la repetition a +simplifie la psychologie, la tendance a l'image facilite l'acces de +sujets metaphysiques, l'antithetisme determine la composition et +l'esthetique. Il nous reste a penetrer dans ce domaine interne de +l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons deja passe les approches, a +examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhetorique mais la +matiere meme qu'elle ouvre, non la loi des developpements mais la nature +des idees developpees, le caractere commun et saillant des scenes, des +portraits, des evenements et des conceptions, qui donnent lieu a +deployer des repetitions, des images et des antitheses. + + +II + + +Toute personne familiere avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti a +certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensite des idees +ne correspond pas a la noble opulence de l'expression. Il arrive que +sous l'imperieux flux de paroles l'on decouvre le cours mince et lent de +la pensee, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la +psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions +a montrer les choses; l'humanite et le monde reels presque exclus de +cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce denument du fond sous +la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poete un ensemble herisse +et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathedrale erige +sur une nef vide. + +M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, a cet +amas de pensees vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les +lieux communs; il se prete a developper les themes empruntes, qui ne +sont issus ni de sa pensee, ni de son emotion. Son imagination neglige +le plus souvent de puiser immediatement aux sources vives de +l'invention poetique et verse dans le faux et le banal. + +Certaines des pieces de vers paraissent denuees de tout contenu. Elles +debutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au +cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif interieur qui a +pousse le poete a ecrire. + +Une piece de vers commence ainsi: + + Louis quand vous irez dans un de vos voyages + Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages, + Toulouse la romaine, ou dans ses jours meilleurs + J'ai cueilli tout enfant la poesie on fleurs + Passez par Blois. + +D'autres ainsi: + + Jules votre chateau, tour vieille et maison neuve. + Se mire dans la Loire a l'endroit ou le fleuve ... + + Le soir a la campagne, on sort, on se promene ... + +Et l'on peut joindre a ce groupe de poemes nuls, une bonne partie des +_Orientales_, des premieres _Contemplations_, et presque toutes les +_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces developpements oiseux +a un point stupefiant, qui tout a coup, dans les oeuvres en prose, +laissent entre deux chapitres, un vide nebuleux. + +Une autre categorie d'oeuvres a laquelle ressortissent la plupart des +_Orientales, la Legende des siecles_, une piece comme _les Burgraves_ et +un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle +prodigieuse disposition sentimentale, le poete parvient a se faire le +porte-voix, presqu'emu, d'une suite de personnes etrangeres et mortes, +dont il epouse les causes et les passions avec une infatigable +versatilite. Il parait difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de +guerre du Muphti, les maledictions du Derviche_ pour autre chose que des +themes indifferents, aptes a de belles variations. S'il parvient dans +_la Legende des siecles_ a faire passionnement declamer Dieu, saint +Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert, +des thanes ecossais, une montagne et une stele, on peut en conclure sa +grande souplesse d'esprit, et aussi l'interet mal concentre, superficiel +et passager, qu'il porte a toutes ces ombres et ces symboles. On devine +que M. Hugo sait etre tout a tous les sujets, et l'on reflechit que sa +faconde verbale meme, si l'on y ajoute par hypothese, une certaine +debilite intellectuelle, doit le porter a chercher des themes a phrases, +dans tous les cycles de l'histoire et de la legende. + +Il s'adresse de meme frequemment a ce fonds commun d'idees humaines qui +a produit a la fois les proverbes, les lieux communs et certaines +indestructibles niaiseries. Sur des themes comme ceux-ci: la nature +revele Dieu; il faut faire l'aumone; l'argent que coute un bal serait +mieux employe en charites; les riches ne sont pas toujours heureux; il +faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir +pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime a revenir. Mais ou eclate +avec une singuliere intensite son don de varier a l'infini le plus +rebattu des dires, a faire du baton le plus nu, un thyrse divinement +feuille de pampres, c'est dans la belle serie de pieces traitant ce +sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoleon II, le sultan +Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre +_Pleurs_ dans la nuit; ces pieces enormes, tristes de la farouche ironie +des prophetes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles, +donneront la mesure extreme d'une forme grandiose, et d'une idee banale, +d'un theme adventice, pris n'importe ou, laisse tel quel, sans addition +originale, mais mis en splendides images, developpe en imperieuses +redites, violemment heurte par le choc des antitheses, deploye en larges +rhythmes, manie et remanie par une elocution prodigieuse. + +En toute occasion, M. Hugo en demeure a des idees vulgaires ou +absurdes. La creation de la femme lui apparait comme le travail d'un +potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste +contre le suicide, qu'il qualifie de lachete, et soutient, contre toutes +les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de +l'instruction diminuent la criminalite _(Quatre vents de l'Esprit_, pag. +87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le +crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se resume en des livres vieux, +poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des +morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des +crapauds par leur desir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter a +ces exemples. Banal et superficiel en des matieres generales, M. Hugo, +dans un domaine particulier, digne par excellence +d'investigations,--l'ame humaine--a de meme abonde dans l'irreel et le +vulgaire. + +Sur ce point, les declarations du poete sont explicites. Dans la preface +de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils +devraient et pourraient etre; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il +declare sa croyance en l'homme entite, egal en tous ses exemplaires et +s'applaudit d'abolir les differences qui mettent pourtant l'intervalle +d'une espece zoologique entre deux classes sociales. + +Ces deux aveux de principe ont ete imperturbablement obeis. Que l'on +relise une piece comme _Dieu est toujours la_; on y verra exposes avec +la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'ete est chaud, le pauvre +humble, l'orphelin doux et triste, les chaumieres fleuries, le riche +charitable, les enfants "innocents, pauvres et petits". Il n'est +d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne +soient des anges ingenus ou pensifs. Les meres sont tendres, les aieuls +doux. Par _le Regard jete dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu a +apercevoir une grisette moins reelle encore que celles de Murger. La + + Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple. + +Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle +chante en travaillant a des travaux de couture, dont elle reussit a se +nourrir et ne court qu'un danger: celui d'etre tentee d'ouvrir un +Voltaire, situe dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont a la +fenetre. Un mendiant, auquel le poete demande comment il s'appelle, +repond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au +poete qui le plaint: + + ...Allez en plaindre une autre. + Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil, + Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil + Etc. + + Tout ce passage est a lire jusqu'aux vers: + +Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux, +doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/ + +Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement: + + Et ce serait un archange + Si ce n'etait un gamin. + +Cette liste suffit. On peut deja prevoir quels seront les types plus +acheves qu'imaginera un poete auquel les grandes categories de +l'humanite se presentent sous cet aspect. En effet, les notions +psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir +trois sortes d'ames: celles qui sont unes et nues, invariables pendant +toute leur existence factice, nettes de tout melange, constituees comme +une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une +seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_, +toute purete, la duchesse Josiane, toute frivolite charnelle, +Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le +noble Gilliatt; dans _les Miserables_, Cosette, pure amante, Marius, le +jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac, +Cimourdain, "l'effrayant homme juste"; dans les drames, tous les +amoureux d'Hernani a Sanche, et de Dona Sol a Rosa, tous les vieillards +de Don Ruy a Frederic de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans +alliage. Toute cette foule, partagee en classes diverses, agit, vit et +meurt d'une facon rectiligne, repete les memes actes et les memes +paroles, fait les memes gestes et porte les memes mines du berceau au +cercueil, sans que le poete se soucie de mettre au nombre de leurs +composants un grain de la complexite, des contradictions et de +l'instabilite que montrent tous les etres vivants. + +M. Hugo n'a pas commis toujours, et entierement, cette omission. Dans +ses principales creatures il a legerement devie de cette psychologie +congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des +complications humaines son amour de la simplicite. Il separe la vie de +ses heros en deux parties, generalement de signes contraires, +l'existence avant la crise, celle posterieure, toutes deux unes et +coherentes, mais d'attributs diametralement adverses. Valjean, odieux +et haineux, forcat, passe chez M. Myriel et, peu apres, devient le plus +angelique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un +moment de scrupules misericordieux qui le font se suicider. Charles +Quint devient de coureur d'aventures, empereur serieux, Ruy Blas +d'amant-poete, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus +Marion la courtisane. + + * * * * * + +Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en +concevant parfois des ames geminees, partagees en deux moities +distinctes et generalement contradictoires, par une absolue fissure, +Marie Tudor, reine, est irritee contre son amant, puis se remet a +l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de +son attitude de mari peureux a celle de chef des tetes-rondes. +Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour +Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son +affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrece Borgia est maternelle et +scelerate; Triboulet, paternel et proxenete; Gauvain, inflexible et +humain. Cette simple mecanique intellectuelle, resumee en un conflit de +deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe +que M. Hugo ait concue. Tout l'au-dela de cette humanite chimerique lui +est d'habitude inconnu. + +La tendance a l'irreel et au superficiel, qui lui fait simplifier et +raidir toutes les ames qu'il decrit, l'amene, par un choc en retour +apparemment bizarre, a concevoir la vie comme plus romanesque et plus +theatrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les +conflits qu'elle peut presenter, ne tachant pas de penetrer dans le jeu +de petits faits, d'incidents sans portee, de bevues et de hasards dont +se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin, +comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et +dans une tour les moellons, M. Hugo represente la vie par ses gros +evenements. De la ses romans allant de coups de theatre en crises de +conscience, de situations extremes, en soudaines catastrophes, sans que +meme les interstices soient combles par des files de petits incidents +mediocres et quotidiens, tels que les chroniques et les memoires nous +les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De +la son theatre machine, sanglant et surtendu dont les peripeties ont +tantot l'air apprete des effets de M. Scribe, tantot l'air excessif des +fins de drames. + +Que ce manque de penetration, d'analyse, de souci des dessins, de +recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialite qui +rend creux les moindres poemes comme les plus empanaches heros, les +grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo +le resultat non d'un eloignement volontaire de la realite, mais d'une +impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvrete +d'idees qu'etale le poete en toutes les pieces ou il a tente de +developper quelque idee metaphysique donnee comme originale. Rien de +plus pueril que sa conception du jugement dernier, exposee a la fin des +premieres _Legendes_. Pour d'oiseux problemes debattus par de faibles +arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont a +lire. Le deisme developpe dans les dernieres pieces des _Contemplations_ +est aussi traditionnel, que le pantheisme de certaines pieces est celui +des bonnes gens. Et quant a son idee sur la metempsychose retributive, +rien ne paraitra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre +du poete, des sujets aux peripeties, de la psychologie a la philosophie, +une pensee qui ne soit prise a la foule ou aux livres, qui ne doive etre +tenue pour inadequate ou mal concue. S'il est un titre que M. Hugo a +usurpe, c'est celui de penseur. + +Il est naturel que l'on demande ici comment un poete chez qui nous +avons constate sous une magnifique elocution des symptomes marques de +debilite intellectuelle, se trouve cependant etre un grand artiste. La +reponse sera donnee par un nouvel ordre de faits que nous allons +developper. + +Quand M. Hugo s'est empare d'une pensee vulgaire, quand il a imagine une +ame sans complications, ou une peripetie sans antecedents, le poete ne +s'en tient pas a cette simplicite sans interet. Emporte par sa tendance +verbale a la repetition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation +ascendante, par son antithetisme qui reclame des chocs de grandes +masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges +rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus +insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les +plus simples scenes champetres, une vache paissant dans un pre, des +enfants qui jouent, un chene dans une clairiere, une fleur au bord d'un +chemin, prennent sous ses puissantes mains de petrisseur de verbe, une +grandeur calme et menacante, un aspect fatidique et geant, qui emeut +intimement. Rien de plus grandiose que sa grace. Il celebre dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies +filles, les nuits d'ete, avec une joie enorme. Son vers musculeux se +contourne, se degage et s'elance avec la forte souplesse d'un cable +d'acier, tourne a l'hymne dans l'elegie, a la bacchanale dans l'idylle, +constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace +de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine +d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le delirant epithalame +de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animes et +transportes de la meme joie tumultueuse, retentissent en fanfares de +cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus enormes eclats, +quand le poete entreprend les grands spectacles et les grandes +catastrophes. + +Rien de plus demesure et de dechaine que certaines de ses tempetes. Un +incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une +bataille, comme celle de Waterloo dans les _Miserables_, est un +foudroiement de Titans. La charge epique des cuirassiers de Millaud, la +panique, les carres de la garde tenant comme des ilots au milieu de +l'ecoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des +canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possede les varietes +de la grandeur et les etale magnifiquement partout. Il sait etre +grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un +style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Legende des +Siecles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence +fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la "Claymore" +est froidement heroique. La marche de Gwynplaine dans le palais +somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et +d'enorme; la scene est monstrueuse ou Josiane, en sa lascive +demi-nudite, colle ses levres junoniennes a la face tailladee de son +hideux amant, et le regarde "fatale", avec ses yeux d'Aldebaran, rayon +visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sideral. + +Mais dans tous les livres du poete aucun recit ne monte plus haut au +sublime et au tragique que celui ou Gwynplaine mene dans le caveau de la +prison de Southwark apercoit le spectacle miserable de Hardquannone +soumis a la peine forte et dure. Les sourdes tenebres du lieu, les +vieilles et pueriles lois latines psalmodiees par le greffier, les +paroles surhumainement graves, adressees par le juge, une touffe de +fleurs a la main, a la miserable guenille d'homme devant lui, ecartele +nu entre quatre piliers et oppresse de masses de fer, la bouche ralante, +la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est +enorme et admirable. + +Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltee par ce don +d'amplification. Les personnages y sont des heros ou des monstres: de +Javert le "mouchard marmoreen" a Gauvain, le general de trente ans qui +possede "une encolure d'hercule, l'oeil serieux d'un prophete et le rire +d'un enfant...." Fantine, Mme Thenardier "la mijauree sous l'ogresse" +sont au-dela des deux frontieres extremes de l'humanite, de meme que les +guerriers de la _Legende des Siecles_ sont plus grands que des statues. +Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises +heroiques, les passions et les emotions intenses, les intrigues +tenebreuses, et les vertus angeliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M. +Hugo correspond a un monde plus simple que le notre, elle correspond +egalement a un monde gigantesque, ou des rafales aux passions, des +arbres aux crimes, de la beaute des cieux a la misere des humbles, tout +est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en +ce globe par comparaison infime. + +Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosites dont M. Victor Hugo +sait faire du sublime, son genie atteint de plus hauts sommets encore +dans toutes les scenes auxquelles se mele un element de mystere. + +Ici son imagination, laissee libre par la realite, profitant des +interstices que la science et l'experience laissent dans le reseau de +leurs notions, usant des terreurs hereditaires que les grands +spectacles nuisibles ont deposees dans les ames, pousse ses plus +etranges et ses plus luxuriantes vegetations. Le silence glace d'une nef +vide, une cloche beante au repos, une enorme salle de festin ou les +flambeaux agonisent, une apre et solitaire gorge de montagne muette sous +un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voute d'arbres, +prennent sous son style un aspect formidablement inquietant. Une nuit +etoilee vue aux heures ou tous dorment, le ciel bas d'une soiree +d'hiver, + + L'air sanglote et le vent rale, + Et sous l'obscur firmament, + La nuit sombre et la mort pale + Le regardent fixement, + +le bois sombre plein de souffles froids ou Cosette, la nuit, va pour +chercher un seau d'eau, penetrent d'une horreur sacree. M. Hugo est par +excellence le grand poete du Noir, et comme son satyre, connait + + Le revers tenebreux de la creation. + +Le mystere des germes, la sourde poussee du printemps et l'ascension +latente de la seve, les murmures des grandes plaines, la surprise des +sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poete en celui +qui a ecrit dans les _Miserables_ seuls ces trois admirables episodes: +_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivee de Valjean, +par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin +silencieux, mort et regulier ou "l'ombre des facades retombait comme un +drap noir". Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de +Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un ecrin et un +antre, cette voute, aux lobes presque cerebraux, eclairee d'une lumiere +d'emeraude, tapissee d'herbes deliees, mouvantes et molles, ou roulent +des coquillages roses, que frole le gonflement des vagues, venant polir +un noir piedestal ou s'evoque "quelque nudite celeste, eternellement +pensive, un ruissellement de lumiere chaste sur des epaules a peine +entrevues, un front baigne d'aube, un ovale de visage olympien, des +rondeurs de seins mysterieux, des bras pudiques, une chevelure denouee +dans de l'aurore, des hanches ineffables modelees en paleur"; la +description des halliers sombres, ces "lieux scelerats" d'ou les chouans +fusillaient les "bleus", et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux +tableau de la baie de Portland par un crepuscule d'hiver, ou les cotes +blafardes se profilent en contours lineaires, puis encore l'enterrement +de Hardquannone, emporte silencieusement a la brune, le glas toquant a +coups espaces et discords, et cette molle nuit grise ou Gwynplaine, dans +l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le +sourd desir de se suicider; M. Hugo apparaitra comme le poete des choses +sombres, en qui se repercute et se magnifie tout ce que les hommes +apprehendent et redoutent. + +Que l'on ajoute encore a toutes ces scenes certains portraits pleins +d'ombre et de reticence, dont le plus grand exemple est la silhouette +bizarre, sacerdotale et scelerate du docteur Geestemunde, certains +ensembles brouilles et confus, la perception subtile du trouble d'une +societe a la veille d'une emeute, de cet instant des batailles ou tout +oscille: + + La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les trainees + de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armees ondoient, + les regiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous + ces ecueils remuent continuellement les uns devant les autres ... + les eclaircies se deplacent; les plis sombres avancent et reculent; + une sorte de vent du sepulcre pousse, refoule, enfle et disperse + ces multitudes tragiques.... + +Enfin que l'on considere cette tendance poussee a bout, que l'on fasse +l'enumeration de tous ces poemes douteux ou M. Hugo tente d'eteindre +l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les tenebres metaphysiques, de +ses constants efforts a definir l'incertain des problemes historiques, +sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurite, de ses appels +a une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les +plus claires choses; il nous semble que la demonstration est suffisante. +S'il est un domaine ou M. Hugo soit a la fois frequent et magnifique, +c'est celui du mysterieux, du cache, du crepusculaire, du nocturne. S'il +est par excellence celui qui ne sait point voir les choses reelles, il +est le familier de leur envers, des terreurs, des apprehensions et du +trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes +peuplent peureusement l'absence de clarte. + +Certains faits contradictoires ne sauraient alterer la valeur de cette +induction. Les chapitres realistes des _Miserables_, ne nous sont pas +inconnus, tels que la plaidoirie singulierement navrante et comique et +vraie du pere Champ-Mathieu, indigne dans sa stupidite d'etre pris pour +le forcat Valjean, ni tout l'episode du petit Picpus, les notes precises +sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le pere +Fauchelevent et la mere Superieure, ni cette excellente figure de M. +Gillenormand, ni celle de Thenardier fourbe et feroce. Le faux Lord +Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les heroines +de theatre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines +concues en termes vrais. Dans certaines poesies meme, comme +_Melancholia_, les miseres sociales paraissent decrites et deplorees +veritablement. Mais ce ne sont point ces parties eparses et sinceres qui +peuvent caracteriser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que +l'organisation intellectuelle de ce poete n'est pas absolument denuee +des proprietes qui constituent le talent d'artistes d'une autre ecole. +Elles ne prevalent point contre les faits universels et +caracteristiques, les tendances generales et excessives que nous avons +reconnues en cette etude, dont les resultats se resument comme suit: + +En un style fait de repetitions, d'antitheses et d'images, M. Hugo drape +des idees soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit +paraissant, comparees aux objets, plus simples, plus grandes et plus +vagues. Cette nullite, cette simplification et ce grossissement du fond, +sont unis aux proprietes caracteristiques de la forme non par des +relations de causes a effets ou d'effets a cause, mais par un rapport +indissoluble qui permet de considerer ces deux ordres de faits comme +resultant a la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du +style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte a la simplicite de ses +idees, qu'il reste indecis s'il use de son elocution prodigieuse pour +dissimuler la faiblesse de sa pensee, ou si celle-ci s'interdit toute +activite depensee en belles paroles. Le grossissement est joint a la +simplicite soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incompletement +est vu plus en saillie; il aboutit necessairement a la repetition +ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idees. Le vague +et le mystere de la pensee conduisent a l'emploi des images, et +celles-ci facilitent le developpement de sujets purement metaphysiques. +Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immediate et +essentielle par des actions et des reactions reciproques, qu'il faut +tenir en memoire. C'est par cette synthese finale, reunissant en un +ensemble homogene les elements que notre analyse a dissocies, que l'on +pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une +merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, coloree, sans cesse +renaissante et variee comme un fouillis de lianes; sous ce revetement +une pensee simple, nue, enorme, brute et a gros grains, comme un +entassement de rocs; l'on aura la une image approchee des livres du +poete, l'enchevetrement luxuriant de sa forme, sur l'edifice grandiose +de ses simples et enormes idees, tout le deploiement de ses livres +herisses et fleuris, eriges en gros blocs friables et mal assembles. En +cette antithese fondamentale et inapercue du poete: la nudite du fond et +la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se resume. + +NOTES: + +[Note 10: Decembre 1884, _Revue Independante_.] + + +III + + +De l'ensemble des faits que nous venons d'etablir, il resulte une +explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression +et de pensee qui sont devenues manifestes au cours de cette etude, +pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du +mecanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothese, paraisse etre a +l'origine de tous les caracteres marques de l'oeuvre de M. Victor Hugo? +Il nous semble que l'on peut repondre par l'affirmative a une question +ainsi precisee. + +Si nous reprenons les resultats de notre analyse, resumes en ces deux +termes: simplicite de la pensee et richesse de la forme, le choix de +celui qui precede et determine l'autre, ne peut-etre douteux. Il n'a +jamais paru a personne que les gens d'intelligence simple, soient +necessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble +vrai. + +L'opinion commune sur les gens a parole facile, les improvisateurs, les +avocats, les bavards, les ecrivains de premier jet, demontre en quelque +facon que chez les discoureurs abondants on a remarque une activite +intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de +l'examen des facultes orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue +pas la parole prononcee de la parole ecrite) que nous allons partir, +quitte a revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous +auront fournie ne rend pas compte egalement des facultes mentales du +poete. + +M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se +decompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et +emotionnelle; l'expression interieure; l'expression proferee. Or, nous +avons discerne en M. Hugo, des le debut, l'habitude de repeter en +plusieurs formules diverses une seule pensee, de sorte que fort souvent +dans tout un chapitre et tout un poeme, peu d'idees distinctes sont +emises. Il semble donc qu'en lui, a une seule impulsion de l'ame, a une +conception, a une emotion, a une vision interieures, correspondent une +multitude d'expressions, qui se presentent tumultueusement, s'ordonnent, +se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultes +intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passe, pour +reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don +d'exprimer longuement et de penser peu, de developper magnifiquement et +abondamment, le moindre jet d'emotion et d'idees; que l'on se figure en +outre que pendant ces successives remissions de l'intelligence, M. Hugo +porte dans sa conscience non plus des pensees, mais de purs mots; tout +deviendra clair. Un esprit presentant cette anomalie de ne penser guere +qu'en paroles, devra s'exprimer en antitheses et en images, devra +simplifier et grossir la realite, devra parfaitement rendre le +mysterieux et le monstrueux, en vertu du mecanisme meme de notre +langage. + +Chez lui, chaque idee, au lieu d'en suggerer une autre, de se propager +de terme en terme, du debut a la fin d'une oeuvre, s'etant immediatement +fondue et comme dissipee dans l'abondance d'expressions qu'elle +dechaine, ne subsiste pendant une duree appreciable qu'en mots. Ceux-ci +comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes +analogues, enfin, et, necessairement, les termes metaphoriques. De meme +le poete s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots +detournes, puis par des images. Et celles-ci etant l'equivalent non de +l'idee, depuis longtemps oubliee, mais des premiers mots dans laquelle +elle etait concue, il suit qu'elles paraitront d'habitude imprevues, +incoherentes, neuves et curieuses aux personnes habituees a penser en +pensees. De meme, c'est grace a ce rapport lointain entre l'image et +l'idee que M. Hugo parvient a figurer parfaitement, en apparence, des +idees ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amene a traiter +en beaux vers les plus vagues sujets metaphysiques. + +La tendance du poete aux antitheses s'explique d'une maniere analogue. +M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa +monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont +abstraits et absolus. Le mot "arbre" ne represente aucun arbre +particulier, qui pourrait etre de telle grandeur et de telle +disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte +placee au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi delimite, l'arbre se +separe nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe a +son pied. Seul un esprit realiste sentira qu'il n'y a au fond aucune +demarcation entre les graminees des petites aux grandes, les ronces, les +arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot "homme" de +meme, que nous nous figurons blanc, pourra etre verbalement oppose au +mot "bete" que nous imaginons quadrupede et velue; mais en fait, ces +mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la +face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les +Boschimans, marchant courbes et les bras ballants jusqu'aux genoux, le +nez epate et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour +tous les mots antithetiques, depuis lumiere-tenebres, desquels sont omis +les degradations crepusculaires, jusqu'a matiere-esprit, que relient les +manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que +la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage +cree des mots qui le sont. Que M. Hugo dut s'abandonner a cette tendance +antithetique que les mots eux-memes et les mots seuls possedent, +paraitra naturel a qui aura suivi nos explications. + +Nous passons aux facultes mentales du poete. Dans tous les precedents +paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensee pure +de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquee a +se conformer exactement a la nature des choses. Les faits que nous avons +exposes dans le deuxieme chapitre de notre etude justifient cette +petition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plait a executer des +variations, parfois extremement belles, sur les lieux-communs les plus +abuses, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire +visiblement des idees simples et parfois fausses, qui ont cours dans le +public sur des sujets familiers. C'est la le procede d'un homme peu +habitue a penser pour son propre compte, prompt a s'emparer de themes +tout faits pour donner libre cours a sa faculte de parolier. Mais il est +un domaine ou le vulgaire ne peut meme le mal renseigner. C'est celui de +l'ame humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots. + +Quand on dit, sans trop y songer: un heros, un vieillard, une jeune +fille, une mere, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et +de fort simple. Un heros est un beau jeune homme brave et rien de plus; +une jeune fille est un etre chaste, joli et timide. Qu'un heros n'est +souvent ni beau, ni jeune ni meme brave; qu'une jeune fille peut etre +laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posseder une +cervelle compliquee et retorse,--les mots ne nous le disent pas et +l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de la, +l'air de famille de ses creatures similaires, et leur psychologie +ecourtee, qui se borne a assigner a chaque type les tendances +convenables et conventionnelles, a rendre les vieillards venerables et +les meres tendres, les traitres fourbes et les amantes eprises, sans +nuance, sans complications et sans individualite, sans rien de ces +contradictions abruptes et de ces hesitations fremissantes que presente +tout etre vivant. + +Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si +ce poete simplifie la realite, il la grossit, en vertu de cette meme +habitude de pensee verbale, qui a faconne son style et ses conceptions. +Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus generaux, les plus +caracteristiques et les plus simples de l'objet qu'il designe, les porte +en lui pousses a leur plus haute puissance. Le mot "chene" figure un +arbre robuste et enorme; le mot "or" rutile plus brillamment que le pale +metal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de +pourpre vermeille qui merite d'etre appelee le rouge. Le poete dont +toute l'activite intellectuelle se depense en mots, qui use sans cesse +de ces brillants faux jetons de la pensee, ne pourra s'empecher de voir +les choses aussi demesurees que les paroles qui les magnifient. Pour +lui, necessairement, les mechants seront monstrueux, les jeunes filles +virginales et les tempetes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux +que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres +sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupconnera des faunes dans +les taillis obscurs. Le mot _Napoleon 1er_ fera surgir en son ame un +fantome de statue, le mot _Revolution_ une lutte de titans, le mot +_Liberte_ des hommes delies qui s'embrassent en pleurant. Que ces +sentiments, cette facon de penser, d'etre emu et d'exprimer, est portee +chez M. Hugo a un degre tel qu'elle devient geniale et sublime, la fin +de la deuxieme partie de notre etude le montre. + +Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M. +Hugo a le plus noblement exalte ses phenomenes crepusculaires et +mysterieux. Ici, a son habitude de concevoir les choses aussi enormes +que les mots, aucune experience antagoniste ne s'oppose. Les mots +_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portes a leur plus haute +energie, designent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de +l'homme sont forcement inactifs, c'est-a-dire ne nous donnent plus aucun +renseignement. De meme les termes plus abstraits: _mystere_, _trouble_, +l'_eternite_, l'_au-dela_, expriment des entites sur lesquelles nous ne +savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en +existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du +vague, la fantaisie de M. Hugo, laissee sans limites et sans resistance, +se meut et se deploie a l'infini, comme s'epand un gaz infiniment +elastique, laisse sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la +chose nulle sous le mot peu precis que la chose mesquine sous le mot +enorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indefinie sous le +mot absolu, les choses vraies enfin sans designations repetees et sans +images appendues, sous les mots[11]. + +Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquees par notre +theorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de designer +les chapitres de ses livres, ses poemes et ses recueils par les titres +metaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son erudition +qui comprend toutes les sciences verbales, la metaphysique, la +theologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune +des sciences realistes et naturelles; sa reforme de la versification, +qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre +d'exprimer une idee en plus de mots que n'en contient un vers; le +resultat meme du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare +contre l'irrealisme classique, n'a abouti qu'a enrichir la langue +francaise de nouveaux mots; toute la vie du poete, la mission +sacerdotale qu'il s'est assignee, son entree en lice pour la +"revolution" contre le "pape", sa haine des "tyrans" et sa philanthropie +generale; tous ces traits resultent du verbalisme fondamental de son +intelligence. Son immense gloire de poete national peut etre expliquee +de meme. + +M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en epouse les idees +et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme +elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment +qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont +freres et tous les pres fleuris, que les oiseaux chanteurs celebrent +l'Eternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la +Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par +son adoration de quatre-vingt-neuf, les meres par son amour des enfants, +les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en +politique que les aristocrates, en litterature que les realistes et en +philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est +d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il eblouit, en +outre, par l'admirable, neuve, et persuasive facon dont il exprime leur +pensee. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit +essentiellement francais. Par son habitude de penser des mots et non des +objets, de ne point dissequer les ames et de ne point montrer les +choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartesien, du +theatre classique et de la peinture d'academie. Il y a joui de l'enorme +bonheur de ne differer de ses contemporains et de ses compatriotes que +par la forme ou il a jete des idees traditionnellement nationales. Cette +innovation est a la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est +point, comme le demontre l'impopularite de l'_Education sentimentale_, +de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de +Baudelaire. + +Ici notre etude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les +proprietes saillantes ont ete resumees en exemples, nous avons extrait +quelques caracteres generaux, ceux-ci ont ete repris en un couple fort +clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait +psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui, +comme tous les principes, parait moindre que les effets causes, fasse +illusion sur la beaute et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. A +l'intersection de deux lignes on mesure aisement leur angle; mais que +ces cotes soient prolonges a l'infini, ils comprendront l'infini. De +meme l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons resume en quelques mots +l'essence, demeure une des plus enormes qu'un cerveau humain ait +enfantees. Que l'on suppose jointe a la faculte verbale qui l'a +produite, les facultes analytiques et realistes d'un Balzac, la grace +d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore a cette +intelligence reine, la pensee encyclopedique d'un Goethe, l'on aurait un +poete transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses +et tous les mots. Etre de cet ensemble inoui un fragment notable, suffit +a la gloire d'un homme. + + + + + +LES ROMANS + +DE + +M. EDM. DE GONCOURT[12] + + +Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges +militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-pere epris, +l'eveil d'ame d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans +l'hotel du ministere de la guerre; la naissance de son imagination par +la musique, les lectures sentimentales, et cette precoce surexcitation +que causent dans une cervelle a peine formee les exercices religieux +preparatoires a la premiere communion,--l'esquisse de ses passionnettes +et de ses amourettes,--puis le developpement de la jeune fille fixe en +ces moments capitaux: la puberte, le premier bal, la revelation des +mysteres sexuels,--enfin l'etude, en cette elegante, de tout le +raffinement de la toilette, des parfums du corps et des facons +mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le leger hysterisme de +sa chastete, l'anemie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases +se resume le recent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur +maintient, pour notre regret, un engagement de sa preface. Dans ce +livre, M. de Goncourt a de nouveau consigne toutes les originales +beautes de son art, l'acuite de sa vision, la delicatesse de son emotion +et la science de sa methode, la sorte particuliere de style qui procede +de cette sorte particuliere de temperament. Avec les trois oeuvres qui +l'ont precede, jointes aux romans anterieurs des deux freres, il semble +que l'on peut maintenant definir, en ses traits essentiels, la +physionomie morale de l'auteur de _Cherie_, le mecanisme cerebral que +ses ecrits revelent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre. + + +I + + +Il est en M. de Goncourt trois predispositions originelles, sans lien +necessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, emotionnelle, +affectant les trois departements principaux de son organisation +psychique, qui, demontrees, peuvent suffire a l'analyse et a +l'explication de cet artiste. + +Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de +chaque chapitre sont constitues par le recit de faits positifs, precis, +particularises, par des observations, des anecdotes, un geste, une +physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces +faits nus, ou accompagnes de considerations et de narrations, qu'ils +resument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis, +renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments +essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans +de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui +les assemble et les denature par une relation logique. Et de ces +elements tenus mais rigides, comme les pierres d'une mosaique, M. de +Goncourt sait user avec un art et des resultats merveilleux. + +Il excelle, a un tournant de sa fabulation, a un moment psychologique de +ses personnages a montrer cette evolution et cette transformation par un +fait brutal, net, dont la conclusion est laissee a tirer au lecteur. +Telle est la scene ou la Faustin, surexcitee par le role qu'elle essaie +d'incarner, a la veille de son exalte amour pour lord Annandale, tombe +presque entre les bras d'un maitre d'armes en soeur; telle encore cette +conversation erotique que Cherie, a la campagne, par une apres-midi +torride, ses sens pres de s'eveiller, surprend de sa fenetre, entre deux +filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce +genre que M. de Goncourt depeint en leurs moments caracteristiques de +larges periodes de l'existence de ses creatures, l'enfance de Cherie et +l'enfance de celle qui sera la fille Elisa, la vie errante des freres +Zemganno avant leurs debuts a Paris, et la vie amoureuse, traversee +d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par +ces faits menus ou longs a decrire, il montre les etats d'ame permanents +ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant +machinalement a deranger les lois de la pesanteur, l'absorption +momentanee du saltimbanque cherchant un tour inoui,--par ce reglisse bu +dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinee de la Faustin. + +Il lui faut des faits pour prouver ses assertions generales, le desir +qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le theatre, une fois +qu'ils ont goute de cette gloriole, pour montrer la seduction que +celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final a +une analyse de caractere, ou a la notation d'un changement moral; la +mere des Zemganno appelee en justice, ne voulant temoigner qu'en plein +air, pour montrer le farouche amour de la bohemienne pour le ciel libre; +pour representer la modification produite en Cherie par sa puberte, +decrire en detail la gaucherie et la timidite subite de ses gestes. Par +une methode contraire M. de Goncourt fait preceder une consideration +generale de la serie de faits qui l'etayent, decrivant les fougues +d'Elisa de maison en maison, pour determiner en une generalisation +l'inquietude errante des prostituees. + +Des faits encore, deguises sous une conversation, jetes en parenthese, +arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent a caracteriser +ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, a decrire un +lieu, a specifier une sensation par une comparaison, a montrer en +raccourci l'aspect et les etres d'un salon, a noter le paroxysme d'une +maladie ou l'affolement d'une passion, a marquer les realites d'une +repetition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un +public de cirque a Paris, le debraille d'un cabotin, la colere d'une +actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes, +d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur +nous donne par surcroit, sans necessite pour le roman, comme une bonne +partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant recit ou +Mascaro, le fantastique et vague serviteur du marechal Handancourt, +emmene Cherie dans la foret "voir des betes", et sous les grands arbres +precede la petite fille emerveillee, faisant chut de la main sur la +basque de son habit noir. + +Que l'on reflechisse que cette methode ou le fait concret et +caracteristique prime le general, que M. de Goncourt parmi les +romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales +modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne +procede pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Heredite_, +les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son +realisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses +deductions avec preuves a l'appui, et ses caracteres etablis sur leurs +actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une epoque +restreints, des livres d'enquete sociale qui flottent entre l'histoire, +et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus +que ses contemporains, a l'evolution scientifique du roman. Il a acquis +quelques-uns des caracteres qui differencient les livres de science des +livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous +cotes, font que ses creatures sont plutot des types que des individus, +sont plus instructives que vivantes, plus generales et diffuses que +particulieres, sont plutot les exemples d'un genre que des individus +saisis et etudies a part. Et grace a son habitude d'accorder le pas a +ses observations sur ses idees generales, a ne point plaider de cause et +a ne pas emettre de considerations sur la vie, M. de Goncourt a pu se +tenir a egale distance de ces philosophies nuisibles a toute vue exacte +de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est +contente d'observer, de noter et de resumer, sans conclure, sans se +rallier a l'une des deux moities de la conception de la vie, sans que sa +sagacite ou son coup d'oeil soient alteres par une theorie preconcue +necessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilite, +il est reste aussi apte a relever les faits caracteristiques de la gaie +et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une +fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituee qu'ecrase +peu a peu le perpetuel silence du regime cellulaire. + +NOTES: + +[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne methode +etre suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour +le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations +cerebrales soient peu avancees. Si la decouverte de M. Brocat etait +definitive, si la faculte du langage devait avoir pour organe la +troisieme circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer a coup +sur que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanite, +doit presenter un developpement monstrueux. Mais cette localisation qui +parait juste pour le mecanisme musculaire de la parole, ne peut-etre +celle du langage. L'alliance des mots et des idees est telle que tout +organe pensant doit etre en rapport immediat avec tout organe verbal; +c'est la une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, +_Op. cit._).] + +[Note 12: Revue Independante, mai 1884.] + + +II + + +Mais de meme que parmi les faits multiples que presentent les choses et +qui constituent les sciences, certains sont attires a l'etude de la +matiere morte, certains autres a celle du monde organique, et parmi ces +derniers certains par la matiere vivante en ses elements, certains par +les ensembles que forment ces unites, il intervient chez les hommes de +lettres realistes un biais individuel, une predisposition de l'oeil a +voir, une aptitude de la memoire a retenir, un ordre de faits +particulier, un caractere dans les phenomenes, un moment dans les +physionomies, les gestes, les emotions, les ames. Et de l'effort que +chaque artiste fait a rendre ce qui le frappe et le touche, provient son +style individuel, la particularite de son vocabulaire et de sa syntaxe, +qui revele le plus surement la qualite intime de son intelligence. + +Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit +les paysages, les interieurs, les gens, les physionomies, les attitudes, +les passions, la nature psychologique de ses personnages preferes, on +extraira de cette collection, la notion d'un artiste epris de mouvement, +notant la vie dans son evolution, les visages dans leurs +transformations, les emotions dans leurs conflits, chaque ame dans sa +diversite. + +Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcement +immobiles, il percoit le caractere mouvant et variable, les vibrations +de la lumiere, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La +foret ou Cherie, enfant, se promene, est decrite en ses murmures, +l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumiere sur le +sol, les fuites d'une bete effaree. Le paysage morne ou s'eleve la +prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pale +qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _etendue blafarde_, la +_lumiere ecliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque ou les freres +Zemganno attendent avant d'entrer en scene, les objets se diffusent sous +les rayonnements que note l'auteur: + + C'etaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels + deplacements de gens eclabousses de gaz, ce sont en ce royaume du + clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de + charmants et de bizarres jeux de lumiere. Il court par instants sur + la chemise ruchee d'un equilibriste un ruissellement de paillettes + qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots + de soie vous apparait en ses saillies et ses rentrants, avec les + blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappee de soleil + d'un seul cote. Dans le visage d'un clown entoure de clarte, + l'enfarinement met la nettete, la regularite et le decoupage + presque cassant d'un visage de pierre. + +Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur +peuple ses pages, ce qu'il evoque c'est non une enumeration de traits au +repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur +attitude instantanee, leur figure surprise en un changement ou une +revulsion. Par une vision particuliere pareille en son effet, a ces +fusils photographiques, qui decomposent le vol d'une chauve-souris et le +saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrete le portrait de la soeur de la +Faustin, au sortir d'une crise hysterique, dans sa promenade nerveuse +par une salle de fin de diner,--decrit Cherie montant un escalier et, +"balancant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple +torse". Dans un cheval blanc promene le soir aux lumieres dans un +manege, il saisit "un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient +des yeux humides". C'est la demarche d'Elisa partant en promenade, +qu'il nous donne, "avec son coquet hanchement a gauche", "l'ondulation +de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le +regard souleves, retournes vers son visage." Mais c'est dans les _Freres +Zemganno_ qu'eclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant a +peindre des academies en mouvement, suspendues a l'oscillation d'un +trapeze, dardees dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde, +disloquees dans une pantomime, emportees et fuyantes dans le galop d'un +cheval. + +Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutot que son dessin, +il note des changements de figure, des mines plutot que des visages. Il +peint, en la Tomkins, "des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des +clartes cruelles sous la transparence du teint"; en Cherie, +"l'animation, le montant, l'esprit parisien"; "l'ebauche de mots coleres +crevant sur des levres muettes", pour les traits convulses de la detenue +Elisa. La physionomie de la Faustin lui apparait tantot dessinee en +ombres et meplats lumineux, par une lampe posee pres de son lit, tantot +s'assombrissant, se creusant sous une emotion tragique: + + Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la + tenebreuse absorption du travail de la pensee; de l'ombre emplit + ses yeux demi-fermes; sur son front, semblable au jeune et mol + front d'un enfant qui etudie sa lecon, les protuberances, au-dessus + des sourcils, semblerent se gonfler sous l'effort de l'attention; + le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le palissement + imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de + paroles, parlees en dedans, courut mele au vague sourire de ses + levres entr'ouvertes. + +M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caracteristiques. Il +sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la +jupe de sa voisine, "l'allee et la venue d'un petit pied bete" d'une +femme hesitant a dire une idee embarrassante et saugrenue, le rapide +gigottement du coude d'une actrice eclatant d'un fou rire, et le geste +de colere avec lequel, desesperant de trouver une intonation, elle tire +les pointes de son corsage. + +Et cette perpetuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies +changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous +l'epiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de +M. de Goncourt, secoue et precipite les passions de ses personnages, +accelere leurs conversations en ripostes serrees de pres, fait voler +leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux +tatonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; a la brillante et +heureuse folie de son succes; aux revoltes cabrees d'une fille a moitie +maniaque, a son "herissement de bete" devant la porte de sa prison, a +l'alanguissement graduel de sa volonte meurtrie et matee. Ce que M. de +Goncourt nous montre, ce sont les coleres d'une petite fille gatee, se +roulant par terre dans la rage d'une soupe otee; l'affolement d'une +jeune femme mourant de sa chastete, et courant a la quete d'un mari; +l'etat d'ame inquiet et alangui d'une actrice entretenue, elaborant un +role de grande amoureuse, se jetant dans le plus poetique et le plus +emouvant amour, abandonnant le theatre, puis reprise par lui, recuperant +ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la +mort de son amant. + +Et par une consequence logique ce sont des ames capables de ces +variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt +s'applique a peindre, des ames diverses, plastiques a toutes les +sensations, desarticulees et nerveuses, sans constance et sans unite, +sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des ames de +demi-artistes, des ames de premier mouvement, soudaines, ductiles et +fougueuses. Conduit par son realisme a l'etude d'une basse prostituee, +d'ailleurs retive et passionnee, il n'a fait depuis que des creatures +fantasques et charmantes, des clowns bohemiens, une actrice, une jeune +fille jolie, coquette et gatee, des etres changeants comme un ciel de +printemps, extremes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile a +decrire et a montrer. + +De ce gout pour la vie, de ce perpetuel et paradoxal effort a rendre le +mouvement avec des mots figes et une langue plus ferme que souple, de +cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M. +de Goncourt. Il a du recourir au neologisme pour noter des phenomenes +qu'il a bien vus le premier. Le frisson meme que lui causait le +spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de debut, qui +donnent comme un coup de pouce a la phrase, ces "et vraiment" ces +"c'etait ma foi", ces "ce sont, ce sont" qui marquent la legere griserie +de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation +delicate. Il s'accoutume a forger des substantifs avec des adjectifs +deformes, parce que l'accident, la qualite qu'exprime l'adjectif lui +parait plus importante que l'etat, rendu par le substantif. Il recourra +a d'interminables enumerations pour decrire tous les multiples aspects +d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots fremissants, +colores, pailletes, etincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il +voit aux choses d'eclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces etranges +phrases disloquees, enveloppantes comme des draperies mouillees, +mouvantes et plastiques qui semblent s'inflechir dans le tortueux d'une +route: "Enfin l'omnibus, decharge de ses voyageurs, prenait une ruelle +tournante, dont la courbe, semblable a celle d'un ancien chemin de +ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gele"; +des phrases comprehensives donnant a la fois un fait particulier et une +idee generale, des phrases peinant a noter ce que la langue francaise ne +peut rendre et devenant obscures a force de torturer les mots et de +raffiner sur la sensation: + + Ils savouraient la volupte paresseuse qui, la nuit, envahit un + couple d'amants dans un coupe etroit, l'emotion tendre et + insinuante, allant de l'un a l'autre, l'espece de moelleuse + penetration magnetique de leurs deux corps, de leurs deux esprits, + et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiede + contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les + jambes de l'homme. C'est comme une intimite physique et + intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte ou les lueurs + fugitives des reverberes passant par les portieres, jouent dans + l'ombre avec la femme, disputent a une obscurite delicieuse et + irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous + montrent un instant son visage de tenebres, aux yeux emplis d'une + douce couleur de violette. + +C'est dans la notation de ces sentiments tenus, delicieux et troubles +qu'eclate la maitrise de M. de Goncourt, dans le rendu tatonnant, +repris, pousse, flottant et enlaceur de ces mouvements d'ame vagues et +inapercus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que +causent a Cherie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte +d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupefiera Paris, dans +la vague stupeur d'ame qui vide peu a peu la cervelle d'une prisonniere +hysterique. Grace aux infinies ressources de son style et au biais +particulier de sa manie observante, il est parvenu a saisir quelques-uns +des faits profonds et obscurs de notre vie cerebrale. L'organisation de +ses sens et de son style ressemble a ces instruments infiniment +complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui +saisissent des phenomenes et permettent des approximations inconnues aux +anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette delicate +complexite, cause et condition d'une science plus vraie? + + +III + + +A ce sentiment vif et penetrant de la vie en acte, de ses remuements +physiques et des ses agitations morales, a cette recherche appliquee et +reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de +Goncourt le gout particulier d'une certaine sorte de beaute, qu'il +recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guide dans +ses courses de collectionneur, dans la determination des sujets et des +scenes de la plupart de ses romans: le gout passionne du joli. Ce +penchant qui le conduisit a recueillir les dessins du XVIIIe siecle, a +etudier en toutes ses faces et a faire revivre en son entier cette +epoque de la grace francaise, qui lui fit aimer dans les objets du Japon +leur puerilite, l'ingenu et l'impromptu de leur art, penetre et +determine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un +parfum a part, les farde et les poudre. + +A une epoque ou le souvenir du romantisme remplit les romans realistes +et les scenes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de +raffinements maladifs, M. de Goncourt a conserve le sens des choses +naturellement charmantes, de la poesie dans les incidents journaliers, +des ames delicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il +sait gouter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer +de poetiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de +caractere d'un soldat, ancien berger, la grace native d'une actrice +naturellement fine, s'arreter aux idylliques visions enfantines qui +fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais ou le sens du joli +eclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante etude de +reclusion feminine qui forme la premiere moitie de _Cherie_, dans le +geste mutin d'une petite fille perchee sur sa chaise et eventant sa +soupe de son eventail; dans la gaie repartie du marechal consolant +Cherie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis a +table; dans la scene du bapteme de la poupee; dans l'inquiet effarement +d'une troupe d'enfants enfermes dans les combles; dans la bienveillante +et aimable idee qu'a la marechale de greffer sur les eglantiers de de la +foret de Saint-Cloud les roses du jardin imperial. Personne ne pouvait +mieux rendre les legers et coquets caprices d'une ame de fillette, la +demi-pamoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion +satisfaite: + + En la paix du grand hotel, au milieu de la mort odorante de fleurs, + dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles, + scandait l'insensible ecoulement du temps, tandis que tous deux + etaient accotes l'un a l'autre la chair de leurs mains fondue + ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration + passaient dans un _far-niente_ de felicite, ou parler leur semblait + un effort. Et c'etaient de douces pressions, un echange de sourires + paresseux, une volupte de coeur toute tranquille, un muet + bonheur.... + +Et il arrive pourtant a ce decriveur des joliesses et des bonheurs, a +ce realiste qui sait parfois etre gaminement gai, d'etre attire par le +fantastique et le crepusculaire que montre parfois la vie parisienne, +par l'existence excessive et mysterieuse de la Tomkins, l'affeterie +voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans +_La Faustin_, apres les vues rembranesques des repetitions diurnes a la +Comedie-Francaise, et la sinistre fin de diner des auteurs dramatiques, +les scenes ou apparait l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du +denouement egal en puissance terrifiante a la _Ligeia_ de Poe,--_La +Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de +son amant moribond. Jamais realiste ne s'est avance plus loin au bord de +la verite, a la rencontre de la grande poesie. + +C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents, +cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystere pour +certaines scenes et certains personnages, qui finalement caracterise le +mieux l'art de M. de Goncourt. De la les paillettes, l'ingeniosite, le +coloris adouci et pimpant de son style, la frequence des scenes +elegantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de +sa phrase, la gaiete de son humeur, et la tendresse de son emotion. De +la aussi, de son gout du bizarre et du fantastique, les soubresauts de +son recit, la terrible nervosite des derniers chapitres de _La Faustin_ +et de _Cherie_, ces agonies atroces, ces scenes nocturnes traitees a +l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystere de certains de +ses devoilements, la richesse barbare de certains de ses interieurs. + +M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthetiques. Il a garde +beaucoup de sa frequentation de l'ancienne France, de la France de +Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a ete conquis aussi par le +romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poe, de Quincey, Heine, +par ce que Balzac a innove. De cet amalgame est fait le charme et le +heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous seduit et nous terrifie. + +Et maintenant cette analyse terminee, il faut imaginer que le mecanisme +cerebral dont nous avons essaye d'isoler et de montrer les gros rouages, +est vivant et en marche, possede par une creature humaine, constitue en +son engrenement et son travail une unite indivise, la pensee, la raison +et le genie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les +distinctions innaturelles que nous avons etablies, M. de Goncourt est a +la fois chercheur de petits faits caracteristiques et precis, frappe par +les aspects mouvementes des etres et des choses, emu par ce qu'il y a +en ces phenomenes de joli, de delicat, de rare, de bizarre, d'un peu +fantastique. Ce penchant reagit sur le choix de ses documents humains, +de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse a +donner des visions nettes de mouvements et de jolites; l'habitude de +l'observation, son ouverture d'esprit a tous les phenomenes de la vie, +le garde de tomber dans la mievrerie ou le pessimisme: la recherche +d'emotions delicates le preserve habituellement de s'appliquer a l'etude +des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des +phenomenes psychologiques, l'eloigne de concevoir des caracteres uns, +individuels et constants, colore et enerve sa langue, attenue ses +fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore +a ces anomalies individuelles d'organisation cerebrale, les caracteres +generaux de toute ame d'artiste et d'ecrivain, la vive sensibilite, le +don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des +incidents, l'infinie tenacite de la memoire pour les perceptions de +l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de realiser cette +chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de +cette curieuse intelligence, il faut le figurer jete des sa jeunesse, +avec son frere et son semblable, dans les remous de la vie parisienne, +promenant l'aigu de son observation, la delicate nervosite de son +humeur, dans le monde des petits journaux, des cafes litteraires, des +ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une +maison constellee de kakemonos et rosee de sanguines, le cerveau nourri +par une immense et diverse lecture: a la fois erudit, artiste et +voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de +celui de Rivarol, instruit des tres hautes speculations de la science, +l'on aura ainsi la vision peut-etre exacte, en ses parties et son tout, +de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant, +solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs +de cette fin de siecle. + + * * * * * + +PAGES RETROUVEES[13] + +PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT + + +Dans ce livre M. de Goncourt a reuni ses articles de journal et ceux +qu'il a faits avec son frere. Il suffit de dire que presque toutes ces +_Pages retrouvees_, sont des morceaux de bonne ou de haute litterature, +pour marquer la difference entre les feuilles d'il y a une trentaine +d'annees et celles de la notre. C'etaient en effet des gazettes bizarres +celles ou les Goncourt faisaient paraitre, vers 1852, les chroniques et +les nouvelles qui formerent depuis la _Lorette_, une _Voiture de +masques_ et le present volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le +_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du +_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et +encadrant cette gravure d'un texte ecrit parfois par des gens ayant de +la litterature. M. Aurelien Scholl fit la ses debuts; il etait alors +d'un pessimisme furibond et faisait preceder ses chroniques toutes en +alineas, d'epigraphes naivement latins ou grecs. Le numero etait une +fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour +montrer a quel point on laissait ce poete hausser le ton coutumier de +journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant +ne se trouvera guere dans nos quotidiens: "Ainsi dans le calme silence +des nuits, aux heures ou le bruit que fait en oscillant le balancier de +la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures +ou les rayons celestes touchent et caressent a nu l'ame toute vive, ou +la conscience a une voix, ou le poete entend distinctement la danse des +rhythmes degages de leur ridicule enveloppe de mots, a ces heures de +recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis +interroge avec epouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des +os. Et quand on y songe qui ne fremirait, en effet, a cette idee de +vivre peut-etre au milieu d'une race de dieux implacables parmi des +etres qui lisent peut-etre couramment dans notre pensee, quand la leur +se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y +songe.... Le mystere de l'enfantement leur a ete confie et peut-etre le +comprennent-elles.... Peut-etre y a-t-il un moment solennel ou si le +mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir +entre ses mains son ame palpable et en dechirer un morceau qui sera +l'ame de son enfant...." + +Les Goncourt faisaient de meme des numeros entiers du _Paris_, qui ne +contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle +comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_. + +Ils annoncaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des +Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de theatre (le _Joseph +Prudhomme_ de Monnier a l'Odeon), des notes bibliographiques; parfois +meme ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue +Lafitte a la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en +police correctionnelle. + +C'etait cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces +annonces documentaires qui rendront precieuses aux historiens futurs les +quatriemes pages de nos journaux, sont encore amusantes a lire. + +Une reclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le +"plus de copahu" est deja le cri de ralliement des medecins de +certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies +confidentielles; un journal contemporain publie "les memoires de Mme +Saqui, premiere acrobate de S.M. l'empereur Napoleon 1er;" un +restaurateur de la rue Montmartre promet "pour 1 fr. 50 un repas +comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;" enfin, un chocolatier +encore ingenu libelle ainsi sa reclame: "La confiserie hygienique +fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriete exclusive a +recu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments +alibiles empruntes au jus de poulet, et rendus completement insipides." + +On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et +visiblement Henri Heine etait un peu le genie du lieu. Les Goncourt +aussi subirent cette admiration. _Une nuit a Venise_ est bien une +fantaisie a la maniere des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans +doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque +dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux. + +_Pages retrouvees_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de +Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Theophile Gautier. +Nous ne connaissons pas de portrait plus evocateur et plus anime, +gesticulant et parlant, traverse d'onde, de vie et de pensee, plus +delicatement modele par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait +est une des plus belles pages de ce siecle. Il merite de compter entre +Charles Demailly et la Faustin. + +NOTES: + +[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.] + + + + + +J.K. HUYSMANS[14] + + +C'est l'histoire d'un frele et exceptionnel jeune homme, prise en son +plus etrange chapitre, que raconte _A Rebours_, le nouveau livre de M. +Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, eraille et froisse par +tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de +sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se +detourne de la realite qui ne contente ni ne rejouit ses sens. Usant +d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie a donner a tous ses +gouts une nourriture facticement convenable, presente a ses yeux des +spectacles combines, substitue les evocations de l'odorat a l'exercice +de la vue, et remplace par les similitudes du gout certaines sensations +de l'ouie, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres +latines et francaises ont d'oeuvres raffinees, superieures ou +decadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systematise son +hypocondrie, entre l'ascetisme morose des mystiques et l'absolu +renoncement des pessimistes allemands. A l'origine et au cours de cette +maladie mentale, preside la maladie physique. La nevrose apres avoir +cause l'incapacite sociale du duc Jean, affine son intelligence jusqu'a +l'amincir, apparait en lui plus ouvertement, le poursuit +d'hallucinations, le force une premiere fois--dans l'episode du voyage +ebauche a Londres,--a tenter de rentrer dans la vie, l'anemie le mine et +l'accable dans une prostration finale jusqu'a ce que la folie et la +phtisie le menacant--le duc Jean se resolve sur l'ordre de son medecin a +revenir au monde pour mourir plus lentement. + +Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises, +souffreteuses, d'analyses qui revelent et de descriptions qui montrent, +peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres anterieures de M. +Huysmans. Il nous semble qu'il est le developpement, extreme mais +logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Menage, Les +Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _A Rebours_, M. +Huysmans a marque dans une certaine direction la frontiere avancee de +son talent, qui se trouve embrasser certaines regions lointaines +apparemment exterieures. + +NOTES: + +[Note 14: _Revue independante_, 4 juillet 1884.] + + +I + + +Les procedes d'art de M. Huysmans appartiennent en general, comme ceux +des ecrivains qui sont a la tete du roman, a l'esthetique realiste. Il +sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caracteres avec +une exactitude notablement superieure a celle des romanciers idealistes; +la vie d'un homme etant rarement tragique, il s'abstient de toute +intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux eprouves +par un Parisien de la moyenne; l'histoire a raconter se trouvant ainsi +reduite, M. Huysmans l'expedie en quelques phrases et consacre ses +chapitres non plus au recit d'une serie d'evenements, mais a la +description d'une situation, d'une scene, procede non par narrations +successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux relies +de breves indications d'action; et, comme tous les ecrivains de cette +ecole,--avec de profondes differences personnelles,--il possede un +vocabulaire etendu et un style riche en tournures, apte, par des +procedes divers, a rendre l'aspect exterieur des choses, a reproduire +les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et +compliquees de nos sensations, de facon a les renouveler dans l'esprit +du lecteur par la voie detournee des mots. + +Mais parmi ces elements memes qui sont les parties exterieures et +communes de toute oeuvre realiste, il en est deux, l'exactitude de la +vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnes et menes +a bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux +Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de +plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui +sache mieux les interieurs divers des myriades de maisons parmi +lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux +enregistres dans son cerveau, les physionomies, la demarche, la +tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses categories superposees +d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et +les scenes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont +l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanement une vision +interieure comme une analogie ou une coincidence. Dans _En Menage_, le +debut, ou, par une nuit nuageuse, Andre et Cyprien, parcourent +lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pave, le marchand de +vin fermant sa boutique a l'approche silencieuse de deux sergents de +ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pave, est assurement +le recit detaille de la serie d'impressions que procure une rentree +tardive. Qui ne connait de son passage dans les bouillons, "cette +epouvantable tristesse qu'evoque une vieille femme en noir, tapie seule +dans un coin et machant a bouchees lentes un troncon de bouilli?" Les +soirees de la famille Vatard, celles de la famille Desableau, ou Madame, +apres avoir lentement coupe un patron, l'essaie, les sourcils remontes +et les paupieres basses, sur le dos de sa fillette "la faisant pivoter +par les epaules, lui donnant avec son de de petits coups sur les doigts +pour la faire tenir tranquille ... pincant l'etoffe sous les aisselles, +meditant sur les endroits devolus pour les boutonnieres", ont une +convaincante veracite. Il n'est presque point de page ou l'on ne +constate cette justesse de vision et cette probite artistique. Que l'on +note encore le chapitre de _A Rebours_, ou, par une boueuse nuit +d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des +bureaux de "Galignani" a la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les +Soeurs Vatard_, le tumultueux interieur d'atelier de femmes par un +matin de paye apres une nuit blanche, la plaisante enumeration des +manques de tenue de l'ouvriere Celine devenue la maitresse d'un monsieur +a chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergere dans les +_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents +de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualite que M. +Huysmans est seul a posseder, l'art de rendre veridiquement la +conversation, d'ecrire en style parle les dires d'un concierge, ou les +bavardages de deux artistes; assurement le realisme de M. Huysmans, +semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature. + +Dans ce perpetuel et acharne colletement avec la realite, M. Huysmans a +contracte quelques-unes des particularites de son style. Attentif aux +conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigne par ses +observations sur les termes techniques des metiers, il a retenu et su +employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et +artiste, amasser et deverser un tresor de mots d'argot et d'atelier qui +lui permet de noter des sensations et des emotions dans la langue meme +des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque +qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira +de l'or d'une etole, qu'il est "assombri et quasi saure"; il dira +encore: "des hommes souls turbulaient"; des fleurs lui apparaitront +"taillees dans la plevre transparente d'un, boeuf"; il pourra ecrire +cette phrase: "Attise comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit +en gueule de four, dardant une lumiere presque blanche ... grillant les +arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une temperature de fonderie en +chauffe pesa sur le logis". Il tire de l'observation des comparaisons +etonnamment justes: "Elle eut a la fin des larmes, qui coulerent comme +des pilules argentees, le long de sa bouche." Comme pour tous les +artistes, le commerce avec la realite, avec ce que l'on peut saisir par +les sens, revoir, tater et montrer avec les spectacles familiers de +l'humanite et du monde, lui a ete profitable. Il a acquis a cette +connaissance de la vie, la dose de veracite qui est indispensable au +roman moderne, la force, la precision, la richesse et le pittoresque du +style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'elaborer et de +realiser sa conception particuliere de l'ame et de la destinee humaine. + + +II + +C'est, en effet, par une psychologie particuliere des personnages, par +la facon dont M. Huysmans se figure le mecanisme de l'ame humaine, +exagere certaines facultes, amoindrit l'action de certaines autres, que +ses romans tranchent sur leurs congeneres, se sont necessairement +revetus d'un style original et aboutissent a une philosophie generale +deduite jusqu'en ses extremes consequences. Si l'on examine quelle est +l'activite commune et constante des creatures mises sur pied par M. +Huysmans, si l'on ecarte les traits generaux de toute conduite humaine, +on arrive a constater qu'ils s'emploient a subir, a accumuler et a faire +revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout +encore des perceptions visuelles colorees ou lumineuses. Le Cyprien des +_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'Andre de _En Menage_, le duc Jean de _A +Rebours_ semblent etre, en fin de compte, des couples d'yeux montes sur +des corps mobiles, aboutissant a de formidables ganglions optiques, qui +penetrent toute la masse cerebrale de leurs fibrilles radiees. Toute +leur activite vitale aboutit a emmagasiner des visions et a en degorger +d'anciennes, a noter des aspects, a percevoir des colorations et des +scintillements, et a evoquer, dans les periodes languissantes, +d'anciennes vibrations lumineuses, entassees, endormies dans +l'arriere-fonds de la memoire, mais vivaces et aptes a reparaitre a la +suite d'une association d'idees, comme les alterations d'un papier +sensibilise, sous l'action d'un reactif. + +Cette conception de l'ame humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et +irrepressible. S'il met en scene des personnages que leur manque de +culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux +rudimentaires ne savent point voir; il intervient, decrit en personne, +sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs +contemplent, et marque ensuite en realiste exact le peu d'interet +qu'eveille chez eux ce spectacle inapercu. Il raconte en ses couleurs, +son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour +de foire, puis: "Tout cela etait bien indifferent a Desiree." Il dessine +en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les +escarbilles volantes, la course acceleree ou contenue des locomotives, +toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest a la tombee +de la nuit, et conclut: "Anatole reflechissait." + +Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-dela de la +vraisemblance. Il prete a ses ouvrieres l'acuite et la delicatesse +oculaires qu'il possede, leur attribue, dans les contemplations +auxquelles il les soumet, les plus rares qualites d'observateur. Ses +brocheuses devisagent admirablement l'employe de la maison Crespin qui +vient leur reclamer de l'argent; Desiree et Auguste, au moment de +s'eprendre, se detaillent mutuellement en physionomistes consommes. +Desiree, conduite au theatre Bobino, percoit la silhouette de la +chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre +intransigeant, puis les details de sa toilette, comme une personne +situee dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas a +loger dans ces ames etroites, tout l'epanouissement de ses qualites de +peintre verbal. Il se mit a l'aise dans _En Menage_ et eut recours aux +artistes. + +Assurement, jamais Paris n'a ete fouille, decrit, decouvert, examine +dans ses details et repris dans ses ensembles, analyse et synthetise +comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le +litterateur Andre Jayant. Tout y apparait, depuis l'appartement de +garcon artiste ou Andre s'installe apres sa mesaventure conjugale, +jusqu'a la place du Carrousel ou il va promener sa nostalgie feminine et +contempler "le merveilleux et terrible ciel qui s'etendait au soleil +couchant par de la les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines +dont les masses violettes se dressaient trouees sur les flammes +cramoisies des nuages;" depuis le brouhaha d'un cafe du Palais-Royal le +soir, jusqu'a ces taches lumineuses que la nuit, les fenetres eclairees, +dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'imperiale. Ce +livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du +Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les +cafes s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles decouchees la +nuit au moment des rentrees tardives, le soir a l'heure discrete ou des +messieurs bien mis emboitent le pas d'ouvrieres en cheveux, au +crepuscule, ou deserte et morte, elle seche d'une averse sous la flambee +jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le +garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une +fille, celui d'un employe, tout le dedans et le dehors de la capitale du +monde moderne. + +Et ce livre qui se resume en une accumulation de tableaux colores et +mouvementes, n'a pas suffi a assouvir la passion descriptive de M. +Huysmans. De meme que les strategistes et les joueurs d'echecs +superieurs dedaignent les rencontres reelles ou l'imprevu altere la +beaute des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la +solution de problemes factices, M. Huysmans s'est detourne de copier la +realite, qui ne repondait point a ses exigences sensuelles, et s'est +fabrique dans _A Rebours_, des objets de perception inventes et +parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses reelles, en eliminant +tout ce qui dans l'art et la nature, etait pour lui denue d'emotion +agreable, il a cree des visions et des perceptions artificielles, qui, +elaborees de propos delibere, se sont trouvees en harmonie parfaite avec +ses facultes receptives et les aptitudes de son style. + +Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte. +Le boudoir ou des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de +travail ou il consume ses heures a revoquer le passe, ou a feuilleter de +ses doigts pales, des livres precieux et vagues, cette bizarre et +expeditive salle a manger, dans laquelle il trompe ses desirs de voyage, +la desolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un +apres-midi d'ete, les floraisons monstrueuses dont se herissent un +instant les tapis, les evocations visuelles et auditives de certains +parfums aeriens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages +consacrees aux peintures orfevrees de Moreau, a certains tenebreux +dessins de Redon, a certaines lectures prestigieuses et suggestives; +ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une +de ses phrases, "tous feux allumes". + +Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses +affectent ses appareils sensoriels et cerebraux, M. Huysmans atteint a +une elocution consommee, orientale et superieure. + +Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il +sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent +ses sensations. Certaines phrases petaradent et font feu des quatre +pieds: "La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'ecrasa +dans les plaines de Chalons, ou Aetius la pila dans une effroyable +charge. La plaine gorgee de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux +cent mille cadavres barrerent la route, briserent l'elan de cette +avalanche qui, divisee, tomba eclatant en coups de foudre sur l'Italie, +ou les villes exterminees flamberent comme des meules". D'autres phrases +coulent lentement comme des larmes de miel: "Cette piece ou des glaces +se faisaient echo et se renvoyaient a perte de vue dans les murs des +enfilades de boudoirs roses, avait ete celebre parmi les filles, qui se +complaisaient a tremper leur nudite dans ce bain d'incarnat tiede +qu'aromatisait l'odeur de menthe degagee par le bois des meubles". +D'autres encore sont agitees et cursives: "Glissant sur d'affligeantes +savates, ce laveur s'enfonca dans un va-et-vient furieux de garcons, +lances a toute volee, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des +soucoupes, eblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers." + +Mais c'est surtout la sensation coloree que M. Huysmans est parvenu a +reproduire integralement par l'artifice des mots. Assurement cette +phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle decrit: "Des branches de +corail, des ramures d'argent, des etoiles de mer ajourees comme des +filigranes et de couleur bise, jaillissent en meme temps que de vertes +tiges supportant de chimeriques et reelles fleurs, dans cet antre +illumine de pierres precieuses comme un tabernacle, et contenant +l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinte de rose aux seins +et aux levres, de la Galatee, endormie dans ses longs cheveux pales". Et +encore: "Sur sa robe triomphale, couturee de perles, ramagee d'argent, +lamee d'or, la cuirasse des orfevreries dont chaque maille est une +pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur +la chair mate, sur la peau rose the, ainsi que des insectes splendides, +aux elytres eblouissantes, marbres de carmin, ponctues de jaune aurore, +diapres de bleu acier, tigres de vert paon." + +Mais, outre cette virtuosite generale, M. Huysmans a concu un type de +phrase particulier, ou par une accumulation d'incidentes, par un +mouvement pour ainsi dire spiraloide, il est arrive a enclore et a +sertir en une periode, toute la complexite d'une vision, a grouper +toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, a +rendre une sensation dans son integrite et dans la subordination de ses +parties: "Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et +verts qui avaient saute des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de +Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, eclaboussant de ses deux +flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se +reformerent, troues ca et la par une colonne de foule se precipitant du +theatre Montparnasse, s'elargissant en un large eventail qui se repliait +autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges". +Ou encore: "Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni +pierres, mais de chaque cote, bordant le chemin sans pave creuse d'une +rigole au centre, des bois de bateaux marbres de vert par la mousse et +plaques d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se +renverse entrainant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec +elle la porte, visiblement achetee dans un lot de demolitions et ornee +de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hale +deposee par des attouchements de mains successivement sales". Le souple +enlacement de cette sorte de phrase, est sans egal. Elle est le produit +dernier et la preuve de cette faculte receptive que nous avons +constatee; elle est la sensation meme absorbee, elaboree dans +l'intelligence, et projetee au dehors telle quelle. + +Mais ce tour de force descriptif reussit avec une perfection et une +frequence qui constituent deja une anomalie. Que l'on revienne, en +effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, a l'homme normal, +chez qui la sensation percue en gros et a la hate, est transformee par +un travail conscient ou inconscient en volontes, en actes, en une +conduite et une carriere; le point morbide des creatures romanesques +apparait. L'epanouissement de leurs facultes receptives a etouffe toutes +leurs autres energies, les a reduites a la vie vegetative d'une plante +passive par essence, regie et affectee par tout ce qui l'entoure, +dependant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. A mesure +que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-a-dire plus +soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est +force d'attenuer leur force de volonte, de les decrire plus incapables +de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir. +Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste a peu pres +intact, dans ses derniers il le doue d'etranges timidites, d'une +mollesse constante, d'un acquiescement resigne a toutes les +vicissitudes, d'une absolue dependance des circonstances exterieures, +qui se traduit autant par l'incapacite d'Andre a travailler dans un +appartement neuf, que par l'intolerable malaise qu'il ressent a vivre +seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _A +Rebours_, cette dysenergie est consommee; des Esseintes est une pure +intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte +volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre a Londres. De +leur impuissance volitionnelle, on peut deduire leur incapacite de vivre +dans la societe, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour +des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin +leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur degout de toute +vie active. + + +III + +En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi, +repugne aux contacts sociaux, meprise ou bafoue les etres les plus +sains, plus bornes et robustes, plus aptes a agir et a jouir de concert, +M. Huysmans deploie une penetrante finesse d'analyse et fait certaines +decouvertes que n'ont point prevues les psychologues et alienistes +speciaux de l'hypocondrie. + +Il assigne a ses personnages le temperament habituel des melancoliques +agites, une anemie partielle ou totale, une debilite turbulente, un +systeme nerveux faible, c'est-a-dire excitable par des causes minimes; +pour le plus caracterise de ses malades, le duc des Esseintes, M. +Huysmans a recours a la symptomatologie de la nevrose, qui est, en +effet, habituellement accompagnee de melancolie a son debut. + +Sur cette base physique dont les traits generaux seuls sont constants, +M. Huysmans etablit le caractere de ses personnages. Il leur assigne le +trait principal du temperament pessimiste, celui de ne pouvoir etre +affecte que de sensations desagreables ou douloureuses, meme pour des +objets qui n'ont en soi rien de haissable (J. Sully, _le Pessimisme_). +Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de patisserie est +decrite en termes de degout. Dans _En Menage_, Cyprien, revenant d'une +soiree, deblatere contre les diverses categories des personnes qu'il y a +apercues, avec une amusante partialite. Plus tard, au Luxembourg, comme +il passe en revue avec Andre, ses souvenirs d'ecole, qu'ils evoquent +avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont +necessairement ruines et en peine d'argent. Les fleurs rares et etranges +dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui presentent que des images +de charnier et d'hopital: "Elles affectaient cette fois une apparence de +peau factice sillonnee de fausses veines; et la plupart comme rongees +par des syphilis et des lepres, tendaient des chairs livides, marbrees +de roseoles, damassees de dartres; d'autres avaient le teint rose vif +des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croutes qui se +forment; d'autres etaient bouillonnees par des cauteres, soulevees par +des brulures; d'autres encore montraient des epidemies poilus, creuses +par des ulceres et repousses par des chancres; quelques-unes enfin +paraissaient couvertes de pansements, plaquees d'axonge noire +mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquees de grains de +poussiere, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme." + +De meme que le temperament craintif est dispose a ne voir dans l'avenir +que des causes d'effroi, le temperament malheureux ne presage que des +deceptions. Dans _En Menage_, Cyprien emet sur une nouvelle conquete +d'Andre, sur les motifs qui font revenir a ce dernier une ancienne et +desirable maitresse, des hypotheses sinistres, qu'il s'irrite de ne +point voir se realiser. Et passant de cas particuliers a l'ensemble +general, les personnages de M. Huysmans n'apercoivent la vie que comme +une suite d'infortunes. 11 faut lire, a ce propos, les plaintes de M. +Folantin, dans _A Vau l'eau_, ou le passage suivant de _A Rebours_, qui +est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant a oter d'un +ensemble toute bonne qualite, et a le declarer ensuite mauvais: + +"Il ne put s'empecher de s'interesser au sort de ces marmots et de +croire que mieux eut valu pour eux que leur mere n'eut pas mis bas. + +"En effet, c'etait de la gourme, des coliques et des fievres, des +rougeoles et des gifles, des le premier age; des coups de bottes et des +travaux abetissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des +maladies et des cocuages, des l'age d'homme; c'etait aussi, vers le +declin, des infirmites et des agonies, dans un depot de mendicite ou +dans un hospice." + +Et, chose singuliere, cette vue exclusive des miseres humaines +n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs +semblables: "Comme toute impression morale est penible a +l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traite des maladies +mentales_, il se developpe chez lui une disposition a tout nier et a +tout detester." Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages +de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entierement; et ni +les uns ni les autres ne menagent a la societe des railleries qui +tournent rapidement en denonciations coleres. Ils sont convaincus de +l'avortement fatal de l'effort humain, denigrent ses succes +necessairement partiels, denoncent toutes les institutions nationales, +contestent la possibilite du progres et aboutissent, quand ils formulent +la theorie generale de leurs sentiments, aux anathemes du catholicisme +ou a ceux plus absolus et aussi peu fondes de Schopenhauer. + +Tous ces traits du pessimisme, connus deja, sont rassembles, coordonnes, +caracterises et montres avec un art merveilleux et penetrant dans les +livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a decouvert: +l'influence du pessimisme sur le gout artistique. Par un choc en retour +imprevu mais legitime, de meme que les spectacles communement tenus pour +beaux deplaisent au melancolique, les spectacles juges laids par les +gens a temperament heureux doivent confirmer l'etat d'ame ou il se +complait, le dispenser de toute negation et de toute revolte, evoquer sa +tristesse et la laisser s'epancher. Le peintre Cyprien n'est a l'aise +que devant certains spectacles douloureux et minables; il prefere "la +tristesse des giroflees sechant dans un pot, au rire ensoleille des +roses ouvertes en pleine terre"; a la Venus de Medicis, "le trottin, le +petit trognon pale, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur +des hanches qui bougent"; formule son ideal de paysage en ces termes: +"Il avouait d'exultantes allegresses, alors qu'assis sur le talus des +remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'epiderme +meurtri se bossele comme de hideuses croutes, dans ces routes ecorchees +ou des trainees de platre semblent la farine detachee d'une peau malade, +il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux, +rentrant de sa fabrique ereinte, suant, moulu, trebuchant sur les +gravats, glissant dans les ornieres, trainant les pieds, etrangle par +des quintes de toux, courbe sous le cinglement de la pluie, sous le +fouet du vent, tirant resigne sur son brule-gueule." + +Et sur ce dolent ideal, des Esseintes rencherit encore: "Il ne +s'interessait reellement qu'aux oeuvres mal portantes, minees et +irritees par la fievre" "... se disant que parmi tous ces volumes qu'il +venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly etaient encore les +seules dont les idees et le style presentassent ces faisandages, ces +taches morbides, ces epidemies tales, et ce gout blet, qu'il aimait tant +a savourer parmi les ecrivains decadents". Cette phrase est precedee +d'une interessante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et +d'une enumeration d'auteurs francais dans laquelle se coudoient +curieusement des ecrivains catholiques qui n'ont d'interet que pour des +antiquaires en idees et en style, quelques poetes reellement decadents +comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilites metriques +et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne +partie de ce que la litterature contemporaine a produit de superieur et +de raffine. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au +raffinement le plus fastidieusement delicat, qu'aboutit, en fin de +compte, le pessimisme etudie par M. Huysmans, comme un arbuste +souffreteux et effeuille culmine en une radieuse fleur. + +M. James Sully a tres exactement marque que le dernier mobile du +pessimisme est le desir que tout soit parfaitement bon, le souci de +choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste +a-t-il plus de chances que l'optimiste de decouvrir et d'apprecier les +choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas eveille une admiration +trop generale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette +vulgarisation que des Esseintes s'est detourne des tapis d'Orient et des +eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura +plus d'audace a se mettre au-dessus du gout public, a aller droit a ce +qui est excellent. De la le raffinement, la recherche, la trouvaille, +l'amour des belles choses inedites, de tout ce qui, dans le domaine +artistique,--plus ouvert a la perfection que la nature parce que plus +inutile,--se rapproche clandestinement de la superiorite absolue, +satisfait certains gouts tres nobles de la nature humaine, lui procure +les plus complexes c'est-a-dire les plus belles emotions esthetiques. Ce +raffinement, _A Rebours_ en est le catechisme et le formulaire; tout ce +qui, dans la realite, peut meurtrir une ame delicate est ecarte de ce +precieux livre, est assourdi, amolli, sublime et assuavi. A +d'imparfaites sensations naturelles sont substitues d'indirects et +subtils artifices. Toutes les realites y deviennent legeres et +flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuilleres a the, jusqu'a la +coupe benigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur +assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mysterieux +rayonnement des tableaux, a cette bibliotheque enfermant sous la beaute +des reliures d'inestimables livres a l'exquisite des liqueurs bues, des +parfums inhales, des pensees evoquees et contemplees. + +Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernieres beautes de +son style, qui se trouve joindre ainsi le delicat au populaire. Par la +lecture de certains livres de theologie, de certains volumes de poesie +savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de +vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les +associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, a la +suavite de l'idee: "Sous cette robe tout abbatiale signee d'une croix et +des initiales ecclesiastiques: P.O.M.; serree dans ses parchemins et +dans ses ligatures de meme qu'une authentique charte, dormait une +liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un +arome quintessencie d'angelique et d'hysope melees a des herbes marines +aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le +palais avec une ardeur spiritueuse dissimulee sous une friandise toute +virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption +enveloppee dans une caresse tout a la fois enfantine et devote." Il +parvient a rendre par de precises correspondances sensibles certaines +sensations apparemment impalpables: "Muni de rimes obtenues par des +temps de verbes, quelquefois meme par de longs adverbes precedes d'un +monosyllabe, d'ou ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une +cascade pesante d'eau"; ou, plus immateriellement encore: "Dans la +societe de chanoines generalement doctes et bien eleves, il aurait pu +passer quelques soirees affables et douillettes". Et c'est ainsi arme +des plus fins outils a sculpter la pensee, que M. Huysmans est parvenu a +ecrire ce surprenant chapitre VII de _A Rebours_, qui, racontant les +intimes fluctuations d'ame d'un catholique incredule, devotieux et +inquiet, marque le cours de pensees de theologie ou de scepticisme, par +une succession de precises images, accomplissant le tour de force de +seize pages de la plus subtile psychologie, ecrites presque constamment +en termes concrets. + +Repassant en sens inverse par les parties degagees dans notre analyse, +revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant +en son ensemble, en son accord et sa particularite specifique, +l'organisme intellectuel qui vient d'etre etudie. Il se resume, +semble-t-il, en une serie de facultes perceptives de moins en moins +etendues, provoquant des etats emotionnels de plus en plus intenses. Sur +la base d'un realisme rigoureux, d'une aptitude singuliere a apercevoir +le monde ambiant, en son aspect veritable et a ressentir un plaisir +general a la decrire, s'etage une faculte visuelle plus specialisee, +plus delicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de +sentir et de retenir de preference des sensations colorees. Une faculte +visuelle plus restreinte encore, et dont les effets emotionnels de +colere et de comique, semblent depasser l'intensite, rend M. Huysmans +apte a distinguer, a hair et a railler dans les objets et les etres ce +qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un +juste retour, de cette vision du defectueux, a la suite d'une +elimination extremement rigoureuse de tout dechet et de toute tare, M. +Huysmans acquiert l'acere discernement et l'intense jouissance des +choses superieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la +pointe d'un cone, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de +son organisation intellectuelle. + +Et toutes ces proprietes cachees d'une ame muette, se manifestent en ce +corps des intelligences litteraires, le style. Il s'enrichit et +s'affermit au contact de la realite, se colore, s'inflechit et s'agite, +pour rendre l'infinie complexite de delicates visions, s'irrite et +s'enerve devant certains spectacles detestes, se subtilise, s'adoucit +et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grace +resplendissante d'une certaine beaute superieure, extraite et sublimee. + +Dans les reactions et les melanges de toutes ces energies et ces +capacites, dans leur ajustement et leur coordination, reside, il me +semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus +originaux de notre temps. Il me parait que M. Huysmans, par son dernier +livre surtout, a donne plus que des promesses de talent; on peut +legitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront a +maintenir et a exalter l'excellence actuelle de notre ecole litteraire. + + + + + +LA COURSE DE LA MORT[15] + + +Un roman parait qui, s'ecartant des nombreuses oeuvres imitees des +esthetiques admises, est original par le cas psychologique qu'il etudie +et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui debutent, un +nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guere et cependant cette +oeuvre est encore un indice, a l'heure actuelle, de l'etat d'esprit +d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but +auquel ils vont. La _Course a la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard +Rod, est ce livre a la fois singulier et actuel, degage des anciennes +modes et decrivant, en de penetrantes analyses, la phase la plus recente +du mal et de la passion de ce siecle: le pessimisme. + +Ecrite comme une autobiographie, en une serie de notes eparses que relie +a peine un recit d'amour tenu et bizarre, la _Course a la Mort_ est +l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette +epoque, portant ses dernieres atteintes, devient ressenti et raisonne, +envahit et sterilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie +definitive l'ame qu'il a mortellement charmee. + +Le heros du livre est a la fois raisonneur et analyste. S'aidant de +Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa melancolie en systeme et de se +faire illusion sur les causes de son humeur par un expose didactique, +qui demontre en toutes choses la cause necessaire du mal. Cet apparat +scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que decrit la _Course a +la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction speculative. Celui que ce +livre nous confesse est atteint plus profondement que dans son +intelligence; il est malade de la volonte et de la sensibilite, il se +sait vaguement frappe au centre de son etre et s'entend a demeler dans +la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptomes. + +Il ne profere plus les plaintes d'il y a un demi-siecle, il n'accuse ni +le monde, ni la societe, ni la destinee. Il ne reproche pas aux hommes +de ne point le comprendre, il reve a peine de vivre une existence enfin +fortunee, dans des siecles passes, en des contrees distantes. Apres tous +ses predecesseurs il devine le premier que son mal est en lui et +qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guerirait. + +Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent a les plaindre +de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le +console le seul et vain souci de se connaitre. + +L'impuissance de sa volonte, qui est la cause et le fond de son +infortune, est par lui subtilement analysee; il distingue le penchant a +suppleer aux actes par de vagues reves, sa depravation morose qui le +porte a se regarder faire dans le peu qu'il fait et a se rendre ainsi de +plus en plus incapable de toute action spontanee; enfin apparait ce +dernier symptome de la decadence volitionnelle, la lassitude anticipee, +le degout preventif qui detournent meme de tout desir, de tout reve +d'entreprise et bornent definitivement en son incapacite le malade et le +moribond que M. Rod etudie: "Oui, le desir et le degout se touchent, +alors de si pres qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les +sens qui me travaillent tous les deux a la fois. Ma chair encore +fremissante des vrilles de celui-la, s'apaise dans le lit d'insomnies et +de cauchemars ou celui-la la pousse. Ma pensee en marche s'arrete +soudain et recule meurtrie comme un bataillon decime dans une embuscade, +jusqu'aux retranchements du silence. Ou est la force qu'une seconde +j'avais sentie en moi?... A la fin le degout reste seul; comme une +ombre se mouvant dans une lueur tres pale, il grandit, il devient +ruineux, il absorbe tout, le present et l'avenir, ce qui est et ce qui +pourrait etre, il etend jusqu'a d'invisibles limites son envahissante +obscurite et sa main pesante m'ecrase dans ces tenebres emanees de lui." + +De la volonte le mal s'etend aux emotions. Le pessimisme de M. Rod +arrive a ce dernier repliement sur soi, ou s'interrogeant sans cesse, +oubliant de vivre a force de s'analyser, il en vient a ne plus etre sur +de ses propres sentiments; les desirs remuent a peine et s'etiolent, les +passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une periode d'une +de ces equivoques et indecises amours qui donne au livre sa trame. + + * * * * * + +Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du +_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siecle. + +L'etrange heros de la _Course a la Mort_ n'aime pas, on doute du moins +qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pale coeur, ne +sait que resoudre et se resigne a son atonie. Il oscille et hesite; il +est des heures ou les dernieres ondes de son sang, les regards profonds +de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'eclosion d'une +forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il +se disseque, il analyse en lui les derniers fremissements de son ame et +la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de +Cecile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de +l'ancienne theorie de Schopenhauer sur l'amour, il penetre a cette vue +profonde et clairement concue que c'est l'hostilite et non l'attrait qui +regne entre les sexes. De plus douces emotions reviennent, il est +ressaisi par le charme, enlace par l'illusion, il veut vivre, se +redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrete, +ebauche un geste de renoncement et medite son impassibilite jusqu'a ce +que la mort de Celine N..., vienne detruire ce vestige d'amour et +resoudre les contradictions de son ame en une longue harmonie de +regrets. + +Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a ete pressentie des +jeunes romanciers. + +Des livres de M. Huysmans ou l'amour ne joue aucun role, et dont le +dernier analyse un solitaire, a cet admirable roman de M. Albert Pinard, +_Madame X..._ qui est l'histoire de deux etres dont aucun ne peut +subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une +nouvelle maniere d'envisager les relations passionnelles qui different +de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'etre +asservissant et dominateur que presentent les de Goncourt et Zola. Et si +l'on joint a cette originalite fondamentale celle du faire, le style, +qui n'est plus ni colore, ni abandonne au rendu des choses visibles, +mais abstrait et apte a figurer les faits de l'ame,--des procedes qui ne +sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent +ainsi la _Course a la Mort_ des dernieres oeuvres de M. Bourget, on +apercoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel. + + * * * * * + +Cette oeuvre va de nouveau faire deplorer le pessimisme du temps. + +Des gens aussi incompetents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur +les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque +chose d'aussi insignifiant que la politique. + +Il convient peut-etre de dire que la jeunesse litteraire est pessimiste +comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les +realistes, et plus tot encore la pleiade des Parnassiens. Et si l'on +veut remonter plus haut, si l'on reflechit, quel abime separe la +litterature francaise de ce siecle de celle des epoques passees, on +trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se +convaincre que la tristesse est l'essence meme du nouvel art, et +peut-etre de tout art noble. + +Ce pessimisme qui, certes, n'empeche pas les honnetes gens de gouter les +joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres +magistrales; il a evolue, de tapageur et theatral qu'il etait au debut +de la nouvelle periode, a une phase plus calme et plus fiere qui prete +aux vers recents un chant plus intime et fournit a l'analyse des ames +plus profondes. Dans la representation de ce mal--et quel livre +_interessant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu a +montrer de nouvelles phases et de plus intimes dechirements. + +Avec d'autres, il inaugure dans le roman, a cote de l'etude de l'amour, +qui en restera la tache et le prestige, l'etude de la haine qui commence +a sourdre entre l'homme et la femme a une epoque ou ils apercoivent +l'antagonisme de leurs interets sociaux et devinent l'hostilite de leurs +fonctions vitales. + +Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines +pages de Darwin, sont la preface de cette nouvelle tendance. Il nous +parait interessant de la signaler et d'en designer les representants. + +NOTES: + +[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.] + + + + + +PANURGE[16] + +"Panurge etoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit +le nez aquilin, fort, a manche de rasoir, et pour lors etoit de l'age de +trente-cinq ans ou environ, fin a dorer comme dague de plomb, bien +galant homme de sa personne, sinon qu'il etoit quelque peu paillard et +sujet de nature a ce qu'on appeloit en ce temps la: + + Faute d'argent c'est douleur non pareille. + +"Toutefois, il avait soixante-trois manieres d'en trouver tousjours a +son besoin, dont la plus honorable et la plus commune etoit par facon de +larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de +pavez, ribleur s'il en etoit a Paris; au demeurant le meilleur fils du +monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre +le guet." + +Et apres ce portrait sommaire, viennent a la debandade, les mille +aventures drolatiques ou ce veritable heros de Rabelais se dessine a +gros traits, menant a Paris le train bouffon de l'ecolier de l'epoque, +puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis +s'embarrassant dans cette epineuse question du mariage, et parcourant +pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'iles peuplees a souhait +des innombrables etres allegoriques dont Rabelais tenait a rire; en +somme la plus durable et la plus humaine des caricatures enormes qui +s'etalent dans le breviaire des "beuveurs tres illustres et et verolez +tres pretieux". + +Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la +debonnairete massive que donnent a Pantagruel sa force de geant et sa +naissance. Maigre, "ecorne et taciturne faute de danare", ses appetits +fameliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jete dans la domesticite +d'un grand seigneur, reclament des satisfactions prodigieuses. Aussi +faut-il suivre dans le recit, ses ripailles perpetuelles, ses +incessantes invitations a la coupe, "ha buvons", ses festins de gros +mangeur quand il a conquis a la guerre un chateau et des biens: "Il se +ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts a tous +venants, memement a tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes +galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en +herbe." + +Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athenes, ni +aux receptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'etre frotte aux nobles +et aux ecoliers, il est reste boheme de petite race, de probite +variable, avec la lachete egayee d'impudence des Scapin, et rancunier +par surcroit, comme le demontre l'episode de Dindenaut et de ses +moutons, "lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez +miserablement." + + * * * * * + +Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'ame la plus libre et la +plus railleuse. Il est l'irrespect meme, gausseur sceptique, incredule, +attaquant, des la Renaissance, tout ce que le dix-huitieme siecle devait +si agreablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si +nette a trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas +meme cette chose eminemment venerable, la force. Sous Francois Ier, il +parodie la royaute, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris a la guerre, +"gentil crieur de saulce verte" et l'experience reussit a souhait: "et +fut aussi gentil crieur, qui fut oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit +depuis que sa femme le bat comme platre, et le pauvre sot ne s'ose +defendre, tant il est niais." Ni l'Eglise, ni les gens de loi, les +papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes decretales, les +chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute +puissance etablie lui donne a rire, avec des mots si crus, une ironie si +acre, que la salissure reste ineffacable. + +Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et +sans insistance. Avec son gros frere Jean des Entommeures, ce dont il se +preoccupe en somme apres avoir bu et raille, c'est de choses plus +personnelles, de la grande aventure qu'il apprehende, de son mariage, +ou, plus precisement, de ne point "s'adonner a melancholie", de chasser +toute alteration d'ame, de vivre gaillardement en une profonde quietude +d'esprit. "Remede a facherie?" Cette question qu'il propose a Pantagruel +pres de l'ile Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il resout +sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette +parfaite legerete et indolence d'ame, qu'on appelle "avoir de la +philosophie"; "certaine gayete d'esprit, dit Rabelais, conficte en +mespris des choses fortuites, pantagruelisme sain et degourt, et pret a +boire, si voulez." + + * * * * * + +Derriere ce personnage, grossi en caricature et decrit de verve, il y a +plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des +traits les plus permanents et les plus rarement retraces de l'ancien +caractere francais. + +Si l'on ecarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on +considere l'adresse de ses machinations, ses malices, ses reparties, sa +facon de considerer les femmes, oscillant entre la galanterie et la +mefiance, son scepticisme superficiel, ce sont la autant de facons de +penser francaises. Les cours qui ont faconne notre race, ne l'ont dotee +a l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme +allemand. Un esprit plus elastique, plus observateur, plus agile nous a +fait penetrer les dessous ridicules de ce que l'on venere ailleurs. Ni +l'exaltation a propos de questions metaphysiques, ni le respect de la +force ou du droit, n'ont domine en France au point de garantir la +religion, les rois et les juges. Des l'eveil de l'esprit national, le +pouvoir de ces trois etres etait mis en question, mine de plaisanteries +et moralement detruit. Du roman de Renard a Courier, cette besogne de +demolition n'a pas chome. + +Mais, apres quelque temps de bataille, les genes un peu elargies, +l'amour du bien-etre, la paresse d'esprit revenaient. On s'etait un peu +emu dans une lutte sans grandes defaites; on s'en va a ses affaires, +sans plus tenir a ses negations, que le voisin a ses affirmations. Et, +au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnee, celle de +Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit +francais, est bien celle de Panurge. "Remede a facherie?" Il faut jouir +de vivre, en gens avises, distraits, prompts d'intelligence. Et alors +viennent les vrais artistes francais, La Fontaine, Watteau, les auteurs, +les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent a egayer, +demeurent, ecrivant a point nomme pour les "langoureux malades ou +autrement faschez et desolez." + + * * * * * + +Aujourd'hui beaucoup de choses ont varie, et la question de Panurge se +pose plus inquietante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont +grandi en disproportion. Nous sommes accables par la complication des +affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus apre, la conduite +difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps +supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs +ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenes par l'enchevetrement +des sciences modernes, la complexite de nos sensations. Nous avons tout +pris a toutes les races. Par une denaturalisation perilleuse, nous +pensons de plus en plus a l'anglaise, nous sentons de plus en plus a +l'allemande. Notre scepticisme a subsiste; mais il veut maintenant +approfondir les questions suspectes, et, a cet effort, il a perdu toute +gaite et toute popularite. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus +a depouiller la joie. Et c'est avec une avidite accrue par tous ces +motifs de tristesse, que nous cherchons une reponse a l'interrogation de +Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la +chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, "les plaisirs tumultuaires de la +foule". Mais les plus clairvoyants considerent que ce sont la des +palliatifs plus que des remedes. La facon d'envisager la vie a revetu +chez notre elite des formes douloureuses qui different peu du pire +pessimisme. "Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un +des livres les plus humoristiques de notre temps, est la resignation +froide, qui reduit la souffrance a la douleur physique." L'on ne pourra +s'empecher de penser que ce fruit est amer, petit, a portee de peu de +mains, et que depuis trois siecles, nous nous sommes beaucoup eloignes +de Rabelais et du pantagruelisme. + +NOTES: + +[Note 16: _Panurge_, n deg. I, octobre 1882.] + + + + + +DE LA PEINTURE[17] + +A PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI + + +I + + +Le Salon de cette annee, les reflexions qu'il a suggerees dans ce +journal s'etaient bien eloignes deja de la memoire de leur auteur, quand +tableaux et commentaires lui furent rappeles par une conversation +fortuite dont l'echo lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de +visiter le peintre J.-F. Raffaelli a Jersey; l'entretien vint a porter +sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se +resumaient en somme en une predilection marquee pour les peintres +_emotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une emotion de +couleur, et pour leur representant, M. Whistler. Les remarques de M. +Raffaelli, qui, comme on le sait par sa preface du catalogue de son +exposition en 1884, est un theoricien de son art, parurent extremement +interessantes, et grace a la personne qui servait de truchement, il fut +possible d'en obtenir un expose par ecrit. Ces notes soulevent la +question du but, c'est-a-dire de l'essence meme de la peinture. Elles +seront envisagees et discutees a ce point de vue. + +"La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaelli, se borne +a l'eloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en general, un +excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il +juste de donner la place supreme a un art semblable, surtout lorsqu'il +est represente dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de +faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique litteraire qui +placerait Dostoievski en premiere ligne du mouvement des lettres +contemporaines? _Crime et Chatiment_ est admirable parce que ce roman +est appele a peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui +entoure d'une pareille hallucination indifferemment un violoniste +mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de delicieux enfants +roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides, +parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement +pretendre prendre jamais place dans notre admiration. + +"Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner a +l'hallucination comme facteur de la civilisation a une epoque ou +l'illusion religieuse vient a nous faire defaut; je reconnais aussi que +toute oeuvre d'art resulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a +justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme, +detient et porte l'enthousiasme sur un caractere important, enthousiasme +admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maitres peintres +sont la pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat +grandiose chez le Venitien Veronese, de la foi chez les croyants, Fra +Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite +bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous +trouverions toujours la meme chose: enthousiasme pour un caractere +dominant a une epoque et dans une societe donnee, interprete en +admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au +vice decouvert." + +M. Raffaelli poursuit, en discutant, les appreciations qui ont paru ici +meme sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Seze. Nous avions +dit: "M. Raffaelli devient de mieux en mieux un peintre exact de types +et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines." + +--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'ecrie M. Raffaelli; grand merci si +on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: "qui malheureusement +verse dans la caricature." Mais que l'on me dise un peu quel tableau +doit naitre sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scene que +je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colere. D'ailleurs ce +mepris de la caricature me froisse partout ou je le rencontre, car la +caricature a autant de droit a l'admiration que tout autre forme d'art." + +Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la +comprendre pleinement a l'etude sur le beau caracteristique qui se +trouve a la tete du catalogue deja cite, on verra qu'en somme M. +Raffaelli, a travers d'ailleurs bien des obscurites et des longueurs, +ecartant les designations de classicisme, de realisme, de romantisme et +de naturalisme, posant en principe qu'esthetiquement toute epoque a une +notion particuliere du beau, que socialement notre epoque est +caracterisee par un epanouissement, complet de l'individualisme et de +l'egalite, qu'ainsi l'unite humaine autonome et libre est le facteur +principal de notre vie sociale, on arrive a cette page d'un grand +souffle sur la necessite ou est la peinture de travailler a representer +l'homme et toutes sortes d'hommes. + +"Le beau de la societe, ecrit M. Raffaelli, est dans le caractere +individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquerir lentement +leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont +su conquerir leur liberte, apres des centaines de siecles de misere, de +vexations et d'abus miserables ou le plus fort a toujours asservi le +plus faible. Voila le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de +ces individus; a tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce +que tous ont bien merite de l'humanite. + +"Que ceux qui ont une idee mediocre ou pauvre et qui ont besoin d'etre +en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme, +s'adressent a nos de Lesseps, a nos Edison, a nos Pasteur ou bien a nos +politiques, aux generaux, aux ecrivains, aux artistes, aux grands +commercants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui +se sentent l'ame elevee et le coeur vibrant pour la supreme beaute de +leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers +pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont +vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idees ou par la force sans +comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une +chose debout: l'Homme grand, droit et degage." Et M. Raffaelli poursuit +en exhortant a l'etude passionnee et universelle de l'homme dans toute +l'etendue de la societe et dans toute la serie de ses conditions, de ses +manieres d'etre, de ses moeurs et de ses types. + +L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de +M. Raffaelli et comment elle determine une conception toute particuliere +de la peinture. M. Raffaelli, domine d'une sympathie humaine qui est +belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art a +nous donner de notre race et de nos contemporains, une serie d'effigies +caracteristiques, propre a nous les faire connaitre intimement et par +consequent aimer, admirer, ou hair et ridiculiser. Etant donne que toute +oeuvre d'art ne vaut que par l'emotion qu'elle produit, ce peintre +desire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude +minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit +ses types; par leur choix generalement excellent et notable; par leurs +occupations et manieres d'etre parfaitement appropriees a leur +exterieur; en d'autres termes, par sa penetration dans une serie de +caracteres, d'ames, de natures humaines; et par sa faculte de nous les +faire penetrer, de nous les reveler. Son art aboutit a la connaissance +passionnee, sympathique ou antipathique, d'une portion representative +de l'humanite de ce temps. C'est la, croyons-nous, un expose impartial +et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances +et ces resultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art +pictural? Nous ne le pensons pas. + +NOTES: + +[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.] + + + +TABLE DES MATIERES + +I.--Flaubert + +II.--Zola avec P.S. + +III.--Hugo + +IV.--Goncourt avec P.S. + +V.--Huysmans + +VI.--La _Course a la Mort_ + +VII.--Panurge + +VIII.--A propos d'une lettre de M. Raffaelli + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Quelques ecrivains francais, by Emile Hennequin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ECRIVAINS FRANCAIS *** + +***** This file should be named 12289.txt or 12289.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/2/8/12289/ + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and the Online Distributed +Proofreading Team. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/12289.zip b/old/12289.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..341a37d --- /dev/null +++ b/old/12289.zip |
