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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:39:31 -0700 |
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This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., + + + + +ETUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE + +QUELQUES + +ECRIVAINS FRANCAIS + +FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT + +HUYSMANS, ETC. + +PAR + +EMILE HENNEQUIN + +1890 + + + + +PREFACE + +Ces articles ont ete publies a diverses epoques dans diverses revues, et +l'auteur se proposait de les revoir et de les completer. Emile +Hennequin, qui avait a un haut degre le respect de son talent et le +respect du livre, n'aurait certainement pas consenti a former un volume +d'etudes plus ou moins heterogenes, qu'il n'y a pas de raison +peremptoire pour reunir sous un meme titre, et qui ne constituent pas un +ensemble comme les _Ecrivains francises_. Soucieux de conserver tout ce +qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser +arreter par les considerations qui l'auraient arrete lui-meme, et il +nous a semble que, prise isolement, chacune des etudes que nous +presentons aujourd'hui offrait un assez haut interet pour honorer encore +la memoire d'Emile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui +ont vu disparaitre avec lui une des plus belles intelligences et l'un +des plus purs talents de la jeune generation. + +L'Editeur. + + + + +GUSTAVE FLAUBERT + +ETUDE ANALYTIQUE + + +I + +LES MOYENS + + +_Le style; mots, phrases, agregats de phrases._ Le style de Gustave +Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assembles en +phrases coherentes, autonomes et rhythmees. + +Le vocabulaire de _Salammbo_, de _l'Education sentimentale_, de la +_Tentation de saint Antoine_ est denue de synonymes et, par suite, de +repetitions; il abonde en serie de mots analogues propres a noter +precisement toutes les nuances d'une idee, a l'analyser en l'exprimant. +Flaubert connait les termes techniques des matieres dont il traite; dans +_Salammbo_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hebreu au +latin, aident a designer en paroles propres les objets et les etres. +Sans cesse, en des phrases ou l'on ne peut noter les expressions +cherchees et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue +qui l'enserre et la contient comme un contour une figure. + +A cette dure precision de la langue, s'ajoute en certains livres et +certains passages une extraordinaire beaute. Les paroles sollicitent les +sens a tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont +chatoyantes comme des gemmes, lustrees comme des soies, entetantes comme +des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant +a ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les emotions en +phrases entierement delicieuses: + +"Les flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre +craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la +crevasse des falaises. La terre a la fin se fit plus etroite qu'une +sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'ocean, +nous tournames a droite pour revenir." + +Et ailleurs: + +"Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaiques dans les +cours, des cloisons festonnees, mille delicatesses d'architecture et +partout un tel silence que l'on entendait le frolement d'une echarpe ou +l'echo d'un soupir." + +Par un contraste que l'on percoit deja dans ce passage, Flaubert, precis +et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui +enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes +d'une ame, le sens cache d'un rite, tout mystere entrevu et echappant. +Certaines des scenes d'amour ou figure Mme Arnoux, l'enumeration des +fabuleuses peuplades accourues a la prise de Carthage, le symbole des +Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au debut +de la nuit magique, susurrent a saint Antoine des phrases incitantes, la +chasse brumeuse ou des betes invulnerables poursuivent Julien de leurs +mufles froids, tout cet au dela est decrit en termes grandioses et +lointains, en indefinis pluriels abstraits et approches qui unissent a +l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision. + +Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares +sont assembles en phrases par une syntaxe constamment correcte et +concise. Par suite de l'une des proprietes de la langue de Flaubert, de +n'employer par idee qu'une expression, un seul vocable represente chaque +fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans +appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture meme +soudee par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement +courte se compose des elements syntactiques indispensables, est +construite selon un type permanent, soutenue par une armature +preetablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables +mots, signes d'innombrables idees, formulees d'une facon precise et +belle, en une diction definitive. Cette parite grammaticale est le +principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les +differences de langue et de sujet, unissant des formes tantot lyriques, +tantot vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame +Bovary_ a la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associees +en deux types de periode. + +Le plus ordinaire, qui est determine par la concision meme du style, +l'unicite des mots et la consertion de la phrase, est une periode a un +seul membre, dans laquelle la proposition presentant d'un coup une +vision, un etat d'ame, une pensee ou un fait, les pose d'une facon +complete et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'etre liee a +d'autres et subsiste detachee du contexte. Ainsi de chacune des phrases +suivantes: + +"Les Barbares, le lendemain, traverserent une campagne toute couverte de +cultures. Les metairies des patriciens se succedaient sur le bord de la +route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers +faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans +les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par +derriere. Un vent chaud soufflait. Des cameleons rampaient sur les +feuilles larges des cactus." + +De la presence chez Flaubert de cette periode statique et discrete, +decoulent l'emploi habituel du preterit pour les actes et de l'imparfait +pour les etats; de la encore l'apparence sculpturale de ses descriptions +ou les aspects semblent tous immobiles et places a un plan egal comme +les sections d'une frise. + +Ce type de periode alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les +propositions se succedent liees. Aux endroits eclatants de ses oeuvres, +dans les scenes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement +echafaude va se terminer par une idee grandiose ou une cadence sonore, +Flaubert, usant d'habitude d'un "et" initial, balancant pesamment ses +mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large, +pousse d'un seul jet un flux de phrases coherentes: + +"Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute +terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans +les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs +doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles +d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, a +moitie nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros +requins qui s'ebattent dans l'onde." + +Et cette autre periode, dans un ton mineur "Maintenant, il +l'accompagnait a la messe, il faisait le soir sa partie d'imperiale, il +s'accoutumait a la province, s'y enfoncait;--et meme son amour avait +pris comme une douceur funebre, un charme assoupissant. A force d'avoir +verse sa douleur dans ses lettres, de l'avoir melee a ses lectures, +promenee dans la campagne et partout epandue, il l'avait presque tarie; +si bien que Mme Arnoux etait pour lui comme une morte dont il s'etonnait +de ne pas connaitre le tombeau, tant cette affection etait devenue +tranquille et resignee." + +En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand +apparait une scene ou un personnage qui l'emeuvent; dans _Salammbo_ et +la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succede au recit. + +Ces deux sortes de periodes s'unissent enfin en paragraphes selon +certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la +beaute et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net eclat +des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie +qui resulte du savant dosage des temps forts et des faibles. + +Constitue comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un +_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une serie de +courtes phrases statiques, d'allure contenue, ou les syllabes accentuees +egalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grace d'habitude a +une enumeration, devient comprehensible et chantante, se traine un peu +en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la periode terminale +dans laquelle une image grandiose est proferee en termes sonores que +rythment fortement des accents serres. Ainsi qu'on scande a haute voix, +ce passage: + +"Ou donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpetuellement? Tantot +mince et recourbee tu glisses dans les espaces comme une galere sans +mature; ou bien au milieu des etoiles tu ressembles a un pasteur qui +garde son troupeau. Luisante et ronde tu froles la cime des monts comme +la roue d'un char." + +Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie: + +"Il n'eprouvait pas a ses cotes ce ravissement de tout son etre qui +l'emportait vers Mme Arnoux, ni le desordre gai ou l'avait mis d'abord +Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile, +parce qu'elle etait noble, parce qu'elle etait riche, parce qu'elle +etait devote,--se figurant qu'elle avait des delicatesses de sentiment, +rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs +dans la depravation." + +C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternees, moderant, +contenant et precipitant le flux des syllabes, que Flaubert declame la +longue musique de son oeuvre, en cadences mesurees. Et chacun de ses +groupes de breves et de longues est si bien pour lui une unite discrete +et comme une strophe, qu'il reserve, pour les clore, ses mots les plus +retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits. +C'est ainsi que frequemment, a defaut d'un vocable nombreux, il modifie +par une virgule la prononciation d'un mot indifferent, contraignant a +l'articuler tout en longues: + +"Ca et la un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient +tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin, +tombees." + +Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvees, +telles que peut les inventer un ecrivain embarrasse du lien de ses +idees, les paragraphes se suivent en laches chapitres qu'agrege une +composition ou simple et droite comme dans les recits epiques, ou +diffuse et lache comme dans les romans. _L'Education sentimentale_ +notamment, ou Flaubert tache d'enfermer dans une serie lineaire les +evenements lointains et simultanes de la vie passionnelle de Frederic +Moreau et de tout son temps, presente l'exemple d'un livre incoherent et +enorme. + +Ainsi, d'une facon marquee dans les oeuvres ou le style est plus libre +des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se +resout en chapitres dissocies, que constituent des paragraphes +autonomes, formes de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la +syntaxe. Ces elements libres, de moins en moins ordonnes, ne sont +assembles que par leur identite formelle et par la suite du sujet, comme +sont continus une mosaique, un tissu, les cellules d'un organe, ou les +atomes d'une molecule. + +_Procedes de demonstration: descriptions, analyse:_ De meme que +l'ecriture de Flaubert se decompose finalement en une succession de +phrases independantes douees de caractere identiques, ainsi ses +descriptions, ses portraits, ses analyses d'ames, ses scenes d'ensemble +se reduisent a une enumeration de faits qui ont de particulier d'etre +peu nombreux, significativement choisis, et places bout a bout sans +resume qui les condense en un aspect total. + +La ferme du pere Rouault, au debut de _Madame Bovary_, puis le chemin +creux par ou passe la noce aux notes egrenees d'un menetrier,--un canal +urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pecuchet_, sont +decrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase +generale qui designe l'impression vague et entiere de ces scenes. Le +merveilleux paysage de la foret de Fontainebleau, dont l'idylle apparait +au milieu de l'_Education sentimentale_, est peint de meme avec des +types d'arbre, de petits sentiers, des clairieres, des sables, des jeux +de lumiere dans des herbes; le fulgurant lever de soleil a la fin du +banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montre en une +suite d'effets particuliers a Carthage, etincelles que l'astre met au +faite des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des +chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de +Tanit; et pour la nuit de lune ou Salammbo profere son hymne a la +deesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et +l'accroupissement des etres qui les hantent, les murmures de ses arbres +et de ses flots, qui sont enumeres. + +Les portraits de Flaubert sont traces par ce meme art fragmentaire. +Mannaei, le decharne bourreau d'Herode, la vieille nourrice au profil de +bete qui sert Salammbo, sont depeints en traits dont le lecteur doit +imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies +modernes que le romancier a mises dans notre memoire, les camarades de +Frederic Moreau, les hotes des Dambreux, le pere Regimbard imposant, +furibond et sec, Arnoux, la delicieuse heroine du livre; puis la figure +de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis +des comices, le debonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de +l'heroine,--toutes ces figures et ces statures sont retracees +analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi: + +"Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'a cette epoque.... Ses +paupieres semblaient taillees tout expres pour ses longs regards +amoureux ou la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort ecartait +ses narines minces et relevait le coin charnu de ses levres +qu'ombrageait a la lumiere un peu de duvet noir. On eut dit qu'un +artiste habile en corruptions avait dispose sur sa nuque la torsade de +ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde negligemment et selon les +hasards de l'adultere qui les denouait tous les jours. Sa voix +maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque +chose de subtil qui vous penetrait se degageait meme des draperies de sa +robe et de la cambrure de son pied." + +Et cet art de raccourci qui surprend en chaque etre le trait individuel +et differentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une +perfection superieure; dans ce livre ou chaque apparition est decrite en +quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir +une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba, +Helene-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables. + +Par un procede analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les +ames qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une serie de +moyens qui reviennent a indiquer un etat d'ame momentane de la facon la +plus sobre et en des mots dont le lecteur doit completer le sens +profond, il dit tantot un acte significatif sans l'accompagner de +l'enonce de la deliberation antecedente, tantot la maniere particuliere +dont une sensation est percue en une disposition; enfin il transpose la +description des sentiments durables soit en metaphores materielles, soit +dans les images qui peuvent passer dans une situation donnee par +l'esprit de ses personnages. + +Le dessin du caractere de Mme Bovary presente tous ces procedes. Par des +faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifies les debuts de +son hysterisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les +crises decisives et finales de sa douloureuse carriere. Par des +indications de sensations, la plenitude de sa joie en certains de ses +rendez-vous, et encore l'ame vide et frileuse qu'elle promenait sur les +plaines autour de Tostes: + +"Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant +d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin +dans les champs une fraicheur salee. Les joncs sifflaient a ras de terre +et les feuilles des hetres bruissaient en un frisson rapide, tandis que +les cimes se balancant toujours continuaient leur grand murmure. Emma +serrait son chale contre ses epaules et se levait." + +Penetrant davantage la sourde eclosion de ses sentiments, d'incessantes +metaphores materielles disent le neant de son existence a Tostes, son +intime rage de femme laissee vertueuse, par le depart de Leon et son +exultation aux atteintes d'un plus male amant: + +"C'etait la premiere fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son +orgueil, comme quelqu'un qui se delasse dans une etuve, s'etirait +mollement et tout entier a la chaleur de ce langage." + +Et encore la contrition grave de sa premiere douleur d'amour: + +"Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de +son coeur; et il restait la plus solennel et plus immobile qu'une momie +de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'echappait de ce grand amour +embaume et qui, passant a travers tout, parfumait de tendresse +l'atmosphere d'immaculation ou elle voulait vivre." + +Puis des recits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les +recits de debats interieurs chez Stendhal, completent ces comparaisons, +devoilent en Mme Bovary l'ardente montee de ses desirs, l'existence +ideale qui ternit et trouble son existence reelle. Des hallucinations +internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit a Tostes, +amere et decue; de plus confuses, le desarroi de son esprit tandis +qu'elle cede a la fete des comices sous les declarations de Rodolphe; +d'autres, l'elan de son ame liberee quand elle eut obtenu de partir avec +son amant; des imaginations confirment et attisent sa derniere passion +que mine sans cesse l'indignite de son amant, et emplissent encore de +terreur sa lamentable fin. + +De ces procedes, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans +l'_Education sentimentale_; les personnages de ce roman sont montres par +de tres legeres indications, un mot, un accent, un sourire, une paleur, +un battement de paupieres, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la +profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les +conversations de Frederic et de Mme Arnoux, puis ce diner ou celle-ci, +Mme Dambreuse et Mlle Roques, reunies par hasard, entrecroisent +curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la +perfection de ce procede, qui est encore celui des oeuvres epiques, et +de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne a la +description par les dehors. + +Il faut retenir en effet combien ces procedes de Flaubert conviennent +aux necessites de son style. Un enonce de faits, une metaphore, un recit +d'imaginations se pretent parfaitement a etre concus en termes precis, +colores et rhythmes. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_ +et de l'_Education_ sont ceux ou l'auteur s'exalte a montrer la pensee +de ses heroines. Decrite comme une vision, frappee en eclatantes figures +et chantee comme une strophe, elle donne lieu a de splendides periodes, +ou se deploient tous les prestiges du style. + +L'art de ne reveler d'un paysage, d'une physionomie et d'une ame qu'un +petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante, +ressortent encore des tableaux d'ensemble ou se melent les peripeties et +les descriptions. Que l'on prenne la scene des comices dans _Madame +Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les pres, la +main dans la main, et laissant derriere elles une senteur de laitage, la +myrrhe qu'exhalent les sieges sortis de l'eglise, les physionomies +grotesques ou abeties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les +passes conversationnelles ou Rodolphe conquiert la chancelante epouse, +tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narre du train +ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Education +sentimentale_, cette contention et le choix adroit des details +significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent +tous les habitues de traversees, est notee par ces simples mots: "Il se +versait des petits verres". Les courses, l'attaque singuliere du poste +du Chateau-d'Eau pendant les journees de Fevrier, qui est exactement ce +qu'un passant verrait d'une emeute,--une seance de club, l'elegance et +le luxueux ennui d'une reception chez un financier, sont decrits de meme +en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et +poignantes entrevues de Frederic et de Mme Arnoux, a cette idylle +d'Auteuil, ou, vetue d'une robe brune et lache, elle promenait sa grace +douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notees en faits +indispensables et depourvues de toute phraseologie inutile. Que l'on se +rappelle, pour confirmer ces notions, les scenes exactes et comme +percues de _Salammbo_, ou l'extreme concision des preludes descriptifs +dans la _Tentation_, les sobres et eclatantes phrases dans lesquelles un +detail baroque ou raffine revele tout un temps; le festin d'Herode, ou, +dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'enorme luxure +latente des convives qu'enivre la fumee des mets et la chaude danse de +l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en +touches sures et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes +lumieres et les attitudes passionnantes. + +_Caracteres generaux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une +minutie qui sera justifiee plus loin, les moyens dont use Flaubert pour +susciter en ses lecteurs les emotions qui seront designees. Leur +caractere commun est aise a demeler, et rarement, du style a la +composition, de la description a la psychologie, des mots aux faits, un +artiste a fait preuve d'une plus rigide consequence. + +Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec +rigueur et assemble avec effort des materiaux tries. Qu'il s'agisse de +l'election d'un vocable, il le veut unique, precis et tel que chacun ou +chaque serie realise des ideaux sensuels et intellectuels nombreux. La +syntaxe est correcte, sobre, liante, de facon a modeler des phrases +presque toujours aptes a figurer isolees. Et comme cette rigueur concise +exclut de la langue de Flaubert toute superfluite, des lacunes existent, +ou le semblent, entre les unites dernieres de son oeuvre; les +paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'etagent sans +soudure. + +De meme, si l'on considere ses procedes d'ecriture par le contenu et non +plus par le contenant, les faits aussi soigneusement elus que les mots, +forces d'ailleurs d'etre tels qu'on les puisse exprimer dans une langue +determinee,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu a de belles +phrases, et significatifs encore, parce qu'ils resultent d'un choix d'ou +le banal est exclu. + +De ce triage perpetuel des mots et des choses, resulte la concision +puissante, la haute et difficile portee de ce qu'exprime Flaubert; de la +ses descriptions ecourtees, disjonctives et pourtant resumantes, sa +psychologie, soit transmutee en magnifiques images, soit reduite en +sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits percoivent +ce qui est intime et d'ailleurs inexprime; de la le sentiment de +formidable effort et d'absolue reussite parfois, que ces oeuvres +procurent, qui, ramassees, trapues, planies, parachevees et polies grain +a grain, ressemblent a d'enormes cubes d'un miroitant granit. + +NOTES: + +[Note 1: La signification de ce procede d'analyse est excellemment +developpee dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.] + + +II + +LES EFFETS + + +_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, departie entre le vrai et +le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide +exactitude la ruine d'une ame forte et irresignee qu'avilit et qu'ecrase +la bassesse stupide de tous. L'_Education sentimentale_ conduit, par +l'infini dedale des laches amours de Frederic Moreau, de la rubiconde +infamie d'Arnoux, a la double beaute de Marie Arnoux; ce livre apprend a +mesurer les extremes de l'humanite. Il est des heures ou du spectacle +des choses s'exhale le pessimisme parfois pueril de _Bouvard et +Pecuchet_, que corrige la cordiale pitie empreinte dans le premier des +_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes +spectacles d'avoir vu et penetre la vie. L'irresistible charme de la +_Legende_, la seche beaute d'_Herodias_, induisent a _Salammbo_ ou la +pourpre et les ors du style expriment, en une supreme fanfare, l'exquis, +le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maitresse, la _Tentation de +saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allegorie; penetree +de signification et decoree de splendeur, cette oeuvre consigne en un +dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave +Flaubert. + +Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres ou Flaubert s'est le +plus abandonne au terne cours de la vie, sont teintes parfois +d'incomparables beautes de style et d'ame. Il est meme des passages dans +l'_Education sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer +d'indefinissables mouvements d'ames, touchent au mystere. Et si la +beaute rayonne dans _Salammbo_, la _Tentation_, _Herodias_, la +_Legende_, elle y est definie et corroboree par un realisme historique +plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pecuchet_ ne +ressort pas plus des tristes denouements des romans, que des farouches +destinees qui s'appesantissent dans _Salammbo_ et des continus +effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'ecroulement de ses +erreurs. Ainsi melees en des alliages ou chaque element predomine +alternativement, les deux passions de Flaubert, la beaute exaltee +jusqu'au mystere, et la verite suivie de pessimisme, composent les +livres que nous analysons. + +_Le realisme_: Le realisme, qu'il faut definir la tendance a voir dans +les objets denues de beaute matiere a oeuvre d'art, est pousse chez +Flaubert a ses extremes limites, et, en fait, certains cotes exterieurs +de _Madame Bovary_ et de l'_Education_ n'ont pas ete depasses par les +romanciers modernes. Flaubert s'est astreint a decrire de niaises +campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la +Seine entre lesquelles se passe le debut de son second roman. Des +interieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute pres +d'Yonville, ou Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, a la +mansarde dans laquelle Dussardier blesse fut soigne par cette +enigmatique personne, la Vatnaz. Mais la mediocrite attire Flaubert +davantage. Il excelle a peindre en leur ironique denument de toute +beaute, certains interieurs bourgeois, decores de lithographies, +plancheies, frottes et balayes. Certaines hideurs modernes le +requierent. Il s'adonne a rendre minutieusement le ridicule des fetes +agreables aux populations, comme les comices d'Yonville et les +solennites publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement +de la classe moyenne, les gros dejeuners de garcons, les seances au +cafe, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la +maitresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte a sa +famille, sa gloriole de pere infatue, le bonnet grec, la politique, les +joies solitaires en un metier d'agrement, sont complaisamment decrits. +Et de meme, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la +religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains +de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant, +sont detailles avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute +exactitude. Les etres de ce milieu sont des ames journalieres et +ordinaires, toute la moyennete des fonctions sociales, le pharmacien, +l'officier de sante, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le +repetiteur de droit, l'habitue d'estaminets, et les femmes de ces gens. +Decrits, analyses, mis en scene, avec une moquerie tacite, mais aussi +avec la penetration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la +vie et de la societe une image au demeurant exacte pour une bonne part +de ce siecle. Que l'on joigne a cette mediocrite des lieux et des gens, +le mince interet des aventures, un adultere diminue de tout l'ennui de +la province, la vie campagnarde de deux vieux employes, l'existence +sociale de quelques familles moyennes a Paris, que traverse le +desoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaitra dans les romans de +Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthetique realiste. + +Il en possede la veracite. S'efforcant sans cesse de rendre exactement +du spectacle des choses ce que ses sens en ont percu, il arrive, quand +il s'efforce de demeler les mobiles des actes et les phases des +passions, a une extraordinaire penetration, qui est le resultat de sa +connaissance des modeles qu'il a pris, et de son application a rester +dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui +produisent les grands traits du caractere est merveilleuse, comme le +montrent les antecedents parfaitement calcules d'Emma et de Charles +Bovary, la vague adolescence de Frederic Moreau. Puis ces caracteres +jetes dans l'existence, soumis a ses heurts et consommant leurs +recreations, evoluent au gre des evenements et de leur nature, avec +toute l'unite et les inconsequences de la vie veritable, tantot nobles, +decus et victimes comme Mme Bovary, tantot perpetuant a travers des +fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frederic Moreau, +tantot sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences; +dont les menus faits decelent perpetuellement en Flaubert une si +profonde perception des mobiles, de leur complication, de la +dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend +chacun different de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit etre, +Flaubert est parvenu a distinguer et a rendre le trait le plus +difficile: la lente transformation que le temps impose a ceux qu'il +detruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit +les personnes successives qui apparaissent tour a tour au-dehors et au +dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est +parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse +d'interieur et reconnaissante de l'independance que le mariage lui +assure; puis l'inquietude croissante de toute sa personne ardemment +vitale, et son chaste amour pour un jeune homme frequentant sa maison, +prelude coutumier des adulteres plus consommes. Et combien est nouvelle +celle qui se livre avec une grace presque mure a son aime, et comme on +la sent, a travers ses cris de jeune maitresse, la femme de maison, etre +deja responsable et denue d'enfantillages. Puis les epreuves viennent, +sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement +habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet +la maitresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs precedent les +attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une +creature sentant le temps et la joie lui echapper, jusqu'a ce qu'elle +consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les +romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes +atteintes d'une existence sans pitie. On pourrait retracer de meme les +lentes phases du caractere de Frederic Moreau et de Mme Arnoux, qui tous +deux eprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformes par le +passage des jours, petris et malleables au cours des passions et des +incidents. + +Le souci du vrai et la reussite a le rendre que montrent la psychologie +et les descriptions realistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres +d'imagination. Quand cet homme, qu'excede visiblement le spectacle du +monde moderne, s'adonne a l'evocation d'epoques que son esprit +apercevait eclatantes et grandioses, il ne peut depouiller son realisme +et se sent imperieusement force d'etayer sa fantaisie du positif des +donnees archeologiques. Avant d'entreprendre _Salammbo_, il explore le +site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son +territoire. Puis, remuant les bibliotheques, s'etant assimile le peu que +l'on sait sur la metropole punique, incertain encore et connaissant le +besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroit a +l'archeologie biblique et semitique, s'emplit encore la cervelle de tout +ce que les litteratures classiques contiennent de farouche et de fruste. +Pour la _Tentation de saint Antoine_, de meme, pas une ligne dans cette +serie d'hallucinations qui n'eut pu donner lieu a un renvoi en +italiques. + +"Je suis perdu dans les religions de la Perse, ecrit-il dans sa +correspondance, je tache de me faire une idee nette du dieu Hom, ce qui +n'est pas facile. J'ai passe tout le mois de juin a etudier le +bouddhisme, sur lequel j'avais deja beaucoup de notes, mais j'ai voulu +epuiser la matiere autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que +je crois aimable." + +Et pour l'extravagant final de ce livre: + +"Dans la journee, je m'amuse a feuilleter des belluaires du moyen age; a +chercher dans les "auteurs" ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. +Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai a peu pres +epuise la matiere, j'irai au Museum revasser devant les monstres reels, +et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies." + +Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Legende de +saint Julien l'hospitalier_, il a prete a Flaubert toute une collection +de traites de venerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de +celles qu'il fit pour ecrire _Bouvard et Pecuchet_ ou l'_Education_. Le +procede apparaitra le meme. Avant de laisser enfanter son imagination, +de preter a sa puissance verbale de beaux themes a phrases magnifiques, +Flaubert avait rempli sa memoire de l'infinite de faits que reclamait +son style particulier, disconnexe et concis, et que son realisme le +poussait a rechercher aussi veridiques que peuvent les fournir les +livres. Avant d'avoir ecrit un paragraphe de ses oeuvres epiques ou +lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la +demeure, le luxe, la nourriture; ses fetes, ses rites, sa politique, les +institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les +hasards de son histoire et la legende de son origine. Et quand il lui +fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone +sous Nabuchodonosor, evoquer les dieux et les monstres, il composa en sa +cervelle ces visions de donnees aussi exactes et d'aussi minutieux +renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que +les notes par lesquelles il decrivait un bal chez un banquier ou une +noce au village. + +Cet art realiste etaye de faits et d'ou l'imagination est presqu'exclue, +atteint, par la, selon le voeu d'une de ses lettres "a la majeste de la +loi et a la precision de la science". L'oeuvre concue comme +l'integration d'une serie de notes prises au cours de la vie ou dans des +livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la +recherche de certaines formes verbales, possede l'impassible froideur +d'une constatation et ne decele des passions de son auteur que de rares +acces. Elle est, comme un livre de science, un recueil +d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de +traditions, bien differente de tous les romans d'idealistes que +composent une serie d'effusions au public a propos de motifs ordinaires +ou de faits clairsemes. Masque par une esthetique qui consiste a montrer +de la vie une image et non pas une impression, l'ecrivain garde en lui +ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'a l'analyse de legers mais +suffisants indices. + +_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arriere-gout de +ses lectures, que les romans de Flaubert tendent a donner de la vie un +sentiment d'amere derision. Sur la stupidite et la mechancete de +certains etres, sur l'inconsciente grossierete d'autres, sur l'injustice +ironique de la destinee, sur l'inutilite de tout effort, la muette et +formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en +dissimules sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le +formidable Regimbart de l'_Education_, exposent toute la platitude +humaine, folatre ou grognonne, en des individuations si completes +qu'elles peuvent etre erigees en types. D'autres, pris, semble-t-il, +avec une particuliere conscience, au plein milieu de l'humanite +courante, Charles Bovary, cet etre essentiellement mediocre et chez qui +une bonte molle ajoute a l'insupportable pesanteur morale,--Jacques +Arnoux, plus canaille et plus rejoui, mais non moins irresponsable, +beat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la +moyenne contient de lourde bassesse et de haissable laisser-aller. Et +ces etres qui presentent a la vie la carapace de leur stupidite, +rubiconds et point mechants, oppriment, grace a d'obscenes +accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, superieure par la +volonte, Mme Arnoux superieure par les sentiments, qui, avilies ou +contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous cotes cruellement +fermee. Qu'elles se debattent, l'une entre une tourbe de niais et avide +de trouver une ame assonante a la sienne, elle prostitue son corps et +ses cris a de bas goujat et meurt abandonnee de tous par le fier refus +de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbecile; que l'autre, +plus intimement malheureuse, froissee sans cesse par le choquant contact +d'un rustre, renoncant en un pudique et sage pressentiment, a l'amour +probablement chetif d'un jeune homme "de toutes les faiblesses", +insultee par les filles, haie de son enfant, et finissant en une +hautaine indulgence par faire a son mari l'aumone de soins +delicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux +nobles, et paient la peine de n'etre pas telles que ceux qui les +coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la +betise d'une republique succede a la niaiserie d'une royaute; quelques +annees de vie de province s'ecoulent en vides propos et minces +occurrences; des entreprises sont tentees aupres d'elles, reussissent ou +echouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit +et tous a une formidable halte, elles ne sentent intensement que le +malheur de songer a leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la +tristesse du reve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre, +_Bouvard et Pecuchet_, qui est comme la necrologie de toutes les +occupations humaines, il s'attache a montrer comment tout effort peut +aboutir a quelque echec, et accumulant les insucces apres les +tentatives, il proscrit le delassement de toute entreprise. Et si +degoute de l'action, l'on tente le refuge de la speculation, voici qu'un +autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en +une eblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs +humaines, tire le neant des evolutions religieuses, entrechoque les +heresies, compare les philosophies et, finalement, quand d'elimination +en elimination on touche a l'agnosticisme pantheiste des modernes, +montre l'humanite recommencant le cycle des prieres des que le soleil se +leve et l'action la reclame. + +Cet effrayant tableau de la vie qui, apres en avoir decrit les duretes +reelles, evalue a l'inanite de consolations, trace avec une +impassibilite qui le corrobore, par une methode strictement realiste ou +des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi +rigoureusement hautain. Il semble qu'a la fin de sa vie, le pessimisme +de Flaubert se soit penetre de douceur. Dans les deux premiers des +_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, decrit l'humble vie de +sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Legende de saint Julien +l'hospitalier_ raconte la dure destinee d'un innocent parricide, +l'ecrivain parait compatir aux maux qu'il montre, et peut-etre est-il +juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il +ne convenait pas de separer la cause des grands de celle des petits, +qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des +souffrances qu'ils contribuent a aigrir. + +_La beaute_: De quelque facon qu'il envisageat la vie, compatissant ou +sardonique, Flaubert la detestait. "Peindre des bourgeois modernes +ecrit-il, me pue etrangement au nez". Aussi quitte-t-il, sans cesse, la +realite que l'acuite de ses sens et les besoins de son esprit le +forcaient sans cesse aussi a apercevoir, et s'essaie-t-il a se creer un +monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en resumant du vrai ses +elements epars d'energie et de beaute sensuelle. Soit par l'harmonie de +phrases superieures a leur sens, soit dans la grandeur d'ames +douloureusement separees du commun, soit dans l'evocation d'epoque +mortes et sublimees dans son esprit en leur seule splendeur et leur +seule horreur, il sut s'eloigner de ce qui existe imparfaitement. + +Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beaute de l'expression +concue en termes nets, simplement lies, semble proferer une note lyrique +plus haute que les choses dites. La phrase s'ebranle, decrit son orbe et +s'arrete, avec la force precise d'un rouage de machine, et sans plus de +souci, semble-t-il, de la besogne a accomplir. Qu'il s'agisse de rendre +la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immacule sur +l'abime, ou les simples incidents du sejour d'une provinciale dans un +Trouville prehistorique, les mots se deroulent parfois avec la meme +grandiloquence, et bondissent au meme essor. L'enfant niais et veule qui +fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une periode doue d'une +forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes +dits en termes heroiques! "Il suivait les laboureurs et chassait a coups +de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient." Et meme Homais, +l'homme au bonnet grec, dans une colere pedante contre son apprenti, en +vient a etre designe par une reflexion ainsi concue: "Car, il se +trouvait dans une de ces crises ou l'ame entiere montre indistinctement +ce qu'elle renferme, comme l'Ocean qui dans les tempetes s'entrouve +depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abimes." + +D'autres echappatoires sont plus legitimes et moins caracteristiques. +Flaubert use le premier du procede naturaliste qui consiste a compenser +la mediocrite des ames analysees par la beaute des descriptions ou +l'auteur, intervenant tout a coup, prete a ses plus pietres creatures +des sens de nerveux artistes. Felicite, la simple bonne de Mme Aubain, +porte au catechisme ou elle accompagne la fille de sa maitresse, une +sensibilite delicate et tactile, jusqu'a de pareilles elevations: + +"Elle avait peine a imaginer sa personne; il n'etait pas seulement +oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-etre +sa lumiere qui voltige la nuit, au bord des marecages, son haleine qui +pousse les nuees, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle +demeurait dans une adoration, jouissant de la fraicheur des murs et de +la tranquillite de l'eglise." + +En s'accoutumant a rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se +debarrasse encore de la necessite des modernistes, forces de hacher leur +phrase a la mesure de paroles lachees. Enfin place devant les scenes ou +le menent ses romans, Flaubert quitte tout a coup l'exacte realite et +s'abandonne a l'admiration du spectacle. Les Champs-Elysees dans +l'_Education_, le jardin d'un cafe-concert, ou a un certain instant, +dans les bosquets, "le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes", +le bal chez Rosanette, la foret de Fontainebleau, presentent +d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le sejour au chateau de la +Vaubyessard, avec ses minuties d'elegance, la foret ou l'heroine +consomme son premier adultere, le tableau de l'agonie et de +l'Extreme-Onction, jettent des eclats entre le restant d'ombre. + +Enfin Flaubert satisfait son amour de l'energie et de la beaute en +concevant les admirables femmes de ses romans, pales, noires, fines et +tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Des qu'il parle de l'une d'elles, son +style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la +seduction d'une ame aceree dans un corps souple, elance et blanc. Les +fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds elans de son +ame vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle +parvient a exprimer de la secheresse de sa vie, culminent en cette scene +d'amour ou l'ineffable est presque dit: + +"La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait a ras de terre au +fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers +qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troue. Puis +elle parut eclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle eclairait, +et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la riviere une grande +tache qui faisait une infinite d'etoiles; et cette lueur d'argent +semblait s'y tordre jusqu'au fond, a la maniere d'un serpent sans tete +couvert d'ecailles lumineuses. Cela ressemblait a quelque monstrueux +candelabre d'ou ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en +fusion. La nuit douce s'etalait autour d'eux; des nappes d'ombre +emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de +grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas +trop, perdus qu'ils etaient dans l'envahissement de leur reverie. La +tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et +silencieuse, comme la riviere qui coulait, avec autant de noblesse qu'en +apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des +ombres plus demesurees et plus melancoliques que celles des saules +immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bete nocturne, +herisson ou belette, se mettant en chasse, derangeait les feuilles, ou +bien on entendait par moments une peche mure qui tombait toute seule de +l'espalier." + +Et cette passion decue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme +intense de ses prunelles et le pli hardi de sa levre, son existence de +hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassee, outragee, +et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses +hontes, quelle violente evasion, en toutes ces scenes, hors le banal de +la vie! + +Mme Arnoux est plus idealement belle encore. Avec ses lisses bandeaux +noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente, +surprise et pure, elle inspire a Flaubert ses plus charmantes pages. Son +apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son "air de bonte +delicate"; puis a la campagne ou Frederic echange avec elle les premiers +mots intimes, plus tard la scene d'interieur ou il la trouva instruisant +ses enfants: "ses petites mains semblaient faites pour repandre des +aumones puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement +avait des intonations caressantes et comme des legeretes de brise";--la +visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation ou la +beaute s'eleve au mystere et a l'auguste: + +"Le feu dans la cheminee ne brulait plus, Mme Arnoux sans bouger restait +les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet +tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se decoupait +en paleur au milieu de l'ombre. + +Il avait envie de se jeter a ses genoux. Un craquement se fit dans le +couloir; il n'osa. + +Il etait empeche d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette +robe se confondant avec les tenebres lui paraissait demesuree, infinie, +insoulevable ..." + +--Une rencontre dans la rue, le revirement mysterieux ou elle s'avoue +"en une desertion immense" aimer Frederic, puis l'entrevue capitale dans +le magasin de porcelaine de son mari et les levres de son amant touchant +ses magnifiques paupieres;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle +d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses: + +"Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier, +et des cimes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux, +jusqu'au bord du ciel pale, ou bien ils allaient au bout de l'avenue +dans un pavillon ayant pour tout meuble un canape de toile grise. Des +points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de +moisi,--et ils restaient la, causant d'eux-memes, des autres, de +n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du +soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur +les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussiere +tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait a les +fendre, avec la main;--Frederic la saisissait doucement; et il +contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de +ses ongles. Chacun de ses doigts etait pour lui plus qu'une chose, +presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom la fait +expres, disait-il, pour etre soupire dans l'extase et qui semblait +contenir des nuages d'encens, des penchees de roses." + +D'aussi belles pages marquent encore la sensualite contenue de ces deux +etres murs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse +de son corps accordee et ce sacrifice empeche par la maladie de son fils +tandis que dehors l'emeute se dechaine,--puis la separation des deux +amants, jusqu'a cette scene effroyablement aigue ou Frederic, se +trouvant un soir chez elle pale et en larmes, est emmene par sa +maitresse, tandis que les rires delirants de Mme Arnoux sonnent dans +l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose +intime et presque obscene, la vente de ses effets: enfin cette supreme +et dure entrevue, ou eclairee tout a coup par la lampe, elle montre a +son amant vieilli, et travaille de concupiscences, la froideur pure sur +ses doux yeux noirs, de ses cheveux desormais blancs, dont deroules, +elle taille une meche, "brutalement a la racine" ... + +Par ce type de femme de la grace la plus haute, Flaubert se compensait +de toutes les brutes que son souci de la verite le forcait a peindre. +Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au reel ce +reflet de beaute, le visible effort avec lequel ses phrases plus +grandes s'elevent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'acre +degout sans doute mele d'ironie, de devoir ensuite se remettre a noter +en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le +supplice volontaire d'un artiste s'astreignant a une besogne vengeresse +mais repugnante, faisaient se detourner Flaubert avec joie du roman, +ecrire apres _Madame Bovary_, l'epopee de _Salammbo_, refaire apres +l'_Education_ ce poeme mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et +preluder par la _Legende_ et _Herodias_ a son entreprise la plus +abetissante de toutes, _Bouvard et Pecuchet_. + +L'on entre par ces livres epiques dans la region de la pure beaute. La +phrase non plus reduite a une elegante armature dans laquelle +s'enchassent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores, +colores et beaux, les rythme en retentissantes cadences, developpe de +nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des +hommes gigantesques et primitifs, a l'ame concise et puisant dans cette +retraction de leur etre une formidable energie, accomplissent ou +subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se deploient en +etincelants decors ou se fige la splendeur des ors, des porphyres, des +pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de +sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes, +sous les yeux droits et males, d'etranges femmes passent. Elles sont +menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantot sortant du temple, +elles supplient, cambrees, au haut de leur palais, les astres qui +tressaillent au fremissement de leurs levres; tantot elles prennent de +leur corps anxieux de purete, des soins inouis, le macerant de parfums, +l'enduisant d'onguents, le frolant de soies, au point que la jouissance +de leur lit promet une joie delictueuse et mortelle. + +Sous les platanes, dans un jardin diapre de lis et de roses, les +mercenaires celebrant leur festin; la lente apparition de Salammbo +descendue les apaiser, a la fois peureuse et divine, l'expedition +nocturne de Matho et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces +voutes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie ou +Salammbo dort entre la delicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son +recueillement dans la maison du Suffete-de-la-Mer; Salammbo partant +racheter de son corps le voile de la deesse, son accoutrement d'idole et +ses rales mesures, quand le chef des barbares rompt la chainette de ses +pieds; puis le siege enorme de Carthage, la foule des peuplades +accourues, l'ecrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce +carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de +toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armee, les +dernieres batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement +mievre et grave, ou Salammbo voilee et parlant a peine recoit le prince +son fiance en un jardin peu fleuri que passent des biches trainant a +leurs sabots pointus, des plumes de paons eparses, enfin le supplice de +Matho et les joies nuptiales, melant des chocs de verres et des odeurs +de mets au dechirement d'un homme par un peuple, jusqu'a ce qu'aux yeux +de Salammbo defaillante en l'agitation secrete de ses sens, Schahabarim +arrache au supplicie son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil, +final tonnant dans lequel se melent le beau, l'horrible, le mysterieux +et l'effrene en un supreme eclat. + +Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scenes encore et de plus +magnifiques paroles. L'etrange et bas palais de Constantin precede le +festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba +galante et vieillote en son charme de chevre; dans le temple des +heresiarques la beaute fletrie, monacale et livide des femmes +montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent a l'evocation +d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abime, +planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le defile des +theogonies et sur la frise qu'a formee le pullulement des dieux +brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tete ceinte d'un halo et +sa large main levee; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis +l'immortel dialogue de la luxure et de la mort ou les mots sont tantot +liquides de beaute, tantot lourds de tristesse; et ces dernieres pages +ou tous les monstres se degagent et se confondent en un protoplasme qui +est la vie meme,--quelle grandiose suite d'episodes, dont chacun figure +une plus charmante ou rayonnante ou tragique beaute. Et que l'on joigne +a ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Herodias_, les imprecations +de Jeochanann, la scene gracieuse ou Salome, nue et cachee par un +rideau, etend dans la chambre du tetrarque son bras ramant l'air pour +saisir une tunique; enfin cette _Legende de saint Julien_ qui contient +les plus divines pages en prose de ce siecle, la vie pure et fiere du +chateau, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de +parricide, les lieux luxurieux ou il se marie, son crime, sa rigueur, sa +transfiguration finale;--certes pas meme chez les grands poetes de ce +temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scenes aussi +purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et +toute l'ame, au point que certaines pages entrent par les yeux comme +une caresse, se delayant dans tout le corps, et le font frissonner +d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernieres oeuvres, +Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille +elements epars de beaute materielle et sensible, en de plus ravissants +ensembles. + +_Le mystere, le symbolisme_: Cet artiste explicite et precis qui excelle +a montrer la beaute sans voile par des phrases qui l'expriment toute, +sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la +delicieuse emotion qui resulte de la reticence, de la preterition du +mystere suggere, sait avec un art profond et charmant s'arreter au bord +des images et des pensees auxquelles la parole est trop pesante. +Certaines emotions a peine senties des entrevues dernieres de Mme Arnoux +et de Frederic, sont voilees sous des mots a demi-revelateurs et +discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'ames +tristement genereuses, qu'a quelques inities. Et l'emoi mystique de la +pretresse phenicienne s'efforcant sous les symboles des dieux et les +mythes des theogonies de saisir l'essence de l'etre et la signification +de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la +maison du Suffete-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gaze de sable, et +adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumiere "effrayante et +pacifique" du soleil, qui passe etrange par les feuilles de lattier noir +des baies,--d'autres scenes ou lunaires ou souterraines, sont decrites +en phrases obscures, distantes, qui parlent a certains esprits une +langue comme oubliee mais comprise, et suscitant dans les limbes de +l'ame des emotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ a son debut, +les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascete des phrases insidieuses +de crepuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et +disconnexes, ont l'illogisme du reve et l'apprehension de l'inconnu; les +visions se suivent et se lient imprevues; des communions subites ont +lieu: + +"Elle sanglotte, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux +pendants, le corps affaisse dans une longue simarre brune. + +"Puis ils se trouvent l'un pres de l'autre loin de la foule,--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois +quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus." + +"Cette femme est tres belle, fletrie pourtant et d'une paleur de +sepulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de +pensees, mille choses anciennes, confuses et profondes ..." + +D'autres scenes, l'apparition d'Helene Ennoia, le culte des Ophites, se +passent en demi-tenebres, et apparaissent vagues et passageres comme des +songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle +encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expedition +ou, quittant le lit nuptial, il parcourt une foret enchantee dont les +betes indestructibles le frolent, et d'autres, qu'il abat, s'emiettent +pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glaces, dont +l'hostilite expie son crime involontaire; Flaubert paraitra posseder le +sens des choses a peine percues, des sentiments naissants et +balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idee precise, peut rendre +seulement par la suggestion, de mysterieuses analogies ou d'indirects +symboles. + +Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbo est +au fond de l'oeuvre de Flaubert. Detestant la realite de toute la haine +d'un idealiste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du +monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette +evasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois reussi a +echapper radicalement au reel, en substituant aux individus les types, a +un recit de faits particuliers, un recit de faits allegoriques. + +Comme M. de Maupassant le dit dans sa preface aux lettres de Flaubert a +George Sand, meme les romans, _Madame Bovary_, l'_Education_, bien que +realistes, pleins d'actes et de lieux precis, ont pour personnages +principaux des etres si parfaitement choisis entre une foule de +similaires, qu'ils representent une classe, ou une espece plutot qu'un +individu. Madame Bovary est par certains cotes la femme, et Homais reste +comme l'exemple grotesque de toute une categorie sociale. + +Dans l'_Education_, plus realiste par le milieu et par le faire, les +jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une +energie trop tourmentee, l'autre d'une faiblesse minee de folles et +vaines aspirations, le troisieme de la grossierete heureuse et finaude, +interpretation que confirme la portee generale du titre de toute +l'oeuvre. Passant sur _Salammbo_ dont le sens est simplement d'etre +belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire +plus significative. + +Dans ce livre, qui est l'oeuvre supreme du style, des procedes +fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la +philosophie de Flaubert, celui-ci a signifie toutes les passions, les +cultes et les speculations de l'humanite. L'ascete est l'homme prive et +assiege de satisfactions charnelles; les amorosites faciles de la reine +de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes a celle des +Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adherant +definitivement a aucune, par toutes les religions et les heresies; la +metaphysique lui propose ses antinomies irresolues, et il hesite de +desespoir, a s'abimer dans la luxure ou a s'aneantir dans la mort; mais +sa curiosite le fait encore balancer entre le mystere du sphinx et les +fables de la chimere qui l'entraine a travers les mythes et les ebauches +de la creation, a l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent +toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la priere dans le +cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la speculation nocturne +a l'action diurne. + +Dans ce livre, dans _Bouvard et Pecuchet_ qui en est l'analogue, plus +ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthese generale, en +dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de representer +l'histoire du developpement de l'esprit humain, de son insatiable +inquietude, sans cesse assaillie de solutions, de systemes, de +revelations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une +revolution que le scepticisme de l'ecrivain le portait a concevoir +circulaire. Que l'on prenne le niais anachorete de la Thebaide ou les +deux bonshommes de Chavignolles, ces etres bornes, credules, dociles et +etonnes sont bien les representants de la dupe qu'il y a en tout homme. +L'imperissable myope, toujours zele de croire les images confuses et +partielles qu'il apercoit, alternant toute affirmation d'une autre, +adherant a la verite actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut +verite aussi, protege par ces continuels mirages contre la glacante +notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les +actes, parvient a vivre presque tranquille et presque heureux, en une +existence de reve et de paix. + +C'est dans cette idee narquoise et amere, qu'est le fond de la +philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de +ses poemes. Dans la _Tentation_ il s'est eleve a l'intuition pure de +cette idee speculative et la propose aux regards avec la moindre somme +d'elements connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite +des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de +fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout +un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi +pour leur beaute et leur mystere; a tel point que l'on peut tour a tour +considerer la _Tentation_ soit comme un poeme didactique, soit comme un +tableau des epoques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un +admirable et precieux ballet ou se melent la fantaisie et les +magnificences. + +En cette oeuvre se reflete toute l'ame de Flaubert, cet esprit +contradictoire et dechire, que le reel sollicitait et repoussait, que la +beaute attirait mais qui ne parvint a l'imaginer qu'antique et +documentaire, qui sentit la seduction du mystere et fut le plus +explicite des stylistes, qui concut la synthese du particulier dans le +general et cependant dissequa des ames particulieres, ecrivit en phrases +analytiques et discretes, et s'abstint de toute generalisation. Dans ces +alliances adverses, dans ces ideaux contradictoires, semble resider le +genie, l'originalite, le caractere, l'indice psychologique particulier +de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carriere, que cette chose chez lui +primordiale et terme commun, le style. + + +III + +LES CAUSES + + +_Resume des faits:_--Apres avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la +syntaxe, de la metrique, de la composition de Flaubert, nous avons +enumere ses procedes de description et de psychologie qui se reduisent a +ceux du realisme,--les caracteres generaux de son art, qui sont la +concision, la contention, et, resultat saillant general, le statisme. +Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi +edifiees, furent la verite, la beaute, le mystere, le symbolisme, effets +que coordonne en serie un pessimisme violent ou ironique. Il faut +ajouter a ses renseignements isoteriques sur Flaubert ceux que +fournissent la connaissance de sa methode de travail, la lenteur et la +difficulte de sa redaction, son effort constant, une fois le plan +general arrete et les notes recueillies, pour achever chaque phrase, +chaque paragraphe, chaque page avant de passer a la suite. + +Ces donnees mettent en presence deux series de faits contradictoires; +d'une part, l'amour des mots precis, des phrases autonomes et statiques, +des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des +faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant a +l'observation et a l'erudition, l'impression de verite que donnent les +livres de Flaubert; d'autre part, son excellence a rendre la beaute +pure, le mystere, le general, sa haine et sa souffrance du reel, ses +echappees vers le roman historique et vers l'allegorie, la splendeur de +son style, l'harmonie de ses periodes, la magnificence diffuse ou +precise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la +perpetuelle oscillation de Flaubert entre le roman realiste et des +oeuvres plus ideales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent a +la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert +de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme. + +Voici qui montre son obsequiosite et son impersonnalite devant la +nature: + +"Je me suis mal exprime en vous disant qu'il ne fallait pas ecrire avec +son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalite en scene. Je +crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un +effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer +a soi." (_Lettres de Flaubert, a George Sand_, ed. Charpentier, p. 41.) + +"Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les +choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbecile? +Cela est un rude probleme. Il me semble que le mieux est de les peindre +tout bonnement, ces choses qui nous exasperent; dissequer est une +vengeance." (Ib. p. 47.) + +"Je me borne donc a exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, a +exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les consequences; +riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela. +Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitie, ni colere. Quant a de la +sympathie, c'est different: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est +pas temps de faire entrer la justice dans l'art?" (Ib. p. 283.) + +Voici pour la tendance contraire: "Peindre des bourgeois modernes et +francais, me pue au nez etrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois +souvent et que vous designez, recherchent tout ce que je meprise et +s'inquietent mediocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme tres +secondaire le detail technique, le renseignement local, enfin le cote +historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la +_beaute_, dont mes compagnons sont mediocrement en quete." (Ib. p. +274.) + +Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: "Je suis comme +M. Prudhomme qui trouve que la plus belle eglise serait celle qui aurait +a la fois la fleche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le +portique du Parthenon, etc. J'ai des ideaux contradictoires; de la +embarras, arret, impuissance."(Ib. p. 72.) + +Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: "Je ne +sais plus comment il faut s'y prendre pour ecrire, et j'arrive a +exprimer la centieme partie de mes idees apres des tatonnements +infinis."(Ib. p. 17.) "Ce souci de la beaute exterieure que vous me +reprochez est pour moi une _methode_. Quand je decouvre une mauvaise +assonance ou une repetition dans une de mes phrases, je suis sur que je +patauge dans le faux; a force de chercher, je trouve l'expression juste +qui etait la seule et qui est, en meme temps, l'harmonieuse." (Ib. p. +279.) "Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport necessaire entre le mot juste +et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours a faire un vers, quand +on resserre trop sa pensee? La loi des nombres gouverne donc les +sentiments et les images, et ce qui parait etre l'exterieur est tout +bonnement le dedans?" (Ib. p. 283.) + +_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extremement +significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre +ses idees et la phrase particuliere dont il veut les revetir une lutte +existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles +des pensees qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette +reflexion, le desaccord frequent note plus haut entre l'expression et +l'exprime, notamment dans les realistes ou les mots sont sans cesse +au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait +extraordinaire que Flaubert a ecrit les oeuvres les plus diverses avec +le meme style, que sa _Lettre a la municipalite de Rouen_ est concue +comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frederic Moreau +parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraitra evident +qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit +egalement sollicite par le beau et par le reel, une tendance superieure +et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase, +certaines categories de mots. + +Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antecedents, +fondamentaux. Car dans les caracteres memes de la syntaxe et du +vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus generales +que developpe son oeuvre. + +Son amour du mot precis et definitif,--c'est-a-dire tel qu'il enserrat +une categorie bornee d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son +esprit a l'intuition des choses individuelles, l'eloigner de toute +generalisation abstraite. + +Son amour des beaux mots,--c'est-a-dire tels qu'ils soient sonores, ou +eveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le determina a sentir et +a vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, a +qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces +mots, il echappe encore a l'abstraction, et evite de plus la secheresse +de l'analyse psychologique qu'il transpose en eclatantes descriptions. +Le conflit entre cette tendance verbale et la precedente determine son +pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la precedente, un +symbolisme. + +Son amour des mots indefinis,--c'est-a-dire tels qu'ils provoquent dans +l'esprit non une image, mais la sourde tendance a en former une et le +vif sentiment d'effort et d'elation qui accompagne toute tendance +intellectuelle confuse,--le porta aux sujets ou il pouvait le +satisfaire, aux epoques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de +l'ame feminine, aux scenes lunaires et aux theogonies mortes. Enfin sa +facon de joindre ces sortes de mots determinerent les autres caracteres +de son art. + +Sa tendance a ecrire en phrases statiques, c'est-a-dire qui soient +completes, explicites et independantes du contexte,--lui imposa la +necessite d'enclore un fait ou plusieurs en chaque periode. Par la le +nombre de ces faits dut etre enormement multiplie. S'abstenant de toute +repetition, de tout developpement, il lui fallut des actes, des choses, +des details; il dut etre en roman moderne un realiste, et en roman +historique, l'erudit qu'il fut. La difficulte de bien faire cette sorte +de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixite, le +fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus +significatifs, rendit son style tendu et stable. L'enorme tension +intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en +elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses +forces, et le rendit moins attentif a la composition generale. Enfin, +les rares passages de passion et de poesie pure qui eclatent ca et la +dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procedent +de son autre type de phrase, le periodique, que nous avons vu alterner +avec son style habituel. + +Cette reduction de tout un developpement intellectuel, en l'ascendant de +quelques formes verbales, la contradiction entre les facultes d'un +esprit explique, par la contradiction entre les diverses parties d'un +systeme de style, c'est, dans l'investigation du mecanisme intellectuel +de Flaubert, passer de la psychologie a la theorie du langage. En +fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert +d'une part une serie de donnees des sens et une serie de mots qui +s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre, +une serie de formes verbales acquises, et developpees, auxquelles +correspondaient non des donnees sensorielles, mais de simples +prolongements ideaux et qui tendaient pourtant comme les autres +vocables, a etre articulees. + +Quand l'oeil de Flaubert etait braque sur la realite, les details +importants des choses et des hommes fidelement enregistres trouvaient +dans le vocabulaire de l'ecrivain une serie de mots exactement adaptes, +qui les rendaient d'une facon precise et du premier coup, en phrases +telles que chacune enveloppant l'idee a exprimer, entiere, il ne fut nul +besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appele le style statique +precis, et il n'y a la rien d'anormal, mais simplement la perfection du +langage usuel. Quand Flaubert dit a la premiere phrase de _Madame +Bovary_: "Nous etions a l'etude quand le proviseur entra suivi d'un +nouveau, habille en bourgeois, et d'un garcon de classe qui portait un +grand pupitre, ..." il dit simplement, en le moins de mots necessaires, +et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait +l'image. Et cette sobre exactitude est la moitie de son art et de son +style. + +Mais une autre faculte existait dans son esprit, et provoquait d'autres +desirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de +lectures exclusivement romantiques, Flaubert possedait un grand nombre +de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la realite certaines +abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et a +l'esprit humains. Il s'etait empli l'oreille de cadences sonores, +l'intelligence d'images demesurees, d'adjectifs exaltes et amples, de +rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une +aptitude qui ne se transforme en desir et en acte. Cette force de son +intelligence purement vocabulaire, et a laquelle ses sens restes normaux +et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou defectueuses, ou +hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer a la description de +la realite, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par +une echappatoire et par un compromis, a faire un livre d'archeologie, ou +tous les faits sont exacts, mais ou tous les faits ne se trouvent pas, +et sont choisis de facon a fournir au plus magnifique style de ce +temps, la faculte de se librement deployer. Dans _Salammbo_, dans la +_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de +la periode, l'eclat et le mystere des images, qui sont primitifs, et non +les incidents ou les scenes evidemment choisis de facon a donner lieu a +d'admirables phrases. + +Cet art, ou les mots precedent et determinent obscurement les idees, est +anormal. Car il est l'exces et le contraire meme de la faculte du +langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal, +Geiger), est a l'idee ce que le cri est a l'emotion, ne peut constituer +l'antecedent de l'idee, que lorsque le langage, enormement developpe par +des genies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on +apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il +faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle +que Flaubert vecut au declin du romantisme, qu'il put absorber et +absorba en effet l'enorme vocabulaire du plus grand genie verbal de tous +les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un +semblable[2]. Evidemment, l'esprit surcharge par ces acquisitions, il +ne put se borner a etudier et a decrire la vie moderne pour laquelle le +vocabulaire lyrique du grand poete n'est point fait, est trop riche et +reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes a Tanit, +les lions crucifies, les temples, le desert, le siege, les somptuosites +barbares d'une epoque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et +ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman +moderne qui ne representait de ses facultes que quelques-unes, se +satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son +noviciat artistique a sa mort. + +Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en +elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus a elaborer +reiterement la sorte de periode qui l'enthousiasmait, frappant +perpetuellement comme un balancier la meme medaille, et la jetant d'un +mouvement continu a cote de celle precedemment issue du coin, Flaubert +perdit le sentiment et la faculte de la liaison, associa en livres +presque diffus de laches chapitres, et ne sut maintenir la cohesion et +le mouvement de sa pensee au-dela de brefs paragraphes. Cette +disposition latente, contenue, reduite encore a une faible intensite et +coercible par d'autres, constitue visiblement la premiere phase de +l'incoherence des maniaques, et n'en differe que quantitativement, comme +se distinguent toujours les fonctions anormales chez les "geniaux", de +celles chez leurs congeneres nevropathes. Que l'on compare en effet ce +passage d'une lettre d'un aliene, citee par Morel, _Traite des maladies +mentales_ (p. 430): + +"Lorsque le cholera a eclate, j'avais une bosse froide dans le cerveau; +le miasme cholerique est tres irritant, j'ai eu par consequent le +cholera cerebral. Etant a l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui +m'est arrive. Mes acces anterieurs ont eu lieu par violations exercees +sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une maniere +effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus a lui ... etc." + +Que l'on fasse abstraction de l'absurdite des idees et que l'on +considere seulement la brievete et la rondeur des phrases, leur suite +incoherente ou faiblement liee, toute l'allure mesuree et cadencee de ce +petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne repugnent +pas par prejuge a l'assimilation d'un fou et d'un homme de genie, que +certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant +exact de cette litterature d'asile. Que l'incoherence resulte d'une +concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer +successivement en une forme difficile chacune des pensees qui le +traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliene--comme cela est +probable,--d'une irregularite de la circulation sanguine cerebrale, +semblable a celle qui produit la fantaisie des reves,--en d'autres +termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activite +commune de l'encephale, au profit de ses parties, le resultat est +physiologiquement et psychologiquement le meme. L'incoherence faible de +Flaubert, terme extreme de celle de tous les artistes qui "font le +morceau" est l'antecedente de celle du reve, qui precede celle du +delire, et celle des maniaques. Entre tous ces derangements, il n'est de +contraste que ceux de l'intensite et de la permanence. + +_Generalisation sur les causes_: L'on remarquera que cette alteration du +langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs, +est analogue si l'on abstrait de ses developpements ultimes, a celle qui +cause chez tout un groupe d'ecrivains nommes par excellence les +"artistes", ce qu'on appelle encore par excellence, le "style". On sait +qu'entre lettres ces termes ne sont appliques qu'a des prosateurs et des +poetes posterieurs au romantisme, et a aucun des etrangers. Si l'on note +le caractere commun de "l'ecriture artiste" chez des gens aussi +dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de +Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que +tous affectionnent une forme de phrase et une serie de mots qui +demeurent identiques a travers les sujets divers qu'ils traitent; en +d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en ecrivant: +exprimer leur idee,--construire des phrases d'un certain type; en +d'autres termes encore tous sont doues d'un certain nombre de formes +verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une +extraordinaire adresse a rendre les idees qui s'associent ou qui +penetrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensees que +produit la richesse meme de leurs mots. Nous avons montre que Victor +Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent a un accord +parfait entre leurs idees et leur vocabulaire; tels Villiers et +Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes, +reussissent par des miracles d'adresse a exprimer une enorme portion de +realite, des idees absolument adventices et variees, en une langue +toujours la meme et qui joint une beaute propre au rendu de la verite; +les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi +dans ses romans. + +Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni a l'autre. Que M. de Goncourt +se plut a laisser libre carriere a son style en une oeuvre speciale et +supreme, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus completement, s'echappa +resolument a plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son +style; il satisfit pleinement ses besoins esthetiques, son amour du beau +et de l'indefini, creant la _Salammbo_ et la _Tentation_, sans plus se +souvenir que Paris existait et que le XIXe siecle devait etre depeint. + +_Flaubert_: Cependant le siecle le tentait, le heurtait, et le blessait. +Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue +d'etres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte +tous les artistes, l'acuite pour ressentir la souffrance que cause +l'exces general et delicat de la sensibilite, le pessimisme +sociologique, "l'indignation" a propos de tout que donne aux grandes +intelligences la vue de la betise se passant d'eux pour se mal conduire, +la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'etre inutile, +spolie de tout interet humain[4]. Il vecut ainsi douloureusement au +declin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses +lourdes epaules, une grosse face rubiconde, benigne et naive, que +coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste +ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, "dont la pupille, dit M. de +Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile." Et +cet homme a la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine +bonasse de reitre, pour courir les aventures, enlever les bataillons a +la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendies ou de glaciales +bruines, passa sa vie,--domine par on ne sait quelle infime modification +vasculaire de son encephale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans +l'ombre de la chambre, des objets infiniment delicats. Il ploya sa +longue stature a la mesure des fauteuils, sedentaire, sortant a peine, +crispant ses gros doigts gourds sur le fetu d'une plume; et la tete +courbee, le sang au front, les yeux injectes, il pesa des syllabes, +accoupla des assonances, equilibra des rhythmes, degagea le mot juste de +ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il +peina, geignit et souffla a mettre en une forme a laquelle il requerait +des qualites compliquees et rares, de precises, images de realite ou de +grands reves de beaute, qui, s'efforcant de prendre forme, subjuguerent +a cette tache toute l'intelligence et tout le corps de cet enorme et +vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les +minuties toujours mieux apercues de son metier, bornaient de plus en +plus son horizon intellectuel; il souhaita des succes de livres, puis +des succes de pages, puis des succes de phrases[5]; il sacrifia +graduellement toute sa vie a sa passion; il vecut dans le sourd malaise +des phenomenes, qui logent en leurs corps une ame heteroclite, jusqu'a +ce que cette despotique activite cerebrale, apres avoir impose au corps, +sans en etre atteinte, une maladie nerveuse,--l'epilepsie transitoire[6] +de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'aneantit et le foudroyat au pied +de sa table de travail par une derniere et deletere victoire d'un organe +sur un organisme. + + +Le destin de Gustave Flaubert aurait pu etre different, mais non plus +glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit definitivement l'etude du +reel et l'erudition dans la litterature, d'avoir ecrit les plus beaux +livres de prose qui soient en francais; il lui est du encore d'avoir +fait resplendir un certain ideal de beaute energique et fiere, d'avoir +produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poeme +allegorique qui soit apres _le Faust_. + +NOTES: + +[Note 2: Cette assertion dut rester a l'etat de simple hypothese. +Pensant que des acquisitions verbales, failles en etat de somnambulisme, +seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder +de ses lectures, nous avons prie M. le Dr Ch. Fere, de la Salpetriere, +de nous aider a faire des experiences sur des hypnotiques. Nous avons +tente deux essais: dans le premier, nous avons lu a l'hypnotique +somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui +rit_. Le sujet se trouvait vaguement influence a son reveil par le ton +de la declamation et par le sens de l'episode. Il fut impossible de +reconnaitre dans son langage des traces de style romantique. + +Je remis ensuite a M. Fere trois listes de mots, les uns d'un sens +joyeux, les autres d'un sens triste; la troisieme liste se composait de +mots abstraits et rares. M. Fere a lu chacune de ces listes au sujet +somnambule en repetant les mots plusieurs fois. Au reveil du sujet, +aucune des trois listes ne determina chez lui soit un courant +particulier d'idees, soit une modification de langage qui le forcat a +exprimer des pensees habituellement etrangeres. Il nous a donc ete +impossible a M. Ferre--auquel j'adresse ici mes remerciements--et a moi, +de reconnaitre chez les hypnotiques, une modification de l'ideation, par +suite d'acquisitions verbales inconscientes. + +Ce resultat negatif n'infirme pas, je crois, la theorie exposee plus +haut, et tient surtout au complet oubli qui separe l'etat somnambulique +de l'etat de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idees +me semble le seul moyen d'expliquer l'unite des ecoles litteraires, +surtout de la romantique, l'unite meme d'une nation formee d'elements +ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des etrangers +naturalises.] + +[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phenomenes physiologiques +de l'attention.] + +[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un tres remarquable +article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.] + +[Note 5: Lire l'etude de M. E. Zola sur Flaubert.] + +[Note 6: Aucune des particularites intellectuelles de Flaubert, sauf +son emportement, n'a d'analogues parmi celles des epileptiques.] + + * * * * * + + + + +EMILE ZOLA + + +M. Zola celebre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes +diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettres. +L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de realisme, la peinture +brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en +plus de surprenantes qualites poetiques, le don du grandiose, l'amour +passionne de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en +effet, plus complexes que les preceptes de ses articles, et le romancier +differe dans une mesure inattendue du polemiste. L'analyse peut +discerner dans son oeuvre des elements disparates, dont certains, +negliges jusqu'ici, completent et modifient la physionomie de l'auteur +des _Rougon-Macquart_. + + +I + + +M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens tres moderne de ce mot. +Quand il lui faut decrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue, +exprimer une idee, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts +possibles, ceux doues de qualites communes independantes de leur sens, +la sonorite et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la +grace comme chez les de Goncourt, la rudesse cladelienne ou la noblesse +et le mystere de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola +n'a d'autre caractere specifique que l'abondance, qualite appartenant a +tous ceux qui ont fraye avec les romantiques, et, par endroits, un +coloris fumeux. De meme, la facon dont M. Zola assemble ses mots en +phrases est extremement simple, commode, apte a tout. Il procede +d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions a +sens presque identique, qui redoublent l'idee, l'enfoncent en deux coups +de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balance, jusqu'a ce +que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine +indifferemment par un retentissant accord, finale d'une gradation +ascendante, ou par une phrase surajoutee et superflue qui laisse en +suspens la voix du lecteur. En cette facon d'ecrire aisee, maniable et +large, propre a tout dire et appliquee par M. Zola a tous les usages, +celui-ci polemise, expose, raconte, parlent decrit, enonce l'enorme +masse de petits faits qui lui servent a poser ses lieux, ses personnages +et ses ensembles. + +En opposition au procede classique qui decrit en quelques mots generaux, +et au procede romantique, qui decrit en quelques mots particuliers, +conformement a l'acte, de la vision qui est une synthese de mille +perceptions elementaires, M. Zola, avec tous les realistes, forme ses +tableaux de l'enumeration d'une infinite de details resumes parfois en +un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est depeint en ses parties +constituantes, marquees chacune par l'adjectif colore qui correspond a +sa perception; puis, en une phrase generale, le tout est repris avec des +termes ou domine celui des caracteres de forme ou de nuance, qui existe +en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le +_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette theorie. + +Des le debut, le vague remuement des Halles a l'aube est montre par une +serie de faits confus, de formes rodantes et accroupies autour +d'entassements mous en un indecis brouhaha. Florent et Claude Lantier +parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretees +de choux gaufres aux caisses de fruits parfumants, puis Florent +promenant seul sa faim a travers l'accumulation enorme des nourritures +de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narre des sensations que +percoivent leurs yeux et leurs narines. L'etal de la Sarriette, la +vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de +Claire Mehudin, les gibiers et les volailles, sont decrits en des +paragraphes pleins de faits, que resume une phrase-theme, de volupte, +d'obscenite, de perfidie, de grace, de fermentante chaleur. Que l'on +compare ces descriptions a celles de la maison de la Goutte-d'Or et du +boulevard exterieur, a midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans +la _Curee_, et de ce rose cabinet de toilette ou Mme Saccard laisse de +sa mince nudite, a mille autres tableaux encore prodiguement epars dans +l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un meme procede +sera reconnu, de separer en tout spectacle ses nombreux composants +reels, de les enumerer en un detail merveilleusement visible, de les +recombiner par une phrase comprehensive de l'ensemble. + +Par un procede identique exactement--serie d'actes condenses en trois +ou quatre qualificatifs frequemment rappeles--M. Zola pose ses +personnages. Leur aspect physique determine, le romancier les place dans +une scene, soit journaliere, soit exceptionnelle, montre par une +conduite concordante de quelle facon particuliere tel etre se +caracterise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue a +la dominante physiologique, etablie, il les resume en une phrase +appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi presente. +Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu +niais en plusieurs occasions, se trouve montre tel dans sa cour aupres +de Gervaise, et resume de meme par ces mots: "avec sa face de chien +joyeux"; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est decrite la +beaute calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidite, double +trait que condense encore cette apposition repetee "avec sa face +tranquille de vache sacree": Saccard, brule de toutes les fievres et de +toutes les cupidites, est sans cesse suivi des adjectifs "grele, ruse, +noiratre", comme Renee, possede cette "beaute turbulente" qui concentre +la physionomie ardemment avide de joie, et les passions a subites +sautes, de celle dont les faits d'egarement tiennent tout le volume. La +force d'Eugene Rougon, la noble beaute de Mme Grandjean, la seduction +d'Octave Mouret et la douce fermete de Denise, sont ainsi empreints en +une effigie, marques par des faits et resumes en une phrase. Ce dernier +procede, qui ressemble fort a celui des phrases-themes de Wagner, ayant +le tort d'enserrer en formule constante un etre variable, est elimine +d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi +lesquels se trouvent les etres les plus vifs que M. Zola ait produits. +La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-prefet de Poizat, le louche et +gai boheme Gilquin, Lantier pale, lent et ravageur, le marquis de +Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetes dans la vie +commune, parlent et agissent avec des facons, des physionomies uniques. + +La meme maniere realiste caracterise chez M. Zola les ensembles ou les +personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la +_Fortune_, et le campement des insurges la nuit, dans Plassans, l'abbe +Mouret et frere Archangias courant les Artaud, les luttes exasperees de +Florent contre les poissardes de la Halle commandees par la dynastie +Mehudin, toutes ces scenes parfaitement localisees se passent fait par +fait. Rien de plus realiste que, dans _Son Excellence_, Eugene Rougon +disgracie, demenageant de son cabinet au milieu des interessees +condoleances de ses creatures, ni de plus visible que le debraille +lascif de l'hotel ou Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est +tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir a la +noce, du large repas de la fete de Gervaise, a cette magistrale ribote +ou Lantier conduisant Coupeau au travail, l'egare en une interminable +suite de bibines, de la forge Goujet a la cellule capitonnee de l'asile +Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de +vivre_, sont de meme brosses en larges scenes, traversees de gens +visibles constitues eux-memes de lineaments, de notes biographiques, de +menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son +esthetique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses +caracteres d'actes, ses descriptions de details, et edifie son oeuvre +par ces atomes artistiques indefiniment associes. + +Pour la partie la plus etendue de son ensemble de romans, M. Zola +emprunte ces elements a la vie reelle, et les reproduit tels que sa +memoire et ses sens et les ont percus et emmagasines. Les livres de M. +Zola, comme ceux de tout grand realiste, possedent une verite +superieure. Constamment construits par un minutieux detaillement de +faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de +spectacles reellement vus, ils tendent a donner de la vie une image +adequate, aussi complexe, aussi variee, abondante en contrastes, sans +que le choix, l'_ideal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son +observation et resume la vie et les ames en des extraits fragmentaires. +C'est la la veritable difference entre un roman idealiste et un roman +realiste[7]. Les faits des recits de M. Barbey d'Aurevilly sont et +peuvent etre chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La +difference est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'eprouve +de sympathie artistique que pour un cote de l'ame humaine, et un genre +de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle +embrasse le monde en tous ses aspects, reflechit, affectionne et +reproduit toutes les ames, respecte leur complexite et donne d'une +societe a une epoque, une image qui lui equivaut. + +En ce sens, que des personnes peu habituees a l'analyse trouveront +subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent a representer +l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions, +completement, sans choix ou presque ainsi. + +La _Fortune des Rougon_ contient a la fois une serie de faits sur la +lachete stupide de quelques bourgeois, et une fraiche et sanglante +idylle d'amour. La _Conquete de Plassans_ regorge de contrastes, du dur +abbe Faujas a la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans +_la Faute_ entre deux ecclesiastiques opposes, une fille idiote et +pubere; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_ +regorge de physionomies et de caracteres. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard, +M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arriere-boutique, les +marchandes, de Claire Mehudin, en sa grace sommeillante, a la bilieuse +Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acere de Mlle +Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de creatures toutes +humaines. _Son Excellence_ et la _Curee_ renseignent sur le Paris des +demolitions, contiennent des scenes et des gens d'une admirable variete, +des officieux du ministre aux convives de Saccard; a travers une +promenade au Bois et une seance du Corps Legislatif, le bapteme d'un +prince, un bal de filles, une fete de bienfaisance, un Compiegne, +circule une foule de personnes en chair, marquees, caracteristiques et +agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui +entourent ce colosse et ce gnome Eugene Rougon et Aristide Saccard. +L'_Assommoir_ et _Nana_ presentent en des pages connues tout le monde +des ouvriers, tout le monde des filles et des petits theatres. +_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ debitent chacun une +enorme tranche de la societe, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de +vivre_ detaillent un point. + +Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces +groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont etudies +souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugene Rougon, M. +Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le +louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est +detaillee des secrets de sa chair aux plis honteux de son ame. Clorinde +Balbi a une nature courtisane, mysterieuse, superieure et baroque. Nana +est naturelle, tendre, grossiere, ecervelee, stupide. Coupeau et +Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne sante morale a +l'extreme abaissement. Que l'on joigne a l'image de tous ces etres celle +des lieux ou ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de +travail, des salles de spectacle, des echoppes, des magasins, des +galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces +demeures, de l'avenue de l'Opera aux boulevards exterieurs, des ponts de +la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du +Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les seches +aretes de la Provence, les plaines blemes du Nord, les efflorescences +du Paradou, les deferlements des marees normandes, l'on aura dans une +dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques +reproduisant en abrege presque toute la complexite d'un pays en un +temps. + +Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalite. Les +personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considerable d'etres +bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent +aucune des ames superieures et choisies, complexes, delicates et rares, +que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles +femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les +fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M. +Zola a constamment propose a son analyse des caracteres simples et +sains, ou desequilibres par une maladie concrete. La facilite choisie de +cette tache permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, defaut dont +la presence est confirmee par la fixite de ses caracteres. + +En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les +memes du commencement a la fin, sans que leur vie, dont l'instabilite +normale est scientifiquement admise[8], varie d'un lineament. Bien +plus, dans quelques-uns des livres recents de M. Zola, notamment dans +_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une +vue tres nette des lieux ou se passe son action, et d'excellentes +aptitudes descriptives, a si bien simplifie le mecanisme de ses +personnages, leur prete des conversations si banales et des caracteres +si generaux, qu'ils perdent toute individualite nette. Au milieu de +decors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus +tenues. Enfin, M. Zola, comme tous les ecrivains peu aptes a imaginer le +mecanisme interieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers +psychologues, montre les actes de ses personnages de preference a leurs +raisonnements, les effets plutot que les causes. De sorte que, le +lecteur voyant ces creatures, de visage et de caractere nettement +defini, reagir aux evenements sans hesitation, sans debat, sans trouble, +d'une facon constamment consequente, identique et directe, se sent +parfois en presence d'etres trop simples pour des hommes. + +De meme, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola +ne sont pas materiellement exactes. Tout artiste choisit entre les +diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de +sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette selection porte evidemment +sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont decrites autant en +termes olefiants qu'en termes colores. Le parterre du Paradou est aussi +plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connait les +senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de meme le colorisme du +romancier. De l'etal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le +bronze, le carmin et l'argent plutot que le fusele des formes. Le jardin +d'Albine est depeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du +cortege baptismal du prince imperial, M. Zola percoit le blanc des +dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'eclat des +aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M. +Zola, critique d'art, defendit les coloristes extremes, notamment Manet. + +Ces reserves diminuent deja dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola +a reproduire exactement toute l'humanite actuelle, et marquent des +bornes a l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant tres grande. +Il est une autre cause d'un ordre tout different qui empeche encore M. +Zola de voir et de rendre entierement toute la nature: son individualite +qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et materiels, l'a +porte a en preferer une serie douee d'un caractere commun, a modifier +certains rapports, a denaturer certains aspects, a donner de tout ce +qu'il decrit une image notablement alteree dans le sens de ses +sympathies, c'est-a-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola +n'echappent pas a la formule que lui-meme a donnee justement de toute +oeuvre d'art: "La nature vue a travers un temperament." + +NOTES: + +[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a emis une theorie analogue +dans son _Euphorion_.] + +[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalite_, 1885.] + + +II + + +Tous les caracteres que presente l'humanite ne semblent pas a M. Zola +egalement dignes d'affection et d'indifference. Il en prefere certains, +les montre avec faveur, et les exalte au-dela du vrai. La sante physique +ou morale ou double lui parait adorable. Les quelques personnages loues +dans ses romans sont bien constitues dans leur corps et leur esprit, ont +des membres sans tare et une raison sans felure, sont logiques, forts et +humains. Le plein developpement corporel meme, si l'activite cerebrale +est atrophiee par les fonctions vegetatives et animales, est considere +par M. Zola comme magnifique. Desiree, la belle idiote de _la Faute_, +accroupie dans la chaleur de son poulailler et fremissante du rut de +ses betes, est decrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple +bestial et rejoui de Marjolin et de Cadine, qui promene a travers les +Halles son impudicite. Meme quand cet equilibre physiologique s'allie a +une ame mechante et faible, M. Zola ne depouille point toute sympathie. +Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admires dans le +_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-etre de Louise Mehudin et de sa +mere. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme +Grandjean son complaisamment drapes, les sottises de Pauline Letellier +s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses +jupes laches. + +Mais l'harmonie d'une ame noble, avec un corps bien portant, est +preferee par le romancier. Sylvere et Miette, l'attachement de ces deux +enfants nets, chastes et tendres, sont racontes avec amour. L'honnete et +drue figure de Mme Francois ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre +de Paris_. Gervaise raisonnable et fraiche, au debut de _l'Assommoir_, +est aimable; Mme Hedouin illumine de sa beaute de femme de tete +l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse a bout la raison +vertueuse; et l'heroine de la _Joie de vivre_ est de meme une fille +sensee, forte et savante. + +Que cet amour de l'equilibre physique et moral n'est qu'une part d'un +amour plus general, celui de la vie, un indice le montre. Partout ou la +niaise pudeur des modernes s'attache a cacher les operations +procreatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, ecarte les voiles et +designe le mystere. Tout le second livre de _la Faute_ celebre la beaute +de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien puberes ne +sont point dissimules. Rien de plus noble que les pages ou est montre +l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le +carreau, puis couchee toute pale dans son lit, tandis que Coupeau +s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et +miserable d'Adele dans sa mansarde, aboutissent a ces pages magistrales +de la _Joie_ ou Pauline, sainement instruite des mysteres sexuels, +assiste et coopere a la delivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces +occasions, M. Zola touche aux spectacles pretendus honteux, en vertu de +droits superieurs, comme accomplissant une mission de grand revelateur +de la vie, charge d'en decouvrir les sources charnelles. + +Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux +grandes manifestations masculine et feminine, la sensualite de la femme +et la force de l'homme. Tous les heros qu'il exalte sont des hommes +forts, se depensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou +couronnant une grande ruine. Depuis le pere Rougon qui, par un sourd +travail de mine, edifie la fortune des siens, jusqu'a l'abbe Faujas +conquerant Plassans, d'Aristide Saccard, qui demolit une ville, et +accumule des millions, a Octave Mouret qui, par l'adultere, par le +mariage, par l'incessante exploitation de la femme, ecrase Paris de ses +magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants, +actifs sans compter, acharnes en besogne, s'acquittant dans le monde de +leur tache de force vive, resumes en ce colossal Eugene Rougon qui, +solide et dur des epaules a l'ame, a la sourde tension d'une machine +sous vapeur. + +Et si les hommes degagent ainsi leur force musculaire et volitionelle, +les femmes exhalent, au profit de l'espece, la seduction de leur +sensualite. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une +enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacite diffuse d'une +troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un +souffreteux jeune homme, l'impudique nudite d'une courtisane italienne +achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution +d'une harscheuse, femelle a tous les males, la femme, chez Zola, +toujours tend a l'homme le piege de son sexe. Enivrant et dissolvant +toute une societe comme dans la _Curee_, victime passive dans les +milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, defaillante et +amoureuse dans _Une page_, seduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme +delabre en un mariage aussitot souille, domptant a force de refus, dans +le _Bonheur des dames_, un obstine viveur, toutes, depeintes en leur +fonction uterine, se resument en cette _Nana_, folle et affolante de son +corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une +cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons seniles. + +C'est en vertu de ces deux predilections, sous un souffle de volupte ou +un afflux de force, que M. Zola denature le reel et le grossit. La +vegetation epanouie et luxuriante du Paradou est suscitee par les amours +qui s'y consomment, comme l'inceste de Renee embrase et assombrit la +serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal ou sa +grele silhouette transparait devetue. L'hotel de Nana sertit dans sa +splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont +grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix ou elle +triomphe, et exagerees pour montrer son empire les ruines qu'elle +accumule. Par contre, la seduction du magasin dans le _Bonheur_, le +fouillis de ses soies, l'appetence de ses chalandes et la rouerie de ses +vendeurs sont amplifies pour venger de cette domination, la force de +l'homme, portee a l'enorme dans les speculations de Saccard et les actes +de Rougon, representee invincible dans la chastete farouche de l'abbe +Faujas et de frere Archangias. + +Tous les ensembles dans lesquels les caracteres de force humaine, de +luxure, de puissance, d'exuberance, peuvent etre reconnus par +association, sont exaltes par M. Zola. + +Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandieres est homerique, et +le repas pour la fete de Gervaise pantagruelique. L'alambic du pere +Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du +poison qu'il elabore. Les Halles de Paris sont assurement plus grandes +dans le roman que dans l'atmosphere. Un puits de mine ou descendent des +cages ressemble a un Moloch devorateur d'hommes. La mer montante livre +aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la serie +de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune energie materielle ou humaine +sans l'exagerer demesurement. + +Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement a decrire en +detail l'ensemble exagere, comme si ses sens le lui avaient presente +tel. Mais parfois son penchant a l'enorme et au complet l'entrainent a +user de procedes que leur contradiction avec ses doctrines rend +interessants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le +place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou +un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithese, le +symbolisme. + +Dans la _Faute de l'Abbe Mouret_, le Paradou fournit inepuisablement de +decors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbe renait avec le printemps; +c'est sous une pluie de roses petales, qu'Albine devoile ses chairs +rosees; le fauve herissement des plantes grasses exacerbe les desirs du +couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique, +pour se meler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire +Mehudin, montrant ses viviers, en est douee d'aspects fluviatiles; la +Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'etalent autour d'elle, +et seulement dans l'atmosphere empestee d'une fromagerie, Mlle Saget et +Mme Lecoeur peuvent echanger d'acres medisances. La serre ou se repete +l'inceste de Maxime et de Renee est embrasee, lascive et delictueuse. +Coupeau revenant pour la premiere fois avine chez Gervaise debraillee, +passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le +ciel au-dessus de Paris reflete patiemment l'humeur de l'heroine, entre +toutes les habitantes elues. Nana devetue dans un boudoir, les bonnes de +_Pot-Bouille_, affenetree sur leur arriere-cour fetide, accomplissent +dans un lieu convenable des actes appropries. Ces scenes, ces +personnages et d'autres sont situes dans le milieu qui peut les rendre +plus significatifs, plus librement developpes. Que ce procede revient a +deranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles +coincidences, il est inutile de le montrer. + +Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume a +rendre plus marque un acte ou un type en l'accolant a son contraste. +Dans _la Faute_, les deux pretres sont antithetiques comme les deux +parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa +voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, a la force male de Rougon, +la souple beaute de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renee se desespere +du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son +soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Helene et du Dr Deberle. Le +_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et +Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, +Florent raconte ses faims de Cayenne. A cote de Pauline, qui represente +la moitie saine de la femme, est placee Louise qui en montre le cote +delicatement maladif. La Maheude, chez les Gregoire, met en contraste le +travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misere des ouvriers. + +Ces antitheses necessitent deja le grossissement des personnages +opposes. Suivant ce penchant, M. Zola en vient a assigner a ses +principales figures les caracteres de toute une classe. L'abbe Faujas +est le pretre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les +affames et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans +cesse, par une poussee instinctive qui fait sauter le lien de ses +doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poete qu'est M. +Zola tend au demesure, au typique, a l'incarnation, personnifie, en des +etres devenus tout a coup surhumains, les plus simples et les plus +abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant +assimile les ames aux elements, le romancier prete, en retour, aux +forces naturelles, de sourdes et inarticulees passions; parle de +l'entetement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine +des coups qui la mutilent; assigne a une maison l'humeur rogue de ses +locataires. En cette equitable transposition, qui rend egal un individu +a une energie et un ensemble materiel a un individu, apparait l'instinct +fondamental de M. Zola, pour qui tout etre se reduit en force, et pour +qui toute force est similaire. + +Ayant ainsi delaisse le reel pour l'ideal, M. Zola devint necessairement +pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et completes creations +de son esprit aux etres que ses sens lui montrent, apercevant le moment +vital qu'il adore, la sante, la raison, la vertu, eparses, restreintes +et melees en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un +degout pitoyable ou ironique pour l'humanite. Il s'attache a presenter +de cruels contrastes ou les personnages dignes de bonheur sombrent dans +un incident grotesque. Florent, arrete et envoye a Cayenne pour s'etre +epouvante sur le cadavre d'une fille tuee par la troupe, passe, a son +depart, pres d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le +peloton de gendarmes venu pour reprimer la greve des mineurs protege les +croutes de vol-au-vent destinees au diner du directeur. Le romancier +prend plaisir a ne point faire reconnaitre la bonte de ses personnages +sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes medisances; +Pauline, grugee, est haie de Mme Chanteau. De lugubres incidents, +propres a faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par +son pere, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontes avec +complaisance. Parmi les filles qui passent par l'eglise de l'abbe +Mouret, pas une n'est decente; des pecheurs de Bonneville, pas un +honnete; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule +les catastrophes, les insucces, les defaillances et les tares. Dans le +_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des +Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souilles du sang des +justes. Si la _Curee, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se +terminent pas par un deuil digne d'etre plaint, c'est que leurs +personnages sont tous detestables. Et si les plaintes sur l'inutilite, +la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans +les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idealiste a demi, +persiste a l'adorer, meme en ses manifestations imparfaites, mais +actuelles et existantes. + +Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, a +la vue magnifiee des hommes et des choses dont il decoule; de celle-ci a +l'amour de la vie, de la force, de la sensualite, de la raison et de la +sante, ses causes; que l'on se rappelle le realisme de procedes et de +vision que ces ideaux resument, l'on aura, je pense, les gros lineaments +de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie +morale commencent a affleurer. + + +III + + +Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possedons en lui un +artiste composite chez lequel se melent en un rare assemblage, les dons +du realiste et certains de ceux de l'idealiste, sans se nuire, sans que +les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La cooperation +des facultes exactes et de celles qui portent le romancier a alterer la +realite est facile et fructueuse en des oeuvres homogenes dans +lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association +intime de tendances diverses porte a leur attribuer une cause commune, +et peut-etre une seule hypothese sur le mecanisme intellectuel de M. +Zola, suffira a rendre compte des procedes et des emotions apparemment +contraires que nous avons separees dans son oeuvre. + +On peut imaginer un esprit enregistreur, eminemment apte a percevoir par +les sens, a retenir et a se figurer les mille manifestations de la vie +decrivant les objets, les physionomies et les caracteres de la facon +dont ils apparaissent par le detaillement de leurs parties et +l'enumeration de leurs actes; parvenant, grace a une accumulation de +notes internes, a avoir d'une nation a une certaine epoque une +connaissance aussi complete que celle dont nous avons marque les +limites. Cet esprit, anime comme presque toutes les ames humaines, de +l'amour des conditions utiles a son espece, arriverait naturellement a +les abstraire de ses experiences, a eprouver ainsi pour la sante, la +raison, la sensualite, la force, un attachement admiratif, a ressentir +une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un +paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination +volontaire de ses heros, de la volupte conquerante de ses femmes, de +n'importe quel grand receptacle de force deletere ou non, mais agissante +et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu a ces +sympathies, comparant leur objet--de pures idees--aux miserables +elements dont il est extrait--la realite--se prenne de tristesse et de +mepris pour l'imperfection et l'hostilite des choses, se sente irrite +contre les vices mesquins et les vertus compromises des creatures +vivantes, parvienne au pessimisme colere qui caracterise toute l'oeuvre +de M. Zola. + +Cette hypothese est seduisante mais vraisemblable en partie seulement. +M. Zola ne possede aucune des qualites secondaires qui permettraient de +lui attribuer de grandes aptitudes a la generalisation. Cesser tout a +coup de penser les choses reelles, en detacher un caractere extremement +comprehensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils +participent de cet attribut metaphysique est le fait soit d'une +intelligence speculative et savante, soit parfois d'un styliste emerite, +d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la +synthese que les mots ont faits de nos idees generales. Or M. Zola n'est +ni un ecrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitue a +manier les pensees abstraites comme le montre sa psychologie +rudimentaire et les quelques articles ou il a tente d'appliquer a la +litterature les procedes de la science. + +C'est en lui-meme et non au dehors que M. Zola a trouve le type de son +ideal. Doue d'un temperament combatif que marquent ses polemiques, ayant +opiniatrement lutte contre la misere, contre l'insucces, contre le +mepris et l'inintelligence publics, possedant la tete massive et les +epaules carrees des entetes, sa volonte tenace, son amour-propre lui ont +donne l'instinct et l'adoration de la force. Borne par d'autres dons a +la carriere litteraire, retire des batailles dans son ermitage de Medan, +la sourde tension de ses centres moteurs s'est depensee a douer +d'energie consciente des etres et des elements que son intelligence lui +montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses +semblables et dans les grands phenomenes naturels ceux qui manifestent +quelque emportement, les petrissant de ses propres mains, servant +indistinctement aux hommes et aux choses les imperieuses effluves qui +sourdaient en lui, il rend colossales les ames et les forces. D'un +ministre mediocre, d'un calicot entreprenant il elabore les types du +despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses +mers deferlent en cataractes; ses champs suent la seve, ses edifices +s'etagent demesurement; une mine, un assommoir, un magasin sont de +formidables centres de forces deleteres, bienfaisants, actifs. Et la +femme, force elle aussi, doublement magnifiee en sa puissance par le +volontaire, en son charme par le male, devient la rayonnante et +redoutable creature capable d'enivrer le monde. + +Cet absolu amour pour les forts qui seul eut conduit M. Zola a creer de +gigantesques abstractions, controle et contrarie par son exacte vision +de realiste, se retourne en un absolu mepris pour les malades, les +vicieux, les mediocres, les etres mixtes et faibles, c'est-a-dire, pour +toutes choses et pour tous les hommes reels. Ces spectacles quotidiens +et cette humanite courante, incapables d'aucun developpement extreme, ne +contenant de l'energie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins, +transitoires et negligeables, presents cependant et s'imposant sans +cesse a l'attention de son intelligence realiste, l'exasperent, +l'affligent, le degoutent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses +sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la +realite qu'il ne peut ne pas voir et l'ideal dynamique que sa nature de +lutteur le force a creer et a aimer. En ces deux termes dont nous venons +de marquer la cooperation et l'antagonisme--realisme intellectuel, +idealisme volitionnel--son organisation cerebrale peut etre resumee. + +Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes, +par-dessus tout de Balzac, le double temperament de M. Zola montre qu'il +n'existe pas plus d'ecrivains purement realistes qu'il n'y a d'absolus +idealistes. + + * * * * * + + +L'OEUVRE[9] + +PAR EMILE ZOLA + + +Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code +d'esthetique. Cette esthetique est absurde. Les lieux communs de +l'intransigeance imperturbablement opposes aux lieux communs de l'ecole, +prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns +disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air, +il faut peindre clair, il faut peindre d'apres nature; et voila Claude +Lantier qui se met a proferer des maledictions contre les artistes sans +aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le "jour de cave" d'un atelier. + +Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint +clair, et d'apres nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut +mieux faire observer qu'un precepte de facture reste une simple +recette, que peindre d'une certaine facon ne veut jamais dire peindre +bien de cette facon, que l'important est de peindre bien et que la facon +n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les +querelles et les gros mots sur les procedes manuels de l'art ne +signifient rien, que la seule chose necessaire est d'avoir du genie, que +les procedes meme de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de +Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils +etaient employes par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du +plein air est la derniere qu'il faille defendre, puisque, a l'heure +actuelle, elle n'a pas encore donne un seul chef-d'oeuvre? D'une main +tout aussi experte, M. Zola touche a l'esthetique du roman, et reprenant +en bouche les grands termes de positivisme et d'evolutionnisme, il part +en guerre contre la psychologie et denonce tous ceux qui n'etudient de +l'homme que l'ame, sans se souvenir de l'influence du corps sur le +cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une +oeuvre d'imagination que les personnages sont des etres physiques en +chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses +exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux +s'influe du cours du sang et de l'activite des visceres, personne n'y +contredira. C'est un truisme dont la nouveaute n'est d'ailleurs destinee +a revolutionner que les romans absolument mediocres de toutes les +epoques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe +comme un autre, que la pensee ne joue pas dans la caracterisation d'un +individu un role plus considerable que son estomac ou son fiel, cela est +simplement faux. + +C'est la pensee qui est le centre, et le corps la peripherie; la science +le demontre apres que l'experience l'a constate, et au nom meme de +l'evolutionnisme, l'activite cerebrale etant la plus recente est la plus +haute, et l'etre qui pense le plus etant le plus noble, est le plus +interessant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute +l'ethnologie pour montrer que c'est retrograder vers le passe, que de +considerer en l'homme l'etre instinctif et inconscient de preference a +l'etre conscient, pensant, voulant, resolu et moral? Il serait cruel de +battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorites qu'il +invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis +aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son +temperament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points +l'esthetique de ses adversaires, malheureusement mediocres et ineptes, +des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin +Balzac, Tolstoi et meme Flaubert, ont montre une bonne fois comment on +peut embrasser la nature entiere sans en omettre le couronnement et +rester realistes tout en analysant le genie et la noblesse morale. + +Nous avons tenu a dire nettement ce que nous pensons de l'esthetique +naturaliste, parce qu'elle est erronee d'abord comme toute esthetique de +parti, puis parce qu'elle trouble l'appreciation exacte des oeuvres de +M. Zola. Autant cet ecrivain nous parait pietre penseur, mal renseigne +et peu speculatif, autant nous l'admirons pour son genie incomplet mais +puissant. Toute la premiere partie de l'_Oeuvre_, cette histoire +lentement developpee de l'affection de Christine et de Claude, les +magnifiques scenes ou elle se resout a etre le modele de son amant, ou +elle se livre a lui, revenu croulant sous les huees, leur idylle de +Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux ou la vie fremit, ou la +sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du +menage artistique, cette noire existence miserable et debraillee dans +l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et +s'affolant a l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis +que Christine s'attache a son amour tari, lutte contre le dessechement +de coeur de son mari, finit par l'arracher a l'art auquel il tenait de +toutes ses fibres, mais l'abime et le tue du coup; toute cette tragedie +humaine donnant a toucher de pauvres chairs frissonnantes, a voir des +larmes dans des orbites creux, et des machoires serrees, et des poings +abandonnes, nous a enthousiasme et emu. De tous nos romanciers actuels, +M. Zola est le seul a donner cette sensation d'humanite vivante et +souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous +montrant des ames, des etres moraux. Dans ce roman, l'etude du milieu +artistique est deplorable, fausse et incomplete. Ce que nous y aimons, +c'est cette Christine si bonne, si douce, sensee, aimante, d'une si +belle noblesse d'ame et toute simple; c'est meme cette brute de Lantier, +qui, s'il ne mettait une grossierete de manoeuvre a clamer des theories +ridicules, serait en somme un etre bon, simple et fort, qui eut pu etre +un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'etait alle se +perdre dans une carriere ou il est, malgre son intransigeance, un +mediocre et un rate; c'est Sandoz, d'une si belle fermete, tetu, +paisible et solide, ayant une idee en tete et la realisant patiemment +sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces ames sans doute +sont rudimentaires, simples, sans developpement vers le haut et sans +complexite dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie, +n'est en effet pas un grand psychologue, et ce defaut interdit de le +classer avec les tres grands. Mais il a le don supreme de la vie, il +sait souffler sur un etre et faire que les tempes battent, que les yeux +regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a +eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les etres +moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualites +qu'une grande bonte et une forte volonte. Pour la classe bourgeoise, +pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a concu +le premier, sans la realiser, malheureusement, la grande idee que le +roman ne devait pas etre une etude individuelle, mais bien une vue +d'ensemble ou passerait la foule, ou s'etalerait toute une epoque, et +qui, decentralise et indefini, engloberait tout un peuple dans un temps +et toute une ville. Ceux qui reprendront, apres M. Zola, la tache de +continuer le roman moderne devront partir de ce grand ecrivain plus +vaste qu'eleve, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises +des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Education sentimentale_, +avec le Tolstoi de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les +psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de +Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancetres du roman demotique +futur, ou il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs, +les degrades et les genies, de la chair et des nerfs, le sang et la +pensee. + +NOTES: + +[Note 9: _Revue contemporaine_.] + + + + + +VICTOR HUGO[10] + + +I + +Au lecteur qui penetre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et +melee de M. Victor Hugo, un etonnement s'impose d'abord. Il ressent la +luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des +periodes, la variete des figures, la richesse des terminologies, +l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de +strophes. + +S'il s'efforce de discerner la loi de ces developpements, et la cause de +cette opulence, s'il tente de classer les idees d'un alinea, les aspects +d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une +oeuvre, il decouvrira aussitot que la principale habitude de style et de +composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les +plus caracteristiques et les plus intenses, est la repetition. Pas une +page et pas une suite de pages du poete, qui ne soit ainsi ecrite par +une serie petite ou enorme de variations aisement separables. Chacune +debute par une phrase-theme exposant l'idee que M. Victor Hugo se +propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de +plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en +pousse a cette efflorescence, l'image, qui termine le developpement, +marque le passage a un autre theme indefiniment suivi d'autres. + +On peut noter des vers comme ceux-ci: + + Nous sommes les passants, les foules et les races: + Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces; + Nous sommes le gouffre agite. + Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile. + Nous sommes les flocons de la neige eternelle + Dans l'eternelle obscurite. + +Des passages comme celui-ci: + + Aujourd'hui l'ecueil des Hanois eclaire la navigation qu'il + fourvoyait; le guet-apens a un flambeau a la main. On cherche a + l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait + comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces + nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand + devenu gendarme. + +Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les +associe en series diverses, on aura la contexture de la plupart des +pieces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo. + +En de longs developpements retentissent les plaintes et la hautaine +indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi +proferent et repetent la meme desolante reponse que reprend en une autre +oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pieces des +_Contemplations_ sont inepuisables en dissertations sur la moralite des +hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Chatiments_ +lancent et relancent la meme insulte en invectives redoublees. Les +_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosite paganinienne +un mince recueil de themes gracieux, amplifies en formidables +symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au +biblique et au moderne; dix pages de vers envoles et fugaces constatent +que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages a quatre +strophes redisent de mille facons ironiques que Dieu n'a pas besoin de +l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne a ces exemples les +facetieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades +funambulesques ou la meme spirituelle cabriole s'execute en mille +dislocations; les resumes historiques qui ouvrent les divers livres des +_Miserables_, par d'enormes variations; les grandes fantaisies de +_Quatre-vingt-treize_ sur le mysterieux accord des chouans avec les +halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur +la Jacressarde, maison deserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la +nuit noire deux croisees vides. + +Cette insistance verbale, cette formidable obstination a echafauder mots +sur mots, formule sur formule, a revenir et s'appesantir, a enserrer +chaque idee sous de triples rangs de phrases, caracterise la forme de M. +Victor Hugo, est normale pour tous les passages ou il developpe quelque +reflexion, et constitue le procede de son style descriptif. Au lieu +d'user d'une minutieuse enumeration de details, terminee et raccordee +par une large periode generale, a la facon des realistes, M. Hugo +recourt a l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnee et +ressaisie, de propositions d'ensemble, de periodes comprehensives, dont +le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et repete, +peinant a enclore un enorme et souple fardeau. + +Que l'on relise pour constater jusqu'ou va cette contention et cette +lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique +serie de chapitres ou se trouve decrite la tempete funeste a l'orgue +des _Compachicos_: + + Les grands balancements du large commencerent; la mer dans les + ecartements de l'ecume etait d'apparence visqueuse; les vagues vues + dans la clarte crepusculaire a profil perdu, avaient des aspects de + flaques de fiel. Ca et la, une lame flottant a plat, offrait des + felures et des etoiles, comme une vitre ou l'on a jete des pierres. + Au centre de ces etoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une + phosphorescence assez semblable a cette reverberation feline de la + lumiere disparue qui est dans la prunelle des chouettes. + +De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais +muet, obscur et splendide que traverse a pas hesitants Gwynplaine promu +Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Miserables_, a ce tableau de +l'eclosion printaniere dans le jardin inculte, ou se deroulent les +amours de Cosette et de Marius; et les vers du poete sont aussi riches +que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpetuels retours du +burin a graver et regraver le meme trait en de diverses et fantasques +lignes. Je prends entre cent exemples la description du chateau de +Corbus dans la _Legende des Siecles_: + + L'hiver lui plait; l'hiver sauvage combattant, + Il se refait avec les convulsions sombres + Ces nuages hagards croulant sur ses decombres, + Avec l'eclair qui frappe et fuit comme un larron, + Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon, + Une sorte de vie effrayante a sa taille. + La tempete est la soeur fauve de la bataille.... + +Et voila le poete lance pendant plusieurs pages a decrire le fantastique +combat des ruines contre les nuees. + +Ce meme procede cumulatif, cet effort redouble a mille detentes, M. +Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses heros: + + Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait + jusqu'a l'abstrait.... Dans son impassibilite peut-etre seulement + apparente, etaient empreintes les deux petrifications, la + petrification du coeur propre au bourreau, et la petrification du + cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux + a sa maniere d'etre complet, que tout lui etait possible, meme + s'emouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme etait un + savant. Rien qu'a le voir on devinait cette science empreinte dans + les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'etait une + face fossile ..., etc. + +De meme sont ecrits les portraits du capitaine Clubin, de Deruchette et +de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et +de Thenardier. Des personnages de son theatre, aux heros de la _Legende +des Siecles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poemes, +tous sont ainsi peints au decuple, saisis une premiere fois d'un coup, +repris, traites a nouveau, enclos de mille contours semblables et +deviants, obsedes et retouches par une main sans cesse retracante. De +meme pour la psychologie des personnages que M. Hugo concoit comme des +etres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la +repetition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie +d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie +d'un ancien capitaine a pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise +de conscience, du spectacle funebre d'un pendu epouvantant ses +commensaux ailes des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur +une plage, ou d'une consideration historique sur la Convention, de +plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est +essentiellement l'ecrivain de la redite, de la repetition, de la +variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets +et a travers toutes les emotions, il est celui qui ne peut exprimer une +seule pensee en une seule phrase. + +Nous avons deja note qu'au cours d'une pareille ascension de periodes a +sens identique, les mots propres rapidement epuises auront pour suite +des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des +images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ ou le poete essaie de +montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanime des +incendies allumes par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit +a ces deux vers et s'y resume: + + Penche sur le tombeau plein de l'ombre mortelle, + Il est comme un cheval attendant qu'on detelle. + +Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose +que la terminaison d'une periode ascendante. Tout symbole est a la fois +une abreviation et une transposition; ce sont la les roles que l'image +remplit chez le poete. + +Enchainees et se succedant, les metaphores, par les rudes raccourcis +qu'elles infligent au style, par les sauts de pensee qu'elles +impliquent, donnent a toute piece une grandeur grave, quelque chose de +biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_: + + Les mechants accourus pour dechirer ta vie + L'ont prise entre leurs dents. + Les hommes alors se sont avec envie + Penches pour voir dedans: + Avec des cris de joie ils ont compte tes plaies + Et compte tes douleurs, + Comme sur une pierre on compte des monnaies + Dans l'antre des voleurs. + Ton ame qu'autrefois on prenait pour arbitre + Du droit et du devoir, + Est comme une taverne ou chacun a la vitre + Vient regarder le soir ... + +Que l'on note dans cette piece le double emploi des metaphores. Si elles +sont d'energiques resumes, elles substituent en meme temps, a la +description d'etats d'ame, durs a rendre en vers, des visions +imaginables et familieres. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de +l'obscur au saisissant est marque avec la plus noble energie, dans la +piece _En plantant le Chene des Etats-Unis d'Europe_, ou le poete, dans +un des plus larges deploiements lyriques qui soient, adjure les +elements, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en +terre: + + Vents, vous travaillerez a ce travail sublime, + O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez. + Vous melerez la pluie amere de l'abime + A ses noirs cheveux herisses. + Vous le fortifierez de vos rudes haleines, + Vous l'accoutumerez aux luttes des geants. + Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines + De la clameur du neant. + Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette, + Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux + Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlete + D'un pugilat mysterieux. + +Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le +lecteur a ne plus voir le chene que quelques proscrits ont plante sur +une plage, et l'idee revolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur +monstreux a forme demi-humaine opposant a l'assaut d'elements +passionnes, des racines douees d'obstination et des branches +volontairement noueuses. + +M. Victor Hugo excelle ainsi a rendre pittoresques par des metaphores +materielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait +decrire qu'en vers ternes. La connivence des timores et des violents est +ainsi transposee: + + Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive + La complicite du fourreau. + +et la communaute de faute qui en resulte, ainsi: + + Reste, elle est la, le flanc perce de leur couteau + Gisante; et sur sa biere + Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau + Est pris sous cette pierre. + +S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran +inquiet des murmures des honnetes gens, ce sont des vers comme ceux-ci: + + Et ces paroles qui menacent, + Ces paroles dont l'eclair luit, + Seront comme des mains qui passent + Tenant des glaives dans la nuit. + +La joie sereine des beaux dieux, que les poetes ont montres planant +au-dessus de nuees d'or, resplendit en une magnifique succession +d'images, que terminent ces deux vers radieux: + + Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques + Leurs attentats benis, heureux, inexpies. + +De splendides paroles font presque imaginer le mystere de l'immortalite +de l'ame: + + Quand nous en irons-nous ou sont l'aube et la foudre? + Quand verrons-nous deja libres, hommes encor + Notre chair tenebreuse en rayons se dissoudre + Et nos pieds faits de nuit, eclore en ailes d'or? + +L'infinite de l'espace est presque concue comme reelle en ces vers: + + Il vit l'infini porche horrible et reculant + Ou l'eclair, quand il entre, expire triste et lent. + +Ce don de materialisation, cette aptitude a transposer les choses +inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis a M. V. Hugo +d'ecrire les singulieres pieces finales de la _Legende des Siecles_ et +des _Contemplations_, ces tentatives desesperees d'exprimer +l'inexprimable et l'inintelligible, ou le poete livrant avec les mots +une terrible bataille a de vagues ombres d'idees, accomplit ses plus +merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes. +En ce point s'arrete l'evolution de l'image. Nee d'une accumulation de +phrases synonymiques qu'elle couronnait et resumait, prise comme un +substitut de representations directes possibles mais ternes, employee a +la tache de plus en plus difficile et de moins en moins reussie de +figurer materiellement des idees plus obscures parce que plus creuses, +elle finit par devenir le vetement de purs fantomes intellectuels, a qui +elle prete seule une existence apparente. + +A ces deux formes de son style, la repetition et l'image, M. V. Hugo +joint une troisieme habitude, la plus apparente de toutes, l'antithese. +Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux +ensembles doues d'attributs contraires, par ce contraste exalte, par ce +rapprochement souligne par des repetitions et marque par des images, M. +Hugo s'attache a definir plus nettement deux pensees antagonistes, amene +la comparaison entre les deux termes ainsi heurtes de force, et definis +par la revelation de proprietes hostiles. + +La phrase meme de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs a +apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux +adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot "sombre" est +flagrante. On releve sans peine, en peu de pages: "Au grand soleil +couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; serenite des +sombres astres d'or." Les romans sont riches en ces contrastes purement +verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans +l'_Homme qui Rit_, dans les _Miserables_ la plupart des dissertations +generales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithese entre +les penitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas +un monologue ou une tirade qui n'etincelle de brusques collisions de +mots. La declamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don +Cesar de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi releves de +heurts sonores et eclatants. Mais les plus insignes exemples +d'antitheses reprises, continuees et reduites, seront trouves dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, ou presque chaque poeme semble traverse +par deux courants d'idees inverses et paralleles. Qu'il s'agisse +d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scene, presque toutes les pieces +contiennent au debut ou a la fin un contraste dissonant entre deux +aspects antagonistes. Les denouements de la plupart des _Orientales_ +dementent l'exorde. Dans les _Chatiments_, le poeme _Nox_ met en regard +des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetiere Montmartre, fosse +des fusilles. Dans les _Voix interieures_, des sages s'attristent sur le +festoiement des fous, et l'_A Olympio_, oppose a la douce gravite du +poete, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le +livre satirique flagelle les mechants parce qu'ils sont mechants, et les +excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Legende des Siecles_, les +contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles +ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus +du jardin ou l'infante effeuille une rose, l'aigle heraldique d'Autriche +contredit par l'aigle helvetique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux +heros fidele au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux +humeurs. A tous les tournants des drames ou des romans, se passent des +coups de theatre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience +entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire a un +personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son ame. La subite +volte-face d'Hernani recompense et gracie, Torquemada entrant en scene +sur les dernieres suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue +egayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si +c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on execute, Marius +defaillant entre le desir de sauver Valjean et la terreur de perdre +Thenardier, la tempete sous un crane, la Sachette reconnaissant sa fille +en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet +tenant l'echelle a l'enlevement de sa fille, quelle liste de contrastes, +d'hesitations, d'alternatives et de dechirements d'ames, d'antitheses +fragmentaires qui amplifiees et soutenues deviennent la contexture meme +de toute oeuvre. + +Que l'on observe que les _Chatiments_ sont l'ironique antiparaphrase des +paroles officielles placees en epigraphes, qu'il n'est presque point de +volume de poemes qui ne soit digne de porter en titre l'antithese de +Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les +developpements d'une psychologie, d'une situation ou d'une these +bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrece Borgia_, le sentiment de la +paternite lutte contre les vices innes. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en +_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte a la haine. +L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion ideale et de la +passion voluptueuse; les _Miserables_ sont la lutte de l'individu contre +la societe, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les +elements. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la +Revolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just, +personnifies en Lantenac, Cimourdain et Gauvain. + +Nous touchons ici a la facon dont M. Hugo entend l'ame de ses +personnages. De meme que ses phrases, ses poemes, ses recueils, ses +romans et ses drames sont le developpement d'antitheses de plus en plus +generales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme +dimidies portant en eux la lutte constante ou passagere de deux passions +adverses, constitues contradictoirement dans leur ame et dans leur +corps, devoyes par une crise qui retranche leur existence anterieure de +leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine +la laideur physique offusque la beaute morale; le forcat 24601 devient +en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad, +toujours inexorable a tous, eut un instant pitie d'un porc. + +Se bifurquant en de plus generales oppositions, l'antitheisme divise +donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux ames, du plan d'une +anecdote a celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable a une +trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthetique, +qui, exposee dans la preface de _Cromwell_, se resume dans le melange de +deux contraires, le comique et le tragique. + +Et de meme que les tendances formelles dominantes, que nous devons +analyser, aboutissent l'une a des redites profuses, l'autre a une +obscurite sentencieuse, la pratique constante de l'antithese semble +avoir laisse des traces nocives en une des tendances caracteristiques de +M. Hugo: A force de diviser son attention entre les deux termes +contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet a son +oppose, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M. +Hugo ne peut plus concentrer son activite intellectuelle en un seul +point ou en un seul ensemble. La pensee comme la langue du poete se +desagregent par endroits. De la, des hachures de style, l'abus de +l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et +sibyllin des grands passages. De la, la tendance marquee aux +digressions, les dix phrases formant tableau eparses en dix pages, comme +en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit +d'argent, dont les membres se profilent ecarteles sur tout un enorme +chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de +vers, resulte de cette dispersion de la pensee, le manque de proportion +d'episodes comme la bataille de Waterloo dans les _Miserables_, l'air +dejete et fruste des romans et des longues legendes, trop etendus et +trop brefs, sans mesure et parfois difformes. + +Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des +roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie a toute +la machine et la regle par l'allure qu'il en recoit, nous avons suivi +les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux +peripeties, des peripeties a la psychologie et de la aux conceptions +fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes +qui ne paraissaient affecter que le style ont pu etre montrees influer +sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la repetition a +simplifie la psychologie, la tendance a l'image facilite l'acces de +sujets metaphysiques, l'antithetisme determine la composition et +l'esthetique. Il nous reste a penetrer dans ce domaine interne de +l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons deja passe les approches, a +examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhetorique mais la +matiere meme qu'elle ouvre, non la loi des developpements mais la nature +des idees developpees, le caractere commun et saillant des scenes, des +portraits, des evenements et des conceptions, qui donnent lieu a +deployer des repetitions, des images et des antitheses. + + +II + + +Toute personne familiere avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti a +certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensite des idees +ne correspond pas a la noble opulence de l'expression. Il arrive que +sous l'imperieux flux de paroles l'on decouvre le cours mince et lent de +la pensee, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la +psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions +a montrer les choses; l'humanite et le monde reels presque exclus de +cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce denument du fond sous +la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poete un ensemble herisse +et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathedrale erige +sur une nef vide. + +M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, a cet +amas de pensees vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les +lieux communs; il se prete a developper les themes empruntes, qui ne +sont issus ni de sa pensee, ni de son emotion. Son imagination neglige +le plus souvent de puiser immediatement aux sources vives de +l'invention poetique et verse dans le faux et le banal. + +Certaines des pieces de vers paraissent denuees de tout contenu. Elles +debutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au +cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif interieur qui a +pousse le poete a ecrire. + +Une piece de vers commence ainsi: + + Louis quand vous irez dans un de vos voyages + Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages, + Toulouse la romaine, ou dans ses jours meilleurs + J'ai cueilli tout enfant la poesie on fleurs + Passez par Blois. + +D'autres ainsi: + + Jules votre chateau, tour vieille et maison neuve. + Se mire dans la Loire a l'endroit ou le fleuve ... + + Le soir a la campagne, on sort, on se promene ... + +Et l'on peut joindre a ce groupe de poemes nuls, une bonne partie des +_Orientales_, des premieres _Contemplations_, et presque toutes les +_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces developpements oiseux +a un point stupefiant, qui tout a coup, dans les oeuvres en prose, +laissent entre deux chapitres, un vide nebuleux. + +Une autre categorie d'oeuvres a laquelle ressortissent la plupart des +_Orientales, la Legende des siecles_, une piece comme _les Burgraves_ et +un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle +prodigieuse disposition sentimentale, le poete parvient a se faire le +porte-voix, presqu'emu, d'une suite de personnes etrangeres et mortes, +dont il epouse les causes et les passions avec une infatigable +versatilite. Il parait difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de +guerre du Muphti, les maledictions du Derviche_ pour autre chose que des +themes indifferents, aptes a de belles variations. S'il parvient dans +_la Legende des siecles_ a faire passionnement declamer Dieu, saint +Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert, +des thanes ecossais, une montagne et une stele, on peut en conclure sa +grande souplesse d'esprit, et aussi l'interet mal concentre, superficiel +et passager, qu'il porte a toutes ces ombres et ces symboles. On devine +que M. Hugo sait etre tout a tous les sujets, et l'on reflechit que sa +faconde verbale meme, si l'on y ajoute par hypothese, une certaine +debilite intellectuelle, doit le porter a chercher des themes a phrases, +dans tous les cycles de l'histoire et de la legende. + +Il s'adresse de meme frequemment a ce fonds commun d'idees humaines qui +a produit a la fois les proverbes, les lieux communs et certaines +indestructibles niaiseries. Sur des themes comme ceux-ci: la nature +revele Dieu; il faut faire l'aumone; l'argent que coute un bal serait +mieux employe en charites; les riches ne sont pas toujours heureux; il +faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir +pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime a revenir. Mais ou eclate +avec une singuliere intensite son don de varier a l'infini le plus +rebattu des dires, a faire du baton le plus nu, un thyrse divinement +feuille de pampres, c'est dans la belle serie de pieces traitant ce +sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoleon II, le sultan +Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre +_Pleurs_ dans la nuit; ces pieces enormes, tristes de la farouche ironie +des prophetes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles, +donneront la mesure extreme d'une forme grandiose, et d'une idee banale, +d'un theme adventice, pris n'importe ou, laisse tel quel, sans addition +originale, mais mis en splendides images, developpe en imperieuses +redites, violemment heurte par le choc des antitheses, deploye en larges +rhythmes, manie et remanie par une elocution prodigieuse. + +En toute occasion, M. Hugo en demeure a des idees vulgaires ou +absurdes. La creation de la femme lui apparait comme le travail d'un +potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste +contre le suicide, qu'il qualifie de lachete, et soutient, contre toutes +les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de +l'instruction diminuent la criminalite _(Quatre vents de l'Esprit_, pag. +87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le +crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se resume en des livres vieux, +poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des +morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des +crapauds par leur desir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter a +ces exemples. Banal et superficiel en des matieres generales, M. Hugo, +dans un domaine particulier, digne par excellence +d'investigations,--l'ame humaine--a de meme abonde dans l'irreel et le +vulgaire. + +Sur ce point, les declarations du poete sont explicites. Dans la preface +de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils +devraient et pourraient etre; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il +declare sa croyance en l'homme entite, egal en tous ses exemplaires et +s'applaudit d'abolir les differences qui mettent pourtant l'intervalle +d'une espece zoologique entre deux classes sociales. + +Ces deux aveux de principe ont ete imperturbablement obeis. Que l'on +relise une piece comme _Dieu est toujours la_; on y verra exposes avec +la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'ete est chaud, le pauvre +humble, l'orphelin doux et triste, les chaumieres fleuries, le riche +charitable, les enfants "innocents, pauvres et petits". Il n'est +d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne +soient des anges ingenus ou pensifs. Les meres sont tendres, les aieuls +doux. Par _le Regard jete dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu a +apercevoir une grisette moins reelle encore que celles de Murger. La + + Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple. + +Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle +chante en travaillant a des travaux de couture, dont elle reussit a se +nourrir et ne court qu'un danger: celui d'etre tentee d'ouvrir un +Voltaire, situe dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont a la +fenetre. Un mendiant, auquel le poete demande comment il s'appelle, +repond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au +poete qui le plaint: + + ...Allez en plaindre une autre. + Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil, + Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil + Etc. + + Tout ce passage est a lire jusqu'aux vers: + +Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux, +doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/ + +Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement: + + Et ce serait un archange + Si ce n'etait un gamin. + +Cette liste suffit. On peut deja prevoir quels seront les types plus +acheves qu'imaginera un poete auquel les grandes categories de +l'humanite se presentent sous cet aspect. En effet, les notions +psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir +trois sortes d'ames: celles qui sont unes et nues, invariables pendant +toute leur existence factice, nettes de tout melange, constituees comme +une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une +seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_, +toute purete, la duchesse Josiane, toute frivolite charnelle, +Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le +noble Gilliatt; dans _les Miserables_, Cosette, pure amante, Marius, le +jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac, +Cimourdain, "l'effrayant homme juste"; dans les drames, tous les +amoureux d'Hernani a Sanche, et de Dona Sol a Rosa, tous les vieillards +de Don Ruy a Frederic de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans +alliage. Toute cette foule, partagee en classes diverses, agit, vit et +meurt d'une facon rectiligne, repete les memes actes et les memes +paroles, fait les memes gestes et porte les memes mines du berceau au +cercueil, sans que le poete se soucie de mettre au nombre de leurs +composants un grain de la complexite, des contradictions et de +l'instabilite que montrent tous les etres vivants. + +M. Hugo n'a pas commis toujours, et entierement, cette omission. Dans +ses principales creatures il a legerement devie de cette psychologie +congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des +complications humaines son amour de la simplicite. Il separe la vie de +ses heros en deux parties, generalement de signes contraires, +l'existence avant la crise, celle posterieure, toutes deux unes et +coherentes, mais d'attributs diametralement adverses. Valjean, odieux +et haineux, forcat, passe chez M. Myriel et, peu apres, devient le plus +angelique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un +moment de scrupules misericordieux qui le font se suicider. Charles +Quint devient de coureur d'aventures, empereur serieux, Ruy Blas +d'amant-poete, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus +Marion la courtisane. + + * * * * * + +Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en +concevant parfois des ames geminees, partagees en deux moities +distinctes et generalement contradictoires, par une absolue fissure, +Marie Tudor, reine, est irritee contre son amant, puis se remet a +l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de +son attitude de mari peureux a celle de chef des tetes-rondes. +Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour +Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son +affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrece Borgia est maternelle et +scelerate; Triboulet, paternel et proxenete; Gauvain, inflexible et +humain. Cette simple mecanique intellectuelle, resumee en un conflit de +deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe +que M. Hugo ait concue. Tout l'au-dela de cette humanite chimerique lui +est d'habitude inconnu. + +La tendance a l'irreel et au superficiel, qui lui fait simplifier et +raidir toutes les ames qu'il decrit, l'amene, par un choc en retour +apparemment bizarre, a concevoir la vie comme plus romanesque et plus +theatrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les +conflits qu'elle peut presenter, ne tachant pas de penetrer dans le jeu +de petits faits, d'incidents sans portee, de bevues et de hasards dont +se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin, +comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et +dans une tour les moellons, M. Hugo represente la vie par ses gros +evenements. De la ses romans allant de coups de theatre en crises de +conscience, de situations extremes, en soudaines catastrophes, sans que +meme les interstices soient combles par des files de petits incidents +mediocres et quotidiens, tels que les chroniques et les memoires nous +les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De +la son theatre machine, sanglant et surtendu dont les peripeties ont +tantot l'air apprete des effets de M. Scribe, tantot l'air excessif des +fins de drames. + +Que ce manque de penetration, d'analyse, de souci des dessins, de +recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialite qui +rend creux les moindres poemes comme les plus empanaches heros, les +grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo +le resultat non d'un eloignement volontaire de la realite, mais d'une +impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvrete +d'idees qu'etale le poete en toutes les pieces ou il a tente de +developper quelque idee metaphysique donnee comme originale. Rien de +plus pueril que sa conception du jugement dernier, exposee a la fin des +premieres _Legendes_. Pour d'oiseux problemes debattus par de faibles +arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont a +lire. Le deisme developpe dans les dernieres pieces des _Contemplations_ +est aussi traditionnel, que le pantheisme de certaines pieces est celui +des bonnes gens. Et quant a son idee sur la metempsychose retributive, +rien ne paraitra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre +du poete, des sujets aux peripeties, de la psychologie a la philosophie, +une pensee qui ne soit prise a la foule ou aux livres, qui ne doive etre +tenue pour inadequate ou mal concue. S'il est un titre que M. Hugo a +usurpe, c'est celui de penseur. + +Il est naturel que l'on demande ici comment un poete chez qui nous +avons constate sous une magnifique elocution des symptomes marques de +debilite intellectuelle, se trouve cependant etre un grand artiste. La +reponse sera donnee par un nouvel ordre de faits que nous allons +developper. + +Quand M. Hugo s'est empare d'une pensee vulgaire, quand il a imagine une +ame sans complications, ou une peripetie sans antecedents, le poete ne +s'en tient pas a cette simplicite sans interet. Emporte par sa tendance +verbale a la repetition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation +ascendante, par son antithetisme qui reclame des chocs de grandes +masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges +rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus +insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les +plus simples scenes champetres, une vache paissant dans un pre, des +enfants qui jouent, un chene dans une clairiere, une fleur au bord d'un +chemin, prennent sous ses puissantes mains de petrisseur de verbe, une +grandeur calme et menacante, un aspect fatidique et geant, qui emeut +intimement. Rien de plus grandiose que sa grace. Il celebre dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies +filles, les nuits d'ete, avec une joie enorme. Son vers musculeux se +contourne, se degage et s'elance avec la forte souplesse d'un cable +d'acier, tourne a l'hymne dans l'elegie, a la bacchanale dans l'idylle, +constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace +de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine +d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le delirant epithalame +de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animes et +transportes de la meme joie tumultueuse, retentissent en fanfares de +cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus enormes eclats, +quand le poete entreprend les grands spectacles et les grandes +catastrophes. + +Rien de plus demesure et de dechaine que certaines de ses tempetes. Un +incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une +bataille, comme celle de Waterloo dans les _Miserables_, est un +foudroiement de Titans. La charge epique des cuirassiers de Millaud, la +panique, les carres de la garde tenant comme des ilots au milieu de +l'ecoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des +canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possede les varietes +de la grandeur et les etale magnifiquement partout. Il sait etre +grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un +style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Legende des +Siecles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence +fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la "Claymore" +est froidement heroique. La marche de Gwynplaine dans le palais +somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et +d'enorme; la scene est monstrueuse ou Josiane, en sa lascive +demi-nudite, colle ses levres junoniennes a la face tailladee de son +hideux amant, et le regarde "fatale", avec ses yeux d'Aldebaran, rayon +visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sideral. + +Mais dans tous les livres du poete aucun recit ne monte plus haut au +sublime et au tragique que celui ou Gwynplaine mene dans le caveau de la +prison de Southwark apercoit le spectacle miserable de Hardquannone +soumis a la peine forte et dure. Les sourdes tenebres du lieu, les +vieilles et pueriles lois latines psalmodiees par le greffier, les +paroles surhumainement graves, adressees par le juge, une touffe de +fleurs a la main, a la miserable guenille d'homme devant lui, ecartele +nu entre quatre piliers et oppresse de masses de fer, la bouche ralante, +la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est +enorme et admirable. + +Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltee par ce don +d'amplification. Les personnages y sont des heros ou des monstres: de +Javert le "mouchard marmoreen" a Gauvain, le general de trente ans qui +possede "une encolure d'hercule, l'oeil serieux d'un prophete et le rire +d'un enfant...." Fantine, Mme Thenardier "la mijauree sous l'ogresse" +sont au-dela des deux frontieres extremes de l'humanite, de meme que les +guerriers de la _Legende des Siecles_ sont plus grands que des statues. +Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises +heroiques, les passions et les emotions intenses, les intrigues +tenebreuses, et les vertus angeliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M. +Hugo correspond a un monde plus simple que le notre, elle correspond +egalement a un monde gigantesque, ou des rafales aux passions, des +arbres aux crimes, de la beaute des cieux a la misere des humbles, tout +est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en +ce globe par comparaison infime. + +Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosites dont M. Victor Hugo +sait faire du sublime, son genie atteint de plus hauts sommets encore +dans toutes les scenes auxquelles se mele un element de mystere. + +Ici son imagination, laissee libre par la realite, profitant des +interstices que la science et l'experience laissent dans le reseau de +leurs notions, usant des terreurs hereditaires que les grands +spectacles nuisibles ont deposees dans les ames, pousse ses plus +etranges et ses plus luxuriantes vegetations. Le silence glace d'une nef +vide, une cloche beante au repos, une enorme salle de festin ou les +flambeaux agonisent, une apre et solitaire gorge de montagne muette sous +un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voute d'arbres, +prennent sous son style un aspect formidablement inquietant. Une nuit +etoilee vue aux heures ou tous dorment, le ciel bas d'une soiree +d'hiver, + + L'air sanglote et le vent rale, + Et sous l'obscur firmament, + La nuit sombre et la mort pale + Le regardent fixement, + +le bois sombre plein de souffles froids ou Cosette, la nuit, va pour +chercher un seau d'eau, penetrent d'une horreur sacree. M. Hugo est par +excellence le grand poete du Noir, et comme son satyre, connait + + Le revers tenebreux de la creation. + +Le mystere des germes, la sourde poussee du printemps et l'ascension +latente de la seve, les murmures des grandes plaines, la surprise des +sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poete en celui +qui a ecrit dans les _Miserables_ seuls ces trois admirables episodes: +_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivee de Valjean, +par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin +silencieux, mort et regulier ou "l'ombre des facades retombait comme un +drap noir". Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de +Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un ecrin et un +antre, cette voute, aux lobes presque cerebraux, eclairee d'une lumiere +d'emeraude, tapissee d'herbes deliees, mouvantes et molles, ou roulent +des coquillages roses, que frole le gonflement des vagues, venant polir +un noir piedestal ou s'evoque "quelque nudite celeste, eternellement +pensive, un ruissellement de lumiere chaste sur des epaules a peine +entrevues, un front baigne d'aube, un ovale de visage olympien, des +rondeurs de seins mysterieux, des bras pudiques, une chevelure denouee +dans de l'aurore, des hanches ineffables modelees en paleur"; la +description des halliers sombres, ces "lieux scelerats" d'ou les chouans +fusillaient les "bleus", et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux +tableau de la baie de Portland par un crepuscule d'hiver, ou les cotes +blafardes se profilent en contours lineaires, puis encore l'enterrement +de Hardquannone, emporte silencieusement a la brune, le glas toquant a +coups espaces et discords, et cette molle nuit grise ou Gwynplaine, dans +l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le +sourd desir de se suicider; M. Hugo apparaitra comme le poete des choses +sombres, en qui se repercute et se magnifie tout ce que les hommes +apprehendent et redoutent. + +Que l'on ajoute encore a toutes ces scenes certains portraits pleins +d'ombre et de reticence, dont le plus grand exemple est la silhouette +bizarre, sacerdotale et scelerate du docteur Geestemunde, certains +ensembles brouilles et confus, la perception subtile du trouble d'une +societe a la veille d'une emeute, de cet instant des batailles ou tout +oscille: + + La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les trainees + de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armees ondoient, + les regiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous + ces ecueils remuent continuellement les uns devant les autres ... + les eclaircies se deplacent; les plis sombres avancent et reculent; + une sorte de vent du sepulcre pousse, refoule, enfle et disperse + ces multitudes tragiques.... + +Enfin que l'on considere cette tendance poussee a bout, que l'on fasse +l'enumeration de tous ces poemes douteux ou M. Hugo tente d'eteindre +l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les tenebres metaphysiques, de +ses constants efforts a definir l'incertain des problemes historiques, +sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurite, de ses appels +a une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les +plus claires choses; il nous semble que la demonstration est suffisante. +S'il est un domaine ou M. Hugo soit a la fois frequent et magnifique, +c'est celui du mysterieux, du cache, du crepusculaire, du nocturne. S'il +est par excellence celui qui ne sait point voir les choses reelles, il +est le familier de leur envers, des terreurs, des apprehensions et du +trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes +peuplent peureusement l'absence de clarte. + +Certains faits contradictoires ne sauraient alterer la valeur de cette +induction. Les chapitres realistes des _Miserables_, ne nous sont pas +inconnus, tels que la plaidoirie singulierement navrante et comique et +vraie du pere Champ-Mathieu, indigne dans sa stupidite d'etre pris pour +le forcat Valjean, ni tout l'episode du petit Picpus, les notes precises +sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le pere +Fauchelevent et la mere Superieure, ni cette excellente figure de M. +Gillenormand, ni celle de Thenardier fourbe et feroce. Le faux Lord +Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les heroines +de theatre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines +concues en termes vrais. Dans certaines poesies meme, comme +_Melancholia_, les miseres sociales paraissent decrites et deplorees +veritablement. Mais ce ne sont point ces parties eparses et sinceres qui +peuvent caracteriser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que +l'organisation intellectuelle de ce poete n'est pas absolument denuee +des proprietes qui constituent le talent d'artistes d'une autre ecole. +Elles ne prevalent point contre les faits universels et +caracteristiques, les tendances generales et excessives que nous avons +reconnues en cette etude, dont les resultats se resument comme suit: + +En un style fait de repetitions, d'antitheses et d'images, M. Hugo drape +des idees soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit +paraissant, comparees aux objets, plus simples, plus grandes et plus +vagues. Cette nullite, cette simplification et ce grossissement du fond, +sont unis aux proprietes caracteristiques de la forme non par des +relations de causes a effets ou d'effets a cause, mais par un rapport +indissoluble qui permet de considerer ces deux ordres de faits comme +resultant a la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du +style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte a la simplicite de ses +idees, qu'il reste indecis s'il use de son elocution prodigieuse pour +dissimuler la faiblesse de sa pensee, ou si celle-ci s'interdit toute +activite depensee en belles paroles. Le grossissement est joint a la +simplicite soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incompletement +est vu plus en saillie; il aboutit necessairement a la repetition +ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idees. Le vague +et le mystere de la pensee conduisent a l'emploi des images, et +celles-ci facilitent le developpement de sujets purement metaphysiques. +Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immediate et +essentielle par des actions et des reactions reciproques, qu'il faut +tenir en memoire. C'est par cette synthese finale, reunissant en un +ensemble homogene les elements que notre analyse a dissocies, que l'on +pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une +merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, coloree, sans cesse +renaissante et variee comme un fouillis de lianes; sous ce revetement +une pensee simple, nue, enorme, brute et a gros grains, comme un +entassement de rocs; l'on aura la une image approchee des livres du +poete, l'enchevetrement luxuriant de sa forme, sur l'edifice grandiose +de ses simples et enormes idees, tout le deploiement de ses livres +herisses et fleuris, eriges en gros blocs friables et mal assembles. En +cette antithese fondamentale et inapercue du poete: la nudite du fond et +la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se resume. + +NOTES: + +[Note 10: Decembre 1884, _Revue Independante_.] + + +III + + +De l'ensemble des faits que nous venons d'etablir, il resulte une +explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression +et de pensee qui sont devenues manifestes au cours de cette etude, +pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du +mecanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothese, paraisse etre a +l'origine de tous les caracteres marques de l'oeuvre de M. Victor Hugo? +Il nous semble que l'on peut repondre par l'affirmative a une question +ainsi precisee. + +Si nous reprenons les resultats de notre analyse, resumes en ces deux +termes: simplicite de la pensee et richesse de la forme, le choix de +celui qui precede et determine l'autre, ne peut-etre douteux. Il n'a +jamais paru a personne que les gens d'intelligence simple, soient +necessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble +vrai. + +L'opinion commune sur les gens a parole facile, les improvisateurs, les +avocats, les bavards, les ecrivains de premier jet, demontre en quelque +facon que chez les discoureurs abondants on a remarque une activite +intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de +l'examen des facultes orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue +pas la parole prononcee de la parole ecrite) que nous allons partir, +quitte a revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous +auront fournie ne rend pas compte egalement des facultes mentales du +poete. + +M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se +decompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et +emotionnelle; l'expression interieure; l'expression proferee. Or, nous +avons discerne en M. Hugo, des le debut, l'habitude de repeter en +plusieurs formules diverses une seule pensee, de sorte que fort souvent +dans tout un chapitre et tout un poeme, peu d'idees distinctes sont +emises. Il semble donc qu'en lui, a une seule impulsion de l'ame, a une +conception, a une emotion, a une vision interieures, correspondent une +multitude d'expressions, qui se presentent tumultueusement, s'ordonnent, +se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultes +intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passe, pour +reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don +d'exprimer longuement et de penser peu, de developper magnifiquement et +abondamment, le moindre jet d'emotion et d'idees; que l'on se figure en +outre que pendant ces successives remissions de l'intelligence, M. Hugo +porte dans sa conscience non plus des pensees, mais de purs mots; tout +deviendra clair. Un esprit presentant cette anomalie de ne penser guere +qu'en paroles, devra s'exprimer en antitheses et en images, devra +simplifier et grossir la realite, devra parfaitement rendre le +mysterieux et le monstrueux, en vertu du mecanisme meme de notre +langage. + +Chez lui, chaque idee, au lieu d'en suggerer une autre, de se propager +de terme en terme, du debut a la fin d'une oeuvre, s'etant immediatement +fondue et comme dissipee dans l'abondance d'expressions qu'elle +dechaine, ne subsiste pendant une duree appreciable qu'en mots. Ceux-ci +comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes +analogues, enfin, et, necessairement, les termes metaphoriques. De meme +le poete s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots +detournes, puis par des images. Et celles-ci etant l'equivalent non de +l'idee, depuis longtemps oubliee, mais des premiers mots dans laquelle +elle etait concue, il suit qu'elles paraitront d'habitude imprevues, +incoherentes, neuves et curieuses aux personnes habituees a penser en +pensees. De meme, c'est grace a ce rapport lointain entre l'image et +l'idee que M. Hugo parvient a figurer parfaitement, en apparence, des +idees ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amene a traiter +en beaux vers les plus vagues sujets metaphysiques. + +La tendance du poete aux antitheses s'explique d'une maniere analogue. +M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa +monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont +abstraits et absolus. Le mot "arbre" ne represente aucun arbre +particulier, qui pourrait etre de telle grandeur et de telle +disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte +placee au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi delimite, l'arbre se +separe nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe a +son pied. Seul un esprit realiste sentira qu'il n'y a au fond aucune +demarcation entre les graminees des petites aux grandes, les ronces, les +arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot "homme" de +meme, que nous nous figurons blanc, pourra etre verbalement oppose au +mot "bete" que nous imaginons quadrupede et velue; mais en fait, ces +mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la +face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les +Boschimans, marchant courbes et les bras ballants jusqu'aux genoux, le +nez epate et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour +tous les mots antithetiques, depuis lumiere-tenebres, desquels sont omis +les degradations crepusculaires, jusqu'a matiere-esprit, que relient les +manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que +la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage +cree des mots qui le sont. Que M. Hugo dut s'abandonner a cette tendance +antithetique que les mots eux-memes et les mots seuls possedent, +paraitra naturel a qui aura suivi nos explications. + +Nous passons aux facultes mentales du poete. Dans tous les precedents +paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensee pure +de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquee a +se conformer exactement a la nature des choses. Les faits que nous avons +exposes dans le deuxieme chapitre de notre etude justifient cette +petition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plait a executer des +variations, parfois extremement belles, sur les lieux-communs les plus +abuses, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire +visiblement des idees simples et parfois fausses, qui ont cours dans le +public sur des sujets familiers. C'est la le procede d'un homme peu +habitue a penser pour son propre compte, prompt a s'emparer de themes +tout faits pour donner libre cours a sa faculte de parolier. Mais il est +un domaine ou le vulgaire ne peut meme le mal renseigner. C'est celui de +l'ame humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots. + +Quand on dit, sans trop y songer: un heros, un vieillard, une jeune +fille, une mere, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et +de fort simple. Un heros est un beau jeune homme brave et rien de plus; +une jeune fille est un etre chaste, joli et timide. Qu'un heros n'est +souvent ni beau, ni jeune ni meme brave; qu'une jeune fille peut etre +laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posseder une +cervelle compliquee et retorse,--les mots ne nous le disent pas et +l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de la, +l'air de famille de ses creatures similaires, et leur psychologie +ecourtee, qui se borne a assigner a chaque type les tendances +convenables et conventionnelles, a rendre les vieillards venerables et +les meres tendres, les traitres fourbes et les amantes eprises, sans +nuance, sans complications et sans individualite, sans rien de ces +contradictions abruptes et de ces hesitations fremissantes que presente +tout etre vivant. + +Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si +ce poete simplifie la realite, il la grossit, en vertu de cette meme +habitude de pensee verbale, qui a faconne son style et ses conceptions. +Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus generaux, les plus +caracteristiques et les plus simples de l'objet qu'il designe, les porte +en lui pousses a leur plus haute puissance. Le mot "chene" figure un +arbre robuste et enorme; le mot "or" rutile plus brillamment que le pale +metal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de +pourpre vermeille qui merite d'etre appelee le rouge. Le poete dont +toute l'activite intellectuelle se depense en mots, qui use sans cesse +de ces brillants faux jetons de la pensee, ne pourra s'empecher de voir +les choses aussi demesurees que les paroles qui les magnifient. Pour +lui, necessairement, les mechants seront monstrueux, les jeunes filles +virginales et les tempetes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux +que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres +sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupconnera des faunes dans +les taillis obscurs. Le mot _Napoleon 1er_ fera surgir en son ame un +fantome de statue, le mot _Revolution_ une lutte de titans, le mot +_Liberte_ des hommes delies qui s'embrassent en pleurant. Que ces +sentiments, cette facon de penser, d'etre emu et d'exprimer, est portee +chez M. Hugo a un degre tel qu'elle devient geniale et sublime, la fin +de la deuxieme partie de notre etude le montre. + +Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M. +Hugo a le plus noblement exalte ses phenomenes crepusculaires et +mysterieux. Ici, a son habitude de concevoir les choses aussi enormes +que les mots, aucune experience antagoniste ne s'oppose. Les mots +_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portes a leur plus haute +energie, designent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de +l'homme sont forcement inactifs, c'est-a-dire ne nous donnent plus aucun +renseignement. De meme les termes plus abstraits: _mystere_, _trouble_, +l'_eternite_, l'_au-dela_, expriment des entites sur lesquelles nous ne +savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en +existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du +vague, la fantaisie de M. Hugo, laissee sans limites et sans resistance, +se meut et se deploie a l'infini, comme s'epand un gaz infiniment +elastique, laisse sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la +chose nulle sous le mot peu precis que la chose mesquine sous le mot +enorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indefinie sous le +mot absolu, les choses vraies enfin sans designations repetees et sans +images appendues, sous les mots[11]. + +Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquees par notre +theorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de designer +les chapitres de ses livres, ses poemes et ses recueils par les titres +metaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son erudition +qui comprend toutes les sciences verbales, la metaphysique, la +theologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune +des sciences realistes et naturelles; sa reforme de la versification, +qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre +d'exprimer une idee en plus de mots que n'en contient un vers; le +resultat meme du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare +contre l'irrealisme classique, n'a abouti qu'a enrichir la langue +francaise de nouveaux mots; toute la vie du poete, la mission +sacerdotale qu'il s'est assignee, son entree en lice pour la +"revolution" contre le "pape", sa haine des "tyrans" et sa philanthropie +generale; tous ces traits resultent du verbalisme fondamental de son +intelligence. Son immense gloire de poete national peut etre expliquee +de meme. + +M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en epouse les idees +et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme +elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment +qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont +freres et tous les pres fleuris, que les oiseaux chanteurs celebrent +l'Eternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la +Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par +son adoration de quatre-vingt-neuf, les meres par son amour des enfants, +les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en +politique que les aristocrates, en litterature que les realistes et en +philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est +d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il eblouit, en +outre, par l'admirable, neuve, et persuasive facon dont il exprime leur +pensee. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit +essentiellement francais. Par son habitude de penser des mots et non des +objets, de ne point dissequer les ames et de ne point montrer les +choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartesien, du +theatre classique et de la peinture d'academie. Il y a joui de l'enorme +bonheur de ne differer de ses contemporains et de ses compatriotes que +par la forme ou il a jete des idees traditionnellement nationales. Cette +innovation est a la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est +point, comme le demontre l'impopularite de l'_Education sentimentale_, +de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de +Baudelaire. + +Ici notre etude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les +proprietes saillantes ont ete resumees en exemples, nous avons extrait +quelques caracteres generaux, ceux-ci ont ete repris en un couple fort +clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait +psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui, +comme tous les principes, parait moindre que les effets causes, fasse +illusion sur la beaute et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. A +l'intersection de deux lignes on mesure aisement leur angle; mais que +ces cotes soient prolonges a l'infini, ils comprendront l'infini. De +meme l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons resume en quelques mots +l'essence, demeure une des plus enormes qu'un cerveau humain ait +enfantees. Que l'on suppose jointe a la faculte verbale qui l'a +produite, les facultes analytiques et realistes d'un Balzac, la grace +d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore a cette +intelligence reine, la pensee encyclopedique d'un Goethe, l'on aurait un +poete transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses +et tous les mots. Etre de cet ensemble inoui un fragment notable, suffit +a la gloire d'un homme. + + + + + +LES ROMANS + +DE + +M. EDM. DE GONCOURT[12] + + +Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges +militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-pere epris, +l'eveil d'ame d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans +l'hotel du ministere de la guerre; la naissance de son imagination par +la musique, les lectures sentimentales, et cette precoce surexcitation +que causent dans une cervelle a peine formee les exercices religieux +preparatoires a la premiere communion,--l'esquisse de ses passionnettes +et de ses amourettes,--puis le developpement de la jeune fille fixe en +ces moments capitaux: la puberte, le premier bal, la revelation des +mysteres sexuels,--enfin l'etude, en cette elegante, de tout le +raffinement de la toilette, des parfums du corps et des facons +mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le leger hysterisme de +sa chastete, l'anemie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases +se resume le recent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur +maintient, pour notre regret, un engagement de sa preface. Dans ce +livre, M. de Goncourt a de nouveau consigne toutes les originales +beautes de son art, l'acuite de sa vision, la delicatesse de son emotion +et la science de sa methode, la sorte particuliere de style qui procede +de cette sorte particuliere de temperament. Avec les trois oeuvres qui +l'ont precede, jointes aux romans anterieurs des deux freres, il semble +que l'on peut maintenant definir, en ses traits essentiels, la +physionomie morale de l'auteur de _Cherie_, le mecanisme cerebral que +ses ecrits revelent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre. + + +I + + +Il est en M. de Goncourt trois predispositions originelles, sans lien +necessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, emotionnelle, +affectant les trois departements principaux de son organisation +psychique, qui, demontrees, peuvent suffire a l'analyse et a +l'explication de cet artiste. + +Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de +chaque chapitre sont constitues par le recit de faits positifs, precis, +particularises, par des observations, des anecdotes, un geste, une +physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces +faits nus, ou accompagnes de considerations et de narrations, qu'ils +resument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis, +renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments +essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans +de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui +les assemble et les denature par une relation logique. Et de ces +elements tenus mais rigides, comme les pierres d'une mosaique, M. de +Goncourt sait user avec un art et des resultats merveilleux. + +Il excelle, a un tournant de sa fabulation, a un moment psychologique de +ses personnages a montrer cette evolution et cette transformation par un +fait brutal, net, dont la conclusion est laissee a tirer au lecteur. +Telle est la scene ou la Faustin, surexcitee par le role qu'elle essaie +d'incarner, a la veille de son exalte amour pour lord Annandale, tombe +presque entre les bras d'un maitre d'armes en soeur; telle encore cette +conversation erotique que Cherie, a la campagne, par une apres-midi +torride, ses sens pres de s'eveiller, surprend de sa fenetre, entre deux +filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce +genre que M. de Goncourt depeint en leurs moments caracteristiques de +larges periodes de l'existence de ses creatures, l'enfance de Cherie et +l'enfance de celle qui sera la fille Elisa, la vie errante des freres +Zemganno avant leurs debuts a Paris, et la vie amoureuse, traversee +d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par +ces faits menus ou longs a decrire, il montre les etats d'ame permanents +ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant +machinalement a deranger les lois de la pesanteur, l'absorption +momentanee du saltimbanque cherchant un tour inoui,--par ce reglisse bu +dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinee de la Faustin. + +Il lui faut des faits pour prouver ses assertions generales, le desir +qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le theatre, une fois +qu'ils ont goute de cette gloriole, pour montrer la seduction que +celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final a +une analyse de caractere, ou a la notation d'un changement moral; la +mere des Zemganno appelee en justice, ne voulant temoigner qu'en plein +air, pour montrer le farouche amour de la bohemienne pour le ciel libre; +pour representer la modification produite en Cherie par sa puberte, +decrire en detail la gaucherie et la timidite subite de ses gestes. Par +une methode contraire M. de Goncourt fait preceder une consideration +generale de la serie de faits qui l'etayent, decrivant les fougues +d'Elisa de maison en maison, pour determiner en une generalisation +l'inquietude errante des prostituees. + +Des faits encore, deguises sous une conversation, jetes en parenthese, +arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent a caracteriser +ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, a decrire un +lieu, a specifier une sensation par une comparaison, a montrer en +raccourci l'aspect et les etres d'un salon, a noter le paroxysme d'une +maladie ou l'affolement d'une passion, a marquer les realites d'une +repetition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un +public de cirque a Paris, le debraille d'un cabotin, la colere d'une +actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes, +d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur +nous donne par surcroit, sans necessite pour le roman, comme une bonne +partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant recit ou +Mascaro, le fantastique et vague serviteur du marechal Handancourt, +emmene Cherie dans la foret "voir des betes", et sous les grands arbres +precede la petite fille emerveillee, faisant chut de la main sur la +basque de son habit noir. + +Que l'on reflechisse que cette methode ou le fait concret et +caracteristique prime le general, que M. de Goncourt parmi les +romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales +modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne +procede pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Heredite_, +les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son +realisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses +deductions avec preuves a l'appui, et ses caracteres etablis sur leurs +actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une epoque +restreints, des livres d'enquete sociale qui flottent entre l'histoire, +et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus +que ses contemporains, a l'evolution scientifique du roman. Il a acquis +quelques-uns des caracteres qui differencient les livres de science des +livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous +cotes, font que ses creatures sont plutot des types que des individus, +sont plus instructives que vivantes, plus generales et diffuses que +particulieres, sont plutot les exemples d'un genre que des individus +saisis et etudies a part. Et grace a son habitude d'accorder le pas a +ses observations sur ses idees generales, a ne point plaider de cause et +a ne pas emettre de considerations sur la vie, M. de Goncourt a pu se +tenir a egale distance de ces philosophies nuisibles a toute vue exacte +de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est +contente d'observer, de noter et de resumer, sans conclure, sans se +rallier a l'une des deux moities de la conception de la vie, sans que sa +sagacite ou son coup d'oeil soient alteres par une theorie preconcue +necessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilite, +il est reste aussi apte a relever les faits caracteristiques de la gaie +et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une +fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituee qu'ecrase +peu a peu le perpetuel silence du regime cellulaire. + +NOTES: + +[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne methode +etre suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour +le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations +cerebrales soient peu avancees. Si la decouverte de M. Brocat etait +definitive, si la faculte du langage devait avoir pour organe la +troisieme circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer a coup +sur que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanite, +doit presenter un developpement monstrueux. Mais cette localisation qui +parait juste pour le mecanisme musculaire de la parole, ne peut-etre +celle du langage. L'alliance des mots et des idees est telle que tout +organe pensant doit etre en rapport immediat avec tout organe verbal; +c'est la une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, +_Op. cit._).] + +[Note 12: Revue Independante, mai 1884.] + + +II + + +Mais de meme que parmi les faits multiples que presentent les choses et +qui constituent les sciences, certains sont attires a l'etude de la +matiere morte, certains autres a celle du monde organique, et parmi ces +derniers certains par la matiere vivante en ses elements, certains par +les ensembles que forment ces unites, il intervient chez les hommes de +lettres realistes un biais individuel, une predisposition de l'oeil a +voir, une aptitude de la memoire a retenir, un ordre de faits +particulier, un caractere dans les phenomenes, un moment dans les +physionomies, les gestes, les emotions, les ames. Et de l'effort que +chaque artiste fait a rendre ce qui le frappe et le touche, provient son +style individuel, la particularite de son vocabulaire et de sa syntaxe, +qui revele le plus surement la qualite intime de son intelligence. + +Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit +les paysages, les interieurs, les gens, les physionomies, les attitudes, +les passions, la nature psychologique de ses personnages preferes, on +extraira de cette collection, la notion d'un artiste epris de mouvement, +notant la vie dans son evolution, les visages dans leurs +transformations, les emotions dans leurs conflits, chaque ame dans sa +diversite. + +Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcement +immobiles, il percoit le caractere mouvant et variable, les vibrations +de la lumiere, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La +foret ou Cherie, enfant, se promene, est decrite en ses murmures, +l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumiere sur le +sol, les fuites d'une bete effaree. Le paysage morne ou s'eleve la +prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pale +qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _etendue blafarde_, la +_lumiere ecliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque ou les freres +Zemganno attendent avant d'entrer en scene, les objets se diffusent sous +les rayonnements que note l'auteur: + + C'etaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels + deplacements de gens eclabousses de gaz, ce sont en ce royaume du + clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de + charmants et de bizarres jeux de lumiere. Il court par instants sur + la chemise ruchee d'un equilibriste un ruissellement de paillettes + qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots + de soie vous apparait en ses saillies et ses rentrants, avec les + blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappee de soleil + d'un seul cote. Dans le visage d'un clown entoure de clarte, + l'enfarinement met la nettete, la regularite et le decoupage + presque cassant d'un visage de pierre. + +Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur +peuple ses pages, ce qu'il evoque c'est non une enumeration de traits au +repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur +attitude instantanee, leur figure surprise en un changement ou une +revulsion. Par une vision particuliere pareille en son effet, a ces +fusils photographiques, qui decomposent le vol d'une chauve-souris et le +saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrete le portrait de la soeur de la +Faustin, au sortir d'une crise hysterique, dans sa promenade nerveuse +par une salle de fin de diner,--decrit Cherie montant un escalier et, +"balancant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple +torse". Dans un cheval blanc promene le soir aux lumieres dans un +manege, il saisit "un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient +des yeux humides". C'est la demarche d'Elisa partant en promenade, +qu'il nous donne, "avec son coquet hanchement a gauche", "l'ondulation +de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le +regard souleves, retournes vers son visage." Mais c'est dans les _Freres +Zemganno_ qu'eclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant a +peindre des academies en mouvement, suspendues a l'oscillation d'un +trapeze, dardees dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde, +disloquees dans une pantomime, emportees et fuyantes dans le galop d'un +cheval. + +Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutot que son dessin, +il note des changements de figure, des mines plutot que des visages. Il +peint, en la Tomkins, "des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des +clartes cruelles sous la transparence du teint"; en Cherie, +"l'animation, le montant, l'esprit parisien"; "l'ebauche de mots coleres +crevant sur des levres muettes", pour les traits convulses de la detenue +Elisa. La physionomie de la Faustin lui apparait tantot dessinee en +ombres et meplats lumineux, par une lampe posee pres de son lit, tantot +s'assombrissant, se creusant sous une emotion tragique: + + Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la + tenebreuse absorption du travail de la pensee; de l'ombre emplit + ses yeux demi-fermes; sur son front, semblable au jeune et mol + front d'un enfant qui etudie sa lecon, les protuberances, au-dessus + des sourcils, semblerent se gonfler sous l'effort de l'attention; + le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le palissement + imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de + paroles, parlees en dedans, courut mele au vague sourire de ses + levres entr'ouvertes. + +M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caracteristiques. Il +sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la +jupe de sa voisine, "l'allee et la venue d'un petit pied bete" d'une +femme hesitant a dire une idee embarrassante et saugrenue, le rapide +gigottement du coude d'une actrice eclatant d'un fou rire, et le geste +de colere avec lequel, desesperant de trouver une intonation, elle tire +les pointes de son corsage. + +Et cette perpetuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies +changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous +l'epiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de +M. de Goncourt, secoue et precipite les passions de ses personnages, +accelere leurs conversations en ripostes serrees de pres, fait voler +leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux +tatonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; a la brillante et +heureuse folie de son succes; aux revoltes cabrees d'une fille a moitie +maniaque, a son "herissement de bete" devant la porte de sa prison, a +l'alanguissement graduel de sa volonte meurtrie et matee. Ce que M. de +Goncourt nous montre, ce sont les coleres d'une petite fille gatee, se +roulant par terre dans la rage d'une soupe otee; l'affolement d'une +jeune femme mourant de sa chastete, et courant a la quete d'un mari; +l'etat d'ame inquiet et alangui d'une actrice entretenue, elaborant un +role de grande amoureuse, se jetant dans le plus poetique et le plus +emouvant amour, abandonnant le theatre, puis reprise par lui, recuperant +ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la +mort de son amant. + +Et par une consequence logique ce sont des ames capables de ces +variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt +s'applique a peindre, des ames diverses, plastiques a toutes les +sensations, desarticulees et nerveuses, sans constance et sans unite, +sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des ames de +demi-artistes, des ames de premier mouvement, soudaines, ductiles et +fougueuses. Conduit par son realisme a l'etude d'une basse prostituee, +d'ailleurs retive et passionnee, il n'a fait depuis que des creatures +fantasques et charmantes, des clowns bohemiens, une actrice, une jeune +fille jolie, coquette et gatee, des etres changeants comme un ciel de +printemps, extremes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile a +decrire et a montrer. + +De ce gout pour la vie, de ce perpetuel et paradoxal effort a rendre le +mouvement avec des mots figes et une langue plus ferme que souple, de +cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M. +de Goncourt. Il a du recourir au neologisme pour noter des phenomenes +qu'il a bien vus le premier. Le frisson meme que lui causait le +spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de debut, qui +donnent comme un coup de pouce a la phrase, ces "et vraiment" ces +"c'etait ma foi", ces "ce sont, ce sont" qui marquent la legere griserie +de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation +delicate. Il s'accoutume a forger des substantifs avec des adjectifs +deformes, parce que l'accident, la qualite qu'exprime l'adjectif lui +parait plus importante que l'etat, rendu par le substantif. Il recourra +a d'interminables enumerations pour decrire tous les multiples aspects +d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots fremissants, +colores, pailletes, etincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il +voit aux choses d'eclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces etranges +phrases disloquees, enveloppantes comme des draperies mouillees, +mouvantes et plastiques qui semblent s'inflechir dans le tortueux d'une +route: "Enfin l'omnibus, decharge de ses voyageurs, prenait une ruelle +tournante, dont la courbe, semblable a celle d'un ancien chemin de +ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gele"; +des phrases comprehensives donnant a la fois un fait particulier et une +idee generale, des phrases peinant a noter ce que la langue francaise ne +peut rendre et devenant obscures a force de torturer les mots et de +raffiner sur la sensation: + + Ils savouraient la volupte paresseuse qui, la nuit, envahit un + couple d'amants dans un coupe etroit, l'emotion tendre et + insinuante, allant de l'un a l'autre, l'espece de moelleuse + penetration magnetique de leurs deux corps, de leurs deux esprits, + et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiede + contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les + jambes de l'homme. C'est comme une intimite physique et + intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte ou les lueurs + fugitives des reverberes passant par les portieres, jouent dans + l'ombre avec la femme, disputent a une obscurite delicieuse et + irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous + montrent un instant son visage de tenebres, aux yeux emplis d'une + douce couleur de violette. + +C'est dans la notation de ces sentiments tenus, delicieux et troubles +qu'eclate la maitrise de M. de Goncourt, dans le rendu tatonnant, +repris, pousse, flottant et enlaceur de ces mouvements d'ame vagues et +inapercus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que +causent a Cherie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte +d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupefiera Paris, dans +la vague stupeur d'ame qui vide peu a peu la cervelle d'une prisonniere +hysterique. Grace aux infinies ressources de son style et au biais +particulier de sa manie observante, il est parvenu a saisir quelques-uns +des faits profonds et obscurs de notre vie cerebrale. L'organisation de +ses sens et de son style ressemble a ces instruments infiniment +complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui +saisissent des phenomenes et permettent des approximations inconnues aux +anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette delicate +complexite, cause et condition d'une science plus vraie? + + +III + + +A ce sentiment vif et penetrant de la vie en acte, de ses remuements +physiques et des ses agitations morales, a cette recherche appliquee et +reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de +Goncourt le gout particulier d'une certaine sorte de beaute, qu'il +recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guide dans +ses courses de collectionneur, dans la determination des sujets et des +scenes de la plupart de ses romans: le gout passionne du joli. Ce +penchant qui le conduisit a recueillir les dessins du XVIIIe siecle, a +etudier en toutes ses faces et a faire revivre en son entier cette +epoque de la grace francaise, qui lui fit aimer dans les objets du Japon +leur puerilite, l'ingenu et l'impromptu de leur art, penetre et +determine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un +parfum a part, les farde et les poudre. + +A une epoque ou le souvenir du romantisme remplit les romans realistes +et les scenes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de +raffinements maladifs, M. de Goncourt a conserve le sens des choses +naturellement charmantes, de la poesie dans les incidents journaliers, +des ames delicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il +sait gouter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer +de poetiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de +caractere d'un soldat, ancien berger, la grace native d'une actrice +naturellement fine, s'arreter aux idylliques visions enfantines qui +fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais ou le sens du joli +eclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante etude de +reclusion feminine qui forme la premiere moitie de _Cherie_, dans le +geste mutin d'une petite fille perchee sur sa chaise et eventant sa +soupe de son eventail; dans la gaie repartie du marechal consolant +Cherie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis a +table; dans la scene du bapteme de la poupee; dans l'inquiet effarement +d'une troupe d'enfants enfermes dans les combles; dans la bienveillante +et aimable idee qu'a la marechale de greffer sur les eglantiers de de la +foret de Saint-Cloud les roses du jardin imperial. Personne ne pouvait +mieux rendre les legers et coquets caprices d'une ame de fillette, la +demi-pamoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion +satisfaite: + + En la paix du grand hotel, au milieu de la mort odorante de fleurs, + dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles, + scandait l'insensible ecoulement du temps, tandis que tous deux + etaient accotes l'un a l'autre la chair de leurs mains fondue + ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration + passaient dans un _far-niente_ de felicite, ou parler leur semblait + un effort. Et c'etaient de douces pressions, un echange de sourires + paresseux, une volupte de coeur toute tranquille, un muet + bonheur.... + +Et il arrive pourtant a ce decriveur des joliesses et des bonheurs, a +ce realiste qui sait parfois etre gaminement gai, d'etre attire par le +fantastique et le crepusculaire que montre parfois la vie parisienne, +par l'existence excessive et mysterieuse de la Tomkins, l'affeterie +voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans +_La Faustin_, apres les vues rembranesques des repetitions diurnes a la +Comedie-Francaise, et la sinistre fin de diner des auteurs dramatiques, +les scenes ou apparait l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du +denouement egal en puissance terrifiante a la _Ligeia_ de Poe,--_La +Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de +son amant moribond. Jamais realiste ne s'est avance plus loin au bord de +la verite, a la rencontre de la grande poesie. + +C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents, +cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystere pour +certaines scenes et certains personnages, qui finalement caracterise le +mieux l'art de M. de Goncourt. De la les paillettes, l'ingeniosite, le +coloris adouci et pimpant de son style, la frequence des scenes +elegantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de +sa phrase, la gaiete de son humeur, et la tendresse de son emotion. De +la aussi, de son gout du bizarre et du fantastique, les soubresauts de +son recit, la terrible nervosite des derniers chapitres de _La Faustin_ +et de _Cherie_, ces agonies atroces, ces scenes nocturnes traitees a +l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystere de certains de +ses devoilements, la richesse barbare de certains de ses interieurs. + +M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthetiques. Il a garde +beaucoup de sa frequentation de l'ancienne France, de la France de +Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a ete conquis aussi par le +romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poe, de Quincey, Heine, +par ce que Balzac a innove. De cet amalgame est fait le charme et le +heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous seduit et nous terrifie. + +Et maintenant cette analyse terminee, il faut imaginer que le mecanisme +cerebral dont nous avons essaye d'isoler et de montrer les gros rouages, +est vivant et en marche, possede par une creature humaine, constitue en +son engrenement et son travail une unite indivise, la pensee, la raison +et le genie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les +distinctions innaturelles que nous avons etablies, M. de Goncourt est a +la fois chercheur de petits faits caracteristiques et precis, frappe par +les aspects mouvementes des etres et des choses, emu par ce qu'il y a +en ces phenomenes de joli, de delicat, de rare, de bizarre, d'un peu +fantastique. Ce penchant reagit sur le choix de ses documents humains, +de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse a +donner des visions nettes de mouvements et de jolites; l'habitude de +l'observation, son ouverture d'esprit a tous les phenomenes de la vie, +le garde de tomber dans la mievrerie ou le pessimisme: la recherche +d'emotions delicates le preserve habituellement de s'appliquer a l'etude +des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des +phenomenes psychologiques, l'eloigne de concevoir des caracteres uns, +individuels et constants, colore et enerve sa langue, attenue ses +fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore +a ces anomalies individuelles d'organisation cerebrale, les caracteres +generaux de toute ame d'artiste et d'ecrivain, la vive sensibilite, le +don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des +incidents, l'infinie tenacite de la memoire pour les perceptions de +l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de realiser cette +chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de +cette curieuse intelligence, il faut le figurer jete des sa jeunesse, +avec son frere et son semblable, dans les remous de la vie parisienne, +promenant l'aigu de son observation, la delicate nervosite de son +humeur, dans le monde des petits journaux, des cafes litteraires, des +ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une +maison constellee de kakemonos et rosee de sanguines, le cerveau nourri +par une immense et diverse lecture: a la fois erudit, artiste et +voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de +celui de Rivarol, instruit des tres hautes speculations de la science, +l'on aura ainsi la vision peut-etre exacte, en ses parties et son tout, +de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant, +solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs +de cette fin de siecle. + + * * * * * + +PAGES RETROUVEES[13] + +PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT + + +Dans ce livre M. de Goncourt a reuni ses articles de journal et ceux +qu'il a faits avec son frere. Il suffit de dire que presque toutes ces +_Pages retrouvees_, sont des morceaux de bonne ou de haute litterature, +pour marquer la difference entre les feuilles d'il y a une trentaine +d'annees et celles de la notre. C'etaient en effet des gazettes bizarres +celles ou les Goncourt faisaient paraitre, vers 1852, les chroniques et +les nouvelles qui formerent depuis la _Lorette_, une _Voiture de +masques_ et le present volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le +_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du +_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et +encadrant cette gravure d'un texte ecrit parfois par des gens ayant de +la litterature. M. Aurelien Scholl fit la ses debuts; il etait alors +d'un pessimisme furibond et faisait preceder ses chroniques toutes en +alineas, d'epigraphes naivement latins ou grecs. Le numero etait une +fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour +montrer a quel point on laissait ce poete hausser le ton coutumier de +journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant +ne se trouvera guere dans nos quotidiens: "Ainsi dans le calme silence +des nuits, aux heures ou le bruit que fait en oscillant le balancier de +la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures +ou les rayons celestes touchent et caressent a nu l'ame toute vive, ou +la conscience a une voix, ou le poete entend distinctement la danse des +rhythmes degages de leur ridicule enveloppe de mots, a ces heures de +recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis +interroge avec epouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des +os. Et quand on y songe qui ne fremirait, en effet, a cette idee de +vivre peut-etre au milieu d'une race de dieux implacables parmi des +etres qui lisent peut-etre couramment dans notre pensee, quand la leur +se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y +songe.... Le mystere de l'enfantement leur a ete confie et peut-etre le +comprennent-elles.... Peut-etre y a-t-il un moment solennel ou si le +mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir +entre ses mains son ame palpable et en dechirer un morceau qui sera +l'ame de son enfant...." + +Les Goncourt faisaient de meme des numeros entiers du _Paris_, qui ne +contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle +comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_. + +Ils annoncaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des +Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de theatre (le _Joseph +Prudhomme_ de Monnier a l'Odeon), des notes bibliographiques; parfois +meme ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue +Lafitte a la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en +police correctionnelle. + +C'etait cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces +annonces documentaires qui rendront precieuses aux historiens futurs les +quatriemes pages de nos journaux, sont encore amusantes a lire. + +Une reclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le +"plus de copahu" est deja le cri de ralliement des medecins de +certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies +confidentielles; un journal contemporain publie "les memoires de Mme +Saqui, premiere acrobate de S.M. l'empereur Napoleon 1er;" un +restaurateur de la rue Montmartre promet "pour 1 fr. 50 un repas +comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;" enfin, un chocolatier +encore ingenu libelle ainsi sa reclame: "La confiserie hygienique +fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriete exclusive a +recu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments +alibiles empruntes au jus de poulet, et rendus completement insipides." + +On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et +visiblement Henri Heine etait un peu le genie du lieu. Les Goncourt +aussi subirent cette admiration. _Une nuit a Venise_ est bien une +fantaisie a la maniere des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans +doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque +dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux. + +_Pages retrouvees_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de +Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Theophile Gautier. +Nous ne connaissons pas de portrait plus evocateur et plus anime, +gesticulant et parlant, traverse d'onde, de vie et de pensee, plus +delicatement modele par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait +est une des plus belles pages de ce siecle. Il merite de compter entre +Charles Demailly et la Faustin. + +NOTES: + +[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.] + + + + + +J.K. HUYSMANS[14] + + +C'est l'histoire d'un frele et exceptionnel jeune homme, prise en son +plus etrange chapitre, que raconte _A Rebours_, le nouveau livre de M. +Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, eraille et froisse par +tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de +sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se +detourne de la realite qui ne contente ni ne rejouit ses sens. Usant +d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie a donner a tous ses +gouts une nourriture facticement convenable, presente a ses yeux des +spectacles combines, substitue les evocations de l'odorat a l'exercice +de la vue, et remplace par les similitudes du gout certaines sensations +de l'ouie, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres +latines et francaises ont d'oeuvres raffinees, superieures ou +decadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systematise son +hypocondrie, entre l'ascetisme morose des mystiques et l'absolu +renoncement des pessimistes allemands. A l'origine et au cours de cette +maladie mentale, preside la maladie physique. La nevrose apres avoir +cause l'incapacite sociale du duc Jean, affine son intelligence jusqu'a +l'amincir, apparait en lui plus ouvertement, le poursuit +d'hallucinations, le force une premiere fois--dans l'episode du voyage +ebauche a Londres,--a tenter de rentrer dans la vie, l'anemie le mine et +l'accable dans une prostration finale jusqu'a ce que la folie et la +phtisie le menacant--le duc Jean se resolve sur l'ordre de son medecin a +revenir au monde pour mourir plus lentement. + +Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises, +souffreteuses, d'analyses qui revelent et de descriptions qui montrent, +peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres anterieures de M. +Huysmans. Il nous semble qu'il est le developpement, extreme mais +logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Menage, Les +Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _A Rebours_, M. +Huysmans a marque dans une certaine direction la frontiere avancee de +son talent, qui se trouve embrasser certaines regions lointaines +apparemment exterieures. + +NOTES: + +[Note 14: _Revue independante_, 4 juillet 1884.] + + +I + + +Les procedes d'art de M. Huysmans appartiennent en general, comme ceux +des ecrivains qui sont a la tete du roman, a l'esthetique realiste. Il +sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caracteres avec +une exactitude notablement superieure a celle des romanciers idealistes; +la vie d'un homme etant rarement tragique, il s'abstient de toute +intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux eprouves +par un Parisien de la moyenne; l'histoire a raconter se trouvant ainsi +reduite, M. Huysmans l'expedie en quelques phrases et consacre ses +chapitres non plus au recit d'une serie d'evenements, mais a la +description d'une situation, d'une scene, procede non par narrations +successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux relies +de breves indications d'action; et, comme tous les ecrivains de cette +ecole,--avec de profondes differences personnelles,--il possede un +vocabulaire etendu et un style riche en tournures, apte, par des +procedes divers, a rendre l'aspect exterieur des choses, a reproduire +les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et +compliquees de nos sensations, de facon a les renouveler dans l'esprit +du lecteur par la voie detournee des mots. + +Mais parmi ces elements memes qui sont les parties exterieures et +communes de toute oeuvre realiste, il en est deux, l'exactitude de la +vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnes et menes +a bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux +Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de +plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui +sache mieux les interieurs divers des myriades de maisons parmi +lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux +enregistres dans son cerveau, les physionomies, la demarche, la +tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses categories superposees +d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et +les scenes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont +l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanement une vision +interieure comme une analogie ou une coincidence. Dans _En Menage_, le +debut, ou, par une nuit nuageuse, Andre et Cyprien, parcourent +lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pave, le marchand de +vin fermant sa boutique a l'approche silencieuse de deux sergents de +ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pave, est assurement +le recit detaille de la serie d'impressions que procure une rentree +tardive. Qui ne connait de son passage dans les bouillons, "cette +epouvantable tristesse qu'evoque une vieille femme en noir, tapie seule +dans un coin et machant a bouchees lentes un troncon de bouilli?" Les +soirees de la famille Vatard, celles de la famille Desableau, ou Madame, +apres avoir lentement coupe un patron, l'essaie, les sourcils remontes +et les paupieres basses, sur le dos de sa fillette "la faisant pivoter +par les epaules, lui donnant avec son de de petits coups sur les doigts +pour la faire tenir tranquille ... pincant l'etoffe sous les aisselles, +meditant sur les endroits devolus pour les boutonnieres", ont une +convaincante veracite. Il n'est presque point de page ou l'on ne +constate cette justesse de vision et cette probite artistique. Que l'on +note encore le chapitre de _A Rebours_, ou, par une boueuse nuit +d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des +bureaux de "Galignani" a la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les +Soeurs Vatard_, le tumultueux interieur d'atelier de femmes par un +matin de paye apres une nuit blanche, la plaisante enumeration des +manques de tenue de l'ouvriere Celine devenue la maitresse d'un monsieur +a chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergere dans les +_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents +de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualite que M. +Huysmans est seul a posseder, l'art de rendre veridiquement la +conversation, d'ecrire en style parle les dires d'un concierge, ou les +bavardages de deux artistes; assurement le realisme de M. Huysmans, +semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature. + +Dans ce perpetuel et acharne colletement avec la realite, M. Huysmans a +contracte quelques-unes des particularites de son style. Attentif aux +conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigne par ses +observations sur les termes techniques des metiers, il a retenu et su +employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et +artiste, amasser et deverser un tresor de mots d'argot et d'atelier qui +lui permet de noter des sensations et des emotions dans la langue meme +des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque +qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira +de l'or d'une etole, qu'il est "assombri et quasi saure"; il dira +encore: "des hommes souls turbulaient"; des fleurs lui apparaitront +"taillees dans la plevre transparente d'un, boeuf"; il pourra ecrire +cette phrase: "Attise comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit +en gueule de four, dardant une lumiere presque blanche ... grillant les +arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une temperature de fonderie en +chauffe pesa sur le logis". Il tire de l'observation des comparaisons +etonnamment justes: "Elle eut a la fin des larmes, qui coulerent comme +des pilules argentees, le long de sa bouche." Comme pour tous les +artistes, le commerce avec la realite, avec ce que l'on peut saisir par +les sens, revoir, tater et montrer avec les spectacles familiers de +l'humanite et du monde, lui a ete profitable. Il a acquis a cette +connaissance de la vie, la dose de veracite qui est indispensable au +roman moderne, la force, la precision, la richesse et le pittoresque du +style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'elaborer et de +realiser sa conception particuliere de l'ame et de la destinee humaine. + + +II + +C'est, en effet, par une psychologie particuliere des personnages, par +la facon dont M. Huysmans se figure le mecanisme de l'ame humaine, +exagere certaines facultes, amoindrit l'action de certaines autres, que +ses romans tranchent sur leurs congeneres, se sont necessairement +revetus d'un style original et aboutissent a une philosophie generale +deduite jusqu'en ses extremes consequences. Si l'on examine quelle est +l'activite commune et constante des creatures mises sur pied par M. +Huysmans, si l'on ecarte les traits generaux de toute conduite humaine, +on arrive a constater qu'ils s'emploient a subir, a accumuler et a faire +revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout +encore des perceptions visuelles colorees ou lumineuses. Le Cyprien des +_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'Andre de _En Menage_, le duc Jean de _A +Rebours_ semblent etre, en fin de compte, des couples d'yeux montes sur +des corps mobiles, aboutissant a de formidables ganglions optiques, qui +penetrent toute la masse cerebrale de leurs fibrilles radiees. Toute +leur activite vitale aboutit a emmagasiner des visions et a en degorger +d'anciennes, a noter des aspects, a percevoir des colorations et des +scintillements, et a evoquer, dans les periodes languissantes, +d'anciennes vibrations lumineuses, entassees, endormies dans +l'arriere-fonds de la memoire, mais vivaces et aptes a reparaitre a la +suite d'une association d'idees, comme les alterations d'un papier +sensibilise, sous l'action d'un reactif. + +Cette conception de l'ame humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et +irrepressible. S'il met en scene des personnages que leur manque de +culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux +rudimentaires ne savent point voir; il intervient, decrit en personne, +sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs +contemplent, et marque ensuite en realiste exact le peu d'interet +qu'eveille chez eux ce spectacle inapercu. Il raconte en ses couleurs, +son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour +de foire, puis: "Tout cela etait bien indifferent a Desiree." Il dessine +en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les +escarbilles volantes, la course acceleree ou contenue des locomotives, +toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest a la tombee +de la nuit, et conclut: "Anatole reflechissait." + +Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-dela de la +vraisemblance. Il prete a ses ouvrieres l'acuite et la delicatesse +oculaires qu'il possede, leur attribue, dans les contemplations +auxquelles il les soumet, les plus rares qualites d'observateur. Ses +brocheuses devisagent admirablement l'employe de la maison Crespin qui +vient leur reclamer de l'argent; Desiree et Auguste, au moment de +s'eprendre, se detaillent mutuellement en physionomistes consommes. +Desiree, conduite au theatre Bobino, percoit la silhouette de la +chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre +intransigeant, puis les details de sa toilette, comme une personne +situee dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas a +loger dans ces ames etroites, tout l'epanouissement de ses qualites de +peintre verbal. Il se mit a l'aise dans _En Menage_ et eut recours aux +artistes. + +Assurement, jamais Paris n'a ete fouille, decrit, decouvert, examine +dans ses details et repris dans ses ensembles, analyse et synthetise +comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le +litterateur Andre Jayant. Tout y apparait, depuis l'appartement de +garcon artiste ou Andre s'installe apres sa mesaventure conjugale, +jusqu'a la place du Carrousel ou il va promener sa nostalgie feminine et +contempler "le merveilleux et terrible ciel qui s'etendait au soleil +couchant par de la les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines +dont les masses violettes se dressaient trouees sur les flammes +cramoisies des nuages;" depuis le brouhaha d'un cafe du Palais-Royal le +soir, jusqu'a ces taches lumineuses que la nuit, les fenetres eclairees, +dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'imperiale. Ce +livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du +Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les +cafes s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles decouchees la +nuit au moment des rentrees tardives, le soir a l'heure discrete ou des +messieurs bien mis emboitent le pas d'ouvrieres en cheveux, au +crepuscule, ou deserte et morte, elle seche d'une averse sous la flambee +jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le +garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une +fille, celui d'un employe, tout le dedans et le dehors de la capitale du +monde moderne. + +Et ce livre qui se resume en une accumulation de tableaux colores et +mouvementes, n'a pas suffi a assouvir la passion descriptive de M. +Huysmans. De meme que les strategistes et les joueurs d'echecs +superieurs dedaignent les rencontres reelles ou l'imprevu altere la +beaute des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la +solution de problemes factices, M. Huysmans s'est detourne de copier la +realite, qui ne repondait point a ses exigences sensuelles, et s'est +fabrique dans _A Rebours_, des objets de perception inventes et +parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses reelles, en eliminant +tout ce qui dans l'art et la nature, etait pour lui denue d'emotion +agreable, il a cree des visions et des perceptions artificielles, qui, +elaborees de propos delibere, se sont trouvees en harmonie parfaite avec +ses facultes receptives et les aptitudes de son style. + +Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte. +Le boudoir ou des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de +travail ou il consume ses heures a revoquer le passe, ou a feuilleter de +ses doigts pales, des livres precieux et vagues, cette bizarre et +expeditive salle a manger, dans laquelle il trompe ses desirs de voyage, +la desolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un +apres-midi d'ete, les floraisons monstrueuses dont se herissent un +instant les tapis, les evocations visuelles et auditives de certains +parfums aeriens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages +consacrees aux peintures orfevrees de Moreau, a certains tenebreux +dessins de Redon, a certaines lectures prestigieuses et suggestives; +ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une +de ses phrases, "tous feux allumes". + +Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses +affectent ses appareils sensoriels et cerebraux, M. Huysmans atteint a +une elocution consommee, orientale et superieure. + +Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il +sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent +ses sensations. Certaines phrases petaradent et font feu des quatre +pieds: "La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'ecrasa +dans les plaines de Chalons, ou Aetius la pila dans une effroyable +charge. La plaine gorgee de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux +cent mille cadavres barrerent la route, briserent l'elan de cette +avalanche qui, divisee, tomba eclatant en coups de foudre sur l'Italie, +ou les villes exterminees flamberent comme des meules". D'autres phrases +coulent lentement comme des larmes de miel: "Cette piece ou des glaces +se faisaient echo et se renvoyaient a perte de vue dans les murs des +enfilades de boudoirs roses, avait ete celebre parmi les filles, qui se +complaisaient a tremper leur nudite dans ce bain d'incarnat tiede +qu'aromatisait l'odeur de menthe degagee par le bois des meubles". +D'autres encore sont agitees et cursives: "Glissant sur d'affligeantes +savates, ce laveur s'enfonca dans un va-et-vient furieux de garcons, +lances a toute volee, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des +soucoupes, eblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers." + +Mais c'est surtout la sensation coloree que M. Huysmans est parvenu a +reproduire integralement par l'artifice des mots. Assurement cette +phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle decrit: "Des branches de +corail, des ramures d'argent, des etoiles de mer ajourees comme des +filigranes et de couleur bise, jaillissent en meme temps que de vertes +tiges supportant de chimeriques et reelles fleurs, dans cet antre +illumine de pierres precieuses comme un tabernacle, et contenant +l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinte de rose aux seins +et aux levres, de la Galatee, endormie dans ses longs cheveux pales". Et +encore: "Sur sa robe triomphale, couturee de perles, ramagee d'argent, +lamee d'or, la cuirasse des orfevreries dont chaque maille est une +pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur +la chair mate, sur la peau rose the, ainsi que des insectes splendides, +aux elytres eblouissantes, marbres de carmin, ponctues de jaune aurore, +diapres de bleu acier, tigres de vert paon." + +Mais, outre cette virtuosite generale, M. Huysmans a concu un type de +phrase particulier, ou par une accumulation d'incidentes, par un +mouvement pour ainsi dire spiraloide, il est arrive a enclore et a +sertir en une periode, toute la complexite d'une vision, a grouper +toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, a +rendre une sensation dans son integrite et dans la subordination de ses +parties: "Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et +verts qui avaient saute des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de +Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, eclaboussant de ses deux +flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se +reformerent, troues ca et la par une colonne de foule se precipitant du +theatre Montparnasse, s'elargissant en un large eventail qui se repliait +autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges". +Ou encore: "Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni +pierres, mais de chaque cote, bordant le chemin sans pave creuse d'une +rigole au centre, des bois de bateaux marbres de vert par la mousse et +plaques d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se +renverse entrainant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec +elle la porte, visiblement achetee dans un lot de demolitions et ornee +de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hale +deposee par des attouchements de mains successivement sales". Le souple +enlacement de cette sorte de phrase, est sans egal. Elle est le produit +dernier et la preuve de cette faculte receptive que nous avons +constatee; elle est la sensation meme absorbee, elaboree dans +l'intelligence, et projetee au dehors telle quelle. + +Mais ce tour de force descriptif reussit avec une perfection et une +frequence qui constituent deja une anomalie. Que l'on revienne, en +effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, a l'homme normal, +chez qui la sensation percue en gros et a la hate, est transformee par +un travail conscient ou inconscient en volontes, en actes, en une +conduite et une carriere; le point morbide des creatures romanesques +apparait. L'epanouissement de leurs facultes receptives a etouffe toutes +leurs autres energies, les a reduites a la vie vegetative d'une plante +passive par essence, regie et affectee par tout ce qui l'entoure, +dependant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. A mesure +que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-a-dire plus +soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est +force d'attenuer leur force de volonte, de les decrire plus incapables +de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir. +Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste a peu pres +intact, dans ses derniers il le doue d'etranges timidites, d'une +mollesse constante, d'un acquiescement resigne a toutes les +vicissitudes, d'une absolue dependance des circonstances exterieures, +qui se traduit autant par l'incapacite d'Andre a travailler dans un +appartement neuf, que par l'intolerable malaise qu'il ressent a vivre +seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _A +Rebours_, cette dysenergie est consommee; des Esseintes est une pure +intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte +volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre a Londres. De +leur impuissance volitionnelle, on peut deduire leur incapacite de vivre +dans la societe, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour +des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin +leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur degout de toute +vie active. + + +III + +En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi, +repugne aux contacts sociaux, meprise ou bafoue les etres les plus +sains, plus bornes et robustes, plus aptes a agir et a jouir de concert, +M. Huysmans deploie une penetrante finesse d'analyse et fait certaines +decouvertes que n'ont point prevues les psychologues et alienistes +speciaux de l'hypocondrie. + +Il assigne a ses personnages le temperament habituel des melancoliques +agites, une anemie partielle ou totale, une debilite turbulente, un +systeme nerveux faible, c'est-a-dire excitable par des causes minimes; +pour le plus caracterise de ses malades, le duc des Esseintes, M. +Huysmans a recours a la symptomatologie de la nevrose, qui est, en +effet, habituellement accompagnee de melancolie a son debut. + +Sur cette base physique dont les traits generaux seuls sont constants, +M. Huysmans etablit le caractere de ses personnages. Il leur assigne le +trait principal du temperament pessimiste, celui de ne pouvoir etre +affecte que de sensations desagreables ou douloureuses, meme pour des +objets qui n'ont en soi rien de haissable (J. Sully, _le Pessimisme_). +Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de patisserie est +decrite en termes de degout. Dans _En Menage_, Cyprien, revenant d'une +soiree, deblatere contre les diverses categories des personnes qu'il y a +apercues, avec une amusante partialite. Plus tard, au Luxembourg, comme +il passe en revue avec Andre, ses souvenirs d'ecole, qu'ils evoquent +avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont +necessairement ruines et en peine d'argent. Les fleurs rares et etranges +dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui presentent que des images +de charnier et d'hopital: "Elles affectaient cette fois une apparence de +peau factice sillonnee de fausses veines; et la plupart comme rongees +par des syphilis et des lepres, tendaient des chairs livides, marbrees +de roseoles, damassees de dartres; d'autres avaient le teint rose vif +des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croutes qui se +forment; d'autres etaient bouillonnees par des cauteres, soulevees par +des brulures; d'autres encore montraient des epidemies poilus, creuses +par des ulceres et repousses par des chancres; quelques-unes enfin +paraissaient couvertes de pansements, plaquees d'axonge noire +mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquees de grains de +poussiere, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme." + +De meme que le temperament craintif est dispose a ne voir dans l'avenir +que des causes d'effroi, le temperament malheureux ne presage que des +deceptions. Dans _En Menage_, Cyprien emet sur une nouvelle conquete +d'Andre, sur les motifs qui font revenir a ce dernier une ancienne et +desirable maitresse, des hypotheses sinistres, qu'il s'irrite de ne +point voir se realiser. Et passant de cas particuliers a l'ensemble +general, les personnages de M. Huysmans n'apercoivent la vie que comme +une suite d'infortunes. 11 faut lire, a ce propos, les plaintes de M. +Folantin, dans _A Vau l'eau_, ou le passage suivant de _A Rebours_, qui +est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant a oter d'un +ensemble toute bonne qualite, et a le declarer ensuite mauvais: + +"Il ne put s'empecher de s'interesser au sort de ces marmots et de +croire que mieux eut valu pour eux que leur mere n'eut pas mis bas. + +"En effet, c'etait de la gourme, des coliques et des fievres, des +rougeoles et des gifles, des le premier age; des coups de bottes et des +travaux abetissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des +maladies et des cocuages, des l'age d'homme; c'etait aussi, vers le +declin, des infirmites et des agonies, dans un depot de mendicite ou +dans un hospice." + +Et, chose singuliere, cette vue exclusive des miseres humaines +n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs +semblables: "Comme toute impression morale est penible a +l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traite des maladies +mentales_, il se developpe chez lui une disposition a tout nier et a +tout detester." Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages +de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entierement; et ni +les uns ni les autres ne menagent a la societe des railleries qui +tournent rapidement en denonciations coleres. Ils sont convaincus de +l'avortement fatal de l'effort humain, denigrent ses succes +necessairement partiels, denoncent toutes les institutions nationales, +contestent la possibilite du progres et aboutissent, quand ils formulent +la theorie generale de leurs sentiments, aux anathemes du catholicisme +ou a ceux plus absolus et aussi peu fondes de Schopenhauer. + +Tous ces traits du pessimisme, connus deja, sont rassembles, coordonnes, +caracterises et montres avec un art merveilleux et penetrant dans les +livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a decouvert: +l'influence du pessimisme sur le gout artistique. Par un choc en retour +imprevu mais legitime, de meme que les spectacles communement tenus pour +beaux deplaisent au melancolique, les spectacles juges laids par les +gens a temperament heureux doivent confirmer l'etat d'ame ou il se +complait, le dispenser de toute negation et de toute revolte, evoquer sa +tristesse et la laisser s'epancher. Le peintre Cyprien n'est a l'aise +que devant certains spectacles douloureux et minables; il prefere "la +tristesse des giroflees sechant dans un pot, au rire ensoleille des +roses ouvertes en pleine terre"; a la Venus de Medicis, "le trottin, le +petit trognon pale, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur +des hanches qui bougent"; formule son ideal de paysage en ces termes: +"Il avouait d'exultantes allegresses, alors qu'assis sur le talus des +remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'epiderme +meurtri se bossele comme de hideuses croutes, dans ces routes ecorchees +ou des trainees de platre semblent la farine detachee d'une peau malade, +il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux, +rentrant de sa fabrique ereinte, suant, moulu, trebuchant sur les +gravats, glissant dans les ornieres, trainant les pieds, etrangle par +des quintes de toux, courbe sous le cinglement de la pluie, sous le +fouet du vent, tirant resigne sur son brule-gueule." + +Et sur ce dolent ideal, des Esseintes rencherit encore: "Il ne +s'interessait reellement qu'aux oeuvres mal portantes, minees et +irritees par la fievre" "... se disant que parmi tous ces volumes qu'il +venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly etaient encore les +seules dont les idees et le style presentassent ces faisandages, ces +taches morbides, ces epidemies tales, et ce gout blet, qu'il aimait tant +a savourer parmi les ecrivains decadents". Cette phrase est precedee +d'une interessante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et +d'une enumeration d'auteurs francais dans laquelle se coudoient +curieusement des ecrivains catholiques qui n'ont d'interet que pour des +antiquaires en idees et en style, quelques poetes reellement decadents +comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilites metriques +et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne +partie de ce que la litterature contemporaine a produit de superieur et +de raffine. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au +raffinement le plus fastidieusement delicat, qu'aboutit, en fin de +compte, le pessimisme etudie par M. Huysmans, comme un arbuste +souffreteux et effeuille culmine en une radieuse fleur. + +M. James Sully a tres exactement marque que le dernier mobile du +pessimisme est le desir que tout soit parfaitement bon, le souci de +choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste +a-t-il plus de chances que l'optimiste de decouvrir et d'apprecier les +choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas eveille une admiration +trop generale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette +vulgarisation que des Esseintes s'est detourne des tapis d'Orient et des +eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura +plus d'audace a se mettre au-dessus du gout public, a aller droit a ce +qui est excellent. De la le raffinement, la recherche, la trouvaille, +l'amour des belles choses inedites, de tout ce qui, dans le domaine +artistique,--plus ouvert a la perfection que la nature parce que plus +inutile,--se rapproche clandestinement de la superiorite absolue, +satisfait certains gouts tres nobles de la nature humaine, lui procure +les plus complexes c'est-a-dire les plus belles emotions esthetiques. Ce +raffinement, _A Rebours_ en est le catechisme et le formulaire; tout ce +qui, dans la realite, peut meurtrir une ame delicate est ecarte de ce +precieux livre, est assourdi, amolli, sublime et assuavi. A +d'imparfaites sensations naturelles sont substitues d'indirects et +subtils artifices. Toutes les realites y deviennent legeres et +flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuilleres a the, jusqu'a la +coupe benigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur +assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mysterieux +rayonnement des tableaux, a cette bibliotheque enfermant sous la beaute +des reliures d'inestimables livres a l'exquisite des liqueurs bues, des +parfums inhales, des pensees evoquees et contemplees. + +Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernieres beautes de +son style, qui se trouve joindre ainsi le delicat au populaire. Par la +lecture de certains livres de theologie, de certains volumes de poesie +savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de +vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les +associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, a la +suavite de l'idee: "Sous cette robe tout abbatiale signee d'une croix et +des initiales ecclesiastiques: P.O.M.; serree dans ses parchemins et +dans ses ligatures de meme qu'une authentique charte, dormait une +liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un +arome quintessencie d'angelique et d'hysope melees a des herbes marines +aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le +palais avec une ardeur spiritueuse dissimulee sous une friandise toute +virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption +enveloppee dans une caresse tout a la fois enfantine et devote." Il +parvient a rendre par de precises correspondances sensibles certaines +sensations apparemment impalpables: "Muni de rimes obtenues par des +temps de verbes, quelquefois meme par de longs adverbes precedes d'un +monosyllabe, d'ou ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une +cascade pesante d'eau"; ou, plus immateriellement encore: "Dans la +societe de chanoines generalement doctes et bien eleves, il aurait pu +passer quelques soirees affables et douillettes". Et c'est ainsi arme +des plus fins outils a sculpter la pensee, que M. Huysmans est parvenu a +ecrire ce surprenant chapitre VII de _A Rebours_, qui, racontant les +intimes fluctuations d'ame d'un catholique incredule, devotieux et +inquiet, marque le cours de pensees de theologie ou de scepticisme, par +une succession de precises images, accomplissant le tour de force de +seize pages de la plus subtile psychologie, ecrites presque constamment +en termes concrets. + +Repassant en sens inverse par les parties degagees dans notre analyse, +revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant +en son ensemble, en son accord et sa particularite specifique, +l'organisme intellectuel qui vient d'etre etudie. Il se resume, +semble-t-il, en une serie de facultes perceptives de moins en moins +etendues, provoquant des etats emotionnels de plus en plus intenses. Sur +la base d'un realisme rigoureux, d'une aptitude singuliere a apercevoir +le monde ambiant, en son aspect veritable et a ressentir un plaisir +general a la decrire, s'etage une faculte visuelle plus specialisee, +plus delicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de +sentir et de retenir de preference des sensations colorees. Une faculte +visuelle plus restreinte encore, et dont les effets emotionnels de +colere et de comique, semblent depasser l'intensite, rend M. Huysmans +apte a distinguer, a hair et a railler dans les objets et les etres ce +qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un +juste retour, de cette vision du defectueux, a la suite d'une +elimination extremement rigoureuse de tout dechet et de toute tare, M. +Huysmans acquiert l'acere discernement et l'intense jouissance des +choses superieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la +pointe d'un cone, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de +son organisation intellectuelle. + +Et toutes ces proprietes cachees d'une ame muette, se manifestent en ce +corps des intelligences litteraires, le style. Il s'enrichit et +s'affermit au contact de la realite, se colore, s'inflechit et s'agite, +pour rendre l'infinie complexite de delicates visions, s'irrite et +s'enerve devant certains spectacles detestes, se subtilise, s'adoucit +et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grace +resplendissante d'une certaine beaute superieure, extraite et sublimee. + +Dans les reactions et les melanges de toutes ces energies et ces +capacites, dans leur ajustement et leur coordination, reside, il me +semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus +originaux de notre temps. Il me parait que M. Huysmans, par son dernier +livre surtout, a donne plus que des promesses de talent; on peut +legitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront a +maintenir et a exalter l'excellence actuelle de notre ecole litteraire. + + + + + +LA COURSE DE LA MORT[15] + + +Un roman parait qui, s'ecartant des nombreuses oeuvres imitees des +esthetiques admises, est original par le cas psychologique qu'il etudie +et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui debutent, un +nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guere et cependant cette +oeuvre est encore un indice, a l'heure actuelle, de l'etat d'esprit +d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but +auquel ils vont. La _Course a la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard +Rod, est ce livre a la fois singulier et actuel, degage des anciennes +modes et decrivant, en de penetrantes analyses, la phase la plus recente +du mal et de la passion de ce siecle: le pessimisme. + +Ecrite comme une autobiographie, en une serie de notes eparses que relie +a peine un recit d'amour tenu et bizarre, la _Course a la Mort_ est +l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette +epoque, portant ses dernieres atteintes, devient ressenti et raisonne, +envahit et sterilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie +definitive l'ame qu'il a mortellement charmee. + +Le heros du livre est a la fois raisonneur et analyste. S'aidant de +Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa melancolie en systeme et de se +faire illusion sur les causes de son humeur par un expose didactique, +qui demontre en toutes choses la cause necessaire du mal. Cet apparat +scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que decrit la _Course a +la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction speculative. Celui que ce +livre nous confesse est atteint plus profondement que dans son +intelligence; il est malade de la volonte et de la sensibilite, il se +sait vaguement frappe au centre de son etre et s'entend a demeler dans +la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptomes. + +Il ne profere plus les plaintes d'il y a un demi-siecle, il n'accuse ni +le monde, ni la societe, ni la destinee. Il ne reproche pas aux hommes +de ne point le comprendre, il reve a peine de vivre une existence enfin +fortunee, dans des siecles passes, en des contrees distantes. Apres tous +ses predecesseurs il devine le premier que son mal est en lui et +qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guerirait. + +Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent a les plaindre +de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le +console le seul et vain souci de se connaitre. + +L'impuissance de sa volonte, qui est la cause et le fond de son +infortune, est par lui subtilement analysee; il distingue le penchant a +suppleer aux actes par de vagues reves, sa depravation morose qui le +porte a se regarder faire dans le peu qu'il fait et a se rendre ainsi de +plus en plus incapable de toute action spontanee; enfin apparait ce +dernier symptome de la decadence volitionnelle, la lassitude anticipee, +le degout preventif qui detournent meme de tout desir, de tout reve +d'entreprise et bornent definitivement en son incapacite le malade et le +moribond que M. Rod etudie: "Oui, le desir et le degout se touchent, +alors de si pres qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les +sens qui me travaillent tous les deux a la fois. Ma chair encore +fremissante des vrilles de celui-la, s'apaise dans le lit d'insomnies et +de cauchemars ou celui-la la pousse. Ma pensee en marche s'arrete +soudain et recule meurtrie comme un bataillon decime dans une embuscade, +jusqu'aux retranchements du silence. Ou est la force qu'une seconde +j'avais sentie en moi?... A la fin le degout reste seul; comme une +ombre se mouvant dans une lueur tres pale, il grandit, il devient +ruineux, il absorbe tout, le present et l'avenir, ce qui est et ce qui +pourrait etre, il etend jusqu'a d'invisibles limites son envahissante +obscurite et sa main pesante m'ecrase dans ces tenebres emanees de lui." + +De la volonte le mal s'etend aux emotions. Le pessimisme de M. Rod +arrive a ce dernier repliement sur soi, ou s'interrogeant sans cesse, +oubliant de vivre a force de s'analyser, il en vient a ne plus etre sur +de ses propres sentiments; les desirs remuent a peine et s'etiolent, les +passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une periode d'une +de ces equivoques et indecises amours qui donne au livre sa trame. + + * * * * * + +Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du +_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siecle. + +L'etrange heros de la _Course a la Mort_ n'aime pas, on doute du moins +qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pale coeur, ne +sait que resoudre et se resigne a son atonie. Il oscille et hesite; il +est des heures ou les dernieres ondes de son sang, les regards profonds +de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'eclosion d'une +forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il +se disseque, il analyse en lui les derniers fremissements de son ame et +la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de +Cecile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de +l'ancienne theorie de Schopenhauer sur l'amour, il penetre a cette vue +profonde et clairement concue que c'est l'hostilite et non l'attrait qui +regne entre les sexes. De plus douces emotions reviennent, il est +ressaisi par le charme, enlace par l'illusion, il veut vivre, se +redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrete, +ebauche un geste de renoncement et medite son impassibilite jusqu'a ce +que la mort de Celine N..., vienne detruire ce vestige d'amour et +resoudre les contradictions de son ame en une longue harmonie de +regrets. + +Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a ete pressentie des +jeunes romanciers. + +Des livres de M. Huysmans ou l'amour ne joue aucun role, et dont le +dernier analyse un solitaire, a cet admirable roman de M. Albert Pinard, +_Madame X..._ qui est l'histoire de deux etres dont aucun ne peut +subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une +nouvelle maniere d'envisager les relations passionnelles qui different +de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'etre +asservissant et dominateur que presentent les de Goncourt et Zola. Et si +l'on joint a cette originalite fondamentale celle du faire, le style, +qui n'est plus ni colore, ni abandonne au rendu des choses visibles, +mais abstrait et apte a figurer les faits de l'ame,--des procedes qui ne +sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent +ainsi la _Course a la Mort_ des dernieres oeuvres de M. Bourget, on +apercoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel. + + * * * * * + +Cette oeuvre va de nouveau faire deplorer le pessimisme du temps. + +Des gens aussi incompetents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur +les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque +chose d'aussi insignifiant que la politique. + +Il convient peut-etre de dire que la jeunesse litteraire est pessimiste +comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les +realistes, et plus tot encore la pleiade des Parnassiens. Et si l'on +veut remonter plus haut, si l'on reflechit, quel abime separe la +litterature francaise de ce siecle de celle des epoques passees, on +trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se +convaincre que la tristesse est l'essence meme du nouvel art, et +peut-etre de tout art noble. + +Ce pessimisme qui, certes, n'empeche pas les honnetes gens de gouter les +joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres +magistrales; il a evolue, de tapageur et theatral qu'il etait au debut +de la nouvelle periode, a une phase plus calme et plus fiere qui prete +aux vers recents un chant plus intime et fournit a l'analyse des ames +plus profondes. Dans la representation de ce mal--et quel livre +_interessant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu a +montrer de nouvelles phases et de plus intimes dechirements. + +Avec d'autres, il inaugure dans le roman, a cote de l'etude de l'amour, +qui en restera la tache et le prestige, l'etude de la haine qui commence +a sourdre entre l'homme et la femme a une epoque ou ils apercoivent +l'antagonisme de leurs interets sociaux et devinent l'hostilite de leurs +fonctions vitales. + +Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines +pages de Darwin, sont la preface de cette nouvelle tendance. Il nous +parait interessant de la signaler et d'en designer les representants. + +NOTES: + +[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.] + + + + + +PANURGE[16] + +"Panurge etoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit +le nez aquilin, fort, a manche de rasoir, et pour lors etoit de l'age de +trente-cinq ans ou environ, fin a dorer comme dague de plomb, bien +galant homme de sa personne, sinon qu'il etoit quelque peu paillard et +sujet de nature a ce qu'on appeloit en ce temps la: + + Faute d'argent c'est douleur non pareille. + +"Toutefois, il avait soixante-trois manieres d'en trouver tousjours a +son besoin, dont la plus honorable et la plus commune etoit par facon de +larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de +pavez, ribleur s'il en etoit a Paris; au demeurant le meilleur fils du +monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre +le guet." + +Et apres ce portrait sommaire, viennent a la debandade, les mille +aventures drolatiques ou ce veritable heros de Rabelais se dessine a +gros traits, menant a Paris le train bouffon de l'ecolier de l'epoque, +puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis +s'embarrassant dans cette epineuse question du mariage, et parcourant +pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'iles peuplees a souhait +des innombrables etres allegoriques dont Rabelais tenait a rire; en +somme la plus durable et la plus humaine des caricatures enormes qui +s'etalent dans le breviaire des "beuveurs tres illustres et et verolez +tres pretieux". + +Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la +debonnairete massive que donnent a Pantagruel sa force de geant et sa +naissance. Maigre, "ecorne et taciturne faute de danare", ses appetits +fameliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jete dans la domesticite +d'un grand seigneur, reclament des satisfactions prodigieuses. Aussi +faut-il suivre dans le recit, ses ripailles perpetuelles, ses +incessantes invitations a la coupe, "ha buvons", ses festins de gros +mangeur quand il a conquis a la guerre un chateau et des biens: "Il se +ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts a tous +venants, memement a tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes +galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en +herbe." + +Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athenes, ni +aux receptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'etre frotte aux nobles +et aux ecoliers, il est reste boheme de petite race, de probite +variable, avec la lachete egayee d'impudence des Scapin, et rancunier +par surcroit, comme le demontre l'episode de Dindenaut et de ses +moutons, "lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez +miserablement." + + * * * * * + +Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'ame la plus libre et la +plus railleuse. Il est l'irrespect meme, gausseur sceptique, incredule, +attaquant, des la Renaissance, tout ce que le dix-huitieme siecle devait +si agreablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si +nette a trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas +meme cette chose eminemment venerable, la force. Sous Francois Ier, il +parodie la royaute, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris a la guerre, +"gentil crieur de saulce verte" et l'experience reussit a souhait: "et +fut aussi gentil crieur, qui fut oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit +depuis que sa femme le bat comme platre, et le pauvre sot ne s'ose +defendre, tant il est niais." Ni l'Eglise, ni les gens de loi, les +papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes decretales, les +chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute +puissance etablie lui donne a rire, avec des mots si crus, une ironie si +acre, que la salissure reste ineffacable. + +Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et +sans insistance. Avec son gros frere Jean des Entommeures, ce dont il se +preoccupe en somme apres avoir bu et raille, c'est de choses plus +personnelles, de la grande aventure qu'il apprehende, de son mariage, +ou, plus precisement, de ne point "s'adonner a melancholie", de chasser +toute alteration d'ame, de vivre gaillardement en une profonde quietude +d'esprit. "Remede a facherie?" Cette question qu'il propose a Pantagruel +pres de l'ile Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il resout +sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette +parfaite legerete et indolence d'ame, qu'on appelle "avoir de la +philosophie"; "certaine gayete d'esprit, dit Rabelais, conficte en +mespris des choses fortuites, pantagruelisme sain et degourt, et pret a +boire, si voulez." + + * * * * * + +Derriere ce personnage, grossi en caricature et decrit de verve, il y a +plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des +traits les plus permanents et les plus rarement retraces de l'ancien +caractere francais. + +Si l'on ecarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on +considere l'adresse de ses machinations, ses malices, ses reparties, sa +facon de considerer les femmes, oscillant entre la galanterie et la +mefiance, son scepticisme superficiel, ce sont la autant de facons de +penser francaises. Les cours qui ont faconne notre race, ne l'ont dotee +a l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme +allemand. Un esprit plus elastique, plus observateur, plus agile nous a +fait penetrer les dessous ridicules de ce que l'on venere ailleurs. Ni +l'exaltation a propos de questions metaphysiques, ni le respect de la +force ou du droit, n'ont domine en France au point de garantir la +religion, les rois et les juges. Des l'eveil de l'esprit national, le +pouvoir de ces trois etres etait mis en question, mine de plaisanteries +et moralement detruit. Du roman de Renard a Courier, cette besogne de +demolition n'a pas chome. + +Mais, apres quelque temps de bataille, les genes un peu elargies, +l'amour du bien-etre, la paresse d'esprit revenaient. On s'etait un peu +emu dans une lutte sans grandes defaites; on s'en va a ses affaires, +sans plus tenir a ses negations, que le voisin a ses affirmations. Et, +au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnee, celle de +Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit +francais, est bien celle de Panurge. "Remede a facherie?" Il faut jouir +de vivre, en gens avises, distraits, prompts d'intelligence. Et alors +viennent les vrais artistes francais, La Fontaine, Watteau, les auteurs, +les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent a egayer, +demeurent, ecrivant a point nomme pour les "langoureux malades ou +autrement faschez et desolez." + + * * * * * + +Aujourd'hui beaucoup de choses ont varie, et la question de Panurge se +pose plus inquietante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont +grandi en disproportion. Nous sommes accables par la complication des +affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus apre, la conduite +difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps +supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs +ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenes par l'enchevetrement +des sciences modernes, la complexite de nos sensations. Nous avons tout +pris a toutes les races. Par une denaturalisation perilleuse, nous +pensons de plus en plus a l'anglaise, nous sentons de plus en plus a +l'allemande. Notre scepticisme a subsiste; mais il veut maintenant +approfondir les questions suspectes, et, a cet effort, il a perdu toute +gaite et toute popularite. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus +a depouiller la joie. Et c'est avec une avidite accrue par tous ces +motifs de tristesse, que nous cherchons une reponse a l'interrogation de +Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la +chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, "les plaisirs tumultuaires de la +foule". Mais les plus clairvoyants considerent que ce sont la des +palliatifs plus que des remedes. La facon d'envisager la vie a revetu +chez notre elite des formes douloureuses qui different peu du pire +pessimisme. "Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un +des livres les plus humoristiques de notre temps, est la resignation +froide, qui reduit la souffrance a la douleur physique." L'on ne pourra +s'empecher de penser que ce fruit est amer, petit, a portee de peu de +mains, et que depuis trois siecles, nous nous sommes beaucoup eloignes +de Rabelais et du pantagruelisme. + +NOTES: + +[Note 16: _Panurge_, n deg. I, octobre 1882.] + + + + + +DE LA PEINTURE[17] + +A PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI + + +I + + +Le Salon de cette annee, les reflexions qu'il a suggerees dans ce +journal s'etaient bien eloignes deja de la memoire de leur auteur, quand +tableaux et commentaires lui furent rappeles par une conversation +fortuite dont l'echo lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de +visiter le peintre J.-F. Raffaelli a Jersey; l'entretien vint a porter +sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se +resumaient en somme en une predilection marquee pour les peintres +_emotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une emotion de +couleur, et pour leur representant, M. Whistler. Les remarques de M. +Raffaelli, qui, comme on le sait par sa preface du catalogue de son +exposition en 1884, est un theoricien de son art, parurent extremement +interessantes, et grace a la personne qui servait de truchement, il fut +possible d'en obtenir un expose par ecrit. Ces notes soulevent la +question du but, c'est-a-dire de l'essence meme de la peinture. Elles +seront envisagees et discutees a ce point de vue. + +"La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaelli, se borne +a l'eloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en general, un +excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il +juste de donner la place supreme a un art semblable, surtout lorsqu'il +est represente dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de +faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique litteraire qui +placerait Dostoievski en premiere ligne du mouvement des lettres +contemporaines? _Crime et Chatiment_ est admirable parce que ce roman +est appele a peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui +entoure d'une pareille hallucination indifferemment un violoniste +mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de delicieux enfants +roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides, +parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement +pretendre prendre jamais place dans notre admiration. + +"Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner a +l'hallucination comme facteur de la civilisation a une epoque ou +l'illusion religieuse vient a nous faire defaut; je reconnais aussi que +toute oeuvre d'art resulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a +justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme, +detient et porte l'enthousiasme sur un caractere important, enthousiasme +admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maitres peintres +sont la pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat +grandiose chez le Venitien Veronese, de la foi chez les croyants, Fra +Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite +bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous +trouverions toujours la meme chose: enthousiasme pour un caractere +dominant a une epoque et dans une societe donnee, interprete en +admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au +vice decouvert." + +M. Raffaelli poursuit, en discutant, les appreciations qui ont paru ici +meme sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Seze. Nous avions +dit: "M. Raffaelli devient de mieux en mieux un peintre exact de types +et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines." + +--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'ecrie M. Raffaelli; grand merci si +on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: "qui malheureusement +verse dans la caricature." Mais que l'on me dise un peu quel tableau +doit naitre sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scene que +je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colere. D'ailleurs ce +mepris de la caricature me froisse partout ou je le rencontre, car la +caricature a autant de droit a l'admiration que tout autre forme d'art." + +Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la +comprendre pleinement a l'etude sur le beau caracteristique qui se +trouve a la tete du catalogue deja cite, on verra qu'en somme M. +Raffaelli, a travers d'ailleurs bien des obscurites et des longueurs, +ecartant les designations de classicisme, de realisme, de romantisme et +de naturalisme, posant en principe qu'esthetiquement toute epoque a une +notion particuliere du beau, que socialement notre epoque est +caracterisee par un epanouissement, complet de l'individualisme et de +l'egalite, qu'ainsi l'unite humaine autonome et libre est le facteur +principal de notre vie sociale, on arrive a cette page d'un grand +souffle sur la necessite ou est la peinture de travailler a representer +l'homme et toutes sortes d'hommes. + +"Le beau de la societe, ecrit M. Raffaelli, est dans le caractere +individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquerir lentement +leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont +su conquerir leur liberte, apres des centaines de siecles de misere, de +vexations et d'abus miserables ou le plus fort a toujours asservi le +plus faible. Voila le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de +ces individus; a tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce +que tous ont bien merite de l'humanite. + +"Que ceux qui ont une idee mediocre ou pauvre et qui ont besoin d'etre +en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme, +s'adressent a nos de Lesseps, a nos Edison, a nos Pasteur ou bien a nos +politiques, aux generaux, aux ecrivains, aux artistes, aux grands +commercants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui +se sentent l'ame elevee et le coeur vibrant pour la supreme beaute de +leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers +pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont +vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idees ou par la force sans +comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une +chose debout: l'Homme grand, droit et degage." Et M. Raffaelli poursuit +en exhortant a l'etude passionnee et universelle de l'homme dans toute +l'etendue de la societe et dans toute la serie de ses conditions, de ses +manieres d'etre, de ses moeurs et de ses types. + +L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de +M. Raffaelli et comment elle determine une conception toute particuliere +de la peinture. M. Raffaelli, domine d'une sympathie humaine qui est +belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art a +nous donner de notre race et de nos contemporains, une serie d'effigies +caracteristiques, propre a nous les faire connaitre intimement et par +consequent aimer, admirer, ou hair et ridiculiser. Etant donne que toute +oeuvre d'art ne vaut que par l'emotion qu'elle produit, ce peintre +desire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude +minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit +ses types; par leur choix generalement excellent et notable; par leurs +occupations et manieres d'etre parfaitement appropriees a leur +exterieur; en d'autres termes, par sa penetration dans une serie de +caracteres, d'ames, de natures humaines; et par sa faculte de nous les +faire penetrer, de nous les reveler. Son art aboutit a la connaissance +passionnee, sympathique ou antipathique, d'une portion representative +de l'humanite de ce temps. C'est la, croyons-nous, un expose impartial +et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances +et ces resultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art +pictural? Nous ne le pensons pas. + +NOTES: + +[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.] + + + +TABLE DES MATIERES + +I.--Flaubert + +II.--Zola avec P.S. + +III.--Hugo + +IV.--Goncourt avec P.S. + +V.--Huysmans + +VI.--La _Course a la Mort_ + +VII.--Panurge + +VIII.--A propos d'une lettre de M. Raffaelli + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Quelques ecrivains francais, by Emile Hennequin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ECRIVAINS FRANCAIS *** + +***** This file should be named 12289.txt or 12289.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/2/8/12289/ + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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