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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Quelques écrivains français + Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. + +Author: Émile Hennequin + +Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., + + + + + + +</pre> + + +<span style="font-weight: bold;"><br> +</span> +<h1>QUELQUES</h1> +<h1>ÉCRIVAINS FRANÇAIS</h1> +<h2>FLAUBERT—ZOLA—HUGO—GONCOURT</h2> +<h2>HUYSMANS, ETC.</h2> +<h3>PAR</h3> +<h1>ÉMILE HENNEQUIN</h1> +<h2>1890</h2> +<hr style="width: 65%;"> +<br> +<h3>Contient:</h3> +<div style="margin-left: 80px;"><a href="#PREFACE"><b>PRÉFACE</b></a><br> +<a href="#FLAUBERT"><b>GUSTAVE FLAUBERT</b></a><br> +<a href="#ZOLA"><b>ÉMILE ZOLA</b></a><br> +<a href="#HUGO"><b>VICTOR HUGO</b></a><br> +<a href="#GONCOURT"><b>LES ROMANS D'EDM. DE GONCOURT</b></a><br> +<a href="#HUYSMANS"><b>J.K. HUYSMANS</b></a><br> +<a href="#COURSE"><b>LA COURSE A LA MORT</b></a><br> +<a href="#PANURGE"><b>PANURGE</b></a><br> +<a href="#PEINTURE"><b>DE LA PEINTURE</b></a><br> +</div> +<br> +<br> +<br> +<a name="PREFACE"></a> +<h2>PRÉFACE</h2> +<p>Ces articles ont été publiés à diverses +époques +dans diverses revues, et l'auteur se proposait +de les revoir et de les compléter. Émile +Hennequin, qui avait à un haut degré le respect +de son talent et le respect du livre, n'aurait +certainement pas consenti à former un +volume d'études plus ou moins hétérogènes, +qu'il n'y a pas de raison péremptoire pour réunir +sous un même titre, et qui ne constituent pas +un ensemble comme les <i>Écrivains francisés</i>. +Soucieux de conserver tout ce qu'a produit ce +rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous +laisser arrêter par les considérations qui l'auraient +arrêté lui-même, et il nous a semblé +que, prise isolément, chacune des études que +nous présentons aujourd'hui offrait un assez +haut intérêt pour honorer encore la mémoire +d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets +de ceux qui ont vu disparaître avec lui +une des plus belles intelligences et l'un des +plus purs talents de la jeune génération.</p> +<p>L'Éditeur.</p> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="FLAUBERT"></a><br> +<h2>GUSTAVE FLAUBERT</h2> +<h2>ÉTUDE ANALYTIQUE</h2> +<br> +<h3>I</h3> +<h3>LES MOYENS</h3> +<br> +<p><i>Le style; mots, phrases, agrégats de phrases.</i> +Le style de Gustave Flaubert excelle par des +mots justes, beaux et larges, assemblés en +phrases cohérentes, autonomes et rhythmées.</p> +<p>Le vocabulaire de <i>Salammbô</i>, de <i>l'Éducation +sentimentale</i>, de la <i>Tentation de saint Antoine</i> +est dénué de synonymes et, par suite, de +répétitions; +il abonde en série de mots analogues +propres à noter précisément toutes les nuances +d'une idée, à l'analyser en l'exprimant. Flaubert +connaît les termes techniques des matières dont +il traite; dans <i>Salammbô</i> et la <i>Tentation</i>, les +langues anciennes, de l'hébreu au latin, aident +à désigner en paroles propres les objets et les +êtres. Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut +noter les expressions cherchées et acquises, il +s'efforce de dire chaque chose en une langue +qui l'enserre et la contient comme un contour +une figure.</p> +<p>À cette dure précision de la langue, s'ajoute +en certains livres et certains passages une extraordinaire +beauté. Les paroles sollicitent les sens +à tous les charmes; elles brillent comme des +pigments; elles sont chatoyantes comme des +gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes +comme des parfums, bruissantes comme des +cymbales; et il en est qui, joignant à ces prestiges +quelque noblesse ou un souci, figent les +émotions en phrases entièrement délicieuses:</p> +<div class="blkquot">«Les flots tièdes poussaient devant +nous des +perles blondes. L'ambre craquait sous nos pas. +Les squelettes de baleine blanchissaient dans la +crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus +étroite qu'une sandale;—et après avoir jeté +vers le soleil des gouttes de l'océan, nous tournâmes +à droite pour revenir.»</div> +<p>Et ailleurs:</p> +<div class="blkquot">«Il y avait des jets d'eau dans les salles, +des +mosaïques dans les cours, des cloisons festonnées, +mille délicatesses d'architecture et +partout un tel silence que l'on entendait le +frôlement d'une écharpe ou l'écho d'un +soupir.»</div> +<p>Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce +passage, Flaubert, précis et magnifique, sait user +parfois d'une langue vague et chantante qui enveloppe +de voiles un paysage lunaire, les inconsciences +profondes d'une âme, le sens caché +d'un rite, tout mystère entrevu et échappant. +Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, +l'énumération des fabuleuses peuplades +accourues à la prise de Carthage, le symbole des +Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions +qui, au début de la nuit magique, susurrent +à saint Antoine des phrases incitantes, +la chasse brumeuse où des bêtes invulnérables +poursuivent Julien de leurs mufles froids, tout +cet au delà est décrit en termes grandioses et +lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés +qui unissent à l'insidieux des choses, la +trouble incertitude de la vision.</p> +<p>Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires +et les plus rares sont assemblés en phrases +par une syntaxe constamment correcte et +concise. Par suite de l'une des propriétés de la +langue de Flaubert, de n'employer par idée +qu'une expression, un seul vocable représente +chaque fonction grammaticale et s'unit aux autres +selon ses rapports, sans appositions, sans +membres de phrase intercalaires, sans ajouture +même soudée par un qui ou une conjonction. +Chaque proposition ordinairement courte se +compose des éléments syntactiques indispensables, +est construite selon un type permanent, soutenue +par une armature préétablie, dans laquelle +s'encastrent successivement d'innombrables +mots, signes d'innombrables idées, formulées +d'une façon précise et belle, en une diction +définitive. +Cette parité grammaticale est le principal +lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. +Sous les différences de langue et de sujet, unissant +des formes tantôt lyriques, tantôt vulgaires, +les rapports de mots sont semblables de +<i>Madame Bovary</i> à la <i>Tentation</i>, et constituent +des phrases analogues associées en deux types +de période.</p> +<p>Le plus ordinaire, qui est déterminé par la +concision même du style, l'unicité des mots +et la consertion de la phrase, est une période +à un seul membre, dans laquelle la proposition +présentant d'un coup une vision, un état +d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une +façon complète et juste, de sorte qu'elle n'a +nul besoin d'être liée à d'autres et subsiste +détachée +du contexte. Ainsi de chacune des +phrases suivantes:</p> +<div class="blkquot">«Les Barbares, le lendemain, +traversèrent +une campagne toute couverte de cultures. Les +métairies des patriciens se succédaient sur le +bord de la route; des rigoles coulaient dans +des bois de palmiers; les oliviers faisaient de +longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient +dans les gorges des collines; des montagnes +bleues se dressaient par derrière. Un +vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient +sur les feuilles larges des cactus.»</div> +<p>De la présence chez Flaubert de cette période +statique et discrète, découlent l'emploi +habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait +pour les états; de là encore l'apparence +sculpturale de ses descriptions où les aspects +semblent tous immobiles et placés à un plan +égal comme les sections d'une frise.</p> +<p>Ce type de période alterne avec une coupe +plus rare dans laquelle les propositions se succèdent +liées. Aux endroits éclatants de ses +oeuvres, dans les scènes douces ou superbes, +quand le paragraphe lentement échafaudé va se +terminer par une idée grandiose ou une cadence +sonore, Flaubert, usant d'habitude d'un «et» +initial, balançant pesamment ses mots, qui +roulent et qui tanguent comme un navire prenant +le large, pousse d'un seul jet un flux de +phrases cohérentes:</p> +<div class="blkquot">«Trois fois par lune, ils faisaient monter +leur lit sur la haute terrasse bordant le mur de +la cour; et d'en bas on les apercevait dans les +airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les +diamants de leurs doigts qui se promenaient +sur les viandes, et leurs grandes boucles +d'oreilles qui se penchaient entre les buires, +tous forts et gras, à moitié nus, heureux, riant +et mangeant en plein azur, comme de gros +requins qui s'ébattent dans l'onde.»</div> +<p>Et cette autre période, dans un ton mineur:<br> +</p> +<div class="blkquot"> «Maintenant, il l'accompagnait à la +messe, il +faisait le soir sa partie d'impériale, il s'accoutumait +à la province, s'y enfonçait;—et même +son amour avait pris comme une douceur funèbre, +un charme assoupissant. À force d'avoir +versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir +mêlée à ses lectures, promenée dans la +campagne +et partout épandue, il l'avait presque tarie; si +bien que Mme Arnoux était pour lui comme +une morte dont il s'étonnait de ne pas connaître +le tombeau, tant cette affection était devenue +tranquille et résignée.»</div> +<p>En cette forme de style Flaubert s'exprime +dans ses romans, quand apparaît une scène ou +un personnage qui l'émeuvent; dans <i>Salammbô</i> +et la <i>Tentation</i>, quand l'exaltation lyrique succède +au récit.</p> +<p>Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin +en paragraphes selon certaines lois rhythmiques; +car la prose de Flaubert est belle de +la beauté et de la justesse des mots, de leur +tenace liaison, du net éclat des images; mais +elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie +qui résulte du savant dosage des temps +forts et des faibles.</p> +<p>Constitué comme une symphonie d'un <i>allegro</i>, +d'un <i>andante</i> et d'un <i>presto</i>, le paragraphe +type de Flaubert est construit d'une série de +courtes phrases statiques, d'allure contenue, où +les syllabes accentuées égalent les muettes; +d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude +à une énumération, devient compréhensible +et +chantante, se traîne un peu en des temps +faibles plus nombreux; enfin retentit la période +terminale dans laquelle une image grandiose +est proférée en termes sonores que rythment +fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande +à haute voix, ce passage:</p> +<div class="blkquot">«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes +formes perpétuellement? Tantôt mince et recourbée +tu glisses dans les espaces comme une +galère sans mâture; ou bien au milieu des +étoiles tu ressembles à un pasteur qui garde +son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la +cîme des monts comme la roue d'un char.»</div> +<p>Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:</p> +<div class="blkquot">«Il n'éprouvait pas à ses +côtés ce ravissement +de tout son être qui l'emportait vers +Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis +d'abord Rosanette. Mais il la convoitait comme +une chose anormale et difficile, parce qu'elle +était noble, parce qu'elle était riche, parce +qu'elle était dévote,—se figurant qu'elle avait +des délicatesses de sentiment, rares comme ses +dentelles, avec des amulettes sur la peau et des +pudeurs dans la dépravation.»</div> +<p>C'est ainsi, par des expansions et des contractions +alternées, modérant, contenant et précipitant +le flux des syllabes, que Flaubert déclame +la longue musique de son oeuvre, en cadences +mesurées. Et chacun de ses groupes de brèves +et de longues est si bien pour lui une unité discrète +et comme une strophe, qu'il réserve, pour +les clore, ses mots les plus retentissants, les +images sensuelles et les artifices les plus adroits. +C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable +nombreux, il modifie par une virgule la +prononciation d'un mot indifférent, contraignant +à l'articuler tout en longues:</p> +<div class="blkquot">«Ça et là un phallus de pierre +se dressait, et +de grands cerfs erraient tranquillement, poussant +de leurs pieds fourchus des pommes de pin, +tombées.»</div> +<p>Joints enfin par des transitions ou malhabiles +ou concises et trouvées, telles que peut les inventer +un écrivain embarrassé du lien de ses +idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres +qu'agrège une composition ou simple et +droite comme dans les récits épiques, ou diffuse +et lâche comme dans les romans. <i>L'Éducation +sentimentale</i> notamment, où Flaubert tâche d'enfermer +dans une série linéaire les événements +lointains et simultanés de la vie passionnelle +de Frédéric Moreau et de tout son temps, présente +l'exemple d'un livre incohérent et énorme.</p> +<p>Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres +où le style est plus libre des choses, moins +nettement dans les romans, chaque livre de +Flaubert se résout en chapitres dissociés, que +constituent des paragraphes autonomes, formés +de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile +la syntaxe. Ces éléments libres, de moins +en moins ordonnés, ne sont assemblés que par +leur identité formelle et par la suite du sujet, +comme sont continus une mosaïque, un tissu, +les cellules d'un organe, ou les atomes d'une +molécule.</p> +<p><i>Procédés de démonstration: descriptions, +analyse:</i> De même que l'écriture de Flaubert se +décompose finalement en une succession de +phrases indépendantes douées de caractère +identiques, ainsi ses descriptions, ses portraits, +ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble se +réduisent à une énumération de faits qui +ont de +particulier d'être peu nombreux, significativement +choisis, et placés bout à bout sans résumé +qui les condense en un aspect total.</p> +<p>La ferme du père Rouault, au début de +<i>Madame Bovary</i>, puis le chemin creux par où +passe la noce aux notes égrenées d'un +ménétrier,—un +canal urbain, un champs que l'on +fauche dans <i>Bouvard et Pécuchet</i>, sont décrits +en quelques traits uniques accidentels et frappants, +sans phrase générale qui désigne l'impression +vague et entière de ces scènes. Le +merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, +dont l'idylle apparaît au milieu de l'<i>Éducation +sentimentale</i>, est peint de même avec des types +d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des +sables, des jeux de lumière dans des herbes; +le fulgurant lever de soleil à la fin du banquet +des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est +montré en une suite d'effets particuliers à Carthage, +étincelles que l'astre met au faîte des +temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements +des chevaux de Khamon, tambourins +des courtisanes sonnant dans le bois de Tanit; +et pour la nuit de lune où Salammbô profère son +hymne à la déesse, ce sont encore les ombres +des maisons puniques et l'accroupissement des +êtres qui les hantent, les murmures de ses +arbres et de ses flots, qui sont énumérés.</p> +<p>Les portraits de Flaubert sont tracés par ce +même art fragmentaire. Mannaëi, le décharné +bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil +de bête qui sert Salammbô, sont dépeints en +traits dont le lecteur doit imaginer l'ensemble. +Que l'on se rappelle toutes les physionomies modernes +que le romancier a mises dans notre +mémoire, les camarades de Frédéric Moreau, +les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant, +furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne +du livre; puis la figure de <i>Madame Bovary</i>, +les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis +des comices, le débonnaire aspect du mari, +et les merveilleux profils de l'héroïne,—toutes +ces figures et ces statures sont retracées analytiquement, +en traits et en attitudes; ainsi:</p> +<div class="blkquot">«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle +qu'à cette époque.... Ses paupières semblaient +taillées tout exprès pour ses longs regards +amoureux où la prunelle se perdait, tandis +qu'un souffle fort écartait ses narines minces +et relevait le coin charnu de ses lèvres qu'ombrageait +à la lumière un peu de duvet noir. +On eût dit qu'un artiste habile en corruptions +avait disposé sur sa nuque la torsade de +ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde +négligemment et selon les hasards de l'adultère +qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant +prenait des inflexions plus molles, sa +taille aussi; quelque chose de subtil qui vous +pénétrait se dégageait même des draperies de +sa robe et de la cambrure de son pied.»</div> +<p>Et cet art de raccourci qui surprend en chaque +être le trait individuel et différentiel, atteint +dans la <i>Tentation de saint Antoine</i> une perfection +supérieure; dans ce livre où chaque apparition +est décrite en quelque phrases concises, +il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir une +effigie distincte, dont quelques-unes—la reine +de Saba, Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,—sont +inoubliables.</p> +<p>Par un procédé analogue, fragmentaire et +laborieux, Flaubert montre les âmes qui actionnent +ces corps et ces visages. Usant d'une série +de moyens qui reviennent à indiquer un état +d'âme momentané de la façon la plus sobre et +en des mots dont le lecteur doit compléter le +sens profond, il dit tantôt un acte significatif +sans l'accompagner de l'énoncé de la +délibération +antécédente, tantôt la manière +particulière +dont une sensation est perçue en une disposition; +enfin il transpose la description des sentiments +durables soit en métaphores matérielles, +soit dans les images qui peuvent passer dans une +situation donnée par l'esprit de ses personnages.</p> +<p>Le dessin du caractère de Mme Bovary présente +tous ces procédés. Par des faits, des +paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les +débuts de son hystérisme, son aversion pour son +mari, son premier amour, les crises décisives et +finales de sa douloureuse carrière. Par des indications +de sensations, la plénitude de sa joie en +certains de ses rendez-vous, et encore l'âme +vide et frileuse qu'elle promenait sur les plaines +autour de Tostes:</p> +<div class="blkquot">«Il arrivait parfois des rafales de vent, +brises +de la mer, qui, roulant d'un bond sur tout le +plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au +loin dans les champs une fraîcheur salée. Les +joncs sifflaient à ras de terre et les feuilles +des hêtres bruissaient en un frisson rapide, +tandis que les cimes se balançant toujours +continuaient leur grand murmure. Emma serrait +son châle contre ses épaules et se levait.»</div> +<p>Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses +sentiments, d'incessantes métaphores matérielles +disent le néant de son existence à Tostes, son +intime rage de femme laissée vertueuse, par le +départ de Léon et son exultation aux atteintes +d'un plus mâle amant:</p> +<div class="blkquot">«C'était la première fois +qu'Emma s'entendait +dire ces choses; et son orgueil, comme +quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait +mollement et tout entier à la chaleur de +ce langage.»</div> +<p>Et encore la contrition grave de sa première +douleur d'amour:</p> +<div class="blkquot">«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait +descendu tout au fond de son coeur; et il restait +là plus solennel et plus immobile qu'une +momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison +s'échappait de ce grand amour embaumé +et qui, passant à travers tout, parfumait de +tendresse l'atmosphère d'immaculation où elle +voulait vivre.»</div> +<p>Puis des récits d'imagination<a name="FNanchor_1_1"></a><a + href="#Footnote_1_1"><sup>[1]</sup></a>, aussi nombreux +chez Flaubert que les récits de débats +intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons, +dévoilent en Mme Bovary l'ardente +montée de ses désirs, l'existence idéale qui +ternit +et trouble son existence réelle. Des hallucinations +internes marquent son exaltation romanesque +quand elle vit à Tostes, amère et déçue; +de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis +qu'elle cède à la fête des comices sous les +déclarations +de Rodolphe; d'autres, l'élan de son +âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec +son amant; des imaginations confirment et +attisent sa dernière passion que mine sans cesse +l'indignité de son amant, et emplissent encore +de terreur sa lamentable fin.</p> +<p>De ces procédés, ce sont les moins artificiels +qui subsistent dans l'<i>Éducation sentimentale</i>; +les personnages de ce roman sont montrés par +de très légères indications, un mot, un accent, +un sourire, une pâleur, un battement de paupières, +qui laisse au lecteur le soin de mesurer +la profondeur des affections dont on livre les +menus affleurements. Les conversations de +Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où +celle-ci, Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies +par hasard, entrecroisent curieusement les indices +de leurs amours et de leurs soucis, +montrent la perfection de ce procédé, qui est +encore celui des oeuvres épiques, et de tout psychologue +qui ne substitue pas l'analyse interne +à la description par les dehors.</p> +<p>Il faut retenir en effet combien ces procédés +de Flaubert conviennent aux nécessités de son +style. Un énoncé de faits, une métaphore, un +récit d'imaginations se prêtent parfaitement à +être conçus en termes précis, colorés et +rhythmés. En fait, les plus beaux passages de +<i>Madame Bovary</i> et de l'<i>Éducation</i> sont ceux +où +l'auteur s'exalte à montrer la pensée de ses +héroïnes. Décrite comme une vision, frappée +en +éclatantes figures et chantée comme une strophe, +elle donne lieu à de splendides périodes, où se +déploient tous les prestiges du style.</p> +<p>L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie +et d'une âme qu'un petit nombre +d'aspects saillants, cette concision choisie et +savante, ressortent encore des tableaux d'ensemble +où se mêlent les péripéties et les +descriptions. +Que l'on prenne la scène des comices +dans <i>Madame Bovary</i>, les files de filles de ferme se +promenant dans les prés, la main dans la main, +et laissant derrière elles une senteur de laitage, +la myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, +les physionomies grotesques ou abêties +de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les +passes conversationnelles où Rodolphe conquiert +la chancelante épouse, tout est saisi en de +brefs aspects particuliers, sans le narré du +train ordinaire qui dut accompagner ces faits +d'exception. Dans l'<i>Éducation sentimentale</i>, cette +contention et le choix adroit des détails significatifs +tiennent du prodige. Une certaine phase +que connaissent tous les habitués de traversées, +est notée par ces simples mots: «Il se versait +des petits verres». Les courses, l'attaque singulière +du poste du Château-d'Eau pendant les +journées de Février, qui est exactement ce qu'un +passant verrait d'une émeute,—une séance de +club, l'élégance et le luxueux ennui d'une +réception +chez un financier, sont décrits de même +en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux +merveilleuses et poignantes entrevues de Frédéric +et de Mme Arnoux, à cette idylle d'Auteuil, où, +vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait +sa grâce douce sous des feuillages rougeoyants,—qui +sont notées en faits indispensables +et dépourvues de toute phraséologie +inutile. Que l'on se rappelle, pour confirmer +ces notions, les scènes exactes et comme perçues +de <i>Salammbô</i>, ou l'extrême concision des +préludes +descriptifs dans la <i>Tentation</i>, les sobres +et éclatantes phrases dans lesquelles un détail +baroque ou raffiné révèle tout un temps; le +festin d'Hérode, où, dans la succession des actes, +pas une page ne souligne l'énorme luxure latente +des convives qu'enivre la fumée des mets et la +chaude danse de l'incestueuse ballerine; tous ces +rayonnants tableaux sont peints en touches sûres +et rares, qui ne montrent d'un spectacle que +les fortes lumières et les attitudes passionnantes.</p> +<p><i>Caractères généraux des moyens</i>: Nous +venons d'analyser avec une minutie qui sera +justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert +pour susciter en ses lecteurs les émotions qui +seront désignées. Leur caractère commun est +aisé à démêler, et rarement, du style +à la composition, +de la description à la psychologie, des +mots aux faits, un artiste a fait preuve d'une +plus rigide conséquence.</p> +<p>Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est +celui qui choisit avec rigueur et assemble avec +effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de +l'élection +d'un vocable, il le veut unique, précis +et tel que chacun ou chaque série réalise des +idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La +syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à +modeler des phrases presque toujours aptes à +figurer isolées. Et comme cette rigueur concise +exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, +des lacunes existent, ou le semblent, +entre les unités dernières de son oeuvre; les +paragraphes se suivent sans se joindre, et les +livres s'étagent sans soudure.</p> +<p>De même, si l'on considère ses procédés +d'écriture +par le contenu et non plus par le contenant, +les faits aussi soigneusement élus que +les mots, forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les +puisse exprimer dans une langue déterminée,—sont +significatifs pour qu'ils donnent lieu à de +belles phrases, et significatifs encore, parce +qu'ils résultent d'un choix d'où le banal est +exclu.</p> +<p>De ce triage perpétuel des mots et des choses, +résulte la concision puissante, la haute et +difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là +ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant +résumantes, sa psychologie, soit transmutée +en magnifiques images, soit réduite en sobres +indications d'actes, sous lesquelles certains esprits +perçoivent ce qui est intime et d'ailleurs +inexprimé; de là le sentiment de formidable effort +et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres +procurent, qui, ramassées, trapues, planies, +parachevées et polies grain à grain, ressemblent +à d'énormes cubes d'un miroitant granit.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">[1]</a> +<div class="note"> +<p> La signification de ce procédé d'analyse est +excellemment +développée dans les <i>Essais de psychologie</i> de M. +Paul Bourget.</p> +</div> +<br> +<h3>II</h3> +<h3>LES EFFETS</h3> +<br> +<p><i>L'ensemble</i>: L'oeuvre de Flaubert est double, +départie entre le vrai et le beau. La tragique +histoire de <i>Madame Bovary</i> raconte en sa froide +exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée +qu'avilit et qu'écrase la bassesse stupide de tous. +L'<i>Éducation sentimentale</i> conduit, par l'infini +dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, +de la rubiconde infamie d'Arnoux, à la double +beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à +mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des +heures où du spectacle des choses s'exhale le +pessimisme parfois puéril de <i>Bouvard et Pécuchet</i>, +que corrige la cordiale pitié empreinte dans +le premier des <i>Trois Contes</i>. Les pages qui le +suivent consolent par d'augustes spectacles d'avoir +vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme +de la <i>Légende</i>, la sèche beauté d'<i>Hérodias</i>, +induisent +à <i>Salammbô</i> où la pourpre et les ors +du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis, +le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre +maîtresse, la <i>Tentation de saint Antoine</i>, le +beau et le vrai s'allient par l'allégorie; +pénétrée +de signification et décorée de splendeur, cette +oeuvre consigne en un dernier effort tout le testament +spirituel et mystique de Gustave Flaubert.</p> +<p>Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres +où Flaubert s'est le plus abandonné au +terne cours de la vie, sont teintes parfois d'incomparables +beautés de style et d'âme. Il est +même des passages dans l'<i>Éducation sentimentale</i> +qui, dans leur tentative d'exprimer d'indéfinissables +mouvements d'âmes, touchent au +mystère. Et si la beauté rayonne dans <i>Salammbô</i>, +la <i>Tentation</i>, <i>Hérodias</i>, la <i>Légende</i>, +elle y est +définie et corroborée par un réalisme historique +plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme <i>Bouvard +et Pécuchet</i> ne ressort pas plus des tristes +dénouements des romans, que des farouches destinées +qui s'appesantissent dans <i>Salammbô</i> et +des continus effarements avec lesquels saint +Antoine contemple l'écroulement de ses erreurs. +Ainsi mêlées en des alliages où chaque +élément +prédomine alternativement, les deux passions de +Flaubert, la beauté exaltée jusqu'au mystère, et +la vérité suivie de pessimisme, composent les +livres que nous analysons.</p> +<p><i>Le réalisme</i>: Le réalisme, qu'il faut +définir +la tendance à voir dans les objets dénués de +beauté matière à oeuvre d'art, est poussé +chez +Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains +côtés extérieurs de <i>Madame Bovary</i> et +de l'<i>Éducation</i> n'ont pas été +dépassés par +les romanciers modernes. Flaubert s'est astreint +à décrire de niaises campagnes, comme les environs +d'Yonville, ou les plates rives de la Seine +entre lesquelles se passe le début de son second +roman. Des intérieurs sordides apparaissent +dans ses livres, de la cahute près d'Yonville, où +Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, +à la mansarde dans laquelle Dussardier blessé +fut soigné par cette énigmatique personne, la +Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert davantage. +Il excelle à peindre en leur ironique +dénûment de toute beauté, certains +intérieurs +bourgeois, décorés de lithographies, +planchéiés, +frottés et balayés. Certaines hideurs modernes +le requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement +le ridicule des fêtes agréables aux populations, +comme les comices d'Yonville et les solennités +publiques de la capitale. Tout ce qui +forme le contentement de la classe moyenne, les +gros déjeuners de garçons, les séances au +café, +les parties fines pour des villageois dans la ville +proche, la maîtresse chichement entretenue, les +cadeaux que M. Homais rapporte à sa famille, +sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la +politique, les joies solitaires en un métier d'agrément, +sont complaisamment décrits. Et de +même, plus haut, les aimables fourberies de +M. Arnoux riche, la religion du chic dont est +imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains de +Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes +de son premier amant, sont détaillés avec une +insistance dont l'ironie n'exclut pas toute exactitude. +Les êtres de ce milieu sont des âmes +journalières et ordinaires, toute la moyenneté +des fonctions sociales, le pharmacien, l'officier +de santé, le notaire, le banquier, l'industriel +d'art, le répétiteur de droit, l'habitué +d'estaminets, +et les femmes de ces gens. Décrits, analysés, +mis en scène, avec une moquerie tacite, +mais aussi avec la pénétration adroite d'un connaisseur +d'hommes, ils donnent de la vie et de +la société une image au demeurant exacte pour +une bonne part de ce siècle. Que l'on joigne à +cette médiocrité des lieux et des gens, le mince +intérêt des aventures, un adultère diminué +de +tout l'ennui de la province, la vie campagnarde +de deux vieux employés, l'existence sociale de +quelques familles moyennes à Paris, que traverse +le désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra +dans les romans de Flaubert, tous les +traits essentiels de l'esthétique réaliste.</p> +<p>Il en possède la véracité. S'efforçant +sans +cesse de rendre exactement du spectacle des +choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, +quand il s'efforce de démêler les mobiles des +actes et les phases des passions, à une extraordinaire +pénétration, qui est le résultat de sa +connaissance +des modèles qu'il a pris, et de son application +à rester dans le domaine du naturel et +de l'explicable. Sa science des causes qui produisent +les grands traits du caractère est merveilleuse, +comme le montrent les antécédents parfaitement +calculés d'Emma et de Charles Bovary, +la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis +ces caractères jetés dans l'existence, soumis +à ses heurts et consommant leurs récréations, +évoluent au gré des événements et de leur +nature, avec toute l'unité et les inconséquences +de la vie véritable, tantôt nobles, déçus et +victimes +comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à +travers des fortunes diverses leur permanente +impuissance comme Frédéric Moreau, tantôt +sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et +dans ces existences; dont les menus faits décèlent +perpétuellement en Flaubert une si profonde +perception des mobiles, de leur complication, +de la dissimulation des plus puissants, de toute +la vie inconsciente qui rend chacun différent de +ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être, +Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre +le trait le plus difficile: la lente transformation +que le temps impose à ceux qu'il détruit. Seul, +avec les plus grands des psychologues russes, il +saisit les personnes successives qui apparaissent +tour à tour au-dehors et au dedans de chaque +individu. Que l'on observe combien Mme Bovary +est parfaitement, aux premiers chapitres, la +jeune femme soucieuse d'intérieur et reconnaissante +de l'indépendance que le mariage lui +assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa +personne ardemment vitale, et son chaste +amour pour un jeune homme fréquentant sa +maison, prélude coutumier des adultères plus +consommés. Et combien est nouvelle celle qui +se livre avec une grâce presque mûre à son +aimé, et comme on la sent, à travers ses cris +de jeune maîtresse, la femme de maison, être +déjà responsable et dénué d'enfantillages. +Puis +les épreuves viennent, sa chair se durcit en de +plus fermes contours et, par le revirement habituel, +il lui faut un plus jeune amant, pour lequel +elle est en effet la maîtresse, la femme chez qui +de despotiques ardeurs précèdent les attitudes +maternelles, que coupent encore les coups de +folie d'une créature sentant le temps et la joie +lui échapper, jusqu'à ce qu'elle consomme virilement +un suicide, en femme forte et faite, +qui sentit les romances sentimentales des premiers +ans se taire sous les rudes atteintes d'une +existence sans pitié. On pourrait retracer de +même les lentes phases du caractère de +Frédéric +Moreau et de Mme Arnoux, qui tous deux +éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés +par le passage des jours, pétris et +malléables au cours des passions et des incidents.</p> +<p>Le souci du vrai et la réussite à le rendre que +montrent la psychologie et les descriptions réalistes +de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres +d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement +le spectacle du monde moderne, s'adonne +à l'évocation d'époques que son esprit apercevait +éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller +son réalisme et se sent impérieusement forcé +d'étayer sa fantaisie du positif des données +archéologiques. Avant d'entreprendre <i>Salammbô</i>, +il explore le site de Carthage, note le bleu de +son ciel et la configuration de son territoire. +Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé +le peu que l'on sait sur la métropole punique, +incertain encore et connaissant le besoin +d'amplifier son recueil de faits, il recourt par +surcroît à l'archéologie biblique et +sémitique, +s'emplit encore la cervelle de tout ce que les +littératures classiques contiennent de farouche +et de fruste. Pour la <i>Tentation de saint Antoine</i>, +de même, pas une ligne dans cette série d'hallucinations +qui n'eût pu donner lieu à un renvoi +en italiques.</p> +<div class="blkquot">«Je suis perdu dans les religions de la +Perse, +écrit-il dans sa correspondance, je tâche de me +faire une idée nette du dieu Hom, ce qui n'est +pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à +étudier +le bouddhisme, sur lequel j'avais déjà +beaucoup de notes, mais j'ai voulu épuiser la +matière autant que possible. Aussi ai-je un +petit Bouddha que je crois aimable.»</div> +<p>Et pour l'extravagant final de ce livre:</p> +<div class="blkquot">«Dans la journée, je m'amuse à +feuilleter +des belluaires du moyen âge; à chercher +dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque +comme animaux. Je suis au milieu des monstres +fantastiques. Quand j'aurai à peu près +épuisé la matière, j'irai au Muséum +rêvasser +devant les monstres réels, et puis les recherches +pour le bon saint Antoine seront finies.»</div> +<p>Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour +ce pur conte, la <i>Légende de saint Julien l'hospitalier</i>, +il a prêté à Flaubert toute une collection +de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on +rapproche ces lectures de celles qu'il fit pour +écrire <i>Bouvard et Pécuchet</i> ou l'<i>Éducation</i>. +Le +procédé apparaîtra le même. Avant de laisser +enfanter son imagination, de prêter à sa puissance +verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques, +Flaubert avait rempli sa mémoire de +l'infinité de faits que réclamait son style particulier, +disconnexe et concis, et que son réalisme +le poussait à rechercher aussi véridiques que +peuvent les fournir les livres. Avant d'avoir +écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou +lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, +l'armure, la demeure, le luxe, la nourriture; +ses fêtes, ses rites, sa politique, les +institutions de sa ville, les alliances, les peuplades +ennemies, les hasards de son histoire +et la légende de son origine. Et quand il lui +fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne +Byzance, Babylone sous Nabuchodonosor, +évoquer les dieux et les monstres, il composa +en sa cervelle ces visions de données +aussi exactes et d'aussi minutieux renseignements +que ceux pour les chasses de Julien, et +celles-ci que les notes par lesquelles il décrivait +un bal chez un banquier ou une noce au +village.</p> +<p>Cet art réaliste étayé de faits et d'où +l'imagination +est presqu'exclue, atteint, par là, selon +le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de +la loi et à la précision de la science». L'oeuvre +conçue comme l'intégration d'une série de notes +prises au cours de la vie ou dans des livres, +n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre +ces faits et la recherche de certaines formes +verbales, possède l'impassible froideur d'une constatation +et ne décèle des passions de son auteur +que de rares accès. Elle est, comme un livre de +science, un recueil d'observations,—ou, comme +un livre d'histoire, un recueil de traditions, bien +différente de tous les romans d'idéalistes que +composent une série d'effusions au public à +propos de motifs ordinaires ou de faits clairsemés. +Masqué par une esthétique qui consiste +à montrer de la vie une image et non pas une +impression, l'écrivain garde en lui ses opinions +et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de +légers mais suffisants indices.</p> +<p><i>Pessimisme</i>: Il est manifeste pour quiconque +conserve l'arrière-goût de ses lectures, que les +romans de Flaubert tendent à donner de la vie +un sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité +et la méchanceté de certains êtres, sur +l'inconsciente +grossièreté d'autres, sur l'injustice ironique +de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, +la muette et formidable insouciance des lois +naturelles, Flaubert ne tarit pas en dissimulés +sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux +encore le formidable Regimbart de l'<i>Éducation</i>, +exposent toute la platitude humaine, folâtre ou +grognonne, en des individuations si complètes +qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, +pris, semble-t-il, avec une particulière conscience, +au plein milieu de l'humanité courante, +Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre +et chez qui une bonté molle ajoute à l'insupportable +pesanteur morale,—Jacques Arnoux, +plus canaille et plus réjoui, mais non moins +irresponsable, béat, et odieux, traduisent tout +ce que le type humain social de la moyenne +contient de lourde bassesse et de haïssable +laisser-aller. Et ces êtres qui présentent à la vie +la carapace de leur stupidité, rubiconds et point +méchants, oppriment, grâce à d'obscènes +accouplements, +ces admirables femmes, Mme Bovary, +supérieure par la volonté, Mme Arnoux supérieure +par les sentiments, qui, avilies ou contenues, +subissent le long martyre d'une vie de tous côtés +cruellement fermée. Qu'elles se débattent, l'une +entre une tourbe de niais et avide de trouver +une âme assonante à la sienne, elle prostitue son +corps et ses cris à de bas goujat et meurt +abandonnée de tous par le fier refus de l'indulgence +de celui qui la fit la femme d'un imbécile; +que l'autre, plus intimement malheureuse, froissée +sans cesse par le choquant contact d'un +rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, +à l'amour probablement chétif d'un jeune +homme «de toutes les faiblesses», insultée par +les filles, haïe de son enfant, et finissant en une +hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône +de soins délicats,—toutes deux mesurent +l'amertume de la vie, hostile aux nobles, et +paient la peine de n'être pas telles que ceux qui +les coudoient. Et la vie passe sur elles; de +petits incidents ont lieu: la bêtise d'une république +succède à la niaiserie d'une royauté; +quelques années de vie de province s'écoulent +en vides propos et minces occurrences; des entreprises +sont tentées auprès d'elles, réussissent +ou échouent sans qu'il leur importe, et dans ce +plat chemin qui les conduit et tous à une formidable +halte, elles ne sentent intensément que le +malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit +de troubler la tristesse du rêve par l'excitation +de l'acte. Dans ce curieux livre, <i>Bouvard +et Pécuchet</i>, qui est comme la nécrologie de +toutes les occupations humaines, il s'attache à +montrer comment tout effort peut aboutir à +quelque échec, et accumulant les insuccès après +les tentatives, il proscrit le délassement de toute +entreprise. Et si dégoûté de l'action, l'on tente +le refuge de la spéculation, voici qu'un autre +livre barre le chemin. La <i>Tentation de saint +Antoine</i> dresse, en une éblouissante procession, +la liste formidable de toutes les erreurs humaines, +tire le néant des évolutions religieuses, +entrechoque les hérésies, compare les philosophies +et, finalement, quand d'élimination en +élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste +des modernes, montre l'humanité recommençant +le cycle des prières dès que le soleil se +lève et l'action la réclame.</p> +<p>Cet effrayant tableau de la vie qui, après en +avoir décrit les duretés réelles, évalue +à l'inanité +de consolations, tracé avec une impassibilité qui +le corrobore, par une méthode strictement réaliste +où des faits ruinent les illusions, n'est point tout +entier aussi rigoureusement hautain. Il semble +qu'à la fin de sa vie, le pessimisme de Flaubert +se soit pénétré de douceur. Dans les deux +premiers des <i>Trois Contes</i>, dont l'un, <i>Un coeur +simple</i>, décrit l'humble vie de sacrifices d'une +servante, et l'autre, la <i>Légende de saint Julien +l'hospitalier</i> raconte la dure destinée d'un innocent +parricide, l'écrivain paraît compatir aux +maux qu'il montre, et peut-être est-il juste de +croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a +senti qu'il ne convenait pas de séparer la cause +des grands de celle des petits, qui, victimes +autant que bourreaux, prennent sans doute +leur part des souffrances qu'ils contribuent à +aigrir.</p> +<p><i>La beauté</i>: De quelque façon qu'il +envisageât +la vie, compatissant ou sardonique, Flaubert la +détestait. «Peindre des bourgeois modernes +écrit-il, +me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, +sans cesse, la réalité que l'acuité de ses sens +et les besoins de son esprit le forçaient sans +cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se +créer un monde plus enthousiasmant, en abstrayant +et en résumant du vrai ses éléments épars +d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie +de phrases supérieures à leur sens, soit +dans la grandeur d'âmes douloureusement séparées +du commun, soit dans l'évocation d'époque +mortes et sublimées dans son esprit en leur +seule splendeur et leur seule horreur, il sut +s'éloigner de ce qui existe imparfaitement.</p> +<p>Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la +beauté de l'expression conçue en termes nets, +simplement liés, semble proférer une note lyrique +plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, +décrit son orbe et s'arrête, avec la +force précise d'un rouage de machine, et sans +plus de souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. +Qu'il s'agisse de rendre la strophe +que prononce Apollonius de Thyane, suspendu +immaculé sur l'abîme, ou les simples incidents +du séjour d'une provinciale dans un Trouville +préhistorique, +les mots se déroulent parfois +avec la même grandiloquence, et bondissent au +même essor. L'enfant niais et veule qui fut +Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une +période doué d'une forte existence de vagabond +des champs et finit par commettre des +actes dits en termes héroïques! «Il suivait les +laboureurs et chassait à coups de mottes de +terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même +Homais, l'homme au bonnet grec, dans une +colère pédante contre son apprenti, en vient +à être désigné par une réflexion +ainsi conçue: +«Car, il se trouvait dans une de ces crises où +l'âme entière montre indistinctement ce qu'elle +renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes +s'entrouve depuis les fucus de son rivage jusqu'au +sable de ses abîmes.»</p> +<p>D'autres échappatoires sont plus légitimes et +moins caractéristiques. Flaubert use le premier +du procédé naturaliste qui consiste à compenser +la médiocrité des âmes analysées par la +beauté +des descriptions où l'auteur, intervenant tout à +coup, prête à ses plus piètres créatures des +sens +de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de +Mme Aubain, porte au catéchisme où elle accompagne +la fille de sa maîtresse, une sensibilité +délicate et tactile, jusqu'à de pareilles +élévations:</p> +<div class="blkquot">«Elle avait peine à imaginer sa +personne; il +n'était pas seulement oiseau mais encore un feu +et d'autres fois un souffle, c'est peut-être sa +lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, +son haleine qui pousse les nuées, sa voix +qui rend les cloches harmonieuses; et elle demeurait +dans une adoration, jouissant de la fraîcheur +des murs et de la tranquillité de l'église.»</div> +<p>En s'accoutumant à rendre le dialogue en style +indirect, Flaubert se débarrasse encore de la +nécessité des modernistes, forcés de hacher leur +phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin +placé +devant les scènes où le mènent ses romans, +Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et +s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les +Champs-Élysées dans l'<i>Éducation</i>, le jardin +d'un +café-concert, où à un certain instant, dans les +bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit +des ondes», le bal chez Rosanette, la forêt de +Fontainebleau, présentent d'admirables pages. +Dans <i>Madame Bovary</i>, le séjour au château de +la Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, +la forêt où l'héroïne consomme son premier +adultère, le tableau de l'agonie et de l'Extrême-Onction, +jettent des éclats entre le restant d'ombre.</p> +<p>Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie +et de la beauté en concevant les admirables +femmes de ses romans, pâles, noires, fines et +tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il +parle de l'une d'elles, son style s'adoucit, chatoie +et chante. Il doue Mme Bovary de toute la séduction +d'une âme acérée dans un corps souple, +élancé et blanc. Les fantasmagories de son imagination +insatisfaite, les sourds élans de son âme +vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de +joie qu'elle parvient à exprimer de la sécheresse +de sa vie, culminent en cette scène d'amour où +l'ineffable est presque dit:</p> +<div class="blkquot">«La lune toute ronde et couleur de pourpre +se levait à ras de terre au fond de la prairie. +Elle montait vite entre les branches des peupliers +qui la cachaient de place en place comme un +rideau noir, troué. Puis elle parut éclatante de +blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait, et +alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la +rivière une grande tache qui faisait une infinité +d'étoiles; et cette lueur d'argent semblait s'y +tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent +sans tête couvert d'écailles lumineuses. Cela +ressemblait à quelque monstrueux candélabre d'où +ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant +en fusion. La nuit douce s'étalait autour +d'eux; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages, +Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de +grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne +se parlaient pas trop, perdus qu'ils étaient dans +l'envahissement de leur rêverie. La tendresse +des anciens jours leur revenait au coeur, abondante +et silencieuse, comme la rivière qui coulait, +avec autant de noblesse qu'en apportait le +parfum des syringas, et projetait dans leurs +souvenirs des ombres plus démesurées et plus +mélancoliques que celles des saules immobiles +qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque +bête nocturne, hérisson ou belette, se mettant +en chasse, dérangeait les feuilles, ou bien on +entendait par moments une pêche mûre qui tombait +toute seule de l'espalier.»</div> +<p>Et cette passion déçue, la cruelle corruption +de Mme Bovary, la flamme intense de ses prunelles +et le pli hardi de sa lèvre, son existence +de hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin +pourchassée, outragée, et rageuse, cette agonie +par laquelle elle s'acquitte de toutes ses hontes, +quelle violente évasion, en toutes ces scènes, +hors le banal de la vie!</p> +<p>Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. +Avec ses lisses bandeaux noirs sur sa douce +face mate, une fleur rouge dans les cheveux, +lente, surprise et pure, elle inspire à Flaubert +ses plus charmantes pages. Son apparition +dans le salon de la rue de Choiseul, avec son +«air de bonté délicate»; puis à la +campagne +où Frédéric échange avec elle les premiers +mots +intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la +trouva instruisant ses enfants: «ses petites +mains semblaient faites pour répandre des +aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix +un peu sourde naturellement avait des intonations +caressantes et comme des légèretés de +brise»;—la visite qui lui est rendue dans +une fabrique, et cette conversation où la beauté +s'élève au mystère et à l'auguste:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, +Mme Arnoux sans bouger restait les deux +mains sur les bras de son fauteuil; les pattes +de son bonnet tombaient comme les bandelettes +d'un sphinx; son profil pur se découpait en +pâleur au milieu de l'ombre.</p> +<p>Il avait envie de se jeter à ses genoux. +Un craquement se fit dans le couloir; il +n'osa.</p> +<p>Il était empêché d'ailleurs par une sorte de +crainte religieuse. Cette robe se confondant +avec les ténèbres lui paraissait démesurée, +infinie, insoulevable ...»</p> +</div> +<p>—Une rencontre dans la rue, le revirement +mystérieux où elle s'avoue «en une désertion +immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale +dans le magasin de porcelaine de son +mari et les lèvres de son amant touchant ses +magnifiques paupières;—enfin ce centre de +tout le livre, l'idylle d'Auteuil, et les longues +visites souffreteuses:</p> +<div class="blkquot">«Presque toujours, ils se tenaient en plein +air au haut de l'escalier, et des cîmes d'arbre +jaunies par l'automne se mamelonnaient devant +eux, jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient +au bout de l'avenue dans un pavillon +ayant pour tout meuble un canapé de toile +grise. Des points noirs tachaient la glace; les +murailles exhalaient une odeur de moisi,—et +ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, +de n'importe quoi, avec un ravissement pareil. +Quelquefois les rayons du soleil, traversant la +jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur +les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins +de poussière tourbillonnaient dans ces barres +lumineuses. Elle s'amusait à les fendre, avec +la main;—Frédéric la saisissait doucement; +et il contemplait l'entrelac de ses veines, les +grains de sa peau, la forme de ses ongles. +Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une +chose, presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, +adorant ce nom là fait exprès, disait-il, pour +être soupiré dans l'extase et qui semblait contenir +des nuages d'encens, des penchées de roses.»</div> +<p>D'aussi belles pages marquent encore la +sensualité contenue de ces deux êtres mûrs +pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; +la promesse de son corps accordée et ce sacrifice +empêché par la maladie de son fils tandis +que dehors l'émeute se déchaîne,—puis la +séparation +des deux amants, jusqu'à cette scène +effroyablement aiguë où Frédéric, se trouvant +un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené +par sa maîtresse, tandis que les rires délirants +de Mme Arnoux sonnent dans l'escalier, et en +trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette +chose intime et presque obscène, la vente de ses +effets: enfin cette suprême et dure entrevue, où +éclairée tout à coup par la lampe, elle montre +à son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, +la froideur pure sur ses doux yeux +noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont +déroulés, elle taille une mèche, +«brutalement à +la racine» ...</p> +<p>Par ce type de femme de la grâce la plus +haute, Flaubert se compensait de toutes les +brutes que son souci de la vérité le forçait +à +peindre. Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir +pour imposer au réel ce reflet de beauté, +le visible effort avec lequel ses phrases plus +grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes +qu'elles ornent, l'âcre dégoût sans doute +mêlé +d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter +en mots impassibles les turpitudes d'une foule +de niais, tout le supplice volontaire d'un artiste +s'astreignant à une besogne vengeresse mais +répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec +joie du roman, écrire après <i>Madame Bovary</i>, +l'épopée de +<i>Salammbô</i>, refaire après l'<i>Éducation</i> +ce +poème mi-didactique, mi-fantastique, la <i>Tentation</i>, +et préluder par la <i>Légende</i> et <i>Hérodias</i> +à son entreprise la plus abêtissante de toutes, +<i>Bouvard et Pécuchet</i>.</p> +<p>L'on entre par ces livres épiques dans la région +de la pure beauté. La phrase non plus réduite à +une élégante armature dans laquelle s'enchâssent +n'importe quels mots bas, ordonne des vocables +sonores, colorés et beaux, les rythme en retentissantes +cadences, développe de nobles visions, +splendides, grandioses ou d'une haute horreur. +Des hommes gigantesques et primitifs, à l'âme +concise et puisant dans cette rétraction de leur +être une formidable énergie, accomplissent ou +subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se +déploient en étincelants décors où se fige +la +splendeur des ors, des porphyres, des pourpres, +des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux +de sang. Et parmi ces architectures, entre +l'embrasement des catastrophes, sous les yeux +droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles +sont menues, graves, soumises, et comme dormantes. +Tantôt sortant du temple, elles supplient, +cambrées, au haut de leur palais, les astres qui +tressaillent au frémissement de leurs lèvres; +tantôt +elles prennent de leur corps anxieux de pureté, +des soins inouïs, le macérant de parfums, +l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au +point que la jouissance de leur lit promet une +joie délictueuse et mortelle.</p> +<p>Sous les platanes, dans un jardin diapré de lis +et de roses, les mercenaires célébrant leur festin; +la lente apparition de Salammbô descendue les +apaiser, à la fois peureuse et divine, l'expédition +nocturne de Mathô et Spendius dans le temple de +Tanit, l'horreur de ces voûtes et le charme du +passage du chef par la chambre alanguie où +Salammbô dort entre la délicatesse des choses; +le retour d'Hamilcar, son recueillement dans la +maison du Suffète-de-la-Mer; Salammbô partant +racheter de son corps le voile de la déesse, son +accoutrement d'idole et ses râles mesurés, quand +le chef des barbares rompt la chaînette de ses +pieds; puis le siège énorme de Carthage, la foule +des peuplades accourues, l'écrasement des cadavres, +l'horreur des blessures, et sur ce carnage +rouge, l'implacable resplendissement de +Moloch; l'agonie de toute une ville, puis par un +revers l'agonie de toute une armée, les dernières +batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement +mièvre et grave, où Salammbô voilée et +parlant à peine reçoit le prince son fiancé en un +jardin peu fleuri que passent des biches traînant +à leurs sabots pointus, des plumes de paons +éparses, enfin le supplice de Mathô et les joies +nuptiales, mêlant des chocs de verres et des +odeurs de mets au déchirement d'un homme par +un peuple, jusqu'à ce qu'aux yeux de Salammbô +défaillante en l'agitation secrète de ses sens, +Schahabarim arrache au supplicié son coeur et +le tende tout rouge au rouge soleil, final tonnant +dans lequel se mêlent le beau, l'horrible, le +mystérieux et l'effréné en un suprême +éclat.</p> +<p>Et il est dans la <i>Tentation</i> de plus belles scènes +encore et de plus magnifiques paroles. L'étrange +et bas palais de Constantin précède le festin farouche +de Nabuchodonosor; l'apparition de la +reine de Saba galante et vieillote en son charme +de chèvre; dans le temple des hérésiarques la +beauté flétrie, monacale et livide des femmes +montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent +à l'évocation d'Apollonius de Thyane +qu'un charme maintient suspendu sur l'abîme, +planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; +le défilé des théogonies et sur la frise qu'a +formée le pullulement des dieux brahmaniques, le +Bouddha apparaissant assis, la tête ceinte d'un +halo et sa large main levée; le catafalque des +adonisiennes, Aphrodite, puis l'immortel dialogue +de la luxure et de la mort où les mots sont tantôt +liquides de beauté, tantôt lourds de tristesse; +et ces dernières pages où tous les monstres se +dégagent et se confondent en un protoplasme +qui est la vie même,—quelle grandiose suite +d'épisodes, dont chacun figure une plus charmante +ou rayonnante ou tragique beauté. Et que +l'on joigne à ces grandes oeuvres certaines pages +de l'<i>Hérodias</i>, les imprécations de Jeochanann, +la scène gracieuse où Salomé, nue et cachée +par un rideau, étend dans la chambre du tétrarque +son bras ramant l'air pour saisir une tunique; +enfin cette <i>Légende de saint Julien</i> qui +contient les plus divines pages en prose de ce +siècle, la vie pure et fière du château, les +combats +et les hasards de Julien fuyant son destin +de parricide, les lieux luxurieux où il se marie, +son crime, sa rigueur, sa transfiguration finale;—certes +pas même chez les grands poètes de +ce temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble +de scènes aussi purement belles et hautes +flattant l'oreille, les sens, l'esprit et toute l'âme, +au point que certaines pages entrent par les +yeux comme une caresse, se délayant dans tout +le corps, et le font frissonner d'aise comme une +brise et comme une onde. Par ces dernières +oeuvres, Flaubert restera l'artiste de ces temps +qui sut assembler les mille éléments épars de +beauté matérielle et sensible, en de plus ravissants +ensembles.</p> +<p><i>Le mystère, le symbolisme</i>: Cet artiste explicite +et précis qui excelle à montrer la beauté +sans voile par des phrases qui l'expriment toute, +sait aussi, dans des occasions plus rares mais +marquantes, susciter la délicieuse émotion qui +résulte de la réticence, de la prétérition +du mystère +suggéré, sait avec un art profond et charmant +s'arrêter au bord des images et des pensées auxquelles +la parole est trop pesante. Certaines émotions +à peine senties des entrevues dernières +de Mme Arnoux et de Frédéric, sont voilées +sous des mots à demi-révélateurs et discrets qui +ne laissent entrevoir les complications intimes +d'âmes tristement généreuses, qu'à quelques +initiés. +Et l'émoi mystique de la prêtresse phénicienne +s'efforçant sous les symboles des dieux +et les mythes des théogonies de saisir l'essence +de l'être et la signification de ses sourdes ardeurs, +puis Hamilcar dans le silence diurne de la +maison du Suffète-de-la-Mer, se prosternant sur +le sol gazé de sable, et adorant silencieusement +les Abaddirs, sous la lumière «effrayante et +pacifique» du soleil, qui passe étrange par +les feuilles de lattier noir des baies,—d'autres +scènes ou lunaires ou souterraines, sont décrites +en phrases obscures, distantes, qui parlent à +certains esprits une langue comme oubliée mais +comprise, et suscitant dans les limbes de l'âme +des émotions muettes. La <i>Tentation de saint +Antoine</i> à son début, les voix qui susurrent aux +oreilles de l'ascète des phrases insidieuses de +crépuscule, les images qui passent sous ses yeux, +continues et disconnexes, ont l'illogisme du rêve +et l'appréhension de l'inconnu; les visions se +suivent et se lient imprévues; des communions +subites ont lieu:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Elle sanglotte, la tête appuyée contre une +colonne, les cheveux pendants, le corps affaissé +dans une longue simarre brune.</p> +<p>«Puis ils se trouvent l'un près de l'autre loin +de la foule,—et un silence, un apaisement +extraordinaire s'est fait, comme dans le bois +quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à +coup ne remuent plus.»</p> +<p>«Cette femme est très belle, flétrie pourtant +et d'une pâleur de sépulcre. Ils se regardent, et +leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées, +mille choses anciennes, confuses et profondes ...»</p> +</div> +<p>D'autres scènes, l'apparition d'Hélène Ennoia, +le culte des Ophites, se passent en demi-ténèbres, +et apparaissent vagues et passagères comme +des songes, persuasives comme des hallucinations. +Que l'on se rappelle encore les chasses +fantastiques de Julien, et surtout cette expédition +où, quittant le lit nuptial, il parcourt une +forêt enchantée dont les bêtes indestructibles le +frôlent, et d'autres, qu'il abat, s'émiettent pourries +dans ses mains,—puis l'immense horreur des +lieux glacés, dont l'hostilité expie son crime +involontaire; Flaubert paraîtra posséder le sens +des choses à peine perçues, des sentiments +naissants et balbutiants, que le mot, clair exposant +de l'idée précise, peut rendre seulement +par la suggestion, de mystérieuses analogies ou +d'indirects symboles.</p> +<p>Le symbolisme des discours de Schahabarim et +des hymnes de Salammbô est au fond de l'oeuvre +de Flaubert. Détestant la réalité de toute la +haine +d'un idéaliste qui se trouve contraint de la voir, +il s'est enfui du monde moderne en un monde +antique embelli; et non content de cette évasion +vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois +réussi à échapper radicalement au réel, en +substituant aux individus les types, à un récit +de faits particuliers, un récit de faits allégoriques.</p> +<p>Comme M. de Maupassant le dit dans sa préface +aux lettres de Flaubert à George Sand, +même les romans, <i>Madame Bovary</i>, l'<i>Éducation</i>, +bien que réalistes, pleins d'actes et de lieux +précis, ont pour personnages principaux des êtres +si parfaitement choisis entre une foule de similaires, +qu'ils représentent une classe, ou une +espèce plutôt qu'un individu. Madame Bovary +est par certains côtés la femme, et Homais reste +comme l'exemple grotesque de toute une catégorie +sociale.</p> +<p>Dans l'<i>Éducation</i>, plus réaliste par le milieu +et +par le faire, les jeunes gens Moreau, Deslauriers, +Martinon, sont les types l'un d'une énergie trop +tourmentée, l'autre d'une faiblesse minée de +folles et vaines aspirations, le troisième de la +grossièreté heureuse et finaude, interprétation +que confirme la portée générale du titre de toute +l'oeuvre. Passant sur <i>Salammbô</i> dont le sens est +simplement d'être belle, dans la <i>Tentation</i> une +fantaisie plus libre permet une histoire plus +significative.</p> +<p>Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprême du +style, des procédés fragmentaires, de la science +historique, de l'amour du beau, de la philosophie +de Flaubert, celui-ci a signifié toutes les +passions, les cultes et les spéculations de l'humanité. +L'ascète est l'homme privé et assiégé +de satisfactions charnelles; les amorosités +faciles de la reine de Saba le sollicitent; la +magie, de celle des brahmanes à celle des +Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, +n'adhérant définitivement à aucune, par toutes +les religions et les hérésies; la métaphysique +lui propose ses antinomies irrésolues, et il hésite +de désespoir, à s'abîmer dans la luxure ou +à s'anéantir dans la mort; mais sa curiosité le +fait encore balancer entre le mystère du sphinx +et les fables de la chimère qui l'entraîne à +travers +les mythes et les ébauches de la création, +à l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent +toute; il l'adore pour se relever et se +remettre par la prière dans le cycle des cultes, +quand le soleil le rappelle de la spéculation nocturne +à l'action diurne.</p> +<p>Dans ce livre, dans <i>Bouvard et Pécuchet</i> qui +en est l'analogue, plus ironique et moins profond, +Flaubert tente par une synthèse générale, +en dehors de toute intrigue et de toute psychologie, +de représenter l'histoire du développement +de l'esprit humain, de son insatiable inquiétude, +sans cesse assaillie de solutions, de +systèmes, de révélations qu'il adopte, qu'il subit +et qu'il abandonne en une révolution que le +scepticisme de l'écrivain le portait à concevoir +circulaire. Que l'on prenne le niais anachorète +de la Thébaïde ou les deux bonshommes de +Chavignolles, ces êtres bornés, crédules, dociles +et étonnés sont bien les représentants de +la dupe qu'il y a en tout homme. L'impérissable +myope, toujours zélé de croire les images confuses +et partielles qu'il aperçoit, alternant toute +affirmation d'une autre, adhérant à la +vérité actuelle +et oubliant constamment que l'ancienne +fut vérité aussi, protégé par ces +continuels mirages +contre la glaçante notion de l'inconnaissable +dans la science et de l'inutile dans les +actes, parvient à vivre presque tranquille et +presque heureux, en une existence de rêve et +de paix.</p> +<p>C'est dans cette idée narquoise et amère, +qu'est le fond de la philosophie de Flaubert, la +morale de ses romans et la signification de ses +poèmes. Dans la <i>Tentation</i> il s'est élevé +à l'intuition +pure de cette idée spéculative et la propose +aux regards avec la moindre somme d'éléments +connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. +La suite des visions n'est pas clairement +symbolique; chacune d'elles est non de +fantaisie, mais extraite de livres et condense +en quelques lignes tout un ordre de renseignements +positifs; enfin elles sont choisies aussi +pour leur beauté et leur mystère; à tel point +que l'on peut tour à tour considérer la <i>Tentation</i> +soit comme un poème didactique, soit +comme un tableau des époques antiques jusqu'au +bas-empire, soit comme un admirable et +précieux ballet où se mêlent la fantaisie et les +magnificences.</p> +<p>En cette oeuvre se reflète toute l'âme de Flaubert, +cet esprit contradictoire et déchiré, que +le réel sollicitait et repoussait, que la beauté +attirait mais qui ne parvint à l'imaginer qu'antique et +documentaire, qui sentit la séduction +du mystère et fut le plus explicite des stylistes, +qui conçut la synthèse du particulier dans le +général et cependant disséqua des âmes +particulières, +écrivit en phrases analytiques et discrètes, +et s'abstint de toute généralisation. +Dans ces alliances adverses, dans ces idéaux +contradictoires, semble résider le génie, +l'originalité, +le caractère, l'indice psychologique +particulier de Flaubert, qui n'eut dans toute sa +carrière, que cette chose chez lui primordiale +et terme commun, le style.</p> +<br> +<h3>III</h3> +<h3>LES CAUSES</h3> +<br> +<p><i>Résumé des faits:</i>—Après avoir fait +l'analyse +du vocabulaire, de la syntaxe, de la métrique, +de la composition de Flaubert, nous avons énuméré +ses procédés de description et de psychologie +qui se réduisent à ceux du réalisme,—les +caractères généraux de son art, qui sont la +concision, +la contention, et, résultat saillant général, +le statisme. Les impressions principales que +nous parurent produire les oeuvres ainsi édifiées, +furent la vérité, la beauté, le mystère, le +symbolisme, +effets que coordonne en série un pessimisme +violent ou ironique. Il faut ajouter à ses +renseignements isotériques sur Flaubert ceux +que fournissent la connaissance de sa méthode de +travail, la lenteur et la difficulté de sa rédaction, +son effort constant, une fois le plan général +arrêté +et les notes recueillies, pour achever chaque +phrase, chaque paragraphe, chaque page avant +de passer à la suite.</p> +<p>Ces données mettent en présence deux séries +de faits contradictoires; d'une part, l'amour des +mots précis, des phrases autonomes et statiques, +des descriptions exactes, de la psychologie +analytique, l'abondance des faits dans +la contexture de l'oeuvre, le recours constant à +l'observation et à l'érudition, l'impression de +vérité +que donnent les livres de Flaubert; d'autre +part, son excellence à rendre la beauté pure, le +mystère, le général, sa haine et sa souffrance +du réel, ses échappées vers le roman historique +et vers l'allégorie, la splendeur de son style, +l'harmonie de ses périodes, la magnificence diffuse +ou précise de ses mots. Les <i>Souvenirs</i> de +M. Maxime Ducamp attestent la perpétuelle oscillation +de Flaubert entre le roman réaliste et des +oeuvres plus idéales. Enfin certains passages de +ses lettres indiquent à la fois l'une et l'autre de +ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert de +leur coexistence, et la solution probable de cet +antagonisme.</p> +<p>Voici qui montre son obséquiosité et son +impersonnalité +devant la nature:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Je me suis mal exprimé en vous disant qu'il +ne fallait pas écrire avec son coeur; j'ai voulu +dire, ne pas mettre sa personnalité en scène. Je +crois que le grand art est scientifique et impersonnel. +Il faut par un effort d'esprit se transporter +dans les personnages et non les attirer à +soi.» (<i>Lettres de Flaubert, à George Sand</i>, +éd. +Charpentier, p. 41.)</p> +<p>«Quelle forme faut-il prendre pour exprimer +parfois son opinion sur les choses de ce monde +sans risquer de passer plus tard pour un imbécile? +Cela est un rude problème. Il me semble +que le mieux est de les peindre tout bonnement, +ces choses qui nous exaspèrent; disséquer est +une vengeance.» (Ib. p. 47.)</p> +<p>«Je me borne donc à exposer les choses telles +qu'elles m'apparaissent, à exprimer ce qui me +semble le vrai. Tant pis pour les conséquences; +riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je +n'admets rien de tout cela. Je ne veux avoir ni +amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de +la sympathie, c'est différent: jamais on en a +assez ... Est-ce qu'il n'est pas temps de faire +entrer la justice dans l'art?» (Ib. p. 283.)</p> +</div> +<p>Voici pour la tendance contraire: «Peindre des +bourgeois modernes et français, me pue au nez +étrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois souvent +et que vous désignez, recherchent tout ce que +je méprise et s'inquiètent médiocrement de ce +qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire +le détail technique, le renseignement local, +enfin le côté historique et exact des choses. +Je recherche par dessus tout la <i>beauté</i>, dont +mes compagnons sont médiocrement en quête.» +(Ib. p. 274.)</p> +<p>Ce passage-ci constate la contradiction de ses +penchants: «Je suis comme M. Prudhomme qui +trouve que la plus belle église serait celle qui aurait +à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade +de Saint-Pierre, le portique du Parthénon, etc. +J'ai des idéaux contradictoires; de là embarras, +arrêt, impuissance.»(Ib. p. 72.)</p> +<p>Et voici qui met sur la voie de la cause de cette +opposition: «Je ne sais plus comment il faut +s'y prendre pour écrire, et j'arrive à exprimer +la centième partie de mes idées après des +tâtonnements +infinis.»(Ib. p. 17.) «Ce souci de la beauté +extérieure que vous me reprochez est pour moi +une <i>méthode</i>. Quand je découvre une mauvaise +assonance ou une répétition dans une de mes +phrases, je suis sûr que je patauge dans le faux; à +force de chercher, je trouve l'expression juste qui +était la seule et qui est, en même temps, +l'harmonieuse.» +(Ib. p. 279.) «Ainsi pourquoi y a-t-il un +rapport nécessaire entre le mot juste et le mot +musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire +un vers, quand on resserre trop sa pensée? La +loi des nombres gouverne donc les sentiments +et les images, et ce qui parait être l'extérieur est +tout bonnement le dedans?» (Ib. p. 283.)</p> +<p><i>Analyses des faits; causes</i>.—Ces derniers +passages sont extrêmement significatifs; ils +semblent indiquer en Flaubert le sentiment +qu'entre ses idées et la phrase particulière dont +il veut les revêtir une lutte existe, dans laquelle +la forme l'emporte sur le fond et exclut celles des +pensées qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche +de cette réflexion, le désaccord fréquent +noté plus haut entre l'expression et l'exprimé, +notamment dans les réalistes où les mots sont +sans cesse au-dessus des choses; enfin que l'on +tienne compte de ce fait extraordinaire que +Flaubert a écrit les oeuvres les plus diverses +avec le même style, que sa <i>Lettre à la +municipalité +de Rouen</i> est conçue comme le discours +de Hanon dans le temple de Moloch, que +Frédéric Moreau parle de Mme Arnoux comme +saint Antoine d'Ammonaria; il paraîtra évident +qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale +de son esprit également sollicité par le +beau et par le réel, une tendance supérieure et +unique existait, celle d'assembler en une certaine +forme de phrase, certaines catégories de +mots.</p> +<p>Cette aptitude et ce penchant verbaux sont +permanents, antécédents, fondamentaux. Car +dans les caractères mêmes de la syntaxe et du +vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions +plus générales que développe son oeuvre.</p> +<p>Son amour du mot précis et +définitif,—c'est-à-dire +tel qu'il enserrât une catégorie bornée +d'images et celle-ci seulement,—dut diriger son +esprit à l'intuition des choses individuelles, l'éloigner +de toute généralisation abstraite.</p> +<p>Son amour des beaux mots,—c'est-à-dire +tels qu'ils soient sonores, ou éveillent dans l'esprit +des images exaltantes,—le détermina à +sentir et à vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, +l'harmonieux, à qualifier en termes enthousiastes +des choses en soi minimes; par ces +mots, il échappe encore à l'abstraction, et évite +de plus la sécheresse de l'analyse psychologique +qu'il transpose en éclatantes descriptions. Le +conflit entre cette tendance verbale et la précédente +détermine son pessimisme; le triomphe de +cette tendance sur la précédente, un symbolisme.</p> +<p>Son amour des mots indéfinis,—c'est-à-dire +tels qu'ils provoquent dans l'esprit non une +image, mais la sourde tendance à en former une +et le vif sentiment d'effort et d'élation qui accompagne +toute tendance intellectuelle confuse,—le +porta aux sujets où il pouvait le satisfaire, +aux époques lointaines et vagues, aux mouvements +intimes de l'âme féminine, aux scènes +lunaires et aux théogonies mortes. Enfin sa façon +de joindre ces sortes de mots déterminèrent les +autres caractères de son art.</p> +<p>Sa tendance à écrire en phrases statiques, +c'est-à-dire +qui soient complètes, explicites et indépendantes +du contexte,—lui imposa la nécessité +d'enclore un fait ou plusieurs en chaque +période. Par là le nombre de ces faits dut être +énormément multiplié. S'abstenant de toute +répétition, +de tout développement, il lui fallut des +actes, des choses, des détails; il dut être en +roman moderne un réaliste, et en roman historique, +l'érudit qu'il fut. La difficulté de bien +faire cette sorte de phrase, la peine qu'elle lui +donnait proscrivant toute prolixité, le fit condenser +ses descriptions et ses analyses, en leurs +points les plus significatifs, rendit son style tendu +et stable. L'énorme tension intellectuelle qu'exigeait +cette sorte de phrase, le fit concentrer en +elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, +la plupart de ses forces, et le rendit moins attentif +à la composition générale. Enfin, les rares +passages de passion et de poésie pure qui éclatent +çà et là dans son oeuvre et que la forme statique +ne saurait expliquer, procèdent de son autre +type de phrase, le périodique, que nous avons +vu alterner avec son style habituel.</p> +<p>Cette réduction de tout un développement intellectuel, +en l'ascendant de quelques formes verbales, +la contradiction entre les facultés d'un +esprit expliqué, par la contradiction entre les +diverses parties d'un système de style, c'est, dans +l'investigation du mécanisme intellectuel de Flaubert, +passer de la psychologie à la théorie du +langage. En fonction de cette science, il existait +dans l'intelligence de Flaubert d'une part une +série de données des sens et une série de mots +qui s'accordaient avec elles et les exprimaient +naturellement; de l'autre, une série de formes +verbales acquises, et développées, auxquelles +correspondaient non des données sensorielles, +mais de simples prolongements idéaux et qui tendaient +pourtant comme les autres vocables, à être +articulées.</p> +<p>Quand l'oeil de Flaubert était braqué sur la +réalité, les détails importants des choses et des +hommes fidèlement enregistrés trouvaient dans +le vocabulaire de l'écrivain une série de mots +exactement adaptés, qui les rendaient d'une +façon précise et du premier coup, en phrases +telles que chacune enveloppant l'idée à exprimer, +entière, il ne fût nul besoin d'y revenir. C'est ce +que nous avons appelé le style statique précis, +et il n'y a là rien d'anormal, mais simplement la +perfection du langage usuel. Quand Flaubert dit +à la première phrase de <i>Madame Bovary</i>: +«Nous +étions à l'étude quand le proviseur entra suivi +d'un nouveau, habillé en bourgeois, et d'un garçon +de classe qui portait un grand pupitre, ...» +il dit simplement, en le moins de mots nécessaires, +et en des mots simplement justes, un fait dont +son imagination contenait l'image. Et cette sobre +exactitude est la moitié de son art et de son +style.</p> +<p>Mais une autre faculté existait dans son esprit, +et provoquait d'autres désirs. Par une +cause inconnue, probablement en partie par +suite de lectures exclusivement romantiques, +Flaubert possédait un grand nombre de mots +beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la +réalité certaines abstractions faites pour plaire +plus que les choses, aux sens et à l'esprit humains. +Il s'était empli l'oreille de cadences sonores, +l'intelligence d'images démesurées, d'adjectifs +exaltés et amples, de rutilantes visions +verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi +une aptitude qui ne se transforme en désir et en +acte. Cette force de son intelligence purement +vocabulaire, et à laquelle ses sens restés normaux +et actifs n'apportaient qu'un contingent +d'images ou défectueuses, ou hostiles, jamais +animatrices,—ne pouvant s'employer à la description +de la réalité, ou la faussant quand elle +s'y adonnait, le contraignit, par une échappatoire +et par un compromis, à faire un livre d'archéologie, +où tous les faits sont exacts, mais +où tous les faits ne se trouvent pas, et sont +choisis de façon à fournir au plus magnifique +style de ce temps, la faculté de se librement déployer. +Dans <i>Salammbô</i>, dans la <i>Tentation</i>, +dans deux des <i>Trois contes</i> c'est le verbe, le +nombre de la période, l'éclat et le mystère des +images, qui sont primitifs, et non les incidents +ou les scènes évidemment choisis de façon à +donner lieu à d'admirables phrases.</p> +<p>Cet art, où les mots précèdent et +déterminent +obscurément les idées, est anormal. Car il est +l'excès et le contraire même de la faculté du +langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands +(Steinthal, Geiger), est à l'idée ce que le +cri est à l'émotion, ne peut constituer +l'antécédent +de l'idée, que lorsque le langage, énormément +développé par des génies verbaux de premier +ordre, devient quelque chose que l'on apprend, +que l'on emmagasine, et non un mince +bagage traditionnel, qu'il faut utiliser et augmenter +selon ses besoins. Or que l'on se rappelle +que Flaubert vécut au déclin du romantisme, +qu'il put absorber et absorba en effet +l'énorme vocabulaire du plus grand génie +verbal de tous les temps, qu'il admira Hugo +avec la ferveur d'un disciple et d'un semblable<a name="FNanchor_2_2"></a><a + href="#Footnote_2_2"><sup>[2]</sup></a>. +Évidemment, l'esprit surchargé par ces +acquisitions, il ne put se borner à étudier et à +décrire la vie moderne pour laquelle le vocabulaire +lyrique du grand poète n'est point fait, +est trop riche et reste en partie sans emploi. +Il lui fallut Carthage, les hymnes à Tanit, les +lions crucifiés, les temples, le désert, le siège, +les somptuosités barbares d'une époque, que, +lointaine, il put se figurer grandiose. Et ce besoin +le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans +cesse au roman moderne qui ne représentait de +ses facultés que quelques-unes, se satisfaisant, +s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, +de son noviciat artistique à sa mort.</p> +<p>Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie +de Flaubert portait en elle des menaces de +destruction. Se bornant de plus en plus à élaborer +réitérément la sorte de période qui +l'enthousiasmait, +frappant perpétuellement comme un balancier +la même médaille, et la jetant d'un mouvement +continu à côté de celle précédemment +issue +du coin, Flaubert perdit le sentiment et la faculté +de la liaison, associa en livres presque diffus de +lâches chapitres, et ne sut maintenir la cohésion +et le mouvement de sa pensée au-delà de brefs +paragraphes. Cette disposition latente, contenue, +réduite encore à une faible intensité et coercible +par d'autres, constitue visiblement la première +phase de l'incohérence des maniaques, et n'en +diffère que quantitativement, comme se distinguent +toujours les fonctions anormales chez +les «géniaux», de celles chez leurs +congénères +névropathes. Que l'on compare en effet ce passage +d'une lettre d'un aliéné, citée par Morel, +<i>Traité des maladies mentales</i> (p. 430):</p> +<div class="blkquot">«Lorsque le choléra a +éclaté, j'avais une bosse +froide dans le cerveau; le miasme cholérique est +très irritant, j'ai eu par conséquent le choléra +cérébral. Étant à l'asile, j'ai eu +l'intelligence de +ce qui m'est arrivé. Mes accès antérieurs ont eu +lieu par violations exercées sur ma personne; +mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manière +effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus +à lui ... etc.»</div> +<p>Que l'on fasse abstraction de l'absurdité des +idées et que l'on considère seulement la +brièveté +et la rondeur des phrases, leur suite incohérente +ou faiblement liée, toute l'allure mesurée et +cadencée +de ce petit morceau; il semblera incontestable +aux personnes qui ne répugnent pas par +préjugé à l'assimilation d'un fou et d'un homme +de génie, que certains passages de Flaubert sont +l'analogue lointain et cependant exact de cette +littérature d'asile. Que l'incohérence résulte +d'une concentration volontaire puis habituelle +de l'effort d'exprimer successivement en une +forme difficile chacune des pensées qui le traversent, +ou qu'elle provienne chez +l'aliéné—comme cela est probable,—d'une +irrégularité +de la circulation sanguine cérébrale, semblable +à celle qui produit la fantaisie des +rêves,—en d'autres termes que ce soit l'attention<a + name="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3"><sup>[3]</sup></a> ou +la maladie qui abaissent l'activité commune de +l'encéphale, au profit de ses parties, le résultat +est physiologiquement et psychologiquement le +même. L'incohérence faible de Flaubert, terme +extrême de celle de tous les artistes qui «font +le morceau» est l'antécédente de celle du +rêve, +qui précède celle du délire, et celle des +maniaques. +Entre tous ces dérangements, il n'est de +contraste que ceux de l'intensité et de la permanence.</p> +<p><i>Généralisation sur les causes</i>: L'on remarquera +que cette altération du langage qui produisit +chez Flaubert de si belles et maladives +fleurs, est analogue si l'on abstrait de ses développements +ultimes, à celle qui cause chez tout +un groupe d'écrivains nommés par excellence +les «artistes», ce qu'on appelle encore par +excellence, le «style». On sait qu'entre lettrés +ces termes ne sont appliqués qu'à des prosateurs +et des poètes postérieurs au romantisme, +et à aucun des étrangers. Si l'on note le +caractère +commun de «l'écriture artiste» chez des +gens aussi dissemblables que les de Goncourt, +Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de Banville, +Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on +remarquera que tous affectionnent une forme de +phrase et une série de mots qui demeurent +identiques à travers les sujets divers qu'ils traitent; +en d'autres termes, tous poursuivent deux +buts, et non un seul en écrivant: exprimer leur +idée,—construire des phrases d'un certain type; +en d'autres termes encore tous sont doués d'un +certain nombre de formes verbales et syntactiques, +dans lesquelles ils s'emploient avec une +extraordinaire adresse à rendre les idées qui +s'associent ou qui pénètrent dans leur esprit. +Les uns n'ont que la somme de pensées que produit +la richesse même de leurs mots. Nous avons +montré que Victor Hugo est l'exemple de ce +type. Les autres parviennent à un accord parfait +entre leurs idées et leur vocabulaire; tels Villiers +et Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les +plus artistes des artistes, réussissent par des +miracles d'adresse à exprimer une énorme portion +de réalité, des idées absolument adventices +et variées, en une langue toujours la même +et qui joint une beauté propre au rendu de +la vérité; les de Goncourt et M. Huysmans +sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi dans ses +romans.</p> +<p>Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni à l'autre. +Que M. de Goncourt se plut à laisser libre carrière +à son style en une oeuvre spéciale et suprême, +<i>La Faustin!</i> Flaubert aussi, et plus complètement, +s'échappa résolument à plusieurs +reprises hors des sujets qui violentaient son +style; il satisfît pleinement ses besoins esthétiques, +son amour du beau et de l'indéfini, +créant la <i>Salammbô</i> et la <i>Tentation</i>, sans +plus +se souvenir que Paris existait et que le XIXe siècle +devait être dépeint.</p> +<p><i>Flaubert</i>: Cependant le siècle le tentait, le +heurtait, et le blessait. Le pessimisme que provoquait +en lui la nostalgie du beau et la vue +d'êtres et d'objets sans noblesse, se compliquait +de celui qui affecte tous les artistes, l'acuité +pour ressentir la souffrance que cause l'excès +général et délicat de la sensibilité, le +pessimisme +sociologique, «l'indignation» à propos +de tout que donne aux grandes intelligences la vue +de la bêtise se passant d'eux pour se mal conduire, +la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne +sa vie d'être inutile, spolié de tout intérêt +humain<a name="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4"><sup>[4]</sup></a>. +Il vécut ainsi douloureusement au +déclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, +portant sur ses lourdes épaules, une grosse +face rubiconde, bénigne et naïve, que coupait une +moustache blanche de vieux troupier, que dominait +le vaste ovale d'un front rouge, sur des +yeux bleus, «dont la pupille, dit M. de Maupassant, +toute petite, semblait un grain noir +toujours mobile.» Et cet homme à la carrure +de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine +bonasse de reître, pour courir les aventures, +enlever les bataillons à la charge, se tanner le +cuir sous des soleils incendiés ou de glaciales +bruines, passa sa vie,—dominé par on ne sait +quelle infime modification vasculaire de son encéphale,—comme +un mince artisan, fabriquant, +dans l'ombre de la chambre, des objets infiniment +délicats. Il ploya sa longue stature à la mesure +des fauteuils, sédentaire, sortant à peine, +crispant ses gros doigts gourds sur le fétu d'une +plume; et la tête courbée, le sang au front, les +yeux injectés, il pesa des syllabes, accoupla des +assonances, équilibra des rhythmes, dégagea le +mot juste de ses similaires, lia des vocables par +d'indissolubles relations; il peina, geignit et +souffla à mettre en une forme à laquelle il +requérait +des qualités compliquées et rares, de précises, +images de réalité ou de grands rêves de +beauté, qui, s'efforçant de prendre forme, +subjuguèrent +à cette tâche toute l'intelligence et +tout le corps de cet énorme et vigoureux et +lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; +les minuties toujours mieux aperçues de son +métier, bornaient de plus en plus son horizon +intellectuel; il souhaita des succès de livres, +puis des succès de pages, puis des succès de +phrases<a name="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5"><sup>[5]</sup></a>; +il sacrifia graduellement toute sa vie +à sa passion; il vécut dans le sourd malaise +des phénomènes, qui logent en leurs corps une +âme hétéroclite, jusqu'à ce que cette +despotique +activité cérébrale, après avoir +imposé +au corps, sans en être atteinte, une maladie +nerveuse,—l'épilepsie +transitoire<a name="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6"><sup>[6]</sup></a> +de sa jeunesse +et de sa vieillesse,—l'anéantît et le foudroyât +au pied de sa table de travail par une dernière +et délétère victoire d'un organe sur un organisme.</p> +<p>Le destin de Gustave Flaubert aurait pu être +différent, mais non plus glorieux. Il lui appartient +d'avoir introduit définitivement l'étude du réel +et l'érudition dans la littérature, d'avoir écrit +les +plus beaux livres de prose qui soient en français; +il lui est dû encore d'avoir fait resplendir un +certain idéal de beauté énergique et fière, +d'avoir produit en la <i>Tentation de saint Antoine</i> +le plus beau poème allégorique qui soit après +<i>le Faust</i>.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">[2]</a> +<div class="note"> +<p> Cette assertion dut rester à l'état de simple +hypothèse. +Pensant que des acquisitions verbales, failles en état de +somnambulisme, +seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert +pouvait garder de ses lectures, nous avons prié M. le Dr Ch. +Féré, +de la Salpêtrière, de nous aider à faire des +expériences sur des +hypnotiques. Nous avons tenté deux essais: dans le premier, +nous avons lu à l'hypnotique somnambule un fragment de la +<i>Tristesse d'Olympio</i> et de <i>l'Homme qui rit</i>. Le sujet se +trouvait +vaguement influencé à son réveil par le ton de la +déclamation et +par le sens de l'épisode. Il fut impossible de reconnaître +dans +son langage des traces de style romantique. +</p> +<p>Je remis ensuite à M. Féré trois listes de +mots, les uns d'un +sens joyeux, les autres d'un sens triste; la troisième liste se +composait +de mots abstraits et rares. M. Féré a lu chacune de ces +listes au +sujet somnambule en répétant les mots plusieurs fois. Au +réveil du +sujet, aucune des trois listes ne détermina chez lui soit un +courant +particulier d'idées, soit une modification de langage qui le +forçât +à exprimer des pensées habituellement +étrangères. Il nous a donc +été impossible à M. Ferré—auquel j'adresse +ici mes remerciements—et +à moi, de reconnaître chez les hypnotiques, une +modification +de l'idéation, par suite d'acquisitions verbales inconscientes. +</p> +<p>Ce résultat négatif n'infirme pas, je crois, la +théorie exposée +plus haut, et tient surtout au complet oubli qui sépare +l'état +somnambulique de l'état de veille. L'influence des acquisitions +verbales sur les idées me semble le seul moyen d'expliquer +l'unité des écoles littéraires, surtout de la +romantique, l'unité +même d'une nation formée d'éléments +ethniques divers et notamment +l'assimilation rapide des étrangers naturalisés.</p> +</div> +<a name="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">[3]</a> +<div class="note"> +<p> Voir Luys. <i>Le cerveau</i>, sur les phénomènes +physiologiques +de l'attention.</p> +</div> +<a name="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">[4]</a> +<div class="note"> +<p> Lire sur ce dernier motif de pessimisme un très remarquable +article de M. P. Bourde dans le <i>Temps</i> du 24 Sept. 1884.</p> +</div> +<a name="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">[5]</a> +<div class="note"> +<p> Lire l'étude de M. E. Zola sur Flaubert.</p> +</div> +<a name="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">[6]</a> +<div class="note"> +<p> Aucune des particularités intellectuelles de Flaubert, sauf +son +emportement, n'a d'analogues parmi celles des épileptiques.<br> +<br> +</p> +<hr style="width: 65%;"><a name="ZOLA"></a><br> +<h2>ÉMILE ZOLA</h2> +</div> +<br> +<p>M. Zola célèbre un nouveau triomphe. <i>Germinal</i> +est, pour des causes diverses, entre les mains, de tout le public et de +tous les lettrés. L'un ne +voit dans ce livre qu'une oeuvre de réalisme, la +peinture brutalement exacte d'un lieu et d'une +classe; les autres admirent en plus de surprenantes +qualités poétiques, le don du grandiose, +l'amour passionné de la force et de la masse. +Les livres de M. Zola sont, en effet, plus complexes +que les préceptes de ses articles, et le +romancier diffère dans une mesure inattendue +du polémiste. L'analyse peut discerner dans son +oeuvre des éléments disparates, dont certains, +négligés jusqu'ici, complètent et modifient la +physionomie de l'auteur des <i>Rougon-Macquart</i>.</p> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens très +moderne de ce mot. Quand il lui faut décrire un +objet ou un ensemble, noter un dialogue, exprimer +une idée, il ne tente pas de choisir, entre +les termes exacts possibles, ceux doués de qualités +communes indépendantes de leur sens, la +sonorité et la splendeur comme chez Flaubert, +le mouvement et la grâce comme chez les de Goncourt, +la rudesse cladélienne ou la noblesse et +le mystère de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire +de M. Zola n'a d'autre caractère spécifique +que l'abondance, qualité appartenant à +tous ceux qui ont frayé avec les romantiques, et, +par endroits, un coloris fumeux. De même, la +façon dont M. Zola assemble ses mots en phrases +est extrêmement simple, commode, apte à tout. +Il procède d'habitude par l'accolement, sans +conjonction, de deux propositions à sens presque +identique, qui redoublent l'idée, l'enfoncent +en deux coups de maillet, et marchent puissamment +dans un rythme balancé, jusqu'à ce que soit +atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine +indifféremment par un retentissant accord, +finale d'une gradation ascendante, ou par une +phrase surajoutée et superflue qui laisse en suspens +la voix du lecteur. En cette façon d'écrire +aisée, maniable et large, propre à tout dire et +appliquée par M. Zola à tous les usages, celui-ci +polémise, expose, raconte, parlent décrit, énonce +l'énorme masse de petits faits qui lui servent à +poser ses lieux, ses personnages et ses ensembles.</p> +<p>En opposition au procédé classique qui décrit +en quelques mots généraux, et au procédé +romantique, +qui décrit en quelques mots particuliers, +conformément à l'acte, de la vision qui est une +synthèse de mille perceptions élémentaires, +M. Zola, avec tous les réalistes, forme ses +tableaux de l'énumération d'une infinité de +détails +résumés parfois en un aspect d'ensemble. Chaque +spectacle est dépeint en ses parties constituantes, +marquées chacune par l'adjectif coloré +qui correspond à sa perception; puis, en une +phrase générale, le tout est repris avec des termes +où domine celui des caractères de forme +ou de nuance, qui existe en le plus de parties. +Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le <i>Ventre +de Paris</i>, abonde en passages appliquant cette +théorie.</p> +<p>Dès le début, le vague remuement des Halles +à l'aube est montré par une série de faits confus, +de formes rôdantes et accroupies autour d'entassements +mous en un indécis brouhaha. Florent +et Claude Lantier parcourant plus tard les +abords de Saint-Eustache, allant des charretées +de choux gaufrés aux caisses de fruits parfumants, +puis Florent promenant seul sa faim à +travers l'accumulation énorme des nourritures +de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narré +des sensations que perçoivent leurs yeux et +leurs narines. L'étal de la Sarriette, là vitrine de +la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau +douce de Claire Méhudin, les gibiers et les +volailles, sont décrits en des paragraphes pleins +de faits, que résume une phrase-thème, de volupté, +d'obscénité, de perfidie, de grâce, de +fermentante chaleur. Que l'on compare ces descriptions +à celles de la maison de la Goutte-d'Or +et du boulevard extérieur, à midi, dans l'<i>Assommoir;</i> +du retour du Bois dans là <i>Curée</i>, et de +ce rose cabinet de toilette où Mme Saccard laisse +de sa mince nudité, à mille autres tableaux +encore prodiguement épars dans l'oeuvre du +peintre le plus complet de la vie moderne,—un +même procédé sera reconnu, de séparer en +tout spectacle ses nombreux composants réels, +de les énumérer en un détail merveilleusement +visible, de les recombiner par une phrase compréhensive +de l'ensemble.</p> +<p>Par un procédé identique exactement—série +d'actes condensés en trois ou quatre qualificatifs +fréquemment rappelés—M. Zola pose ses personnages. +Leur aspect physique déterminé, le romancier +les place dans une scène, soit journalière, +soit exceptionnelle, montre par une conduite +concordante de quelle façon particulière tel être +se caractérise. Puis la dominante psychologique, +habituellement analogue à la dominante physiologique, +établie, il les résume en une phrase +appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu +ainsi présenté. Coupeau, gouailleur, bon +enfant les yeux gais et le nez camus, un peu niais +en plusieurs occasions, se trouve montré tel dans +sa cour auprès de Gervaise, et résumé de +même +par ces mots: «avec sa face de chien joyeux»; +aux premiers chapitres du <i>Ventre de Paris</i> est +décrite la beauté calme de Lisa, puis des actes +de raisonnable placidité, double trait que condense +encore cette apposition répétée «avec sa +face tranquille de vache sacrée»: Saccard, +brûlé de toutes les fièvres et de toutes les +cupidités, +est sans cesse suivi des adjectifs «grêle, +rusé, noirâtre», comme Renée, possède +cette +«beauté turbulente» qui concentre la physionomie +ardemment avide de joie, et les passions +à subites sautes, de celle dont les faits d'égarement +tiennent tout le volume. La force d'Eugène +Rougon, la noble beauté de Mme Grandjean, la +séduction d'Octave Mouret et la douce fermeté +de Denise, sont ainsi empreints en une effigie, +marqués par des faits et résumés en une phrase. +Ce dernier procédé, qui ressemble fort à celui +des phrases-thèmes de Wagner, ayant le tort +d'enserrer en formule constante un être variable, +est éliminé d'habitude de la figuration des +personnages de second plan parmi lesquels se +trouvent les êtres les plus vifs que M. Zola ait +produits. La Mme Lerat, de l'<i>Assommoir</i>, le sous-préfet +de Poizat, le louche et gai bohème Gilquin, +Lantier pâle, lent et ravageur, le marquis de +Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis +et jetés dans la vie commune, parlent et agissent +avec des façons, des physionomies uniques.</p> +<p>La même manière réaliste caractérise chez +M. Zola les ensembles où les personnes agissent +dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la +<i>Fortune</i>, et le campement des insurgés la nuit, dans +Plassans, l'abbé Mouret et frère Archangias +courant les Artaud, les luttes exaspérées +de Florent contre les poissardes de la Halle +commandées par la dynastie Méhudin, toutes +ces scènes parfaitement localisées se passent +fait par fait. Rien de plus réaliste que, dans +<i>Son Excellence</i>, Eugène Rougon disgracié, +déménageant +de son cabinet au milieu des intéressées +condoléances de ses créatures, ni de plus visible +que le débraillé lascif de l'hôtel où +Clorinde +Balbi pose nue la Diane. L'<i>Assommoir</i> est tout +entier en magnifiques ensembles, de la bataille +du lavoir à la noce, du large repas de la fête de +Gervaise, à cette magistrale ribote où Lantier +conduisant Coupeau au travail, l'égare en une +interminable suite de bibines, de la forge Goujet +à la cellule capitonnée de l'asile Saint-Anne. +<i>Nana</i>, <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur des Dames</i>, la +<i>Joie de vivre</i>, sont de même brossés en larges +scènes, traversées de gens visibles constitués +eux-mêmes de linéaments, de notes biographiques, +de menues perceptions de mouvements et +de couleurs. Du haut en bas de son esthétique, +M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui +compose ses caractères d'actes, ses descriptions +de détails, et édifie son oeuvre par ces atomes +artistiques indéfiniment associés.</p> +<p>Pour la partie la plus étendue de son ensemble +de romans, M. Zola emprunte ces éléments à la +vie réelle, et les reproduit tels que sa mémoire +et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les +livres de M. Zola, comme ceux de tout grand réaliste, +possèdent une vérité supérieure. +Constamment +construits par un minutieux détaillement de +faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises +sur les lieux, et de spectacles réellement vus, ils +tendent à donner de la vie une image adéquate, +aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, +sans que le choix, l'<i>idéal</i> personnel de +l'auteur restreigne le rayon de son observation +et résume la vie et les âmes en des extraits +fragmentaires. +C'est là la véritable différence entre +un roman idéaliste et un roman réaliste<a + name="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7"><sup>[7]</sup></a>. +Les +faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont +et peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un +roman de Balzac. La différence est que l'un ne +peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve de +sympathie artistique que pour un côté de l'âme +humaine, et un genre de catastrophes, tandis +que l'autre de sa vaste et souple cervelle embrasse +le monde en tous ses aspects, réfléchit, +affectionne et reproduit toutes les âmes, respecte +leur complexité et donne d'une société à +une époque, une image qui lui équivaut.</p> +<p>En ce sens, que des personnes peu habituées +à l'analyse trouveront subtil, les romans de +M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter +l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants +et ses passions, complètement, sans choix ou +presque ainsi.</p> +<p>La <i>Fortune des Rougon</i> contient à la fois une +série de faits sur la lâcheté stupide de quelques +bourgeois, et une fraîche et sanglante idylle +d'amour. La <i>Conquête de Plassans</i> regorge de +contrastes, du dur abbé Faujas à la molle femme +qu'il domine; tout un village grouille dans <i>la +Faute</i> entre deux ecclésiastiques opposés, une +fille idiote et pubère; et la charmante ensorceleuse +du Paradou. Le <i>Ventre de Paris</i> regorge +de physionomies et de caractères. La Cadine, +Lisa Quenu, Gavard, M. Lebigre surveillant les +conspirateurs de son arrière-boutique, les marchandes, +de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, +à la bilieuse Mme Lecoeur, Pauline et Muche +galopinant sous l'oeil acéré de Mlle Saget, constituent +un magnifique et divers ensemble de créatures +toutes humaines. <i>Son Excellence</i> et la <i>Curée</i> +renseignent sur le Paris des démolitions, contiennent +des scènes et des gens d'une admirable variété, +des officieux du ministre aux convives de +Saccard; à travers une promenade au Bois et +une séance du Corps Législatif, le baptême d'un +prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, +un Compiègne, circule une foule de personnes +en chair, marquées, caractéristiques et agissantes, +Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, +du Poizat, qui entourent ce colosse et ce gnome +Eugène Rougon et Aristide Saccard. L'<i>Assommoir</i> +et <i>Nana</i> présentent en des pages connues +tout le monde des ouvriers, tout le monde des +filles et des petits théâtres. <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur +des Dames</i>, <i>Germinal</i> débitent chacun une +énorme tranche de la société, dont une <i>Page +d'Amour</i> et la <i>Joie de vivre</i> détaillent un point.</p> +<p>Que l'on observe, en outre, que les personnages +principaux de ces groupes, dont l'ensemble +reproduit une nation en raccourci, sont +étudiés souvent en tous leurs contrastes individuels. +Dans Eugène Rougon, M. Zola marque le +luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, +le louche coquin autant que le ministre. +Dans la <i>Joie</i>, Pauline est détaillée des secrets +de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde +Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, +supérieure et baroque. Nana est naturelle, tendre, +grossière, écervelée, stupide. Coupeau et +Gervaise passent par d'admirables gradations +d'une bonne santé morale à l'extrême abaissement. +Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres +celle des lieux où ils vivent, des chambres, des +salons, des cabinets de travail, des salles de +spectacle, des échoppes, des magasins, des galetas, +des bouges, des ateliers; celle des rues +qui relient ces demeures, de l'avenue de l'Opéra +aux boulevards extérieurs, des ponts de la Seine +aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux +routes du Coron; celle enfin des paysages qui +enclosent ces villes, les sèches arêtes de la Provence, +les plaines blêmes du Nord, les efflorescences +du Paradou, les déferlements des marées +normandes, l'on aura dans une dizaine de volumes +un large ensemble de faits humains et physiques +reproduisant en abrégé presque toute la complexité +d'un pays en un temps.</p> +<p>Quelques restrictions limitent, en effet, cette +universalité. Les personnages de M. Zola, s'ils +comptent un nombre considérable d'êtres bas, +infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, +ne comprennent aucune des âmes supérieures +et choisies, complexes, délicates et rares, que +montrent les hauts romanciers. Ni les grands +hommes et les nobles femmes de Balzac n'apparaissent +dans <i>les Rougon-Macquart</i>, ni les fervents +ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes +de Goncourt. M. Zola a constamment proposé à +son analyse des caractères simples et sains, ou +déséquilibrés par une maladie concrète. La +facilité +choisie de cette tâche permet qu'on l'accuse +de manquer de psychologie, défaut dont la présence +est confirmée par la fixité de ses caractères.</p> +<p>En tous ses livres, sauf l'<i>Assommoir</i>, les personnages +restent les mêmes du commencement +à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité normale +est scientifiquement admise<a name="FNanchor_8_8"></a><a + href="#Footnote_8_8"><sup>[8]</sup></a>, varie d'un +linéament. Bien plus, dans quelques-uns des +livres récents de M. Zola, notamment dans <i>Nana</i>, +le <i>Bonheur</i>, <i>Germinal</i>, le romancier, tout en conservant +une vue très nette des lieux où se passe +son action, et d'excellentes aptitudes descriptives, a si bien +simplifié le mécanisme de ses +personnages, leur prête des conversations si banales +et des caractères si généraux, qu'ils perdent +toute individualité nette. Au milieu de décors +magnifiquement visibles, circulent des +ombres d'autant plus ténues. Enfin, M. Zola, +comme tous les écrivains peu aptes à imaginer +le mécanisme intérieur de la machine humaine, +et comme aucun des romanciers psychologues, +montre les actes de ses personnages de préférence +à leurs raisonnements, les effets plutôt que +les causes. De sorte que, le lecteur voyant ces +créatures, de visage et de caractère nettement +défini, réagir aux événements sans +hésitation, +sans débat, sans trouble, d'une façon constamment +conséquente, identique et directe, se sent +parfois en présence d'êtres trop simples pour +des hommes.</p> +<p>De même, mais dans une plus faible mesure, +les descriptions de M. Zola ne sont pas matériellement +exactes. Tout artiste choisit entre les +diverses sensations d'un ensemble celles que ses +nerfs lui permettent de sentir le plus vivement. +Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment +sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont +décrites autant en termes oléfiants qu'en termes +colorés. Le parterre du Paradou est aussi plein +de parfums que de corolles; et de la femme +M. Zola connaît les senteurs comme les incarnats. +Toute page atteste de même le colorisme du romancier. +De l'étal d'une poissonnerie il retient +le cinabre, le bronze, le carmin et l'argent plutôt +que le fuselé des formes. Le jardin d'Albine +est dépeint en larges touches roses et bleues et +vertes. Du cortège baptismal du prince impérial, +M. Zola perçoit le blanc des dentelles, le vert +des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat +des aciers et le braisillement des glaces. En confirmation +de ces faits, M. Zola, critique d'art, +défendit les coloristes extrêmes, notamment +Manet.</p> +<p>Ces réserves diminuent déjà dans une faible +mesure l'aptitude de M. Zola à reproduire exactement +toute l'humanité actuelle, et marquent +des bornes à l'envergure de ce romancier, qui +demeure cependant très grande. Il est une autre +cause d'un ordre tout différent qui empêche +encore M. Zola de voir et de rendre entièrement +toute la nature: son individualité qui, dans l'ensemble +totale des faits psychologiques et matériels, l'a porté +à en préférer une série douée +d'un caractère commun, à modifier certains rapports, +à dénaturer certains aspects, à donner de +tout ce qu'il décrit une image notablement altérée +dans le sens de ses sympathies, c'est-à-dire de +sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola n'échappent +pas à la formule que lui-même a donnée +justement de toute oeuvre d'art: «La nature +vue à travers un tempérament.»</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">[7]</a> +<div class="note"> +<p> Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie +analogue +dans son <i>Euphorion</i>.</p> +</div> +<a name="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">[8]</a> +<div class="note"> +<p> Ribot, <i>Maladies de la personnalité</i>, 1885.</p> +</div> +<br> +<h3>II</h3> +<br> +<p>Tous les caractères que présente l'humanité +ne semblent pas à M. Zola également dignes +d'affection et d'indifférence. Il en préfère +certains, +les montre avec faveur, et les exalte au-delà du +vrai. La santé physique ou morale ou double +lui paraît adorable. Les quelques personnages +loués dans ses romans sont bien constitués dans +leur corps et leur esprit, ont des membres sans +tare et une raison sans fêlure, sont logiques, +forts et humains. Le plein développement corporel +même, si l'activité cérébrale est +atrophiée +par les fonctions végétatives et animales, est +considéré par M. Zola comme magnifique. +Désirée, +la belle idiote de <i>la Faute</i>, accroupie dans la +chaleur de son poulailler et frémissante du rut +de ses bêtes, est décrite avec dilection, comme +l'est aussi ce couple bestial et réjoui de Marjolin +et de Cadine, qui promène à travers les Halles +son impudicité. Même quand cet équilibre +physiologique +s'allie à une âme méchante et faible, +M. Zola ne dépouille point toute sympathie. Le +teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont +admirés dans le <i>Ventre de Paris</i>, comme l'insolent +bien-être de Louise Méhudin et de sa +mère. Dans <i>Une Page</i>, la noble stature et le port +junonien de Mme Grandjean son complaisamment +drapés, les sottises de Pauline Letellier s'excusent +par le libre jeu de son corps de jeune fille saine +sous ses jupes lâches.</p> +<p>Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un +corps bien portant, est préférée par le romancier. +Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux +enfants nets, chastes et tendres, sont racontés +avec amour. L'honnête et drue figure de +Mme François ressort sur toutes les turpitudes du +<i>Ventre de Paris</i>. Gervaise raisonnable et fraîche, +au début de <i>l'Assommoir</i>, est aimable; Mme Hédouin +illumine de sa beauté de femme de tête +l'ignoble bourgeoisie de <i>Pot-Bouille</i>; Denise +pousse à bout la raison vertueuse; et l'héroïne +de la <i>Joie de vivre</i> est de même une fille sensée, +forte et savante.</p> +<p>Que cet amour de l'équilibre physique et +moral n'est qu'une part d'un amour plus général, +celui de la vie, un indice le montre. +Partout où la niaise pudeur des modernes +s'attache à cacher les opérations procréatrices, +M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les +voiles et désigne le mystère. Tout le second +livre de <i>la Faute</i> célèbre la beauté de +l'accouplement. +Les larges flux de sang des filles bien +pubères ne sont point dissimulés. Rien de plus +noble que les pages où est montré l'enfantement +de la femme. Celui de Gervaise tombant en +travail sur le carreau, puis couchée toute pâle +dans son lit, tandis que Coupeau s'empresse +bonnement dans la chambre; l'accouchement +douloureux et misérable d'Adèle dans sa mansarde, +aboutissent à ces pages magistrales de +la <i>Joie</i> où Pauline, sainement instruite des +mystères sexuels, assiste et coopère à la +délivrance +de Louise. Il semble qu'en toutes ces +occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus +honteux, en vertu de droits supérieurs, +comme accomplissant une mission de grand révélateur +de la vie, chargé d'en découvrir les +sources charnelles.</p> +<p>Et cette vie dont il aime les bas commencements, +il l'adore en ses deux grandes manifestations +masculine et féminine, la sensualité +de la femme et la force de l'homme. Tous les +héros qu'il exalte sont des hommes forts, se dépensant +en action, accomplissant une grande +oeuvre ou couronnant une grande ruine. Depuis +le père Rougon qui, par un sourd travail de +mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé +Faujas conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, +qui démolit une ville, et accumule des millions, +à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le mariage, +par l'incessante exploitation de la femme, +écrase Paris de ses magasins, tous les grands +hommes du romancier sont robustes, puissants, +actifs sans compter, acharnés en besogne, +s'acquittant dans le monde de leur tâche de force +vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon +qui, solide et dur des épaules à l'âme, a la +sourde tension d'une machine sous vapeur.</p> +<p>Et si les hommes dégagent ainsi leur force +musculaire et volitionelle, les femmes exhalent, +au profit de l'espèce, la séduction de leur +sensualité. +Que ce soit le simple et presque symbolique +attrait d'une enfant ignorante pour un +enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une +troupe de jeunes poissardes entourant de leurs +gorges rebondies un souffreteux jeune homme, +l'impudique nudité d'une courtisane italienne +achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres +ou la prostitution d'une harscheuse, femelle à +tous les mâles, la femme, chez Zola, toujours +tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant +et dissolvant toute une société comme dans la +<i>Curée</i>, victime passive dans les milieux ouvriers +des grosses luxures et des coups, défaillante et +amoureuse dans <i>Une page</i>, séduisant dans <i>Pot-Bouille</i> +un cacochyme délabré en un mariage +aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans +le <i>Bonheur des dames</i>, un obstiné viveur, toutes, +dépeintes en leur fonction utérine, se résument +en cette <i>Nana</i>, folle et affolante de son corps, +qui subjugue par la douceur de son embrassement +toute une cavalerie, des ouvriers aux +princes, des enfants aux polissons séniles.</p> +<p>C'est en vertu de ces deux prédilections, sous +un souffle de volupté ou un afflux de force, que +M. Zola dénature le réel et le grossit. La +végétation +épanouie et luxuriante du Paradou est +suscitée par les amours qui s'y consomment, +comme l'inceste de Renée embrase et assombrit +la serre de son palais, transforme en une orgie +babylonienne le bal où sa grêle silhouette +transparaît +dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa +splendeur le corps radieux de cette invincible +fille, comme sont grossies pour la rehausser les +turbulences du Grand-Prix où elle triomphe, et +exagérées pour montrer son empire les ruines +qu'elle accumule. Par contre, la séduction du +magasin dans le <i>Bonheur</i>, le fouillis de ses soies, +l'appétence de ses chalandes et la rouerie de +ses vendeurs sont amplifiés pour venger de cette +domination, la force de l'homme, portée à l'énorme +dans les spéculations de Saccard et les +actes de Rougon, représentée invincible dans la +chasteté farouche de l'abbé Faujas et de frère +Archangias.</p> +<p>Tous les ensembles dans lesquels les caractères +de force humaine, de luxure, de puissance, +d'exubérance, peuvent être reconnus par association, +sont exaltés par M. Zola.</p> +<p>Dans l'<i>Assommoir</i>, la bataille des deux lavandières +est homérique, et le repas pour la fête +de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père +Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il +avait conscience du poison qu'il élabore. Les +Halles de Paris sont assurément plus grandes +dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits +de mine où descendent des cages ressemble à un +Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante +livre aux falaises de Bonneville de formidables +assauts. Dans toute la série de ses romans, +M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle +ou humaine sans l'exagérer démesurément.</p> +<p>Le romancier se borne d'habitude pour ce +grossissement à décrire en détail l'ensemble +exagéré, comme si ses sens le lui avaient +présenté +tel. Mais parfois son penchant à l'énorme +et au complet l'entraînent à user de +procédés +que leur contradiction avec ses doctrines rend +intéressants. Pour montrer plus intense un acte +ou un personnage, il le place de force dans un +milieu similaire; pour amplifier un individu ou +un sujet, il use de deux artifices romantiques: +l'antithèse, le symbolisme.</p> +<p>Dans la <i>Faute de l'Abbé Mouret</i>, le Paradou +fournit inépuisablement de décors assortis +l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps; +c'est sous une pluie de roses pétales, +qu'Albine dévoile ses chairs rosées; le fauve +hérissement +des plantes grasses exacerbe les désirs +du couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, +lascif et mystique, pour se mêler; et +c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. +Claire Méhudin, montrant ses viviers, en est +douée d'aspects fluviatiles; la Sarriette est savoureuse +comme les fruits qui s'étalent autour d'elle, +et seulement dans l'atmosphère empestée d'une +fromagerie, Mlle Saget et Mme Lecoeur peuvent +échanger d'âcres médisances. La serre où se +répète l'inceste de Maxime et de Renée est +embrasée, +lascive et délictueuse. Coupeau revenant +pour la première fois aviné chez Gervaise +débraillée, +passe par la puanteur du linge que l'on +recompte. Dans <i>Une Page</i>, le ciel au-dessus de +Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, +entre toutes les habitantes élues. Nana dévêtue +dans un boudoir, les bonnes de <i>Pot-Bouille</i>, +affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, +accomplissent +dans un lieu convenable des actes appropriés. +Ces scènes, ces personnages et d'autres +sont situés dans le milieu qui peut les rendre +plus significatifs, plus librement développés. Que +ce procédé revient à déranger l'ordre vrai +des +faits pour instituer d'artificielles coïncidences, +il est inutile de le montrer.</p> +<p>Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, +M. Zola s'accoutume à rendre plus marqué +un acte ou un type en l'accolant à son contraste. +Dans <i>la Faute</i>, les deux prêtres sont antithétiques +comme les deux parties du livre, dont +l'une pose la haine de la nature et l'autre sa voluptueuse +revanche. Dans <i>Son Excellence</i>, à la +force mâle de Rougon, la souple beauté de Clorinde +Balbi fait contre-poids. Renée se désespère +du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les +amours de Rosalie et de son soldat sont le pendant +grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. +Le <i>Bonheur des Dames</i> met en opposition Octave +Mouret, l'action, et Valagnose, pessimiste +inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, +Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté +de Pauline, qui représente la moitié saine de la +femme, est placée Louise qui en montre le côté +délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, +met en contraste le travail et le capital, +l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers.</p> +<p>Ces antithèses nécessitent déjà le +grossissement +des personnages opposés. Suivant ce penchant, +M. Zola en vient à assigner à ses principales +figures les caractères de toute une classe. +L'abbé Faujas est le prêtre, et Nana la fille. Le +<i>Ventre de Paris</i> met aux prises les affamés et +les repus, <i>Son Excellence</i>, la force et la luxure. +Sans cesse, par une poussée instinctive qui +fait sauter le lien de ses doctrines et contredit les +dehors de son art, le grand poète qu'est M. Zola +tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, +personnifie, en des êtres devenus tout à coup +surhumains, les plus simples et les plus abstraites +manifestations de la force vitale. Et sans +cesse aussi, ayant assimilé les âmes aux +éléments, +le romancier prête, en retour, aux forces +naturelles, de sourdes et inarticulées passions; +parle de l'entêtement des vagues et du rut de la +terre; fait souffrir une machine des coups qui la +mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue +de ses locataires. En cette équitable transposition, +qui rend égal un individu à une énergie et +un ensemble matériel à un individu, apparaît +l'instinct fondamental de M. Zola, pour qui tout +être se réduit en force, et pour qui toute force +est similaire.</p> +<p>Ayant ainsi délaissé le réel pour +l'idéal, +M. Zola devint nécessairement pessimiste et misanthrope. +Comparant les fortes et complètes +créations de son esprit aux êtres que ses sens +lui montrent, apercevant le moment vital qu'il +adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, +restreintes +et mêlées en d'imparfaites manifestations, +M. Zola est rempli d'un dégoût pitoyable +ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à +présenter +de cruels contrastes où les personnages +dignes de bonheur sombrent dans un incident +grotesque. Florent, arrêté et envoyé à +Cayenne +pour s'être épouvanté sur le cadavre +d'une fille tuée par la troupe, passe, à son +départ, +près d'un carrosse de femmes dont les rires +l'accompagnent. Le peloton de gendarmes venu +pour réprimer la grève des mineurs protège les +croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du +directeur. +Le romancier prend plaisir à ne point +faire reconnaître la bonté de ses personnages +sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes +médisances; Pauline, grugée, est haïe de +Mme Chanteau. De lugubres incidents, propres à +faire douter de la justice sociale, la torture de +Lalie par son père, l'arrestation de Martineau +mourant, sont racontés avec complaisance. +Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé +Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de +Bonneville, pas un honnête; des bourgeois de +<i>Pot-Bouille</i>, pas un estimable. Il accumule les catastrophes, +les insuccès, les défaillances et les +tares. Dans le <i>Ventre de Paris</i>, les gredins +triomphent des bons. La <i>Fortune des Rougon</i>, +la <i>Faute, Une page, Germinal</i>, sont souillés du +sang des justes. Si la <i>Curée, Son Excellence</i>, +l'<i>Assommoir</i> et <i>Nana</i> ne se terminent pas par un +deuil digne d'être plaint, c'est que leurs personnages +sont tous détestables. Et si les plaintes sur +l'inutilité, la tristesse et l'odieux de la vie humaine +ne sont point constantes dans les livres +de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à +demi, persiste à l'adorer, même en ses manifestations +imparfaites, mais actuelles et existantes.</p> +<p>Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, +terme de notre analyse, à la vue magnifiée +des hommes et des choses dont il découle; +de celle-ci à l'amour de la vie, de la force, de +la sensualité, de la raison et de la santé, ses +causes; que l'on se rappelle le réalisme de +procédés +et de vision que ces idéaux résument, l'on +aura, je pense, les gros linéaments de l'oeuvre +de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie +morale commencent à affleurer.</p> +<br> +<h3>III</h3> +<br> +<p>Le cas psychologique de M. Zola est singulier. +Nous possédons en lui un artiste composite chez +lequel se mêlent en un rare assemblage, les +dons du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, +sans se nuire, sans que les uns annulent, +refoulent ou subordonnent les autres. La coopération +des facultés exactes et de celles qui +portent le romancier à altérer la réalité +est +facile et fructueuse en des oeuvres homogènes +dans lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. +Cette association intime de tendances +diverses porte à leur attribuer une cause commune, +et peut-être une seule hypothèse sur le +mécanisme intellectuel de M. Zola, suffira à +rendre compte des procédés et des émotions +apparemment contraires que nous avons séparées +dans son oeuvre.</p> +<p>On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment +apte à percevoir par les sens, à retenir +et à se figurer les mille manifestations de la vie +décrivant les objets, les physionomies et les +caractères de la façon dont ils apparaissent par +le détaillement de leurs parties et l'énumération +de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation +de notes internes, à avoir d'une nation à une +certaine époque une connaissance aussi complète +que celle dont nous avons marqué les +limites. Cet esprit, animé comme presque toutes +les âmes humaines, de l'amour des conditions +utiles à son espèce, arriverait naturellement +à les abstraire de ses expériences, à +éprouver +ainsi pour la santé, la raison, la sensualité, la +force, un attachement admiratif, à ressentir une +sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera +de parler d'un paysage luxuriant et estival, +d'une foule fluctuant, de l'obstination volontaire +de ses héros, de la volupté conquérante de +ses femmes, de n'importe quel grand réceptacle +de force délétère ou non, mais agissante et +dynamique. +Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu +à ces sympathies, comparant leur objet—de +pures idées—aux misérables éléments dont +il est extrait—la réalité—se prenne de tristesse +et de mépris pour l'imperfection et l'hostilité +des choses, se sente irrité contre les vices +mesquins et les vertus compromises des créatures +vivantes, parvienne au pessimisme colère qui +caractérise toute l'oeuvre de M. Zola.</p> +<p>Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable +en partie seulement. M. Zola ne possède +aucune des qualités secondaires qui permettraient +de lui attribuer de grandes aptitudes +à la généralisation. Cesser tout à coup de +penser +les choses réelles, en détacher un caractère +extrêmement compréhensible et ne plus +concevoir les individus qu'en tant qu'ils participent +de cet attribut métaphysique est le fait +soit d'une intelligence spéculative et savante, +soit parfois d'un styliste émérite, d'un homme +au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment +la synthèse que les mots ont faits de nos +idées générales. Or M. Zola n'est ni un +écrivain +extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme +habitué à manier les pensées abstraites comme +le montre sa psychologie rudimentaire et les +quelques articles où il a tenté d'appliquer à la +littérature les procédés de la science.</p> +<p>C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola +à trouvé le type de son idéal. Doué d'un +tempérament +combatif que marquent ses polémiques, +ayant opiniâtrement lutté contre la misère, +contre l'insuccès, contre le mépris et l'inintelligence +publics, possédant la tête massive et les +épaules carrées des entêtés, sa +volonté tenace, +son amour-propre lui ont donné l'instinct et +l'adoration de la force. Borné par d'autres dons +à la carrière littéraire, retiré des +batailles dans +son ermitage de Médan, la sourde tension de ses +centres moteurs s'est dépensée à douer +d'énergie +consciente des êtres et des éléments que +son intelligence lui montrait faibles et sourds +comme ils sont. Choisissant parmi ses semblables +et dans les grands phénomènes naturels ceux +qui manifestent quelque emportement, les pétrissant +de ses propres mains, servant indistinctement +aux hommes et aux choses les impérieuses +effluves qui sourdaient en lui, il rend +colossales les âmes et les forces. D'un ministre +médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore +les types du despote et de l'exploiteur; ses foules +roulent comme des fleuves; ses mers déferlent +en cataractes; ses champs suent la sève, ses +édifices s'étagent démesurément; une mine, +un +assommoir, un magasin sont de formidables +centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. +Et la femme, force elle aussi, doublement +magnifiée en sa puissance par le volontaire, en +son charme par le mâle, devient la rayonnante +et redoutable créature capable d'enivrer le +monde.</p> +<p>Cet absolu amour pour les forts qui seul eût +conduit M. Zola à créer de gigantesques abstractions, +contrôlé et contrarié par son exacte +vision de réaliste, se retourne en un absolu +mépris pour les malades, les vicieux, les médiocres, +les êtres mixtes et faibles, c'est-à-dire, +pour toutes choses et pour tous les hommes +réels. Ces spectacles quotidiens et cette humanité +courante, incapables d'aucun développement +extrême, ne contenant de l'énergie universelle +qu'une imperceptible dose, mesquins, transitoires +et négligeables, présents cependant et s'imposant +sans cesse à l'attention de son intelligence +réaliste, l'exaspèrent, l'affligent, le +dégoûtent et +l'attirent. M. Zola est la victime de ses sens. +Son pessimisme vient de la contradiction incessante +entre la réalité qu'il ne peut ne pas voir +et l'idéal dynamique que sa nature de lutteur le +force à créer et à aimer. En ces deux termes +dont nous venons de marquer la coopération et +l'antagonisme—réalisme intellectuel, idéalisme +volitionnel—son organisation cérébrale peut +être résumée.</p> +<p>Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, +des romanciers russes, par-dessus tout de Balzac, +le double tempérament de M. Zola montre qu'il +n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes +qu'il n'y a d'absolus idéalistes.<br> +<br> +</p> +<hr style="width: 45%;"> +<br> +<h3>L'OEUVRE<a name="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9"><sup>[9]</sup></a></h3> +<h3>PAR ÉMILE ZOLA</h3> +<br> +<p>Le nouveau livre de M. Zola est un roman; +il est aussi un code d'esthétique. Cette esthétique +est absurde. Les lieux communs de l'intransigeance +imperturbablement opposés aux +lieux communs de l'école, prennent avec ceux-ci +un air d'inconstestable ressemblance. Les uns +disent: il faut peindre noble; les autres, il faut +peindre en plein air, il faut peindre clair, il faut +peindre d'après nature; et voilà Claude Lantier +qui se met à proférer des malédictions contre +les artistes sans aveu, qui fabriquent leurs +tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier.</p> +<p>Il est oiseux de demander si Rembrandt peint +en plein air, s'il peint clair, et d'après nature, +ses anges et son <i>Bon Samaritain</i>. Il vaut mieux +faire observer qu'un précepte de facture reste +une simple recette, que peindre d'une certaine +façon ne veut jamais dire peindre bien de cette +façon, que l'important est de peindre bien et que +la façon n'y est pour rien, que Velasquez et +Rubens se valent, que toutes les querelles et les +gros mots sur les procédés manuels de l'art ne +signifient rien, que la seule chose nécessaire +est d'avoir du génie, que les procédés même +de +Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, +de Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de +magnifiques oeuvres s'ils étaient employés par +des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du +plein air est la dernière qu'il faille défendre, +puisque, à l'heure actuelle, elle n'a pas encore +donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main tout +aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du +roman, et reprenant en bouche les grands termes +de positivisme et d'évolutionnisme, il part en +guerre contre la psychologie et dénonce tous +ceux qui n'étudient de l'homme que l'âme, sans +se souvenir de l'influence du corps sur le cerveau. +Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais +oublier dans une oeuvre d'imagination que les +personnages sont des êtres physiques en chair +et en os et qu'en une certaine mesure et sauf +de nombreuses exceptions (Louis Lambert, Spinoza) +le fonctionnement de leurs cerveaux +s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, +personne n'y contredira. C'est un truisme +dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée à +révolutionner +que les romans absolument médiocres +de toutes les époques. Si M. Zola veut +dire, par contre, que le cerveau est un organe +comme un autre, que la pensée ne joue pas dans +la caractérisation d'un individu un rôle plus +considérable +que son estomac ou son fiel, cela est +simplement faux.</p> +<p>C'est la pensée qui est le centre, et le corps +la périphérie; la science le démontre après +que +l'expérience l'a constaté, et au nom même de +l'évolutionnisme, l'activité cérébrale +étant la plus +récente est la plus haute, et l'être qui pense le +plus étant le plus noble, est le plus intéressant. +Faut-il citer toute la psychologie scientifique et +toute l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder +vers le passé, que de considérer en +l'homme l'être instinctif et inconscient de +préférence +à l'être conscient, pensant, voulant, résolu +et moral? Il serait cruel de battre M. Zola sur +presque toutes ses assertions par les autorités +qu'il invoque et de lui montrer une bonne fois +qu'il n'est plus permis aujourd'hui de lancer au +hasard les affirmations que lui dicte son tempérament, +qu'il y a des raisons aux choses et qu'en +plusieurs points l'esthétique de ses adversaires, +malheureusement médiocres et ineptes, des +Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la +sienne, qu'enfin Balzac, Tolstoï et même Flaubert, +ont montré une bonne fois comment on peut embrasser +la nature entière sans en omettre le +couronnement et rester réalistes tout en analysant +le génie et la noblesse morale.</p> +<p>Nous avons tenu à dire nettement ce que nous +pensons de l'esthétique naturaliste, parce qu'elle +est erronée d'abord comme toute esthétique de +parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation +exacte des oeuvres de M. Zola. Autant cet écrivain +nous paraît piètre penseur, mal renseigné et peu +spéculatif, autant nous l'admirons pour son +génie incomplet mais puissant. Toute la première +partie de l'<i>Oeuvre</i>, cette histoire lentement +développée +de l'affection de Christine et de Claude, +les magnifiques scènes où elle se résout à +être +le modèle de son amant, où elle se livre à lui, +revenu +croulant sous les huées, leur idylle de Bennecourt, +sont de grands et vrais tableaux où la +vie frémit, où la sympathie jaillit du coeur du +lecteur. Et cette lamentable fin encore du ménage +artistique, cette noire existence misérable +et débraillée dans l'atelier du haut de Montmartre, +Claude se brutalisant, s'exaltant et s'affolant à +l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, +tandis que Christine s'attache à son amour tari, +lutte contre le dessèchement de coeur de son +mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait +de toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du +coup; toute cette tragédie humaine donnant à +toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir +des larmes dans des orbites creux, et des mâchoires +serrées, et des poings abandonnés, nous +a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers +actuels, M. Zola est le seul à donner cette sensation +d'humanité vivante et souffrante, et il y parvient, +comme tous les grands artistes, en nous +montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce +roman, l'étude du milieu artistique est déplorable, +fausse et incomplète. Ce que nous y aimons, +c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, +aimante, d'une si belle noblesse d'âme et toute +simple; c'est même cette brute de Lantier, qui, +s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à +clamer des théories ridicules, serait en somme +un être bon, simple et fort, qui eût pu être un +brave homme faisant des heureux autour de lui, +s'il n'était allé se perdre dans une carrière +où il +est, malgré son intransigeance, un médiocre et +un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, +têtu, paisible et solide, ayant une idée en tête et +la réalisant patiemment sans se tourner aux clameurs +sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute +sont rudimentaires, simples, sans développement +vers le haut et sans complexité dans la profondeur. +M. Zola, qui n'aime pas la psychologie, +n'est en effet pas un grand psychologue, et ce +défaut interdit de le classer avec les très grands. +Mais il a le don suprême de la vie, il sait souffler +sur un être et faire que les tempes battent, que +les yeux regardent, que les muscles se tendent. Il +a encore ce que personne n'a eu avant lui, le +don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres +moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, +et sans autres qualités qu'une grande bonté et +une forte volonté. Pour la classe bourgeoise, +pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. +Enfin, il a conçu le premier, sans la réaliser, +malheureusement, la grande idée que le roman +ne devait pas être une étude individuelle, mais +bien une vue d'ensemble où passerait la foule, +où s'étalerait toute une époque, et qui, +décentralisé +et indéfini, engloberait tout un peuple +dans un temps et toute une ville. Ceux qui reprendront, +après M. Zola, la tâche de continuer +le roman moderne devront partir de ce grand +écrivain plus vaste qu'élevé, mais qui a +construit, +une fois pour toutes, les assises des oeuvres futures. +Avec le Flaubert de l'<i>Éducation sentimentale</i>, +avec le Tolstoï de la <i>Guerre et la Paix</i>, +avec tout Balzac, avec les psychologues comme +Stendhal et les individualistes comme les de Goncourt, +les <i>Rougon-Macquart</i>, seront les ancêtres +du roman démotique futur, où il y aura des cerveaux +et des corps, le peuple et les chefs, les +dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, +le sang et la pensée.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">[9]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue contemporaine</i>.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="HUGO"></a><br> +<h2>VICTOR HUGO<a name="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10"><sup>[10]</sup></a></h2> +<br> +<h3>I</h3> +<p>Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, +touffue, confuse, et mêlée de M. Victor Hugo, +un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la +luxuriante abondance du style, la profusion des +mots, des tournures, des périodes, la variété +des figures, la richesse des terminologies, l'entassement +de paragraphes sur paragraphes, les +infinies suites de strophes.</p> +<p>S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, +et la cause de cette opulence, s'il +tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects +d'une description, les traits d'une physionomie +et les phases d'une oeuvre, il découvrira aussitôt +que la principale habitude de style et de composition +chez M. Victor Hugo, celle par qui il +obtient ses effets les plus caractéristiques et les +plus intenses, est la répétition. Pas une page et +pas une suite de pages du poète, qui ne soit +ainsi écrite par une série petite ou énorme de +variations aisément séparables. Chacune débute +par une phrase-thème exposant l'idée que +M. Victor Hugo se propose d'amplifier; puis +vient une redite, puis une autre en termes de +plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, +aboutissant de pousse en pousse à cette efflorescence, +l'image, qui termine le développement, +marque le passage à un autre thème indéfiniment +suivi d'autres.</p> +<p>On peut noter des vers comme ceux-ci:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Nous sommes les passants, les foules et les +races:<br> +</span><span>Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;<br> +</span><span>Nous sommes le gouffre agité.<br> +</span><span>Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.<br> +</span><span>Nous sommes les flocons de la neige éternelle<br> +</span><span>Dans l'éternelle obscurité.<br> +</span></div> +</div> +<p>Des passages comme celui-ci:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation +qu'il fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. +On cherche à l'horizon comme un protecteur et un guide, +ce rocher qu'on fuyait comme un malfaiteur. Les Hanois +rassurent ces vastes espaces nocturnes qu'ils effrayaient. +C'est quelque chose comme le brigand devenu gendarme.</p> +</div> +<p>Que l'on assemble maintenant ces paragraphes +par couples, qu'on les associe en séries diverses, +on aura la contexture de la plupart des pièces +de vers et de la plupart des chapitres de +M. Victor Hugo.</p> +<p>En de longs développements retentissent les +plaintes et la hautaine indignation d'Olympio. +Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi +profèrent et répètent la même +désolante réponse +que reprend en une autre oeuvre le ver destructeur +des Sept Merveilles. Certaines pièces +des <i>Contemplations</i> sont inépuisables en dissertations +sur la moralité des hommes et les consolations +de la mort; certaines pages des <i>Châtiments</i> +lancent et relancent la même insulte +en invectives redoublées. Les <i>Chansons des +Rues et des Bois</i> varient avec une virtuosité +paganinienne un mince recueil de thèmes gracieux, +amplifiés en formidables symphonies. Dix-huit +strophes y recommandent de confondre +l'antique au biblique et au moderne; dix pages +de vers envolés et fugaces constatent que la +femme ne se livre plus en don gratuit; seize +pages à quatre strophes redisent de mille façons +ironiques que Dieu n'a pas besoin de l'homme +pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à +ces exemples les facétieux boniments d'Ursus +dans l'<i>Homme qui rit</i>, ces parades funambulesques +où la même spirituelle cabriole s'exécute +en mille dislocations; les résumés historiques +qui ouvrent les divers livres des <i>Misérables</i>, par +d'énormes variations; les grandes fantaisies de +<i>Quatre-vingt-treize</i> sur le mystérieux accord des +chouans avec les halliers; et dans les <i>Travailleurs +de la Mer</i> le sinistre chapitre sur la Jacressarde, +maison déserte au haut d'une falaise qui +ouvre sur la nuit noire deux croisées vides.</p> +<p>Cette insistance verbale, cette formidable obstination +à échafauder mots sur mots, formule sur +formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer +chaque idée sous de triples rangs de phrases, +caractérise la forme de M. Victor Hugo, est normale +pour tous les passages où il développe +quelque réflexion, et constitue le procédé de son +style descriptif. Au lieu d'user d'une minutieuse +énumération de détails, terminée et +raccordée +par une large période générale, à la +façon des +réalistes, M. Hugo recourt à l'accumulation, la +reprise, la trouvaille abandonnée et ressaisie, +de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, +dont le retour est comme l'effort +de deux bras, infructueux et répété, peinant +à +enclore un énorme et souple fardeau.</p> +<p>Que l'on relise pour constater jusqu'où va +cette contention et cette lutte, les ressources +infinies de ce style jamais las, la magnifique +série de chapitres où se trouve décrite la +tempête +funeste à l'orgue des <i>Compachicos</i>:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Les grands balancements du large commencèrent; la +mer dans les écartements de l'écume était +d'apparence +visqueuse; les vagues vues dans la clarté crépusculaire +à +profil perdu, avaient des aspects de flaques de fiel. Çà +et +là, une lame flottant à plat, offrait des fêlures +et des +étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des +pierres. Au +centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait +une phosphorescence assez semblable à cette +réverbération +féline de la lumière disparue qui est dans la prunelle +des chouettes.</p> +</div> +<p>De pareils redoublements de phrases renflent +les chapitres sur le palais muet, obscur et splendide +que traverse à pas hésitants Gwynplaine +promu Lord Clancharlie; il en est ainsi dans +les <i>Misérables</i>, à ce tableau de l'éclosion +printanière +dans le jardin inculte, où se déroulent +les amours de Cosette et de Marius; et les vers +du poète sont aussi riches que sa prose en ces +tentatives redondantes, ces perpétuels retours +du burin à graver et regraver le même trait en +de diverses et fantasques lignes. Je prends +entre cent exemples la description du château +de Corbus dans la <i>Légende des Siècles</i>:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage +combattant,<br> +</span><span>Il se refait avec les convulsions sombres<br> +</span><span>Ces nuages hagards croulant sur ses décombres,<br> +</span><span>Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron,<br> +</span><span>Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,<br> +</span><span>Une sorte de vie effrayante à sa taille.<br> +</span><span>La tempête est la soeur fauve de la bataille....<br> +</span></div> +</div> +<p>Et voilà le poète lancé pendant plusieurs +pages à décrire le fantastique combat des ruines +contre les nuées.</p> +<p>Ce même procédé cumulatif, cet effort +redoublé +à mille détentes, M. Victor Hugo le porte +dans le portrait physique ou moral de ses +héros:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait +jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité +peut-être seulement +apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, +la pétrification du coeur propre au bourreau, et la +pétrification du cerveau propre au mandarin. On pouvait +affirmer, car le monstrueux a sa manière d'être complet, +que tout lui était possible, même s'émouvoir. Tout +savant +est un peu cadavre; cet homme était un savant. Rien qu'à +le voir on devinait cette science empreinte dans les gestes +de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une +face fossile ..., etc.</p> +</div> +<p>De même sont écrits les portraits du capitaine +Clubin, de Déruchette et de Gilliatt, de la +duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine +et de Thénardier. Des personnages de son +théâtre, aux héros de la <i>Légende des +Siècles</i>, +aux femmes et aux enfants qui traversent certains +poèmes, tous sont ainsi peints au décuple, +saisis une première fois d'un coup, repris, +traités à nouveau, enclos de mille contours +semblables et déviants, obsédés et +retouchés par +une main sans cesse retraçante. De même pour +la psychologie des personnages que M. Hugo +conçoit comme des êtres nus et simples, qui manifestent +leur passion ou leur nature par la répétition +d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse +de l'effronterie d'un gamin ou d'une vue d'ensemble +sur la vie monastique, de la manie d'un +ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou +d'une redoutable crise de conscience, du spectacle +funèbre d'un pendu épouvantant ses commensaux +ailés des soubresauts dont l'anime +le vent dans la nuit sur une plage, ou d'une +considération historique sur la Convention, de +plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, +M. Hugo est essentiellement l'écrivain de la +redite, de la répétition, de la variation. De haut +en bas, du sublime au fantasque, dans tous les +sujets et à travers toutes les émotions, il est +celui qui ne peut exprimer une seule pensée en +une seule phrase.</p> +<p>Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille +ascension de périodes à sens identique, +les mots propres rapidement épuisés auront pour +suite des synonymes de plus en plus indirects, +puis des allusions et des images. La longue ouverture +du <i>Jour des Rois</i> où le poète essaie de +montrer la figure du mendiant, spectateur infime +et presque inanimé des incendies allumés par +les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit +à ces deux vers et s'y résume:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Penché sur le tombeau plein de l'ombre +mortelle,<br> +</span><span>Il est comme un cheval attendant qu'on dételle.<br> +</span></div> +</div> +<p>Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme +est souvent autre chose que la terminaison +d'une période ascendante. Tout symbole +est à la fois une abréviation et une transposition; +ce sont là les rôles que l'image remplit +chez le poète.</p> +<p>Enchaînées et se succédant, les +métaphores, +par les rudes raccourcis qu'elles infligent au +style, par les sauts de pensée qu'elles impliquent, +donnent à toute pièce une grandeur +grave, quelque chose de biblique et d'auguste. +Ainsi de ces strophes de <i>Olympio</i>:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Les méchants accourus pour +déchirer ta vie<br> +</span><span class="i1">L'ont prise entre leurs dents.<br> +</span><span>Les hommes alors se sont avec envie<br> +</span><span class="i1">Penchés pour voir dedans:<br> +</span><span>Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies<br> +</span><span class="i1">Et compté tes douleurs,<br> +</span><span>Comme sur une pierre on compte des monnaies<br> +</span><span class="i1">Dans l'antre des voleurs.<br> +</span><span>Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre<br> +</span><span class="i1">Du droit et du devoir,<br> +</span><span>Est comme une taverne où chacun à la vitre<br> +</span><span class="i1">Vient regarder le soir ...<br> +</span></div> +</div> +<p>Que l'on note dans cette pièce le double emploi +des métaphores. Si elles sont d'énergiques +résumés, +elles substituent en même temps, à la +description d'états d'âme, durs à rendre en vers, +des visions imaginables et familières. Ce passage +de l'abstrait au tangible, et de l'obscur au saisissant +est marqué avec la plus noble énergie, +dans la pièce <i>En plantant le Chêne des +États-Unis +d'Europe</i>, où le poète, dans un des plus +larges déploiements lyriques qui soient, adjure les +éléments, les cieux et la mer, de corroborer le +jeune plant mis en terre:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Vents, vous travaillerez à ce travail +sublime,<br> +</span><span>O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.<br> +</span><span>Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme<br> +</span><span class="i1">À ses noirs cheveux +hérissés.<br> +</span><span>Vous le fortifierez de vos rudes haleines,<br> +</span><span>Vous l'accoutumerez aux luttes des géants.<br> +</span><span>Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines<br> +</span><span class="i1">De la clameur du néant.<br> +</span><span>Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,<br> +</span><span>Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux<br> +</span><span>Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète<br> +</span><span class="i1">D'un pugilat mystérieux.<br> +</span></div> +</div> +<p>Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et +fuyantes, emportant le lecteur à ne plus voir +le chêne que quelques proscrits ont planté sur +une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, +mais un lutteur monstreux à forme demi-humaine +opposant à l'assaut d'éléments passionnés, +des +racines douées d'obstination et des branches +volontairement noueuses.</p> +<p>M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques +par des métaphores matérielles, certaines +propositions psychologiques, que l'on ne saurait +décrire qu'en vers ternes. La connivence des +timorés et des violents est ainsi transposée:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Les peureux font l'audace; ils ont avec le +glaive<br> +</span><span class="i1">La complicité du fourreau.<br> +</span></div> +</div> +<p>et la communauté de faute qui en résulte, ainsi:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Reste, elle est là, le flanc +percé de leur couteau<br> +</span><span class="i1">Gisante; et sur sa bière<br> +</span><span>Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau<br> +</span><span class="i1">Est pris sous cette pierre.<br> +</span></div> +</div> +<p>S'il est des mots qui puissent rendre la vague +terreur d'un tyran inquiet des murmures des +honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Et ces paroles qui menacent,<br> +</span><span>Ces paroles dont l'éclair luit,<br> +</span><span>Seront comme des mains qui passent<br> +</span><span>Tenant des glaives dans la nuit.<br> +</span></div> +</div> +<p>La joie sereine des beaux dieux, que les poètes +ont montrés planant au-dessus de nuées d'or, +resplendit en une magnifique succession d'images, +que terminent ces deux vers radieux:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Ils savouraient ainsi que des fruits +magnifiques<br> +</span><span>Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés.<br> +</span></div> +</div> +<p>De splendides paroles font presque imaginer +le mystère de l'immortalité de l'âme:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Quand nous en irons-nous où sont +l'aube et la foudre?<br> +</span><span>Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor<br> +</span><span>Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre<br> +</span><span>Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or?<br> +</span></div> +</div> +<p>L'infinité de l'espace est presque conçue +comme réelle en ces vers:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Il vit l'infini porche horrible et reculant<br> +</span><span>Où l'éclair, quand il entre, expire triste +et lent.<br> +</span></div> +</div> +<p>Ce don de matérialisation, cette aptitude à +transposer les choses inimaginables en correspondances +plus corporelles, a permis à M. V. Hugo +d'écrire les singulières pièces finales de la <i>Légende +des Siècles</i> et des <i>Contemplations</i>, ces +tentatives désespérées d'exprimer l'inexprimable +et l'inintelligible, où le poète livrant avec les +mots une terrible bataille à de vagues ombres +d'idées, accomplit ses plus merveilleux prodiges +de parolier, et mesure ses plus profondes chutes. +En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née +d'une accumulation de phrases synonymiques +qu'elle couronnait et résumait, prise comme un +substitut de représentations directes possibles +mais ternes, employée à la tâche de plus en +plus difficile et de moins en moins réussie de +figurer matériellement des idées plus obscures +parce que plus creuses, elle finit par devenir le +vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui +elle prête seule une existence apparente.</p> +<p>À ces deux formes de son style, la répétition +et l'image, M. V. Hugo joint une troisième habitude, +la plus apparente de toutes, l'antithèse. Par +cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, +de deux ensembles doués d'attributs contraires, +par ce contraste exalté, par ce rapprochement +souligné par des répétitions et marqué par +des +images, M. Hugo s'attache à définir plus nettement +deux pensées antagonistes, amène la comparaison +entre les deux termes ainsi heurtés de +force, et définis par la révélation de +propriétés +hostiles.</p> +<p>La phrase même de M. Victor Hugo abonde +constamment en termes durs à apparier. Parmi +d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux +adjectifs et aux substantifs les plus clairs, +le mot «sombre» est flagrante. On relève sans +peine, en peu de pages: «Au grand soleil couchant +horizontal et sombre; miroir sombre et +clair; sérénité des sombres astres d'or.» +Les +romans sont riches en ces contrastes purement +verbaux, notamment certaines oraisons comiques +et grandiloquentes dans l'<i>Homme qui Rit</i>, dans les +<i>Misérables</i> la plupart des dissertations +générales, +parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse +entre les pénitences du couvent et l'expiation +du bagne. Dans les drames, pas un monologue +ou une tirade qui n'étincelle de brusques +collisions de mots. La déclamation de Charles-Quint, +les passages de bravoure de Don César +de Bazan, le premier soliloque de Torquemada +sont ainsi relevés de heurts sonores et éclatants. +Mais les plus insignes exemples d'antithèses reprises, +continuées et réduites, seront trouvés +dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>, où presque +chaque poème semble traversé par deux courants +d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse +d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque +toutes les pièces contiennent au début ou à la +fin un contraste dissonant entre deux aspects +antagonistes. Les dénouements de la plupart +des <i>Orientales</i> démentent l'exorde. Dans les +<i>Châtiments</i>, le poème <i>Nox</i> met en regard des +splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière +Montmartre, fosse des fusillés. Dans les +<i>Voix intérieures</i>, des sages s'attristent sur le +festoiement des fous, et l'<i>À Olympio</i>, oppose à la +douce gravité du poète, les clameurs des haineux. +Dans les <i>Quatre vents de l'Esprit</i>, le livre satirique +flagelle les méchants parce qu'ils sont +méchants, et les excuse parce qu'ils sont petits. +Dans la <i>Légende des Siècles</i>, les contrastes +dramatiques +abondent. L'apparition de Roland parmi +les oncles ennemis du roi de Galice, Philippe II +songeant en son palais au-dessus du jardin où +l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique +d'Autriche contredit par l'aigle helvétique, dans +le <i>Romancero du Cid</i>, le vieux héros fidèle au +roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles +ou deux humeurs. À tous les tournants des +drames ou des romans, se passent des coups +de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes +de conscience entre deux devoirs, des ironies +tragiques qui font dire ou faire à un personnage +le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. +La subite volte-face d'Hernani récompensé et +gracié, Torquemada entrant en scène sur les +dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie +de la Tourgue égayant les enfants qu'il va tuer, +Marie Tudor et Jane ne sachant si c'est l'amant +de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius +défaillant entre le désir de sauver Valjean et la +terreur de perdre Thénardier, la tempête sous +un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille en +celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre +et Triboulet tenant l'échelle à l'enlèvement de +sa fille, quelle liste de contrastes, d'hésitations, +d'alternatives et de déchirements d'âmes, +d'antithèses +fragmentaires qui amplifiées et soutenues +deviennent la contexture même de toute +oeuvre.</p> +<p>Que l'on observe que les <i>Châtiments</i> sont +l'ironique antiparaphrase des paroles officielles +placées en épigraphes, qu'il n'est presque point +de volume de poèmes qui ne soit digne de porter +en titre l'antithèse de Rayons et Ombres, que +tous les romans et les drames sont les développements +d'une psychologie, d'une situation ou +d'une thèse bipartites. En <i>Triboulet</i>, en <i>Lucrèce +Borgia</i>, le sentiment de la paternité lutte contre +les vices innés. En <i>Hernani</i>, en <i>Ruy-Blas</i>, en +<i>Marie Tudor</i>, en <i>Marion Delorme</i>, l'amour se +heurte à la haine. L'<i>Homme qui Rit</i> est fait du +contraste de la passion idéale et de la passion +voluptueuse; les <i>Misérables</i> sont la lutte +de l'individu contre la société, les <i>Travailleurs +de la Mer</i>, celle de l'homme contre les éléments. +<i>Quatre-vingt-treize</i>, celle du droit divin contre +la Révolution, du principe girondin contre le +principe Saint-Just, personnifiés en Lantenac, +Cimourdain et Gauvain.</p> +<p>Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo +entend l'âme de ses personnages. De même que +ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses romans +et ses drames sont le développement d'antithèses +de plus en plus générales, ses personnages sont +presque tous de nature double, comme dimidiés +portant en eux la lutte constante ou passagère +de deux passions adverses, constitués contradictoirement +dans leur âme et dans leur corps, +dévoyés par une crise qui retranche leur existence +antérieure de leur existence actuelle. Marie +Tudor est reine et amante; en Gwynplaine la +laideur physique offusque la beauté morale; le +forçat 24601 devient en quelques heures le plus +noble des hommes, et le sultan Mourad, toujours +inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc.</p> +<p>Se bifurquant en de plus générales oppositions, +l'antithéisme divise donc toute l'oeuvre de +M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une +anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, +d'une fable à une trilogie, de la succession +des strophes au principe de l'esthétique, qui, +exposée dans la préface de <i>Cromwell</i>, se +résume +dans le mélange de deux contraires, le comique +et le tragique.</p> +<p>Et de même que les tendances formelles dominantes, +que nous devons analyser, aboutissent +l'une à des redites profuses, l'autre à une +obscurité +sentencieuse, la pratique constante de +l'antithèse semble avoir laissé des traces nocives +en une des tendances caractéristiques de M. Hugo: +À force de diviser son attention entre les deux +termes contradictoires qu'il oppose sans cesse, +de sauter de chaque objet à son opposé, de tout +diversifier et de tout confondre, il semble comme +si M. Hugo ne peut plus concentrer son activité +intellectuelle en un seul point ou en un seul ensemble. +La pensée comme la langue du poète se +désagrègent par endroits. De là, des hachures de +style, l'abus de l'apostrophe, les phrases sans +verbe, le style monosyllabique et sibyllin des +grands passages. De là, la tendance marquée +aux digressions, les dix phrases formant tableau +éparses en dix pages, comme en ce merveilleux +portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit +d'argent, dont les membres se profilent écartelés +sur tout un énorme chapitre. Enfin toute +la bizarre construction des oeuvres de prose et +de vers, résulte de cette dispersion de la pensée, +le manque de proportion d'épisodes comme la +bataille de Waterloo dans les <i>Misérables</i>, l'air +déjeté et fruste des romans et des longues +légendes, +trop étendus et trop brefs, sans mesure +et parfois difformes.</p> +<p>Nous sommes au terme de notre analyse. +Comme un mouvement transmis des roues +petites aux plus grandes, puis au volant, qui le +renvoie à toute la machine et la règle par l'allure +qu'il en reçoit, nous avons suivi les trois +tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des +mots aux péripéties, des péripéties +à la psychologie +et de là aux conceptions fondamentales +des grandes oeuvres. Nous avons vu comment +des habitudes qui ne paraissaient affecter que le +style ont pu être montrées influer sur les gros +organes de toute l'oeuvre, comment la répétition +a simplifié la psychologie, la tendance à l'image +facilité l'accès de sujets métaphysiques, +l'antithétisme +déterminé la composition et l'esthétique. +Il nous reste à pénétrer dans ce domaine +interne de l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons +déjà passé les approches, à examiner non +plus +les paroles, mais leur sens, non la rhétorique +mais la matière même qu'elle ouvre, non la loi +des développements mais la nature des idées +développées, +le caractère commun et saillant des +scènes, des portraits, des événements et des +conceptions, +qui donnent lieu à déployer des +répétitions, +des images et des antithèses.</p> +<br> +<h3>II</h3> +<br> +<p>Toute personne familière avec l'oeuvre de +M. V. Hugo, aura senti à certaines parties, que le +nombre, l'importance et l'intensité des idées ne +correspond pas à la noble opulence de l'expression. +Il arrive que sous l'impérieux flux de paroles +l'on découvre le cours mince et lent de la +pensée, le pauvre motif de certains passages de +bravoure, la psychologie rudimentaire des personnages, +l'impuissance des descriptions à +montrer les choses; l'humanité et le monde +réels presque exclus de cent mille vers et de +cent mille lignes, tout ce dénûment du fond +sous la luxuriance de la forme font de l'oeuvre +du poète un ensemble hérissé et creux, analogue +au faisceau massif de tours qu'une cathédrale +érige sur une nef vide.</p> +<p>M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses +fantaisies de style, à cet amas de pensées vulgaires, +simples et fausses, que l'on appelle les +lieux communs; il se prête à développer les +thèmes empruntés, qui ne sont issus ni de sa +pensée, ni de son émotion. Son imagination +néglige le plus souvent de puiser immédiatement +aux sources vives de l'invention poétique et +verse dans le faux et le banal.</p> +<p>Certaines des pièces de vers paraissent dénuées +de tout contenu. Elles débutent comme +au hasard par un aphorisme quelconque, et +continuent au cours des phrases sans que l'on +puisse deviner le motif intérieur qui a poussé le +poète à écrire.</p> +<p>Une pièce de vers commence ainsi:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Louis quand vous irez dans un de vos voyages<br> +</span><span>Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,<br> +</span><span>Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs<br> +</span><span>J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs<br> +</span><span class="i2">Passez par Blois.<br> +</span></div> +</div> +<p>D'autres ainsi:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Jules votre château, tour vieille et +maison neuve.<br> +</span><span>Se mire dans la Loire à l'endroit où le +fleuve ...<br> +</span></div> +<div class="stanza"><span>Le soir à la campagne, on sort, on se +promène ...<br> +</span></div> +</div> +<p>Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes +nuls, une bonne partie des <i>Orientales</i>, des premières +<i>Contemplations</i>, et presque toutes les +<i>Odes et Ballades</i>, auxquelles il faut ajouter ces +développements oiseux à un point stupéfiant, +qui tout à coup, dans les oeuvres en prose, laissent +entre deux chapitres, un vide nébuleux.</p> +<p>Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent +la plupart des <i>Orientales, la Légende +des siècles</i>, une pièce comme <i>les Burgraves</i> et +un roman comme <i>Notre-Dame de Paris</i>, fait se +demander par quelle prodigieuse disposition +sentimentale, le poète parvient à se faire le porte-voix, +presqu'ému, d'une suite de personnes +étrangères et mortes, dont il épouse les causes +et les passions avec une infatigable versatilité. +Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le <i>Cri +de guerre du Muphti, les malédictions du Derviche</i> +pour autre chose que des thèmes indifférents, +aptes à de belles variations. S'il parvient +dans <i>la Légende des siècles</i> à faire +passionnément +déclamer Dieu, saint Jean, Mahomet +et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi +Ratbert, des thanes écossais, une montagne et +une stèle, on peut en conclure sa grande souplesse +d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, +superficiel et passager, qu'il porte à toutes ces +ombres et ces symboles. On devine que M. Hugo +sait être tout à tous les sujets, et l'on +réfléchit +que sa faconde verbale même, si l'on y ajoute +par hypothèse, une certaine débilité +intellectuelle, +doit le porter à chercher des thèmes à +phrases, dans tous les cycles de l'histoire et de +la légende.</p> +<p>Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds +commun d'idées humaines qui a produit à la +fois les proverbes, les lieux communs et certaines +indestructibles niaiseries. Sur des thèmes +comme ceux-ci: la nature révèle Dieu; il faut +faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait +mieux employé en charités; les riches ne sont +pas toujours heureux; il faut se contenter de +peu; les malheurs de l'exil; il est beau de +mourir pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo +aime à revenir. Mais où éclate avec une +singulière +intensité son don de varier à l'infini le +plus rebattu des dires, à faire du bâton le plus +nu, un thyrse divinement feuillé de pampres, +c'est dans la belle série de pièces traitant ce +sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on +prenne Napoléon II, le sultan Zimzizimi, dans les +<i>Contemplations</i>, Claire, et ce chef-d'oeuvre +<i>Pleurs</i> dans la nuit; ces pièces énormes, tristes +de la farouche ironie des prophètes juifs, tintant +le glas de toutes les grandeurs mortelles, +donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, +et d'une idée banale, d'un thème adventice, +pris n'importe où, laissé tel quel, sans +addition originale, mais mis en splendides images, +développé en impérieuses redites, violemment +heurté par le choc des antithèses, déployé +en +larges rhythmes, manié et remanié par une +élocution prodigieuse.</p> +<p>En toute occasion, M. Hugo en demeure à +des idées vulgaires ou absurdes. La création +de la femme lui apparaît comme le travail d'un +potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre +d'un forgeron. Il proteste contre le suicide, +qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre +toutes les statistiques, que l'abolition de la peine +de mort et la diffusion de l'instruction diminuent +la criminalité <i>(Quatre vents de l'Esprit</i>, pag. 87 +et 97). Les remords de conscience lui paraissent +aussi anciens que le crime. Toute la science +humaine (<i>l'Ane</i>) se résume en des livres vieux, +poudreux et baroques. Il explique le rictus des +cadavres par la joie des morts de rentrer dans +le grand tout, et la position des yeux des crapauds +par leur désir de voir le ciel bleu. Il est +inutile d'ajouter à ces exemples. Banal et superficiel +en des matières générales, M. Hugo, dans +un domaine particulier, digne par excellence +d'investigations,—l'âme humaine—a de même +abondé dans l'irréel et le vulgaire.</p> +<p>Sur ce point, les déclarations du poète sont +explicites. Dans la préface de <i>Rayons et Ombres</i> +il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils +devraient et pourraient être; dans <i>les Quatre +vents de l'Esprit</i>, il déclare sa croyance en +l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et +s'applaudit d'abolir les différences qui mettent +pourtant l'intervalle d'une espèce zoologique +entre deux classes sociales.</p> +<p>Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement +obéis. Que l'on relise une pièce comme +<i>Dieu est toujours là</i>; on y verra exposés avec +la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été +est chaud, le pauvre humble, l'orphelin doux et +triste, les chaumières fleuries, le riche charitable, +les enfants «innocents, pauvres et petits». +Il n'est d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. +Hugo, d'enfants qui ne soient des anges ingénus +ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls +doux. Par <i>le Regard jeté dans une mansarde</i>, +M. V. Hugo est parvenu à apercevoir une grisette +moins réelle encore que celles de Murger. Là</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Tout est modeste et doux, tout donne le bon +exemple.<br> +</span></div> +</div> +<p>Le mouchoir autour du cou fait oublier les +diamants possibles. Elle chante en travaillant à +des travaux de couture, dont elle réussit à se +nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être +tentée d'ouvrir un Voltaire, situé dans un coin; +des oiseaux et des fleurs sont à la fenêtre. Un +mendiant, auquel le poète demande comment il +s'appelle, répond: Je me nomme le pauvre. Un +autre, vivant dans les bois, dit au poète qui le +plaint:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span class="i1">...Allez en plaindre une autre.<br> +</span><span>Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,<br> +</span><span>Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil<br> +</span><span class="i1">Etc.<br> +</span></div> +</div> +<p>Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza">Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides +Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides.<br> +<span style="margin-left: 5em;">(<i>Contemplations</i>, livre V, 2e +vol.).</span></div> +</div> +<p>Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo +dit simplement:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Et ce serait un archange<br> +</span><span>Si ce n'était un gamin.<br> +</span></div> +</div> +<p>Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels +seront les types plus achevés qu'imaginera un +poète auquel les grandes catégories de l'humanité +se présentent sous cet aspect. En effet, les +notions psychologiques de M. Hugo sont fort +simples. Elles lui font concevoir trois sortes +d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables +pendant toute leur existence factice, nettes de +tout mélange, constituées comme une force +physique ou un corps simple, par une seule +tendance et une seule substance. Ce sont dans +ces romans la Dea, de l'<i>Homme qui rit</i>, toute +pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité +charnelle, Birkilphedro le perfide; dans <i>les Travailleurs</i>, +l'hypocrite Clubin, le noble Gilliatt; +dans <i>les Misérables</i>, Cosette, pure amante, +Marius, le jeune premier type; dans <i>Quatre-vingt-treize</i>, le +marquis de Lantenac, Cimourdain, +«l'effrayant homme juste»; dans les +drames, tous les amoureux d'Hernani à Sanche, +et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards de +Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus +quelques fourbes sans alliage. Toute cette foule, +partagée en classes diverses, agit, vit et meurt +d'une façon rectiligne, répète les mêmes +actes +et les mêmes paroles, fait les mêmes gestes et +porte les mêmes mines du berceau au cercueil, +sans que le poète se soucie de mettre au nombre +de leurs composants un grain de la complexité, +des contradictions et de l'instabilité que montrent +tous les êtres vivants.</p> +<p>M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, +cette omission. Dans ses principales +créatures il a légèrement dévié de +cette psychologie +congrue, non pourtant sans concilier avec +son intuition partielle des complications humaines +son amour de la simplicité. Il sépare la vie de +ses héros en deux parties, généralement de signes +contraires, l'existence avant la crise, celle postérieure, +toutes deux unes et cohérentes, mais +d'attributs diamétralement adverses. Valjean, +odieux et haineux, forçat, passe chez M. Myriel +et, peu après, devient le plus angélique des +hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi +en un moment de scrupules miséricordieux qui +le font se suicider. Charles Quint devient de coureur +d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas +d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme +amoureuse, n'est plus Marion la courtisane.</p> +<p>Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de +sa profondeur, en concevant parfois des âmes +géminées, partagées en deux moitiés +distinctes +et généralement contradictoires, par une absolue +fissure, Marie Tudor, reine, est irritée contre +son amant, puis se remet à l'aimer, puis commande +qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell +passe de son attitude de mari peureux à celle +de chef des têtes-rondes. Gwynplaine est oscillant +entre son amour pour Dea et son amour +pour Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine +des bonapartistes et son affection pour le fils +de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et +scélérate; Triboulet, paternel et +proxénète; +Gauvain, inflexible et humain. Cette simple mécanique +intellectuelle, résumée en un conflit de +deux natures, de deux passions, de deux mobiles, +est la plus complexe que M. Hugo ait +conçue. Tout l'au-delà de cette humanité +chimérique +lui est d'habitude inconnu.</p> +<p>La tendance à l'irréel et au superficiel, qui +lui fait simplifier et raidir toutes les âmes qu'il +décrit, l'amène, par un choc en retour apparemment +bizarre, à concevoir la vie comme plus +romanesque et plus théâtrale qu'elle n'est. Sachant +en gros les catastrophes et les conflits qu'elle +peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer +dans +le jeu de petits faits, d'incidents sans portée, de +bévues et de hasards dont se composent les +grands drames humains, les voyant de haut et +de loin, comme un homme qui dans une montagne +ne distinguerait pas les assises et dans +une tour les moellons, M. Hugo représente la vie +par ses gros événements. De là ses romans +allant de coups de théâtre en crises de conscience, +de situations extrêmes, en soudaines +catastrophes, sans que même les interstices soient +comblés par des files de petits incidents médiocres +et quotidiens, tels que les chroniques et +les mémoires nous les montrent exister sous les +plus grands remuements de l'histoire. De là son +théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les +péripéties ont tantôt l'air apprêté +des effets de +M. Scribe, tantôt l'air excessif des fins de +drames.</p> +<p>Que ce manque de pénétration, d'analyse, de +souci des dessins, de recherche du vrai sous +l'apparent, cette irritante superficialité qui rend +creux les moindres poèmes comme les plus empanachés +héros, les grosses catastrophes comme +la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo +le résultat non d'un éloignement volontaire de la +réalité, mais d'une impuissance fonctionnelle, un +fait significatif le montre: la pauvreté d'idées +qu'étale le poète en toutes les pièces où +il a +tenté de développer quelque idée +métaphysique +donnée comme originale. Rien de plus puéril +que sa conception du jugement dernier, exposée +à la fin des premières <i>Légendes</i>. Pour +d'oiseux +problèmes débattus par de faibles arguments, +<i>Pensar Dudar</i> et <i>Ce qu'on entend sur la montagne</i> +sont à lire. Le déisme développé dans les +dernières pièces des <i>Contemplations</i> est aussi +traditionnel, que le panthéisme de certaines +pièces est celui des bonnes gens. Et quant à +son idée sur la métempsychose rétributive, rien +ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, +dans toute l'oeuvre du poète, des sujets aux +péripéties, +de la psychologie à la philosophie, une +pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, +qui ne doive être tenue pour inadéquate ou +mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a +usurpé, c'est celui de penseur.</p> +<p>Il est naturel que l'on demande ici comment +un poète chez qui nous avons constaté sous une +magnifique élocution des symptômes marqués de +débilité intellectuelle, se trouve cependant être +un grand artiste. La réponse sera donnée par un +nouvel ordre de faits que nous allons développer.</p> +<p>Quand M. Hugo s'est emparé d'une pensée +vulgaire, quand il a imaginé une âme sans complications, +ou une péripétie sans antécédents, le +poète ne s'en tient pas à cette simplicité sans +intérêt. Emporté par sa tendance verbale à +la +répétition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation +ascendante, par son antithétisme qui +réclame des chocs de grandes masses, par l'enivrement +des belles images et l'emportement des +larges rhythmes, il magnifie toutes choses au +point de rendre les plus insignifiantes colossales +et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les plus +simples scènes champêtres, une vache paissant +dans un pré, des enfants qui jouent, un chêne +dans une clairière, une fleur au bord d'un chemin, +prennent sous ses puissantes mains de pétrisseur +de verbe, une grandeur calme et menaçante, +un aspect fatidique et géant, qui émeut +intimement. Rien de plus grandiose que sa grâce. +Il célèbre dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>, +le printemps, le matin, de jolies filles, les nuits +d'été, avec une joie énorme. Son vers musculeux +se contourne, se dégage et s'élance avec +la forte souplesse d'un cable d'acier, tourne +à l'hymne dans l'élégie, à la bacchanale +dans +l'idylle, constamment robuste et magnifique. La +grosse bonne humeur de la populace de Paris +sous la Convention, un attroupement devant la +baraque foraine d'un ventriloque, certains boniments +d'Ursus et le délirant épithalame de M. Gillenormand +aux noces de Marius et Cosette, sont +animés et transportés de la même joie tumultueuse, +retentissent en fanfares de cuivre et +en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus énormes +éclats, quand le poète entreprend les grands +spectacles et les grandes catastrophes.</p> +<p>Rien de plus démesuré et de +déchaîné que certaines +de ses tempêtes. Un incendie, celui de la +Tourgue, est un flamboiement sublime. Une bataille, +comme celle de Waterloo dans les <i>Misérables</i>, +est un foudroiement de Titans. La charge +épique des cuirassiers de Millaud, la panique, +les carrés de la garde tenant comme des îlots +au milieu de l'écoulement des fuyards, par la +nuit tombante, et sous le feu des canons qui la +trouent; cela est inhumain. M. Hugo possède +les variétés de la grandeur et les étale +magnifiquement +partout. Il sait être grandiose simplement +dans une langue sculpturale et biblique, en +un style fauve et comme recuit aux beaux passages +de la <i>Légende des Siècles</i>. L'assaut des +truands contre Notre-Dame, est d'une truculence +fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre +le canon de la «Claymore» est froidement +héroïque. La marche de Gwynplaine dans le +palais somptueux et muet de Lord Clancharlie +parait quelque chose de hagard et d'énorme; +la scène est monstrueuse où Josiane, en sa lascive +demi-nudité, colle ses lèvres junoniennes à la +face tailladée de son hideux amant, et le regarde +«fatale», avec ses yeux d'Aldébaran, rayon visuel +mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de +sidéral.</p> +<p>Mais dans tous les livres du poète aucun récit +ne monte plus haut au sublime et au tragique +que celui où Gwynplaine mené dans le caveau +de la prison de Southwark aperçoit le spectacle +misérable de Hardquannone soumis à la peine +forte et dure. Les sourdes ténèbres du lieu, les +vieilles et puériles lois latines psalmodiées par +le greffier, les paroles surhumainement graves, +adressées par le juge, une touffe de fleurs à la +main, à la misérable guenille d'homme devant +lui, écartelé nu entre quatre piliers et oppressé +de masses de fer, la bouche râlante, la barbe +suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, +cela est énorme et admirable.</p> +<p>Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie +et exaltée par ce don d'amplification. Les personnages +y sont des héros ou des monstres: de +Javert le «mouchard marmoréen» à Gauvain, +le général de trente ans qui possède «une +encolure +d'hercule, l'oeil sérieux d'un prophète et le +rire d'un enfant....» Fantine, Mme Thénardier +«la mijaurée sous l'ogresse» sont au-delà des +deux frontières extrêmes de l'humanité, de +même +que les guerriers de la <i>Légende des Siècles</i> sont +plus grands que des statues. Tous les incidents +sont des catastrophes, toutes les entreprises +héroïques, les passions et les émotions intenses, +les intrigues ténébreuses, et les vertus +angéliques. +S'il est vrai que l'oeuvre de M. Hugo correspond +à un monde plus simple que le nôtre, elle +correspond également à un monde gigantesque, +où des rafales aux passions, des arbres aux +crimes, de la beauté des cieux à la misère des +humbles, tout est plus grand, plus fort, plus +magnifique et plus enthousiasmant, qu'en ce +globe par comparaison infime.</p> +<p>Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosités +dont M. Victor Hugo sait faire du sublime, son +génie atteint de plus hauts sommets encore dans +toutes les scènes auxquelles se mêle un +élément +de mystère.</p> +<p>Ici son imagination, laissée libre par la +réalité, +profitant des interstices que la science et l'expérience +laissent dans le réseau de leurs notions, +usant des terreurs héréditaires que les grands +spectacles nuisibles ont déposées dans les âmes, +pousse ses plus étranges et ses plus luxuriantes +végétations. +Le silence glacé d'une nef vide, une +cloche béante au repos, une énorme salle de festin +où les flambeaux agonisent, une âpre et solitaire +gorge de montagne muette sous un soleil +surplombant, un burg en ruine, une sombre +voûte d'arbres, prennent sous son style un aspect +formidablement inquiétant. Une nuit étoilée vue +aux heures où tous dorment, le ciel bas d'une +soirée d'hiver,</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>L'air sanglote et le vent râle,<br> +</span><span>Et sous l'obscur firmament,<br> +</span><span>La nuit sombre et la mort pâle<br> +</span><span>Le regardent fixement,<br> +</span></div> +</div> +<p>le bois sombre plein de souffles froids où Cosette, +la nuit, va pour chercher un seau d'eau, pénètrent +d'une horreur sacrée. M. Hugo est par excellence +le grand poète du Noir, et comme son satyre, +connaît</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Le revers ténébreux de la +création.<br> +</span></div> +</div> +<p>Le mystère des germes, la sourde poussée du +printemps et l'ascension latente de la sève, les +murmures des grandes plaines, la surprise des +sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant +et leur poète en celui qui a écrit dans les <i>Misérables</i> +seuls ces trois admirables épisodes: +<i>Choses de la nuit, Foliis ac frondibus</i>, et cette +arrivée de Valjean, par une nuit sans lune, dans le +jardin du couvent du Picpus, ce jardin silencieux, +mort et régulier où «l'ombre des façades +retombait +comme un drap noir». Que l'on rapproche +de ces grands nocturnes, la descente de Gilliatt +dans la caverne sous-marine dont la mer a fait +un écrin et un antre, cette voûte, aux lobes +presque cérébraux, éclairée d'une +lumière d'émeraude, +tapissée d'herbes déliées, mouvantes et +molles, où roulent des coquillages roses, que +frôle le gonflement des vagues, venant polir un +noir piédestal où s'évoque «quelque +nudité céleste, +éternellement pensive, un ruissellement +de lumière chaste sur des épaules à peine +entrevues, +un front baigné d'aube, un ovale de visage +olympien, des rondeurs de seins mystérieux, des +bras pudiques, une chevelure dénouée dans de +l'aurore, des hanches ineffables modelées en +pâleur»; +la description des halliers sombres, ces +«lieux scélérats» d'où les chouans +fusillaient +les «bleus», et dans l'<i>Homme qui rit</i>, ce merveilleux +tableau de la baie de Portland par un +crépuscule d'hiver, où les côtes blafardes se +profilent en contours linéaires, puis encore l'enterrement +de Hardquannone, emporté silencieusement +à la brune, le glas toquant à coups espacés +et discords, et cette molle nuit grise où +Gwynplaine, dans l'amertume de son coeur, suit +les quais gluants de la Tamise, portant le sourd +désir de se suicider; M. Hugo apparaîtra comme le +poète des choses sombres, en qui se répercute +et se magnifie tout ce que les hommes appréhendent +et redoutent.</p> +<p>Que l'on ajoute encore à toutes ces scènes +certains portraits pleins d'ombre et de réticence, +dont le plus grand exemple est la silhouette bizarre, +sacerdotale et scélérate du docteur Geestemunde, +certains ensembles brouillés et confus, +la perception subtile du trouble d'une société à +la veille d'une émeute, de cet instant des batailles +où tout oscille:</p> +<div class="blkquot"> +<p>La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les +traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des +armées ondoient, les régiments entrant ou sortant, font +des caps ou des golfes, tous ces écueils remuent continuellement +les uns devant les autres ... les éclaircies se +déplacent; les plis sombres avancent et reculent; une +sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse +ces multitudes tragiques....</p> +</div> +<p>Enfin que l'on considère cette tendance poussée +à bout, que l'on fasse l'énumération de tous +ces poèmes douteux où M. Hugo tente d'éteindre +l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les ténèbres +métaphysiques, de ses constants efforts +à définir l'incertain des problèmes historiques, +sociaux, moraux et religieux, de son abus de +l'obscurité, de ses appels à une intervention divine, +et de sa vision de l'inexplicable dans les +plus claires choses; il nous semble que la démonstration +est suffisante. S'il est un domaine +où M. Hugo soit à la fois fréquent et magnifique, +c'est celui du mystérieux, du caché, du +crépusculaire, +du nocturne. S'il est par excellence celui +qui ne sait point voir les choses réelles, il +est le familier de leur envers, des terreurs, des +appréhensions et du trouble, des fantasmagories +et des imaginations, dont les hommes peuplent +peureusement l'absence de clarté.</p> +<p>Certains faits contradictoires ne sauraient altérer +la valeur de cette induction. Les chapitres +réalistes des <i>Misérables</i>, ne nous sont pas +inconnus, +tels que la plaidoirie singulièrement navrante +et comique et vraie du père Champ-Mathieu, indigné +dans sa stupidité d'être pris pour le forçat +Valjean, ni tout l'épisode du petit Picpus, les +notes précises sur l'existence des religieuses, la +bizarre conversation entre le père Fauchelevent +et la mère Supérieure, ni cette excellente figure +de M. Gillenormand, ni celle de Thénardier fourbe +et féroce. Le faux Lord Clancharlie est historiquement +vraisemblable, et de toutes les héroïnes +de théâtre, la reine Marie Tudor, se distingue +par des passions humaines conçues en termes +vrais. Dans certaines poésies même, comme +<i>Mélancholia</i>, les misères sociales paraissent +décrites +et déplorées véritablement. Mais ce ne +sont point ces parties éparses et sincères qui +peuvent caractériser l'oeuvre de M. Hugo. Elles +montrent que l'organisation intellectuelle de ce +poète n'est pas absolument dénuée des +propriétés +qui constituent le talent d'artistes d'une autre +école. Elles ne prévalent point contre les faits +universels et caractéristiques, les tendances +générales +et excessives que nous avons reconnues +en cette étude, dont les résultats se résument +comme suit:</p> +<p>En un style fait de répétitions, d'antithèses +et d'images, M. Hugo drape des idées soit banales, +vulgaires, prises au hasard et partout, soit paraissant, +comparées aux objets, plus simples, +plus grandes et plus vagues. Cette nullité, cette +simplification et ce grossissement du fond, sont +unis aux propriétés caractéristiques de la forme +non par des relations de causes à effets ou +d'effets à cause, mais par un rapport indissoluble +qui permet de considérer ces deux ordres de +faits comme résultant à la fois d'une cause unique. +En effet, toute la richesse du style de M. Victor +Hugo s'associe de telle sorte à la simplicité de +ses idées, qu'il reste indécis s'il use de son +élocution +prodigieuse pour dissimuler la faiblesse +de sa pensée, ou si celle-ci s'interdit toute activité +dépensée en belles paroles. Le grossissement +est joint à la simplicité soit pour la cacher, +soit parce qu'un objet vu incomplètement est vu +plus en saillie; il aboutit nécessairement à la +répétition ascendante des mots, comme celle-ci +au grossissement des idées. Le vague et le mystère +de la pensée conduisent à l'emploi des +images, et celles-ci facilitent le développement +de sujets purement métaphysiques. Les mots +s'allient ainsi aux choses en une relation immédiate +et essentielle par des actions et des réactions +réciproques, qu'il faut tenir en mémoire. +C'est par cette synthèse finale, réunissant en un +ensemble homogène les éléments que notre analyse +a dissociés, que l'on pourra reconstruire +logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. +Une merveilleuse puissance verbale, abondante, +fertile, colorée, sans cesse renaissante et variée +comme un fouillis de lianes; sous ce revêtement +une pensée simple, nue, énorme, brute et +à gros grains, comme un entassement de rocs; +l'on aura là une image approchée des livres du +poète, l'enchevêtrement luxuriant de sa forme, +sur l'édifice grandiose de ses simples et énormes +idées, tout le déploiement de ses livres +hérissés +et fleuris, érigés en gros blocs friables et mal +assemblés. En cette antithèse fondamentale et +inaperçue du poète: la nudité du fond et la +richesse +de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se +résume.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">[10]</a> +<div class="note"> +<p> Décembre 1884, <i>Revue Indépendante</i>.</p> +</div> +<br> +<h3>III</h3> +<br> +<p>De l'ensemble des faits que nous venons d'établir, +il résulte une explication psychologique? +En d'autres termes aux anomalies d'expression +et de pensée qui sont devenues manifestes au +cours de cette étude, pouvons-nous assigner +pour cause une ou plus d'une anomalie interne +du mécanisme intellectuel connu, qui, admise sur +hypothèse, paraisse être à l'origine de tous les +caractères marqués de l'oeuvre de M. Victor Hugo? +Il nous semble que l'on peut répondre par l'affirmative +à une question ainsi précisée.</p> +<p>Si nous reprenons les résultats de notre analyse, +résumés en ces deux termes: simplicité de +la pensée et richesse de la forme, le choix de +celui qui précède et détermine l'autre, ne +peut-être +douteux. Il n'a jamais paru à personne que +les gens d'intelligence simple, soient nécessairement +des orateurs copieux, tandis que le contraire +semble vrai.</p> +<p>L'opinion commune sur les gens à parole facile, +les improvisateurs, les avocats, les bavards, les +écrivains de premier jet, démontre en quelque +façon que chez les discoureurs abondants on a +remarqué une activité intellectuelle moins intense +et moins vive relativement. C'est donc de l'examen +des facultés orales de M. Hugo (car la psychologie +ne distingue pas la parole prononcée de +la parole écrite) que nous allons partir, quitte à +revenir sur nos raisonnements, si l'explication +qu'elles nous auront fournie ne rend pas compte +également des facultés mentales du poète.</p> +<p>M. Kussmaul (<i>Troubles du langage</i>) expose +que l'acte de parler se décompose en trois phases: +l'impulsion interne, intellectuelle et émotionnelle; +l'expression intérieure; l'expression proférée. +Or, +nous avons discerné en M. Hugo, dès le début, +l'habitude de répéter en plusieurs formules diverses +une seule pensée, de sorte que fort souvent +dans tout un chapitre et tout un poème, +peu d'idées distinctes sont émises. Il semble donc +qu'en lui, à une seule impulsion de l'âme, à une +conception, à une émotion, à une vision +intérieures, +correspondent une multitude d'expressions, +qui se présentent tumultueusement, s'ordonnent, +se rangent et sont issues de suite, +tandis que les facultés intellectuelles restent +inactives, attendant que ce flux ait passé, pour reprendre +leurs fonctions intermittentes. Que +l'on admette ce don d'exprimer longuement et de +penser peu, de développer magnifiquement et +abondamment, le moindre jet d'émotion et d'idées; +que l'on se figure en outre que pendant ces successives +rémissions de l'intelligence, M. Hugo porte +dans sa conscience non plus des pensées, mais +de purs mots; tout deviendra clair. Un esprit +présentant cette anomalie de ne penser guère +qu'en paroles, devra s'exprimer en antithèses +et en images, devra simplifier et grossir la réalité, +devra parfaitement rendre le mystérieux et +le monstrueux, en vertu du mécanisme même de +notre langage.</p> +<p>Chez lui, chaque idée, au lieu d'en suggérer +une autre, de se propager de terme en terme, du +début à la fin d'une oeuvre, s'étant +immédiatement +fondue et comme dissipée dans l'abondance +d'expressions qu'elle déchaîne, ne subsiste pendant +une durée appréciable qu'en mots. Ceux-ci +comprennent d'abord les termes propres et synonymes, +puis les termes analogues, enfin, et, nécessairement, +les termes métaphoriques. De +même le poète s'exprime, en effet, par des mots +justes, puis par des mots détournés, puis par +des images. Et celles-ci étant l'équivalent non +de l'idée, depuis longtemps oubliée, mais des +premiers mots dans laquelle elle était conçue, +il suit qu'elles paraîtront d'habitude imprévues, +incohérentes, neuves et curieuses aux personnes +habituées à penser en pensées. De même, +c'est +grâce à ce rapport lointain entre l'image et l'idée +que M. Hugo parvient à figurer parfaitement, +en apparence, des idées ou abstraites ou impensables, +et qu'il se trouve amené à traiter en +beaux vers les plus vagues sujets métaphysiques.</p> +<p>La tendance du poète aux antithèses s'explique +d'une manière analogue. M. Taine, dans le premier +livre de l'<i>Intelligence</i>; M. Lazarus, dans sa +monographie sur l'<i>Esprit et le langage</i>, montrent +que nos mots sont abstraits et absolus. Le mot +«arbre» ne représente aucun arbre particulier, +qui pourrait être de telle grandeur et de telle +disposition, mais bien un vague ensemble de +masse globulaire verte placée au haut d'un +grand tronc gris-brun. Et ainsi délimité, l'arbre +se sépare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment +du brin d'herbe à son pied. Seul un +esprit réaliste sentira qu'il n'y a au fond aucune +démarcation entre les graminées des petites aux +grandes, les ronces, les arbustes, les scions, les +petits arbres et les gros. Le mot «homme» de +même, que nous nous figurons blanc, pourra +être verbalement opposé au mot «bête» +que +nous imaginons quadrupède et velue; mais en +fait, ces mots font abstraction des grands singes +marchant souvent debout et la face glabre, ainsi +que des peuplades sauvages, les Papouas et les +Boschimans, marchant courbés et les bras ballants +jusqu'aux genoux, le nez épaté et la face +fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour +tous les mots antithétiques, depuis +lumière-ténèbres, +desquels sont omis les dégradations crépusculaires, +jusqu'à matière-esprit, que relient +les manifestations de plus en plus subtiles de la +force. On verra ainsi que la nature ne contient +pas de choses opposables, et que seul le langage +crée des mots qui le sont. Que M. Hugo dût s'abandonner +à cette tendance antithétique que les +mots eux-mêmes et les mots seuls possèdent, +paraîtra naturel à qui aura suivi nos explications.</p> +<p>Nous passons aux facultés mentales du poète. +Dans tous les précédents paragraphes, nous avons +tenu tacitement pour acquis que la pensée pure de +M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, +ni appliquée à se conformer exactement +à la nature des choses. Les faits que nous avons +exposés dans le deuxième chapitre de notre étude +justifient cette pétition de principe. Nous avons vu +que M. Hugo se plaît à exécuter des variations, +parfois +extrêmement belles, sur les lieux-communs +les plus abusés, qu'en de nombreux endroits de +son oeuvre, il s'inspire visiblement des idées +simples et parfois fausses, qui ont cours dans +le public sur des sujets familiers. C'est là le +procédé +d'un homme peu habitué à penser pour son +propre compte, prompt à s'emparer de thèmes +tout faits pour donner libre cours à sa faculté de +parolier. Mais il est un domaine où le vulgaire ne +peut même le mal renseigner. C'est celui de l'âme +humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des +mots.</p> +<p>Quand on dit, sans trop y songer: un héros, +un vieillard, une jeune fille, une mère, nous +apercevons vaguement quelque chose de fort net +et de fort simple. Un héros est un beau jeune +homme brave et rien de plus; une jeune fille est +un être chaste, joli et timide. Qu'un héros n'est +souvent ni beau, ni jeune ni même brave; qu'une +jeune fille peut être laide, sensuelle et hardie et +tous deux par-dessous cela posséder une cervelle +compliquée et retorse,—les mots ne nous +le disent pas et l'analyse seule nous l'apprend. +M. Hugo s'en tient aux mots; de là, l'air de +famille de ses créatures similaires, et leur psychologie +écourtée, qui se borne à assigner à +chaque type les tendances convenables et conventionnelles, +à rendre les vieillards vénérables +et les mères tendres, les traîtres fourbes et les +amantes éprises, sans nuance, sans complications +et sans individualité, sans rien de ces contradictions +abruptes et de ces hésitations frémissantes +que présente tout être vivant.</p> +<p>Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre +de M. Hugo, la sauve. Si ce poète simplifie la +réalité, il la grossit, en vertu de cette même +habitude +de pensée verbale, qui a façonné son +style et ses conceptions. Le mot, s'il ne contient +que les attributs les plus généraux, les plus +caractéristiques +et les plus simples de l'objet qu'il +désigne, les porte en lui poussés à leur plus +haute puissance. Le mot «chêne» figure un +arbre robuste et énorme; le mot «or» rutile +plus brillamment que le pâle métal de nos monnaies. +Il n'est pas de femme qui soit la femme, +ni de pourpre vermeille qui mérite d'être appelée +le rouge. Le poète dont toute l'activité intellectuelle +se dépense en mots, qui use sans cesse de +ces brillants faux jetons de la pensée, ne pourra +s'empêcher de voir les choses aussi démesurées +que les paroles qui les magnifient. Pour lui, nécessairement, +les méchants seront monstrueux, +les jeunes filles virginales et les tempêtes formidables. +Il ne concevra d'hommes vertueux que +saints, d'aurores que radieuses. La brise passant +dans les arbres sera pour lui l'haleine du grand +Pan, et il soupçonnera des faunes dans les taillis +obscurs. Le mot <i>Napoléon 1er</i> fera surgir en +son âme un fantôme de statue, le mot <i>Révolution</i> +une lutte de titans, le mot <i>Liberté</i> des hommes +déliés qui s'embrassent en pleurant. Que ces +sentiments, cette façon de penser, d'être ému et +d'exprimer, est portée chez M. Hugo à un degré +tel qu'elle devient géniale et sublime, la fin de +la deuxième partie de notre étude le montre.</p> +<p>Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes +de la nature, M. Hugo a le plus noblement +exalté ses phénomènes crépusculaires et +mystérieux. Ici, à son habitude de concevoir les +choses aussi énormes que les mots, aucune expérience +antagoniste ne s'oppose. Les mots <i>ombre</i>, +<i>antre</i>, <i>nuit</i>, pris verbalement et portés à +leur +plus haute énergie, désignent des lieux ou des +temps dans lesquels les sens de l'homme sont +forcément inactifs, c'est-à-dire ne nous donnent +plus aucun renseignement. De même les termes +plus abstraits: <i>mystère</i>, <i>trouble</i>, l'<i>éternité</i>, +l'<i>au-delà</i>, expriment des entités sur lesquelles +nous ne savons rien. Ainsi leur agrandissement +n'a pas de bornes comme il en existe pour les +mots figurant des objets communs; dans le domaine +du vague, la fantaisie de M. Hugo, laissée sans +limites et sans résistance, se meut et se déploie +à l'infini, comme s'épand un gaz infiniment +élastique, +laissé sans pression. Il ne s'occupe pas +plus de voir la chose nulle sous le mot peu précis +que la chose mesquine sous le mot énorme, +la chose complexe sous le mot simple, la chose +indéfinie sous le mot absolu, les choses vraies +enfin sans désignations répétées et sans +images +appendues, sous les mots<a name="FNanchor_11_11"></a><a + href="#Footnote_11_11"><sup>[11]</sup></a>.</p> +<p>Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo +sont expliquées par notre théorie, et la confirment. +Est-il maintenant son habitude de désigner +les chapitres de ses livres, ses poèmes et ses recueils +par les titres métaphoriques, qui ne +donnent pas le contenu de l'oeuvre; son érudition +qui comprend toutes les sciences verbales, +la métaphysique, la théologie, la jurisprudence, +la philologie, les nomenclatures, et aucune des +sciences réalistes et naturelles; sa réforme de la +versification, qui a eu pour effet, par l'introduction +de l'enjambement, de permettre d'exprimer +une idée en plus de mots que n'en contient un +vers; le résultat même du romantisme qui, parti +en guerre au nom de Shakespeare contre l'irréalisme +classique, n'a abouti qu'à enrichir la langue +française de nouveaux mots; toute la vie du poète, +la mission sacerdotale qu'il s'est assignée, son +entrée en lice pour la «révolution» contre le +«pape», sa haine des «tyrans» et sa +philanthropie +générale; tous ces traits résultent du verbalisme +fondamental de son intelligence. Son immense +gloire de poète national peut être expliquée +de même.</p> +<p>M. Hugo est en communion avec la foule, parce +qu'il en épouse les idées et en redit, en termes +magnifiques, les aspirations. Coutumier comme +elle de ne point creuser les dessous des choses, +de croire tout uniment qu'il y a des braves gens +et des coquins, que tous les hommes sont frères +et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs +célèbrent l'Éternel, que les morts vont dans un +monde meilleur, et que la Providence s'occupe +de chacun, ralliant les disserteurs de politique +par son adoration de quatre-vingt-neuf, les +mères par son amour des enfants, les ouvriers +par sa philanthropie et son humanitarisme, ne +choquant en politique que les aristocrates, en +littérature que les réalistes et en philosophie +que les positivistes, trois partis peu nombreux, +M. Hugo est d'accord avec toutes les intelligences +moyennes, qu'il éblouit, en outre, par l'admirable, +neuve, et persuasive façon dont il exprime +leur pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, +M. Hugo est d'esprit essentiellement +français. Par son habitude de penser des mots +et non des objets, de ne point disséquer les +âmes et de ne point montrer les choses, il est +par excellence du pays du spiritualisme cartésien, +du théâtre classique et de la peinture d'académie. +Il y a joui de l'énorme bonheur de ne différer de +ses contemporains et de ses compatriotes que +par la forme où il a jeté des idées +traditionnellement +nationales. Cette innovation est à la +fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est +point, comme le démontre l'impopularité de +l'<i>Éducation sentimentale</i>, de la <i>Tentation de +saint Antoine</i>, des oeuvres de Stendhal et de +Baudelaire.</p> +<p>Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment +complexe, dont les propriétés saillantes ont +été +résumées en exemples, nous avons extrait +quelques caractères généraux, ceux-ci ont +été +repris en un couple fort clair et fort simple de +tendances universelles; celles-ci en un fait +psychologique absolument net. Il ne faut pas +que cette explication qui, comme tous les principes, +paraît moindre que les effets causés, fasse +illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre +de M. Hugo. À l'intersection de deux lignes on +mesure aisément leur angle; mais que ces côtés +soient prolongés à l'infini, ils comprendront +l'infini. De même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous +avons résumé en quelques mots l'essence, +demeure une des plus énormes qu'un cerveau +humain ait enfantées. Que l'on suppose jointe à +la faculté verbale qui l'a produite, les facultés +analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce +d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on +joigne encore à cette intelligence reine, la pensée +encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un poète +transcendant, qui porterait en sa large cervelle +toutes les choses et tous les mots. Être de cet +ensemble inouï un fragment notable, suffit à la +gloire d'un homme.<br> +<br> +</p> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="GONCOURT"></a><br> +<h2>LES ROMANS</h2> +<h3>DE</h3> +<h3>M. EDM. DE GONCOURT<a name="FNanchor_12_12"></a><a + href="#Footnote_12_12"><sup>[12]</sup></a></h3> +<br> +<p>Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, +et de hautes charges militaires, sous la galante +et faible tutelle d'un grand-père épris, l'éveil +d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire +minuscule dans l'hôtel du ministère de la guerre; +la naissance de son imagination par la musique, +les lectures sentimentales, et cette précoce +surexcitation que causent dans une cervelle à +peine formée les exercices religieux préparatoires +à la première communion,—l'esquisse +de ses passionnettes et de ses +amourettes,—puis le développement de la jeune fille fixé +en +ces moments capitaux: la puberté, le premier +bal, la révélation des mystères sexuels,—enfin +l'étude, en cette élégante, de tout le raffinement +de la toilette, des parfums du corps et des façons +mondaines,—son affolement de ne pas se +marier, le léger hystérisme de sa chasteté, +l'anémie, une lugubre lettre de faire +part,—en ces phases se résume le récent roman de +M. de Goncourt, le dernier si l'auteur maintient, +pour notre regret, un engagement de sa préface. +Dans ce livre, M. de Goncourt a de nouveau +consigné toutes les originales beautés de son +art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son +émotion et la science de sa méthode, la sorte +particulière de style qui procède de cette sorte +particulière de tempérament. Avec les trois +oeuvres qui l'ont précédé, jointes aux romans +antérieurs des deux frères, il semble que l'on +peut maintenant définir, en ses traits essentiels, +la physionomie morale de l'auteur de <i>Chérie</i>, +le mécanisme cérébral que ses écrits +révèlent +et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.</p> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>Il est en M. de Goncourt trois prédispositions +originelles, sans lien nécessaire qui les relie: +physiologique, intellectuelle, émotionnelle, affectant +les trois départements principaux de son +organisation psychique, qui, démontrées, peuvent +suffire à l'analyse et à l'explication de cet +artiste.</p> +<p>Ses livres, chaque chapitre de ses livres, +plusieurs paragraphes de chaque chapitre sont +constitués par le récit de faits positifs, précis, +particularisés, par des observations, des anecdotes, +un geste, une physionomie, une mine, une +locution, une attitude ou un incident. Ces faits +nus, ou accompagnés de considérations et de +narrations, qu'ils résument et qu'ils prouvent, +ces faits soigneusement choisis, renseignant sur +toutes les phases des personnages, arrivant aux +moments essentiels de leur vie fictive, forment +toute la contexture des romans de M. de Goncourt, +sans lien presque qui les aligne, sans transition +qui les assemble et les dénature par une relation +logique. Et de ces éléments ténus mais +rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de +Goncourt sait user avec un art et des résultats +merveilleux.</p> +<p>Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à +un moment psychologique de ses personnages +à montrer cette évolution et cette transformation +par un fait brutal, net, dont la conclusion est +laissée à tirer au lecteur. Telle est la scène +où +la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie +d'incarner, à la veille de son exalté amour pour +lord Annandale, tombe presque entre les bras +d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette +conversation érotique que Chérie, à la campagne, +par une après-midi torride, ses sens près de +s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux +filles de ferme. C'est par une suite d'incidents +et de tableaux de ce genre que M. de Goncourt +dépeint en leurs moments caractéristiques de +larges périodes de l'existence de ses créatures, +l'enfance de Chérie et l'enfance de celle qui sera +la fille Élisa, la vie errante des frères Zemganno +avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, +traversée d'inconscients regrets, de la Faustin +au bord du lac de Constance. Par ces faits menus +ou longs à décrire, il montre les états +d'âme +permanents ou passagers de ses +personnages,—par ces mains de Gianni travaillant machinalement +à déranger les lois de la pesanteur, +l'absorption momentanée du saltimbanque cherchant +un tour inouï,—par ce réglisse bu dans +un verre de Murano, la nature populaire et raffinée +de la Faustin.</p> +<p>Il lui faut des faits pour prouver ses assertions +générales, le désir qu'ont les menuisiers +de ne travailler que pour le théâtre, une fois +qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer +la séduction que celui-ci exerce sur tout ce qui +l'approche; des faits pour trait final à une analyse +de caractère, ou à la notation d'un changement +moral; la mère des Zemganno appelée en justice, +ne voulant témoigner qu'en plein air, pour +montrer le farouche amour de la bohémienne +pour le ciel libre; pour représenter la modification +produite en Chérie par sa puberté, décrire +en détail la gaucherie et la timidité subite +de ses gestes. Par une méthode contraire M. de +Goncourt fait précéder une considération +générale +de la série de faits qui l'étayent, décrivant +les fougues d'Élisa de maison en maison, pour +déterminer en une généralisation +l'inquiétude +errante des prostituées.</p> +<p>Des faits encore, déguisés sous une conversation, +jetés en parenthèse, arrivant comme par +hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser +ces personnages fugitifs qui ne traversent +qu'une page, à décrire un lieu, à spécifier +une +sensation par une comparaison, à montrer en +raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à +noter le paroxysme d'une maladie ou l'affolement +d'une passion, à marquer les réalités d'une +répétition, +la physionomie d'un souteneur, l'aspect +particulier d'un public de cirque à Paris, le +débraillé d'un cabotin, la colère d'une actrice ou +d'une petite fille; et, dans cette profusion de +notes, d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de +mines, il en est que l'auteur nous donne par +surcroît, sans nécessité pour le roman, comme +une bonne partie des premiers chapitres de la +Faustin, comme ce souriant récit où Mascaro, +le fantastique et vague serviteur du maréchal +Handancourt, emmène Chérie dans la foret «voir +des bêtes», et sous les grands arbres précède +la petite fille émerveillée, faisant chut de la +main sur la basque de son habit noir.</p> +<p>Que l'on réfléchisse que cette méthode +où le +fait concret et caractéristique prime le général, +que M. de Goncourt parmi les romanciers +observe seul scrupuleusement, est celle des +sciences morales modernes, qui l'ont prise aux +sciences naturelles; que M. Taine ne procède +pas autrement dans ses <i>Origines</i>, M. Ribot dans +son <i>Hérédité</i>, les sociologistes anglais +dans +leurs admirables travaux. Par son réalisme +exact, par ses notes mises sous les yeux du +public, par ses déductions avec preuves à l'appui, +et ses caractères établis sur leurs actes, M. de +Goncourt a pu accomplir pour des milieux et +une époque restreints, des livres d'enquête +sociale qui flottent entre l'histoire, et le recueil +de notes psychologiques. Il a fait faire un pas +de plus que ses contemporains, à l'évolution +scientifique du roman. Il a acquis quelques-uns +des caractères qui différencient les livres de +science des livres d'art. Ses renseignements, les +faits qu'il cite, pris de tous côtés, font que ses +créatures sont plutôt des types que des individus, +sont plus instructives que vivantes, plus +générales et diffuses que particulières, sont +plutôt les exemples d'un genre que des individus +saisis et étudiés à part. Et grâce à +son habitude +d'accorder le pas à ses observations sur ses +idées générales, à ne point plaider de +cause et +à ne pas émettre de considérations sur la vie, +M. de Goncourt a pu se tenir à égale distance de +ces philosophies nuisibles à toute vue exacte de +la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le +pessimisme. Il s'est contenté d'observer, de noter +et de résumer, sans conclure, sans se rallier à +l'une des deux moitiés de la conception de la +vie, sans que sa sagacité ou son coup d'oeil +soient altérés par une théorie +préconçue nécessairement +fausse parce que partielle. Par cette +rare impassibilité, il est resté aussi apte à +relever +les faits caractéristiques de la gaie et jolie enfance +d'une petite fille riche, que de la corruption +d'une fille entretenue, ou de l'idiotie +progressive d'une prostituée qu'écrase peu à +peu le perpétuel silence du régime cellulaire.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">[11]</a> +<div class="note"> +<p> Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode +être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, +pour le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les +localisations +cérébrales soient peu avancées. Si la +découverte de +M. Brocat était définitive, si la faculté du +langage devait avoir +pour organe la troisième circonvolution frontale gauche, on +pourrait +affirmer à coup sûr que cette partie chez le plus +merveilleux +orateur de l'humanité, doit présenter un +développement monstrueux. +Mais cette localisation qui paraît juste pour le mécanisme +musculaire de la parole, ne peut-être celle du langage. +L'alliance +des mots et des idées est telle que tout organe pensant doit +être en +rapport immédiat avec tout organe verbal; c'est là une +relation +non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, <i>Op. cit.</i>).</p> +</div> +<a name="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">[12]</a> +<div class="note"> +<p> Revue Indépendante, mai 1884.</p> +</div> +<br> +<h3>II</h3> +<br> +<p>Mais de même que parmi les faits multiples +que présentent les choses et qui constituent les +sciences, certains sont attirés à l'étude de la +matière morte, certains autres à celle du monde +organique, et parmi ces derniers certains par +la matière vivante en ses éléments, certains par +les ensembles que forment ces unités, il intervient +chez les hommes de lettres réalistes un +biais individuel, une prédisposition de l'oeil à +voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un +ordre de faits particulier, un caractère dans les +phénomènes, un moment dans les physionomies, +les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort +que chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe +et le touche, provient son style individuel, la +particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe, +qui révèle le plus sûrement la qualité +intime de +son intelligence.</p> +<p>Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel +M. de Goncourt voit les paysages, les intérieurs, +les gens, les physionomies, les attitudes, les +passions, la nature psychologique de ses personnages +préférés, on extraira de cette collection, +la notion d'un artiste épris de mouvement, +notant la vie dans son évolution, les visages +dans leurs transformations, les émotions dans +leurs conflits, chaque âme dans sa diversité.</p> +<p>Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, +des objets forcément immobiles, il perçoit +le caractère mouvant et variable, les vibrations +de la lumière, les variations du jour, le frisson +passager de l'air. La forêt où Chérie, enfant, +se promène, est décrite en ses murmures, l'ondoiement +de ses branches, les sautillements de +la lumière sur le sol, les fuites d'une bête +effarée. +Le paysage morne où s'élève la prison de Noirlieu +est rendu non par ses formes mais par le +fleuve pâle qui le traverse, sa plaine <i>crayeuse</i>, +son <i>étendue blafarde</i>, la <i>lumière +écliptique</i> qui +le glace. Dans le foyer du cirque où les frères +Zemganno attendent avant d'entrer en scène, +les objets se diffusent sous les rayonnements que +note l'auteur:</p> +<div class="blkquot"> +<p>C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces +continuels déplacements de gens éclaboussés de +gaz, ce +sont en ce royaume du clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure +des visages, de charmants et de bizarres jeux de +lumière. Il court par instants sur la chemise ruchée d'un +équilibriste un ruissellement de paillettes qui en fait un +linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots de soie +vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les +blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée +de soleil d'un seul côté. Dans le visage d'un clown +entouré +de clarté, l'enfarinement met la netteté, la +régularité et +le découpage presque cassant d'un visage de pierre.</p> +</div> +<p>Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des +gens dont l'auteur peuple ses pages, ce qu'il +évoque c'est non une énumération de traits au +repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, +mais leur mouvement, leur attitude instantanée, +leur figure surprise en un changement ou une +révulsion. Par une vision particulière pareille +en son effet, à ces fusils photographiques, qui +décomposent le vol d'une chauve-souris et le +saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le +portrait de la soeur de la Faustin, au sortir d'une +crise hystérique, dans sa promenade nerveuse +par une salle de fin de dîner,—décrit Chérie +montant un escalier et, «balançant sous vos +yeux l'ondulante et molle ascension de son souple +torse». Dans un cheval blanc promené le soir +aux lumières dans un manège, il saisit «un +flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient +des yeux humides». C'est la démarche +d'Élisa partant en promenade, qu'il nous donne, +«avec son coquet hanchement à gauche», +«l'ondulation +de ses reins trottinant un peu en avant +de l'homme, la bouche et le regard soulevés, +retournés vers son visage.» Mais c'est dans les +<i>Frères Zemganno</i> qu'éclate cet amour de la vie +corporelle, ce penchant à peindre des académies +en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un +trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, +glissant sur une corde, disloquées dans une +pantomime, emportées et fuyantes dans le galop +d'un cheval.</p> +<p>Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un +corps plutôt que son dessin, il note des changements +de figure, des mines plutôt que des +visages. Il peint, en la Tomkins, «des yeux gris +qui avaient des lueurs d'acier, des clartés cruelles +sous la transparence du teint»; en Chérie, +«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; +«l'ébauche de mots colères crevant sur des +lèvres muettes», pour les traits convulsés de +la détenue Élisa. La physionomie de la Faustin +lui apparaît tantôt dessinée en ombres et +méplats +lumineux, par une lampe posée près de son lit, +tantôt s'assombrissant, se creusant sous une +émotion tragique:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit +la ténébreuse absorption du travail de la pensée; +de l'ombre +emplit ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au +jeune et mol front d'un enfant qui étudie sa leçon, les +protubérances, +au-dessus des sourcils, semblèrent se gonfler +sous l'effort de l'attention; le long de ses tempes, de ses +joues, il y eut le pâlissement imperceptible que ferait le +froid d'un souffle, et le dessin de paroles, parlées en dedans, +courut mêlé au vague sourire de ses lèvres +entr'ouvertes.</p> +</div> +<p>M. de Goncourt a le sens et le rendu des +gestes caractéristiques. Il sait l'adroit et caressant +coup de main que donne une jeune fille sur +la jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un +petit pied bête» d'une femme hésitant à dire +une idée embarrassante et saugrenue, le rapide +gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un +fou rire, et le geste de colère avec lequel, +désespérant +de trouver une intonation, elle tire les +pointes de son corsage.</p> +<p>Et cette perpétuelle vision de mouvements +physiques, ces physionomies changeantes, ces +bras remuants, ces muscles frissonnants sous +l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les +pages descriptives de M. de Goncourt, secoue et +précipite les passions de ses personnages, +accélère +leurs conversations en ripostes serrées de +près, fait voler leur esprit, emporte leurs actes, +varie leurs humeurs. L'on assiste aux tâtonnements +d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; +à la brillante et heureuse folie de son succès; +aux révoltes cabrées d'une fille à moitié +maniaque, +à son «hérissement de bête» devant la +porte de sa prison, à l'alanguissement graduel +de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de +Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une +petite fille gâtée, se roulant par terre dans la +rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une jeune +femme mourant de sa chasteté, et courant à la +quête d'un mari; l'état d'âme inquiet et alangui +d'une actrice entretenue, élaborant un rôle de +grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique +et le plus émouvant amour, abandonnant +le théâtre, puis reprise par lui, récupérant +ce +coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment +mimer la mort de son amant.</p> +<p>Et par une conséquence logique ce sont des +âmes capables de ces variations, de ces emportements, +de ces sautes, que M. de Goncourt s'applique +à peindre, des âmes diverses, plastiques +à toutes les sensations, désarticulées et +nerveuses, +sans constance et sans unité, sans rien +qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des +âmes de demi-artistes, des âmes de premier mouvement, +soudaines, ductiles et fougueuses. Conduit +par son réalisme à l'étude d'une basse +prostituée, +d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait +depuis que des créatures fantasques et charmantes, +des clowns bohémiens, une actrice, une +jeune fille jolie, coquette et gâtée, des êtres +changeants comme un ciel de printemps, extrêmes, +ondoyants, d'une nature atrocement difficile +à décrire et à montrer.</p> +<p>De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal +effort à rendre le mouvement avec des mots +figés et une langue plus ferme que souple, de +cette artistique quadrature du cercle, provient le +singulier style de M. de Goncourt. Il a dû recourir +au néologisme pour noter des phénomènes qu'il +a bien vus le premier. Le frisson même que lui +causait le spectacle des choses, l'a fait employer +des locutions de début, qui donnent comme un +coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» +ces «c'était ma foi», ces «ce sont, ce +sont» qui +marquent la légère griserie de son esprit au moment +de rendre une nuance fugace, une sensation +délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs +avec des adjectifs déformés, parce que +l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui +paraît plus importante que l'état, rendu par le +substantif. Il recourra à d'interminables +énumérations +pour décrire tous les multiples aspects +d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire +de mots frémissants, colorés, pailletés, +étincelants +et reluisants, pour exprimer ce qu'il voit +aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera +ces étranges phrases disloquées, enveloppantes +comme des draperies mouillées, mouvantes +et plastiques qui semblent s'infléchir dans +le tortueux d'une route: «Enfin l'omnibus, déchargé +de ses voyageurs, prenait une ruelle tournante, +dont la courbe, semblable à celle d'un +ancien chemin de ronde, contournait le parapet +couvert de neige d'un petit canal gelé»; des +phrases compréhensives donnant à la fois un fait +particulier et une idée générale, des phrases +peinant à noter ce que la langue française ne peut +rendre et devenant obscures à force de torturer +les mots et de raffiner sur la sensation:</p> +<div class="blkquot"> +<p>Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit +un couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion +tendre et insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce +de +moelleuse pénétration magnétique de leurs deux +corps, de +leurs deux esprits, et cela, dans un recueillement alangui +et au milieu de ce tiède contact qui met de la robe et de +la chaleur de la femme dans les jambes de l'homme. C'est +comme une intimité physique et intellectuelle, dans une +sorte de demi-teinte où les lueurs fugitives des +réverbères +passant par les portières, jouent dans l'ombre avec la +femme, disputent à une obscurité délicieuse et +irritante sa +joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous montrent +un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une +douce couleur de violette.</p> +</div> +<p>C'est dans la notation de ces sentiments ténus, +délicieux et troubles qu'éclate la maîtrise de +M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant, repris, +poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements +d'âme vagues et inaperçus de tous, dans la description +de l'ivresse languissante que causent à +Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans +la sorte d'extase hilare de deux clowns tenant un +tour qui stupéfiera Paris, dans la vague stupeur +d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une +prisonnière +hystérique. Grâce aux infinies ressources +de son style et au biais particulier de sa manie +observante, il est parvenu à saisir quelques-uns +des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. +L'organisation de ses sens et de son style +ressemble à ces instruments infiniment complexes +mais infiniment sensibles de la physique moderne +qui saisissent des phénomènes et permettent +des approximations inconnues aux anciennes +machines. Et qui voudrait se plaindre de cette +délicate complexité, cause et condition d'une +science plus vraie?</p> +<br> +<h3>III</h3> +<br> +<p>À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en +acte, de ses remuements physiques et des ses agitations +morales, à cette recherche appliquée et +reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, +se joint en M. de Goncourt le goût particulier +d'une certaine sorte de beauté, qu'il recherche +avidement et rend amoureusement, dont l'attrait +l'a guidé dans ses courses de collectionneur, +dans la détermination des sujets et des +scènes de la plupart de ses romans: le goût +passionné du joli. Ce penchant qui le conduisit +à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à +étudier +en toutes ses faces et à faire revivre en son entier +cette époque de la grâce française, qui lui +fit aimer dans les objets du Japon leur puérilité, +l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et +détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse +comme une nuance et un parfum à part, les +farde et les poudre.</p> +<p>À une époque où le souvenir du romantisme +remplit les romans réalistes et les scènes brutales, +de grands chocs tragiques et sanglants, de +raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé +le sens des choses naturellement charmantes, +de la poésie dans les incidents journaliers, +des âmes délicates de naissance, de +ce qui est vif, simple et gai. Il sait goûter la malice +d'une vieille pantomime italienne et en inventer +de poétiques pour ses clowns, rendre la +douceur de gestes et de caractère d'un soldat, +ancien berger, la grâce native d'une actrice +naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions +enfantines qui fleurissent la folie d'une vieille +idiote. Mais où le sens du joli éclate, c'est dans +son nouveau livre, dans cette charmante étude de +réclusion féminine qui forme la première +moitié +de <i>Chérie</i>, dans le geste mutin d'une petite fille +perchée sur sa chaise et éventant sa soupe de son +éventail; dans la gaie répartie du maréchal +consolant +Chérie de s'apitoyer sur la douleur des +parents des perdreaux servis à table; dans la +scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet +effarement d'une troupe d'enfants enfermés dans +les combles; dans la bienveillante et aimable idée +qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de +de la forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. +Personne ne pouvait mieux rendre les +légers et coquets caprices d'une âme de fillette, +la demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la +longue douceur de la passion satisfaite:</p> +<div class="blkquot"> +<p>En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante +de fleurs, dont la chute molle des feuilles, sur le +marbre des consoles, scandait l'insensible écoulement du +temps, tandis que tous deux étaient accotés l'un à +l'autre +la chair de leurs mains fondue ensemble, des heures +remplies des bienheureux riens de l'adoration passaient +dans un <i>far-niente</i> de félicité, où parler +leur semblait un +effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de +sourires paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, +un muet bonheur....</p> +</div> +<p>Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses +et des bonheurs, à ce réaliste qui sait +parfois être gaminement gai, d'être attiré par le +fantastique et le crépusculaire que montre parfois +la vie parisienne, par l'existence excessive et +mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie voluptueusement +macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise +surtout dans <i>La Faustin</i>, après les vues rembranesques +des répétitions diurnes à la +Comédie-Française, +et la sinistre fin de dîner des auteurs +dramatiques, les scènes ou apparaît l'honorable +Selwyn, puis cet acte cruel du dénouement égal +en puissance terrifiante à la <i>Ligeia</i> de Poë,—<i>La +Faustin</i> imitant devant une glace, par une +nuit d'automne, le rictus de son amant moribond. +Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord +de la vérité, à la rencontre de la grande +poésie.</p> +<p>C'est cette intervention de la fantaisie dans +le choix des incidents, cet amour du joli dans +les choses et dans les gestes, du mystère pour +certaines scènes et certains personnages, qui +finalement caractérise le mieux l'art de M. de +Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le +coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence +des scènes élégantes et des personnages +point abjects, le contournement amoureux de +sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse +de son émotion. De là aussi, de son goût +du bizarre et du fantastique, les soubresauts +de son récit, la terrible nervosité des derniers +chapitres de <i>La Faustin</i> et de <i>Chérie</i>, ces +agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées +à l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, +le mystère de certains de ses dévoilements, +la richesse barbare de certains de ses intérieurs.</p> +<p>M. de Goncourt est comme au confluent de +deux esthétiques. Il a gardé beaucoup de sa +fréquentation de l'ancienne France, de la France +de Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a +été conquis aussi par le romantisme septentrional +qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine, +par ce que Balzac a innové. De cet amalgame +est fait le charme et le heurt de son oeuvre, ce +par quoi elle nous séduit et nous terrifie.</p> +<p>Et maintenant cette analyse terminée, il faut +imaginer que le mécanisme cérébral dont nous +avons essayé d'isoler et de montrer les gros +rouages, est vivant et en marche, possédé par +une créature humaine, constitue en son engrènement +et son travail une unité indivise, la pensée, +la raison et le génie d'un artiste et d'une personne. +D'un seul coup, et sans les distinctions +innaturelles que nous avons établies, M. de +Goncourt est à la fois chercheur de petits faits +caractéristiques et précis, frappé par les aspects +mouvementés des êtres et des choses, ému par +ce qu'il y a en ces phénomènes de joli, de +délicat, +de rare, de bizarre, d'un peu fantastique. +Ce penchant réagit sur le choix de ses documents +humains, de ses sujets, de ses personnages; +ce souci de l'exactitude le pousse à +donner des visions nettes de mouvements et de +jolités; l'habitude de l'observation, son ouverture +d'esprit à tous les phénomènes de la vie, le garde +de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: +la recherche d'émotions délicates le préserve +habituellement +de s'appliquer à l'étude des choses +basses, des personnages laids ou nuls, limite sa +vision des phénomènes psychologiques, l'éloigne +de concevoir des caractères uns, individuels et +constants, colore et énerve sa langue, atténue +ses fabulations, rend ses livres excitants et +fragmentaires. Ajoutez encore à ces anomalies +individuelles d'organisation cérébrale, les +caractères +généraux de toute âme d'artiste et +d'écrivain, +la vive sensibilité, le don plastique du +mot expressif, le don dramatique de la coordination +des incidents, l'infinie ténacité de la mémoire +pour les perceptions de l'oeil, toutes les +multiples conditions qui permettent de réaliser +cette chose en apparence si simple, un beau +livre. Enfin le possesseur de cette curieuse intelligence, +il faut le figurer jeté dès sa jeunesse, +avec son frère et son semblable, dans les remous +de la vie parisienne, promenant l'aigu de +son observation, la délicate nervosité de son +humeur, dans le monde des petits journaux, des +cafés littéraires, des ateliers, dans les grands +salons de l'empire, habitant aujourd'hui une maison +constellée de kakémonos et rosée de sanguines, +le cerveau nourri par une immense et +diverse lecture: à la fois érudit, artiste et +voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de +celui de Heine et de celui de Rivarol, instruit +des très hautes spéculations de la science, l'on +aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses +parties et son tout, de cet artiste divers, fuyant +exquis, spirituel, poignant, solide,—l'auteur +des livres les plus excitants et les plus suggestifs +de cette fin de siècle.</p> +<hr style="width: 45%;"> +<h3>PAGES RETROUVÉES<a name="FNanchor_13_13"></a><a + href="#Footnote_13_13"><sup>[13]</sup></a></h3> +<h3>PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT</h3> +<br> +<p>Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses +articles de journal et ceux qu'il a faits avec son +frère. Il suffit de dire que presque toutes ces +<i>Pages retrouvées</i>, sont des morceaux de bonne ou +de haute littérature, pour marquer la différence +entre les feuilles d'il y a une trentaine d'années +et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes +bizarres celles où les Goncourt faisaient +paraître, vers 1852, les chroniques et les nouvelles +qui formèrent depuis la <i>Lorette</i>, une <i>Voiture de +masques</i> et le présent volume. Si l'on feuilletait +l'une d'elles, le <i>Paris</i> de 1852, on verrait un +journal quotidien du format du <i>Charivari</i> publiant +tous les jours une lithographie de Gavarni et +encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois +par des gens ayant de la littérature. M. Aurélien +Scholl fit là ses débuts; il était alors d'un +pessimisme +furibond et faisait précéder ses chroniques +toutes en alinéas, d'épigraphes naïvement latins +ou grecs. Le numéro était une fois par semaine +rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et +pour montrer à quel point on laissait ce poète +hausser le ton coutumier de journaux, nous +citerons de lui cette magnifique phrase, dont le +pendant ne se trouvera guère dans nos quotidiens: +«Ainsi dans le calme silence des nuits, +aux heures où le bruit que fait en oscillant le +balancier de la pendule, est mille fois plus redoutable +que le tonnerre, aux heures où les rayons +célestes touchent et caressent à nu l'âme toute +vive, où la conscience a une voix, où le poète +entend distinctement la danse des rhythmes dégagés +de leur ridicule enveloppe de mots, à ces +heures de recueillement douloureuses et douces, +souvent, oh! souvent, je me suis interrogé avec +épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la +moelle des os. Et quand on y songe qui ne +frémirait, en effet, à cette idée de vivre +peut-être +au milieu d'une race de dieux implacables +parmi des êtres qui lisent peut-être couramment +dans notre pensée, quand la leur se cache +pour nous sous une triple armure de diamant! +Quand on y songe.... Le mystère de l'enfantement +leur a été confié et peut-être le +comprennent-elles.... +Peut-être y a-t-il un moment +solennel où si le mari ne dormait pas d'un +sommeil stupide, il verrait la femme tenir entre +ses mains son âme palpable et en déchirer un +morceau qui sera l'âme de son enfant....»</p> +<p>Les Goncourt faisaient de même des numéros +entiers du <i>Paris</i>, qui ne contenait alors, outre +le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle +comme les admirables <i>Lettre d'une amoureuse</i>, +et <i>Victor Chevassier</i>.</p> +<p>Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais +paru, le <i>Camp des Tartares</i>; ils faisaient des +comptes rendus de théâtre (le <i>Joseph Prudhomme</i> +de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; +parfois même ils chroniquaient tout +simplement comme dans leur <i>Voyage de la rue +Lafitte à la Maison d'Or</i>, et une citation gaillarde +les menait en police correctionnelle.</p> +<p>C'était cependant un temps encore aimable; +les annonces du <i>Paris</i>, ces annonces documentaires +qui rendront précieuses aux historiens +futurs les quatrièmes pages de nos journaux, sont +encore amusantes à lire.</p> +<p>Une réclame de parfumerie se termine par +une citation de Martial; le «plus de copahu» +est déjà le cri de ralliement des médecins de +certaines +maladies, qu'on appelait si poliment alors +des maladies confidentielles; un journal contemporain +publie «les mémoires de Mme Saqui, première +acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» +un restaurateur de la rue Montmartre promet +«pour 1 fr. 50 un repas comprenant: potage, +4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier +encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La +confiserie hygiénique fabrique deux sortes de +chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a +reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il +contient des aliments alibiles empruntés au jus +de poulet, et rendus complètement insipides.»</p> +<p>On se targuait surtout au <i>Paris</i> d'avoir de la +fantaisie, et visiblement Henri Heine était un peu +le génie du lieu. Les Goncourt aussi subirent cette +admiration. <i>Une nuit à Venise</i> est bien une fantaisie +à la manière des Reisebilder, et le <i>Ratelier</i> +aussi, sans doute avec cet alliage de minutie et +de vision scrupuleuse qui marque dans la +<i>Maison d'un vieux juge</i> les romanciers de +Germinie Lacerteux.</p> +<p><i>Pages retrouvées</i> se terminent par plusieurs +articles de M. Edm. de Goncourt entre lesquels +il faut citer celui sur M. Théophile Gautier. +Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur +et plus animé, gesticulant et parlant, +traversé d'onde, de vie et de pensée, plus +délicatement +modelé par la sympathie des souvenirs +exacts. Ce portrait est une des plus belles pages +de ce siècle. Il mérite de compter entre Charles +Demailly et la Faustin.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">[13]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue Contemporaine</i>, mars 1886.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="HUYSMANS"></a><br> +<h2>J.K. HUYSMANS<a name="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14"><sup>[14]</sup></a></h2> +<br> +<p>C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel +jeune homme, prise en son plus étrange chapitre, +que raconte <i>À Rebours</i>, le nouveau livre +de M. Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, +éraillé et froissé par tout ce que la +vie contient de grossier, de brutal, de bruyant +et de sain, se retire des hommes en qui il ne +voit point ses semblables, et se détourne de la +réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. +Usant d'une imagination adroite et subtile, il +s'emploie à donner à tous ses goûts une nourriture +facticement convenable, présente à ses +yeux des spectacles combinés, substitue les évocations +de l'odorat à l'exercice de la vue, et +remplace par les similitudes du goût certaines +sensations de l'ouïe, pare son esprit de tout +ce que la peinture, les lettres latines et françaises +ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou +décadentes, oscille dans sa recherche d'une +doctrine qui systématise son hypocondrie, entre +l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu +renoncement des pessimistes allemands. À +l'origine et au cours de cette maladie mentale, +préside la maladie physique. La névrose après +avoir causé l'incapacité sociale du duc Jean, +affiné son intelligence jusqu'à l'amincir, apparaît +en lui plus ouvertement, le poursuit d'hallucinations, +le force une première fois—dans +l'épisode du voyage ébauché à +Londres,—à +tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine +et l'accable dans une prostration finale jusqu'à +ce que la folie et la phtisie le menaçant—le +duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin +à revenir au monde pour mourir plus lentement.</p> +<p>Ce livre singulier et fascinant, plein de pages +perverses, exquises, souffreteuses, d'analyses +qui révèlent et de descriptions qui montrent, peut +surprendre quand on le confronte avec les +oeuvres antérieures de M. Huysmans. Il nous +semble qu'il est le développement, extrême +mais logique, de quelques-unes des tendances +qu'accusent <i>En Ménage, Les Soeurs Vatard, +Marthe, Croquis parisiens</i>, etc. Par <i>À Rebours</i>, +M. Huysmans a marqué dans une certaine direction +la frontière avancée de son talent, qui se +trouve embrasser certaines régions lointaines +apparemment extérieures.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">[14]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue indépendante</i>, 4 juillet 1884.</p> +</div> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent +en général, comme ceux des écrivains +qui sont à la tête du roman, à l'esthétique +réaliste. +Il sait voir les personnes, les objets, les +ensembles, les caractères avec une exactitude +notablement supérieure à celle des romanciers +idéalistes; la vie d'un homme étant rarement +tragique, il s'abstient de toute intrigue violente +ou qui comprenne d'autres incidents que ceux +éprouvés par un Parisien de la moyenne; l'histoire +à raconter se trouvant ainsi réduite, +M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et +consacre ses chapitres non plus au récit d'une +série d'événements, mais à la description +d'une +situation, d'une scène, procède non par narrations +successives avec de courtes haltes, mais par +de larges tableaux reliés de brèves indications +d'action; et, comme tous les écrivains de cette +école,—avec de profondes différences personnelles,—il +possède un vocabulaire étendu et +un style riche en tournures, apte, par des procédés +divers, à rendre l'aspect extérieur des +choses, à reproduire les spectacles, les parfums, +les sens, toutes les causes diverses et +compliquées de nos sensations, de façon à les +renouveler dans l'esprit du lecteur par la voie +détournée des mots.</p> +<p>Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les +parties extérieures et communes de toute oeuvre +réaliste, il en est deux, l'exactitude de la vision +et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés +et menés à bout. Il n'est personne, +parmi les romanciers, qui connaisse mieux Paris +dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, +ses lieux de plaisir et de travail, dans ses +aspects changeants de toutes heures, qui sache +mieux les intérieurs divers des myriades de +maisons parmi lesquelles serpentent ou s'alignent +ses rues, qui porte mieux enregistrés dans son +cerveau, les physionomies, la démarche, la +tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses +catégories superposées d'habitants. Parmi les +innombrables tableaux de Paris, les croquis et +les scènes dont regorgent les romans de +M. Huysmans, il en est dont l'exactitude frappe +comme un souvenir, suscite instantanément une +vision intérieure comme une analogie ou une +coïncidence. Dans <i>En Ménage</i>, le début, +où, par +une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent +lentement une rue endormie, l'aspect particulier +du pavé, le marchand de vin fermant sa boutique +à l'approche silencieuse de deux sergents +de ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur +le pavé, est assurément le récit +détaillé de la +série d'impressions que procure une rentrée +tardive. Qui ne connaît de son passage dans les +bouillons, «cette épouvantable tristesse qu'évoque +une vieille femme en noir, tapie seule dans un +coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon +de bouilli?» Les soirées de la famille Vatard, +celles de la famille Désableau, où Madame, après +avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les +sourcils remontés et les paupières basses, sur +le dos de sa fillette «la faisant pivoter par les +épaules, lui donnant avec son dé de petits +coups sur les doigts pour la faire tenir tranquille ... +pinçant l'étoffe sous les aisselles, +méditant sur les endroits dévolus pour les +boutonnières», ont une convaincante +véracité. +Il n'est presque point de page où l'on ne constate +cette justesse de vision et cette probité artistique. +Que l'on note encore le chapitre de <i>À Rebours</i>, +où, par une boueuse nuit d'automne, le +duc erre par tout le quartier anglican de Paris, +des bureaux de «Galignani» à la taverne de la +rue d'Amsterdam,—dans <i>Les Soeurs Vatard</i>, +le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par +un matin de paye après une nuit blanche, la +plaisante énumération des manques de tenue de +l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un +monsieur à chapeau de soie,—le bruissant +tableau des Folies-Bergère dans les <i>Croquis parisiens</i>, +et les vues en grisaille de certains sites +dolents de la banlieue,—enfin, dans tous ses +livres, cette qualité que M. Huysmans est seul à +posséder, l'art de rendre véridiquement la conversation, +d'écrire en style parlé les dires d'un +concierge, ou les bavardages de deux artistes; +assurément le réalisme de M. Huysmans, semblera +rigoureux, complet, et extraordinairement voisin +de la nature.</p> +<p>Dans ce perpétuel et acharné collétement +avec la réalité, M. Huysmans a contracté +quelques-unes des particularités de son style. +Attentif aux conversations qu'il a entendu bruire +autour de lui, renseigné par ses observations +sur les termes techniques des métiers, il a retenu +et su employer tout un vocabulaire populacier, +populaire, bourgeois et artiste, amasser et déverser +un trésor de mots d'argot et d'atelier qui +lui permet de noter des sensations et des émotions +dans la langue même des personnes qui +la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque +qui illumine toute une phrase du charme +de la bonne trouvaille. Il dira de l'or d'une +étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; +il +dira encore: «des hommes soûls turbulaient»; +des fleurs lui apparaîtront «taillées dans la +plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra +écrire cette phrase: «Attisé comme par de +furieux ringards, le soleil s'ouvrit en gueule +de four, dardant une lumière presque blanche ... +grillant les arbres secs, rissolant les gazons +jaunis; une température de fonderie en chauffe +pesa sur le logis». Il tire de l'observation des +comparaisons étonnamment justes: «Elle eut +à la fin des larmes, qui coulèrent comme des +pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme +pour tous les artistes, le commerce avec la +réalité, avec ce que l'on peut saisir par les sens, +revoir, tâter et montrer avec les spectacles +familiers de l'humanité et du monde, lui a été +profitable. Il a acquis à cette connaissance de la +vie, la dose de véracité qui est indispensable au +roman moderne, la force, la précision, la +richesse et le pittoresque du style, les moyens, +en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de +réaliser sa conception particulière de l'âme et +de la destinée humaine.</p> +<br> +<h3>II</h3> +<p>C'est, en effet, par une psychologie particulière +des personnages, par la façon dont +M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme +humaine, exagère certaines facultés, amoindrit +l'action de certaines autres, que ses romans +tranchent sur leurs congénères, se sont +nécessairement +revêtus d'un style original et aboutissent +à une philosophie générale déduite jusqu'en +ses extrêmes conséquences. Si l'on examine +quelle est l'activité commune et constante des +créatures mises sur pied par M. Huysmans, si +l'on écarte les traits généraux de toute conduite +humaine, on arrive à constater qu'ils s'emploient +à subir, à accumuler et à faire revivre des +perceptions, +surtout des perceptions visuelles, et +surtout encore des perceptions visuelles colorées +ou lumineuses. Le Cyprien des <i>Soeurs Vatard</i>, +le Cyprien et l'André de <i>En Ménage</i>, le +duc Jean de <i>À Rebours</i> semblent être, en fin de +compte, des couples d'yeux montés sur des +corps mobiles, aboutissant à de formidables +ganglions optiques, qui pénètrent toute la masse +cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute leur +activité +vitale aboutit à emmagasiner des visions et +à en dégorger d'anciennes, à noter des aspects, +à percevoir des colorations et des scintillements, +et à évoquer, dans les périodes languissantes, +d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, +endormies dans l'arrière-fonds de la mémoire, +mais vivaces et aptes à reparaître à la suite d'une +association d'idées, comme les altérations d'un +papier sensibilisé, sous l'action d'un réactif.</p> +<p>Cette conception de l'âme humaine est, chez +M. Huysmans, primordiale et irrépressible. S'il +met en scène des personnages que leur manque +de culture rend incapables d'observations minutieuses, +dont les yeux rudimentaires ne savent +point voir; il intervient, décrit en personne, +sensation par sensation, les tableaux que ces +obtus spectateurs contemplent, et marque ensuite +en réaliste exact le peu d'intérêt +qu'éveille chez +eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs, +son agitation et ses clameurs, la vue du +cours de Vincennes par un jour de foire, puis: +«Tout cela était bien indifférent à +Désirée.» Il +dessine en d'admirables pages le va-et-vient, les +jets de vapeur, les escarbilles volantes, la course +accélérée ou contenue des locomotives, toute la +vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest +à la tombée de la nuit, et conclut: «Anatole +réfléchissait.»</p> +<p>Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision +l'emporte au-delà de la vraisemblance. Il prête +à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse +oculaires +qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations +auxquelles il les soumet, les plus rares qualités +d'observateur. Ses brocheuses dévisagent +admirablement l'employé de la maison Crespin qui +vient leur réclamer de l'argent; Désirée et +Auguste, +au moment de s'éprendre, se détaillent mutuellement +en physionomistes consommés. Désirée, +conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette +de la chanteuse, avec les omissions et les insistances +d'un peintre intransigeant, puis les +détails de sa toilette, comme une personne située +dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne +trouvait pas à loger dans ces âmes étroites, +tout l'épanouissement de ses qualités de peintre +verbal. Il se mit à l'aise dans <i>En Ménage</i> et eut +recours aux artistes.</p> +<p>Assurément, jamais Paris n'a été +fouillé, décrit, +découvert, examiné dans ses détails et repris +dans ses ensembles, analysé et synthétisé +comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien +Tibaille et le littérateur André Jayant. Tout +y apparaît, depuis l'appartement de garçon artiste +où André s'installe après sa mésaventure +conjugale, jusqu'à la place du Carrousel où il +va promener sa nostalgie féminine et contempler +«le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait +au soleil couchant par de là les feuillages noirs +des Tuileries ..., les ruines dont les masses violettes +se dressaient trouées sur les flammes cramoisies +des nuages;» depuis le brouhaha d'un +café du Palais-Royal le soir, jusqu'à ces taches +lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées, +dans les maisons noires font passer devant le, +voyageur d'impériale. Ce livre avec lequel on +pourra toujours restituer la physionomie exacte +du Paris actuel, nous donne l'aspect intime de +la rue le matin quand les cafés s'ouvrent sur +le passage des ouvriers et des filles découchées +la nuit au moment des rentrées tardives, le soir +à l'heure discrète ou des messieurs bien mis +emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au +crépuscule, +où déserte et morte, elle sèche d'une +averse sous la flambée jaune du soleil couchant; +il nous donne les boutiques, les ateliers, le garni +d'un peintre, les brasseries, les restaurants, +l'appartement d'une fille, celui d'un employé, +tout le dedans et le dehors de la capitale du +monde moderne.</p> +<p>Et ce livre qui se résume en une accumulation +de tableaux colorés et mouvementés, n'a pas suffi +à assouvir la passion descriptive de M. Huysmans. +De même que les stratégistes et les joueurs +d'échecs supérieurs dédaignent les rencontres +réelles où l'imprévu altère la +beauté des calculs +et satisfont leurs aptitudes logiques, par la +solution de problèmes factices, M. Huysmans +s'est détourné de copier la réalité, qui ne +répondait +point à ses exigences sensuelles, et s'est +fabriqué dans <i>À Rebours</i>, des objets de perception +inventés et parfaits. Par d'adroites combinaisons +de choses réelles, en éliminant tout ce qui dans +l'art et la nature, était pour lui dénué +d'émotion +agréable, il a créé des visions et des perceptions +artificielles, qui, élaborées de propos +délibéré, +se sont trouvées en harmonie parfaite avec ses +facultés réceptives et les aptitudes de son style.</p> +<p>Il semble ici que la limite de l'art de voir et +de rendre est atteinte. Le boudoir où des +Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet +de travail où il consume ses heures à révoquer +le passé, ou à feuilleter de ses doigts +pâles, des livres précieux et vagues, cette +bizarre et expéditive salle à manger, dans +laquelle il trompe ses désirs de voyage, la +désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite +accablement d'un après-midi d'été, les floraisons +monstrueuses dont se hérissent un instant les +tapis, les évocations visuelles et auditives de +certains parfums aériens et liquides, et par +dessus tout ces phosphoriques pages consacrées +aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains +ténébreux dessins de Redon, à certaines lectures +prestigieuses et suggestives; ici le style de +M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour +employer une de ses phrases, «tous feux allumés».</p> +<p>Dans l'effort pour rendre toutes les sensations +dont les choses affectent ses appareils sensoriels +et cérébraux, M. Huysmans atteint à une +élocution +consommée, orientale et supérieure.</p> +<p>Il a d'admirables trouvailles de mots; par +l'appariement des paroles, il sait rendre la +nature du choc nerveux brusque ou lent, dont +l'affectent ses sensations. Certaines phrases +pétaradent et font feu des quatre pieds: «La +horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la +Gaule, s'écrasa dans les plaines de Châlons, où +Aétius la pila dans une effroyable charge. La +plaine gorgée de sang moutonna comme une +mer de pourpre; deux cent mille cadavres barrèrent +la route, brisèrent l'élan de cette avalanche +qui, divisée, tomba éclatant en coups de +foudre sur l'Italie, où les villes exterminées +flambèrent comme des meules». D'autres +phrases coulent lentement comme des larmes de +miel: «Cette pièce où des glaces se faisaient +écho et se renvoyaient à perte de vue dans les +murs des enfilades de boudoirs rosés, avait +été célèbre parmi les filles, qui se +complaisaient +à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat +tiède qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée +par le bois des meubles». D'autres encore +sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes +savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient +furieux de garçons, lancés à toute volée, +hurlant boum, jonglant avec des carafons et +des soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire +de leurs tabliers.»</p> +<p>Mais c'est surtout la sensation colorée que +M. Huysmans est parvenu à reproduire intégralement +par l'artifice des mots. Assurément cette +phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle +décrit: «Des branches de corail, des ramures +d'argent, des étoiles de mer ajourées comme +des filigranes et de couleur bise, jaillissent en +même temps que de vertes tiges supportant de +chimériques et réelles fleurs, dans cet antre +illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, +et contenant l'inimitable et radieux bijou, +le corps blanc, teinté de rose aux seins et aux +lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs +cheveux pâles». Et encore: «Sur sa robe triomphale, +couturée de perles, ramagée d'argent, +lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont +chaque maille est une pierre, entre en combustion, +croise des serpentaux de feu, grouille sur +la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que +des insectes splendides, aux élytres éblouissantes, +marbrés de carmin, ponctués de jaune +aurore, diaprés de bleu acier, tigrés de vert +paon.»</p> +<p>Mais, outre cette virtuosité générale, M. +Huysmans +a conçu un type de phrase particulier, où +par une accumulation d'incidentes, par un mouvement +pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé +à enclore et à sertir en une période, toute la +complexité d'une vision, à grouper toutes les +parties d'un tableau autour de son impression +d'ensemble, à rendre une sensation dans son +intégrité et dans la subordination de ses parties: +«Sur le trottoir des couples marchaient dans les +feux jaunes et verts qui avaient sauté des bocaux +d'un pharmacien, puis l'omnibus de Plaisance +vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant +de ses deux flammes cerise, la croupe blanche +des chevaux, et les groupes se reformèrent, +troués çà et là par une colonne de foule se +précipitant du théâtre Montparnasse, +s'élargissant +en un large éventail qui se repliait autour +d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant +d'oranges». Ou encore: «Tout va de guingois +chez elle; ni moellons, ni briques, ni pierres, +mais de chaque côté, bordant le chemin sans +pavé creusé d'une rigole au centre, des bois de +bateaux marbrés de vert par la mousse et plaqués +d'or bruni par le goudron, allongent une +palissade qui se renverse entraînant toute une +grappe de lierre, emmenant presqu'avec elle la +porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions +et ornée de moulures dont le gris encore +tendre perce sous la couche de hâle déposée +par des attouchements de mains successivement +sales». Le souple enlacement de cette +sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit +dernier et la preuve de cette faculté réceptive +que nous avons constatée; elle est la sensation +même absorbée, élaborée dans l'intelligence, +et projetée au dehors telle quelle.</p> +<p>Mais ce tour de force descriptif réussit avec +une perfection et une fréquence qui constituent +déjà une anomalie. Que l'on revienne, en effet, +de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à +l'homme normal, chez qui la sensation perçue +en gros et à la hâte, est transformée par un +travail conscient ou inconscient en volontés, en +actes, en une conduite et une carrière; le point +morbide des créatures romanesques apparaît. +L'épanouissement de leurs facultés réceptives a +étouffé toutes leurs autres énergies, les a +réduites +à la vie végétative d'une plante passive +par essence, régie et affectée par tout ce qui +l'entoure, dépendant des aubaines du ciel et du +hasard de sa situation. À mesure que M. Huysmans +rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire +plus soumis et plus directement sensibles +aux impressions externes, il est forcé d'atténuer +leur force de volonté, de les décrire plus incapables +de tirer de leurs sensations de forts et +persistants mobiles d'agir. Tandis que dans ses premiers +livres, l'organisme humain reste à +peu près intact, dans ses derniers il le doue +d'étranges timidités, d'une mollesse constante, +d'un acquiescement résigné à toutes les +vicissitudes, +d'une absolue dépendance des circonstances +extérieures, qui se traduit autant par +l'incapacité d'André à travailler dans un +appartement +neuf, que par l'intolérable malaise qu'il +ressent à vivre seul, sans le bruissement d'un +jupon de femme autour de lui. Dans <i>À Rebours</i>, +cette dysénergie est consommée; des Esseintes +est une pure intelligence sensible et ne tente +dans tout le livre qu'un seul acte volontaire, +qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à +Londres. De leur impuissance volitionnelle, on +peut déduire leur incapacité de vivre dans la +société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite +pour des Esseintes, vers une existence +monacale, solitaire et recluse, enfin leur absolu +pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût +de toute vie active.</p> +<br> +<h3>III</h3> +<p>En cette psychologie du pessimiste, qui juge +la vie mauvaise en soi, répugne aux contacts +sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus +sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir +et à jouir de concert, M. Huysmans déploie une +pénétrante finesse d'analyse et fait certaines +découvertes que n'ont point prévues les psychologues +et aliénistes spéciaux de l'hypocondrie.</p> +<p>Il assigne à ses personnages le tempérament +habituel des mélancoliques agités, une anémie +partielle ou totale, une débilité turbulente, un +système nerveux faible, c'est-à-dire excitable +par des causes minimes; pour le plus caractérisé +de ses malades, le duc des Esseintes, M. Huysmans +a recours à la symptomatologie de la +névrose, qui est, en effet, habituellement accompagnée +de mélancolie à son début.</p> +<p>Sur cette base physique dont les traits généraux +seuls sont constants, M. Huysmans établit +le caractère de ses personnages. Il leur assigne +le trait principal du tempérament pessimiste, +celui de ne pouvoir être affecté que de sensations +désagréables ou douloureuses, même +pour des objets qui n'ont en soi rien de haïssable +(J. Sully, <i>le Pessimisme</i>). Dans les <i>Soeurs +Vatard</i> la devanture d'une boutique de pâtisserie +est décrite en termes de dégoût. Dans +<i>En Ménage</i>, Cyprien, revenant d'une soirée, +déblatère contre les diverses catégories des +personnes qu'il y a aperçues, avec une amusante +partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme +il passe en revue avec André, ses souvenirs +d'école, qu'ils évoquent avec horreur, il finit +par affirmer que tous ses camarades sont nécessairement +ruinés et en peine d'argent. Les fleurs +rares et étranges dont le duc Jean garnit son +vestibule, ne lui présentent que des images de +charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette +fois une apparence de peau factice sillonnée de +fausses veines; et la plupart comme rongées +par des syphilis et des lèpres, tendaient des +chairs livides, marbrées de roséoles, damassées +de dartres; d'autres avaient le teint rose vif +des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune +des croûtes qui se forment; d'autres étaient +bouillonnées par des cautères, soulevées par +des brûlures; d'autres encore montraient des +épidémies poilus, creusés par des ulcères +et +repoussés par des chancres; quelques-unes enfin +paraissaient couvertes de pansements, plaquées +d'axonge noire mercurielle, d'onguents verts de +belladone, piquées de grains de poussière, par +les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.»</p> +<p>De même que le tempérament craintif est disposé +à ne voir dans l'avenir que des causes +d'effroi, le tempérament malheureux ne présage +que des déceptions. Dans <i>En Ménage</i>, Cyprien +émet sur une nouvelle conquête d'André, sur les +motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne +et désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, +qu'il s'irrite de ne point voir se réaliser. Et passant +de cas particuliers à l'ensemble général, les +personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la +vie que comme une suite d'infortunes. Il faut +lire, à ce propos, les plaintes de M. Folantin, dans +<i>À Vau l'eau</i>, ou le passage suivant de <i>À Rebours</i>, +qui est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, +consistant à ôter d'un ensemble toute +bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais:</p> +<p>«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort +de ces marmots et de croire que mieux eût valu +pour eux que leur mère n'eût pas mis bas.</p> +<p>«En effet, c'était de la gourme, des coliques et +des fièvres, des rougeoles et des gifles, dès le premier +âge; des coups de bottes et des travaux +abêtissants, vers les treize ans; des duperies de +femmes, des maladies et des cocuages, dès l'âge +d'homme; c'était aussi, vers le déclin, des +infirmités +et des agonies, dans un dépôt de mendicité +ou dans un hospice.»</p> +<p>Et, chose singulière, cette vue exclusive des +misères humaines n'inspire aux pessimistes de +M. Huysmans aucune compassion pour leurs semblables: +«Comme toute impression morale +est pénible à l'hypocondriaque, dit Griesinger dans +son <i>Traité des maladies mentales</i>, il se développe +chez lui une disposition à tout nier et à +tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin +d'entourer ses personnages de comparses ridicules +et odieux, ou de les isoler entièrement; et +ni les uns ni les autres ne ménagent à la +société +des railleries qui tournent rapidement en dénonciations +colères. Ils sont convaincus de l'avortement +fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès +nécessairement partiels, dénoncent toutes les +institutions nationales, contestent la possibilité +du progrès et aboutissent, quand ils formulent +la théorie générale de leurs sentiments, aux +anathèmes +du catholicisme ou à ceux plus absolus et +aussi peu fondés de Schopenhauer.</p> +<p>Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, +sont rassemblés, coordonnés, caractérisés +et +montrés avec un art merveilleux et pénétrant +dans les livres de M. Huysmans. Mais il est un +point qu'il a découvert: l'influence du pessimisme +sur le goût artistique. Par un choc en retour +imprévu mais légitime, de même que les spectacles +communément tenus pour beaux déplaisent +au mélancolique, les spectacles jugés laids par +les gens à tempérament heureux doivent confirmer +l'état d'âme où il se complaît, le dispenser +de toute négation et de toute révolte, évoquer +sa tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre +Cyprien n'est à l'aise que devant certains spectacles +douloureux et minables; il préfère «la +tristesse des giroflées séchant dans un pot, au +rire ensoleillé des roses ouvertes en pleine terre»; +à la Vénus de Médicis, «le trottin, le petit +trognon +pâle, au nez un peu canaille, dont les reins +branlent sur des hanches qui bougent»; formule +son idéal de paysage en ces termes: «Il avouait +d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le +talus des remparts, il plongeait au loin ... Dans +cette campagne, dont l'épiderme meurtri se bossèle +comme de hideuses croûtes, dans ces routes +écorchées où des traînées de +plâtre semblent la +farine détachée d'une peau malade, il voyait une +plaintive accordance avec les douleurs du malheureux, +rentrant de sa fabrique éreinté, suant, +moulu, trébuchant sur les gravats, glissant dans +les ornières, traînant les pieds, étranglé +par des +quintes de toux, courbé sous le cinglement de +la pluie, sous le fouet du vent, tirant résigné sur +son brûle-gueule.»</p> +<p>Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit +encore: «Il ne s'intéressait réellement qu'aux +oeuvres mal portantes, minées et irritées par la +fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes +qu'il venait de ranger, les oeuvres de Barbey +d'Aurevilly étaient encore les seules dont les idées +et le style présentassent ces faisandages, ces taches +morbides, ces épidémies talés, et ce goût +blet, +qu'il aimait tant à savourer parmi les écrivains +décadents». Cette phrase est précédée +d'une intéressante +liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, +et d'une énumération d'auteurs français dans +laquelle se coudoient curieusement des écrivains +catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des antiquaires +en idées et en style, quelques poètes +réellement décadents comme Paul Verlaine dont +certains volumes ont les subtilités métriques et +le niais bavardage des derniers hymnographes +byzantins, et une bonne partie de ce que la littérature +contemporaine a produit de supérieur +et de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction +apparente, c'est au raffinement le plus +fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de +compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, +comme un arbuste souffreteux et effeuillé culmine +en une radieuse fleur.</p> +<p>M. James Sully a très exactement marqué que +le dernier mobile du pessimisme est le désir que +tout soit parfaitement bon, le souci de choses +infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, +le pessimiste a-t-il plus de chances que l'optimiste +de découvrir et d'apprécier les choses +exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé +une admiration trop générale, qui offusque sa +misanthropie. C'est par cette vulgarisation que +des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et +des eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, +personne plus que lui n'aura plus d'audace à se +mettre au-dessus du goût public, à aller droit +à ce qui est excellent. De là le raffinement, la +recherche, la trouvaille, l'amour des belles choses +inédites, de tout ce qui, dans le domaine artistique,—plus +ouvert à la perfection que la nature +parce que plus inutile,—se rapproche clandestinement +de la supériorité absolue, satisfait +certains goûts très nobles de la nature humaine, +lui procure les plus complexes c'est-à-dire les +plus belles émotions esthétiques. Ce raffinement, +<i>À Rebours</i> en est le catéchisme et le formulaire; +tout ce qui, dans la réalité, peut meurtrir une +âme délicate est écarté de ce +précieux livre, est +assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À d'imparfaites +sensations naturelles sont substitués d'indirects +et subtils artifices. Toutes les réalités y +deviennent légères et flatteuses, depuis le vermeil +expirant des cuillères à thé, jusqu'à la +coupe +bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la +splendeur assourdie des ameublements, les gaufrages +des tentures, le mystérieux rayonnement +des tableaux, à cette bibliothèque enfermant +sous la beauté des reliures d'inestimables livres +à l'exquisité des liqueurs bues, des parfums +inhalés, des pensées évoquées et +contemplées.</p> +<p>Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans +tire les dernières beautés de son style, qui se +trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la +lecture de certains livres de théologie, de certains +volumes de poésie savante, par de justes inventions, +il enrichit et pare son langage, de vocables +assoupis, longuement harmonieux et doux; il les +sertit et les associe en de lentes phrases, qui +joignent le poli soyeux des mots, à la suavité de +l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée +d'une croix et des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; +serrée dans ses parchemins et dans ses +ligatures de même qu'une authentique charte, +dormait une liqueur couleur de safran, d'une +finesse exquise. Elle distillait un arôme quintessencié +d'angélique et d'hysope mêlées à des +herbes marines aux iodes et aux bromes alanguis +par des sucres, et elle stimulait le palais +avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une +friandise toute virginale, toute novice, flattait +l'odorat par une pointe de corruption enveloppée +dans une caresse tout à la fois enfantine et +dévote.» Il parvient à rendre par de +précises +correspondances sensibles certaines sensations +apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues +par des temps de verbes, quelquefois +même par de longs adverbes précédés d'un +monosyllabe, +d'où ils tombaient comme du rebord +d'une pierre, en une cascade pesante d'eau»; +ou, plus immatériellement encore: «Dans la +société +de chanoines généralement doctes et bien +élevés, il aurait pu passer quelques soirées +affables +et douillettes». Et c'est ainsi armé des plus +fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans +est parvenu à écrire ce surprenant chapitre VII +de <i>À Rebours</i>, qui, racontant les intimes fluctuations +d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux +et inquiet, marque le cours de pensées de +théologie ou de scepticisme, par une succession +de précises images, accomplissant le tour de +force de seize pages de la plus subtile psychologie, +écrites presque constamment en termes +concrets.</p> +<p>Repassant en sens inverse par les parties +dégagées dans notre analyse, revenant du plus +complexe au plus simple, que l'on saisisse +maintenant en son ensemble, en son accord et +sa particularité spécifique, l'organisme intellectuel +qui vient d'être étudié. Il se résume, +semble-t-il, en une série de facultés perceptives +de moins en moins étendues, provoquant des +états émotionnels de plus en plus intenses. Sur +la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude +singulière à apercevoir le monde ambiant, en +son aspect véritable et à ressentir un plaisir +général à la décrire, s'étage une +faculté visuelle +plus spécialisée, plus délicate, source de plus +de joie et de plus d'efforts, celle de sentir et de +retenir de préférence des sensations colorées. +Une faculté visuelle plus restreinte encore, et +dont les effets émotionnels de colère et de +comique, semblent dépasser l'intensité, rend +M. Huysmans apte à distinguer, à haïr et à +railler +dans les objets et les êtres ce qu'ils peuvent +avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par +un juste retour, de cette vision du défectueux, +à la suite d'une élimination extrêmement rigoureuse +de tout déchet et de toute tare, +M. Huysmans acquiert l'acéré discernement et +l'intense jouissance des choses supérieurement +belles et rares, le raffinement, qui, comme la +pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde +toutes les lignes de son organisation intellectuelle.</p> +<p>Et toutes ces propriétés cachées d'une +âme +muette, se manifestent en ce corps des intelligences +littéraires, le style. Il s'enrichit et +s'affermit au contact de la réalité, se colore, +s'infléchit et s'agite, pour rendre l'infinie complexité +de délicates visions, s'irrite et s'énerve +devant certains spectacles détestés, se subtilise, +s'adoucit et s'enrichit encore, devient opulent +et onctueux pour rendre la grâce resplendissante +d'une certaine beauté supérieure, extraite +et sublimée.</p> +<p>Dans les réactions et les mélanges de toutes +ces énergies et ces capacités, dans leur ajustement +et leur coordination, réside, il me semble, +la physionomie intime d'un des jeunes artistes +les plus originaux de notre temps. Il me paraît +que M. Huysmans, par son dernier livre surtout, +a donné plus que des promesses de talent; on +peut légitimement compter, sans illusion amicale, +que ses travaux aideront à maintenir et à +exalter l'excellence actuelle de notre école +littéraire.</p> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="COURSE"></a><br> +<h2>LA COURSE À LA MORT<a name="FNanchor_15_15"></a><a + href="#Footnote_15_15"><sup>[15]</sup></a></h2> +<br> +<p>Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses +oeuvres imitées des esthétiques admises, est original +par le cas psychologique qu'il étudie et +inaugure, avec les quelques livres marquants de +ceux qui débutent, un nouveau style et un nouvel +art. On n'en parle guère et cependant cette oeuvre +est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état +d'esprit d'une partie des jeunes gens, de leurs +voeux artistiques et du but auquel ils vont. La +<i>Course à la Mort!</i> le nouveau roman de M. Edouard +Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, +dégagé +des anciennes modes et décrivant, en de +pénétrantes +analyses, la phase la plus récente du +mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme.</p> +<p>Écrite comme une autobiographie, en une +série de notes éparses que relie à peine un +récit +d'amour ténu et bizarre, la <i>Course à la Mort</i> est +l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme +latent de cette époque, portant ses dernières +atteintes, devient ressenti et raisonné, +envahit et stérilise le domaine des sentiments, +frappe d'une atonie définitive l'âme qu'il a mortellement +charmée.</p> +<p>Le héros du livre est à la fois raisonneur et +analyste. S'aidant de Schopenhauer, il s'efforce de +mettre sa mélancolie en système et de se faire +illusion sur les causes de son humeur par un +exposé didactique, qui démontre en toutes +choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat +scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme +que décrit la <i>Course à la Mort</i> a d'autres +origines +qu'une conviction spéculative. Celui que ce livre +nous confesse est atteint plus profondément que +dans son intelligence; il est malade de la volonté +et de la sensibilité, il se sait vaguement frappé +au centre de son être et s'entend à démêler +dans la contemplation de sa ruine morale les +plus secrets symptômes.</p> +<p>Il ne profère plus les plaintes d'il y a un +demi-siècle, +il n'accuse ni le monde, ni la société, ni +la destinée. Il ne reproche pas aux hommes de +ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre +une existence enfin fortunée, dans des siècles +passés, en des contrées distantes. Après tous ses +prédécesseurs il devine le premier que son mal +est en lui et qu'aucune variation fortuite dans +les circonstances ne l'en guérirait.</p> +<p>Sachant les hommes innocents de sa tristesse il +consent à les plaindre de subir comme lui tout +l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le console +le seul et vain souci de se connaître.</p> +<p>L'impuissance de sa volonté, qui est la cause +et le fond de son infortune, est par lui subtilement +analysée; il distingue le penchant à suppléer +aux actes par de vagues rêves, sa dépravation +morose qui le porte à se regarder faire +dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de plus +en plus incapable de toute action spontanée; +enfin apparaît ce dernier symptôme de la décadence +volitionnelle, la lassitude anticipée, le dégoût +préventif qui détournent même de tout désir, +de tout rêve d'entreprise et bornent définitivement +en son incapacité le malade et le moribond +que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le +dégoût +se touchent, alors de si près qu'ils se confondent +et ne font plus qu'un et je les sens qui me +travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore +frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans +le lit d'insomnies et de cauchemars où celui-là +la pousse. Ma pensée en marche s'arrête soudain +et recule meurtrie comme un bataillon décimé +dans une embuscade, jusqu'aux retranchements +du silence. Où est la force qu'une seconde j'avais +sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; +comme une ombre se mouvant dans une lueur +très pâle, il grandit, il devient ruineux, il absorbe +tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui +pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles +limites +son envahissante obscurité et sa main pesante +m'écrase dans ces ténèbres émanées +de lui.»</p> +<p>De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le +pessimisme de M. Rod arrive à ce dernier repliement +sur soi, où s'interrogeant sans cesse, oubliant +de vivre à force de s'analyser, il en vient +à ne plus être sûr de ses propres sentiments; les +désirs remuent à peine et s'étiolent, les passions +deviennent circonspectes et douteuses. C'est une +période d'une de ces équivoques et indécises +amours +qui donne au livre sa trame.</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Par son intrigue encore ce roman est original +et se distingue surtout du <i>Werther</i> et de +l'<i>Obermann</i> du commencement de ce siècle.</p> +<p>L'étrange héros de la <i>Course à la Mort</i> +n'aime pas, on doute du moins qu'il aime et se +sent douter, interroge sans cesse son pâle +coeur, ne sait que résoudre et se résigne à son +atonie. Il oscille et hésite; il est des heures +où les dernières ondes de son sang, les regards +profonds de celle qui passe dans sa vie, lui font +pressentir l'éclosion d'une forte et douloureuse +passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il +se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements +de son âme et la voit se calmer +sous son introspection; puis des paroles ordinaires +de Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent +et, se souvenant de l'ancienne théorie +de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette +vue profonde et clairement conçue que c'est +l'hostilité et non l'attrait qui règne entre les +sexes. De plus douces émotions reviennent, il +est ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, +il veut vivre, se redresser, sortir de son suaire, +mais il se butte de nouveau, s'arrête, ébauche +un geste de renoncement et médite son impassibilité +jusqu'à ce que la mort de Céline N..., +vienne détruire ce vestige d'amour et résoudre +les contradictions de son âme en une longue +harmonie de regrets.</p> +<p>Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue +a été pressentie des jeunes romanciers.</p> +<p>Des livres de M. Huysmans où l'amour ne +joue aucun rôle, et dont le dernier analyse un +solitaire, à cet admirable roman de M. Albert +Pinard, <i>Madame X...</i> qui est l'histoire de deux +êtres dont aucun ne peut subjuguer l'autre en +un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une +nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles +qui diffèrent de celles des anciens +romans en ce que la femme n'est plus l'être asservissant +et dominateur que présentent les de +Goncourt et Zola. Et si l'on joint à cette originalité +fondamentale celle du faire, le style, qui +n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des +choses visibles, mais abstrait et apte à figurer +les faits de l'âme,—des procédés qui ne sont +pas la description, mais l'analyse psychologique +et rapprochent ainsi la <i>Course à la Mort</i> des +dernières oeuvres de M. Bourget, on aperçoit +combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et +actuel.</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le +pessimisme du temps.</p> +<p>Des gens aussi incompétents que M. Dionys +Ordinaire vont disserter sur les tendances de la +jeunesse et on en cherchera l'origine dans +quelque chose d'aussi insignifiant que la politique.</p> +<p>Il convient peut-être de dire que la jeunesse +littéraire est pessimiste comme le furent en +1830 les jeunes romantiques et en 1850 les +réalistes, et plus tôt encore la pléiade des +Parnassiens. +Et si l'on veut remonter plus haut, si +l'on réfléchit, quel abîme sépare la +littérature +française de ce siècle de celle des époques +passées, +on trouvera au pessimisme contemporain +assez d'ascendants pour se convaincre que la +tristesse est l'essence même du nouvel art, et +peut-être de tout art noble.</p> +<p>Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les +honnêtes gens de goûter les joies qu'ils peuvent +avoir est la source de toutes nos oeuvres magistrales; +il a évolué, de tapageur et théâtral +qu'il était au début de la nouvelle période, +à +une phase plus calme et plus fière qui prête +aux vers récents un chant plus intime et fournit +à l'analyse des âmes plus profondes. Dans +la représentation de ce mal—et quel livre <i>intéressant</i> +n'est pas un peu pathologique—M. Rod +est parvenu à montrer de nouvelles phases et +de plus intimes déchirements.</p> +<p>Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à +côté de l'étude de l'amour, qui en restera la +tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence +à sourdre entre l'homme et la femme à +une époque où ils aperçoivent l'antagonisme de +leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de +leurs fonctions vitales.</p> +<p>Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme +commentant certaines pages de Darwin, +sont la préface de cette nouvelle tendance. +Il nous paraît intéressant de la signaler et d'en +désigner les représentants.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">[15]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Vie moderne</i>, 25 juillet, 1851.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="PANURGE"></a><br> +<h2>PANURGE<a name="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16"><sup>[16]</sup></a></h2> +<p>«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop +grand, ny trop petit, et avoit le nez aquilin, +fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de +l'âge de trente-cinq ans ou environ, fin à dorer +comme dague de plomb, bien galant homme de +sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu +paillard et sujet de nature à ce qu'on appeloit en +ce temps là:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Faute d'argent c'est douleur non pareille.<br> +</span></div> +</div> +<p>«Toutefois, il avait soixante-trois manières +d'en trouver tousjours à son besoin, dont la +plus honorable et la plus commune étoit par +façon de larrecin furtivement faict; malfaisant, +pipeur, buveur, batteur de pavez, ribleur s'il en +étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du +monde et toujours machinoit quelque chose +contre les sergeants et contre le guet.»</p> +<p>Et après ce portrait sommaire, viennent à la +débandade, les mille aventures drolatiques où +ce véritable héros de Rabelais se dessine à gros +traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier +de l'époque, puis partant pour les pays de la +fable contre le roi des Dipsodes, puis s'embarrassant +dans cette épineuse question du mariage, +et parcourant pour s'amuser dans son dessein +tout l'archipel d'îles peuplées à souhait des +innombrables êtres allégoriques dont Rabelais +tenait à rire; en somme la plus durable et la plus +humaine des caricatures énormes qui s'étalent +dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et +et vérolez très prétieux».</p> +<p>Panurge est besoigneux, de petite extraction; +il n'a rien de la débonnaireté massive que +donnent à Pantagruel sa force de géant et sa +naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute +de danare», ses appétits faméliques, maintenant +qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité +d'un grand seigneur, réclament des satisfactions +prodigieuses. Aussi faut-il suivre dans le récit, +ses ripailles perpétuelles, ses incessantes invitations +à la coupe, «ha buvons», ses festins +de gros mangeur quand il a conquis à la guerre +un château et des biens: «Il se ruinait en mille +petits banquets joyeux et festoyements, ouverts +à tous venants, mêmement à tous bons compagnons, +jeunes fillettes et mignonnes galloises, +abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant +son bled en herbe.»</p> +<p>Ces belles bombances ne ressemblent ni au +fastes de Timon d'Athènes, ni aux réceptions du +vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux +nobles et aux écoliers, il est resté bohême de +petite race, de probité variable, avec la lâcheté +égayée d'impudence des Scapin, et rancunier par +surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut +et de ses moutons, «lesquels tous furent +pareillement en mer portez et noyez misérablement.»</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache +l'âme la plus libre et la plus railleuse. Il est l'irrespect +même, gausseur sceptique, incrédule, +attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le +dix-huitième siècle devait si agréablement +meurtrir. +Il y voit si clair, avec une intelligence si +nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, +qu'il ne respecte pas même cette chose éminemment +vénérable, la force. Sous François Ier, il +parodie la royauté, fait d'Anarche roi des +Dipsodes pris à la guerre, «gentil crieur de +saulce verte» et l'expérience réussit à +souhait: +«et fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en +Utopie; mais l'on m'a dit depuis que sa femme +le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose +défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les +gens de loi, les papimanes, les papegauts, les +evegauts, les saintes décrétales, les chats +fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de +retenue. Toute puissance établie lui donne à rire, +avec des mots si crus, une ironie si âcre, que +la salissure reste ineffaçable.</p> +<p>Et cependant, si Panurge est sceptique c'est +sans contention d'esprit et sans insistance. Avec +son gros frère Jean des Entommeures, ce dont +il se préoccupe en somme après avoir bu et raillé, +c'est de choses plus personnelles, de la grande +aventure qu'il appréhende, de son mariage, ou, +plus précisément, de ne point «s'adonner à +mélancholie», de chasser toute altération +d'âme, +de vivre gaillardement en une profonde quiétude +d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette +question +qu'il propose à Pantagruel près de l'île Caneph, +est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout sans +cesse, par son insouciance, un grand manque +de scrupules, cette parfaite légèreté et indolence +d'âme, qu'on appelle «avoir de la philosophie»; +«certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, +conficte en mespris des choses fortuites, pantagruélisme +sain et dégourt, et prêt à boire, si +voulez.»</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Derrière ce personnage, grossi en caricature +et décrit de verve, il y a plus qu'une imagination +de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns +des traits les plus permanents et les plus +rarement retracés de l'ancien caractère français.</p> +<p>Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble +et d'excessif, que l'on considère l'adresse de ses +machinations, ses malices, ses réparties, sa +façon de considérer les femmes, oscillant entre la +galanterie et la méfiance, son scepticisme superficiel, +ce sont là autant de façons de penser françaises. +Les cours qui ont façonné notre race, ne +l'ont dotée à l'origine, ni de la roideur de passions +des Anglais, ni du mysticisme allemand. Un esprit +plus élastique, plus observateur, plus agile nous +a fait pénétrer les dessous ridicules de ce que +l'on vénère ailleurs. Ni l'exaltation à propos de +questions métaphysiques, ni le respect de la +force ou du droit, n'ont dominé en France au +point de garantir la religion, les rois et les +juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le pouvoir +de ces trois êtres était mis en question, +miné de plaisanteries et moralement détruit. +Du roman de Renard à Courier, cette besogne de +démolition n'a pas chômé.</p> +<p>Mais, après quelque temps de bataille, les +gênes un peu élargies, l'amour du bien-être, la +paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu ému +dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va +à ses affaires, sans plus tenir à ses négations, +que le voisin à ses affirmations. Et, au bout de +toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, +celle de Montaigne et de Voltaire, la question +finale qui s'empare de l'esprit français, est bien +celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» +Il faut +jouir de vivre, en gens avisés, distraits, prompts +d'intelligence. Et alors viennent les vrais artistes +français, La Fontaine, Watteau, les auteurs, les +vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui +cherchent à égayer, demeurent, écrivant à +point +nommé pour les «langoureux malades ou +autrement faschez et désolez.»</p> +<hr style="height: 2px; width: 25%;"> +<p>Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et +la question de Panurge se pose plus inquiétante. +Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont +grandi en disproportion. Nous sommes accablés +par la complication des affaires, les soins d'une +lutte pour la vie, plus âpre, la conduite difficile +de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que +nos corps supportent plus mal et moins longtemps, +nous abandonnent, et d'ailleurs ne nous +suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par +l'enchevêtrement des sciences modernes, la +complexité de nos sensations. Nous avons tout +pris à toutes les races. Par une dénaturalisation +périlleuse, nous pensons de plus en plus à l'anglaise, +nous sentons de plus en plus à l'allemande. +Notre scepticisme a subsisté; mais il veut +maintenant approfondir les questions suspectes, +et, à cet effort, il a perdu toute gaîté et toute +popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus +en plus à dépouiller la joie. Et c'est avec une +avidité accrue par tous ces motifs de tristesse, +que nous cherchons une réponse à l'interrogation +de Panurge. Nous avons les voyages, la dure +distraction du travail, la chasse, le jeu, ce que +Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la +foule». Mais les plus clairvoyants considèrent +que ce sont là des palliatifs plus que des remèdes. +La façon d'envisager la vie a revêtu chez +notre élite des formes douloureuses qui diffèrent +peu du pire pessimisme. «Le meilleur fruit de +notre science, dit M. Taine, dans un des livres +les plus humoristiques de notre temps, est la +résignation froide, qui réduit la souffrance à la +douleur physique.» L'on ne pourra s'empêcher +de penser que ce fruit est amer, petit, à portée +de peu de mains, et que depuis trois siècles, +nous nous sommes beaucoup éloignés de Rabelais +et du pantagruélisme.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">[16]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Panurge</i>, n° I, octobre 1882.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="PEINTURE"></a><br> +<h2>DE LA PEINTURE<a name="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17"><sup>[17]</sup></a></h2> +<h2>À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI</h2> +<br> +<h3>I</h3> +<br> +<p>Le Salon de cette année, les réflexions qu'il +a suggérées dans ce journal s'étaient bien +éloignés déjà de la mémoire de leur +auteur, +quand tableaux et commentaires lui furent rappelés +par une conversation fortuite dont l'écho +lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de +visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien +vint à porter sur les articles que l'on a +pu lire dans la <i>Vie Moderne</i>; ils se résumaient +en somme en une prédilection marquée pour les +peintres <i>émotifs</i>, si l'on peut dire ainsi, les +peintres donnant une émotion de couleur, et +pour leur représentant, M. Whistler. Les +remarques de M. Raffaëlli, qui, comme on le +sait par sa préface du catalogue de son exposition +en 1884, est un théoricien de son art, +parurent extrêmement intéressantes, et grâce +à +la personne qui servait de truchement, il fut +possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces +notes soulèvent la question du but, c'est-à-dire +de l'essence même de la peinture. Elles seront +envisagées et discutées à ce point de vue.</p> +<p>«La critique du Salon dans la <i>Vie Moderne</i>, +dit M. Raffaëlli, se borne à l'éloge de M. Whistler. +C'est dans son oeuvre, en général, un excellent +peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. +Mais est-il juste de donner la place suprême à +un art semblable, surtout lorsqu'il est représenté +dans une exposition par le portrait de Sarasate, +et de faire fi d'autres recherches? Que dirait-on +d'un critique littéraire qui placerait Dostoievski +en première ligne du mouvement des lettres +contemporaines? <i>Crime et Châtiment</i> est admirable +parce que ce roman est appelé à peindre +l'hallucination criminelle, mais le peintre qui +entoure d'une pareille hallucination indifféremment +un violoniste mondain, une jeune femme +charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants +roses est absurde, parce que ces oeuvres sont +absurdes et morbides, parce que l'absurde et le +malade ne peuvent pas rationnellement prétendre +prendre jamais place dans notre admiration.</p> +<p>«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient +de donner à l'hallucination comme facteur +de la civilisation à une époque où l'illusion +religieuse +vient à nous faire défaut; je reconnais +aussi que toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. +Mais l'hallucination n'a justement ce +pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle +renferme, détient et porte l'enthousiasme sur un +caractère important, enthousiasme admiratif par +amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres +peintres sont là pour affirmer ce que j'avance; +voyez l'enthousiasme de l'apparat grandiose chez +le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, +Fra Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante +de la vilaine petite bourgeoisie de 1830, +chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous +trouverions toujours la même chose: enthousiasme +pour un caractère dominant à une époque +et dans une société donnée, +interprété en admiration +par amour, ou en haine par amour de la +vertu contraire au vice découvert.»</p> +<p>M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations +qui ont paru ici même sur ses tableaux +de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions +dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux +un peintre exact de types et d'expressions, un +portraitiste de physionomies humaines.»</p> +<p>—Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie +M. Raffaëlli; grand merci si on fait fi de pareilles +recherches. On ajoute: «qui malheureusement +verse dans la caricature.» Mais que l'on me +dise un peu quel tableau doit naître sous mon +pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène +que je veux rendre est un sentiment d'ironie ou +de colère. D'ailleurs ce mépris de la caricature +me froisse partout où je le rencontre, car la caricature +a autant de droit à l'admiration que tout +autre forme d'art.»</p> +<p>Telles sont ces notes et cette conversation. Si +l'on se reporte pour la comprendre pleinement à +l'étude sur le beau caractéristique qui se trouve +à +la tête du catalogue déjà cité, on verra +qu'en +somme M. Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des +obscurités et des longueurs, écartant les +désignations +de classicisme, de réalisme, de romantisme +et de naturalisme, posant en principe +qu'esthétiquement toute époque a une notion +particulière du beau, que socialement notre +époque est caractérisée par un +épanouissement, +complet de l'individualisme et de l'égalité, +qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est +le facteur principal de notre vie sociale, on arrive +à cette page d'un grand souffle sur la +nécessité où est la peinture de travailler +à représenter +l'homme et toutes sortes d'hommes.</p> +<p>«Le beau de la société, écrit M. +Raffaëlli, est +dans le caractère individuel de ses hommes, de +ses hommes qui ont su conquérir lentement leur +raison, au milieu des affolements de la peur; de +ses hommes qui ont su conquérir leur liberté, +après des centaines de siècles de misère, de +vexations et d'abus misérables où le plus fort a +toujours asservi le plus faible. Voilà le beau +chez nous. Il nous faut graver les traits de ces +individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux +derniers, parce que tous ont bien mérité de +l'humanité.</p> +<p>«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre +et qui ont besoin d'être en face de grands +hommes pour s'apercevoir de la grandeur de +l'homme, s'adressent à nos de Lesseps, à nos +Edison, à nos Pasteur ou bien à nos politiques, +aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux +grands commerçants, aux industriels fameux, +aux philosophes; mais que ceux qui se sentent +l'âme élevée et le coeur vibrant pour la +suprême +beauté de leur race prennent les plus humbles, +les va-nu-pieds et les derniers pauvres gens. +Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont +vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées +ou par la force sans comprendre bien, suivant +leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une +chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» +Et M. Raffaëlli poursuit en exhortant à l'étude +passionnée et universelle de l'homme dans toute +l'étendue de la société et dans toute la +série de +ses conditions, de ses manières d'être, de ses +moeurs et de ses types.</p> +<p>L'on concevra maintenant toute l'importance +de la doctrine artistique de M. Raffaëlli et comment +elle détermine une conception toute particulière de +la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie +humaine qui est belle en soi et qui vivifie son +grand talent, voudrait borner cet art à nous donner +de notre race et de nos contemporains, une +série d'effigies caractéristiques, propre à nous +les +faire connaître intimement et par conséquent +aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné +que toute oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion +qu'elle produit, ce peintre désire exciter la +sympathie de ses spectateurs par l'exactitude +minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec +laquelle il reproduit ses types; par leur choix +généralement excellent et notable; par leurs occupations +et manières d'être parfaitement appropriées +à leur extérieur; en d'autres termes, +par sa pénétration dans une série de +caractères, +d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté +de nous les faire pénétrer, de nous les +révéler. +Son art aboutit à la connaissance passionnée, +sympathique ou antipathique, d'une portion représentative +de l'humanité de ce temps. C'est là, +croyons-nous, un exposé impartial et exact de ses +tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces +tendances et ces résultats sont-ils par excellence +ceux que doit poursuivre l'art pictural? Nous ne +le pensons pas.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">[17]</a> +<div class="note"> +<p> <i>Vie Moderne</i>, 13 novembre 1886.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"> +<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">I.—<a href="#FLAUBERT">Flaubert</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">II.—<a href="#ZOLA">Zola</a> +avec P.S.</p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">III.—<a href="#HUGO">Hugo</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">IV.—<a href="#GONCOURT">Goncourt</a> +avec P.S.</p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">V.—<a href="#HUYSMANS">Huysmans</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VI.—<a href="#COURSE">La +<i>Course à la Mort</i></a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VII.—<a href="#PANURGE">Panurge</a></p> +<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VIII.—<a + href="#PEINTURE">À propos d'une lettre de M. Raffaëlli</a></p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS *** + +***** This file should be named 12289-h.htm or 12289-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/2/8/12289/ + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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