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+ <title>The Project Gutenberg eBook of &Eacute;tudes De Critique
+Scientifique, by AUTHOR.</title>
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Quelques écrivains français
+ Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc.
+
+Author: Émile Hennequin
+
+Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.,
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+</span>
+<h1>QUELQUES</h1>
+<h1>&Eacute;CRIVAINS FRAN&Ccedil;AIS</h1>
+<h2>FLAUBERT&#8212;ZOLA&#8212;HUGO&#8212;GONCOURT</h2>
+<h2>HUYSMANS, ETC.</h2>
+<h3>PAR</h3>
+<h1>&Eacute;MILE HENNEQUIN</h1>
+<h2>1890</h2>
+<hr style="width: 65%;">
+<br>
+<h3>Contient:</h3>
+<div style="margin-left: 80px;"><a href="#PREFACE"><b>PR&Eacute;FACE</b></a><br>
+<a href="#FLAUBERT"><b>GUSTAVE FLAUBERT</b></a><br>
+<a href="#ZOLA"><b>&Eacute;MILE ZOLA</b></a><br>
+<a href="#HUGO"><b>VICTOR HUGO</b></a><br>
+<a href="#GONCOURT"><b>LES ROMANS D'EDM. DE GONCOURT</b></a><br>
+<a href="#HUYSMANS"><b>J.K. HUYSMANS</b></a><br>
+<a href="#COURSE"><b>LA COURSE A LA MORT</b></a><br>
+<a href="#PANURGE"><b>PANURGE</b></a><br>
+<a href="#PEINTURE"><b>DE LA PEINTURE</b></a><br>
+</div>
+<br>
+<br>
+<br>
+<a name="PREFACE"></a>
+<h2>PR&Eacute;FACE</h2>
+<p>Ces articles ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;s &agrave; diverses
+&eacute;poques
+dans diverses revues, et l'auteur se proposait
+de les revoir et de les compl&eacute;ter. &Eacute;mile
+Hennequin, qui avait &agrave; un haut degr&eacute; le respect
+de son talent et le respect du livre, n'aurait
+certainement pas consenti &agrave; former un
+volume d'&eacute;tudes plus ou moins h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes,
+qu'il n'y a pas de raison p&eacute;remptoire pour r&eacute;unir
+sous un m&ecirc;me titre, et qui ne constituent pas
+un ensemble comme les <i>&Eacute;crivains francis&eacute;s</i>.
+Soucieux de conserver tout ce qu'a produit ce
+rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous
+laisser arr&ecirc;ter par les consid&eacute;rations qui l'auraient
+arr&ecirc;t&eacute; lui-m&ecirc;me, et il nous a sembl&eacute;
+que, prise isol&eacute;ment, chacune des &eacute;tudes que
+nous pr&eacute;sentons aujourd'hui offrait un assez
+haut int&eacute;r&ecirc;t pour honorer encore la m&eacute;moire
+d'&Eacute;mile Hennequin et pour entretenir les regrets
+de ceux qui ont vu dispara&icirc;tre avec lui
+une des plus belles intelligences et l'un des
+plus purs talents de la jeune g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+<p>L'&Eacute;diteur.</p>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="FLAUBERT"></a><br>
+<h2>GUSTAVE FLAUBERT</h2>
+<h2>&Eacute;TUDE ANALYTIQUE</h2>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<h3>LES MOYENS</h3>
+<br>
+<p><i>Le style; mots, phrases, agr&eacute;gats de phrases.</i>
+Le style de Gustave Flaubert excelle par des
+mots justes, beaux et larges, assembl&eacute;s en
+phrases coh&eacute;rentes, autonomes et rhythm&eacute;es.</p>
+<p>Le vocabulaire de <i>Salammb&ocirc;</i>, de <i>l'&Eacute;ducation
+sentimentale</i>, de la <i>Tentation de saint Antoine</i>
+est d&eacute;nu&eacute; de synonymes et, par suite, de
+r&eacute;p&eacute;titions;
+il abonde en s&eacute;rie de mots analogues
+propres &agrave; noter pr&eacute;cis&eacute;ment toutes les nuances
+d'une id&eacute;e, &agrave; l'analyser en l'exprimant. Flaubert
+conna&icirc;t les termes techniques des mati&egrave;res dont
+il traite; dans <i>Salammb&ocirc;</i> et la <i>Tentation</i>, les
+langues anciennes, de l'h&eacute;breu au latin, aident
+&agrave; d&eacute;signer en paroles propres les objets et les
+&ecirc;tres. Sans cesse, en des phrases o&ugrave; l'on ne peut
+noter les expressions cherch&eacute;es et acquises, il
+s'efforce de dire chaque chose en une langue
+qui l'enserre et la contient comme un contour
+une figure.</p>
+<p>&Agrave; cette dure pr&eacute;cision de la langue, s'ajoute
+en certains livres et certains passages une extraordinaire
+beaut&eacute;. Les paroles sollicitent les sens
+&agrave; tous les charmes; elles brillent comme des
+pigments; elles sont chatoyantes comme des
+gemmes, lustr&eacute;es comme des soies, ent&ecirc;tantes
+comme des parfums, bruissantes comme des
+cymbales; et il en est qui, joignant &agrave; ces prestiges
+quelque noblesse ou un souci, figent les
+&eacute;motions en phrases enti&egrave;rement d&eacute;licieuses:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Les flots ti&egrave;des poussaient devant
+nous des
+perles blondes. L'ambre craquait sous nos pas.
+Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
+crevasse des falaises. La terre &agrave; la fin se fit plus
+&eacute;troite qu'une sandale;&#8212;et apr&egrave;s avoir jet&eacute;
+vers le soleil des gouttes de l'oc&eacute;an, nous tourn&acirc;mes
+&agrave; droite pour revenir.&raquo;</div>
+<p>Et ailleurs:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Il y avait des jets d'eau dans les salles,
+des
+mosa&iuml;ques dans les cours, des cloisons festonn&eacute;es,
+mille d&eacute;licatesses d'architecture et
+partout un tel silence que l'on entendait le
+fr&ocirc;lement d'une &eacute;charpe ou l'&eacute;cho d'un
+soupir.&raquo;</div>
+<p>Par un contraste que l'on per&ccedil;oit d&eacute;j&agrave; dans ce
+passage, Flaubert, pr&eacute;cis et magnifique, sait user
+parfois d'une langue vague et chantante qui enveloppe
+de voiles un paysage lunaire, les inconsciences
+profondes d'une &acirc;me, le sens cach&eacute;
+d'un rite, tout myst&egrave;re entrevu et &eacute;chappant.
+Certaines des sc&egrave;nes d'amour o&ugrave; figure Mme Arnoux,
+l'&eacute;num&eacute;ration des fabuleuses peuplades
+accourues &agrave; la prise de Carthage, le symbole des
+Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions
+qui, au d&eacute;but de la nuit magique, susurrent
+&agrave; saint Antoine des phrases incitantes,
+la chasse brumeuse o&ugrave; des b&ecirc;tes invuln&eacute;rables
+poursuivent Julien de leurs mufles froids, tout
+cet au del&agrave; est d&eacute;crit en termes grandioses et
+lointains, en ind&eacute;finis pluriels abstraits et approch&eacute;s
+qui unissent &agrave; l'insidieux des choses, la
+trouble incertitude de la vision.</p>
+<p>Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires
+et les plus rares sont assembl&eacute;s en phrases
+par une syntaxe constamment correcte et
+concise. Par suite de l'une des propri&eacute;t&eacute;s de la
+langue de Flaubert, de n'employer par id&eacute;e
+qu'une expression, un seul vocable repr&eacute;sente
+chaque fonction grammaticale et s'unit aux autres
+selon ses rapports, sans appositions, sans
+membres de phrase intercalaires, sans ajouture
+m&ecirc;me soud&eacute;e par un qui ou une conjonction.
+Chaque proposition ordinairement courte se
+compose des &eacute;l&eacute;ments syntactiques indispensables,
+est construite selon un type permanent, soutenue
+par une armature pr&eacute;&eacute;tablie, dans laquelle
+s'encastrent successivement d'innombrables
+mots, signes d'innombrables id&eacute;es, formul&eacute;es
+d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise et belle, en une diction
+d&eacute;finitive.
+Cette parit&eacute; grammaticale est le principal
+lien entre les oeuvres diverses de Flaubert.
+Sous les diff&eacute;rences de langue et de sujet, unissant
+des formes tant&ocirc;t lyriques, tant&ocirc;t vulgaires,
+les rapports de mots sont semblables de
+<i>Madame Bovary</i> &agrave; la <i>Tentation</i>, et constituent
+des phrases analogues associ&eacute;es en deux types
+de p&eacute;riode.</p>
+<p>Le plus ordinaire, qui est d&eacute;termin&eacute; par la
+concision m&ecirc;me du style, l'unicit&eacute; des mots
+et la consertion de la phrase, est une p&eacute;riode
+&agrave; un seul membre, dans laquelle la proposition
+pr&eacute;sentant d'un coup une vision, un &eacute;tat
+d'&acirc;me, une pens&eacute;e ou un fait, les pose d'une
+fa&ccedil;on compl&egrave;te et juste, de sorte qu'elle n'a
+nul besoin d'&ecirc;tre li&eacute;e &agrave; d'autres et subsiste
+d&eacute;tach&eacute;e
+du contexte. Ainsi de chacune des
+phrases suivantes:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Les Barbares, le lendemain,
+travers&egrave;rent
+une campagne toute couverte de cultures. Les
+m&eacute;tairies des patriciens se succ&eacute;daient sur le
+bord de la route; des rigoles coulaient dans
+des bois de palmiers; les oliviers faisaient de
+longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient
+dans les gorges des collines; des montagnes
+bleues se dressaient par derri&egrave;re. Un
+vent chaud soufflait. Des cam&eacute;l&eacute;ons rampaient
+sur les feuilles larges des cactus.&raquo;</div>
+<p>De la pr&eacute;sence chez Flaubert de cette p&eacute;riode
+statique et discr&egrave;te, d&eacute;coulent l'emploi
+habituel du pr&eacute;t&eacute;rit pour les actes et de l'imparfait
+pour les &eacute;tats; de l&agrave; encore l'apparence
+sculpturale de ses descriptions o&ugrave; les aspects
+semblent tous immobiles et plac&eacute;s &agrave; un plan
+&eacute;gal comme les sections d'une frise.</p>
+<p>Ce type de p&eacute;riode alterne avec une coupe
+plus rare dans laquelle les propositions se succ&egrave;dent
+li&eacute;es. Aux endroits &eacute;clatants de ses
+oeuvres, dans les sc&egrave;nes douces ou superbes,
+quand le paragraphe lentement &eacute;chafaud&eacute; va se
+terminer par une id&eacute;e grandiose ou une cadence
+sonore, Flaubert, usant d'habitude d'un &laquo;et&raquo;
+initial, balan&ccedil;ant pesamment ses mots, qui
+roulent et qui tanguent comme un navire prenant
+le large, pousse d'un seul jet un flux de
+phrases coh&eacute;rentes:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Trois fois par lune, ils faisaient monter
+leur lit sur la haute terrasse bordant le mur de
+la cour; et d'en bas on les apercevait dans les
+airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les
+diamants de leurs doigts qui se promenaient
+sur les viandes, et leurs grandes boucles
+d'oreilles qui se penchaient entre les buires,
+tous forts et gras, &agrave; moiti&eacute; nus, heureux, riant
+et mangeant en plein azur, comme de gros
+requins qui s'&eacute;battent dans l'onde.&raquo;</div>
+<p>Et cette autre p&eacute;riode, dans un ton mineur:<br>
+</p>
+<div class="blkquot"> &laquo;Maintenant, il l'accompagnait &agrave; la
+messe, il
+faisait le soir sa partie d'imp&eacute;riale, il s'accoutumait
+&agrave; la province, s'y enfon&ccedil;ait;&#8212;et m&ecirc;me
+son amour avait pris comme une douceur fun&egrave;bre,
+un charme assoupissant. &Agrave; force d'avoir
+vers&eacute; sa douleur dans ses lettres, de l'avoir
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; ses lectures, promen&eacute;e dans la
+campagne
+et partout &eacute;pandue, il l'avait presque tarie; si
+bien que Mme Arnoux &eacute;tait pour lui comme
+une morte dont il s'&eacute;tonnait de ne pas conna&icirc;tre
+le tombeau, tant cette affection &eacute;tait devenue
+tranquille et r&eacute;sign&eacute;e.&raquo;</div>
+<p>En cette forme de style Flaubert s'exprime
+dans ses romans, quand appara&icirc;t une sc&egrave;ne ou
+un personnage qui l'&eacute;meuvent; dans <i>Salammb&ocirc;</i>
+et la <i>Tentation</i>, quand l'exaltation lyrique succ&egrave;de
+au r&eacute;cit.</p>
+<p>Ces deux sortes de p&eacute;riodes s'unissent enfin
+en paragraphes selon certaines lois rhythmiques;
+car la prose de Flaubert est belle de
+la beaut&eacute; et de la justesse des mots, de leur
+tenace liaison, du net &eacute;clat des images; mais
+elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
+qui r&eacute;sulte du savant dosage des temps
+forts et des faibles.</p>
+<p>Constitu&eacute; comme une symphonie d'un <i>allegro</i>,
+d'un <i>andante</i> et d'un <i>presto</i>, le paragraphe
+type de Flaubert est construit d'une s&eacute;rie de
+courtes phrases statiques, d'allure contenue, o&ugrave;
+les syllabes accentu&eacute;es &eacute;galent les muettes;
+d'une phrase plus longue qui, gr&acirc;ce d'habitude
+&agrave; une &eacute;num&eacute;ration, devient compr&eacute;hensible
+et
+chantante, se tra&icirc;ne un peu en des temps
+faibles plus nombreux; enfin retentit la p&eacute;riode
+terminale dans laquelle une image grandiose
+est prof&eacute;r&eacute;e en termes sonores que rythment
+fortement des accents serr&eacute;s. Ainsi qu'on scande
+&agrave; haute voix, ce passage:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;O&ugrave; donc vas-tu? Pourquoi changer tes
+formes perp&eacute;tuellement? Tant&ocirc;t mince et recourb&eacute;e
+tu glisses dans les espaces comme une
+gal&egrave;re sans m&acirc;ture; ou bien au milieu des
+&eacute;toiles tu ressembles &agrave; un pasteur qui garde
+son troupeau. Luisante et ronde tu fr&ocirc;les la
+c&icirc;me des monts comme la roue d'un char.&raquo;</div>
+<p>Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Il n'&eacute;prouvait pas &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s ce ravissement
+de tout son &ecirc;tre qui l'emportait vers
+Mme Arnoux, ni le d&eacute;sordre gai o&ugrave; l'avait mis
+d'abord Rosanette. Mais il la convoitait comme
+une chose anormale et difficile, parce qu'elle
+&eacute;tait noble, parce qu'elle &eacute;tait riche, parce
+qu'elle &eacute;tait d&eacute;vote,&#8212;se figurant qu'elle avait
+des d&eacute;licatesses de sentiment, rares comme ses
+dentelles, avec des amulettes sur la peau et des
+pudeurs dans la d&eacute;pravation.&raquo;</div>
+<p>C'est ainsi, par des expansions et des contractions
+altern&eacute;es, mod&eacute;rant, contenant et pr&eacute;cipitant
+le flux des syllabes, que Flaubert d&eacute;clame
+la longue musique de son oeuvre, en cadences
+mesur&eacute;es. Et chacun de ses groupes de br&egrave;ves
+et de longues est si bien pour lui une unit&eacute; discr&egrave;te
+et comme une strophe, qu'il r&eacute;serve, pour
+les clore, ses mots les plus retentissants, les
+images sensuelles et les artifices les plus adroits.
+C'est ainsi que fr&eacute;quemment, &agrave; d&eacute;faut d'un vocable
+nombreux, il modifie par une virgule la
+prononciation d'un mot indiff&eacute;rent, contraignant
+&agrave; l'articuler tout en longues:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;&Ccedil;a et l&agrave; un phallus de pierre
+se dressait, et
+de grands cerfs erraient tranquillement, poussant
+de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
+tomb&eacute;es.&raquo;</div>
+<p>Joints enfin par des transitions ou malhabiles
+ou concises et trouv&eacute;es, telles que peut les inventer
+un &eacute;crivain embarrass&eacute; du lien de ses
+id&eacute;es, les paragraphes se suivent en l&acirc;ches chapitres
+qu'agr&egrave;ge une composition ou simple et
+droite comme dans les r&eacute;cits &eacute;piques, ou diffuse
+et l&acirc;che comme dans les romans. <i>L'&Eacute;ducation
+sentimentale</i> notamment, o&ugrave; Flaubert t&acirc;che d'enfermer
+dans une s&eacute;rie lin&eacute;aire les &eacute;v&eacute;nements
+lointains et simultan&eacute;s de la vie passionnelle
+de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau et de tout son temps, pr&eacute;sente
+l'exemple d'un livre incoh&eacute;rent et &eacute;norme.</p>
+<p>Ainsi, d'une fa&ccedil;on marqu&eacute;e dans les oeuvres
+o&ugrave; le style est plus libre des choses, moins
+nettement dans les romans, chaque livre de
+Flaubert se r&eacute;sout en chapitres dissoci&eacute;s, que
+constituent des paragraphes autonomes, form&eacute;s
+de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile
+la syntaxe. Ces &eacute;l&eacute;ments libres, de moins
+en moins ordonn&eacute;s, ne sont assembl&eacute;s que par
+leur identit&eacute; formelle et par la suite du sujet,
+comme sont continus une mosa&iuml;que, un tissu,
+les cellules d'un organe, ou les atomes d'une
+mol&eacute;cule.</p>
+<p><i>Proc&eacute;d&eacute;s de d&eacute;monstration: descriptions,
+analyse:</i> De m&ecirc;me que l'&eacute;criture de Flaubert se
+d&eacute;compose finalement en une succession de
+phrases ind&eacute;pendantes dou&eacute;es de caract&egrave;re
+identiques, ainsi ses descriptions, ses portraits,
+ses analyses d'&acirc;mes, ses sc&egrave;nes d'ensemble se
+r&eacute;duisent &agrave; une &eacute;num&eacute;ration de faits qui
+ont de
+particulier d'&ecirc;tre peu nombreux, significativement
+choisis, et plac&eacute;s bout &agrave; bout sans r&eacute;sum&eacute;
+qui les condense en un aspect total.</p>
+<p>La ferme du p&egrave;re Rouault, au d&eacute;but de
+<i>Madame Bovary</i>, puis le chemin creux par o&ugrave;
+passe la noce aux notes &eacute;gren&eacute;es d'un
+m&eacute;n&eacute;trier,&#8212;un
+canal urbain, un champs que l'on
+fauche dans <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>, sont d&eacute;crits
+en quelques traits uniques accidentels et frappants,
+sans phrase g&eacute;n&eacute;rale qui d&eacute;signe l'impression
+vague et enti&egrave;re de ces sc&egrave;nes. Le
+merveilleux paysage de la for&ecirc;t de Fontainebleau,
+dont l'idylle appara&icirc;t au milieu de l'<i>&Eacute;ducation
+sentimentale</i>, est peint de m&ecirc;me avec des types
+d'arbre, de petits sentiers, des clairi&egrave;res, des
+sables, des jeux de lumi&egrave;re dans des herbes;
+le fulgurant lever de soleil &agrave; la fin du banquet
+des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est
+montr&eacute; en une suite d'effets particuliers &agrave; Carthage,
+&eacute;tincelles que l'astre met au fa&icirc;te des
+temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements
+des chevaux de Khamon, tambourins
+des courtisanes sonnant dans le bois de Tanit;
+et pour la nuit de lune o&ugrave; Salammb&ocirc; prof&egrave;re son
+hymne &agrave; la d&eacute;esse, ce sont encore les ombres
+des maisons puniques et l'accroupissement des
+&ecirc;tres qui les hantent, les murmures de ses
+arbres et de ses flots, qui sont &eacute;num&eacute;r&eacute;s.</p>
+<p>Les portraits de Flaubert sont trac&eacute;s par ce
+m&ecirc;me art fragmentaire. Manna&euml;i, le d&eacute;charn&eacute;
+bourreau d'H&eacute;rode, la vieille nourrice au profil
+de b&ecirc;te qui sert Salammb&ocirc;, sont d&eacute;peints en
+traits dont le lecteur doit imaginer l'ensemble.
+Que l'on se rappelle toutes les physionomies modernes
+que le romancier a mises dans notre
+m&eacute;moire, les camarades de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau,
+les h&ocirc;tes des Dambreux, le p&egrave;re R&eacute;gimbard imposant,
+furibond et sec, Arnoux, la d&eacute;licieuse h&eacute;ro&iuml;ne
+du livre; puis la figure de <i>Madame Bovary</i>,
+les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
+des comices, le d&eacute;bonnaire aspect du mari,
+et les merveilleux profils de l'h&eacute;ro&iuml;ne,&#8212;toutes
+ces figures et ces statures sont retrac&eacute;es analytiquement,
+en traits et en attitudes; ainsi:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle
+qu'&agrave; cette &eacute;poque.... Ses paupi&egrave;res semblaient
+taill&eacute;es tout expr&egrave;s pour ses longs regards
+amoureux o&ugrave; la prunelle se perdait, tandis
+qu'un souffle fort &eacute;cartait ses narines minces
+et relevait le coin charnu de ses l&egrave;vres qu'ombrageait
+&agrave; la lumi&egrave;re un peu de duvet noir.
+On e&ucirc;t dit qu'un artiste habile en corruptions
+avait dispos&eacute; sur sa nuque la torsade de
+ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde
+n&eacute;gligemment et selon les hasards de l'adult&egrave;re
+qui les d&eacute;nouait tous les jours. Sa voix maintenant
+prenait des inflexions plus molles, sa
+taille aussi; quelque chose de subtil qui vous
+p&eacute;n&eacute;trait se d&eacute;gageait m&ecirc;me des draperies de
+sa robe et de la cambrure de son pied.&raquo;</div>
+<p>Et cet art de raccourci qui surprend en chaque
+&ecirc;tre le trait individuel et diff&eacute;rentiel, atteint
+dans la <i>Tentation de saint Antoine</i> une perfection
+sup&eacute;rieure; dans ce livre o&ugrave; chaque apparition
+est d&eacute;crite en quelque phrases concises,
+il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir une
+effigie distincte, dont quelques-unes&#8212;la reine
+de Saba, H&eacute;l&egrave;ne-Ennoia, les femmes montanistes,&#8212;sont
+inoubliables.</p>
+<p>Par un proc&eacute;d&eacute; analogue, fragmentaire et
+laborieux, Flaubert montre les &acirc;mes qui actionnent
+ces corps et ces visages. Usant d'une s&eacute;rie
+de moyens qui reviennent &agrave; indiquer un &eacute;tat
+d'&acirc;me momentan&eacute; de la fa&ccedil;on la plus sobre et
+en des mots dont le lecteur doit compl&eacute;ter le
+sens profond, il dit tant&ocirc;t un acte significatif
+sans l'accompagner de l'&eacute;nonc&eacute; de la
+d&eacute;lib&eacute;ration
+ant&eacute;c&eacute;dente, tant&ocirc;t la mani&egrave;re
+particuli&egrave;re
+dont une sensation est per&ccedil;ue en une disposition;
+enfin il transpose la description des sentiments
+durables soit en m&eacute;taphores mat&eacute;rielles,
+soit dans les images qui peuvent passer dans une
+situation donn&eacute;e par l'esprit de ses personnages.</p>
+<p>Le dessin du caract&egrave;re de Mme Bovary pr&eacute;sente
+tous ces proc&eacute;d&eacute;s. Par des faits, des
+paroles, des gestes, des actes, sont signifi&eacute;s les
+d&eacute;buts de son hyst&eacute;risme, son aversion pour son
+mari, son premier amour, les crises d&eacute;cisives et
+finales de sa douloureuse carri&egrave;re. Par des indications
+de sensations, la pl&eacute;nitude de sa joie en
+certains de ses rendez-vous, et encore l'&acirc;me
+vide et frileuse qu'elle promenait sur les plaines
+autour de Tostes:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Il arrivait parfois des rafales de vent,
+brises
+de la mer, qui, roulant d'un bond sur tout le
+plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au
+loin dans les champs une fra&icirc;cheur sal&eacute;e. Les
+joncs sifflaient &agrave; ras de terre et les feuilles
+des h&ecirc;tres bruissaient en un frisson rapide,
+tandis que les cimes se balan&ccedil;ant toujours
+continuaient leur grand murmure. Emma serrait
+son ch&acirc;le contre ses &eacute;paules et se levait.&raquo;</div>
+<p>P&eacute;n&eacute;trant davantage la sourde &eacute;closion de ses
+sentiments, d'incessantes m&eacute;taphores mat&eacute;rielles
+disent le n&eacute;ant de son existence &agrave; Tostes, son
+intime rage de femme laiss&eacute;e vertueuse, par le
+d&eacute;part de L&eacute;on et son exultation aux atteintes
+d'un plus m&acirc;le amant:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+qu'Emma s'entendait
+dire ces choses; et son orgueil, comme
+quelqu'un qui se d&eacute;lasse dans une &eacute;tuve, s'&eacute;tirait
+mollement et tout entier &agrave; la chaleur de
+ce langage.&raquo;</div>
+<p>Et encore la contrition grave de sa premi&egrave;re
+douleur d'amour:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait
+descendu tout au fond de son coeur; et il restait
+l&agrave; plus solennel et plus immobile qu'une
+momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison
+s'&eacute;chappait de ce grand amour embaum&eacute;
+et qui, passant &agrave; travers tout, parfumait de
+tendresse l'atmosph&egrave;re d'immaculation o&ugrave; elle
+voulait vivre.&raquo;</div>
+<p>Puis des r&eacute;cits d'imagination<a name="FNanchor_1_1"></a><a
+ href="#Footnote_1_1"><sup>[1]</sup></a>, aussi nombreux
+chez Flaubert que les r&eacute;cits de d&eacute;bats
+int&eacute;rieurs chez Stendhal, compl&egrave;tent ces comparaisons,
+d&eacute;voilent en Mme Bovary l'ardente
+mont&eacute;e de ses d&eacute;sirs, l'existence id&eacute;ale qui
+ternit
+et trouble son existence r&eacute;elle. Des hallucinations
+internes marquent son exaltation romanesque
+quand elle vit &agrave; Tostes, am&egrave;re et d&eacute;&ccedil;ue;
+de plus confuses, le d&eacute;sarroi de son esprit tandis
+qu'elle c&egrave;de &agrave; la f&ecirc;te des comices sous les
+d&eacute;clarations
+de Rodolphe; d'autres, l'&eacute;lan de son
+&acirc;me lib&eacute;r&eacute;e quand elle eut obtenu de partir avec
+son amant; des imaginations confirment et
+attisent sa derni&egrave;re passion que mine sans cesse
+l'indignit&eacute; de son amant, et emplissent encore
+de terreur sa lamentable fin.</p>
+<p>De ces proc&eacute;d&eacute;s, ce sont les moins artificiels
+qui subsistent dans l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>;
+les personnages de ce roman sont montr&eacute;s par
+de tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;res indications, un mot, un accent,
+un sourire, une p&acirc;leur, un battement de paupi&egrave;res,
+qui laisse au lecteur le soin de mesurer
+la profondeur des affections dont on livre les
+menus affleurements. Les conversations de
+Fr&eacute;d&eacute;ric et de Mme Arnoux, puis ce d&icirc;ner o&ugrave;
+celle-ci, Mme Dambreuse et Mlle Roques, r&eacute;unies
+par hasard, entrecroisent curieusement les indices
+de leurs amours et de leurs soucis,
+montrent la perfection de ce proc&eacute;d&eacute;, qui est
+encore celui des oeuvres &eacute;piques, et de tout psychologue
+qui ne substitue pas l'analyse interne
+&agrave; la description par les dehors.</p>
+<p>Il faut retenir en effet combien ces proc&eacute;d&eacute;s
+de Flaubert conviennent aux n&eacute;cessit&eacute;s de son
+style. Un &eacute;nonc&eacute; de faits, une m&eacute;taphore, un
+r&eacute;cit d'imaginations se pr&ecirc;tent parfaitement &agrave;
+&ecirc;tre con&ccedil;us en termes pr&eacute;cis, color&eacute;s et
+rhythm&eacute;s. En fait, les plus beaux passages de
+<i>Madame Bovary</i> et de l'<i>&Eacute;ducation</i> sont ceux
+o&ugrave;
+l'auteur s'exalte &agrave; montrer la pens&eacute;e de ses
+h&eacute;ro&iuml;nes. D&eacute;crite comme une vision, frapp&eacute;e
+en
+&eacute;clatantes figures et chant&eacute;e comme une strophe,
+elle donne lieu &agrave; de splendides p&eacute;riodes, o&ugrave; se
+d&eacute;ploient tous les prestiges du style.</p>
+<p>L'art de ne r&eacute;v&eacute;ler d'un paysage, d'une physionomie
+et d'une &acirc;me qu'un petit nombre
+d'aspects saillants, cette concision choisie et
+savante, ressortent encore des tableaux d'ensemble
+o&ugrave; se m&ecirc;lent les p&eacute;rip&eacute;ties et les
+descriptions.
+Que l'on prenne la sc&egrave;ne des comices
+dans <i>Madame Bovary</i>, les files de filles de ferme se
+promenant dans les pr&eacute;s, la main dans la main,
+et laissant derri&egrave;re elles une senteur de laitage,
+la myrrhe qu'exhalent les si&egrave;ges sortis de l'&eacute;glise,
+les physionomies grotesques ou ab&ecirc;ties
+de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
+passes conversationnelles o&ugrave; Rodolphe conquiert
+la chancelante &eacute;pouse, tout est saisi en de
+brefs aspects particuliers, sans le narr&eacute; du
+train ordinaire qui dut accompagner ces faits
+d'exception. Dans l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>, cette
+contention et le choix adroit des d&eacute;tails significatifs
+tiennent du prodige. Une certaine phase
+que connaissent tous les habitu&eacute;s de travers&eacute;es,
+est not&eacute;e par ces simples mots: &laquo;Il se versait
+des petits verres&raquo;. Les courses, l'attaque singuli&egrave;re
+du poste du Ch&acirc;teau-d'Eau pendant les
+journ&eacute;es de F&eacute;vrier, qui est exactement ce qu'un
+passant verrait d'une &eacute;meute,&#8212;une s&eacute;ance de
+club, l'&eacute;l&eacute;gance et le luxueux ennui d'une
+r&eacute;ception
+chez un financier, sont d&eacute;crits de m&ecirc;me
+en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux
+merveilleuses et poignantes entrevues de Fr&eacute;d&eacute;ric
+et de Mme Arnoux, &agrave; cette idylle d'Auteuil, o&ugrave;,
+v&ecirc;tue d'une robe brune et l&acirc;che, elle promenait
+sa gr&acirc;ce douce sous des feuillages rougeoyants,&#8212;qui
+sont not&eacute;es en faits indispensables
+et d&eacute;pourvues de toute phras&eacute;ologie
+inutile. Que l'on se rappelle, pour confirmer
+ces notions, les sc&egrave;nes exactes et comme per&ccedil;ues
+de <i>Salammb&ocirc;</i>, ou l'extr&ecirc;me concision des
+pr&eacute;ludes
+descriptifs dans la <i>Tentation</i>, les sobres
+et &eacute;clatantes phrases dans lesquelles un d&eacute;tail
+baroque ou raffin&eacute; r&eacute;v&egrave;le tout un temps; le
+festin d'H&eacute;rode, o&ugrave;, dans la succession des actes,
+pas une page ne souligne l'&eacute;norme luxure latente
+des convives qu'enivre la fum&eacute;e des mets et la
+chaude danse de l'incestueuse ballerine; tous ces
+rayonnants tableaux sont peints en touches s&ucirc;res
+et rares, qui ne montrent d'un spectacle que
+les fortes lumi&egrave;res et les attitudes passionnantes.</p>
+<p><i>Caract&egrave;res g&eacute;n&eacute;raux des moyens</i>: Nous
+venons d'analyser avec une minutie qui sera
+justifi&eacute;e plus loin, les moyens dont use Flaubert
+pour susciter en ses lecteurs les &eacute;motions qui
+seront d&eacute;sign&eacute;es. Leur caract&egrave;re commun est
+ais&eacute; &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler, et rarement, du style
+&agrave; la composition,
+de la description &agrave; la psychologie, des
+mots aux faits, un artiste a fait preuve d'une
+plus rigide cons&eacute;quence.</p>
+<p>Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est
+celui qui choisit avec rigueur et assemble avec
+effort des mat&eacute;riaux tri&eacute;s. Qu'il s'agisse de
+l'&eacute;lection
+d'un vocable, il le veut unique, pr&eacute;cis
+et tel que chacun ou chaque s&eacute;rie r&eacute;alise des
+id&eacute;aux sensuels et intellectuels nombreux. La
+syntaxe est correcte, sobre, liante, de fa&ccedil;on &agrave;
+modeler des phrases presque toujours aptes &agrave;
+figurer isol&eacute;es. Et comme cette rigueur concise
+exclut de la langue de Flaubert toute superfluit&eacute;,
+des lacunes existent, ou le semblent,
+entre les unit&eacute;s derni&egrave;res de son oeuvre; les
+paragraphes se suivent sans se joindre, et les
+livres s'&eacute;tagent sans soudure.</p>
+<p>De m&ecirc;me, si l'on consid&egrave;re ses proc&eacute;d&eacute;s
+d'&eacute;criture
+par le contenu et non plus par le contenant,
+les faits aussi soigneusement &eacute;lus que
+les mots, forc&eacute;s d'ailleurs d'&ecirc;tre tels qu'on les
+puisse exprimer dans une langue d&eacute;termin&eacute;e,&#8212;sont
+significatifs pour qu'ils donnent lieu &agrave; de
+belles phrases, et significatifs encore, parce
+qu'ils r&eacute;sultent d'un choix d'o&ugrave; le banal est
+exclu.</p>
+<p>De ce triage perp&eacute;tuel des mots et des choses,
+r&eacute;sulte la concision puissante, la haute et
+difficile port&eacute;e de ce qu'exprime Flaubert; de l&agrave;
+ses descriptions &eacute;court&eacute;es, disjonctives et pourtant
+r&eacute;sumantes, sa psychologie, soit transmut&eacute;e
+en magnifiques images, soit r&eacute;duite en sobres
+indications d'actes, sous lesquelles certains esprits
+per&ccedil;oivent ce qui est intime et d'ailleurs
+inexprim&eacute;; de l&agrave; le sentiment de formidable effort
+et d'absolue r&eacute;ussite parfois, que ces oeuvres
+procurent, qui, ramass&eacute;es, trapues, planies,
+parachev&eacute;es et polies grain &agrave; grain, ressemblent
+&agrave; d'&eacute;normes cubes d'un miroitant granit.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">[1]</a>
+<div class="note">
+<p> La signification de ce proc&eacute;d&eacute; d'analyse est
+excellemment
+d&eacute;velopp&eacute;e dans les <i>Essais de psychologie</i> de M.
+Paul Bourget.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<h3>LES EFFETS</h3>
+<br>
+<p><i>L'ensemble</i>: L'oeuvre de Flaubert est double,
+d&eacute;partie entre le vrai et le beau. La tragique
+histoire de <i>Madame Bovary</i> raconte en sa froide
+exactitude la ruine d'une &acirc;me forte et irr&eacute;sign&eacute;e
+qu'avilit et qu'&eacute;crase la bassesse stupide de tous.
+L'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i> conduit, par l'infini
+d&eacute;dale des l&acirc;ches amours de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau,
+de la rubiconde infamie d'Arnoux, &agrave; la double
+beaut&eacute; de Marie Arnoux; ce livre apprend &agrave;
+mesurer les extr&ecirc;mes de l'humanit&eacute;. Il est des
+heures o&ugrave; du spectacle des choses s'exhale le
+pessimisme parfois pu&eacute;ril de <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>,
+que corrige la cordiale piti&eacute; empreinte dans
+le premier des <i>Trois Contes</i>. Les pages qui le
+suivent consolent par d'augustes spectacles d'avoir
+vu et p&eacute;n&eacute;tr&eacute; la vie. L'irr&eacute;sistible charme
+de la <i>L&eacute;gende</i>, la s&egrave;che beaut&eacute; d'<i>H&eacute;rodias</i>,
+induisent
+&agrave; <i>Salammb&ocirc;</i> o&ugrave; la pourpre et les ors
+du style expriment, en une supr&ecirc;me fanfare, l'exquis,
+le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre
+ma&icirc;tresse, la <i>Tentation de saint Antoine</i>, le
+beau et le vrai s'allient par l'all&eacute;gorie;
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e
+de signification et d&eacute;cor&eacute;e de splendeur, cette
+oeuvre consigne en un dernier effort tout le testament
+spirituel et mystique de Gustave Flaubert.</p>
+<p>Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres
+o&ugrave; Flaubert s'est le plus abandonn&eacute; au
+terne cours de la vie, sont teintes parfois d'incomparables
+beaut&eacute;s de style et d'&acirc;me. Il est
+m&ecirc;me des passages dans l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>
+qui, dans leur tentative d'exprimer d'ind&eacute;finissables
+mouvements d'&acirc;mes, touchent au
+myst&egrave;re. Et si la beaut&eacute; rayonne dans <i>Salammb&ocirc;</i>,
+la <i>Tentation</i>, <i>H&eacute;rodias</i>, la <i>L&eacute;gende</i>,
+elle y est
+d&eacute;finie et corrobor&eacute;e par un r&eacute;alisme historique
+plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme <i>Bouvard
+et P&eacute;cuchet</i> ne ressort pas plus des tristes
+d&eacute;nouements des romans, que des farouches destin&eacute;es
+qui s'appesantissent dans <i>Salammb&ocirc;</i> et
+des continus effarements avec lesquels saint
+Antoine contemple l'&eacute;croulement de ses erreurs.
+Ainsi m&ecirc;l&eacute;es en des alliages o&ugrave; chaque
+&eacute;l&eacute;ment
+pr&eacute;domine alternativement, les deux passions de
+Flaubert, la beaut&eacute; exalt&eacute;e jusqu'au myst&egrave;re, et
+la v&eacute;rit&eacute; suivie de pessimisme, composent les
+livres que nous analysons.</p>
+<p><i>Le r&eacute;alisme</i>: Le r&eacute;alisme, qu'il faut
+d&eacute;finir
+la tendance &agrave; voir dans les objets d&eacute;nu&eacute;s de
+beaut&eacute; mati&egrave;re &agrave; oeuvre d'art, est pouss&eacute;
+chez
+Flaubert &agrave; ses extr&ecirc;mes limites, et, en fait, certains
+c&ocirc;t&eacute;s ext&eacute;rieurs de <i>Madame Bovary</i> et
+de l'<i>&Eacute;ducation</i> n'ont pas &eacute;t&eacute;
+d&eacute;pass&eacute;s par
+les romanciers modernes. Flaubert s'est astreint
+&agrave; d&eacute;crire de niaises campagnes, comme les environs
+d'Yonville, ou les plates rives de la Seine
+entre lesquelles se passe le d&eacute;but de son second
+roman. Des int&eacute;rieurs sordides apparaissent
+dans ses livres, de la cahute pr&egrave;s d'Yonville, o&ugrave;
+Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons,
+&agrave; la mansarde dans laquelle Dussardier bless&eacute;
+fut soign&eacute; par cette &eacute;nigmatique personne, la
+Vatnaz. Mais la m&eacute;diocrit&eacute; attire Flaubert davantage.
+Il excelle &agrave; peindre en leur ironique
+d&eacute;n&ucirc;ment de toute beaut&eacute;, certains
+int&eacute;rieurs
+bourgeois, d&eacute;cor&eacute;s de lithographies,
+planch&eacute;i&eacute;s,
+frott&eacute;s et balay&eacute;s. Certaines hideurs modernes
+le requi&egrave;rent. Il s'adonne &agrave; rendre minutieusement
+le ridicule des f&ecirc;tes agr&eacute;ables aux populations,
+comme les comices d'Yonville et les solennit&eacute;s
+publiques de la capitale. Tout ce qui
+forme le contentement de la classe moyenne, les
+gros d&eacute;jeuners de gar&ccedil;ons, les s&eacute;ances au
+caf&eacute;,
+les parties fines pour des villageois dans la ville
+proche, la ma&icirc;tresse chichement entretenue, les
+cadeaux que M. Homais rapporte &agrave; sa famille,
+sa gloriole de p&egrave;re infatu&eacute;, le bonnet grec, la
+politique, les joies solitaires en un m&eacute;tier d'agr&eacute;ment,
+sont complaisamment d&eacute;crits. Et de
+m&ecirc;me, plus haut, les aimables fourberies de
+M. Arnoux riche, la religion du chic dont est
+imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains de
+Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes
+de son premier amant, sont d&eacute;taill&eacute;s avec une
+insistance dont l'ironie n'exclut pas toute exactitude.
+Les &ecirc;tres de ce milieu sont des &acirc;mes
+journali&egrave;res et ordinaires, toute la moyennet&eacute;
+des fonctions sociales, le pharmacien, l'officier
+de sant&eacute;, le notaire, le banquier, l'industriel
+d'art, le r&eacute;p&eacute;titeur de droit, l'habitu&eacute;
+d'estaminets,
+et les femmes de ces gens. D&eacute;crits, analys&eacute;s,
+mis en sc&egrave;ne, avec une moquerie tacite,
+mais aussi avec la p&eacute;n&eacute;tration adroite d'un connaisseur
+d'hommes, ils donnent de la vie et de
+la soci&eacute;t&eacute; une image au demeurant exacte pour
+une bonne part de ce si&egrave;cle. Que l'on joigne &agrave;
+cette m&eacute;diocrit&eacute; des lieux et des gens, le mince
+int&eacute;r&ecirc;t des aventures, un adult&egrave;re diminu&eacute;
+de
+tout l'ennui de la province, la vie campagnarde
+de deux vieux employ&eacute;s, l'existence sociale de
+quelques familles moyennes &agrave; Paris, que traverse
+le d&eacute;soeuvrement d'un jeune homme nul, on reconna&icirc;tra
+dans les romans de Flaubert, tous les
+traits essentiels de l'esth&eacute;tique r&eacute;aliste.</p>
+<p>Il en poss&egrave;de la v&eacute;racit&eacute;. S'effor&ccedil;ant
+sans
+cesse de rendre exactement du spectacle des
+choses ce que ses sens en ont per&ccedil;u, il arrive,
+quand il s'efforce de d&eacute;m&ecirc;ler les mobiles des
+actes et les phases des passions, &agrave; une extraordinaire
+p&eacute;n&eacute;tration, qui est le r&eacute;sultat de sa
+connaissance
+des mod&egrave;les qu'il a pris, et de son application
+&agrave; rester dans le domaine du naturel et
+de l'explicable. Sa science des causes qui produisent
+les grands traits du caract&egrave;re est merveilleuse,
+comme le montrent les ant&eacute;c&eacute;dents parfaitement
+calcul&eacute;s d'Emma et de Charles Bovary,
+la vague adolescence de Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau. Puis
+ces caract&egrave;res jet&eacute;s dans l'existence, soumis
+&agrave; ses heurts et consommant leurs r&eacute;cr&eacute;ations,
+&eacute;voluent au gr&eacute; des &eacute;v&eacute;nements et de leur
+nature, avec toute l'unit&eacute; et les incons&eacute;quences
+de la vie v&eacute;ritable, tant&ocirc;t nobles, d&eacute;&ccedil;us et
+victimes
+comme Mme Bovary, tant&ocirc;t perp&eacute;tuant &agrave;
+travers des fortunes diverses leur permanente
+impuissance comme Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau, tant&ocirc;t
+sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et
+dans ces existences; dont les menus faits d&eacute;c&egrave;lent
+perp&eacute;tuellement en Flaubert une si profonde
+perception des mobiles, de leur complication,
+de la dissimulation des plus puissants, de toute
+la vie inconsciente qui rend chacun diff&eacute;rent de
+ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit &ecirc;tre,
+Flaubert est parvenu &agrave; distinguer et &agrave; rendre
+le trait le plus difficile: la lente transformation
+que le temps impose &agrave; ceux qu'il d&eacute;truit. Seul,
+avec les plus grands des psychologues russes, il
+saisit les personnes successives qui apparaissent
+tour &agrave; tour au-dehors et au dedans de chaque
+individu. Que l'on observe combien Mme Bovary
+est parfaitement, aux premiers chapitres, la
+jeune femme soucieuse d'int&eacute;rieur et reconnaissante
+de l'ind&eacute;pendance que le mariage lui
+assure; puis l'inqui&eacute;tude croissante de toute sa
+personne ardemment vitale, et son chaste
+amour pour un jeune homme fr&eacute;quentant sa
+maison, pr&eacute;lude coutumier des adult&egrave;res plus
+consomm&eacute;s. Et combien est nouvelle celle qui
+se livre avec une gr&acirc;ce presque m&ucirc;re &agrave; son
+aim&eacute;, et comme on la sent, &agrave; travers ses cris
+de jeune ma&icirc;tresse, la femme de maison, &ecirc;tre
+d&eacute;j&agrave; responsable et d&eacute;nu&eacute; d'enfantillages.
+Puis
+les &eacute;preuves viennent, sa chair se durcit en de
+plus fermes contours et, par le revirement habituel,
+il lui faut un plus jeune amant, pour lequel
+elle est en effet la ma&icirc;tresse, la femme chez qui
+de despotiques ardeurs pr&eacute;c&egrave;dent les attitudes
+maternelles, que coupent encore les coups de
+folie d'une cr&eacute;ature sentant le temps et la joie
+lui &eacute;chapper, jusqu'&agrave; ce qu'elle consomme virilement
+un suicide, en femme forte et faite,
+qui sentit les romances sentimentales des premiers
+ans se taire sous les rudes atteintes d'une
+existence sans piti&eacute;. On pourrait retracer de
+m&ecirc;me les lentes phases du caract&egrave;re de
+Fr&eacute;d&eacute;ric
+Moreau et de Mme Arnoux, qui tous deux
+&eacute;prouvent aussi l'humiliation de se sentir transform&eacute;s
+par le passage des jours, p&eacute;tris et
+mall&eacute;ables au cours des passions et des incidents.</p>
+<p>Le souci du vrai et la r&eacute;ussite &agrave; le rendre que
+montrent la psychologie et les descriptions r&eacute;alistes
+de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
+d'imagination. Quand cet homme, qu'exc&egrave;de visiblement
+le spectacle du monde moderne, s'adonne
+&agrave; l'&eacute;vocation d'&eacute;poques que son esprit apercevait
+&eacute;clatantes et grandioses, il ne peut d&eacute;pouiller
+son r&eacute;alisme et se sent imp&eacute;rieusement forc&eacute;
+d'&eacute;tayer sa fantaisie du positif des donn&eacute;es
+arch&eacute;ologiques. Avant d'entreprendre <i>Salammb&ocirc;</i>,
+il explore le site de Carthage, note le bleu de
+son ciel et la configuration de son territoire.
+Puis, remuant les biblioth&egrave;ques, s'&eacute;tant assimil&eacute;
+le peu que l'on sait sur la m&eacute;tropole punique,
+incertain encore et connaissant le besoin
+d'amplifier son recueil de faits, il recourt par
+surcro&icirc;t &agrave; l'arch&eacute;ologie biblique et
+s&eacute;mitique,
+s'emplit encore la cervelle de tout ce que les
+litt&eacute;ratures classiques contiennent de farouche
+et de fruste. Pour la <i>Tentation de saint Antoine</i>,
+de m&ecirc;me, pas une ligne dans cette s&eacute;rie d'hallucinations
+qui n'e&ucirc;t pu donner lieu &agrave; un renvoi
+en italiques.</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Je suis perdu dans les religions de la
+Perse,
+&eacute;crit-il dans sa correspondance, je t&acirc;che de me
+faire une id&eacute;e nette du dieu Hom, ce qui n'est
+pas facile. J'ai pass&eacute; tout le mois de juin &agrave;
+&eacute;tudier
+le bouddhisme, sur lequel j'avais d&eacute;j&agrave;
+beaucoup de notes, mais j'ai voulu &eacute;puiser la
+mati&egrave;re autant que possible. Aussi ai-je un
+petit Bouddha que je crois aimable.&raquo;</div>
+<p>Et pour l'extravagant final de ce livre:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Dans la journ&eacute;e, je m'amuse &agrave;
+feuilleter
+des belluaires du moyen &acirc;ge; &agrave; chercher
+dans les &laquo;auteurs&raquo; ce qu'il y a de plus baroque
+comme animaux. Je suis au milieu des monstres
+fantastiques. Quand j'aurai &agrave; peu pr&egrave;s
+&eacute;puis&eacute; la mati&egrave;re, j'irai au Mus&eacute;um
+r&ecirc;vasser
+devant les monstres r&eacute;els, et puis les recherches
+pour le bon saint Antoine seront finies.&raquo;</div>
+<p>Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour
+ce pur conte, la <i>L&eacute;gende de saint Julien l'hospitalier</i>,
+il a pr&ecirc;t&eacute; &agrave; Flaubert toute une collection
+de trait&eacute;s de v&eacute;nerie et d'armurerie. Que l'on
+rapproche ces lectures de celles qu'il fit pour
+&eacute;crire <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i> ou l'<i>&Eacute;ducation</i>.
+Le
+proc&eacute;d&eacute; appara&icirc;tra le m&ecirc;me. Avant de laisser
+enfanter son imagination, de pr&ecirc;ter &agrave; sa puissance
+verbale de beaux th&egrave;mes &agrave; phrases magnifiques,
+Flaubert avait rempli sa m&eacute;moire de
+l'infinit&eacute; de faits que r&eacute;clamait son style particulier,
+disconnexe et concis, et que son r&eacute;alisme
+le poussait &agrave; rechercher aussi v&eacute;ridiques que
+peuvent les fournir les livres. Avant d'avoir
+&eacute;crit un paragraphe de ses oeuvres &eacute;piques ou
+lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement,
+l'armure, la demeure, le luxe, la nourriture;
+ses f&ecirc;tes, ses rites, sa politique, les
+institutions de sa ville, les alliances, les peuplades
+ennemies, les hasards de son histoire
+et la l&eacute;gende de son origine. Et quand il lui
+fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne
+Byzance, Babylone sous Nabuchodonosor,
+&eacute;voquer les dieux et les monstres, il composa
+en sa cervelle ces visions de donn&eacute;es
+aussi exactes et d'aussi minutieux renseignements
+que ceux pour les chasses de Julien, et
+celles-ci que les notes par lesquelles il d&eacute;crivait
+un bal chez un banquier ou une noce au
+village.</p>
+<p>Cet art r&eacute;aliste &eacute;tay&eacute; de faits et d'o&ugrave;
+l'imagination
+est presqu'exclue, atteint, par l&agrave;, selon
+le voeu d'une de ses lettres &laquo;&agrave; la majest&eacute; de
+la loi et &agrave; la pr&eacute;cision de la science&raquo;. L'oeuvre
+con&ccedil;ue comme l'int&eacute;gration d'une s&eacute;rie de notes
+prises au cours de la vie ou dans des livres,
+n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre
+ces faits et la recherche de certaines formes
+verbales, poss&egrave;de l'impassible froideur d'une constatation
+et ne d&eacute;c&egrave;le des passions de son auteur
+que de rares acc&egrave;s. Elle est, comme un livre de
+science, un recueil d'observations,&#8212;ou, comme
+un livre d'histoire, un recueil de traditions, bien
+diff&eacute;rente de tous les romans d'id&eacute;alistes que
+composent une s&eacute;rie d'effusions au public &agrave;
+propos de motifs ordinaires ou de faits clairsem&eacute;s.
+Masqu&eacute; par une esth&eacute;tique qui consiste
+&agrave; montrer de la vie une image et non pas une
+impression, l'&eacute;crivain garde en lui ses opinions
+et ses haines, ne fournissant qu'&agrave; l'analyse de
+l&eacute;gers mais suffisants indices.</p>
+<p><i>Pessimisme</i>: Il est manifeste pour quiconque
+conserve l'arri&egrave;re-go&ucirc;t de ses lectures, que les
+romans de Flaubert tendent &agrave; donner de la vie
+un sentiment d'am&egrave;re d&eacute;rision. Sur la stupidit&eacute;
+et la m&eacute;chancet&eacute; de certains &ecirc;tres, sur
+l'inconsciente
+grossi&egrave;ret&eacute; d'autres, sur l'injustice ironique
+de la destin&eacute;e, sur l'inutilit&eacute; de tout effort,
+la muette et formidable insouciance des lois
+naturelles, Flaubert ne tarit pas en dissimul&eacute;s
+sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux
+encore le formidable Regimbart de l'<i>&Eacute;ducation</i>,
+exposent toute la platitude humaine, fol&acirc;tre ou
+grognonne, en des individuations si compl&egrave;tes
+qu'elles peuvent &ecirc;tre &eacute;rig&eacute;es en types. D'autres,
+pris, semble-t-il, avec une particuli&egrave;re conscience,
+au plein milieu de l'humanit&eacute; courante,
+Charles Bovary, cet &ecirc;tre essentiellement m&eacute;diocre
+et chez qui une bont&eacute; molle ajoute &agrave; l'insupportable
+pesanteur morale,&#8212;Jacques Arnoux,
+plus canaille et plus r&eacute;joui, mais non moins
+irresponsable, b&eacute;at, et odieux, traduisent tout
+ce que le type humain social de la moyenne
+contient de lourde bassesse et de ha&iuml;ssable
+laisser-aller. Et ces &ecirc;tres qui pr&eacute;sentent &agrave; la vie
+la carapace de leur stupidit&eacute;, rubiconds et point
+m&eacute;chants, oppriment, gr&acirc;ce &agrave; d'obsc&egrave;nes
+accouplements,
+ces admirables femmes, Mme Bovary,
+sup&eacute;rieure par la volont&eacute;, Mme Arnoux sup&eacute;rieure
+par les sentiments, qui, avilies ou contenues,
+subissent le long martyre d'une vie de tous c&ocirc;t&eacute;s
+cruellement ferm&eacute;e. Qu'elles se d&eacute;battent, l'une
+entre une tourbe de niais et avide de trouver
+une &acirc;me assonante &agrave; la sienne, elle prostitue son
+corps et ses cris &agrave; de bas goujat et meurt
+abandonn&eacute;e de tous par le fier refus de l'indulgence
+de celui qui la fit la femme d'un imb&eacute;cile;
+que l'autre, plus intimement malheureuse, froiss&eacute;e
+sans cesse par le choquant contact d'un
+rustre, renon&ccedil;ant en un pudique et sage pressentiment,
+&agrave; l'amour probablement ch&eacute;tif d'un jeune
+homme &laquo;de toutes les faiblesses&raquo;, insult&eacute;e par
+les filles, ha&iuml;e de son enfant, et finissant en une
+hautaine indulgence par faire &agrave; son mari l'aum&ocirc;ne
+de soins d&eacute;licats,&#8212;toutes deux mesurent
+l'amertume de la vie, hostile aux nobles, et
+paient la peine de n'&ecirc;tre pas telles que ceux qui
+les coudoient. Et la vie passe sur elles; de
+petits incidents ont lieu: la b&ecirc;tise d'une r&eacute;publique
+succ&egrave;de &agrave; la niaiserie d'une royaut&eacute;;
+quelques ann&eacute;es de vie de province s'&eacute;coulent
+en vides propos et minces occurrences; des entreprises
+sont tent&eacute;es aupr&egrave;s d'elles, r&eacute;ussissent
+ou &eacute;chouent sans qu'il leur importe, et dans ce
+plat chemin qui les conduit et tous &agrave; une formidable
+halte, elles ne sentent intens&eacute;ment que le
+malheur de songer &agrave; leur sort. Car Flaubert interdit
+de troubler la tristesse du r&ecirc;ve par l'excitation
+de l'acte. Dans ce curieux livre, <i>Bouvard
+et P&eacute;cuchet</i>, qui est comme la n&eacute;crologie de
+toutes les occupations humaines, il s'attache &agrave;
+montrer comment tout effort peut aboutir &agrave;
+quelque &eacute;chec, et accumulant les insucc&egrave;s apr&egrave;s
+les tentatives, il proscrit le d&eacute;lassement de toute
+entreprise. Et si d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de l'action, l'on tente
+le refuge de la sp&eacute;culation, voici qu'un autre
+livre barre le chemin. La <i>Tentation de saint
+Antoine</i> dresse, en une &eacute;blouissante procession,
+la liste formidable de toutes les erreurs humaines,
+tire le n&eacute;ant des &eacute;volutions religieuses,
+entrechoque les h&eacute;r&eacute;sies, compare les philosophies
+et, finalement, quand d'&eacute;limination en
+&eacute;limination on touche &agrave; l'agnosticisme panth&eacute;iste
+des modernes, montre l'humanit&eacute; recommen&ccedil;ant
+le cycle des pri&egrave;res d&egrave;s que le soleil se
+l&egrave;ve et l'action la r&eacute;clame.</p>
+<p>Cet effrayant tableau de la vie qui, apr&egrave;s en
+avoir d&eacute;crit les duret&eacute;s r&eacute;elles, &eacute;value
+&agrave; l'inanit&eacute;
+de consolations, trac&eacute; avec une impassibilit&eacute; qui
+le corrobore, par une m&eacute;thode strictement r&eacute;aliste
+o&ugrave; des faits ruinent les illusions, n'est point tout
+entier aussi rigoureusement hautain. Il semble
+qu'&agrave; la fin de sa vie, le pessimisme de Flaubert
+se soit p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de douceur. Dans les deux
+premiers des <i>Trois Contes</i>, dont l'un, <i>Un coeur
+simple</i>, d&eacute;crit l'humble vie de sacrifices d'une
+servante, et l'autre, la <i>L&eacute;gende de saint Julien
+l'hospitalier</i> raconte la dure destin&eacute;e d'un innocent
+parricide, l'&eacute;crivain para&icirc;t compatir aux
+maux qu'il montre, et peut-&ecirc;tre est-il juste de
+croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a
+senti qu'il ne convenait pas de s&eacute;parer la cause
+des grands de celle des petits, qui, victimes
+autant que bourreaux, prennent sans doute
+leur part des souffrances qu'ils contribuent &agrave;
+aigrir.</p>
+<p><i>La beaut&eacute;</i>: De quelque fa&ccedil;on qu'il
+envisage&acirc;t
+la vie, compatissant ou sardonique, Flaubert la
+d&eacute;testait. &laquo;Peindre des bourgeois modernes
+&eacute;crit-il,
+me pue &eacute;trangement au nez&raquo;. Aussi quitte-t-il,
+sans cesse, la r&eacute;alit&eacute; que l'acuit&eacute; de ses sens
+et les besoins de son esprit le for&ccedil;aient sans
+cesse aussi &agrave; apercevoir, et s'essaie-t-il &agrave; se
+cr&eacute;er un monde plus enthousiasmant, en abstrayant
+et en r&eacute;sumant du vrai ses &eacute;l&eacute;ments &eacute;pars
+d'&eacute;nergie et de beaut&eacute; sensuelle. Soit par l'harmonie
+de phrases sup&eacute;rieures &agrave; leur sens, soit
+dans la grandeur d'&acirc;mes douloureusement s&eacute;par&eacute;es
+du commun, soit dans l'&eacute;vocation d'&eacute;poque
+mortes et sublim&eacute;es dans son esprit en leur
+seule splendeur et leur seule horreur, il sut
+s'&eacute;loigner de ce qui existe imparfaitement.</p>
+<p>Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la
+beaut&eacute; de l'expression con&ccedil;ue en termes nets,
+simplement li&eacute;s, semble prof&eacute;rer une note lyrique
+plus haute que les choses dites. La phrase s'&eacute;branle,
+d&eacute;crit son orbe et s'arr&ecirc;te, avec la
+force pr&eacute;cise d'un rouage de machine, et sans
+plus de souci, semble-t-il, de la besogne &agrave; accomplir.
+Qu'il s'agisse de rendre la strophe
+que prononce Apollonius de Thyane, suspendu
+immacul&eacute; sur l'ab&icirc;me, ou les simples incidents
+du s&eacute;jour d'une provinciale dans un Trouville
+pr&eacute;historique,
+les mots se d&eacute;roulent parfois
+avec la m&ecirc;me grandiloquence, et bondissent au
+m&ecirc;me essor. L'enfant niais et veule qui fut
+Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une
+p&eacute;riode dou&eacute; d'une forte existence de vagabond
+des champs et finit par commettre des
+actes dits en termes h&eacute;ro&iuml;ques! &laquo;Il suivait les
+laboureurs et chassait &agrave; coups de mottes de
+terre les corbeaux qui s'envolaient.&raquo; Et m&ecirc;me
+Homais, l'homme au bonnet grec, dans une
+col&egrave;re p&eacute;dante contre son apprenti, en vient
+&agrave; &ecirc;tre d&eacute;sign&eacute; par une r&eacute;flexion
+ainsi con&ccedil;ue:
+&laquo;Car, il se trouvait dans une de ces crises o&ugrave;
+l'&acirc;me enti&egrave;re montre indistinctement ce qu'elle
+renferme, comme l'Oc&eacute;an qui dans les temp&ecirc;tes
+s'entrouve depuis les fucus de son rivage jusqu'au
+sable de ses ab&icirc;mes.&raquo;</p>
+<p>D'autres &eacute;chappatoires sont plus l&eacute;gitimes et
+moins caract&eacute;ristiques. Flaubert use le premier
+du proc&eacute;d&eacute; naturaliste qui consiste &agrave; compenser
+la m&eacute;diocrit&eacute; des &acirc;mes analys&eacute;es par la
+beaut&eacute;
+des descriptions o&ugrave; l'auteur, intervenant tout &agrave;
+coup, pr&ecirc;te &agrave; ses plus pi&egrave;tres cr&eacute;atures des
+sens
+de nerveux artistes. F&eacute;licit&eacute;, la simple bonne de
+Mme Aubain, porte au cat&eacute;chisme o&ugrave; elle accompagne
+la fille de sa ma&icirc;tresse, une sensibilit&eacute;
+d&eacute;licate et tactile, jusqu'&agrave; de pareilles
+&eacute;l&eacute;vations:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Elle avait peine &agrave; imaginer sa
+personne; il
+n'&eacute;tait pas seulement oiseau mais encore un feu
+et d'autres fois un souffle, c'est peut-&ecirc;tre sa
+lumi&egrave;re qui voltige la nuit, au bord des mar&eacute;cages,
+son haleine qui pousse les nu&eacute;es, sa voix
+qui rend les cloches harmonieuses; et elle demeurait
+dans une adoration, jouissant de la fra&icirc;cheur
+des murs et de la tranquillit&eacute; de l'&eacute;glise.&raquo;</div>
+<p>En s'accoutumant &agrave; rendre le dialogue en style
+indirect, Flaubert se d&eacute;barrasse encore de la
+n&eacute;cessit&eacute; des modernistes, forc&eacute;s de hacher leur
+phrase &agrave; la mesure de paroles l&acirc;ch&eacute;es. Enfin
+plac&eacute;
+devant les sc&egrave;nes o&ugrave; le m&egrave;nent ses romans,
+Flaubert quitte tout &agrave; coup l'exacte r&eacute;alit&eacute; et
+s'abandonne &agrave; l'admiration du spectacle. Les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es dans l'<i>&Eacute;ducation</i>, le jardin
+d'un
+caf&eacute;-concert, o&ugrave; &agrave; un certain instant, dans les
+bosquets, &laquo;le souffle du vent ressemblait au bruit
+des ondes&raquo;, le bal chez Rosanette, la for&ecirc;t de
+Fontainebleau, pr&eacute;sentent d'admirables pages.
+Dans <i>Madame Bovary</i>, le s&eacute;jour au ch&acirc;teau de
+la Vaubyessard, avec ses minuties d'&eacute;l&eacute;gance,
+la for&ecirc;t o&ugrave; l'h&eacute;ro&iuml;ne consomme son premier
+adult&egrave;re, le tableau de l'agonie et de l'Extr&ecirc;me-Onction,
+jettent des &eacute;clats entre le restant d'ombre.</p>
+<p>Enfin Flaubert satisfait son amour de l'&eacute;nergie
+et de la beaut&eacute; en concevant les admirables
+femmes de ses romans, p&acirc;les, noires, fines et
+tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. D&egrave;s qu'il
+parle de l'une d'elles, son style s'adoucit, chatoie
+et chante. Il doue Mme Bovary de toute la s&eacute;duction
+d'une &acirc;me ac&eacute;r&eacute;e dans un corps souple,
+&eacute;lanc&eacute; et blanc. Les fantasmagories de son imagination
+insatisfaite, les sourds &eacute;lans de son &acirc;me
+vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de
+joie qu'elle parvient &agrave; exprimer de la s&eacute;cheresse
+de sa vie, culminent en cette sc&egrave;ne d'amour o&ugrave;
+l'ineffable est presque dit:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;La lune toute ronde et couleur de pourpre
+se levait &agrave; ras de terre au fond de la prairie.
+Elle montait vite entre les branches des peupliers
+qui la cachaient de place en place comme un
+rideau noir, trou&eacute;. Puis elle parut &eacute;clatante de
+blancheur, dans le ciel vide qu'elle &eacute;clairait, et
+alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la
+rivi&egrave;re une grande tache qui faisait une infinit&eacute;
+d'&eacute;toiles; et cette lueur d'argent semblait s'y
+tordre jusqu'au fond, &agrave; la mani&egrave;re d'un serpent
+sans t&ecirc;te couvert d'&eacute;cailles lumineuses. Cela
+ressemblait &agrave; quelque monstrueux cand&eacute;labre d'o&ugrave;
+ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant
+en fusion. La nuit douce s'&eacute;talait autour
+d'eux; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages,
+Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
+grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne
+se parlaient pas trop, perdus qu'ils &eacute;taient dans
+l'envahissement de leur r&ecirc;verie. La tendresse
+des anciens jours leur revenait au coeur, abondante
+et silencieuse, comme la rivi&egrave;re qui coulait,
+avec autant de noblesse qu'en apportait le
+parfum des syringas, et projetait dans leurs
+souvenirs des ombres plus d&eacute;mesur&eacute;es et plus
+m&eacute;lancoliques que celles des saules immobiles
+qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque
+b&ecirc;te nocturne, h&eacute;risson ou belette, se mettant
+en chasse, d&eacute;rangeait les feuilles, ou bien on
+entendait par moments une p&ecirc;che m&ucirc;re qui tombait
+toute seule de l'espalier.&raquo;</div>
+<p>Et cette passion d&eacute;&ccedil;ue, la cruelle corruption
+de Mme Bovary, la flamme intense de ses prunelles
+et le pli hardi de sa l&egrave;vre, son existence
+de hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin
+pourchass&eacute;e, outrag&eacute;e, et rageuse, cette agonie
+par laquelle elle s'acquitte de toutes ses hontes,
+quelle violente &eacute;vasion, en toutes ces sc&egrave;nes,
+hors le banal de la vie!</p>
+<p>Mme Arnoux est plus id&eacute;alement belle encore.
+Avec ses lisses bandeaux noirs sur sa douce
+face mate, une fleur rouge dans les cheveux,
+lente, surprise et pure, elle inspire &agrave; Flaubert
+ses plus charmantes pages. Son apparition
+dans le salon de la rue de Choiseul, avec son
+&laquo;air de bont&eacute; d&eacute;licate&raquo;; puis &agrave; la
+campagne
+o&ugrave; Fr&eacute;d&eacute;ric &eacute;change avec elle les premiers
+mots
+intimes, plus tard la sc&egrave;ne d'int&eacute;rieur o&ugrave; il la
+trouva instruisant ses enfants: &laquo;ses petites
+mains semblaient faites pour r&eacute;pandre des
+aum&ocirc;nes puis essuyer des pleurs, et sa voix
+un peu sourde naturellement avait des intonations
+caressantes et comme des l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s de
+brise&raquo;;&#8212;la visite qui lui est rendue dans
+une fabrique, et cette conversation o&ugrave; la beaut&eacute;
+s'&eacute;l&egrave;ve au myst&egrave;re et &agrave; l'auguste:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Le feu dans la chemin&eacute;e ne br&ucirc;lait plus,
+Mme Arnoux sans bouger restait les deux
+mains sur les bras de son fauteuil; les pattes
+de son bonnet tombaient comme les bandelettes
+d'un sphinx; son profil pur se d&eacute;coupait en
+p&acirc;leur au milieu de l'ombre.</p>
+<p>Il avait envie de se jeter &agrave; ses genoux.
+Un craquement se fit dans le couloir; il
+n'osa.</p>
+<p>Il &eacute;tait emp&ecirc;ch&eacute; d'ailleurs par une sorte de
+crainte religieuse. Cette robe se confondant
+avec les t&eacute;n&egrave;bres lui paraissait d&eacute;mesur&eacute;e,
+infinie, insoulevable ...&raquo;</p>
+</div>
+<p>&#8212;Une rencontre dans la rue, le revirement
+myst&eacute;rieux o&ugrave; elle s'avoue &laquo;en une d&eacute;sertion
+immense&raquo; aimer Fr&eacute;d&eacute;ric, puis l'entrevue capitale
+dans le magasin de porcelaine de son
+mari et les l&egrave;vres de son amant touchant ses
+magnifiques paupi&egrave;res;&#8212;enfin ce centre de
+tout le livre, l'idylle d'Auteuil, et les longues
+visites souffreteuses:</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Presque toujours, ils se tenaient en plein
+air au haut de l'escalier, et des c&icirc;mes d'arbre
+jaunies par l'automne se mamelonnaient devant
+eux, jusqu'au bord du ciel p&acirc;le, ou bien ils allaient
+au bout de l'avenue dans un pavillon
+ayant pour tout meuble un canap&eacute; de toile
+grise. Des points noirs tachaient la glace; les
+murailles exhalaient une odeur de moisi,&#8212;et
+ils restaient l&agrave;, causant d'eux-m&ecirc;mes, des autres,
+de n'importe quoi, avec un ravissement pareil.
+Quelquefois les rayons du soleil, traversant la
+jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
+les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins
+de poussi&egrave;re tourbillonnaient dans ces barres
+lumineuses. Elle s'amusait &agrave; les fendre, avec
+la main;&#8212;Fr&eacute;d&eacute;ric la saisissait doucement;
+et il contemplait l'entrelac de ses veines, les
+grains de sa peau, la forme de ses ongles.
+Chacun de ses doigts &eacute;tait pour lui plus qu'une
+chose, presqu'une personne ... Il l'appelait Marie,
+adorant ce nom l&agrave; fait expr&egrave;s, disait-il, pour
+&ecirc;tre soupir&eacute; dans l'extase et qui semblait contenir
+des nuages d'encens, des pench&eacute;es de roses.&raquo;</div>
+<p>D'aussi belles pages marquent encore la
+sensualit&eacute; contenue de ces deux &ecirc;tres m&ucirc;rs
+pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades;
+la promesse de son corps accord&eacute;e et ce sacrifice
+emp&ecirc;ch&eacute; par la maladie de son fils tandis
+que dehors l'&eacute;meute se d&eacute;cha&icirc;ne,&#8212;puis la
+s&eacute;paration
+des deux amants, jusqu'&agrave; cette sc&egrave;ne
+effroyablement aigu&euml; o&ugrave; Fr&eacute;d&eacute;ric, se trouvant
+un soir chez elle p&acirc;le et en larmes, est emmen&eacute;
+par sa ma&icirc;tresse, tandis que les rires d&eacute;lirants
+de Mme Arnoux sonnent dans l'escalier, et en
+trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette
+chose intime et presque obsc&egrave;ne, la vente de ses
+effets: enfin cette supr&ecirc;me et dure entrevue, o&ugrave;
+&eacute;clair&eacute;e tout &agrave; coup par la lampe, elle montre
+&agrave; son amant vieilli, et travaill&eacute; de concupiscences,
+la froideur pure sur ses doux yeux
+noirs, de ses cheveux d&eacute;sormais blancs, dont
+d&eacute;roul&eacute;s, elle taille une m&egrave;che,
+&laquo;brutalement &agrave;
+la racine&raquo; ...</p>
+<p>Par ce type de femme de la gr&acirc;ce la plus
+haute, Flaubert se compensait de toutes les
+brutes que son souci de la v&eacute;rit&eacute; le for&ccedil;ait
+&agrave;
+peindre. Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir
+pour imposer au r&eacute;el ce reflet de beaut&eacute;,
+le visible effort avec lequel ses phrases plus
+grandes s'&eacute;l&egrave;vent au-dessus des paragraphes
+qu'elles ornent, l'&acirc;cre d&eacute;go&ucirc;t sans doute
+m&ecirc;l&eacute;
+d'ironie, de devoir ensuite se remettre &agrave; noter
+en mots impassibles les turpitudes d'une foule
+de niais, tout le supplice volontaire d'un artiste
+s'astreignant &agrave; une besogne vengeresse mais
+r&eacute;pugnante, faisaient se d&eacute;tourner Flaubert avec
+joie du roman, &eacute;crire apr&egrave;s <i>Madame Bovary</i>,
+l'&eacute;pop&eacute;e de
+<i>Salammb&ocirc;</i>, refaire apr&egrave;s l'<i>&Eacute;ducation</i>
+ce
+po&egrave;me mi-didactique, mi-fantastique, la <i>Tentation</i>,
+et pr&eacute;luder par la <i>L&eacute;gende</i> et <i>H&eacute;rodias</i>
+&agrave; son entreprise la plus ab&ecirc;tissante de toutes,
+<i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>.</p>
+<p>L'on entre par ces livres &eacute;piques dans la r&eacute;gion
+de la pure beaut&eacute;. La phrase non plus r&eacute;duite &agrave;
+une &eacute;l&eacute;gante armature dans laquelle s'ench&acirc;ssent
+n'importe quels mots bas, ordonne des vocables
+sonores, color&eacute;s et beaux, les rythme en retentissantes
+cadences, d&eacute;veloppe de nobles visions,
+splendides, grandioses ou d'une haute horreur.
+Des hommes gigantesques et primitifs, &agrave; l'&acirc;me
+concise et puisant dans cette r&eacute;traction de leur
+&ecirc;tre une formidable &eacute;nergie, accomplissent ou
+subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se
+d&eacute;ploient en &eacute;tincelants d&eacute;cors o&ugrave; se fige
+la
+splendeur des ors, des porphyres, des pourpres,
+des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux
+de sang. Et parmi ces architectures, entre
+l'embrasement des catastrophes, sous les yeux
+droits et m&acirc;les, d'&eacute;tranges femmes passent. Elles
+sont menues, graves, soumises, et comme dormantes.
+Tant&ocirc;t sortant du temple, elles supplient,
+cambr&eacute;es, au haut de leur palais, les astres qui
+tressaillent au fr&eacute;missement de leurs l&egrave;vres;
+tant&ocirc;t
+elles prennent de leur corps anxieux de puret&eacute;,
+des soins inou&iuml;s, le mac&eacute;rant de parfums,
+l'enduisant d'onguents, le fr&ocirc;lant de soies, au
+point que la jouissance de leur lit promet une
+joie d&eacute;lictueuse et mortelle.</p>
+<p>Sous les platanes, dans un jardin diapr&eacute; de lis
+et de roses, les mercenaires c&eacute;l&eacute;brant leur festin;
+la lente apparition de Salammb&ocirc; descendue les
+apaiser, &agrave; la fois peureuse et divine, l'exp&eacute;dition
+nocturne de Math&ocirc; et Spendius dans le temple de
+Tanit, l'horreur de ces vo&ucirc;tes et le charme du
+passage du chef par la chambre alanguie o&ugrave;
+Salammb&ocirc; dort entre la d&eacute;licatesse des choses;
+le retour d'Hamilcar, son recueillement dans la
+maison du Suff&egrave;te-de-la-Mer; Salammb&ocirc; partant
+racheter de son corps le voile de la d&eacute;esse, son
+accoutrement d'idole et ses r&acirc;les mesur&eacute;s, quand
+le chef des barbares rompt la cha&icirc;nette de ses
+pieds; puis le si&egrave;ge &eacute;norme de Carthage, la foule
+des peuplades accourues, l'&eacute;crasement des cadavres,
+l'horreur des blessures, et sur ce carnage
+rouge, l'implacable resplendissement de
+Moloch; l'agonie de toute une ville, puis par un
+revers l'agonie de toute une arm&eacute;e, les derni&egrave;res
+batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
+mi&egrave;vre et grave, o&ugrave; Salammb&ocirc; voil&eacute;e et
+parlant &agrave; peine re&ccedil;oit le prince son fianc&eacute; en un
+jardin peu fleuri que passent des biches tra&icirc;nant
+&agrave; leurs sabots pointus, des plumes de paons
+&eacute;parses, enfin le supplice de Math&ocirc; et les joies
+nuptiales, m&ecirc;lant des chocs de verres et des
+odeurs de mets au d&eacute;chirement d'un homme par
+un peuple, jusqu'&agrave; ce qu'aux yeux de Salammb&ocirc;
+d&eacute;faillante en l'agitation secr&egrave;te de ses sens,
+Schahabarim arrache au supplici&eacute; son coeur et
+le tende tout rouge au rouge soleil, final tonnant
+dans lequel se m&ecirc;lent le beau, l'horrible, le
+myst&eacute;rieux et l'effr&eacute;n&eacute; en un supr&ecirc;me
+&eacute;clat.</p>
+<p>Et il est dans la <i>Tentation</i> de plus belles sc&egrave;nes
+encore et de plus magnifiques paroles. L'&eacute;trange
+et bas palais de Constantin pr&eacute;c&egrave;de le festin farouche
+de Nabuchodonosor; l'apparition de la
+reine de Saba galante et vieillote en son charme
+de ch&egrave;vre; dans le temple des h&eacute;r&eacute;siarques la
+beaut&eacute; fl&eacute;trie, monacale et livide des femmes
+montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent
+&agrave; l'&eacute;vocation d'Apollonius de Thyane
+qu'un charme maintient suspendu sur l'ab&icirc;me,
+planant et montant en sa noble robe de thaumaturge;
+le d&eacute;fil&eacute; des th&eacute;ogonies et sur la frise qu'a
+form&eacute;e le pullulement des dieux brahmaniques, le
+Bouddha apparaissant assis, la t&ecirc;te ceinte d'un
+halo et sa large main lev&eacute;e; le catafalque des
+adonisiennes, Aphrodite, puis l'immortel dialogue
+de la luxure et de la mort o&ugrave; les mots sont tant&ocirc;t
+liquides de beaut&eacute;, tant&ocirc;t lourds de tristesse;
+et ces derni&egrave;res pages o&ugrave; tous les monstres se
+d&eacute;gagent et se confondent en un protoplasme
+qui est la vie m&ecirc;me,&#8212;quelle grandiose suite
+d'&eacute;pisodes, dont chacun figure une plus charmante
+ou rayonnante ou tragique beaut&eacute;. Et que
+l'on joigne &agrave; ces grandes oeuvres certaines pages
+de l'<i>H&eacute;rodias</i>, les impr&eacute;cations de Jeochanann,
+la sc&egrave;ne gracieuse o&ugrave; Salom&eacute;, nue et cach&eacute;e
+par un rideau, &eacute;tend dans la chambre du t&eacute;trarque
+son bras ramant l'air pour saisir une tunique;
+enfin cette <i>L&eacute;gende de saint Julien</i> qui
+contient les plus divines pages en prose de ce
+si&egrave;cle, la vie pure et fi&egrave;re du ch&acirc;teau, les
+combats
+et les hasards de Julien fuyant son destin
+de parricide, les lieux luxurieux o&ugrave; il se marie,
+son crime, sa rigueur, sa transfiguration finale;&#8212;certes
+pas m&ecirc;me chez les grands po&egrave;tes de
+ce temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble
+de sc&egrave;nes aussi purement belles et hautes
+flattant l'oreille, les sens, l'esprit et toute l'&acirc;me,
+au point que certaines pages entrent par les
+yeux comme une caresse, se d&eacute;layant dans tout
+le corps, et le font frissonner d'aise comme une
+brise et comme une onde. Par ces derni&egrave;res
+oeuvres, Flaubert restera l'artiste de ces temps
+qui sut assembler les mille &eacute;l&eacute;ments &eacute;pars de
+beaut&eacute; mat&eacute;rielle et sensible, en de plus ravissants
+ensembles.</p>
+<p><i>Le myst&egrave;re, le symbolisme</i>: Cet artiste explicite
+et pr&eacute;cis qui excelle &agrave; montrer la beaut&eacute;
+sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
+sait aussi, dans des occasions plus rares mais
+marquantes, susciter la d&eacute;licieuse &eacute;motion qui
+r&eacute;sulte de la r&eacute;ticence, de la pr&eacute;t&eacute;rition
+du myst&egrave;re
+sugg&eacute;r&eacute;, sait avec un art profond et charmant
+s'arr&ecirc;ter au bord des images et des pens&eacute;es auxquelles
+la parole est trop pesante. Certaines &eacute;motions
+&agrave; peine senties des entrevues derni&egrave;res
+de Mme Arnoux et de Fr&eacute;d&eacute;ric, sont voil&eacute;es
+sous des mots &agrave; demi-r&eacute;v&eacute;lateurs et discrets qui
+ne laissent entrevoir les complications intimes
+d'&acirc;mes tristement g&eacute;n&eacute;reuses, qu'&agrave; quelques
+initi&eacute;s.
+Et l'&eacute;moi mystique de la pr&ecirc;tresse ph&eacute;nicienne
+s'effor&ccedil;ant sous les symboles des dieux
+et les mythes des th&eacute;ogonies de saisir l'essence
+de l'&ecirc;tre et la signification de ses sourdes ardeurs,
+puis Hamilcar dans le silence diurne de la
+maison du Suff&egrave;te-de-la-Mer, se prosternant sur
+le sol gaz&eacute; de sable, et adorant silencieusement
+les Abaddirs, sous la lumi&egrave;re &laquo;effrayante et
+pacifique&raquo; du soleil, qui passe &eacute;trange par
+les feuilles de lattier noir des baies,&#8212;d'autres
+sc&egrave;nes ou lunaires ou souterraines, sont d&eacute;crites
+en phrases obscures, distantes, qui parlent &agrave;
+certains esprits une langue comme oubli&eacute;e mais
+comprise, et suscitant dans les limbes de l'&acirc;me
+des &eacute;motions muettes. La <i>Tentation de saint
+Antoine</i> &agrave; son d&eacute;but, les voix qui susurrent aux
+oreilles de l'asc&egrave;te des phrases insidieuses de
+cr&eacute;puscule, les images qui passent sous ses yeux,
+continues et disconnexes, ont l'illogisme du r&ecirc;ve
+et l'appr&eacute;hension de l'inconnu; les visions se
+suivent et se lient impr&eacute;vues; des communions
+subites ont lieu:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Elle sanglotte, la t&ecirc;te appuy&eacute;e contre une
+colonne, les cheveux pendants, le corps affaiss&eacute;
+dans une longue simarre brune.</p>
+<p>&laquo;Puis ils se trouvent l'un pr&egrave;s de l'autre loin
+de la foule,&#8212;et un silence, un apaisement
+extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
+quand le vent s'arr&ecirc;te et que les feuilles tout &agrave;
+coup ne remuent plus.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Cette femme est tr&egrave;s belle, fl&eacute;trie pourtant
+et d'une p&acirc;leur de s&eacute;pulcre. Ils se regardent, et
+leurs yeux s'envoient comme un flot de pens&eacute;es,
+mille choses anciennes, confuses et profondes ...&raquo;</p>
+</div>
+<p>D'autres sc&egrave;nes, l'apparition d'H&eacute;l&egrave;ne Ennoia,
+le culte des Ophites, se passent en demi-t&eacute;n&egrave;bres,
+et apparaissent vagues et passag&egrave;res comme
+des songes, persuasives comme des hallucinations.
+Que l'on se rappelle encore les chasses
+fantastiques de Julien, et surtout cette exp&eacute;dition
+o&ugrave;, quittant le lit nuptial, il parcourt une
+for&ecirc;t enchant&eacute;e dont les b&ecirc;tes indestructibles le
+fr&ocirc;lent, et d'autres, qu'il abat, s'&eacute;miettent pourries
+dans ses mains,&#8212;puis l'immense horreur des
+lieux glac&eacute;s, dont l'hostilit&eacute; expie son crime
+involontaire; Flaubert para&icirc;tra poss&eacute;der le sens
+des choses &agrave; peine per&ccedil;ues, des sentiments
+naissants et balbutiants, que le mot, clair exposant
+de l'id&eacute;e pr&eacute;cise, peut rendre seulement
+par la suggestion, de myst&eacute;rieuses analogies ou
+d'indirects symboles.</p>
+<p>Le symbolisme des discours de Schahabarim et
+des hymnes de Salammb&ocirc; est au fond de l'oeuvre
+de Flaubert. D&eacute;testant la r&eacute;alit&eacute; de toute la
+haine
+d'un id&eacute;aliste qui se trouve contraint de la voir,
+il s'est enfui du monde moderne en un monde
+antique embelli; et non content de cette &eacute;vasion
+vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois
+r&eacute;ussi &agrave; &eacute;chapper radicalement au r&eacute;el, en
+substituant aux individus les types, &agrave; un r&eacute;cit
+de faits particuliers, un r&eacute;cit de faits all&eacute;goriques.</p>
+<p>Comme M. de Maupassant le dit dans sa pr&eacute;face
+aux lettres de Flaubert &agrave; George Sand,
+m&ecirc;me les romans, <i>Madame Bovary</i>, l'<i>&Eacute;ducation</i>,
+bien que r&eacute;alistes, pleins d'actes et de lieux
+pr&eacute;cis, ont pour personnages principaux des &ecirc;tres
+si parfaitement choisis entre une foule de similaires,
+qu'ils repr&eacute;sentent une classe, ou une
+esp&egrave;ce plut&ocirc;t qu'un individu. Madame Bovary
+est par certains c&ocirc;t&eacute;s la femme, et Homais reste
+comme l'exemple grotesque de toute une cat&eacute;gorie
+sociale.</p>
+<p>Dans l'<i>&Eacute;ducation</i>, plus r&eacute;aliste par le milieu
+et
+par le faire, les jeunes gens Moreau, Deslauriers,
+Martinon, sont les types l'un d'une &eacute;nergie trop
+tourment&eacute;e, l'autre d'une faiblesse min&eacute;e de
+folles et vaines aspirations, le troisi&egrave;me de la
+grossi&egrave;ret&eacute; heureuse et finaude, interpr&eacute;tation
+que confirme la port&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale du titre de toute
+l'oeuvre. Passant sur <i>Salammb&ocirc;</i> dont le sens est
+simplement d'&ecirc;tre belle, dans la <i>Tentation</i> une
+fantaisie plus libre permet une histoire plus
+significative.</p>
+<p>Dans ce livre, qui est l'oeuvre supr&ecirc;me du
+style, des proc&eacute;d&eacute;s fragmentaires, de la science
+historique, de l'amour du beau, de la philosophie
+de Flaubert, celui-ci a signifi&eacute; toutes les
+passions, les cultes et les sp&eacute;culations de l'humanit&eacute;.
+L'asc&egrave;te est l'homme priv&eacute; et assi&eacute;g&eacute;
+de satisfactions charnelles; les amorosit&eacute;s
+faciles de la reine de Saba le sollicitent; la
+magie, de celle des brahmanes &agrave; celle des
+Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe,
+n'adh&eacute;rant d&eacute;finitivement &agrave; aucune, par toutes
+les religions et les h&eacute;r&eacute;sies; la m&eacute;taphysique
+lui propose ses antinomies irr&eacute;solues, et il h&eacute;site
+de d&eacute;sespoir, &agrave; s'ab&icirc;mer dans la luxure ou
+&agrave; s'an&eacute;antir dans la mort; mais sa curiosit&eacute; le
+fait encore balancer entre le myst&egrave;re du sphinx
+et les fables de la chim&egrave;re qui l'entra&icirc;ne &agrave;
+travers
+les mythes et les &eacute;bauches de la cr&eacute;ation,
+&agrave; l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
+toute; il l'adore pour se relever et se
+remettre par la pri&egrave;re dans le cycle des cultes,
+quand le soleil le rappelle de la sp&eacute;culation nocturne
+&agrave; l'action diurne.</p>
+<p>Dans ce livre, dans <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i> qui
+en est l'analogue, plus ironique et moins profond,
+Flaubert tente par une synth&egrave;se g&eacute;n&eacute;rale,
+en dehors de toute intrigue et de toute psychologie,
+de repr&eacute;senter l'histoire du d&eacute;veloppement
+de l'esprit humain, de son insatiable inqui&eacute;tude,
+sans cesse assaillie de solutions, de
+syst&egrave;mes, de r&eacute;v&eacute;lations qu'il adopte, qu'il subit
+et qu'il abandonne en une r&eacute;volution que le
+scepticisme de l'&eacute;crivain le portait &agrave; concevoir
+circulaire. Que l'on prenne le niais anachor&egrave;te
+de la Th&eacute;ba&iuml;de ou les deux bonshommes de
+Chavignolles, ces &ecirc;tres born&eacute;s, cr&eacute;dules, dociles
+et &eacute;tonn&eacute;s sont bien les repr&eacute;sentants de
+la dupe qu'il y a en tout homme. L'imp&eacute;rissable
+myope, toujours z&eacute;l&eacute; de croire les images confuses
+et partielles qu'il aper&ccedil;oit, alternant toute
+affirmation d'une autre, adh&eacute;rant &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; actuelle
+et oubliant constamment que l'ancienne
+fut v&eacute;rit&eacute; aussi, prot&eacute;g&eacute; par ces
+continuels mirages
+contre la gla&ccedil;ante notion de l'inconnaissable
+dans la science et de l'inutile dans les
+actes, parvient &agrave; vivre presque tranquille et
+presque heureux, en une existence de r&ecirc;ve et
+de paix.</p>
+<p>C'est dans cette id&eacute;e narquoise et am&egrave;re,
+qu'est le fond de la philosophie de Flaubert, la
+morale de ses romans et la signification de ses
+po&egrave;mes. Dans la <i>Tentation</i> il s'est &eacute;lev&eacute;
+&agrave; l'intuition
+pure de cette id&eacute;e sp&eacute;culative et la propose
+aux regards avec la moindre somme d'&eacute;l&eacute;ments
+connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent.
+La suite des visions n'est pas clairement
+symbolique; chacune d'elles est non de
+fantaisie, mais extraite de livres et condense
+en quelques lignes tout un ordre de renseignements
+positifs; enfin elles sont choisies aussi
+pour leur beaut&eacute; et leur myst&egrave;re; &agrave; tel point
+que l'on peut tour &agrave; tour consid&eacute;rer la <i>Tentation</i>
+soit comme un po&egrave;me didactique, soit
+comme un tableau des &eacute;poques antiques jusqu'au
+bas-empire, soit comme un admirable et
+pr&eacute;cieux ballet o&ugrave; se m&ecirc;lent la fantaisie et les
+magnificences.</p>
+<p>En cette oeuvre se refl&egrave;te toute l'&acirc;me de Flaubert,
+cet esprit contradictoire et d&eacute;chir&eacute;, que
+le r&eacute;el sollicitait et repoussait, que la beaut&eacute;
+attirait mais qui ne parvint &agrave; l'imaginer qu'antique et
+documentaire, qui sentit la s&eacute;duction
+du myst&egrave;re et fut le plus explicite des stylistes,
+qui con&ccedil;ut la synth&egrave;se du particulier dans le
+g&eacute;n&eacute;ral et cependant diss&eacute;qua des &acirc;mes
+particuli&egrave;res,
+&eacute;crivit en phrases analytiques et discr&egrave;tes,
+et s'abstint de toute g&eacute;n&eacute;ralisation.
+Dans ces alliances adverses, dans ces id&eacute;aux
+contradictoires, semble r&eacute;sider le g&eacute;nie,
+l'originalit&eacute;,
+le caract&egrave;re, l'indice psychologique
+particulier de Flaubert, qui n'eut dans toute sa
+carri&egrave;re, que cette chose chez lui primordiale
+et terme commun, le style.</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<h3>LES CAUSES</h3>
+<br>
+<p><i>R&eacute;sum&eacute; des faits:</i>&#8212;Apr&egrave;s avoir fait
+l'analyse
+du vocabulaire, de la syntaxe, de la m&eacute;trique,
+de la composition de Flaubert, nous avons &eacute;num&eacute;r&eacute;
+ses proc&eacute;d&eacute;s de description et de psychologie
+qui se r&eacute;duisent &agrave; ceux du r&eacute;alisme,&#8212;les
+caract&egrave;res g&eacute;n&eacute;raux de son art, qui sont la
+concision,
+la contention, et, r&eacute;sultat saillant g&eacute;n&eacute;ral,
+le statisme. Les impressions principales que
+nous parurent produire les oeuvres ainsi &eacute;difi&eacute;es,
+furent la v&eacute;rit&eacute;, la beaut&eacute;, le myst&egrave;re, le
+symbolisme,
+effets que coordonne en s&eacute;rie un pessimisme
+violent ou ironique. Il faut ajouter &agrave; ses
+renseignements isot&eacute;riques sur Flaubert ceux
+que fournissent la connaissance de sa m&eacute;thode de
+travail, la lenteur et la difficult&eacute; de sa r&eacute;daction,
+son effort constant, une fois le plan g&eacute;n&eacute;ral
+arr&ecirc;t&eacute;
+et les notes recueillies, pour achever chaque
+phrase, chaque paragraphe, chaque page avant
+de passer &agrave; la suite.</p>
+<p>Ces donn&eacute;es mettent en pr&eacute;sence deux s&eacute;ries
+de faits contradictoires; d'une part, l'amour des
+mots pr&eacute;cis, des phrases autonomes et statiques,
+des descriptions exactes, de la psychologie
+analytique, l'abondance des faits dans
+la contexture de l'oeuvre, le recours constant &agrave;
+l'observation et &agrave; l'&eacute;rudition, l'impression de
+v&eacute;rit&eacute;
+que donnent les livres de Flaubert; d'autre
+part, son excellence &agrave; rendre la beaut&eacute; pure, le
+myst&egrave;re, le g&eacute;n&eacute;ral, sa haine et sa souffrance
+du r&eacute;el, ses &eacute;chapp&eacute;es vers le roman historique
+et vers l'all&eacute;gorie, la splendeur de son style,
+l'harmonie de ses p&eacute;riodes, la magnificence diffuse
+ou pr&eacute;cise de ses mots. Les <i>Souvenirs</i> de
+M. Maxime Ducamp attestent la perp&eacute;tuelle oscillation
+de Flaubert entre le roman r&eacute;aliste et des
+oeuvres plus id&eacute;ales. Enfin certains passages de
+ses lettres indiquent &agrave; la fois l'une et l'autre de
+ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert de
+leur coexistence, et la solution probable de cet
+antagonisme.</p>
+<p>Voici qui montre son obs&eacute;quiosit&eacute; et son
+impersonnalit&eacute;
+devant la nature:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>&laquo;Je me suis mal exprim&eacute; en vous disant qu'il
+ne fallait pas &eacute;crire avec son coeur; j'ai voulu
+dire, ne pas mettre sa personnalit&eacute; en sc&egrave;ne. Je
+crois que le grand art est scientifique et impersonnel.
+Il faut par un effort d'esprit se transporter
+dans les personnages et non les attirer &agrave;
+soi.&raquo; (<i>Lettres de Flaubert, &agrave; George Sand</i>,
+&eacute;d.
+Charpentier, p. 41.)</p>
+<p>&laquo;Quelle forme faut-il prendre pour exprimer
+parfois son opinion sur les choses de ce monde
+sans risquer de passer plus tard pour un imb&eacute;cile?
+Cela est un rude probl&egrave;me. Il me semble
+que le mieux est de les peindre tout bonnement,
+ces choses qui nous exasp&egrave;rent; diss&eacute;quer est
+une vengeance.&raquo; (Ib. p. 47.)</p>
+<p>&laquo;Je me borne donc &agrave; exposer les choses telles
+qu'elles m'apparaissent, &agrave; exprimer ce qui me
+semble le vrai. Tant pis pour les cons&eacute;quences;
+riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je
+n'admets rien de tout cela. Je ne veux avoir ni
+amour, ni haine, ni piti&eacute;, ni col&egrave;re. Quant &agrave; de
+la sympathie, c'est diff&eacute;rent: jamais on en a
+assez ... Est-ce qu'il n'est pas temps de faire
+entrer la justice dans l'art?&raquo; (Ib. p. 283.)</p>
+</div>
+<p>Voici pour la tendance contraire: &laquo;Peindre des
+bourgeois modernes et fran&ccedil;ais, me pue au nez
+&eacute;trangement (ib. p. 41). Ceux que je vois souvent
+et que vous d&eacute;signez, recherchent tout ce que
+je m&eacute;prise et s'inqui&egrave;tent m&eacute;diocrement de ce
+qui me tourmente. Je regarde comme tr&egrave;s secondaire
+le d&eacute;tail technique, le renseignement local,
+enfin le c&ocirc;t&eacute; historique et exact des choses.
+Je recherche par dessus tout la <i>beaut&eacute;</i>, dont
+mes compagnons sont m&eacute;diocrement en qu&ecirc;te.&raquo;
+(Ib. p. 274.)</p>
+<p>Ce passage-ci constate la contradiction de ses
+penchants: &laquo;Je suis comme M. Prudhomme qui
+trouve que la plus belle &eacute;glise serait celle qui aurait
+&agrave; la fois la fl&egrave;che de Strasbourg, la colonnade
+de Saint-Pierre, le portique du Parth&eacute;non, etc.
+J'ai des id&eacute;aux contradictoires; de l&agrave; embarras,
+arr&ecirc;t, impuissance.&raquo;(Ib. p. 72.)</p>
+<p>Et voici qui met sur la voie de la cause de cette
+opposition: &laquo;Je ne sais plus comment il faut
+s'y prendre pour &eacute;crire, et j'arrive &agrave; exprimer
+la centi&egrave;me partie de mes id&eacute;es apr&egrave;s des
+t&acirc;tonnements
+infinis.&raquo;(Ib. p. 17.) &laquo;Ce souci de la beaut&eacute;
+ext&eacute;rieure que vous me reprochez est pour moi
+une <i>m&eacute;thode</i>. Quand je d&eacute;couvre une mauvaise
+assonance ou une r&eacute;p&eacute;tition dans une de mes
+phrases, je suis s&ucirc;r que je patauge dans le faux; &agrave;
+force de chercher, je trouve l'expression juste qui
+&eacute;tait la seule et qui est, en m&ecirc;me temps,
+l'harmonieuse.&raquo;
+(Ib. p. 279.) &laquo;Ainsi pourquoi y a-t-il un
+rapport n&eacute;cessaire entre le mot juste et le mot
+musical? Pourquoi arrive-t-on toujours &agrave; faire
+un vers, quand on resserre trop sa pens&eacute;e? La
+loi des nombres gouverne donc les sentiments
+et les images, et ce qui parait &ecirc;tre l'ext&eacute;rieur est
+tout bonnement le dedans?&raquo; (Ib. p. 283.)</p>
+<p><i>Analyses des faits; causes</i>.&#8212;Ces derniers
+passages sont extr&ecirc;mement significatifs; ils
+semblent indiquer en Flaubert le sentiment
+qu'entre ses id&eacute;es et la phrase particuli&egrave;re dont
+il veut les rev&ecirc;tir une lutte existe, dans laquelle
+la forme l'emporte sur le fond et exclut celles des
+pens&eacute;es qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche
+de cette r&eacute;flexion, le d&eacute;saccord fr&eacute;quent
+not&eacute; plus haut entre l'expression et l'exprim&eacute;,
+notamment dans les r&eacute;alistes o&ugrave; les mots sont
+sans cesse au-dessus des choses; enfin que l'on
+tienne compte de ce fait extraordinaire que
+Flaubert a &eacute;crit les oeuvres les plus diverses
+avec le m&ecirc;me style, que sa <i>Lettre &agrave; la
+municipalit&eacute;
+de Rouen</i> est con&ccedil;ue comme le discours
+de Hanon dans le temple de Moloch, que
+Fr&eacute;d&eacute;ric Moreau parle de Mme Arnoux comme
+saint Antoine d'Ammonaria; il para&icirc;tra &eacute;vident
+qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale
+de son esprit &eacute;galement sollicit&eacute; par le
+beau et par le r&eacute;el, une tendance sup&eacute;rieure et
+unique existait, celle d'assembler en une certaine
+forme de phrase, certaines cat&eacute;gories de
+mots.</p>
+<p>Cette aptitude et ce penchant verbaux sont
+permanents, ant&eacute;c&eacute;dents, fondamentaux. Car
+dans les caract&egrave;res m&ecirc;mes de la syntaxe et du
+vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions
+plus g&eacute;n&eacute;rales que d&eacute;veloppe son oeuvre.</p>
+<p>Son amour du mot pr&eacute;cis et
+d&eacute;finitif,&#8212;c'est-&agrave;-dire
+tel qu'il enserr&acirc;t une cat&eacute;gorie born&eacute;e
+d'images et celle-ci seulement,&#8212;dut diriger son
+esprit &agrave; l'intuition des choses individuelles, l'&eacute;loigner
+de toute g&eacute;n&eacute;ralisation abstraite.</p>
+<p>Son amour des beaux mots,&#8212;c'est-&agrave;-dire
+tels qu'ils soient sonores, ou &eacute;veillent dans l'esprit
+des images exaltantes,&#8212;le d&eacute;termina &agrave;
+sentir et &agrave; vouloir exprimer le grandiose, le magnifique,
+l'harmonieux, &agrave; qualifier en termes enthousiastes
+des choses en soi minimes; par ces
+mots, il &eacute;chappe encore &agrave; l'abstraction, et &eacute;vite
+de plus la s&eacute;cheresse de l'analyse psychologique
+qu'il transpose en &eacute;clatantes descriptions. Le
+conflit entre cette tendance verbale et la pr&eacute;c&eacute;dente
+d&eacute;termine son pessimisme; le triomphe de
+cette tendance sur la pr&eacute;c&eacute;dente, un symbolisme.</p>
+<p>Son amour des mots ind&eacute;finis,&#8212;c'est-&agrave;-dire
+tels qu'ils provoquent dans l'esprit non une
+image, mais la sourde tendance &agrave; en former une
+et le vif sentiment d'effort et d'&eacute;lation qui accompagne
+toute tendance intellectuelle confuse,&#8212;le
+porta aux sujets o&ugrave; il pouvait le satisfaire,
+aux &eacute;poques lointaines et vagues, aux mouvements
+intimes de l'&acirc;me f&eacute;minine, aux sc&egrave;nes
+lunaires et aux th&eacute;ogonies mortes. Enfin sa fa&ccedil;on
+de joindre ces sortes de mots d&eacute;termin&egrave;rent les
+autres caract&egrave;res de son art.</p>
+<p>Sa tendance &agrave; &eacute;crire en phrases statiques,
+c'est-&agrave;-dire
+qui soient compl&egrave;tes, explicites et ind&eacute;pendantes
+du contexte,&#8212;lui imposa la n&eacute;cessit&eacute;
+d'enclore un fait ou plusieurs en chaque
+p&eacute;riode. Par l&agrave; le nombre de ces faits dut &ecirc;tre
+&eacute;norm&eacute;ment multipli&eacute;. S'abstenant de toute
+r&eacute;p&eacute;tition,
+de tout d&eacute;veloppement, il lui fallut des
+actes, des choses, des d&eacute;tails; il dut &ecirc;tre en
+roman moderne un r&eacute;aliste, et en roman historique,
+l'&eacute;rudit qu'il fut. La difficult&eacute; de bien
+faire cette sorte de phrase, la peine qu'elle lui
+donnait proscrivant toute prolixit&eacute;, le fit condenser
+ses descriptions et ses analyses, en leurs
+points les plus significatifs, rendit son style tendu
+et stable. L'&eacute;norme tension intellectuelle qu'exigeait
+cette sorte de phrase, le fit concentrer en
+elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique,
+la plupart de ses forces, et le rendit moins attentif
+&agrave; la composition g&eacute;n&eacute;rale. Enfin, les rares
+passages de passion et de po&eacute;sie pure qui &eacute;clatent
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; dans son oeuvre et que la forme statique
+ne saurait expliquer, proc&egrave;dent de son autre
+type de phrase, le p&eacute;riodique, que nous avons
+vu alterner avec son style habituel.</p>
+<p>Cette r&eacute;duction de tout un d&eacute;veloppement intellectuel,
+en l'ascendant de quelques formes verbales,
+la contradiction entre les facult&eacute;s d'un
+esprit expliqu&eacute;, par la contradiction entre les
+diverses parties d'un syst&egrave;me de style, c'est, dans
+l'investigation du m&eacute;canisme intellectuel de Flaubert,
+passer de la psychologie &agrave; la th&eacute;orie du
+langage. En fonction de cette science, il existait
+dans l'intelligence de Flaubert d'une part une
+s&eacute;rie de donn&eacute;es des sens et une s&eacute;rie de mots
+qui s'accordaient avec elles et les exprimaient
+naturellement; de l'autre, une s&eacute;rie de formes
+verbales acquises, et d&eacute;velopp&eacute;es, auxquelles
+correspondaient non des donn&eacute;es sensorielles,
+mais de simples prolongements id&eacute;aux et qui tendaient
+pourtant comme les autres vocables, &agrave; &ecirc;tre
+articul&eacute;es.</p>
+<p>Quand l'oeil de Flaubert &eacute;tait braqu&eacute; sur la
+r&eacute;alit&eacute;, les d&eacute;tails importants des choses et des
+hommes fid&egrave;lement enregistr&eacute;s trouvaient dans
+le vocabulaire de l'&eacute;crivain une s&eacute;rie de mots
+exactement adapt&eacute;s, qui les rendaient d'une
+fa&ccedil;on pr&eacute;cise et du premier coup, en phrases
+telles que chacune enveloppant l'id&eacute;e &agrave; exprimer,
+enti&egrave;re, il ne f&ucirc;t nul besoin d'y revenir. C'est ce
+que nous avons appel&eacute; le style statique pr&eacute;cis,
+et il n'y a l&agrave; rien d'anormal, mais simplement la
+perfection du langage usuel. Quand Flaubert dit
+&agrave; la premi&egrave;re phrase de <i>Madame Bovary</i>:
+&laquo;Nous
+&eacute;tions &agrave; l'&eacute;tude quand le proviseur entra suivi
+d'un nouveau, habill&eacute; en bourgeois, et d'un gar&ccedil;on
+de classe qui portait un grand pupitre, ...&raquo;
+il dit simplement, en le moins de mots n&eacute;cessaires,
+et en des mots simplement justes, un fait dont
+son imagination contenait l'image. Et cette sobre
+exactitude est la moiti&eacute; de son art et de son
+style.</p>
+<p>Mais une autre facult&eacute; existait dans son esprit,
+et provoquait d'autres d&eacute;sirs. Par une
+cause inconnue, probablement en partie par
+suite de lectures exclusivement romantiques,
+Flaubert poss&eacute;dait un grand nombre de mots
+beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la
+r&eacute;alit&eacute; certaines abstractions faites pour plaire
+plus que les choses, aux sens et &agrave; l'esprit humains.
+Il s'&eacute;tait empli l'oreille de cadences sonores,
+l'intelligence d'images d&eacute;mesur&eacute;es, d'adjectifs
+exalt&eacute;s et amples, de rutilantes visions
+verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi
+une aptitude qui ne se transforme en d&eacute;sir et en
+acte. Cette force de son intelligence purement
+vocabulaire, et &agrave; laquelle ses sens rest&eacute;s normaux
+et actifs n'apportaient qu'un contingent
+d'images ou d&eacute;fectueuses, ou hostiles, jamais
+animatrices,&#8212;ne pouvant s'employer &agrave; la description
+de la r&eacute;alit&eacute;, ou la faussant quand elle
+s'y adonnait, le contraignit, par une &eacute;chappatoire
+et par un compromis, &agrave; faire un livre d'arch&eacute;ologie,
+o&ugrave; tous les faits sont exacts, mais
+o&ugrave; tous les faits ne se trouvent pas, et sont
+choisis de fa&ccedil;on &agrave; fournir au plus magnifique
+style de ce temps, la facult&eacute; de se librement d&eacute;ployer.
+Dans <i>Salammb&ocirc;</i>, dans la <i>Tentation</i>,
+dans deux des <i>Trois contes</i> c'est le verbe, le
+nombre de la p&eacute;riode, l'&eacute;clat et le myst&egrave;re des
+images, qui sont primitifs, et non les incidents
+ou les sc&egrave;nes &eacute;videmment choisis de fa&ccedil;on &agrave;
+donner lieu &agrave; d'admirables phrases.</p>
+<p>Cet art, o&ugrave; les mots pr&eacute;c&egrave;dent et
+d&eacute;terminent
+obscur&eacute;ment les id&eacute;es, est anormal. Car il est
+l'exc&egrave;s et le contraire m&ecirc;me de la facult&eacute; du
+langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands
+(Steinthal, Geiger), est &agrave; l'id&eacute;e ce que le
+cri est &agrave; l'&eacute;motion, ne peut constituer
+l'ant&eacute;c&eacute;dent
+de l'id&eacute;e, que lorsque le langage, &eacute;norm&eacute;ment
+d&eacute;velopp&eacute; par des g&eacute;nies verbaux de premier
+ordre, devient quelque chose que l'on apprend,
+que l'on emmagasine, et non un mince
+bagage traditionnel, qu'il faut utiliser et augmenter
+selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
+que Flaubert v&eacute;cut au d&eacute;clin du romantisme,
+qu'il put absorber et absorba en effet
+l'&eacute;norme vocabulaire du plus grand g&eacute;nie
+verbal de tous les temps, qu'il admira Hugo
+avec la ferveur d'un disciple et d'un semblable<a name="FNanchor_2_2"></a><a
+ href="#Footnote_2_2"><sup>[2]</sup></a>.
+&Eacute;videmment, l'esprit surcharg&eacute; par ces
+acquisitions, il ne put se borner &agrave; &eacute;tudier et &agrave;
+d&eacute;crire la vie moderne pour laquelle le vocabulaire
+lyrique du grand po&egrave;te n'est point fait,
+est trop riche et reste en partie sans emploi.
+Il lui fallut Carthage, les hymnes &agrave; Tanit, les
+lions crucifi&eacute;s, les temples, le d&eacute;sert, le si&egrave;ge,
+les somptuosit&eacute;s barbares d'une &eacute;poque, que,
+lointaine, il put se figurer grandiose. Et ce besoin
+le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans
+cesse au roman moderne qui ne repr&eacute;sentait de
+ses facult&eacute;s que quelques-unes, se satisfaisant,
+s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse,
+de son noviciat artistique &agrave; sa mort.</p>
+<p>Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie
+de Flaubert portait en elle des menaces de
+destruction. Se bornant de plus en plus &agrave; &eacute;laborer
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;ment la sorte de p&eacute;riode qui
+l'enthousiasmait,
+frappant perp&eacute;tuellement comme un balancier
+la m&ecirc;me m&eacute;daille, et la jetant d'un mouvement
+continu &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle pr&eacute;c&eacute;demment
+issue
+du coin, Flaubert perdit le sentiment et la facult&eacute;
+de la liaison, associa en livres presque diffus de
+l&acirc;ches chapitres, et ne sut maintenir la coh&eacute;sion
+et le mouvement de sa pens&eacute;e au-del&agrave; de brefs
+paragraphes. Cette disposition latente, contenue,
+r&eacute;duite encore &agrave; une faible intensit&eacute; et coercible
+par d'autres, constitue visiblement la premi&egrave;re
+phase de l'incoh&eacute;rence des maniaques, et n'en
+diff&egrave;re que quantitativement, comme se distinguent
+toujours les fonctions anormales chez
+les &laquo;g&eacute;niaux&raquo;, de celles chez leurs
+cong&eacute;n&egrave;res
+n&eacute;vropathes. Que l'on compare en effet ce passage
+d'une lettre d'un ali&eacute;n&eacute;, cit&eacute;e par Morel,
+<i>Trait&eacute; des maladies mentales</i> (p. 430):</p>
+<div class="blkquot">&laquo;Lorsque le chol&eacute;ra a
+&eacute;clat&eacute;, j'avais une bosse
+froide dans le cerveau; le miasme chol&eacute;rique est
+tr&egrave;s irritant, j'ai eu par cons&eacute;quent le chol&eacute;ra
+c&eacute;r&eacute;bral. &Eacute;tant &agrave; l'asile, j'ai eu
+l'intelligence de
+ce qui m'est arriv&eacute;. Mes acc&egrave;s ant&eacute;rieurs ont eu
+lieu par violations exerc&eacute;es sur ma personne;
+mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une mani&egrave;re
+effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus
+&agrave; lui ... etc.&raquo;</div>
+<p>Que l'on fasse abstraction de l'absurdit&eacute; des
+id&eacute;es et que l'on consid&egrave;re seulement la
+bri&egrave;vet&eacute;
+et la rondeur des phrases, leur suite incoh&eacute;rente
+ou faiblement li&eacute;e, toute l'allure mesur&eacute;e et
+cadenc&eacute;e
+de ce petit morceau; il semblera incontestable
+aux personnes qui ne r&eacute;pugnent pas par
+pr&eacute;jug&eacute; &agrave; l'assimilation d'un fou et d'un homme
+de g&eacute;nie, que certains passages de Flaubert sont
+l'analogue lointain et cependant exact de cette
+litt&eacute;rature d'asile. Que l'incoh&eacute;rence r&eacute;sulte
+d'une concentration volontaire puis habituelle
+de l'effort d'exprimer successivement en une
+forme difficile chacune des pens&eacute;es qui le traversent,
+ou qu'elle provienne chez
+l'ali&eacute;n&eacute;&#8212;comme cela est probable,&#8212;d'une
+irr&eacute;gularit&eacute;
+de la circulation sanguine c&eacute;r&eacute;brale, semblable
+&agrave; celle qui produit la fantaisie des
+r&ecirc;ves,&#8212;en d'autres termes que ce soit l'attention<a
+ name="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3"><sup>[3]</sup></a> ou
+la maladie qui abaissent l'activit&eacute; commune de
+l'enc&eacute;phale, au profit de ses parties, le r&eacute;sultat
+est physiologiquement et psychologiquement le
+m&ecirc;me. L'incoh&eacute;rence faible de Flaubert, terme
+extr&ecirc;me de celle de tous les artistes qui &laquo;font
+le morceau&raquo; est l'ant&eacute;c&eacute;dente de celle du
+r&ecirc;ve,
+qui pr&eacute;c&egrave;de celle du d&eacute;lire, et celle des
+maniaques.
+Entre tous ces d&eacute;rangements, il n'est de
+contraste que ceux de l'intensit&eacute; et de la permanence.</p>
+<p><i>G&eacute;n&eacute;ralisation sur les causes</i>: L'on remarquera
+que cette alt&eacute;ration du langage qui produisit
+chez Flaubert de si belles et maladives
+fleurs, est analogue si l'on abstrait de ses d&eacute;veloppements
+ultimes, &agrave; celle qui cause chez tout
+un groupe d'&eacute;crivains nomm&eacute;s par excellence
+les &laquo;artistes&raquo;, ce qu'on appelle encore par
+excellence, le &laquo;style&raquo;. On sait qu'entre lettr&eacute;s
+ces termes ne sont appliqu&eacute;s qu'&agrave; des prosateurs
+et des po&egrave;tes post&eacute;rieurs au romantisme,
+et &agrave; aucun des &eacute;trangers. Si l'on note le
+caract&egrave;re
+commun de &laquo;l'&eacute;criture artiste&raquo; chez des
+gens aussi dissemblables que les de Goncourt,
+Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de Banville,
+Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on
+remarquera que tous affectionnent une forme de
+phrase et une s&eacute;rie de mots qui demeurent
+identiques &agrave; travers les sujets divers qu'ils traitent;
+en d'autres termes, tous poursuivent deux
+buts, et non un seul en &eacute;crivant: exprimer leur
+id&eacute;e,&#8212;construire des phrases d'un certain type;
+en d'autres termes encore tous sont dou&eacute;s d'un
+certain nombre de formes verbales et syntactiques,
+dans lesquelles ils s'emploient avec une
+extraordinaire adresse &agrave; rendre les id&eacute;es qui
+s'associent ou qui p&eacute;n&egrave;trent dans leur esprit.
+Les uns n'ont que la somme de pens&eacute;es que produit
+la richesse m&ecirc;me de leurs mots. Nous avons
+montr&eacute; que Victor Hugo est l'exemple de ce
+type. Les autres parviennent &agrave; un accord parfait
+entre leurs id&eacute;es et leur vocabulaire; tels Villiers
+et Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les
+plus artistes des artistes, r&eacute;ussissent par des
+miracles d'adresse &agrave; exprimer une &eacute;norme portion
+de r&eacute;alit&eacute;, des id&eacute;es absolument adventices
+et vari&eacute;es, en une langue toujours la m&ecirc;me
+et qui joint une beaut&eacute; propre au rendu de
+la v&eacute;rit&eacute;; les de Goncourt et M. Huysmans
+sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi dans ses
+romans.</p>
+<p>Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni &agrave; l'autre.
+Que M. de Goncourt se plut &agrave; laisser libre carri&egrave;re
+&agrave; son style en une oeuvre sp&eacute;ciale et supr&ecirc;me,
+<i>La Faustin!</i> Flaubert aussi, et plus compl&egrave;tement,
+s'&eacute;chappa r&eacute;solument &agrave; plusieurs
+reprises hors des sujets qui violentaient son
+style; il satisf&icirc;t pleinement ses besoins esth&eacute;tiques,
+son amour du beau et de l'ind&eacute;fini,
+cr&eacute;ant la <i>Salammb&ocirc;</i> et la <i>Tentation</i>, sans
+plus
+se souvenir que Paris existait et que le XIXe si&egrave;cle
+devait &ecirc;tre d&eacute;peint.</p>
+<p><i>Flaubert</i>: Cependant le si&egrave;cle le tentait, le
+heurtait, et le blessait. Le pessimisme que provoquait
+en lui la nostalgie du beau et la vue
+d'&ecirc;tres et d'objets sans noblesse, se compliquait
+de celui qui affecte tous les artistes, l'acuit&eacute;
+pour ressentir la souffrance que cause l'exc&egrave;s
+g&eacute;n&eacute;ral et d&eacute;licat de la sensibilit&eacute;, le
+pessimisme
+sociologique, &laquo;l'indignation&raquo; &agrave; propos
+de tout que donne aux grandes intelligences la vue
+de la b&ecirc;tise se passant d'eux pour se mal conduire,
+la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne
+sa vie d'&ecirc;tre inutile, spoli&eacute; de tout int&eacute;r&ecirc;t
+humain<a name="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4"><sup>[4]</sup></a>.
+Il v&eacute;cut ainsi douloureusement au
+d&eacute;clin de sa vie, ce grand homme, haut de taille,
+portant sur ses lourdes &eacute;paules, une grosse
+face rubiconde, b&eacute;nigne et na&iuml;ve, que coupait une
+moustache blanche de vieux troupier, que dominait
+le vaste ovale d'un front rouge, sur des
+yeux bleus, &laquo;dont la pupille, dit M. de Maupassant,
+toute petite, semblait un grain noir
+toujours mobile.&raquo; Et cet homme &agrave; la carrure
+de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
+bonasse de re&icirc;tre, pour courir les aventures,
+enlever les bataillons &agrave; la charge, se tanner le
+cuir sous des soleils incendi&eacute;s ou de glaciales
+bruines, passa sa vie,&#8212;domin&eacute; par on ne sait
+quelle infime modification vasculaire de son enc&eacute;phale,&#8212;comme
+un mince artisan, fabriquant,
+dans l'ombre de la chambre, des objets infiniment
+d&eacute;licats. Il ploya sa longue stature &agrave; la mesure
+des fauteuils, s&eacute;dentaire, sortant &agrave; peine,
+crispant ses gros doigts gourds sur le f&eacute;tu d'une
+plume; et la t&ecirc;te courb&eacute;e, le sang au front, les
+yeux inject&eacute;s, il pesa des syllabes, accoupla des
+assonances, &eacute;quilibra des rhythmes, d&eacute;gagea le
+mot juste de ses similaires, lia des vocables par
+d'indissolubles relations; il peina, geignit et
+souffla &agrave; mettre en une forme &agrave; laquelle il
+requ&eacute;rait
+des qualit&eacute;s compliqu&eacute;es et rares, de pr&eacute;cises,
+images de r&eacute;alit&eacute; ou de grands r&ecirc;ves de
+beaut&eacute;, qui, s'effor&ccedil;ant de prendre forme,
+subjugu&egrave;rent
+&agrave; cette t&acirc;che toute l'intelligence et
+tout le corps de cet &eacute;norme et vigoureux et
+lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait;
+les minuties toujours mieux aper&ccedil;ues de son
+m&eacute;tier, bornaient de plus en plus son horizon
+intellectuel; il souhaita des succ&egrave;s de livres,
+puis des succ&egrave;s de pages, puis des succ&egrave;s de
+phrases<a name="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5"><sup>[5]</sup></a>;
+il sacrifia graduellement toute sa vie
+&agrave; sa passion; il v&eacute;cut dans le sourd malaise
+des ph&eacute;nom&egrave;nes, qui logent en leurs corps une
+&acirc;me h&eacute;t&eacute;roclite, jusqu'&agrave; ce que cette
+despotique
+activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale, apr&egrave;s avoir
+impos&eacute;
+au corps, sans en &ecirc;tre atteinte, une maladie
+nerveuse,&#8212;l'&eacute;pilepsie
+transitoire<a name="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6"><sup>[6]</sup></a>
+de sa jeunesse
+et de sa vieillesse,&#8212;l'an&eacute;ant&icirc;t et le foudroy&acirc;t
+au pied de sa table de travail par une derni&egrave;re
+et d&eacute;l&eacute;t&egrave;re victoire d'un organe sur un organisme.</p>
+<p>Le destin de Gustave Flaubert aurait pu &ecirc;tre
+diff&eacute;rent, mais non plus glorieux. Il lui appartient
+d'avoir introduit d&eacute;finitivement l'&eacute;tude du r&eacute;el
+et l'&eacute;rudition dans la litt&eacute;rature, d'avoir &eacute;crit
+les
+plus beaux livres de prose qui soient en fran&ccedil;ais;
+il lui est d&ucirc; encore d'avoir fait resplendir un
+certain id&eacute;al de beaut&eacute; &eacute;nergique et fi&egrave;re,
+d'avoir produit en la <i>Tentation de saint Antoine</i>
+le plus beau po&egrave;me all&eacute;gorique qui soit apr&egrave;s
+<i>le Faust</i>.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">[2]</a>
+<div class="note">
+<p> Cette assertion dut rester &agrave; l'&eacute;tat de simple
+hypoth&egrave;se.
+Pensant que des acquisitions verbales, failles en &eacute;tat de
+somnambulisme,
+seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert
+pouvait garder de ses lectures, nous avons pri&eacute; M. le Dr Ch.
+F&eacute;r&eacute;,
+de la Salp&ecirc;tri&egrave;re, de nous aider &agrave; faire des
+exp&eacute;riences sur des
+hypnotiques. Nous avons tent&eacute; deux essais: dans le premier,
+nous avons lu &agrave; l'hypnotique somnambule un fragment de la
+<i>Tristesse d'Olympio</i> et de <i>l'Homme qui rit</i>. Le sujet se
+trouvait
+vaguement influenc&eacute; &agrave; son r&eacute;veil par le ton de la
+d&eacute;clamation et
+par le sens de l'&eacute;pisode. Il fut impossible de reconna&icirc;tre
+dans
+son langage des traces de style romantique.
+</p>
+<p>Je remis ensuite &agrave; M. F&eacute;r&eacute; trois listes de
+mots, les uns d'un
+sens joyeux, les autres d'un sens triste; la troisi&egrave;me liste se
+composait
+de mots abstraits et rares. M. F&eacute;r&eacute; a lu chacune de ces
+listes au
+sujet somnambule en r&eacute;p&eacute;tant les mots plusieurs fois. Au
+r&eacute;veil du
+sujet, aucune des trois listes ne d&eacute;termina chez lui soit un
+courant
+particulier d'id&eacute;es, soit une modification de langage qui le
+for&ccedil;&acirc;t
+&agrave; exprimer des pens&eacute;es habituellement
+&eacute;trang&egrave;res. Il nous a donc
+&eacute;t&eacute; impossible &agrave; M. Ferr&eacute;&#8212;auquel j'adresse
+ici mes remerciements&#8212;et
+&agrave; moi, de reconna&icirc;tre chez les hypnotiques, une
+modification
+de l'id&eacute;ation, par suite d'acquisitions verbales inconscientes.
+</p>
+<p>Ce r&eacute;sultat n&eacute;gatif n'infirme pas, je crois, la
+th&eacute;orie expos&eacute;e
+plus haut, et tient surtout au complet oubli qui s&eacute;pare
+l'&eacute;tat
+somnambulique de l'&eacute;tat de veille. L'influence des acquisitions
+verbales sur les id&eacute;es me semble le seul moyen d'expliquer
+l'unit&eacute; des &eacute;coles litt&eacute;raires, surtout de la
+romantique, l'unit&eacute;
+m&ecirc;me d'une nation form&eacute;e d'&eacute;l&eacute;ments
+ethniques divers et notamment
+l'assimilation rapide des &eacute;trangers naturalis&eacute;s.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">[3]</a>
+<div class="note">
+<p> Voir Luys. <i>Le cerveau</i>, sur les ph&eacute;nom&egrave;nes
+physiologiques
+de l'attention.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">[4]</a>
+<div class="note">
+<p> Lire sur ce dernier motif de pessimisme un tr&egrave;s remarquable
+article de M. P. Bourde dans le <i>Temps</i> du 24 Sept. 1884.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">[5]</a>
+<div class="note">
+<p> Lire l'&eacute;tude de M. E. Zola sur Flaubert.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">[6]</a>
+<div class="note">
+<p> Aucune des particularit&eacute;s intellectuelles de Flaubert, sauf
+son
+emportement, n'a d'analogues parmi celles des &eacute;pileptiques.<br>
+<br>
+</p>
+<hr style="width: 65%;"><a name="ZOLA"></a><br>
+<h2>&Eacute;MILE ZOLA</h2>
+</div>
+<br>
+<p>M. Zola c&eacute;l&egrave;bre un nouveau triomphe. <i>Germinal</i>
+est, pour des causes diverses, entre les mains, de tout le public et de
+tous les lettr&eacute;s. L'un ne
+voit dans ce livre qu'une oeuvre de r&eacute;alisme, la
+peinture brutalement exacte d'un lieu et d'une
+classe; les autres admirent en plus de surprenantes
+qualit&eacute;s po&eacute;tiques, le don du grandiose,
+l'amour passionn&eacute; de la force et de la masse.
+Les livres de M. Zola sont, en effet, plus complexes
+que les pr&eacute;ceptes de ses articles, et le
+romancier diff&egrave;re dans une mesure inattendue
+du pol&eacute;miste. L'analyse peut discerner dans son
+oeuvre des &eacute;l&eacute;ments disparates, dont certains,
+n&eacute;glig&eacute;s jusqu'ici, compl&egrave;tent et modifient la
+physionomie de l'auteur des <i>Rougon-Macquart</i>.</p>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens tr&egrave;s
+moderne de ce mot. Quand il lui faut d&eacute;crire un
+objet ou un ensemble, noter un dialogue, exprimer
+une id&eacute;e, il ne tente pas de choisir, entre
+les termes exacts possibles, ceux dou&eacute;s de qualit&eacute;s
+communes ind&eacute;pendantes de leur sens, la
+sonorit&eacute; et la splendeur comme chez Flaubert,
+le mouvement et la gr&acirc;ce comme chez les de Goncourt,
+la rudesse clad&eacute;lienne ou la noblesse et
+le myst&egrave;re de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire
+de M. Zola n'a d'autre caract&egrave;re sp&eacute;cifique
+que l'abondance, qualit&eacute; appartenant &agrave;
+tous ceux qui ont fray&eacute; avec les romantiques, et,
+par endroits, un coloris fumeux. De m&ecirc;me, la
+fa&ccedil;on dont M. Zola assemble ses mots en phrases
+est extr&ecirc;mement simple, commode, apte &agrave; tout.
+Il proc&egrave;de d'habitude par l'accolement, sans
+conjonction, de deux propositions &agrave; sens presque
+identique, qui redoublent l'id&eacute;e, l'enfoncent
+en deux coups de maillet, et marchent puissamment
+dans un rythme balanc&eacute;, jusqu'&agrave; ce que soit
+atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
+indiff&eacute;remment par un retentissant accord,
+finale d'une gradation ascendante, ou par une
+phrase surajout&eacute;e et superflue qui laisse en suspens
+la voix du lecteur. En cette fa&ccedil;on d'&eacute;crire
+ais&eacute;e, maniable et large, propre &agrave; tout dire et
+appliqu&eacute;e par M. Zola &agrave; tous les usages, celui-ci
+pol&eacute;mise, expose, raconte, parlent d&eacute;crit, &eacute;nonce
+l'&eacute;norme masse de petits faits qui lui servent &agrave;
+poser ses lieux, ses personnages et ses ensembles.</p>
+<p>En opposition au proc&eacute;d&eacute; classique qui d&eacute;crit
+en quelques mots g&eacute;n&eacute;raux, et au proc&eacute;d&eacute;
+romantique,
+qui d&eacute;crit en quelques mots particuliers,
+conform&eacute;ment &agrave; l'acte, de la vision qui est une
+synth&egrave;se de mille perceptions &eacute;l&eacute;mentaires,
+M. Zola, avec tous les r&eacute;alistes, forme ses
+tableaux de l'&eacute;num&eacute;ration d'une infinit&eacute; de
+d&eacute;tails
+r&eacute;sum&eacute;s parfois en un aspect d'ensemble. Chaque
+spectacle est d&eacute;peint en ses parties constituantes,
+marqu&eacute;es chacune par l'adjectif color&eacute;
+qui correspond &agrave; sa perception; puis, en une
+phrase g&eacute;n&eacute;rale, le tout est repris avec des termes
+o&ugrave; domine celui des caract&egrave;res de forme
+ou de nuance, qui existe en le plus de parties.
+Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le <i>Ventre
+de Paris</i>, abonde en passages appliquant cette
+th&eacute;orie.</p>
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but, le vague remuement des Halles
+&agrave; l'aube est montr&eacute; par une s&eacute;rie de faits confus,
+de formes r&ocirc;dantes et accroupies autour d'entassements
+mous en un ind&eacute;cis brouhaha. Florent
+et Claude Lantier parcourant plus tard les
+abords de Saint-Eustache, allant des charret&eacute;es
+de choux gaufr&eacute;s aux caisses de fruits parfumants,
+puis Florent promenant seul sa faim &agrave;
+travers l'accumulation &eacute;norme des nourritures
+de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narr&eacute;
+des sensations que per&ccedil;oivent leurs yeux et
+leurs narines. L'&eacute;tal de la Sarriette, l&agrave; vitrine de
+la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau
+douce de Claire M&eacute;hudin, les gibiers et les
+volailles, sont d&eacute;crits en des paragraphes pleins
+de faits, que r&eacute;sume une phrase-th&egrave;me, de volupt&eacute;,
+d'obsc&eacute;nit&eacute;, de perfidie, de gr&acirc;ce, de
+fermentante chaleur. Que l'on compare ces descriptions
+&agrave; celles de la maison de la Goutte-d'Or
+et du boulevard ext&eacute;rieur, &agrave; midi, dans l'<i>Assommoir;</i>
+du retour du Bois dans l&agrave; <i>Cur&eacute;e</i>, et de
+ce rose cabinet de toilette o&ugrave; Mme Saccard laisse
+de sa mince nudit&eacute;, &agrave; mille autres tableaux
+encore prodiguement &eacute;pars dans l'oeuvre du
+peintre le plus complet de la vie moderne,&#8212;un
+m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute; sera reconnu, de s&eacute;parer en
+tout spectacle ses nombreux composants r&eacute;els,
+de les &eacute;num&eacute;rer en un d&eacute;tail merveilleusement
+visible, de les recombiner par une phrase compr&eacute;hensive
+de l'ensemble.</p>
+<p>Par un proc&eacute;d&eacute; identique exactement&#8212;s&eacute;rie
+d'actes condens&eacute;s en trois ou quatre qualificatifs
+fr&eacute;quemment rappel&eacute;s&#8212;M. Zola pose ses personnages.
+Leur aspect physique d&eacute;termin&eacute;, le romancier
+les place dans une sc&egrave;ne, soit journali&egrave;re,
+soit exceptionnelle, montre par une conduite
+concordante de quelle fa&ccedil;on particuli&egrave;re tel &ecirc;tre
+se caract&eacute;rise. Puis la dominante psychologique,
+habituellement analogue &agrave; la dominante physiologique,
+&eacute;tablie, il les r&eacute;sume en une phrase
+appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu
+ainsi pr&eacute;sent&eacute;. Coupeau, gouailleur, bon
+enfant les yeux gais et le nez camus, un peu niais
+en plusieurs occasions, se trouve montr&eacute; tel dans
+sa cour aupr&egrave;s de Gervaise, et r&eacute;sum&eacute; de
+m&ecirc;me
+par ces mots: &laquo;avec sa face de chien joyeux&raquo;;
+aux premiers chapitres du <i>Ventre de Paris</i> est
+d&eacute;crite la beaut&eacute; calme de Lisa, puis des actes
+de raisonnable placidit&eacute;, double trait que condense
+encore cette apposition r&eacute;p&eacute;t&eacute;e &laquo;avec sa
+face tranquille de vache sacr&eacute;e&raquo;: Saccard,
+br&ucirc;l&eacute; de toutes les fi&egrave;vres et de toutes les
+cupidit&eacute;s,
+est sans cesse suivi des adjectifs &laquo;gr&ecirc;le,
+rus&eacute;, noir&acirc;tre&raquo;, comme Ren&eacute;e, poss&egrave;de
+cette
+&laquo;beaut&eacute; turbulente&raquo; qui concentre la physionomie
+ardemment avide de joie, et les passions
+&agrave; subites sautes, de celle dont les faits d'&eacute;garement
+tiennent tout le volume. La force d'Eug&egrave;ne
+Rougon, la noble beaut&eacute; de Mme Grandjean, la
+s&eacute;duction d'Octave Mouret et la douce fermet&eacute;
+de Denise, sont ainsi empreints en une effigie,
+marqu&eacute;s par des faits et r&eacute;sum&eacute;s en une phrase.
+Ce dernier proc&eacute;d&eacute;, qui ressemble fort &agrave; celui
+des phrases-th&egrave;mes de Wagner, ayant le tort
+d'enserrer en formule constante un &ecirc;tre variable,
+est &eacute;limin&eacute; d'habitude de la figuration des
+personnages de second plan parmi lesquels se
+trouvent les &ecirc;tres les plus vifs que M. Zola ait
+produits. La Mme Lerat, de l'<i>Assommoir</i>, le sous-pr&eacute;fet
+de Poizat, le louche et gai boh&egrave;me Gilquin,
+Lantier p&acirc;le, lent et ravageur, le marquis de
+Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis
+et jet&eacute;s dans la vie commune, parlent et agissent
+avec des fa&ccedil;ons, des physionomies uniques.</p>
+<p>La m&ecirc;me mani&egrave;re r&eacute;aliste caract&eacute;rise chez
+M. Zola les ensembles o&ugrave; les personnes agissent
+dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
+<i>Fortune</i>, et le campement des insurg&eacute;s la nuit, dans
+Plassans, l'abb&eacute; Mouret et fr&egrave;re Archangias
+courant les Artaud, les luttes exasp&eacute;r&eacute;es
+de Florent contre les poissardes de la Halle
+command&eacute;es par la dynastie M&eacute;hudin, toutes
+ces sc&egrave;nes parfaitement localis&eacute;es se passent
+fait par fait. Rien de plus r&eacute;aliste que, dans
+<i>Son Excellence</i>, Eug&egrave;ne Rougon disgraci&eacute;,
+d&eacute;m&eacute;nageant
+de son cabinet au milieu des int&eacute;ress&eacute;es
+condol&eacute;ances de ses cr&eacute;atures, ni de plus visible
+que le d&eacute;braill&eacute; lascif de l'h&ocirc;tel o&ugrave;
+Clorinde
+Balbi pose nue la Diane. L'<i>Assommoir</i> est tout
+entier en magnifiques ensembles, de la bataille
+du lavoir &agrave; la noce, du large repas de la f&ecirc;te de
+Gervaise, &agrave; cette magistrale ribote o&ugrave; Lantier
+conduisant Coupeau au travail, l'&eacute;gare en une
+interminable suite de bibines, de la forge Goujet
+&agrave; la cellule capitonn&eacute;e de l'asile Saint-Anne.
+<i>Nana</i>, <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur des Dames</i>, la
+<i>Joie de vivre</i>, sont de m&ecirc;me bross&eacute;s en larges
+sc&egrave;nes, travers&eacute;es de gens visibles constitu&eacute;s
+eux-m&ecirc;mes de lin&eacute;aments, de notes biographiques,
+de menues perceptions de mouvements et
+de couleurs. Du haut en bas de son esth&eacute;tique,
+M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui
+compose ses caract&egrave;res d'actes, ses descriptions
+de d&eacute;tails, et &eacute;difie son oeuvre par ces atomes
+artistiques ind&eacute;finiment associ&eacute;s.</p>
+<p>Pour la partie la plus &eacute;tendue de son ensemble
+de romans, M. Zola emprunte ces &eacute;l&eacute;ments &agrave; la
+vie r&eacute;elle, et les reproduit tels que sa m&eacute;moire
+et ses sens et les ont per&ccedil;us et emmagasin&eacute;s. Les
+livres de M. Zola, comme ceux de tout grand r&eacute;aliste,
+poss&egrave;dent une v&eacute;rit&eacute; sup&eacute;rieure.
+Constamment
+construits par un minutieux d&eacute;taillement de
+faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises
+sur les lieux, et de spectacles r&eacute;ellement vus, ils
+tendent &agrave; donner de la vie une image ad&eacute;quate,
+aussi complexe, aussi vari&eacute;e, abondante en contrastes,
+sans que le choix, l'<i>id&eacute;al</i> personnel de
+l'auteur restreigne le rayon de son observation
+et r&eacute;sume la vie et les &acirc;mes en des extraits
+fragmentaires.
+C'est l&agrave; la v&eacute;ritable diff&eacute;rence entre
+un roman id&eacute;aliste et un roman r&eacute;aliste<a
+ name="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7"><sup>[7]</sup></a>.
+Les
+faits des r&eacute;cits de M. Barbey d'Aurevilly sont
+et peuvent &ecirc;tre chacun aussi vrais que ceux d'un
+roman de Balzac. La diff&eacute;rence est que l'un ne
+peint qu'une sorte de personnages, n'&eacute;prouve de
+sympathie artistique que pour un c&ocirc;t&eacute; de l'&acirc;me
+humaine, et un genre de catastrophes, tandis
+que l'autre de sa vaste et souple cervelle embrasse
+le monde en tous ses aspects, r&eacute;fl&eacute;chit,
+affectionne et reproduit toutes les &acirc;mes, respecte
+leur complexit&eacute; et donne d'une soci&eacute;t&eacute; &agrave;
+une &eacute;poque, une image qui lui &eacute;quivaut.</p>
+<p>En ce sens, que des personnes peu habitu&eacute;es
+&agrave; l'analyse trouveront subtil, les romans de
+M. Zola sont vrais. Ils arrivent &agrave; repr&eacute;senter
+l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants
+et ses passions, compl&egrave;tement, sans choix ou
+presque ainsi.</p>
+<p>La <i>Fortune des Rougon</i> contient &agrave; la fois une
+s&eacute;rie de faits sur la l&acirc;chet&eacute; stupide de quelques
+bourgeois, et une fra&icirc;che et sanglante idylle
+d'amour. La <i>Conqu&ecirc;te de Plassans</i> regorge de
+contrastes, du dur abb&eacute; Faujas &agrave; la molle femme
+qu'il domine; tout un village grouille dans <i>la
+Faute</i> entre deux eccl&eacute;siastiques oppos&eacute;s, une
+fille idiote et pub&egrave;re; et la charmante ensorceleuse
+du Paradou. Le <i>Ventre de Paris</i> regorge
+de physionomies et de caract&egrave;res. La Cadine,
+Lisa Quenu, Gavard, M. Lebigre surveillant les
+conspirateurs de son arri&egrave;re-boutique, les marchandes,
+de Claire M&eacute;hudin, en sa gr&acirc;ce sommeillante,
+&agrave; la bilieuse Mme Lecoeur, Pauline et Muche
+galopinant sous l'oeil ac&eacute;r&eacute; de Mlle Saget, constituent
+un magnifique et divers ensemble de cr&eacute;atures
+toutes humaines. <i>Son Excellence</i> et la <i>Cur&eacute;e</i>
+renseignent sur le Paris des d&eacute;molitions, contiennent
+des sc&egrave;nes et des gens d'une admirable vari&eacute;t&eacute;,
+des officieux du ministre aux convives de
+Saccard; &agrave; travers une promenade au Bois et
+une s&eacute;ance du Corps L&eacute;gislatif, le bapt&ecirc;me d'un
+prince, un bal de filles, une f&ecirc;te de bienfaisance,
+un Compi&egrave;gne, circule une foule de personnes
+en chair, marqu&eacute;es, caract&eacute;ristiques et agissantes,
+Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner,
+du Poizat, qui entourent ce colosse et ce gnome
+Eug&egrave;ne Rougon et Aristide Saccard. L'<i>Assommoir</i>
+et <i>Nana</i> pr&eacute;sentent en des pages connues
+tout le monde des ouvriers, tout le monde des
+filles et des petits th&eacute;&acirc;tres. <i>Pot-Bouille</i>, le <i>Bonheur
+des Dames</i>, <i>Germinal</i> d&eacute;bitent chacun une
+&eacute;norme tranche de la soci&eacute;t&eacute;, dont une <i>Page
+d'Amour</i> et la <i>Joie de vivre</i> d&eacute;taillent un point.</p>
+<p>Que l'on observe, en outre, que les personnages
+principaux de ces groupes, dont l'ensemble
+reproduit une nation en raccourci, sont
+&eacute;tudi&eacute;s souvent en tous leurs contrastes individuels.
+Dans Eug&egrave;ne Rougon, M. Zola marque le
+luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan,
+le louche coquin autant que le ministre.
+Dans la <i>Joie</i>, Pauline est d&eacute;taill&eacute;e des secrets
+de sa chair aux plis honteux de son &acirc;me. Clorinde
+Balbi a une nature courtisane, myst&eacute;rieuse,
+sup&eacute;rieure et baroque. Nana est naturelle, tendre,
+grossi&egrave;re, &eacute;cervel&eacute;e, stupide. Coupeau et
+Gervaise passent par d'admirables gradations
+d'une bonne sant&eacute; morale &agrave; l'extr&ecirc;me abaissement.
+Que l'on joigne &agrave; l'image de tous ces &ecirc;tres
+celle des lieux o&ugrave; ils vivent, des chambres, des
+salons, des cabinets de travail, des salles de
+spectacle, des &eacute;choppes, des magasins, des galetas,
+des bouges, des ateliers; celle des rues
+qui relient ces demeures, de l'avenue de l'Op&eacute;ra
+aux boulevards ext&eacute;rieurs, des ponts de la Seine
+aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux
+routes du Coron; celle enfin des paysages qui
+enclosent ces villes, les s&egrave;ches ar&ecirc;tes de la Provence,
+les plaines bl&ecirc;mes du Nord, les efflorescences
+du Paradou, les d&eacute;ferlements des mar&eacute;es
+normandes, l'on aura dans une dizaine de volumes
+un large ensemble de faits humains et physiques
+reproduisant en abr&eacute;g&eacute; presque toute la complexit&eacute;
+d'un pays en un temps.</p>
+<p>Quelques restrictions limitent, en effet, cette
+universalit&eacute;. Les personnages de M. Zola, s'ils
+comptent un nombre consid&eacute;rable d'&ecirc;tres bas,
+infimes, incomplets, malades ou rudimentaires,
+ne comprennent aucune des &acirc;mes sup&eacute;rieures
+et choisies, complexes, d&eacute;licates et rares, que
+montrent les hauts romanciers. Ni les grands
+hommes et les nobles femmes de Balzac n'apparaissent
+dans <i>les Rougon-Macquart</i>, ni les fervents
+ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes
+de Goncourt. M. Zola a constamment propos&eacute; &agrave;
+son analyse des caract&egrave;res simples et sains, ou
+d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;s par une maladie concr&egrave;te. La
+facilit&eacute;
+choisie de cette t&acirc;che permet qu'on l'accuse
+de manquer de psychologie, d&eacute;faut dont la pr&eacute;sence
+est confirm&eacute;e par la fixit&eacute; de ses caract&egrave;res.</p>
+<p>En tous ses livres, sauf l'<i>Assommoir</i>, les personnages
+restent les m&ecirc;mes du commencement
+&agrave; la fin, sans que leur vie, dont l'instabilit&eacute; normale
+est scientifiquement admise<a name="FNanchor_8_8"></a><a
+ href="#Footnote_8_8"><sup>[8]</sup></a>, varie d'un
+lin&eacute;ament. Bien plus, dans quelques-uns des
+livres r&eacute;cents de M. Zola, notamment dans <i>Nana</i>,
+le <i>Bonheur</i>, <i>Germinal</i>, le romancier, tout en conservant
+une vue tr&egrave;s nette des lieux o&ugrave; se passe
+son action, et d'excellentes aptitudes descriptives, a si bien
+simplifi&eacute; le m&eacute;canisme de ses
+personnages, leur pr&ecirc;te des conversations si banales
+et des caract&egrave;res si g&eacute;n&eacute;raux, qu'ils perdent
+toute individualit&eacute; nette. Au milieu de d&eacute;cors
+magnifiquement visibles, circulent des
+ombres d'autant plus t&eacute;nues. Enfin, M. Zola,
+comme tous les &eacute;crivains peu aptes &agrave; imaginer
+le m&eacute;canisme int&eacute;rieur de la machine humaine,
+et comme aucun des romanciers psychologues,
+montre les actes de ses personnages de pr&eacute;f&eacute;rence
+&agrave; leurs raisonnements, les effets plut&ocirc;t que
+les causes. De sorte que, le lecteur voyant ces
+cr&eacute;atures, de visage et de caract&egrave;re nettement
+d&eacute;fini, r&eacute;agir aux &eacute;v&eacute;nements sans
+h&eacute;sitation,
+sans d&eacute;bat, sans trouble, d'une fa&ccedil;on constamment
+cons&eacute;quente, identique et directe, se sent
+parfois en pr&eacute;sence d'&ecirc;tres trop simples pour
+des hommes.</p>
+<p>De m&ecirc;me, mais dans une plus faible mesure,
+les descriptions de M. Zola ne sont pas mat&eacute;riellement
+exactes. Tout artiste choisit entre les
+diverses sensations d'un ensemble celles que ses
+nerfs lui permettent de sentir le plus vivement.
+Pour M. Zola, cette s&eacute;lection porte &eacute;videmment
+sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont
+d&eacute;crites autant en termes ol&eacute;fiants qu'en termes
+color&eacute;s. Le parterre du Paradou est aussi plein
+de parfums que de corolles; et de la femme
+M. Zola conna&icirc;t les senteurs comme les incarnats.
+Toute page atteste de m&ecirc;me le colorisme du romancier.
+De l'&eacute;tal d'une poissonnerie il retient
+le cinabre, le bronze, le carmin et l'argent plut&ocirc;t
+que le fusel&eacute; des formes. Le jardin d'Albine
+est d&eacute;peint en larges touches roses et bleues et
+vertes. Du cort&egrave;ge baptismal du prince imp&eacute;rial,
+M. Zola per&ccedil;oit le blanc des dentelles, le vert
+des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'&eacute;clat
+des aciers et le braisillement des glaces. En confirmation
+de ces faits, M. Zola, critique d'art,
+d&eacute;fendit les coloristes extr&ecirc;mes, notamment
+Manet.</p>
+<p>Ces r&eacute;serves diminuent d&eacute;j&agrave; dans une faible
+mesure l'aptitude de M. Zola &agrave; reproduire exactement
+toute l'humanit&eacute; actuelle, et marquent
+des bornes &agrave; l'envergure de ce romancier, qui
+demeure cependant tr&egrave;s grande. Il est une autre
+cause d'un ordre tout diff&eacute;rent qui emp&ecirc;che
+encore M. Zola de voir et de rendre enti&egrave;rement
+toute la nature: son individualit&eacute; qui, dans l'ensemble
+totale des faits psychologiques et mat&eacute;riels, l'a port&eacute;
+&agrave; en pr&eacute;f&eacute;rer une s&eacute;rie dou&eacute;e
+d'un caract&egrave;re commun, &agrave; modifier certains rapports,
+&agrave; d&eacute;naturer certains aspects, &agrave; donner de
+tout ce qu'il d&eacute;crit une image notablement alt&eacute;r&eacute;e
+dans le sens de ses sympathies, c'est-&agrave;-dire de
+sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola n'&eacute;chappent
+pas &agrave; la formule que lui-m&ecirc;me a donn&eacute;e
+justement de toute oeuvre d'art: &laquo;La nature
+vue &agrave; travers un temp&eacute;rament.&raquo;</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">[7]</a>
+<div class="note">
+<p> Le critique anglais Vernon Lee a &eacute;mis une th&eacute;orie
+analogue
+dans son <i>Euphorion</i>.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">[8]</a>
+<div class="note">
+<p> Ribot, <i>Maladies de la personnalit&eacute;</i>, 1885.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+<p>Tous les caract&egrave;res que pr&eacute;sente l'humanit&eacute;
+ne semblent pas &agrave; M. Zola &eacute;galement dignes
+d'affection et d'indiff&eacute;rence. Il en pr&eacute;f&egrave;re
+certains,
+les montre avec faveur, et les exalte au-del&agrave; du
+vrai. La sant&eacute; physique ou morale ou double
+lui para&icirc;t adorable. Les quelques personnages
+lou&eacute;s dans ses romans sont bien constitu&eacute;s dans
+leur corps et leur esprit, ont des membres sans
+tare et une raison sans f&ecirc;lure, sont logiques,
+forts et humains. Le plein d&eacute;veloppement corporel
+m&ecirc;me, si l'activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale est
+atrophi&eacute;e
+par les fonctions v&eacute;g&eacute;tatives et animales, est
+consid&eacute;r&eacute; par M. Zola comme magnifique.
+D&eacute;sir&eacute;e,
+la belle idiote de <i>la Faute</i>, accroupie dans la
+chaleur de son poulailler et fr&eacute;missante du rut
+de ses b&ecirc;tes, est d&eacute;crite avec dilection, comme
+l'est aussi ce couple bestial et r&eacute;joui de Marjolin
+et de Cadine, qui prom&egrave;ne &agrave; travers les Halles
+son impudicit&eacute;. M&ecirc;me quand cet &eacute;quilibre
+physiologique
+s'allie &agrave; une &acirc;me m&eacute;chante et faible,
+M. Zola ne d&eacute;pouille point toute sympathie. Le
+teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont
+admir&eacute;s dans le <i>Ventre de Paris</i>, comme l'insolent
+bien-&ecirc;tre de Louise M&eacute;hudin et de sa
+m&egrave;re. Dans <i>Une Page</i>, la noble stature et le port
+junonien de Mme Grandjean son complaisamment
+drap&eacute;s, les sottises de Pauline Letellier s'excusent
+par le libre jeu de son corps de jeune fille saine
+sous ses jupes l&acirc;ches.</p>
+<p>Mais l'harmonie d'une &acirc;me noble, avec un
+corps bien portant, est pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e par le romancier.
+Sylv&egrave;re et Miette, l'attachement de ces deux
+enfants nets, chastes et tendres, sont racont&eacute;s
+avec amour. L'honn&ecirc;te et drue figure de
+Mme Fran&ccedil;ois ressort sur toutes les turpitudes du
+<i>Ventre de Paris</i>. Gervaise raisonnable et fra&icirc;che,
+au d&eacute;but de <i>l'Assommoir</i>, est aimable; Mme H&eacute;douin
+illumine de sa beaut&eacute; de femme de t&ecirc;te
+l'ignoble bourgeoisie de <i>Pot-Bouille</i>; Denise
+pousse &agrave; bout la raison vertueuse; et l'h&eacute;ro&iuml;ne
+de la <i>Joie de vivre</i> est de m&ecirc;me une fille sens&eacute;e,
+forte et savante.</p>
+<p>Que cet amour de l'&eacute;quilibre physique et
+moral n'est qu'une part d'un amour plus g&eacute;n&eacute;ral,
+celui de la vie, un indice le montre.
+Partout o&ugrave; la niaise pudeur des modernes
+s'attache &agrave; cacher les op&eacute;rations procr&eacute;atrices,
+M. Zola, d'une touche de chirurgien, &eacute;carte les
+voiles et d&eacute;signe le myst&egrave;re. Tout le second
+livre de <i>la Faute</i> c&eacute;l&egrave;bre la beaut&eacute; de
+l'accouplement.
+Les larges flux de sang des filles bien
+pub&egrave;res ne sont point dissimul&eacute;s. Rien de plus
+noble que les pages o&ugrave; est montr&eacute; l'enfantement
+de la femme. Celui de Gervaise tombant en
+travail sur le carreau, puis couch&eacute;e toute p&acirc;le
+dans son lit, tandis que Coupeau s'empresse
+bonnement dans la chambre; l'accouchement
+douloureux et mis&eacute;rable d'Ad&egrave;le dans sa mansarde,
+aboutissent &agrave; ces pages magistrales de
+la <i>Joie</i> o&ugrave; Pauline, sainement instruite des
+myst&egrave;res sexuels, assiste et coop&egrave;re &agrave; la
+d&eacute;livrance
+de Louise. Il semble qu'en toutes ces
+occasions, M. Zola touche aux spectacles pr&eacute;tendus
+honteux, en vertu de droits sup&eacute;rieurs,
+comme accomplissant une mission de grand r&eacute;v&eacute;lateur
+de la vie, charg&eacute; d'en d&eacute;couvrir les
+sources charnelles.</p>
+<p>Et cette vie dont il aime les bas commencements,
+il l'adore en ses deux grandes manifestations
+masculine et f&eacute;minine, la sensualit&eacute;
+de la femme et la force de l'homme. Tous les
+h&eacute;ros qu'il exalte sont des hommes forts, se d&eacute;pensant
+en action, accomplissant une grande
+oeuvre ou couronnant une grande ruine. Depuis
+le p&egrave;re Rougon qui, par un sourd travail de
+mine, &eacute;difie la fortune des siens, jusqu'&agrave; l'abb&eacute;
+Faujas conqu&eacute;rant Plassans, d'Aristide Saccard,
+qui d&eacute;molit une ville, et accumule des millions,
+&agrave; Octave Mouret qui, par l'adult&egrave;re, par le mariage,
+par l'incessante exploitation de la femme,
+&eacute;crase Paris de ses magasins, tous les grands
+hommes du romancier sont robustes, puissants,
+actifs sans compter, acharn&eacute;s en besogne,
+s'acquittant dans le monde de leur t&acirc;che de force
+vive, r&eacute;sum&eacute;s en ce colossal Eug&egrave;ne Rougon
+qui, solide et dur des &eacute;paules &agrave; l'&acirc;me, a la
+sourde tension d'une machine sous vapeur.</p>
+<p>Et si les hommes d&eacute;gagent ainsi leur force
+musculaire et volitionelle, les femmes exhalent,
+au profit de l'esp&egrave;ce, la s&eacute;duction de leur
+sensualit&eacute;.
+Que ce soit le simple et presque symbolique
+attrait d'une enfant ignorante pour un
+enfant oublieux, ou la salacit&eacute; diffuse d'une
+troupe de jeunes poissardes entourant de leurs
+gorges rebondies un souffreteux jeune homme,
+l'impudique nudit&eacute; d'une courtisane italienne
+achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres
+ou la prostitution d'une harscheuse, femelle &agrave;
+tous les m&acirc;les, la femme, chez Zola, toujours
+tend &agrave; l'homme le pi&egrave;ge de son sexe. Enivrant
+et dissolvant toute une soci&eacute;t&eacute; comme dans la
+<i>Cur&eacute;e</i>, victime passive dans les milieux ouvriers
+des grosses luxures et des coups, d&eacute;faillante et
+amoureuse dans <i>Une page</i>, s&eacute;duisant dans <i>Pot-Bouille</i>
+un cacochyme d&eacute;labr&eacute; en un mariage
+aussit&ocirc;t souill&eacute;, domptant &agrave; force de refus, dans
+le <i>Bonheur des dames</i>, un obstin&eacute; viveur, toutes,
+d&eacute;peintes en leur fonction ut&eacute;rine, se r&eacute;sument
+en cette <i>Nana</i>, folle et affolante de son corps,
+qui subjugue par la douceur de son embrassement
+toute une cavalerie, des ouvriers aux
+princes, des enfants aux polissons s&eacute;niles.</p>
+<p>C'est en vertu de ces deux pr&eacute;dilections, sous
+un souffle de volupt&eacute; ou un afflux de force, que
+M. Zola d&eacute;nature le r&eacute;el et le grossit. La
+v&eacute;g&eacute;tation
+&eacute;panouie et luxuriante du Paradou est
+suscit&eacute;e par les amours qui s'y consomment,
+comme l'inceste de Ren&eacute;e embrase et assombrit
+la serre de son palais, transforme en une orgie
+babylonienne le bal o&ugrave; sa gr&ecirc;le silhouette
+transpara&icirc;t
+d&eacute;v&ecirc;tue. L'h&ocirc;tel de Nana sertit dans sa
+splendeur le corps radieux de cette invincible
+fille, comme sont grossies pour la rehausser les
+turbulences du Grand-Prix o&ugrave; elle triomphe, et
+exag&eacute;r&eacute;es pour montrer son empire les ruines
+qu'elle accumule. Par contre, la s&eacute;duction du
+magasin dans le <i>Bonheur</i>, le fouillis de ses soies,
+l'app&eacute;tence de ses chalandes et la rouerie de
+ses vendeurs sont amplifi&eacute;s pour venger de cette
+domination, la force de l'homme, port&eacute;e &agrave; l'&eacute;norme
+dans les sp&eacute;culations de Saccard et les
+actes de Rougon, repr&eacute;sent&eacute;e invincible dans la
+chastet&eacute; farouche de l'abb&eacute; Faujas et de fr&egrave;re
+Archangias.</p>
+<p>Tous les ensembles dans lesquels les caract&egrave;res
+de force humaine, de luxure, de puissance,
+d'exub&eacute;rance, peuvent &ecirc;tre reconnus par association,
+sont exalt&eacute;s par M. Zola.</p>
+<p>Dans l'<i>Assommoir</i>, la bataille des deux lavandi&egrave;res
+est hom&eacute;rique, et le repas pour la f&ecirc;te
+de Gervaise pantagru&eacute;lique. L'alambic du p&egrave;re
+Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il
+avait conscience du poison qu'il &eacute;labore. Les
+Halles de Paris sont assur&eacute;ment plus grandes
+dans le roman que dans l'atmosph&egrave;re. Un puits
+de mine o&ugrave; descendent des cages ressemble &agrave; un
+Moloch d&eacute;vorateur d'hommes. La mer montante
+livre aux falaises de Bonneville de formidables
+assauts. Dans toute la s&eacute;rie de ses romans,
+M. Zola ne mentionne aucune &eacute;nergie mat&eacute;rielle
+ou humaine sans l'exag&eacute;rer d&eacute;mesur&eacute;ment.</p>
+<p>Le romancier se borne d'habitude pour ce
+grossissement &agrave; d&eacute;crire en d&eacute;tail l'ensemble
+exag&eacute;r&eacute;, comme si ses sens le lui avaient
+pr&eacute;sent&eacute;
+tel. Mais parfois son penchant &agrave; l'&eacute;norme
+et au complet l'entra&icirc;nent &agrave; user de
+proc&eacute;d&eacute;s
+que leur contradiction avec ses doctrines rend
+int&eacute;ressants. Pour montrer plus intense un acte
+ou un personnage, il le place de force dans un
+milieu similaire; pour amplifier un individu ou
+un sujet, il use de deux artifices romantiques:
+l'antith&egrave;se, le symbolisme.</p>
+<p>Dans la <i>Faute de l'Abb&eacute; Mouret</i>, le Paradou
+fournit in&eacute;puisablement de d&eacute;cors assortis
+l'amour qui s'y passe. L'abb&eacute; rena&icirc;t avec le printemps;
+c'est sous une pluie de roses p&eacute;tales,
+qu'Albine d&eacute;voile ses chairs ros&eacute;es; le fauve
+h&eacute;rissement
+des plantes grasses exacerbe les d&eacute;sirs
+du couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu,
+lascif et mystique, pour se m&ecirc;ler; et
+c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire.
+Claire M&eacute;hudin, montrant ses viviers, en est
+dou&eacute;e d'aspects fluviatiles; la Sarriette est savoureuse
+comme les fruits qui s'&eacute;talent autour d'elle,
+et seulement dans l'atmosph&egrave;re empest&eacute;e d'une
+fromagerie, Mlle Saget et Mme Lecoeur peuvent
+&eacute;changer d'&acirc;cres m&eacute;disances. La serre o&ugrave; se
+r&eacute;p&egrave;te l'inceste de Maxime et de Ren&eacute;e est
+embras&eacute;e,
+lascive et d&eacute;lictueuse. Coupeau revenant
+pour la premi&egrave;re fois avin&eacute; chez Gervaise
+d&eacute;braill&eacute;e,
+passe par la puanteur du linge que l'on
+recompte. Dans <i>Une Page</i>, le ciel au-dessus de
+Paris refl&egrave;te patiemment l'humeur de l'h&eacute;ro&iuml;ne,
+entre toutes les habitantes &eacute;lues. Nana d&eacute;v&ecirc;tue
+dans un boudoir, les bonnes de <i>Pot-Bouille</i>,
+affen&ecirc;tr&eacute;e sur leur arri&egrave;re-cour f&eacute;tide,
+accomplissent
+dans un lieu convenable des actes appropri&eacute;s.
+Ces sc&egrave;nes, ces personnages et d'autres
+sont situ&eacute;s dans le milieu qui peut les rendre
+plus significatifs, plus librement d&eacute;velopp&eacute;s. Que
+ce proc&eacute;d&eacute; revient &agrave; d&eacute;ranger l'ordre vrai
+des
+faits pour instituer d'artificielles co&iuml;ncidences,
+il est inutile de le montrer.</p>
+<p>Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue,
+M. Zola s'accoutume &agrave; rendre plus marqu&eacute;
+un acte ou un type en l'accolant &agrave; son contraste.
+Dans <i>la Faute</i>, les deux pr&ecirc;tres sont antith&eacute;tiques
+comme les deux parties du livre, dont
+l'une pose la haine de la nature et l'autre sa voluptueuse
+revanche. Dans <i>Son Excellence</i>, &agrave; la
+force m&acirc;le de Rougon, la souple beaut&eacute; de Clorinde
+Balbi fait contre-poids. Ren&eacute;e se d&eacute;sesp&egrave;re
+du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les
+amours de Rosalie et de son soldat sont le pendant
+grotesque de ceux d'H&eacute;l&egrave;ne et du Dr Deberle.
+Le <i>Bonheur des Dames</i> met en opposition Octave
+Mouret, l'action, et Valagnose, pessimiste
+inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
+Florent raconte ses faims de Cayenne. &Agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de Pauline, qui repr&eacute;sente la moiti&eacute; saine de la
+femme, est plac&eacute;e Louise qui en montre le c&ocirc;t&eacute;
+d&eacute;licatement maladif. La Maheude, chez les Gr&eacute;goire,
+met en contraste le travail et le capital,
+l'aisance bourgeoise et la mis&egrave;re des ouvriers.</p>
+<p>Ces antith&egrave;ses n&eacute;cessitent d&eacute;j&agrave; le
+grossissement
+des personnages oppos&eacute;s. Suivant ce penchant,
+M. Zola en vient &agrave; assigner &agrave; ses principales
+figures les caract&egrave;res de toute une classe.
+L'abb&eacute; Faujas est le pr&ecirc;tre, et Nana la fille. Le
+<i>Ventre de Paris</i> met aux prises les affam&eacute;s et
+les repus, <i>Son Excellence</i>, la force et la luxure.
+Sans cesse, par une pouss&eacute;e instinctive qui
+fait sauter le lien de ses doctrines et contredit les
+dehors de son art, le grand po&egrave;te qu'est M. Zola
+tend au d&eacute;mesur&eacute;, au typique, &agrave; l'incarnation,
+personnifie, en des &ecirc;tres devenus tout &agrave; coup
+surhumains, les plus simples et les plus abstraites
+manifestations de la force vitale. Et sans
+cesse aussi, ayant assimil&eacute; les &acirc;mes aux
+&eacute;l&eacute;ments,
+le romancier pr&ecirc;te, en retour, aux forces
+naturelles, de sourdes et inarticul&eacute;es passions;
+parle de l'ent&ecirc;tement des vagues et du rut de la
+terre; fait souffrir une machine des coups qui la
+mutilent; assigne &agrave; une maison l'humeur rogue
+de ses locataires. En cette &eacute;quitable transposition,
+qui rend &eacute;gal un individu &agrave; une &eacute;nergie et
+un ensemble mat&eacute;riel &agrave; un individu, appara&icirc;t
+l'instinct fondamental de M. Zola, pour qui tout
+&ecirc;tre se r&eacute;duit en force, et pour qui toute force
+est similaire.</p>
+<p>Ayant ainsi d&eacute;laiss&eacute; le r&eacute;el pour
+l'id&eacute;al,
+M. Zola devint n&eacute;cessairement pessimiste et misanthrope.
+Comparant les fortes et compl&egrave;tes
+cr&eacute;ations de son esprit aux &ecirc;tres que ses sens
+lui montrent, apercevant le moment vital qu'il
+adore, la sant&eacute;, la raison, la vertu, &eacute;parses,
+restreintes
+et m&ecirc;l&eacute;es en d'imparfaites manifestations,
+M. Zola est rempli d'un d&eacute;go&ucirc;t pitoyable
+ou ironique pour l'humanit&eacute;. Il s'attache &agrave;
+pr&eacute;senter
+de cruels contrastes o&ugrave; les personnages
+dignes de bonheur sombrent dans un incident
+grotesque. Florent, arr&ecirc;t&eacute; et envoy&eacute; &agrave;
+Cayenne
+pour s'&ecirc;tre &eacute;pouvant&eacute; sur le cadavre
+d'une fille tu&eacute;e par la troupe, passe, &agrave; son
+d&eacute;part,
+pr&egrave;s d'un carrosse de femmes dont les rires
+l'accompagnent. Le peloton de gendarmes venu
+pour r&eacute;primer la gr&egrave;ve des mineurs prot&egrave;ge les
+cro&ucirc;tes de vol-au-vent destin&eacute;es au d&icirc;ner du
+directeur.
+Le romancier prend plaisir &agrave; ne point
+faire reconna&icirc;tre la bont&eacute; de ses personnages
+sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes
+m&eacute;disances; Pauline, grug&eacute;e, est ha&iuml;e de
+Mme Chanteau. De lugubres incidents, propres &agrave;
+faire douter de la justice sociale, la torture de
+Lalie par son p&egrave;re, l'arrestation de Martineau
+mourant, sont racont&eacute;s avec complaisance.
+Parmi les filles qui passent par l'&eacute;glise de l'abb&eacute;
+Mouret, pas une n'est d&eacute;cente; des p&ecirc;cheurs de
+Bonneville, pas un honn&ecirc;te; des bourgeois de
+<i>Pot-Bouille</i>, pas un estimable. Il accumule les catastrophes,
+les insucc&egrave;s, les d&eacute;faillances et les
+tares. Dans le <i>Ventre de Paris</i>, les gredins
+triomphent des bons. La <i>Fortune des Rougon</i>,
+la <i>Faute, Une page, Germinal</i>, sont souill&eacute;s du
+sang des justes. Si la <i>Cur&eacute;e, Son Excellence</i>,
+l'<i>Assommoir</i> et <i>Nana</i> ne se terminent pas par un
+deuil digne d'&ecirc;tre plaint, c'est que leurs personnages
+sont tous d&eacute;testables. Et si les plaintes sur
+l'inutilit&eacute;, la tristesse et l'odieux de la vie humaine
+ne sont point constantes dans les livres
+de M. Zola, c'est que le romancier, id&eacute;aliste &agrave;
+demi, persiste &agrave; l'adorer, m&ecirc;me en ses manifestations
+imparfaites, mais actuelles et existantes.</p>
+<p>Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme,
+terme de notre analyse, &agrave; la vue magnifi&eacute;e
+des hommes et des choses dont il d&eacute;coule;
+de celle-ci &agrave; l'amour de la vie, de la force, de
+la sensualit&eacute;, de la raison et de la sant&eacute;, ses
+causes; que l'on se rappelle le r&eacute;alisme de
+proc&eacute;d&eacute;s
+et de vision que ces id&eacute;aux r&eacute;sument, l'on
+aura, je pense, les gros lin&eacute;aments de l'oeuvre
+de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
+morale commencent &agrave; affleurer.</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+<p>Le cas psychologique de M. Zola est singulier.
+Nous poss&eacute;dons en lui un artiste composite chez
+lequel se m&ecirc;lent en un rare assemblage, les
+dons du r&eacute;aliste et certains de ceux de l'id&eacute;aliste,
+sans se nuire, sans que les uns annulent,
+refoulent ou subordonnent les autres. La coop&eacute;ration
+des facult&eacute;s exactes et de celles qui
+portent le romancier &agrave; alt&eacute;rer la r&eacute;alit&eacute;
+est
+facile et fructueuse en des oeuvres homog&egrave;nes
+dans lesquelles l'analyse seule distingue des disparates.
+Cette association intime de tendances
+diverses porte &agrave; leur attribuer une cause commune,
+et peut-&ecirc;tre une seule hypoth&egrave;se sur le
+m&eacute;canisme intellectuel de M. Zola, suffira &agrave;
+rendre compte des proc&eacute;d&eacute;s et des &eacute;motions
+apparemment contraires que nous avons s&eacute;par&eacute;es
+dans son oeuvre.</p>
+<p>On peut imaginer un esprit enregistreur, &eacute;minemment
+apte &agrave; percevoir par les sens, &agrave; retenir
+et &agrave; se figurer les mille manifestations de la vie
+d&eacute;crivant les objets, les physionomies et les
+caract&egrave;res de la fa&ccedil;on dont ils apparaissent par
+le d&eacute;taillement de leurs parties et l'&eacute;num&eacute;ration
+de leurs actes; parvenant, gr&acirc;ce &agrave; une accumulation
+de notes internes, &agrave; avoir d'une nation &agrave; une
+certaine &eacute;poque une connaissance aussi compl&egrave;te
+que celle dont nous avons marqu&eacute; les
+limites. Cet esprit, anim&eacute; comme presque toutes
+les &acirc;mes humaines, de l'amour des conditions
+utiles &agrave; son esp&egrave;ce, arriverait naturellement
+&agrave; les abstraire de ses exp&eacute;riences, &agrave;
+&eacute;prouver
+ainsi pour la sant&eacute;, la raison, la sensualit&eacute;, la
+force, un attachement admiratif, &agrave; ressentir une
+sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera
+de parler d'un paysage luxuriant et estival,
+d'une foule fluctuant, de l'obstination volontaire
+de ses h&eacute;ros, de la volupt&eacute; conqu&eacute;rante de
+ses femmes, de n'importe quel grand r&eacute;ceptacle
+de force d&eacute;l&eacute;t&egrave;re ou non, mais agissante et
+dynamique.
+Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu
+&agrave; ces sympathies, comparant leur objet&#8212;de
+pures id&eacute;es&#8212;aux mis&eacute;rables &eacute;l&eacute;ments dont
+il est extrait&#8212;la r&eacute;alit&eacute;&#8212;se prenne de tristesse
+et de m&eacute;pris pour l'imperfection et l'hostilit&eacute;
+des choses, se sente irrit&eacute; contre les vices
+mesquins et les vertus compromises des cr&eacute;atures
+vivantes, parvienne au pessimisme col&egrave;re qui
+caract&eacute;rise toute l'oeuvre de M. Zola.</p>
+<p>Cette hypoth&egrave;se est s&eacute;duisante mais vraisemblable
+en partie seulement. M. Zola ne poss&egrave;de
+aucune des qualit&eacute;s secondaires qui permettraient
+de lui attribuer de grandes aptitudes
+&agrave; la g&eacute;n&eacute;ralisation. Cesser tout &agrave; coup de
+penser
+les choses r&eacute;elles, en d&eacute;tacher un caract&egrave;re
+extr&ecirc;mement compr&eacute;hensible et ne plus
+concevoir les individus qu'en tant qu'ils participent
+de cet attribut m&eacute;taphysique est le fait
+soit d'une intelligence sp&eacute;culative et savante,
+soit parfois d'un styliste &eacute;m&eacute;rite, d'un homme
+au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment
+la synth&egrave;se que les mots ont faits de nos
+id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales. Or M. Zola n'est ni un
+&eacute;crivain
+extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme
+habitu&eacute; &agrave; manier les pens&eacute;es abstraites comme
+le montre sa psychologie rudimentaire et les
+quelques articles o&ugrave; il a tent&eacute; d'appliquer &agrave; la
+litt&eacute;rature les proc&eacute;d&eacute;s de la science.</p>
+<p>C'est en lui-m&ecirc;me et non au dehors que M. Zola
+&agrave; trouv&eacute; le type de son id&eacute;al. Dou&eacute; d'un
+temp&eacute;rament
+combatif que marquent ses pol&eacute;miques,
+ayant opini&acirc;trement lutt&eacute; contre la mis&egrave;re,
+contre l'insucc&egrave;s, contre le m&eacute;pris et l'inintelligence
+publics, poss&eacute;dant la t&ecirc;te massive et les
+&eacute;paules carr&eacute;es des ent&ecirc;t&eacute;s, sa
+volont&eacute; tenace,
+son amour-propre lui ont donn&eacute; l'instinct et
+l'adoration de la force. Born&eacute; par d'autres dons
+&agrave; la carri&egrave;re litt&eacute;raire, retir&eacute; des
+batailles dans
+son ermitage de M&eacute;dan, la sourde tension de ses
+centres moteurs s'est d&eacute;pens&eacute;e &agrave; douer
+d'&eacute;nergie
+consciente des &ecirc;tres et des &eacute;l&eacute;ments que
+son intelligence lui montrait faibles et sourds
+comme ils sont. Choisissant parmi ses semblables
+et dans les grands ph&eacute;nom&egrave;nes naturels ceux
+qui manifestent quelque emportement, les p&eacute;trissant
+de ses propres mains, servant indistinctement
+aux hommes et aux choses les imp&eacute;rieuses
+effluves qui sourdaient en lui, il rend
+colossales les &acirc;mes et les forces. D'un ministre
+m&eacute;diocre, d'un calicot entreprenant il &eacute;labore
+les types du despote et de l'exploiteur; ses foules
+roulent comme des fleuves; ses mers d&eacute;ferlent
+en cataractes; ses champs suent la s&egrave;ve, ses
+&eacute;difices s'&eacute;tagent d&eacute;mesur&eacute;ment; une mine,
+un
+assommoir, un magasin sont de formidables
+centres de forces d&eacute;l&eacute;t&egrave;res, bienfaisants, actifs.
+Et la femme, force elle aussi, doublement
+magnifi&eacute;e en sa puissance par le volontaire, en
+son charme par le m&acirc;le, devient la rayonnante
+et redoutable cr&eacute;ature capable d'enivrer le
+monde.</p>
+<p>Cet absolu amour pour les forts qui seul e&ucirc;t
+conduit M. Zola &agrave; cr&eacute;er de gigantesques abstractions,
+contr&ocirc;l&eacute; et contrari&eacute; par son exacte
+vision de r&eacute;aliste, se retourne en un absolu
+m&eacute;pris pour les malades, les vicieux, les m&eacute;diocres,
+les &ecirc;tres mixtes et faibles, c'est-&agrave;-dire,
+pour toutes choses et pour tous les hommes
+r&eacute;els. Ces spectacles quotidiens et cette humanit&eacute;
+courante, incapables d'aucun d&eacute;veloppement
+extr&ecirc;me, ne contenant de l'&eacute;nergie universelle
+qu'une imperceptible dose, mesquins, transitoires
+et n&eacute;gligeables, pr&eacute;sents cependant et s'imposant
+sans cesse &agrave; l'attention de son intelligence
+r&eacute;aliste, l'exasp&egrave;rent, l'affligent, le
+d&eacute;go&ucirc;tent et
+l'attirent. M. Zola est la victime de ses sens.
+Son pessimisme vient de la contradiction incessante
+entre la r&eacute;alit&eacute; qu'il ne peut ne pas voir
+et l'id&eacute;al dynamique que sa nature de lutteur le
+force &agrave; cr&eacute;er et &agrave; aimer. En ces deux termes
+dont nous venons de marquer la coop&eacute;ration et
+l'antagonisme&#8212;r&eacute;alisme intellectuel, id&eacute;alisme
+volitionnel&#8212;son organisation c&eacute;r&eacute;brale peut
+&ecirc;tre r&eacute;sum&eacute;e.</p>
+<p>Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt,
+des romanciers russes, par-dessus tout de Balzac,
+le double temp&eacute;rament de M. Zola montre qu'il
+n'existe pas plus d'&eacute;crivains purement r&eacute;alistes
+qu'il n'y a d'absolus id&eacute;alistes.<br>
+<br>
+</p>
+<hr style="width: 45%;">
+<br>
+<h3>L'OEUVRE<a name="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9"><sup>[9]</sup></a></h3>
+<h3>PAR &Eacute;MILE ZOLA</h3>
+<br>
+<p>Le nouveau livre de M. Zola est un roman;
+il est aussi un code d'esth&eacute;tique. Cette esth&eacute;tique
+est absurde. Les lieux communs de l'intransigeance
+imperturbablement oppos&eacute;s aux
+lieux communs de l'&eacute;cole, prennent avec ceux-ci
+un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
+disent: il faut peindre noble; les autres, il faut
+peindre en plein air, il faut peindre clair, il faut
+peindre d'apr&egrave;s nature; et voil&agrave; Claude Lantier
+qui se met &agrave; prof&eacute;rer des mal&eacute;dictions contre
+les artistes sans aveu, qui fabriquent leurs
+tableaux dans le &laquo;jour de cave&raquo; d'un atelier.</p>
+<p>Il est oiseux de demander si Rembrandt peint
+en plein air, s'il peint clair, et d'apr&egrave;s nature,
+ses anges et son <i>Bon Samaritain</i>. Il vaut mieux
+faire observer qu'un pr&eacute;cepte de facture reste
+une simple recette, que peindre d'une certaine
+fa&ccedil;on ne veut jamais dire peindre bien de cette
+fa&ccedil;on, que l'important est de peindre bien et que
+la fa&ccedil;on n'y est pour rien, que Velasquez et
+Rubens se valent, que toutes les querelles et les
+gros mots sur les proc&eacute;d&eacute;s manuels de l'art ne
+signifient rien, que la seule chose n&eacute;cessaire
+est d'avoir du g&eacute;nie, que les proc&eacute;d&eacute;s m&ecirc;me
+de
+Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury,
+de Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de
+magnifiques oeuvres s'ils &eacute;taient employ&eacute;s par
+des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
+plein air est la derni&egrave;re qu'il faille d&eacute;fendre,
+puisque, &agrave; l'heure actuelle, elle n'a pas encore
+donn&eacute; un seul chef-d'oeuvre? D'une main tout
+aussi experte, M. Zola touche &agrave; l'esth&eacute;tique du
+roman, et reprenant en bouche les grands termes
+de positivisme et d'&eacute;volutionnisme, il part en
+guerre contre la psychologie et d&eacute;nonce tous
+ceux qui n'&eacute;tudient de l'homme que l'&acirc;me, sans
+se souvenir de l'influence du corps sur le cerveau.
+Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais
+oublier dans une oeuvre d'imagination que les
+personnages sont des &ecirc;tres physiques en chair
+et en os et qu'en une certaine mesure et sauf
+de nombreuses exceptions (Louis Lambert, Spinoza)
+le fonctionnement de leurs cerveaux
+s'influe du cours du sang et de l'activit&eacute; des visc&egrave;res,
+personne n'y contredira. C'est un truisme
+dont la nouveaut&eacute; n'est d'ailleurs destin&eacute;e &agrave;
+r&eacute;volutionner
+que les romans absolument m&eacute;diocres
+de toutes les &eacute;poques. Si M. Zola veut
+dire, par contre, que le cerveau est un organe
+comme un autre, que la pens&eacute;e ne joue pas dans
+la caract&eacute;risation d'un individu un r&ocirc;le plus
+consid&eacute;rable
+que son estomac ou son fiel, cela est
+simplement faux.</p>
+<p>C'est la pens&eacute;e qui est le centre, et le corps
+la p&eacute;riph&eacute;rie; la science le d&eacute;montre apr&egrave;s
+que
+l'exp&eacute;rience l'a constat&eacute;, et au nom m&ecirc;me de
+l'&eacute;volutionnisme, l'activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale
+&eacute;tant la plus
+r&eacute;cente est la plus haute, et l'&ecirc;tre qui pense le
+plus &eacute;tant le plus noble, est le plus int&eacute;ressant.
+Faut-il citer toute la psychologie scientifique et
+toute l'ethnologie pour montrer que c'est r&eacute;trograder
+vers le pass&eacute;, que de consid&eacute;rer en
+l'homme l'&ecirc;tre instinctif et inconscient de
+pr&eacute;f&eacute;rence
+&agrave; l'&ecirc;tre conscient, pensant, voulant, r&eacute;solu
+et moral? Il serait cruel de battre M. Zola sur
+presque toutes ses assertions par les autorit&eacute;s
+qu'il invoque et de lui montrer une bonne fois
+qu'il n'est plus permis aujourd'hui de lancer au
+hasard les affirmations que lui dicte son temp&eacute;rament,
+qu'il y a des raisons aux choses et qu'en
+plusieurs points l'esth&eacute;tique de ses adversaires,
+malheureusement m&eacute;diocres et ineptes, des
+Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la
+sienne, qu'enfin Balzac, Tolsto&iuml; et m&ecirc;me Flaubert,
+ont montr&eacute; une bonne fois comment on peut embrasser
+la nature enti&egrave;re sans en omettre le
+couronnement et rester r&eacute;alistes tout en analysant
+le g&eacute;nie et la noblesse morale.</p>
+<p>Nous avons tenu &agrave; dire nettement ce que nous
+pensons de l'esth&eacute;tique naturaliste, parce qu'elle
+est erron&eacute;e d'abord comme toute esth&eacute;tique de
+parti, puis parce qu'elle trouble l'appr&eacute;ciation
+exacte des oeuvres de M. Zola. Autant cet &eacute;crivain
+nous para&icirc;t pi&egrave;tre penseur, mal renseign&eacute; et peu
+sp&eacute;culatif, autant nous l'admirons pour son
+g&eacute;nie incomplet mais puissant. Toute la premi&egrave;re
+partie de l'<i>Oeuvre</i>, cette histoire lentement
+d&eacute;velopp&eacute;e
+de l'affection de Christine et de Claude,
+les magnifiques sc&egrave;nes o&ugrave; elle se r&eacute;sout &agrave;
+&ecirc;tre
+le mod&egrave;le de son amant, o&ugrave; elle se livre &agrave; lui,
+revenu
+croulant sous les hu&eacute;es, leur idylle de Bennecourt,
+sont de grands et vrais tableaux o&ugrave; la
+vie fr&eacute;mit, o&ugrave; la sympathie jaillit du coeur du
+lecteur. Et cette lamentable fin encore du m&eacute;nage
+artistique, cette noire existence mis&eacute;rable
+et d&eacute;braill&eacute;e dans l'atelier du haut de Montmartre,
+Claude se brutalisant, s'exaltant et s'affolant &agrave;
+l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre,
+tandis que Christine s'attache &agrave; son amour tari,
+lutte contre le dess&egrave;chement de coeur de son
+mari, finit par l'arracher &agrave; l'art auquel il tenait
+de toutes ses fibres, mais l'ab&icirc;me et le tue du
+coup; toute cette trag&eacute;die humaine donnant &agrave;
+toucher de pauvres chairs frissonnantes, &agrave; voir
+des larmes dans des orbites creux, et des m&acirc;choires
+serr&eacute;es, et des poings abandonn&eacute;s, nous
+a enthousiasm&eacute; et &eacute;mu. De tous nos romanciers
+actuels, M. Zola est le seul &agrave; donner cette sensation
+d'humanit&eacute; vivante et souffrante, et il y parvient,
+comme tous les grands artistes, en nous
+montrant des &acirc;mes, des &ecirc;tres moraux. Dans ce
+roman, l'&eacute;tude du milieu artistique est d&eacute;plorable,
+fausse et incompl&egrave;te. Ce que nous y aimons,
+c'est cette Christine si bonne, si douce, sens&eacute;e,
+aimante, d'une si belle noblesse d'&acirc;me et toute
+simple; c'est m&ecirc;me cette brute de Lantier, qui,
+s'il ne mettait une grossi&egrave;ret&eacute; de manoeuvre &agrave;
+clamer des th&eacute;ories ridicules, serait en somme
+un &ecirc;tre bon, simple et fort, qui e&ucirc;t pu &ecirc;tre un
+brave homme faisant des heureux autour de lui,
+s'il n'&eacute;tait all&eacute; se perdre dans une carri&egrave;re
+o&ugrave; il
+est, malgr&eacute; son intransigeance, un m&eacute;diocre et
+un rat&eacute;; c'est Sandoz, d'une si belle fermet&eacute;,
+t&ecirc;tu, paisible et solide, ayant une id&eacute;e en t&ecirc;te et
+la r&eacute;alisant patiemment sans se tourner aux clameurs
+sur ses talons. Toutes ces &acirc;mes sans doute
+sont rudimentaires, simples, sans d&eacute;veloppement
+vers le haut et sans complexit&eacute; dans la profondeur.
+M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
+n'est en effet pas un grand psychologue, et ce
+d&eacute;faut interdit de le classer avec les tr&egrave;s grands.
+Mais il a le don supr&ecirc;me de la vie, il sait souffler
+sur un &ecirc;tre et faire que les tempes battent, que
+les yeux regardent, que les muscles se tendent. Il
+a encore ce que personne n'a eu avant lui, le
+don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les &ecirc;tres
+moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels,
+et sans autres qualit&eacute;s qu'une grande bont&eacute; et
+une forte volont&eacute;. Pour la classe bourgeoise,
+pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable.
+Enfin, il a con&ccedil;u le premier, sans la r&eacute;aliser,
+malheureusement, la grande id&eacute;e que le roman
+ne devait pas &ecirc;tre une &eacute;tude individuelle, mais
+bien une vue d'ensemble o&ugrave; passerait la foule,
+o&ugrave; s'&eacute;talerait toute une &eacute;poque, et qui,
+d&eacute;centralis&eacute;
+et ind&eacute;fini, engloberait tout un peuple
+dans un temps et toute une ville. Ceux qui reprendront,
+apr&egrave;s M. Zola, la t&acirc;che de continuer
+le roman moderne devront partir de ce grand
+&eacute;crivain plus vaste qu'&eacute;lev&eacute;, mais qui a
+construit,
+une fois pour toutes, les assises des oeuvres futures.
+Avec le Flaubert de l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>,
+avec le Tolsto&iuml; de la <i>Guerre et la Paix</i>,
+avec tout Balzac, avec les psychologues comme
+Stendhal et les individualistes comme les de Goncourt,
+les <i>Rougon-Macquart</i>, seront les anc&ecirc;tres
+du roman d&eacute;motique futur, o&ugrave; il y aura des cerveaux
+et des corps, le peuple et les chefs, les
+d&eacute;grad&eacute;s et les g&eacute;nies, de la chair et des nerfs,
+le sang et la pens&eacute;e.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">[9]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue contemporaine</i>.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="HUGO"></a><br>
+<h2>VICTOR HUGO<a name="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10"><sup>[10]</sup></a></h2>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<p>Au lecteur qui p&eacute;n&egrave;tre dans l'oeuvre colossale,
+touffue, confuse, et m&ecirc;l&eacute;e de M. Victor Hugo,
+un &eacute;tonnement s'impose d'abord. Il ressent la
+luxuriante abondance du style, la profusion des
+mots, des tournures, des p&eacute;riodes, la vari&eacute;t&eacute;
+des figures, la richesse des terminologies, l'entassement
+de paragraphes sur paragraphes, les
+infinies suites de strophes.</p>
+<p>S'il s'efforce de discerner la loi de ces d&eacute;veloppements,
+et la cause de cette opulence, s'il
+tente de classer les id&eacute;es d'un alin&eacute;a, les aspects
+d'une description, les traits d'une physionomie
+et les phases d'une oeuvre, il d&eacute;couvrira aussit&ocirc;t
+que la principale habitude de style et de composition
+chez M. Victor Hugo, celle par qui il
+obtient ses effets les plus caract&eacute;ristiques et les
+plus intenses, est la r&eacute;p&eacute;tition. Pas une page et
+pas une suite de pages du po&egrave;te, qui ne soit
+ainsi &eacute;crite par une s&eacute;rie petite ou &eacute;norme de
+variations ais&eacute;ment s&eacute;parables. Chacune d&eacute;bute
+par une phrase-th&egrave;me exposant l'id&eacute;e que
+M. Victor Hugo se propose d'amplifier; puis
+vient une redite, puis une autre en termes de
+plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts,
+aboutissant de pousse en pousse &agrave; cette efflorescence,
+l'image, qui termine le d&eacute;veloppement,
+marque le passage &agrave; un autre th&egrave;me ind&eacute;finiment
+suivi d'autres.</p>
+<p>On peut noter des vers comme ceux-ci:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Nous sommes les passants, les foules et les
+races:<br>
+</span><span>Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;<br>
+</span><span>Nous sommes le gouffre agit&eacute;.<br>
+</span><span>Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.<br>
+</span><span>Nous sommes les flocons de la neige &eacute;ternelle<br>
+</span><span>Dans l'&eacute;ternelle obscurit&eacute;.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Des passages comme celui-ci:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Aujourd'hui l'&eacute;cueil des Hanois &eacute;claire la navigation
+qu'il fourvoyait; le guet-apens a un flambeau &agrave; la main.
+On cherche &agrave; l'horizon comme un protecteur et un guide,
+ce rocher qu'on fuyait comme un malfaiteur. Les Hanois
+rassurent ces vastes espaces nocturnes qu'ils effrayaient.
+C'est quelque chose comme le brigand devenu gendarme.</p>
+</div>
+<p>Que l'on assemble maintenant ces paragraphes
+par couples, qu'on les associe en s&eacute;ries diverses,
+on aura la contexture de la plupart des pi&egrave;ces
+de vers et de la plupart des chapitres de
+M. Victor Hugo.</p>
+<p>En de longs d&eacute;veloppements retentissent les
+plaintes et la hautaine indignation d'Olympio.
+Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
+prof&egrave;rent et r&eacute;p&egrave;tent la m&ecirc;me
+d&eacute;solante r&eacute;ponse
+que reprend en une autre oeuvre le ver destructeur
+des Sept Merveilles. Certaines pi&egrave;ces
+des <i>Contemplations</i> sont in&eacute;puisables en dissertations
+sur la moralit&eacute; des hommes et les consolations
+de la mort; certaines pages des <i>Ch&acirc;timents</i>
+lancent et relancent la m&ecirc;me insulte
+en invectives redoubl&eacute;es. Les <i>Chansons des
+Rues et des Bois</i> varient avec une virtuosit&eacute;
+paganinienne un mince recueil de th&egrave;mes gracieux,
+amplifi&eacute;s en formidables symphonies. Dix-huit
+strophes y recommandent de confondre
+l'antique au biblique et au moderne; dix pages
+de vers envol&eacute;s et fugaces constatent que la
+femme ne se livre plus en don gratuit; seize
+pages &agrave; quatre strophes redisent de mille fa&ccedil;ons
+ironiques que Dieu n'a pas besoin de l'homme
+pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne &agrave;
+ces exemples les fac&eacute;tieux boniments d'Ursus
+dans l'<i>Homme qui rit</i>, ces parades funambulesques
+o&ugrave; la m&ecirc;me spirituelle cabriole s'ex&eacute;cute
+en mille dislocations; les r&eacute;sum&eacute;s historiques
+qui ouvrent les divers livres des <i>Mis&eacute;rables</i>, par
+d'&eacute;normes variations; les grandes fantaisies de
+<i>Quatre-vingt-treize</i> sur le myst&eacute;rieux accord des
+chouans avec les halliers; et dans les <i>Travailleurs
+de la Mer</i> le sinistre chapitre sur la Jacressarde,
+maison d&eacute;serte au haut d'une falaise qui
+ouvre sur la nuit noire deux crois&eacute;es vides.</p>
+<p>Cette insistance verbale, cette formidable obstination
+&agrave; &eacute;chafauder mots sur mots, formule sur
+formule, &agrave; revenir et s'appesantir, &agrave; enserrer
+chaque id&eacute;e sous de triples rangs de phrases,
+caract&eacute;rise la forme de M. Victor Hugo, est normale
+pour tous les passages o&ugrave; il d&eacute;veloppe
+quelque r&eacute;flexion, et constitue le proc&eacute;d&eacute; de son
+style descriptif. Au lieu d'user d'une minutieuse
+&eacute;num&eacute;ration de d&eacute;tails, termin&eacute;e et
+raccord&eacute;e
+par une large p&eacute;riode g&eacute;n&eacute;rale, &agrave; la
+fa&ccedil;on des
+r&eacute;alistes, M. Hugo recourt &agrave; l'accumulation, la
+reprise, la trouvaille abandonn&eacute;e et ressaisie,
+de propositions d'ensemble, de p&eacute;riodes compr&eacute;hensives,
+dont le retour est comme l'effort
+de deux bras, infructueux et r&eacute;p&eacute;t&eacute;, peinant
+&agrave;
+enclore un &eacute;norme et souple fardeau.</p>
+<p>Que l'on relise pour constater jusqu'o&ugrave; va
+cette contention et cette lutte, les ressources
+infinies de ce style jamais las, la magnifique
+s&eacute;rie de chapitres o&ugrave; se trouve d&eacute;crite la
+temp&ecirc;te
+funeste &agrave; l'orgue des <i>Compachicos</i>:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Les grands balancements du large commenc&egrave;rent; la
+mer dans les &eacute;cartements de l'&eacute;cume &eacute;tait
+d'apparence
+visqueuse; les vagues vues dans la clart&eacute; cr&eacute;pusculaire
+&agrave;
+profil perdu, avaient des aspects de flaques de fiel. &Ccedil;&agrave;
+et
+l&agrave;, une lame flottant &agrave; plat, offrait des f&ecirc;lures
+et des
+&eacute;toiles, comme une vitre o&ugrave; l'on a jet&eacute; des
+pierres. Au
+centre de ces &eacute;toiles, dans un trou tournoyant, tremblait
+une phosphorescence assez semblable &agrave; cette
+r&eacute;verb&eacute;ration
+f&eacute;line de la lumi&egrave;re disparue qui est dans la prunelle
+des chouettes.</p>
+</div>
+<p>De pareils redoublements de phrases renflent
+les chapitres sur le palais muet, obscur et splendide
+que traverse &agrave; pas h&eacute;sitants Gwynplaine
+promu Lord Clancharlie; il en est ainsi dans
+les <i>Mis&eacute;rables</i>, &agrave; ce tableau de l'&eacute;closion
+printani&egrave;re
+dans le jardin inculte, o&ugrave; se d&eacute;roulent
+les amours de Cosette et de Marius; et les vers
+du po&egrave;te sont aussi riches que sa prose en ces
+tentatives redondantes, ces perp&eacute;tuels retours
+du burin &agrave; graver et regraver le m&ecirc;me trait en
+de diverses et fantasques lignes. Je prends
+entre cent exemples la description du ch&acirc;teau
+de Corbus dans la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>L'hiver lui pla&icirc;t; l'hiver sauvage
+combattant,<br>
+</span><span>Il se refait avec les convulsions sombres<br>
+</span><span>Ces nuages hagards croulant sur ses d&eacute;combres,<br>
+</span><span>Avec l'&eacute;clair qui frappe et fuit comme un larron,<br>
+</span><span>Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,<br>
+</span><span>Une sorte de vie effrayante &agrave; sa taille.<br>
+</span><span>La temp&ecirc;te est la soeur fauve de la bataille....<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Et voil&agrave; le po&egrave;te lanc&eacute; pendant plusieurs
+pages &agrave; d&eacute;crire le fantastique combat des ruines
+contre les nu&eacute;es.</p>
+<p>Ce m&ecirc;me proc&eacute;d&eacute; cumulatif, cet effort
+redoubl&eacute;
+&agrave; mille d&eacute;tentes, M. Victor Hugo le porte
+dans le portrait physique ou moral de ses
+h&eacute;ros:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
+jusqu'&agrave; l'abstrait.... Dans son impassibilit&eacute;
+peut-&ecirc;tre seulement
+apparente, &eacute;taient empreintes les deux p&eacute;trifications,
+la p&eacute;trification du coeur propre au bourreau, et la
+p&eacute;trification du cerveau propre au mandarin. On pouvait
+affirmer, car le monstrueux a sa mani&egrave;re d'&ecirc;tre complet,
+que tout lui &eacute;tait possible, m&ecirc;me s'&eacute;mouvoir. Tout
+savant
+est un peu cadavre; cet homme &eacute;tait un savant. Rien qu'&agrave;
+le voir on devinait cette science empreinte dans les gestes
+de sa personne et dans les plis de sa robe. C'&eacute;tait une
+face fossile ..., etc.</p>
+</div>
+<p>De m&ecirc;me sont &eacute;crits les portraits du capitaine
+Clubin, de D&eacute;ruchette et de Gilliatt, de la
+duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine
+et de Th&eacute;nardier. Des personnages de son
+th&eacute;&acirc;tre, aux h&eacute;ros de la <i>L&eacute;gende des
+Si&egrave;cles</i>,
+aux femmes et aux enfants qui traversent certains
+po&egrave;mes, tous sont ainsi peints au d&eacute;cuple,
+saisis une premi&egrave;re fois d'un coup, repris,
+trait&eacute;s &agrave; nouveau, enclos de mille contours
+semblables et d&eacute;viants, obs&eacute;d&eacute;s et
+retouch&eacute;s par
+une main sans cesse retra&ccedil;ante. De m&ecirc;me pour
+la psychologie des personnages que M. Hugo
+con&ccedil;oit comme des &ecirc;tres nus et simples, qui manifestent
+leur passion ou leur nature par la r&eacute;p&eacute;tition
+d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse
+de l'effronterie d'un gamin ou d'une vue d'ensemble
+sur la vie monastique, de la manie d'un
+ancien capitaine &agrave; pronostiquer le temps, ou
+d'une redoutable crise de conscience, du spectacle
+fun&egrave;bre d'un pendu &eacute;pouvantant ses commensaux
+ail&eacute;s des soubresauts dont l'anime
+le vent dans la nuit sur une plage, ou d'une
+consid&eacute;ration historique sur la Convention, de
+plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie,
+M. Hugo est essentiellement l'&eacute;crivain de la
+redite, de la r&eacute;p&eacute;tition, de la variation. De haut
+en bas, du sublime au fantasque, dans tous les
+sujets et &agrave; travers toutes les &eacute;motions, il est
+celui qui ne peut exprimer une seule pens&eacute;e en
+une seule phrase.</p>
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; not&eacute; qu'au cours d'une pareille
+ascension de p&eacute;riodes &agrave; sens identique,
+les mots propres rapidement &eacute;puis&eacute;s auront pour
+suite des synonymes de plus en plus indirects,
+puis des allusions et des images. La longue ouverture
+du <i>Jour des Rois</i> o&ugrave; le po&egrave;te essaie de
+montrer la figure du mendiant, spectateur infime
+et presque inanim&eacute; des incendies allum&eacute;s par
+les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
+&agrave; ces deux vers et s'y r&eacute;sume:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Pench&eacute; sur le tombeau plein de l'ombre
+mortelle,<br>
+</span><span>Il est comme un cheval attendant qu'on d&eacute;telle.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme
+est souvent autre chose que la terminaison
+d'une p&eacute;riode ascendante. Tout symbole
+est &agrave; la fois une abr&eacute;viation et une transposition;
+ce sont l&agrave; les r&ocirc;les que l'image remplit
+chez le po&egrave;te.</p>
+<p>Encha&icirc;n&eacute;es et se succ&eacute;dant, les
+m&eacute;taphores,
+par les rudes raccourcis qu'elles infligent au
+style, par les sauts de pens&eacute;e qu'elles impliquent,
+donnent &agrave; toute pi&egrave;ce une grandeur
+grave, quelque chose de biblique et d'auguste.
+Ainsi de ces strophes de <i>Olympio</i>:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Les m&eacute;chants accourus pour
+d&eacute;chirer ta vie<br>
+</span><span class="i1">L'ont prise entre leurs dents.<br>
+</span><span>Les hommes alors se sont avec envie<br>
+</span><span class="i1">Pench&eacute;s pour voir dedans:<br>
+</span><span>Avec des cris de joie ils ont compt&eacute; tes plaies<br>
+</span><span class="i1">Et compt&eacute; tes douleurs,<br>
+</span><span>Comme sur une pierre on compte des monnaies<br>
+</span><span class="i1">Dans l'antre des voleurs.<br>
+</span><span>Ton &acirc;me qu'autrefois on prenait pour arbitre<br>
+</span><span class="i1">Du droit et du devoir,<br>
+</span><span>Est comme une taverne o&ugrave; chacun &agrave; la vitre<br>
+</span><span class="i1">Vient regarder le soir ...<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Que l'on note dans cette pi&egrave;ce le double emploi
+des m&eacute;taphores. Si elles sont d'&eacute;nergiques
+r&eacute;sum&eacute;s,
+elles substituent en m&ecirc;me temps, &agrave; la
+description d'&eacute;tats d'&acirc;me, durs &agrave; rendre en vers,
+des visions imaginables et famili&egrave;res. Ce passage
+de l'abstrait au tangible, et de l'obscur au saisissant
+est marqu&eacute; avec la plus noble &eacute;nergie,
+dans la pi&egrave;ce <i>En plantant le Ch&ecirc;ne des
+&Eacute;tats-Unis
+d'Europe</i>, o&ugrave; le po&egrave;te, dans un des plus
+larges d&eacute;ploiements lyriques qui soient, adjure les
+&eacute;l&eacute;ments, les cieux et la mer, de corroborer le
+jeune plant mis en terre:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Vents, vous travaillerez &agrave; ce travail
+sublime,<br>
+</span><span>O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.<br>
+</span><span>Vous m&ecirc;lerez la pluie am&egrave;re de l'ab&icirc;me<br>
+</span><span class="i1">&Agrave; ses noirs cheveux
+h&eacute;riss&eacute;s.<br>
+</span><span>Vous le fortifierez de vos rudes haleines,<br>
+</span><span>Vous l'accoutumerez aux luttes des g&eacute;ants.<br>
+</span><span>Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines<br>
+</span><span class="i1">De la clameur du n&eacute;ant.<br>
+</span><span>Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,<br>
+</span><span>Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux<br>
+</span><span>Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athl&egrave;te<br>
+</span><span class="i1">D'un pugilat myst&eacute;rieux.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et
+fuyantes, emportant le lecteur &agrave; ne plus voir
+le ch&ecirc;ne que quelques proscrits ont plant&eacute; sur
+une plage, et l'id&eacute;e r&eacute;volutionnaire qu'il figure,
+mais un lutteur monstreux &agrave; forme demi-humaine
+opposant &agrave; l'assaut d'&eacute;l&eacute;ments passionn&eacute;s,
+des
+racines dou&eacute;es d'obstination et des branches
+volontairement noueuses.</p>
+<p>M. Victor Hugo excelle ainsi &agrave; rendre pittoresques
+par des m&eacute;taphores mat&eacute;rielles, certaines
+propositions psychologiques, que l'on ne saurait
+d&eacute;crire qu'en vers ternes. La connivence des
+timor&eacute;s et des violents est ainsi transpos&eacute;e:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Les peureux font l'audace; ils ont avec le
+glaive<br>
+</span><span class="i1">La complicit&eacute; du fourreau.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>et la communaut&eacute; de faute qui en r&eacute;sulte, ainsi:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Reste, elle est l&agrave;, le flanc
+perc&eacute; de leur couteau<br>
+</span><span class="i1">Gisante; et sur sa bi&egrave;re<br>
+</span><span>Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau<br>
+</span><span class="i1">Est pris sous cette pierre.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>S'il est des mots qui puissent rendre la vague
+terreur d'un tyran inquiet des murmures des
+honn&ecirc;tes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Et ces paroles qui menacent,<br>
+</span><span>Ces paroles dont l'&eacute;clair luit,<br>
+</span><span>Seront comme des mains qui passent<br>
+</span><span>Tenant des glaives dans la nuit.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>La joie sereine des beaux dieux, que les po&egrave;tes
+ont montr&eacute;s planant au-dessus de nu&eacute;es d'or,
+resplendit en une magnifique succession d'images,
+que terminent ces deux vers radieux:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Ils savouraient ainsi que des fruits
+magnifiques<br>
+</span><span>Leurs attentats b&eacute;nis, heureux, inexpi&eacute;s.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>De splendides paroles font presque imaginer
+le myst&egrave;re de l'immortalit&eacute; de l'&acirc;me:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Quand nous en irons-nous o&ugrave; sont
+l'aube et la foudre?<br>
+</span><span>Quand verrons-nous d&eacute;j&agrave; libres, hommes encor<br>
+</span><span>Notre chair t&eacute;n&eacute;breuse en rayons se dissoudre<br>
+</span><span>Et nos pieds faits de nuit, &eacute;clore en ailes d'or?<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>L'infinit&eacute; de l'espace est presque con&ccedil;ue
+comme r&eacute;elle en ces vers:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Il vit l'infini porche horrible et reculant<br>
+</span><span>O&ugrave; l'&eacute;clair, quand il entre, expire triste
+et lent.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Ce don de mat&eacute;rialisation, cette aptitude &agrave;
+transposer les choses inimaginables en correspondances
+plus corporelles, a permis &agrave; M. V. Hugo
+d'&eacute;crire les singuli&egrave;res pi&egrave;ces finales de la <i>L&eacute;gende
+des Si&egrave;cles</i> et des <i>Contemplations</i>, ces
+tentatives d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es d'exprimer l'inexprimable
+et l'inintelligible, o&ugrave; le po&egrave;te livrant avec les
+mots une terrible bataille &agrave; de vagues ombres
+d'id&eacute;es, accomplit ses plus merveilleux prodiges
+de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
+En ce point s'arr&ecirc;te l'&eacute;volution de l'image. N&eacute;e
+d'une accumulation de phrases synonymiques
+qu'elle couronnait et r&eacute;sumait, prise comme un
+substitut de repr&eacute;sentations directes possibles
+mais ternes, employ&eacute;e &agrave; la t&acirc;che de plus en
+plus difficile et de moins en moins r&eacute;ussie de
+figurer mat&eacute;riellement des id&eacute;es plus obscures
+parce que plus creuses, elle finit par devenir le
+v&ecirc;tement de purs fant&ocirc;mes intellectuels, &agrave; qui
+elle pr&ecirc;te seule une existence apparente.</p>
+<p>&Agrave; ces deux formes de son style, la r&eacute;p&eacute;tition
+et l'image, M. V. Hugo joint une troisi&egrave;me habitude,
+la plus apparente de toutes, l'antith&egrave;se. Par
+cette juxtaposition de deux termes, de deux objets,
+de deux ensembles dou&eacute;s d'attributs contraires,
+par ce contraste exalt&eacute;, par ce rapprochement
+soulign&eacute; par des r&eacute;p&eacute;titions et marqu&eacute; par
+des
+images, M. Hugo s'attache &agrave; d&eacute;finir plus nettement
+deux pens&eacute;es antagonistes, am&egrave;ne la comparaison
+entre les deux termes ainsi heurt&eacute;s de
+force, et d&eacute;finis par la r&eacute;v&eacute;lation de
+propri&eacute;t&eacute;s
+hostiles.</p>
+<p>La phrase m&ecirc;me de M. Victor Hugo abonde
+constamment en termes durs &agrave; apparier. Parmi
+d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
+adjectifs et aux substantifs les plus clairs,
+le mot &laquo;sombre&raquo; est flagrante. On rel&egrave;ve sans
+peine, en peu de pages: &laquo;Au grand soleil couchant
+horizontal et sombre; miroir sombre et
+clair; s&eacute;r&eacute;nit&eacute; des sombres astres d'or.&raquo;
+Les
+romans sont riches en ces contrastes purement
+verbaux, notamment certaines oraisons comiques
+et grandiloquentes dans l'<i>Homme qui Rit</i>, dans les
+<i>Mis&eacute;rables</i> la plupart des dissertations
+g&eacute;n&eacute;rales,
+parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antith&egrave;se
+entre les p&eacute;nitences du couvent et l'expiation
+du bagne. Dans les drames, pas un monologue
+ou une tirade qui n'&eacute;tincelle de brusques
+collisions de mots. La d&eacute;clamation de Charles-Quint,
+les passages de bravoure de Don C&eacute;sar
+de Bazan, le premier soliloque de Torquemada
+sont ainsi relev&eacute;s de heurts sonores et &eacute;clatants.
+Mais les plus insignes exemples d'antith&egrave;ses reprises,
+continu&eacute;es et r&eacute;duites, seront trouv&eacute;s
+dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>, o&ugrave; presque
+chaque po&egrave;me semble travers&eacute; par deux courants
+d'id&eacute;es inverses et parall&egrave;les. Qu'il s'agisse
+d'ailleurs d'une anecdote ou d'une sc&egrave;ne, presque
+toutes les pi&egrave;ces contiennent au d&eacute;but ou &agrave; la
+fin un contraste dissonant entre deux aspects
+antagonistes. Les d&eacute;nouements de la plupart
+des <i>Orientales</i> d&eacute;mentent l'exorde. Dans les
+<i>Ch&acirc;timents</i>, le po&egrave;me <i>Nox</i> met en regard des
+splendeurs du couronnement, l'aspect du cimeti&egrave;re
+Montmartre, fosse des fusill&eacute;s. Dans les
+<i>Voix int&eacute;rieures</i>, des sages s'attristent sur le
+festoiement des fous, et l'<i>&Agrave; Olympio</i>, oppose &agrave; la
+douce gravit&eacute; du po&egrave;te, les clameurs des haineux.
+Dans les <i>Quatre vents de l'Esprit</i>, le livre satirique
+flagelle les m&eacute;chants parce qu'ils sont
+m&eacute;chants, et les excuse parce qu'ils sont petits.
+Dans la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>, les contrastes
+dramatiques
+abondent. L'apparition de Roland parmi
+les oncles ennemis du roi de Galice, Philippe II
+songeant en son palais au-dessus du jardin o&ugrave;
+l'infante effeuille une rose, l'aigle h&eacute;raldique
+d'Autriche contredit par l'aigle helv&eacute;tique, dans
+le <i>Romancero du Cid</i>, le vieux h&eacute;ros fid&egrave;le au
+roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles
+ou deux humeurs. &Agrave; tous les tournants des
+drames ou des romans, se passent des coups
+de th&eacute;&acirc;tre, de poignantes alternatives, des luttes
+de conscience entre deux devoirs, des ironies
+tragiques qui font dire ou faire &agrave; un personnage
+le contraire de ce qu'il veut de toute son &acirc;me.
+La subite volte-face d'Hernani r&eacute;compens&eacute; et
+graci&eacute;, Torquemada entrant en sc&egrave;ne sur les
+derni&egrave;res suppliques de Ben-Habib, l'incendie
+de la Tourgue &eacute;gayant les enfants qu'il va tuer,
+Marie Tudor et Jane ne sachant si c'est l'amant
+de l'une ou de l'autre que l'on ex&eacute;cute, Marius
+d&eacute;faillant entre le d&eacute;sir de sauver Valjean et la
+terreur de perdre Th&eacute;nardier, la temp&ecirc;te sous
+un cr&acirc;ne, la Sachette reconnaissant sa fille en
+celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre
+et Triboulet tenant l'&eacute;chelle &agrave; l'enl&egrave;vement de
+sa fille, quelle liste de contrastes, d'h&eacute;sitations,
+d'alternatives et de d&eacute;chirements d'&acirc;mes,
+d'antith&egrave;ses
+fragmentaires qui amplifi&eacute;es et soutenues
+deviennent la contexture m&ecirc;me de toute
+oeuvre.</p>
+<p>Que l'on observe que les <i>Ch&acirc;timents</i> sont
+l'ironique antiparaphrase des paroles officielles
+plac&eacute;es en &eacute;pigraphes, qu'il n'est presque point
+de volume de po&egrave;mes qui ne soit digne de porter
+en titre l'antith&egrave;se de Rayons et Ombres, que
+tous les romans et les drames sont les d&eacute;veloppements
+d'une psychologie, d'une situation ou
+d'une th&egrave;se bipartites. En <i>Triboulet</i>, en <i>Lucr&egrave;ce
+Borgia</i>, le sentiment de la paternit&eacute; lutte contre
+les vices inn&eacute;s. En <i>Hernani</i>, en <i>Ruy-Blas</i>, en
+<i>Marie Tudor</i>, en <i>Marion Delorme</i>, l'amour se
+heurte &agrave; la haine. L'<i>Homme qui Rit</i> est fait du
+contraste de la passion id&eacute;ale et de la passion
+voluptueuse; les <i>Mis&eacute;rables</i> sont la lutte
+de l'individu contre la soci&eacute;t&eacute;, les <i>Travailleurs
+de la Mer</i>, celle de l'homme contre les &eacute;l&eacute;ments.
+<i>Quatre-vingt-treize</i>, celle du droit divin contre
+la R&eacute;volution, du principe girondin contre le
+principe Saint-Just, personnifi&eacute;s en Lantenac,
+Cimourdain et Gauvain.</p>
+<p>Nous touchons ici &agrave; la fa&ccedil;on dont M. Hugo
+entend l'&acirc;me de ses personnages. De m&ecirc;me que
+ses phrases, ses po&egrave;mes, ses recueils, ses romans
+et ses drames sont le d&eacute;veloppement d'antith&egrave;ses
+de plus en plus g&eacute;n&eacute;rales, ses personnages sont
+presque tous de nature double, comme dimidi&eacute;s
+portant en eux la lutte constante ou passag&egrave;re
+de deux passions adverses, constitu&eacute;s contradictoirement
+dans leur &acirc;me et dans leur corps,
+d&eacute;voy&eacute;s par une crise qui retranche leur existence
+ant&eacute;rieure de leur existence actuelle. Marie
+Tudor est reine et amante; en Gwynplaine la
+laideur physique offusque la beaut&eacute; morale; le
+for&ccedil;at 24601 devient en quelques heures le plus
+noble des hommes, et le sultan Mourad, toujours
+inexorable &agrave; tous, eut un instant piti&eacute; d'un porc.</p>
+<p>Se bifurquant en de plus g&eacute;n&eacute;rales oppositions,
+l'antith&eacute;isme divise donc toute l'oeuvre de
+M. V. Hugo, des mots aux &acirc;mes, du plan d'une
+anecdote &agrave; celui d'un roman en huit cents pages,
+d'une fable &agrave; une trilogie, de la succession
+des strophes au principe de l'esth&eacute;tique, qui,
+expos&eacute;e dans la pr&eacute;face de <i>Cromwell</i>, se
+r&eacute;sume
+dans le m&eacute;lange de deux contraires, le comique
+et le tragique.</p>
+<p>Et de m&ecirc;me que les tendances formelles dominantes,
+que nous devons analyser, aboutissent
+l'une &agrave; des redites profuses, l'autre &agrave; une
+obscurit&eacute;
+sentencieuse, la pratique constante de
+l'antith&egrave;se semble avoir laiss&eacute; des traces nocives
+en une des tendances caract&eacute;ristiques de M. Hugo:
+&Agrave; force de diviser son attention entre les deux
+termes contradictoires qu'il oppose sans cesse,
+de sauter de chaque objet &agrave; son oppos&eacute;, de tout
+diversifier et de tout confondre, il semble comme
+si M. Hugo ne peut plus concentrer son activit&eacute;
+intellectuelle en un seul point ou en un seul ensemble.
+La pens&eacute;e comme la langue du po&egrave;te se
+d&eacute;sagr&egrave;gent par endroits. De l&agrave;, des hachures de
+style, l'abus de l'apostrophe, les phrases sans
+verbe, le style monosyllabique et sibyllin des
+grands passages. De l&agrave;, la tendance marqu&eacute;e
+aux digressions, les dix phrases formant tableau
+&eacute;parses en dix pages, comme en ce merveilleux
+portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
+d'argent, dont les membres se profilent &eacute;cartel&eacute;s
+sur tout un &eacute;norme chapitre. Enfin toute
+la bizarre construction des oeuvres de prose et
+de vers, r&eacute;sulte de cette dispersion de la pens&eacute;e,
+le manque de proportion d'&eacute;pisodes comme la
+bataille de Waterloo dans les <i>Mis&eacute;rables</i>, l'air
+d&eacute;jet&eacute; et fruste des romans et des longues
+l&eacute;gendes,
+trop &eacute;tendus et trop brefs, sans mesure
+et parfois difformes.</p>
+<p>Nous sommes au terme de notre analyse.
+Comme un mouvement transmis des roues
+petites aux plus grandes, puis au volant, qui le
+renvoie &agrave; toute la machine et la r&egrave;gle par l'allure
+qu'il en re&ccedil;oit, nous avons suivi les trois
+tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des
+mots aux p&eacute;rip&eacute;ties, des p&eacute;rip&eacute;ties
+&agrave; la psychologie
+et de l&agrave; aux conceptions fondamentales
+des grandes oeuvres. Nous avons vu comment
+des habitudes qui ne paraissaient affecter que le
+style ont pu &ecirc;tre montr&eacute;es influer sur les gros
+organes de toute l'oeuvre, comment la r&eacute;p&eacute;tition
+a simplifi&eacute; la psychologie, la tendance &agrave; l'image
+facilit&eacute; l'acc&egrave;s de sujets m&eacute;taphysiques,
+l'antith&eacute;tisme
+d&eacute;termin&eacute; la composition et l'esth&eacute;tique.
+Il nous reste &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans ce domaine
+interne de l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons
+d&eacute;j&agrave; pass&eacute; les approches, &agrave; examiner non
+plus
+les paroles, mais leur sens, non la rh&eacute;torique
+mais la mati&egrave;re m&ecirc;me qu'elle ouvre, non la loi
+des d&eacute;veloppements mais la nature des id&eacute;es
+d&eacute;velopp&eacute;es,
+le caract&egrave;re commun et saillant des
+sc&egrave;nes, des portraits, des &eacute;v&eacute;nements et des
+conceptions,
+qui donnent lieu &agrave; d&eacute;ployer des
+r&eacute;p&eacute;titions,
+des images et des antith&egrave;ses.</p>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+<p>Toute personne famili&egrave;re avec l'oeuvre de
+M. V. Hugo, aura senti &agrave; certaines parties, que le
+nombre, l'importance et l'intensit&eacute; des id&eacute;es ne
+correspond pas &agrave; la noble opulence de l'expression.
+Il arrive que sous l'imp&eacute;rieux flux de paroles
+l'on d&eacute;couvre le cours mince et lent de la
+pens&eacute;e, le pauvre motif de certains passages de
+bravoure, la psychologie rudimentaire des personnages,
+l'impuissance des descriptions &agrave;
+montrer les choses; l'humanit&eacute; et le monde
+r&eacute;els presque exclus de cent mille vers et de
+cent mille lignes, tout ce d&eacute;n&ucirc;ment du fond
+sous la luxuriance de la forme font de l'oeuvre
+du po&egrave;te un ensemble h&eacute;riss&eacute; et creux, analogue
+au faisceau massif de tours qu'une cath&eacute;drale
+&eacute;rige sur une nef vide.</p>
+<p>M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses
+fantaisies de style, &agrave; cet amas de pens&eacute;es vulgaires,
+simples et fausses, que l'on appelle les
+lieux communs; il se pr&ecirc;te &agrave; d&eacute;velopper les
+th&egrave;mes emprunt&eacute;s, qui ne sont issus ni de sa
+pens&eacute;e, ni de son &eacute;motion. Son imagination
+n&eacute;glige le plus souvent de puiser imm&eacute;diatement
+aux sources vives de l'invention po&eacute;tique et
+verse dans le faux et le banal.</p>
+<p>Certaines des pi&egrave;ces de vers paraissent d&eacute;nu&eacute;es
+de tout contenu. Elles d&eacute;butent comme
+au hasard par un aphorisme quelconque, et
+continuent au cours des phrases sans que l'on
+puisse deviner le motif int&eacute;rieur qui a pouss&eacute; le
+po&egrave;te &agrave; &eacute;crire.</p>
+<p>Une pi&egrave;ce de vers commence ainsi:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Louis quand vous irez dans un de vos voyages<br>
+</span><span>Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,<br>
+</span><span>Toulouse la romaine, o&ugrave; dans ses jours meilleurs<br>
+</span><span>J'ai cueilli tout enfant la po&eacute;sie on fleurs<br>
+</span><span class="i2">Passez par Blois.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>D'autres ainsi:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Jules votre ch&acirc;teau, tour vieille et
+maison neuve.<br>
+</span><span>Se mire dans la Loire &agrave; l'endroit o&ugrave; le
+fleuve ...<br>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span>Le soir &agrave; la campagne, on sort, on se
+prom&egrave;ne ...<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Et l'on peut joindre &agrave; ce groupe de po&egrave;mes
+nuls, une bonne partie des <i>Orientales</i>, des premi&egrave;res
+<i>Contemplations</i>, et presque toutes les
+<i>Odes et Ballades</i>, auxquelles il faut ajouter ces
+d&eacute;veloppements oiseux &agrave; un point stup&eacute;fiant,
+qui tout &agrave; coup, dans les oeuvres en prose, laissent
+entre deux chapitres, un vide n&eacute;buleux.</p>
+<p>Une autre cat&eacute;gorie d'oeuvres &agrave; laquelle ressortissent
+la plupart des <i>Orientales, la L&eacute;gende
+des si&egrave;cles</i>, une pi&egrave;ce comme <i>les Burgraves</i> et
+un roman comme <i>Notre-Dame de Paris</i>, fait se
+demander par quelle prodigieuse disposition
+sentimentale, le po&egrave;te parvient &agrave; se faire le porte-voix,
+presqu'&eacute;mu, d'une suite de personnes
+&eacute;trang&egrave;res et mortes, dont il &eacute;pouse les causes
+et les passions avec une infatigable versatilit&eacute;.
+Il para&icirc;t difficile d'admettre qu'il ait pris le <i>Cri
+de guerre du Muphti, les mal&eacute;dictions du Derviche</i>
+pour autre chose que des th&egrave;mes indiff&eacute;rents,
+aptes &agrave; de belles variations. S'il parvient
+dans <i>la L&eacute;gende des si&egrave;cles</i> &agrave; faire
+passionn&eacute;ment
+d&eacute;clamer Dieu, saint Jean, Mahomet
+et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi
+Ratbert, des thanes &eacute;cossais, une montagne et
+une st&egrave;le, on peut en conclure sa grande souplesse
+d'esprit, et aussi l'int&eacute;r&ecirc;t mal concentr&eacute;,
+superficiel et passager, qu'il porte &agrave; toutes ces
+ombres et ces symboles. On devine que M. Hugo
+sait &ecirc;tre tout &agrave; tous les sujets, et l'on
+r&eacute;fl&eacute;chit
+que sa faconde verbale m&ecirc;me, si l'on y ajoute
+par hypoth&egrave;se, une certaine d&eacute;bilit&eacute;
+intellectuelle,
+doit le porter &agrave; chercher des th&egrave;mes &agrave;
+phrases, dans tous les cycles de l'histoire et de
+la l&eacute;gende.</p>
+<p>Il s'adresse de m&ecirc;me fr&eacute;quemment &agrave; ce fonds
+commun d'id&eacute;es humaines qui a produit &agrave; la
+fois les proverbes, les lieux communs et certaines
+indestructibles niaiseries. Sur des th&egrave;mes
+comme ceux-ci: la nature r&eacute;v&egrave;le Dieu; il faut
+faire l'aum&ocirc;ne; l'argent que co&ucirc;te un bal serait
+mieux employ&eacute; en charit&eacute;s; les riches ne sont
+pas toujours heureux; il faut se contenter de
+peu; les malheurs de l'exil; il est beau de
+mourir pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo
+aime &agrave; revenir. Mais o&ugrave; &eacute;clate avec une
+singuli&egrave;re
+intensit&eacute; son don de varier &agrave; l'infini le
+plus rebattu des dires, &agrave; faire du b&acirc;ton le plus
+nu, un thyrse divinement feuill&eacute; de pampres,
+c'est dans la belle s&eacute;rie de pi&egrave;ces traitant ce
+sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on
+prenne Napol&eacute;on II, le sultan Zimzizimi, dans les
+<i>Contemplations</i>, Claire, et ce chef-d'oeuvre
+<i>Pleurs</i> dans la nuit; ces pi&egrave;ces &eacute;normes, tristes
+de la farouche ironie des proph&egrave;tes juifs, tintant
+le glas de toutes les grandeurs mortelles,
+donneront la mesure extr&ecirc;me d'une forme grandiose,
+et d'une id&eacute;e banale, d'un th&egrave;me adventice,
+pris n'importe o&ugrave;, laiss&eacute; tel quel, sans
+addition originale, mais mis en splendides images,
+d&eacute;velopp&eacute; en imp&eacute;rieuses redites, violemment
+heurt&eacute; par le choc des antith&egrave;ses, d&eacute;ploy&eacute;
+en
+larges rhythmes, mani&eacute; et remani&eacute; par une
+&eacute;locution prodigieuse.</p>
+<p>En toute occasion, M. Hugo en demeure &agrave;
+des id&eacute;es vulgaires ou absurdes. La cr&eacute;ation
+de la femme lui appara&icirc;t comme le travail d'un
+potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre
+d'un forgeron. Il proteste contre le suicide,
+qu'il qualifie de l&acirc;chet&eacute;, et soutient, contre
+toutes les statistiques, que l'abolition de la peine
+de mort et la diffusion de l'instruction diminuent
+la criminalit&eacute; <i>(Quatre vents de l'Esprit</i>, pag. 87
+et 97). Les remords de conscience lui paraissent
+aussi anciens que le crime. Toute la science
+humaine (<i>l'Ane</i>) se r&eacute;sume en des livres vieux,
+poudreux et baroques. Il explique le rictus des
+cadavres par la joie des morts de rentrer dans
+le grand tout, et la position des yeux des crapauds
+par leur d&eacute;sir de voir le ciel bleu. Il est
+inutile d'ajouter &agrave; ces exemples. Banal et superficiel
+en des mati&egrave;res g&eacute;n&eacute;rales, M. Hugo, dans
+un domaine particulier, digne par excellence
+d'investigations,&#8212;l'&acirc;me humaine&#8212;a de m&ecirc;me
+abond&eacute; dans l'irr&eacute;el et le vulgaire.</p>
+<p>Sur ce point, les d&eacute;clarations du po&egrave;te sont
+explicites. Dans la pr&eacute;face de <i>Rayons et Ombres</i>
+il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
+devraient et pourraient &ecirc;tre; dans <i>les Quatre
+vents de l'Esprit</i>, il d&eacute;clare sa croyance en
+l'homme entit&eacute;, &eacute;gal en tous ses exemplaires et
+s'applaudit d'abolir les diff&eacute;rences qui mettent
+pourtant l'intervalle d'une esp&egrave;ce zoologique
+entre deux classes sociales.</p>
+<p>Ces deux aveux de principe ont &eacute;t&eacute; imperturbablement
+ob&eacute;is. Que l'on relise une pi&egrave;ce comme
+<i>Dieu est toujours l&agrave;</i>; on y verra expos&eacute;s avec
+la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'&eacute;t&eacute;
+est chaud, le pauvre humble, l'orphelin doux et
+triste, les chaumi&egrave;res fleuries, le riche charitable,
+les enfants &laquo;innocents, pauvres et petits&raquo;.
+Il n'est d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V.
+Hugo, d'enfants qui ne soient des anges ing&eacute;nus
+ou pensifs. Les m&egrave;res sont tendres, les a&iuml;euls
+doux. Par <i>le Regard jet&eacute; dans une mansarde</i>,
+M. V. Hugo est parvenu &agrave; apercevoir une grisette
+moins r&eacute;elle encore que celles de Murger. L&agrave;</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Tout est modeste et doux, tout donne le bon
+exemple.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Le mouchoir autour du cou fait oublier les
+diamants possibles. Elle chante en travaillant &agrave;
+des travaux de couture, dont elle r&eacute;ussit &agrave; se
+nourrir et ne court qu'un danger: celui d'&ecirc;tre
+tent&eacute;e d'ouvrir un Voltaire, situ&eacute; dans un coin;
+des oiseaux et des fleurs sont &agrave; la fen&ecirc;tre. Un
+mendiant, auquel le po&egrave;te demande comment il
+s'appelle, r&eacute;pond: Je me nomme le pauvre. Un
+autre, vivant dans les bois, dit au po&egrave;te qui le
+plaint:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span class="i1">...Allez en plaindre une autre.<br>
+</span><span>Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,<br>
+</span><span>Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil<br>
+</span><span class="i1">Etc.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Tout ce passage est &agrave; lire jusqu'aux vers:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides
+Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides.<br>
+<span style="margin-left: 5em;">(<i>Contemplations</i>, livre V, 2e
+vol.).</span></div>
+</div>
+<p>Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo
+dit simplement:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Et ce serait un archange<br>
+</span><span>Si ce n'&eacute;tait un gamin.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Cette liste suffit. On peut d&eacute;j&agrave; pr&eacute;voir quels
+seront les types plus achev&eacute;s qu'imaginera un
+po&egrave;te auquel les grandes cat&eacute;gories de l'humanit&eacute;
+se pr&eacute;sentent sous cet aspect. En effet, les
+notions psychologiques de M. Hugo sont fort
+simples. Elles lui font concevoir trois sortes
+d'&acirc;mes: celles qui sont unes et nues, invariables
+pendant toute leur existence factice, nettes de
+tout m&eacute;lange, constitu&eacute;es comme une force
+physique ou un corps simple, par une seule
+tendance et une seule substance. Ce sont dans
+ces romans la Dea, de l'<i>Homme qui rit</i>, toute
+puret&eacute;, la duchesse Josiane, toute frivolit&eacute;
+charnelle, Birkilphedro le perfide; dans <i>les Travailleurs</i>,
+l'hypocrite Clubin, le noble Gilliatt;
+dans <i>les Mis&eacute;rables</i>, Cosette, pure amante,
+Marius, le jeune premier type; dans <i>Quatre-vingt-treize</i>, le
+marquis de Lantenac, Cimourdain,
+&laquo;l'effrayant homme juste&raquo;; dans les
+drames, tous les amoureux d'Hernani &agrave; Sanche,
+et de Dona Sol &agrave; Rosa, tous les vieillards de
+Don Ruy &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric de Hohenstaufen, plus
+quelques fourbes sans alliage. Toute cette foule,
+partag&eacute;e en classes diverses, agit, vit et meurt
+d'une fa&ccedil;on rectiligne, r&eacute;p&egrave;te les m&ecirc;mes
+actes
+et les m&ecirc;mes paroles, fait les m&ecirc;mes gestes et
+porte les m&ecirc;mes mines du berceau au cercueil,
+sans que le po&egrave;te se soucie de mettre au nombre
+de leurs composants un grain de la complexit&eacute;,
+des contradictions et de l'instabilit&eacute; que montrent
+tous les &ecirc;tres vivants.</p>
+<p>M. Hugo n'a pas commis toujours, et enti&egrave;rement,
+cette omission. Dans ses principales
+cr&eacute;atures il a l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;vi&eacute; de
+cette psychologie
+congrue, non pourtant sans concilier avec
+son intuition partielle des complications humaines
+son amour de la simplicit&eacute;. Il s&eacute;pare la vie de
+ses h&eacute;ros en deux parties, g&eacute;n&eacute;ralement de signes
+contraires, l'existence avant la crise, celle post&eacute;rieure,
+toutes deux unes et coh&eacute;rentes, mais
+d'attributs diam&eacute;tralement adverses. Valjean,
+odieux et haineux, for&ccedil;at, passe chez M. Myriel
+et, peu apr&egrave;s, devient le plus ang&eacute;lique des
+hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi
+en un moment de scrupules mis&eacute;ricordieux qui
+le font se suicider. Charles Quint devient de coureur
+d'aventures, empereur s&eacute;rieux, Ruy Blas
+d'amant-po&egrave;te, grand ministre. Marion Delorme
+amoureuse, n'est plus Marion la courtisane.</p>
+<p>Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de
+sa profondeur, en concevant parfois des &acirc;mes
+g&eacute;min&eacute;es, partag&eacute;es en deux moiti&eacute;s
+distinctes
+et g&eacute;n&eacute;ralement contradictoires, par une absolue
+fissure, Marie Tudor, reine, est irrit&eacute;e contre
+son amant, puis se remet &agrave; l'aimer, puis commande
+qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell
+passe de son attitude de mari peureux &agrave; celle
+de chef des t&ecirc;tes-rondes. Gwynplaine est oscillant
+entre son amour pour Dea et son amour
+pour Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine
+des bonapartistes et son affection pour le fils
+de l'un d'eux. Lucr&egrave;ce Borgia est maternelle et
+sc&eacute;l&eacute;rate; Triboulet, paternel et
+prox&eacute;n&egrave;te;
+Gauvain, inflexible et humain. Cette simple m&eacute;canique
+intellectuelle, r&eacute;sum&eacute;e en un conflit de
+deux natures, de deux passions, de deux mobiles,
+est la plus complexe que M. Hugo ait
+con&ccedil;ue. Tout l'au-del&agrave; de cette humanit&eacute;
+chim&eacute;rique
+lui est d'habitude inconnu.</p>
+<p>La tendance &agrave; l'irr&eacute;el et au superficiel, qui
+lui fait simplifier et raidir toutes les &acirc;mes qu'il
+d&eacute;crit, l'am&egrave;ne, par un choc en retour apparemment
+bizarre, &agrave; concevoir la vie comme plus
+romanesque et plus th&eacute;&acirc;trale qu'elle n'est. Sachant
+en gros les catastrophes et les conflits qu'elle
+peut pr&eacute;senter, ne t&acirc;chant pas de p&eacute;n&eacute;trer
+dans
+le jeu de petits faits, d'incidents sans port&eacute;e, de
+b&eacute;vues et de hasards dont se composent les
+grands drames humains, les voyant de haut et
+de loin, comme un homme qui dans une montagne
+ne distinguerait pas les assises et dans
+une tour les moellons, M. Hugo repr&eacute;sente la vie
+par ses gros &eacute;v&eacute;nements. De l&agrave; ses romans
+allant de coups de th&eacute;&acirc;tre en crises de conscience,
+de situations extr&ecirc;mes, en soudaines
+catastrophes, sans que m&ecirc;me les interstices soient
+combl&eacute;s par des files de petits incidents m&eacute;diocres
+et quotidiens, tels que les chroniques et
+les m&eacute;moires nous les montrent exister sous les
+plus grands remuements de l'histoire. De l&agrave; son
+th&eacute;&acirc;tre machin&eacute;, sanglant et surtendu dont les
+p&eacute;rip&eacute;ties ont tant&ocirc;t l'air appr&ecirc;t&eacute;
+des effets de
+M. Scribe, tant&ocirc;t l'air excessif des fins de
+drames.</p>
+<p>Que ce manque de p&eacute;n&eacute;tration, d'analyse, de
+souci des dessins, de recherche du vrai sous
+l'apparent, cette irritante superficialit&eacute; qui rend
+creux les moindres po&egrave;mes comme les plus empanach&eacute;s
+h&eacute;ros, les grosses catastrophes comme
+la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
+le r&eacute;sultat non d'un &eacute;loignement volontaire de la
+r&eacute;alit&eacute;, mais d'une impuissance fonctionnelle, un
+fait significatif le montre: la pauvret&eacute; d'id&eacute;es
+qu'&eacute;tale le po&egrave;te en toutes les pi&egrave;ces o&ugrave;
+il a
+tent&eacute; de d&eacute;velopper quelque id&eacute;e
+m&eacute;taphysique
+donn&eacute;e comme originale. Rien de plus pu&eacute;ril
+que sa conception du jugement dernier, expos&eacute;e
+&agrave; la fin des premi&egrave;res <i>L&eacute;gendes</i>. Pour
+d'oiseux
+probl&egrave;mes d&eacute;battus par de faibles arguments,
+<i>Pensar Dudar</i> et <i>Ce qu'on entend sur la montagne</i>
+sont &agrave; lire. Le d&eacute;isme d&eacute;velopp&eacute; dans les
+derni&egrave;res pi&egrave;ces des <i>Contemplations</i> est aussi
+traditionnel, que le panth&eacute;isme de certaines
+pi&egrave;ces est celui des bonnes gens. Et quant &agrave;
+son id&eacute;e sur la m&eacute;tempsychose r&eacute;tributive, rien
+ne para&icirc;tra plus confus. Il n'est pas en somme,
+dans toute l'oeuvre du po&egrave;te, des sujets aux
+p&eacute;rip&eacute;ties,
+de la psychologie &agrave; la philosophie, une
+pens&eacute;e qui ne soit prise &agrave; la foule ou aux livres,
+qui ne doive &ecirc;tre tenue pour inad&eacute;quate ou
+mal con&ccedil;ue. S'il est un titre que M. Hugo a
+usurp&eacute;, c'est celui de penseur.</p>
+<p>Il est naturel que l'on demande ici comment
+un po&egrave;te chez qui nous avons constat&eacute; sous une
+magnifique &eacute;locution des sympt&ocirc;mes marqu&eacute;s de
+d&eacute;bilit&eacute; intellectuelle, se trouve cependant &ecirc;tre
+un grand artiste. La r&eacute;ponse sera donn&eacute;e par un
+nouvel ordre de faits que nous allons d&eacute;velopper.</p>
+<p>Quand M. Hugo s'est empar&eacute; d'une pens&eacute;e
+vulgaire, quand il a imagin&eacute; une &acirc;me sans complications,
+ou une p&eacute;rip&eacute;tie sans ant&eacute;c&eacute;dents, le
+po&egrave;te ne s'en tient pas &agrave; cette simplicit&eacute; sans
+int&eacute;r&ecirc;t. Emport&eacute; par sa tendance verbale &agrave;
+la
+r&eacute;p&eacute;tition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
+ascendante, par son antith&eacute;tisme qui
+r&eacute;clame des chocs de grandes masses, par l'enivrement
+des belles images et l'emportement des
+larges rhythmes, il magnifie toutes choses au
+point de rendre les plus insignifiantes colossales
+et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les plus
+simples sc&egrave;nes champ&ecirc;tres, une vache paissant
+dans un pr&eacute;, des enfants qui jouent, un ch&ecirc;ne
+dans une clairi&egrave;re, une fleur au bord d'un chemin,
+prennent sous ses puissantes mains de p&eacute;trisseur
+de verbe, une grandeur calme et mena&ccedil;ante,
+un aspect fatidique et g&eacute;ant, qui &eacute;meut
+intimement. Rien de plus grandiose que sa gr&acirc;ce.
+Il c&eacute;l&egrave;bre dans la <i>Chanson des Rues et des Bois</i>,
+le printemps, le matin, de jolies filles, les nuits
+d'&eacute;t&eacute;, avec une joie &eacute;norme. Son vers musculeux
+se contourne, se d&eacute;gage et s'&eacute;lance avec
+la forte souplesse d'un cable d'acier, tourne
+&agrave; l'hymne dans l'&eacute;l&eacute;gie, &agrave; la bacchanale
+dans
+l'idylle, constamment robuste et magnifique. La
+grosse bonne humeur de la populace de Paris
+sous la Convention, un attroupement devant la
+baraque foraine d'un ventriloque, certains boniments
+d'Ursus et le d&eacute;lirant &eacute;pithalame de M. Gillenormand
+aux noces de Marius et Cosette, sont
+anim&eacute;s et transport&eacute;s de la m&ecirc;me joie tumultueuse,
+retentissent en fanfares de cuivre et
+en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus &eacute;normes
+&eacute;clats, quand le po&egrave;te entreprend les grands
+spectacles et les grandes catastrophes.</p>
+<p>Rien de plus d&eacute;mesur&eacute; et de
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute; que certaines
+de ses temp&ecirc;tes. Un incendie, celui de la
+Tourgue, est un flamboiement sublime. Une bataille,
+comme celle de Waterloo dans les <i>Mis&eacute;rables</i>,
+est un foudroiement de Titans. La charge
+&eacute;pique des cuirassiers de Millaud, la panique,
+les carr&eacute;s de la garde tenant comme des &icirc;lots
+au milieu de l'&eacute;coulement des fuyards, par la
+nuit tombante, et sous le feu des canons qui la
+trouent; cela est inhumain. M. Hugo poss&egrave;de
+les vari&eacute;t&eacute;s de la grandeur et les &eacute;tale
+magnifiquement
+partout. Il sait &ecirc;tre grandiose simplement
+dans une langue sculpturale et biblique, en
+un style fauve et comme recuit aux beaux passages
+de la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>. L'assaut des
+truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
+fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre
+le canon de la &laquo;Claymore&raquo; est froidement
+h&eacute;ro&iuml;que. La marche de Gwynplaine dans le
+palais somptueux et muet de Lord Clancharlie
+parait quelque chose de hagard et d'&eacute;norme;
+la sc&egrave;ne est monstrueuse o&ugrave; Josiane, en sa lascive
+demi-nudit&eacute;, colle ses l&egrave;vres junoniennes &agrave; la
+face taillad&eacute;e de son hideux amant, et le regarde
+&laquo;fatale&raquo;, avec ses yeux d'Ald&eacute;baran, rayon visuel
+mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de
+sid&eacute;ral.</p>
+<p>Mais dans tous les livres du po&egrave;te aucun r&eacute;cit
+ne monte plus haut au sublime et au tragique
+que celui o&ugrave; Gwynplaine men&eacute; dans le caveau
+de la prison de Southwark aper&ccedil;oit le spectacle
+mis&eacute;rable de Hardquannone soumis &agrave; la peine
+forte et dure. Les sourdes t&eacute;n&egrave;bres du lieu, les
+vieilles et pu&eacute;riles lois latines psalmodi&eacute;es par
+le greffier, les paroles surhumainement graves,
+adress&eacute;es par le juge, une touffe de fleurs &agrave; la
+main, &agrave; la mis&eacute;rable guenille d'homme devant
+lui, &eacute;cartel&eacute; nu entre quatre piliers et oppress&eacute;
+de masses de fer, la bouche r&acirc;lante, la barbe
+suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos,
+cela est &eacute;norme et admirable.</p>
+<p>Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie
+et exalt&eacute;e par ce don d'amplification. Les personnages
+y sont des h&eacute;ros ou des monstres: de
+Javert le &laquo;mouchard marmor&eacute;en&raquo; &agrave; Gauvain,
+le g&eacute;n&eacute;ral de trente ans qui poss&egrave;de &laquo;une
+encolure
+d'hercule, l'oeil s&eacute;rieux d'un proph&egrave;te et le
+rire d'un enfant....&raquo; Fantine, Mme Th&eacute;nardier
+&laquo;la mijaur&eacute;e sous l'ogresse&raquo; sont au-del&agrave; des
+deux fronti&egrave;res extr&ecirc;mes de l'humanit&eacute;, de
+m&ecirc;me
+que les guerriers de la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i> sont
+plus grands que des statues. Tous les incidents
+sont des catastrophes, toutes les entreprises
+h&eacute;ro&iuml;ques, les passions et les &eacute;motions intenses,
+les intrigues t&eacute;n&eacute;breuses, et les vertus
+ang&eacute;liques.
+S'il est vrai que l'oeuvre de M. Hugo correspond
+&agrave; un monde plus simple que le n&ocirc;tre, elle
+correspond &eacute;galement &agrave; un monde gigantesque,
+o&ugrave; des rafales aux passions, des arbres aux
+crimes, de la beaut&eacute; des cieux &agrave; la mis&egrave;re des
+humbles, tout est plus grand, plus fort, plus
+magnifique et plus enthousiasmant, qu'en ce
+globe par comparaison infime.</p>
+<p>Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosit&eacute;s
+dont M. Victor Hugo sait faire du sublime, son
+g&eacute;nie atteint de plus hauts sommets encore dans
+toutes les sc&egrave;nes auxquelles se m&ecirc;le un
+&eacute;l&eacute;ment
+de myst&egrave;re.</p>
+<p>Ici son imagination, laiss&eacute;e libre par la
+r&eacute;alit&eacute;,
+profitant des interstices que la science et l'exp&eacute;rience
+laissent dans le r&eacute;seau de leurs notions,
+usant des terreurs h&eacute;r&eacute;ditaires que les grands
+spectacles nuisibles ont d&eacute;pos&eacute;es dans les &acirc;mes,
+pousse ses plus &eacute;tranges et ses plus luxuriantes
+v&eacute;g&eacute;tations.
+Le silence glac&eacute; d'une nef vide, une
+cloche b&eacute;ante au repos, une &eacute;norme salle de festin
+o&ugrave; les flambeaux agonisent, une &acirc;pre et solitaire
+gorge de montagne muette sous un soleil
+surplombant, un burg en ruine, une sombre
+vo&ucirc;te d'arbres, prennent sous son style un aspect
+formidablement inqui&eacute;tant. Une nuit &eacute;toil&eacute;e vue
+aux heures o&ugrave; tous dorment, le ciel bas d'une
+soir&eacute;e d'hiver,</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>L'air sanglote et le vent r&acirc;le,<br>
+</span><span>Et sous l'obscur firmament,<br>
+</span><span>La nuit sombre et la mort p&acirc;le<br>
+</span><span>Le regardent fixement,<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>le bois sombre plein de souffles froids o&ugrave; Cosette,
+la nuit, va pour chercher un seau d'eau, p&eacute;n&egrave;trent
+d'une horreur sacr&eacute;e. M. Hugo est par excellence
+le grand po&egrave;te du Noir, et comme son satyre,
+conna&icirc;t</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Le revers t&eacute;n&eacute;breux de la
+cr&eacute;ation.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>Le myst&egrave;re des germes, la sourde pouss&eacute;e du
+printemps et l'ascension latente de la s&egrave;ve, les
+murmures des grandes plaines, la surprise des
+sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant
+et leur po&egrave;te en celui qui a &eacute;crit dans les <i>Mis&eacute;rables</i>
+seuls ces trois admirables &eacute;pisodes:
+<i>Choses de la nuit, Foliis ac frondibus</i>, et cette
+arriv&eacute;e de Valjean, par une nuit sans lune, dans le
+jardin du couvent du Picpus, ce jardin silencieux,
+mort et r&eacute;gulier o&ugrave; &laquo;l'ombre des fa&ccedil;ades
+retombait
+comme un drap noir&raquo;. Que l'on rapproche
+de ces grands nocturnes, la descente de Gilliatt
+dans la caverne sous-marine dont la mer a fait
+un &eacute;crin et un antre, cette vo&ucirc;te, aux lobes
+presque c&eacute;r&eacute;braux, &eacute;clair&eacute;e d'une
+lumi&egrave;re d'&eacute;meraude,
+tapiss&eacute;e d'herbes d&eacute;li&eacute;es, mouvantes et
+molles, o&ugrave; roulent des coquillages roses, que
+fr&ocirc;le le gonflement des vagues, venant polir un
+noir pi&eacute;destal o&ugrave; s'&eacute;voque &laquo;quelque
+nudit&eacute; c&eacute;leste,
+&eacute;ternellement pensive, un ruissellement
+de lumi&egrave;re chaste sur des &eacute;paules &agrave; peine
+entrevues,
+un front baign&eacute; d'aube, un ovale de visage
+olympien, des rondeurs de seins myst&eacute;rieux, des
+bras pudiques, une chevelure d&eacute;nou&eacute;e dans de
+l'aurore, des hanches ineffables model&eacute;es en
+p&acirc;leur&raquo;;
+la description des halliers sombres, ces
+&laquo;lieux sc&eacute;l&eacute;rats&raquo; d'o&ugrave; les chouans
+fusillaient
+les &laquo;bleus&raquo;, et dans l'<i>Homme qui rit</i>, ce merveilleux
+tableau de la baie de Portland par un
+cr&eacute;puscule d'hiver, o&ugrave; les c&ocirc;tes blafardes se
+profilent en contours lin&eacute;aires, puis encore l'enterrement
+de Hardquannone, emport&eacute; silencieusement
+&agrave; la brune, le glas toquant &agrave; coups espac&eacute;s
+et discords, et cette molle nuit grise o&ugrave;
+Gwynplaine, dans l'amertume de son coeur, suit
+les quais gluants de la Tamise, portant le sourd
+d&eacute;sir de se suicider; M. Hugo appara&icirc;tra comme le
+po&egrave;te des choses sombres, en qui se r&eacute;percute
+et se magnifie tout ce que les hommes appr&eacute;hendent
+et redoutent.</p>
+<p>Que l'on ajoute encore &agrave; toutes ces sc&egrave;nes
+certains portraits pleins d'ombre et de r&eacute;ticence,
+dont le plus grand exemple est la silhouette bizarre,
+sacerdotale et sc&eacute;l&eacute;rate du docteur Geestemunde,
+certains ensembles brouill&eacute;s et confus,
+la perception subtile du trouble d'une soci&eacute;t&eacute; &agrave;
+la veille d'une &eacute;meute, de cet instant des batailles
+o&ugrave; tout oscille:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
+tra&icirc;n&eacute;es de sang ruissellent illogiquement, les fronts des
+arm&eacute;es ondoient, les r&eacute;giments entrant ou sortant, font
+des caps ou des golfes, tous ces &eacute;cueils remuent continuellement
+les uns devant les autres ... les &eacute;claircies se
+d&eacute;placent; les plis sombres avancent et reculent; une
+sorte de vent du s&eacute;pulcre pousse, refoule, enfle et disperse
+ces multitudes tragiques....</p>
+</div>
+<p>Enfin que l'on consid&egrave;re cette tendance pouss&eacute;e
+&agrave; bout, que l'on fasse l'&eacute;num&eacute;ration de tous
+ces po&egrave;mes douteux o&ugrave; M. Hugo tente d'&eacute;teindre
+l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les t&eacute;n&egrave;bres
+m&eacute;taphysiques, de ses constants efforts
+&agrave; d&eacute;finir l'incertain des probl&egrave;mes historiques,
+sociaux, moraux et religieux, de son abus de
+l'obscurit&eacute;, de ses appels &agrave; une intervention divine,
+et de sa vision de l'inexplicable dans les
+plus claires choses; il nous semble que la d&eacute;monstration
+est suffisante. S'il est un domaine
+o&ugrave; M. Hugo soit &agrave; la fois fr&eacute;quent et magnifique,
+c'est celui du myst&eacute;rieux, du cach&eacute;, du
+cr&eacute;pusculaire,
+du nocturne. S'il est par excellence celui
+qui ne sait point voir les choses r&eacute;elles, il
+est le familier de leur envers, des terreurs, des
+appr&eacute;hensions et du trouble, des fantasmagories
+et des imaginations, dont les hommes peuplent
+peureusement l'absence de clart&eacute;.</p>
+<p>Certains faits contradictoires ne sauraient alt&eacute;rer
+la valeur de cette induction. Les chapitres
+r&eacute;alistes des <i>Mis&eacute;rables</i>, ne nous sont pas
+inconnus,
+tels que la plaidoirie singuli&egrave;rement navrante
+et comique et vraie du p&egrave;re Champ-Mathieu, indign&eacute;
+dans sa stupidit&eacute; d'&ecirc;tre pris pour le for&ccedil;at
+Valjean, ni tout l'&eacute;pisode du petit Picpus, les
+notes pr&eacute;cises sur l'existence des religieuses, la
+bizarre conversation entre le p&egrave;re Fauchelevent
+et la m&egrave;re Sup&eacute;rieure, ni cette excellente figure
+de M. Gillenormand, ni celle de Th&eacute;nardier fourbe
+et f&eacute;roce. Le faux Lord Clancharlie est historiquement
+vraisemblable, et de toutes les h&eacute;ro&iuml;nes
+de th&eacute;&acirc;tre, la reine Marie Tudor, se distingue
+par des passions humaines con&ccedil;ues en termes
+vrais. Dans certaines po&eacute;sies m&ecirc;me, comme
+<i>M&eacute;lancholia</i>, les mis&egrave;res sociales paraissent
+d&eacute;crites
+et d&eacute;plor&eacute;es v&eacute;ritablement. Mais ce ne
+sont point ces parties &eacute;parses et sinc&egrave;res qui
+peuvent caract&eacute;riser l'oeuvre de M. Hugo. Elles
+montrent que l'organisation intellectuelle de ce
+po&egrave;te n'est pas absolument d&eacute;nu&eacute;e des
+propri&eacute;t&eacute;s
+qui constituent le talent d'artistes d'une autre
+&eacute;cole. Elles ne pr&eacute;valent point contre les faits
+universels et caract&eacute;ristiques, les tendances
+g&eacute;n&eacute;rales
+et excessives que nous avons reconnues
+en cette &eacute;tude, dont les r&eacute;sultats se r&eacute;sument
+comme suit:</p>
+<p>En un style fait de r&eacute;p&eacute;titions, d'antith&egrave;ses
+et d'images, M. Hugo drape des id&eacute;es soit banales,
+vulgaires, prises au hasard et partout, soit paraissant,
+compar&eacute;es aux objets, plus simples,
+plus grandes et plus vagues. Cette nullit&eacute;, cette
+simplification et ce grossissement du fond, sont
+unis aux propri&eacute;t&eacute;s caract&eacute;ristiques de la forme
+non par des relations de causes &agrave; effets ou
+d'effets &agrave; cause, mais par un rapport indissoluble
+qui permet de consid&eacute;rer ces deux ordres de
+faits comme r&eacute;sultant &agrave; la fois d'une cause unique.
+En effet, toute la richesse du style de M. Victor
+Hugo s'associe de telle sorte &agrave; la simplicit&eacute; de
+ses id&eacute;es, qu'il reste ind&eacute;cis s'il use de son
+&eacute;locution
+prodigieuse pour dissimuler la faiblesse
+de sa pens&eacute;e, ou si celle-ci s'interdit toute activit&eacute;
+d&eacute;pens&eacute;e en belles paroles. Le grossissement
+est joint &agrave; la simplicit&eacute; soit pour la cacher,
+soit parce qu'un objet vu incompl&egrave;tement est vu
+plus en saillie; il aboutit n&eacute;cessairement &agrave; la
+r&eacute;p&eacute;tition ascendante des mots, comme celle-ci
+au grossissement des id&eacute;es. Le vague et le myst&egrave;re
+de la pens&eacute;e conduisent &agrave; l'emploi des
+images, et celles-ci facilitent le d&eacute;veloppement
+de sujets purement m&eacute;taphysiques. Les mots
+s'allient ainsi aux choses en une relation imm&eacute;diate
+et essentielle par des actions et des r&eacute;actions
+r&eacute;ciproques, qu'il faut tenir en m&eacute;moire.
+C'est par cette synth&egrave;se finale, r&eacute;unissant en un
+ensemble homog&egrave;ne les &eacute;l&eacute;ments que notre analyse
+a dissoci&eacute;s, que l'on pourra reconstruire
+logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo.
+Une merveilleuse puissance verbale, abondante,
+fertile, color&eacute;e, sans cesse renaissante et vari&eacute;e
+comme un fouillis de lianes; sous ce rev&ecirc;tement
+une pens&eacute;e simple, nue, &eacute;norme, brute et
+&agrave; gros grains, comme un entassement de rocs;
+l'on aura l&agrave; une image approch&eacute;e des livres du
+po&egrave;te, l'enchev&ecirc;trement luxuriant de sa forme,
+sur l'&eacute;difice grandiose de ses simples et &eacute;normes
+id&eacute;es, tout le d&eacute;ploiement de ses livres
+h&eacute;riss&eacute;s
+et fleuris, &eacute;rig&eacute;s en gros blocs friables et mal
+assembl&eacute;s. En cette antith&egrave;se fondamentale et
+inaper&ccedil;ue du po&egrave;te: la nudit&eacute; du fond et la
+richesse
+de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se
+r&eacute;sume.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">[10]</a>
+<div class="note">
+<p> D&eacute;cembre 1884, <i>Revue Ind&eacute;pendante</i>.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+<p>De l'ensemble des faits que nous venons d'&eacute;tablir,
+il r&eacute;sulte une explication psychologique?
+En d'autres termes aux anomalies d'expression
+et de pens&eacute;e qui sont devenues manifestes au
+cours de cette &eacute;tude, pouvons-nous assigner
+pour cause une ou plus d'une anomalie interne
+du m&eacute;canisme intellectuel connu, qui, admise sur
+hypoth&egrave;se, paraisse &ecirc;tre &agrave; l'origine de tous les
+caract&egrave;res marqu&eacute;s de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
+Il nous semble que l'on peut r&eacute;pondre par l'affirmative
+&agrave; une question ainsi pr&eacute;cis&eacute;e.</p>
+<p>Si nous reprenons les r&eacute;sultats de notre analyse,
+r&eacute;sum&eacute;s en ces deux termes: simplicit&eacute; de
+la pens&eacute;e et richesse de la forme, le choix de
+celui qui pr&eacute;c&egrave;de et d&eacute;termine l'autre, ne
+peut-&ecirc;tre
+douteux. Il n'a jamais paru &agrave; personne que
+les gens d'intelligence simple, soient n&eacute;cessairement
+des orateurs copieux, tandis que le contraire
+semble vrai.</p>
+<p>L'opinion commune sur les gens &agrave; parole facile,
+les improvisateurs, les avocats, les bavards, les
+&eacute;crivains de premier jet, d&eacute;montre en quelque
+fa&ccedil;on que chez les discoureurs abondants on a
+remarqu&eacute; une activit&eacute; intellectuelle moins intense
+et moins vive relativement. C'est donc de l'examen
+des facult&eacute;s orales de M. Hugo (car la psychologie
+ne distingue pas la parole prononc&eacute;e de
+la parole &eacute;crite) que nous allons partir, quitte &agrave;
+revenir sur nos raisonnements, si l'explication
+qu'elles nous auront fournie ne rend pas compte
+&eacute;galement des facult&eacute;s mentales du po&egrave;te.</p>
+<p>M. Kussmaul (<i>Troubles du langage</i>) expose
+que l'acte de parler se d&eacute;compose en trois phases:
+l'impulsion interne, intellectuelle et &eacute;motionnelle;
+l'expression int&eacute;rieure; l'expression prof&eacute;r&eacute;e.
+Or,
+nous avons discern&eacute; en M. Hugo, d&egrave;s le d&eacute;but,
+l'habitude de r&eacute;p&eacute;ter en plusieurs formules diverses
+une seule pens&eacute;e, de sorte que fort souvent
+dans tout un chapitre et tout un po&egrave;me,
+peu d'id&eacute;es distinctes sont &eacute;mises. Il semble donc
+qu'en lui, &agrave; une seule impulsion de l'&acirc;me, &agrave; une
+conception, &agrave; une &eacute;motion, &agrave; une vision
+int&eacute;rieures,
+correspondent une multitude d'expressions,
+qui se pr&eacute;sentent tumultueusement, s'ordonnent,
+se rangent et sont issues de suite,
+tandis que les facult&eacute;s intellectuelles restent
+inactives, attendant que ce flux ait pass&eacute;, pour reprendre
+leurs fonctions intermittentes. Que
+l'on admette ce don d'exprimer longuement et de
+penser peu, de d&eacute;velopper magnifiquement et
+abondamment, le moindre jet d'&eacute;motion et d'id&eacute;es;
+que l'on se figure en outre que pendant ces successives
+r&eacute;missions de l'intelligence, M. Hugo porte
+dans sa conscience non plus des pens&eacute;es, mais
+de purs mots; tout deviendra clair. Un esprit
+pr&eacute;sentant cette anomalie de ne penser gu&egrave;re
+qu'en paroles, devra s'exprimer en antith&egrave;ses
+et en images, devra simplifier et grossir la r&eacute;alit&eacute;,
+devra parfaitement rendre le myst&eacute;rieux et
+le monstrueux, en vertu du m&eacute;canisme m&ecirc;me de
+notre langage.</p>
+<p>Chez lui, chaque id&eacute;e, au lieu d'en sugg&eacute;rer
+une autre, de se propager de terme en terme, du
+d&eacute;but &agrave; la fin d'une oeuvre, s'&eacute;tant
+imm&eacute;diatement
+fondue et comme dissip&eacute;e dans l'abondance
+d'expressions qu'elle d&eacute;cha&icirc;ne, ne subsiste pendant
+une dur&eacute;e appr&eacute;ciable qu'en mots. Ceux-ci
+comprennent d'abord les termes propres et synonymes,
+puis les termes analogues, enfin, et, n&eacute;cessairement,
+les termes m&eacute;taphoriques. De
+m&ecirc;me le po&egrave;te s'exprime, en effet, par des mots
+justes, puis par des mots d&eacute;tourn&eacute;s, puis par
+des images. Et celles-ci &eacute;tant l'&eacute;quivalent non
+de l'id&eacute;e, depuis longtemps oubli&eacute;e, mais des
+premiers mots dans laquelle elle &eacute;tait con&ccedil;ue,
+il suit qu'elles para&icirc;tront d'habitude impr&eacute;vues,
+incoh&eacute;rentes, neuves et curieuses aux personnes
+habitu&eacute;es &agrave; penser en pens&eacute;es. De m&ecirc;me,
+c'est
+gr&acirc;ce &agrave; ce rapport lointain entre l'image et l'id&eacute;e
+que M. Hugo parvient &agrave; figurer parfaitement,
+en apparence, des id&eacute;es ou abstraites ou impensables,
+et qu'il se trouve amen&eacute; &agrave; traiter en
+beaux vers les plus vagues sujets m&eacute;taphysiques.</p>
+<p>La tendance du po&egrave;te aux antith&egrave;ses s'explique
+d'une mani&egrave;re analogue. M. Taine, dans le premier
+livre de l'<i>Intelligence</i>; M. Lazarus, dans sa
+monographie sur l'<i>Esprit et le langage</i>, montrent
+que nos mots sont abstraits et absolus. Le mot
+&laquo;arbre&raquo; ne repr&eacute;sente aucun arbre particulier,
+qui pourrait &ecirc;tre de telle grandeur et de telle
+disposition, mais bien un vague ensemble de
+masse globulaire verte plac&eacute;e au haut d'un
+grand tronc gris-brun. Et ainsi d&eacute;limit&eacute;, l'arbre
+se s&eacute;pare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment
+du brin d'herbe &agrave; son pied. Seul un
+esprit r&eacute;aliste sentira qu'il n'y a au fond aucune
+d&eacute;marcation entre les gramin&eacute;es des petites aux
+grandes, les ronces, les arbustes, les scions, les
+petits arbres et les gros. Le mot &laquo;homme&raquo; de
+m&ecirc;me, que nous nous figurons blanc, pourra
+&ecirc;tre verbalement oppos&eacute; au mot &laquo;b&ecirc;te&raquo;
+que
+nous imaginons quadrup&egrave;de et velue; mais en
+fait, ces mots font abstraction des grands singes
+marchant souvent debout et la face glabre, ainsi
+que des peuplades sauvages, les Papouas et les
+Boschimans, marchant courb&eacute;s et les bras ballants
+jusqu'aux genoux, le nez &eacute;pat&eacute; et la face
+fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
+tous les mots antith&eacute;tiques, depuis
+lumi&egrave;re-t&eacute;n&egrave;bres,
+desquels sont omis les d&eacute;gradations cr&eacute;pusculaires,
+jusqu'&agrave; mati&egrave;re-esprit, que relient
+les manifestations de plus en plus subtiles de la
+force. On verra ainsi que la nature ne contient
+pas de choses opposables, et que seul le langage
+cr&eacute;e des mots qui le sont. Que M. Hugo d&ucirc;t s'abandonner
+&agrave; cette tendance antith&eacute;tique que les
+mots eux-m&ecirc;mes et les mots seuls poss&egrave;dent,
+para&icirc;tra naturel &agrave; qui aura suivi nos explications.</p>
+<p>Nous passons aux facult&eacute;s mentales du po&egrave;te.
+Dans tous les pr&eacute;c&eacute;dents paragraphes, nous avons
+tenu tacitement pour acquis que la pens&eacute;e pure de
+M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique,
+ni appliqu&eacute;e &agrave; se conformer exactement
+&agrave; la nature des choses. Les faits que nous avons
+expos&eacute;s dans le deuxi&egrave;me chapitre de notre &eacute;tude
+justifient cette p&eacute;tition de principe. Nous avons vu
+que M. Hugo se pla&icirc;t &agrave; ex&eacute;cuter des variations,
+parfois
+extr&ecirc;mement belles, sur les lieux-communs
+les plus abus&eacute;s, qu'en de nombreux endroits de
+son oeuvre, il s'inspire visiblement des id&eacute;es
+simples et parfois fausses, qui ont cours dans
+le public sur des sujets familiers. C'est l&agrave; le
+proc&eacute;d&eacute;
+d'un homme peu habitu&eacute; &agrave; penser pour son
+propre compte, prompt &agrave; s'emparer de th&egrave;mes
+tout faits pour donner libre cours &agrave; sa facult&eacute; de
+parolier. Mais il est un domaine o&ugrave; le vulgaire ne
+peut m&ecirc;me le mal renseigner. C'est celui de l'&acirc;me
+humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des
+mots.</p>
+<p>Quand on dit, sans trop y songer: un h&eacute;ros,
+un vieillard, une jeune fille, une m&egrave;re, nous
+apercevons vaguement quelque chose de fort net
+et de fort simple. Un h&eacute;ros est un beau jeune
+homme brave et rien de plus; une jeune fille est
+un &ecirc;tre chaste, joli et timide. Qu'un h&eacute;ros n'est
+souvent ni beau, ni jeune ni m&ecirc;me brave; qu'une
+jeune fille peut &ecirc;tre laide, sensuelle et hardie et
+tous deux par-dessous cela poss&eacute;der une cervelle
+compliqu&eacute;e et retorse,&#8212;les mots ne nous
+le disent pas et l'analyse seule nous l'apprend.
+M. Hugo s'en tient aux mots; de l&agrave;, l'air de
+famille de ses cr&eacute;atures similaires, et leur psychologie
+&eacute;court&eacute;e, qui se borne &agrave; assigner &agrave;
+chaque type les tendances convenables et conventionnelles,
+&agrave; rendre les vieillards v&eacute;n&eacute;rables
+et les m&egrave;res tendres, les tra&icirc;tres fourbes et les
+amantes &eacute;prises, sans nuance, sans complications
+et sans individualit&eacute;, sans rien de ces contradictions
+abruptes et de ces h&eacute;sitations fr&eacute;missantes
+que pr&eacute;sente tout &ecirc;tre vivant.</p>
+<p>Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre
+de M. Hugo, la sauve. Si ce po&egrave;te simplifie la
+r&eacute;alit&eacute;, il la grossit, en vertu de cette m&ecirc;me
+habitude
+de pens&eacute;e verbale, qui a fa&ccedil;onn&eacute; son
+style et ses conceptions. Le mot, s'il ne contient
+que les attributs les plus g&eacute;n&eacute;raux, les plus
+caract&eacute;ristiques
+et les plus simples de l'objet qu'il
+d&eacute;signe, les porte en lui pouss&eacute;s &agrave; leur plus
+haute puissance. Le mot &laquo;ch&ecirc;ne&raquo; figure un
+arbre robuste et &eacute;norme; le mot &laquo;or&raquo; rutile
+plus brillamment que le p&acirc;le m&eacute;tal de nos monnaies.
+Il n'est pas de femme qui soit la femme,
+ni de pourpre vermeille qui m&eacute;rite d'&ecirc;tre appel&eacute;e
+le rouge. Le po&egrave;te dont toute l'activit&eacute; intellectuelle
+se d&eacute;pense en mots, qui use sans cesse de
+ces brillants faux jetons de la pens&eacute;e, ne pourra
+s'emp&ecirc;cher de voir les choses aussi d&eacute;mesur&eacute;es
+que les paroles qui les magnifient. Pour lui, n&eacute;cessairement,
+les m&eacute;chants seront monstrueux,
+les jeunes filles virginales et les temp&ecirc;tes formidables.
+Il ne concevra d'hommes vertueux que
+saints, d'aurores que radieuses. La brise passant
+dans les arbres sera pour lui l'haleine du grand
+Pan, et il soup&ccedil;onnera des faunes dans les taillis
+obscurs. Le mot <i>Napol&eacute;on 1er</i> fera surgir en
+son &acirc;me un fant&ocirc;me de statue, le mot <i>R&eacute;volution</i>
+une lutte de titans, le mot <i>Libert&eacute;</i> des hommes
+d&eacute;li&eacute;s qui s'embrassent en pleurant. Que ces
+sentiments, cette fa&ccedil;on de penser, d'&ecirc;tre &eacute;mu et
+d'exprimer, est port&eacute;e chez M. Hugo &agrave; un degr&eacute;
+tel qu'elle devient g&eacute;niale et sublime, la fin de
+la deuxi&egrave;me partie de notre &eacute;tude le montre.</p>
+<p>Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes
+de la nature, M. Hugo a le plus noblement
+exalt&eacute; ses ph&eacute;nom&egrave;nes cr&eacute;pusculaires et
+myst&eacute;rieux. Ici, &agrave; son habitude de concevoir les
+choses aussi &eacute;normes que les mots, aucune exp&eacute;rience
+antagoniste ne s'oppose. Les mots <i>ombre</i>,
+<i>antre</i>, <i>nuit</i>, pris verbalement et port&eacute;s &agrave;
+leur
+plus haute &eacute;nergie, d&eacute;signent des lieux ou des
+temps dans lesquels les sens de l'homme sont
+forc&eacute;ment inactifs, c'est-&agrave;-dire ne nous donnent
+plus aucun renseignement. De m&ecirc;me les termes
+plus abstraits: <i>myst&egrave;re</i>, <i>trouble</i>, l'<i>&eacute;ternit&eacute;</i>,
+l'<i>au-del&agrave;</i>, expriment des entit&eacute;s sur lesquelles
+nous ne savons rien. Ainsi leur agrandissement
+n'a pas de bornes comme il en existe pour les
+mots figurant des objets communs; dans le domaine
+du vague, la fantaisie de M. Hugo, laiss&eacute;e sans
+limites et sans r&eacute;sistance, se meut et se d&eacute;ploie
+&agrave; l'infini, comme s'&eacute;pand un gaz infiniment
+&eacute;lastique,
+laiss&eacute; sans pression. Il ne s'occupe pas
+plus de voir la chose nulle sous le mot peu pr&eacute;cis
+que la chose mesquine sous le mot &eacute;norme,
+la chose complexe sous le mot simple, la chose
+ind&eacute;finie sous le mot absolu, les choses vraies
+enfin sans d&eacute;signations r&eacute;p&eacute;t&eacute;es et sans
+images
+appendues, sous les mots<a name="FNanchor_11_11"></a><a
+ href="#Footnote_11_11"><sup>[11]</sup></a>.</p>
+<p>Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo
+sont expliqu&eacute;es par notre th&eacute;orie, et la confirment.
+Est-il maintenant son habitude de d&eacute;signer
+les chapitres de ses livres, ses po&egrave;mes et ses recueils
+par les titres m&eacute;taphoriques, qui ne
+donnent pas le contenu de l'oeuvre; son &eacute;rudition
+qui comprend toutes les sciences verbales,
+la m&eacute;taphysique, la th&eacute;ologie, la jurisprudence,
+la philologie, les nomenclatures, et aucune des
+sciences r&eacute;alistes et naturelles; sa r&eacute;forme de la
+versification, qui a eu pour effet, par l'introduction
+de l'enjambement, de permettre d'exprimer
+une id&eacute;e en plus de mots que n'en contient un
+vers; le r&eacute;sultat m&ecirc;me du romantisme qui, parti
+en guerre au nom de Shakespeare contre l'irr&eacute;alisme
+classique, n'a abouti qu'&agrave; enrichir la langue
+fran&ccedil;aise de nouveaux mots; toute la vie du po&egrave;te,
+la mission sacerdotale qu'il s'est assign&eacute;e, son
+entr&eacute;e en lice pour la &laquo;r&eacute;volution&raquo; contre le
+&laquo;pape&raquo;, sa haine des &laquo;tyrans&raquo; et sa
+philanthropie
+g&eacute;n&eacute;rale; tous ces traits r&eacute;sultent du verbalisme
+fondamental de son intelligence. Son immense
+gloire de po&egrave;te national peut &ecirc;tre expliqu&eacute;e
+de m&ecirc;me.</p>
+<p>M. Hugo est en communion avec la foule, parce
+qu'il en &eacute;pouse les id&eacute;es et en redit, en termes
+magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
+elle de ne point creuser les dessous des choses,
+de croire tout uniment qu'il y a des braves gens
+et des coquins, que tous les hommes sont fr&egrave;res
+et tous les pr&eacute;s fleuris, que les oiseaux chanteurs
+c&eacute;l&egrave;brent l'&Eacute;ternel, que les morts vont dans un
+monde meilleur, et que la Providence s'occupe
+de chacun, ralliant les disserteurs de politique
+par son adoration de quatre-vingt-neuf, les
+m&egrave;res par son amour des enfants, les ouvriers
+par sa philanthropie et son humanitarisme, ne
+choquant en politique que les aristocrates, en
+litt&eacute;rature que les r&eacute;alistes et en philosophie
+que les positivistes, trois partis peu nombreux,
+M. Hugo est d'accord avec toutes les intelligences
+moyennes, qu'il &eacute;blouit, en outre, par l'admirable,
+neuve, et persuasive fa&ccedil;on dont il exprime
+leur pens&eacute;e. Enfin, et par une cause plus profonde,
+M. Hugo est d'esprit essentiellement
+fran&ccedil;ais. Par son habitude de penser des mots
+et non des objets, de ne point diss&eacute;quer les
+&acirc;mes et de ne point montrer les choses, il est
+par excellence du pays du spiritualisme cart&eacute;sien,
+du th&eacute;&acirc;tre classique et de la peinture d'acad&eacute;mie.
+Il y a joui de l'&eacute;norme bonheur de ne diff&eacute;rer de
+ses contemporains et de ses compatriotes que
+par la forme o&ugrave; il a jet&eacute; des id&eacute;es
+traditionnellement
+nationales. Cette innovation est &agrave; la
+fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
+point, comme le d&eacute;montre l'impopularit&eacute; de
+l'<i>&Eacute;ducation sentimentale</i>, de la <i>Tentation de
+saint Antoine</i>, des oeuvres de Stendhal et de
+Baudelaire.</p>
+<p>Ici notre &eacute;tude finit. D'une oeuvre infiniment
+complexe, dont les propri&eacute;t&eacute;s saillantes ont
+&eacute;t&eacute;
+r&eacute;sum&eacute;es en exemples, nous avons extrait
+quelques caract&egrave;res g&eacute;n&eacute;raux, ceux-ci ont
+&eacute;t&eacute;
+repris en un couple fort clair et fort simple de
+tendances universelles; celles-ci en un fait
+psychologique absolument net. Il ne faut pas
+que cette explication qui, comme tous les principes,
+para&icirc;t moindre que les effets caus&eacute;s, fasse
+illusion sur la beaut&eacute; et la grandeur de l'oeuvre
+de M. Hugo. &Agrave; l'intersection de deux lignes on
+mesure ais&eacute;ment leur angle; mais que ces c&ocirc;t&eacute;s
+soient prolong&eacute;s &agrave; l'infini, ils comprendront
+l'infini. De m&ecirc;me l'oeuvre de M. Hugo, dont nous
+avons r&eacute;sum&eacute; en quelques mots l'essence,
+demeure une des plus &eacute;normes qu'un cerveau
+humain ait enfant&eacute;es. Que l'on suppose jointe &agrave;
+la facult&eacute; verbale qui l'a produite, les facult&eacute;s
+analytiques et r&eacute;alistes d'un Balzac, la gr&acirc;ce
+d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on
+joigne encore &agrave; cette intelligence reine, la pens&eacute;e
+encyclop&eacute;dique d'un Goethe, l'on aurait un po&egrave;te
+transcendant, qui porterait en sa large cervelle
+toutes les choses et tous les mots. &Ecirc;tre de cet
+ensemble inou&iuml; un fragment notable, suffit &agrave; la
+gloire d'un homme.<br>
+<br>
+</p>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="GONCOURT"></a><br>
+<h2>LES ROMANS</h2>
+<h3>DE</h3>
+<h3>M. EDM. DE GONCOURT<a name="FNanchor_12_12"></a><a
+ href="#Footnote_12_12"><sup>[12]</sup></a></h3>
+<br>
+<p>Dans une famille de vieille richesse bourgeoise,
+et de hautes charges militaires, sous la galante
+et faible tutelle d'un grand-p&egrave;re &eacute;pris, l'&eacute;veil
+d'&acirc;me d'une petite fille, sa vie de dignitaire
+minuscule dans l'h&ocirc;tel du minist&egrave;re de la guerre;
+la naissance de son imagination par la musique,
+les lectures sentimentales, et cette pr&eacute;coce
+surexcitation que causent dans une cervelle &agrave;
+peine form&eacute;e les exercices religieux pr&eacute;paratoires
+&agrave; la premi&egrave;re communion,&#8212;l'esquisse
+de ses passionnettes et de ses
+amourettes,&#8212;puis le d&eacute;veloppement de la jeune fille fix&eacute;
+en
+ces moments capitaux: la pubert&eacute;, le premier
+bal, la r&eacute;v&eacute;lation des myst&egrave;res sexuels,&#8212;enfin
+l'&eacute;tude, en cette &eacute;l&eacute;gante, de tout le raffinement
+de la toilette, des parfums du corps et des fa&ccedil;ons
+mondaines,&#8212;son affolement de ne pas se
+marier, le l&eacute;ger hyst&eacute;risme de sa chastet&eacute;,
+l'an&eacute;mie, une lugubre lettre de faire
+part,&#8212;en ces phases se r&eacute;sume le r&eacute;cent roman de
+M. de Goncourt, le dernier si l'auteur maintient,
+pour notre regret, un engagement de sa pr&eacute;face.
+Dans ce livre, M. de Goncourt a de nouveau
+consign&eacute; toutes les originales beaut&eacute;s de son
+art, l'acuit&eacute; de sa vision, la d&eacute;licatesse de son
+&eacute;motion et la science de sa m&eacute;thode, la sorte
+particuli&egrave;re de style qui proc&egrave;de de cette sorte
+particuli&egrave;re de temp&eacute;rament. Avec les trois
+oeuvres qui l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, jointes aux romans
+ant&eacute;rieurs des deux fr&egrave;res, il semble que l'on
+peut maintenant d&eacute;finir, en ses traits essentiels,
+la physionomie morale de l'auteur de <i>Ch&eacute;rie</i>,
+le m&eacute;canisme c&eacute;r&eacute;bral que ses &eacute;crits
+r&eacute;v&egrave;lent
+et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.</p>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>Il est en M. de Goncourt trois pr&eacute;dispositions
+originelles, sans lien n&eacute;cessaire qui les relie:
+physiologique, intellectuelle, &eacute;motionnelle, affectant
+les trois d&eacute;partements principaux de son
+organisation psychique, qui, d&eacute;montr&eacute;es, peuvent
+suffire &agrave; l'analyse et &agrave; l'explication de cet
+artiste.</p>
+<p>Ses livres, chaque chapitre de ses livres,
+plusieurs paragraphes de chaque chapitre sont
+constitu&eacute;s par le r&eacute;cit de faits positifs, pr&eacute;cis,
+particularis&eacute;s, par des observations, des anecdotes,
+un geste, une physionomie, une mine, une
+locution, une attitude ou un incident. Ces faits
+nus, ou accompagn&eacute;s de consid&eacute;rations et de
+narrations, qu'ils r&eacute;sument et qu'ils prouvent,
+ces faits soigneusement choisis, renseignant sur
+toutes les phases des personnages, arrivant aux
+moments essentiels de leur vie fictive, forment
+toute la contexture des romans de M. de Goncourt,
+sans lien presque qui les aligne, sans transition
+qui les assemble et les d&eacute;nature par une relation
+logique. Et de ces &eacute;l&eacute;ments t&eacute;nus mais
+rigides, comme les pierres d'une mosa&iuml;que, M. de
+Goncourt sait user avec un art et des r&eacute;sultats
+merveilleux.</p>
+<p>Il excelle, &agrave; un tournant de sa fabulation, &agrave;
+un moment psychologique de ses personnages
+&agrave; montrer cette &eacute;volution et cette transformation
+par un fait brutal, net, dont la conclusion est
+laiss&eacute;e &agrave; tirer au lecteur. Telle est la sc&egrave;ne
+o&ugrave;
+la Faustin, surexcit&eacute;e par le r&ocirc;le qu'elle essaie
+d'incarner, &agrave; la veille de son exalt&eacute; amour pour
+lord Annandale, tombe presque entre les bras
+d'un ma&icirc;tre d'armes en soeur; telle encore cette
+conversation &eacute;rotique que Ch&eacute;rie, &agrave; la campagne,
+par une apr&egrave;s-midi torride, ses sens pr&egrave;s de
+s'&eacute;veiller, surprend de sa fen&ecirc;tre, entre deux
+filles de ferme. C'est par une suite d'incidents
+et de tableaux de ce genre que M. de Goncourt
+d&eacute;peint en leurs moments caract&eacute;ristiques de
+larges p&eacute;riodes de l'existence de ses cr&eacute;atures,
+l'enfance de Ch&eacute;rie et l'enfance de celle qui sera
+la fille &Eacute;lisa, la vie errante des fr&egrave;res Zemganno
+avant leurs d&eacute;buts &agrave; Paris, et la vie amoureuse,
+travers&eacute;e d'inconscients regrets, de la Faustin
+au bord du lac de Constance. Par ces faits menus
+ou longs &agrave; d&eacute;crire, il montre les &eacute;tats
+d'&acirc;me
+permanents ou passagers de ses
+personnages,&#8212;par ces mains de Gianni travaillant machinalement
+&agrave; d&eacute;ranger les lois de la pesanteur,
+l'absorption momentan&eacute;e du saltimbanque cherchant
+un tour inou&iuml;,&#8212;par ce r&eacute;glisse bu dans
+un verre de Murano, la nature populaire et raffin&eacute;e
+de la Faustin.</p>
+<p>Il lui faut des faits pour prouver ses assertions
+g&eacute;n&eacute;rales, le d&eacute;sir qu'ont les menuisiers
+de ne travailler que pour le th&eacute;&acirc;tre, une fois
+qu'ils ont go&ucirc;t&eacute; de cette gloriole, pour montrer
+la s&eacute;duction que celui-ci exerce sur tout ce qui
+l'approche; des faits pour trait final &agrave; une analyse
+de caract&egrave;re, ou &agrave; la notation d'un changement
+moral; la m&egrave;re des Zemganno appel&eacute;e en justice,
+ne voulant t&eacute;moigner qu'en plein air, pour
+montrer le farouche amour de la boh&eacute;mienne
+pour le ciel libre; pour repr&eacute;senter la modification
+produite en Ch&eacute;rie par sa pubert&eacute;, d&eacute;crire
+en d&eacute;tail la gaucherie et la timidit&eacute; subite
+de ses gestes. Par une m&eacute;thode contraire M. de
+Goncourt fait pr&eacute;c&eacute;der une consid&eacute;ration
+g&eacute;n&eacute;rale
+de la s&eacute;rie de faits qui l'&eacute;tayent, d&eacute;crivant
+les fougues d'&Eacute;lisa de maison en maison, pour
+d&eacute;terminer en une g&eacute;n&eacute;ralisation
+l'inqui&eacute;tude
+errante des prostitu&eacute;es.</p>
+<p>Des faits encore, d&eacute;guis&eacute;s sous une conversation,
+jet&eacute;s en parenth&egrave;se, arrivant comme par
+hasard au bout d'une phrase, servent &agrave; caract&eacute;riser
+ces personnages fugitifs qui ne traversent
+qu'une page, &agrave; d&eacute;crire un lieu, &agrave; sp&eacute;cifier
+une
+sensation par une comparaison, &agrave; montrer en
+raccourci l'aspect et les &ecirc;tres d'un salon, &agrave;
+noter le paroxysme d'une maladie ou l'affolement
+d'une passion, &agrave; marquer les r&eacute;alit&eacute;s d'une
+r&eacute;p&eacute;tition,
+la physionomie d'un souteneur, l'aspect
+particulier d'un public de cirque &agrave; Paris, le
+d&eacute;braill&eacute; d'un cabotin, la col&egrave;re d'une actrice ou
+d'une petite fille; et, dans cette profusion de
+notes, d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de
+mines, il en est que l'auteur nous donne par
+surcro&icirc;t, sans n&eacute;cessit&eacute; pour le roman, comme
+une bonne partie des premiers chapitres de la
+Faustin, comme ce souriant r&eacute;cit o&ugrave; Mascaro,
+le fantastique et vague serviteur du mar&eacute;chal
+Handancourt, emm&egrave;ne Ch&eacute;rie dans la foret &laquo;voir
+des b&ecirc;tes&raquo;, et sous les grands arbres pr&eacute;c&egrave;de
+la petite fille &eacute;merveill&eacute;e, faisant chut de la
+main sur la basque de son habit noir.</p>
+<p>Que l'on r&eacute;fl&eacute;chisse que cette m&eacute;thode
+o&ugrave; le
+fait concret et caract&eacute;ristique prime le g&eacute;n&eacute;ral,
+que M. de Goncourt parmi les romanciers
+observe seul scrupuleusement, est celle des
+sciences morales modernes, qui l'ont prise aux
+sciences naturelles; que M. Taine ne proc&egrave;de
+pas autrement dans ses <i>Origines</i>, M. Ribot dans
+son <i>H&eacute;r&eacute;dit&eacute;</i>, les sociologistes anglais
+dans
+leurs admirables travaux. Par son r&eacute;alisme
+exact, par ses notes mises sous les yeux du
+public, par ses d&eacute;ductions avec preuves &agrave; l'appui,
+et ses caract&egrave;res &eacute;tablis sur leurs actes, M. de
+Goncourt a pu accomplir pour des milieux et
+une &eacute;poque restreints, des livres d'enqu&ecirc;te
+sociale qui flottent entre l'histoire, et le recueil
+de notes psychologiques. Il a fait faire un pas
+de plus que ses contemporains, &agrave; l'&eacute;volution
+scientifique du roman. Il a acquis quelques-uns
+des caract&egrave;res qui diff&eacute;rencient les livres de
+science des livres d'art. Ses renseignements, les
+faits qu'il cite, pris de tous c&ocirc;t&eacute;s, font que ses
+cr&eacute;atures sont plut&ocirc;t des types que des individus,
+sont plus instructives que vivantes, plus
+g&eacute;n&eacute;rales et diffuses que particuli&egrave;res, sont
+plut&ocirc;t les exemples d'un genre que des individus
+saisis et &eacute;tudi&eacute;s &agrave; part. Et gr&acirc;ce &agrave;
+son habitude
+d'accorder le pas &agrave; ses observations sur ses
+id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales, &agrave; ne point plaider de
+cause et
+&agrave; ne pas &eacute;mettre de consid&eacute;rations sur la vie,
+M. de Goncourt a pu se tenir &agrave; &eacute;gale distance de
+ces philosophies nuisibles &agrave; toute vue exacte de
+la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le
+pessimisme. Il s'est content&eacute; d'observer, de noter
+et de r&eacute;sumer, sans conclure, sans se rallier &agrave;
+l'une des deux moiti&eacute;s de la conception de la
+vie, sans que sa sagacit&eacute; ou son coup d'oeil
+soient alt&eacute;r&eacute;s par une th&eacute;orie
+pr&eacute;con&ccedil;ue n&eacute;cessairement
+fausse parce que partielle. Par cette
+rare impassibilit&eacute;, il est rest&eacute; aussi apte &agrave;
+relever
+les faits caract&eacute;ristiques de la gaie et jolie enfance
+d'une petite fille riche, que de la corruption
+d'une fille entretenue, ou de l'idiotie
+progressive d'une prostitu&eacute;e qu'&eacute;crase peu &agrave;
+peu le perp&eacute;tuel silence du r&eacute;gime cellulaire.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">[11]</a>
+<div class="note">
+<p> Cette explication psychologique, devrait, en bonne m&eacute;thode
+&ecirc;tre suivie d'une explication physiologique, qui semble possible,
+pour le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les
+localisations
+c&eacute;r&eacute;brales soient peu avanc&eacute;es. Si la
+d&eacute;couverte de
+M. Brocat &eacute;tait d&eacute;finitive, si la facult&eacute; du
+langage devait avoir
+pour organe la troisi&egrave;me circonvolution frontale gauche, on
+pourrait
+affirmer &agrave; coup s&ucirc;r que cette partie chez le plus
+merveilleux
+orateur de l'humanit&eacute;, doit pr&eacute;senter un
+d&eacute;veloppement monstrueux.
+Mais cette localisation qui para&icirc;t juste pour le m&eacute;canisme
+musculaire de la parole, ne peut-&ecirc;tre celle du langage.
+L'alliance
+des mots et des id&eacute;es est telle que tout organe pensant doit
+&ecirc;tre en
+rapport imm&eacute;diat avec tout organe verbal; c'est l&agrave; une
+relation
+non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, <i>Op. cit.</i>).</p>
+</div>
+<a name="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">[12]</a>
+<div class="note">
+<p> Revue Ind&eacute;pendante, mai 1884.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+<p>Mais de m&ecirc;me que parmi les faits multiples
+que pr&eacute;sentent les choses et qui constituent les
+sciences, certains sont attir&eacute;s &agrave; l'&eacute;tude de la
+mati&egrave;re morte, certains autres &agrave; celle du monde
+organique, et parmi ces derniers certains par
+la mati&egrave;re vivante en ses &eacute;l&eacute;ments, certains par
+les ensembles que forment ces unit&eacute;s, il intervient
+chez les hommes de lettres r&eacute;alistes un
+biais individuel, une pr&eacute;disposition de l'oeil &agrave;
+voir, une aptitude de la m&eacute;moire &agrave; retenir, un
+ordre de faits particulier, un caract&egrave;re dans les
+ph&eacute;nom&egrave;nes, un moment dans les physionomies,
+les gestes, les &eacute;motions, les &acirc;mes. Et de l'effort
+que chaque artiste fait &agrave; rendre ce qui le frappe
+et le touche, provient son style individuel, la
+particularit&eacute; de son vocabulaire et de sa syntaxe,
+qui r&eacute;v&egrave;le le plus s&ucirc;rement la qualit&eacute;
+intime de
+son intelligence.</p>
+<p>Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel
+M. de Goncourt voit les paysages, les int&eacute;rieurs,
+les gens, les physionomies, les attitudes, les
+passions, la nature psychologique de ses personnages
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s, on extraira de cette collection,
+la notion d'un artiste &eacute;pris de mouvement,
+notant la vie dans son &eacute;volution, les visages
+dans leurs transformations, les &eacute;motions dans
+leurs conflits, chaque &acirc;me dans sa diversit&eacute;.</p>
+<p>Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines,
+des objets forc&eacute;ment immobiles, il per&ccedil;oit
+le caract&egrave;re mouvant et variable, les vibrations
+de la lumi&egrave;re, les variations du jour, le frisson
+passager de l'air. La for&ecirc;t o&ugrave; Ch&eacute;rie, enfant,
+se prom&egrave;ne, est d&eacute;crite en ses murmures, l'ondoiement
+de ses branches, les sautillements de
+la lumi&egrave;re sur le sol, les fuites d'une b&ecirc;te
+effar&eacute;e.
+Le paysage morne o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve la prison de Noirlieu
+est rendu non par ses formes mais par le
+fleuve p&acirc;le qui le traverse, sa plaine <i>crayeuse</i>,
+son <i>&eacute;tendue blafarde</i>, la <i>lumi&egrave;re
+&eacute;cliptique</i> qui
+le glace. Dans le foyer du cirque o&ugrave; les fr&egrave;res
+Zemganno attendent avant d'entrer en sc&egrave;ne,
+les objets se diffusent sous les rayonnements que
+note l'auteur:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>C'&eacute;taient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces
+continuels d&eacute;placements de gens &eacute;clabouss&eacute;s de
+gaz, ce
+sont en ce royaume du clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure
+des visages, de charmants et de bizarres jeux de
+lumi&egrave;re. Il court par instants sur la chemise ruch&eacute;e d'un
+&eacute;quilibriste un ruissellement de paillettes qui en fait un
+linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots de soie
+vous appara&icirc;t en ses saillies et ses rentrants, avec les
+blancheurs et les violacements du rose d'une rose frapp&eacute;e
+de soleil d'un seul c&ocirc;t&eacute;. Dans le visage d'un clown
+entour&eacute;
+de clart&eacute;, l'enfarinement met la nettet&eacute;, la
+r&eacute;gularit&eacute; et
+le d&eacute;coupage presque cassant d'un visage de pierre.</p>
+</div>
+<p>Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des
+gens dont l'auteur peuple ses pages, ce qu'il
+&eacute;voque c'est non une &eacute;num&eacute;ration de traits au
+repos, le catalogue d'un visage et d'un corps,
+mais leur mouvement, leur attitude instantan&eacute;e,
+leur figure surprise en un changement ou une
+r&eacute;vulsion. Par une vision particuli&egrave;re pareille
+en son effet, &agrave; ces fusils photographiques, qui
+d&eacute;composent le vol d'une chauve-souris et le
+saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arr&ecirc;te le
+portrait de la soeur de la Faustin, au sortir d'une
+crise hyst&eacute;rique, dans sa promenade nerveuse
+par une salle de fin de d&icirc;ner,&#8212;d&eacute;crit Ch&eacute;rie
+montant un escalier et, &laquo;balan&ccedil;ant sous vos
+yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
+torse&raquo;. Dans un cheval blanc promen&eacute; le soir
+aux lumi&egrave;res dans un man&egrave;ge, il saisit &laquo;un
+flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
+des yeux humides&raquo;. C'est la d&eacute;marche
+d'&Eacute;lisa partant en promenade, qu'il nous donne,
+&laquo;avec son coquet hanchement &agrave; gauche&raquo;,
+&laquo;l'ondulation
+de ses reins trottinant un peu en avant
+de l'homme, la bouche et le regard soulev&eacute;s,
+retourn&eacute;s vers son visage.&raquo; Mais c'est dans les
+<i>Fr&egrave;res Zemganno</i> qu'&eacute;clate cet amour de la vie
+corporelle, ce penchant &agrave; peindre des acad&eacute;mies
+en mouvement, suspendues &agrave; l'oscillation d'un
+trap&egrave;ze, dard&eacute;es dans l'allongement d'un saut,
+glissant sur une corde, disloqu&eacute;es dans une
+pantomime, emport&eacute;es et fuyantes dans le galop
+d'un cheval.</p>
+<p>Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un
+corps plut&ocirc;t que son dessin, il note des changements
+de figure, des mines plut&ocirc;t que des
+visages. Il peint, en la Tomkins, &laquo;des yeux gris
+qui avaient des lueurs d'acier, des clart&eacute;s cruelles
+sous la transparence du teint&raquo;; en Ch&eacute;rie,
+&laquo;l'animation, le montant, l'esprit parisien&raquo;;
+&laquo;l'&eacute;bauche de mots col&egrave;res crevant sur des
+l&egrave;vres muettes&raquo;, pour les traits convuls&eacute;s de
+la d&eacute;tenue &Eacute;lisa. La physionomie de la Faustin
+lui appara&icirc;t tant&ocirc;t dessin&eacute;e en ombres et
+m&eacute;plats
+lumineux, par une lampe pos&eacute;e pr&egrave;s de son lit,
+tant&ocirc;t s'assombrissant, se creusant sous une
+&eacute;motion tragique:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit
+la t&eacute;n&eacute;breuse absorption du travail de la pens&eacute;e;
+de l'ombre
+emplit ses yeux demi-ferm&eacute;s; sur son front, semblable au
+jeune et mol front d'un enfant qui &eacute;tudie sa le&ccedil;on, les
+protub&eacute;rances,
+au-dessus des sourcils, sembl&egrave;rent se gonfler
+sous l'effort de l'attention; le long de ses tempes, de ses
+joues, il y eut le p&acirc;lissement imperceptible que ferait le
+froid d'un souffle, et le dessin de paroles, parl&eacute;es en dedans,
+courut m&ecirc;l&eacute; au vague sourire de ses l&egrave;vres
+entr'ouvertes.</p>
+</div>
+<p>M. de Goncourt a le sens et le rendu des
+gestes caract&eacute;ristiques. Il sait l'adroit et caressant
+coup de main que donne une jeune fille sur
+la jupe de sa voisine, &laquo;l'all&eacute;e et la venue d'un
+petit pied b&ecirc;te&raquo; d'une femme h&eacute;sitant &agrave; dire
+une id&eacute;e embarrassante et saugrenue, le rapide
+gigottement du coude d'une actrice &eacute;clatant d'un
+fou rire, et le geste de col&egrave;re avec lequel,
+d&eacute;sesp&eacute;rant
+de trouver une intonation, elle tire les
+pointes de son corsage.</p>
+<p>Et cette perp&eacute;tuelle vision de mouvements
+physiques, ces physionomies changeantes, ces
+bras remuants, ces muscles frissonnants sous
+l'&eacute;piderme, toute cette vie qui s'agite dans les
+pages descriptives de M. de Goncourt, secoue et
+pr&eacute;cipite les passions de ses personnages,
+acc&eacute;l&egrave;re
+leurs conversations en ripostes serr&eacute;es de
+pr&egrave;s, fait voler leur esprit, emporte leurs actes,
+varie leurs humeurs. L'on assiste aux t&acirc;tonnements
+d'un gymnaste cherchant un tour entrevu;
+&agrave; la brillante et heureuse folie de son succ&egrave;s;
+aux r&eacute;voltes cabr&eacute;es d'une fille &agrave; moiti&eacute;
+maniaque,
+&agrave; son &laquo;h&eacute;rissement de b&ecirc;te&raquo; devant la
+porte de sa prison, &agrave; l'alanguissement graduel
+de sa volont&eacute; meurtrie et mat&eacute;e. Ce que M. de
+Goncourt nous montre, ce sont les col&egrave;res d'une
+petite fille g&acirc;t&eacute;e, se roulant par terre dans la
+rage d'une soupe &ocirc;t&eacute;e; l'affolement d'une jeune
+femme mourant de sa chastet&eacute;, et courant &agrave; la
+qu&ecirc;te d'un mari; l'&eacute;tat d'&acirc;me inquiet et alangui
+d'une actrice entretenue, &eacute;laborant un r&ocirc;le de
+grande amoureuse, se jetant dans le plus po&eacute;tique
+et le plus &eacute;mouvant amour, abandonnant
+le th&eacute;&acirc;tre, puis reprise par lui, r&eacute;cup&eacute;rant
+ce
+coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment
+mimer la mort de son amant.</p>
+<p>Et par une cons&eacute;quence logique ce sont des
+&acirc;mes capables de ces variations, de ces emportements,
+de ces sautes, que M. de Goncourt s'applique
+&agrave; peindre, des &acirc;mes diverses, plastiques
+&agrave; toutes les sensations, d&eacute;sarticul&eacute;es et
+nerveuses,
+sans constance et sans unit&eacute;, sans rien
+qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des
+&acirc;mes de demi-artistes, des &acirc;mes de premier mouvement,
+soudaines, ductiles et fougueuses. Conduit
+par son r&eacute;alisme &agrave; l'&eacute;tude d'une basse
+prostitu&eacute;e,
+d'ailleurs r&eacute;tive et passionn&eacute;e, il n'a fait
+depuis que des cr&eacute;atures fantasques et charmantes,
+des clowns boh&eacute;miens, une actrice, une
+jeune fille jolie, coquette et g&acirc;t&eacute;e, des &ecirc;tres
+changeants comme un ciel de printemps, extr&ecirc;mes,
+ondoyants, d'une nature atrocement difficile
+&agrave; d&eacute;crire et &agrave; montrer.</p>
+<p>De ce go&ucirc;t pour la vie, de ce perp&eacute;tuel et paradoxal
+effort &agrave; rendre le mouvement avec des mots
+fig&eacute;s et une langue plus ferme que souple, de
+cette artistique quadrature du cercle, provient le
+singulier style de M. de Goncourt. Il a d&ucirc; recourir
+au n&eacute;ologisme pour noter des ph&eacute;nom&egrave;nes qu'il
+a bien vus le premier. Le frisson m&ecirc;me que lui
+causait le spectacle des choses, l'a fait employer
+des locutions de d&eacute;but, qui donnent comme un
+coup de pouce &agrave; la phrase, ces &laquo;et vraiment&raquo;
+ces &laquo;c'&eacute;tait ma foi&raquo;, ces &laquo;ce sont, ce
+sont&raquo; qui
+marquent la l&eacute;g&egrave;re griserie de son esprit au moment
+de rendre une nuance fugace, une sensation
+d&eacute;licate. Il s'accoutume &agrave; forger des substantifs
+avec des adjectifs d&eacute;form&eacute;s, parce que
+l'accident, la qualit&eacute; qu'exprime l'adjectif lui
+para&icirc;t plus importante que l'&eacute;tat, rendu par le
+substantif. Il recourra &agrave; d'interminables
+&eacute;num&eacute;rations
+pour d&eacute;crire tous les multiples aspects
+d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire
+de mots fr&eacute;missants, color&eacute;s, paillet&eacute;s,
+&eacute;tincelants
+et reluisants, pour exprimer ce qu'il voit
+aux choses d'&eacute;clairs et de rehauts. Enfin il inventera
+ces &eacute;tranges phrases disloqu&eacute;es, enveloppantes
+comme des draperies mouill&eacute;es, mouvantes
+et plastiques qui semblent s'infl&eacute;chir dans
+le tortueux d'une route: &laquo;Enfin l'omnibus, d&eacute;charg&eacute;
+de ses voyageurs, prenait une ruelle tournante,
+dont la courbe, semblable &agrave; celle d'un
+ancien chemin de ronde, contournait le parapet
+couvert de neige d'un petit canal gel&eacute;&raquo;; des
+phrases compr&eacute;hensives donnant &agrave; la fois un fait
+particulier et une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale, des phrases
+peinant &agrave; noter ce que la langue fran&ccedil;aise ne peut
+rendre et devenant obscures &agrave; force de torturer
+les mots et de raffiner sur la sensation:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>Ils savouraient la volupt&eacute; paresseuse qui, la nuit, envahit
+un couple d'amants dans un coup&eacute; &eacute;troit, l'&eacute;motion
+tendre et insinuante, allant de l'un &agrave; l'autre, l'esp&egrave;ce
+de
+moelleuse p&eacute;n&eacute;tration magn&eacute;tique de leurs deux
+corps, de
+leurs deux esprits, et cela, dans un recueillement alangui
+et au milieu de ce ti&egrave;de contact qui met de la robe et de
+la chaleur de la femme dans les jambes de l'homme. C'est
+comme une intimit&eacute; physique et intellectuelle, dans une
+sorte de demi-teinte o&ugrave; les lueurs fugitives des
+r&eacute;verb&egrave;res
+passant par les porti&egrave;res, jouent dans l'ombre avec la
+femme, disputent &agrave; une obscurit&eacute; d&eacute;licieuse et
+irritante sa
+joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous montrent
+un instant son visage de t&eacute;n&egrave;bres, aux yeux emplis d'une
+douce couleur de violette.</p>
+</div>
+<p>C'est dans la notation de ces sentiments t&eacute;nus,
+d&eacute;licieux et troubles qu'&eacute;clate la ma&icirc;trise de
+M. de Goncourt, dans le rendu t&acirc;tonnant, repris,
+pouss&eacute;, flottant et enlaceur de ces mouvements
+d'&acirc;me vagues et inaper&ccedil;us de tous, dans la description
+de l'ivresse languissante que causent &agrave;
+Ch&eacute;rie la musique ou un effluve de parfums, dans
+la sorte d'extase hilare de deux clowns tenant un
+tour qui stup&eacute;fiera Paris, dans la vague stupeur
+d'&acirc;me qui vide peu &agrave; peu la cervelle d'une
+prisonni&egrave;re
+hyst&eacute;rique. Gr&acirc;ce aux infinies ressources
+de son style et au biais particulier de sa manie
+observante, il est parvenu &agrave; saisir quelques-uns
+des faits profonds et obscurs de notre vie c&eacute;r&eacute;brale.
+L'organisation de ses sens et de son style
+ressemble &agrave; ces instruments infiniment complexes
+mais infiniment sensibles de la physique moderne
+qui saisissent des ph&eacute;nom&egrave;nes et permettent
+des approximations inconnues aux anciennes
+machines. Et qui voudrait se plaindre de cette
+d&eacute;licate complexit&eacute;, cause et condition d'une
+science plus vraie?</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+<p>&Agrave; ce sentiment vif et p&eacute;n&eacute;trant de la vie en
+acte, de ses remuements physiques et des ses agitations
+morales, &agrave; cette recherche appliqu&eacute;e et
+reprise de l'enveloppement du fait par la phrase,
+se joint en M. de Goncourt le go&ucirc;t particulier
+d'une certaine sorte de beaut&eacute;, qu'il recherche
+avidement et rend amoureusement, dont l'attrait
+l'a guid&eacute; dans ses courses de collectionneur,
+dans la d&eacute;termination des sujets et des
+sc&egrave;nes de la plupart de ses romans: le go&ucirc;t
+passionn&eacute; du joli. Ce penchant qui le conduisit
+&agrave; recueillir les dessins du XVIIIe si&egrave;cle, &agrave;
+&eacute;tudier
+en toutes ses faces et &agrave; faire revivre en son entier
+cette &eacute;poque de la gr&acirc;ce fran&ccedil;aise, qui lui
+fit aimer dans les objets du Japon leur pu&eacute;rilit&eacute;,
+l'ing&eacute;nu et l'impromptu de leur art, p&eacute;n&egrave;tre et
+d&eacute;termine ses oeuvres d'imagination, leur infuse
+comme une nuance et un parfum &agrave; part, les
+farde et les poudre.</p>
+<p>&Agrave; une &eacute;poque o&ugrave; le souvenir du romantisme
+remplit les romans r&eacute;alistes et les sc&egrave;nes brutales,
+de grands chocs tragiques et sanglants, de
+raffinements maladifs, M. de Goncourt a conserv&eacute;
+le sens des choses naturellement charmantes,
+de la po&eacute;sie dans les incidents journaliers,
+des &acirc;mes d&eacute;licates de naissance, de
+ce qui est vif, simple et gai. Il sait go&ucirc;ter la malice
+d'une vieille pantomime italienne et en inventer
+de po&eacute;tiques pour ses clowns, rendre la
+douceur de gestes et de caract&egrave;re d'un soldat,
+ancien berger, la gr&acirc;ce native d'une actrice
+naturellement fine, s'arr&ecirc;ter aux idylliques visions
+enfantines qui fleurissent la folie d'une vieille
+idiote. Mais o&ugrave; le sens du joli &eacute;clate, c'est dans
+son nouveau livre, dans cette charmante &eacute;tude de
+r&eacute;clusion f&eacute;minine qui forme la premi&egrave;re
+moiti&eacute;
+de <i>Ch&eacute;rie</i>, dans le geste mutin d'une petite fille
+perch&eacute;e sur sa chaise et &eacute;ventant sa soupe de son
+&eacute;ventail; dans la gaie r&eacute;partie du mar&eacute;chal
+consolant
+Ch&eacute;rie de s'apitoyer sur la douleur des
+parents des perdreaux servis &agrave; table; dans la
+sc&egrave;ne du bapt&ecirc;me de la poup&eacute;e; dans l'inquiet
+effarement d'une troupe d'enfants enferm&eacute;s dans
+les combles; dans la bienveillante et aimable id&eacute;e
+qu'a la mar&eacute;chale de greffer sur les &eacute;glantiers de
+de la for&ecirc;t de Saint-Cloud les roses du jardin imp&eacute;rial.
+Personne ne pouvait mieux rendre les
+l&eacute;gers et coquets caprices d'une &acirc;me de fillette,
+la demi-p&acirc;moison d'une femme amoureuse, la
+longue douceur de la passion satisfaite:</p>
+<div class="blkquot">
+<p>En la paix du grand h&ocirc;tel, au milieu de la mort odorante
+de fleurs, dont la chute molle des feuilles, sur le
+marbre des consoles, scandait l'insensible &eacute;coulement du
+temps, tandis que tous deux &eacute;taient accot&eacute;s l'un &agrave;
+l'autre
+la chair de leurs mains fondue ensemble, des heures
+remplies des bienheureux riens de l'adoration passaient
+dans un <i>far-niente</i> de f&eacute;licit&eacute;, o&ugrave; parler
+leur semblait un
+effort. Et c'&eacute;taient de douces pressions, un &eacute;change de
+sourires paresseux, une volupt&eacute; de coeur toute tranquille,
+un muet bonheur....</p>
+</div>
+<p>Et il arrive pourtant &agrave; ce d&eacute;criveur des joliesses
+et des bonheurs, &agrave; ce r&eacute;aliste qui sait
+parfois &ecirc;tre gaminement gai, d'&ecirc;tre attir&eacute; par le
+fantastique et le cr&eacute;pusculaire que montre parfois
+la vie parisienne, par l'existence excessive et
+myst&eacute;rieuse de la Tomkins, l'aff&eacute;terie voluptueusement
+macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise
+surtout dans <i>La Faustin</i>, apr&egrave;s les vues rembranesques
+des r&eacute;p&eacute;titions diurnes &agrave; la
+Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise,
+et la sinistre fin de d&icirc;ner des auteurs
+dramatiques, les sc&egrave;nes ou appara&icirc;t l'honorable
+Selwyn, puis cet acte cruel du d&eacute;nouement &eacute;gal
+en puissance terrifiante &agrave; la <i>Ligeia</i> de Po&euml;,&#8212;<i>La
+Faustin</i> imitant devant une glace, par une
+nuit d'automne, le rictus de son amant moribond.
+Jamais r&eacute;aliste ne s'est avanc&eacute; plus loin au bord
+de la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; la rencontre de la grande
+po&eacute;sie.</p>
+<p>C'est cette intervention de la fantaisie dans
+le choix des incidents, cet amour du joli dans
+les choses et dans les gestes, du myst&egrave;re pour
+certaines sc&egrave;nes et certains personnages, qui
+finalement caract&eacute;rise le mieux l'art de M. de
+Goncourt. De l&agrave; les paillettes, l'ing&eacute;niosit&eacute;, le
+coloris adouci et pimpant de son style, la fr&eacute;quence
+des sc&egrave;nes &eacute;l&eacute;gantes et des personnages
+point abjects, le contournement amoureux de
+sa phrase, la gaiet&eacute; de son humeur, et la tendresse
+de son &eacute;motion. De l&agrave; aussi, de son go&ucirc;t
+du bizarre et du fantastique, les soubresauts
+de son r&eacute;cit, la terrible nervosit&eacute; des derniers
+chapitres de <i>La Faustin</i> et de <i>Ch&eacute;rie</i>, ces
+agonies atroces, ces sc&egrave;nes nocturnes trait&eacute;es
+&agrave; l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris,
+le myst&egrave;re de certains de ses d&eacute;voilements,
+la richesse barbare de certains de ses int&eacute;rieurs.</p>
+<p>M. de Goncourt est comme au confluent de
+deux esth&eacute;tiques. Il a gard&eacute; beaucoup de sa
+fr&eacute;quentation de l'ancienne France, de la France
+de Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a
+&eacute;t&eacute; conquis aussi par le romantisme septentrional
+qui nous a envahis, par Po&euml;, de Quincey, Heine,
+par ce que Balzac a innov&eacute;. De cet amalgame
+est fait le charme et le heurt de son oeuvre, ce
+par quoi elle nous s&eacute;duit et nous terrifie.</p>
+<p>Et maintenant cette analyse termin&eacute;e, il faut
+imaginer que le m&eacute;canisme c&eacute;r&eacute;bral dont nous
+avons essay&eacute; d'isoler et de montrer les gros
+rouages, est vivant et en marche, poss&eacute;d&eacute; par
+une cr&eacute;ature humaine, constitue en son engr&egrave;nement
+et son travail une unit&eacute; indivise, la pens&eacute;e,
+la raison et le g&eacute;nie d'un artiste et d'une personne.
+D'un seul coup, et sans les distinctions
+innaturelles que nous avons &eacute;tablies, M. de
+Goncourt est &agrave; la fois chercheur de petits faits
+caract&eacute;ristiques et pr&eacute;cis, frapp&eacute; par les aspects
+mouvement&eacute;s des &ecirc;tres et des choses, &eacute;mu par
+ce qu'il y a en ces ph&eacute;nom&egrave;nes de joli, de
+d&eacute;licat,
+de rare, de bizarre, d'un peu fantastique.
+Ce penchant r&eacute;agit sur le choix de ses documents
+humains, de ses sujets, de ses personnages;
+ce souci de l'exactitude le pousse &agrave;
+donner des visions nettes de mouvements et de
+jolit&eacute;s; l'habitude de l'observation, son ouverture
+d'esprit &agrave; tous les ph&eacute;nom&egrave;nes de la vie, le garde
+de tomber dans la mi&egrave;vrerie ou le pessimisme:
+la recherche d'&eacute;motions d&eacute;licates le pr&eacute;serve
+habituellement
+de s'appliquer &agrave; l'&eacute;tude des choses
+basses, des personnages laids ou nuls, limite sa
+vision des ph&eacute;nom&egrave;nes psychologiques, l'&eacute;loigne
+de concevoir des caract&egrave;res uns, individuels et
+constants, colore et &eacute;nerve sa langue, att&eacute;nue
+ses fabulations, rend ses livres excitants et
+fragmentaires. Ajoutez encore &agrave; ces anomalies
+individuelles d'organisation c&eacute;r&eacute;brale, les
+caract&egrave;res
+g&eacute;n&eacute;raux de toute &acirc;me d'artiste et
+d'&eacute;crivain,
+la vive sensibilit&eacute;, le don plastique du
+mot expressif, le don dramatique de la coordination
+des incidents, l'infinie t&eacute;nacit&eacute; de la m&eacute;moire
+pour les perceptions de l'oeil, toutes les
+multiples conditions qui permettent de r&eacute;aliser
+cette chose en apparence si simple, un beau
+livre. Enfin le possesseur de cette curieuse intelligence,
+il faut le figurer jet&eacute; d&egrave;s sa jeunesse,
+avec son fr&egrave;re et son semblable, dans les remous
+de la vie parisienne, promenant l'aigu de
+son observation, la d&eacute;licate nervosit&eacute; de son
+humeur, dans le monde des petits journaux, des
+caf&eacute;s litt&eacute;raires, des ateliers, dans les grands
+salons de l'empire, habitant aujourd'hui une maison
+constell&eacute;e de kak&eacute;monos et ros&eacute;e de sanguines,
+le cerveau nourri par une immense et
+diverse lecture: &agrave; la fois &eacute;rudit, artiste et
+voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de
+celui de Heine et de celui de Rivarol, instruit
+des tr&egrave;s hautes sp&eacute;culations de la science, l'on
+aura ainsi la vision peut-&ecirc;tre exacte, en ses
+parties et son tout, de cet artiste divers, fuyant
+exquis, spirituel, poignant, solide,&#8212;l'auteur
+des livres les plus excitants et les plus suggestifs
+de cette fin de si&egrave;cle.</p>
+<hr style="width: 45%;">
+<h3>PAGES RETROUV&Eacute;ES<a name="FNanchor_13_13"></a><a
+ href="#Footnote_13_13"><sup>[13]</sup></a></h3>
+<h3>PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT</h3>
+<br>
+<p>Dans ce livre M. de Goncourt a r&eacute;uni ses
+articles de journal et ceux qu'il a faits avec son
+fr&egrave;re. Il suffit de dire que presque toutes ces
+<i>Pages retrouv&eacute;es</i>, sont des morceaux de bonne ou
+de haute litt&eacute;rature, pour marquer la diff&eacute;rence
+entre les feuilles d'il y a une trentaine d'ann&eacute;es
+et celles de la n&ocirc;tre. C'&eacute;taient en effet des gazettes
+bizarres celles o&ugrave; les Goncourt faisaient
+para&icirc;tre, vers 1852, les chroniques et les nouvelles
+qui form&egrave;rent depuis la <i>Lorette</i>, une <i>Voiture de
+masques</i> et le pr&eacute;sent volume. Si l'on feuilletait
+l'une d'elles, le <i>Paris</i> de 1852, on verrait un
+journal quotidien du format du <i>Charivari</i> publiant
+tous les jours une lithographie de Gavarni et
+encadrant cette gravure d'un texte &eacute;crit parfois
+par des gens ayant de la litt&eacute;rature. M. Aur&eacute;lien
+Scholl fit l&agrave; ses d&eacute;buts; il &eacute;tait alors d'un
+pessimisme
+furibond et faisait pr&eacute;c&eacute;der ses chroniques
+toutes en alin&eacute;as, d'&eacute;pigraphes na&iuml;vement latins
+ou grecs. Le num&eacute;ro &eacute;tait une fois par semaine
+rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et
+pour montrer &agrave; quel point on laissait ce po&egrave;te
+hausser le ton coutumier de journaux, nous
+citerons de lui cette magnifique phrase, dont le
+pendant ne se trouvera gu&egrave;re dans nos quotidiens:
+&laquo;Ainsi dans le calme silence des nuits,
+aux heures o&ugrave; le bruit que fait en oscillant le
+balancier de la pendule, est mille fois plus redoutable
+que le tonnerre, aux heures o&ugrave; les rayons
+c&eacute;lestes touchent et caressent &agrave; nu l'&acirc;me toute
+vive, o&ugrave; la conscience a une voix, o&ugrave; le po&egrave;te
+entend distinctement la danse des rhythmes d&eacute;gag&eacute;s
+de leur ridicule enveloppe de mots, &agrave; ces
+heures de recueillement douloureuses et douces,
+souvent, oh! souvent, je me suis interrog&eacute; avec
+&eacute;pouvante, et j'ai tressailli jusque dans la
+moelle des os. Et quand on y songe qui ne
+fr&eacute;mirait, en effet, &agrave; cette id&eacute;e de vivre
+peut-&ecirc;tre
+au milieu d'une race de dieux implacables
+parmi des &ecirc;tres qui lisent peut-&ecirc;tre couramment
+dans notre pens&eacute;e, quand la leur se cache
+pour nous sous une triple armure de diamant!
+Quand on y songe.... Le myst&egrave;re de l'enfantement
+leur a &eacute;t&eacute; confi&eacute; et peut-&ecirc;tre le
+comprennent-elles....
+Peut-&ecirc;tre y a-t-il un moment
+solennel o&ugrave; si le mari ne dormait pas d'un
+sommeil stupide, il verrait la femme tenir entre
+ses mains son &acirc;me palpable et en d&eacute;chirer un
+morceau qui sera l'&acirc;me de son enfant....&raquo;</p>
+<p>Les Goncourt faisaient de m&ecirc;me des num&eacute;ros
+entiers du <i>Paris</i>, qui ne contenait alors, outre
+le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
+comme les admirables <i>Lettre d'une amoureuse</i>,
+et <i>Victor Chevassier</i>.</p>
+<p>Ils annon&ccedil;aient alors un roman qui n'a jamais
+paru, le <i>Camp des Tartares</i>; ils faisaient des
+comptes rendus de th&eacute;&acirc;tre (le <i>Joseph Prudhomme</i>
+de Monnier &agrave; l'Od&eacute;on), des notes bibliographiques;
+parfois m&ecirc;me ils chroniquaient tout
+simplement comme dans leur <i>Voyage de la rue
+Lafitte &agrave; la Maison d'Or</i>, et une citation gaillarde
+les menait en police correctionnelle.</p>
+<p>C'&eacute;tait cependant un temps encore aimable;
+les annonces du <i>Paris</i>, ces annonces documentaires
+qui rendront pr&eacute;cieuses aux historiens
+futurs les quatri&egrave;mes pages de nos journaux, sont
+encore amusantes &agrave; lire.</p>
+<p>Une r&eacute;clame de parfumerie se termine par
+une citation de Martial; le &laquo;plus de copahu&raquo;
+est d&eacute;j&agrave; le cri de ralliement des m&eacute;decins de
+certaines
+maladies, qu'on appelait si poliment alors
+des maladies confidentielles; un journal contemporain
+publie &laquo;les m&eacute;moires de Mme Saqui, premi&egrave;re
+acrobate de S.M. l'empereur Napol&eacute;on 1er;&raquo;
+un restaurateur de la rue Montmartre promet
+&laquo;pour 1 fr. 50 un repas comprenant: potage,
+4 plats, 3 desserts et vin;&raquo; enfin, un chocolatier
+encore ing&eacute;nu libelle ainsi sa r&eacute;clame: &laquo;La
+confiserie hygi&eacute;nique fabrique deux sortes de
+chocolat: l'un qui est sa propri&eacute;t&eacute; exclusive a
+re&ccedil;u le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il
+contient des aliments alibiles emprunt&eacute;s au jus
+de poulet, et rendus compl&egrave;tement insipides.&raquo;</p>
+<p>On se targuait surtout au <i>Paris</i> d'avoir de la
+fantaisie, et visiblement Henri Heine &eacute;tait un peu
+le g&eacute;nie du lieu. Les Goncourt aussi subirent cette
+admiration. <i>Une nuit &agrave; Venise</i> est bien une fantaisie
+&agrave; la mani&egrave;re des Reisebilder, et le <i>Ratelier</i>
+aussi, sans doute avec cet alliage de minutie et
+de vision scrupuleuse qui marque dans la
+<i>Maison d'un vieux juge</i> les romanciers de
+Germinie Lacerteux.</p>
+<p><i>Pages retrouv&eacute;es</i> se terminent par plusieurs
+articles de M. Edm. de Goncourt entre lesquels
+il faut citer celui sur M. Th&eacute;ophile Gautier.
+Nous ne connaissons pas de portrait plus &eacute;vocateur
+et plus anim&eacute;, gesticulant et parlant,
+travers&eacute; d'onde, de vie et de pens&eacute;e, plus
+d&eacute;licatement
+model&eacute; par la sympathie des souvenirs
+exacts. Ce portrait est une des plus belles pages
+de ce si&egrave;cle. Il m&eacute;rite de compter entre Charles
+Demailly et la Faustin.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">[13]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue Contemporaine</i>, mars 1886.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="HUYSMANS"></a><br>
+<h2>J.K. HUYSMANS<a name="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14"><sup>[14]</sup></a></h2>
+<br>
+<p>C'est l'histoire d'un fr&ecirc;le et exceptionnel
+jeune homme, prise en son plus &eacute;trange chapitre,
+que raconte <i>&Agrave; Rebours</i>, le nouveau livre
+de M. Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes,
+&eacute;raill&eacute; et froiss&eacute; par tout ce que la
+vie contient de grossier, de brutal, de bruyant
+et de sain, se retire des hommes en qui il ne
+voit point ses semblables, et se d&eacute;tourne de la
+r&eacute;alit&eacute; qui ne contente ni ne r&eacute;jouit ses sens.
+Usant d'une imagination adroite et subtile, il
+s'emploie &agrave; donner &agrave; tous ses go&ucirc;ts une nourriture
+facticement convenable, pr&eacute;sente &agrave; ses
+yeux des spectacles combin&eacute;s, substitue les &eacute;vocations
+de l'odorat &agrave; l'exercice de la vue, et
+remplace par les similitudes du go&ucirc;t certaines
+sensations de l'ou&iuml;e, pare son esprit de tout
+ce que la peinture, les lettres latines et fran&ccedil;aises
+ont d'oeuvres raffin&eacute;es, sup&eacute;rieures ou
+d&eacute;cadentes, oscille dans sa recherche d'une
+doctrine qui syst&eacute;matise son hypocondrie, entre
+l'asc&eacute;tisme morose des mystiques et l'absolu
+renoncement des pessimistes allemands. &Agrave;
+l'origine et au cours de cette maladie mentale,
+pr&eacute;side la maladie physique. La n&eacute;vrose apr&egrave;s
+avoir caus&eacute; l'incapacit&eacute; sociale du duc Jean,
+affin&eacute; son intelligence jusqu'&agrave; l'amincir, appara&icirc;t
+en lui plus ouvertement, le poursuit d'hallucinations,
+le force une premi&egrave;re fois&#8212;dans
+l'&eacute;pisode du voyage &eacute;bauch&eacute; &agrave;
+Londres,&#8212;&agrave;
+tenter de rentrer dans la vie, l'an&eacute;mie le mine
+et l'accable dans une prostration finale jusqu'&agrave;
+ce que la folie et la phtisie le mena&ccedil;ant&#8212;le
+duc Jean se r&eacute;solve sur l'ordre de son m&eacute;decin
+&agrave; revenir au monde pour mourir plus lentement.</p>
+<p>Ce livre singulier et fascinant, plein de pages
+perverses, exquises, souffreteuses, d'analyses
+qui r&eacute;v&egrave;lent et de descriptions qui montrent, peut
+surprendre quand on le confronte avec les
+oeuvres ant&eacute;rieures de M. Huysmans. Il nous
+semble qu'il est le d&eacute;veloppement, extr&ecirc;me
+mais logique, de quelques-unes des tendances
+qu'accusent <i>En M&eacute;nage, Les Soeurs Vatard,
+Marthe, Croquis parisiens</i>, etc. Par <i>&Agrave; Rebours</i>,
+M. Huysmans a marqu&eacute; dans une certaine direction
+la fronti&egrave;re avanc&eacute;e de son talent, qui se
+trouve embrasser certaines r&eacute;gions lointaines
+apparemment ext&eacute;rieures.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">[14]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue ind&eacute;pendante</i>, 4 juillet 1884.</p>
+</div>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>Les proc&eacute;d&eacute;s d'art de M. Huysmans appartiennent
+en g&eacute;n&eacute;ral, comme ceux des &eacute;crivains
+qui sont &agrave; la t&ecirc;te du roman, &agrave; l'esth&eacute;tique
+r&eacute;aliste.
+Il sait voir les personnes, les objets, les
+ensembles, les caract&egrave;res avec une exactitude
+notablement sup&eacute;rieure &agrave; celle des romanciers
+id&eacute;alistes; la vie d'un homme &eacute;tant rarement
+tragique, il s'abstient de toute intrigue violente
+ou qui comprenne d'autres incidents que ceux
+&eacute;prouv&eacute;s par un Parisien de la moyenne; l'histoire
+&agrave; raconter se trouvant ainsi r&eacute;duite,
+M. Huysmans l'exp&eacute;die en quelques phrases et
+consacre ses chapitres non plus au r&eacute;cit d'une
+s&eacute;rie d'&eacute;v&eacute;nements, mais &agrave; la description
+d'une
+situation, d'une sc&egrave;ne, proc&egrave;de non par narrations
+successives avec de courtes haltes, mais par
+de larges tableaux reli&eacute;s de br&egrave;ves indications
+d'action; et, comme tous les &eacute;crivains de cette
+&eacute;cole,&#8212;avec de profondes diff&eacute;rences personnelles,&#8212;il
+poss&egrave;de un vocabulaire &eacute;tendu et
+un style riche en tournures, apte, par des proc&eacute;d&eacute;s
+divers, &agrave; rendre l'aspect ext&eacute;rieur des
+choses, &agrave; reproduire les spectacles, les parfums,
+les sens, toutes les causes diverses et
+compliqu&eacute;es de nos sensations, de fa&ccedil;on &agrave; les
+renouveler dans l'esprit du lecteur par la voie
+d&eacute;tourn&eacute;e des mots.</p>
+<p>Mais parmi ces &eacute;l&eacute;ments m&ecirc;mes qui sont les
+parties ext&eacute;rieures et communes de toute oeuvre
+r&eacute;aliste, il en est deux, l'exactitude de la vision
+et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionn&eacute;s
+et men&eacute;s &agrave; bout. Il n'est personne,
+parmi les romanciers, qui connaisse mieux Paris
+dans ses banlieues, ses quartiers excentriques,
+ses lieux de plaisir et de travail, dans ses
+aspects changeants de toutes heures, qui sache
+mieux les int&eacute;rieurs divers des myriades de
+maisons parmi lesquelles serpentent ou s'alignent
+ses rues, qui porte mieux enregistr&eacute;s dans son
+cerveau, les physionomies, la d&eacute;marche, la
+tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses
+cat&eacute;gories superpos&eacute;es d'habitants. Parmi les
+innombrables tableaux de Paris, les croquis et
+les sc&egrave;nes dont regorgent les romans de
+M. Huysmans, il en est dont l'exactitude frappe
+comme un souvenir, suscite instantan&eacute;ment une
+vision int&eacute;rieure comme une analogie ou une
+co&iuml;ncidence. Dans <i>En M&eacute;nage</i>, le d&eacute;but,
+o&ugrave;, par
+une nuit nuageuse, Andr&eacute; et Cyprien, parcourent
+lentement une rue endormie, l'aspect particulier
+du pav&eacute;, le marchand de vin fermant sa boutique
+&agrave; l'approche silencieuse de deux sergents
+de ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur
+le pav&eacute;, est assur&eacute;ment le r&eacute;cit
+d&eacute;taill&eacute; de la
+s&eacute;rie d'impressions que procure une rentr&eacute;e
+tardive. Qui ne conna&icirc;t de son passage dans les
+bouillons, &laquo;cette &eacute;pouvantable tristesse qu'&eacute;voque
+une vieille femme en noir, tapie seule dans un
+coin et m&acirc;chant &agrave; bouch&eacute;es lentes un tron&ccedil;on
+de bouilli?&raquo; Les soir&eacute;es de la famille Vatard,
+celles de la famille D&eacute;sableau, o&ugrave; Madame, apr&egrave;s
+avoir lentement coup&eacute; un patron, l'essaie, les
+sourcils remont&eacute;s et les paupi&egrave;res basses, sur
+le dos de sa fillette &laquo;la faisant pivoter par les
+&eacute;paules, lui donnant avec son d&eacute; de petits
+coups sur les doigts pour la faire tenir tranquille ...
+pin&ccedil;ant l'&eacute;toffe sous les aisselles,
+m&eacute;ditant sur les endroits d&eacute;volus pour les
+boutonni&egrave;res&raquo;, ont une convaincante
+v&eacute;racit&eacute;.
+Il n'est presque point de page o&ugrave; l'on ne constate
+cette justesse de vision et cette probit&eacute; artistique.
+Que l'on note encore le chapitre de <i>&Agrave; Rebours</i>,
+o&ugrave;, par une boueuse nuit d'automne, le
+duc erre par tout le quartier anglican de Paris,
+des bureaux de &laquo;Galignani&raquo; &agrave; la taverne de la
+rue d'Amsterdam,&#8212;dans <i>Les Soeurs Vatard</i>,
+le tumultueux int&eacute;rieur d'atelier de femmes par
+un matin de paye apr&egrave;s une nuit blanche, la
+plaisante &eacute;num&eacute;ration des manques de tenue de
+l'ouvri&egrave;re C&eacute;line devenue la ma&icirc;tresse d'un
+monsieur &agrave; chapeau de soie,&#8212;le bruissant
+tableau des Folies-Berg&egrave;re dans les <i>Croquis parisiens</i>,
+et les vues en grisaille de certains sites
+dolents de la banlieue,&#8212;enfin, dans tous ses
+livres, cette qualit&eacute; que M. Huysmans est seul &agrave;
+poss&eacute;der, l'art de rendre v&eacute;ridiquement la conversation,
+d'&eacute;crire en style parl&eacute; les dires d'un
+concierge, ou les bavardages de deux artistes;
+assur&eacute;ment le r&eacute;alisme de M. Huysmans, semblera
+rigoureux, complet, et extraordinairement voisin
+de la nature.</p>
+<p>Dans ce perp&eacute;tuel et acharn&eacute; coll&eacute;tement
+avec la r&eacute;alit&eacute;, M. Huysmans a contract&eacute;
+quelques-unes des particularit&eacute;s de son style.
+Attentif aux conversations qu'il a entendu bruire
+autour de lui, renseign&eacute; par ses observations
+sur les termes techniques des m&eacute;tiers, il a retenu
+et su employer tout un vocabulaire populacier,
+populaire, bourgeois et artiste, amasser et d&eacute;verser
+un tr&eacute;sor de mots d'argot et d'atelier qui
+lui permet de noter des sensations et des &eacute;motions
+dans la langue m&ecirc;me des personnes qui
+la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
+qui illumine toute une phrase du charme
+de la bonne trouvaille. Il dira de l'or d'une
+&eacute;tole, qu'il est &laquo;assombri et quasi saur&eacute;&raquo;;
+il
+dira encore: &laquo;des hommes so&ucirc;ls turbulaient&raquo;;
+des fleurs lui appara&icirc;tront &laquo;taill&eacute;es dans la
+pl&egrave;vre transparente d'un, boeuf&raquo;; il pourra
+&eacute;crire cette phrase: &laquo;Attis&eacute; comme par de
+furieux ringards, le soleil s'ouvrit en gueule
+de four, dardant une lumi&egrave;re presque blanche ...
+grillant les arbres secs, rissolant les gazons
+jaunis; une temp&eacute;rature de fonderie en chauffe
+pesa sur le logis&raquo;. Il tire de l'observation des
+comparaisons &eacute;tonnamment justes: &laquo;Elle eut
+&agrave; la fin des larmes, qui coul&egrave;rent comme des
+pilules argent&eacute;es, le long de sa bouche.&raquo; Comme
+pour tous les artistes, le commerce avec la
+r&eacute;alit&eacute;, avec ce que l'on peut saisir par les sens,
+revoir, t&acirc;ter et montrer avec les spectacles
+familiers de l'humanit&eacute; et du monde, lui a &eacute;t&eacute;
+profitable. Il a acquis &agrave; cette connaissance de la
+vie, la dose de v&eacute;racit&eacute; qui est indispensable au
+roman moderne, la force, la pr&eacute;cision, la
+richesse et le pittoresque du style, les moyens,
+en somme, l'outil lui permettant d'&eacute;laborer et de
+r&eacute;aliser sa conception particuli&egrave;re de l'&acirc;me et
+de la destin&eacute;e humaine.</p>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<p>C'est, en effet, par une psychologie particuli&egrave;re
+des personnages, par la fa&ccedil;on dont
+M. Huysmans se figure le m&eacute;canisme de l'&acirc;me
+humaine, exag&egrave;re certaines facult&eacute;s, amoindrit
+l'action de certaines autres, que ses romans
+tranchent sur leurs cong&eacute;n&egrave;res, se sont
+n&eacute;cessairement
+rev&ecirc;tus d'un style original et aboutissent
+&agrave; une philosophie g&eacute;n&eacute;rale d&eacute;duite jusqu'en
+ses extr&ecirc;mes cons&eacute;quences. Si l'on examine
+quelle est l'activit&eacute; commune et constante des
+cr&eacute;atures mises sur pied par M. Huysmans, si
+l'on &eacute;carte les traits g&eacute;n&eacute;raux de toute conduite
+humaine, on arrive &agrave; constater qu'ils s'emploient
+&agrave; subir, &agrave; accumuler et &agrave; faire revivre des
+perceptions,
+surtout des perceptions visuelles, et
+surtout encore des perceptions visuelles color&eacute;es
+ou lumineuses. Le Cyprien des <i>Soeurs Vatard</i>,
+le Cyprien et l'Andr&eacute; de <i>En M&eacute;nage</i>, le
+duc Jean de <i>&Agrave; Rebours</i> semblent &ecirc;tre, en fin de
+compte, des couples d'yeux mont&eacute;s sur des
+corps mobiles, aboutissant &agrave; de formidables
+ganglions optiques, qui p&eacute;n&egrave;trent toute la masse
+c&eacute;r&eacute;brale de leurs fibrilles radi&eacute;es. Toute leur
+activit&eacute;
+vitale aboutit &agrave; emmagasiner des visions et
+&agrave; en d&eacute;gorger d'anciennes, &agrave; noter des aspects,
+&agrave; percevoir des colorations et des scintillements,
+et &agrave; &eacute;voquer, dans les p&eacute;riodes languissantes,
+d'anciennes vibrations lumineuses, entass&eacute;es,
+endormies dans l'arri&egrave;re-fonds de la m&eacute;moire,
+mais vivaces et aptes &agrave; repara&icirc;tre &agrave; la suite d'une
+association d'id&eacute;es, comme les alt&eacute;rations d'un
+papier sensibilis&eacute;, sous l'action d'un r&eacute;actif.</p>
+<p>Cette conception de l'&acirc;me humaine est, chez
+M. Huysmans, primordiale et irr&eacute;pressible. S'il
+met en sc&egrave;ne des personnages que leur manque
+de culture rend incapables d'observations minutieuses,
+dont les yeux rudimentaires ne savent
+point voir; il intervient, d&eacute;crit en personne,
+sensation par sensation, les tableaux que ces
+obtus spectateurs contemplent, et marque ensuite
+en r&eacute;aliste exact le peu d'int&eacute;r&ecirc;t
+qu'&eacute;veille chez
+eux ce spectacle inaper&ccedil;u. Il raconte en ses couleurs,
+son agitation et ses clameurs, la vue du
+cours de Vincennes par un jour de foire, puis:
+&laquo;Tout cela &eacute;tait bien indiff&eacute;rent &agrave;
+D&eacute;sir&eacute;e.&raquo; Il
+dessine en d'admirables pages le va-et-vient, les
+jets de vapeur, les escarbilles volantes, la course
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e ou contenue des locomotives, toute la
+vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest
+&agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, et conclut: &laquo;Anatole
+r&eacute;fl&eacute;chissait.&raquo;</p>
+<p>Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision
+l'emporte au-del&agrave; de la vraisemblance. Il pr&ecirc;te
+&agrave; ses ouvri&egrave;res l'acuit&eacute; et la d&eacute;licatesse
+oculaires
+qu'il poss&egrave;de, leur attribue, dans les contemplations
+auxquelles il les soumet, les plus rares qualit&eacute;s
+d'observateur. Ses brocheuses d&eacute;visagent
+admirablement l'employ&eacute; de la maison Crespin qui
+vient leur r&eacute;clamer de l'argent; D&eacute;sir&eacute;e et
+Auguste,
+au moment de s'&eacute;prendre, se d&eacute;taillent mutuellement
+en physionomistes consomm&eacute;s. D&eacute;sir&eacute;e,
+conduite au th&eacute;&acirc;tre Bobino, per&ccedil;oit la silhouette
+de la chanteuse, avec les omissions et les insistances
+d'un peintre intransigeant, puis les
+d&eacute;tails de sa toilette, comme une personne situ&eacute;e
+dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne
+trouvait pas &agrave; loger dans ces &acirc;mes &eacute;troites,
+tout l'&eacute;panouissement de ses qualit&eacute;s de peintre
+verbal. Il se mit &agrave; l'aise dans <i>En M&eacute;nage</i> et eut
+recours aux artistes.</p>
+<p>Assur&eacute;ment, jamais Paris n'a &eacute;t&eacute;
+fouill&eacute;, d&eacute;crit,
+d&eacute;couvert, examin&eacute; dans ses d&eacute;tails et repris
+dans ses ensembles, analys&eacute; et synth&eacute;tis&eacute;
+comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien
+Tibaille et le litt&eacute;rateur Andr&eacute; Jayant. Tout
+y appara&icirc;t, depuis l'appartement de gar&ccedil;on artiste
+o&ugrave; Andr&eacute; s'installe apr&egrave;s sa m&eacute;saventure
+conjugale, jusqu'&agrave; la place du Carrousel o&ugrave; il
+va promener sa nostalgie f&eacute;minine et contempler
+&laquo;le merveilleux et terrible ciel qui s'&eacute;tendait
+au soleil couchant par de l&agrave; les feuillages noirs
+des Tuileries ..., les ruines dont les masses violettes
+se dressaient trou&eacute;es sur les flammes cramoisies
+des nuages;&raquo; depuis le brouhaha d'un
+caf&eacute; du Palais-Royal le soir, jusqu'&agrave; ces taches
+lumineuses que la nuit, les fen&ecirc;tres &eacute;clair&eacute;es,
+dans les maisons noires font passer devant le,
+voyageur d'imp&eacute;riale. Ce livre avec lequel on
+pourra toujours restituer la physionomie exacte
+du Paris actuel, nous donne l'aspect intime de
+la rue le matin quand les caf&eacute;s s'ouvrent sur
+le passage des ouvriers et des filles d&eacute;couch&eacute;es
+la nuit au moment des rentr&eacute;es tardives, le soir
+&agrave; l'heure discr&egrave;te ou des messieurs bien mis
+embo&icirc;tent le pas d'ouvri&egrave;res en cheveux, au
+cr&eacute;puscule,
+o&ugrave; d&eacute;serte et morte, elle s&egrave;che d'une
+averse sous la flamb&eacute;e jaune du soleil couchant;
+il nous donne les boutiques, les ateliers, le garni
+d'un peintre, les brasseries, les restaurants,
+l'appartement d'une fille, celui d'un employ&eacute;,
+tout le dedans et le dehors de la capitale du
+monde moderne.</p>
+<p>Et ce livre qui se r&eacute;sume en une accumulation
+de tableaux color&eacute;s et mouvement&eacute;s, n'a pas suffi
+&agrave; assouvir la passion descriptive de M. Huysmans.
+De m&ecirc;me que les strat&eacute;gistes et les joueurs
+d'&eacute;checs sup&eacute;rieurs d&eacute;daignent les rencontres
+r&eacute;elles o&ugrave; l'impr&eacute;vu alt&egrave;re la
+beaut&eacute; des calculs
+et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
+solution de probl&egrave;mes factices, M. Huysmans
+s'est d&eacute;tourn&eacute; de copier la r&eacute;alit&eacute;, qui ne
+r&eacute;pondait
+point &agrave; ses exigences sensuelles, et s'est
+fabriqu&eacute; dans <i>&Agrave; Rebours</i>, des objets de perception
+invent&eacute;s et parfaits. Par d'adroites combinaisons
+de choses r&eacute;elles, en &eacute;liminant tout ce qui dans
+l'art et la nature, &eacute;tait pour lui d&eacute;nu&eacute;
+d'&eacute;motion
+agr&eacute;able, il a cr&eacute;&eacute; des visions et des perceptions
+artificielles, qui, &eacute;labor&eacute;es de propos
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;,
+se sont trouv&eacute;es en harmonie parfaite avec ses
+facult&eacute;s r&eacute;ceptives et les aptitudes de son style.</p>
+<p>Il semble ici que la limite de l'art de voir et
+de rendre est atteinte. Le boudoir o&ugrave; des
+Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet
+de travail o&ugrave; il consume ses heures &agrave; r&eacute;voquer
+le pass&eacute;, ou &agrave; feuilleter de ses doigts
+p&acirc;les, des livres pr&eacute;cieux et vagues, cette
+bizarre et exp&eacute;ditive salle &agrave; manger, dans
+laquelle il trompe ses d&eacute;sirs de voyage, la
+d&eacute;solation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite
+accablement d'un apr&egrave;s-midi d'&eacute;t&eacute;, les floraisons
+monstrueuses dont se h&eacute;rissent un instant les
+tapis, les &eacute;vocations visuelles et auditives de
+certains parfums a&eacute;riens et liquides, et par
+dessus tout ces phosphoriques pages consacr&eacute;es
+aux peintures orf&ecirc;vr&eacute;es de Moreau, &agrave; certains
+t&eacute;n&eacute;breux dessins de Redon, &agrave; certaines lectures
+prestigieuses et suggestives; ici le style de
+M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour
+employer une de ses phrases, &laquo;tous feux allum&eacute;s&raquo;.</p>
+<p>Dans l'effort pour rendre toutes les sensations
+dont les choses affectent ses appareils sensoriels
+et c&eacute;r&eacute;braux, M. Huysmans atteint &agrave; une
+&eacute;locution
+consomm&eacute;e, orientale et sup&eacute;rieure.</p>
+<p>Il a d'admirables trouvailles de mots; par
+l'appariement des paroles, il sait rendre la
+nature du choc nerveux brusque ou lent, dont
+l'affectent ses sensations. Certaines phrases
+p&eacute;taradent et font feu des quatre pieds: &laquo;La
+horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la
+Gaule, s'&eacute;crasa dans les plaines de Ch&acirc;lons, o&ugrave;
+A&eacute;tius la pila dans une effroyable charge. La
+plaine gorg&eacute;e de sang moutonna comme une
+mer de pourpre; deux cent mille cadavres barr&egrave;rent
+la route, bris&egrave;rent l'&eacute;lan de cette avalanche
+qui, divis&eacute;e, tomba &eacute;clatant en coups de
+foudre sur l'Italie, o&ugrave; les villes extermin&eacute;es
+flamb&egrave;rent comme des meules&raquo;. D'autres
+phrases coulent lentement comme des larmes de
+miel: &laquo;Cette pi&egrave;ce o&ugrave; des glaces se faisaient
+&eacute;cho et se renvoyaient &agrave; perte de vue dans les
+murs des enfilades de boudoirs ros&eacute;s, avait
+&eacute;t&eacute; c&eacute;l&egrave;bre parmi les filles, qui se
+complaisaient
+&agrave; tremper leur nudit&eacute; dans ce bain d'incarnat
+ti&egrave;de qu'aromatisait l'odeur de menthe d&eacute;gag&eacute;e
+par le bois des meubles&raquo;. D'autres encore
+sont agit&eacute;es et cursives: &laquo;Glissant sur d'affligeantes
+savates, ce laveur s'enfon&ccedil;a dans un va-et-vient
+furieux de gar&ccedil;ons, lanc&eacute;s &agrave; toute vol&eacute;e,
+hurlant boum, jonglant avec des carafons et
+des soucoupes, &eacute;blouissant avec la blanche trajectoire
+de leurs tabliers.&raquo;</p>
+<p>Mais c'est surtout la sensation color&eacute;e que
+M. Huysmans est parvenu &agrave; reproduire int&eacute;gralement
+par l'artifice des mots. Assur&eacute;ment cette
+phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle
+d&eacute;crit: &laquo;Des branches de corail, des ramures
+d'argent, des &eacute;toiles de mer ajour&eacute;es comme
+des filigranes et de couleur bise, jaillissent en
+m&ecirc;me temps que de vertes tiges supportant de
+chim&eacute;riques et r&eacute;elles fleurs, dans cet antre
+illumin&eacute; de pierres pr&eacute;cieuses comme un tabernacle,
+et contenant l'inimitable et radieux bijou,
+le corps blanc, teint&eacute; de rose aux seins et aux
+l&egrave;vres, de la Galat&eacute;e, endormie dans ses longs
+cheveux p&acirc;les&raquo;. Et encore: &laquo;Sur sa robe triomphale,
+coutur&eacute;e de perles, ramag&eacute;e d'argent,
+lam&eacute;e d'or, la cuirasse des orf&egrave;vreries dont
+chaque maille est une pierre, entre en combustion,
+croise des serpentaux de feu, grouille sur
+la chair mate, sur la peau rose th&eacute;, ainsi que
+des insectes splendides, aux &eacute;lytres &eacute;blouissantes,
+marbr&eacute;s de carmin, ponctu&eacute;s de jaune
+aurore, diapr&eacute;s de bleu acier, tigr&eacute;s de vert
+paon.&raquo;</p>
+<p>Mais, outre cette virtuosit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, M.
+Huysmans
+a con&ccedil;u un type de phrase particulier, o&ugrave;
+par une accumulation d'incidentes, par un mouvement
+pour ainsi dire spiralo&iuml;de, il est arriv&eacute;
+&agrave; enclore et &agrave; sertir en une p&eacute;riode, toute la
+complexit&eacute; d'une vision, &agrave; grouper toutes les
+parties d'un tableau autour de son impression
+d'ensemble, &agrave; rendre une sensation dans son
+int&eacute;grit&eacute; et dans la subordination de ses parties:
+&laquo;Sur le trottoir des couples marchaient dans les
+feux jaunes et verts qui avaient saut&eacute; des bocaux
+d'un pharmacien, puis l'omnibus de Plaisance
+vint, coupant ce grouillis-grouillos, &eacute;claboussant
+de ses deux flammes cerise, la croupe blanche
+des chevaux, et les groupes se reform&egrave;rent,
+trou&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; par une colonne de foule se
+pr&eacute;cipitant du th&eacute;&acirc;tre Montparnasse,
+s'&eacute;largissant
+en un large &eacute;ventail qui se repliait autour
+d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant
+d'oranges&raquo;. Ou encore: &laquo;Tout va de guingois
+chez elle; ni moellons, ni briques, ni pierres,
+mais de chaque c&ocirc;t&eacute;, bordant le chemin sans
+pav&eacute; creus&eacute; d'une rigole au centre, des bois de
+bateaux marbr&eacute;s de vert par la mousse et plaqu&eacute;s
+d'or bruni par le goudron, allongent une
+palissade qui se renverse entra&icirc;nant toute une
+grappe de lierre, emmenant presqu'avec elle la
+porte, visiblement achet&eacute;e dans un lot de d&eacute;molitions
+et orn&eacute;e de moulures dont le gris encore
+tendre perce sous la couche de h&acirc;le d&eacute;pos&eacute;e
+par des attouchements de mains successivement
+sales&raquo;. Le souple enlacement de cette
+sorte de phrase, est sans &eacute;gal. Elle est le produit
+dernier et la preuve de cette facult&eacute; r&eacute;ceptive
+que nous avons constat&eacute;e; elle est la sensation
+m&ecirc;me absorb&eacute;e, &eacute;labor&eacute;e dans l'intelligence,
+et projet&eacute;e au dehors telle quelle.</p>
+<p>Mais ce tour de force descriptif r&eacute;ussit avec
+une perfection et une fr&eacute;quence qui constituent
+d&eacute;j&agrave; une anomalie. Que l'on revienne, en effet,
+de l'analyse des personnages de M. Huysmans, &agrave;
+l'homme normal, chez qui la sensation per&ccedil;ue
+en gros et &agrave; la h&acirc;te, est transform&eacute;e par un
+travail conscient ou inconscient en volont&eacute;s, en
+actes, en une conduite et une carri&egrave;re; le point
+morbide des cr&eacute;atures romanesques appara&icirc;t.
+L'&eacute;panouissement de leurs facult&eacute;s r&eacute;ceptives a
+&eacute;touff&eacute; toutes leurs autres &eacute;nergies, les a
+r&eacute;duites
+&agrave; la vie v&eacute;g&eacute;tative d'une plante passive
+par essence, r&eacute;gie et affect&eacute;e par tout ce qui
+l'entoure, d&eacute;pendant des aubaines du ciel et du
+hasard de sa situation. &Agrave; mesure que M. Huysmans
+rend ses personnages plus nerveux, c'est-&agrave;-dire
+plus soumis et plus directement sensibles
+aux impressions externes, il est forc&eacute; d'att&eacute;nuer
+leur force de volont&eacute;, de les d&eacute;crire plus incapables
+de tirer de leurs sensations de forts et
+persistants mobiles d'agir. Tandis que dans ses premiers
+livres, l'organisme humain reste &agrave;
+peu pr&egrave;s intact, dans ses derniers il le doue
+d'&eacute;tranges timidit&eacute;s, d'une mollesse constante,
+d'un acquiescement r&eacute;sign&eacute; &agrave; toutes les
+vicissitudes,
+d'une absolue d&eacute;pendance des circonstances
+ext&eacute;rieures, qui se traduit autant par
+l'incapacit&eacute; d'Andr&eacute; &agrave; travailler dans un
+appartement
+neuf, que par l'intol&eacute;rable malaise qu'il
+ressent &agrave; vivre seul, sans le bruissement d'un
+jupon de femme autour de lui. Dans <i>&Agrave; Rebours</i>,
+cette dys&eacute;nergie est consomm&eacute;e; des Esseintes
+est une pure intelligence sensible et ne tente
+dans tout le livre qu'un seul acte volontaire,
+qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre &agrave;
+Londres. De leur impuissance volitionnelle, on
+peut d&eacute;duire leur incapacit&eacute; de vivre dans la
+soci&eacute;t&eacute;, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite
+pour des Esseintes, vers une existence
+monacale, solitaire et recluse, enfin leur absolu
+pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur d&eacute;go&ucirc;t
+de toute vie active.</p>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<p>En cette psychologie du pessimiste, qui juge
+la vie mauvaise en soi, r&eacute;pugne aux contacts
+sociaux, m&eacute;prise ou bafoue les &ecirc;tres les plus
+sains, plus born&eacute;s et robustes, plus aptes &agrave; agir
+et &agrave; jouir de concert, M. Huysmans d&eacute;ploie une
+p&eacute;n&eacute;trante finesse d'analyse et fait certaines
+d&eacute;couvertes que n'ont point pr&eacute;vues les psychologues
+et ali&eacute;nistes sp&eacute;ciaux de l'hypocondrie.</p>
+<p>Il assigne &agrave; ses personnages le temp&eacute;rament
+habituel des m&eacute;lancoliques agit&eacute;s, une an&eacute;mie
+partielle ou totale, une d&eacute;bilit&eacute; turbulente, un
+syst&egrave;me nerveux faible, c'est-&agrave;-dire excitable
+par des causes minimes; pour le plus caract&eacute;ris&eacute;
+de ses malades, le duc des Esseintes, M. Huysmans
+a recours &agrave; la symptomatologie de la
+n&eacute;vrose, qui est, en effet, habituellement accompagn&eacute;e
+de m&eacute;lancolie &agrave; son d&eacute;but.</p>
+<p>Sur cette base physique dont les traits g&eacute;n&eacute;raux
+seuls sont constants, M. Huysmans &eacute;tablit
+le caract&egrave;re de ses personnages. Il leur assigne
+le trait principal du temp&eacute;rament pessimiste,
+celui de ne pouvoir &ecirc;tre affect&eacute; que de sensations
+d&eacute;sagr&eacute;ables ou douloureuses, m&ecirc;me
+pour des objets qui n'ont en soi rien de ha&iuml;ssable
+(J. Sully, <i>le Pessimisme</i>). Dans les <i>Soeurs
+Vatard</i> la devanture d'une boutique de p&acirc;tisserie
+est d&eacute;crite en termes de d&eacute;go&ucirc;t. Dans
+<i>En M&eacute;nage</i>, Cyprien, revenant d'une soir&eacute;e,
+d&eacute;blat&egrave;re contre les diverses cat&eacute;gories des
+personnes qu'il y a aper&ccedil;ues, avec une amusante
+partialit&eacute;. Plus tard, au Luxembourg, comme
+il passe en revue avec Andr&eacute;, ses souvenirs
+d'&eacute;cole, qu'ils &eacute;voquent avec horreur, il finit
+par affirmer que tous ses camarades sont n&eacute;cessairement
+ruin&eacute;s et en peine d'argent. Les fleurs
+rares et &eacute;tranges dont le duc Jean garnit son
+vestibule, ne lui pr&eacute;sentent que des images de
+charnier et d'h&ocirc;pital: &laquo;Elles affectaient cette
+fois une apparence de peau factice sillonn&eacute;e de
+fausses veines; et la plupart comme rong&eacute;es
+par des syphilis et des l&egrave;pres, tendaient des
+chairs livides, marbr&eacute;es de ros&eacute;oles, damass&eacute;es
+de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
+des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune
+des cro&ucirc;tes qui se forment; d'autres &eacute;taient
+bouillonn&eacute;es par des caut&egrave;res, soulev&eacute;es par
+des br&ucirc;lures; d'autres encore montraient des
+&eacute;pid&eacute;mies poilus, creus&eacute;s par des ulc&egrave;res
+et
+repouss&eacute;s par des chancres; quelques-unes enfin
+paraissaient couvertes de pansements, plaqu&eacute;es
+d'axonge noire mercurielle, d'onguents verts de
+belladone, piqu&eacute;es de grains de poussi&egrave;re, par
+les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.&raquo;</p>
+<p>De m&ecirc;me que le temp&eacute;rament craintif est dispos&eacute;
+&agrave; ne voir dans l'avenir que des causes
+d'effroi, le temp&eacute;rament malheureux ne pr&eacute;sage
+que des d&eacute;ceptions. Dans <i>En M&eacute;nage</i>, Cyprien
+&eacute;met sur une nouvelle conqu&ecirc;te d'Andr&eacute;, sur les
+motifs qui font revenir &agrave; ce dernier une ancienne
+et d&eacute;sirable ma&icirc;tresse, des hypoth&egrave;ses sinistres,
+qu'il s'irrite de ne point voir se r&eacute;aliser. Et passant
+de cas particuliers &agrave; l'ensemble g&eacute;n&eacute;ral, les
+personnages de M. Huysmans n'aper&ccedil;oivent la
+vie que comme une suite d'infortunes. Il faut
+lire, &agrave; ce propos, les plaintes de M. Folantin, dans
+<i>&Agrave; Vau l'eau</i>, ou le passage suivant de <i>&Agrave; Rebours</i>,
+qui est un exemple parfait du paralogisme pessimiste,
+consistant &agrave; &ocirc;ter d'un ensemble toute
+bonne qualit&eacute;, et &agrave; le d&eacute;clarer ensuite mauvais:</p>
+<p>&laquo;Il ne put s'emp&ecirc;cher de s'int&eacute;resser au sort
+de ces marmots et de croire que mieux e&ucirc;t valu
+pour eux que leur m&egrave;re n'e&ucirc;t pas mis bas.</p>
+<p>&laquo;En effet, c'&eacute;tait de la gourme, des coliques et
+des fi&egrave;vres, des rougeoles et des gifles, d&egrave;s le premier
+&acirc;ge; des coups de bottes et des travaux
+ab&ecirc;tissants, vers les treize ans; des duperies de
+femmes, des maladies et des cocuages, d&egrave;s l'&acirc;ge
+d'homme; c'&eacute;tait aussi, vers le d&eacute;clin, des
+infirmit&eacute;s
+et des agonies, dans un d&eacute;p&ocirc;t de mendicit&eacute;
+ou dans un hospice.&raquo;</p>
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, cette vue exclusive des
+mis&egrave;res humaines n'inspire aux pessimistes de
+M. Huysmans aucune compassion pour leurs semblables:
+&laquo;Comme toute impression morale
+est p&eacute;nible &agrave; l'hypocondriaque, dit Griesinger dans
+son <i>Trait&eacute; des maladies mentales</i>, il se d&eacute;veloppe
+chez lui une disposition &agrave; tout nier et &agrave;
+tout d&eacute;tester.&raquo; Aussi M. Huysmans a-t-il soin
+d'entourer ses personnages de comparses ridicules
+et odieux, ou de les isoler enti&egrave;rement; et
+ni les uns ni les autres ne m&eacute;nagent &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;
+des railleries qui tournent rapidement en d&eacute;nonciations
+col&egrave;res. Ils sont convaincus de l'avortement
+fatal de l'effort humain, d&eacute;nigrent ses succ&egrave;s
+n&eacute;cessairement partiels, d&eacute;noncent toutes les
+institutions nationales, contestent la possibilit&eacute;
+du progr&egrave;s et aboutissent, quand ils formulent
+la th&eacute;orie g&eacute;n&eacute;rale de leurs sentiments, aux
+anath&egrave;mes
+du catholicisme ou &agrave; ceux plus absolus et
+aussi peu fond&eacute;s de Schopenhauer.</p>
+<p>Tous ces traits du pessimisme, connus d&eacute;j&agrave;,
+sont rassembl&eacute;s, coordonn&eacute;s, caract&eacute;ris&eacute;s
+et
+montr&eacute;s avec un art merveilleux et p&eacute;n&eacute;trant
+dans les livres de M. Huysmans. Mais il est un
+point qu'il a d&eacute;couvert: l'influence du pessimisme
+sur le go&ucirc;t artistique. Par un choc en retour
+impr&eacute;vu mais l&eacute;gitime, de m&ecirc;me que les spectacles
+commun&eacute;ment tenus pour beaux d&eacute;plaisent
+au m&eacute;lancolique, les spectacles jug&eacute;s laids par
+les gens &agrave; temp&eacute;rament heureux doivent confirmer
+l'&eacute;tat d'&acirc;me o&ugrave; il se compla&icirc;t, le dispenser
+de toute n&eacute;gation et de toute r&eacute;volte, &eacute;voquer
+sa tristesse et la laisser s'&eacute;pancher. Le peintre
+Cyprien n'est &agrave; l'aise que devant certains spectacles
+douloureux et minables; il pr&eacute;f&egrave;re &laquo;la
+tristesse des girofl&eacute;es s&eacute;chant dans un pot, au
+rire ensoleill&eacute; des roses ouvertes en pleine terre&raquo;;
+&agrave; la V&eacute;nus de M&eacute;dicis, &laquo;le trottin, le petit
+trognon
+p&acirc;le, au nez un peu canaille, dont les reins
+branlent sur des hanches qui bougent&raquo;; formule
+son id&eacute;al de paysage en ces termes: &laquo;Il avouait
+d'exultantes all&eacute;gresses, alors qu'assis sur le
+talus des remparts, il plongeait au loin ... Dans
+cette campagne, dont l'&eacute;piderme meurtri se boss&egrave;le
+comme de hideuses cro&ucirc;tes, dans ces routes
+&eacute;corch&eacute;es o&ugrave; des tra&icirc;n&eacute;es de
+pl&acirc;tre semblent la
+farine d&eacute;tach&eacute;e d'une peau malade, il voyait une
+plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
+rentrant de sa fabrique &eacute;reint&eacute;, suant,
+moulu, tr&eacute;buchant sur les gravats, glissant dans
+les orni&egrave;res, tra&icirc;nant les pieds, &eacute;trangl&eacute;
+par des
+quintes de toux, courb&eacute; sous le cinglement de
+la pluie, sous le fouet du vent, tirant r&eacute;sign&eacute; sur
+son br&ucirc;le-gueule.&raquo;</p>
+<p>Et sur ce dolent id&eacute;al, des Esseintes rench&eacute;rit
+encore: &laquo;Il ne s'int&eacute;ressait r&eacute;ellement qu'aux
+oeuvres mal portantes, min&eacute;es et irrit&eacute;es par la
+fi&egrave;vre&raquo; &laquo;... se disant que parmi tous ces volumes
+qu'il venait de ranger, les oeuvres de Barbey
+d'Aurevilly &eacute;taient encore les seules dont les id&eacute;es
+et le style pr&eacute;sentassent ces faisandages, ces taches
+morbides, ces &eacute;pid&eacute;mies tal&eacute;s, et ce go&ucirc;t
+blet,
+qu'il aimait tant &agrave; savourer parmi les &eacute;crivains
+d&eacute;cadents&raquo;. Cette phrase est pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e
+d'une int&eacute;ressante
+liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire,
+et d'une &eacute;num&eacute;ration d'auteurs fran&ccedil;ais dans
+laquelle se coudoient curieusement des &eacute;crivains
+catholiques qui n'ont d'int&eacute;r&ecirc;t que pour des antiquaires
+en id&eacute;es et en style, quelques po&egrave;tes
+r&eacute;ellement d&eacute;cadents comme Paul Verlaine dont
+certains volumes ont les subtilit&eacute;s m&eacute;triques et
+le niais bavardage des derniers hymnographes
+byzantins, et une bonne partie de ce que la litt&eacute;rature
+contemporaine a produit de sup&eacute;rieur
+et de raffin&eacute;. En effet, par une nouvelle contradiction
+apparente, c'est au raffinement le plus
+fastidieusement d&eacute;licat, qu'aboutit, en fin de
+compte, le pessimisme &eacute;tudi&eacute; par M. Huysmans,
+comme un arbuste souffreteux et effeuill&eacute; culmine
+en une radieuse fleur.</p>
+<p>M. James Sully a tr&egrave;s exactement marqu&eacute; que
+le dernier mobile du pessimisme est le d&eacute;sir que
+tout soit parfaitement bon, le souci de choses
+infiniment meilleures que celles existantes. Aussi,
+le pessimiste a-t-il plus de chances que l'optimiste
+de d&eacute;couvrir et d'appr&eacute;cier les choses
+exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas &eacute;veill&eacute;
+une admiration trop g&eacute;n&eacute;rale, qui offusque sa
+misanthropie. C'est par cette vulgarisation que
+des Esseintes s'est d&eacute;tourn&eacute; des tapis d'Orient et
+des eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre,
+personne plus que lui n'aura plus d'audace &agrave; se
+mettre au-dessus du go&ucirc;t public, &agrave; aller droit
+&agrave; ce qui est excellent. De l&agrave; le raffinement, la
+recherche, la trouvaille, l'amour des belles choses
+in&eacute;dites, de tout ce qui, dans le domaine artistique,&#8212;plus
+ouvert &agrave; la perfection que la nature
+parce que plus inutile,&#8212;se rapproche clandestinement
+de la sup&eacute;riorit&eacute; absolue, satisfait
+certains go&ucirc;ts tr&egrave;s nobles de la nature humaine,
+lui procure les plus complexes c'est-&agrave;-dire les
+plus belles &eacute;motions esth&eacute;tiques. Ce raffinement,
+<i>&Agrave; Rebours</i> en est le cat&eacute;chisme et le formulaire;
+tout ce qui, dans la r&eacute;alit&eacute;, peut meurtrir une
+&acirc;me d&eacute;licate est &eacute;cart&eacute; de ce
+pr&eacute;cieux livre, est
+assourdi, amolli, sublim&eacute; et assuavi. &Agrave; d'imparfaites
+sensations naturelles sont substitu&eacute;s d'indirects
+et subtils artifices. Toutes les r&eacute;alit&eacute;s y
+deviennent l&eacute;g&egrave;res et flatteuses, depuis le vermeil
+expirant des cuill&egrave;res &agrave; th&eacute;, jusqu'&agrave; la
+coupe
+b&eacute;nigne de la coiffe de la domestique, depuis la
+splendeur assourdie des ameublements, les gaufrages
+des tentures, le myst&eacute;rieux rayonnement
+des tableaux, &agrave; cette biblioth&egrave;que enfermant
+sous la beaut&eacute; des reliures d'inestimables livres
+&agrave; l'exquisit&eacute; des liqueurs bues, des parfums
+inhal&eacute;s, des pens&eacute;es &eacute;voqu&eacute;es et
+contempl&eacute;es.</p>
+<p>Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans
+tire les derni&egrave;res beaut&eacute;s de son style, qui se
+trouve joindre ainsi le d&eacute;licat au populaire. Par la
+lecture de certains livres de th&eacute;ologie, de certains
+volumes de po&eacute;sie savante, par de justes inventions,
+il enrichit et pare son langage, de vocables
+assoupis, longuement harmonieux et doux; il les
+sertit et les associe en de lentes phrases, qui
+joignent le poli soyeux des mots, &agrave; la suavit&eacute; de
+l'id&eacute;e: &laquo;Sous cette robe tout abbatiale sign&eacute;e
+d'une croix et des initiales eccl&eacute;siastiques: P.O.M.;
+serr&eacute;e dans ses parchemins et dans ses
+ligatures de m&ecirc;me qu'une authentique charte,
+dormait une liqueur couleur de safran, d'une
+finesse exquise. Elle distillait un ar&ocirc;me quintessenci&eacute;
+d'ang&eacute;lique et d'hysope m&ecirc;l&eacute;es &agrave; des
+herbes marines aux iodes et aux bromes alanguis
+par des sucres, et elle stimulait le palais
+avec une ardeur spiritueuse dissimul&eacute;e sous une
+friandise toute virginale, toute novice, flattait
+l'odorat par une pointe de corruption envelopp&eacute;e
+dans une caresse tout &agrave; la fois enfantine et
+d&eacute;vote.&raquo; Il parvient &agrave; rendre par de
+pr&eacute;cises
+correspondances sensibles certaines sensations
+apparemment impalpables: &laquo;Muni de rimes obtenues
+par des temps de verbes, quelquefois
+m&ecirc;me par de longs adverbes pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'un
+monosyllabe,
+d'o&ugrave; ils tombaient comme du rebord
+d'une pierre, en une cascade pesante d'eau&raquo;;
+ou, plus immat&eacute;riellement encore: &laquo;Dans la
+soci&eacute;t&eacute;
+de chanoines g&eacute;n&eacute;ralement doctes et bien
+&eacute;lev&eacute;s, il aurait pu passer quelques soir&eacute;es
+affables
+et douillettes&raquo;. Et c'est ainsi arm&eacute; des plus
+fins outils &agrave; sculpter la pens&eacute;e, que M. Huysmans
+est parvenu &agrave; &eacute;crire ce surprenant chapitre VII
+de <i>&Agrave; Rebours</i>, qui, racontant les intimes fluctuations
+d'&acirc;me d'un catholique incr&eacute;dule, d&eacute;votieux
+et inquiet, marque le cours de pens&eacute;es de
+th&eacute;ologie ou de scepticisme, par une succession
+de pr&eacute;cises images, accomplissant le tour de
+force de seize pages de la plus subtile psychologie,
+&eacute;crites presque constamment en termes
+concrets.</p>
+<p>Repassant en sens inverse par les parties
+d&eacute;gag&eacute;es dans notre analyse, revenant du plus
+complexe au plus simple, que l'on saisisse
+maintenant en son ensemble, en son accord et
+sa particularit&eacute; sp&eacute;cifique, l'organisme intellectuel
+qui vient d'&ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;. Il se r&eacute;sume,
+semble-t-il, en une s&eacute;rie de facult&eacute;s perceptives
+de moins en moins &eacute;tendues, provoquant des
+&eacute;tats &eacute;motionnels de plus en plus intenses. Sur
+la base d'un r&eacute;alisme rigoureux, d'une aptitude
+singuli&egrave;re &agrave; apercevoir le monde ambiant, en
+son aspect v&eacute;ritable et &agrave; ressentir un plaisir
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; la d&eacute;crire, s'&eacute;tage une
+facult&eacute; visuelle
+plus sp&eacute;cialis&eacute;e, plus d&eacute;licate, source de plus
+de joie et de plus d'efforts, celle de sentir et de
+retenir de pr&eacute;f&eacute;rence des sensations color&eacute;es.
+Une facult&eacute; visuelle plus restreinte encore, et
+dont les effets &eacute;motionnels de col&egrave;re et de
+comique, semblent d&eacute;passer l'intensit&eacute;, rend
+M. Huysmans apte &agrave; distinguer, &agrave; ha&iuml;r et &agrave;
+railler
+dans les objets et les &ecirc;tres ce qu'ils peuvent
+avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par
+un juste retour, de cette vision du d&eacute;fectueux,
+&agrave; la suite d'une &eacute;limination extr&ecirc;mement rigoureuse
+de tout d&eacute;chet et de toute tare,
+M. Huysmans acquiert l'ac&eacute;r&eacute; discernement et
+l'intense jouissance des choses sup&eacute;rieurement
+belles et rares, le raffinement, qui, comme la
+pointe d'un c&ocirc;ne, concentre, termine et raccorde
+toutes les lignes de son organisation intellectuelle.</p>
+<p>Et toutes ces propri&eacute;t&eacute;s cach&eacute;es d'une
+&acirc;me
+muette, se manifestent en ce corps des intelligences
+litt&eacute;raires, le style. Il s'enrichit et
+s'affermit au contact de la r&eacute;alit&eacute;, se colore,
+s'infl&eacute;chit et s'agite, pour rendre l'infinie complexit&eacute;
+de d&eacute;licates visions, s'irrite et s'&eacute;nerve
+devant certains spectacles d&eacute;test&eacute;s, se subtilise,
+s'adoucit et s'enrichit encore, devient opulent
+et onctueux pour rendre la gr&acirc;ce resplendissante
+d'une certaine beaut&eacute; sup&eacute;rieure, extraite
+et sublim&eacute;e.</p>
+<p>Dans les r&eacute;actions et les m&eacute;langes de toutes
+ces &eacute;nergies et ces capacit&eacute;s, dans leur ajustement
+et leur coordination, r&eacute;side, il me semble,
+la physionomie intime d'un des jeunes artistes
+les plus originaux de notre temps. Il me para&icirc;t
+que M. Huysmans, par son dernier livre surtout,
+a donn&eacute; plus que des promesses de talent; on
+peut l&eacute;gitimement compter, sans illusion amicale,
+que ses travaux aideront &agrave; maintenir et &agrave;
+exalter l'excellence actuelle de notre &eacute;cole
+litt&eacute;raire.</p>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="COURSE"></a><br>
+<h2>LA COURSE &Agrave; LA MORT<a name="FNanchor_15_15"></a><a
+ href="#Footnote_15_15"><sup>[15]</sup></a></h2>
+<br>
+<p>Un roman para&icirc;t qui, s'&eacute;cartant des nombreuses
+oeuvres imit&eacute;es des esth&eacute;tiques admises, est original
+par le cas psychologique qu'il &eacute;tudie et
+inaugure, avec les quelques livres marquants de
+ceux qui d&eacute;butent, un nouveau style et un nouvel
+art. On n'en parle gu&egrave;re et cependant cette oeuvre
+est encore un indice, &agrave; l'heure actuelle, de l'&eacute;tat
+d'esprit d'une partie des jeunes gens, de leurs
+voeux artistiques et du but auquel ils vont. La
+<i>Course &agrave; la Mort!</i> le nouveau roman de M. Edouard
+Rod, est ce livre &agrave; la fois singulier et actuel,
+d&eacute;gag&eacute;
+des anciennes modes et d&eacute;crivant, en de
+p&eacute;n&eacute;trantes
+analyses, la phase la plus r&eacute;cente du
+mal et de la passion de ce si&egrave;cle: le pessimisme.</p>
+<p>&Eacute;crite comme une autobiographie, en une
+s&eacute;rie de notes &eacute;parses que relie &agrave; peine un
+r&eacute;cit
+d'amour t&eacute;nu et bizarre, la <i>Course &agrave; la Mort</i> est
+l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme
+latent de cette &eacute;poque, portant ses derni&egrave;res
+atteintes, devient ressenti et raisonn&eacute;,
+envahit et st&eacute;rilise le domaine des sentiments,
+frappe d'une atonie d&eacute;finitive l'&acirc;me qu'il a mortellement
+charm&eacute;e.</p>
+<p>Le h&eacute;ros du livre est &agrave; la fois raisonneur et
+analyste. S'aidant de Schopenhauer, il s'efforce de
+mettre sa m&eacute;lancolie en syst&egrave;me et de se faire
+illusion sur les causes de son humeur par un
+expos&eacute; didactique, qui d&eacute;montre en toutes
+choses la cause n&eacute;cessaire du mal. Cet apparat
+scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme
+que d&eacute;crit la <i>Course &agrave; la Mort</i> a d'autres
+origines
+qu'une conviction sp&eacute;culative. Celui que ce livre
+nous confesse est atteint plus profond&eacute;ment que
+dans son intelligence; il est malade de la volont&eacute;
+et de la sensibilit&eacute;, il se sait vaguement frapp&eacute;
+au centre de son &ecirc;tre et s'entend &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler
+dans la contemplation de sa ruine morale les
+plus secrets sympt&ocirc;mes.</p>
+<p>Il ne prof&egrave;re plus les plaintes d'il y a un
+demi-si&egrave;cle,
+il n'accuse ni le monde, ni la soci&eacute;t&eacute;, ni
+la destin&eacute;e. Il ne reproche pas aux hommes de
+ne point le comprendre, il r&ecirc;ve &agrave; peine de vivre
+une existence enfin fortun&eacute;e, dans des si&egrave;cles
+pass&eacute;s, en des contr&eacute;es distantes. Apr&egrave;s tous ses
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs il devine le premier que son mal
+est en lui et qu'aucune variation fortuite dans
+les circonstances ne l'en gu&eacute;rirait.</p>
+<p>Sachant les hommes innocents de sa tristesse il
+consent &agrave; les plaindre de subir comme lui tout
+l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le console
+le seul et vain souci de se conna&icirc;tre.</p>
+<p>L'impuissance de sa volont&eacute;, qui est la cause
+et le fond de son infortune, est par lui subtilement
+analys&eacute;e; il distingue le penchant &agrave; suppl&eacute;er
+aux actes par de vagues r&ecirc;ves, sa d&eacute;pravation
+morose qui le porte &agrave; se regarder faire
+dans le peu qu'il fait et &agrave; se rendre ainsi de plus
+en plus incapable de toute action spontan&eacute;e;
+enfin appara&icirc;t ce dernier sympt&ocirc;me de la d&eacute;cadence
+volitionnelle, la lassitude anticip&eacute;e, le d&eacute;go&ucirc;t
+pr&eacute;ventif qui d&eacute;tournent m&ecirc;me de tout d&eacute;sir,
+de tout r&ecirc;ve d'entreprise et bornent d&eacute;finitivement
+en son incapacit&eacute; le malade et le moribond
+que M. Rod &eacute;tudie: &laquo;Oui, le d&eacute;sir et le
+d&eacute;go&ucirc;t
+se touchent, alors de si pr&egrave;s qu'ils se confondent
+et ne font plus qu'un et je les sens qui me
+travaillent tous les deux &agrave; la fois. Ma chair encore
+fr&eacute;missante des vrilles de celui-l&agrave;, s'apaise dans
+le lit d'insomnies et de cauchemars o&ugrave; celui-l&agrave;
+la pousse. Ma pens&eacute;e en marche s'arr&ecirc;te soudain
+et recule meurtrie comme un bataillon d&eacute;cim&eacute;
+dans une embuscade, jusqu'aux retranchements
+du silence. O&ugrave; est la force qu'une seconde j'avais
+sentie en moi?... &Agrave; la fin le d&eacute;go&ucirc;t reste seul;
+comme une ombre se mouvant dans une lueur
+tr&egrave;s p&acirc;le, il grandit, il devient ruineux, il absorbe
+tout, le pr&eacute;sent et l'avenir, ce qui est et ce qui
+pourrait &ecirc;tre, il &eacute;tend jusqu'&agrave; d'invisibles
+limites
+son envahissante obscurit&eacute; et sa main pesante
+m'&eacute;crase dans ces t&eacute;n&egrave;bres &eacute;man&eacute;es
+de lui.&raquo;</p>
+<p>De la volont&eacute; le mal s'&eacute;tend aux &eacute;motions. Le
+pessimisme de M. Rod arrive &agrave; ce dernier repliement
+sur soi, o&ugrave; s'interrogeant sans cesse, oubliant
+de vivre &agrave; force de s'analyser, il en vient
+&agrave; ne plus &ecirc;tre s&ucirc;r de ses propres sentiments; les
+d&eacute;sirs remuent &agrave; peine et s'&eacute;tiolent, les passions
+deviennent circonspectes et douteuses. C'est une
+p&eacute;riode d'une de ces &eacute;quivoques et ind&eacute;cises
+amours
+qui donne au livre sa trame.</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Par son intrigue encore ce roman est original
+et se distingue surtout du <i>Werther</i> et de
+l'<i>Obermann</i> du commencement de ce si&egrave;cle.</p>
+<p>L'&eacute;trange h&eacute;ros de la <i>Course &agrave; la Mort</i>
+n'aime pas, on doute du moins qu'il aime et se
+sent douter, interroge sans cesse son p&acirc;le
+coeur, ne sait que r&eacute;soudre et se r&eacute;signe &agrave; son
+atonie. Il oscille et h&eacute;site; il est des heures
+o&ugrave; les derni&egrave;res ondes de son sang, les regards
+profonds de celle qui passe dans sa vie, lui font
+pressentir l'&eacute;closion d'une forte et douloureuse
+passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
+se diss&egrave;que, il analyse en lui les derniers fr&eacute;missements
+de son &acirc;me et la voit se calmer
+sous son introspection; puis des paroles ordinaires
+de C&eacute;cile N..., un geste disgracieux le repoussent
+et, se souvenant de l'ancienne th&eacute;orie
+de Schopenhauer sur l'amour, il p&eacute;n&egrave;tre &agrave; cette
+vue profonde et clairement con&ccedil;ue que c'est
+l'hostilit&eacute; et non l'attrait qui r&egrave;gne entre les
+sexes. De plus douces &eacute;motions reviennent, il
+est ressaisi par le charme, enlac&eacute; par l'illusion,
+il veut vivre, se redresser, sortir de son suaire,
+mais il se butte de nouveau, s'arr&ecirc;te, &eacute;bauche
+un geste de renoncement et m&eacute;dite son impassibilit&eacute;
+jusqu'&agrave; ce que la mort de C&eacute;line N...,
+vienne d&eacute;truire ce vestige d'amour et r&eacute;soudre
+les contradictions de son &acirc;me en une longue
+harmonie de regrets.</p>
+<p>Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue
+a &eacute;t&eacute; pressentie des jeunes romanciers.</p>
+<p>Des livres de M. Huysmans o&ugrave; l'amour ne
+joue aucun r&ocirc;le, et dont le dernier analyse un
+solitaire, &agrave; cet admirable roman de M. Albert
+Pinard, <i>Madame X...</i> qui est l'histoire de deux
+&ecirc;tres dont aucun ne peut subjuguer l'autre en
+un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
+nouvelle mani&egrave;re d'envisager les relations passionnelles
+qui diff&egrave;rent de celles des anciens
+romans en ce que la femme n'est plus l'&ecirc;tre asservissant
+et dominateur que pr&eacute;sentent les de
+Goncourt et Zola. Et si l'on joint &agrave; cette originalit&eacute;
+fondamentale celle du faire, le style, qui
+n'est plus ni color&eacute;, ni abandonn&eacute; au rendu des
+choses visibles, mais abstrait et apte &agrave; figurer
+les faits de l'&acirc;me,&#8212;des proc&eacute;d&eacute;s qui ne sont
+pas la description, mais l'analyse psychologique
+et rapprochent ainsi la <i>Course &agrave; la Mort</i> des
+derni&egrave;res oeuvres de M. Bourget, on aper&ccedil;oit
+combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et
+actuel.</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Cette oeuvre va de nouveau faire d&eacute;plorer le
+pessimisme du temps.</p>
+<p>Des gens aussi incomp&eacute;tents que M. Dionys
+Ordinaire vont disserter sur les tendances de la
+jeunesse et on en cherchera l'origine dans
+quelque chose d'aussi insignifiant que la politique.</p>
+<p>Il convient peut-&ecirc;tre de dire que la jeunesse
+litt&eacute;raire est pessimiste comme le furent en
+1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
+r&eacute;alistes, et plus t&ocirc;t encore la pl&eacute;iade des
+Parnassiens.
+Et si l'on veut remonter plus haut, si
+l'on r&eacute;fl&eacute;chit, quel ab&icirc;me s&eacute;pare la
+litt&eacute;rature
+fran&ccedil;aise de ce si&egrave;cle de celle des &eacute;poques
+pass&eacute;es,
+on trouvera au pessimisme contemporain
+assez d'ascendants pour se convaincre que la
+tristesse est l'essence m&ecirc;me du nouvel art, et
+peut-&ecirc;tre de tout art noble.</p>
+<p>Ce pessimisme qui, certes, n'emp&ecirc;che pas les
+honn&ecirc;tes gens de go&ucirc;ter les joies qu'ils peuvent
+avoir est la source de toutes nos oeuvres magistrales;
+il a &eacute;volu&eacute;, de tapageur et th&eacute;&acirc;tral
+qu'il &eacute;tait au d&eacute;but de la nouvelle p&eacute;riode,
+&agrave;
+une phase plus calme et plus fi&egrave;re qui pr&ecirc;te
+aux vers r&eacute;cents un chant plus intime et fournit
+&agrave; l'analyse des &acirc;mes plus profondes. Dans
+la repr&eacute;sentation de ce mal&#8212;et quel livre <i>int&eacute;ressant</i>
+n'est pas un peu pathologique&#8212;M. Rod
+est parvenu &agrave; montrer de nouvelles phases et
+de plus intimes d&eacute;chirements.</p>
+<p>Avec d'autres, il inaugure dans le roman, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;tude de l'amour, qui en restera la
+t&acirc;che et le prestige, l'&eacute;tude de la haine qui commence
+&agrave; sourdre entre l'homme et la femme &agrave;
+une &eacute;poque o&ugrave; ils aper&ccedil;oivent l'antagonisme de
+leurs int&eacute;r&ecirc;ts sociaux et devinent l'hostilit&eacute; de
+leurs fonctions vitales.</p>
+<p>Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme
+commentant certaines pages de Darwin,
+sont la pr&eacute;face de cette nouvelle tendance.
+Il nous para&icirc;t int&eacute;ressant de la signaler et d'en
+d&eacute;signer les repr&eacute;sentants.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">[15]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Vie moderne</i>, 25 juillet, 1851.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="PANURGE"></a><br>
+<h2>PANURGE<a name="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16"><sup>[16]</sup></a></h2>
+<p>&laquo;Panurge &eacute;toit de nature moyenne, ny trop
+grand, ny trop petit, et avoit le nez aquilin,
+fort, &agrave; manche de rasoir, et pour lors &eacute;toit de
+l'&acirc;ge de trente-cinq ans ou environ, fin &agrave; dorer
+comme dague de plomb, bien galant homme de
+sa personne, sinon qu'il &eacute;toit quelque peu
+paillard et sujet de nature &agrave; ce qu'on appeloit en
+ce temps l&agrave;:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Faute d'argent c'est douleur non pareille.<br>
+</span></div>
+</div>
+<p>&laquo;Toutefois, il avait soixante-trois mani&egrave;res
+d'en trouver tousjours &agrave; son besoin, dont la
+plus honorable et la plus commune &eacute;toit par
+fa&ccedil;on de larrecin furtivement faict; malfaisant,
+pipeur, buveur, batteur de pavez, ribleur s'il en
+&eacute;toit &agrave; Paris; au demeurant le meilleur fils du
+monde et toujours machinoit quelque chose
+contre les sergeants et contre le guet.&raquo;</p>
+<p>Et apr&egrave;s ce portrait sommaire, viennent &agrave; la
+d&eacute;bandade, les mille aventures drolatiques o&ugrave;
+ce v&eacute;ritable h&eacute;ros de Rabelais se dessine &agrave; gros
+traits, menant &agrave; Paris le train bouffon de l'&eacute;colier
+de l'&eacute;poque, puis partant pour les pays de la
+fable contre le roi des Dipsodes, puis s'embarrassant
+dans cette &eacute;pineuse question du mariage,
+et parcourant pour s'amuser dans son dessein
+tout l'archipel d'&icirc;les peupl&eacute;es &agrave; souhait des
+innombrables &ecirc;tres all&eacute;goriques dont Rabelais
+tenait &agrave; rire; en somme la plus durable et la plus
+humaine des caricatures &eacute;normes qui s'&eacute;talent
+dans le br&eacute;viaire des &laquo;beuveurs tr&egrave;s illustres et
+et v&eacute;rolez tr&egrave;s pr&eacute;tieux&raquo;.</p>
+<p>Panurge est besoigneux, de petite extraction;
+il n'a rien de la d&eacute;bonnairet&eacute; massive que
+donnent &agrave; Pantagruel sa force de g&eacute;ant et sa
+naissance. Maigre, &laquo;&eacute;corn&eacute; et taciturne faute
+de danare&raquo;, ses app&eacute;tits fam&eacute;liques, maintenant
+qu'un coup du sort l'a jet&eacute; dans la domesticit&eacute;
+d'un grand seigneur, r&eacute;clament des satisfactions
+prodigieuses. Aussi faut-il suivre dans le r&eacute;cit,
+ses ripailles perp&eacute;tuelles, ses incessantes invitations
+&agrave; la coupe, &laquo;ha buvons&raquo;, ses festins
+de gros mangeur quand il a conquis &agrave; la guerre
+un ch&acirc;teau et des biens: &laquo;Il se ruinait en mille
+petits banquets joyeux et festoyements, ouverts
+&agrave; tous venants, m&ecirc;mement &agrave; tous bons compagnons,
+jeunes fillettes et mignonnes galloises,
+abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant
+son bled en herbe.&raquo;</p>
+<p>Ces belles bombances ne ressemblent ni au
+fastes de Timon d'Ath&egrave;nes, ni aux r&eacute;ceptions du
+vieux Capulet. Panurge a beau s'&ecirc;tre frott&eacute; aux
+nobles et aux &eacute;coliers, il est rest&eacute; boh&ecirc;me de
+petite race, de probit&eacute; variable, avec la l&acirc;chet&eacute;
+&eacute;gay&eacute;e d'impudence des Scapin, et rancunier par
+surcro&icirc;t, comme le d&eacute;montre l'&eacute;pisode de Dindenaut
+et de ses moutons, &laquo;lesquels tous furent
+pareillement en mer portez et noyez mis&eacute;rablement.&raquo;</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache
+l'&acirc;me la plus libre et la plus railleuse. Il est l'irrespect
+m&ecirc;me, gausseur sceptique, incr&eacute;dule,
+attaquant, d&egrave;s la Renaissance, tout ce que le
+dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle devait si agr&eacute;ablement
+meurtrir.
+Il y voit si clair, avec une intelligence si
+nette &agrave; trouver en tout le bouffon et le ridicule,
+qu'il ne respecte pas m&ecirc;me cette chose &eacute;minemment
+v&eacute;n&eacute;rable, la force. Sous Fran&ccedil;ois Ier, il
+parodie la royaut&eacute;, fait d'Anarche roi des
+Dipsodes pris &agrave; la guerre, &laquo;gentil crieur de
+saulce verte&raquo; et l'exp&eacute;rience r&eacute;ussit &agrave;
+souhait:
+&laquo;et fut aussi gentil crieur, qui f&ucirc;t oncques vu en
+Utopie; mais l'on m'a dit depuis que sa femme
+le bat comme pl&acirc;tre, et le pauvre sot ne s'ose
+d&eacute;fendre, tant il est niais.&raquo; Ni l'&Eacute;glise, ni les
+gens de loi, les papimanes, les papegauts, les
+evegauts, les saintes d&eacute;cr&eacute;tales, les chats
+fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de
+retenue. Toute puissance &eacute;tablie lui donne &agrave; rire,
+avec des mots si crus, une ironie si &acirc;cre, que
+la salissure reste ineffa&ccedil;able.</p>
+<p>Et cependant, si Panurge est sceptique c'est
+sans contention d'esprit et sans insistance. Avec
+son gros fr&egrave;re Jean des Entommeures, ce dont
+il se pr&eacute;occupe en somme apr&egrave;s avoir bu et raill&eacute;,
+c'est de choses plus personnelles, de la grande
+aventure qu'il appr&eacute;hende, de son mariage, ou,
+plus pr&eacute;cis&eacute;ment, de ne point &laquo;s'adonner &agrave;
+m&eacute;lancholie&raquo;, de chasser toute alt&eacute;ration
+d'&acirc;me,
+de vivre gaillardement en une profonde qui&eacute;tude
+d'esprit. &laquo;Rem&egrave;de &agrave; f&acirc;cherie?&raquo; Cette
+question
+qu'il propose &agrave; Pantagruel pr&egrave;s de l'&icirc;le Caneph,
+est bien celle qui l'intrigue, et qu'il r&eacute;sout sans
+cesse, par son insouciance, un grand manque
+de scrupules, cette parfaite l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et indolence
+d'&acirc;me, qu'on appelle &laquo;avoir de la philosophie&raquo;;
+&laquo;certaine gayet&eacute; d'esprit, dit Rabelais,
+conficte en mespris des choses fortuites, pantagru&eacute;lisme
+sain et d&eacute;gourt, et pr&ecirc;t &agrave; boire, si
+voulez.&raquo;</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Derri&egrave;re ce personnage, grossi en caricature
+et d&eacute;crit de verve, il y a plus qu'une imagination
+de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns
+des traits les plus permanents et les plus
+rarement retrac&eacute;s de l'ancien caract&egrave;re fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Si l'on &eacute;carte tout ce que ce type a d'ignoble
+et d'excessif, que l'on consid&egrave;re l'adresse de ses
+machinations, ses malices, ses r&eacute;parties, sa
+fa&ccedil;on de consid&eacute;rer les femmes, oscillant entre la
+galanterie et la m&eacute;fiance, son scepticisme superficiel,
+ce sont l&agrave; autant de fa&ccedil;ons de penser fran&ccedil;aises.
+Les cours qui ont fa&ccedil;onn&eacute; notre race, ne
+l'ont dot&eacute;e &agrave; l'origine, ni de la roideur de passions
+des Anglais, ni du mysticisme allemand. Un esprit
+plus &eacute;lastique, plus observateur, plus agile nous
+a fait p&eacute;n&eacute;trer les dessous ridicules de ce que
+l'on v&eacute;n&egrave;re ailleurs. Ni l'exaltation &agrave; propos de
+questions m&eacute;taphysiques, ni le respect de la
+force ou du droit, n'ont domin&eacute; en France au
+point de garantir la religion, les rois et les
+juges. D&egrave;s l'&eacute;veil de l'esprit national, le pouvoir
+de ces trois &ecirc;tres &eacute;tait mis en question,
+min&eacute; de plaisanteries et moralement d&eacute;truit.
+Du roman de Renard &agrave; Courier, cette besogne de
+d&eacute;molition n'a pas ch&ocirc;m&eacute;.</p>
+<p>Mais, apr&egrave;s quelque temps de bataille, les
+g&ecirc;nes un peu &eacute;largies, l'amour du bien-&ecirc;tre, la
+paresse d'esprit revenaient. On s'&eacute;tait un peu &eacute;mu
+dans une lutte sans grandes d&eacute;faites; on s'en va
+&agrave; ses affaires, sans plus tenir &agrave; ses n&eacute;gations,
+que le voisin &agrave; ses affirmations. Et, au bout de
+toute cette escrime plus amusante qu'acharn&eacute;e,
+celle de Montaigne et de Voltaire, la question
+finale qui s'empare de l'esprit fran&ccedil;ais, est bien
+celle de Panurge. &laquo;Rem&egrave;de &agrave; f&acirc;cherie?&raquo;
+Il faut
+jouir de vivre, en gens avis&eacute;s, distraits, prompts
+d'intelligence. Et alors viennent les vrais artistes
+fran&ccedil;ais, La Fontaine, Watteau, les auteurs, les
+vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui
+cherchent &agrave; &eacute;gayer, demeurent, &eacute;crivant &agrave;
+point
+nomm&eacute; pour les &laquo;langoureux malades ou
+autrement faschez et d&eacute;solez.&raquo;</p>
+<hr style="height: 2px; width: 25%;">
+<p>Aujourd'hui beaucoup de choses ont vari&eacute;, et
+la question de Panurge se pose plus inqui&eacute;tante.
+Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
+grandi en disproportion. Nous sommes accabl&eacute;s
+par la complication des affaires, les soins d'une
+lutte pour la vie, plus &acirc;pre, la conduite difficile
+de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que
+nos corps supportent plus mal et moins longtemps,
+nous abandonnent, et d'ailleurs ne nous
+suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmen&eacute;s par
+l'enchev&ecirc;trement des sciences modernes, la
+complexit&eacute; de nos sensations. Nous avons tout
+pris &agrave; toutes les races. Par une d&eacute;naturalisation
+p&eacute;rilleuse, nous pensons de plus en plus &agrave; l'anglaise,
+nous sentons de plus en plus &agrave; l'allemande.
+Notre scepticisme a subsist&eacute;; mais il veut
+maintenant approfondir les questions suspectes,
+et, &agrave; cet effort, il a perdu toute ga&icirc;t&eacute; et toute
+popularit&eacute;. Nos arts et nos vies tendent de plus
+en plus &agrave; d&eacute;pouiller la joie. Et c'est avec une
+avidit&eacute; accrue par tous ces motifs de tristesse,
+que nous cherchons une r&eacute;ponse &agrave; l'interrogation
+de Panurge. Nous avons les voyages, la dure
+distraction du travail, la chasse, le jeu, ce que
+Pascal appelle, &laquo;les plaisirs tumultuaires de la
+foule&raquo;. Mais les plus clairvoyants consid&egrave;rent
+que ce sont l&agrave; des palliatifs plus que des rem&egrave;des.
+La fa&ccedil;on d'envisager la vie a rev&ecirc;tu chez
+notre &eacute;lite des formes douloureuses qui diff&egrave;rent
+peu du pire pessimisme. &laquo;Le meilleur fruit de
+notre science, dit M. Taine, dans un des livres
+les plus humoristiques de notre temps, est la
+r&eacute;signation froide, qui r&eacute;duit la souffrance &agrave; la
+douleur physique.&raquo; L'on ne pourra s'emp&ecirc;cher
+de penser que ce fruit est amer, petit, &agrave; port&eacute;e
+de peu de mains, et que depuis trois si&egrave;cles,
+nous nous sommes beaucoup &eacute;loign&eacute;s de Rabelais
+et du pantagru&eacute;lisme.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">[16]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Panurge</i>, n&deg; I, octobre 1882.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="PEINTURE"></a><br>
+<h2>DE LA PEINTURE<a name="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17"><sup>[17]</sup></a></h2>
+<h2>&Agrave; PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI</h2>
+<br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+<p>Le Salon de cette ann&eacute;e, les r&eacute;flexions qu'il
+a sugg&eacute;r&eacute;es dans ce journal s'&eacute;taient bien
+&eacute;loign&eacute;s d&eacute;j&agrave; de la m&eacute;moire de leur
+auteur,
+quand tableaux et commentaires lui furent rappel&eacute;s
+par une conversation fortuite dont l'&eacute;cho
+lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
+visiter le peintre J.-F. Raffa&euml;lli &agrave; Jersey; l'entretien
+vint &agrave; porter sur les articles que l'on a
+pu lire dans la <i>Vie Moderne</i>; ils se r&eacute;sumaient
+en somme en une pr&eacute;dilection marqu&eacute;e pour les
+peintres <i>&eacute;motifs</i>, si l'on peut dire ainsi, les
+peintres donnant une &eacute;motion de couleur, et
+pour leur repr&eacute;sentant, M. Whistler. Les
+remarques de M. Raffa&euml;lli, qui, comme on le
+sait par sa pr&eacute;face du catalogue de son exposition
+en 1884, est un th&eacute;oricien de son art,
+parurent extr&ecirc;mement int&eacute;ressantes, et gr&acirc;ce
+&agrave;
+la personne qui servait de truchement, il fut
+possible d'en obtenir un expos&eacute; par &eacute;crit. Ces
+notes soul&egrave;vent la question du but, c'est-&agrave;-dire
+de l'essence m&ecirc;me de la peinture. Elles seront
+envisag&eacute;es et discut&eacute;es &agrave; ce point de vue.</p>
+<p>&laquo;La critique du Salon dans la <i>Vie Moderne</i>,
+dit M. Raffa&euml;lli, se borne &agrave; l'&eacute;loge de M. Whistler.
+C'est dans son oeuvre, en g&eacute;n&eacute;ral, un excellent
+peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui.
+Mais est-il juste de donner la place supr&ecirc;me &agrave;
+un art semblable, surtout lorsqu'il est repr&eacute;sent&eacute;
+dans une exposition par le portrait de Sarasate,
+et de faire fi d'autres recherches? Que dirait-on
+d'un critique litt&eacute;raire qui placerait Dostoievski
+en premi&egrave;re ligne du mouvement des lettres
+contemporaines? <i>Crime et Ch&acirc;timent</i> est admirable
+parce que ce roman est appel&eacute; &agrave; peindre
+l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
+entoure d'une pareille hallucination indiff&eacute;remment
+un violoniste mondain, une jeune femme
+charmante, Carlyle, ou de d&eacute;licieux enfants
+roses est absurde, parce que ces oeuvres sont
+absurdes et morbides, parce que l'absurde et le
+malade ne peuvent pas rationnellement pr&eacute;tendre
+prendre jamais place dans notre admiration.</p>
+<p>&laquo;Certes, je reconnais l'importance qu'il convient
+de donner &agrave; l'hallucination comme facteur
+de la civilisation &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; l'illusion
+religieuse
+vient &agrave; nous faire d&eacute;faut; je reconnais
+aussi que toute oeuvre d'art r&eacute;sulte d'une hallucination.
+Mais l'hallucination n'a justement ce
+pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle
+renferme, d&eacute;tient et porte l'enthousiasme sur un
+caract&egrave;re important, enthousiasme admiratif par
+amour, ou caricatural par haine. Tous les ma&icirc;tres
+peintres sont l&agrave; pour affirmer ce que j'avance;
+voyez l'enthousiasme de l'apparat grandiose chez
+le V&eacute;nitien V&eacute;ron&egrave;se, de la foi chez les croyants,
+Fra Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante
+de la vilaine petite bourgeoisie de 1830,
+chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
+trouverions toujours la m&ecirc;me chose: enthousiasme
+pour un caract&egrave;re dominant &agrave; une &eacute;poque
+et dans une soci&eacute;t&eacute; donn&eacute;e,
+interpr&eacute;t&eacute; en admiration
+par amour, ou en haine par amour de la
+vertu contraire au vice d&eacute;couvert.&raquo;</p>
+<p>M. Raffa&euml;lli poursuit, en discutant, les appr&eacute;ciations
+qui ont paru ici m&ecirc;me sur ses tableaux
+de l'Exposition de la rue de S&egrave;ze. Nous avions
+dit: &laquo;M. Raffa&euml;lli devient de mieux en mieux
+un peintre exact de types et d'expressions, un
+portraitiste de physionomies humaines.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Or donc, n'est-ce rien que cela, s'&eacute;crie
+M. Raffa&euml;lli; grand merci si on fait fi de pareilles
+recherches. On ajoute: &laquo;qui malheureusement
+verse dans la caricature.&raquo; Mais que l'on me
+dise un peu quel tableau doit na&icirc;tre sous mon
+pinceau quand le sentiment que j'ai de la sc&egrave;ne
+que je veux rendre est un sentiment d'ironie ou
+de col&egrave;re. D'ailleurs ce m&eacute;pris de la caricature
+me froisse partout o&ugrave; je le rencontre, car la caricature
+a autant de droit &agrave; l'admiration que tout
+autre forme d'art.&raquo;</p>
+<p>Telles sont ces notes et cette conversation. Si
+l'on se reporte pour la comprendre pleinement &agrave;
+l'&eacute;tude sur le beau caract&eacute;ristique qui se trouve
+&agrave;
+la t&ecirc;te du catalogue d&eacute;j&agrave; cit&eacute;, on verra
+qu'en
+somme M. Raffa&euml;lli, &agrave; travers d'ailleurs bien des
+obscurit&eacute;s et des longueurs, &eacute;cartant les
+d&eacute;signations
+de classicisme, de r&eacute;alisme, de romantisme
+et de naturalisme, posant en principe
+qu'esth&eacute;tiquement toute &eacute;poque a une notion
+particuli&egrave;re du beau, que socialement notre
+&eacute;poque est caract&eacute;ris&eacute;e par un
+&eacute;panouissement,
+complet de l'individualisme et de l'&eacute;galit&eacute;,
+qu'ainsi l'unit&eacute; humaine autonome et libre est
+le facteur principal de notre vie sociale, on arrive
+&agrave; cette page d'un grand souffle sur la
+n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; est la peinture de travailler
+&agrave; repr&eacute;senter
+l'homme et toutes sortes d'hommes.</p>
+<p>&laquo;Le beau de la soci&eacute;t&eacute;, &eacute;crit M.
+Raffa&euml;lli, est
+dans le caract&egrave;re individuel de ses hommes, de
+ses hommes qui ont su conqu&eacute;rir lentement leur
+raison, au milieu des affolements de la peur; de
+ses hommes qui ont su conqu&eacute;rir leur libert&eacute;,
+apr&egrave;s des centaines de si&egrave;cles de mis&egrave;re, de
+vexations et d'abus mis&eacute;rables o&ugrave; le plus fort a
+toujours asservi le plus faible. Voil&agrave; le beau
+chez nous. Il nous faut graver les traits de ces
+individus; &agrave; tous, depuis les plus grands jusqu'aux
+derniers, parce que tous ont bien m&eacute;rit&eacute; de
+l'humanit&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Que ceux qui ont une id&eacute;e m&eacute;diocre ou pauvre
+et qui ont besoin d'&ecirc;tre en face de grands
+hommes pour s'apercevoir de la grandeur de
+l'homme, s'adressent &agrave; nos de Lesseps, &agrave; nos
+Edison, &agrave; nos Pasteur ou bien &agrave; nos politiques,
+aux g&eacute;n&eacute;raux, aux &eacute;crivains, aux artistes, aux
+grands commer&ccedil;ants, aux industriels fameux,
+aux philosophes; mais que ceux qui se sentent
+l'&acirc;me &eacute;lev&eacute;e et le coeur vibrant pour la
+supr&ecirc;me
+beaut&eacute; de leur race prennent les plus humbles,
+les va-nu-pieds et les derniers pauvres gens.
+Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
+vainqueurs; qu'ils aient combattus par les id&eacute;es
+ou par la force sans comprendre bien, suivant
+leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
+chose debout: l'Homme grand, droit et d&eacute;gag&eacute;.&raquo;
+Et M. Raffa&euml;lli poursuit en exhortant &agrave; l'&eacute;tude
+passionn&eacute;e et universelle de l'homme dans toute
+l'&eacute;tendue de la soci&eacute;t&eacute; et dans toute la
+s&eacute;rie de
+ses conditions, de ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre, de ses
+moeurs et de ses types.</p>
+<p>L'on concevra maintenant toute l'importance
+de la doctrine artistique de M. Raffa&euml;lli et comment
+elle d&eacute;termine une conception toute particuli&egrave;re de
+la peinture. M. Raffa&euml;lli, domin&eacute; d'une sympathie
+humaine qui est belle en soi et qui vivifie son
+grand talent, voudrait borner cet art &agrave; nous donner
+de notre race et de nos contemporains, une
+s&eacute;rie d'effigies caract&eacute;ristiques, propre &agrave; nous
+les
+faire conna&icirc;tre intimement et par cons&eacute;quent
+aimer, admirer, ou ha&iuml;r et ridiculiser. &Eacute;tant donn&eacute;
+que toute oeuvre d'art ne vaut que par l'&eacute;motion
+qu'elle produit, ce peintre d&eacute;sire exciter la
+sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
+minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec
+laquelle il reproduit ses types; par leur choix
+g&eacute;n&eacute;ralement excellent et notable; par leurs occupations
+et mani&egrave;res d'&ecirc;tre parfaitement appropri&eacute;es
+&agrave; leur ext&eacute;rieur; en d'autres termes,
+par sa p&eacute;n&eacute;tration dans une s&eacute;rie de
+caract&egrave;res,
+d'&acirc;mes, de natures humaines; et par sa facult&eacute;
+de nous les faire p&eacute;n&eacute;trer, de nous les
+r&eacute;v&eacute;ler.
+Son art aboutit &agrave; la connaissance passionn&eacute;e,
+sympathique ou antipathique, d'une portion repr&eacute;sentative
+de l'humanit&eacute; de ce temps. C'est l&agrave;,
+croyons-nous, un expos&eacute; impartial et exact de ses
+tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces
+tendances et ces r&eacute;sultats sont-ils par excellence
+ceux que doit poursuivre l'art pictural? Nous ne
+le pensons pas.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">[17]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Vie Moderne</i>, 13 novembre 1886.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;">
+<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a>
+<h2>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">I.&#8212;<a href="#FLAUBERT">Flaubert</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">II.&#8212;<a href="#ZOLA">Zola</a>
+avec P.S.</p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">III.&#8212;<a href="#HUGO">Hugo</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">IV.&#8212;<a href="#GONCOURT">Goncourt</a>
+avec P.S.</p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">V.&#8212;<a href="#HUYSMANS">Huysmans</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VI.&#8212;<a href="#COURSE">La
+<i>Course &agrave; la Mort</i></a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VII.&#8212;<a href="#PANURGE">Panurge</a></p>
+<p style="margin-left: 40px; font-weight: bold;">VIII.&#8212;<a
+ href="#PEINTURE">&Agrave; propos d'une lettre de M. Raffa&euml;lli</a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
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+</pre>
+
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