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+The Project Gutenberg EBook of Trois contes, by Gustave Flaubert
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Trois contes
+
+Author: Gustave Flaubert
+
+Release Date: April 28, 2007 [EBook #12065]
+[This file was first posted on April 17, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS CONTES ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.,
+
+
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+
+
+ GUSTAVE FLAUBERT
+
+
+ TROIS CONTES
+
+
+ UN COEUR SIMPLE
+ LA LEGENDE DE SAINT-JULIEN L'HOSPITALIER
+ HERODIAS
+
+ CINQUIEME EDITION
+ 1877
+
+
+ UN COEUR SIMPLE
+
+
+
+ I
+
+Pendant un demi-siecle, les bourgeoises de Pont-l'Eveque envierent a Mme
+Aubain sa servante Felicite.
+
+Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le menage, cousait,
+lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles,
+battre le beurre, et resta fidele a sa maitresse,--qui cependant n'etait
+pas une personne agreable.
+
+Elle avait epouse un beau garcon sans fortune, mort au commencement de
+1809, en lui laissant deux enfants tres-jeunes avec une quantite de
+dettes. Alors elle vendit ses immeubles, sauf la ferme de Toucques et la
+ferme de Geffosses, dont les rentes montaient a 8,000 francs tout au
+plus, et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une
+autre moins dispendieuse, ayant appartenu a ses ancetres et placee
+derriere les halles.
+
+Cette maison, revetue d'ardoises, se trouvait entre un passage et une
+ruelle aboutissant a la riviere. Elle avait interieurement des
+differences de niveau qui faisaient trebucher. Un vestibule etroit
+separait la cuisine de la _salle_ ou Mme Aubain se tenait tout le long
+du jour, assise pres de la croisee dans un fauteuil de paille. Contre le
+lambris, peint en blanc, s'alignaient huit chaises d'acajou. Un vieux
+piano supportait, sous un barometre, un tas pyramidal de boites et de
+cartons. Deux bergeres de tapisserie flanquaient la cheminee en marbre
+jaune et de style Louis XV. La pendule, au milieu, representait un
+temple de Vesta;--et tout l'appartement sentait un peu le moisi, car le
+plancher etait plus bas que le jardin.
+
+Au premier etage, il y avait d'abord la chambre de "Madame",
+tres-grande, tendue d'un papier a fleurs pales, et contenant le portrait
+de "Monsieur" en costume de muscadin. Elle communiquait avec une chambre
+plus petite, ou l'on voyait deux couchettes d'enfants, sans matelas.
+Puis venait le salon, toujours ferme, et rempli de meubles recouverts
+d'un drap. Ensuite un corridor menait a un cabinet d'etude; des livres
+et des paperasses garnissaient les rayons d'une bibliotheque entourant
+de ses trois cotes un large bureau de bois noir. Les deux panneaux en
+retour disparaissaient sous des dessins a la plume, des paysages a la
+gouache et des gravures d'Audran, souvenirs d'un temps meilleur et d'un
+luxe evanoui. Une lucarne au second etage eclairait la chambre de
+Felicite, ayant vue sur les prairies.
+
+Elle se levait des l'aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait
+jusqu'au soir sans interruption; puis, le diner etant fini, la vaisselle
+en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la buche sous les
+cendres et s'endormait devant l'atre, son rosaire a la main. Personne,
+dans les marchandages, ne montrait plus d'entetement. Quant a la
+proprete, le poli de ses casseroles faisait le desespoir des autres
+servantes. Econome, elle mangeait avec lenteur, et recueillait du doigt
+sur la table les miettes de son pain,--un pain de douze livres, cuit
+expres pour elle, et qui durait vingt jours.
+
+En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fixe dans le dos par
+une epingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un jupon
+rouge, et par-dessus sa camisole un tablier a bavette, comme les
+infirmieres d'hopital.
+
+Son visage etait maigre et sa voix aigue. A vingt-cinq ans, on lui en
+donnait quarante. Des la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun
+age;--et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesures,
+semblait une femme en bois, fonctionnant d'une maniere automatique.
+
+
+ II
+
+Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour.
+
+Son pere, un macon, s'etait tue en tombant d'un echafaudage. Puis sa
+mere mourut, ses soeurs se disperserent, un fermier la recueillit, et
+l'employa toute petite a garder les vaches dans la campagne. Elle
+grelottait sous des haillons, buvait a plat ventre l'eau des mares, a
+propos de rien etait battue, et finalement fut chassee pour un vol de
+trente sols, qu'elle n'avait pas commis. Elle entra dans une autre
+ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux
+patrons, ses camarades la jalousaient.
+
+Un soir du mois d'aout (elle avait alors dix-huit ans), ils
+l'entrainerent a l'assemblee de Colleville. Tout de suite elle fut
+etourdie, stupefaite par le tapage des menetriers, les lumieres dans les
+arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d'or, cette
+masse de monde sautant a la fois. Elle se tenait a l'ecart modestement,
+quand un jeune homme d'apparence cossue, et qui fumait sa pipe les deux
+coudes sur le timon d'un banneau, vint l'inviter a la danse. Il lui paya
+du cidre, du cafe, de la galette, un foulard, et, s'imaginant qu'elle le
+devinait, offrit de la reconduire. Au bord d'un champ d'avoine, il la
+renversa brutalement. Elle eut peur et se mit a crier. Il s'eloigna.
+
+Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut depasser un grand
+chariot de foin qui avancait lentement, et en frolant les roues elle
+reconnut Theodore.
+
+Il l'aborda d'un air tranquille, disant qu'il fallait tout pardonner,
+puisque c'etait "la faute de la boisson".
+
+Elle ne sut que repondre et avait envie de s'enfuir.
+
+Aussitot il parla des recoltes et des notables de la commune, car son
+pere avait abandonne Colleville pour la ferme des Ecots, de sorte que
+maintenant ils se trouvaient voisins.--"Ah!" dit-elle. Il ajouta qu'on
+desirait l'etablir. Du reste, il n'etait pas presse, et attendait une
+femme a son gout. Elle baissa la tete. Alors il lui demanda si elle
+pensait au mariage. Elle reprit, en souriant, que c'etait mal de se
+moquer.--"Mais non, je vous jure!" et du bras gauche il lui entoura la
+taille; elle marchait soutenue par son etreinte; ils se ralentirent. Le
+vent etait mou, les etoiles brillaient, l'enorme charretee de foin
+oscillait devant eux; et les quatre chevaux, en trainant leurs pas,
+soulevaient de la poussiere. Puis, sans commandement, ils tournerent a
+droite. Il l'embrassa encore une fois. Elle disparut dans l'ombre.
+
+Theodore, la semaine suivante, en obtint des rendez-vous.
+
+Ils se rencontraient au fond des cours, derriere un mur, sous un arbre
+isole. Elle n'etait pas innocente a la maniere des demoiselles,--les
+animaux l'avaient instruite;--mais la raison et l'instinct de l'honneur
+l'empecherent de faillir. Cette resistance exaspera l'amour de Theodore,
+si bien que pour le satisfaire (ou naivement peut-etre) il proposa de
+l'epouser. Elle hesitait a le croire. Il fit de grands serments.
+
+Bientot il avoua quelque chose de facheux: ses parents, l'annee
+derniere, lui avaient achete un homme; mais d'un jour a l'autre on
+pourrait le reprendre; l'idee de servir l'effrayait. Cette couardise fut
+pour Felicite une preuve de tendresse; la sienne en redoubla. Elle
+s'echappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Theodore la torturait
+avec ses inquietudes et ses instances.
+
+Enfin, il annonca qu'il irait lui-meme a la Prefecture prendre des
+informations, et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et
+minuit.
+
+Le moment arrive, elle courut vers l'amoureux.
+
+A sa place, elle trouva un de ses amis.
+
+Il lui apprit qu'elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la
+conscription, Theodore avait epouse une vieille femme tres-riche, Mme
+Lehoussais, de Toucques.
+
+Ce fut un chagrin desordonne. Elle se jeta par terre, poussa des cris,
+appela le bon Dieu, et gemit toute seule dans la campagne jusqu'au
+soleil levant. Puis elle revint a la ferme, declara son intention d'en
+partir; et, au bout du mois, ayant recu ses comptes, elle enferma tout
+son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit a Pont-l'Eveque.
+
+Devant l'auberge, elle questionna une bourgeoise en capeline de veuve,
+et qui precisement cherchait une cuisiniere. La jeune fille ne savait
+pas grand'chose, mais paraissait avoir tant de bonne volonte et si peu
+d'exigences, que Mme Aubain finit par dire:
+
+"--Soit, je vous accepte!"
+
+Felicite, un quart d'heure apres, etait installee chez elle.
+
+D'abord elle y vecut dans une sorte de tremblement que lui causaient "le
+genre de la maison" et le souvenir de "Monsieur", planant sur tout! Paul
+et Virginie, l'un age de sept ans, l'autre de quatre a peine, lui
+semblaient formes d'une matiere precieuse; elle les portait sur son dos
+comme un cheval, et Mme Aubain lui defendit de les baiser a chaque
+minute, ce qui la mortifia. Cependant elle se trouvait heureuse. La
+douceur du milieu avait fondu sa tristesse.
+
+Tous les jeudis, des habitues venaient faire une partie de boston.
+Felicite preparait d'avance les cartes et les chaufferettes. Ils
+arrivaient a huit heures bien juste, et se retiraient avant le coup de
+onze.
+
+Chaque lundi matin, le brocanteur qui logeait sous l'allee etalait par
+terre ses ferrailles. Puis la ville se remplissait d'un bourdonnement de
+voix, ou se melaient des hennissements de chevaux, des belements
+d'agneaux, des grognements de cochons, avec le bruit sec des carrioles
+dans la rue. Vers midi, au plus fort du marche, on voyait paraitre sur
+le seuil un vieux paysan de haute taille, la casquette en arriere, le
+nez crochu, et qui etait Robelin, le fermier de Geffosses. Peu de temps
+apres, c'etait Liebard, le fermier de Toucques, petit, rouge, obese,
+portant une veste grise et des houseaux armes d'eperons.
+
+Tous deux offraient a leur proprietaire des poules ou des fromages.
+Felicite invariablement dejouait leurs astuces; et ils s'en allaient
+pleins de consideration pour elle.
+
+A des epoques indeterminees, Mme Aubain recevait la visite du marquis de
+Gremanville, un de ses oncles, ruine par la crapule et qui vivait a
+Falaise sur le dernier lopin de ses terres. Il se presentait toujours a
+l'heure du dejeuner, avec un affreux caniche dont les pattes salissaient
+tous les meubles. Malgre ses efforts pour paraitre gentilhomme jusqu'a
+soulever son chapeau chaque fois qu'il disait: "Feu mon pere,"
+l'habitude l'entrainant, il se versait a boire coup sur coup, et lachait
+des gaillardises. Felicite le poussait dehors poliment: "Vous en avez
+assez, Monsieur de Gremanville! A une autre fois!" Et elle refermait la
+porte.
+
+Elle l'ouvrait avec plaisir devant M. Bourais, ancien avoue. Sa cravate
+blanche et sa calvitie, le jabot de sa chemise, son ample redingote
+brune, sa facon de priser en arrondissant le bras, tout son individu lui
+produisait ce trouble ou nous jette le spectacle des hommes
+extraordinaires.
+
+Comme il gerait les proprietes de "Madame", il s'enfermait avec elle
+pendant des heures dans le cabinet de "Monsieur", et craignait toujours
+de se compromettre, respectait infiniment la magistrature, avait des
+pretentions au latin.
+
+Pour instruire les enfants d'une maniere agreable, il leur fit cadeau
+d'une geographie en estampes. Elles representaient differentes scenes du
+monde, des anthropophages coiffes de plumes, un singe enlevant une
+demoiselle, des Bedouins dans le desert, une baleine qu'on harponnait, etc.
+
+Paul donna l'explication de ces gravures a Felicite. Ce fut meme toute
+son education litteraire.
+
+Celle des enfants etait faite par Guyot, un pauvre diable employe a la
+Mairie, fameux pour sa belle main, et qui repassait son canif sur sa botte.
+
+Quand le temps etait clair, on s'en allait de bonne heure a la ferme de
+Geffosses.
+
+La cour est en pente, la maison dans le milieu; et la mer, au loin,
+apparait comme une tache grise.
+
+Felicite retirait de son cabas des tranches de viande froide, et on
+dejeunait dans un appartement faisant suite a la laiterie. Il etait le
+seul reste d'une habitation de plaisance, maintenant disparue. Le papier
+de la muraille en lambeaux tremblait aux courants d'air. Mme Aubain
+penchait son front, accablee de souvenirs; les enfants n'osaient plus
+parler. "Mais jouez donc!" disait-elle; ils decampaient.
+
+Paul montait dans la grange, attrapait des oiseaux, faisait des
+ricochets sur la mare, ou tapait avec un baton les grosses futailles qui
+resonnaient comme des tambours.
+
+Virginie donnait a manger aux lapins, se precipitait pour cueillir des
+bleuets, et la rapidite de ses jambes decouvrait ses petits pantalons
+brodes.
+
+Un soir d'automne, on s'en retourna par les herbages.
+
+La lune a son premier quartier eclairait une partie du ciel, et un
+brouillard flottait comme une echarpe sur les sinuosites de la Toucques.
+Des boeufs, etendus au milieu du gazon, regardaient tranquillement ces
+quatre personnes passer. Dans la troisieme pature quelques-uns se
+leverent, puis se mirent en rond devant elles.--"Ne craignez rien!" dit
+Felicite; et, murmurant une sorte de complainte, elle flatta sur
+l'echine celui qui se trouvait le plus pres; il fit volte-face, les
+autres l'imiterent. Mais, quand l'herbage suivant fut traverse, un
+beuglement formidable s'eleva. C'etait un taureau, que cachait le
+brouillard. Il avanca vers les deux femmes. Mme Aubain allait
+courir.--"Non! non! moins vite!" Elles pressaient le pas cependant, et
+entendaient par derriere un souffle sonore qui se rapprochait. Ses
+sabots, comme des marteaux, battaient l'herbe de la prairie; voila qu'il
+galopait maintenant! Felicite se retourna, et elle arrachait a deux
+mains des plaques de terre qu'elle lui jetait dans les yeux. Il baissait
+le mufle, secouait les cornes et tremblait de fureur en beuglant
+horriblement. Mme Aubain, au bout de l'herbage avec ses deux petits,
+cherchait eperdue comment franchir le haut bord. Felicite reculait
+toujours devant le taureau, et continuellement lancait des mottes de
+gazon qui l'aveuglaient, tandis qu'elle criait:--"Depechez-vous!
+depechez-vous!" Mme Aubain descendit le fosse, poussa Virginie, Paul
+ensuite, tomba plusieurs fois en tachant de gravir le talus, et a force
+de courage y parvint.
+
+Le taureau avait accule Felicite contre une claire-voie; sa bave lui
+rejaillissait a la figure, une seconde de plus il l'eventrait. Elle eut
+le temps de se couler entre deux barreaux, et la grosse bete, toute
+surprise, s'arreta.
+
+Cet evenement, pendant bien des annees, fut un sujet de conversation a
+Pont-l'Eveque. Felicite n'en tira aucun orgueil, ne se doutant meme pas
+qu'elle eut rien fait d'heroique.
+
+Virginie l'occupait exclusivement;--car elle eut, a la suite de son
+effroi, une affection nerveuse, et M. Poupart, le docteur, conseilla les
+bains de mer de Trouville.
+
+Dans ce temps-la, ils n'etaient pas frequentes. Mme Aubain prit des
+renseignements, consulta Bourais, fit des preparatifs comme pour un long
+voyage.
+
+Ses colis partirent la veille, dans la charrette de Liebard. Le
+lendemain, il amena deux chevaux dont l'un avait une selle de femme,
+munie d'un dossier de velours; et sur la croupe du second un manteau
+roule formait une maniere de siege. Mme Aubain y monta, derriere lui.
+Felicite se chargea de Virginie, et Paul enfourcha l'ane de M.
+Lechaptois, prete sous la condition d'en avoir grand soin.
+
+La route etait si mauvaise que ses huit kilometres exigerent deux
+heures. Les chevaux enfoncaient jusqu'aux paturons dans la boue, et
+faisaient pour en sortir de brusques mouvements des hanches; ou bien ils
+buttaient contre les ornieres; d'autres fois, il leur fallait sauter. La
+jument de Liebard, a de certains endroits, s'arretait tout a coup. Il
+attendait patiemment qu'elle se remit en marche; et il parlait des
+personnes dont les proprietes bordaient la route, ajoutant a leur
+histoire des reflexions morales. Ainsi, au milieu de Toucques, comme on
+passait sous des fenetres entourees de capucines, il dit, avec un
+haussement d'epaules:--"En voila une Mme Lehoussais, qui au lieu de
+prendre un jeune homme..." Felicite n'entendit pas le reste; les chevaux
+trottaient, l'ane galopait; tous enfilerent un sentier, une barriere
+tourna, deux garcons parurent, et l'on descendit devant le purin, sur le
+seuil meme de la porte.
+
+La mere Liebard, en apercevant sa maitresse, prodigua les demonstrations
+de joie. Elle lui servit un dejeuner ou il y avait un aloyau, des
+tripes, du boudin, une fricassee de poulet, du cidre mousseux, une tarte
+aux compotes et des prunes a l'eau-de-vie, accompagnant le tout de
+politesses a Madame qui paraissait en meilleure sante, a Mademoiselle
+devenue "magnifique", a M. Paul singulierement "forci", sans oublier
+leurs grands-parents defunts que les Liebard avaient connus, etant au
+service de la famille depuis plusieurs generations. La ferme avait,
+comme eux, un caractere d'anciennete. Les poutrelles du plafond etaient
+vermoulues, les murailles noires de fumee, les carreaux gris de
+poussiere. Un dressoir en chene supportait toutes sortes d'ustensiles,
+des brocs, des assiettes, des ecuelles d'etain, des pieges a loup, des
+forces pour les moutons; une seringue enorme fit rire les enfants. Pas
+un arbre des trois cours qui n'eut des champignons a sa base, ou dans
+ses rameaux une touffe de gui. Le vent en avait jete bas plusieurs. Ils
+avaient repris par le milieu; et tous flechissaient sous la quantite de
+leurs pommes. Les toits de paille, pareils a du velours brun et inegaux
+d'epaisseur, resistaient aux plus fortes bourrasques. Cependant la
+charreterie tombait en ruines. Mme Aubain dit qu'elle aviserait, et
+commanda de reharnacher les betes.
+
+On fut encore une demi-heure avant d'atteindre Trouville. La petite
+caravane mit pied a terre pour passer les _Ecores_; c'etait une falaise
+surplombant des bateaux; et trois minutes plus tard, au bout du quai, on
+entra dans la cour de l'_Agneau d'or_, chez la mere David.
+
+Virginie, des les premiers jours, se sentit moins faible, resultat du
+changement d'air et de l'action des bains. Elle les prenait en chemise,
+a defaut d'un costume; et sa bonne la rhabillait dans une cabane de
+douanier qui servait aux baigneurs.
+
+L'apres-midi, on s'en allait avec l'ane au-dela des Roches-Noires, du
+cote d'Hennequeville. Le sentier, d'abord, montait entre des terrains
+vallonnes comme la pelouse d'un parc, puis arrivait sur un plateau ou
+alternaient des paturages et des champs en labour. A la lisiere du
+chemin, dans le fouillis des ronces, des houx se dressaient; ca et la,
+un grand arbre mort faisait sur l'air bleu des zigzags avec ses branches.
+
+Presque toujours on se reposait dans un pre, ayant Deauville a gauche,
+le Havre a droite et en face la pleine mer. Elle etait brillante de
+soleil, lisse comme un miroir, tellement douce qu'on entendait a peine
+son murmure; des moineaux caches pepiaient et la voute immense du ciel
+recouvrait tout cela. Mme Aubain, assise, travaillait a son ouvrage de
+couture; Virginie pres d'elle tressait des joncs; Felicite sarclait des
+fleurs de lavande; Paul, qui s'ennuyait, voulait partir.
+
+D'autres fois, ayant passe la Toucques en bateau, ils cherchaient des
+coquilles. La maree basse laissait a decouvert des oursins, des
+godefiches, des meduses; et les enfants couraient, pour saisir des
+flocons d'ecume que le vent emportait. Les flots endormis, en tombant
+sur le sable, se deroulaient le long de la greve; elle s'etendait a
+perte de vue, mais du cote de la terre avait pour limite les dunes la
+separant du _Marais_, large prairie en forme d'hippodrome. Quand ils
+revenaient par la, Trouville, au fond sur la pente du coteau, a chaque
+pas grandissait, et avec toutes ses maisons inegales semblait s'epanouir
+dans un desordre gai.
+
+Les jours qu'il faisait trop chaud, ils ne sortaient pas de leur
+chambre. L'eblouissante clarte du dehors plaquait des barres de lumiere
+entre les lames des jalousies. Aucun bruit dans le village. En bas, sur
+le trottoir, personne. Ce silence epandu augmentait la tranquillite des
+choses. Au loin, les marteaux des calfats tamponnaient des carenes, et
+une brise lourde apportait la senteur du goudron.
+
+Le principal divertissement etait le retour des barques. Des qu'elles
+avaient depasse les balises, elles commencaient a louvoyer. Leurs voiles
+descendaient aux deux tiers des mats; et, la misaine gonflee comme un
+ballon, elles avancaient, glissaient dans le clapotement des vagues,
+jusqu'au milieu du port, ou l'ancre tout a coup tombait. Ensuite le
+bateau se placait contre le quai. Les matelots jetaient par-dessus le
+bordage des poissons palpitants; une file de charrettes les attendait,
+et des femmes en bonnet de coton s'elancaient pour prendre les
+corbeilles et embrasser leurs hommes.
+
+Une d'elles, un jour, aborda Felicite, qui peu de temps apres entra dans
+la chambre, toute joyeuse. Elle avait retrouve une soeur; et Nastasie
+Barette, femme Leroux, apparut, tenant un nourrisson a sa poitrine, de
+la main droite un autre enfant, et a sa gauche un petit mousse les
+poings sur les hanches et le beret sur l'oreille.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Mme Aubain la congedia.
+
+On les rencontrait toujours aux abords de la cuisine, ou dans les
+promenades que l'on faisait. Le mari ne se montrait pas.
+
+Felicite se prit d'affection pour eux. Elle leur acheta une couverture,
+des chemises, un fourneau; evidemment ils l'exploitaient. Cette
+faiblesse agacait Mme Aubain, qui d'ailleurs n'aimait pas les
+familiarites du neveu,--car il tutoyait son fils;--et, comme Virginie
+toussait et que la saison n'etait plus bonne, elle revint a Pont-l'Eveque.
+
+M. Bourais l'eclaira sur le choix d'un college. Celui de Caen passait
+pour le meilleur. Paul y fut envoye; et fit bravement ses adieux,
+satisfait d'aller vivre dans une maison ou il aurait des camarades.
+
+Mme Aubain se resigna a l'eloignement de son fils, parce qu'il etait
+indispensable. Virginie y songea de moins en moins. Felicite regrettait
+son tapage. Mais une occupation vint la distraire; a partir de Noel,
+elle mena tous les jours la petite fille au catechisme.
+
+
+ III
+
+Quand elle avait fait a la porte une genuflexion, elle s'avancait sous
+la haute nef entre la double ligne des chaises, ouvrait le banc de Mme
+Aubain, s'asseyait, et promenait ses yeux autour d'elle.
+
+Les garcons a droite, les filles a gauche, emplissaient les stalles du
+choeur; le cure se tenait debout pres du lutrin; sur un vitrail de
+l'abside, le Saint-Esprit dominait la Vierge; un autre la montrait a
+genoux devant l'Enfant-Jesus, et, derriere le tabernacle, un groupe en
+bois representait Saint-Michel terrassant le dragon.
+
+Le pretre fit d'abord un abrege de l'Histoire-Sainte. Elle croyait voir
+le paradis, le deluge, la tour de Babel, des villes tout en flammes, des
+peuples qui mouraient, des idoles renversees; et elle garda de cet
+eblouissement le respect du Tres-Haut et la crainte de sa colere. Puis,
+elle pleura en ecoutant la Passion. Pourquoi l'avaient-ils crucifie, lui
+qui cherissait les enfants, nourrissait les foules, guerissait les
+aveugles, et avait voulu, par douceur, naitre au milieu des pauvres, sur
+le fumier d'une etable? Les semailles, les moissons, les pressoirs,
+toutes ces choses familieres dont parle l'Evangile, se trouvaient dans
+sa vie; le passage de Dieu les avait sanctifiees; et elle aima plus
+tendrement les agneaux par amour de l'Agneau, les colombes a cause du
+Saint-Esprit.
+
+Elle avait peine a imaginer sa personne; car il n'etait pas seulement
+oiseau, mais encore un feu, et d'autres fois un souffle. C'est peut-etre
+sa lumiere qui voltige la nuit aux bords des marecages, son haleine qui
+pousse les nuees, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
+demeurait dans une adoration, jouissant de la fraicheur des murs et de
+la tranquillite de l'eglise.
+
+Quant aux dogmes, elle n'y comprenait rien, ne tacha meme pas de
+comprendre. Le cure discourait, les enfants recitaient, elle finissait
+par s'endormir; et se reveillait tout a coup, quand ils faisaient en
+s'en allant claquer leurs sabots sur les dalles.
+
+Ce fut de cette maniere, a force de l'entendre, qu'elle apprit le
+catechisme, son education religieuse ayant ete negligee dans sa
+jeunesse; et des lors elle imita toutes les pratiques de Virginie,
+jeunait comme elle, se confessait avec elle. A la Fete-Dieu, elles
+firent ensemble un reposoir.
+
+La premiere communion la tourmentait d'avance. Elle s'agita pour les
+souliers, pour le chapelet, pour le livre, pour les gants. Avec quel
+tremblement elle aida sa mere a l'habiller!
+
+Pendant toute la messe, elle eprouva une angoisse. M. Bourais lui
+cachait un cote du choeur; mais juste en face, le troupeau des vierges
+portant des couronnes blanches par-dessus leurs voiles abaisses formait
+comme un champ de neige; et elle reconnaissait de loin la chere petite a
+son cou plus mignon et son attitude recueillie. La cloche tinta. Les
+tetes se courberent; il y eut un silence. Aux eclats de l'orgue, les
+chantres et la foule entonnerent l'_Agnus Dei_; puis le defile des
+garcons commenca; et, apres eux, les filles se leverent. Pas a pas, et
+les mains jointes, elles allaient vers l'autel tout illumine,
+s'agenouillaient sur la premiere marche, recevaient l'hostie
+successivement, et dans le meme ordre revenaient a leurs prie-Dieu.
+Quand ce fut le tour de Virginie, Felicite se pencha pour la voir; et,
+avec l'imagination que donnent les vraies tendresses, il lui sembla
+qu'elle etait elle-meme cette enfant; sa figure devenait la sienne, sa
+robe l'habillait, son coeur lui battait dans la poitrine; au moment
+d'ouvrir la bouche, en fermant les paupieres, elle manqua s'evanouir.
+
+Le lendemain, de bonne heure, elle se presenta dans la sacristie, pour
+que M. le cure lui donnat la communion. Elle la recut devotement, mais
+n'y gouta pas les memes delices.
+
+Mme Aubain voulait faire de sa fille une personne accomplie; et, comme
+Guyot ne pouvait lui montrer ni l'anglais ni la musique, elle resolut de
+la mettre en pension chez les Ursulines d'Honfleur.
+
+L'enfant n'objecta rien. Felicite soupirait, trouvant Madame insensible.
+Puis elle songea que sa maitresse, peut-etre, avait raison. Ces choses
+depassaient sa competence.
+
+Enfin, un jour, une vieille tapissiere s'arreta devant la porte; et il
+en descendit une religieuse qui venait chercher Mademoiselle. Felicite
+monta les bagages sur l'imperiale, fit des recommandations au cocher, et
+placa dans le coffre six pots de confitures et une douzaine de poires,
+avec un bouquet de violettes.
+
+Virginie, au dernier moment, fut prise d'un grand sanglot; elle
+embrassait sa mere qui la baisait au front en repetant:--"Allons! du
+courage! du courage!" Le marchepied se releva, la voiture partit.
+
+Alors Mme Aubain eut une defaillance; et le soir tous ses amis, le
+menage Lormeau, Mme Lechaptois, ces demoiselles Rochefeuille, M. de
+Houppeville et Bourais se presenterent pour la consoler.
+
+La privation de sa fille lui fut d'abord tres-douloureuse. Mais trois
+fois la semaine elle en recevait une lettre, les autres jours lui
+ecrivait, se promenait dans son jardin, lisait un peu, et de cette facon
+comblait le vide des heures.
+
+Le matin, par habitude, Felicite entrait dans la chambre de Virginie, et
+regardait les murailles. Elle s'ennuyait de n'avoir plus a peigner ses
+cheveux, a lui lacer ses bottines, a la border dans son lit, et de ne
+plus voir continuellement sa gentille figure, de ne plus la tenir par la
+main quand elles sortaient ensemble. Dans son desoeuvrement, elle essaya
+de faire de la dentelle. Ses doigts trop lourds cassaient les fils; elle
+n'entendait a rien, avait perdu le sommeil, suivant son mot, etait "minee".
+
+Pour "se dissiper", elle demanda la permission de recevoir son neveu
+Victor.
+
+Il arrivait le dimanche apres la messe, les joues roses, la poitrine
+nue, et sentant l'odeur de la campagne qu'il avait traversee. Tout de
+suite, elle dressait son couvert. Ils dejeunaient l'un en face de
+l'autre; et, mangeant elle-meme le moins possible pour epargner la
+depense, elle le bourrait tellement de nourriture qu'il finissait par
+s'endormir. Au premier coup des vepres, elle le reveillait, brossait son
+pantalon, nouait sa cravate, et se rendait a l'eglise, appuyee sur son
+bras dans un orgueil maternel.
+
+Ses parents le chargeaient toujours d'en tirer quelque chose, soit un
+paquet de cassonade, du savon, de l'eau-de-vie, parfois meme de
+l'argent. Il apportait ses nippes a raccommoder; et elle acceptait cette
+besogne, heureuse d'une occasion qui le forcait a revenir.
+
+Au mois d'aout, son pere l'emmena au cabotage.
+
+C'etait l'epoque des vacances. L'arrivee des enfants la consola. Mais
+Paul devenait capricieux, et Virginie n'avait plus l'age d'etre tutoyee,
+ce qui mettait une gene, une barriere entre elles.
+
+Victor alla successivement a Morlaix, a Dunkerque et a Brighton; au
+retour de chaque voyage, il lui offrait un cadeau. La premiere fois, ce
+fut une boite en coquilles; la seconde, une tasse a cafe; la troisieme,
+un grand bonhomme en pain d'epices. Il embellissait, avait la taille
+bien prise, un peu de moustache, de bons yeux francs, et un petit
+chapeau de cuir, place en arriere comme un pilote. Il l'amusait en lui
+racontant des histoires melees de termes marins.
+
+Un lundi, 14 juillet 1819 (elle n'oublia pas la date), Victor annonca
+qu'il etait engage au long cours, et, dans la nuit du surlendemain, par
+le paquebot de Honfleur, irait rejoindre sa goelette, qui devait
+demarrer du Havre prochainement. Il serait, peut-etre, deux ans parti.
+
+La perspective d'une telle absence desola Felicite; et pour lui dire
+encore adieu, le mercredi soir, apres le diner de Madame, elle chaussa
+des galoches, et avala les quatre lieues qui separent Pont-l'Eveque de
+Honfleur.
+
+Quand elle fut devant le Calvaire, au lieu de prendre a gauche, elle
+prit a droite, se perdit dans des chantiers, revint sur ses pas; des
+gens qu'elle accosta l'engagerent a se hater. Elle fit le tour du bassin
+rempli de navires, se heurtait contre des amarres; puis le terrain
+s'abaissa, des lumieres s'entre-croiserent, et elle se crut folle, en
+apercevant des chevaux dans le ciel.
+
+Au bord du quai, d'autres hennissaient, effrayes par la mer. Un palan
+qui les enlevait les descendait dans un bateau, ou des voyageurs se
+bousculaient entre les barriques de cidre, les paniers de fromage, les
+sacs de grain; on entendait chanter des poules, le capitaine jurait; et
+un mousse restait accoude sur le bossoir, indifferent a tout cela.
+Felicite, qui ne l'avait pas reconnu, criait: "Victor!" il leva la tete;
+elle s'elancait, quand on retira l'echelle tout a coup.
+
+Le paquebot, que des femmes halaient en chantant, sortit du port. Sa
+membrure craquait, les vagues pesantes fouettaient sa proue. La voile
+avait tourne, on ne vit plus personne;--et, sur la mer argentee par la
+lune, il faisait une tache noire qui palissait toujours, s'enfonca,
+disparut.
+
+Felicite, en passant pres du Calvaire, voulut recommander a Dieu ce
+qu'elle cherissait le plus; et elle pria pendant longtemps, debout, la
+face baignee de pleurs, les yeux vers les nuages. La ville dormait, des
+douaniers se promenaient; et de l'eau tombait sans discontinuer par les
+trous de l'ecluse, avec un bruit de torrent. Deux heures sonnerent.
+
+Le parloir n'ouvrirait pas avant le jour. Un retard, bien sur,
+contrarierait Madame; et, malgre son desir d'embrasser l'autre enfant,
+elle s'en retourna. Les filles de l'auberge s'eveillaient, comme elle
+entrait dans Pont-l'Eveque.
+
+Le pauvre gamin durant des mois allait donc rouler sur les flots! Ses
+precedents voyages ne l'avaient pas effrayee. De l'Angleterre et de la
+Bretagne, on revenait; mais l'Amerique, les Colonies, les Iles, cela
+etait perdu dans une region incertaine, a l'autre bout du monde.
+
+Des lors, Felicite pensa exclusivement a son neveu. Les jours de soleil,
+elle se tourmentait de la soif; quand il faisait de l'orage, craignait
+pour lui la foudre. En ecoutant le vent qui grondait dans la cheminee et
+emportait les ardoises, elle le voyait battu par cette meme tempete, au
+sommet d'un mat fracasse, tout le corps en arriere, sous une nappe
+d'ecume; ou bien,--souvenirs de la geographie en estampes,--il etait mange
+par les sauvages, pris dans un bois par des singes, se mourait le long
+d'une plage deserte. Et jamais elle ne parlait de ses inquietudes.
+
+Mme Aubain en avait d'autres sur sa fille.
+
+Les bonnes soeurs trouvaient qu'elle etait affectueuse, mais delicate.
+La moindre emotion l'enervait. Il fallut abandonner le piano.
+
+Sa mere exigeait du couvent une correspondance reglee. Un matin que le
+facteur n'etait pas venu, elle s'impatienta; et elle marchait dans la
+salle, de son fauteuil a la fenetre. C'etait vraiment extraordinaire!
+depuis quatre jours, pas de nouvelles!
+
+Pour qu'elle se consolat par son exemple, Felicite lui dit:
+
+--"Moi, madame, voila six mois que je n'en ai recu!..."
+
+--"De qui donc?..."
+
+La servante repliqua doucement:
+
+--"Mais... de mon neveu!"
+
+--"Ah! votre neveu!" Et, haussant les epaules, Mme Aubain reprit sa
+promenade, ce qui voulait dire: "Je n'y pensais pas!... Au surplus, je
+m'en moque! un mousse, un gueux, belle affaire!... tandis que ma
+fille... Songez donc!..."
+
+Felicite, bien que nourrie dans la rudesse, fut indignee contre Madame,
+puis oublia.
+
+Il lui paraissait tout simple de perdre la tete a l'occasion de la petite.
+
+Les deux enfants avaient une importance egale; un lien de son coeur les
+unissait, et leurs destinees devaient etre la meme.
+
+Le pharmacien lui apprit que le bateau de Victor etait arrive a la
+Havane. Il avait lu ce renseignement dans une gazette.
+
+A cause des cigares, elle imaginait la Havane un pays ou l'on ne fait
+pas autre chose que de fumer, et Victor circulait parmi des negres dans
+un nuage de tabac. Pouvait-on "en cas de besoin" s'en retourner par
+terre? A quelle distance etait-ce de Pont-l'Eveque? Pour le savoir, elle
+interrogea M. Bourais.
+
+Il atteignit son atlas, puis commenca des explications sur les
+longitudes; et il avait un beau sourire de cuistre devant l'ahurissement
+de Felicite. Enfin, avec son porte-crayon, il indiqua dans les
+decoupures d'une tache ovale un point noir, imperceptible, en ajoutant;
+"Voici." Elle se pencha sur la carte; ce reseau de lignes coloriees
+fatiguait sa vue, sans lui rien apprendre; et Bourais, l'invitant a dire
+ce qui l'embarrassait, elle le pria de lui montrer la maison ou
+demeurait Victor. Bourais leva les bras, il eternua, rit enormement; une
+candeur pareille excitait sa joie; et Felicite n'en comprenait pas le
+motif,--elle qui s'attendait peut-etre a voir jusqu'au portrait de son
+neveu, tant son intelligence etait bornee!
+
+Ce fut quinze jours apres que Liebard, a l'heure du marche comme
+d'habitude, entra dans la cuisine, et lui remit une lettre qu'envoyait
+son beau-frere. Ne sachant lire aucun des deux, elle eut recours a sa
+maitresse.
+
+Mme Aubain, qui comptait les mailles d'un tricot, le posa pres d'elle,
+decacheta la lettre, tressaillit, et, d'une voix basse, avec un regard
+profond:
+
+--"C'est un malheur... qu'on vous annonce. Votre neveu..."
+
+Il etait mort. On n'en disait pas davantage.
+
+Felicite tomba sur une chaise, en s'appuyant la tete a la cloison, et
+ferma ses paupieres, qui devinrent roses tout a coup. Puis, le front
+baisse, les mains pendantes, l'oeil fixe, elle repetait par intervalles:
+
+--"Pauvre petit gars! pauvre petit gars!"
+
+Liebard la considerait en exhalant des soupirs. Mme Aubain tremblait un
+peu.
+
+Elle lui proposa d'aller voir sa soeur, a Trouville.
+
+Felicite repondit, par un geste, qu'elle n'en avait pas besoin.
+
+Il y eut un silence. Le bonhomme Liebard jugea convenable de se retirer.
+
+Alors elle dit:
+
+--"Ca ne leur fait rien, a eux!"
+
+Sa tete retomba; et machinalement elle soulevait, de temps a autre, les
+longues aiguilles sur la table a ouvrage.
+
+Des femmes passerent dans la cour avec un bard d'ou degouttelait du linge.
+
+En les apercevant par les carreaux, elle se rappela sa lessive; l'ayant
+coulee la veille, il fallait aujourd'hui la rincer; et elle sortit de
+l'appartement.
+
+Sa planche et son tonneau etaient au bord de la Toucques. Elle jeta sur
+la berge un tas de chemises, retroussa ses manches, prit son battoir; et
+les coups forts qu'elle donnait s'entendaient dans les autres jardins a
+cote. Les prairies etaient vides, le vent agitait la riviere; au fond,
+de grandes herbes s'y penchaient, comme des chevelures de cadavres
+flottant dans l'eau. Elle retenait sa douleur, jusqu'au soir fut
+tres-brave; mais, dans sa chambre, elle s'y abandonna, a plat ventre sur
+son matelas, le visage dans l'oreiller, et les deux poings contre les
+tempes.
+
+Beaucoup plus tard, par le capitaine de Victor lui-meme, elle connut les
+circonstances de sa fin. On l'avait trop saigne a l'hopital, pour la
+fievre jaune. Quatre medecins le tenaient a la fois. Il etait mort
+immediatement, et le chef avait dit:
+
+--"Bon! encore un!"
+
+Ses parents l'avaient toujours traite avec barbarie. Elle aima mieux ne
+pas les revoir; et ils ne firent aucune avance, par oubli, ou
+endurcissement de miserables.
+
+Virginie s'affaiblissait.
+
+Des oppressions, de la toux, une fievre continuelle et des marbrures aux
+pommettes decelaient quelque affection profonde. M. Poupart avait
+conseille un sejour en Provence. Mme Aubain s'y decida, et eut tout de
+suite repris sa fille a la maison, sans le climat de Pont-l'Eveque.
+
+Elle fit un arrangement avec un loueur de voitures, qui la menait au
+couvent chaque mardi. Il y a dans le jardin une terrasse d'ou l'on
+decouvre la Seine. Virginie s'y promenait a son bras, sur les feuilles
+de pampre tombees. Quelquefois le soleil traversant les nuages la
+forcait a cligner ses paupieres, pendant qu'elle regardait les voiles au
+loin et tout l'horizon, depuis le chateau de Tancarville jusqu'aux
+phares du Havre. Ensuite on se reposait sous la tonnelle. Sa mere
+s'etait procure un petit fut d'excellent vin de Malaga; et, riant a
+l'idee d'etre grise, elle en buvait deux doigts, pas davantage.
+
+Ses forces reparurent. L'automne s'ecoula doucement. Felicite rassurait
+Mme Aubain. Mais, un soir qu'elle avait ete aux environs faire une
+course, elle rencontra devant la porte le cabriolet de M. Poupart; et il
+etait dans le vestibule. Mme Aubain nouait son chapeau.
+
+--"Donnez-moi ma chaufferette, ma bourse, mes gants; plus vite donc!"
+
+Virginie avait une fluxion de poitrine; c'etait peut-etre desespere.
+
+--"Pas encore!" dit le medecin; et tous deux monterent dans la voiture,
+sous des flocons de neige qui tourbillonnaient. La nuit allait venir. Il
+faisait tres-froid.
+
+Felicite se precipita dans l'eglise, pour allumer un cierge. Puis elle
+courut apres le cabriolet, qu'elle rejoignit une heure plus tard, sauta
+legerement par derriere, ou elle se tenait aux torsades, quand une
+reflexion lui vint: "La cour n'etait pas fermee! si des voleurs
+s'introduisaient?" Et elle descendit.
+
+Le lendemain, des l'aube, elle se presenta chez le docteur. Il etait
+rentre, et reparti a la campagne. Puis elle resta dans l'auberge,
+croyant que des inconnus apporteraient une lettre. Enfin, au petit jour,
+elle prit la diligence de Lisieux.
+
+Le couvent se trouvait au fond d'une ruelle escarpee. Vers le milieu,
+elle entendit des sons etranges, un glas de mort. "C'est pour d'autres,"
+pensa-t-elle; et Felicite tira violemment le marteau.
+
+Au bout de plusieurs minutes, des savates se trainerent, la porte
+s'entre-bailla, et une religieuse parut.
+
+La bonne soeur avec un air de componction dit qu'"elle venait de
+passer". En meme temps, le glas de Saint-Leonard redoublait.
+
+Felicite parvint au second etage.
+
+Des le seuil de la chambre, elle apercut Virginie etalee sur le dos, les
+mains jointes, la bouche ouverte, et la tete en arriere sous une croix
+noire s'inclinant vers elle, entre les rideaux immobiles, moins pales
+que sa figure. Mme Aubain, au pied de la couche qu'elle tenait dans ses
+bras, poussait des hoquets d'agonie. La superieure etait debout, a
+droite. Trois chandeliers sur la commode faisaient des taches rouges, et
+le brouillard blanchissait les fenetres. Des religieuses emporterent Mme
+Aubain.
+
+Pendant deux nuits, Felicite ne quitta pas la morte. Elle repetait les
+memes prieres, jetait de l'eau benite sur les draps, revenait s'asseoir,
+et la contemplait. A la fin de la premiere veille, elle remarqua que la
+figure avait jauni, les levres bleuirent, le nez se pincait, les yeux
+s'enfoncaient. Elle les baisa plusieurs fois; et n'eut pas eprouve un
+immense etonnement si Virginie les eut rouverts; pour de pareilles ames
+le surnaturel est tout simple. Elle fit sa toilette, l'enveloppa de son
+linceul, la descendit dans sa biere, lui posa une couronne, etala ses
+cheveux. Ils etaient blonds, et extraordinaires de longueur a son age.
+Felicite en coupa une grosse meche, dont elle glissa la moitie dans sa
+poitrine, resolue a ne jamais s'en dessaisir.
+
+Le corps fut ramene a Pont-l'Eveque, suivant les intentions de Mme
+Aubain, qui suivait le corbillard, dans une voiture fermee.
+
+Apres la messe, il fallut encore trois quarts d'heure pour atteindre le
+cimetiere. Paul marchait en tete et sanglotait. M. Bourais etait
+derriere, ensuite les principaux habitants, les femmes, couvertes de
+mantes noires, et Felicite. Elle songeait a son neveu, et, n'ayant pu
+lui rendre ces honneurs, avait un surcroit de tristesse, comme si on
+l'eut enterre avec l'autre.
+
+Le desespoir de Mme Aubain fut illimite.
+
+D'abord elle se revolta contre Dieu, le trouvant injuste de lui avoir
+pris sa fille,--elle qui n'avait jamais fait de mal, et dont la
+conscience etait si pure! Mais non! elle aurait du l'emporter dans le
+Midi. D'autres docteurs l'auraient sauvee! Elle s'accusait, voulait la
+rejoindre, criait en detresse au milieu de ses reves. Un, surtout,
+l'obsedait. Son mari, costume comme un matelot, revenait d'un long
+voyage, et lui disait en pleurant qu'il avait recu l'ordre d'emmener
+Virginie. Alors ils se concertaient pour decouvrir une cachette quelque
+part.
+
+Une fois, elle rentra du jardin, bouleversee. Tout a l'heure (elle
+montrait l'endroit) le pere et la fille lui etaient apparus l'un aupres
+de l'autre, et ils ne faisaient rien; ils la regardaient.
+
+Pendant plusieurs mois, elle resta dans sa chambre, inerte. Felicite la
+sermonnait doucement; il fallait se conserver pour son fils, et pour
+l'autre, en souvenir "d'elle".
+
+--"Elle?" reprenait Mme Aubain, comme se reveillant. "Ah! oui!... oui!...
+Vous ne l'oubliez pas!" Allusion au cimetiere, qu'on lui avait
+scrupuleusement defendu.
+
+Felicite tous les jours s'y rendait.
+
+A quatre heures precises, elle passait au bord des maisons, montait la
+cote, ouvrait la barriere, et arrivait devant la tombe de Virginie.
+C'etait une petite colonne de marbre rose, avec une dalle dans le bas,
+et des chaines autour enfermant un jardinet. Les plates-bandes
+disparaissaient sous une couverture de fleurs. Elle arrosait leurs
+feuilles, renouvelait le sable, se mettait a genoux pour mieux labourer
+la terre. Mme Aubain, quand elle put y venir, en eprouva un soulagement,
+une espece de consolation.
+
+Puis des annees s'ecoulerent, toutes pareilles et sans autres episodes
+que le retour des grandes fetes: Paques, l'Assomption, la Toussaint. Des
+evenements interieurs faisaient une date, ou l'on se reportait plus
+tard. Ainsi, en 1825, deux vitriers badigeonnerent le vestibule; en
+1827, une portion du toit, tombant dans la cour, faillit tuer un homme.
+L'ete de 1828, ce fut a Madame d'offrir le pain benit; Bourais, vers
+cette epoque, s'absenta mysterieusement; et les anciennes connaissances
+peu a peu s'en allerent: Guyot, Liebard, Mme Lechaptois, Robelin,
+l'oncle Gremanville, paralyse depuis longtemps.
+
+Une nuit, le conducteur de la malle-poste annonca dans Pont-l'Eveque la
+Revolution de Juillet. Un sous-prefet nouveau, peu de jours apres, fut
+nomme: le baron de Larsonniere, ex-consul en Amerique, et qui avait chez
+lui, outre sa femme, sa belle-soeur avec trois demoiselles, assez
+grandes deja. On les apercevait sur leur gazon, habillees de blouses
+flottantes; elles possedaient un negre et un perroquet. Mme Aubain eut
+leur visite, et ne manqua pas de la rendre. Du plus loin qu'elles
+paraissaient, Felicite accourait pour la prevenir. Mais une chose etait
+seule capable de l'emouvoir, les lettres de son fils.
+
+Il ne pouvait suivre aucune carriere, etant absorbe dans les estaminets.
+Elle lui payait ses dettes; il en refaisait d'autres; et les soupirs que
+poussait Mme Aubain, en tricotant pres de la fenetre, arrivaient a
+Felicite, qui tournait son rouet dans la cuisine.
+
+Elles se promenaient ensemble le long de l'espalier; et causaient
+toujours de Virginie, se demandant si telle chose lui aurait plu, en
+telle occasion ce qu'elle eut dit probablement.
+
+Toutes ses petites affaires occupaient un placard dans la chambre a deux
+lits. Mme Aubain les inspectait le moins souvent possible. Un jour
+d'ete, elle se resigna; et des papillons s'envolerent de l'armoire.
+
+Ses robes etaient en ligne sous une planche ou il y avait trois poupees,
+des cerceaux, un menage, la cuvette qui lui servait. Elles retirerent
+egalement les jupons, les bas, les mouchoirs, et les etendirent sur les
+deux couches, avant de les replier. Le soleil eclairait ces pauvres
+objets, en faisait voir les taches, et des plis formes par les
+mouvements du corps. L'air etait chaud et bleu, un merle gazouillait,
+tout semblait vivre dans une douceur profonde. Elles retrouverent un
+petit chapeau de peluche, a longs poils, couleur marron; mais il etait
+tout mange de vermine. Felicite le reclama pour elle-meme. Leurs yeux se
+fixerent l'une sur l'autre, s'emplirent de larmes; enfin la maitresse
+ouvrit ses bras, la servante s'y jeta; et elles s'etreignirent,
+satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les egalisait.
+
+C'etait la premiere fois de leur vie, Mme Aubain n'etant pas d'une
+nature expansive. Felicite lui en fut reconnaissante comme d'un
+bienfait, et desormais la cherit avec un devouement bestial et une
+veneration religieuse.
+
+La bonte de son coeur se developpa.
+
+Quand elle entendait dans la rue les tambours d'un regiment en marche,
+elle se mettait devant la porte avec une cruche de cidre, et offrait a
+boire aux soldats. Elle soigna des choleriques. Elle protegeait les
+Polonais; et meme il y en eut un qui declarait la vouloir epouser. Mais
+ils se facherent; car un matin, en rentrant de l'angelus, elle le trouva
+dans sa cuisine, ou il s'etait introduit, et accommode une vinaigrette
+qu'il mangeait tranquillement.
+
+Apres les Polonais, ce fut le pere Colmiche, un vieillard passant pour
+avoir fait des horreurs en 93. Il vivait au bord de la riviere, dans les
+decombres d'une porcherie. Les gamins le regardaient par les fentes du
+mur, et lui jetaient des cailloux qui tombaient sur son grabat, ou il
+gisait, continuellement secoue par un catarrhe, avec des cheveux
+tres-longs, les paupieres enflammees, et au bras une tumeur plus grosse
+que sa tete. Elle lui procura du linge, tacha de nettoyer son bouge,
+revait a l'etablir dans le fournil, sans qu'il genat Madame. Quand le
+cancer eut creve, elle le pansa tous les jours, quelquefois lui
+apportait de la galette, le placait au soleil sur une botte de paille;
+et le pauvre vieux, en bavant et en tremblant, la remerciait de sa voix
+eteinte, craignait de la perdre, allongeait les mains des qu'il la
+voyait s'eloigner. Il mourut; elle fit dire une messe pour le repos de
+son ame.
+
+Ce jour-la, il lui advint un grand bonheur: au moment du diner, le negre
+de Mme de Larsonniere se presenta, tenant le perroquet dans sa cage,
+avec le baton, la chaine et le cadenas. Un billet de la baronne
+annoncait a Mme Aubain que, son mari etant eleve a une prefecture, ils
+partaient le soir; et elle la priait d'accepter cet oiseau, comme un
+souvenir, et en temoignage de ses respects.
+
+Il occupait depuis longtemps l'imagination de Felicite, car il venait
+d'Amerique; et ce mot lui rappelait Victor, si bien qu'elle s'en
+informait aupres du negre. Une fois meme elle avait dit:--"C'est Madame
+qui serait heureuse de l'avoir!"
+
+Le negre avait redit le propos a sa maitresse, qui, ne pouvant
+l'emmener, s'en debarrassait de cette facon.
+
+
+ IV
+
+Il s'appelait Loulou. Son corps etait vert, le bout de ses ailes rose,
+son front bleu, et sa gorge doree.
+
+Mais il avait la fatigante manie de mordre son baton, s'arrachait les
+plumes, eparpillait ses ordures, repandait l'eau de sa baignoire; Mme
+Aubain, qu'il ennuyait, le donna pour toujours a Felicite.
+
+Elle entreprit de l'instruire; bientot il repeta: "Charmant garcon!
+Serviteur, monsieur! Je vous salue, Marie!" Il etait place aupres de la
+porte, et plusieurs s'etonnaient qu'il ne repondit pas au nom de
+Jacquot, puisque tous les perroquets s'appellent Jacquot. On le
+comparait a une dinde, a une buche: autant de coups de poignard pour
+Felicite! Etrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu'on
+le regardait!
+
+Neanmoins il recherchait la compagnie; car le dimanche, pendant que ces
+demoiselles Rochefeuille, monsieur de Houppeville et de nouveaux
+habitues: Onfroy l'apothicaire, monsieur Varin et le capitaine Mathieu,
+faisaient leur partie de cartes, il cognait les vitres avec ses ailes,
+et se demenait si furieusement qu'il etait impossible de s'entendre.
+
+La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait tres-drole. Des qu'il
+l'apercevait, il commencait a rire, a rire de toutes ses forces. Les
+eclats de sa voix bondissaient dans la cour, l'echo les repetait, les
+voisins se mettaient a leurs fenetres, riaient aussi; et, pour n'etre
+pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur, en
+dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la riviere, puis
+entrait par la porte du jardin; et les regards qu'il envoyait a l'oiseau
+manquaient de tendresse.
+
+Loulou avait recu du garcon boucher une chiquenaude, s'etant permis
+d'enfoncer la tete dans sa corbeille; et depuis lors il tachait toujours
+de le pincer a travers sa chemise. Fabu menacait de lui tordre le cou,
+bien qu'il ne fut pas cruel, malgre le tatouage de ses bras et ses gros
+favoris. Au contraire! il avait plutot du penchant pour le perroquet,
+jusqu'a vouloir, par humeur joviale, lui apprendre des jurons. Felicite,
+que ces manieres effrayaient, le placa dans la cuisine. Sa chainette fut
+retiree, et il circulait par la maison.
+
+Quand il descendait l'escalier, il appuyait sur les marches la courbe de
+son bec, levait la patte droite, puis la gauche; et elle avait peur
+qu'une telle gymnastique ne lui causat des etourdissements. Il devint
+malade, ne pouvait plus parler ni manger. C'etait sous sa langue une
+epaisseur, comme en ont les poules quelquefois. Elle le guerit, en
+arrachant cette pellicule avec ses ongles. M. Paul, un jour, eut
+l'imprudence de lui souffler aux narines la fumee d'un cigare; une autre
+fois que Mme Lormeau l'agacait du bout de son ombrelle, il en happa la
+virole; enfin, il se perdit.
+
+Elle l'avait pose sur l'herbe pour le rafraichir, s'absenta une minute;
+et, quand elle revint, plus de perroquet! D'abord elle le chercha dans
+les buissons, au bord de l'eau et sur les toits, sans ecouter sa
+maitresse qui lui criait:--"Prenez donc garde! vous etes folle!" Ensuite
+elle inspecta tous les jardins de Pont-l'Eveque; et elle arretait les
+passants.--"Vous n'auriez pas vu, quelquefois, par hasard, mon
+perroquet?" A ceux qui ne connaissaient pas le perroquet, elle en
+faisait la description. Tout a coup, elle crut distinguer derriere les
+moulins, au bas de la cote, une chose verte qui voltigeait. Mais au haut
+de la cote, rien! Un porte-balle lui affirma qu'il l'avait rencontre
+tout a l'heure, a Saint-Melaine, dans la boutique de la mere Simon. Elle
+y courut. On ne savait pas ce qu'elle voulait dire. Enfin elle rentra,
+epuisee, les savates en lambeaux, la mort dans l'ame; et, assise au
+milieu du banc, pres de Madame, elle racontait toutes ses demarches,
+quand un poids leger lui tomba sur l'epaule, Loulou! Que diable avait-il
+fait? Peut-etre qu'il s'etait promene aux environs!
+
+Elle eut du mal a s'en remettre, ou plutot ne s'en remit jamais.
+
+Par suite d'un refroidissement, il lui vint une angine; peu de temps
+apres, un mal d'oreilles. Trois ans plus tard, elle etait sourde; et
+elle parlait tres-haut, meme a l'eglise. Bien que ses peches auraient pu
+sans deshonneur pour elle, ni inconvenient pour le monde, se repandre a
+tous les coins du diocese, M. le cure jugea convenable de ne plus
+recevoir sa confession que dans la sacristie.
+
+Des bourdonnements illusoires achevaient de la troubler. Souvent sa
+maitresse lui disait:--"Mon Dieu! comme vous etes bete!" elle
+repliquait:--"Oui, Madame," en cherchant quelque chose autour d'elle.
+
+Le petit cercle de ses idees se retrecit encore, et le carillon des
+cloches, le mugissement des boeufs, n'existaient plus. Tous les etres
+fonctionnaient avec le silence des fantomes. Un seul bruit arrivait
+maintenant a ses oreilles, la voix du perroquet.
+
+Comme pour la distraire, il reproduisait le tic tac du tournebroche,
+l'appel aigu d'un vendeur de poisson, la scie du menuisier qui logeait
+en face; et, aux coups de la sonnette, imitait Mme Aubain,--"Felicite! la
+porte! la porte!"
+
+Ils avaient des dialogues, lui, debitant a satiete les trois phrases de
+son repertoire, et elle, y repondant par des mots sans plus de suite,
+mais ou son coeur s'epanchait. Loulou, dans son isolement, etait presque
+un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses levres,
+se cramponnait a son fichu; et, comme elle penchait son front en
+branlant la tete a la maniere des nourrices, les grandes ailes du bonnet
+et les ailes de l'oiseau fremissaient ensemble.
+
+Quand des nuages s'amoncelaient et que le tonnerre grondait, il poussait
+des cris, se rappelant peut-etre les ondees de ses forets natales. Le
+ruissellement de l'eau excitait son delire; il voletait eperdu, montait
+au plafond, renversait tout, et par la fenetre allait barboter dans le
+jardin; mais revenait vite sur un des chenets, et, sautillant pour
+secher ses plumes, montrait tantot sa queue, tantot son bec.
+
+Un matin du terrible hiver de 1837, qu'elle l'avait mis devant la
+cheminee, a cause du froid, elle le trouva mort, au milieu de sa cage,
+la tete en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion
+l'avait tue, sans doute? Elle crut a un empoisonnement par le persil;
+et, malgre l'absence de toutes preuves, ses soupcons porterent sur Fabu.
+Elle pleura tellement que sa maitresse lui dit: "Eh bien! faites-le
+empailler!"
+
+Elle demanda conseil au pharmacien, qui avait toujours ete bon pour le
+perroquet.
+
+Il ecrivit au Havre. Un certain Fellacher se chargea de cette besogne.
+Mais, comme la diligence egarait parfois les colis, elle resolut de le
+porter elle-meme jusqu'a Honfleur.
+
+Les pommiers sans feuilles se succedaient aux bords de la route. De la
+glace couvrait les fosses. Des chiens aboyaient autour des fermes; et
+les mains sous son mantelet, avec ses petits sabots noirs et son cabas,
+elle marchait prestement, sur le milieu du pave.
+
+Elle traversa la foret, depassa le Haut-Chene, atteignit Saint-Gatien.
+
+Derriere elle, dans un nuage de poussiere et emportee par la descente,
+une malle-poste au grand galop se precipitait comme une trombe. En
+voyant cette femme qui ne se derangeait pas, le conducteur se dressa
+par-dessus la capote, et le postillon criait aussi, pendant que ses
+quatre chevaux qu'il ne pouvait retenir acceleraient leur train; les
+deux premiers la frolaient; d'une secousse de ses guides, il les jeta
+dans le debord, mais furieux releva le bras, et a pleine volee, avec son
+grand fouet, lui cingla du ventre au chignon un tel coup qu'elle tomba
+sur le dos.
+
+Son premier geste, quand elle reprit connaissance, fut d'ouvrir son
+panier. Loulou n'avait rien, heureusement. Elle sentit une brulure a la
+joue droite; ses mains qu'elle y porta etaient rouges. Le sang coulait.
+
+Elle s'assit sur un metre de cailloux, se tamponna le visage avec son
+mouchoir, puis elle mangea une croute de pain, mise dans son panier par
+precaution, et se consolait de sa blessure en regardant l'oiseau.
+
+Arrivee au sommet d'Equemauville, elle apercut les lumieres de Honfleur
+qui scintillaient dans la nuit comme une quantite d'etoiles; la mer,
+plus loin, s'etalait confusement. Alors une faiblesse l'arreta; et la
+misere de son enfance, la deception du premier amour, le depart de son
+neveu, la mort de Virginie, comme les flots d'une maree, revinrent a la
+fois, et, lui montant a la gorge, l'etouffaient.
+
+Puis elle voulut parler au capitaine du bateau; et, sans dire ce qu'elle
+envoyait, lui fit des recommandations.
+
+Fellacher garda longtemps le perroquet. Il le promettait toujours pour
+la semaine prochaine; au bout de six mois, il annonca le depart d'une
+caisse; et il n'en fut plus question. C'etait a croire que jamais Loulou
+ne reviendrait. "Ils me l'auront vole!" pensait-elle. Enfin il
+arriva,--et splendide, droit sur une branche d'arbre, qui se vissait dans
+un socle d'acajou, une patte en l'air, la tete oblique, et mordant une
+noix, que l'empailleur par amour du grandiose avait doree.
+
+Elle l'enferma dans sa chambre.
+
+Cet endroit, ou elle admettait peu de monde, avait l'air tout a la fois
+d'une chapelle et d'un bazar, tant il contenait d'objets religieux et de
+choses heteroclites.
+
+Une grande armoire genait pour ouvrir la porte. En face de la fenetre
+surplombant le jardin, un oeil de boeuf regardait la cour; une table,
+pres du lit de sangle, supportait un pot a l'eau, deux peignes et un
+cube de savon bleu dans une assiette ebrechee. On voyait contre les
+murs: des chapelets, des medailles, plusieurs bonnes Vierges, un
+benitier en noix de coco; sur la commode, couverte d'un drap comme un
+autel, la boite en coquillages que lui avait donnee Victor; puis un
+arrosoir et un ballon, des cahiers d'ecriture, la geographie en
+estampes, une paire de bottines; et au clou du miroir, accroche par ses
+rubans, le petit chapeau de peluche! Felicite poussait meme ce genre de
+respect si loin, qu'elle conservait une des redingotes de Monsieur.
+Toutes les vieilleries dont ne voulait plus Mme Aubain, elle les prenait
+pour sa chambre. C'est ainsi qu'il y avait des fleurs artificielles au
+bord de la commode, et le portrait du comte d'Artois dans l'enfoncement
+de la lucarne.
+
+Au moyen d'une planchette, Loulou fut etabli sur un corps de cheminee
+qui avancait dans l'appartement. Chaque matin, en s'eveillant, elle
+l'apercevait a la clarte de l'aube; et se rappelait alors les jours
+disparus, et d'insignifiantes actions jusqu'en leurs moindres details,
+sans douleur, pleine de tranquillite.
+
+Ne communiquant avec personne, elle vivait dans une torpeur de
+somnambule. Les processions de la Fete-Dieu la ranimaient. Elle allait
+queter chez les voisines des flambeaux et des paillassons, afin
+d'embellir le reposoir que l'on dressait dans la rue.
+
+A l'eglise, elle contemplait toujours le Saint-Esprit, et observa qu'il
+avait quelque chose du perroquet. Sa ressemblance lui parut encore plus
+manifeste sur une image d'Epinal, representant le bapteme de
+Notre-Seigneur. Avec ses ailes de pourpre et son corps d'emeraude,
+c'etait vraiment le portrait de Loulou.
+
+L'ayant achete, elle le suspendit a la place du comte d'Artois,--de sorte
+que, du meme coup d'oeil, elle les voyait ensemble. Ils s'associerent
+dans sa pensee, le perroquet se trouvant sanctifie par ce rapport avec
+le Saint-Esprit, qui devenait plus vivant a ses yeux et intelligible. Le
+Pere, pour s'enoncer, n'avait pu choisir une colombe, puisque ces
+betes-la n'ont pas de voix, mais plutot un des ancetres de Loulou. Et
+Felicite priait en regardant l'image, mais de temps a autre se tournait
+un peu vers l'oiseau.
+
+Elle eut envie de se mettre dans les demoiselles de la Vierge. Mme
+Aubain l'en dissuada.
+
+Un evenement considerable surgit: le mariage de Paul.
+
+Apres avoir ete d'abord clerc de notaire, puis dans le commerce, dans la
+douane, dans les contributions, et meme avoir commence des demarches
+pour les eaux et forets, a trente-six ans, tout a coup, par une
+inspiration du ciel, il avait decouvert sa voie: l'enregistrement! et y
+montrait de si hautes facultes qu'un verificateur lui avait offert sa
+fille, en lui promettant sa protection.
+
+Paul, devenu serieux, l'amena chez sa mere.
+
+Elle denigra les usages de Pont-l'Eveque, fit la princesse, blessa
+Felicite. Mme Aubain, a son depart, sentit un allegement.
+
+La semaine suivante, on apprit la mort de M. Bourais, en basse Bretagne,
+dans une auberge. La rumeur d'un suicide se confirma; des doutes
+s'eleverent sur sa probite. Mme Aubain etudia ses comptes, et ne tarda
+pas a connaitre la kyrielle de ses noirceurs: detournements d'arrerages,
+ventes de bois dissimulees, fausses quittances, etc. De plus, il avait
+un enfant naturel, et "des relations avec une personne de Dozule".
+
+Ces turpitudes l'affligerent beaucoup. Au mois de mars 1853, elle fut
+prise d'une douleur dans la poitrine; sa langue paraissait couverte de
+fumee, les sangsues ne calmerent pas l'oppression; et le neuvieme soir
+elle expira, ayant juste soixante-douze ans.
+
+On la croyait moins vieille, a cause de ses cheveux bruns, dont les
+bandeaux entouraient sa figure bleme, marquee de petite verole. Peu
+d'amis la regretterent, ses facons etant d'une hauteur qui eloignait.
+
+Felicite la pleura, comme on ne pleure pas les maitres. Que Madame
+mourut avant elle, cela troublait ses idees, lui semblait contraire a
+l'ordre des choses, inadmissible et monstrueux.
+
+Dix jours apres (le temps d'accourir de Besancon), les heritiers
+survinrent. La bru fouilla les tiroirs, choisit des meubles, vendit les
+autres, puis ils regagnerent l'enregistrement.
+
+Le fauteuil de Madame, son gueridon, sa chaufferette, les huit chaises,
+etaient partis! La place des gravures se dessinait en carres jaunes au
+milieu des cloisons. Ils avaient emporte les deux couchettes, avec leurs
+matelas, et dans le placard on ne voyait plus rien de toutes les
+affaires de Virginie! Felicite remonta les etages, ivre de tristesse.
+
+Le lendemain il y avait sur la porte une affiche; l'apothicaire lui cria
+dans l'oreille que la maison etait a vendre.
+
+Elle chancela, et fut obligee de s'asseoir. Ce qui la desolait
+principalement, c'etait d'abandonner sa chambre,--si commode pour le
+pauvre Loulou. En l'enveloppant d'un regard d'angoisse, elle implorait
+le Saint-Esprit, et contracta l'habitude idolatre de dire ses oraisons
+agenouillee devant le perroquet. Quelquefois, le soleil entrant par la
+lucarne frappait son oeil de verre, et en faisait jaillir un grand rayon
+lumineux qui la mettait en extase.
+
+Elle avait une rente de trois cent quatre-vingts francs, leguee par sa
+maitresse. Le jardin lui fournissait des legumes. Quant aux habits, elle
+possedait de quoi se vetir jusqu'a la fin de ses jours, et epargnait
+l'eclairage en se couchant des le crepuscule.
+
+Elle ne sortait guere, afin d'eviter la boutique du brocanteur, ou
+s'etalaient quelques-uns des anciens meubles. Depuis son etourdissement,
+elle trainait une jambe; et, ses forces diminuant, la mere Simon, ruinee
+dans l'epicerie, venait tous les matins fendre son bois et pomper de l'eau.
+
+Ses yeux s'affaiblirent. Les persiennes n'ouvraient plus. Bien des
+annees se passerent. Et la maison ne se louait pas, et ne se vendait pas.
+
+Dans la crainte qu'on ne la renvoyat, Felicite ne demandait aucune
+reparation. Les lattes du toit pourrissaient; pendant tout un hiver son
+traversin fut mouille. Apres Paques, elle cracha du sang.
+
+Alors la mere Simon eut recours a un docteur. Felicite voulut savoir ce
+qu'elle avait. Mais, trop sourde pour entendre, un seul mot lui parvint:
+"Pneumonie." Il lui etait connu, et elle repliqua doucement:
+
+--"Ah! comme Madame," trouvant naturel de suivre sa maitresse.
+
+Le moment des reposoirs approchait.
+
+Le premier etait toujours au bas de la cote, le second devant la poste,
+le troisieme vers le milieu de la rue. Il y eut des rivalites a propos
+de celui-la; et les paroissiennes choisirent finalement la cour de Mme
+Aubain.
+
+Les oppressions et la fievre augmentaient. Felicite se chagrinait de ne
+rien faire pour le reposoir. Au moins, si elle avait pu y mettre quelque
+chose! Alors elle songea au perroquet. Ce n'etait pas convenable,
+objecterent les voisines. Mais le cure accorda cette permission; elle en
+fut tellement heureuse qu'elle le pria d'accepter, quand elle serait
+morte, Loulou, sa seule richesse.
+
+Du mardi au samedi, veille de la Fete-Dieu, elle toussa plus
+frequemment. Le soir son visage etait grippe, ses levres se collaient a
+ses gencives, des vomissements parurent; et le lendemain, au petit jour,
+se sentant tres-bas, elle fit appeler un pretre.
+
+Trois bonnes femmes l'entouraient pendant l'extreme onction. Puis elle
+declara qu'elle avait besoin de parler a Fabu.
+
+Il arriva en toilette des dimanches, mal a son aise dans cette
+atmosphere lugubre.
+
+--"Pardonnez-moi", dit-elle avec un effort pour etendre le bras, "je
+croyais que c'etait vous qui l'aviez tue!"
+
+Que signifiaient des potins pareils? L'avoir soupconne d'un meurtre, un
+homme comme lui! et il s'indignait, allait faire du tapage.--"Elle n'a
+plus sa tete, vous voyez bien!"
+
+Felicite de temps a autre parlait a des ombres. Les bonnes femmes
+s'eloignerent. La Simonne dejeuna.
+
+Un peu plus tard, elle prit Loulou, et, l'approchant de Felicite:
+
+--"Allons! dites-lui adieu!"
+
+Bien qu'il ne fut pas un cadavre, les vers le devoraient; une de ses
+ailes etait cassee, l'etoupe lui sortait du ventre. Mais, aveugle a
+present, elle le baisa au front, et le gardait contre sa joue. La
+Simonne le reprit, pour le mettre sur le reposoir.
+
+
+ V
+
+Les herbages envoyaient l'odeur de l'ete; des mouches bourdonnaient; le
+soleil faisait luire la riviere, chauffait les ardoises.
+
+La mere Simon, revenue dans la chambre, s'endormait doucement.
+
+Des coups de cloche la reveillerent; on sortait des vepres. Le delire de
+Felicite tomba. En songeant a la procession, elle la voyait, comme si
+elle l'eut suivie.
+
+Tous les enfants des ecoles, les chantres et les pompiers marchaient sur
+les trottoirs, tandis qu'au milieu de la rue, s'avancaient premierement:
+le suisse arme de sa hallebarde, le bedeau avec une grande croix,
+l'instituteur surveillant les gamins, la religieuse inquiete de ses
+petites filles; trois des plus mignonnes, frisees comme des anges,
+jetaient dans l'air des petales de roses; le diacre, les bras ecartes,
+moderait la musique; et deux encenseurs se retournaient a chaque pas
+vers le Saint-Sacrement, que portait, sous un dais de velours ponceau
+tenu par quatre fabriciens, M. le cure, dans sa belle chasuble. Un flot
+de monde se poussait derriere, entre les nappes blanches couvrant le mur
+des maisons; et l'on arriva au bas de la cote.
+
+Une sueur froide mouillait les tempes de Felicite. La Simonne
+l'epongeait avec un linge, en se disant qu'un jour il lui faudrait
+passer par la.
+
+Le murmure de la foule grossit, fut un moment tres-fort, s'eloignait.
+
+Une fusillade ebranla les carreaux. C'etait les postillons saluant
+l'ostensoir. Felicite roula ses prunelles, et elle dit, le moins bas
+qu'elle put:
+
+--"Est-il bien?" tourmentee du perroquet.
+
+Son agonie commenca. Un rale, de plus en plus precipite, lui soulevait
+les cotes. Des bouillons d'ecume venaient aux coins de sa bouche, et
+tout son corps tremblait.
+
+Bientot, on distingua le ronflement des ophicleides, les voix claires
+des enfants, la voix profonde des hommes. Tout se taisait par
+intervalles, et le battement des pas, que des fleurs amortissaient,
+faisait le bruit d'un troupeau sur du gazon.
+
+Le clerge parut dans la cour. La Simonne grimpa sur une chaise pour
+atteindre a l'oeil-de-boeuf, et de cette maniere dominait le reposoir.
+
+Des guirlandes vertes pendaient sur l'autel, orne d'un falbala en point
+d'Angleterre. Il y avait au milieu un petit cadre enfermant des
+reliques, deux orangers dans les angles, et, tout le long, des flambeaux
+d'argent et des vases en porcelaine, d'ou s'elancaient des tournesols,
+des lis, des pivoines, des digitales, des touffes d'hortensias. Ce
+monceau de couleurs eclatantes descendait obliquement, du premier etage
+jusqu'au tapis se prolongeant sur les paves; et des choses rares
+tiraient les yeux. Un sucrier de vermeil avait une couronne de
+violettes, des pendeloques en pierres d'Alencon brillaient sur de la
+mousse, deux ecrans chinois montraient leurs paysages. Loulou, cache
+sous des roses, ne laissait voir que son front bleu, pareil a une plaque
+de lapis.
+
+Les fabriciens, les chantres, les enfants se rangerent sur les trois
+cotes de la cour. Le pretre gravit lentement les marches, et posa sur la
+dentelle son grand soleil d'or qui rayonnait. Tous s'agenouillerent. Il
+se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant a pleine volee,
+glissaient sur leurs chainettes.
+
+Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Felicite. Elle avanca les
+narines, en la humant avec une sensualite mystique; puis ferma les
+paupieres. Ses levres souriaient. Les mouvements de son coeur se
+ralentirent un peu, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une
+fontaine s'epuise, comme un echo disparait; et, quand elle exhala son
+dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entr'ouverts, un
+perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tete.
+
+
+
+
+ LA LEGENDE
+ DE
+ SAINT JULIEN L'HOSPITALIER
+
+
+
+ I
+
+Le pere et la mere de Julien habitaient un chateau, au milieu des bois,
+sur la pente d'une colline.
+
+Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus recouverts
+d'ecailles de plomb, et la base des murs s'appuyait sur les quartiers de
+rocs, qui devalaient abruptement jusqu'au fond des douves.
+
+Les paves de la cour etaient nets comme le dallage d'une eglise. De
+longues gouttieres, figurant des dragons la gueule en bas, crachaient
+l'eau des pluies vers la citerne; et sur le bord des fenetres, a tous
+les etages, dans un pot d'argile peinte, un basilic ou un heliotrope
+s'epanouissait.
+
+Une seconde enceinte, faite de pieux, comprenait d'abord un verger
+d'arbres a fruits, ensuite un parterre ou des combinaisons de fleurs
+dessinaient des chiffres, puis une treille avec des berceaux pour
+prendre le frais, et un jeu de mail qui servait au divertissement des
+pages. De l'autre cote se trouvaient le chenil, les ecuries, la
+boulangerie, le pressoir et les granges. Un paturage de gazon vert se
+developpait tout autour, enclos lui-meme d'une forte haie d'epines.
+
+On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne s'abaissait plus;
+les fosses etaient pleins d'eau; des hirondelles faisaient leur nid dans
+la fente des creneaux; et l'archer qui tout le long du jour se promenait
+sur la courtine, des que le soleil brillait trop fort rentrait dans
+l'echauguette, et s'endormait comme un moine.
+
+A l'interieur, les ferrures partout reluisaient; des tapisseries dans
+les chambres protegeaient du froid; et les armoires regorgeaient de
+linge, les tonnes de vin s'empilaient dans les celliers, les coffres de
+chene craquaient sous le poids des sacs d'argent.
+
+On voyait dans la salle d'armes, entre des etendards et des mufles de
+betes fauves, des armes de tous les temps et de toutes les nations,
+depuis les frondes des Amalecites et les javelots des Garamantes
+jusqu'aux braquemarts des Sarrasins et aux cottes de mailles des Normands.
+
+La maitresse broche de la cuisine pouvait faire tourner un boeuf; la
+chapelle etait somptueuse comme l'oratoire d'un roi. Il y avait meme,
+dans un endroit ecarte, une etuve a la romaine; mais le bon seigneur
+s'en privait, estimant que c'est un usage des idolatres.
+
+Toujours enveloppe d'une pelisse de renard, il se promenait dans sa
+maison, rendait la justice a ses vassaux, apaisait les querelles de ses
+voisins. Pendant l'hiver, il regardait les flocons de neige tomber, ou
+se faisait lire des histoires. Des les premiers beaux jours, il s'en
+allait sur sa mule le long des petits chemins, au bord des bles qui
+verdoyaient, et causait avec les manants, auxquels il donnait des
+conseils. Apres beaucoup d'aventures, il avait pris pour femme une
+demoiselle de haut lignage.
+
+Elle etait tres-blanche, un peu fiere et serieuse. Les cornes de son
+hennin frolaient le linteau des portes; la queue de sa robe de drap
+trainait de trois pas derriere elle. Son domestique etait regle comme
+l'interieur d'un monastere; chaque matin elle distribuait la besogne a
+ses servantes, surveillait les confitures et les onguents, filait a la
+quenouille ou brodait des nappes d'autel. A force de prier Dieu, il lui
+vint un fils.
+
+Alors il y eut de grandes rejouissances, et un repas qui dura trois
+jours et quatre nuits, dans l'illumination des flambeaux, au son des
+harpes, sur des jonchees de feuillages. On y mangea les plus rares
+epices, avec des poules grosses comme des moutons; par divertissement,
+un nain sortit d'un pate; et, les ecuelles ne suffisant plus, car la
+foule augmentait toujours, on fut oblige de boire dans les oliphants et
+dans les casques.
+
+La nouvelle accouchee n'assista pas a ces fetes. Elle se tenait dans son
+lit, tranquillement. Un soir, elle se reveilla, et elle apercut, sous un
+rayon de la lune qui entrait par la fenetre, comme une ombre mouvante.
+C'etait un vieillard en froc de bure, avec un chapelet au cote, une
+besace sur l'epaule, toute l'apparence d'un ermite. Il s'approcha de son
+chevet et lui dit, sans desserrer les levres:
+
+--"Rejouis-toi, o mere! ton fils sera un saint!"
+
+Elle allait crier; mais, glissant sur le rais de la lune, il s'eleva
+dans l'air doucement, puis disparut. Les chants du banquet eclaterent
+plus fort. Elle entendit les voix des anges; et sa tete retomba sur
+l'oreiller, que dominait un os de martyr dans un cadre d'escarboucles.
+
+Le lendemain, tous les serviteurs interroges declarerent qu'ils
+n'avaient pas vu d'ermite. Songe ou realite, cela devait etre une
+communication du ciel; mais elle eut soin de n'en rien dire, ayant peur
+qu'on ne l'accusat d'orgueil.
+
+Les convives s'en allerent au petit jour; et le pere de Julien se
+trouvait en dehors de la poterne, ou il venait de reconduire le dernier,
+quand tout a coup un mendiant se dressa devant lui, dans le brouillard.
+C'etait un Boheme a barbe tressee, avec des anneaux d'argent aux deux
+bras et les prunelles flamboyantes. Il begaya d'un air inspire ces mots
+sans suite:
+
+--"Ah! ah! ton fils!... beaucoup de sang!... beaucoup de gloire!...
+toujours heureux! la famille d'un empereur."
+
+Et, se baissant pour ramasser son aumone, il se perdit dans l'herbe,
+s'evanouit.
+
+Le bon chatelain regarda de droite et de gauche, appela tant qu'il put.
+Personne! Le vent sifflait, les brumes du matin s'envolaient.
+
+Il attribua cette vision a la fatigue de sa tete pour avoir trop peu
+dormi. "Si j'en parle, on se moquera de moi," se dit-il. Cependant les
+splendeurs destinees a son fils l'eblouissaient, bien que la promesse
+n'en fut pas claire et qu'il doutat meme de l'avoir entendue.
+
+Les epoux se cacherent leur secret. Mais tous deux cherissaient l'enfant
+d'un pareil amour; et, le respectant comme marque de Dieu, ils eurent
+pour sa personne des egards infinis. Sa couchette etait rembourree du
+plus fin duvet; une lampe en forme de colombe brulait dessus,
+continuellement; trois nourrices le bercaient; et, bien serre dans ses
+langes, la mine rose et les yeux bleus, avec son manteau de brocart et
+son beguin charge de perles, il ressemblait a un petit Jesus. Les dents
+lui pousserent sans qu'il pleurat une seule fois.
+
+Quand il eut sept ans, sa mere lui apprit a chanter. Pour le rendre
+courageux, son pere le hissa sur un gros cheval. L'enfant souriait
+d'aise, et ne tarda pas a savoir tout ce qui concerne les destriers.
+
+Un vieux moine tres-savant lui enseigna l'Ecriture sainte, la numeration
+des Arabes, les lettres latines, et a faire sur le velin des peintures
+mignonnes. Ils travaillaient ensemble, tout en haut d'une tourelle, a
+l'ecart du bruit.
+
+La lecon terminee, ils descendaient dans le jardin, ou, se promenant pas
+a pas, ils etudiaient les fleurs.
+
+Quelquefois on apercevait, cheminant au fond de la vallee, une file de
+betes de somme, conduites par un pieton, accoutre a l'orientale. Le
+chatelain, qui l'avait reconnu pour un marchand, expediait vers lui un
+valet. L'etranger, prenant confiance, se detournait de sa route; et,
+introduit dans le parloir, il retirait de ses coffres des pieces de
+velours et de soie, des orfevreries, des aromates, des choses
+singulieres d'un usage inconnu; a la fin le bonhomme s'en allait, avec
+un gros profit, sans avoir endure aucune violence. D'autres fois, une
+troupe de pelerins frappait a la porte. Leurs habits mouilles fumaient
+devant l'atre; et, quand ils etaient repus, ils racontaient leurs
+voyages: les erreurs des nefs sur la mer ecumeuse, les marches a pied
+dans les sables brulants, la ferocite des paiens, les cavernes de la
+Syrie, la Creche et le Sepulcre. Puis ils donnaient au jeune seigneur
+des coquilles de leur manteau.
+
+Souvent le chatelain festoyait ses vieux compagnons d'armes. Tout en
+buvant, ils se rappelaient leurs guerres, les assauts des forteresses
+avec le battement des machines et les prodigieuses blessures. Julien,
+qui les ecoutait, en poussait des cris; alors son pere ne doutait pas
+qu'il ne fut plus tard un conquerant. Mais le soir, au sortir de
+l'angelus, quand il passait entre les pauvres inclines, il puisait dans
+son escarcelle avec tant de modestie et d'un air si noble, que sa mere
+comptait bien le voir par la suite archeveque.
+
+Sa place dans la chapelle etait aux cotes de ses parents; et, si longs
+que fussent les offices, il restait a genoux sur son prie-Dieu, la toque
+par terre et les mains jointes.
+
+Un jour, pendant la messe, il apercut, en relevant la tete, une petite
+souris blanche qui sortait d'un trou, dans la muraille. Elle trottina
+sur la premiere marche de l'autel, et, apres deux ou trois tours de
+droite et de gauche, s'enfuit du meme cote. Le dimanche suivant, l'idee
+qu'il pourrait la revoir le troubla. Elle revint; et, chaque dimanche il
+l'attendait, en etait importune, fut pris de haine contre elle, et
+resolut de s'en defaire.
+
+Ayant donc ferme la porte, et seme sur les marches les miettes d'un
+gateau, il se posta devant le trou, une baguette a la main.
+
+Au bout de tres-longtemps un museau rose parut, puis la souris tout
+entiere. Il frappa un coup leger, et demeura stupefait devant ce petit
+corps qui ne bougeait plus. Une goutte de sang tachait la dalle. Il
+l'essuya bien vite avec sa manche, jeta la souris dehors, et n'en dit
+rien a personne.
+
+Toutes sortes d'oisillons picoraient les graines du jardin. Il imagina
+de mettre des pois dans un roseau creux. Quand il entendait gazouiller
+dans un arbre, il en approchait avec douceur, puis levait son tube,
+enflait ses joues; et les bestioles lui pleuvaient sur les epaules si
+abondamment qu'il ne pouvait s'empecher de rire, heureux de sa malice.
+
+Un matin, comme il s'en retournait par la courtine, il vit sur la crete
+du rempart un gros pigeon qui se rengorgeait au soleil. Julien s'arreta
+pour le regarder; le mur en cet endroit ayant une breche, un eclat de
+pierre se rencontra sous ses doigts. Il tourna son bras, et la pierre
+abattit l'oiseau qui tomba d'un bloc dans le fosse.
+
+Il se precipita vers le fond, se dechirant aux broussailles, furetant
+partout, plus leste qu'un jeune chien.
+
+Le pigeon, les ailes cassees, palpitait, suspendu dans les branches d'un
+troene.
+
+La persistance de sa vie irrita l'enfant. Il se mit a l'etrangler; et
+les convulsions de l'oiseau faisaient battre son coeur, l'emplissaient
+d'une volupte sauvage et tumultueuse. Au dernier roidissement, il se
+sentit defaillir.
+
+Le soir, pendant le souper, son pere declara que l'on devait a son age
+apprendre la venerie; et il alla chercher un vieux cahier d'ecriture
+contenant, par demandes et reponses, tout le deduit des chasses. Un
+maitre y demontrait a son eleve l'art de dresser les chiens et
+d'affaiter les faucons, de tendre les pieges, comment reconnaitre le
+cerf a ses fumees, le renard a ses empreintes, le loup a ses
+dechaussures, le bon moyen de discerner leurs voies, de quelle maniere
+on les lance, ou se trouvent ordinairement leurs refuges, quels sont les
+vents les plus propices, avec l'enumeration des cris et les regles de la
+curee.
+
+Quand Julien put reciter par coeur toutes ces choses, son pere lui
+composa une meute.
+
+D'abord on y distinguait vingt-quatre levriers barbaresques, plus
+veloces que des gazelles, mais sujets a s'emporter; puis dix-sept
+couples de chiens bretons, tachetes de blanc sur fond rouge,
+inebranlables dans leur creance, forts de poitrine et grands hurleurs.
+Pour l'attaque du sanglier et les refuites perilleuses, il y avait
+quarante griffons, poilus comme des ours. Des matins de Tartarie,
+presque aussi hauts que des anes, couleur de feu, l'echine large et le
+jarret droit, etaient destines a poursuivre les aurochs. La robe noire
+des epagneuls luisait comme du satin; le jappement des talbots valait
+celui des bigles chanteurs. Dans une cour a part, grondaient, en
+secouant leur chaine et roulant leurs prunelles, huit dogues alains,
+betes formidables qui sautent au ventre des cavaliers et n'ont pas peur
+des lions.
+
+Tous mangeaient du pain de froment, buvaient dans des auges de pierre,
+et portaient un nom sonore.
+
+La fauconnerie, peut-etre, depassait la meute; le bon seigneur, a force
+d'argent, s'etait procure des tiercelets du Caucase, des sacres de
+Babylone, des gerfauts d'Allemagne, et des faucons-pelerins, captures
+sur les falaises, au bord des mers froides, en de lointains pays. Ils
+logeaient dans un hangar couvert de chaume, et, attaches par rang de
+taille sur le perchoir, avaient devant eux une motte de gazon, ou de
+temps a autre on les posait afin de les degourdir.
+
+Des bourses, des hamecons, des chausse-trapes, toute sorte d'engins,
+furent confectionnes.
+
+Souvent on menait dans la campagne des chiens d'oysel, qui tombaient
+bien vite en arret. Alors des piqueurs, s'avancant pas a pas, etendaient
+avec precaution sur leurs corps impassibles un immense filet. Un
+commandement les faisait aboyer; des cailles s'envolaient; et les dames
+des alentours conviees avec leurs maris, les enfants, les camerieres,
+tout le monde se jetait dessus, et les prenait facilement.
+
+D'autres fois, pour debucher les lievres, on battait du tambour; des
+renards tombaient dans des fosses, ou bien un ressort, se debandant,
+attrapait un loup par le pied.
+
+Mais Julien meprisa ces commodes artifices; il preferait chasser loin du
+monde, avec son cheval et son faucon. C'etait presque toujours un grand
+tartaret de Scythie, blanc comme la neige. Son capuchon de cuir etait
+surmonte d'un panache, des grelots d'or tremblaient a ses pieds bleus;
+et il se tenait ferme sur le bras de son maitre pendant que le cheval
+galopait, et que les plaines se deroulaient. Julien, denouant ses
+longes, le lachait tout a coup; la bete hardie montait droit dans l'air
+comme une fleche; et l'on voyait deux taches inegales tourner, se
+joindre, puis disparaitre dans les hauteurs de l'azur. Le faucon ne
+tardait pas a descendre en dechirant quelque oiseau, et revenait se
+poser sur le gantelet, les deux ailes fremissantes.
+
+Julien vola de cette maniere le heron, le milan, la corneille et le
+vautour.
+
+Il aimait, en sonnant de la trompe, a suivre ses chiens qui couraient
+sur le versant des collines, sautaient les ruisseaux, remontaient vers
+le bois; et, quand le cerf commencait a gemir sous les morsures, il
+l'abattait prestement, puis se delectait a la furie des matins qui le
+devoraient, coupe en pieces sur sa peau fumante.
+
+Les jours de brume, il s'enfoncait dans un marais pour guetter les oies,
+les loutres et les halbrans.
+
+Trois ecuyers, des l'aube, l'attendaient au bas du perron; et le vieux
+moine, se penchant a sa lucarne, avait beau faire des signes pour le
+rappeler, Julien ne se retournait pas. Il allait a l'ardeur du soleil,
+sous la pluie, par la tempete, buvait l'eau des sources dans sa main,
+mangeait en trottant des pommes sauvages, s'il etait fatigue se reposait
+sous un chene; et il rentrait au milieu de la nuit, couvert de sang et
+de boue, avec des epines dans les cheveux et sentant l'odeur des betes
+farouches. Il devint comme elles. Quand sa mere l'embrassait, il
+acceptait froidement son etreinte, paraissant rever a des choses profondes.
+
+Il tua des ours a coups de couteau, des taureaux avec la hache, des
+sangliers avec l'epieu; et meme une fois, n'ayant plus qu'un baton, se
+defendit contre des loups qui rongeaient des cadavres au pied d'un gibet.
+
+Un matin d'hiver, il partit avant le jour, bien equipe, une arbalete sur
+l'epaule et un trousseau de fleches a l'arcon de la selle.
+
+Son genet danois, suivi de deux bassets, en marchant d'un pas egal
+faisait resonner la terre. Des gouttes de verglas se collaient a son
+manteau, une brise violente soufflait. Un cote de l'horizon s'eclaircit;
+et, dans la blancheur du crepuscule, il apercut des lapins sautillant au
+bord de leurs terriers. Les deux bassets, tout de suite, se
+precipiterent sur eux; et, ca et la, vivement, leurs cassaient l'echine.
+
+Bientot, il entra dans un bois. Au bout d'une branche, un coq de bruyere
+engourdi par le froid dormait la tete sous l'aile. Julien, d'un revers
+d'epee, lui faucha les deux pattes, et sans le ramasser continua sa route.
+
+Trois heures apres, il se trouva sur la pointe d'une montagne tellement
+haute que le ciel semblait presque noir. Devant lui, un rocher pareil a
+un long mur s'abaissait, en surplombant un precipice; et, a l'extremite,
+deux boucs sauvages regardaient l'abime. Comme il n'avait pas ses
+fleches (car son cheval etait reste en arriere), il imagina de descendre
+jusqu'a eux; a demi courbe, pieds nus, il arriva enfin au premier des
+boucs, et lui enfonca un poignard sous les cotes. Le second, pris de
+terreur, sauta dans le vide. Julien s'elanca pour le frapper, et,
+glissant du pied droit, tomba sur le cadavre de l'autre, la face
+au-dessus de l'abime et les deux bras ecartes.
+
+Redescendu dans la plaine, il suivit des saules qui bordaient une
+riviere. Des grues, volant tres-bas, de temps a autre passaient
+au-dessus de sa tete. Julien les assommait avec son fouet, et n'en
+manqua pas une.
+
+Cependant l'air plus tiede avait fondu le givre, de larges vapeurs
+flottaient, et le soleil se montra. Il vit reluire tout au loin un lac
+fige, qui ressemblait a du plomb. Au milieu du lac, il y avait une bete
+que Julien ne connaissait pas, un castor a museau noir. Malgre la
+distance, une fleche l'abattit; et il fut chagrin de ne pouvoir emporter
+la peau.
+
+Puis il s'avanca dans une avenue de grands arbres, formant avec leurs
+cimes comme un arc de triomphe, a l'entree d'une foret. Un chevreuil
+bondit hors d'un fourre, un daim parut dans un carrefour, un blaireau
+sortit d'un trou, un paon sur le gazon deploya sa queue;--et quand il les
+eut tous occis, d'autres chevreuils se presenterent, d'autres daims,
+d'autres blaireaux, d'autres paons, et des merles, des geais, des
+putois, des renards, des herissons, des lynx, une infinite de betes, a
+chaque pas plus nombreuses. Elles tournaient autour de lui, tremblantes,
+avec un regard plein de douceur et de supplication. Mais Julien ne se
+fatiguait pas de tuer, tour a tour bandant son arbalete, degainant
+l'epee, pointant du coutelas, et ne pensait a rien, n'avait souvenir de
+quoi que ce fut. Il etait en chasse dans un pays quelconque, depuis un
+temps indetermine, par le fait seul de sa propre existence, tout
+s'accomplissant avec la facilite que l'on eprouve dans les reves. Un
+spectacle extraordinaire l'arreta. Des cerfs emplissaient un vallon
+ayant la forme d'un cirque; et tasses, les uns pres des autres, ils se
+rechauffaient avec leurs haleines que l'on voyait fumer dans le brouillard.
+
+L'espoir d'un pareil carnage, pendant quelques minutes, le suffoqua de
+plaisir. Puis il descendit de cheval, retroussa ses manches, et se mit a
+tirer.
+
+Au sifflement de la premiere fleche, tous les cerfs a la fois tournerent
+la tete. Il se fit des enfoncures dans leur masse; des voix plaintives
+s'elevaient, et un grand mouvement agita le troupeau.
+
+Le rebord du vallon etait trop haut pour le franchir. Ils bondissaient
+dans l'enceinte, cherchant a s'echapper. Julien visait, tirait; et les
+fleches tombaient comme les rayons d'une pluie d'orage. Les cerfs rendus
+furieux se battirent, se cabraient, montaient les uns par-dessus les
+autres; et leurs corps avec leurs ramures emmelees faisaient un large
+monticule, qui s'ecroulait, en se deplacant.
+
+Enfin ils moururent, couches sur le sable, la bave aux naseaux, les
+entrailles sorties, et l'ondulation de leurs ventres s'abaissant par
+degres. Puis tout fut immobile.
+
+La nuit allait venir; et derriere le bois, dans les intervalles des
+branches, le ciel etait rouge comme une nappe de sang.
+
+Julien s'adossa contre un arbre. Il contemplait d'un oeil beant
+l'enormite du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu le faire.
+
+De l'autre cote du vallon, sur le bord de la foret, il apercut un cerf,
+une biche et son faon.
+
+Le cerf, qui etait noir et monstrueux de taille, portait seize
+andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles
+mortes, broutait le gazon; et le faon tachete, sans l'interrompre dans
+sa marche, lui tetait la mamelle.
+
+L'arbalete encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tue.
+Alors sa mere, en regardant le ciel, brama d'une voix profonde,
+dechirante, humaine. Julien exaspere, d'un coup en plein poitrail,
+l'etendit par terre.
+
+Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa derniere
+fleche. Elle l'atteignit au front, et y resta plantee.
+
+Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir; en enjambant par-dessus les
+morts, il avancait toujours, allait fondre sur lui, l'eventrer; et
+Julien reculait dans une epouvante indicible. Le prodigieux animal
+s'arreta; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme
+un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il repeta trois fois:
+
+--"Maudit! maudit! maudit! Un jour, coeur feroce, tu assassineras ton
+pere et ta mere!"
+
+Il plia les genoux, ferma doucement ses paupieres, et mourut.
+
+Julien fut stupefait, puis accable d'une fatigue soudaine; et un degout,
+une tristesse immense l'envahit. Le front dans les deux mains, il pleura
+pendant longtemps.
+
+Son cheval etait perdu; ses chiens l'avaient abandonne; la solitude qui
+l'enveloppait lui sembla toute menacante de perils indefinis. Alors,
+pousse par un effroi, il prit sa course a travers la campagne, choisit
+au hasard un sentier, et se trouva presque immediatement a la porte du
+chateau.
+
+La nuit, il ne dormit pas. Sous le vacillement de la lampe suspendue, il
+revoyait toujours le grand cerf noir. Sa prediction l'obsedait; il se
+debattait contre elle. "Non! non! non! je ne peux pas les tuer!" puis,
+il songeait: "Si je le voulais, pourtant?..." et il avait peur que le
+Diable ne lui en inspirat l'envie.
+
+Durant trois mois, sa mere en angoisse pria au chevet de son lit, et son
+pere, en gemissant, marchait continuellement dans les couloirs. Il manda
+les maitres mires les plus fameux, lesquels ordonnerent des quantites de
+drogues. Le mal de Julien, disaient-ils, avait pour cause un vent
+funeste, ou un desir d'amour. Mais le jeune homme, a toutes les
+questions, secouait la tete.
+
+Les forces lui revinrent; et on le promenait dans la cour, le vieux
+moine et le bon seigneur le soutenant chacun par un bras.
+
+Quand il fut retabli completement, il s'obstina a ne point chasser.
+
+Son pere, le voulant rejouir, lui fit cadeau d'une grande epee sarrasine.
+
+Elle etait au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour l'atteindre, il
+fallut une echelle. Julien y monta. L'epee trop lourde lui echappa des
+doigts, et en tombant frola le bon seigneur de si pres que sa
+houppelande en fut coupee; Julien crut avoir tue son pere, et s'evanouit.
+
+Des lors, il redouta les armes. L'aspect d'un fer nu le faisait palir.
+Cette faiblesse etait une desolation pour sa famille.
+
+Enfin le vieux moine, au nom de Dieu, de l'honneur et des ancetres, lui
+commanda de reprendre ses exercices de gentilhomme.
+
+Les ecuyers, tous les jours, s'amusaient au maniement de la javeline.
+Julien y excella bien vite. Il envoyait la sienne dans le goulot des
+bouteilles, cassait les dents des girouettes, frappait a cent pas les
+clous des portes.
+
+Un soir d'ete, a l'heure ou la brume rend les choses indistinctes, etant
+sous la treille du jardin, il apercut tout au fond deux ailes blanches
+qui voletaient a la hauteur de l'espalier. Il ne douta pas que ce ne fut
+une cigogne; et il lanca son javelot.
+
+Un cri dechirant partit.
+
+C'etait sa mere, dont le bonnet a longues barbes restait cloue contre le
+mur.
+
+Julien s'enfuit du chateau, et ne reparut plus.
+
+
+ II
+
+Il s'engagea dans une troupe d'aventuriers qui passaient.
+
+Il connut la faim, la soif, les fievres et la vermine. Il s'accoutuma au
+fracas des melees, a l'aspect des moribonds. Le vent tanna sa peau. Ses
+membres se durcirent par le contact des armures; et comme il etait
+tres-fort, courageux, temperant, avise, il obtint sans peine le
+commandement d'une compagnie.
+
+Au debut des batailles, il enlevait ses soldats d'un grand geste de son
+epee. Avec une corde a noeuds, il grimpait aux murs des citadelles, la
+nuit, balance par l'ouragan, pendant que les flammeches du feu gregeois
+se collaient a sa cuirasse, et que la resine bouillante et le plomb
+fondu ruisselaient des creneaux. Souvent le heurt d'une pierre fracassa
+son bouclier. Des ponts trop charges d'hommes croulerent sous lui. En
+tournant sa masse d'armes, il se debarrassa de quatorze cavaliers. Il
+defit, en champ clos, tous ceux qui se proposerent. Plus de vingt fois,
+on le crut mort.
+
+Grace a la faveur divine, il en rechappa toujours; car il protegeait les
+gens d'eglise, les orphelins, les veuves, et principalement les
+vieillards. Quand il en voyait un marchant devant lui, il criait pour
+connaitre sa figure, comme s'il avait eu peur de le tuer par meprise.
+
+Des esclaves en fuite, des manants revoltes, des batards sans fortune,
+toutes sortes d'intrepides affluerent sous son drapeau, et il se composa
+une armee.
+
+Elle grossit. Il devint fameux. On le recherchait.
+
+Tour a tour, il secourut le Dauphin de France et le roi d'Angleterre,
+les templiers de Jerusalem, le surena des Parthes, le negud d'Abyssinie,
+et l'empereur de Calicut. Il combattit des Scandinaves recouverts
+d'ecailles de poisson, des Negres munis de rondaches en cuir
+d'hippopotame et montes sur des anes rouges, des Indiens couleur d'or et
+brandissant par-dessus leurs diademes de larges sabres, plus clairs que
+des miroirs. Il vainquit les Troglodytes et les Anthropophages. Il
+traversa des regions si torrides que sous l'ardeur du soleil les
+chevelures s'allumaient d'elles-memes, comme des flambeaux; et d'autres
+qui etaient si glaciales, que les bras, se detachant du corps, tombaient
+par terre; et des pays ou il y avait tant de brouillards que l'on
+marchait environne de fantomes.
+
+Des republiques en embarras le consulterent. Aux entrevues
+d'ambassadeurs, il obtenait des conditions inesperees. Si un monarque se
+conduisait trop mal, il arrivait tout a coup, et lui faisait des
+remontrances. Il affranchit des peuples. Il delivra des reines enfermees
+dans des tours. C'est lui, et pas un autre, qui assomma la guivre de
+Milan et le dragon d'Oberbirbach.
+
+Or l'empereur d'Occitanie, ayant triomphe des Musulmans espagnols,
+s'etait joint par concubinage a la soeur du calife de Cordoue; et il en
+conservait une fille, qu'il avait elevee chretiennement. Mais le calife,
+faisant mine de vouloir se convertir, vint lui rendre visite, accompagne
+d'une escorte nombreuse, massacra toute sa garnison, et le plongea dans
+un cul de basse-fosse, ou il le traitait durement, afin d'en extirper
+des tresors.
+
+Julien accourut a son aide, detruisit l'armee des infideles, assiegea la
+ville, tua le calife, coupa sa tete, et la jeta comme une boule
+par-dessus les remparts. Puis il tira l'empereur de sa prison, et le fit
+remonter sur son trone, en presence de toute sa cour.
+
+L'empereur, pour prix d'un tel service, lui presenta dans des corbeilles
+beaucoup d'argent; Julien n'en voulut pas. Croyant qu'il en desirait
+davantage, il lui offrit les trois quarts de ses richesses; nouveau
+refus; puis de partager son royaume; Julien le remercia; et l'empereur
+en pleurait de depit, ne sachant de quelle maniere temoigner sa
+reconnaissance, quand il se frappa le front, dit un mot a l'oreille d'un
+courtisan; les rideaux d'une tapisserie se releverent, et une jeune
+fille parut.
+
+Ses grands yeux noirs brillaient comme deux lampes tres-douces. Un
+sourire charmant ecartait ses levres. Les anneaux de sa chevelure
+s'accrochaient aux pierreries de sa robe entr'ouverte; et, sous la
+transparence de sa tunique, on devinait la jeunesse de son corps. Elle
+etait toute mignonne et potelee, avec la taille fine.
+
+Julien fut ebloui d'amour, d'autant plus qu'il avait mene jusqu'alors
+une vie tres-chaste.
+
+Donc il recut en mariage la fille de l'empereur, avec un chateau qu'elle
+tenait de sa mere; et, les noces etant terminees, on se quitta, apres
+des politesses infinies de part et d'autre.
+
+C'etait un palais de marbre blanc, bati a la moresque, sur un
+promontoire, dans un bois d'orangers. Des terrasses de fleurs
+descendaient jusqu'au bord d'un golfe, ou des coquilles roses craquaient
+sous les pas. Derriere le chateau, s'etendait une foret ayant le dessin
+d'un eventail. Le ciel continuellement etait bleu, et les arbres se
+penchaient tour a tour sous la brise de la mer et le vent des montagnes,
+qui fermaient au loin l'horizon.
+
+Les chambres, pleines de crepuscule, se trouvaient eclairees par les
+incrustations des murailles. De hautes colonnettes, minces comme des
+roseaux, supportaient la voute des coupoles, decorees de reliefs imitant
+les stalactites des grottes.
+
+Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaiques dans les cours,
+des cloisons festonnees, mille delicatesses d'architecture, et partout
+un tel silence que l'on entendait le frolement d'une echarpe ou l'echo
+d'un soupir.
+
+Julien ne faisait plus la guerre. Il se reposait, entoure d'un peuple
+tranquille; et chaque jour, une foule passait devant lui, avec des
+genuflexions et des baise-mains a l'orientale.
+
+Vetu de pourpre, il restait accoude dans l'embrasure d'une fenetre, en
+se rappelant ses chasses d'autrefois; et il aurait voulu courir sur le
+desert apres les gazelles et les autruches, etre cache dans les bambous
+a l'affut des leopards, traverser des forets pleines de rhinoceros,
+atteindre au sommet des monts les plus inaccessibles pour viser mieux
+les aigles, et sur les glacons de la mer combattre les ours blancs.
+
+Quelquefois, dans un reve, il se voyait comme notre pere Adam au milieu
+du Paradis, entre toutes les betes; en allongeant le bras, il les
+faisait mourir; ou bien, elles defilaient, deux a deux, par rang de
+taille, depuis les elephants et les lions jusqu'aux hermines et aux
+canards, comme le jour qu'elles entrerent dans l'arche de Noe. A l'ombre
+d'une caverne, il dardait sur elles des javelots infaillibles; il en
+survenait d'autres; cela n'en finissait pas; et il se reveillait en
+roulant des yeux farouches.
+
+Des princes de ses amis l'inviterent a chasser. Il s'y refusa toujours,
+croyant, par cette sorte de penitence, detourner son malheur; car il lui
+semblait que du meurtre des animaux dependait le sort de ses parents.
+Mais il souffrait de ne pas les voir, et son autre envie devenait
+insupportable.
+
+Sa femme, pour le recreer, fit venir des jongleurs et des danseuses.
+
+Elle se promenait avec lui, en litiere ouverte, dans la campagne;
+d'autres fois, etendus sur le bord d'une chaloupe, ils regardaient les
+poissons vagabonder dans l'eau, claire comme le ciel. Souvent elle lui
+jetait des fleurs au visage; accroupie devant ses pieds, elle tirait des
+airs d'une mandoline a trois cordes; puis, lui posant sur l'epaule ses
+deux mains jointes, disait d'une voix timide:--"Qu'avez-vous donc, cher
+seigneur?"
+
+Il ne repondait pas, ou eclatait en sanglots; enfin, un jour, il avoua
+son horrible pensee.
+
+Elle la combattit, en raisonnant tres-bien: son pere et sa mere,
+probablement, etaient morts; si jamais il les revoyait, par quel hasard,
+dans quel but, arriverait-il a cette abomination? Donc, sa crainte
+n'avait pas de cause, et il devait se remettre a chasser.
+
+Julien souriait en l'ecoutant, mais ne se decidait pas a satisfaire son
+desir.
+
+Un soir du mois d'aout qu'ils etaient dans leur chambre, elle venait de
+se coucher et il s'agenouillait pour sa priere quand il entendit le
+jappement d'un renard, puis des pas legers sous la fenetre; et il
+entrevit dans l'ombre comme des apparences d'animaux. La tentation etait
+trop forte. Il decrocha son carquois.
+
+Elle parut surprise.
+
+--"C'est pour t'obeir!" dit-il, "au lever du soleil, je serai revenu."
+
+Cependant elle redoutait une aventure funeste.
+
+Il la rassura, puis sortit, etonne de l'inconsequence de son humeur.
+
+Peu de temps apres, un page vint annoncer que deux inconnus, a defaut du
+seigneur absent, reclamaient tout de suite la seigneuresse.
+
+Et bientot entrerent dans la chambre un vieil homme et une vieille
+femme, courbes, poudreux, en habits de toile, et s'appuyant chacun sur
+un baton.
+
+Ils s'enhardirent et declarerent qu'ils apportaient a Julien des
+nouvelles de ses parents.
+
+Elle se pencha pour les entendre.
+
+Mais, s'etant concertes du regard, ils lui demanderent s'il les aimait
+toujours, s'il parlait d'eux quelquefois.
+
+--"Oh! oui!" dit-elle.
+
+Alors, ils s'ecrierent:
+
+--"Eh bien! c'est nous!" et ils s'assirent, etant fort las et recrus de
+fatigue.
+
+Rien n'assurait a la jeune femme que son epoux fut leur fils.
+
+Ils en donnerent la preuve, en decrivant des signes particuliers qu'il
+avait sur la peau.
+
+Elle sauta hors sa couche, appela son page, et on leur servit un repas.
+
+Bien qu'ils eussent grand'faim, ils ne pouvaient guere manger; et elle
+observait a l'ecart le tremblement de leurs mains osseuses, en prenant
+les gobelets.
+
+Ils firent mille questions sur Julien. Elle repondait a chacune, mais
+eut soin de taire l'idee funebre qui les concernait.
+
+Ne le voyant pas revenir, ils etaient partis de leur chateau; et ils
+marchaient depuis plusieurs annees, sur de vagues indications, sans
+perdre l'espoir. Il avait fallu tant d'argent au peage des fleuves et
+dans les hotelleries, pour les droits des princes et les exigences des
+voleurs, que le fond de leur bourse etait vide, et qu'ils mendiaient
+maintenant. Qu'importe, puisque bientot ils embrasseraient leur fils?
+Ils exaltaient son bonheur d'avoir une femme aussi gentille, et ne se
+lassaient point de la contempler et de la baiser.
+
+La richesse de l'appartement les etonnait beaucoup; et le vieux, ayant
+examine les murs, demanda pourquoi s'y trouvait le blason de l'empereur
+d'Occitanie.
+
+Elle repliqua:
+
+--"C'est mon pere!"
+
+Alors il tressaillit, se rappelant la prediction du Boheme; et la
+vieille songeait a la parole de l'Ermite. Sans doute la gloire de son
+fils n'etait que l'aurore des splendeurs eternelles; et tous les deux
+restaient beants, sous la lumiere du candelabre qui eclairait la table.
+
+Ils avaient du etre tres-beaux dans leur jeunesse. La mere avait encore
+tous ses cheveux, dont les bandeaux fins, pareils a des plaques de
+neige, pendaient jusqu'au bas de ses joues; et le pere, avec sa taille
+haute et sa grande barbe, ressemblait a une statue d'eglise.
+
+La femme de Julien les engagea a ne pas l'attendre. Elle les coucha
+elle-meme dans son lit, puis ferma la croisee; ils s'endormirent. Le
+jour allait paraitre, et, derriere le vitrail, les petits oiseaux
+commencaient a chanter.
+
+Julien avait traverse le parc; et il marchait dans la foret d'un pas
+nerveux, jouissant de la mollesse du gazon et de la douceur de l'air.
+
+Les ombres des arbres s'etendaient sur la mousse. Quelquefois la lune
+faisait des taches blanches dans les clairieres, et il hesitait a
+s'avancer, croyant apercevoir une flaque d'eau, ou bien la surface des
+mares tranquilles se confondait avec la couleur de l'herbe. C'etait
+partout un grand silence; et il ne decouvrait aucune des betes qui, peu
+de minutes auparavant, erraient a l'entour de son chateau.
+
+Le bois s'epaissit, l'obscurite devint profonde. Des bouffees de vent
+chaud passaient, pleines de senteurs amollissantes. Il enfoncait dans
+des tas de feuilles mortes, et il s'appuya contre un chene pour haleter
+un peu.
+
+Tout a coup, derriere son dos, bondit une masse plus noire, un sanglier.
+Julien n'eut pas le temps de saisir son arc, et il s'en affligea comme
+d'un malheur.
+
+Puis, etant sorti du bois, il apercut un loup qui filait le long d'une
+haie.
+
+Julien lui envoya une fleche. Le loup s'arreta, tourna la tete pour le
+voir et reprit sa course. Il trottait en gardant toujours la meme
+distance, s'arretait de temps a autre, et, sitot qu'il etait vise,
+recommencait a fuir.
+
+Julien parcourut de cette maniere une plaine interminable, puis des
+monticules de sable, et enfin il se trouva sur un plateau dominant un
+grand espace de pays. Des pierres plates etaient clair-semees entre des
+caveaux en ruines. On trebuchait sur des ossements de morts; de place en
+place, des croix vermoulues se penchaient d'un air lamentable. Mais des
+formes remuerent dans l'ombre indecise des tombeaux; et il en surgit des
+hyenes, tout effarees, pantelantes. En faisant claquer leurs ongles sur
+les dalles, elles vinrent a lui et le flairaient avec un baillement qui
+decouvrait leurs gencives. Il degaina son sabre. Elles partirent a la
+fois dans toutes les directions, et, continuant leur galop boiteux et
+precipite, se perdirent au loin sous un flot de poussiere.
+
+Une heure apres, il rencontra dans un ravin un taureau furieux, les
+cornes en avant, et qui grattait le sable avec son pied. Julien lui
+pointa sa lance sous les fanons. Elle eclata, comme si l'animal eut ete
+de bronze; il ferma les yeux, attendant sa mort. Quand il les rouvrit,
+le taureau avait disparu.
+
+Alors son ame s'affaissa de honte. Un pouvoir superieur detruisait sa
+force; et, pour s'en retourner chez lui, il rentra dans la foret.
+
+Elle etait embarrassee de lianes; et il les coupait avec son sabre quand
+une fouine glissa brusquement entre ses jambes, une panthere fit un bond
+par-dessus son epaule, un serpent monta en spirale autour d'un frene.
+
+Il y avait dans son feuillage un choucas monstrueux, qui regardait
+Julien; et, ca et la, parurent entre les branches quantite de larges
+etincelles, comme si le firmament eut fait pleuvoir dans la foret toutes
+ses etoiles. C'etaient des yeux d'animaux, des chats sauvages, des
+ecureuils, des hiboux, des perroquets, des singes.
+
+Julien darda contre eux ses fleches; les fleches, avec leurs plumes, se
+posaient sur les feuilles comme des papillons blancs. Il leur jeta des
+pierres; les pierres, sans rien toucher, retombaient. Il se maudit,
+aurait voulu se battre, hurla des imprecations, etouffait de rage.
+
+Et tous les animaux qu'il avait poursuivis se representerent, faisant
+autour de lui un cercle etroit. Les uns etaient assis sur leur croupe,
+les autres dresses de toute leur taille. Il restait au milieu, glace de
+terreur, incapable du moindre mouvement. Par un effort supreme de sa
+volonte, il fit un pas; ceux qui perchaient sur les arbres ouvrirent
+leurs ailes, ceux qui foulaient le sol deplacerent leurs membres; et
+tous l'accompagnaient.
+
+Les hyenes marchaient devant lui, le loup et le sanglier par derriere.
+Le taureau, a sa droite, balancait la tete; et, a sa gauche, le serpent
+ondulait dans les herbes, tandis que la panthere, bombant son dos,
+avancait a pas de velours et a grandes enjambees. Il allait le plus
+lentement possible pour ne pas les irriter; et il voyait sortir de la
+profondeur des buissons des porcs-epics, des renards, des viperes, des
+chacals et des ours.
+
+Julien se mit a courir; ils coururent. Le serpent sifflait, les betes
+puantes bavaient. Le sanglier lui frottait les talons avec ses defenses,
+le loup l'interieur des mains avec les poils de son museau. Les singes
+le pincaient en grimacant, la fouine se roulait sur ses pieds. Un ours,
+d'un revers de patte, lui enleva son chapeau; et la panthere,
+dedaigneusement, laissa tomber une fleche qu'elle portait a sa gueule.
+
+Une ironie percait dans leurs allures sournoises. Tout en l'observant du
+coin de leurs prunelles, ils semblaient mediter un plan de vengeance;
+et, assourdi par le bourdonnement des insectes, battu par des queues
+d'oiseau, suffoque par des haleines, il marchait les bras tendus et les
+paupieres closes comme un aveugle, sans meme avoir la force de crier
+"grace!"
+
+Le chant d'un coq vibra dans l'air. D'autres y repondirent; c'etait le
+jour; et il reconnut, au-dela des orangers, le faite de son palais.
+
+Puis, au bord d'un champ, il vit, a trois pas d'intervalle, des perdrix
+rouges qui voletaient dans les chaumes. Il degrafa son manteau, et
+l'abattit sur elles comme un filet. Quand il les eut decouvertes, il
+n'en trouva qu'une seule, et morte depuis longtemps, pourrie.
+
+Cette deception l'exaspera plus que toutes les autres. Sa soif de
+carnage le reprenait; les betes manquant, il aurait voulu massacrer des
+hommes.
+
+Il gravit les trois terrasses, enfonca la porte d'un coup de poing;
+mais, au bas de l'escalier, le souvenir de sa chere femme detendit son
+coeur. Elle dormait sans doute, et il allait la surprendre.
+
+Ayant retire ses sandales, il tourna doucement la serrure, et entra.
+
+Les vitraux garnis de plomb obscurcissaient la paleur de l'aube. Julien
+se prit les pieds dans des vetements, par terre; un peu plus loin, il
+heurta une credence encore chargee de vaisselle. "Sans doute, elle aura
+mange," se dit-il; et il avancait vers le lit, perdu dans les tenebres
+au fond de la chambre. Quand il fut au bord, afin d'embrasser sa femme,
+il se pencha sur l'oreiller ou les deux tetes reposaient l'une pres de
+l'autre. Alors, il sentit contre sa bouche l'impression d'une barbe.
+
+Il se recula, croyant devenir fou; mais il revint pres du lit, et ses
+doigts, en palpant, rencontrerent des cheveux qui etaient tres-longs.
+Pour se convaincre de son erreur, il repassa lentement sa main sur
+l'oreiller. C'etait bien une barbe, cette fois, et un homme! un homme
+couche avec sa femme!
+
+Eclatant d'une colere demesuree, il bondit sur eux a coups de poignard;
+et il trepignait, ecumait, avec des hurlements de bete fauve. Puis il
+s'arreta. Les morts, perces au coeur, n'avaient pas meme bouge. Il
+ecoutait attentivement leurs deux rales presque egaux, et, a mesure
+qu'ils s'affaiblissaient, un autre, tout au loin, les continuait.
+Incertaine d'abord, cette voix plaintive longuement poussee, se
+rapprochait, s'enfla, devint cruelle; et il reconnut, terrifie, le
+bramement du grand cerf noir.
+
+Et comme il se retournait, il crut voir dans l'encadrure de la porte, le
+fantome de sa femme, une lumiere a la main.
+
+Le tapage du meurtre l'avait attiree. D'un large coup d'oeil, elle
+comprit tout, et s'enfuyant d'horreur laissa tomber son flambeau.
+
+Il le ramassa.
+
+Son pere et sa mere etaient devant lui, etendus sur le dos avec un trou
+dans la poitrine; et leurs visages, d'une majestueuse douceur, avaient
+l'air de garder comme un secret eternel. Des eclaboussures et des
+flaques de sang s'etalaient au milieu de leur peau blanche, sur les
+draps du lit, par terre, le long d'un christ d'ivoire suspendu dans
+l'alcove. Le reflet ecarlate du vitrail, alors frappe par le soleil,
+eclairait ces taches rouges, et en jetait de plus nombreuses dans tout
+l'appartement. Julien marcha vers les deux morts en se disant, en
+voulant croire, que cela n'etait pas possible, qu'il s'etait trompe,
+qu'il y a parfois des ressemblances inexplicables. Enfin, il se baissa
+legerement pour voir de tout pres le vieillard; et il apercut, entre ses
+paupieres mal fermees, une prunelle eteinte qui le brula comme du feu.
+Puis il se porta de l'autre cote de la couche, occupe par l'autre corps,
+dont les cheveux blancs masquaient une partie de la figure. Julien lui
+passa les doigts sous ses bandeaux, leva sa tete;--et il la regardait, en
+la tenant au bout de son bras roidi, pendant que de l'autre main il
+s'eclairait avec le flambeau. Des gouttes, suintant du matelas,
+tombaient une a une sur le plancher.
+
+A la fin du jour, il se presenta devant sa femme; et, d'une voix
+differente de la sienne, il lui commanda premierement de ne pas lui
+repondre, de ne pas l'approcher, de ne plus meme le regarder, et qu'elle
+eut a suivre, sous peine de damnation, tous ses ordres qui etaient
+irrevocables.
+
+Les funerailles seraient faites selon les instructions qu'il avait
+laissees par ecrit, sur un prie-Dieu, dans la chambre des morts. Il lui
+abandonnait son palais, ses vassaux, tous ses biens, sans meme retenir
+les vetements de son corps, et ses sandales, que l'on trouverait au haut
+de l'escalier.
+
+Elle avait obei a la volonte de Dieu, en occasionnant son crime, et
+devait prier pour son ame, puisque desormais il n'existait plus.
+
+On enterra les morts avec magnificence, dans l'eglise d'un monastere a
+trois journees du chateau. Un moine en cagoule rabattue suivit le
+cortege, loin de tous les autres, sans que personne osat lui parler.
+
+Il resta pendant la messe, a plat ventre au milieu du portail, les bras
+en croix, et le front dans la poussiere.
+
+Apres l'ensevelissement, on le vit prendre le chemin qui menait aux
+montagnes. Il se retourna plusieurs fois, et finit par disparaitre.
+
+
+ III
+
+Il s'en alla, mendiant sa vie par le monde.
+
+Il tendait sa main aux cavaliers sur les routes, avec des genuflexions
+s'approchait des moissonneurs, ou restait immobile devant la barriere
+des cours; et son visage etait si triste que jamais on ne lui refusait
+l'aumone.
+
+Par esprit d'humilite, il racontait son histoire; alors tous
+s'enfuyaient, en faisant des signes de croix. Dans les villages ou il
+avait deja passe, sitot qu'il etait reconnu, on fermait les portes, on
+lui criait des menaces, on lui jetait des pierres. Les plus charitables
+posaient une ecuelle sur le bord de leur fenetre, puis fermaient
+l'auvent pour ne pas l'apercevoir.
+
+Repousse de partout, il evita les hommes; et il se nourrit de racines,
+de plantes, de fruits perdus, et de coquillages qu'il cherchait le long
+des greves.
+
+Quelquefois, au tournant d'une cote, il voyait sous ses yeux une
+confusion de toits presses, avec des fleches de pierre, des ponts, des
+tours, des rues noires s'entre-croisant, et d'ou montait jusqu'a lui un
+bourdonnement continuel.
+
+Le besoin de se meler a l'existence des autres le faisait descendre dans
+la ville. Mais l'air bestial des figures, le tapage des metiers,
+l'indifference des propos glacaient son coeur. Les jours de fete, quand
+le bourdon des cathedrales mettait en joie des l'aurore le peuple
+entier, il regardait les habitants sortir de leurs maisons, puis les
+danses sur les places, les fontaines de cervoise dans les carrefours,
+les tentures de damas devant le logis des princes, et le soir venu, par
+le vitrage des rez-de-chaussee, les longues tables de famille ou des
+aieux tenaient des petits enfants sur leurs genoux; des sanglots
+l'etouffaient, et il s'en retournait vers la campagne.
+
+Il contemplait avec des elancements d'amour les poulains dans les
+herbages, les oiseaux dans leurs nids, les insectes sur les fleurs;
+tous, a son approche, couraient plus loin, se cachaient effares,
+s'envolaient bien vite.
+
+Il rechercha les solitudes. Mais le vent apportait a son oreille comme
+des rales d'agonie; les larmes de la rosee tombant par terre lui
+rappelaient d'autres gouttes d'un poids plus lourd. Le soleil, tous les
+soirs, etalait du sang dans les nuages; et chaque nuit, en reve, son
+parricide recommencait.
+
+Il se fit un cilice avec des pointes de fer. Il monta sur les deux
+genoux toutes les collines ayant une chapelle a leur sommet. Mais
+l'impitoyable pensee obscurcissait la splendeur des tabernacles, le
+torturait a travers les macerations de la penitence.
+
+Il ne se revoltait pas contre Dieu qui lui avait inflige cette action,
+et pourtant se desesperait de l'avoir pu commettre.
+
+Sa propre personne lui faisait tellement horreur qu'esperant s'en
+delivrer il l'aventura dans des perils. Il sauva des paralytiques des
+incendies, des enfants du fond des gouffres. L'abime le rejetait, les
+flammes l'epargnaient.
+
+Le temps n'apaisa pas sa souffrance. Elle devenait intolerable. Il
+resolut de mourir.
+
+Et un jour qu'il se trouvait au bord d'une fontaine, comme il se
+penchait dessus pour juger de la profondeur de l'eau, il vit paraitre en
+face de lui un vieillard tout decharne, a barbe blanche et d'un aspect
+si lamentable qu'il lui fut impossible de retenir ses pleurs. L'autre,
+aussi, pleurait. Sans reconnaitre son image, Julien se rappelait
+confusement une figure ressemblant a celle-la. Il poussa un cri; c'etait
+son pere; et il ne pensa plus a se tuer.
+
+Ainsi, portant le poids de son souvenir, il parcourut beaucoup de pays;
+et il arriva pres d'un fleuve dont la traversee etait dangereuse, a
+cause de sa violence et parce qu'il y avait sur les rives une grande
+etendue de vase. Personne depuis longtemps n'osait plus le passer.
+
+Une vieille barque, enfouie a l'arriere, dressait sa proue dans les
+roseaux. Julien en l'examinant decouvrit une paire d'avirons; et l'idee
+lui vint d'employer son existence au service des autres.
+
+Il commenca par etablir sur la berge une maniere de chaussee qui
+permettrait de descendre jusqu'au chenal; et il se brisait les ongles a
+remuer les pierres enormes, les appuyait contre son ventre pour les
+transporter, glissait dans la vase, y enfoncait, manqua perir plusieurs
+fois.
+
+Ensuite, il repara le bateau avec des epaves de navires, et il se fit
+une cahute avec de la terre glaise et des troncs d'arbres.
+
+Le passage etant connu, les voyageurs se presenterent. Ils l'appelaient
+de l'autre bord, en agitant des drapeaux; Julien bien vite sautait dans
+sa barque. Elle etait tres-lourde; et on la surchargeait par toutes
+sortes de bagages et de fardeaux, sans compter les betes de somme, qui,
+ruant de peur, augmentaient l'encombrement. Il ne demandait rien pour sa
+peine; quelques-uns lui donnaient des restes de victuailles qu'ils
+tiraient de leur bissac ou les habits trop uses dont ils ne voulaient
+plus. Des brutaux vociferaient des blasphemes. Julien les reprenait avec
+douceur; et ils ripostaient par des injures. Il se contentait de les benir.
+
+Une petite table, un escabeau, un lit de feuilles mortes et trois coupes
+d'argile, voila tout ce qu'etait son mobilier. Deux trous dans la
+muraille servaient de fenetres. D'un cote, s'etendaient a perte de vue
+des plaines steriles ayant sur leur surface de pales etangs, ca et la;
+et le grand fleuve, devant lui, roulait ses flots verdatres. Au
+printemps, la terre humide avait une odeur de pourriture. Puis, un vent
+desordonne soulevait la poussiere en tourbillons. Elle entrait partout,
+embourbait l'eau, craquait sous les gencives. Un peu plus tard, c'etait
+des nuages de moustiques, dont la susurration et les piqures ne
+s'arretaient ni jour ni nuit. Ensuite, survenaient d'atroces gelees qui
+donnaient aux choses la rigidite de la pierre, et inspiraient un besoin
+fou de manger de la viande.
+
+Des mois s'ecoulaient sans que Julien vit personne. Souvent il fermait
+les yeux, tachant, par la memoire, de revenir dans sa jeunesse;--et la
+cour d'un chateau apparaissait, avec des levriers sur un perron, des
+valets dans la salle d'armes, et, sous un berceau de pampres, un
+adolescent a cheveux blonds entre un vieillard couvert de fourrures et
+une dame a grand hennin; tout a coup, les deux cadavres etaient la. Il
+se jetait a plat ventre sur son lit, et repetait en pleurant:
+
+--"Ah! pauvre pere! pauvre mere! pauvre mere!" Et tombait dans un
+assoupissement ou les visions funebres continuaient.
+
+Une nuit qu'il dormait, il crut entendre quelqu'un l'appeler. Il tendit
+l'oreille et ne distingua que le mugissement des flots.
+
+Mais la meme voix reprit:
+
+--"Julien!"
+
+Elle venait de l'autre bord, ce qui lui parut extraordinaire, vu la
+largeur du fleuve.
+
+Une troisieme fois on appela:
+
+--"Julien!"
+
+Et cette voix haute avait l'intonation d'une cloche d'eglise.
+
+Ayant allume sa lanterne, il sortit de la cahute. Un ouragan furieux
+emplissait la nuit. Les tenebres etaient profondes, et ca et la
+dechirees par la blancheur des vagues qui bondissaient.
+
+Apres une minute d'hesitation, Julien denoua l'amarre. L'eau, tout de
+suite, devint tranquille, la barque glissa dessus et toucha l'autre
+berge, ou un homme attendait.
+
+Il etait enveloppe d'une toile en lambeaux, la figure pareille a un
+masque de platre et les deux yeux plus rouges que des charbons. En
+approchant de lui la lanterne, Julien s'apercut qu'une lepre hideuse le
+recouvrait; cependant, il avait dans son attitude comme une majeste de roi.
+
+Des qu'il entra dans la barque, elle enfonca prodigieusement, ecrasee
+par son poids; une secousse la remonta; et Julien se mit a ramer.
+
+A chaque coup d'aviron, le ressac des flots la soulevait par l'avant.
+L'eau, plus noire que de l'encre, courait avec furie des deux cotes du
+bordage. Elle creusait des abimes, elle faisait des montagnes, et la
+chaloupe sautait dessus, puis redescendait dans des profondeurs ou elle
+tournoyait, ballottee par le vent.
+
+Julien penchait son corps, depliait les bras, et, s'arc-boutant des
+pieds, se renversait avec une torsion de la taille, pour avoir plus de
+force. La grele cinglait ses mains, la pluie coulait dans son dos, la
+violence de l'air l'etouffait, il s'arreta. Alors le bateau fut emporte
+a la derive. Mais, comprenant qu'il s'agissait d'une chose considerable,
+d'un ordre auquel il ne fallait pas desobeir, il reprit ses avirons; et
+le claquement des tolets coupait la clameur de la tempete.
+
+La petite lanterne brulait devant lui. Des oiseaux, en voletant, la
+cachaient par intervalles. Mais toujours il apercevait les prunelles du
+Lepreux qui se tenait debout a l'arriere, immobile comme une colonne.
+
+Et cela dura longtemps, tres-longtemps!
+
+Quand ils furent arrives dans la cahute, Julien ferma la porte; et il le
+vit siegeant sur l'escabeau. L'espece de linceul qui le recouvrait etait
+tombe jusqu'a ses hanches; et ses epaules, sa poitrine, ses bras maigres
+disparaissaient sous des plaques de pustules ecailleuses. Des rides
+enormes labouraient son front. Tel qu'un squelette, il avait un trou a
+la place du nez; et ses levres bleuatres degageaient une haleine epaisse
+comme un brouillard, et nauseabonde.
+
+--"J'ai faim!" dit-il.
+
+Julien lui donna ce qu'il possedait, un vieux quartier de lard et les
+croutes d'un pain noir.
+
+Quand il les eut devores, la table, l'ecuelle et le manche du couteau
+portaient les memes taches que l'on voyait sur son corps.
+
+Ensuite, il dit:--"J'ai soif!"
+
+Julien alla chercher sa cruche; et, comme il la prenait, il en sortit un
+arome qui dilata son coeur et ses narines. C'etait du vin; quelle
+trouvaille! mais le Lepreux avanca le bras, et d'un trait vida toute la
+cruche.
+
+Puis il dit:--"J'ai froid!"
+
+Julien, avec sa chandelle, enflamma un paquet de fougeres, au milieu de
+la cabane.
+
+Le Lepreux vint s'y chauffer; et, accroupi sur les talons, il tremblait
+de tous ses membres, s'affaiblissait; ses yeux ne brillaient plus, ses
+ulceres coulaient, et d'une voix presque eteinte, il murmura:
+
+--"Ton lit!"
+
+Julien l'aida doucement a s'y trainer, et meme etendit sur lui, pour le
+couvrir, la toile de son bateau.
+
+Le Lepreux gemissait. Les coins de sa bouche decouvraient ses dents, un
+rale accelere lui secouait la poitrine, et son ventre, a chacune de ses
+aspirations, se creusait jusqu'aux vertebres.
+
+Puis il ferma les paupieres.
+
+--"C'est comme de la glace dans mes os! Viens pres de moi!"
+
+Et Julien, ecartant la toile, se coucha sur les feuilles mortes, pres de
+lui, cote a cote.
+
+Le Lepreux tourna la tete.
+
+--"Deshabille-toi, pour que j'aie la chaleur de ton corps!"
+
+Julien ota ses vetements; puis, nu comme au jour de sa naissance, se
+replaca dans le lit; et il sentait contre sa cuisse la peau du Lepreux,
+plus froide qu'un serpent et rude comme une lime.
+
+Il tachait de l'encourager; et l'autre repondait, en haletant:
+
+--"Ah! je vais mourir!... Rapproche-toi, rechauffe-moi! Pas avec les
+mains! non! toute ta personne."
+
+Julien s'etala dessus completement, bouche contre bouche, poitrine sur
+poitrine.
+
+Alors le Lepreux l'etreignit; et ses yeux tout a coup prirent une clarte
+d'etoiles; ses cheveux s'allongerent comme les rais du soleil; le
+souffle de ses narines avait la douceur des roses; un nuage d'encens
+s'eleva du foyer, les flots chantaient. Cependant une abondance de
+delices, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l'ame
+de Julien pame; et celui dont les bras le serraient toujours
+grandissait, grandissait, touchant de sa tete et de ses pieds les deux
+murs de la cabane. Le toit s'envola, le firmament se deployait;--et
+Julien monta vers les espaces bleus, face a face avec Notre-Seigneur
+Jesus, qui l'emportait dans le ciel.
+
+Et voila l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, telle a peu pres
+qu'on la trouve, sur un vitrail d'eglise, dans mon pays.
+
+
+
+
+ HERODIAS
+
+
+
+ I
+
+La citadelle de Machaerous se dressait a l'orient de la mer Morte, sur
+un pic de basalte ayant la forme d'un cone. Quatre vallees profondes
+l'entouraient, deux vers les flancs, une en face, la quatrieme au dela.
+Des maisons se tassaient contre sa base, dans le cercle d'un mur qui
+ondulait suivant les inegalites du terrain; et, par un chemin en zigzag
+tailladant le rocher, la ville se reliait a la forteresse, dont les
+murailles etaient hautes de cent vingt coudees, avec des angles
+nombreux, des creneaux sur le bord, et, ca et la, des tours qui
+faisaient comme des fleurons a cette couronne de pierres, suspendue
+au-dessus de l'abime.
+
+Il y avait dans l'interieur un palais orne de portiques, et couvert
+d'une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, ou des
+mats etaient disposes pour tendre un velarium.
+
+Un matin, avant le jour, le Tetrarque Herode-Antipas vint s'y accouder,
+et regarda.
+
+Les montagnes, immediatement sous lui, commencaient a decouvrir leurs
+cretes, pendant que leur masse, jusqu'au fond des abimes, etait encore
+dans l'ombre. Un brouillard flottait, il se dechira, et les contours de
+la mer Morte apparurent. L'aube, qui se levait derriere Machaerous,
+epandait une rougeur. Elle illumina bientot les sables de la greve, les
+collines, le desert, et, plus loin, tous les monts de la Judee,
+inclinant leurs surfaces raboteuses et grises, Engeddi, au milieu,
+tracait une barre noire; Hebron, dans l'enfoncement, s'arrondissait en
+dome; Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, karmel des champs
+de sesame; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait
+Jerusalem. Le Tetrarque en detourna la vue pour contempler, a droite,
+les palmiers de Jericho; et il songea aux autres villes de sa Galilee:
+Capharnauem, Endor, Nazareth, Tiberias ou peut-etre il ne reviendrait
+plus. Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride. Toute blanche,
+elle eblouissait comme une nappe de neige. Le lac, maintenant, semblait
+en lapis-lazuli; et a sa pointe meridionale, du cote de l'Yemen, Antipas
+reconnut ce qu'il craignait d'apercevoir. Des tentes brunes etaient
+dispersees; des hommes avec des lances circulaient entre les chevaux, et
+des feux s'eteignant brillaient comme des etincelles a ras du sol.
+
+C'etaient les troupes du roi des Arabes, dont il avait repudie la fille
+pour prendre Herodias, mariee a l'un de ses freres, qui vivait en
+Italie, sans pretentions au pouvoir.
+
+Antipas attendait les secours des Romains; et Vitellius, gouverneur de
+la Syrie, tardant a paraitre, il se rongeait d'inquietudes.
+
+Agrippa, sans doute, l'avait ruine chez l'Empereur? Philippe, son
+troisieme frere, souverain de la Batanee, s'armait clandestinement. Les
+Juifs ne voulaient plus de ses moeurs idolatres, tous les autres de sa
+domination; si bien qu'il hesitait entre deux projets: adoucir les
+Arabes ou conclure une alliance avec les Parthes; et, sous le pretexte
+de feter son anniversaire, il avait convie, pour ce jour meme, a un
+grand festin, les chefs de ses troupes, les regisseurs de ses campagnes
+et les principaux de la Galilee.
+
+Il fouilla d'un regard aigu toutes les routes. Elles etaient vides. Des
+aigles volaient au-dessus de sa tete; les soldats, le long du rempart,
+donnaient contre les murs; rien ne bougeait dans le chateau.
+
+Tout a coup, une voix lointaine, comme echappee des profondeurs de la
+terre, fit palir le Tetrarque. Il se pencha pour ecouter; elle avait
+disparu. Elle reprit; et en claquant dans ses mains, il cria--"Mannaei!
+Mannaei!"
+
+Un homme se presenta, nu jusqu'a la ceinture, comme les masseurs des
+bains. Il etait tres-grand, vieux, decharne, et portait sur la cuisse un
+coutelas dans une gaine de bronze. Sa chevelure, relevee par un peigne,
+exagerait la longueur de son front. Une somnolence decolorait ses yeux,
+mais ses dents brillaient, et ses orteils posaient legerement sur les
+dalles, tout son corps ayant la souplesse d'un singe, et sa figure
+l'impassibilite d'une momie.
+
+--"Ou est-il?" demanda le Tetrarque.
+
+Mannaei repondit, en indiquant avec son pouce un objet derriere eux:
+
+--"La! toujours!"
+
+--"J'avais cru l'entendre!"
+
+Et Antipas, quand il eut respire largement, s'informa de Iaokanann, le
+meme que les Latins appellent saint Jean-Baptiste. Avait-on revu ces
+deux hommes, admis par indulgence, l'autre mois, dans son cachot, et
+savait-on, depuis lors, ce qu'ils etaient venus faire?
+
+Mannaei repliqua:
+
+--"Ils ont echange avec lui des paroles mysterieuses, comme les voleurs,
+le soir, aux carrefours des routes. Ensuite ils sont partis vers la
+Haute Galilee, en annoncant qu'ils apporteraient une grande nouvelle."
+
+Antipas baissa la tete, puis d'un air d'epouvante:
+
+"Garde-le! garde-le! Et ne laisse entrer personne! Ferme bien la porte!
+Couvre la fosse! On ne doit pas meme soupconner qu'il vit!"
+
+Sans avoir recu ces ordres, Mannaei les accomplissait; car Iaokanann
+etait Juif, et il execrait les Juifs comme tous les Samaritains.
+
+Leur temple de Garizim, designe par Moise pour etre le centre d'Israel,
+n'existait plus depuis le roi Hyrcan; et celui de Jerusalem les mettait
+dans la fureur d'un outrage, et d'une injustice permanente. Mannaei s'y
+etait introduit, afin d'en souiller l'autel avec des os de morts. Ses
+compagnons, moins rapides, avaient ete decapites.
+
+Il l'apercut dans l'ecartement de deux collines. Le soleil faisait
+resplendir ses murailles de marbre blanc et les lames d'or de sa
+toiture. C'etait comme une montagne lumineuse, quelque chose de
+surhumain, ecrasant tout de son opulence et de son orgueil.
+
+Alors il etendit les bras du cote de Sion; et, la taille droite, le
+visage en arriere, les poings fermes, lui jeta un anatheme, croyant que
+les mots avaient un pouvoir effectif.
+
+Antipas ecoutait, sans paraitre scandalise.
+
+Le Samaritain dit encore:
+
+--"Par moments il s'agite, il voudrait fuir, il espere une delivrance.
+D'autres fois, il a l'air tranquille d'une bete malade; ou bien je le
+vois qui marche dans les tenebres, en repetant: "Qu'importe? Pour qu'il
+grandisse, il faut que je diminue!" Antipas et Mannaei se regarderent.
+Mais le Tetrarque etait las de reflechir.
+
+Tous ces monts autour de lui, comme des etages de grands flots
+petrifies, les gouffres noirs sur le flanc des falaises, l'immensite du
+ciel bleu, l'eclat violent du jour, la profondeur des abimes le
+troublaient; et une desolation l'envahissait au spectacle du desert, qui
+figure, dans le bouleversement de ses terrains, des amphitheatres et des
+palais abattus. Le vent chaud apportait, avec l'odeur du soufre, comme
+l'exhalaison des villes maudites, ensevelies plus bas que le rivage sous
+les eaux pesantes. Ces marques d'une colere immortelle effrayaient sa
+pensee; et il restait les deux coudes sur la balustrade, les yeux fixes
+et les tempes dans les mains. Quelqu'un l'avait touche. Il se retourna.
+Herodias etait devant lui.
+
+Une simarre de pourpre legere l'enveloppait jusqu'aux sandales. Sortie
+precipitamment de sa chambre, elle n'avait ni colliers ni pendants
+d'oreilles; une tresse de ses cheveux noirs lui tombait sur un bras, et
+s'enfoncait, par le bout, dans l'intervalle de ses deux seins. Ses
+narines, trop remontees, palpitaient; la joie d'un triomphe eclairait sa
+figure; et, d'une voix forte, secouant le Tetrarque:
+
+--"Cesar nous aime! Agrippa est en prison!"
+
+-"Qui te l'a dit?"
+
+-"Je le sais!"
+
+Elle ajouta:
+
+-"C'est pour avoir souhaite l'empire a Caius!"
+
+Tout en vivant de leurs aumones, il avait brigue le titre de roi, qu'ils
+ambitionnaient comme lui. Mais dans l'avenir, plus de craintes!--"Les
+cachots de Tibere s'ouvrent difficilement, et quelquefois l'existence
+n'y est pas sure!"
+
+Antipas la comprit; et, bien qu'elle fut la soeur d'Agrippa, son
+intention atroce lui sembla justifiee. Ces meurtres etaient une
+consequence des choses, une fatalite des maisons royales. Dans celle
+d'Herode, on ne les comptait plus.
+
+Puis elle etala son entreprise: les clients achetes, les lettres
+decouvertes, des espions a toutes les portes, et comment elle etait
+parvenue a seduire Eutyches le denonciateur.--"Rien ne me coutait! Pour
+toi, n'ai-je pas fait plus?... J'ai abandonne ma fille!"
+
+Apres son divorce, elle avait laisse dans Rome cette enfant, esperant
+bien en avoir d'autres du Tetrarque. Jamais elle n'en parlait. Il se
+demanda pourquoi son acces de tendresse.
+
+On avait deplie le velarium et apporte vivement de larges coussins
+aupres d'eux. Herodias s'y affaissa, et pleurait, en tournant le dos.
+Puis elle se passa la main sur les paupieres, dit qu'elle n'y voulait
+plus songer, qu'elle se trouvait heureuse; et elle lui rappela leurs
+causeries la-bas, dans l'atrium, les rencontres aux etuves, leurs
+promenades le long de la voie Sacree, et les soirs, dans les grandes
+villas, au murmure des jets d'eau, sous des arcs de fleurs, devant la
+campagne romaine. Elle le regardait comme autrefois, en se frolant
+contre sa poitrine, avec des gestes calins.--Il la repoussa. L'amour
+qu'elle tachait de ranimer etait si loin, maintenant! Et tous ses
+malheurs en decoulaient; car, depuis douze ans bientot, la guerre
+continuait. Elle avait vieilli le Tetrarque. Ses epaules se voutaient
+dans une toge sombre, a bordure violette; ses cheveux blancs se melaient
+a sa barbe, et le soleil, qui traversait la voile, baignait de lumiere
+son front chagrin. Celui d'Herodias egalement avait des plis; et, l'un
+en face de l'autre, ils se consideraient d'une maniere farouche.
+
+Les chemins dans la montagne commencerent a se peupler. Des pasteurs
+piquaient des boeufs, des enfants tiraient des anes, des palefreniers
+conduisaient des chevaux. Ceux qui descendaient les hauteurs au-dela de
+Machaerous disparaissaient derriere le chateau; d'autres montaient le
+ravin en face, et, parvenus a la ville, dechargeaient leurs bagages dans
+les cours. C'etaient les pourvoyeurs du Tetrarque, et des valets,
+precedant ses convives.
+
+Mais au fond de la terrasse, a gauche, un Essenien parut, en robe
+blanche, nu-pieds, l'air stoique. Mannaei, du cote droit, se precipitait
+en levant son coutelas, Herodias lui cria:--"Tue-le!"
+
+--"Arrete!" dit le Tetrarque.
+
+Il devint immobile; l'autre aussi.
+
+Puis ils se retirerent, chacun par un escalier different, a reculons,
+sans se perdre des yeux.
+
+--"Je le connais!" dit Herodias, "il se nomme Phanuel, et cherche a voir
+Iaokanann, puisque tu as l'aveuglement de le conserver!"
+
+Antipas objecta qu'il pouvait un jour servir. Ses attaques contre
+Jerusalem gagnaient a eux le reste des Juifs.
+
+--"Non!" reprit-elle, "ils acceptent tous les maitres, et ne sont pas
+capables de faire une patrie!" Quant a celui qui remuait le peuple avec
+des esperances conservees depuis Nehemias, la meilleure politique etait
+de le supprimer.
+
+Rien ne pressait, selon le Tetrarque. Iaokanann dangereux! Allons donc!
+Il affectait d'en rire.
+
+--"Tais-toi!" Et elle redit son humiliation, un jour qu'elle allait vers
+Galaad, pour la recolte du baume. Des gens, au bord du fleuve,
+remettaient leurs habits. Sur un monticule, a cote, un homme parlait. Il
+avait une peau de chameau autour des reins, et sa tete ressemblait a
+celle d'un lion. Des qu'il m'apercut, il cracha sur moi toutes les
+maledictions des prophetes. Ses prunelles flamboyaient; sa voix
+rugissait; il levait les bras, comme pour arracher le tonnerre.
+Impossible de fuir! les roues de mon char avaient du sable jusqu'aux
+essieux; et je m'eloignais lentement, m'abritant sous mon manteau,
+glacee par ces injures qui tombaient comme une pluie d'orage."
+
+Iaokanann l'empechait de vivre. Quand on l'avait pris et lie avec des
+cordes, les soldats devaient le poignarder s'il resistait; il s'etait
+montre doux. On avait mis des serpents dans sa prison; ils etaient morts.
+
+L'inanite de ces embuches exasperait Herodias. D'ailleurs, pourquoi sa
+guerre contre elle? Quel interet le poussait? Ses discours, cries a des
+foules, s'etaient repandus, circulaient; elle les entendait partout, ils
+emplissaient l'air. Contre des legions elle aurait eu de la bravoure.
+Mais cette force plus pernicieuse que les glaives, et qu'on ne pouvait
+saisir, etait stupefiante; et elle parcourait la terrasse, blemie par sa
+colere, manquant de mots pour exprimer ce qui l'etouffait.
+
+Elle songeait aussi que le Tetrarque, cedant a l'opinion, s'aviserait
+peut-etre de la repudier. Alors tout serait perdu! Depuis son enfance,
+elle nourrissait le reve d'un grand empire. C'etait pour y atteindre
+que, delaissant son premier epoux, elle s'etait jointe a celui-la, qui
+l'avait dupee, pensait-elle.
+
+--"J'ai pris un bon soutien, en entrant dans ta famille!"
+
+--"Elle vaut la tienne!" dit simplement le Tetrarque.
+
+Herodias sentit bouillonner dans ses veines le sang des pretres et des
+rois ses aieux.
+
+--"Mais ton grand-pere balayait le temple d'Ascalon! Les autres etaient
+bergers, bandits, conducteurs de caravanes, une horde, tributaire de
+Juda depuis le roi David! Tous mes ancetres ont battu les tiens! Le
+premier des Makkabi vous a chasses d'Hebron, Hyrcan forces a vous
+circoncire!" Et, exhalant le mepris de la patricienne pour le plebeien,
+la haine de Jacob contre Edom, elle lui reprocha son indifference aux
+outrages, sa mollesse envers les Pharisiens qui le trahissaient, sa
+lachete pour le peuple qui la detestait. "Tu es comme lui, avoue-le! et
+tu regrettes la fille arabe qui danse autour des pierres. Reprends-la!
+Va-t'en vivre avec elle, dans sa maison de toile! devore son pain cuit
+sous la cendre! avale le lait caille de ses brebis! baise ses joues
+bleues! et oublie-moi!"
+
+Le Tetrarque n'ecoutait plus. Il regardait la plate-forme d'une maison,
+ou il y avait une jeune fille, et une vieille femme tenant un parasol a
+manche de roseau, long comme la ligne d'un pecheur. Au milieu du tapis,
+un grand panier de voyage restait ouvert. Des ceintures, des voiles, des
+pendeloques d'orfevrerie en debordaient confusement. La jeune fille, par
+intervalles, se penchait vers ces choses, et les secouait a l'air. Elle
+etait vetue comme les Romaines, d'une tunique calamistree avec un peplum
+a glands d'emeraude; et des lanieres bleues enfermaient sa chevelure,
+trop lourde, sans doute, car, de temps a autre, elle y portait la main.
+L'ombre du parasol se promenait au-dessus d'elle, en la cachant a demi.
+Antipas apercut deux ou trois fois son col delicat, l'angle d'un oeil,
+le coin d'une petite bouche. Mais il voyait, des hanches a la nuque,
+toute sa taille qui s'inclinait pour se redresser d'une maniere
+elastique. Il epiait le retour de ce mouvement, et sa respiration
+devenait plus forte; des flammes s'allumaient dans ses yeux. Herodias
+l'observait.
+
+Il demanda: --"Qui est-ce?"
+
+Elle repondit n'en rien savoir, et s'en alla soudainement apaisee.
+
+Le Tetrarque etait attendu sous les portiques par des Galileens, le
+maitre des ecritures, le chef des paturages, l'administrateur des
+salines et un Juif de Babylone, commandant ses cavaliers. Tous le
+saluerent d'une acclamation. Puis, il disparut vers les chambres
+interieures.
+
+Phanuel surgit a l'angle d'un couloir.
+
+--"Ah! encore? Tu viens pour Iaokanann, sans doute?
+
+--"Et pour toi! j'ai a t'apprendre une chose considerable."
+
+Et, sans quitter Antipas, il penetra, derriere lui, dans un appartement
+obscur.
+
+Le jour tombait par un grillage, se developpant tout du long sous la
+corniche. Les murailles etaient peintes d'une couleur grenat, presque
+noir. Dans le fond s'etalait un lit d'ebene, avec des sangles en peau de
+boeuf. Un bouclier d'or, au dessus, luisait comme un soleil.
+
+Antipas traversa toute la salle, se coucha sur le lit.
+
+Phanuel etait debout. Il leva son bras, et dans une attitude inspiree:
+
+--"Le Tres-Haut envoie par moments un de ses fils. Iaokanann en est un.
+Si tu l'opprimes, tu seras chatie.
+
+--"C'est lui qui me persecute!" s'ecria Antipas. "Il a voulu de moi une
+action impossible. Depuis ce temps-la, il me dechire. Et je n'etais pas
+dur, au commencement! Il a meme depeche de Machaerous des hommes qui
+bouleversent mes provinces. Malheur a sa vie! Puisqu'il m'attaque, je me
+defends!
+
+--"Ses coleres ont trop de violence," repliqua Phanuel. "N'importe! Il
+faut le delivrer."
+
+--"On ne relache pas les betes furieuses!" dit le Tetrarque.
+
+L'Essenien repondit:
+
+--"Ne t'inquiete plus! Il ira chez les Arabes, les Gaulois, les Scythes.
+Son oeuvre doit s'etendre jusqu'au bout de la terre!"
+
+Antipas semblait perdu dans une vision.
+
+--"Sa puissance est forte!... Malgre moi, je l'aime!"
+
+--"Alors, qu'il soit libre?"
+
+Le Tetrarque hocha la tete. Il craignait Herodias, Mannaei, et l'inconnu.
+
+Phanuel tacha de le persuader, en alleguant, pour garantie de ses
+projets, la soumission des Esseniens aux rois. On respectait ces hommes
+pauvres, indomptables par les supplices, vetus de lin, et qui lisaient
+l'avenir dans les etoiles.
+
+Antipas se rappela un mot de lui, tout a l'heure.
+
+--"Quelle est cette chose, que tu m'annoncais comme importante?"
+
+Un negre survint. Son corps etait blanc de poussiere. Il ralait et ne
+put que dire:
+
+--"Vitellius!"
+
+--"Comment? il arrive?"
+
+--"Je l'ai vu. Avant trois heures, il est ici!"
+
+Les portieres des corridors furent agitees comme par le vent. Une rumeur
+emplit le chateau, un vacarme de gens qui couraient, de meubles qu'on
+trainait, d'argenteries s'ecroulant; et, du haut des tours, des buccins
+sonnaient, pour avertir les esclaves disperses.
+
+
+ II
+
+Les remparts etaient couverts de monde quand Vitellius entra dans la
+cour. Il s'appuyait sur le bras de son interprete, suivi d'une grande
+litiere rouge ornee de panaches et de miroirs, ayant la toge, le
+laticlave, les brodequins d'un consul et des licteurs autour de sa
+personne.
+
+Ils planterent contre la porte leurs douze faisceaux, des baguettes
+reliees par une courroie avec une hache dans le milieu. Alors, tous
+fremirent devant la majeste du peuple romain.
+
+La litiere, que huit hommes manoeuvraient, s'arreta. Il en sortit un
+adolescent, le ventre gros, la face bourgeonnee, des perles le long des
+doigts. On lui offrit une coupe pleine de vin et d'aromates. Il la but,
+et en reclama une seconde.
+
+Le Tetrarque etait tombe aux genoux du Proconsul, chagrin, disait-il, de
+n'avoir pas connu plus tot la faveur de sa presence. Autrement, il eut
+ordonne sur les routes tout ce qu'il fallait pour les Vitellius. Ils
+descendaient de la deesse Vitellia. Une voie, menant du Janicule a la
+mer, portait encore leur nom. Les questures, les consulats etaient
+innombrables dans la famille; et quant a Lucius, maintenant son hote, on
+devait le remercier comme vainqueur des Clites et pere de ce jeune
+Aulus, qui semblait revenir dans son domaine, puisque l'Orient etait la
+patrie des dieux. Ces hyperboles furent exprimees en latin. Vitellius
+les accepta impassiblement.
+
+Il repondit que le grand Herode suffisait a la gloire d'une nation. Les
+Atheniens lui avaient donne la surintendance des jeux Olympiques. Il
+avait bati des temples en l'honneur d'Auguste, ete patient, ingenieux,
+terrible, et fidele toujours aux Cesars.
+
+Entre les colonnes a chapiteaux d'airain, on apercut Herodias qui
+s'avancait d'un air d'imperatrice, au milieu de femmes et d'eunuques
+tenant sur des plateaux de vermeil des parfums allumes.
+
+Le Proconsul fit trois pas a sa rencontre; et, l'ayant saluee d'une
+inclinaison de tete:
+
+--"Quel bonheur!" s'ecria-t-elle, que desormais Agrippa, l'ennemi de
+Tibere, fut dans l'impossibilite de nuire!
+
+Il ignorait l'evenement, elle lui parut dangereuse; et comme Antipas
+jurait qu'il ferait tout pour l'Empereur, Vitellius ajouta:--"Meme au
+detriment des autres?"
+
+Il avait tire des otages du roi des Parthes, et l'Empereur n'y songeait
+plus; car Antipas, present a la conference, pour se faire valoir, en
+avait tout de suite expedie la nouvelle. De la, une haine profonde, et
+les retards a fournir des secours.
+
+Le Tetrarque balbutia. Mais Aulus dit en riant:
+
+--"Calme-toi, je te protege!"
+
+Le Proconsul feignit de n'avoir pas entendu. La fortune du pere
+dependait de la souillure du fils; et cette fleur des fanges de Capree
+lui procurait des benefices tellement considerables, qu'il l'entourait
+d'egards, tout en se mefiant, parce qu'elle etait veneneuse.
+
+Un tumulte s'eleva sous la porte. On introduisait une file de mules
+blanches, montees par des personnages en costume de pretres. C'etaient
+des Sadduceens et des Pharisiens, que la meme ambition poussait a
+Machaerous, les premiers voulant obtenir la sacrificature, et les autres
+la conserver. Leurs visages etaient sombres, ceux des Pharisiens
+surtout, ennemis de Rome et du Tetrarque. Les pans de leur tunique les
+embarrassaient dans la cohue; et leur tiare chancelait a leur front
+par-dessus des bandelettes de parchemin, ou des ecritures etaient tracees.
+
+Presque en meme temps, arriverent des soldats de l'avant-garde. Ils
+avaient mis leurs boucliers dans des sacs, par precaution contre la
+poussiere; et derriere eux etait Marcellus, lieutenant du Proconsul,
+avec des publicains, serrant sous leurs aisselles des tablettes de bois.
+
+Antipas nomma les principaux de son entourage: Tolmai, Kanthera, Sehon,
+Ammonius d'Alexandrie, qui lui achetait de l'asphalte, Naamann,
+capitaine de ses velites, Iacim le Babylonien.
+
+Vitellius avait remarque Mannaei.
+
+--"Celui-la, qu'est-ce donc?"
+
+Le Tetrarque fit comprendre, d'un geste, que c'etait le bourreau.
+
+Puis, il presenta les Sadduceens.
+
+Jonathas, un petit homme libre d'allures et parlant grec, supplia le
+maitre de les honorer d'une visite a Jerusalem. Il s'y rendrait
+probablement.
+
+Eleazar, le nez crochu et la barbe longue, reclama pour les Pharisiens
+le manteau du grand pretre detenu dans la tour Antonia par l'autorite
+civile.
+
+Ensuite, les Galileens denoncerent Ponce-Pilate. A l'occasion d'un fou
+qui cherchait les vases d'or de David dans une caverne, pres de Samarie,
+il avait tue des habitants; et tous parlaient a la fois, Mannaei plus
+violemment que les autres. Vitellius affirma que les criminels seraient
+punis.
+
+Des vociferations eclaterent en face d'un portique, ou les soldats
+avaient suspendu leurs boucliers. Les housses etant defaites, on voyait
+sur les _umbo_ la figure de Cesar. C'etait pour les Juifs une idolatrie.
+Antipas les harangua, pendant que Vitellius, dans la colonnade, sur un
+siege eleve, s'etonnait de leur fureur. Tibere avait eu raison d'en
+exiler quatre cents en Sardaigne. Mais chez eux ils etaient forts; et il
+commanda de retirer les boucliers.
+
+Alors, ils entourerent le Proconsul, en implorant des reparations
+d'injustice, des privileges, des aumones. Les vetements etaient
+dechires, on s'ecrasait; et, pour faire de la place, des esclaves avec
+des batons frappaient de droite et de gauche. Les plus voisins de la
+porte descendirent sur le sentier, d'autres le montaient; ils
+refluerent; deux courants se croisaient dans cette masse d'hommes qui
+oscillait, comprimee par l'enceinte des murs.
+
+Vitellius demanda pourquoi tant de monde. Antipas en dit la cause: le
+festin de son anniversaire; et il montra plusieurs de ses gens, qui,
+penches sur les creneaux, halaient d'immenses corbeilles de viandes, de
+fruits, de legumes, des antilopes et des cigognes, de larges poissons
+couleur d'azur, des raisins, des pasteques, des grenades elevees en
+pyramides. Aulus n'y tint pas. Il se precipita vers les cuisines,
+emporte par cette goinfrerie qui devait surprendre l'univers.
+
+En passant pres d'un caveau, il apercut des marmites pareilles a des
+cuirasses. Vitellius vint les regarder; et exigea qu'on lui ouvrit les
+chambres souterraines de la forteresse.
+
+Elles etaient taillees dans le roc en hautes voutes, avec des piliers de
+distance en distance. La premiere contenait de vieilles armures; mais la
+seconde regorgeait de piques, et qui allongeaient toutes leurs pointes,
+emergeant d'un bouquet de plumes. La troisieme semblait tapissee en
+nattes de roseaux, tant les fleches minces etaient perpendiculairement
+les unes a cote des autres. Des lames de cimeterres couvraient les
+parois de la quatrieme. Au milieu de la cinquieme, des rangs de casques
+faisaient, avec leurs cretes, comme un bataillon de serpents rouges. On
+ne voyait dans la sixieme que des carquois; dans la septieme, que des
+cnemides; dans la huitieme, que des brassards; dans les suivantes, des
+fourches, des grappins, des echelles, des cordages, jusqu'a des mats
+pour les catapultes, jusqu'a des grelots pour le poitrail des
+dromadaires! et comme la montagne allait en s'elargissant vers sa base,
+evidee a l'interieur telle qu'une ruche d'abeilles, au-dessous de ces
+chambres il y en avait de plus nombreuses, et d'encore plus profondes.
+
+Vitellius, Phineas son interprete, et Sisenna le chef des publicains,
+les parcouraient a la lumiere des flambeaux, que portaient trois eunuques.
+
+On distinguait dans l'ombre des choses hideuses inventees par les
+barbares; casse-tetes garnis de clous, javelots empoisonnant les
+blessures, tenailles qui ressemblaient a des machoires de crocodiles;
+enfin le Tetrarque possedait dans Machaerous des munitions de guerre
+pour quarante mille hommes.
+
+Il les avait rassemblees en prevision d'une alliance de ses ennemis.
+Mais le Proconsul pouvait croire, ou dire, que c'etait pour combattre
+les Romains, et il cherchait des explications.
+
+Elles n'etaient pas a lui; beaucoup servaient a se defendre des
+brigands; d'ailleurs il en fallait contre les Arabes; ou bien, tout cela
+avait appartenu a son pere. Et, au lieu de marcher derriere le
+Proconsul, il allait devant, a pas rapides. Puis il se rangea le long du
+mur, qu'il masquait de sa toge, avec, ses deux coudes ecartes; mais le
+haut d'une porte depassait sa tete. Vitellius la remarqua, et voulut
+savoir ce qu'elle enfermait.
+
+Le Babylonien pouvait seul l'ouvrir.
+
+--"Appelle le Babylonien!"
+
+On l'attendit.
+
+Son pere etait venu des bords de l'Euphrate s'offrir au grand Herode,
+avec cinq cents cavaliers, pour defendre les frontieres orientales.
+Apres le partage du royaume, Iacim etait demeure chez Philippe, et
+maintenant servait Antipas.
+
+Il se presenta, un arc sur l'epaule, un fouet a la main. Des cordons
+multicolores serraient etroitement ses jambes torses. Ses gros bras
+sortaient d'une tunique sans manches, et un bonnet de fourrure
+ombrageait sa mine, dont la barbe etait frisee en anneaux.
+
+D'abord, il eut l'air de ne pas comprendre l'interprete. Mais Vitellius
+lanca un coup d'oeil a Antipas, qui repeta tout de suite son
+commandement. Alors Iacim appliqua ses deux mains contre la porte. Elle
+glissa dans le mur.
+
+Un souffle d'air chaud s'exhala des tenebres. Une allee descendait en
+tournant; ils la prirent et arriverent au seuil d'une grotte, plus
+etendue que les autres souterrains.
+
+Une arcade s'ouvrait au fond sur le precipice, qui de ce cote-la
+defendait la citadelle. Un chevrefeuille, se cramponnant a la voute,
+laissait retomber ses fleurs en pleine lumiere. A ras du sol, un filet
+d'eau murmurait.
+
+Des chevaux blancs etaient la, une centaine peut-etre, et qui mangeaient
+de l'orge sur une planche au niveau de leur bouche. Ils avaient tous la
+criniere peinte en bleu, les sabots dans des mitaines de sparterie, et
+les poils d'entre les oreilles bouffant sur le frontal, comme une
+perruque. Avec leur queue tres-longue, ils se battaient mollement les
+jarrets. Le Proconsul en resta muet d'admiration.
+
+C'etaient de merveilleuses betes, souples comme des serpents, legeres
+comme des oiseaux. Elles partaient avec la fleche du cavalier,
+renversaient les hommes en les mordant au ventre, se tiraient de
+l'embarras des rochers, sautaient par-dessus des abimes, et pendant tout
+un jour continuaient dans les plaines leur galop frenetique; un mot les
+arretait. Des que Iacim entra, elles vinrent a lui, comme des moutons
+quand parait le berger; et, avancant leur encolure, elles le regardaient
+inquietes avec leurs yeux d'enfant. Par habitude, il lanca du fond de sa
+gorge un cri rauque qui les mit en gaiete; et elles se cabraient,
+affamees d'espace, demandant a courir.
+
+Antipas, de peur que Vitellius ne les enlevat, les avait emprisonnees
+dans cet endroit, special pour les animaux, en cas de siege.
+
+--"L'ecurie est mauvaise," dit le Proconsul, "et tu risques de les
+perdre! Fais l'inventaire, Sisenna!"
+
+Le publicain retira une tablette de sa ceinture, compta les chevaux et
+les inscrivit.
+
+Les agents des compagnies fiscales corrompaient les gouverneurs, pour
+piller les provinces. Celui-la flairait partout, avec sa machoire de
+fouine et ses paupieres clignotantes.
+
+Enfin, on remonta dans la cour.
+
+Des rondelles de bronze au milieu des paves, ca et la, couvraient les
+citernes. Il en observa une, plus grande que les autres, et qui n'avait
+pas sous les talons leur sonorite. Il les frappa toutes alternativement,
+puis hurla, en pietinant:
+
+--"Je l'ai! je l'ai! C'est ici le tresor d'Herode!"
+
+La recherche de ses tresors etait une folie des Romains.
+
+Ils n'existaient pas, jura le Tetrarque.
+
+Cependant, qu'y avait-il la-dessous?
+
+--"Rien! un homme, un prisonnier.
+
+--"Montre-le!" dit Vitellius.
+
+Le Tetrarque n'obeit pas; les Juifs auraient connu son secret. Sa
+repugnance a ouvrir la rondelle impatientait Vitellius.
+
+--"Enfoncez-la!" cria-t-il aux licteurs.
+
+Mannaei avait devine ce qui les occupait. Il crut, en voyant une hache,
+qu'on allait decapiter Iaokanann; et il arreta le licteur au premier
+coup sur la plaque, insinua entre elle et les paves une maniere de
+crochet, puis, roidissant ses longs bras maigres, la souleva doucement,
+elle s'abattit; tous admirerent la force de ce vieillard. Sous le
+couvercle double de bois, s'etendait une trappe de meme dimension. D'un
+coup de poing, elle se replia en deux panneaux; on vit alors un trou,
+une fosse enorme que contournait un escalier sans rampe; et ceux qui se
+pencherent sur le bord apercurent au fond quelque chose de vague et
+d'effrayant.
+
+Un etre humain etait couche par terre, sous de longs cheveux se
+confondant avec les poils de bete qui garnissaient son dos. Il se leva.
+Son front touchait a une grille horizontalement scellee; et, de temps a
+autre, il disparaissait dans les profondeurs de son antre.
+
+Le soleil faisait briller la pointe des tiares, le pommeau des glaives,
+chauffait a outrance les dalles; et des colombes, s'envolant des frises,
+tournoyaient au-dessus de la cour. C'etait l'heure ou Mannaei,
+ordinairement, leur jetait du grain. Il se tenait accroupi devant le
+Tetrarque, qui etait debout pres de Vitellius. Les Galileens, les
+pretres, les soldats, formaient un cercle par derriere; tous se
+taisaient, dans l'angoisse de ce qui allait arriver.
+
+Ce fut d'abord un grand soupir, pousse d'une voix caverneuse.
+
+Herodias l'entendit a l'autre bout du palais. Vaincue par une
+fascination, elle traversa la foule; et elle ecoutait, une main sur
+l'epaule de Mannaei, le corps incline.
+
+La voix s'eleva:
+
+--"Malheur a vous, Pharisiens et Sadduceens, race de viperes, outres
+gonflees, cymbales retentissantes!"
+
+On avait reconnu Iaokanann. Son nom circulait. D'autres accoururent.
+
+"Malheur a toi, o peuple! et aux traitres de Juda, aux ivrognes
+d'Ephraim, a ceux qui habitent la vallee grasse, et que les vapeurs du
+vin font chanceler!
+
+"Qu'ils se dissipent comme l'eau qui s'ecoule, comme la limace qui se
+fond en marchant, comme l'avorton d'une femme qui ne voit pas le soleil.
+
+"Il faudra, Moab, te refugier dans les cypres comme les passereaux, dans
+les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus
+vite brisees que des ecailles de noix, les murs crouleront, les villes
+bruleront; et le fleau de l'Eternel ne s'arretera pas. Il retournera vos
+membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d'un teinturier.
+Il vous dechirera comme une herse neuve; il repandra sur les montagnes
+tous les morceaux de votre chair!"
+
+De quel conquerant parlait-il? Etait-ce de Vitellius? Les Romains seuls
+pouvaient produire cette extermination. Des plaintes
+s'echappaient:--"Assez! assez! qu'il finisse!"
+
+Il continua, plus haut:
+
+--"Aupres du cadavre de leurs meres, les petits enfants se traineront sur
+les cendres. On ira, la nuit, chercher son pain a travers les decombres,
+au hasard des epees. Les chacals s'arracheront des ossements sur les
+places publiques, ou le soir les vieillards causaient. Tes vierges, en
+avalant leurs pleurs, joueront de la cithare dans les festins de
+l'etranger, et tes fils les plus braves baisseront leur echine, ecorchee
+par des fardeaux trop lourds!"
+
+Le peuple revoyait les jours de son exil, toutes les catastrophes de son
+histoire. C'etaient les paroles des anciens prophetes. Iaokanann les
+envoyait, comme de grands coups, l'une apres l'autre.
+
+Mais la voix se fit douce, harmonieuse, chantante. Il annoncait un
+affranchissement, des splendeurs au ciel, le nouveau-ne un bras dans la
+caverne du dragon, l'or a la place de l'argile, le desert s'epanouissant
+comme une rose:--"Ce qui maintenant vaut soixante kiccars ne coutera pas
+une obole. Des fontaines de lait jailliront des rochers; on s'endormira
+dans les pressoirs le ventre plein! Quand viendras-tu, toi que j'espere?
+D'avance, tous les peuples s'agenouillent, et ta domination sera
+eternelle, Fils de David!"
+
+Le Tetrarque se rejeta en arriere, l'existence d'un Fils de David
+l'outrageant comme une menace.
+
+Iaokanann l'invectiva pour sa royaute.
+
+--"Il n'y a pas d'autre roi que l'Eternel!" et pour ses jardins, pour ses
+statues, pour ses meubles d'ivoire, comme l'impie Achab!
+
+Antipas brisa la cordelette du cachet suspendu a sa poitrine, et le
+lanca dans la fosse, en lui commandant de se taire.
+
+La voix repondit:
+
+--"Je crierai comme un ours, comme un ane sauvage, comme une femme qui
+enfante!
+
+"Le chatiment est deja dans ton inceste, Dieu t'afflige de la sterilite
+du mulet!"
+
+Et des rires s'eleverent, pareils au clapotement des flots.
+
+Vitellius s'obstinait a rester. L'interprete, d'un ton impassible,
+redisait, dans la langue des Romains, toutes les injures que Iaokanann
+rugissait dans la sienne. Le Tetrarque et Herodias etaient forces de les
+subir deux fois. Il haletait, pendant qu'elle observait beante le fond
+du puits.
+
+L'homme effroyable se renversa la tete; et, empoignant les barreaux, y
+colla son visage, qui avait l'air d'une broussaille, ou etincelaient
+deux charbons:
+
+--"Ah! c'est toi, Iezabel!
+
+"Tu as pris son coeur avec le craquement de ta chaussure. Tu hennissais
+comme une cavale. Tu as dresse ta couche sur les monts, pour accomplir
+tes sacrifices!
+
+"Le Seigneur arrachera tes pendants d'oreilles, tes robes de pourpre,
+tes voiles de lin, les anneaux de tes bras, les bagues de tes pieds, et
+les petits croissants d'or qui tremblent sur ton front, tes miroirs
+d'argent, tes eventails en plumes d'autruche, les patins de nacre qui
+haussent ta taille, l'orgueil de tes diamants, les senteurs de tes
+cheveux, la peinture de tes ongles, tous les artifices de ta mollesse;
+et les cailloux manqueront pour lapider l'adultere!"
+
+Elle chercha du regard une defense autour d'elle. Les Pharisiens
+baissaient hypocritement leurs yeux. Les Sadduceens tournaient la tete,
+craignant d'offenser le Proconsul. Antipas paraissait mourir.
+
+La voix grossissait, se developpait, roulait avec des dechirements de
+tonnerre, et, l'echo dans la montagne la repetant, elle foudroyait
+Machaerous d'eclats multiplies.
+
+--"Etale-toi dans la poussiere, fille de Babylone! Fais moudre la farine!
+Ote ta ceinture, detache ton soulier, trousse-toi, passe les fleuves! ta
+honte sera decouverte, ton opprobre sera vu! tes sanglots te briseront
+les dents! L'Eternel execre la puanteur de tes crimes! Maudite! maudite!
+Creve comme une chienne!"
+
+La trappe se ferma, le couvercle se rabattit. Mannaei voulait etrangler
+Iaokanann.
+
+Herodias disparut. Les Pharisiens etaient scandalises. Antipas, au
+milieu d'eux, se justifiait.
+
+--"Sans doute," reprit Eleazar, "il faut epouser la femme de son frere,
+mais Herodias n'etait pas veuve, et de plus elle avait un enfant, ce qui
+constituait l'abomination."
+
+--"Erreur! erreur!" objecta le Sadduceen Jonathas. "La Loi condamne ces
+mariages, sans les proscrire absolument."
+
+--"N'importe! On est pour moi bien injuste!" disait Antipas, "car, enfin,
+Absalom a couche avec les femmes de son pere, Juda avec sa bru, Ammon
+avec sa soeur, Lot avec ses filles."
+
+Aulus, qui venait de dormir, reparut a ce moment-la. Quand il fut
+instruit de l'affaire, il approuva le Tetrarque. On ne devait point se
+gener pour de pareilles sottises; et il riait beaucoup du blame des
+pretres, et de la fureur de Iaokanann.
+
+Herodias, au milieu du perron, se retourna vers lui.
+
+--"Tu as tort, mon maitre! Il ordonne au peuple de refuser l'impot."
+
+--"Est-ce vrai?" demanda tout de suite le Publicain.
+
+Les reponses furent generalement affirmatives. Le Tetrarque les renforcait.
+
+Vitellius songea que le prisonnier pouvait s'enfuir; et comme la
+conduite d'Antipas lui semblait douteuse, il etablit des sentinelles aux
+portes, le long des murs et dans la cour.
+
+Ensuite, il alla vers son appartement. Les deputations des pretres
+l'accompagnerent.
+
+Sans aborder la question de la sacrificature, chacune emettait ses griefs.
+
+Tous l'obsedaient. Il les congedia.
+
+Jonathas le quittait, quand il apercut, dans un creneau, Antipas causant
+avec un homme a longs cheveux et en robe blanche, un Essenien; et il
+regretta de l'avoir soutenu.
+
+Une reflexion avait console le Tetrarque. Iaokanann ne dependait plus de
+lui; les Romains s'en chargeaient. Quel soulagement! Phanuel se
+promenait alors sur le chemin de ronde.
+
+Il l'appela, et, designant les soldats:
+
+--"Ils sont les plus forts! je ne peux le delivrer! ce n'est pas ma faute!"
+
+La cour etait vide. Les esclaves se reposaient. Sur la rougeur du ciel,
+qui enflammait l'horizon, les moindres objets perpendiculaires se
+detachaient en noir. Antipas distingua les salines a l'autre bout de la
+mer Morte, et ne voyait plus les tentes des Arabes. Sans doute ils
+etaient partis? La lune se levait; un apaisement descendait dans son coeur.
+
+Phanuel, accable, restait le menton sur la poitrine. Enfin, il revela ce
+qu'il avait a dire.
+
+Depuis le commencement du mois, il etudiait le ciel avant l'aube, la
+constellation de Persee se trouvant au zenith. Agalah se montrait a
+peine, Algol brillait moins, Mira-Coeti avait disparu; d'ou il augurait
+la mort d'un homme considerable, cette nuit meme, dans Machaerous.
+
+Lequel? Vitellius etait trop bien entoure. On n'executerait pas
+Iaokanann. "C'est donc moi!" pensa le Tetrarque.
+
+Peut-etre que les Arabes allaient revenir? Le Proconsul decouvrirait ses
+relations avec les Parthes! Des sicaires de Jerusalem escortaient les
+pretres; ils avaient sous leurs vetements des poignards; et le Tetrarque
+ne doutait pas de la science de Phanuel.
+
+Il eut l'idee de recourir a Herodias. Il la haissait pourtant. Mais elle
+lui donnerait du courage; et tous les liens n'etaient pas rompus de
+l'ensorcellement qu'il avait autrefois subi.
+
+Quand il entra dans sa chambre, du cinnamome fumait sur une vasque de
+porphyre; et des poudres, des onguents, des etoffes pareilles a des
+nuages, des broderies plus legeres que des plumes, etaient dispersees.
+
+Il ne dit pas la prediction de Phanuel, ni sa peur des Juifs et des
+Arabes; elle l'eut accuse d'etre lache. Il parla seulement des Romains;
+Vitellius ne lui avait rien confie de ses projets militaires. Il le
+supposait ami de Caius, que frequentait Agrippa; et il serait envoye en
+exil, ou peut-etre on l'egorgerait.
+
+Herodias, avec une indulgence dedaigneuse, tacha de le rassurer. Enfin,
+elle tira d'un petit coffre une medaille bizarre, ornee du profil de
+Tibere. Cela suffisait a faire palir les licteurs et fondre les
+accusations.
+
+Antipas, emu de reconnaissance, lui demanda comment elle l'avait.
+
+--"On me l'a donnee," reprit-elle.
+
+Sous une portiere en face, un bras nu s'avanca, un bras jeune, charmant
+et comme tourne dans l'ivoire par Polyclete. D'une facon un peu gauche,
+et cependant gracieuse, il ramait dans l'air, pour saisir une tunique
+oubliee sur une escabelle pres de la muraille.
+
+Une vieille femme la passa doucement, en ecartant le rideau.
+
+Le Tetrarque eut un souvenir, qu'il ne pouvait preciser.
+
+--"Cette esclave est-elle a toi?"
+
+--"Que t'importe?" repondit Herodias.
+
+
+ III
+
+Les convives emplissaient la salle du festin.
+
+Elle avait trois nefs, comme une basilique, et que separaient des
+colonnes en bois d'algumim, avec des chapiteaux de bronze couverts de
+sculptures. Deux galeries a claire-voie s'appuyaient dessus; et une
+troisieme en filigrane d'or se bombait au fond, vis-a-vis d'un cintre
+enorme, qui s'ouvrait a l'autre bout.
+
+Des candelabres, brulant sur les tables alignees dans toute la longueur
+du vaisseau, faisaient des buissons de feux, entre les coupes de terre
+peinte et les plats de cuivre, les cubes de neige, les monceaux de
+raisin; mais ces clartes rouges se perdaient progressivement, a cause de
+la hauteur du plafond, et des points lumineux brillaient, comme des
+etoiles, la nuit, a travers des branches. Par l'ouverture de la grande
+baie, on apercevait des flambeaux sur les terrasses des maisons; car
+Antipas fetait ses amis, son peuple, et tous ceux qui s'etaient presentes.
+
+Des esclaves, alertes comme des chiens et les orteils dans des sandales
+de feutre, circulaient, en portant des plateaux.
+
+La table proconsulaire occupait, sous la tribune doree, une estrade en
+planches de sycomore. Des tapis de Babylone l'enfermaient dans une
+espece de pavillon.
+
+Trois lits d'ivoire, un en face et deux sur les flancs, contenaient
+Vitellius, son fils et Antipas; le Proconsul etant pres de la porte, a
+gauche, Aulus a droite, le Tetrarque au milieu.
+
+Il avait un lourd manteau noir, dont la trame disparaissait sous des
+applications de couleur, du fard aux pommettes, la barbe en eventail, et
+de la poudre d'azur dans ses cheveux, serres par un diademe de
+pierreries. Vitellius gardait son baudrier de pourpre, qui descendait en
+diagonale sur une toge de lin. Aulus s'etait fait nouer dans le dos les
+manches de sa robe en soie violette, lamee d'argent. Les boudins de sa
+chevelure formaient des etages, et un collier de saphirs etincelait a sa
+poitrine, grasse et blanche comme celle d'une femme. Pres de lui, sur
+une natte et jambes croisees, se tenait un enfant tres-beau, qui
+souriait toujours. Il l'avait vu dans les cuisines, ne pouvait plus s'en
+passer, et, ayant peine a retenir son nom chaldeen, l'appelait
+simplement: "l'Asiatique." De temps a autre, il s'etalait sur le
+triclinium. Alors, ses pieds nus dominaient l'assemblee.
+
+De ce cote-la, il y avait les pretres et les officiers d'Antipas, des
+habitants de Jerusalem, les principaux des villes grecques; et, sous le
+Proconsul: Marcellus avec les publicains, des amis du Tetrarque, les
+personnages de Kana, Ptolemaide, Jericho; puis, pele-mele, des
+montagnards du Liban, et les vieux soldats d'Herode: douze Thraces, un
+Gaulois, deux Germains, des chasseurs de gazelles, des patres de
+l'Idumee, le sultan de Palmyre, des marins d'Eziongaber. Chacun avait
+devant soi une galette de pate molle, pour s'essuyer les doigts; et les
+bras, s'allongeant comme des cous de vautour, prenaient des olives, des
+pistaches, des amandes. Toutes les figures etaient joyeuses, sous des
+couronnes de fleurs.
+
+Les Pharisiens les avaient repoussees comme indecence romaine. Ils
+frissonnerent quand on les aspergea de galbanum et d'encens, composition
+reservee aux usages du Temple.
+
+Aulus en frotta son aisselle; et Antipas lui en promit tout un
+chargement, avec trois couffes de ce veritable baume, qui avait fait
+convoiter la Palestine a Cleopatre.
+
+Un capitaine de sa garnison de Tiberiade, survenu tout a l'heure,
+s'etait place derriere lui, pour l'entretenir d'evenements
+extraordinaires. Mais son attention etait partagee entre le Proconsul et
+ce qu'on disait aux tables voisines.
+
+On y causait de Iaokanann et des gens de son espece; Simon de Gittoi
+lavait les peches avec du feu. Un certain Jesus...
+
+--"Le pire de tous," s'ecria Eleazar. "Quel infame bateleur!"
+
+Derriere le Tetrarque, un homme se leva, pale comme la bordure de sa
+chlamyde. Il descendit l'estrade, et, interpellant les Pharisiens:
+
+--"Mensonge! Jesus fait des miracles!"
+
+Antipas desirait en voir.
+
+--"Tu aurais du l'amener! Renseigne-nous!"
+
+Alors il conta que lui, Jacob, ayant une fille malade, s'etait rendu a
+Capharnauem, pour supplier le Maitre de vouloir la guerir. Le Maitre
+avait repondu: "Retourne chez toi, elle est guerie!" Et il l'avait
+trouvee sur le seuil, etant sortie de sa couche quand le gnomon du
+palais marquait la troisieme heure, l'instant meme ou il abordait Jesus.
+
+Certainement, objecterent les Pharisiens, il existait des pratiques, des
+herbes puissantes! Ici meme, a Machaerous, quelquefois on trouvait le
+baaras qui rend invulnerable; mais guerir sans voir ni toucher etait une
+chose impossible, a moins que Jesus n'employat les demons.
+
+Et les amis d'Antipas, les principaux de la Galilee, reprirent, en
+hochant la tete:
+
+--"Les demons, evidemment."
+
+Jacob, debout entre leur table et celle des pretres, se taisait d'une
+maniere hautaine et douce.
+
+Ils le sommaient de parler:--"Justifie son pouvoir!"
+
+Il courba les epaules, et a voix basse, lentement, comme effraye de
+lui-meme:
+
+--"Vous ne savez donc pas que c'est le Messie?"
+
+Tous les pretres se regarderent; et Vitellius demanda l'explication du
+mot. Son interprete fut une minute avant de repondre.
+
+Ils appelaient ainsi un liberateur qui leur apporterait la jouissance de
+tous les biens et la domination de tous les peuples. Quelques-uns meme
+soutenaient qu'il fallait compter sur deux. Le premier serait vaincu par
+Gog et Magog, des demons du Nord; mais l'autre exterminerait le Prince
+du Mal; et, depuis des siecles, ils l'attendaient a chaque minute.
+
+Les pretres s'etant concertes, Eleazar prit la parole.
+
+D'abord le Messie serait enfant de David, et non d'un charpentier; il
+confirmerait la Loi. Ce Nazareen l'attaquait; et, argument plus fort, il
+devait etre precede de la venue d'Elie.
+
+Jacob repliqua:
+
+"Mais il est venu, Elie!
+
+--"Elie! Elie!" repeta la foule, jusqu'a l'autre bout de la salle.
+
+Tous, par l'imagination, apercevaient un vieillard sous un vol de
+corbeaux, la foudre allumant un autel, des pontifes idolatres jetes aux
+torrents; et les femmes, dans les tribunes, songeaient a la veuve de
+Sarepta.
+
+Jacob s'epuisait a redire qu'il le connaissait! Il l'avait vu! et le
+peuple aussi!
+
+--"Son nom?"
+
+Alors, il cria de toutes ses forces:
+
+--"Iaokanann!"
+
+Antipas se renversa comme frappe en pleine poitrine. Les Sadduceens
+avaient bondi sur Jacob. Eleazar perorait, pour se faire ecouter.
+
+Quand le silence fut etabli, il drapa son manteau, et comme un juge posa
+des questions.
+
+--"Puisque le prophete est mort..."
+
+Des murmures l'interrompirent. On croyait Elie disparu seulement.
+
+Il s'emporta contre la foule, et, continuant son enquete:
+
+--"Tu penses qu'il est ressuscite?
+
+--"Pourquoi pas?" dit Jacob.
+
+Les Sadduceens hausserent les epaules; Jonathas, ecarquillant ses petits
+yeux, s'efforcait de rire comme un bouffon. Rien de plus sot que la
+pretention du corps a la vie eternelle; et il declama, pour le
+Proconsul, ce vers d'un poete contemporain:
+
+Nec crescit, nec post mortem durare videtur.
+
+Mais Aulus etait penche au bord du triclinium, le front en sueur, le
+visage vert, les poings sur l'estomac.
+
+Les Sadduceens feignirent un grand emoi;--le lendemain, la sacrificature
+leur fut rendue;--Antipas etalait du desespoir; Vitellius demeurait
+impassible. Ses angoisses etaient pourtant violentes; avec son fils il
+perdait sa fortune.
+
+Aulus n'avait pas fini de se faire vomir, qu'il voulut remanger.
+
+--"Qu'on me donne de la rapure de marbre, du schiste de Naxos, de l'eau
+de mer, n'importe quoi! Si je prenais un bain?"
+
+Il croqua de la neige, puis, ayant balance entre une terrine de
+Commagene et des merles roses, se decida pour des courges au miel.
+L'Asiatique le contemplait, cette faculte d'engloutissement denotant un
+etre prodigieux et d'une race superieure.
+
+On servit des rognons de taureau, des loirs, des rossignols, des hachis
+dans des feuilles de pampre; et les pretres discutaient sur la
+resurrection. Ammonius, eleve de Philon le Platonicien, les jugeait
+stupides, et le disait a des Grecs qui se moquaient des oracles.
+Marcellus et Jacob s'etaient joints. Le premier narrait au second le
+bonheur qu'il avait ressenti sous le bapteme de Mithra, et Jacob
+l'engageait a suivre Jesus. Les vins de palme et de tamaris, ceux de
+Safet et de Byblos, coulaient des amphores dans les crateres, des
+crateres dans les coupes, des coupes dans les gosiers; on bavardait, les
+coeurs s'epanchaient. Iacim, bien que Juif, ne cachait plus son
+adoration des planetes. Un marchand d'Aphaka ebahissait des nomades, en
+detaillant les merveilles du temple d'Hierapolis; et ils demandaient
+combien couterait le pelerinage. D'autres tenaient a leur religion
+natale. Un Germain presque aveugle chantait un hymne celebrant ce
+promontoire de la Scandinavie, ou les dieux apparaissent avec les rayons
+de leurs figures; et des gens de Sichem ne mangerent pas de
+tourterelles, par deference pour la colombe Azima.
+
+Plusieurs causaient debout, au milieu de la salle; et la vapeur des
+haleines avec les fumees des candelabres faisait un brouillard dans
+l'air. Phanuel passa le long des murs.
+
+Il venait encore d'etudier le firmament, mais n'avancait pas jusqu'au
+Tetrarque, redoutant les taches d'huile qui, pour les Esseniens, etaient
+une grande souillure.
+
+Des coups retentirent contre la porte du chateau.
+
+On savait maintenant que Iaokanann s'y trouvait detenu. Des hommes avec
+des torches grimpaient le sentier; une masse noire fourmillait dans le
+ravin; et ils hurlaient de temps a autre:--"Iaokanann! Iaokanann!"
+
+--"Il derange tout!" dit Jonathas.
+
+--"On n'aura plus d'argent, s'il continue!" ajouterent les Pharisiens.
+
+Et des recriminations partaient:
+
+--"Protege-nous!
+
+--"Qu'on en finisse!
+
+--"Tu abandonnes la religion!
+
+--"Impie comme les Herode!
+
+--"Moins que vous!" repliqua Antipas. "C'est mon pere qui a edifie
+votre temple!"
+
+Alors les Pharisiens, les fils des proscrits, les partisans des Matathias,
+accuserent le Tetrarque des crimes de sa famille.
+
+Ils avaient des cranes pointus, la barbe herissee, des mains faibles et
+mechantes, ou la face camuse, de gros yeux ronds, l'air de bouledogues. Une
+douzaine, scribes et valets des pretres, nourris par le rebut des
+holocaustes, s'elancerent jusqu'au bas de l'estrade; et avec des couteaux
+ils menacaient Antipas, qui les haranguait pendant que les Sadduceens le
+defendaient mollement. Il apercut Mannaei, et lui fit signe de s'en aller,
+Vitellius indiquant par sa contenance que ces choses ne le regardaient pas.
+
+Les Pharisiens, restes sur leur triclinium, se mirent dans une fureur
+demoniaque. Ils briserent les plats devant eux. On leur avait servi le
+ragout cheri de Mecene: de l'ane sauvage, une viande immonde.
+
+Aulus les railla a propos de la tete d'ane, qu'ils honoraient, disait-on,
+et debita d'autres sarcasmes sur leur antipathie du pourceau. C'etait sans
+doute parce que cette grosse bete avait tue leur Bacchus; et ils aimaient
+trop le vin, puisqu'on avait decouvert dans le Temple une vigne d'or.
+
+Les pretres ne comprenaient pas ses paroles. Phinees, Galileen d'origine,
+refusa de les traduire. Alors sa colere fut demesuree, d'autant plus que
+l'Asiatique, pris de peur, avait disparu; et le repas lui deplaisait, les
+mets etant vulgaires point deguises suffisamment! Il se calma, en voyant
+des queues de brebis syriennes, qui sont des paquets de graisse.
+
+Le caractere des Juifs semblait hideux a Vitellius. Leur dieu pouvait bien
+etre Moloch, dont il avait rencontre des autels sur la route; et les
+sacrifices d'enfants lui revinrent a l'esprit, avec l'histoire de l'homme
+qu'ils engraissaient mysterieusement. Son coeur de Latin etait souleve de
+degout par leur intolerance, leur rage iconoclaste, leur achoppement de
+brute. Le Proconsul voulait partir. Aulus s'y refusa.
+
+La robe abaissee jusqu'aux hanches, il gisait derriere un monceau de
+victuailles, trop repu pour en prendre, mais s'obstinant a ne point les
+quitter.
+
+L'exaltation du peuple grandit. Ils s'abandonnerent a des projets
+d'independance. On rappelait la gloire d'Israel. Tous les conquerants
+avaient ete chaties: Antigone, Crassus, Varus...
+
+--"Miserables!" dit le Proconsul; car il entendait le syriaque. Son
+interprete ne servait qu'a lui donner du loisir pour repondre.
+
+Antipas, bien vite, tira la medaille de l'Empereur, et, l'observant avec
+tremblement il la presentait du cote de l'image.
+
+Les panneaux de la tribune d'or se deployerent tout a coup; et a la
+splendeur des cierges, entre ses esclaves et des festons d'anemones,
+Herodias apparut,--coiffee d'une mitre assyrienne qu'une mentonniere
+attachait a son front; ses cheveux en spirales s'epandaient sur un peplos
+d'ecarlate, fendu dans la longueur des manches. Deux monstres en pierre,
+pareils a ceux du tresor des Atrides se dressant contre la porte, elle
+ressemblait a Cybele accotee de ses lions; et du haut de la balustrade qui
+dominait Antipas, avec une patere a la main, elle cria:
+
+--"Longue vie a Cesar!"
+
+Cet hommage fut repete par Vitellius, Antipas et les pretres.
+
+Mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et
+d'admiration. Une jeune fille venait d'entrer.
+
+Sous un voile bleuatre lui cachant la poitrine et la tete, on distinguait
+les arcs de ses yeux, les calcedoines de ses oreilles, la blancheur de sa
+peau. Un carre de soie gorge-de-pigeon, en couvrant les epaules, tenait aux
+reins par une ceinture d'orfevrerie. Ses calecons noirs etaient semes de
+mandragores, et d'une maniere indolente elle faisait claquer de petites
+pantoufles en duvet de colibri.
+
+Sur le haut de l'estrade, elle retira son voile. C'etait Herodias, comme
+autrefois dans sa jeunesse. Puis elle se mit a danser.
+
+Ses pieds passaient l'un devant l'autre, au rythme de la flute et d'une
+paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu'un, qui s'enfuyait
+toujours. Elle le poursuivait, plus legere qu'un papillon, comme une Psyche
+curieuse, comme une ame vagabonde et semblait prete a s'envoler.
+
+Les sons funebres de la gingras remplacerent les crotales. L'accablement
+avait suivi l'espoir. Ses attitudes exprimaient des soupirs, et toute sa
+personne une telle langueur qu'on ne savait pas si elle pleurait un dieu,
+ou se mourait dans sa caresse. Les paupieres entre-closes, elle se tordait
+la taille, balancait son ventre avec des ondulations de houle, faisait
+trembler ses deux seins, et son visage demeurait immobile, et ses pieds
+n'arretaient pas.
+
+Vitellius la compara a Mnester, le pantomime. Aulus vomissait encore. Le
+Tetrarque se perdait dans un reve, et ne songeait plus a Herodias. Il crut
+la voir pres des Sadduceens. La vision s'eloigna.
+
+Ce n'etait pas une vision. Elle avait fait instruire, loin de Machaerous,
+Salome sa fille, que le Tetrarque aimerait; et l'idee etait bonne. Elle en
+etait sure, maintenant.
+
+Puis ce fut l'emportement de l'amour qui veut etre assouvi. Elle dansa
+comme les pretresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme
+les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les cotes, pareille a
+une fleur que la tempete agite. Les brillants de ses oreilles sautaient,
+l'etoffe de son dos chatoyait; de ses bras, de ses pieds, de ses vetements
+jaillissaient d'invisibles etincelles qui enflammaient les hommes. Une
+harpe chanta; la multitude y repondit par des acclamations. Sans flechir
+ses genoux en ecartant les jambes, elle se courba si bien que son menton
+frolait le plancher; et les nomades habitues a l'abstinence, les soldats
+de Rome experts en debauches, les avares publicains, les vieux pretres
+aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de
+convoitise.
+
+Ensuite elle tourna autour de la table d'Antipas, frenetiquement, comme le
+rhombe des sorcieres; et d'une voix que des sanglots de volupte
+entrecoupaient, il lui disait--"Viens! viens!"--Elle tournait
+toujours; les tympanons sonnaient a eclater, la foule hurlait. Mais le
+Tetrarque criait plus fort "Viens! viens! Tu auras Capharnauem! la
+plaine de Tiberias! mes citadelles! la moitie de mon royaume!"
+
+Elle se jeta sur les mains, les talons en l'air, parcourut ainsi l'estrade
+comme un grand scarabee; et s'arreta brusquement.
+
+Sa nuque et ses vertebres faisaient un angle droit. Les fourreaux de
+couleur qui enveloppaient ses jambes, lui passant par-dessus l'epaule,
+comme des arcs-en-ciel, accompagnaient sa figure, a une coudee du sol. Ses
+levres etaient peintes, ses sourcils tres noirs, ses yeux presque
+terribles, et des gouttelettes a son front semblaient une vapeur sur du
+marbre blanc.
+
+Elle ne parlait pas. Ils se regardaient.
+
+Un claquement de doigts se fit dans la tribune. Elle y monta, reparut; et,
+en zezayant un peu, prononca ces mots, d'un air enfantin.
+
+--"Je veux que tu me donnes dans un plat... la tete..." Elle avait oublie
+le nom, mais reprit en souriant: "La tete de Iaokanann!"
+
+Le Tetrarque s'affaissa sur lui-meme, ecrase.
+
+Il etait contraint par sa parole, et le peuple attendait. Mais la mort
+qu'on lui avait predite, en s'appliquant a un autre, peut-etre detournerait
+la sienne? Si Iaokanann etait veritablement Elie, il pourrait s'y
+soustraire; s'il ne l'etait pas, le meurtre n'avait plus d'importance.
+
+Mannaei etait a ses cotes, et comprit son intention.
+
+Vitelius le rappela pour lui confier le mot d'ordre des sentinelles gardant
+la fosse.
+
+Ce fut un soulagement. Dans une minute, tout serait fini!
+
+Cependant, Mannaei n'etait guere prompt en besogne.
+
+Il rentra, mais bouleverse.
+
+Depuis quarante ans il exercait la fonction de bourreau. C'etait lui qui
+avait noye Aristobule, etrangle Alexandre, brule vif Matathias, decapite
+Zosime, Pappus, Joseph et Antipater, et il n'osait tuer Iaokanann! Ses
+dents claquaient, tout son corps tremblait.
+
+Il avait apercu devant la fosse le Grand Ange des Samaritains, tout couvert
+d'yeux et brandissant un immense glaive, rouge et dentele comme une flamme.
+Deux soldats amenes en temoignage pouvaient le dire.
+
+Ils n'avaient rien vu, sauf un capitaine juif, qui s'etait precipite sur
+eux et qui n'existait plus.
+
+La fureur d'Herodias degorgea en un torrent d'injures populacieres et
+sanglantes. Elle se cassa les ongles au grillage de la tribune, et les deux
+lions sculptes semblaient mordre ses epaules et rugir comme elle.
+
+Antipas l'imita, les pretres, les soldats, les Pharisiens, tous reclamant
+une vengeance, et les autres, indignes qu'on retardat leur plaisir.
+
+Mannaei sortit, en se cachant la face.
+
+Les convives trouverent le temps encore plus long que la premiere fois. On
+s'ennuyait.
+
+Tout a coup, un bruit de pas se repercuta dans les couloirs. Le malaise
+devenait intolerable.
+
+La tete entra;--et Mannaei la tenait par les cheveux, au bout de son
+bras, fier des applaudissements.
+
+Quand il l'eut mise sur un plat, il l'offrit a Salome.
+
+Elle monta lestement dans la tribune: plusieurs minutes apres, la tete fut
+rapportee par cette vieille femme que le Tetrarque avait distinguee le
+matin sur la plate-forme d'une maison, et tantot dans la chambre
+d'Herodias.
+
+Il se reculait pour ne pas la voir. Vitellius y jeta un regard indifferent.
+
+Mannaei descendit l'estrade, et l'exhiba aux capitaines romains, puis a
+tous ceux qui mangeaient de ce cote.
+
+Ils l'examinerent.
+
+La lame aigue de l'instrument, glissant du haut en bas, avait entame la
+machoire. Une convulsion tirait les coins de la bouche. Du sang, caille
+deja, parsemait la barbe. Les paupieres closes etaient blemes comme des
+coquilles; et des candelabres a l'entour envoyaient des rayons.
+
+Elle arriva a la table des pretres. Un Pharisien la retourna curieusement;
+et Mannaei, l'ayant remise d'aplomb, la posa devant Aulus, qui en fut
+reveille. Par l'ouverture de leurs cils, les prunelles mortes et les
+prunelles eteintes semblaient se dire quelque chose.
+
+Ensuite Mannaei la presenta a Antipas. Des pleurs coulerent sur les joues
+du Tetrarque.
+
+Les flambeaux s'eteignaient. Les convives partirent; et il ne resta plus
+dans la salle qu'Antipas, les mains contre ses tempes, et regardant
+toujours la tete coupee, tandis que Phanuel, debout au milieu de la grande
+nef, murmurait des prieres, les bras etendus.
+
+A l'instant ou se levait le Soleil, deux hommes, expedies autrefois par
+Iaokanann, survinrent, avec la reponse si longtemps esperee.
+
+Ils la confierent a Phanuel, qui en eut un ravissement.
+
+Puis il leur montra l'objet lugubre, sur le plateau, entre les debris du
+festin. Un des hommes lui dit:
+
+--"Console-toi! il est descendu chez les morts annoncer le Christ!"
+
+L'Essenien comprenait maintenant ces paroles: " Pour qu'il croisse, il
+faut que je diminue."
+
+Et tous les trois, ayant pris la tete de Iaokanann, s'en allerent du cote
+de la Galilee.
+
+Comme elle etait tres lourde, ils la portaient alternativement.
+
+
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Trois contes, by Gustave Flaubert
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS CONTES ***
+
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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