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This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes) + +Par + +GUY DE MAUPASSANT + + + + +MONSIEUR PARENT + +I + +Le petit Georges, a quatre pattes dans l'allee, faisait des montagnes de +sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'elevait en pyramide, puis +plantait au sommet une feuille de marronnier. + +Son pere, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention +concentree et amoureuse, ne voyait que lui dans l'etroit jardin public +rempli de monde. + +Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant +l'eglise de la Trinite pour revenir, apres avoir contourne le gazon, +d'autres enfants s'occupaient de meme, a leurs petits jeux de jeunes +animaux, tandis que les bonnes indifferentes regardaient en l'air +avec leurs yeux de brutes, ou que les meres causaient entre elles en +surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant. + +Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant +trainer derriere elles les longs rubans eclatants de leurs bonnets, et +portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppe de dentelles, +tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des +entretiens serieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du +square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches, +faisait sans cesse des detours pour ne point demolir des ouvrages de +terre, pour ne point ecraser des mains, pour ne point deranger le +travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines. + +Le soleil allait disparaitre derriere les toits de la rue Saint-Lazare +et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et paree, +Les marronniers s'eclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades, +devant le haut portail de l'eglise, semblaient en argent liquide. + +M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussiere: il suivait ses +moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des +levres a tous les mouvements de Georges. + +Mais ayant leve les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se +trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par +le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraina +vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer apres sa +femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait a son cote. + +Le pere alors le prit en ses bras, et, accelerant encore son allure, se +mit a souffler de peine en montant le trottoir incline. C'etait un homme +de quarante ans; deja gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un +bon ventre de joyeux garcon que les evenements ont rendu timide. + +Il avait epouse, quelques annees plus tot, une jeune femme aimee +tendrement qui le traitait a present avec une rudesse et une autorite de +despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il +faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement +ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses gouts, ses +allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa +voix. + +Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il +avait d'elle, Georges, age maintenant de trois ans, devenu la plus +grande joie et la plus grande preoccupation de son coeur. Rentier +modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et +sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son +mari. + +Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la premiere marche de +l'escalier, s'essuya le front, et se mit a monter. + +Au second etage, il sonna. + +Une vieille bonne qui l'avait eleve, une de ces servantes maitresses qui +sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse: + +--Madame est-elle rentree? + +La domestique haussa les epaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu +Madame rentrer pour six heures et demie? + +Il repondit d'un ton gene: + +--C'est bon, tant mieux, ca me donne le temps de me changer, car j'ai +tres chaud. + +La servante le regardait avec une pitie irritee et meprisante. Elle +grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il +a porte le petit peut-etre; et tout ca pour attendre Madame jusqu'a sept +heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant a etre +prete a l'heure. Je fais mon diner pour huit heures, moi, et quand on +l'attend, tant pis, un roti ne doit pas etre brule! + +M. Parent feignait de ne point ecouter. Il murmura: "C'est bon, c'est +bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pates de sable. +Moi, je vais me changer. Recommande a la femme de chambre de bien +nettoyer le petit." + +Et il entra dans son appartement. Des qu'il y fut, il poussa le verrou +pour etre seul, bien seul, tout seul. Il etait tellement habitue, +maintenant, a se voir malmene et rudoye qu'il ne se jugeait en surete +que sous la protection des serrures. Il n'osait meme plus penser, +reflechir, raisonner avec lui-meme, s'il ne se sentait garanti par un +tour de clef contre les regards et les suppositions. S'etant affaisse +sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre, +il songea que Julie commencait a devenir un danger nouveau dans la +maison. Elle haissait sa femme, c'etait visible; elle haissait surtout +son camarade Paul Limousin reste, chose rare, l'ami intime et familier +du menage, apres avoir ete l'inseparable compagnon de sa vie de garcon. + +C'etait Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et +lui, qui le defendait, meme vivement, meme severement, contre les +reproches immerites, contre les scenes harcelantes, contre tontes les +miseres quotidiennes de son existence. + +Mais voila que, depuis bientot six mois, Julie se permettait sans cesse +sur sa maitresse des remarques et des appreciations malveillantes. Elle +la jugeait a tout moment, declarait vingt fois par jour: "Si j'etais +Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ca par le nez. +Enfin, enfin... Voila... chacun suivant sa nature." + +Un jour meme elle avait ete insolente avec Henriette, qui s'etait +contentee de dire, le soir, a son mari: "Tu sais, a la premiere +parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi." Elle semblait +cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et +Parent attribuait cette mansuetude a une consideration pour la bonne qui +l'avait eleve, et qui avait ferme les yeux de sa mere. + +Mais c'etait fini, les choses ne pourraient trainer plus longtemps; +et il s'epouvantait a l'idee de ce qui allait arriver. Que ferait-il? +Renvoyer Julie lui apparaissait comme une resolution si redoutable, +qu'il n'osait y arreter sa pensee. Lui donner raison contre sa +femme, etait egalement impossible; et il ne se passerait pas un mois +maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux. + +Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de +tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: "Heureusement que +j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux." + +Puis l'idee lui vint de consulter Limousin; il s'y resolut; mais +aussitot le souvenir de l'inimitie nee entre sa bonne et son ami lui +fit craindre que celui-ci ne conseillat l'expulsion; et il demeurait de +nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes. + +La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il +n'avait pas encore change de linge! Alors, effare, essouffle, il +se devetit, se lava, mit une chemise blanche, et se revetit avec +precipitation, comme si on l'eut attendu dans la piece voisine pour un +evenement d'une importance extreme. + +Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien a redouter. + +Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint +s'asseoir sur le canape; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra, +nettoye, peigne, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa +avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux, +puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il +le fit sauter en l'air, l'elevant jusqu'au plafond, au bout de ses +poignets. Puis il s'assit, fatigue par cet effort; et prenant Georges +sur un genou, il lui fit faire "a dada". + +L'enfant riait enchante, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir, +et le pere aussi riait et criait de contentement, secouant son gros +ventre, s'amusant plus encore que le petit. + +Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de resigne, de meurtri. Il +l'aimait avec des elans fous, de grandes caresses emportees, avec toute +la tendresse honteuse cachee en lui, qui n'avait jamais pu sortir, +s'epandre, meme aux premieres heures de son mariage, sa femme s'etant +toujours montree seche et reservee. + +Julie parut sur la porte, le visage pale, l'oeil brillant, et elle +annonca d'une voix tremblante d'exasperation: + +--Il est sept heures et demie, Monsieur. + +Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et resigne, et murmura: + +--En effet, il est sept heures et demie. + +--Voila, mon diner est pret, maintenant. + +Voyant l'orage, il s'efforca de l'ecarter: + +--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentre, que tu ne le ferais que +pour huit heures? + +--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sur! Vous n'allez pas +vouloir faire manger le petit a huit heures maintenant: On dit ca, +pardi, c'est une maniere de parler. + +Mais ca detruirait l'estomac du petit de le faire manger a huit heures! +Oh! s'il n'y avait que sa mere! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah +oui! parlons-en, en voila une mere! Si ce n'est pas une pitie de voir +des meres comme ca! + +Parent, tout fremissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arreter net la +scene menacante. + +--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maitresse. +Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus a l'avenir. + +La vieille bonne, suffoquee par l'etonnement, tourna les talons et +sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du +lustre tinterent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une legere et +vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air +silencieux du salon. + +Georges, surpris d'abord, se mit a battre des mains avec bonheur, et, +gonflant ses joues, fit un gros "boum" de toute la force de ses poumons +pour imiter le bruit de la porte. + +Alors son pere lui conta des histoires; mais la preoccupation de son +esprit lui faisait perdre a tout moment le fil de son recit; et le +petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux etonnes. + +Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir +marcher l'aiguille. Il aurait voulu arreter l'heure, faire immobile le +temps jusqu'a la rentree de sa femme. Il n'en voulait pas a Henriette +d'etre en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de +tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener +une irreparable catastrophe, des explications et des violences qu'il +n'osait meme imaginer. La seule pensee de la querelle, des eclats de +voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes +face a face se regardant au fond des yeux et se jetant a la tete des +mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui sechait la bouche ainsi +qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il +n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur +son genou. + +Huit heures sonnerent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle +n'avait plus son air exaspere, mais un air de resolution mechante et +froide, plus redoutable encore. + +--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'a son dernier jour, +je vous ai eleve aussi de votre naissance jusqu'a aujourd'hui! Je crois +qu'on peut dire que je suis devouee a la famille... + +Elle attendit une reponse. + +Parent balbutia: "Mais oui, ma bonne Julie." + +Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par interet +d'argent, mais toujours par interet pour vous; que je ne vous ai jamais +trompe ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches... + +--Mais oui, ma bonne Julie. + +--Eh bien, Monsieur, ca ne peut pas durer plus longtemps. C'est par +amitie pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans +votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le +quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il +faut que je vous le dise aussi, a la fin, bien que ca ne m'aille guere +de rapporter. Si Madame rentre comme ca a des heures de fantaisie, c'est +qu'elle fait des choses abominables. + +Il demeurait effare, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier: +"Tais-toi... Tu sais que je t'ai defendu..." + +Elle lui coupa la parole avec une resolution irresistible. + +--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a +longtemps que Madame a faute avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus +de vingt fois s'embrasser derriere les portes. Oh, allez! si M. Limousin +avait ete riche, ca n'est pas M. Parent que Madame aurait epouse. Si +Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il +comprendrait la chose d'un bout a l'autre... + +Parent s'etait leve, livide, balbutiant: "Tais-toi... tais-toi... ou..." + +Elle continua: + +--Non, je vous dirai tout. Madame a epouse Monsieur par interet; et elle +l'a trompe du premier jour. C'etait entendu entre eux, pardi! Il suffit +de reflechir pour comprendre ca. Alors comme Madame n'etait pas contente +d'avoir epouse Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie +dure, si dure que j'en avais le coeur casse, moi qui voyais ca... + +Il fit deux pas, les poings fermes, repetant: "Tais-toi... tais-toi..." +car il ne trouvait rien a repondre. + +La vieille bonne ne recula point; elle semblait resolue a tout. + +Mais Georges, effare d'abord, puis effraye par ces voix grondantes, se +mit a pousser des cris aigus. Il restait debout derriere son pere, et, +la face crispee, la bouche ouverte, il hurlait. + +La clameur de son fils exaspera Parent, l'emplit de courage et de +fureur. Il se precipita vers Julie, les deux bras leves, pret a frapper +des deux mains, et criant: "Ah miserable! tu vas tourner les sens du +petit." + +Il la touchait deja! Elle lui jeta par lu face: + +--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai eleve; ca n'empechera +pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!... + +Il s'arreta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face +d'elle tellement eperdu qu'il ne comprenait plus rien. + +Elle ajouta:--Il suffit de regarder le petit pour reconnaitre le pere, +pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'a regarder ses +yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas.... + +Mais il l'avait saisie par les epaules et il la secouait de toute sa +force, begayant: "Vipere... vipere! Hors d'ici, vipere!... Va-t'en ou je +te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!... + +Et d'un effort desespere il la lanca dans la piece voisine. Elle tomba +sur la table servie dont les verres s'abattirent et se casserent; puis, +s'etant relevee, elle mit la table entre elle et son maitre, et, tandis +qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des +paroles terribles: + +--Monsieur n'a qu'a sortir... ce soir... apres diner... et qu'a rentrer +tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur +essaye... il verra. + +Elle avait gagne la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut +derriere elle, monta l'escalier de service jusqu'a sa chambre de bonne +ou elle s'etait enfermee, et heurtant la porte: + +--Tu vas quitter la maison a l'instant meme. + +Elle repondit a travers la planche: + +--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici. + +Alors il redescendit lentement, en se cramponnant a la rampe pour ne +point tomber; et il rentra dans son salon ou Georges pleurait, assis par +terre. + +Parent s'affaissa sur un siege et regarda l'enfant d'un oeil hebete. Il +ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait etourdi, +abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tete; a peine se +souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis, +peu a peu, sa raison, comme une eau troublee, se calma et s'eclairait; +et l'abominable revelation commenca a travailler son coeur. + +Julie avait parle si net, avec une telle force, une telle assurance, une +telle sincerite, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait +a douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'etre trompee, aveuglee par +son devouement pour lui, entrainee par une haine inconsciente contre +Henriette. Cependant, a mesure qu'il tachait de se rassurer et de se +convaincre, mille petits faits se reveillaient en son souvenir, +des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens +inobserves, presque inapercus, des sorties tardives, des absences +simultanees, et meme des gestes presque insignifiants, mais bizarres +qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant, +prenaient pour lui une importance extreme, etablissaient une connivence +entre eux. Tout ce qui s'etait passe depuis ses fiancailles surgissait +brusquement en sa memoire surexcitee par l'angoisse. Il retrouvait tout, +des intonations singulieres, des attitudes suspectes; et son pauvre +esprit d'homme calme et bon, harcele par le doute, lui montrait +maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'etre encore que des +soupcons. + +Il fouillait avec une obstination acharnee dans ces cinq annees de +mariage, cherchant a retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et +chaque chose inquietante qu'il decouvrait le piquait au coeur comme un +aiguillon de guepe. + +Il ne pensait plus a Georges, qui se taisait maintenant, le derriere sur +le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit +a pleurer. + +Son pere s'elanca, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tete de +baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste? + +Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulage, +console, balbutiant: "Georges..... mon petit Georges, mon cher petit +Georges....." Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!.... +Oui, elle avait dit que son enfant etait a Limousin..... Oh! cela +n'etait pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en +pouvait meme douter une seconde. C'etait la une de ces odieuses +infamies qui germent dans les ames ignobles des servantes! Il repetait: +"Georges..... mon cher Georges." Le gamin, caresse, s'etait tu de +nouveau. + +Parent sentait la chaleur de la petite poitrine penetrer dans la sienne +a travers les etoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie; +cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait. + +Alors il ecarta un peu de lui la tete mignonne et frisee pour la +regarder avec passion. Il la contemplait avidement, eperdument, se +grisant a la voir, et repetant toujours: "Oh! mon petit..... mon petit +Georges!....." + +Il pensa soudain: "S'il ressemblait a Limousin... pourtant!" + +Ce fut en lui quelque chose d'etrange, d'atroce, une poignante et +violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres, +comme si ses os, tout a coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il +ressemblait a Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui +riait maintenant. Il le regardait avec des yeux eperdus, troubles, +hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche, +dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez, +de la bouche ou des joues de Limousin. + +Sa pensee s'egarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son +enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres, +des ressemblances invraisemblables. + +Julie avait dit: "Un aveugle ne s'y tromperait pas." Il y avait donc +quelque chose de frappant, quoique chose d'indeniable! Mais quoi? Le +front? Oui, peut-etre? Cependant Limousin avait le front plus etroit! +Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater +les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet +homme? + +Parent pensait: "Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop +trouble; je ne pourrais rien reconnaitre maintenant... Il faut attendre; +il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant." + +Puis il songea: "Mais s'il me ressemblait, a moi, je serais sauve! +sauve!" + +Et il traversa le salon en deux enjambees pour aller examiner dans la +glace la face de son enfant a cote de la sienne. + +Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent +tout proches, et il parlait haut, tant son egarement etait grand. + +"Oui... nous avons le meme nez... le meme nez... peut-etre... ce n'est +pas sur... et le meme regard.... Mais non, il a les yeux bleus.... +Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!... +Je ne veux plus voir... je deviens fou!..." + +Il se sauva loin de la glace, a l'autre bout du salon, tomba sur un +fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit a pleurer. Il +pleurait par grands sanglots desesperes. Georges, effare d'entendre +gemir son pere, commenca aussitot a hurler. + +Le timbre d'entree sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eut +traverse. Il dit: "La voila... qu'est-ce que je vais faire?..." Et il +courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de +s'essuyer les yeux. Mais, apres quelques secondes, un nouveau coup de +timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie etait +partie sans que la femme de chambre fut prevenue. Donc personne n'irait +ouvrir? Que faire? Il y alla. + +Voici que tout d'un coup il se sentait brave, resolu, pret pour la +dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait muri en +quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une +fureur de timide et une tenacite de debonnaire exaspere. + +Il tremblait cependant! Etait-ce de peur? Oui... Peut-etre avait-il +encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lachete +fouettee? + +Derriere la porte qu'il avait atteinte a pas furtifs, il s'arreta pour +ecouter. Son coeur battait a coups furieux; il n'entendait que ce +bruit-la: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aigue de +Georges qui criait toujours, dans le salon. + +Soudain, le son du timbre eclatant sur sa tete, le secoua comme une +explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, defaillant, il fit +tourner la clef et tira le battant. + +Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier. + +Elle dit, avec un air d'etonnement ou apparaissait un peu d'irritation: + +--C'est toi qui ouvres, maintenant? Ou est donc Julie? + +Il avait la gorge serree, la respiration precipitee; et il s'efforcait +de repondre, sans pouvoir prononcer un mot. + +Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande ou est Julie. + +Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie.... + +Sa femme commencait a se facher: + +--Comment, partie? Ou ca? Pourquoi? + +Il reprenait son aplomb peu a peu et sentait naitre en lui une haine +mordante contre cette femme insolente, debout devant lui. + +--Oui, partie pour tout a fait... je l'ai renvoyee... + +--Tu l'as renvoyee?... Julie?... Mais tu es fou.... + +--Oui, je l'ai renvoyee parce qu'elle avait ete insolente... et +qu'elle... qu'elle a maltraite l'enfant. + +--Julie? + +--Oui... Julie. + +--A propos de quoi a-t-elle ete insolente? + +--A propos de toi. + +--A propos de moi? + +--Oui... parce que son diner etait brule et que tu ne rentrais pas. + +--Elle a dit...? + +--Elle a dit... des choses desobligeantes pour toi... et que je ne +devais pas... que je ne pouvais pas entendre.... + +--Quelles choses? + +--Il est inutile de les repeter. + +--Je desire les connaitre. + +--Elle a dit qu'il etait tres malheureux pour un homme comme moi, +d'epouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins, +mauvaise maitresse de maison, mauvaise mere, et mauvaise epouse.... + +La jeune femme etait entree dans l'antichambre, suivie par Limousin qui +ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement +la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en +begayant, exasperee: + +--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...? + +Il etait tres pale, tres calme. Il repondit: + +--Je ne dis rien, ma chere amie; je te repete seulement les propos de +Julie, que tu as voulu connaitre; et je te ferai remarquer que je l'ai +mise a la porte justement a cause de ces propos. + +Elle fremissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les +joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle +sentait bien la revolte, quoiqu'elle ne put rien repondre; et elle +cherchait a reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant. + +--Tu as dine? dit-elle. + +--Non, j'ai attendu. + +Elle haussa les epaules avec impatience. + +--C'est stupide d'attendre apres sept heures et demie. Tu aurais du +comprendre que j'avais ete retenue, que j'avais eu des affaires, des +courses. + +Puis, tout a coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps, +et elle raconta, avec des paroles breves, hautaines, qu'ayant eu des +objets de mobilier a choisir tres loin, tres loin, rue de Rennes, elle +avait rencontre Limousin a sept heures passees, boulevard Saint-Germain, +en revenant, et qu'alors elle lui avait demande son bras pour entrer +manger un morceau dans un restaurant ou elle n'osait penetrer seule, +bien qu'elle se sentit defaillir de faim. Voila comment elle avait dine, +avec Limousin, si on pouvait appeler cela diner; car ils n'avaient pris +qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bate de revenir. + +Parent repondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas +de reproches. + +Alors Limousin, reste jusque-la muet, presque cache derriere Henriette, +s'approcha et tendit sa main en murmurant: + +--Tu vas bien? + +Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, tres +bien. + +Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la derniere phrase de son +mari. + +--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu +as une intention. + +Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te repondre que je +ne m'etais pas inquiete de ton retard et que je ne t'en faisais point un +crime. + +Elle le prit de haut, cherchant un pretexte a querelle:--De mon +retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je +passe la nuit dehors. + +--Mais non, ma chere amie. J'ai dit "retard" parce que je n'ai pas +d'autre mot. Tu devais rentrer a six heures et demie, tu rentres a huit +heures et demie. C'est un retard, ca! Je le comprends tres bien; +je ne... ne... ne m'en etonne meme pas... Mais... mais... il m'est +difficile d'employer un autre mot. + +--C'est que tu le prononces comme si j'avais decouche... + +--Mais non... mais non... + +Elle vit qu'il cederait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre, +quand elle s'apercut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec +un visage emu: + +--Qu'a donc le petit? + +--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraite. + +--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse? + +--Oh! presque rien. Elle l'a pousse et il est tombe. + +Elle voulut voir son enfant et s'elanca dans la salle a manger, puis +s'arreta net devant la table couverte de vin repandu, de carafes et de +verres brises, et de salieres renversees. + +--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-la? + +--C'est Julie qui... + +Mais elle lui coupa la parole avec fureur: + +--C'est trop fort, a la fin! Julie me traite de devergondee, bat mon +enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu +trouves cela tout naturel. + +--Mais non... puisque je l'ai renvoyee. + +--Vraiment!... Tu l'as renvoyee!... Mais il fallait la faire arreter. +C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-la! + +Il balbutia:--Mais... ma chere amie... je ne pouvais pourtant pas... il +n'y avait point de raison... Vraiment, il etait bien difficile... + +Elle haussa les epaules avec un infini dedain. + +--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre +homme sans volonte, sans fermete, sans energie. Ah! elle a du t'en dire +de raides, ta Julie, pour que tu te sois decide a la mettre dehors. +J'aurais voulu etre la une minute, rien qu'une minute. + +Ayant ouvert la porte du salon, elle courut a Georges, le releva, le +serra dans ses bras en l'embrassant: "Georget, qu'est-ce que tu as, mon +chat, mon mignon, mon poulet?" + +Caresse par sa mere, il se tut. Elle repeta: + +--Qu'est-ce que tu as? + +Il repondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effraye: + +--C'est Zulie qu'a battu papa. + +Henriette se retourna vers son mari, stupefaite d'abord. Puis une folle +envie de rire s'eveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses +joues fines, releva sa levre, retroussa les ailes de ses narines, et +enfin jaillit de sa bouche en une claire fusee de joie, en une cascade +de gaiete, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle repetait, +avec de petits cris mechants qui passaient entre ses dents blanches et +dechiraient Parent ainsi que des morsures: "Ah!... ah!... ah!... ah!... +elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drole... +que c'est drole... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu... +Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drole!... + +Parent balbutiait: + +--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai... +C'est moi, au contraire, qui l'ai jetee dans la salle a manger, si fort +qu'elle a bouleverse la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai +battue! + +Henriette disait a son fils:--Repete, mon poulet. C'est Julie qui a +battu papa! + +Il repondit:--Oui, c'est Zulie. + +Puis, passant soudain a une autre idee, elle reprit:--Mais il n'a pas +dine, cet enfant-la? Tu n'as rien mange, mon cheri? + +--Non, maman. + +Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou, +archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dine! + +Il s'excusa, egare dans cette scene et dans cette explication, ecrase +sous cet ecroulement de sa vie. + +--Mais, ma chere amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas diner sans +toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais +revenir d'un moment a l'autre. + +Elle lanca dans un fauteuil son chapeau, garde jusque-la sur sa tete, +et, la voix nerveuse: + +--Vraiment, c'est intolerable d'avoir affaire a des gens qui ne +comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par +eux-memes. Alors, si j'etais rentree a minuit, l'enfant n'aurait rien +mange du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, apres sept +heures et demie passees, que j'avais eu un empechement, un retard, une +entrave!... + +Parent tremblait, sentant la colere le gagner; mais Limousin s'interposa +et, se tournant vers la jeune femme: + +--Vous etes tout a fait injuste, ma chere amie. Parent ne pouvait pas +deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et +puis, comment vouliez-vous qu'il se tirat d'affaire tout seul, apres +avoir renvoye Julie? + +Mais Henriette, exasperee, repondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se +tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se debrouille! + +Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant deja que son fils +n'avait point mange. + +Alors Limousin, tout a coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa +et enleva les verres brises qui couvraient la table, remit le couvert et +assit l'enfant sur son petit fauteuil a grands pieds, pendant que Parent +allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle. + +Elle arriva etonnee, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges ou +elle travaillait. + +Elle apporta la soupe, un gigot brule, puis des pommes de terre en +puree. + +Parent s'etait assis a cote de son enfant, l'esprit en detresse, la +raison emportee dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit, +essayait de manger lui-meme, coupait la viande, la machait et l'avalait +avec effort, comme si sa gorge eut ete paralysee. + +Alors, peu a peu, s'eveilla dans son ame un desir affole de regarder +Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il +voulait voir s'il ressemblait a Georges. Mais il n'osait pas lever les +yeux. Il s'y decida pourtant, et considera brusquement cette figure +qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblat ne l'avoir jamais +examinee, tant elle lui parut differente de ce qu'il pensait. De seconde +en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant a +en reconnaitre les moindres lignes, les moindres traits, les moindres +sens; puis, aussitot, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire +manger. + +Deux mots ronflaient dans son oreille: "Son pere! son pere! son pere!" +Ils bourdonnaient a ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui, +cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre cote de cette table, +etait peut-etre le pere de son fils, de Georges, de son petit Georges. +Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de +ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles, +lui dechirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son +couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le +sauverait; ce serait fini. + +Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin, +manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la +nuit avec cette pensee vrillee en lui: "Limousin, le pere de Georges!.." +Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser +a rien, de parler a personne! Chaque jour, a toute heure, a toute +seconde, il se demanderait cela, il chercherait a savoir, a deviner, +a surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne +pourrait plus le voir sans endurer l'epouvantable souffrance de ce +doute, sans se sentir dechire jusqu'aux entrailles, sans etre torture +jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans +cette maison, a cote de cet enfant qu'il aimerait et hairait! Oui, il +finirait par le hair assurement. Quel supplice! Oh! s'il etait certain +que Limousin fut le pere, peut-etre arriverait-il a se calmer, a +s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir etait +intolerable! + +Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet +enfant a tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville, +le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les +levres, l'adorer et penser sans cesse: "Il n'est pas a moi, peut-etre?" +Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans +les rues, ou se sauver soi-meme tres loin, si loin, qu'il n'entendrait +plus jamais parler de rien, jamais! + +Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait. + +--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin? + +Limousin repondit, en hesitant:--Ma foi, moi aussi. + +Et elle fit rapporter le gigot. + +Parent se demandait: "Ont-ils dine? ou bien se sont-ils mis en retard a +un rendez-vous d'amour?" + +Ils mangeaient maintenant de grand appetit, tous les deux. Henriette, +tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'epiait aussi, par regards +brusques, vite detournes. Elle avait une robe de chambre rose garnie de +dentelles blanches; et sa tete blonde, son cou frais, ses mains grasses +sortaient de ce joli vetement coquet et parfume, comme d'une coquille +bordee d'ecume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent +les voyait embrasses, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne +pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi +cote a cote, en face de lui? + +Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait ete leur dupe depuis le +premier jour? Etait-il possible qu'on se jouat ainsi d'un homme, d'un +brave homme, parce que son pere lui avait laisse un peu d'argent! +Comment ne pouvait-on voir ces choses-la dans les ames, comment se +pouvait-il que rien ne revelat aux coeurs droits les fraudes des coeurs +infames, que la voix fut la meme pour mentir que pour adorer, et le +regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincere? + +Il les epiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il +pensa: "Je vais les surprendre ce soir." Et il dit: + +--Ma chere amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je +m'occupe, des aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de +suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai +peut-etre un peu tard. + +Elle repondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra +compagnie. Nous t'attendrons. + +Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher +Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous. + +Parent s'etait leve. Il oscillait sur ses jambes, etourdi, trebuchant. +Il murmura: "A tout a l'heure," et gagna la sortie en s'appuyant au mur, +car le parquet remuait comme une barque. + +Georges etait parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin +passerent au salon. Des que la porte fut refermee:--Ah, ca! tu es donc +folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari? + +Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence a trouver violente cette +habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr. + +Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le +pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est +ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir. + +Elle prit une cigarette sur la cheminee, l'alluma, et repondit:--Mais +je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa +stupidite... et je le traite comme il le merite. + +Limousin reprit, d'une voix impatiente: + +--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont +pareilles. Comment? voila un excellent garcon, trop bon, stupide de +confiance et de bonte, qui ne nous gene en rien, qui ne nous soupconne +pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous +voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enrage et pour +gater notre vie. + +Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embetes! Toi, tu es lache, comme +tous les hommes! Tu as peur de ce cretin! + +Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! ca, je voudrais bien savoir +ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il +malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort a la fin de +faire souffrir ce garcon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui +en vouloir uniquement parce que tu le trompes. + +Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux: + +--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que +tu aies un sale coeur? + +Il se defendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chere +amie, je te demande seulement de menager un peu ton mari, parce que +nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu +devrais comprendre cela. + +Ils etaient tout pres l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris +tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garcon content de lui; +elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et +mi-bourgeoise, nee dans une arriere-boutique, elevee sur le seuil du +magasin a cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariee, au hasard +de cette cueillette, avec le promeneur naif qui s'est epris d'elle pour +l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en +rentrant le soir. + +Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je +l'execre justement parce qu'il m'a epousee, parce qu'il m'a achetee +enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il +pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspere a toute seconde par sa +sottise que tu appelles de la bonte, par sa lourdeur que tu appelles de +la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu +de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gene guere. Et +puis?... et puis?... Non, il est trop idiot a la fin de ne se douter de +rien! Je voudrais qu'il fut un peu jaloux au moins. Il y a des moments +ou j'ai envie de lui crier: "Mais tu ne vois donc rien, grosse bete, tu +ne comprends donc pas que Paul est mon amant." + +Limousin se mit a rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de +ne pas troubler notre existence. + +--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbecile-la, il n'y a rien a +craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien +il m'est odieux, combien il m'enerve. Toi, tu as toujours l'air de +le cherir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont +surprenants parfois. + +--Il faut bien savoir dissimuler, ma chere. + +--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous +autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de +suite davantage; nous autres, nous le haissons a partir du moment ou +nous l'avons trompe. + +--Je ne vois pas du tout pourquoi on hairait un brave garcon dont on +prend la femme. + +--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque a +tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut +pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais +point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse. + +Et souriant, avec un doux mepris de rouee, elle posa les deux mains sur +ses epaules en tendant vers lui ses levres; il pencha la tete vers elle +en l'enfermant dans une etreinte, et leurs bouches se rencontrerent. Et +comme ils etaient debout devant la glace de la cheminee, un autre couple +tout pareil a eux s'embrassait derriere la pendule. + +Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de +la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta +Limousin de ses deux bras; et ils apercurent Parent qui les regardait, +livide, les poings fermes, dechausse, et son chapeau sur le front. + +Il les regardait, l'un apres l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil, +sans remuer la tete. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua +sur Limousin, le prit a pleins bras comme pour l'etouffer, le culbuta +jusque dans l'angle du salon d'un elan si impetueux, que l'autre, +perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son +crane contre la muraille. + +Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son +amant, se jeta sur Parent, le saisit par le cou, et enfoncant dans la +chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs +de femme eperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui +mordait l'epaule comme si elle eut voulu le dechirer avec ses dents. +Parent, etrangle, suffoquant, lacha Limousin, pour secouer sa femme +accrochee a son col; et l'ayant empoignee par la taille, il la jeta, +d'une seule poussee, a l'autre bout du salon. + +Puis, comme il avait la colere courte dos debonnaires, et la violence +poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant, +epuise, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'etait +repandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin debouche; et son +energie insolite finissait en essoufflement. + +Des qu'il put parler, il balbutia: + +--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!... + +Limousin restait immobile dans son angle, colle contre le mur, trop +effare pour rien comprendre encore, trop effraye pour remuer un doigt. +Henriette, les poings appuyes sur le gueridon, la tete en avant, +decoiffee, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille a une +bete qui va sauter. + +Parent reprit d'une voix plus forte: + +--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en! + +Voyant calmee sa premiere exasperation, sa femme s'enhardit, se +redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente deja: + +--Tu as donc perdu la tete?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette +agression inqualifiable?... + +Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et +begayant: + +--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai... +j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!... +miserable!... miserable!... Vous etes deux miserables!... +Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous +tuerais!... Allez-vous-en!... + +Elle comprit que c'etait fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait +point innocenter et qu'il fallait ceder. Mais toute son impudence lui +etait revenue et sa haine contre cet nomme, exasperee a present, la +poussait a l'audace, mettait en elle un besoin de defi, un besoin de +bravade. + +Elle dit d'une voix claire: + +--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous. + +Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colere nouvelle saisissait, +se mit a crier: + +--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... miserables!... ou bien!... ou +bien!... + +Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tete. + +Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par +le bras, l'arracha du mur ou il semblait scelle, et l'entraina vers la +porte en repetant: "Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez +bien que cet homme est fou... Tenez donc!..." + +Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce +qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au +coeur, en quittant cette maison. Et une idee lui traversa l'esprit, une +de ces idees venimeuses, mortelles, ou fermente toute la perfidie des +femmes. + +Elle dit, resolue:--Je veux emporter mon enfant. + +Parent, stupefait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler +de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... apres... +apres... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc, +gueuse!... Va-t'en!... + +Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengee deja, et le +bravant, tout pres, face a face: + +--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce +qu'il n'est pas a toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas a +toi... Il est a Limousin. + +Parent, eperdu, cria:--Tu mens... tu mens... miserable! + +Mais elle reprit:--Imbecile! Tout le monde le sait, excepte toi. Je te +dis que voila son pere. Mais il suffit de regarder pour le voir... + +Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se +retourna, saisit une bougie, et s'elanca dans la chambre voisine. + +Il revint presque aussitot, portant sur son bras le petit Georges +enveloppe dans les couvertures de son lit. L'enfant, reveille en +sursaut, epouvante, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme, +puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers +l'escalier, ou Limousin attendait par prudence. + +Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les +verrous. A peine rentre dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur +le parquet. + + +II + + +Parent vecut seul, tout a fait seul. Pendant les premieres semaines qui +suivirent la separation, l'etonnement de sa vie nouvelle l'empecha de +songer beaucoup. Il avait repris son existence de garcon, ses habitudes +de flanerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu +eviter tout scandale, il faisait a sa femme une pension reglee par les +hommes d'affaires. Mais, peu a peu, le souvenir de l'enfant commenca a +hanter sa pensee. Souvent, quand il etait seul, chez lui, le soir, +il s'imaginait tout a coup entendre Georges crier "papa". Son coeur +aussitot commencait a battre et il se levait bien vite pour ouvrir la +porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas +revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les +pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bete? + +Apres avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son +fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures +entieres, des jours entiers. Ce n'etait point seulement une obsession +morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin +sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir +sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il +s'exasperait au souvenir enfievrant des caresses passees. Il sentait les +petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur +sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces +calineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux +levres, l'affolait comme le desir d'une femme aimee qui s'est enfuie. + +Dans la rue, tout a coup, il se mettait a pleurer en songeant qu'il +pourrait l'avoir, trottinant a son cote avec ses petits pieds, son gros +Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et, +la tete entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir. + +Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question: +"Etait-il ou n'etait-il pas le pere de Georges?" Mais c'etait surtout la +nuit qu'il se livrait sur cette idee a des raisonnements interminables. +A peine couche, il recommencait, chaque soir, la meme serie +d'argumentations desesperees. + +Apres le depart de sa femme, il n'avait plus doute tout d'abord: +l'enfant, certes, appartenait a Limousin. Puis, peu a peu, il se remit a +hesiter. Assurement, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune +valeur. Elle l'avait brave, en cherchant a le desesperer. En pesant +froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour +qu'elle eut menti. + +Seul Limousin, peut-etre, aurait pu dire la verite. Mais comment savoir, +comment l'interroger, comment le decider a avouer? + +Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, resolu a aller trouver +Limousin, a le prier, a lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre +fin a cette abominable angoisse. Puis il se recouchait desespere, ayant +reflechi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait meme +certainement pour empecher le pere veritable de reprendre son enfant. + +Alors que faire? Rien! + +Et il se desolait d'avoir ainsi brusque les evenements, de n'avoir point +reflechi, patiente, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un +mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait du +feindre de ne rien soupconner, et les laisser se trahir tout doucement. +Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner, +pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un pere. Il les aurait +epies derriere les portes! Comment n'avait-il pas songe a cela? Si +Limousin, demeure seul avec Georges, ne l'avait point aussitot saisi, +serre dans ses bras, baise passionnement, s'il l'avait laisse jouer +avec indifference, sans s'occuper de lui, aucune hesitation ne serait +demeuree possible: c'est qu'alors il n'etait pas, il ne se croyait pas, +il ne se sentait pas le pere. + +De sorte que lui, Parent, chassant la mere, aurait garde son fils, et il +aurait ete heureux, tout a fait heureux. + +Il se retournait dans son lit, suant et torture, et cherchant a se +souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se +rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune +parole, aucune caresse suspects. Et puis la mere non plus ne s'occupait +guere de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans +doute aime davantage. + +On l'avait donc separe de son fils par vengeance, par cruaute, pour le +punir de ce qu'il les avait surpris. + +Et il se decidai a aller, des l'aurore, requerir les magistrats pour se +faire rendre Georget. + +Mais a peine avait-il pris cette resolution qu'il se sentait envahi par +la certitude contraire. Du moment que Limousin avait ete, des le premier +jour, l'amant d'Henriette, l'amant aime, elle avait du se donner a lui +avec cet elan, cet abandon, cette ardeur qui rendent meres les femmes. +La reserve froide qu'elle avait toujours apportee dans ses relations +intimes avec lui, Parent, n'etait-elle pas aussi un obstacle a ce +qu'elle eut ete fecondee par son baiser! + +Alors il allait reclamer, prendre avec lui, conserver toujours +et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder, +l'embrasser, l'entendre dire "papa" sans que cette pensee le frappat, +le dechirat: "Ce n'est point mon fils." Il allait se condamner a ce +supplice de tous les instants, a cette vie de miserable! Non, il valait +mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul. + +Et chaque jour, chaque nuit recommencaient ces abominables hesitations +et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait +surtout l'obscurite du soir qui vient, la tristesse des crepuscules. +C'etait alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation +de desespoir qui tombait avec les tenebres, le noyait et l'affolait. Il +avait peur de ses pensees comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait +devant elles ainsi qu'une bete poursuivie. Il redoutait surtout son +logis vide, si noir, terrible, et les rues desertes aussi ou brille +seulement, de place en place, un bec de gaz, ou le passant isole qu'on +entend de loin semble un rodeur et fait ralentir ou hater le pas selon +qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit. + +Et Parent, malgre lui, par instinct, allait vers les grandes rues +illuminees et populeuses. La lumiere et la foule l'attiraient, +l'occupaient et l'etourdissaient. Puis, quand il etait las d'errer, +de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants +devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la +solitude et du silence le poussait vers un grand cafe plein de buveurs +et de clarte. Il y allait comme les mouches vont a la flamme, s'asseyait +devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait +lentement, s'inquietant chaque fois qu'un consommateur se levait pour +s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier +de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure ou le garcon, debout +devant lui, prononcerait d'un air furieux: "Allons, Monsieur, on ferme!" + +Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables, +eteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du +comptoir. Il regardait d'un oeil navre la caissiere compter son argent +et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, pousse dehors par le +personnel qui murmurait: "En voila un empote! On dirait qu'il ne sait +pas ou coucher." + +Et des qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommencait a +penser a Georget et a se creuser la tete, a se torturer la pensee pour +decouvrir s'il etait ou s'il n'etait point le pere de son enfant. + +Il prit ainsi l'habitude de la brasserie ou le coudoiement continu des +buveurs met pres de vous un public familier et silencieux, ou la grasse +fumee des pipes endort les inquietudes, tandis que la biere epaisse +alourdit l'esprit et calme le coeur. + +Il y vecut. A peine leve, il allait chercher la des voisins pour occuper +son regard et sa pensee. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit +bientot ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table +de marbre, et le garcon apportait vivement une assiette, un verre, une +serviette et le dejeuner du jour. Des qu'il avait fini de manger, il +buvait lentement son cafe, l'oeil fixe sur le carafon d'eau-de-vie qui +lui donnerait bientot une bonne heure d'abrutissement. Il trempait +d'abord ses levres dans le cognac, comme pour en prendre le gout, +cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis +il se le versait dans la bouche, goutte a goutte, en renversant la tete; +promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives, +sur toute la muqueuse de ses joues, la melant avec la salive claire que +ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce melange, il l'avalait +avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge, +jusqu'au fond de son estomac. + +Apres chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois +ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il +penchait la tete sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se +reveillait vers le milieu de l'apres-midi, et tendait aussitot la main +vers le bock que le garcon avait pose devant lui pendant son sommeil; +puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge, +relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne +blanche apercue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait +les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux +qu'il avait deja lus le matin. + +Il les recommencait, de la premiere ligne a la derniere, y compris les +reclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes +des theatres. + +Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards, +pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir a la place +qu'on lui avait conservee et demandait son absinthe. + +Alors il causait avec les habitues dont il avait fait la connaissance. +Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les +evenements politiques: cela le menait a l'heure du diner. La soiree se +passait comme l'apres-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'etait pour +lui l'instant terrible, l'instant ou il fallait rentrer dans le noir, +dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensees horribles +et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne +de ses parents, personne qui put lui rappeler sa vie passee. + +Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une +chambre dans un grand hotel, une belle chambre d'entresol afin de voir +les passants. Il n'etait plus seul en ce vaste logis public; il sentait +grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derriere les +cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop +cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il +sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire, +le long de toutes les portes fermees, en regardant avec tristesse les +souliers accouples devant chacune, les mignonnes bottines de femme +blotties a cote des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces +gens-la etaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote a +cote ou embrasses, dans la chaleur de leur couche. + +Cinq annees se passerent ainsi; cinq annees mornes, sans autres +evenements que des amours de deux heures, a deux louis, de temps en +temps. + +Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine +et la rue Drouot, il apercut tout a coup une femme dont la tournure le +frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les +trois marchaient devant lui. Il se demandait: "Ou donc ai-je vu ces +personnes-la?" et, tout a coup, il reconnut un geste de la main: c'etait +sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges. + +Son coeur battait a l'etouffer; il ne s'arreta pas cependant; il voulait +les voir; et il les suivit. On eut dit un menage, un bon menage de bons +bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement +en le regardant parfois de cote. Parent la voyait alors de profil, +reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa +bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le +preoccupait. Comme il etait grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir +la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le +col en boucles frisees. C'etait Georget, ce haut garcon aux jambes nues, +qui allait, ainsi qu'un petit homme, a cote de sa mere. + +Comme ils s'etaient arretes devant un magasin, il les vit soudain +tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au +contraire, plus fraiche que jamais, avait plutot engraisse; Georges +etait devenu meconnaissable, si different de jadis! + +Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devanca +a grands pas pour revenir; et les revoir, de tout pres, en face. Quand +il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir +dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit +tourna la tete et regarda ce maladroit avec des yeux mecontents. Alors +Parent s'enfuit, frappe, poursuivi, blesse par ce regard. Il s'enfuit +a la facon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir ete vu et +reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'a sa +brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise. + +Il but trois absinthes, ce soir-la. + +Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre. +Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles, +pere, mere, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer +diner chez eux. Cette vision nouvelle effacait l'ancienne. C'etait autre +chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur. +Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aime et tant +embrasse jadis, disparaissait dans un passe lointain et fini, et il en +voyait un nouveau, comme un frere du premier, un garconnet aux mollets +nus, qui ne le connaissait pas, celui-la! Il souffrait affreusement de +cette pensee. L'amour du petit etait mort; aucun lien n'existait plus +entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait +meme regarde d'un oeil mechant. + +Puis, peu a peu, son ame se calma encore; ses tortures mentales +s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits +devint indecise, plus rare. Il se remit a vivre a peu pres comme tout le +monde, comme tous les desoeuvres qui boivent des bocks sur des tables +de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours rape des +banquettes. + +Il vieillit dans la fumee des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme +du gaz, considera comme des evenements le bain de chaque semaine, la +taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vetement neuf ou +d'un chapeau. Quand il arrivait a sa brasserie coiffe d'un nouveau +couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de +s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait +de differentes facons, et demandait enfin a son amie, la dame du +comptoir, qui le regardait avec interet: "Trouvez-vous qu'il me va +bien?" + +Deux ou trois fois par an il allait au theatre; et, l'ete, il passait +quelquefois ses soirees dans un cafe-concert des Champs-Elysees. Il en +rapportait dans sa tete des airs qui chantaient au fond de sa memoire +pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait meme en battant la mesure +avec son pied, lorsqu'il etait assis devant son bock. + +Les annees se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles +etaient vides. + +Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait a la mort sans remuer, +sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la +grande glace ou il appuyait son crane plus denude chaque jour refletait +les ravages du temps qui passe et fuit en devorant les hommes, les +pauvres hommes. + +Il ne pensait plus que rarement, a present, au drame affreux ou avait +sombre sa vie, car vingt ans s'etaient ecoules depuis cette soiree +effroyable. + +Mais l'existence qu'il s'etait faite ensuite l'avait use, amolli, +epuise; et souvent le patron de sa brasserie, le sixieme patron depuis +son entree dans cet etablissement, lui disait: "Vous devriez vous +secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller a +la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques +mois." + +Et quand son client venait de sortir, ce commercant communiquait ses +reflexions a sa caissiere. "Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton, +ca ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc a aller aux +environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en +vous. Voila bientot l'ete, ca le retapera." + +Et la caissiere, pleine de pitie et de bienveillance pour ce +consommateur obstine, repetait chaque jour a Parent: "Voyons, Monsieur, +decidez-vous a prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait +beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!" + +Et elle lui communiquait ses reves, les reves poetiques et simples de +toutes les pauvres filles enfermees d'un bout a l'autre de l'annee +derriere les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie +factice et bruyante de la rue, en songeant a la vie calme et douce des +champs, a la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur +les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivieres, sur les +vaches couchees dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes +les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses, +blanches, si gentilles, si fraiches, si parfumees, toutes les fleurs +de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros +bouquets. + +Elle prenait plaisir a lui parler sans cesse de son desir eternel, +irrealise et irrealisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait +plaisir a l'ecouter. Il venait s'asseoir maintenant a cote du comptoir +pour causer avec Mlle Zoe et discuter sur la campagne avec elle. Alors, +peu a peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait +vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville. + +Un matin il demanda: + +--Savez-vous ou on peut bien dejeuner aux environs de Paris? + +Elle repondit: + +--Allez donc a la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli! + +Il s'y etait promene autrefois au moment de ses fiancailles. Il se +decida a y retourner. + +Il choisit un dimanche, sans raison speciale, uniquement parce qu'il est +d'usage de sortir le dimanche, meme quand on ne fait rien en semaine. + +Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain. + +C'etait au commencement de juillet, par un jour eclatant et chaud. Assis +contre la portiere de son wagon, il regardait courir les arbres et les +petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste, +ennuye d'avoir cede a ce desir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le +paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il +serait volontiers descendu a chaque station pour s'asseoir au cafe +apercu derriere la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier +train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long, +tres long. Il restait assis des journees entieres pourvu qu'il eut +sous les yeux les memes choses immobiles, mais il trouvait enervant et +fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays +tout entier, tandis que lui-meme ne faisait pas un mouvement. + +Il s'interessa a la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous +le pont de Chatou il apercut des yoles qui passaient enlevees a grands +coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: "Voila des +gaillards qui ne doivent pas s'embeter!" + +Le long ruban de riviere deroule des deux cotes du pont du Pecq eveilla, +dans le fond de son coeur, un vague desir de promenade au bord des +berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui precede la gare de +Saint-Germain pour s'arreter bientot au quai d'arrivee. + +Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains +derriere le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de +fer, il s'arreta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'etalait +en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplee de +grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches +traversaient ce large pays, des bouts de forets le boisaient par places, +les etangs du Vesinet brillaient comme des plaques d'argent, et les +coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une +brume legere et bleuatre qui les laissait a peine deviner. Le soleil +baignait de sa lumiere abondante et chaude tout le grand paysage un +peu voile par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffee +s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la +Seine, qui se deroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines, +contournait les villages et longeait les collines. + +Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des seves, caressait +la peau, penetrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur, +alleger l'esprit, vivifier le sang. + +Parent, surpris, la respirait largement, les yeux eblouis par l'etendue +du paysage; et il murmura: "Tiens, on est bien ici." + +Puis il fit quelques pas, et s'arreta de nouveau pour regarder. Il +croyait decouvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les +choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son ame, des +evenements ignores, des bonheurs entrevus, des joies inexplorees, +tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupconne et qui s'ouvrait +brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitee. + +Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminee par la +clarte violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt annees de cafe, +mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en +aller la-bas, la-bas, chez des peuples etrangers, sur des terres peu +connues, au dela des mers, s'interesser a tout ce qui passionne les +autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes, +la vie mysterieuse, charmante ou poignante, toujours changeante, +toujours inexplicable et curieuse. + +Maintenant il etait trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'a la +mort, sans famille, sans amis, sans esperances, sans curiosite pour +rien. Une detresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de +se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son +engourdissement! Toutes les pensees, tous les reves, tous les desirs qui +dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'etaient reveilles, remues +par ce rayon de soleil sur les plaines. + +Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait +perdre la tete, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour +dejeuner, s'etourdir avec du vin et de l'alcool et parler a quelqu'un, +au moins. + +Il prit une petite table dans les bosquets d'ou l'on domine toute la +campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite. + +D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se +sentait mieux; il n'etait plus seul. + +Dans une tonnelle, trois personnes dejeunaient. Il les avait regardees +plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifferents. + +Tout a coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font +tressaillir les moelles. + +Elle avait dit, cette voix: "Georges, tu vas decouper le poulet." + +Et une autre voix repondit: "Oui, maman." + +Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels +etaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme etait +toute blanche, tres forte, une vieille dame serieuse et respectable; et +elle mangeait en avancant la tete, par crainte des taches, bien qu'elle +eut recouvert ses seins d'une serviette. Georges etait devenu un homme. +Il avait de la barbe, de cette barbe inegale et presque incolore qui +frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute +forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute. +Parent le regardait, stupefait! C'etait la Georges, son fils?--Non, il +ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun +entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les epaules un peu +voutees. + +Donc ces trois etres semblaient heureux et contents; ils venaient +dejeuner a la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une +existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis +chaud et peuple, peuple par tous les riens qui font la vie agreable, par +toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on +echange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vecu ainsi, grace a +lui Parent, avec son argent, apres l'avoir trompe, vole, perdu! Ils +l'avaient condamne, lui, l'innocent, le naif, le debonnaire, a toutes +les tristesses de la solitude, a l'abominable vie qu'il avait menee +entre un trottoir et un comptoir, a toutes les tortures morales et a +toutes les miseres physiques! Ils avaient fait de lui un etre inutile, +perdu, egare dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans +attentes, qui n'esperait rien de rien et de personne. Pour lui la terre +etait vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir +les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris, +ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derriere aucune porte, la +figure cherchee, cherie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit +en vous apercevant. Et cette idee surtout le travaillait, l'idee de la +porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derriere. + +Et c'etait la faute de ces trois miserables, cela! la faute de cette +femme indigne, de cet ami infame et de ce grand garcon blond qui prenait +des airs arrogants. + +Il en voulait maintenant a l'enfant autant qu'aux deux autres! +N'etait-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait garde, +aime, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lache bien vite la +mere et le petit s'il n'avait pas su que le petit etait a lui, bien a +lui? Est-ce qu'on eleve les enfants des autres? + +Donc, ils etaient la, tout pres, ces trois malfaiteurs qui l'avaient +tant fait souffrir. + +Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes +ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses desespoirs. Il +s'exasperait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de +les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tete de +Limousin qu'il voyait, a toute seconde, se baisser vers son assiette et +se relever aussitot. + +Et ils continueraient a vivre ainsi, sans soucis, sans inquietudes +d'aucune sorte. Non, non. C'en etait trop a la fin! Il se vengerait; il +allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais +comment? Il cherchait, revait des choses effroyables comme il en arrive +dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait, +coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas +laisser echapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute +jamais. + +Soudain, il eut une idee, une idee terrible; et il cessa de boire pour +la murir. Un sourire plissait ses levres; il murmurait: "Je les tiens. +Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir." + +Un garcon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur desire ensuite? + +--Rien. Du cafe et du cognac, du meilleur. + +Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop +de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il +attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement +sur la terrasse ou dans la foret. Quand ils seraient un peu eloignes, +il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il +n'etait pas trop tot d'ailleurs, apres vingt-trois ans de souffrances. +Ah! ils ne soupconnaient guere ce qui allait leur arriver. + +Ils achevaient doucement leur dejeuner, en causant avec securite. Parent +ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes. +La figure de sa femme, surtout, l'exasperait. Elle avait pris un air +hautain, un air de devote grasse, de devote inabordable, cuirassee de +principes, blindee de vertu. + +Puis, ils payerent l'addition et se leverent. Alors il vit Limousin. On +eut dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses +beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les +revers de sa redingote. + +Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur +l'oreille. Parent, aussitot, les suivit. + +Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirerent le paysage avec +placidite, comme admirent les gens repus; puis ils entrerent dans la +foret. + +Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se +cachant pour ne point eveiller trop tot leur attention. + +Ils allaient a petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiede. +Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, a son +cote, en epouse sure et fiere d'elle. Georges abattait des feuilles avec +sa badine, et franchissait parfois les fosses de la route, d'un saut +leger de jeune cheval ardent pret a s'emporter dans le feuillage. + +Parent, peu a peu, se rapprochait, haletant d'emotion et de fatigue; +car il ne marchait plus jamais. Bientot il les rejoignit, mais une peur +l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devanca, pour +revenir sur eux et les aborder en face. + +Il allait, le coeur battant, les sentant derriere lui maintenant, et il +se repetait: "Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est +le moment." + +Il se retourna. Ils s'etaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au +pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours. + +Alors il se decida, et il revint a pas rapides. S'etant arrete devant +eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix breve, d'une +voix cassee par l'emotion: + +--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas? + +Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou. + +Il reprit: + +--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis +Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que +c'etait fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah! +mais non, me voila revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant. + +Henriette, effaree, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: "Oh! +mon Dieu!" + +Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mere, Georges s'etait leve, +pret a le saisir au collet. + +Limousin, atterre, regardait avec des yeux effares ce revenant qui, +ayant souffle quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous +expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompe, vous +m'avez condamne a une vie de forcat, et vous avez cru que je ne vous +rattraperais pas! + +Mais le jeune homme le prit par les epaules, et le repoussant: + +--Etes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien +vite ou je vais vous rosser, moi! + +Parent repondit: + +--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-la. + +Mais Georges, exaspere, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit: + +--Lache-moi donc. Je suis ton pere... Tiens, regarde s'ils me +reconnaissent maintenant, ces miserables! + +Effare, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mere. + +Parent, libre, s'avanca vers elle: + +--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri +Parent, et que je suis son pere puisqu'il se nomme Georges Parent, +puisque vous etes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon +argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je +vous ai chasses de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chasses +de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infame, +avec votre amant! + +--Dites-lui ce que j'etais, moi, un brave homme, epouse par vous pour ma +fortune, et trompe depuis le premier jour. Dites-lui qui vous etes et +qui je suis... + +Il balbutiait, haletait, emporte par la colere. + +La femme cria d'une voix dechirante: + +--Paul, Paul, empeche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empeche-le, +qu'il ne dise pas cela devant mon fils! + +Limousin, a son tour, s'etait leve. Il murmura, d'une voix tres basse: + +--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites. + +Parent reprit avec emportement: + +--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose +que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans. + +Puis, se tournant vers Georges, eperdu, qui s'etait appuye contre un +arbre: + +--Ecoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pense que ce +n'etait pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me desesperer. +Tu etais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporte en me jurant +que je n'etais pas ton pere, mais que ton pere, c'etait lui! A-t-elle +menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande. + +Il s'avanca tout pres d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main +dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de +me dire lequel de nous est le pere de ce jeune homme: lui ou moi; votre +mari ou votre amant. Allons, allons, dites! + +Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur: + +--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour ou tu te +sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle +ne repond pas, reponds toi-meme. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle. +Dis, es-tu le pere de ce garcon? Allons, allons, parle! + +Il revint vers sa femme. + +--Si vous ne voulez pas me le dire a moi, dites-le a votre fils au +moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est +son pere. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne +peux pas te le dire, mon garcon. + +Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras +comme un epileptique. + +--Voila... voila... Repondez donc... Elle ne sait pas... Je parie +qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle +couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait... +personne... Est-ce qu'on sait ces choses-la?... Tu ne le sauras pas non +plus, mon garcon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais... +Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas... +Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait... +Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis... +Bonsoir... c'est fini... Si elle se decide a te le dire, tu viendras me +l'apprendre, hotel des Continents, n'est-ce pas?... Ca me fera plaisir +de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrement... + +Et il s'en alla en gesticulant, continuant a parler seul, sous les +grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de seves. Il ne +se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une +poussee de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporte par +son idee fixe. + +Tout a coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta +dedans. Durant la route, sa colere s'apaisa, il reprit ses sens et il +rentra dans Paris, stupefait de son audace. + +Il se sentait brise comme si on lui eut rompu les os. Il alla cependant +prendre un bock a sa brasserie. + +En le voyant entrer, Mlle Zoe, surprise, lui demanda:--Deja revenu? +Est-ce que vous etes fatigue? + +Il repondit:--Oui... oui... tres fatigue... tres fatigue.... Vous +comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y +retournerai point, a la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici. +Desormais, je ne bougerai plus. + +Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgre l'envie qu'elle +en avait. + +Pour la premiere fois de sa vie il se grisa tout a fait, ce soir-la, et +on dut le rapporter chez lui. + + + +LA BETE A MAIT' BELHOMME + + +La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs +attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hotel du Commerce tenu +par Malandain fils. + +C'etait une voiture jaune, montee sur des roues jaunes aussi autrefois, +mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de +devant etaient toutes petites; celles de derriere, hautes et freles, +portaient le coffre difforme et enfle comme un ventre de bete. Trois +rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les tetes +enormes et les gros genoux ronds, attelees en arbalete, devaient trainer +cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les +chevaux semblaient endormis deja devant l'etrange vehicule. + +Le cocher Cesaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple +cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et +d'escalader l'imperiale, la face rougie par le grand air des champs, +les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus +clignotants sous les coups de vent et de grele, apparut sur la porte de +l'hotel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers +ronds, pleins de volailles effarees, attendaient devant les paysannes +immobiles. Cesaire Horlaville les prit l'un apres l'autre et les posa +sur le toit de sa voiture; puis il y placa plus doucement ceux qui +contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs +de grain, de menus paquets enveloppes de mouchoirs, de bouts de toile ou +de papiers. Puis il ouvrit la porte de derriere et, tirant une liste de +sa poche, il lut en appelant: + +--Monsieur le cure de Gorgeville. + +Le pretre s'avanca, un grand homme puissant, large, gros, violace et +d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les +femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde. + +--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets? + +L'homme se hata, long, timide, enredingote jusqu'aux genoux; et il +disparut a son tour dans la porte ouverte. + +--Mait' Poiret, deux places. + +Poiret s'en vint, haut et tortu, courbe par la charrue, maigri par +l'abstinence, osseux, la peau sechee par l'oubli des lavages. Sa femme +le suivait, petite et maigre, pareille a une bique fatiguee, portant a +deux mains un immense parapluie vert. + +--Mait' Rabot, deux places. + +Rabot hesita, etant de nature perplexe. Il demanda: "C'est ben me +qu't'appelles?" + +Le cocher, qu'on avait surnomme "degourdi", allait repondre une facetie, +quand Rabot piqua une tete vers la portiere, lance en avant par une +poussee de sa femme, une gaillarde haute et carree dont le ventre etait +vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs. + +Et Rabot fila dans la voiture a la facon d'un rat qui rentre dans son +trou. + +--Mait' Caniveau. + +Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et +s'engouffra a son tour dans l'interieur du coffre jaune. + +--Mait' Belhomme. + +Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face +dolente, un mouchoir applique sur l'oreille comme s'il souffrait d'un +fort mal de dents. + +Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulieres +vestes de drap noir ou verdatre, vetements de ceremonie qu'ils +decouvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs etaient coiffes +de casquettes de soie, hautes comme des tours, supreme elegance dans la +campagne normande. + +Gesaire Horlaville referma la portiere de sa boite, puis monta sur son +siege et fit claquer son fouet. + +Les trois chevaux parurent se reveiller et, remuant le cou, firent +entendre un vague murmure de grelots. + +Le cocher, alors, hurlant: "Hue!" de toute sa poitrine, fouailla les +betes a tour de bras. Elles s'agiterent, firent un effort, et se mirent +en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derriere elles, la voiture, +secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts, +faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que +chaque ligne de voyageurs, ballottee et balancee par les secousses, +avait des reflux de flots a tous les remous des cahots. + +On se tut d'abord, par respect pour le cure, qui genait les +epanchements. Il se mit a parler le premier, etant d'un caractere +loquace et familier. + +--Eh bien, mait' Caniveau, dit-il, ca va-t-il comme vous voulez? + +L'enorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre +liait avec l'ecclesiastique, repondit en souriant: + +--Toutd'meme, m'sieu l'cure, toutd'meme, et d'vote part? + +--Oh! d'ma part, ca va toujours. + +--Et vous, mait'Poiret? demanda l'abbe. + +--Oh! me, ca irait, n'etaient les cossards (colzas) qui n'donneront +guere c't'annee; et, vu les affaires, c'est la-dessus qu'on s'rattrape. + +--Que voulez-vous, les temps sont durs. + +--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande +femme de mait'Rabot. + +Comme elle etait d'un village voisin, le cure ne la connaissait que de +nom. + +--C'est vous, la Blondel? dit-il. + +--Oui, c'est me, qu'a epouse Rabot. + +Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une +grande inclinaison de tete en avant, comme pour dire: "C'est bien moi +Rabot, qu'a epouse la Blondel." + +Soudain mait' Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son +oreille, se mit a gemir d'une facon lamentable. Il faisait "gniau... +gniau... gniau" en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance. + +--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le cure. + +Le paysan cessa un instant de geindre pour repondre:--Non point... +m'sieu le cure.... C'est point des dents... c'est d'l'oreille, du fond +d'l'oreille. + +--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un depot? + +--J'sais point si c'est un depot, mais j'sais ben qu'c'est eune bete, +un' grosse bete, qui m'a entre d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans +l'grenier. + +--Un' bete. Vous etes sur? + +--Si j'en suis sur? Comme du Paradis, m'sieu le cure, vu qu'a m'grignote +l'fond d'l'oreille. A m'mange la tete, pour sur! a m'mange la tete? Oh! +gniau... gniau... gniau.... Et il se remit a taper du pied. + +Un grand interet s'etait eveille dans l'assistance. Chacun donnait son +avis. Poiret voulait que ce fut une araignee, l'instituteur que ce fut +une chenille. Il avait vu ca une fois deja a Campemuret, dans l'Orne, ou +il etait reste six ans; meme la chenille etait entree dans la tete et +sortie parle nez. Mais l'homme etait demeure sourd de cette oreille-la, +puisqu'il avait le tympan creve. + +--C'est plutot un ver, declara le cure. + +Mait' Belhomme, la tete renversee de cote et appuyee contre la portiere, +car il etait monte le dernier, gemissait toujours. + +--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune fremi, +eune grosso fremi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le cure... a +galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misere!!... + +--T'as point vu l'medecin? demanda Caniveau. + +--Pour sur, non. + +--D'ou vient ca? + +La peur du medecin sembla guerir Belhomme. + +Il se redressa, sans toutefois lacher son mouchoir. + +--D'ou vient ca! T'as des sous pour eusse, te, pour ces faineants-la? Y +s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ca +fait, deusse ecus de cent sous, deusse ecus, pour sur... Et qu'est-ce +qu'il aurait fait, dis, ca faineant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? +Sais-tu, te? + +Caniveau riait. + +--Non j'sais point? Ousque tu vas, comme ca? + +--J'vas t'au Havre ve Chambrelan. + +--Que Chambrelan? + +--L'guerisseux, donc. + +--Que guerisseux? + +--L'guerisseux qu'a gueri mon pe. + +--Ton pe? + +--Oui, mon pe, dans l'temps. + +--Que qu'il avait, ton pe? + +--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe. + +--Que qui li a fait ton Chambrelan? + +--Il y a manie l'dos comm' pou' fe du pain, avec les deux mains donc! Et +ca y a passe en une couple d'heures! + +Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononce des paroles, +mais il n'osait pas dire ca devant le cure. + +Caniveau reprit en riant: + +--C'est-il point queque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris cu +trou-la pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fe sauver. + +Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commenca a imiter les +aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, +piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit a rire dans la voiture, meme +l'instituteur qui ne riait jamais. + +Cependant, comme Belhomme paraissait fache qu'on se moquat de lui, le +cure detourna la conversation et, s'adressant a la grande femme de +Rabot: + +--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille? + +--Que oui, m'sieu le cure... Que c'est dur a elever! + +Rabot opinait de la tete, comme pour dire: "Oh! oui, c'est dur a +elever." + +--Combien d'enfants? + +Elle declara avec autorite, d'une voix forte et sure: + +--Seize enfants, m'sieu l'cure! Quinze de mon homme! + +Et Rabot se mit a sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait +fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on +n'en pouvait point douter. Il en etait fier, parbleu! + +De qui le seizieme? Elle ne le dit pas. C'etait le premier, sans doute? +On le savait peut-etre, car on ne s'etonna point. Caniveau lui-meme +demeura impassible. + +Mais Belhomme se mit a gemir: + +--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh! +misere!... + +La voiture s'arretait au cafe Polyte. Le cure dit: "Si on vous coulait +un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-etre sortir. Voulez-vous +essayer? + +--Pour sur! J'veux ben. + +Et tout le monde descendit pour assister a l'operation. + +Le pretre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il +chargea l'instituteur de tenir bien inclinee la tete du patient; puis, +des que le liquide aurait penetre dans le canal, de la renverser +brusquement. + +Mais Caniveau, qui regardait deja dans l'oreille de Belhomme pour voir +s'il ne decouvrirait pas la bete a l'oeil nu, s'ecria: + +--Cre nom d'un nom, que marmelade! Faut deboucher ca, mon vieux. Jamais +ton lapin sortira dans c'te confiture-la. Il s'y collerait les quat' +pattes. + +Le cure examina a son tour le passage et le reconnut trop etroit et trop +embourbe pour tenter l'expulsion de la bete. Ce fut l'instituteur qui +debarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au +milieu de l'anxiete generale, le pretre versa, dans ce conduit nettoye, +un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans +le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tole sur la +cuvette, comme s'il eut voulu la devisser. Quelques gouttes retomberent +dans le vase blanc. Tous les voyageurs se precipiterent. Aucune bete +n'etait sortie. + +Cependant Belhomme declarant: "Je sens pu rien", le +cure, triomphant, s'ecria: "Certainement elle est noyee." Tout le monde +etait content. On remonta dans la voiture. + +Mais a peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris +terribles. La bete s'etait reveillee et etait devenue furieuse. Il +affirmait meme qu'elle etait entree dans la tete maintenant, qu'elle lui +devorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme +de Poiret, le croyant possede du diable, se mit a pleurer en faisant le +signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta +qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les +mouvements de la bete, semblait la voir, la suivre du regard: "Tenez, +v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... que misere!" + +Caniveau s'impatientait: "C'est l'iau qui la rend enragee, c'te bete. +All' est p't-etre ben accoutumee au vin." + +On se remit a rire. Il reprit: "Quand j'allons arriver au cafe Bourboux, +donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure." + +Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit a crier comme si on +lui arrachait l'ame. Le cure fut oblige de lui soutenir la tete. On pria +Cesaire Horlaville d'arreter a la premiere maison rencontree. + +C'etait une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporte; +puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'operation. +Caniveau conseillait toujours de meler de l'eau-de-vie a l'eau, afin de +griser et d'endormir la bete, de la tuer peut-etre. Mais le cure prefera +du vinaigre. + +On fit couler le melange goutte a goutte, cette fois, afin qu'il +penetrat jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe +habite. + +Une cuvette ayant ete de nouveau apportee, Belhomme fut retournee tout +d'une piece par le cure et Caniveau, ces deux colosses, tandis que +l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien +vider l'autre. + +Cesaire Horlaville, lui-meme, etait entre pour voir, son fouet a la +main. + +Et soudain, on apercut au fond de la cuvette un petit point brun, pas +plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'etait une +puce! Des cris d'etonnement s'eleverent, puis des rires eclatants. Une +puce! Ah! elle etait bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la +cuisse, Cesaire Horlaville fit claquer son fouet; le cure s'esclaffait a +la facon des anes qui braient, l'instituteur riait comme on eternue, +et les deux femmes poussaient de petits cris de gaiete pareils au +gloussement des poules. + +Belhomme s'etait assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la +cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colere joyeuse +dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau. + +Il grogna: "Te v'la, charogne," et cracha dessus. + +Le cocher, fou de gaiete, repetait: "Eune puce, eune puce, ah! te v'la, +sacre pucot, sacre pucot, sacre pucot!" + +Puis, s'etant un peu calme, il cria: "Allons, en route! V'la assez de +temps perdu." + +Et les voyageurs, riant toujours, s'en allerent vers la voiture. + +Cependant Belhomme, venu le dernier, declara: "Me, j'm'en r'tourne a +Criquetot. J'ai pu que fe au Havre a cette heure." + +Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place! + +--Je t'en de que la moitie pisque j'ai point passe mi-chemin. + +--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout. + +Et une dispute commenca qui devint bientot une querelle furieuse: +Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Cesaire Horlaville +affirmait qu'il en recevrait quarante. + +Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux. + +Caniveau redescendit. + +--D'abord, tu des quarante sous au cure, t'entends, et pi une tournee +a tout le monde, ca fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt a +Cesaire. Ca va-t-il, degourdi? + +Le cocher, enchante de voir Belhomme debourser trois francs soixante et +quinze, repondit:--Ca va! + +--Allons, paye. + +--J'payerai point. L'cure n'est pas medecin d'abord. + +--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture a Cesaire et +j't'emporte au Havre. + +Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un +enfant. + +L'autre vit bien qu'il faudrait ceder. Il tira sa bourse, et paya. + +Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme +retournait a Criquetot, et tous les voyageurs, muets a present, +regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancee sur +ses longues jambes. + + + +A VENDRE + + +Partir a pied, quand le soleil se leve, et marcher dans la rosee, le +long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse! + +Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumiere, par la +narine avec l'air leger, par la peau avec les souffles du vent. + +Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de +certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation +delicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontre au +detour d'une route, a l'entree d'un vallon, au bord d'une riviere, ainsi +qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un +jour, entre autres. J'allais, le long de l'Ocean breton, vers la pointe +du Finistere. J'allais, sans penser a rien, d'un pas rapide, le long des +flots. C'etait dans les environs de Quimperle, dans cette partie la plus +douce et la plus belle de la Bretagne. + +Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de +vingt ans, vous refont des esperances et vous redonnent des reves +d'adolescents. + +J'allais, par un chemin a peine marque, entre les bles et les vagues. +Les bles ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient a peine. On +sentait bien l'odeur douce des champs murs et l'odeur marine du varech. +J'allais sans penser a rien, devant moi, continuant mon voyage commence +depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les cotes. Je me sentais +fort, agile, heureux et gai. J'allais. + +Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie +inconsciente, profonde, charnelle, joie de bete qui court dans l'herbe, +ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin +des chants pieux. Une procession peut-etre, car c'etait un dimanche. +Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros +bateaux de peche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, +allant au pardon de Plouneven. + +Ils longeaient la rive, doucement, pousses a peine par une brise molle +et essoufflee qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'epuisant +aussitot, les laissait retomber, flasques, le long des mats. + +Les lourdes barques glissaient lentement, chargees de monde. Et tout ce +monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffes du grand +chapeau, poussaient leur" notes puissantes, les femmes criaient leurs +notes aigues, et les voix greles des enfants passaient comme des sons de +fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers +des cinq bateaux clamaient le meme cantique, dont le rythme monotone +s'elevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derriere +l'autre, tout pres l'un de l'autre. + +Ils passerent devant moi, contre moi, et je les vis s'eloigner, +j'entendis s'affaiblir et s'eteindre leur chant. + +Et je me mis a rever a des choses delicieuses, comme revent les tout +jeunes gens, d'une facon puerile et charmante. + +Comme il fuit vite, cet age de la reverie, le seul age heureux de +l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais +morose et desole quand on porte en soi la faculte divine de s'egarer +dans les esperances, des qu'on est seul. Quel pays de fees, celui ou +tout arrive, dans l'hallucination de la pensee qui vagabonde! Comme la +vie est belle sous la poudre d'or des songes! + +Helas! c'est fini, cela! + +Je me mis a rever. A quoi? A tout ce qu'on attend sans cesse, a tout ce +qu'on desire, a la fortune, a la gloire, a la femme. + +Et j'allais, a grands pas rapides, caressant de la main la tete blonde +des bles qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau +comme si j'eusse touche des cheveux. + +Je contournai un petit promontoire et j'apercus, au fond d'une plage +etroite et ronde, une maison blanche, batie sur trois terrasses qui +descendaient jusqu'a la greve. + +Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le +sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on +croit connaitre depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils +plaisent a votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus? +qu'on n'ait point vecu la autrefois? Tout vous seduit, vous enchante, +la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du +sable! + +Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres +fruitiers avaient pousse le long des terrasses qui descendaient vers +l'eau, comme des marches geantes. Et chacune portait, ainsi qu'une +couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genets d'Espagne en +fleur! + +Je m'arretai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aime la +posseder, y vivre, toujours! + +Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'apercus, sur +un des piliers de la barriere, un grand ecriteau: "_A vendre_." + +J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eut offerte, +comme si on me l'eut donnee, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je +n'en sais rien! + +"A vendre." Donc elle n'etait presque plus a quelqu'un, elle pouvait +etre a tout le monde, a moi, a moi! Pourquoi cette joie, cette sensation +d'allegresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne +l'acheterais point! Comment l'aurais-je payee? N'importe, elle etait a +vendre. L'oiseau en cage appartient a son maitre, l'oiseau dans l'air +est a moi, n'etant a aucun autre. + +Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades +superposees, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifies, ses +touffes de genets d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque +terrasse. + +Quand je fus sur la derniere, je regardai l'horizon. La petite plage +s'etendait a mes pieds, ronde et sablonneuse, separee de la haute mer +par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entree et devaient +briser les vagues aux jours de grosse mer. + +Sur la pointe, en face, deux pierres enormes, l'une debout, l'autre +couchee dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils a deux epoux +etranges, immobilises par quelque malefice, semblaient regarder +toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui +connaissaient depuis des siecles, cette baie autrefois solitaire, la +petite maison qu'ils verraient s'ecrouler, s'emietter, s'envoler, +disparaitre, la petite maison a vendre! + +Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime! + +Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonne chez moi. Une femme vint +ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vetue de noir, coiffee de +blanc, qui ressemblait a une beguine. Il me sembla que je la connaissais +aussi, cette femme. + +Je lui dis:--Vous n'etes pas Bretonne, vous? + +Elle repondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous +venez pour visiter la maison? + +--Eh! oui, parbleu. + +Et j'entrai. + +Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je +m'etonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule. + +Je penetrai dans le salon, un joli salon tapisse de nattes, et qui +regardait la mer par trois larges fenetres. Sur la cheminee, des +potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle +aussitot, persuade que je la reconnaitrais aussi. Et je la reconnus, +bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontree. C'etait elle, +elle-meme, celle que j'attendais, que je desirais, que j'appelais, +dont le visage hantait mes reves. Elle, celle qu'on cherche toujours, +partout, celle qu'on va voir dans la rue tout a l'heure, qu'on va +trouver sur la route dans la campagne des qu'on apercoit une ombrelle +rouge sur les bles, celle qui doit etre deja arrivee dans l'hotel ou +j'entre en voyage, dans le wagon ou je vais monter, dans le salon dont +la porte s'ouvre devant moi. + +C'etait elle, assurement, indubitablement elle! Je la reconnus a ses +yeux qui me regardaient, a ses cheveux roules a l'anglaise, a sa bouche +surtout, a ce sourire que j'avais devine depuis longtemps. + +Je demandai aussitot:--Quelle est cette femme? + +La bonne a tete de beguine repondit sechement :--C'est Madame. + +Je repris:--C'est votre maitresse? + +Elle repliqua avec son air devot et dur: + +--Oh! non, Monsieur. + +Je m'assis et je prononcai:--Contez-moi ca. + +Elle demeurait stupefaite, immobile, silencieuse. + +J'insistai:--C'est la proprietaire de cette maison, alors! + +--Oh! non, Monsieur. + +--A qui appartient donc cette maison? + +--A mon maitre, monsieur Tournelle. + +J'etendis le doigt vers la photographie. + +--Et cette femme, qu'est-ce que c'est? + +--C'est Madame. + +--La femme de votre maitre? + +--Oh! non, Monsieur. + +--Sa maitresse alors? + +La beguine ne repondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par +une colere confuse contre cet homme qui avait trouve cette femme. + +--Ou sont-ils maintenant? + +La bonne murmura: + +--Monsieur est a Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas. + +Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble. + +--Non, Monsieur. + +Je fus ruse; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrive, je +pourrai peut-etre rendre service a votre maitre. Je connais cette femme, +c'est une mechante! + +La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle +eut confiance. + +--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maitre bien malheureux. Il a fait sa +connaissance en Italie et il l'a ramenee avec lui comme s'il l'avait +epousee. Elle chantait tres bien. Il l'aimait, Monsieur, que ca faisait +pitie de le voir. Et ils ont ete en voyage dans ce pays-ci, l'an +dernier. Et ils ont trouve cette maison qui avait ete batie par un fou, +un vrai fou pour s'installer a deux lieues du village. Madame a voulu +l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maitre. Et il a achete +la maison pour lui faire plaisir. + +Ils y sont demeures tout l'ete dernier, Monsieur, et presque tout +l'hiver. + +Et puis, voila qu'un matin, a l'heure du dejeuner, Monsieur +m'appelle:--Cesarine, est-ce que Madame est rentree? + +--Mais non, Monsieur. + +On attendit toute la journee. Mon maitre etait comme un furieux. On +chercha partout, on ne la trouva pas. Elle etait partie, Monsieur, on +n'a jamais su ou ni comment. + +Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la beguine, de la +prendre par la taille et de la faire danser dans le salon! + +Ah! elle etait partie, elle s'etait sauvee, elle l'avait quitte +fatiguee, degoutee de lui! Comme j'etais heureux! + +La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin a mourir, et il est +retourne a Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On +en demande vingt mille francs. + +Mais je n'ecoutais plus! Je pensais a elle! Et, tout a coup, il me +sembla que je n'avais qu'a repartir pour la trouver, qu'elle avait du +revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille +maison, qu'elle aurait tant aimee, sans lui. + +Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la +photographie, et je m'enfuis en courant et baisant eperdument le doux +visage entre dans le carton. + +Je regagnai la route et me remis a marcher, en la regardant, elle! +Quelle joie qu'elle fut libre, qu'elle se fut sauvee! Certes, j'allais +la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante, +puisqu'elle l'avait quitte! Elle l'avait quitte parce que mon heure +etait venue! + +Elle etait libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'a la +trouver puisque je la connaissais. + +Et je caressais toujours les tetes ployantes des bles murs, je buvais +l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser +le visage. J'allais, j'allais eperdu de bonheur, enivre d'espoir. +J'allais, sur de la rencontrer bientot et de la ramener pour habiter a +notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait, +cette fois! + + + +L'INCONNUE + + +On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'etranges: +rencontres surprenantes et delicieuses, en wagon, dans un hotel, a +l'etranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, +etaient singulierement favorables a l'amour. + +Gontran, qui se taisait, fut consulte. + +--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme +comme du bibelot, nous l'apprecions davantage dans les endroits ou nous +ne nous attendons point a en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment +de rares qu'a Paris: + +Il se tut quelques secondes, puis reprit: + +--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles +ont l'air d'eclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent +le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la +violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures +lentes poussees par les marchandes. + +Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, +comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes +legeres qui montrent la peau. On flane, le nez au vent et l'esprit +allume; on flane, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces +matins-la! + +On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnait a cent pas, +celle qui va nous plaire de tout pres. A la fleur de son chapeau, au +mouvement de sa tete, a sa demarche, on la devine. Elle vient. On se +dit: "Attention, en voila une," et on va au-devant d'elle en la devorant +des yeux. + +Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui +vient de l'eglise ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est +ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt +dessus? le doigt ou la levre.--Le regard est timide ou hardi, la tete +brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte +vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la desire jusqu'au +soir, celle qu'on a rencontree ainsi! Certes, j'ai bien garde le +souvenir d'une vingtaine de creatures vues une fois ou dix fois de cette +facon et dont j'aurais ete follement amoureux si je les avais connues +plus intimement. + +Mais voila, celles qu'on cherirait eperdument, on ne les connait jamais. +Avez-vous remarque ca? c'est assez drole! On apercoit, de temps en +temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de desirs. Mais on ne +fait que les apercevoir, celles-la. Moi, quand je pense a tous les etres +adorables que j'ai coudoyes dans les rues de Paris, j'ai des crises de +rage a me pendre. Ou sont-elles? Qui sont-elles? Ou pourrait-on les +retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent a cote du +bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passe plus d'une fois a +cote de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appat de sa chair +fraiche. + +Roger des Annettes avait ecoule en souriant. Il repondit: + +--Je connais ca aussi bien que toi. Voila meme ce qui m'est arrive, a +moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la premiere fois, sur +le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit +un effet... mais un effet... etonnant. C'etait une brune, une brune +grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils +liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe a l'autre. Un +peu de moustache sur les levres faisait rever... rever... comme on reve +a des bois aimes en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la +taille tres cambree, la poitrine tres saillante, presentee comme un +defi, offerte comme une tentation. L'oeil etait pareil a une tache +d'encre sur de l'email blanc. Ce n'etait pas un oeil, mais un trou noir, +un trou profond ouvert dans sa tete, dans cette femme, par ou on voyait +en elle, on entrait en elle. Oh! l'etrange regard opaque et vide, sans +pensee et si beau! + +J'imaginai que c'etait une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se +retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une facon peu gracieuse, +mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je +demeurai comme une bete, a cote de l'Obelisque, je demeurai frappe par +la plus forte emotion de desir qui m'eut encore assailli. + +J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai. + +Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en +l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une +maitresse follement aimee jadis. Je m'arretai pour bien la voir venir. +Quand elle passa pres de moi, a me toucher, il me sembla que j'etais +devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut eloignee, j'eus la +sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis +pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-meme. + +Elle hanta souvent mes reves. Tu connais ces obsessions-la. + +Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil, +vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des +Champs-Elysees. + +L'arc de l'Etoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une +poussiere d'or, un brouillard de clarte rouge voltigeait, c'etait un de +ces soirs delicieux qui sont les apotheoses de Paris. + +Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de +lui dire l'emotion qui m'etranglait. + +Deux fois je la depassai pour revenir. Deux fois j'eprouvai de nouveau, +en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappe, +rue de la Paix. + +Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de +Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. +Je me decidai alors a interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me +comprendre: "Ca doit etre une visite," dit-il. + +Et je fus encore huit mois sans la revoir. + +Or, un matin de janvier, par un froid de Siberie, je suivais le +boulevard Malesherbes, en courant pour m'echauffer, quand, au coin d'une +rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit +paquet. + +Je voulus m'excuser. C'etait elle! + +Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu +l'objet qu'elle tenait a la main, je lui dis brusquement: + +--Je suis desole et ravi, Madame, de vous avoir bousculee ainsi. Voila +plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le +desir le plus violent de vous etre presente; et je ne puis arriver a +savoir qui vous etes ni ou vous demeurez. Excusez de semblables paroles, +attribuez-les a une envie passionnee d'etre au nombre de ceux qui ont le +droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce +pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des +Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, +si vous resistez a ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment +malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de +vous voir. + +Elle me regardait fixement, de son oeil etrange et mort, et elle +repondit en souriant: + +--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous. + +Je fus tellement stupefait que je dus le laisser paraitre. Mais je +ne suis jamais longtemps a me remettre de ces surprises-la, et je +m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un +geste rapide, d'une main habituee aux lettres escamotees. + +Je balbutiai, redevenu hardi: + +--Quand vous verrai-je? + +Elle hesita, comme si elle eut fait un calcul complique, cherchant sans +doute a se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle +murmura:--Dimanche matin, voulez-vous? + +--Je crois bien que je veux. + +Et elle s'en alla, apres m'avoir devisage, juge, pese, analyse de ce +regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la +peau, une sorte de glu, comme s'il eut projete sur les gens un de ces +liquides epais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et +endormir leurs proies. + +Je me livrai, jusqu'au dimanche, a un terrible travail d'esprit pour +deviner ce qu'elle etait et pour me fixer une regle de conduite avec +elle. + +Devais-je la payer? Comment? + +Je me decidai a acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, +dans son ecrin, sur la cheminee. + +Et je l'attendis, apres avoir mal dormi. + +Elle arriva, vers dix heures, tres calme, tres tranquille, et elle me +tendit la main comme si elle m'eut connu beaucoup. Je la fis asseoir, +je la debarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son +manchon. Puis je commencai, avec un certain embarras, a me montrer plus +galant, car je n'avais point de temps a perdre. + +Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas echange +vingt paroles que je commencais a la devetir. Elle continua toute seule +cette besogne malaisee que je ne reussis jamais a achever. Je me pique +aux epingles, je serre les cordons en des noeuds indeliables au lieu de +les demeler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je +perds la tete. + +Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus delicieux que +ceux-la, quand on regarde, d'un peu loin, par discretion, pour ne point +effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se +depouille, pour vous, de toutes ses etoffes bruissantes tombant en rond +a ses pieds, l'une apres l'autre? + +Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour detacher ces doux +vetements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'etre +frappes de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de +la chair, des bras nus et de la gorge apres la chute du corsage, et +combien troublante la ligne, du corps devinee sous le dernier voile! + +Mais voila que, tout a coup, j'apercus une chose surprenante, une tache +noire, entre les epaules; car elle me tournait le dos; une grande tache +en relief, tres noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder. + +Qu'etait-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la +moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de +cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait du me preparer a cette +surprise. + +Je fus stupefait cependant, et hante brusquement par des visions, et +des reminiscences singulieres. Il me sembla que je voyais une des +magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces etres dangereux et +perfides qui ont pour mission d'entrainer les hommes en des abimes +inconnus. Je pensai a Salomon faisant passer sur une glace la reine de +Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu. + +Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je decouvris +que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, +j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'etonna d'abord et +se facha ensuite absolument, car elle prononca, en se rhabillant avec +vivacite: + +--Il etait bien inutile de me deranger. + +Je voulus lui faire accepter la bague achetee pour elle, mais elle +articula avec tant de hauteur: "Pour qui me prenez-vous, Monsieur?" que +je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et +elle partit sans ajouter un mot. + +Or voila toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que, +maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux. + +Je ne puis plus voir une femme sans penser a elle. Toutes les autres me +repugnent, me degoutent, a moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis +poser un baiser sur une joue sans voir sa joue a elle a cote de celle +que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du desir inapaise qui me +torture. + +Elle assiste a tous mes rendez-vous, a toutes mes caresses qu'elle me +gate, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours la, habillee ou nue, +comme ma vraie maitresse; elle est la, tout pres de l'autre, debout ou +couchee, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'etait +bien une femme ensorcelee, qui portait entre ses epaules un talisman +mysterieux. + +Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontree de nouveau +deux fois. Je l'ai saluee. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a +feint de ne me point connaitre. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-etre? +Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idee que +c'est une juive? Mais pourquoi? Voila! Pourquoi? Je ne sais pas! + + + +LA CONFIDENCE + + +La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand +la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agite, le +corsage un peu fripe, le chapeau un peu tourne, et elle tomba sur une +chaise, en disant: + +--Ouf! c'est fait! + +Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'etait redressee +fort surprise. Elle demanda: + +--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait? + +La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit +a marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise +longue ou reposait son amie, et, lui prenant les mains: + +--Ecoute, cherie, jure-moi de ne jamais repeter ce que je vais t'avouer! + +--Je te le jure. + +--Sur ton salut eternel? + +--Sur mon salut eternel. + +--Eh bien! je viens de me venger de Simon. + +L'autre s'ecria:--Oh! que tu as bien fait! + +--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il etait devenu plus +insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand +je l'ai epouse, je savais bien qu'il etait laid, mais je le croyais bon. +Comme je m'etais trompee! Il avait pense, sans doute, que je l'aimais +pour lui-meme, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit a +roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ca me faisait rire, +c'est de la que je l'ai appele: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de +droles d'idees sur eux-memes. Quand il a compris que je n'avais pour lui +que de l'amitie, il est devenu soupconneux, il a commence a me dire des +choses aigres, a me traiter de coquette, de rouee, de je ne sais quoi. +Et puis, c'est devenu plus grave a la suite de... de... c'est fort +difficile a dire ca... Enfin, il etait tres amoureux de moi... tres +amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chere, +en voila un supplice que d'etre... aimee par un homme grotesque... Non, +vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous +arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ca, bien pis! Enfin +figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de tres vilain, de tres +ridicule, de tres repugnant, avec un gros ventre,--c'est ca qui est +affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, +figure-toi encore que ce quelqu'un-la est ton mari... et que... tous +les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ca me +donnait des nausees, de vraies nausees... des nausees dans ma cuvette. +Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour proteger les +femmes dans ces cas-la.--Mais figure-toi ca, tous les soirs... Pouah! +que c'est sale! + +Ce n'est pas que j'aie reve des amours poetiques, non, jamais. On n'en +trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou +des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment +les femmes, c'est a la facon des chevaux, pour les montrer dans leur +salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie +est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part. + +Vivons donc en femmes pratiques et indifferentes. Les relations meme ne +sont plus que des rencontres regulieres, ou on repete chaque fois les +memes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection +ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en general que +des mannequins corrects a qui manquent toute intelligence et toute +delicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau +dans le desert, nous appelons pres de nous des artistes; et nous voyons +arriver des poseurs insupportables ou des bohemes mal eleves. Moi je +cherche un homme, comme Diogene, un seul homme dans toute la societe +parisienne; mais je suis deja bien certaine de ne pas le trouver et je +ne tarderai pas a souffler ma lanterne. Pour en revenir a mon mari, +comme ca me faisait une vraie revolution de le voir entrer chez moi en +chemise et en calecon, j'ai employe tous les moyens, tous, tu entends +bien, pour l'eloigner et pour... le degouter de moi. Il a d'abord ete +furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imagine que je le +trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller +Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient a la +maison; et puis la persecution a commence. Il m'a suivie, partout. Il a +employe des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus +laissee causer avec personne. Dans les bals, il restait plante derriere +moi, allongeant sa grosse tete de chien courant aussitot que je disais +un mot. Il me poursuivait au buffet, me defendait de danser avec +celui-ci ou avec celui-la, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait +stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est +alors que j'ai cesse d'aller dans le monde. + +Dans l'intimite, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce miserable-la +me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin! + +Ma chere!... il me disait le soir: "Avec qui as-tu couche aujourd'hui?" +Moi, je pleurais et il etait enchante. + +Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena diner aux +Champs-Elysees. Le hasard voulut que Baubignac fut a la table voisine. +Alors voila Simon qui se met a m'ecraser les pieds avec fureur et qui me +grogne, par-dessus le melon: "Tu lui as donne rendez-vous, sale bete; +attends un peu." Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma +chere: il a ote tout doucement l'epingle de mon chapeau et il me l'a +enfoncee dans le bras. Moi j'ai pousse un grand cri. Tout le monde est +accouru. Alors il a joue une affreuse comedie de chagrin. Tu comprends. + +A ce moment-la, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore. +Qu'est-ce que tu aurais fait, toi? + +--Oh! je me serais vengee! + +--Eh bien! ca y est. + +--Comment? + +--Quoi? tu ne comprends pas? + +--Mais, ma chere... cependant... Eh bien, oui... + +--Oui, quoi? + +--Voyons, pense a sa tete. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse +figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de +chien. + +--Oui. + +--Pense, avec ca, qu'il est plus jaloux qu'un tigre. + +--Oui. + +--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et +pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'a toi, par +exemple. Pense a sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il +est... + +--Quoi... tu l'as... + +--Oh! ma cherie, surtout ne le dis a personne, jure-le-moi encore!... +Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout change +depuis ce moment-la!... et je ris toute seule... toute seule... Pense +donc a sa tete...!!! + +La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait a la gorge +lui jaillit entre les dents; elle se mit a rire, mais a rire comme si +elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la +figure crispee, la respiration coupee, elle se penchait en avant comme +pour tomber sur le nez. + +Alors la petite marquise partit a son tour en suffoquant. Elle repetait, +entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drole?... +dis... pense a sa tete!... pense a ses favoris!... a son nez!... pense +donc... est-ce drole?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le... +dis pas... jamais!... + +Elles demeuraient presque suffoquees, incapables de parler, pleurant de +vraies larmes dans ce delire de gaiete. + +La baronne se calma la premiere; et toute palpitante encore:--Oh!... +raconte-moi comment tu as fait ca... raconte-moi... c'est si drole... si +drole!... + +Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait: + +--Quand j'ai eu pris ma resolution... je me suis dit... Allons... +vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait... +aujourd'hui... + +--Aujourd'hui!... + +--Oui... tout a l'heure... et j'ai dit a Simon de venir me chercher chez +toi pour nous amuser... Il va venir... tout a l'heure!... Il va venir!.. +Pense... pense... pense a sa tete en le regardant... + +La baronne, un peu apaisee, soufflait comme apres une course. Elle +reprit: + +--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!... + +--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh +bien! ce sera Baubignac. Il est bete comme ses pieds, mais tres honnete; +incapable de rien dire. Alors j'ai ete chez lui, apres dejeuner. + +--Tu as ete chez lui? Sous quel pretexte? + +--Une quete... pour les orphelins... + +--Raconte... vite... raconte... + +--Il a ete si etonne en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis +il m'a donne deux louis pour ma quete; et puis comme je me levais pour +m'en aller, il m'a demande des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait +semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconte tout ce que +j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!... +Alors Baubignac s'est emu, il a cherche des moyens de me venir en +aide... et moi j'ai commence a pleurer... mais comme on pleure... quand +on veut... Il m'a consolee... il m'a fait asseoir... et puis comme je +ne me calmais pas, il m'a embrassee... Moi, je disais:"Oh! mon pauvre +ami... mon pauvre ami!" Il repetait: "Ma pauvre amie... ma pauvre +amie!"--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout. +Voila. + +Apres ca, moi j'ai eu une grande crise de desespoir et de +reproches.--Oh! je l'ai traite, traite comme le dernier des derniers... +Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais a Simon, a sa tete, a +ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi, +je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ca y est!... Quoiqu'il +arrive maintenant, ca y est! Et lui qui avait tant peur de ca! Il peut +y avoir des guerres, des tremblements de terre, des epidemies, nous +pouvons tous mourir... ca y est!!! Rien ne peut plus empecher ca!!! +pense a sa tete... et dis-toi... ca y est!!!!! + +La baronne qui s'etranglait demanda: + +--Reverras-tu Baubignac...? + +--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux +que mon mari... + +Et elles recommencerent a rire toutes les deux avec tant de violence +qu'elles avaient des secousses d'epileptiques. + +Un coup de timbre arreta leur gaite. + +La marquise murmura:"C'est lui... regarde-le..." + +La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint +rouge, a la levre epaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux +irrites. + +Les deux jeunes femmes le regarderent une seconde, puis elles +s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel delire de +rire qu'elles gemissaient comme on fait dans les affreuses souffrances. + +Et lui, repetait d'une voix sourde: "Eh bien, etes-vous folles?... +etes-vous folles?... etes-vous folles...?" + + + +LE BAPTEME + + +--Allons, docteur, un peu de cognac. + +--Volontiers. + +Et le vieux medecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda +monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dores. + +Puis il l'eleva a la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarte de +la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps +sur sa langue et sur la chair humide et delicate du palais, puis il dit: + +--Oh! le charmant poison! Ou, plutot, le seduisant meurtrier! le +delicieux destructeur depeuples! + +Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet +admirable livre qu'on nomme l'_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu, +comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume +de negres, l'alcool apporte par tonnelets rondelets que debarquaient +d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses. + +Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien etrange +et bien saisissant, et tout pres d'ici, en Bretagne, dans un petit +village aux environs de Pont-l'Abbe. + +J'habitais alors, pendant un conge d'un an, une maison de campagne que +m'avait laissee mon pere. Vous connaissez cette cote plate ou le vent +siffle dans les ajoncs, jour et nuit, ou l'on voit par places, debout +ou couchees, ces enormes pierres qui furent des dieux et qui ont garde +quelque chose d'inquietant dans leur posture, dans leur allure, dans +leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais +les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de +colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de +pierre, vers le paradis des Druides. + +La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'ecueils +aux tetes noires, toujours entoures d'une bave d'ecume, pareils a des +chiens qui attendraient les pecheurs. + +Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne +leurs barques d'une secousse de son dos verdatre et les avale comme des +pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, +hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. "Quand la +bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'ecueil; mais quand elle est +vide, on ne le voit plus." + +Entrez dans ces chaumieres. Jamais vous ne trouverez le pere. Et si vous +demandez a la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur +la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. +Il est reste dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aine +aussi. Elle a encore quatre garcons, quatre grands gars blonds et forts. +A bientot leur tour. + +J'habitais donc une maison de campagne pres de Pont-l'Abbe. J'etais la, +seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne +qui gardait la propriete en mon absence. Elle se composait de trois +personnes, deux soeurs et un homme qui avait epouse l'une d'elles, et +qui cultivait mon jardin. + +Or, cette annee-la, vers la Noel, la compagne de mon jardinier accoucha +d'un garcon. + +Le mari vint me demander d'etre parrain. Je ne pouvais guere refuser, et +il m'emprunta dix francs pour les frais d'eglise, disait-il. + +La ceremonie fut fixee au deux janvier. Depuis huit jours la terre etait +couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait +illimite sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin +derriere la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos, +rouler ses vagues, comme si elle eut voulu se jeter sur sa pale voisine, +qui avait l'air d'etre morte, elle si calme, si morne, si froide. + +A neuf heures du matin, le pere Kerandec arriva devant ma porte avec sa +belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roule +dans une couverture. + +Et nous voila partis vers l'eglise. Il faisait un froid a fendre les +dolmens, un de ces froids dechirants qui cassent la peau et font +souffrir horriblement de leur brulure de glace. Moi je pensais au pauvre +petit etre qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race +bretonne etait de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables, +des leur naissance, de supporter de pareilles promenades. + +Nous arrivames devant l'eglise, mais la porte en demeurait fermee. M. le +cure etait en retard. + +Alors la garde, s'etant assise sur une des bornes, pres du seuil, se mit +a devetir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouille ses linges, mais +je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le miserable, tout nu, dans l'air +gele. Je m'avancai, revolte d'une telle imprudence. + +--Mais vous etes folle! Vous allez le tuer! + +La femme repondit placidement: "Oh non, m'sieu not' maitre, faut qu'il +attende l'bon Dieu tout nu." + +Le pere et la tante regardaient cela avec tranquillite. C'etait l'usage. +Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrive malheur au petit. + +Je me fachai, j'injuriai l'homme, je menacai de m'en aller, je voulus +couvrir de force la frele creature. Ce fut en vain. La garde se sauvait +devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait +violet. + +J'allais quitter ces brutes quand j'apercus le cure arrivant par la +campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays. + +Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il +ne fut point surpris, il ne hata pas sa marche, il ne pressa point ses +mouvements. Il repondit: + +--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne +pouvons empecher ca. + +--Mais au moins, depechez-vous, criai-je. + +Il reprit: + +--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la +sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'eglise ou je +souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la +morsure du froid. + +La porte enfin s'ouvrit. Nous entrames. Mais l'enfant devait rester nu +pendant toute la ceremonie. + +Elle fut interminable. Le pretre anonnait les syllabes latines qui +tombaient de sa bouche, scandees a contresens. Il marchait avec lenteur, +avec une lenteur de tortue sacree; et son surplis blanc me glacait +le coeur, comme une autre neige dont il se fut enveloppe pour faire +souffrir, au nom d'un Dieu inclement et barbare, cette larve humaine que +torturait le froid. + +Le bapteme enfin fut acheve selon les rites, et je vis la garde rouler +de nouveau dans la longue couverture l'enfant glace qui gemissait d'une +voix aigue et douloureuse. + +Le cure me dit: "Voulez-vous venir signer le registre?" + +Je me tournai vers mon jardinier: "Rentrez bien vite, maintenant, et +rechauffez-moi cet enfant-la tout de suite." Et je lui donnai quelques +conseils pour eviter, s'il en etait temps encore, une fluxion de +poitrine. + +L'homme promit d'executer mes recommandations, et il s'en alla avec sa +belle-soeur et la garde. Je suivis le pretre dans la sacristie. + +Quand j'eus signe, il me reclama cinq francs pour les frais. + +Ayant donne dix francs au pere, je refusai de payer de nouveau. Le cure +menaca de dechirer la feuille et d'annuler la ceremonie. Je le menacai a +mon tour du Procureur de la Republique. + +La querelle fut longue, je finis par payer. + +A peine rentre chez moi, je voulus savoir si rien de facheux n'etait +survenu. Je courus chez Kerandec, mais le pere, la belle-soeur et la +garde n'etaient pas encore revenus. + +L'accouchee, restee toute seule, grelottait de froid dans son lit, et +elle avait faim, n'ayant rien mange depuis la veille. + +--Ou diable sont-ils partis? demandai-je. Elle repondit sans s'etonner, +sans s'irriter: "Ils auront ete be pour feter." C'etait l'usage. Alors, +je pensai a mes dix francs qui devaient payer l'eglise et qui payeraient +l'alcool, sans doute. + +J'envoyai du bouillon a la mere et j'ordonnai qu'on fit bon feu dans sa +cheminee. J'etais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces +brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le miserable +mioche. + +A six heures du soir, ils n'etaient pas revenus. + +J'ordonnai a mon domestique de les attendre, et je me couchai. + +Je m'endormis bientot, car je dors comme un vrai matelot. + +Je fus reveille, des l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau +chaude pour ma barbe. + +Des que j'eus les yeux ouverts, je demandai: "Et Kerandec?" + +L'homme hesitait, puis il balbutia: "Oh! il est rentre, Monsieur, a +minuit passe, et soul a ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et +la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fosse, de +sorte que le p'tit etait mort, qu'ils s'en sont pas meme apercus." + +Je me levai d'un bond, criant: + +--L'enfant est mort! + +--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporte a la mere Kerandec. Quand elle a +vu ca, elle s'a mise a pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la +consoler. + +--Comment, ils l'ont fait boire? + +--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ca seulement au matin, tout a l'heure. +Comme Kerandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris +l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnee; et ils ont bu ca tous +les quatre, tant qu'il en est reste dans le litre. Meme que la Kerandec +est bien malade. + +J'avais passe mes vetements a la hate, et saisissant une canne, avec la +resolution de taper sur toutes ces betes humaines, je courus chez mon +jardinier. + +L'accouchee agonisait soule d'essence minerale, a cote du cadavre bleu +de son enfant. + +Kerandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol. + +Je dus soigner la femme qui mourut vers midi. + +Le vieux medecin s'etait tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en +versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir a travers la liqueur +blonde la lumiere des lampes qui semblait mettre en son verre un jus +clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et +chaud. + + + +IMPRUDENCE + + +Avant le mariage, ils s'etaient aimes chastement, dans les etoiles. Ca +avait ete d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Ocean. Il +l'avait trouvee delicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses +ombrelles claires et ses toilettes fraiches, sur le grand horizon marin. +Il l'avait aimee, blonde et frele, dans ce cadre de flots bleus et de +ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme a +peine eclose faisait naitre en lui, avec l'emotion vague et puissante +qu'eveillait dans son ame, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif +et sale, et le grand paysage plein de soleil et de vagues. + +Elle l'avait aime, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il etait +jeune, assez riche, gentil et delicat. Elle l'avait aime parce qu'il est +naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des +paroles tendres. + +Alors, pendant trois mois, ils avaient vecu cote a cote, les yeux dans +les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils echangeaient, le +matin, avant le bain, dans la fraicheur du jour nouveau, et l'adieu du +soir, sur le sable, sous les etoiles, dans la tiedeur de la nuit calme, +murmures tout bas, tout bas, avaient deja un gout de baisers, bien que +leurs levres ne se fussent jamais rencontrees. + +Ils revaient l'un de l'autre aussitot endormis, pensaient l'un a l'autre +aussitot eveilles, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se +desiraient de toute leur ame et de tout leur corps. + +Apres le mariage, ils s'etaient adores sur la terre. Ca avait ete +d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse +exaltee faite de poesie palpable, de caresses deja raffinees, +d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient +quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude +intimite des nuits. + +Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-etre, ils +commencaient a se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant; +mais ils n'avaient plus rien a se reveler, plus rien a faire qu'ils +n'eussent fait souvent, plus rien a apprendre l'un par l'autre, pas meme +un mot d'amour nouveau, un elan imprevu, une intonation qui fit plus +brulant le verbe connu, si souvent repete. + +Ils s'efforcaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des +premieres etreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, +des gamineries naives ou compliquees, toute une suite de tentatives +desesperees pour faire renaitre dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable +des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial. + +De temps en temps, a force de fouetter leur desir, ils retrouvaient une +heure d'affolement factice que suivait aussitot une lassitude degoutee. + +Ils avaient essaye des clairs de lune, des promenades sous les feuilles +dans la douceur des soirs, de la poesie des berges baignees de brume, de +l'excitation des fetes publiques. + +Or, un matin, Henriette dit a Paul: + +--Veux-tu m'emmener diner au cabaret? + +--Mais oui, ma cherie. + +--Dans un cabaret tres connu. + +--Mais oui. + +Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait a +quelque chose qu'elle ne voulait pas dire. + +Elle reprit: + +--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ca?... dans un cabaret +galant... dans un cabaret ou on se donne des rendez-vous? + +Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand +cafe? + +--C'est ca. Mais d'un grand cafe ou tu sois connu, ou tu aies deja +soupe... non... dine... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je +n'oserai jamais dire ca? + +--Dis-le, ma cherie; entre nous, qu'est-ce que ca fait? Nous n'en sommes +pas aux petits secrets. + +--Non, je n'oserai pas. + +--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le? + +--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais etre prise pour ta +maitresse... na... et que les garcons, qui ne savent pas que tu es +marie, me regardent comme ta maitresse, et toi aussi... que tu me croies +ta maitresse, une heure, dans cet endroit-la, ou tu dois avoir +des souvenirs... Voila!... Et je croirai moi-meme que je suis ta +maitresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec +toi... Voila!... C'est tres vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais +pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ca +me... me... troublerait de diner comme ca avec toi, dans un endroit +pas comme il faut... dans un cabinet particulier ou on s'aime tous les +soirs... tous les soirs.... C'est tres vilain.... Je suis rouge comme +une pivoine. Ne me regarde pas.... + +Il riait, tres amuse, et repondit: + +--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit tres chic ou je suis connu. + +Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand cafe du +boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilee, ravie. +Des qu'ils furent entres dans un cabinet meuble de quatre fauteuils et +d'un large canape de velours rouge, le maitre d'hotel, en habit noir, +entra et presenta la carte. Paul la tendit a sa femme. + +--Qu'est-ce que tu veux manger? + +--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici. + +Alors il lut la litanie des plats tout en otant son pardessus qu'il +remit aux mains du valet. Puis il dit: + +--Menu corse--potage bisque--poulet a la diable, rable de lievre, homard +a l'americaine, salade de legumes bien epicee et dessert.--Nous boirons +du champagne. + +Le maitre d'hotel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la +carte en murmurant: + +--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne? + +--Du champagne, tres sec. + +Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son +mari. + +Ils s'assirent, cote a cote, sur le canape et commencerent a manger. + +Dix bougies les eclairaient, refletees dans une grande glace ternie par +des milliers de noms traces au diamant, et qui jetaient sur le cristal +clair une sorte d'immense toile d'araignee. + +Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentit +etourdie des les premiers verres. Paul, excite par des souvenirs, +baisait a tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient. + +Elle se sentait etrangement emue par ce lieu suspect, agitee, contente, +un peu souillee mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitues a +tout voir et a tout oublier, a n'entrer qu'aux instants necessaires, +et a sortir aux minutes d'epanchement, allaient et venaient vite et +doucement. + +Vers le milieu du diner, Henriette etait grise, tout a fait grise, et +Paul, en gaiete, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait +maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noye. + +--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir? + +--Quoi donc, ma cherie? + +--Je n'ose pas te dire. + +--Dis toujours.... + +--As-tu eu des maitresses... beaucoup... avant moi? + +Il hesitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes +fortunes ou s'en vanter. + +Elle reprit: + +--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup? + +--Mais quelques-unes? + +--Combien? + +--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-la? + +--Tu ne les as pas comptees?... + +--Mais non. + +--Oh! alors, tu en as eu beaucoup? + +--Mais oui. + +--Combien a peu pres... seulement a peu pres. + +--Mais je ne sais pas du tout, ma cherie. Il y a des annees ou j'en ai +eu beaucoup, et des annees ou j'en ai eu bien moins. + +--Combien par an, dis? + +--Tantot vingt ou trente, tantot quatre ou cinq seulement. + +--Oh! ca fait plus de cent femmes en tout. + +--Mais oui, a peu pres. + +--Oh! que c'est degoutant! + +--Pourquoi ca, degoutant? + +--Mais parce que c'est degoutant, quand on y pense... toutes ces +femmes... nues... et toujours... toujours la meme chose.... Oh! que +c'est degoutant tout de meme, plus de cent femmes! + +Il fut choque qu'elle jugeat cela degoutant, et repondit de cet air +superieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes +qu'elles disent une sottise: + +--Voila qui est drole, par exemple! s'il est degoutant d'avoir cent +femmes, il est degoutant egalement d'en avoir une. + +--Oh non, pas du tout! + +--Pourquoi non? + +--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous +attache a elle, tandis que cent femmes c'est de la salete, de +l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter a +toutes ces filles qui sont sales.... + +--Mais non, elles sont tres propres. + +--On ne peut pas etre propre en faisant le metier qu'elles font. + +--Mais, au contraire, c'est a cause de leur metier qu'elles sont +propres. + +--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ca avec un autre! +C'est ignoble! + +--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre ou a bu je ne +sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lave, sois-en certaine, +que.... + +--Oh! tais-toi, tu me revoltes.... + +--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maitresses? + +--Dis donc, tes maitresses, c'etaient des filles, toutes?... Toutes les +cent?... + +--Mais non, mais non.... + +--Qu'est-ce que c'etait alors? + +--Mais des actrices... des... des petites ouvrieres... et des... +quelques femmes du monde.... + +--Combien de femmes du monde? + +--Six. + +--Seulement six? + +--Oui. + +--Elles etaient jolies? + +--Mais oui. + +--Plus jolies que les filles? + +--Non. + +--Lesquelles est-ce que tu preferais, des filles ou des femmes du monde? + +--Les filles. + +--Oh! que tu es sale! Pourquoi ca? + +--Parce que je n'aime guere les talents d'amateur. + +--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ca t'amusait de +passer comme ca de l'une a l'autre? + +--Mais oui. + +--Beaucoup? + +--Beaucoup. + +--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas? + +--Mais non. + +--Ah! les femmes ne se ressemblent pas. + +--Pas du tout. + +--En rien? + +--En rien. + +--Que c'est drole! Qu'est-ce qu'elles ont de different? + +--Mais, tout. + +--Le corps? + +--Mais oui, le corps. + +--Le corps tout entier? + +--Le corps tout entier. + +--Et quoi encore? + +--Mais, la maniere de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres +choses. + +--Ah! Et c'est tres amusant de changer? + +--Mais oui. + +--Et les hommes aussi sont differents? + +--Ca, je ne sais pas. + +--Tu ne sais pas? + +--Non. + +--Ils doivent etre differents. + +--Oui... sans doute.... + +Elle resta pensive, son verre de champagne a la main. Il etait plein, +elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses +deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche: + +--Oh! mon cheri, comme je t'aime!... + +Il la saisit d'une etreinte emportee.... Un garcon qui entrait recula en +refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes +environ. + +Quand le maitre d'hotel reparut, l'air grave et digne, apportant les +fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses +doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme +pour y voir des choses inconnues et revees, elle murmurait d'une voix +songeuse: + +--Oh! oui! ca doit etre amusant tout de Meme! + + + +UN FOU + + +Il etait mort chef d'un haut tribunal, magistrat integre dont la vie +irreprochable etait citee dans toutes les cours de France. Les avocats, +les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant tres bas, +par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre +qu'eclairaient deux yeux brillants et profonds. + +Il avait passe sa vie a poursuivre le crime et a proteger les faibles. +Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus +redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs ames, leurs pensees +secretes, et demeler, d'un coup d'oeil, tous les mysteres de leurs +intentions. + +Il etait donc mort, a l'age de quatre-vingt-deux ans, entoure d'hommages +et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte +rouge l'avaient escorte jusqu'a sa tombe, et des hommes en cravate +blanche avaient repandu sur son cercueil des paroles desolees et des +larmes qui semblaient vraies. + +Or, voici l'etrange papier que le notaire, eperdu, decouvrit dans +le secretaire ou il avait coutume de serrer les dossiers des grands +criminels. + +Cela portait pour titre: + +POURQUOI? + +_20 juin 1851_.--Je sors de la seance. J'ai fait condamner Blondel a +mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tue ses cinq enfants? Pourquoi? +Souvent, on rencontre de ces gens chez qui detruire la vie est une +volupte. Oui, oui, ce doit etre une volupte, la plus grande de toutes +peut-etre; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus a creer? Faire +et detruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute +l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant +de tuer? + +_25 Juin_.--Songer qu'un etre est la qui vit, qui marche, qui court.... +Un etre? Qu'est-ce qu'un etre? Cette chose animee, qui porte en elle le +principe du mouvement et une volonte reglant ce mouvement! Elle ne tient +a rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un +grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne +sais d'ou, on peut le detruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ca +pourrit, c'est fini. + +_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est, +au contraire, la loi de la nature. Tout etre a pour mission de tuer: il +tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre temperament; il +faut tuer! La bete tue sans cesse, tout le jour, a tout instant de son +existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a +besoin de tuer aussi, par volupte, il a invente la chasse! L'enfant tue +les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits +animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas a +l'irresistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez +de tuer la bete; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois, +on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la +necessite de vivre en societe a fait du meurtre un crime. On condamne et +on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer +a cet instinct naturel et imperieux de mort, nous nous soulageons, de +temps en temps, par des guerres ou un peuple entier egorge un autre +peuple. C'est alors une debauche de sang, une debauche ou s'affolent +les armees et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et +les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le recit exalte des +massacres. + +Et on pourrait croire qu'on meprise ceux destines a accomplir ces +boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec +de l'or et des draps eclatants; ils portent des plumes sur la tete, des +ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des recompenses, +des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectes, aimes des femmes, +acclames par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de +repandre le sang humain! Ils trainent par les rues leurs instruments de +mort que le passant vetu de noir regarde avec envie. Car tuer est la +grande loi jetee par la nature au coeur de l'etre! Il n'est rien de plus +beau et de plus honorable que de tuer! + +_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'eternelle +jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: "Vite! +vite! vite!" Plus elle detruit, plus elle se renouvelle. + +_2 juillet_.--L'etre--qu'est-ce que l'etre? Tout et rien. Parla pensee, +il est le reflet de tout. Par la memoire et la science, il est un abrege +du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir +des faits, chaque etre humain devient un petit univers dans l'univers! + +Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien! +plus rien, rien! Montez en barque, eloignez-vous du rivage couvert +de foule, et vous n'apercevez bientot plus rien que la cote. L'etre +imperceptible disparait, tant il est petit, insignifiant. Traversez +l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portiere. Des hommes, +des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent +dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides +sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout +juste faire la soupe du male et enfanter. Allez aux Indes, allez +en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'etres qui +naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi +ecrasee sur les routes. Allez aux pays des noirs, gites en des cases +de boue; aux pays des Arabes blancs, abrites sous une toile brune qui +flotte au vent, et vous comprendrez que l'etre isole, determine, n'est +rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'etre, l'etre quelconque +d'une tribu errante du desert? Et ces gens, qui sont des sages, ne +s'inquietent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue +son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir a +manoir, de province a province. + +Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables +et inconnus. Inconnus? Ah! voila le mot du probleme! Tuer est un crime +parce que nous avons numerote les etres! Quand ils naissent, on les +inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voila! L'etre +qui n'est point enregistre ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans +le desert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La +nature aime la mort; elle ne punit pas, elle! + +Ce qui est sacre, par exemple, c'est l'etat civil. Voila! C'est lui qui +defend l'homme. + +L'etre est sacre parce qu'il est inscrit a l'etat civil! Respect a +l'etat civil, le Dieu legal. A genoux! + +L'Etat peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'etat civil. +Quand il a fait egorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les +raye sur son etat civil, il les supprime par la main de ses greffiers. +C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les ecritures des +mairies, nous devons respecter la vie. Etat civil, glorieuse Divinite +qui regnes dans les temples des municipalites, je te salue. Tu es plus +fort que la Nature. Ah! ah! + +_3 juillet_.--Ce doit etre un etrange et savoureux plaisir que de tuer, +d'avoir la, devant soi, l'etre vivant, pensant; de faire dedans un petit +trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est +le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de +chair molle, froide, inerte, vide de pensee! + +_5 aout_.--Moi qui ai passe mon existence a juger, a condamner, a tuer +par des paroles prononcees, a tuer par la guillotine ceux qui avaient +tue par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que +j'ai frappes, moi! moi! qui le saurait? + +_10 aout._--Qui le saurait jamais? Me soupconnerait-on, moi, moi, +surtout si je choisis un etre que je n'ai aucun interet a supprimer? + +_15 aout._--La tentation! La tentation, elle est entree en moi comme +un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promene dans mon corps +entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'a ceci: tuer; dans mes +yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes +oreilles, ou passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible, +de dechirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un etre; dans mes +jambes, ou frissonne le desir d'aller, d'aller a l'endroit ou la chose +aura lieu; dans mes mains, qui fremissent du besoin de tuer. Comme cela +doit etre bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres, +maitre de son coeur et qui cherche des sensations raffinees! + +_22 aout.--_ Je ne pouvais plus resister. J'ai tue une petite bete pour +essayer, pour commencer. + +Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue a la +fenetre de l'office. Je l'ai envoye faire une course, et j'ai pris le +petit oiseau dans ma main, dans ma main ou je sentais battre son coeur. +Il avait chaud. Je suis monte dans ma chambre. De temps en temps, je +le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'etait atroce et +delicieux. J'ai failli l'etouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang. + +Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux a ongles, et je lui ai +coupe la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il +s'efforcait de m'echapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais +tenu un dogue enrage et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge, +luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempe le +bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit +oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais +voulu. Ce doit etre superbe de voir saigner un taureau. + +Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lave les +ciseaux, je me suis lave les mains, j'ai jete l'eau et j'ai porte le +corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous +un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une +fraise a cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on +sait! + +Mon domestique a pleure; il croit son oiseau parti. Comment me +soupconnerait-il! Ah! ah! + +_25 aout_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut. + +_30 aout_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose! + +J'etais alle me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais a rien, +non, a rien. Voila un enfant dans le chemin, un petit garcon qui +mangeait une tartine de beurre. + +Il s'arrete pour me voir passer et dit: "Bonjour, m'sieu le president." + +Et la pensee m'entre dans la tete: "Si je le tuais?" + +Je reponds:--Tu es tout seul, mon garcon? + +--Oui, M'sieu. + +--Tout seul dans le bois? + +--Oui, M'sieu. + +L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout +doucement, persuade qu'il allait s'enfuir. Et voila que je le saisis a +la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regarde +avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides, +terribles! Je n'ai jamais eprouve une emotion si brutale... mais si +courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se +tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remue. + +Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jete le corps dans le +fosse, puis de l'herbe par-dessus. + +Je suis rentre, j'ai bien dine. Comme c'est peu de chose! Le soir, +j'etais tres gai, leger, rajeuni, j'ai passe la soiree chez le prefet. +On m'a trouve spirituel. + +Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille. + +_30 aout_.--On a decouvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah! + +_1er septembre_.--On a arrete deux rodeurs. Les preuves manquent. + +_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleure! Ah! ah! + +_6 octobre_.--On n'a rien decouvert. Quelque vagabond errant aura fait +le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je +serais tranquille a present! + +_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est +comparable aux rages d'amour qui vous torturent a vingt ans. + +_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, apres dejeuner. Et +j'apercus, sous un saule, un pecheur endormi. Il etait midi. Une beche +semblait, tout expres, plantee dans un champ de pommes de terre voisin. + +Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul +coup, par le tranchant, je fendis la tete du pecheur. Oh! il a saigne, +celui-la! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout +doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah! +j'aurais fait un excellent assassin. + +_28 octobre_.--L'affaire du pecheur souleve un grand bruit. On accuse du +meurtre son neveu, qui pechait avec lui. + +_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable. +Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah! + +_27 octobre_.--Le neveu se defend bien mal. Il etait parti au village +acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tue son +oncle pendant son absence! Qui le croirait? + +_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la +tete! Ah! ah! La justice! + +_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait +heriter de son oncle. Je presiderai les assises. + +_25 janvier_.--A mort! a mort! a mort! Je l'ai fait condamner a mort! +Ah! ah! L'avocat general a parle comme un ange! Ah! ah! Encore un. +J'irai le voir executer! + +_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotine ce matin. Il est tres bien +mort! tres bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir +trancher la tete d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme +un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle +ivresse de me coucher la-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux +et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on +savait! + +Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose +pour me laisser surprendre. + +Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun +crime nouveau. + +Les medecins alienistes a qui on l'a confie, affirment qu'il existe dans +le monde beaucoup de fous ignores, aussi adroits et aussi redoutables +que ce monstrueux dement. + + + +TRIBUNAUX RUSTIQUES + + +La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui +attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la seance. + +Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui +ont l'air tailles dans une souche de pommiers. Ils ont pose par terre +leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, preoccupes par +leur affaire. Ils ont apporte avec eux des odeurs d'etable et de sueur, +de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond +blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs. + +Sur une sorte d'estrade s'etend une longue table couverte d'un tapis +vert. Un vieux homme ride ecrit, assis a l'extremite gauche. Un +gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air a l'extremite droite. +Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose +douloureuse, semble offrir encore sa souffrance eternelle pour la cause +de ces brutes aux senteurs de betes. + +M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, colore, et il secoue, +dans son pas rapide de gros homme presse, sa grande robe noire +de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde +l'assistance avec un air de profond mepris. + +C'est un lettre de province et un bel esprit d'arrondissement, un de +ceux qui traduisent Horace, goutent les petits vers de Voltaire et +savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poesies grivoises de Parny. + +Il prononce: + +--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires. + +Puis souriant, il murmure: + + _Quidquid tentabam dicere versus erat._ + +Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix +inintelligible: "Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon". + +Une enorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu +de canton, avec un chapeau a rubans, une chaine de montre en feston sur +le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes +comme des chandelles allumees. + +Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance ou perce une +raillerie, et dit: + +--Madame Bascule, articulez vos griefs. + +La partie adverse se tient de l'autre cote. Elle est representee par +trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu +comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme +toute jeune, maigre, petite, pareille a une poule cayenne, avec une tete +mince et plate que coiffe, comme une crete, un bonnet rose. Elle a +un oeil rond, etonne et colere, qui regarde de cote comme celui des +volailles. A la gauche du garcon se tient son pere, vieux homme courbe, +dont le corps tordu disparait dans sa blouse empesee, comme sous une +cloche. + +Mme Bascule s'explique: + +--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce +garcon. Je l'ai eleve et aime comme une mere, j'ai tout fait pour lui, +j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait jure de ne pas me +quitter, il m'en a meme fait un acte, moyennant lequel je lui ai donne +un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille. +Or, voila qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite +morveuse.... + +LE JUGE DE PAIX.--Moderez-vous, madame Bascule. + +MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourne +la tete, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en +va l'epouser ce sot, ce grand bete, et il lui porte mon bien en mariage, +mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un +papier, le voila.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un +acte de notaire pour le bien et un acte de papier prive pour l'amitie. +L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai? + +Elle tend au juge de paix un papier timbre grand ouvert. + +ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai. + +LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez a votre tour. (Il lit.) + +"Je soussigne, Isidore Paturon, promets par la presente a Mme Bascule, +ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir +avec devouement. + +Gorgeville, le 8 aout 1883." + +LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc +pas ecrire? + +ISIDORE.--Non, J'sais point. + +LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix? + +ISIDORE.--Non, c'est point me. + +LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors? + +ISIDORE.--C'est elle. + +LE JUGE.--Vous etes pret a jurer que vous n'avez pas fait cette croix? + +ISIDORE, avec precipitation.--Sur la tete d'mon pe, d'ma me, d'mon +grand-pe, de ma grand'-me, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que +c'est point me. (Il leve la main et crache de cote pour appuyer son +serment.) + +LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc ete vos rapports avec Mme +Bascule, ici presente? + +ISIDORE.--A ma servi de trainee. (Rires dans l'auditoire.) + +LE JUGE.--Moderez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations +n'ont pas ete aussi pures qu'elle le pretend. + +LE PERE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point +quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a debouche.... + +LE JUGE.--Vous voulez dire debauche? + +LE PERE.--Je sais ti me? I n'avait point quinze ans. Y en avait deja ben +quatre qu'a l'elevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet +gras, a l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand +l'temps fut v'nu qui lui sembla pret, qu'a l'a detrave.... + +LE JUGE.--Deprave.... Et vous avez laisse faire?... + +LE PERE.--Celle-la ou ben une autre, fallait ben qu'ca arrive!... + +LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous? + +LE PERE.--De rien! Oh! me plains de rien me, de rien, seulement qu'i +n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Je demande protection a la loi. + +Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en +ai fait un homme. + +LE JUGE.--Parbleu. + +Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien.... + +--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'la cinq ans, +vu qu'elle avait grossi d'exces, et que ca m'allait point. Ca me +deplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'la qu'a +pleure comme une gouttiere et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin +pour rester queque z'annees, rien que quatre ou cinq. Me, je dis "oui" +pardi! Queque vous auriez fait, vous? + +Je suis donc reste cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'etais +quitte. Chacun son du. Ca valait ben ca! (La femme d'Isidore, muette +jusque-la, crie avec une voix percante de perruche:) + +--Mais guetez-la, guetez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-me que +ca valait bien ca? + +LE PERE hoche la tete d'un air convaincu et repete: + +--Pardi, oui, ca valait ben ca. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc +derriere elle, et se met a pleurer.) + +LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chere dame, je n'y peux +rien. Vous lui avez donne votre terre du Bec-de-Mortin par acte +parfaitement regulier. C'est a lui, bien a lui. Il avait le droit +incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot a +sa femme. Je n'ai pas a entrer dans les questions de... de... +delicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la +loi. Je n'y peux rien. + +LE PERE PATURON, d'une voix fiere.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous? + +LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des +paysans, comme des gens dont la cause est gagnee. Mme Bascule sanglote +sur son banc.) + +LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chere dame. Voyons, voyons, +remettez-vous... et... si j'ai un conseil a vous donner, c'est de +chercher un autre... un autre eleve.... + +Mme BASCULE, a travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas.... + +LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un +regard desespere vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis +elle se leve et s'en va, a petits pas, avec des hoquets de chagrin, +cachant sa figure dans son mouchoir.) + +LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix +goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du depart d'Ulysse. (Puis +d'une voix grave:) + +Appelez les affaires suivantes. + +LE GREFFIER bredouille.--Celestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire +Dieulafait.... + + + +L'EPINGLE + + +Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'etait loin, bien +loin d'ici, sur une cote fertile et brulante. Nous suivions, depuis le +matin, le rivage couvert de recoltes et la mer bleue couverte de soleil. +Des fleurs poussaient tout pres des vagues, des vagues legeres, si +douces, endormantes. Il faisait chaud; c'etait une molle chaleur +parfumee de terre grasse, humide et feconde; on croyait respirer des +germes. + +On m'avait dit que, ce soir-la, je trouverais l'hospitalite dans la +maison du Francais qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois +d'orangers. Qui etait-il? Je l'ignorais encore. Il etait arrive un +matin, dix ans plus tot; il avait achete de la terre, plante des vignes, +seme des grains; il avait travaille, cet homme, avec passion, avec +fureur. Puis de mois en mois, d'annee en annee, agrandissant son +domaine, fecondant sans arret le sol puissant et vierge, il avait ainsi +amasse une fortune par son labeur infatigable. + +Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Leve des l'aurore, +parcourant ses champs jusqu'a la nuit, surveillant sans cesse, il +semblait harcele par une idee fixe, torture par l'insatiable desir de +l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise. + +Maintenant, il semblait tres riche. + +Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en +effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'etait une large maison +carree toute simple et dominant la mer. + +Comme j'approchais, un homme a grande barbe parut sur la porte. L'ayant +salue, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en +souriant. + +--Entrez, Monsieur, vous etes chez vous. + +Il me conduisit dans une chambre, mit a mes ordres un serviteur, avec +une aisance parfaite et une bonne grace familiere d'homme du monde; puis +il me quitta en disant: + +--Nous dinerons lorsque vous voudrez bien descendre. + +Nous dinames, en effet, en tete a tete, sur une terrasse en face de la +mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! +Il souriait, repondant avec distraction: + +--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plait loin de celle +qu'on aime. + +--Vous regrettez la France? + +--Je regrette Paris. + +--Pourquoi n'y retournez-vous pas? + +--Oh! j'y reviendrai. + +Et, tout doucement, nous nous mimes a parler du monde francais, des +boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a +connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir +du Vaudeville. + +--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui? + +--Toujours les memes, sauf les morts. + +Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, +j'avais vu cette tete-la quelque part! Mais ou? mais quand? Il semblait +fatigue, bien que vigoureux, triste, bien que resolu. Sa grande barbe +blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait pres du menton +et, la serrant dans sa main refermee, l'y faisait glisser jusqu'au bout. +Un peu chauve, il avait des sourcils epais et une forte moustache qui se +melait aux poils des joues. + +Derriere nous, le soleil s'enfoncait dans la mer, jetant sur la cote un +brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir +leur arome violent et delicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le +regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de +mon ame l'image lointaine, aimee et connue du large trottoir ombrage, +qui va de la Madeleine a la rue Drouet. + +--Connaissez-vous Boutrelle? + +--Oui, certes. + +--Est-il bien change? + +--Oui, tout blanc. + +--Et La Ridamie? + +--Toujours le meme. + +--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne +Verner? + +--Oui, tres forte, finie. + +--Ah! Et Sophie Astier? + +--Morte. + +--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous.... + +Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changee, la figure palie +soudain, il reprit: + +--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ca me ravage. + +Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva. + +--Voulez-vous rentrer? + +--Je veux bien. + +Et il me preceda dans sa maison. + +Les pieces du bas etaient enormes, nues, tristes, semblaient +abandonnees. Des assiettes et des verres trainaient sur des tables, +laisses la par les serviteurs a peau basanee qui rodaient sans cesse +dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient a deux clous sur le mur; +et, dans les encoignures, on voyait des beches, des lignes de peche, des +feuilles de palmier sechees, des objets de toute espece poses au hasard +des rentrees et qui se trouvaient a portee de la main pour le hasard des +sorties et des besognes. + +Mon hote sourit: + +--C'est le logis, ou plutot le taudis d'un exile, dit-il, mais ma +chambre est plus propre. Allons-y. + +Je crus, en y entrant, penetrer dans le magasin d'un brocanteur, tant +elle etait remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et +variees qu'on sent etre des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins +de peintres connus, des etoffes, des armes, epees et pistolets, puis, +juste au milieu du panneau principal, un carre de satin blanc encadre +d'or. + +Surpris, je m'approchai pour voir, et j'apercus une epingle a cheveux +piquee au centre de l'etoffe brillante. + +Mon hote posa sa main sur mon epaule: + +--Voila, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la +seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: "Ce sabre +est le plus beau jour de ma vie", moi, je puis dire: "Cette epingle est +toute ma vie." + +Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer: + +--Vous avez souffert par une femme? + +Il reprit brusquement: + +--Dites que je souffre comme un miserable... Mais venez sur mon balcon. +Un nom m'est venu tout a l'heure sur les levres que je n'ai point ose +prononcer, car si vous m'aviez repondu "morte", comme vous avez fait +pour Sophie Astier, je me serais brule la cervelle, aujourd'hui meme. + +Nous etions sortis sur le large balcon d'ou l'on voyait deux golfes, +l'un a droite, et l'autre a gauche, enfermes par de hautes montagnes +grises. C'etait l'heure crepusculaire ou le soleil disparu n'eclaire +plus la terre que par les reflets du ciel. + +Il reprit: + +--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore? + +Son oeil s'etait fixe sur le mien, plein d'une angoisse fremissante. + +Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais. + +--Vous la connaissez? + +--Oui. + +Il hesitait:--Tout a fait...? + +--Non. + +Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle. + +--Mais je n'ai rien a en dire; c'est une des femmes, ou plutot une des +filles les plus charmantes et les plus cotees de Paris. Elle mene une +existence agreable et princiere, voila tout. + +Il murmura: "Je l'aime" comme s'il eut dit: "Je vais mourir." Puis, +brusquement: + +--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et delicieuse +que la notre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tente de +me crever les yeux avec cette epingle que vous venez de voir. Tenez, +regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions! +Comment pourrais-je expliquer cette passion-la? Vous ne la comprendriez +point. + +Il doit exister un amour simple, fait du double elan de deux coeurs et +de deux ames; mais il existe assurement un amour atroce, cruellement +torturant, fait de l'invincible enlacement de deux etres disparates qui +se detestent en s'adorant. + +Cette fille m'a ruine en trois ans. Je possedais quatre millions qu'elle +a manges de son air calme, tranquillement, qu'elle a croques avec un +sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses levres. + +Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irresistible! Quoi? +Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une +vrille et reste en vous comme le crochet d'une fleche? C'est plutot ce +sourire doux, indifferent et seduisant, qui reste sur sa face a la facon +d'un masque. Sa grace lente penetre peu a peu, se degage d'elle comme un +parfum, de sa taille longue, a peine balancee quand elle passe, car elle +semble glisser plutot que marcher, de sa voix un peu trainante, jolie, +et qui semble etre la musique de son sourire, de son geste aussi, de son +geste toujours modere, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est +harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme +j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour +rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de +fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: "Est-ce que nous sommes +maries?" disait-elle. + +Depuis que je suis ici, j'ai tant songe a elle que j'ai fini par la +comprendre: cette fille-la, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui +ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir +et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, apres quelques minutes: +--Quand j'eus mange mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement: +"Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du +"temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il +"faut vivre. La misere et moi ne ferons jamais bon menage." + +--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menee a cote +d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de +l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux +d'ouvrir les bras, de l'etreindre et de l'etrangler. Il y avait en elle, +derriere ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me +faisait l'execrer; et c'est peut-etre a cause de cela que je l'aimais +tant. En elle, le Feminin, l'odieux et affolant Feminin etait plus +puissant qu'en aucune autre femme. Elle en etait chargee, surchargee +comme d'un fluide grisant et veneneux. Elle etait Femme, plus qu'on ne +l'a jamais ete. + +--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous +les hommes d'une telle facon, qu'elle semblait se donner a chacun, +d'un seul regard. Cela m'exasperait et m'attachait a elle davantage, +cependant. Cette creature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait a +tout le monde, malgre moi, malgre elle, par le fait de sa nature meme, +bien qu'elle eut l'allure modeste et douce. Comprenez-vous? + +Et quel supplice! Au theatre, au restaurant, il me semblait qu'on la +possedait sous mes yeux. Et des que je la laissais seule, d'autres, en +effet, la possedaient. + +Voila dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais! + +La nuit s'etait repandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers +flottait dans l'air. + +Je lui dis: + +--La reverrez-vous? + +Il repondit: + +--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept a huit +cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je +partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne annee entiere.--Et +puis adieu, ma vie sera close. + +Je demandai:--Mais ensuite? + +--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-etre de +me prendre comme valet de chambre. + + + +LES BECASSES + + +Ma chere amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas a Paris; vous +vous etonnez, et vous vous fachez presque. La raison que je vais vous +donner va, sans doute, vous revolter: Est-ce qu'un chasseur rentre a +Paris au moment du passage des becasses? + +Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la +chambre au trottoir; mais je prefere la vie libre, la rude vie d'automne +du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car +les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans +plafond. Est-on a l'air, entre deux murs, les pieds sur des paves de +bois ou de pierre, le regard borne partout par des batiments, sans aucun +horizon de verdure, de plaines ou de bois? Des milliers de voisins vous +coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de +recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas a me +donner l'impression, la sensation de l'espace. + +Ici, je percois bien nettement, et delicieusement la difference du +dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous +parler... + +Donc les becasses passent. + +Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une +vallee, aupres d'une petite riviere, et que je chasse presque tous les +jours. + +Les autres jours, je lis; je lis meme des choses que les hommes de +Paris n'ont pas le temps de connaitre, des choses tres serieuses, tres +profondes, tres curieuses, ecrites par un brave savant de genie, un +etranger qui a passe toute sa vie a etudier la meme question et a +observe les memes faits relatifs a l'influence du fonctionnement de nos +organes sur notre intelligence. + +Mais je veux vous parler des becasses. Donc mes deux amis, les freres +d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en +attendant les premiers froids. Puis, des qu'il gele, nous partons pour +leur ferme de Cannetot pres de Fecamp, parce qu'il y a la un petit bois +delicieux, un petit bois divin, ou viennent loger toutes les becasses +qui passent. + +Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux geants, ces deux Normands des +premiers temps, ces deux males de la vieille et puissante race de +conquerants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'etablit +sur toutes les cotes du vieux monde, eleva des villes partout, passa +comme un flot sur la Sicile en y creant un art admirable, battit tous +les rois, pilla les plus fieres cites, roula les papes dans leurs ruses +de pretres et les joua, plus madres que ces pontifes italiens, et +surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol +sont deux Normands timbres au meilleur titre, ils ont tout des Normands, +la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de +la mer. + +Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons, +agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans +que nos fermiers. + +Or, depuis quinze jours, nous attendions les becasses. + +Chaque matin l'aine, Simon, me disait: "He, v'la l'vent qui passe a +l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront." + +Le cadet Gaspard, plus precis, attendait que la gelee fut venue pour +l'annoncer. + +Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre des l'aurore en criant: + +--Ca y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ca et nous +allons a Connelot. + +Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes, +vous auriez ri en nous voyant. Nous nous deplacons dans une etrange +voiture de chasse que mon pere fit construire autrefois. Construire est +le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur, +ou plutot de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout la dedans: +caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les +malles, caisses a claire-voie pour les chiens. Tout y est a l'abri, +excepte les hommes, perches sur des banquettes a balustrades, hautes +comme un troisieme etage et portees par quatre roues gigantesques. On +parvient la-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et +meme des dents a l'occasion, car aucun marchepied ne donne acces sur cet +edifice. + +Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des +accoutrements de Lapons. Nous sommes vetus de peaux de mouton, nous +portons des bas de laine enormes par-dessus nos pantalons, et des +guetres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en +fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes +installes, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf +et Moustache. Pif appartient a Simon, Paf a Gaspard et Moustache a moi. +On dirait trois petits crocodiles a poil. Ils sont longs, bas, crochus, +avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de +broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs +sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les +enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le +sien sous ses pieds pour avoir chaud. + +Et nous voila partis, secoues abominablement. Il gelait, il gelait +ferme. Nous etions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le +fermier, maitre Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un +gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, ruse +comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire +argent de tout. + +C'est grande fete pour lui, au moment des becasses. + +La ferme est vaste, un vieux batiment dans une cour a pommiers, entouree +de quatre rangs de hetres qui bataillent toute l'annee contre le vent de +mer. + +Nous entrons dans la cuisine ou flambe un beau feu en notre honneur. + +Notre table est mise tout contre la haute cheminee ou tourne et cuit, +devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat +de terre. + +La fermiere alors nous salue, une grande femme muette, tres polie, +tout occupee des soins de la maison, la tete pleine d'affaires et de +chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs. +C'est une femme d'ordre, rangee et severe, connue a sa valeur dans les +environs. + +Au fond de la cuisine s'etend la grande table ou viendront s'asseoir +tout a l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs, +goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence +sous l'oeil actif de la maitresse, en nous regardant diner avec maitre +Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel +sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur +un coin de table, en surveillant la servante. + +Aux jours ordinaires elle dine avec tout son monde. + +Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre +blanche, toute nue, peinte a la chaux, et qui contient seulement nos +trois lits, trois chaises et trois cuvettes. + +Gaspard s'eveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante. +En une demi-heure tout le monde est pret et on part avec maitre Picot +qui chasse avec nous. + +Maitre Picot me prefere a ses maitres. Pourquoi? sans doute parce que +je ne suis pas son maitre. Donc nous voila tous les deux qui gagnons +le bois par la droite, tandis que les deux freres vont attaquer par la +gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traine, tous les trois +attaches au bout d'une corde. + +Car nous ne chassons pas la becasse, mais le lapin. Nous sommes +convaincus qu'il ne faut pas chercher la becasse, mais la trouver. +On tombe dessus et on la tue, voila. Quand on veut specialement en +rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et +curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la detonation breve +du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler: +"Becasse.--Elle y est." Moi je suis sournois. Quand j'ai tue une +becasse, je crie: "Lapin!" Et je triomphe avec exces lorsqu'on sort les +pieces du carnier, au dejeuner de midi. + +Donc nous voila, maitre Picot et moi, dans le petit bois dont les +feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu +triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid leger qui pique les +yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudre d'une fine mousse blanche +le bout des herbes et la terre brune des laboures. Mais on a chaud tout +le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai +dans l'air bleu, il ne chauffe guere, mais il est gai. Il fait bon +chasser au bois par les frais matins d'hiver. + +La-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix +frele. Puis, plus rien. Voila un autre cri, puis un autre; et Paf a +son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voila qui +piaule comme une poule qu'on etrangle! Ils ont leve un lapin. Attention, +maitre Picot! + +Ils s'eloignent, se rapprochent, s'ecartent encore, puis reviennent; +nous suivons leurs allees imprevues, en courant dans les petits chemins, +l'esprit en eveil, le doigt sur la gachette du fusil. + +Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache +grise, une ombre traverse le sentier. J'epaule et je tire. + +La fumee legere s'envole dans l'air bleu; et j'apercois sur l'herbe +une pincee de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force: +"Lapin, lapin.--Il y est!" Et je le montre aux trois chiens, aux trois +crocodiles velus qui me felicitent en remuant la queue; puis s'en vont +en chercher un autre. + +Maitre Picot m'avait rejoint. Moustache se remit a japper. Le fermier +dit: "Ca pourrait bien etre un lievre, allons au bord de la plaine." + +Mais au moment ou je sortais du bois, j'apercus, debout, a dix pas de +moi, enveloppe dans son immense manteau jaunatre, coiffe d'un bonnet de +laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous, +le patre de maitre Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage: +"Bonjour, pasteur." Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eut +pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes levres. + +Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le +voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps +immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme +une meute, semblait obeir a son oeil. Maitre Picot me serra le bras: +--Vous savez que le berger a tue sa femme. Je fus stupefait:--Gargan? Le +sourd-muet? + +--Oui, cet hiver, et il a ete juge a Rouen. Je vas vous conter ca. + +Et il m'entraina dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les +mots sur la bouche de son maitre comme s'il les eut entendus. Il ne +comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'etait plus sourd; et le +maitre, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de +la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses +joues et les reflets de ses yeux. + +Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux +champs, quelquefois. + +Gargan etait fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans +les marnieres pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et +fondante, qu'on seme sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait +eleve a garder des vaches le long des fosses des routes. + +Puis, recueilli par le pere de Picot, il etait devenu berger de la +ferme. C'etait un excellent berger, devoue, probe, et qui savait +replacer les membres demis, bien que personne ne lui eut jamais rien +appris. + +Quand Picot prit la ferme a son tour, Gargan avait trente ans et en +paraissait quarante. Il etait haut, maigre et barbu, barbu comme un +patriarche. + +Or, vers cette epoque, une bonne femme du pays, tres pauvre, la Martel, +mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte a +cause de son amour immodere pour l'eau-de-vie. + +Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa a de menues besognes, la +nourrissant sans la payer, en echange de son travail. Elle couchait +sous la grange, dans l'etable ou dans l'ecurie, sur la paille ou sur le +fumier, quelque part, n'importe ou, car on ne donne pas un lit a ces +va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe ou, avec n'importe qui, +peut-etre avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientot, +elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une facon continue. +Comment s'unirent ces deux miseres? Comment se comprirent-elles? +Avait-il jamais connu une femme avant cette rodeuse de granges, lui qui +n'avait jamais cause avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans +sa hutte roulante, et qui le seduisit, Eve d'orniere, au bord d'un +chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient +ensemble comme mari et femme. + +Personne ne s'en etonna. Et Picot trouva meme cet accouplement naturel. + +Mais voila que le cure apprit cette union sans messe et se facha. Il +fit des reproches a madame Picot, inquieta sa conscience, la menaca de +chatiments mysterieux. Que faire? + +C'etait bien simple. On allait les marier a l'eglise et a la mairie. Ils +n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entiere; elle, +pas un jupon d'une seule piece. Donc, rien ne s'opposait a ce que la loi +et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant +maire et cure, et on crut tout regle pour le mieux. + +Mais voila que, bientot, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce +vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fut marie, +personne ne songeait a coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun +voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un +petit verre, derriere le dos du mari. L'aventure fit meme tant de bruit +aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ca. + +Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec +n'importe qui, dans un fosse, derriere un mur, tandis qu'on apercevait, +en meme temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas a cent +pas de la et suivi de son troupeau belant. Et on riait a s'en rendre +malade dans tous les cafes de la contree; on ne parlait que de ca, le +soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant: +"As-tu paye la goutte a la Goutte?" On savait ce que cela voulait dire. + +Le berger ne semblait rien voir. Mais voila qu'un jour, le gars Poirot, +de Sasseville, appela d'un signe la femme a Gargan derriere une meule +en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en +riant; or, a peine etaient-ils occupes a leur besogne criminelle que le +patre tomba sur eux comme s'il fut sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit, +a cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des +cris de bete, serrait la gorge de sa femme. + +Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il etait trop +tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tete; du sang +lui coulait par le nez. Elle etait morte. + +Le berger fut juge par le tribunal de Rouen. Comme il etait muet, Picot +lui servait d'interprete. Les details de l'affaire amuserent beaucoup +l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idee: c'etait de faire +acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin. + +Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage; +puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-meme l'assassin. + +Toute l'assistance etait silencieuse. + +Picot prononcait avec lenteur: "Savais-tu qu'elle te trompait?" Et, en +meme temps, il mimait sa question avec les yeux. + +L'autre fit "non" de la tete. + +--"T'etais couche dans la meule quand tu l'as surpris?" Et il faisait le +geste d'un homme qui apercoit une chose degoutante. + +L'autre fit "oui" de la tete. + +Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du pretre +qui unit au nom de Dieu, demanda a son serviteur s'il avait tue sa femme +parce qu'elle etait liee a lui devant les hommes et devant le ciel. + +Le berger fit "oui" de la tete. + +Picot lui dit: "Allons, montre comment c'est arrive?" + +Alors, le sourd mima lui-meme toute la scene. Il montra qu'il dormait +dans la meule; qu'il s'etait reveille en sentant remuer la paille, qu'il +avait regarde tout doucement, et qu'il avait vu la chose. + +Il s'etait dresse, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita +le mouvement obscene du couple criminel enlace devant lui. + +Un rire tumultueux s'eleva dans la salle, puis s'arreta net; car le +berger, les yeux hagards, remuant sa machoire et sa grande barbe comme +s'il eut mordu quelque chose, les bras tendus, la tete en avant, +repetait l'action terrible du meurtrier qui etrangle un etre. + +Et il hurlait affreusement, tellement affole de colere qu'il croyait +la tenir encore et que les gendarmes furent obliges de le saisir et de +l'asseoir de force pour le calmer. + +Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maitre +Picot, posant la main sur l'epaule de son serviteur, dit simplement: "Il +a de l'honneur, cet homme-la." + +Et le berger fut acquitte. + +Quant a moi, ma chere amie, j'ecoutais, fort emu, la fin de cette +aventure que je vous ai racontee en termes bien grossiers, pour ne rien +changer au recit du fermier, quand un coup de fusil eclata au milieu du +bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup +de canon. + +--Becasse. Elle y est. + +Et voila comment j'emploie mon temps a guetter des becasses qui passent +tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premieres toilettes +d'hiver. + + + +EN WAGON + + +Le soleil allait disparaitre derriere la grande chaine dont le puy de +Dome est le geant, et l'ombre des cimes s'etendait dans la profonde +vallee de Royat. + +Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la +musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgre la +fraicheur du soir. + +Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il etait question +d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de +Vaulacelles et de Bridoie. + +Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de +faire venir leurs fils eleves chez les Jesuites et chez les Dominicains. + +Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-memes le voyage +pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement +personne qu'elles pussent charger de ce soin delicat. On touchait aux +derniers jours de juillet. Paris etait vide. Elles cherchaient, sans +trouver, un nom qui leur offrit les garanties desirees. + +Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs +avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames +demeuraient persuadees que toutes les filles de la capitale passaient +leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon. +Les echos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient +la presence a Vichy, au Mont-Dore et a la Bourboule, de toutes les +horizontales connues et inconnues. Pour y etre, elles avaient du y venir +en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon; +elles devaient meme s'en retourner sans cesse pour revenir tous les +jours. C'etait donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite +ligne. Ces dames se desolaient que l'acces des gares ne fut pas interdit +aux femmes suspectes. + +Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize +ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient +pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles +creatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que +pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journee entiere, ou une +nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-etre, une ou deux de +ces drolesses avec un ou deux de leurs compagnons? + +La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint a +passer. Elle s'arreta pour dire bonjour a ses amies qui lui raconterent +leurs angoisses. + +--Mais c'est bien simple, s'ecria-t-elle, je vais vous preter l'abbe. Je +peux tres bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'education de +Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants +et vous les ramenera. + +Il fut donc convenu que l'abbe Lecuir, un jeune pretre, fort instruit, +precepteur de Rodolphe de Martinsec, irait a Paris, la semaine suivante, +chercher les trois jeunes gens. + +L'abbe partit donc le vendredi; et il se trouvait a la gare de Lyon le +dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de +huit heures, le nouveau rapide-direct organise depuis quelques jours +seulement, sur la reclamation generale de tous les baigneurs de +l'Auvergne. + +Il se promenait sur le quai de depart, suivi de ses collegiens, comme +une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou +occupe par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hante +par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites +mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie. + +Or il apercut tout a coup devant une portiere un vieux monsieur et +une vieille dame a cheveux blancs qui causaient avec une autre dame +installee dans l'interieur du wagon. Le vieux monsieur etait officier de +la Legion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut. +"Voici mon affaire," pensa l'abbe. Il fit monter les trois eleves et les +suivit. + +La vieille dame disait: + +--Surtout soigne-toi bien, mon enfant. + +La jeune repondit: + +--Oh! oui, maman, ne crains rien. + +--Appelle le medecin aussitot que tu te sentiras souffrante. + +--Oui, oui, maman. + +--Allons, adieu, ma fille. + +--Adieu, maman. + +Il y eut une longue embrassade, puis un employe ferma les portieres et +le train se mit en route. + +Ils etaient seuls. L'abbe, ravi, se felicitait de son adresse, et il se +mit a causer avec les jeunes gens qui lui etaient confies. Il avait ete +convenu, le jour de son depart, que madame de Martinsec l'autoriserait a +donner des repetitions pendant toutes les vacances a ces trois garcons, +et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractere de ses +nouveaux eleves. + +Roger de Sarcagnes, le plus grand, etait un de ces hauts collegiens +pousses trop vite, maigres et pales, et dont les articulations ne +semblent pas tout a fait soudees. Il parlait lentement, d'une facon +naive. + +Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il +etait malin, sournois, mauvais et drole. Il se moquait toujours de tout +le monde, avait des mots de grande personne, des repliques a double sens +qui inquietaient ses parents. + +Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude +pour rien: C'etait une bonne petite bete qui ressemblerait a son papa. + +L'abbe les avait prevenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces +deux mois d'ete: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs +envers lui, sur la facon dont il entendait les gouverner, sur la methode +qu'il emploierait envers eux. + +C'etait un abbe d'ame droite et simple, un peu phraseur et plein de +systemes. + +Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur +voisine. Il tourna la tete vers elle. Elle demeurait assise dans son +coin, les yeux fixes, les joues un peu pales. L'abbe revint a ses +disciples. + +Le train roulait a toute vitesse, traversait des plaines, des bois, +passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trepidation +fremissante le chapelet de voyageurs enfermes dans les wagons. + +Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbe Lecuir sur +Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une riviere? Pouvait-on +pecher? Aurait-il un cheval, comme l'autre annee? etc. + +La jeune femme, tout a coup, jeta une sorte de cri, un "ah!" de +souffrance vite reprime. + +Le pretre, inquiet, lui demanda: + +--Vous sentez-vous indisposee, madame? + +--Elle repondit:--Non, non, monsieur l'abbe, ce n'est rien, une legere +douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et +le mouvement du train me fatigue. Sa figure etait devenue livide, en +effet. + +Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?... + +--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbe. Je vous remercie. + +Le pretre reprit sa causerie avec ses eleves, les preparant a son +enseignement et a sa direction. + +Les heures passaient. Le convoi s'arretait de temps en temps, puis +repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne +bougeait plus, enfoncee en son coin. Bien que le jour fut plus qu'a +moitie ecoule, elle n'avait encore rien mange. L'abbe pensait: + +"Cette personne doit etre bien souffrante. + +Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre +Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement a gemir. Elle +s'etait laissee presque tomber de sa banquette et, appuyee sur les +mains, les yeux hagards, les traits crispes, elle repetait: "Oh! mon +Dieu! oh! mon Dieu!" + +L'abbe s'elanca: + +--Madame... madame... madame, qu'avez-vous? + +Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher. +Et elle commenca aussitot a crier d'une effroyable facon. Elle poussait +une longue clameur affolee qui semblait dechirer sa gorge au passage, +une clameur aigue, affreuse, dont l'intonation sinistre disait +l'angoisse de son ame et la torture de son corps. + +Le pauvre pretre eperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que +dire, que tenter, et il murmurait: "Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu, +si je savais!" Il etait rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois +eleves regardaient avec stupeur cette femme etendue qui criait. + +Tout a coup, elle se tordit, elevant ses bras sur sa tete, et son flanc +eut une secousse etrange, une convulsion qui la parcourut. + +L'abbe pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privee de secours +et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois resolue:--Je vais +vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je +pourrai. Je dois mon assistance a toute creature qui souffre. + +Puis, s'etant retourne vers les trois gamins, il cria: + +--Vous--vous allez passer vos tetes a la portiere; et si un de vous se +retourne, il me copiera mille vers de Virgile. + +Il abaissa lui-meme les trois glaces, y placa les trois tetes, ramena +contre le cou les rideaux bleus, et il repeta: + +--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez prives d'excursions +pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne +jamais, moi. + +Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane. + +Elle gemissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbe, la face +cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la reconfortait, et, sans cesse, il +levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs, +vite detournes, vers la mysterieuse besogne accomplie par leur nouveau +precepteur. + +--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe +"desobeir"!--criait-il. + +--Monsieur de Bridoie, vous serez prive de dessert pendant un mois. + +Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque +aussitot un cri bizarre et leger qui ressemblait a un aboiement et a un +miaulement fit retourner, d'un seul elan, les trois collegiens persuades +qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau ne. + +L'abbe tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait +avec des yeux effares; il semblait content et desole, pret a rire et +pret a pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses +par le jeu rapide des yeux, des levres et des joues. + +Il declara, comme s'il eut annonce a ses eleves une grande nouvelle: + +--C'est un garcon. + +Puis aussitot il reprit: + +--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le +filet.--Bien.--Debouchez-la.--Tres bien.--Versez-m'en quelques gouttes +dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait. + +Et il repandit cette eau sur le front nu du petit etre qu'il portait, en +prononcant: + +"Je te baptise, au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi +soit-il." + +Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie +apparut a la portiere. Alors l'abbe, perdant la tete, lui presenta la +frele bete humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: "C'est madame +qui vient d'avoir un petit accident en route." + +Il avait l'air d'avoir ramasse cet enfant dans un egout; et, les cheveux +mouilles de sueur, le rabat sur l'epaule, la robe maculee, il repetait: +"Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en reponds.--Ils regardaient tous +trois par la portiere.--J'en reponds,--ils n'ont rien vu." + +Et il descendit du compartiment avec quatre garcons au lieu de +trois qu'il etait alle chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de +Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, echangeaient des regards eperdus, +sans trouver un seul mot a dire. + +Le soir, les trois familles dinaient ensemble pour feter l'arrivee +des collegiens. Mais on ne parlait guere; les peres, les meres et les +enfants eux-memes semblaient preoccupes. + +Tout a coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda: + +--Dis, maman, ou l'abbe l'a-t-il trouve, ce petit garcon? + +La mere ne repondit pas directement. + +--Allons, dine, et laisse-nous tranquilles avec tes questions. + +Il se tut quelques minutes, puis reprit: + +--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est +donc que l'abbe est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir +un bocal de poissons sous un tapis. + +--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoye. + +--Mais ou l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il +entre par la portiere, dis? + +Madame de Bridoie, impatientee, repliqua:--Voyons, c'est fini, +tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le +sais bien. + +--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon? + +Alors Gontran de Vaulacelles, qui ecoutait avec un air sournois, sourit +et dit: + +--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbe qui l'a vu. + + + +CA IRA + + +J'etais descendu a Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un +guide (je ne sais plus lequel): Beau musee, deux Rubens, un Teniers, un +Ribera. + +Donc je pensais: Allons voir ca. Je dinerai a l'hotel de l'Europe, que +le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain. + +Le musee etait ferme: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs; +il fut donc ouvert a ma requete, et je pus contempler quelques croutes +attribuees par un conservateur fantaisiste aux premiers maitres de la +peinture. + +Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien a faire, dans +une longue rue de petite ville inconnue, batie au milieu de plaines +interminables, je parcourus cette _artere_, j'examinai quelques pauvres +magasins; puis, comme il etait quatre heures, je fus saisi par un de ces +decouragements qui rendent fous les plus energiques. + +Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais paye cinq cents francs l'idee +d'une distraction quelconque! Me trouvant a sec d'inventions, je me +decidai, tout simplement, a fumer un bon cigare et je cherchai le bureau +de tabac. Je le reconnus bientot a sa lanterne rouge, j'entrai. La +marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regarde les +cigares, que je jugeai detestables, je considerai, par hasard, la +patronne. + +C'etait une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante. +Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver +quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame? +Non, je ne la connaissais pas assurement? Mais ne se pouvait-il faire +que je l'eusse rencontree? Oui, c'etait possible! Ce visage-la devait +etre une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de +vue, et changee, engraissee enormement sans doute? + +Je murmurai: + +--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je +vous connais depuis longtemps. + +Elle repondit en rougissant: + +--C'est drole... Moi aussi. + +Je poussai un cri:--Ah! Ca ira! + +Elle leva ses deux mains avec un desespoir comique, epouvantee de ce mot +et balbutiant: + +--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'ecria a son +tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on +ne l'avait point ecoutee. Mais nous etions seuls, bien seuls! + +"Ca ira." Comment avais-je pu reconnaitre "_Ca ira_", la pauvre _Ca +ira_, la maigre _Ca ira_, la desolee _Ca ira_, dans cette tranquille et +grasse fonctionnaire du gouvernement? + +_Ca ira_! Que de souvenirs s'eveillerent brusquement en moi: Bougival, +La Grenouillere, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journees +en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passes dans ce coin de +pays, sur ce delicieux bout de riviere. + +Nous etions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois, +a Chatou, et vivant la d'une drole de facon, toujours a moitie nus et a +moitie gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien change. Ces +messieurs portent des monocles. + +Or notre bande possedait une vingtaine de canotieres, regulieres et +irregulieres. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans +certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes etaient la, pour +ainsi dire, a demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de +mieux a faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans +femmes, et, parmi celles-la, _Ca ira_. C'etait une pauvre fille maigre +et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle etait +timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait +avec crainte, au plus humble, au plus inapercu, au moins riche de +nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment +s'etait-elle trouvee parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on +rencontree, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenee dans +une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous +invitee a dejeuner, en la voyant seule, assise a une petite table, dans +un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de +la bande. + +Nous l'avions baptisee _Ca ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de +la destinee, de sa malechance, de ses deboires. On lui disait chaque +dimanche: "Eh bien, _Ca ira_, ca va-t-il?" Et elle repondait toujours: +"Non, pas trop, mais faut esperer que ca ira mieux un jour." + +Comment ce pauvre etre disgracieux et gauche etait-il arrive a faire le +metier qui demande le plus de grace, d'adresse, de ruse et de beaute? +Mystere. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides a +degouter un gendarme. + +Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs +fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions, +indifferents a son existence. + +Et puis, je l'avais a peu pres perdue de vue. Notre groupe s'etait +emiette peu a peu, laissant la place a une autre generation, a qui +nous avions aussi laisse _Ca ira_. Je l'appris en allant dejeuner chez +Fournaise de temps en temps. + +Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisee ainsi, avaient +cru a un nom d'Orientale et la nommaient Zaira; puis ils avaient cede a +leur tour leurs canots et quelques canotieres a la generation suivante. +(Une generation de canotiers vit, en general, trois ans sur l'eau, puis +quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la medecine ou la +politique). + +Zaira etait alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'etait encore +modifie en Sarah. On la crut alors israelite. + +Les tout derniers, ceux a monocle, l'appelaient donc tout simplement "La +Juive". + +Puis elle disparut. + +Et voila que je la retrouvais marchande de tabac a Barviller. + +Je lui dis: + +--Eh bien, ca va donc, a present? + +Elle repondit: Un peu mieux. + +Une curiosite me saisit de connaitre la vie de cette femme. Autrefois +je n'y aurais point songe; aujourd'hui, je me sentais intrigue, attire, +tout a fait interesse. Je lui demandai: + +--Comment as-tu fait pour avoir de la chance? + +--Je ne sais pas. Ca m'est arrive comme je m'y attendais le moins. + +--Est-ce a Chatou que tu l'as rencontree? + +--Oh non! + +--Ou ca donc? + +--A Paris, dans l'hotel que j'habitais. + +--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place a Paris. + +--Oui, j'etais chez madame Ravelet. + +--Qui ca, madame Ravelet? + +--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh! + +--Mais non. + +--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli. + +Et la voila qui se met a me raconter mille choses de sa vie ancienne, +mille choses secretes de la vie parisienne, l'interieur d'une maison de +modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idees, +toute l'histoire d'un coeur d'ouvriere, cet epervier de trottoir qui +chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en +flanant, nu-tete, apres le repas, et le soir en montant chez elle. + +Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois: + +--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides. +Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu +sais! + +Moi, la premiere rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie. +J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie a en etre honteuse. Comme +je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voila la grande Louise qui +me dit:--Comment! tu oses sortir avec ca! + +--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas. + +Ils etaient toujours bas, les fonds! + +Elle me repond:--Vas en chercher un a la Madeleine. + +Moi, ca m'etonne. + +Elle reprend:--C'est la que nous les prenons, toutes; on en a autant +qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple. + +Donc, je m'en allai avec Irma a la Madeleine. Nous trouvons le +sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublie un parapluie +la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son +manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate. +Il nous introduit dans une chambre ou il y avait plus de cinquante +parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le +mien; mais moi j'en choisis un beau, un tres beau, a manche d'ivoire +sculpte. Louise est allee le reclamer quelques jours apres. Elle l'a +decrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donne sans mefiance. + +Pour faire ca, on s'habillait tres chic." + +Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle a charnieres +de la grande boite a tabac. + +Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si droles. +Tiens, nous etions cinq a l'atelier, quatre ordinaires et une tres bien, +Irma, la belle Irma. Elle etait tres distinguee, et elle avait un +amant au conseil d'Etat. Ca ne l'empechait pas de lui en faire porter +joliment. Voila qu'un hiver elle nous dit: "Vous ne savez pas, nous +allons en faire une bien bonne." Et elle nous conta son idee. + +Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tete de tous les +hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir +l'eau a la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs +a chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que +voici: + +Tu sais que je n'etais pas riche, a ce moment-la, les autres non plus; +ca n'allait guere, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien +de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux +ou trois amants habitues qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la +promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorcait un monsieur +qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on +cedait. Mais ces hommes-la, ca ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou, +c'etait pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions; +vrai, c'etait a mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous +faire gagner cent francs, nous voila toutes allumees. C'est tres vilain +ce que je vais te raconter, mais ca ne fait rien; tu connais la vie, +toi, et puis quand on est reste quatre ans a Chatou.... + +Donc elle nous dit: "Nous allons lever au bal de l'Opera ce qu'il y a de +mieux a Paris comme hommes, les plus distingues et les plus riches. Moi, +je les connais." + +Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'etait vrai; parce que ces hommes-la +ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non. +Oh! elle etait d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume +de dire a l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait +certainement epousee. + +Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle +nous dit: "Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune +dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera +dans votre voiture. Des qu'il sera entre, vous l'embrasserez le plus +gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour +montrer que vous vous etes trompee, que vous en attendiez un autre. Ca +allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra +rester par force; vous resisterez, vous ferez les cent coups pour le +chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra +un bon dedommagement." + +Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle +fit, la rosse. + +Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des +voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous +placa dans des rues voisines de l'Opera. Alors, elle alla au bal, +toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus +marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle +en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les +sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballe, +elle ota son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut +l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une +demi-heure, dans une voilure en face du n deg. 20 de la rue Taitbout. +C'etait moi, dans cette voiture-la? J'etais bien enveloppee et la figure +voilee. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tete a la portiere, +et il dit: "C'est vous?" + +Je reponds tout bas: "Oui, c'est moi, montez vite." + +Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je +l'embrasse a lui couper la respiration; puis je reprends: + +--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse! + +Et, tout d'un coup, je crie: + +--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets a +pleurer. + +Tu juges si voila un homme embarrasse! Il cherche d'abord a me consoler; +il s'excuse, proteste qu'il s'est trompe aussi! + +Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros +soupirs. Alors il me dit des choses tres douces. C'etait un homme tout a +fait comme il faut; et puis ca l'amusait maintenant de me voir pleurer +de moins en moins. + +Bref, de fil en aiguille, il m'a propose d'aller souper. Moi, j'ai +refuse; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille; +et puis embrassee; comme j'avais fait a son entree. + +Et puis... et puis... nous avons... soupe... tu comprends... et il m'a +donne... devine... voyons, devine... il m'a donne cinq cents francs!... +crois-tu qu'il y en a des hommes genereux. + +Enfin, la chose a reussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le +moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle etait +trop maigre! + +La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses +souvenirs amasses depuis si longtemps dans son coeur ferme de debitante +officielle. Tout l'autrefois pauvre et drole remuait son ame. Elle +regrettait cette vie galante et boheme du trottoir parisien, faite de +privations et de caresses payees, de rire et de misere, de ruses et +d'amour vrai par moments. + +Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton debit de tabac? + +Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans +mon hotel, porte a porte, un etudiant en droit, mais, tu sais, un de ces +etudiants qui ne font rien. Celui-la, il vivait au cafe, du matin au +soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne. + +Quand j'etais seule, nous passions la soiree ensemble quelquefois. C'est +de lui que j'ai eu Roger. + +--Qui ca, Roger? + +--Mon fils. + +--Ah! + +--Il me donna une petite pension pour elever le gosse, mais je pensais +bien que ce garcon-la ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai +jamais vu un homme aussi faineant, mais la, jamais. Au bout de dix ans, +il en etait encore a son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en +pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais +nous etions demeures en correspondance a cause de l'enfant. Et puis, +figure-toi qu'aux dernieres elections, il y a deux ans, j'apprends qu'il +a ete nomme depute dans son pays. Et puis il a fait des discours a la +Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour +finir, j'ai ete le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un +bureau de tabac comme fille de deporte.... C'est vrai que mon pere a +ete deporte, mais je n'avais jamais pense non plus que ca pourrait me +servir. Bref.... Tiens, voila Roger. + +Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur. + +Il embrassa sur le front sa mere, qui me dit: + +--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau a la mairie.... Vous +savez... c'est un futur sous-prefet. + +Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hotel, +apres avoir serre, avec gravite, la main tendue de _Ca ira_. + + + +DECOUVERTE + + +Le bateau etait couvert de monde. La traversee s'annoncant fort belle, +les Havraises allaient faire un tour a Trouville. + +On detacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonca le depart, +et, aussitot, un fremissement secoua le corps entier du navire, tandis +qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuee. + +Les roues tournerent quelques secondes, s'arreterent, repartirent +doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crie +par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: "En +route!" elles se mirent a battre la mer avec rapidite. + +Nous filions le long de la jetee, couverte de monde. Des gens sur le +bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amerique, +et les amis restes a terre repondaient de la meme facon. + +Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les +toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Ocean a peine remue par +des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit batiment fit une +courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la cote lointaine entrevue a +travers la brume matinale. + +A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt +kilometres. De place en place les grosses bouees indiquaient les bancs +de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du +fleuve qui, ne se melant point a l'eau salee, dessinaient de grands +rubans jaunes a travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer. + +J'eprouve, aussitot que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de +long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais +rien. Donc je me mis a circuler sur le pont a travers la foule des +voyageurs. + +Tout a coup, on m'appela. Je me retournai. C'etait un de mes vieux amis, +Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans. + +Apres nous etre serre les mains, nous recommencames ensemble, en parlant +de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais +tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux +lignes de voyageurs assis sur les deux cotes du pont. + +Tout a coup Sidoine prononca avec une veritable expression de rage: + +--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens! + +C'etait plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient +l'horizon d'un air important qui semblait dire: "C'est nous, les +Anglais, qui sommes les maitres de la mer! Boum, boum! nous voila!" + +Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs +avaient l'air des drapeaux de leur suffisance. + +Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les +constructions navales de leur patrie, serrant en des chales multicolores +leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux +paysage. Leurs petites tetes, poussees au bout de ces longs corps, +portaient des chapeaux anglais d'une forme etrange, et, derriere leurs +cranes leurs maigres chevelures enroulees ressemblaient a des couleuvres +lofees. + +Et les vieilles misses, encore plus greles, ouvrant au vent leur +machoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes +et demesurees. + +On sentait, en passant pres d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau +dentifrice. Sidoine repeta, avec une colere grandissante: + +--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empecher de venir en France? + +Je demandai en souriant: + +--Pourquoi leur on veux-tu? Quant a moi, ils me sont parfaitement +indifferents. + +Il prononca: + +--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai epouse une Anglaise. Voila. + +Je m'arretai pour lui rire au nez. + +--Ah! diable. Conte-moi ca. Et elle te rend donc tres malheureux? + +Il haussa les epaules: + +--Non, pas precisement. + +--Alors... elle te... elle te... trompe? + +--Malheureusement non. Ca me ferait une cause de divorce et j'en serais +debarrasse. + +--Alors je ne comprends pas! + +--Tu ne comprends pas? Ca ne m'etonne point. Eh bien, elle a tout +simplement appris le francais, pas autre chose! Ecoute: + +Je n'avais pas le moindre desir de me marier, quand je vins passer l'ete +a Etrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux. +On ne se figure pas combien les fillettes y sont a leur avantage. Paris +sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles. + +Les promenades a anes, les bains du matin, les dejeuners sur l'herbe, +autant de pieges a mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil +qu'une enfant de dix-huit ans qui court a travers un champ ou qui +ramasse des fleurs le long d'un chemin. + +Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au meme hotel +que moi. Le pere ressemblait aux hommes que tu vois la, et la mere a +toutes les Anglaises. + +Il y avait deux fils, de ces garcons tout en os, qui jouent du matin au +soir a des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes; +puis deux filles, l'ainee, une seche, encore une Anglaise de boite a +conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutot une blondine +avec une tete venue du ciel. Quand elles se mettent a etre jolies, les +gredines, elles sont divines. Celle-la avait des yeux bleus, de ces +yeux bleus qui semblent contenir toute la poesie, tout le reve, toute +l'esperance, tout le bonheur du monde! + +Quel horizon ca vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme +comme ceux-la! Comme ca repond bien a l'attente eternelle et confuse de +notre coeur! + +Il faut dire aussi que, nous autres Francais, nous adorons les +etrangeres. Aussitot que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une +Suedoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons +amoureux instantanement. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme, +drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons +tort, cependant. + +Mais je crois que ce qui nous seduit le plus dans les exotiques, c'est +leur defaut de prononciation. Aussitot qu'une femme parle mal notre +langue, elle est charmante; si elle fait une faute de francais par +mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une facon tout a fait +inintelligible, elle devient irresistible. + +Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire a une mignonne +bouche rose: "J'aime bocoup la gigotte." + +Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y +comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots +inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et +gai. + +Tous les termes estropies, bizarres, ridicules, prenaient sur ses levres +un charme delicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino, +de longues conversations qui ressemblaient a des enigmes parlees. + +Je l'epousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Reve. Car les +vrais amants n'adorent jamais qu'un reve qui a pris une forme de femme. + +Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet: + + Tu n'as jamais ete, dans tes jours les plus rares, + Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, + Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares. + J'ai fait chanter mon reve au vide de ton coeur. + +Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, c'a ete de donner a ma +femme un professeur de francais. + +Tant qu'elle a martyrise le dictionnaire et supplicie la grammaire, je +l'ai cherie. + +Nos causeries etaient simples. Elles me revelaient la grace surprenante +de son etre, l'elegance incomparable de son geste; elles me la +montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupee de chair faite +pour le baiser, sachant enumerer a peu pres ce qu'elle aimait, pousser +parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une facon coquette, +a force d'etre incomprehensible et imprevue, des emotions ou des +sensations peu compliquees. + +Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent "papa" et "maman", en +prononcant--Baaba--et Baamban. + +Aurais-je pu croire que... + +Elle parie, a present.... Elle parle... mal... tres mal.... Elle fait +tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends... +je sais... je la connais.... + +J'ai ouvert ma poupee pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut +causer, mon cher! + +Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idees, les theories +d'une jeune Anglaise bien elevee, a laquelle je ne peux rien reprocher, +et qui me repete, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire +de la conversation a l'usage des pensionnats de jeunes personnes. + +Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dores qui +renferment d'execrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai dechiree. J'ai +voulu manger le dedans et suis reste tellement degoute que j'ai des +haut-le-coeur, a present, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes. + +J'ai epouse un perroquet a qui une vieille institutrice anglaise aurait +enseigne le francais: comprends-tu? + +Le port de Trouville montrait maintenant ses jetees de bois couvertes de +monde. + +Je dis: + +--Ou est ta femme? + +Il prononca: + +--Je l'ai ramenee a Etretat. + +--Et toi, ou vas-tu? + +--Moi? moi je vais me distraire a Trouville + +Puis, apres un silence, il ajouta: + +--Tu ne te figures pas comme ca peut etre bete quelquefois, une femme. + + + +SOLITUDE + + +C'etait apres un diner d'hommes. On avait ete fort gai. Un d'eux, un +vieil ami, me dit: + +--Veux-tu remonter a pied l'avenue des Champs-Elysees? + +Et nous voila partis, suivant a pas lents la longue promenade, sous les +arbres a peine vetus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur +confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le +visage, et la legion des etoiles semait sur le ciel noir une poudre +d'or. + +Mon compagnon me dit: + +--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout +ailleurs. Il me semble quo ma pensee s'y elargit. J'ai, par moments, ces +especes de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde, +qu'on va decouvrir le divin secret des choses. Puis la fenetre se +referme. C'est fini. + +De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs; +nous passions devant un banc ou deux etres, assis cote a cote, ne +faisaient qu'une tache noire. + +Mou voisin murmura: + +--Pauvres gens! Ce n'est pas du degout qu'ils m'inspirent, mais une +immense pitie. Parmi tous les mysteres de la vie humaine, il en est un +que j'ai penetre: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que +nous sommes eternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne +tendent qu'a fuir cette solitude. Ceux-la, ces amoureux des bancs en +plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les creatures, a faire +cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils +demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi. + +On s'en apercoit plus ou moins, voila tout. + +Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris, +d'avoir decouvert l'affreuse solitude ou je vis, et je sais que rien ne +peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que +nous fassions, quels que soient l'elan de nos coeurs, l'appel de nos +levres et l'etreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls. + +Je t'ai entraine ce soir, a cette promenade, pour ne pas rentrer chez +moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de +mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'ecoutes, et +nous sommes seuls tous deux, cote a cote, mais seuls. Me comprends-tu? + +Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Ecriture. Ils ont l'illusion +du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-la, notre misere solitaire, ils +n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des +coudes, sans autre joie que l'egoiste satisfaction de comprendre, de +voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre +eternel isolement. + +Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas? + +Ecoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon etre, il me semble +que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont +je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a +point de bout, peut-etre! J'y vais sans personne avec moi, sans personne +autour de moi, sans personne de vivant faisant cette meme route +tenebreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits, +des voix, des cris... je m'avance a tatons vers ces rumeurs confuses. +Mais je ne sais jamais au juste d'ou elles parlent; je ne rencontre +jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui +m'entoure. Me comprends-tu? + +Quelques hommes ont parfois devine cette souffrance atroce. + +Musset s'est ecrie: + + Qui vient? Qui m'appelle? Personne. + Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne, + O solitude!--O pauvrete! + +Mais, chez lui, ce n'etait la qu'un doute passager, et non pas une +certitude definitive, comme chez moi. Il etait poete; il peuplait la vie +de fantomes, de reves. Il n'etait jamais vraiment seul.--Moi, je suis +seul! + +Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il +etait un des grands lucides, n'ecrivit-il pas a une amie cette phrase +desesperante: "Nous sommes tous dans un desert. Personne ne comprend +personne." + +Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, +quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces etoiles +que voila, jetees comme une graine de feu a travers l'espace, si loin +que nous apercevons seulement la clarte de quelques-unes, alors que +l'innombrable armee des autres est perdue dans l'infini, si proches +qu'elles forment peut-etre un tout, comme les molecules d'un corps? + +Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre +homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isoles +surtout, parce que la pensee est insondable. + +Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frolement des +etres que nous ne pouvons penetrer! Nous nous aimons les uns les autres +comme si nous etions enchaines, tout pres, les bras tendus, sans +parvenir a nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille, +mais tous nos efforts restent steriles, nos abandons inutiles, nos +confidences infructueuses, nos etreintes impuissantes, nos caresses +vaines. Quand nous voulons nous meler, nos elans de l'un vers l'autre ne +font que nous heurter l'un a l'autre. + +Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur a quelque +ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle. +Il est la, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son ame, +derriere eux, je ne la connais point. Il m'ecoute. Que pense-t-il? Oui, +que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-etre? +ou me meprise? ou se moque de moi? Il reflechit a ce que je dis, il me +juge, il me raille, il me condamne, m'estime mediocre ou sot. Comment +savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et +ce qui s'agite dans cette petite tete ronde? Quel mystere que la pensee +inconnue d'un etre, la pensee cachee et libre, que nous ne pouvons ni +connaitre, ni conduire, ni dominer, ni vaincre! + +Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les +portes de mon ame, je ne parviens point a me livrer. Je garde au fond, +tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ ou personne ne penetre. Personne ne +peut le decouvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce +que personne ne comprend personne. + +Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu +m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: "Qu'est-ce qu'il a, ce +soir?" Mais si tu parviens a saisir un jour, a bien deviner mon horrible +et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_! +et tu me rendras heureux, une seconde, peut-etre. + +Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude. + +Misere! misere! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont +donne souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'etre pas seul! + +Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'elargit. Une felicite +surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'ou vient cette +sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine +n'etre plus seul. L'isolement, l'abandon de l'etre humain parait cesser. +Quelle erreur! Plus tourmentee encore que nous par cet eternel besoin +d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge +du Reve. + +Tu connais ces heures delicieuses passees face a face avec cet etre a +longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel +delire egare notre esprit! Quelle illusion nous emporte! + +Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout a l'heure, semble-t-il? +Mais ce tout a l'heure n'arrive jamais, et, apres des semaines +d'attente, d'esperance et de joie trompeuse, je me retrouve tout a coup, +un jour, plus seul que je ne l'avais encore ete. + +Apres chaque baiser, apres chaque etreinte, l'isolement s'agrandit. Et +comme il est navrant, epouvantable! + +Un poete, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas ecrit: + + Les caresses ne sont que d'inquiets transports, + Infructueux essais du pauvre amour qui tente + L'impossible union des ames par les corps.... + +Et puis, adieu. C'est fini. C'est a peine si on reconnait cette femme +qui a ete tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous +n'avons jamais connu la pensee intime et banale sans doute! + +Aux heures memes ou il semblait que, dans un accord mysterieux +des etres, dans un complet emmelement des desirs et de toutes les +aspirations, on etait descendu jusqu'au profond de son ame, un mot, un +seul mot, parfois, nous revelait notre erreur, nous montrait, comme un +eclair dans la nuit, le trou noir entre nous. + +Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer +un soir aupres d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque +completement par la seule sensation de sa presence. Ne demandons pas +plus, car jamais deux etres ne se melent. + +Quant a moi, maintenant, j'ai ferme mon ame. Je ne dis plus a personne +ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamne +a l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais emettre mon +avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, +les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis +desinteresse de tout. Ma pensee, invisible, demeure inexploree. J'ai des +phrases banales pour repondre aux interrogations de chaque jour, et un +sourire qui dit: "oui", quand je ne veux meme pas prendre la peine de +parler. + +Me comprends-tu? + +Nous avions remonte la longue avenue jusqu'a l'arc de triomphe de +l'Etoile, puis nous etions redescendus jusqu'a la place de la Concorde, +car il avait enonce tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup +d'autres choses dont je ne me souviens plus. + +Il s'arreta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obelisque +de granit, debout sur le pave de Paris et qui perdait, au milieu des +etoiles, son long profil egyptien, monument exile, portant au flanc +l'histoire de son pays ecrite en signes etranges, mon ami s'ecria: + +--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre. + +Puis il me quitta sans ajouter un mot. + +Etait-il gris? Etait-il fou? Etait-il sage? Je ne le sais encore. +Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il +avait perdu l'esprit. + + + +AU BORD DU LIT + + +_Un grand feu flambait dans l'atre. Sur la table japonaise, deux tasses +a the se faisaient face, tandis que la theiere fumait a cote contre le +sucrier flanque du carafon de rhum._ + +_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur +une chaise, tandis que la comtesse, debarrassee de sa sortie de +bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait +aimablement a elle-meme en tapotant, du bout de ses doigts fins et +luisants de bagues, les cheveux frises des tempes. Puis elle se tourna +vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait +hesiter comme si une pensee intime l'eut Gene. Enfin il dit_: + +--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir? + +_Elle le considera dans les yeux, le regard allume d'une flamme de +triomphe et de defi, et repondit:_ + +--Je l'espere bien! + +_Puis elle s'assit a sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en +cassant une brioche._ + +--C'en etait presque ridicule... pour moi? + +_Elle demanda_:--Est-ce une scene? avez-vous l'intention de me faire des +reproches? + +--Non, ma chere amie, je dis seulement que ce M. Burel a ete presque +inconvenant aupres de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je +me serais fache. + +--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous +pensiez l'an dernier, voila tout. Quand j'ai su que vous aviez une +maitresse, une maitresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guere +si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon +chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon +ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine +et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous repondu? Oh! vous m'avez +parfaitement laisse entendre que j'etais libre, que le mariage, entre +gens intelligents, n'etait qu'une association d'interets, un lien +social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laisse +comprendre que votre maitresse etait infiniment mieux que moi, plus +seduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela etait +entoure, bien entendu, de menagements d'homme bien eleve, enveloppe de +compliments, enonce avec une delicatesse a laquelle je rends hommage. Je +n'en ai pas moins parfaitement compris. + +Il a ete convenu que nous vivrions desormais ensemble, mais completement +separes. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union. + +Vous m'avez presque laisse deviner que vous ne teniez qu'aux apparences, +que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette +liaison restat secrete. Vous avez longuement disserte, et fort bien, sur +la finesse des femmes, sur leur habilete pour menager les convenances, +etc., etc. + +J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, +beaucoup madame de Servy, et ma tendresse legitime, ma tendresse legale +vous genait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. +Nous avons, depuis lors, vecu separes. Nous allons dans le monde +ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez +nous. + +Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux. +Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Ma chere amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir +vous compromettre. Vous etes jeune, vive, aventureuse... + +--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande a faire la balance +entre nous. + +--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en +ami serieux. Quant a tout ce que vous venez de dire, c'est fortement +exagere. + +--Pas du tout. Vous avez avoue, vous m'avez avoue votre liaison, ce qui +equivalait a me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas +fait.... + +--Permettez.... + +--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant, +et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne +trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est +un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer. + +--Ma chere, toutes ces plaisanteries sont absolument deplacees. + +--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parle du +dix-huitieme siecle, vous m'avez laisse entendre que vous etiez regence. +Je n'ai rien oublie. Le jour ou il me conviendra de cesser d'etre ce que +je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans meme +vous en douter... cocu comme d'autres. + +--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots? + +--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de +Gers a declare que M. de Servy avait l'air d'un cocu a la recherche de +ses cornes. + +--Ce qui peut paraitre drole dans la bouche de madame de Gers devient +inconvenant dans la votre. + +--Pas du tout. Mais vous trouvez tres plaisant le mot cocu quand il +s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit +de vous. Tout depend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas a ce +mot, je ne l'ai prononce que pour voir si vous etes mur. + +--Mur... Pour quoi? + +--Mais pour l'etre. Quand un homme se fache en entendant dire cette +parole, c'est qu'il... brule. Dans deux mois, vous rirez tout le premier +si je parle d'un... coiffe. Alors... oui... quand on l'est, on ne le +sent pas. + +--Vous etes, ce soir, tout a fait mal elevee. Je ne vous ai jamais vue +ainsi. + +--Ah! voila... j'ai change... en mal. C'est votre faute. + +--Voyons, ma chere, parlons serieusement. Je vous prie, je vous supplie +de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites +inconvenantes de M. Burel. + +--Vous etes jaloux. Je le disais bien. + +--Mais non, non. Seulement je desire n'etre pas ridicule. Je ne veux +pas etre ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les... +epaules, ou plutot entre les seins... + +--Il cherchait un porte-voix. + +--Je... je lui tirerai les oreilles. + +--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard? + +--On le pourrait etre de femmes moins jolies. + +--Tiens, comme vous voila! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous, +moi! + +_Le comte s'est leve. Il fait le tour de la petite table, et, passant +derriere sa femme, lui depose vivement un baiser sur la nuque. Elle se +dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_ + +--Plus de ces plaisanteries-la, entre nous, s'il vous plait. Nous vivons +separes. C'est fini. + +--Voyons, ne vous fachez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque +temps. + +--Alors... alors... c'est que j'ai gagne. Vous aussi... vous me +trouvez... mure. + +--Je vous trouve ravissante, ma chere; vous avez des bras, un teint, des +epaules... + +--Qui plairaient a M. Burel. + +--Vous etes feroce. Mais la... vrai... je ne connais pas de femme aussi +seduisante que vous. + +--Vous etes a jeun. + +--Hein? + +--Je dis: Vous etes a jeun. + +--Comment ca? + +--Quand on est a jeun, on a faim, et quand on a faim, on se decide a +manger des choses qu'on n'aimerait point a un autre moment. Je suis le +plat... neglige jadis que vous ne seriez pas fache de vous mettre sous +la dent... ce soir. + +--Oh! Marguerite! Qui vous a appris a parler comme ca? + +--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez +eu, a ma connaissance, quatre maitresses, des cocottes celles-la, des +artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique +autrement que par un jeune momentane vos... velleites de ce soir. + +--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de +vous. Pour de vrai, tres fort. Voila. + +--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer? + +--Oui, Madame. + +--Ce soir! + +--Oh! Marguerite! + +--Bon. Vous voila encore scandalise. Mon cher, entendons-nous. Nous ne +sommes plus rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme, +c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un +autre cote, vous me demandez la preference. Je vous la donnerai... a +prix egal. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc. + +--Mille fois mieux. + +--Mieux que la mieux? + +--Mille fois. + +--Eh bien, combien vous a-t-elle coute, la mieux, en trois mois? + +--Je n'y suis plus. + +--Je dis: combien vous a coute, en trois mois, la plus charmante de vos +maitresses, en argent, bijoux, soupers, diners, theatre, etc., entretien +complet, enfin? + +--Est-ce que je sais, moi? + +--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modere. Cinq mille francs par +mois: est-ce a peu pres juste? + +--Oui... a peu pres. + +--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je +suis a vous pour un mois, a compter de ce soir. + +--Vous etes folle. + +--Vous le prenez ainsi; bonsoir. + +_La comtesse sort, et entre dans sa chambre a coucher. Le lit est +entr'ouvert. Un vague parfum flotte, impregne les tentures_. + +_Le comte apparaissant a la porte:_ + +--Ca sent tres bon, ici. + +--Vraiment?... Ca n'a pourtant pas change. Je me sers toujours de peau +d'Espagne. + +--Tiens, c'est etonnant... ca sent tres bon. + +--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce +que je vais me coucher. + +--Marguerite! + +--Allez-vous-en! + +_Il entre tout a fait et s'assied dans un fauteuil._ + +_La comtesse_:--Ah! c'est comme ca. Eh bien, tant pis pour vous. + +_Elle ote son corsage de bal lentement, degageant ses bras nus et +blancs. Elle les leve au-dessus de sa tete pour se decoiffer devant la +glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rose apparait +au bord du corset de soie noire._ + +_Le comte se leve vivement et vient vers elle._ + +_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fache!... + +_Il la saisit a pleins bras et cherche ses levres._ + +_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre +d'eau parfumee pour sa bouche, et, par-dessus l'epaule, le lance en +plein visage de son mari._ + +_Il se releve, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_ + +--C'est stupide. + +--Ca se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs. + +--Mais ce serait idiot!... + +--Pourquoi ca! + +--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!... + +--Oh!... quels vilains mots vous employez! + +--C'est possible. Je repete que ce serait idiot de payer sa femme, sa +femme legitime. + +--Il est bien plus bete, quand on a une femme legitime, d'aller payer +des cocottes. + +--Soit, mais je ne veux pas etre ridicule. + +_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement +ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort +de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._ + +_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_ + +--Quelle drole d'idee vous avez la? + +--Quelle idee? + +--De me demander cinq mille francs. + +--Rien de plus naturel. Nous sommes etrangers l'un a l'autre, n'est-ce +pas? Or vous me desirez. Vous ne pouvez pas m'epouser puisque nous +sommes maries. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-etre qu'une +autre. + +Or, reflechissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en +ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre menage. Et +puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, +de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en +amour illegitime, que ce qui coute cher, tres cher. Vous donnez a notre +amour... legitime, un prix nouveau, une saveur de debauche, un ragout +de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour cote. Est-ce pas +vrai? + +_Elle s'est levee presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._ + +--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre. + +_Le comte debout, perplexe, mecontent, la regarde, et, brusquement, lui +jetant a la tete son portefeuille:_ + +--Tiens, gredine, en voila six mille...Mais tu sais?... + +_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_ + +--Quoi? + +--Ne t'y accoutume pas. + +_Elle eclate de rire, et allant vers lui:_ + +--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie a vos +cocottes. Et meme si...si vous etes content...je vous demanderai de +l'augmentation. + + + +PETIT SOLDAT + + +Chaque dimanche, sitot qu'ils etaient libres, les deux petits soldats se +mettaient en marche. + +Ils tournaient a droite en sortant de la caserne, traversaient +Courbevoie a grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade +militaire; puis, des qu'ils avaient quitte les maisons, ils suivaient, +d'une allure plus calme, la grand'route poussiereuse et nue qui mene a +Bezons. + +Ils etaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop +longue, dont les manches couvraient leurs mains, genes par la culotte +rouge, trop vaste, qui les forcait a ecarter les jambes pour aller vite. +Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de +figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naives, d'une naivete +presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes. + +Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la +meme idee en tete, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient +trouve, a l'entree du petit bois des Champioux, un endroit leur +rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que la. + +Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait +sous les arbres, ils otaient leur coiffure qui leur ecrasait la tete, et +ils s'essuyaient le front. + +Ils s'arretaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder +la Seine. Ils demeuraient la, deux ou trois minutes, courbes en deux, +penches sur le parapet; ou bien ils consideraient le grand bassin +d'Argenteuil ou couraient les voiles blanches et inclinees des clippers, +qui, peut-etre, leur rememoraient la mer bretonne, le port de Vannes +dont ils etaient voisins, et les bateaux pecheurs s'en allant a travers +le Morbihan, vers le large. + +Des qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions +chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un +morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu +constituaient leurs vivres emportes dans leurs mouchoirs. Mais, aussitot +sortis du village, ils n'avancaient plus qu'a pas tres lents et ils se +mettaient a parler. + +Devant eux, une plaine maigre, semee de bouquets d'arbres, conduisait +au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler a celui de +Kermarivan. Les bles et les avoines bordaient l'etroit chemin perdu dans +la jeune verdure des recoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois a Luc +Le Ganidec: + +--C'est tout comme aupres de Pleunivon. + +--Oui, c'est tout comme. + +Ils s'en allaient, cote a cote, l'esprit plein de vagues souvenirs du +pays, plein d'images reveillees, d'images naives comme les feuilles +coloriees d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout +de lande, un carrefour, une croix de granit. + +Chaque fois aussi, ils s'arretaient aupres d'une pierre qui bornait une +propriete, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu. + +En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous +les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait a +arracher tout doucement l'ecorce en pensant aux gens de la-bas. + +Jean Kerderen portait les provisions. + +De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance, +en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps a songer. Et le +pays, le cher pays lointain les repossedait peu a peu, les envahissait, +leur envoyait, a travers la distance, ses formes, ses bruits, ses +horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte ou courait l'air +marin. + +Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont +engraissees les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris +que cueille et qu'emporte la brise salee du large. Et les voiles des +canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des +caboteurs, apercues derriere la longue plaine qui s'en allait de chez +eux jusqu'au bord des flots. + +Ils marchaient a petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents +et tristes, hantes par un chagrin doux, un chagrin lent et penetrant de +bete en cage, qui se souvient. + +Et quand Luc avait fini de depouiller la mince baguette de son ecorce, +ils arrivaient au coin du bois ou ils dejeunaient tous les dimanches. + +Ils retrouvaient les deux briques cachees par eux dans un taillis, et +ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la +pointe de leur couteau. + +Et quand ils avaient dejeune, mange leur pain jusqu'a la derniere +miette, et bu leur vin jusqu'a la derniere goutte, ils demeuraient +assis dans l'herbe, cote a cote, sans rien dire, les yeux au loin, les +paupieres lourdes, les doigts croises comme a la messe, leurs jambes +rouges allongees a cote des coquelicots du champ; et le cuir de leurs +shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent, +faisaient s'arreter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs +tetes. + +Vers midi, ils commencaient a tourner leurs regards de temps en temps du +cote du village de Bezons, car la fille a la vache allait venir. + +Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser +sa vache, la seule vache du pays qui fut a l'herbe, et qui paturait une +etroite prairie sur la lisiere du bois, plus loin. + +Ils apercevaient bientot la servante, seul etre humain marchant a +travers la campagne, et ils se sentaient rejouis par les reflets +brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil. +Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils etaient seulement contents de la +voir, sans comprendre pourquoi. + +C'etait une grande fille vigoureuse, rousse et brulee par l'ardeur des +jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne. + +Une fois, en les revoyant assis a la meme place, elle leur dit: + +--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici? + +Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia: + +--Oui, nous v'nons au repos. + +Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle +rit avec une bienveillance protectrice de femme degourdie qui sentait +leur timidite, et elle demanda: + +--Que qu'vous faites comme ca? C'est-il qu'vous r'gardez pousser +l'herbe? + +Luc egaye sourit aussi: P'tete ben. + +Elle reprit: Hein! Ca va pas vite. + +Il repliqua, riant toujours:--Pour ca, non. + +Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arreta +encore devant eux, et leur dit: + +En voulez-vous une goutte? Ca vous rappellera l'pays. + +Avec son instinct d'etre de meme race, loin de chez elle aussi +peut-etre, elle avait devine et touche juste. + +Ils furent emus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non +sans peine, dans le goulot du litre de verre ou ils apportaient leur +vin; et Luc but le premier, a petites gorgees, en s'arretant a tout +moment pour regarder s'il ne depassait point sa part. Puis il donna la +bouteille a Jean. + +Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau +par terre a ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait. + +Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; a dimanche! + +Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa +haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer +dans la verdure des terres. + +Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'apres, Jean dit a Luc: + +--Faut-il pas li acheter que que chose de bon? + +Et ils demeurerent fort embarrasses devant le probleme d'une friandise a +choisir pour la fille a la vache. + +Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean preferait des +berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils +prirent, chez un epicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges. + +Ils dejeunerent plus vite que de coutume, agites par l'attente. + +Jean l'apercut le premier: "La v'la," dit-il. Luc reprit: "Oui. La +v'la." + +Elle riait de loin en les voyant, elle cria: + +--Ca va-t-il comme vous voulez? Ils repondirent ensemble: + +--Et de vot' part?" Alors elle causa, elle parla de choses simples qui +les interessaient, du temps, de la recolte, de ses maitres. + +Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la +poche de Jean. + +Luc enfin s'enhardit et murmura: + +--Nous vous avons apporte quelque chose. + +Elle demanda:--Que'que c'est donc? + +Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de +papier et le lui tendit. + +Elle se mit a manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une +joue a l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux +soldats, assis devant elle, la regardaient, emus et ravis. + +Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en +revenant. + +Ils penserent a elle toute la semaine, et ils en parlerent plusieurs +fois. Le dimanche suivant, elle s'assit a cote d'eux pour deviser plus +longtemps, et tous les trois, cote a cote, les yeux perdus au loin, les +genoux enfermes dans leurs mains croisees, ils raconterent des menus +faits et des menus details des villages ou ils etaient nes, tandis que +la vache, la-bas, voyant arretee en route la servante, tendait vers +elle sa lourde tete aux naseaux humides, et mugissait longuement pour +l'appeler. + +La fille accepta bientot de manger un morceau avec eux et de boire un +petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa +poche; car la saison des prunes etait venue. Sa presence degourdissait +les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux. + +Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui +arrivait jamais, et il ne rentra qu'a dix heures du soir. + +Jean, inquiet, cherchait en sa tete pour quelle raison son camarade +avait bien pu sortir ainsi. + +Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunte dix sous a son voisin de lit, +demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques +heures. + +Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il +avait l'air tout drole, tout remue, tout change. Kerderen ne comprenait +pas, mais il soupconnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ca +pouvait etre. + +Ils ne dirent pas un mot jusqu'a leur place habituelle, dont ils avaient +use l'herbe a force de s'asseoir au meme endroit; et ils dejeunerent +lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre. + +Bientot la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient +tous les dimanches. Quand elle fut tout pres, Luc se leva et fit deux +pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa +fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean, +sans songer qu'il etait la, sans le voir. + +Et il demeurait eperdu, lui, le pauvre Jean, si eperdu qu'il ne +comprenait pas, l'ame bouleversee, le coeur creve, sans se rendre compte +encore. + +Puis, la fille s'assit a cote de Luc, et ils se mirent a bavarder. + +Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade +etait sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un +chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce dechirement que font les +trahisons. + +Luc et la fille se leverent pour aller ensemble remiser la vache. + +Jean les suivit des yeux. Il les vit s'eloigner cote a cote. La culotte +rouge de son camarade faisait une tache eclatante dans le chemin. Ce fut +Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bete. + +La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main +distraite l'echine coupante de l'animal. Puis ils laisserent le seau +dans l'herbe et ils s'enfoncerent sous le bois. + +Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles ou ils etaient entres; +et il se sentait si trouble que, s'il avait essaye de se lever, il +serait tombe sur place assurement. Il demeurait immobile, abruti +d'etonnement et de souffrance, d'une souffrance naive et profonde. Il +avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir +personne jamais. + +Tout a coup, il les apercut qui sortaient du taillis. Ils revinrent +doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les +villages. C'etait Luc qui portait le seau. + +Ils s'embrasserent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla +apres avoir jete a Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence. +Elle ne pensa point a lui offrir du lait ce jour-la. + +Les deux petits soldats demeurerent cote a cote, immobiles comme +toujours, silencieux et calmes, sans que la placidite de leur visage +montrat rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux. +La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin. + +A l'heure ordinaire, ils se leverent pour revenir. + +Luc epluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le deposa +chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagerent sur le pont, +et, comme chaque dimanche, ils s'arreterent au milieu, afin de regarder +couler l'eau quelques instants. + +Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer, +comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc +lui dit: "C'est-il que tu veux y boire un coup?" Comme il prononcait +le dernier mot, la tete de Jean emporta le reste, les jambes enlevees +decrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba +d'un bloc, entra et disparut dans l'eau. + +Luc, la gorge paralysee d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit +plus loin quelque chose remuer; puis la tete de son camarade surgit a la +surface du fleuve, pour y rentrer aussitot. + +Plus loin encore, il apercut, de nouveau, une main, une seule main +qui sortit de la riviere, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers +accourus ne retrouverent point le corps ce jour-la. + +Luc revint seul a la caserne, en courant, la tete affolee, et il raconta +l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup +sur coup: "Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si +bien que la tete fit culbute... et... et... le v'la qui tombe... qui +tombe..." + +Il ne put en dire plus long, tant l'emotion l'etranglait.--S'il avait +su... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT *** + +***** This file should be named 12011.txt or 12011.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/0/1/12011/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG +Distributed Proofreaders. 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