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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:38:39 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:38:39 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Monsieur Parent
+ Et autres histoires courtes
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes)
+
+Par
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+
+
+MONSIEUR PARENT
+
+I
+
+Le petit Georges, a quatre pattes dans l'allee, faisait des montagnes de
+sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'elevait en pyramide, puis
+plantait au sommet une feuille de marronnier.
+
+Son pere, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention
+concentree et amoureuse, ne voyait que lui dans l'etroit jardin public
+rempli de monde.
+
+Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant
+l'eglise de la Trinite pour revenir, apres avoir contourne le gazon,
+d'autres enfants s'occupaient de meme, a leurs petits jeux de jeunes
+animaux, tandis que les bonnes indifferentes regardaient en l'air
+avec leurs yeux de brutes, ou que les meres causaient entre elles en
+surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant.
+
+Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant
+trainer derriere elles les longs rubans eclatants de leurs bonnets, et
+portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppe de dentelles,
+tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des
+entretiens serieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du
+square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches,
+faisait sans cesse des detours pour ne point demolir des ouvrages de
+terre, pour ne point ecraser des mains, pour ne point deranger le
+travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines.
+
+Le soleil allait disparaitre derriere les toits de la rue Saint-Lazare
+et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et paree,
+Les marronniers s'eclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades,
+devant le haut portail de l'eglise, semblaient en argent liquide.
+
+M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussiere: il suivait ses
+moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des
+levres a tous les mouvements de Georges.
+
+Mais ayant leve les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se
+trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par
+le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraina
+vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer apres sa
+femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait a son cote.
+
+Le pere alors le prit en ses bras, et, accelerant encore son allure, se
+mit a souffler de peine en montant le trottoir incline. C'etait un homme
+de quarante ans; deja gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un
+bon ventre de joyeux garcon que les evenements ont rendu timide.
+
+Il avait epouse, quelques annees plus tot, une jeune femme aimee
+tendrement qui le traitait a present avec une rudesse et une autorite de
+despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il
+faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement
+ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses gouts, ses
+allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa
+voix.
+
+Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il
+avait d'elle, Georges, age maintenant de trois ans, devenu la plus
+grande joie et la plus grande preoccupation de son coeur. Rentier
+modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et
+sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son
+mari.
+
+Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la premiere marche de
+l'escalier, s'essuya le front, et se mit a monter.
+
+Au second etage, il sonna.
+
+Une vieille bonne qui l'avait eleve, une de ces servantes maitresses qui
+sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse:
+
+--Madame est-elle rentree?
+
+La domestique haussa les epaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu
+Madame rentrer pour six heures et demie?
+
+Il repondit d'un ton gene:
+
+--C'est bon, tant mieux, ca me donne le temps de me changer, car j'ai
+tres chaud.
+
+La servante le regardait avec une pitie irritee et meprisante. Elle
+grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il
+a porte le petit peut-etre; et tout ca pour attendre Madame jusqu'a sept
+heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant a etre
+prete a l'heure. Je fais mon diner pour huit heures, moi, et quand on
+l'attend, tant pis, un roti ne doit pas etre brule!
+
+M. Parent feignait de ne point ecouter. Il murmura: "C'est bon, c'est
+bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pates de sable.
+Moi, je vais me changer. Recommande a la femme de chambre de bien
+nettoyer le petit."
+
+Et il entra dans son appartement. Des qu'il y fut, il poussa le verrou
+pour etre seul, bien seul, tout seul. Il etait tellement habitue,
+maintenant, a se voir malmene et rudoye qu'il ne se jugeait en surete
+que sous la protection des serrures. Il n'osait meme plus penser,
+reflechir, raisonner avec lui-meme, s'il ne se sentait garanti par un
+tour de clef contre les regards et les suppositions. S'etant affaisse
+sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre,
+il songea que Julie commencait a devenir un danger nouveau dans la
+maison. Elle haissait sa femme, c'etait visible; elle haissait surtout
+son camarade Paul Limousin reste, chose rare, l'ami intime et familier
+du menage, apres avoir ete l'inseparable compagnon de sa vie de garcon.
+
+C'etait Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et
+lui, qui le defendait, meme vivement, meme severement, contre les
+reproches immerites, contre les scenes harcelantes, contre tontes les
+miseres quotidiennes de son existence.
+
+Mais voila que, depuis bientot six mois, Julie se permettait sans cesse
+sur sa maitresse des remarques et des appreciations malveillantes. Elle
+la jugeait a tout moment, declarait vingt fois par jour: "Si j'etais
+Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ca par le nez.
+Enfin, enfin... Voila... chacun suivant sa nature."
+
+Un jour meme elle avait ete insolente avec Henriette, qui s'etait
+contentee de dire, le soir, a son mari: "Tu sais, a la premiere
+parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi." Elle semblait
+cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et
+Parent attribuait cette mansuetude a une consideration pour la bonne qui
+l'avait eleve, et qui avait ferme les yeux de sa mere.
+
+Mais c'etait fini, les choses ne pourraient trainer plus longtemps;
+et il s'epouvantait a l'idee de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
+Renvoyer Julie lui apparaissait comme une resolution si redoutable,
+qu'il n'osait y arreter sa pensee. Lui donner raison contre sa
+femme, etait egalement impossible; et il ne se passerait pas un mois
+maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux.
+
+Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de
+tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: "Heureusement que
+j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux."
+
+Puis l'idee lui vint de consulter Limousin; il s'y resolut; mais
+aussitot le souvenir de l'inimitie nee entre sa bonne et son ami lui
+fit craindre que celui-ci ne conseillat l'expulsion; et il demeurait de
+nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes.
+
+La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il
+n'avait pas encore change de linge! Alors, effare, essouffle, il
+se devetit, se lava, mit une chemise blanche, et se revetit avec
+precipitation, comme si on l'eut attendu dans la piece voisine pour un
+evenement d'une importance extreme.
+
+Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien a redouter.
+
+Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint
+s'asseoir sur le canape; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra,
+nettoye, peigne, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa
+avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux,
+puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il
+le fit sauter en l'air, l'elevant jusqu'au plafond, au bout de ses
+poignets. Puis il s'assit, fatigue par cet effort; et prenant Georges
+sur un genou, il lui fit faire "a dada".
+
+L'enfant riait enchante, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir,
+et le pere aussi riait et criait de contentement, secouant son gros
+ventre, s'amusant plus encore que le petit.
+
+Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de resigne, de meurtri. Il
+l'aimait avec des elans fous, de grandes caresses emportees, avec toute
+la tendresse honteuse cachee en lui, qui n'avait jamais pu sortir,
+s'epandre, meme aux premieres heures de son mariage, sa femme s'etant
+toujours montree seche et reservee.
+
+Julie parut sur la porte, le visage pale, l'oeil brillant, et elle
+annonca d'une voix tremblante d'exasperation:
+
+--Il est sept heures et demie, Monsieur.
+
+Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et resigne, et murmura:
+
+--En effet, il est sept heures et demie.
+
+--Voila, mon diner est pret, maintenant.
+
+Voyant l'orage, il s'efforca de l'ecarter:
+
+--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentre, que tu ne le ferais que
+pour huit heures?
+
+--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sur! Vous n'allez pas
+vouloir faire manger le petit a huit heures maintenant: On dit ca,
+pardi, c'est une maniere de parler.
+
+Mais ca detruirait l'estomac du petit de le faire manger a huit heures!
+Oh! s'il n'y avait que sa mere! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah
+oui! parlons-en, en voila une mere! Si ce n'est pas une pitie de voir
+des meres comme ca!
+
+Parent, tout fremissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arreter net la
+scene menacante.
+
+--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maitresse.
+Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus a l'avenir.
+
+La vieille bonne, suffoquee par l'etonnement, tourna les talons et
+sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du
+lustre tinterent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une legere et
+vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air
+silencieux du salon.
+
+Georges, surpris d'abord, se mit a battre des mains avec bonheur, et,
+gonflant ses joues, fit un gros "boum" de toute la force de ses poumons
+pour imiter le bruit de la porte.
+
+Alors son pere lui conta des histoires; mais la preoccupation de son
+esprit lui faisait perdre a tout moment le fil de son recit; et le
+petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux etonnes.
+
+Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir
+marcher l'aiguille. Il aurait voulu arreter l'heure, faire immobile le
+temps jusqu'a la rentree de sa femme. Il n'en voulait pas a Henriette
+d'etre en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
+tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener
+une irreparable catastrophe, des explications et des violences qu'il
+n'osait meme imaginer. La seule pensee de la querelle, des eclats de
+voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes
+face a face se regardant au fond des yeux et se jetant a la tete des
+mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui sechait la bouche ainsi
+qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il
+n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur
+son genou.
+
+Huit heures sonnerent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle
+n'avait plus son air exaspere, mais un air de resolution mechante et
+froide, plus redoutable encore.
+
+--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'a son dernier jour,
+je vous ai eleve aussi de votre naissance jusqu'a aujourd'hui! Je crois
+qu'on peut dire que je suis devouee a la famille...
+
+Elle attendit une reponse.
+
+Parent balbutia: "Mais oui, ma bonne Julie."
+
+Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par interet
+d'argent, mais toujours par interet pour vous; que je ne vous ai jamais
+trompe ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches...
+
+--Mais oui, ma bonne Julie.
+
+--Eh bien, Monsieur, ca ne peut pas durer plus longtemps. C'est par
+amitie pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans
+votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le
+quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il
+faut que je vous le dise aussi, a la fin, bien que ca ne m'aille guere
+de rapporter. Si Madame rentre comme ca a des heures de fantaisie, c'est
+qu'elle fait des choses abominables.
+
+Il demeurait effare, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier:
+"Tais-toi... Tu sais que je t'ai defendu..."
+
+Elle lui coupa la parole avec une resolution irresistible.
+
+--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a
+longtemps que Madame a faute avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus
+de vingt fois s'embrasser derriere les portes. Oh, allez! si M. Limousin
+avait ete riche, ca n'est pas M. Parent que Madame aurait epouse. Si
+Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il
+comprendrait la chose d'un bout a l'autre...
+
+Parent s'etait leve, livide, balbutiant: "Tais-toi... tais-toi... ou..."
+
+Elle continua:
+
+--Non, je vous dirai tout. Madame a epouse Monsieur par interet; et elle
+l'a trompe du premier jour. C'etait entendu entre eux, pardi! Il suffit
+de reflechir pour comprendre ca. Alors comme Madame n'etait pas contente
+d'avoir epouse Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie
+dure, si dure que j'en avais le coeur casse, moi qui voyais ca...
+
+Il fit deux pas, les poings fermes, repetant: "Tais-toi... tais-toi..."
+car il ne trouvait rien a repondre.
+
+La vieille bonne ne recula point; elle semblait resolue a tout.
+
+Mais Georges, effare d'abord, puis effraye par ces voix grondantes, se
+mit a pousser des cris aigus. Il restait debout derriere son pere, et,
+la face crispee, la bouche ouverte, il hurlait.
+
+La clameur de son fils exaspera Parent, l'emplit de courage et de
+fureur. Il se precipita vers Julie, les deux bras leves, pret a frapper
+des deux mains, et criant: "Ah miserable! tu vas tourner les sens du
+petit."
+
+Il la touchait deja! Elle lui jeta par lu face:
+
+--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai eleve; ca n'empechera
+pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!...
+
+Il s'arreta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face
+d'elle tellement eperdu qu'il ne comprenait plus rien.
+
+Elle ajouta:--Il suffit de regarder le petit pour reconnaitre le pere,
+pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'a regarder ses
+yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas....
+
+Mais il l'avait saisie par les epaules et il la secouait de toute sa
+force, begayant: "Vipere... vipere! Hors d'ici, vipere!... Va-t'en ou je
+te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...
+
+Et d'un effort desespere il la lanca dans la piece voisine. Elle tomba
+sur la table servie dont les verres s'abattirent et se casserent; puis,
+s'etant relevee, elle mit la table entre elle et son maitre, et, tandis
+qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des
+paroles terribles:
+
+--Monsieur n'a qu'a sortir... ce soir... apres diner... et qu'a rentrer
+tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
+essaye... il verra.
+
+Elle avait gagne la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut
+derriere elle, monta l'escalier de service jusqu'a sa chambre de bonne
+ou elle s'etait enfermee, et heurtant la porte:
+
+--Tu vas quitter la maison a l'instant meme.
+
+Elle repondit a travers la planche:
+
+--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici.
+
+Alors il redescendit lentement, en se cramponnant a la rampe pour ne
+point tomber; et il rentra dans son salon ou Georges pleurait, assis par
+terre.
+
+Parent s'affaissa sur un siege et regarda l'enfant d'un oeil hebete. Il
+ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait etourdi,
+abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tete; a peine se
+souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis,
+peu a peu, sa raison, comme une eau troublee, se calma et s'eclairait;
+et l'abominable revelation commenca a travailler son coeur.
+
+Julie avait parle si net, avec une telle force, une telle assurance, une
+telle sincerite, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
+a douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'etre trompee, aveuglee par
+son devouement pour lui, entrainee par une haine inconsciente contre
+Henriette. Cependant, a mesure qu'il tachait de se rassurer et de se
+convaincre, mille petits faits se reveillaient en son souvenir,
+des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens
+inobserves, presque inapercus, des sorties tardives, des absences
+simultanees, et meme des gestes presque insignifiants, mais bizarres
+qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant,
+prenaient pour lui une importance extreme, etablissaient une connivence
+entre eux. Tout ce qui s'etait passe depuis ses fiancailles surgissait
+brusquement en sa memoire surexcitee par l'angoisse. Il retrouvait tout,
+des intonations singulieres, des attitudes suspectes; et son pauvre
+esprit d'homme calme et bon, harcele par le doute, lui montrait
+maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'etre encore que des
+soupcons.
+
+Il fouillait avec une obstination acharnee dans ces cinq annees de
+mariage, cherchant a retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et
+chaque chose inquietante qu'il decouvrait le piquait au coeur comme un
+aiguillon de guepe.
+
+Il ne pensait plus a Georges, qui se taisait maintenant, le derriere sur
+le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit
+a pleurer.
+
+Son pere s'elanca, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tete de
+baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste?
+
+Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulage,
+console, balbutiant: "Georges..... mon petit Georges, mon cher petit
+Georges....." Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!....
+Oui, elle avait dit que son enfant etait a Limousin..... Oh! cela
+n'etait pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en
+pouvait meme douter une seconde. C'etait la une de ces odieuses
+infamies qui germent dans les ames ignobles des servantes! Il repetait:
+"Georges..... mon cher Georges." Le gamin, caresse, s'etait tu de
+nouveau.
+
+Parent sentait la chaleur de la petite poitrine penetrer dans la sienne
+a travers les etoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie;
+cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait.
+
+Alors il ecarta un peu de lui la tete mignonne et frisee pour la
+regarder avec passion. Il la contemplait avidement, eperdument, se
+grisant a la voir, et repetant toujours: "Oh! mon petit..... mon petit
+Georges!....."
+
+Il pensa soudain: "S'il ressemblait a Limousin... pourtant!"
+
+Ce fut en lui quelque chose d'etrange, d'atroce, une poignante et
+violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
+comme si ses os, tout a coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il
+ressemblait a Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui
+riait maintenant. Il le regardait avec des yeux eperdus, troubles,
+hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche,
+dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez,
+de la bouche ou des joues de Limousin.
+
+Sa pensee s'egarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son
+enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres,
+des ressemblances invraisemblables.
+
+Julie avait dit: "Un aveugle ne s'y tromperait pas." Il y avait donc
+quelque chose de frappant, quoique chose d'indeniable! Mais quoi? Le
+front? Oui, peut-etre? Cependant Limousin avait le front plus etroit!
+Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater
+les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet
+homme?
+
+Parent pensait: "Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop
+trouble; je ne pourrais rien reconnaitre maintenant... Il faut attendre;
+il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant."
+
+Puis il songea: "Mais s'il me ressemblait, a moi, je serais sauve!
+sauve!"
+
+Et il traversa le salon en deux enjambees pour aller examiner dans la
+glace la face de son enfant a cote de la sienne.
+
+Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent
+tout proches, et il parlait haut, tant son egarement etait grand.
+
+"Oui... nous avons le meme nez... le meme nez... peut-etre... ce n'est
+pas sur... et le meme regard.... Mais non, il a les yeux bleus....
+Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!...
+Je ne veux plus voir... je deviens fou!..."
+
+Il se sauva loin de la glace, a l'autre bout du salon, tomba sur un
+fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit a pleurer. Il
+pleurait par grands sanglots desesperes. Georges, effare d'entendre
+gemir son pere, commenca aussitot a hurler.
+
+Le timbre d'entree sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eut
+traverse. Il dit: "La voila... qu'est-ce que je vais faire?..." Et il
+courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de
+s'essuyer les yeux. Mais, apres quelques secondes, un nouveau coup de
+timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie etait
+partie sans que la femme de chambre fut prevenue. Donc personne n'irait
+ouvrir? Que faire? Il y alla.
+
+Voici que tout d'un coup il se sentait brave, resolu, pret pour la
+dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait muri en
+quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une
+fureur de timide et une tenacite de debonnaire exaspere.
+
+Il tremblait cependant! Etait-ce de peur? Oui... Peut-etre avait-il
+encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lachete
+fouettee?
+
+Derriere la porte qu'il avait atteinte a pas furtifs, il s'arreta pour
+ecouter. Son coeur battait a coups furieux; il n'entendait que ce
+bruit-la: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aigue de
+Georges qui criait toujours, dans le salon.
+
+Soudain, le son du timbre eclatant sur sa tete, le secoua comme une
+explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, defaillant, il fit
+tourner la clef et tira le battant.
+
+Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.
+
+Elle dit, avec un air d'etonnement ou apparaissait un peu d'irritation:
+
+--C'est toi qui ouvres, maintenant? Ou est donc Julie?
+
+Il avait la gorge serree, la respiration precipitee; et il s'efforcait
+de repondre, sans pouvoir prononcer un mot.
+
+Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande ou est Julie.
+
+Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie....
+
+Sa femme commencait a se facher:
+
+--Comment, partie? Ou ca? Pourquoi?
+
+Il reprenait son aplomb peu a peu et sentait naitre en lui une haine
+mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.
+
+--Oui, partie pour tout a fait... je l'ai renvoyee...
+
+--Tu l'as renvoyee?... Julie?... Mais tu es fou....
+
+--Oui, je l'ai renvoyee parce qu'elle avait ete insolente... et
+qu'elle... qu'elle a maltraite l'enfant.
+
+--Julie?
+
+--Oui... Julie.
+
+--A propos de quoi a-t-elle ete insolente?
+
+--A propos de toi.
+
+--A propos de moi?
+
+--Oui... parce que son diner etait brule et que tu ne rentrais pas.
+
+--Elle a dit...?
+
+--Elle a dit... des choses desobligeantes pour toi... et que je ne
+devais pas... que je ne pouvais pas entendre....
+
+--Quelles choses?
+
+--Il est inutile de les repeter.
+
+--Je desire les connaitre.
+
+--Elle a dit qu'il etait tres malheureux pour un homme comme moi,
+d'epouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
+mauvaise maitresse de maison, mauvaise mere, et mauvaise epouse....
+
+La jeune femme etait entree dans l'antichambre, suivie par Limousin qui
+ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement
+la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en
+begayant, exasperee:
+
+--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?
+
+Il etait tres pale, tres calme. Il repondit:
+
+--Je ne dis rien, ma chere amie; je te repete seulement les propos de
+Julie, que tu as voulu connaitre; et je te ferai remarquer que je l'ai
+mise a la porte justement a cause de ces propos.
+
+Elle fremissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les
+joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
+sentait bien la revolte, quoiqu'elle ne put rien repondre; et elle
+cherchait a reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.
+
+--Tu as dine? dit-elle.
+
+--Non, j'ai attendu.
+
+Elle haussa les epaules avec impatience.
+
+--C'est stupide d'attendre apres sept heures et demie. Tu aurais du
+comprendre que j'avais ete retenue, que j'avais eu des affaires, des
+courses.
+
+Puis, tout a coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps,
+et elle raconta, avec des paroles breves, hautaines, qu'ayant eu des
+objets de mobilier a choisir tres loin, tres loin, rue de Rennes, elle
+avait rencontre Limousin a sept heures passees, boulevard Saint-Germain,
+en revenant, et qu'alors elle lui avait demande son bras pour entrer
+manger un morceau dans un restaurant ou elle n'osait penetrer seule,
+bien qu'elle se sentit defaillir de faim. Voila comment elle avait dine,
+avec Limousin, si on pouvait appeler cela diner; car ils n'avaient pris
+qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bate de revenir.
+
+Parent repondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas
+de reproches.
+
+Alors Limousin, reste jusque-la muet, presque cache derriere Henriette,
+s'approcha et tendit sa main en murmurant:
+
+--Tu vas bien?
+
+Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, tres
+bien.
+
+Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la derniere phrase de son
+mari.
+
+--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu
+as une intention.
+
+Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te repondre que je
+ne m'etais pas inquiete de ton retard et que je ne t'en faisais point un
+crime.
+
+Elle le prit de haut, cherchant un pretexte a querelle:--De mon
+retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je
+passe la nuit dehors.
+
+--Mais non, ma chere amie. J'ai dit "retard" parce que je n'ai pas
+d'autre mot. Tu devais rentrer a six heures et demie, tu rentres a huit
+heures et demie. C'est un retard, ca! Je le comprends tres bien;
+je ne... ne... ne m'en etonne meme pas... Mais... mais... il m'est
+difficile d'employer un autre mot.
+
+--C'est que tu le prononces comme si j'avais decouche...
+
+--Mais non... mais non...
+
+Elle vit qu'il cederait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre,
+quand elle s'apercut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec
+un visage emu:
+
+--Qu'a donc le petit?
+
+--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraite.
+
+--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?
+
+--Oh! presque rien. Elle l'a pousse et il est tombe.
+
+Elle voulut voir son enfant et s'elanca dans la salle a manger, puis
+s'arreta net devant la table couverte de vin repandu, de carafes et de
+verres brises, et de salieres renversees.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-la?
+
+--C'est Julie qui...
+
+Mais elle lui coupa la parole avec fureur:
+
+--C'est trop fort, a la fin! Julie me traite de devergondee, bat mon
+enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu
+trouves cela tout naturel.
+
+--Mais non... puisque je l'ai renvoyee.
+
+--Vraiment!... Tu l'as renvoyee!... Mais il fallait la faire arreter.
+C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-la!
+
+Il balbutia:--Mais... ma chere amie... je ne pouvais pourtant pas... il
+n'y avait point de raison... Vraiment, il etait bien difficile...
+
+Elle haussa les epaules avec un infini dedain.
+
+--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre
+homme sans volonte, sans fermete, sans energie. Ah! elle a du t'en dire
+de raides, ta Julie, pour que tu te sois decide a la mettre dehors.
+J'aurais voulu etre la une minute, rien qu'une minute.
+
+Ayant ouvert la porte du salon, elle courut a Georges, le releva, le
+serra dans ses bras en l'embrassant: "Georget, qu'est-ce que tu as, mon
+chat, mon mignon, mon poulet?"
+
+Caresse par sa mere, il se tut. Elle repeta:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Il repondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effraye:
+
+--C'est Zulie qu'a battu papa.
+
+Henriette se retourna vers son mari, stupefaite d'abord. Puis une folle
+envie de rire s'eveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses
+joues fines, releva sa levre, retroussa les ailes de ses narines, et
+enfin jaillit de sa bouche en une claire fusee de joie, en une cascade
+de gaiete, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle repetait,
+avec de petits cris mechants qui passaient entre ses dents blanches et
+dechiraient Parent ainsi que des morsures: "Ah!... ah!... ah!... ah!...
+elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drole...
+que c'est drole... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu...
+Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drole!...
+
+Parent balbutiait:
+
+--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai...
+C'est moi, au contraire, qui l'ai jetee dans la salle a manger, si fort
+qu'elle a bouleverse la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai
+battue!
+
+Henriette disait a son fils:--Repete, mon poulet. C'est Julie qui a
+battu papa!
+
+Il repondit:--Oui, c'est Zulie.
+
+Puis, passant soudain a une autre idee, elle reprit:--Mais il n'a pas
+dine, cet enfant-la? Tu n'as rien mange, mon cheri?
+
+--Non, maman.
+
+Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou,
+archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dine!
+
+Il s'excusa, egare dans cette scene et dans cette explication, ecrase
+sous cet ecroulement de sa vie.
+
+--Mais, ma chere amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas diner sans
+toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais
+revenir d'un moment a l'autre.
+
+Elle lanca dans un fauteuil son chapeau, garde jusque-la sur sa tete,
+et, la voix nerveuse:
+
+--Vraiment, c'est intolerable d'avoir affaire a des gens qui ne
+comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
+eux-memes. Alors, si j'etais rentree a minuit, l'enfant n'aurait rien
+mange du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, apres sept
+heures et demie passees, que j'avais eu un empechement, un retard, une
+entrave!...
+
+Parent tremblait, sentant la colere le gagner; mais Limousin s'interposa
+et, se tournant vers la jeune femme:
+
+--Vous etes tout a fait injuste, ma chere amie. Parent ne pouvait pas
+deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et
+puis, comment vouliez-vous qu'il se tirat d'affaire tout seul, apres
+avoir renvoye Julie?
+
+Mais Henriette, exasperee, repondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se
+tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se debrouille!
+
+Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant deja que son fils
+n'avait point mange.
+
+Alors Limousin, tout a coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa
+et enleva les verres brises qui couvraient la table, remit le couvert et
+assit l'enfant sur son petit fauteuil a grands pieds, pendant que Parent
+allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.
+
+Elle arriva etonnee, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges ou
+elle travaillait.
+
+Elle apporta la soupe, un gigot brule, puis des pommes de terre en
+puree.
+
+Parent s'etait assis a cote de son enfant, l'esprit en detresse, la
+raison emportee dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
+essayait de manger lui-meme, coupait la viande, la machait et l'avalait
+avec effort, comme si sa gorge eut ete paralysee.
+
+Alors, peu a peu, s'eveilla dans son ame un desir affole de regarder
+Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il
+voulait voir s'il ressemblait a Georges. Mais il n'osait pas lever les
+yeux. Il s'y decida pourtant, et considera brusquement cette figure
+qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblat ne l'avoir jamais
+examinee, tant elle lui parut differente de ce qu'il pensait. De seconde
+en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant a
+en reconnaitre les moindres lignes, les moindres traits, les moindres
+sens; puis, aussitot, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire
+manger.
+
+Deux mots ronflaient dans son oreille: "Son pere! son pere! son pere!"
+Ils bourdonnaient a ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui,
+cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre cote de cette table,
+etait peut-etre le pere de son fils, de Georges, de son petit Georges.
+Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de
+ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
+lui dechirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son
+couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le
+sauverait; ce serait fini.
+
+Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin,
+manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la
+nuit avec cette pensee vrillee en lui: "Limousin, le pere de Georges!.."
+Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser
+a rien, de parler a personne! Chaque jour, a toute heure, a toute
+seconde, il se demanderait cela, il chercherait a savoir, a deviner,
+a surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne
+pourrait plus le voir sans endurer l'epouvantable souffrance de ce
+doute, sans se sentir dechire jusqu'aux entrailles, sans etre torture
+jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans
+cette maison, a cote de cet enfant qu'il aimerait et hairait! Oui, il
+finirait par le hair assurement. Quel supplice! Oh! s'il etait certain
+que Limousin fut le pere, peut-etre arriverait-il a se calmer, a
+s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir etait
+intolerable!
+
+Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet
+enfant a tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville,
+le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
+levres, l'adorer et penser sans cesse: "Il n'est pas a moi, peut-etre?"
+Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans
+les rues, ou se sauver soi-meme tres loin, si loin, qu'il n'entendrait
+plus jamais parler de rien, jamais!
+
+Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait.
+
+--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?
+
+Limousin repondit, en hesitant:--Ma foi, moi aussi.
+
+Et elle fit rapporter le gigot.
+
+Parent se demandait: "Ont-ils dine? ou bien se sont-ils mis en retard a
+un rendez-vous d'amour?"
+
+Ils mangeaient maintenant de grand appetit, tous les deux. Henriette,
+tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'epiait aussi, par regards
+brusques, vite detournes. Elle avait une robe de chambre rose garnie de
+dentelles blanches; et sa tete blonde, son cou frais, ses mains grasses
+sortaient de ce joli vetement coquet et parfume, comme d'une coquille
+bordee d'ecume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent
+les voyait embrasses, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne
+pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi
+cote a cote, en face de lui?
+
+Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait ete leur dupe depuis le
+premier jour? Etait-il possible qu'on se jouat ainsi d'un homme, d'un
+brave homme, parce que son pere lui avait laisse un peu d'argent!
+Comment ne pouvait-on voir ces choses-la dans les ames, comment se
+pouvait-il que rien ne revelat aux coeurs droits les fraudes des coeurs
+infames, que la voix fut la meme pour mentir que pour adorer, et le
+regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincere?
+
+Il les epiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il
+pensa: "Je vais les surprendre ce soir." Et il dit:
+
+--Ma chere amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je
+m'occupe, des aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de
+suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai
+peut-etre un peu tard.
+
+Elle repondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra
+compagnie. Nous t'attendrons.
+
+Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher
+Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous.
+
+Parent s'etait leve. Il oscillait sur ses jambes, etourdi, trebuchant.
+Il murmura: "A tout a l'heure," et gagna la sortie en s'appuyant au mur,
+car le parquet remuait comme une barque.
+
+Georges etait parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin
+passerent au salon. Des que la porte fut refermee:--Ah, ca! tu es donc
+folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?
+
+Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence a trouver violente cette
+habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.
+
+Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le
+pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est
+ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.
+
+Elle prit une cigarette sur la cheminee, l'alluma, et repondit:--Mais
+je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa
+stupidite... et je le traite comme il le merite.
+
+Limousin reprit, d'une voix impatiente:
+
+--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont
+pareilles. Comment? voila un excellent garcon, trop bon, stupide de
+confiance et de bonte, qui ne nous gene en rien, qui ne nous soupconne
+pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous
+voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enrage et pour
+gater notre vie.
+
+Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embetes! Toi, tu es lache, comme
+tous les hommes! Tu as peur de ce cretin!
+
+Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! ca, je voudrais bien savoir
+ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il
+malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort a la fin de
+faire souffrir ce garcon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui
+en vouloir uniquement parce que tu le trompes.
+
+Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:
+
+--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que
+tu aies un sale coeur?
+
+Il se defendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chere
+amie, je te demande seulement de menager un peu ton mari, parce que
+nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
+devrais comprendre cela.
+
+Ils etaient tout pres l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris
+tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garcon content de lui;
+elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et
+mi-bourgeoise, nee dans une arriere-boutique, elevee sur le seuil du
+magasin a cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariee, au hasard
+de cette cueillette, avec le promeneur naif qui s'est epris d'elle pour
+l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en
+rentrant le soir.
+
+Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je
+l'execre justement parce qu'il m'a epousee, parce qu'il m'a achetee
+enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il
+pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspere a toute seconde par sa
+sottise que tu appelles de la bonte, par sa lourdeur que tu appelles de
+la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu
+de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gene guere. Et
+puis?... et puis?... Non, il est trop idiot a la fin de ne se douter de
+rien! Je voudrais qu'il fut un peu jaloux au moins. Il y a des moments
+ou j'ai envie de lui crier: "Mais tu ne vois donc rien, grosse bete, tu
+ne comprends donc pas que Paul est mon amant."
+
+Limousin se mit a rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de
+ne pas troubler notre existence.
+
+--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbecile-la, il n'y a rien a
+craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien
+il m'est odieux, combien il m'enerve. Toi, tu as toujours l'air de
+le cherir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont
+surprenants parfois.
+
+--Il faut bien savoir dissimuler, ma chere.
+
+--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous
+autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de
+suite davantage; nous autres, nous le haissons a partir du moment ou
+nous l'avons trompe.
+
+--Je ne vois pas du tout pourquoi on hairait un brave garcon dont on
+prend la femme.
+
+--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque a
+tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut
+pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais
+point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse.
+
+Et souriant, avec un doux mepris de rouee, elle posa les deux mains sur
+ses epaules en tendant vers lui ses levres; il pencha la tete vers elle
+en l'enfermant dans une etreinte, et leurs bouches se rencontrerent. Et
+comme ils etaient debout devant la glace de la cheminee, un autre couple
+tout pareil a eux s'embrassait derriere la pendule.
+
+Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de
+la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
+Limousin de ses deux bras; et ils apercurent Parent qui les regardait,
+livide, les poings fermes, dechausse, et son chapeau sur le front.
+
+Il les regardait, l'un apres l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil,
+sans remuer la tete. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua
+sur Limousin, le prit a pleins bras comme pour l'etouffer, le culbuta
+jusque dans l'angle du salon d'un elan si impetueux, que l'autre,
+perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son
+crane contre la muraille.
+
+Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son
+amant, se jeta sur Parent, le saisit par le cou, et enfoncant dans la
+chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs
+de femme eperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
+mordait l'epaule comme si elle eut voulu le dechirer avec ses dents.
+Parent, etrangle, suffoquant, lacha Limousin, pour secouer sa femme
+accrochee a son col; et l'ayant empoignee par la taille, il la jeta,
+d'une seule poussee, a l'autre bout du salon.
+
+Puis, comme il avait la colere courte dos debonnaires, et la violence
+poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant,
+epuise, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'etait
+repandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin debouche; et son
+energie insolite finissait en essoufflement.
+
+Des qu'il put parler, il balbutia:
+
+--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!...
+
+Limousin restait immobile dans son angle, colle contre le mur, trop
+effare pour rien comprendre encore, trop effraye pour remuer un doigt.
+Henriette, les poings appuyes sur le gueridon, la tete en avant,
+decoiffee, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille a une
+bete qui va sauter.
+
+Parent reprit d'une voix plus forte:
+
+--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!
+
+Voyant calmee sa premiere exasperation, sa femme s'enhardit, se
+redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente deja:
+
+--Tu as donc perdu la tete?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette
+agression inqualifiable?...
+
+Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et
+begayant:
+
+--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai...
+j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!...
+miserable!... miserable!... Vous etes deux miserables!...
+Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous
+tuerais!... Allez-vous-en!...
+
+Elle comprit que c'etait fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait
+point innocenter et qu'il fallait ceder. Mais toute son impudence lui
+etait revenue et sa haine contre cet nomme, exasperee a present, la
+poussait a l'audace, mettait en elle un besoin de defi, un besoin de
+bravade.
+
+Elle dit d'une voix claire:
+
+--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous.
+
+Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colere nouvelle saisissait,
+se mit a crier:
+
+--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... miserables!... ou bien!... ou
+bien!...
+
+Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tete.
+
+Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par
+le bras, l'arracha du mur ou il semblait scelle, et l'entraina vers la
+porte en repetant: "Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez
+bien que cet homme est fou... Tenez donc!..."
+
+Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce
+qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au
+coeur, en quittant cette maison. Et une idee lui traversa l'esprit, une
+de ces idees venimeuses, mortelles, ou fermente toute la perfidie des
+femmes.
+
+Elle dit, resolue:--Je veux emporter mon enfant.
+
+Parent, stupefait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler
+de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... apres...
+apres... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc,
+gueuse!... Va-t'en!...
+
+Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengee deja, et le
+bravant, tout pres, face a face:
+
+--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce
+qu'il n'est pas a toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas a
+toi... Il est a Limousin.
+
+Parent, eperdu, cria:--Tu mens... tu mens... miserable!
+
+Mais elle reprit:--Imbecile! Tout le monde le sait, excepte toi. Je te
+dis que voila son pere. Mais il suffit de regarder pour le voir...
+
+Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se
+retourna, saisit une bougie, et s'elanca dans la chambre voisine.
+
+Il revint presque aussitot, portant sur son bras le petit Georges
+enveloppe dans les couvertures de son lit. L'enfant, reveille en
+sursaut, epouvante, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme,
+puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers
+l'escalier, ou Limousin attendait par prudence.
+
+Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les
+verrous. A peine rentre dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur
+le parquet.
+
+
+II
+
+
+Parent vecut seul, tout a fait seul. Pendant les premieres semaines qui
+suivirent la separation, l'etonnement de sa vie nouvelle l'empecha de
+songer beaucoup. Il avait repris son existence de garcon, ses habitudes
+de flanerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu
+eviter tout scandale, il faisait a sa femme une pension reglee par les
+hommes d'affaires. Mais, peu a peu, le souvenir de l'enfant commenca a
+hanter sa pensee. Souvent, quand il etait seul, chez lui, le soir,
+il s'imaginait tout a coup entendre Georges crier "papa". Son coeur
+aussitot commencait a battre et il se levait bien vite pour ouvrir la
+porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas
+revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les
+pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bete?
+
+Apres avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son
+fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures
+entieres, des jours entiers. Ce n'etait point seulement une obsession
+morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin
+sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir
+sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il
+s'exasperait au souvenir enfievrant des caresses passees. Il sentait les
+petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur
+sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces
+calineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux
+levres, l'affolait comme le desir d'une femme aimee qui s'est enfuie.
+
+Dans la rue, tout a coup, il se mettait a pleurer en songeant qu'il
+pourrait l'avoir, trottinant a son cote avec ses petits pieds, son gros
+Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et,
+la tete entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir.
+
+Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question:
+"Etait-il ou n'etait-il pas le pere de Georges?" Mais c'etait surtout la
+nuit qu'il se livrait sur cette idee a des raisonnements interminables.
+A peine couche, il recommencait, chaque soir, la meme serie
+d'argumentations desesperees.
+
+Apres le depart de sa femme, il n'avait plus doute tout d'abord:
+l'enfant, certes, appartenait a Limousin. Puis, peu a peu, il se remit a
+hesiter. Assurement, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune
+valeur. Elle l'avait brave, en cherchant a le desesperer. En pesant
+froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour
+qu'elle eut menti.
+
+Seul Limousin, peut-etre, aurait pu dire la verite. Mais comment savoir,
+comment l'interroger, comment le decider a avouer?
+
+Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, resolu a aller trouver
+Limousin, a le prier, a lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre
+fin a cette abominable angoisse. Puis il se recouchait desespere, ayant
+reflechi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait meme
+certainement pour empecher le pere veritable de reprendre son enfant.
+
+Alors que faire? Rien!
+
+Et il se desolait d'avoir ainsi brusque les evenements, de n'avoir point
+reflechi, patiente, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un
+mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait du
+feindre de ne rien soupconner, et les laisser se trahir tout doucement.
+Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner,
+pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un pere. Il les aurait
+epies derriere les portes! Comment n'avait-il pas songe a cela? Si
+Limousin, demeure seul avec Georges, ne l'avait point aussitot saisi,
+serre dans ses bras, baise passionnement, s'il l'avait laisse jouer
+avec indifference, sans s'occuper de lui, aucune hesitation ne serait
+demeuree possible: c'est qu'alors il n'etait pas, il ne se croyait pas,
+il ne se sentait pas le pere.
+
+De sorte que lui, Parent, chassant la mere, aurait garde son fils, et il
+aurait ete heureux, tout a fait heureux.
+
+Il se retournait dans son lit, suant et torture, et cherchant a se
+souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se
+rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune
+parole, aucune caresse suspects. Et puis la mere non plus ne s'occupait
+guere de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans
+doute aime davantage.
+
+On l'avait donc separe de son fils par vengeance, par cruaute, pour le
+punir de ce qu'il les avait surpris.
+
+Et il se decidai a aller, des l'aurore, requerir les magistrats pour se
+faire rendre Georget.
+
+Mais a peine avait-il pris cette resolution qu'il se sentait envahi par
+la certitude contraire. Du moment que Limousin avait ete, des le premier
+jour, l'amant d'Henriette, l'amant aime, elle avait du se donner a lui
+avec cet elan, cet abandon, cette ardeur qui rendent meres les femmes.
+La reserve froide qu'elle avait toujours apportee dans ses relations
+intimes avec lui, Parent, n'etait-elle pas aussi un obstacle a ce
+qu'elle eut ete fecondee par son baiser!
+
+Alors il allait reclamer, prendre avec lui, conserver toujours
+et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder,
+l'embrasser, l'entendre dire "papa" sans que cette pensee le frappat,
+le dechirat: "Ce n'est point mon fils." Il allait se condamner a ce
+supplice de tous les instants, a cette vie de miserable! Non, il valait
+mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.
+
+Et chaque jour, chaque nuit recommencaient ces abominables hesitations
+et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait
+surtout l'obscurite du soir qui vient, la tristesse des crepuscules.
+C'etait alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation
+de desespoir qui tombait avec les tenebres, le noyait et l'affolait. Il
+avait peur de ses pensees comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait
+devant elles ainsi qu'une bete poursuivie. Il redoutait surtout son
+logis vide, si noir, terrible, et les rues desertes aussi ou brille
+seulement, de place en place, un bec de gaz, ou le passant isole qu'on
+entend de loin semble un rodeur et fait ralentir ou hater le pas selon
+qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.
+
+Et Parent, malgre lui, par instinct, allait vers les grandes rues
+illuminees et populeuses. La lumiere et la foule l'attiraient,
+l'occupaient et l'etourdissaient. Puis, quand il etait las d'errer,
+de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants
+devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la
+solitude et du silence le poussait vers un grand cafe plein de buveurs
+et de clarte. Il y allait comme les mouches vont a la flamme, s'asseyait
+devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait
+lentement, s'inquietant chaque fois qu'un consommateur se levait pour
+s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier
+de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure ou le garcon, debout
+devant lui, prononcerait d'un air furieux: "Allons, Monsieur, on ferme!"
+
+Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables,
+eteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du
+comptoir. Il regardait d'un oeil navre la caissiere compter son argent
+et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, pousse dehors par le
+personnel qui murmurait: "En voila un empote! On dirait qu'il ne sait
+pas ou coucher."
+
+Et des qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommencait a
+penser a Georget et a se creuser la tete, a se torturer la pensee pour
+decouvrir s'il etait ou s'il n'etait point le pere de son enfant.
+
+Il prit ainsi l'habitude de la brasserie ou le coudoiement continu des
+buveurs met pres de vous un public familier et silencieux, ou la grasse
+fumee des pipes endort les inquietudes, tandis que la biere epaisse
+alourdit l'esprit et calme le coeur.
+
+Il y vecut. A peine leve, il allait chercher la des voisins pour occuper
+son regard et sa pensee. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit
+bientot ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table
+de marbre, et le garcon apportait vivement une assiette, un verre, une
+serviette et le dejeuner du jour. Des qu'il avait fini de manger, il
+buvait lentement son cafe, l'oeil fixe sur le carafon d'eau-de-vie qui
+lui donnerait bientot une bonne heure d'abrutissement. Il trempait
+d'abord ses levres dans le cognac, comme pour en prendre le gout,
+cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis
+il se le versait dans la bouche, goutte a goutte, en renversant la tete;
+promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives,
+sur toute la muqueuse de ses joues, la melant avec la salive claire que
+ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce melange, il l'avalait
+avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge,
+jusqu'au fond de son estomac.
+
+Apres chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois
+ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il
+penchait la tete sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se
+reveillait vers le milieu de l'apres-midi, et tendait aussitot la main
+vers le bock que le garcon avait pose devant lui pendant son sommeil;
+puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge,
+relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne
+blanche apercue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait
+les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux
+qu'il avait deja lus le matin.
+
+Il les recommencait, de la premiere ligne a la derniere, y compris les
+reclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes
+des theatres.
+
+Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards,
+pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir a la place
+qu'on lui avait conservee et demandait son absinthe.
+
+Alors il causait avec les habitues dont il avait fait la connaissance.
+Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les
+evenements politiques: cela le menait a l'heure du diner. La soiree se
+passait comme l'apres-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'etait pour
+lui l'instant terrible, l'instant ou il fallait rentrer dans le noir,
+dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensees horribles
+et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne
+de ses parents, personne qui put lui rappeler sa vie passee.
+
+Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une
+chambre dans un grand hotel, une belle chambre d'entresol afin de voir
+les passants. Il n'etait plus seul en ce vaste logis public; il sentait
+grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derriere les
+cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop
+cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il
+sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire,
+le long de toutes les portes fermees, en regardant avec tristesse les
+souliers accouples devant chacune, les mignonnes bottines de femme
+blotties a cote des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces
+gens-la etaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote a
+cote ou embrasses, dans la chaleur de leur couche.
+
+Cinq annees se passerent ainsi; cinq annees mornes, sans autres
+evenements que des amours de deux heures, a deux louis, de temps en
+temps.
+
+Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine
+et la rue Drouot, il apercut tout a coup une femme dont la tournure le
+frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les
+trois marchaient devant lui. Il se demandait: "Ou donc ai-je vu ces
+personnes-la?" et, tout a coup, il reconnut un geste de la main: c'etait
+sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges.
+
+Son coeur battait a l'etouffer; il ne s'arreta pas cependant; il voulait
+les voir; et il les suivit. On eut dit un menage, un bon menage de bons
+bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement
+en le regardant parfois de cote. Parent la voyait alors de profil,
+reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa
+bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le
+preoccupait. Comme il etait grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir
+la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le
+col en boucles frisees. C'etait Georget, ce haut garcon aux jambes nues,
+qui allait, ainsi qu'un petit homme, a cote de sa mere.
+
+Comme ils s'etaient arretes devant un magasin, il les vit soudain
+tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au
+contraire, plus fraiche que jamais, avait plutot engraisse; Georges
+etait devenu meconnaissable, si different de jadis!
+
+Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devanca
+a grands pas pour revenir; et les revoir, de tout pres, en face. Quand
+il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir
+dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit
+tourna la tete et regarda ce maladroit avec des yeux mecontents. Alors
+Parent s'enfuit, frappe, poursuivi, blesse par ce regard. Il s'enfuit
+a la facon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir ete vu et
+reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'a sa
+brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise.
+
+Il but trois absinthes, ce soir-la.
+
+Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre.
+Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles,
+pere, mere, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer
+diner chez eux. Cette vision nouvelle effacait l'ancienne. C'etait autre
+chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur.
+Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aime et tant
+embrasse jadis, disparaissait dans un passe lointain et fini, et il en
+voyait un nouveau, comme un frere du premier, un garconnet aux mollets
+nus, qui ne le connaissait pas, celui-la! Il souffrait affreusement de
+cette pensee. L'amour du petit etait mort; aucun lien n'existait plus
+entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait
+meme regarde d'un oeil mechant.
+
+Puis, peu a peu, son ame se calma encore; ses tortures mentales
+s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits
+devint indecise, plus rare. Il se remit a vivre a peu pres comme tout le
+monde, comme tous les desoeuvres qui boivent des bocks sur des tables
+de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours rape des
+banquettes.
+
+Il vieillit dans la fumee des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme
+du gaz, considera comme des evenements le bain de chaque semaine, la
+taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vetement neuf ou
+d'un chapeau. Quand il arrivait a sa brasserie coiffe d'un nouveau
+couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de
+s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait
+de differentes facons, et demandait enfin a son amie, la dame du
+comptoir, qui le regardait avec interet: "Trouvez-vous qu'il me va
+bien?"
+
+Deux ou trois fois par an il allait au theatre; et, l'ete, il passait
+quelquefois ses soirees dans un cafe-concert des Champs-Elysees. Il en
+rapportait dans sa tete des airs qui chantaient au fond de sa memoire
+pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait meme en battant la mesure
+avec son pied, lorsqu'il etait assis devant son bock.
+
+Les annees se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles
+etaient vides.
+
+Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait a la mort sans remuer,
+sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la
+grande glace ou il appuyait son crane plus denude chaque jour refletait
+les ravages du temps qui passe et fuit en devorant les hommes, les
+pauvres hommes.
+
+Il ne pensait plus que rarement, a present, au drame affreux ou avait
+sombre sa vie, car vingt ans s'etaient ecoules depuis cette soiree
+effroyable.
+
+Mais l'existence qu'il s'etait faite ensuite l'avait use, amolli,
+epuise; et souvent le patron de sa brasserie, le sixieme patron depuis
+son entree dans cet etablissement, lui disait: "Vous devriez vous
+secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller a
+la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques
+mois."
+
+Et quand son client venait de sortir, ce commercant communiquait ses
+reflexions a sa caissiere. "Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton,
+ca ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc a aller aux
+environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en
+vous. Voila bientot l'ete, ca le retapera."
+
+Et la caissiere, pleine de pitie et de bienveillance pour ce
+consommateur obstine, repetait chaque jour a Parent: "Voyons, Monsieur,
+decidez-vous a prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait
+beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!"
+
+Et elle lui communiquait ses reves, les reves poetiques et simples de
+toutes les pauvres filles enfermees d'un bout a l'autre de l'annee
+derriere les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie
+factice et bruyante de la rue, en songeant a la vie calme et douce des
+champs, a la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur
+les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivieres, sur les
+vaches couchees dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes
+les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses,
+blanches, si gentilles, si fraiches, si parfumees, toutes les fleurs
+de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros
+bouquets.
+
+Elle prenait plaisir a lui parler sans cesse de son desir eternel,
+irrealise et irrealisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait
+plaisir a l'ecouter. Il venait s'asseoir maintenant a cote du comptoir
+pour causer avec Mlle Zoe et discuter sur la campagne avec elle. Alors,
+peu a peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait
+vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville.
+
+Un matin il demanda:
+
+--Savez-vous ou on peut bien dejeuner aux environs de Paris?
+
+Elle repondit:
+
+--Allez donc a la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli!
+
+Il s'y etait promene autrefois au moment de ses fiancailles. Il se
+decida a y retourner.
+
+Il choisit un dimanche, sans raison speciale, uniquement parce qu'il est
+d'usage de sortir le dimanche, meme quand on ne fait rien en semaine.
+
+Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain.
+
+C'etait au commencement de juillet, par un jour eclatant et chaud. Assis
+contre la portiere de son wagon, il regardait courir les arbres et les
+petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste,
+ennuye d'avoir cede a ce desir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le
+paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il
+serait volontiers descendu a chaque station pour s'asseoir au cafe
+apercu derriere la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier
+train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long,
+tres long. Il restait assis des journees entieres pourvu qu'il eut
+sous les yeux les memes choses immobiles, mais il trouvait enervant et
+fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays
+tout entier, tandis que lui-meme ne faisait pas un mouvement.
+
+Il s'interessa a la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous
+le pont de Chatou il apercut des yoles qui passaient enlevees a grands
+coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: "Voila des
+gaillards qui ne doivent pas s'embeter!"
+
+Le long ruban de riviere deroule des deux cotes du pont du Pecq eveilla,
+dans le fond de son coeur, un vague desir de promenade au bord des
+berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui precede la gare de
+Saint-Germain pour s'arreter bientot au quai d'arrivee.
+
+Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains
+derriere le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de
+fer, il s'arreta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'etalait
+en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplee de
+grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches
+traversaient ce large pays, des bouts de forets le boisaient par places,
+les etangs du Vesinet brillaient comme des plaques d'argent, et les
+coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une
+brume legere et bleuatre qui les laissait a peine deviner. Le soleil
+baignait de sa lumiere abondante et chaude tout le grand paysage un
+peu voile par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffee
+s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la
+Seine, qui se deroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines,
+contournait les villages et longeait les collines.
+
+Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des seves, caressait
+la peau, penetrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur,
+alleger l'esprit, vivifier le sang.
+
+Parent, surpris, la respirait largement, les yeux eblouis par l'etendue
+du paysage; et il murmura: "Tiens, on est bien ici."
+
+Puis il fit quelques pas, et s'arreta de nouveau pour regarder. Il
+croyait decouvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les
+choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son ame, des
+evenements ignores, des bonheurs entrevus, des joies inexplorees,
+tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupconne et qui s'ouvrait
+brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitee.
+
+Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminee par la
+clarte violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt annees de cafe,
+mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en
+aller la-bas, la-bas, chez des peuples etrangers, sur des terres peu
+connues, au dela des mers, s'interesser a tout ce qui passionne les
+autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes,
+la vie mysterieuse, charmante ou poignante, toujours changeante,
+toujours inexplicable et curieuse.
+
+Maintenant il etait trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'a la
+mort, sans famille, sans amis, sans esperances, sans curiosite pour
+rien. Une detresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de
+se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son
+engourdissement! Toutes les pensees, tous les reves, tous les desirs qui
+dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'etaient reveilles, remues
+par ce rayon de soleil sur les plaines.
+
+Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait
+perdre la tete, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour
+dejeuner, s'etourdir avec du vin et de l'alcool et parler a quelqu'un,
+au moins.
+
+Il prit une petite table dans les bosquets d'ou l'on domine toute la
+campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite.
+
+D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se
+sentait mieux; il n'etait plus seul.
+
+Dans une tonnelle, trois personnes dejeunaient. Il les avait regardees
+plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifferents.
+
+Tout a coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font
+tressaillir les moelles.
+
+Elle avait dit, cette voix: "Georges, tu vas decouper le poulet."
+
+Et une autre voix repondit: "Oui, maman."
+
+Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels
+etaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme etait
+toute blanche, tres forte, une vieille dame serieuse et respectable; et
+elle mangeait en avancant la tete, par crainte des taches, bien qu'elle
+eut recouvert ses seins d'une serviette. Georges etait devenu un homme.
+Il avait de la barbe, de cette barbe inegale et presque incolore qui
+frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute
+forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute.
+Parent le regardait, stupefait! C'etait la Georges, son fils?--Non, il
+ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun
+entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les epaules un peu
+voutees.
+
+Donc ces trois etres semblaient heureux et contents; ils venaient
+dejeuner a la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une
+existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis
+chaud et peuple, peuple par tous les riens qui font la vie agreable, par
+toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on
+echange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vecu ainsi, grace a
+lui Parent, avec son argent, apres l'avoir trompe, vole, perdu! Ils
+l'avaient condamne, lui, l'innocent, le naif, le debonnaire, a toutes
+les tristesses de la solitude, a l'abominable vie qu'il avait menee
+entre un trottoir et un comptoir, a toutes les tortures morales et a
+toutes les miseres physiques! Ils avaient fait de lui un etre inutile,
+perdu, egare dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans
+attentes, qui n'esperait rien de rien et de personne. Pour lui la terre
+etait vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir
+les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris,
+ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derriere aucune porte, la
+figure cherchee, cherie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit
+en vous apercevant. Et cette idee surtout le travaillait, l'idee de la
+porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derriere.
+
+Et c'etait la faute de ces trois miserables, cela! la faute de cette
+femme indigne, de cet ami infame et de ce grand garcon blond qui prenait
+des airs arrogants.
+
+Il en voulait maintenant a l'enfant autant qu'aux deux autres!
+N'etait-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait garde,
+aime, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lache bien vite la
+mere et le petit s'il n'avait pas su que le petit etait a lui, bien a
+lui? Est-ce qu'on eleve les enfants des autres?
+
+Donc, ils etaient la, tout pres, ces trois malfaiteurs qui l'avaient
+tant fait souffrir.
+
+Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes
+ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses desespoirs. Il
+s'exasperait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de
+les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tete de
+Limousin qu'il voyait, a toute seconde, se baisser vers son assiette et
+se relever aussitot.
+
+Et ils continueraient a vivre ainsi, sans soucis, sans inquietudes
+d'aucune sorte. Non, non. C'en etait trop a la fin! Il se vengerait; il
+allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais
+comment? Il cherchait, revait des choses effroyables comme il en arrive
+dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait,
+coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas
+laisser echapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
+jamais.
+
+Soudain, il eut une idee, une idee terrible; et il cessa de boire pour
+la murir. Un sourire plissait ses levres; il murmurait: "Je les tiens.
+Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir."
+
+Un garcon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur desire ensuite?
+
+--Rien. Du cafe et du cognac, du meilleur.
+
+Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop
+de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il
+attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement
+sur la terrasse ou dans la foret. Quand ils seraient un peu eloignes,
+il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il
+n'etait pas trop tot d'ailleurs, apres vingt-trois ans de souffrances.
+Ah! ils ne soupconnaient guere ce qui allait leur arriver.
+
+Ils achevaient doucement leur dejeuner, en causant avec securite. Parent
+ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes.
+La figure de sa femme, surtout, l'exasperait. Elle avait pris un air
+hautain, un air de devote grasse, de devote inabordable, cuirassee de
+principes, blindee de vertu.
+
+Puis, ils payerent l'addition et se leverent. Alors il vit Limousin. On
+eut dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses
+beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les
+revers de sa redingote.
+
+Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur
+l'oreille. Parent, aussitot, les suivit.
+
+Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirerent le paysage avec
+placidite, comme admirent les gens repus; puis ils entrerent dans la
+foret.
+
+Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se
+cachant pour ne point eveiller trop tot leur attention.
+
+Ils allaient a petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiede.
+Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, a son
+cote, en epouse sure et fiere d'elle. Georges abattait des feuilles avec
+sa badine, et franchissait parfois les fosses de la route, d'un saut
+leger de jeune cheval ardent pret a s'emporter dans le feuillage.
+
+Parent, peu a peu, se rapprochait, haletant d'emotion et de fatigue;
+car il ne marchait plus jamais. Bientot il les rejoignit, mais une peur
+l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devanca, pour
+revenir sur eux et les aborder en face.
+
+Il allait, le coeur battant, les sentant derriere lui maintenant, et il
+se repetait: "Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est
+le moment."
+
+Il se retourna. Ils s'etaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au
+pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours.
+
+Alors il se decida, et il revint a pas rapides. S'etant arrete devant
+eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix breve, d'une
+voix cassee par l'emotion:
+
+--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas?
+
+Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou.
+
+Il reprit:
+
+--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis
+Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que
+c'etait fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
+mais non, me voila revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant.
+
+Henriette, effaree, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: "Oh!
+mon Dieu!"
+
+Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mere, Georges s'etait leve,
+pret a le saisir au collet.
+
+Limousin, atterre, regardait avec des yeux effares ce revenant qui,
+ayant souffle quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous
+expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompe, vous
+m'avez condamne a une vie de forcat, et vous avez cru que je ne vous
+rattraperais pas!
+
+Mais le jeune homme le prit par les epaules, et le repoussant:
+
+--Etes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien
+vite ou je vais vous rosser, moi!
+
+Parent repondit:
+
+--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-la.
+
+Mais Georges, exaspere, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit:
+
+--Lache-moi donc. Je suis ton pere... Tiens, regarde s'ils me
+reconnaissent maintenant, ces miserables!
+
+Effare, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mere.
+
+Parent, libre, s'avanca vers elle:
+
+--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri
+Parent, et que je suis son pere puisqu'il se nomme Georges Parent,
+puisque vous etes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon
+argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je
+vous ai chasses de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chasses
+de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infame,
+avec votre amant!
+
+--Dites-lui ce que j'etais, moi, un brave homme, epouse par vous pour ma
+fortune, et trompe depuis le premier jour. Dites-lui qui vous etes et
+qui je suis...
+
+Il balbutiait, haletait, emporte par la colere.
+
+La femme cria d'une voix dechirante:
+
+--Paul, Paul, empeche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empeche-le,
+qu'il ne dise pas cela devant mon fils!
+
+Limousin, a son tour, s'etait leve. Il murmura, d'une voix tres basse:
+
+--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites.
+
+Parent reprit avec emportement:
+
+--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose
+que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans.
+
+Puis, se tournant vers Georges, eperdu, qui s'etait appuye contre un
+arbre:
+
+--Ecoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pense que ce
+n'etait pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me desesperer.
+Tu etais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporte en me jurant
+que je n'etais pas ton pere, mais que ton pere, c'etait lui! A-t-elle
+menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande.
+
+Il s'avanca tout pres d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main
+dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de
+me dire lequel de nous est le pere de ce jeune homme: lui ou moi; votre
+mari ou votre amant. Allons, allons, dites!
+
+Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur:
+
+--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour ou tu te
+sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle
+ne repond pas, reponds toi-meme. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle.
+Dis, es-tu le pere de ce garcon? Allons, allons, parle!
+
+Il revint vers sa femme.
+
+--Si vous ne voulez pas me le dire a moi, dites-le a votre fils au
+moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est
+son pere. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne
+peux pas te le dire, mon garcon.
+
+Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras
+comme un epileptique.
+
+--Voila... voila... Repondez donc... Elle ne sait pas... Je parie
+qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle
+couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait...
+personne... Est-ce qu'on sait ces choses-la?... Tu ne le sauras pas non
+plus, mon garcon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais...
+Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas...
+Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait...
+Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis...
+Bonsoir... c'est fini... Si elle se decide a te le dire, tu viendras me
+l'apprendre, hotel des Continents, n'est-ce pas?... Ca me fera plaisir
+de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrement...
+
+Et il s'en alla en gesticulant, continuant a parler seul, sous les
+grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de seves. Il ne
+se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une
+poussee de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporte par
+son idee fixe.
+
+Tout a coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta
+dedans. Durant la route, sa colere s'apaisa, il reprit ses sens et il
+rentra dans Paris, stupefait de son audace.
+
+Il se sentait brise comme si on lui eut rompu les os. Il alla cependant
+prendre un bock a sa brasserie.
+
+En le voyant entrer, Mlle Zoe, surprise, lui demanda:--Deja revenu?
+Est-ce que vous etes fatigue?
+
+Il repondit:--Oui... oui... tres fatigue... tres fatigue.... Vous
+comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
+retournerai point, a la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici.
+Desormais, je ne bougerai plus.
+
+Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgre l'envie qu'elle
+en avait.
+
+Pour la premiere fois de sa vie il se grisa tout a fait, ce soir-la, et
+on dut le rapporter chez lui.
+
+
+
+LA BETE A MAIT' BELHOMME
+
+
+La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs
+attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hotel du Commerce tenu
+par Malandain fils.
+
+C'etait une voiture jaune, montee sur des roues jaunes aussi autrefois,
+mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de
+devant etaient toutes petites; celles de derriere, hautes et freles,
+portaient le coffre difforme et enfle comme un ventre de bete. Trois
+rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les tetes
+enormes et les gros genoux ronds, attelees en arbalete, devaient trainer
+cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les
+chevaux semblaient endormis deja devant l'etrange vehicule.
+
+Le cocher Cesaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple
+cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et
+d'escalader l'imperiale, la face rougie par le grand air des champs,
+les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus
+clignotants sous les coups de vent et de grele, apparut sur la porte de
+l'hotel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers
+ronds, pleins de volailles effarees, attendaient devant les paysannes
+immobiles. Cesaire Horlaville les prit l'un apres l'autre et les posa
+sur le toit de sa voiture; puis il y placa plus doucement ceux qui
+contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs
+de grain, de menus paquets enveloppes de mouchoirs, de bouts de toile ou
+de papiers. Puis il ouvrit la porte de derriere et, tirant une liste de
+sa poche, il lut en appelant:
+
+--Monsieur le cure de Gorgeville.
+
+Le pretre s'avanca, un grand homme puissant, large, gros, violace et
+d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les
+femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde.
+
+--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?
+
+L'homme se hata, long, timide, enredingote jusqu'aux genoux; et il
+disparut a son tour dans la porte ouverte.
+
+--Mait' Poiret, deux places.
+
+Poiret s'en vint, haut et tortu, courbe par la charrue, maigri par
+l'abstinence, osseux, la peau sechee par l'oubli des lavages. Sa femme
+le suivait, petite et maigre, pareille a une bique fatiguee, portant a
+deux mains un immense parapluie vert.
+
+--Mait' Rabot, deux places.
+
+Rabot hesita, etant de nature perplexe. Il demanda: "C'est ben me
+qu't'appelles?"
+
+Le cocher, qu'on avait surnomme "degourdi", allait repondre une facetie,
+quand Rabot piqua une tete vers la portiere, lance en avant par une
+poussee de sa femme, une gaillarde haute et carree dont le ventre etait
+vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs.
+
+Et Rabot fila dans la voiture a la facon d'un rat qui rentre dans son
+trou.
+
+--Mait' Caniveau.
+
+Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et
+s'engouffra a son tour dans l'interieur du coffre jaune.
+
+--Mait' Belhomme.
+
+Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face
+dolente, un mouchoir applique sur l'oreille comme s'il souffrait d'un
+fort mal de dents.
+
+Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulieres
+vestes de drap noir ou verdatre, vetements de ceremonie qu'ils
+decouvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs etaient coiffes
+de casquettes de soie, hautes comme des tours, supreme elegance dans la
+campagne normande.
+
+Gesaire Horlaville referma la portiere de sa boite, puis monta sur son
+siege et fit claquer son fouet.
+
+Les trois chevaux parurent se reveiller et, remuant le cou, firent
+entendre un vague murmure de grelots.
+
+Le cocher, alors, hurlant: "Hue!" de toute sa poitrine, fouailla les
+betes a tour de bras. Elles s'agiterent, firent un effort, et se mirent
+en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derriere elles, la voiture,
+secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts,
+faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que
+chaque ligne de voyageurs, ballottee et balancee par les secousses,
+avait des reflux de flots a tous les remous des cahots.
+
+On se tut d'abord, par respect pour le cure, qui genait les
+epanchements. Il se mit a parler le premier, etant d'un caractere
+loquace et familier.
+
+--Eh bien, mait' Caniveau, dit-il, ca va-t-il comme vous voulez?
+
+L'enorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre
+liait avec l'ecclesiastique, repondit en souriant:
+
+--Toutd'meme, m'sieu l'cure, toutd'meme, et d'vote part?
+
+--Oh! d'ma part, ca va toujours.
+
+--Et vous, mait'Poiret? demanda l'abbe.
+
+--Oh! me, ca irait, n'etaient les cossards (colzas) qui n'donneront
+guere c't'annee; et, vu les affaires, c'est la-dessus qu'on s'rattrape.
+
+--Que voulez-vous, les temps sont durs.
+
+--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande
+femme de mait'Rabot.
+
+Comme elle etait d'un village voisin, le cure ne la connaissait que de
+nom.
+
+--C'est vous, la Blondel? dit-il.
+
+--Oui, c'est me, qu'a epouse Rabot.
+
+Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une
+grande inclinaison de tete en avant, comme pour dire: "C'est bien moi
+Rabot, qu'a epouse la Blondel."
+
+Soudain mait' Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son
+oreille, se mit a gemir d'une facon lamentable. Il faisait "gniau...
+gniau... gniau" en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance.
+
+--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le cure.
+
+Le paysan cessa un instant de geindre pour repondre:--Non point...
+m'sieu le cure.... C'est point des dents... c'est d'l'oreille, du fond
+d'l'oreille.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un depot?
+
+--J'sais point si c'est un depot, mais j'sais ben qu'c'est eune bete,
+un' grosse bete, qui m'a entre d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans
+l'grenier.
+
+--Un' bete. Vous etes sur?
+
+--Si j'en suis sur? Comme du Paradis, m'sieu le cure, vu qu'a m'grignote
+l'fond d'l'oreille. A m'mange la tete, pour sur! a m'mange la tete? Oh!
+gniau... gniau... gniau.... Et il se remit a taper du pied.
+
+Un grand interet s'etait eveille dans l'assistance. Chacun donnait son
+avis. Poiret voulait que ce fut une araignee, l'instituteur que ce fut
+une chenille. Il avait vu ca une fois deja a Campemuret, dans l'Orne, ou
+il etait reste six ans; meme la chenille etait entree dans la tete et
+sortie parle nez. Mais l'homme etait demeure sourd de cette oreille-la,
+puisqu'il avait le tympan creve.
+
+--C'est plutot un ver, declara le cure.
+
+Mait' Belhomme, la tete renversee de cote et appuyee contre la portiere,
+car il etait monte le dernier, gemissait toujours.
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune fremi,
+eune grosso fremi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le cure... a
+galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misere!!...
+
+--T'as point vu l'medecin? demanda Caniveau.
+
+--Pour sur, non.
+
+--D'ou vient ca?
+
+La peur du medecin sembla guerir Belhomme.
+
+Il se redressa, sans toutefois lacher son mouchoir.
+
+--D'ou vient ca! T'as des sous pour eusse, te, pour ces faineants-la? Y
+s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ca
+fait, deusse ecus de cent sous, deusse ecus, pour sur... Et qu'est-ce
+qu'il aurait fait, dis, ca faineant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait?
+Sais-tu, te?
+
+Caniveau riait.
+
+--Non j'sais point? Ousque tu vas, comme ca?
+
+--J'vas t'au Havre ve Chambrelan.
+
+--Que Chambrelan?
+
+--L'guerisseux, donc.
+
+--Que guerisseux?
+
+--L'guerisseux qu'a gueri mon pe.
+
+--Ton pe?
+
+--Oui, mon pe, dans l'temps.
+
+--Que qu'il avait, ton pe?
+
+--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe.
+
+--Que qui li a fait ton Chambrelan?
+
+--Il y a manie l'dos comm' pou' fe du pain, avec les deux mains donc! Et
+ca y a passe en une couple d'heures!
+
+Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononce des paroles,
+mais il n'osait pas dire ca devant le cure.
+
+Caniveau reprit en riant:
+
+--C'est-il point queque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris cu
+trou-la pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fe sauver.
+
+Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commenca a imiter les
+aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait,
+piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit a rire dans la voiture, meme
+l'instituteur qui ne riait jamais.
+
+Cependant, comme Belhomme paraissait fache qu'on se moquat de lui, le
+cure detourna la conversation et, s'adressant a la grande femme de
+Rabot:
+
+--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille?
+
+--Que oui, m'sieu le cure... Que c'est dur a elever!
+
+Rabot opinait de la tete, comme pour dire: "Oh! oui, c'est dur a
+elever."
+
+--Combien d'enfants?
+
+Elle declara avec autorite, d'une voix forte et sure:
+
+--Seize enfants, m'sieu l'cure! Quinze de mon homme!
+
+Et Rabot se mit a sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait
+fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on
+n'en pouvait point douter. Il en etait fier, parbleu!
+
+De qui le seizieme? Elle ne le dit pas. C'etait le premier, sans doute?
+On le savait peut-etre, car on ne s'etonna point. Caniveau lui-meme
+demeura impassible.
+
+Mais Belhomme se mit a gemir:
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh!
+misere!...
+
+La voiture s'arretait au cafe Polyte. Le cure dit: "Si on vous coulait
+un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-etre sortir. Voulez-vous
+essayer?
+
+--Pour sur! J'veux ben.
+
+Et tout le monde descendit pour assister a l'operation.
+
+Le pretre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il
+chargea l'instituteur de tenir bien inclinee la tete du patient; puis,
+des que le liquide aurait penetre dans le canal, de la renverser
+brusquement.
+
+Mais Caniveau, qui regardait deja dans l'oreille de Belhomme pour voir
+s'il ne decouvrirait pas la bete a l'oeil nu, s'ecria:
+
+--Cre nom d'un nom, que marmelade! Faut deboucher ca, mon vieux. Jamais
+ton lapin sortira dans c'te confiture-la. Il s'y collerait les quat'
+pattes.
+
+Le cure examina a son tour le passage et le reconnut trop etroit et trop
+embourbe pour tenter l'expulsion de la bete. Ce fut l'instituteur qui
+debarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au
+milieu de l'anxiete generale, le pretre versa, dans ce conduit nettoye,
+un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans
+le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tole sur la
+cuvette, comme s'il eut voulu la devisser. Quelques gouttes retomberent
+dans le vase blanc. Tous les voyageurs se precipiterent. Aucune bete
+n'etait sortie.
+
+Cependant Belhomme declarant: "Je sens pu rien", le
+cure, triomphant, s'ecria: "Certainement elle est noyee." Tout le monde
+etait content. On remonta dans la voiture.
+
+Mais a peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris
+terribles. La bete s'etait reveillee et etait devenue furieuse. Il
+affirmait meme qu'elle etait entree dans la tete maintenant, qu'elle lui
+devorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme
+de Poiret, le croyant possede du diable, se mit a pleurer en faisant le
+signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta
+qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les
+mouvements de la bete, semblait la voir, la suivre du regard: "Tenez,
+v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... que misere!"
+
+Caniveau s'impatientait: "C'est l'iau qui la rend enragee, c'te bete.
+All' est p't-etre ben accoutumee au vin."
+
+On se remit a rire. Il reprit: "Quand j'allons arriver au cafe Bourboux,
+donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure."
+
+Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit a crier comme si on
+lui arrachait l'ame. Le cure fut oblige de lui soutenir la tete. On pria
+Cesaire Horlaville d'arreter a la premiere maison rencontree.
+
+C'etait une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporte;
+puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'operation.
+Caniveau conseillait toujours de meler de l'eau-de-vie a l'eau, afin de
+griser et d'endormir la bete, de la tuer peut-etre. Mais le cure prefera
+du vinaigre.
+
+On fit couler le melange goutte a goutte, cette fois, afin qu'il
+penetrat jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe
+habite.
+
+Une cuvette ayant ete de nouveau apportee, Belhomme fut retournee tout
+d'une piece par le cure et Caniveau, ces deux colosses, tandis que
+l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien
+vider l'autre.
+
+Cesaire Horlaville, lui-meme, etait entre pour voir, son fouet a la
+main.
+
+Et soudain, on apercut au fond de la cuvette un petit point brun, pas
+plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'etait une
+puce! Des cris d'etonnement s'eleverent, puis des rires eclatants. Une
+puce! Ah! elle etait bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la
+cuisse, Cesaire Horlaville fit claquer son fouet; le cure s'esclaffait a
+la facon des anes qui braient, l'instituteur riait comme on eternue,
+et les deux femmes poussaient de petits cris de gaiete pareils au
+gloussement des poules.
+
+Belhomme s'etait assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la
+cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colere joyeuse
+dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau.
+
+Il grogna: "Te v'la, charogne," et cracha dessus.
+
+Le cocher, fou de gaiete, repetait: "Eune puce, eune puce, ah! te v'la,
+sacre pucot, sacre pucot, sacre pucot!"
+
+Puis, s'etant un peu calme, il cria: "Allons, en route! V'la assez de
+temps perdu."
+
+Et les voyageurs, riant toujours, s'en allerent vers la voiture.
+
+Cependant Belhomme, venu le dernier, declara: "Me, j'm'en r'tourne a
+Criquetot. J'ai pu que fe au Havre a cette heure."
+
+Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place!
+
+--Je t'en de que la moitie pisque j'ai point passe mi-chemin.
+
+--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout.
+
+Et une dispute commenca qui devint bientot une querelle furieuse:
+Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Cesaire Horlaville
+affirmait qu'il en recevrait quarante.
+
+Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.
+
+Caniveau redescendit.
+
+--D'abord, tu des quarante sous au cure, t'entends, et pi une tournee
+a tout le monde, ca fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt a
+Cesaire. Ca va-t-il, degourdi?
+
+Le cocher, enchante de voir Belhomme debourser trois francs soixante et
+quinze, repondit:--Ca va!
+
+--Allons, paye.
+
+--J'payerai point. L'cure n'est pas medecin d'abord.
+
+--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture a Cesaire et
+j't'emporte au Havre.
+
+Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un
+enfant.
+
+L'autre vit bien qu'il faudrait ceder. Il tira sa bourse, et paya.
+
+Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme
+retournait a Criquetot, et tous les voyageurs, muets a present,
+regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancee sur
+ses longues jambes.
+
+
+
+A VENDRE
+
+
+Partir a pied, quand le soleil se leve, et marcher dans la rosee, le
+long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse!
+
+Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumiere, par la
+narine avec l'air leger, par la peau avec les souffles du vent.
+
+Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de
+certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation
+delicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontre au
+detour d'une route, a l'entree d'un vallon, au bord d'une riviere, ainsi
+qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un
+jour, entre autres. J'allais, le long de l'Ocean breton, vers la pointe
+du Finistere. J'allais, sans penser a rien, d'un pas rapide, le long des
+flots. C'etait dans les environs de Quimperle, dans cette partie la plus
+douce et la plus belle de la Bretagne.
+
+Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de
+vingt ans, vous refont des esperances et vous redonnent des reves
+d'adolescents.
+
+J'allais, par un chemin a peine marque, entre les bles et les vagues.
+Les bles ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient a peine. On
+sentait bien l'odeur douce des champs murs et l'odeur marine du varech.
+J'allais sans penser a rien, devant moi, continuant mon voyage commence
+depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les cotes. Je me sentais
+fort, agile, heureux et gai. J'allais.
+
+Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie
+inconsciente, profonde, charnelle, joie de bete qui court dans l'herbe,
+ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin
+des chants pieux. Une procession peut-etre, car c'etait un dimanche.
+Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros
+bateaux de peche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants,
+allant au pardon de Plouneven.
+
+Ils longeaient la rive, doucement, pousses a peine par une brise molle
+et essoufflee qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'epuisant
+aussitot, les laissait retomber, flasques, le long des mats.
+
+Les lourdes barques glissaient lentement, chargees de monde. Et tout ce
+monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffes du grand
+chapeau, poussaient leur" notes puissantes, les femmes criaient leurs
+notes aigues, et les voix greles des enfants passaient comme des sons de
+fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers
+des cinq bateaux clamaient le meme cantique, dont le rythme monotone
+s'elevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derriere
+l'autre, tout pres l'un de l'autre.
+
+Ils passerent devant moi, contre moi, et je les vis s'eloigner,
+j'entendis s'affaiblir et s'eteindre leur chant.
+
+Et je me mis a rever a des choses delicieuses, comme revent les tout
+jeunes gens, d'une facon puerile et charmante.
+
+Comme il fuit vite, cet age de la reverie, le seul age heureux de
+l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais
+morose et desole quand on porte en soi la faculte divine de s'egarer
+dans les esperances, des qu'on est seul. Quel pays de fees, celui ou
+tout arrive, dans l'hallucination de la pensee qui vagabonde! Comme la
+vie est belle sous la poudre d'or des songes!
+
+Helas! c'est fini, cela!
+
+Je me mis a rever. A quoi? A tout ce qu'on attend sans cesse, a tout ce
+qu'on desire, a la fortune, a la gloire, a la femme.
+
+Et j'allais, a grands pas rapides, caressant de la main la tete blonde
+des bles qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau
+comme si j'eusse touche des cheveux.
+
+Je contournai un petit promontoire et j'apercus, au fond d'une plage
+etroite et ronde, une maison blanche, batie sur trois terrasses qui
+descendaient jusqu'a la greve.
+
+Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le
+sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on
+croit connaitre depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils
+plaisent a votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus?
+qu'on n'ait point vecu la autrefois? Tout vous seduit, vous enchante,
+la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du
+sable!
+
+Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres
+fruitiers avaient pousse le long des terrasses qui descendaient vers
+l'eau, comme des marches geantes. Et chacune portait, ainsi qu'une
+couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genets d'Espagne en
+fleur!
+
+Je m'arretai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aime la
+posseder, y vivre, toujours!
+
+Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'apercus, sur
+un des piliers de la barriere, un grand ecriteau: "_A vendre_."
+
+J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eut offerte,
+comme si on me l'eut donnee, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je
+n'en sais rien!
+
+"A vendre." Donc elle n'etait presque plus a quelqu'un, elle pouvait
+etre a tout le monde, a moi, a moi! Pourquoi cette joie, cette sensation
+d'allegresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne
+l'acheterais point! Comment l'aurais-je payee? N'importe, elle etait a
+vendre. L'oiseau en cage appartient a son maitre, l'oiseau dans l'air
+est a moi, n'etant a aucun autre.
+
+Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades
+superposees, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifies, ses
+touffes de genets d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque
+terrasse.
+
+Quand je fus sur la derniere, je regardai l'horizon. La petite plage
+s'etendait a mes pieds, ronde et sablonneuse, separee de la haute mer
+par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entree et devaient
+briser les vagues aux jours de grosse mer.
+
+Sur la pointe, en face, deux pierres enormes, l'une debout, l'autre
+couchee dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils a deux epoux
+etranges, immobilises par quelque malefice, semblaient regarder
+toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui
+connaissaient depuis des siecles, cette baie autrefois solitaire, la
+petite maison qu'ils verraient s'ecrouler, s'emietter, s'envoler,
+disparaitre, la petite maison a vendre!
+
+Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime!
+
+Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonne chez moi. Une femme vint
+ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vetue de noir, coiffee de
+blanc, qui ressemblait a une beguine. Il me sembla que je la connaissais
+aussi, cette femme.
+
+Je lui dis:--Vous n'etes pas Bretonne, vous?
+
+Elle repondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous
+venez pour visiter la maison?
+
+--Eh! oui, parbleu.
+
+Et j'entrai.
+
+Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je
+m'etonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.
+
+Je penetrai dans le salon, un joli salon tapisse de nattes, et qui
+regardait la mer par trois larges fenetres. Sur la cheminee, des
+potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle
+aussitot, persuade que je la reconnaitrais aussi. Et je la reconnus,
+bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontree. C'etait elle,
+elle-meme, celle que j'attendais, que je desirais, que j'appelais,
+dont le visage hantait mes reves. Elle, celle qu'on cherche toujours,
+partout, celle qu'on va voir dans la rue tout a l'heure, qu'on va
+trouver sur la route dans la campagne des qu'on apercoit une ombrelle
+rouge sur les bles, celle qui doit etre deja arrivee dans l'hotel ou
+j'entre en voyage, dans le wagon ou je vais monter, dans le salon dont
+la porte s'ouvre devant moi.
+
+C'etait elle, assurement, indubitablement elle! Je la reconnus a ses
+yeux qui me regardaient, a ses cheveux roules a l'anglaise, a sa bouche
+surtout, a ce sourire que j'avais devine depuis longtemps.
+
+Je demandai aussitot:--Quelle est cette femme?
+
+La bonne a tete de beguine repondit sechement :--C'est Madame.
+
+Je repris:--C'est votre maitresse?
+
+Elle repliqua avec son air devot et dur:
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+Je m'assis et je prononcai:--Contez-moi ca.
+
+Elle demeurait stupefaite, immobile, silencieuse.
+
+J'insistai:--C'est la proprietaire de cette maison, alors!
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--A qui appartient donc cette maison?
+
+--A mon maitre, monsieur Tournelle.
+
+J'etendis le doigt vers la photographie.
+
+--Et cette femme, qu'est-ce que c'est?
+
+--C'est Madame.
+
+--La femme de votre maitre?
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--Sa maitresse alors?
+
+La beguine ne repondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par
+une colere confuse contre cet homme qui avait trouve cette femme.
+
+--Ou sont-ils maintenant?
+
+La bonne murmura:
+
+--Monsieur est a Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.
+
+Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble.
+
+--Non, Monsieur.
+
+Je fus ruse; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrive, je
+pourrai peut-etre rendre service a votre maitre. Je connais cette femme,
+c'est une mechante!
+
+La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle
+eut confiance.
+
+--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maitre bien malheureux. Il a fait sa
+connaissance en Italie et il l'a ramenee avec lui comme s'il l'avait
+epousee. Elle chantait tres bien. Il l'aimait, Monsieur, que ca faisait
+pitie de le voir. Et ils ont ete en voyage dans ce pays-ci, l'an
+dernier. Et ils ont trouve cette maison qui avait ete batie par un fou,
+un vrai fou pour s'installer a deux lieues du village. Madame a voulu
+l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maitre. Et il a achete
+la maison pour lui faire plaisir.
+
+Ils y sont demeures tout l'ete dernier, Monsieur, et presque tout
+l'hiver.
+
+Et puis, voila qu'un matin, a l'heure du dejeuner, Monsieur
+m'appelle:--Cesarine, est-ce que Madame est rentree?
+
+--Mais non, Monsieur.
+
+On attendit toute la journee. Mon maitre etait comme un furieux. On
+chercha partout, on ne la trouva pas. Elle etait partie, Monsieur, on
+n'a jamais su ou ni comment.
+
+Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la beguine, de la
+prendre par la taille et de la faire danser dans le salon!
+
+Ah! elle etait partie, elle s'etait sauvee, elle l'avait quitte
+fatiguee, degoutee de lui! Comme j'etais heureux!
+
+La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin a mourir, et il est
+retourne a Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On
+en demande vingt mille francs.
+
+Mais je n'ecoutais plus! Je pensais a elle! Et, tout a coup, il me
+sembla que je n'avais qu'a repartir pour la trouver, qu'elle avait du
+revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille
+maison, qu'elle aurait tant aimee, sans lui.
+
+Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la
+photographie, et je m'enfuis en courant et baisant eperdument le doux
+visage entre dans le carton.
+
+Je regagnai la route et me remis a marcher, en la regardant, elle!
+Quelle joie qu'elle fut libre, qu'elle se fut sauvee! Certes, j'allais
+la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante,
+puisqu'elle l'avait quitte! Elle l'avait quitte parce que mon heure
+etait venue!
+
+Elle etait libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'a la
+trouver puisque je la connaissais.
+
+Et je caressais toujours les tetes ployantes des bles murs, je buvais
+l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser
+le visage. J'allais, j'allais eperdu de bonheur, enivre d'espoir.
+J'allais, sur de la rencontrer bientot et de la ramener pour habiter a
+notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait,
+cette fois!
+
+
+
+L'INCONNUE
+
+
+On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'etranges:
+rencontres surprenantes et delicieuses, en wagon, dans un hotel, a
+l'etranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes,
+etaient singulierement favorables a l'amour.
+
+Gontran, qui se taisait, fut consulte.
+
+--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme
+comme du bibelot, nous l'apprecions davantage dans les endroits ou nous
+ne nous attendons point a en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment
+de rares qu'a Paris:
+
+Il se tut quelques secondes, puis reprit:
+
+--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles
+ont l'air d'eclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent
+le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la
+violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures
+lentes poussees par les marchandes.
+
+Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi,
+comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes
+legeres qui montrent la peau. On flane, le nez au vent et l'esprit
+allume; on flane, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces
+matins-la!
+
+On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnait a cent pas,
+celle qui va nous plaire de tout pres. A la fleur de son chapeau, au
+mouvement de sa tete, a sa demarche, on la devine. Elle vient. On se
+dit: "Attention, en voila une," et on va au-devant d'elle en la devorant
+des yeux.
+
+Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui
+vient de l'eglise ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est
+ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt
+dessus? le doigt ou la levre.--Le regard est timide ou hardi, la tete
+brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte
+vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la desire jusqu'au
+soir, celle qu'on a rencontree ainsi! Certes, j'ai bien garde le
+souvenir d'une vingtaine de creatures vues une fois ou dix fois de cette
+facon et dont j'aurais ete follement amoureux si je les avais connues
+plus intimement.
+
+Mais voila, celles qu'on cherirait eperdument, on ne les connait jamais.
+Avez-vous remarque ca? c'est assez drole! On apercoit, de temps en
+temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de desirs. Mais on ne
+fait que les apercevoir, celles-la. Moi, quand je pense a tous les etres
+adorables que j'ai coudoyes dans les rues de Paris, j'ai des crises de
+rage a me pendre. Ou sont-elles? Qui sont-elles? Ou pourrait-on les
+retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent a cote du
+bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passe plus d'une fois a
+cote de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appat de sa chair
+fraiche.
+
+Roger des Annettes avait ecoule en souriant. Il repondit:
+
+--Je connais ca aussi bien que toi. Voila meme ce qui m'est arrive, a
+moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la premiere fois, sur
+le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit
+un effet... mais un effet... etonnant. C'etait une brune, une brune
+grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils
+liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe a l'autre. Un
+peu de moustache sur les levres faisait rever... rever... comme on reve
+a des bois aimes en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la
+taille tres cambree, la poitrine tres saillante, presentee comme un
+defi, offerte comme une tentation. L'oeil etait pareil a une tache
+d'encre sur de l'email blanc. Ce n'etait pas un oeil, mais un trou noir,
+un trou profond ouvert dans sa tete, dans cette femme, par ou on voyait
+en elle, on entrait en elle. Oh! l'etrange regard opaque et vide, sans
+pensee et si beau!
+
+J'imaginai que c'etait une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se
+retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une facon peu gracieuse,
+mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je
+demeurai comme une bete, a cote de l'Obelisque, je demeurai frappe par
+la plus forte emotion de desir qui m'eut encore assailli.
+
+J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.
+
+Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en
+l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une
+maitresse follement aimee jadis. Je m'arretai pour bien la voir venir.
+Quand elle passa pres de moi, a me toucher, il me sembla que j'etais
+devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut eloignee, j'eus la
+sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis
+pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-meme.
+
+Elle hanta souvent mes reves. Tu connais ces obsessions-la.
+
+Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil,
+vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des
+Champs-Elysees.
+
+L'arc de l'Etoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une
+poussiere d'or, un brouillard de clarte rouge voltigeait, c'etait un de
+ces soirs delicieux qui sont les apotheoses de Paris.
+
+Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de
+lui dire l'emotion qui m'etranglait.
+
+Deux fois je la depassai pour revenir. Deux fois j'eprouvai de nouveau,
+en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappe,
+rue de la Paix.
+
+Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de
+Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas.
+Je me decidai alors a interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me
+comprendre: "Ca doit etre une visite," dit-il.
+
+Et je fus encore huit mois sans la revoir.
+
+Or, un matin de janvier, par un froid de Siberie, je suivais le
+boulevard Malesherbes, en courant pour m'echauffer, quand, au coin d'une
+rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit
+paquet.
+
+Je voulus m'excuser. C'etait elle!
+
+Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu
+l'objet qu'elle tenait a la main, je lui dis brusquement:
+
+--Je suis desole et ravi, Madame, de vous avoir bousculee ainsi. Voila
+plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le
+desir le plus violent de vous etre presente; et je ne puis arriver a
+savoir qui vous etes ni ou vous demeurez. Excusez de semblables paroles,
+attribuez-les a une envie passionnee d'etre au nombre de ceux qui ont le
+droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce
+pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des
+Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant,
+si vous resistez a ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment
+malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de
+vous voir.
+
+Elle me regardait fixement, de son oeil etrange et mort, et elle
+repondit en souriant:
+
+--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.
+
+Je fus tellement stupefait que je dus le laisser paraitre. Mais je
+ne suis jamais longtemps a me remettre de ces surprises-la, et je
+m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un
+geste rapide, d'une main habituee aux lettres escamotees.
+
+Je balbutiai, redevenu hardi:
+
+--Quand vous verrai-je?
+
+Elle hesita, comme si elle eut fait un calcul complique, cherchant sans
+doute a se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle
+murmura:--Dimanche matin, voulez-vous?
+
+--Je crois bien que je veux.
+
+Et elle s'en alla, apres m'avoir devisage, juge, pese, analyse de ce
+regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la
+peau, une sorte de glu, comme s'il eut projete sur les gens un de ces
+liquides epais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et
+endormir leurs proies.
+
+Je me livrai, jusqu'au dimanche, a un terrible travail d'esprit pour
+deviner ce qu'elle etait et pour me fixer une regle de conduite avec
+elle.
+
+Devais-je la payer? Comment?
+
+Je me decidai a acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai,
+dans son ecrin, sur la cheminee.
+
+Et je l'attendis, apres avoir mal dormi.
+
+Elle arriva, vers dix heures, tres calme, tres tranquille, et elle me
+tendit la main comme si elle m'eut connu beaucoup. Je la fis asseoir,
+je la debarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son
+manchon. Puis je commencai, avec un certain embarras, a me montrer plus
+galant, car je n'avais point de temps a perdre.
+
+Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas echange
+vingt paroles que je commencais a la devetir. Elle continua toute seule
+cette besogne malaisee que je ne reussis jamais a achever. Je me pique
+aux epingles, je serre les cordons en des noeuds indeliables au lieu de
+les demeler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je
+perds la tete.
+
+Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus delicieux que
+ceux-la, quand on regarde, d'un peu loin, par discretion, pour ne point
+effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se
+depouille, pour vous, de toutes ses etoffes bruissantes tombant en rond
+a ses pieds, l'une apres l'autre?
+
+Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour detacher ces doux
+vetements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'etre
+frappes de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de
+la chair, des bras nus et de la gorge apres la chute du corsage, et
+combien troublante la ligne, du corps devinee sous le dernier voile!
+
+Mais voila que, tout a coup, j'apercus une chose surprenante, une tache
+noire, entre les epaules; car elle me tournait le dos; une grande tache
+en relief, tres noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.
+
+Qu'etait-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la
+moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de
+cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait du me preparer a cette
+surprise.
+
+Je fus stupefait cependant, et hante brusquement par des visions, et
+des reminiscences singulieres. Il me sembla que je voyais une des
+magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces etres dangereux et
+perfides qui ont pour mission d'entrainer les hommes en des abimes
+inconnus. Je pensai a Salomon faisant passer sur une glace la reine de
+Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.
+
+Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je decouvris
+que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon,
+j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'etonna d'abord et
+se facha ensuite absolument, car elle prononca, en se rhabillant avec
+vivacite:
+
+--Il etait bien inutile de me deranger.
+
+Je voulus lui faire accepter la bague achetee pour elle, mais elle
+articula avec tant de hauteur: "Pour qui me prenez-vous, Monsieur?" que
+je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et
+elle partit sans ajouter un mot.
+
+Or voila toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que,
+maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux.
+
+Je ne puis plus voir une femme sans penser a elle. Toutes les autres me
+repugnent, me degoutent, a moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis
+poser un baiser sur une joue sans voir sa joue a elle a cote de celle
+que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du desir inapaise qui me
+torture.
+
+Elle assiste a tous mes rendez-vous, a toutes mes caresses qu'elle me
+gate, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours la, habillee ou nue,
+comme ma vraie maitresse; elle est la, tout pres de l'autre, debout ou
+couchee, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'etait
+bien une femme ensorcelee, qui portait entre ses epaules un talisman
+mysterieux.
+
+Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontree de nouveau
+deux fois. Je l'ai saluee. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a
+feint de ne me point connaitre. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-etre?
+Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idee que
+c'est une juive? Mais pourquoi? Voila! Pourquoi? Je ne sais pas!
+
+
+
+LA CONFIDENCE
+
+
+La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand
+la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agite, le
+corsage un peu fripe, le chapeau un peu tourne, et elle tomba sur une
+chaise, en disant:
+
+--Ouf! c'est fait!
+
+Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'etait redressee
+fort surprise. Elle demanda:
+
+--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?
+
+La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit
+a marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise
+longue ou reposait son amie, et, lui prenant les mains:
+
+--Ecoute, cherie, jure-moi de ne jamais repeter ce que je vais t'avouer!
+
+--Je te le jure.
+
+--Sur ton salut eternel?
+
+--Sur mon salut eternel.
+
+--Eh bien! je viens de me venger de Simon.
+
+L'autre s'ecria:--Oh! que tu as bien fait!
+
+--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il etait devenu plus
+insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand
+je l'ai epouse, je savais bien qu'il etait laid, mais je le croyais bon.
+Comme je m'etais trompee! Il avait pense, sans doute, que je l'aimais
+pour lui-meme, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit a
+roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ca me faisait rire,
+c'est de la que je l'ai appele: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de
+droles d'idees sur eux-memes. Quand il a compris que je n'avais pour lui
+que de l'amitie, il est devenu soupconneux, il a commence a me dire des
+choses aigres, a me traiter de coquette, de rouee, de je ne sais quoi.
+Et puis, c'est devenu plus grave a la suite de... de... c'est fort
+difficile a dire ca... Enfin, il etait tres amoureux de moi... tres
+amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chere,
+en voila un supplice que d'etre... aimee par un homme grotesque... Non,
+vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous
+arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ca, bien pis! Enfin
+figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de tres vilain, de tres
+ridicule, de tres repugnant, avec un gros ventre,--c'est ca qui est
+affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien,
+figure-toi encore que ce quelqu'un-la est ton mari... et que... tous
+les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ca me
+donnait des nausees, de vraies nausees... des nausees dans ma cuvette.
+Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour proteger les
+femmes dans ces cas-la.--Mais figure-toi ca, tous les soirs... Pouah!
+que c'est sale!
+
+Ce n'est pas que j'aie reve des amours poetiques, non, jamais. On n'en
+trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou
+des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment
+les femmes, c'est a la facon des chevaux, pour les montrer dans leur
+salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie
+est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.
+
+Vivons donc en femmes pratiques et indifferentes. Les relations meme ne
+sont plus que des rencontres regulieres, ou on repete chaque fois les
+memes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection
+ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en general que
+des mannequins corrects a qui manquent toute intelligence et toute
+delicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau
+dans le desert, nous appelons pres de nous des artistes; et nous voyons
+arriver des poseurs insupportables ou des bohemes mal eleves. Moi je
+cherche un homme, comme Diogene, un seul homme dans toute la societe
+parisienne; mais je suis deja bien certaine de ne pas le trouver et je
+ne tarderai pas a souffler ma lanterne. Pour en revenir a mon mari,
+comme ca me faisait une vraie revolution de le voir entrer chez moi en
+chemise et en calecon, j'ai employe tous les moyens, tous, tu entends
+bien, pour l'eloigner et pour... le degouter de moi. Il a d'abord ete
+furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imagine que je le
+trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller
+Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient a la
+maison; et puis la persecution a commence. Il m'a suivie, partout. Il a
+employe des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus
+laissee causer avec personne. Dans les bals, il restait plante derriere
+moi, allongeant sa grosse tete de chien courant aussitot que je disais
+un mot. Il me poursuivait au buffet, me defendait de danser avec
+celui-ci ou avec celui-la, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait
+stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est
+alors que j'ai cesse d'aller dans le monde.
+
+Dans l'intimite, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce miserable-la
+me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!
+
+Ma chere!... il me disait le soir: "Avec qui as-tu couche aujourd'hui?"
+Moi, je pleurais et il etait enchante.
+
+Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena diner aux
+Champs-Elysees. Le hasard voulut que Baubignac fut a la table voisine.
+Alors voila Simon qui se met a m'ecraser les pieds avec fureur et qui me
+grogne, par-dessus le melon: "Tu lui as donne rendez-vous, sale bete;
+attends un peu." Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma
+chere: il a ote tout doucement l'epingle de mon chapeau et il me l'a
+enfoncee dans le bras. Moi j'ai pousse un grand cri. Tout le monde est
+accouru. Alors il a joue une affreuse comedie de chagrin. Tu comprends.
+
+A ce moment-la, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore.
+Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?
+
+--Oh! je me serais vengee!
+
+--Eh bien! ca y est.
+
+--Comment?
+
+--Quoi? tu ne comprends pas?
+
+--Mais, ma chere... cependant... Eh bien, oui...
+
+--Oui, quoi?
+
+--Voyons, pense a sa tete. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse
+figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de
+chien.
+
+--Oui.
+
+--Pense, avec ca, qu'il est plus jaloux qu'un tigre.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et
+pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'a toi, par
+exemple. Pense a sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il
+est...
+
+--Quoi... tu l'as...
+
+--Oh! ma cherie, surtout ne le dis a personne, jure-le-moi encore!...
+Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout change
+depuis ce moment-la!... et je ris toute seule... toute seule... Pense
+donc a sa tete...!!!
+
+La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait a la gorge
+lui jaillit entre les dents; elle se mit a rire, mais a rire comme si
+elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la
+figure crispee, la respiration coupee, elle se penchait en avant comme
+pour tomber sur le nez.
+
+Alors la petite marquise partit a son tour en suffoquant. Elle repetait,
+entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drole?...
+dis... pense a sa tete!... pense a ses favoris!... a son nez!... pense
+donc... est-ce drole?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le...
+dis pas... jamais!...
+
+Elles demeuraient presque suffoquees, incapables de parler, pleurant de
+vraies larmes dans ce delire de gaiete.
+
+La baronne se calma la premiere; et toute palpitante encore:--Oh!...
+raconte-moi comment tu as fait ca... raconte-moi... c'est si drole... si
+drole!...
+
+Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:
+
+--Quand j'ai eu pris ma resolution... je me suis dit... Allons...
+vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait...
+aujourd'hui...
+
+--Aujourd'hui!...
+
+--Oui... tout a l'heure... et j'ai dit a Simon de venir me chercher chez
+toi pour nous amuser... Il va venir... tout a l'heure!... Il va venir!..
+Pense... pense... pense a sa tete en le regardant...
+
+La baronne, un peu apaisee, soufflait comme apres une course. Elle
+reprit:
+
+--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...
+
+--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh
+bien! ce sera Baubignac. Il est bete comme ses pieds, mais tres honnete;
+incapable de rien dire. Alors j'ai ete chez lui, apres dejeuner.
+
+--Tu as ete chez lui? Sous quel pretexte?
+
+--Une quete... pour les orphelins...
+
+--Raconte... vite... raconte...
+
+--Il a ete si etonne en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis
+il m'a donne deux louis pour ma quete; et puis comme je me levais pour
+m'en aller, il m'a demande des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait
+semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconte tout ce que
+j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!...
+Alors Baubignac s'est emu, il a cherche des moyens de me venir en
+aide... et moi j'ai commence a pleurer... mais comme on pleure... quand
+on veut... Il m'a consolee... il m'a fait asseoir... et puis comme je
+ne me calmais pas, il m'a embrassee... Moi, je disais:"Oh! mon pauvre
+ami... mon pauvre ami!" Il repetait: "Ma pauvre amie... ma pauvre
+amie!"--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout.
+Voila.
+
+Apres ca, moi j'ai eu une grande crise de desespoir et de
+reproches.--Oh! je l'ai traite, traite comme le dernier des derniers...
+Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais a Simon, a sa tete, a
+ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi,
+je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ca y est!... Quoiqu'il
+arrive maintenant, ca y est! Et lui qui avait tant peur de ca! Il peut
+y avoir des guerres, des tremblements de terre, des epidemies, nous
+pouvons tous mourir... ca y est!!! Rien ne peut plus empecher ca!!!
+pense a sa tete... et dis-toi... ca y est!!!!!
+
+La baronne qui s'etranglait demanda:
+
+--Reverras-tu Baubignac...?
+
+--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux
+que mon mari...
+
+Et elles recommencerent a rire toutes les deux avec tant de violence
+qu'elles avaient des secousses d'epileptiques.
+
+Un coup de timbre arreta leur gaite.
+
+La marquise murmura:"C'est lui... regarde-le..."
+
+La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint
+rouge, a la levre epaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux
+irrites.
+
+Les deux jeunes femmes le regarderent une seconde, puis elles
+s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel delire de
+rire qu'elles gemissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.
+
+Et lui, repetait d'une voix sourde: "Eh bien, etes-vous folles?...
+etes-vous folles?... etes-vous folles...?"
+
+
+
+LE BAPTEME
+
+
+--Allons, docteur, un peu de cognac.
+
+--Volontiers.
+
+Et le vieux medecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda
+monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dores.
+
+Puis il l'eleva a la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarte de
+la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps
+sur sa langue et sur la chair humide et delicate du palais, puis il dit:
+
+--Oh! le charmant poison! Ou, plutot, le seduisant meurtrier! le
+delicieux destructeur depeuples!
+
+Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet
+admirable livre qu'on nomme l'_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu,
+comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume
+de negres, l'alcool apporte par tonnelets rondelets que debarquaient
+d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.
+
+Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien etrange
+et bien saisissant, et tout pres d'ici, en Bretagne, dans un petit
+village aux environs de Pont-l'Abbe.
+
+J'habitais alors, pendant un conge d'un an, une maison de campagne que
+m'avait laissee mon pere. Vous connaissez cette cote plate ou le vent
+siffle dans les ajoncs, jour et nuit, ou l'on voit par places, debout
+ou couchees, ces enormes pierres qui furent des dieux et qui ont garde
+quelque chose d'inquietant dans leur posture, dans leur allure, dans
+leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais
+les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de
+colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de
+pierre, vers le paradis des Druides.
+
+La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'ecueils
+aux tetes noires, toujours entoures d'une bave d'ecume, pareils a des
+chiens qui attendraient les pecheurs.
+
+Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne
+leurs barques d'une secousse de son dos verdatre et les avale comme des
+pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit,
+hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. "Quand la
+bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'ecueil; mais quand elle est
+vide, on ne le voit plus."
+
+Entrez dans ces chaumieres. Jamais vous ne trouverez le pere. Et si vous
+demandez a la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur
+la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage.
+Il est reste dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aine
+aussi. Elle a encore quatre garcons, quatre grands gars blonds et forts.
+A bientot leur tour.
+
+J'habitais donc une maison de campagne pres de Pont-l'Abbe. J'etais la,
+seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne
+qui gardait la propriete en mon absence. Elle se composait de trois
+personnes, deux soeurs et un homme qui avait epouse l'une d'elles, et
+qui cultivait mon jardin.
+
+Or, cette annee-la, vers la Noel, la compagne de mon jardinier accoucha
+d'un garcon.
+
+Le mari vint me demander d'etre parrain. Je ne pouvais guere refuser, et
+il m'emprunta dix francs pour les frais d'eglise, disait-il.
+
+La ceremonie fut fixee au deux janvier. Depuis huit jours la terre etait
+couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait
+illimite sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin
+derriere la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos,
+rouler ses vagues, comme si elle eut voulu se jeter sur sa pale voisine,
+qui avait l'air d'etre morte, elle si calme, si morne, si froide.
+
+A neuf heures du matin, le pere Kerandec arriva devant ma porte avec sa
+belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roule
+dans une couverture.
+
+Et nous voila partis vers l'eglise. Il faisait un froid a fendre les
+dolmens, un de ces froids dechirants qui cassent la peau et font
+souffrir horriblement de leur brulure de glace. Moi je pensais au pauvre
+petit etre qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race
+bretonne etait de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables,
+des leur naissance, de supporter de pareilles promenades.
+
+Nous arrivames devant l'eglise, mais la porte en demeurait fermee. M. le
+cure etait en retard.
+
+Alors la garde, s'etant assise sur une des bornes, pres du seuil, se mit
+a devetir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouille ses linges, mais
+je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le miserable, tout nu, dans l'air
+gele. Je m'avancai, revolte d'une telle imprudence.
+
+--Mais vous etes folle! Vous allez le tuer!
+
+La femme repondit placidement: "Oh non, m'sieu not' maitre, faut qu'il
+attende l'bon Dieu tout nu."
+
+Le pere et la tante regardaient cela avec tranquillite. C'etait l'usage.
+Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrive malheur au petit.
+
+Je me fachai, j'injuriai l'homme, je menacai de m'en aller, je voulus
+couvrir de force la frele creature. Ce fut en vain. La garde se sauvait
+devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait
+violet.
+
+J'allais quitter ces brutes quand j'apercus le cure arrivant par la
+campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays.
+
+Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il
+ne fut point surpris, il ne hata pas sa marche, il ne pressa point ses
+mouvements. Il repondit:
+
+--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne
+pouvons empecher ca.
+
+--Mais au moins, depechez-vous, criai-je.
+
+Il reprit:
+
+--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la
+sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'eglise ou je
+souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la
+morsure du froid.
+
+La porte enfin s'ouvrit. Nous entrames. Mais l'enfant devait rester nu
+pendant toute la ceremonie.
+
+Elle fut interminable. Le pretre anonnait les syllabes latines qui
+tombaient de sa bouche, scandees a contresens. Il marchait avec lenteur,
+avec une lenteur de tortue sacree; et son surplis blanc me glacait
+le coeur, comme une autre neige dont il se fut enveloppe pour faire
+souffrir, au nom d'un Dieu inclement et barbare, cette larve humaine que
+torturait le froid.
+
+Le bapteme enfin fut acheve selon les rites, et je vis la garde rouler
+de nouveau dans la longue couverture l'enfant glace qui gemissait d'une
+voix aigue et douloureuse.
+
+Le cure me dit: "Voulez-vous venir signer le registre?"
+
+Je me tournai vers mon jardinier: "Rentrez bien vite, maintenant, et
+rechauffez-moi cet enfant-la tout de suite." Et je lui donnai quelques
+conseils pour eviter, s'il en etait temps encore, une fluxion de
+poitrine.
+
+L'homme promit d'executer mes recommandations, et il s'en alla avec sa
+belle-soeur et la garde. Je suivis le pretre dans la sacristie.
+
+Quand j'eus signe, il me reclama cinq francs pour les frais.
+
+Ayant donne dix francs au pere, je refusai de payer de nouveau. Le cure
+menaca de dechirer la feuille et d'annuler la ceremonie. Je le menacai a
+mon tour du Procureur de la Republique.
+
+La querelle fut longue, je finis par payer.
+
+A peine rentre chez moi, je voulus savoir si rien de facheux n'etait
+survenu. Je courus chez Kerandec, mais le pere, la belle-soeur et la
+garde n'etaient pas encore revenus.
+
+L'accouchee, restee toute seule, grelottait de froid dans son lit, et
+elle avait faim, n'ayant rien mange depuis la veille.
+
+--Ou diable sont-ils partis? demandai-je. Elle repondit sans s'etonner,
+sans s'irriter: "Ils auront ete be pour feter." C'etait l'usage. Alors,
+je pensai a mes dix francs qui devaient payer l'eglise et qui payeraient
+l'alcool, sans doute.
+
+J'envoyai du bouillon a la mere et j'ordonnai qu'on fit bon feu dans sa
+cheminee. J'etais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces
+brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le miserable
+mioche.
+
+A six heures du soir, ils n'etaient pas revenus.
+
+J'ordonnai a mon domestique de les attendre, et je me couchai.
+
+Je m'endormis bientot, car je dors comme un vrai matelot.
+
+Je fus reveille, des l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau
+chaude pour ma barbe.
+
+Des que j'eus les yeux ouverts, je demandai: "Et Kerandec?"
+
+L'homme hesitait, puis il balbutia: "Oh! il est rentre, Monsieur, a
+minuit passe, et soul a ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et
+la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fosse, de
+sorte que le p'tit etait mort, qu'ils s'en sont pas meme apercus."
+
+Je me levai d'un bond, criant:
+
+--L'enfant est mort!
+
+--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporte a la mere Kerandec. Quand elle a
+vu ca, elle s'a mise a pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la
+consoler.
+
+--Comment, ils l'ont fait boire?
+
+--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ca seulement au matin, tout a l'heure.
+Comme Kerandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris
+l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnee; et ils ont bu ca tous
+les quatre, tant qu'il en est reste dans le litre. Meme que la Kerandec
+est bien malade.
+
+J'avais passe mes vetements a la hate, et saisissant une canne, avec la
+resolution de taper sur toutes ces betes humaines, je courus chez mon
+jardinier.
+
+L'accouchee agonisait soule d'essence minerale, a cote du cadavre bleu
+de son enfant.
+
+Kerandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.
+
+Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.
+
+Le vieux medecin s'etait tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en
+versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir a travers la liqueur
+blonde la lumiere des lampes qui semblait mettre en son verre un jus
+clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et
+chaud.
+
+
+
+IMPRUDENCE
+
+
+Avant le mariage, ils s'etaient aimes chastement, dans les etoiles. Ca
+avait ete d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Ocean. Il
+l'avait trouvee delicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses
+ombrelles claires et ses toilettes fraiches, sur le grand horizon marin.
+Il l'avait aimee, blonde et frele, dans ce cadre de flots bleus et de
+ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme a
+peine eclose faisait naitre en lui, avec l'emotion vague et puissante
+qu'eveillait dans son ame, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif
+et sale, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.
+
+Elle l'avait aime, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il etait
+jeune, assez riche, gentil et delicat. Elle l'avait aime parce qu'il est
+naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des
+paroles tendres.
+
+Alors, pendant trois mois, ils avaient vecu cote a cote, les yeux dans
+les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils echangeaient, le
+matin, avant le bain, dans la fraicheur du jour nouveau, et l'adieu du
+soir, sur le sable, sous les etoiles, dans la tiedeur de la nuit calme,
+murmures tout bas, tout bas, avaient deja un gout de baisers, bien que
+leurs levres ne se fussent jamais rencontrees.
+
+Ils revaient l'un de l'autre aussitot endormis, pensaient l'un a l'autre
+aussitot eveilles, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se
+desiraient de toute leur ame et de tout leur corps.
+
+Apres le mariage, ils s'etaient adores sur la terre. Ca avait ete
+d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse
+exaltee faite de poesie palpable, de caresses deja raffinees,
+d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient
+quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude
+intimite des nuits.
+
+Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-etre, ils
+commencaient a se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant;
+mais ils n'avaient plus rien a se reveler, plus rien a faire qu'ils
+n'eussent fait souvent, plus rien a apprendre l'un par l'autre, pas meme
+un mot d'amour nouveau, un elan imprevu, une intonation qui fit plus
+brulant le verbe connu, si souvent repete.
+
+Ils s'efforcaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des
+premieres etreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres,
+des gamineries naives ou compliquees, toute une suite de tentatives
+desesperees pour faire renaitre dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable
+des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.
+
+De temps en temps, a force de fouetter leur desir, ils retrouvaient une
+heure d'affolement factice que suivait aussitot une lassitude degoutee.
+
+Ils avaient essaye des clairs de lune, des promenades sous les feuilles
+dans la douceur des soirs, de la poesie des berges baignees de brume, de
+l'excitation des fetes publiques.
+
+Or, un matin, Henriette dit a Paul:
+
+--Veux-tu m'emmener diner au cabaret?
+
+--Mais oui, ma cherie.
+
+--Dans un cabaret tres connu.
+
+--Mais oui.
+
+Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait a
+quelque chose qu'elle ne voulait pas dire.
+
+Elle reprit:
+
+--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ca?... dans un cabaret
+galant... dans un cabaret ou on se donne des rendez-vous?
+
+Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand
+cafe?
+
+--C'est ca. Mais d'un grand cafe ou tu sois connu, ou tu aies deja
+soupe... non... dine... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je
+n'oserai jamais dire ca?
+
+--Dis-le, ma cherie; entre nous, qu'est-ce que ca fait? Nous n'en sommes
+pas aux petits secrets.
+
+--Non, je n'oserai pas.
+
+--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?
+
+--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais etre prise pour ta
+maitresse... na... et que les garcons, qui ne savent pas que tu es
+marie, me regardent comme ta maitresse, et toi aussi... que tu me croies
+ta maitresse, une heure, dans cet endroit-la, ou tu dois avoir
+des souvenirs... Voila!... Et je croirai moi-meme que je suis ta
+maitresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec
+toi... Voila!... C'est tres vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais
+pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ca
+me... me... troublerait de diner comme ca avec toi, dans un endroit
+pas comme il faut... dans un cabinet particulier ou on s'aime tous les
+soirs... tous les soirs.... C'est tres vilain.... Je suis rouge comme
+une pivoine. Ne me regarde pas....
+
+Il riait, tres amuse, et repondit:
+
+--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit tres chic ou je suis connu.
+
+Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand cafe du
+boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilee, ravie.
+Des qu'ils furent entres dans un cabinet meuble de quatre fauteuils et
+d'un large canape de velours rouge, le maitre d'hotel, en habit noir,
+entra et presenta la carte. Paul la tendit a sa femme.
+
+--Qu'est-ce que tu veux manger?
+
+--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici.
+
+Alors il lut la litanie des plats tout en otant son pardessus qu'il
+remit aux mains du valet. Puis il dit:
+
+--Menu corse--potage bisque--poulet a la diable, rable de lievre, homard
+a l'americaine, salade de legumes bien epicee et dessert.--Nous boirons
+du champagne.
+
+Le maitre d'hotel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la
+carte en murmurant:
+
+--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?
+
+--Du champagne, tres sec.
+
+Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son
+mari.
+
+Ils s'assirent, cote a cote, sur le canape et commencerent a manger.
+
+Dix bougies les eclairaient, refletees dans une grande glace ternie par
+des milliers de noms traces au diamant, et qui jetaient sur le cristal
+clair une sorte d'immense toile d'araignee.
+
+Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentit
+etourdie des les premiers verres. Paul, excite par des souvenirs,
+baisait a tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.
+
+Elle se sentait etrangement emue par ce lieu suspect, agitee, contente,
+un peu souillee mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitues a
+tout voir et a tout oublier, a n'entrer qu'aux instants necessaires,
+et a sortir aux minutes d'epanchement, allaient et venaient vite et
+doucement.
+
+Vers le milieu du diner, Henriette etait grise, tout a fait grise, et
+Paul, en gaiete, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait
+maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noye.
+
+--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir?
+
+--Quoi donc, ma cherie?
+
+--Je n'ose pas te dire.
+
+--Dis toujours....
+
+--As-tu eu des maitresses... beaucoup... avant moi?
+
+Il hesitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes
+fortunes ou s'en vanter.
+
+Elle reprit:
+
+--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?
+
+--Mais quelques-unes?
+
+--Combien?
+
+--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-la?
+
+--Tu ne les as pas comptees?...
+
+--Mais non.
+
+--Oh! alors, tu en as eu beaucoup?
+
+--Mais oui.
+
+--Combien a peu pres... seulement a peu pres.
+
+--Mais je ne sais pas du tout, ma cherie. Il y a des annees ou j'en ai
+eu beaucoup, et des annees ou j'en ai eu bien moins.
+
+--Combien par an, dis?
+
+--Tantot vingt ou trente, tantot quatre ou cinq seulement.
+
+--Oh! ca fait plus de cent femmes en tout.
+
+--Mais oui, a peu pres.
+
+--Oh! que c'est degoutant!
+
+--Pourquoi ca, degoutant?
+
+--Mais parce que c'est degoutant, quand on y pense... toutes ces
+femmes... nues... et toujours... toujours la meme chose.... Oh! que
+c'est degoutant tout de meme, plus de cent femmes!
+
+Il fut choque qu'elle jugeat cela degoutant, et repondit de cet air
+superieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes
+qu'elles disent une sottise:
+
+--Voila qui est drole, par exemple! s'il est degoutant d'avoir cent
+femmes, il est degoutant egalement d'en avoir une.
+
+--Oh non, pas du tout!
+
+--Pourquoi non?
+
+--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous
+attache a elle, tandis que cent femmes c'est de la salete, de
+l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter a
+toutes ces filles qui sont sales....
+
+--Mais non, elles sont tres propres.
+
+--On ne peut pas etre propre en faisant le metier qu'elles font.
+
+--Mais, au contraire, c'est a cause de leur metier qu'elles sont
+propres.
+
+--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ca avec un autre!
+C'est ignoble!
+
+--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre ou a bu je ne
+sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lave, sois-en certaine,
+que....
+
+--Oh! tais-toi, tu me revoltes....
+
+--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maitresses?
+
+--Dis donc, tes maitresses, c'etaient des filles, toutes?... Toutes les
+cent?...
+
+--Mais non, mais non....
+
+--Qu'est-ce que c'etait alors?
+
+--Mais des actrices... des... des petites ouvrieres... et des...
+quelques femmes du monde....
+
+--Combien de femmes du monde?
+
+--Six.
+
+--Seulement six?
+
+--Oui.
+
+--Elles etaient jolies?
+
+--Mais oui.
+
+--Plus jolies que les filles?
+
+--Non.
+
+--Lesquelles est-ce que tu preferais, des filles ou des femmes du monde?
+
+--Les filles.
+
+--Oh! que tu es sale! Pourquoi ca?
+
+--Parce que je n'aime guere les talents d'amateur.
+
+--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ca t'amusait de
+passer comme ca de l'une a l'autre?
+
+--Mais oui.
+
+--Beaucoup?
+
+--Beaucoup.
+
+--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas?
+
+--Mais non.
+
+--Ah! les femmes ne se ressemblent pas.
+
+--Pas du tout.
+
+--En rien?
+
+--En rien.
+
+--Que c'est drole! Qu'est-ce qu'elles ont de different?
+
+--Mais, tout.
+
+--Le corps?
+
+--Mais oui, le corps.
+
+--Le corps tout entier?
+
+--Le corps tout entier.
+
+--Et quoi encore?
+
+--Mais, la maniere de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres
+choses.
+
+--Ah! Et c'est tres amusant de changer?
+
+--Mais oui.
+
+--Et les hommes aussi sont differents?
+
+--Ca, je ne sais pas.
+
+--Tu ne sais pas?
+
+--Non.
+
+--Ils doivent etre differents.
+
+--Oui... sans doute....
+
+Elle resta pensive, son verre de champagne a la main. Il etait plein,
+elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses
+deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:
+
+--Oh! mon cheri, comme je t'aime!...
+
+Il la saisit d'une etreinte emportee.... Un garcon qui entrait recula en
+refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes
+environ.
+
+Quand le maitre d'hotel reparut, l'air grave et digne, apportant les
+fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses
+doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme
+pour y voir des choses inconnues et revees, elle murmurait d'une voix
+songeuse:
+
+--Oh! oui! ca doit etre amusant tout de Meme!
+
+
+
+UN FOU
+
+
+Il etait mort chef d'un haut tribunal, magistrat integre dont la vie
+irreprochable etait citee dans toutes les cours de France. Les avocats,
+les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant tres bas,
+par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre
+qu'eclairaient deux yeux brillants et profonds.
+
+Il avait passe sa vie a poursuivre le crime et a proteger les faibles.
+Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus
+redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs ames, leurs pensees
+secretes, et demeler, d'un coup d'oeil, tous les mysteres de leurs
+intentions.
+
+Il etait donc mort, a l'age de quatre-vingt-deux ans, entoure d'hommages
+et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte
+rouge l'avaient escorte jusqu'a sa tombe, et des hommes en cravate
+blanche avaient repandu sur son cercueil des paroles desolees et des
+larmes qui semblaient vraies.
+
+Or, voici l'etrange papier que le notaire, eperdu, decouvrit dans
+le secretaire ou il avait coutume de serrer les dossiers des grands
+criminels.
+
+Cela portait pour titre:
+
+POURQUOI?
+
+_20 juin 1851_.--Je sors de la seance. J'ai fait condamner Blondel a
+mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tue ses cinq enfants? Pourquoi?
+Souvent, on rencontre de ces gens chez qui detruire la vie est une
+volupte. Oui, oui, ce doit etre une volupte, la plus grande de toutes
+peut-etre; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus a creer? Faire
+et detruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute
+l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant
+de tuer?
+
+_25 Juin_.--Songer qu'un etre est la qui vit, qui marche, qui court....
+Un etre? Qu'est-ce qu'un etre? Cette chose animee, qui porte en elle le
+principe du mouvement et une volonte reglant ce mouvement! Elle ne tient
+a rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un
+grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne
+sais d'ou, on peut le detruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ca
+pourrit, c'est fini.
+
+_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est,
+au contraire, la loi de la nature. Tout etre a pour mission de tuer: il
+tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre temperament; il
+faut tuer! La bete tue sans cesse, tout le jour, a tout instant de son
+existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a
+besoin de tuer aussi, par volupte, il a invente la chasse! L'enfant tue
+les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits
+animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas a
+l'irresistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez
+de tuer la bete; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois,
+on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la
+necessite de vivre en societe a fait du meurtre un crime. On condamne et
+on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer
+a cet instinct naturel et imperieux de mort, nous nous soulageons, de
+temps en temps, par des guerres ou un peuple entier egorge un autre
+peuple. C'est alors une debauche de sang, une debauche ou s'affolent
+les armees et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et
+les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le recit exalte des
+massacres.
+
+Et on pourrait croire qu'on meprise ceux destines a accomplir ces
+boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec
+de l'or et des draps eclatants; ils portent des plumes sur la tete, des
+ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des recompenses,
+des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectes, aimes des femmes,
+acclames par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de
+repandre le sang humain! Ils trainent par les rues leurs instruments de
+mort que le passant vetu de noir regarde avec envie. Car tuer est la
+grande loi jetee par la nature au coeur de l'etre! Il n'est rien de plus
+beau et de plus honorable que de tuer!
+
+_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'eternelle
+jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: "Vite!
+vite! vite!" Plus elle detruit, plus elle se renouvelle.
+
+_2 juillet_.--L'etre--qu'est-ce que l'etre? Tout et rien. Parla pensee,
+il est le reflet de tout. Par la memoire et la science, il est un abrege
+du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir
+des faits, chaque etre humain devient un petit univers dans l'univers!
+
+Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien!
+plus rien, rien! Montez en barque, eloignez-vous du rivage couvert
+de foule, et vous n'apercevez bientot plus rien que la cote. L'etre
+imperceptible disparait, tant il est petit, insignifiant. Traversez
+l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portiere. Des hommes,
+des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent
+dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides
+sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout
+juste faire la soupe du male et enfanter. Allez aux Indes, allez
+en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'etres qui
+naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi
+ecrasee sur les routes. Allez aux pays des noirs, gites en des cases
+de boue; aux pays des Arabes blancs, abrites sous une toile brune qui
+flotte au vent, et vous comprendrez que l'etre isole, determine, n'est
+rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'etre, l'etre quelconque
+d'une tribu errante du desert? Et ces gens, qui sont des sages, ne
+s'inquietent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue
+son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir a
+manoir, de province a province.
+
+Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables
+et inconnus. Inconnus? Ah! voila le mot du probleme! Tuer est un crime
+parce que nous avons numerote les etres! Quand ils naissent, on les
+inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voila! L'etre
+qui n'est point enregistre ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans
+le desert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La
+nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!
+
+Ce qui est sacre, par exemple, c'est l'etat civil. Voila! C'est lui qui
+defend l'homme.
+
+L'etre est sacre parce qu'il est inscrit a l'etat civil! Respect a
+l'etat civil, le Dieu legal. A genoux!
+
+L'Etat peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'etat civil.
+Quand il a fait egorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les
+raye sur son etat civil, il les supprime par la main de ses greffiers.
+C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les ecritures des
+mairies, nous devons respecter la vie. Etat civil, glorieuse Divinite
+qui regnes dans les temples des municipalites, je te salue. Tu es plus
+fort que la Nature. Ah! ah!
+
+_3 juillet_.--Ce doit etre un etrange et savoureux plaisir que de tuer,
+d'avoir la, devant soi, l'etre vivant, pensant; de faire dedans un petit
+trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est
+le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de
+chair molle, froide, inerte, vide de pensee!
+
+_5 aout_.--Moi qui ai passe mon existence a juger, a condamner, a tuer
+par des paroles prononcees, a tuer par la guillotine ceux qui avaient
+tue par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que
+j'ai frappes, moi! moi! qui le saurait?
+
+_10 aout._--Qui le saurait jamais? Me soupconnerait-on, moi, moi,
+surtout si je choisis un etre que je n'ai aucun interet a supprimer?
+
+_15 aout._--La tentation! La tentation, elle est entree en moi comme
+un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promene dans mon corps
+entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'a ceci: tuer; dans mes
+yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes
+oreilles, ou passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible,
+de dechirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un etre; dans mes
+jambes, ou frissonne le desir d'aller, d'aller a l'endroit ou la chose
+aura lieu; dans mes mains, qui fremissent du besoin de tuer. Comme cela
+doit etre bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres,
+maitre de son coeur et qui cherche des sensations raffinees!
+
+_22 aout.--_ Je ne pouvais plus resister. J'ai tue une petite bete pour
+essayer, pour commencer.
+
+Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue a la
+fenetre de l'office. Je l'ai envoye faire une course, et j'ai pris le
+petit oiseau dans ma main, dans ma main ou je sentais battre son coeur.
+Il avait chaud. Je suis monte dans ma chambre. De temps en temps, je
+le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'etait atroce et
+delicieux. J'ai failli l'etouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang.
+
+Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux a ongles, et je lui ai
+coupe la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il
+s'efforcait de m'echapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais
+tenu un dogue enrage et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge,
+luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempe le
+bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit
+oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais
+voulu. Ce doit etre superbe de voir saigner un taureau.
+
+Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lave les
+ciseaux, je me suis lave les mains, j'ai jete l'eau et j'ai porte le
+corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous
+un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une
+fraise a cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on
+sait!
+
+Mon domestique a pleure; il croit son oiseau parti. Comment me
+soupconnerait-il! Ah! ah!
+
+_25 aout_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut.
+
+_30 aout_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose!
+
+J'etais alle me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais a rien,
+non, a rien. Voila un enfant dans le chemin, un petit garcon qui
+mangeait une tartine de beurre.
+
+Il s'arrete pour me voir passer et dit: "Bonjour, m'sieu le president."
+
+Et la pensee m'entre dans la tete: "Si je le tuais?"
+
+Je reponds:--Tu es tout seul, mon garcon?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+--Tout seul dans le bois?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout
+doucement, persuade qu'il allait s'enfuir. Et voila que je le saisis a
+la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regarde
+avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides,
+terribles! Je n'ai jamais eprouve une emotion si brutale... mais si
+courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se
+tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remue.
+
+Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jete le corps dans le
+fosse, puis de l'herbe par-dessus.
+
+Je suis rentre, j'ai bien dine. Comme c'est peu de chose! Le soir,
+j'etais tres gai, leger, rajeuni, j'ai passe la soiree chez le prefet.
+On m'a trouve spirituel.
+
+Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.
+
+_30 aout_.--On a decouvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah!
+
+_1er septembre_.--On a arrete deux rodeurs. Les preuves manquent.
+
+_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleure! Ah! ah!
+
+_6 octobre_.--On n'a rien decouvert. Quelque vagabond errant aura fait
+le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je
+serais tranquille a present!
+
+_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est
+comparable aux rages d'amour qui vous torturent a vingt ans.
+
+_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, apres dejeuner. Et
+j'apercus, sous un saule, un pecheur endormi. Il etait midi. Une beche
+semblait, tout expres, plantee dans un champ de pommes de terre voisin.
+
+Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul
+coup, par le tranchant, je fendis la tete du pecheur. Oh! il a saigne,
+celui-la! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout
+doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah!
+j'aurais fait un excellent assassin.
+
+_28 octobre_.--L'affaire du pecheur souleve un grand bruit. On accuse du
+meurtre son neveu, qui pechait avec lui.
+
+_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable.
+Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!
+
+_27 octobre_.--Le neveu se defend bien mal. Il etait parti au village
+acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tue son
+oncle pendant son absence! Qui le croirait?
+
+_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la
+tete! Ah! ah! La justice!
+
+_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait
+heriter de son oncle. Je presiderai les assises.
+
+_25 janvier_.--A mort! a mort! a mort! Je l'ai fait condamner a mort!
+Ah! ah! L'avocat general a parle comme un ange! Ah! ah! Encore un.
+J'irai le voir executer!
+
+_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotine ce matin. Il est tres bien
+mort! tres bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir
+trancher la tete d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme
+un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle
+ivresse de me coucher la-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux
+et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on
+savait!
+
+Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose
+pour me laisser surprendre.
+
+Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun
+crime nouveau.
+
+Les medecins alienistes a qui on l'a confie, affirment qu'il existe dans
+le monde beaucoup de fous ignores, aussi adroits et aussi redoutables
+que ce monstrueux dement.
+
+
+
+TRIBUNAUX RUSTIQUES
+
+
+La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui
+attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la seance.
+
+Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui
+ont l'air tailles dans une souche de pommiers. Ils ont pose par terre
+leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, preoccupes par
+leur affaire. Ils ont apporte avec eux des odeurs d'etable et de sueur,
+de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond
+blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.
+
+Sur une sorte d'estrade s'etend une longue table couverte d'un tapis
+vert. Un vieux homme ride ecrit, assis a l'extremite gauche. Un
+gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air a l'extremite droite.
+Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose
+douloureuse, semble offrir encore sa souffrance eternelle pour la cause
+de ces brutes aux senteurs de betes.
+
+M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, colore, et il secoue,
+dans son pas rapide de gros homme presse, sa grande robe noire
+de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde
+l'assistance avec un air de profond mepris.
+
+C'est un lettre de province et un bel esprit d'arrondissement, un de
+ceux qui traduisent Horace, goutent les petits vers de Voltaire et
+savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poesies grivoises de Parny.
+
+Il prononce:
+
+--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires.
+
+Puis souriant, il murmure:
+
+ _Quidquid tentabam dicere versus erat._
+
+Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix
+inintelligible: "Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon".
+
+Une enorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu
+de canton, avec un chapeau a rubans, une chaine de montre en feston sur
+le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes
+comme des chandelles allumees.
+
+Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance ou perce une
+raillerie, et dit:
+
+--Madame Bascule, articulez vos griefs.
+
+La partie adverse se tient de l'autre cote. Elle est representee par
+trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu
+comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme
+toute jeune, maigre, petite, pareille a une poule cayenne, avec une tete
+mince et plate que coiffe, comme une crete, un bonnet rose. Elle a
+un oeil rond, etonne et colere, qui regarde de cote comme celui des
+volailles. A la gauche du garcon se tient son pere, vieux homme courbe,
+dont le corps tordu disparait dans sa blouse empesee, comme sous une
+cloche.
+
+Mme Bascule s'explique:
+
+--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce
+garcon. Je l'ai eleve et aime comme une mere, j'ai tout fait pour lui,
+j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait jure de ne pas me
+quitter, il m'en a meme fait un acte, moyennant lequel je lui ai donne
+un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille.
+Or, voila qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite
+morveuse....
+
+LE JUGE DE PAIX.--Moderez-vous, madame Bascule.
+
+MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourne
+la tete, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en
+va l'epouser ce sot, ce grand bete, et il lui porte mon bien en mariage,
+mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un
+papier, le voila.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un
+acte de notaire pour le bien et un acte de papier prive pour l'amitie.
+L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?
+
+Elle tend au juge de paix un papier timbre grand ouvert.
+
+ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai.
+
+LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez a votre tour. (Il lit.)
+
+"Je soussigne, Isidore Paturon, promets par la presente a Mme Bascule,
+ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir
+avec devouement.
+
+Gorgeville, le 8 aout 1883."
+
+LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc
+pas ecrire?
+
+ISIDORE.--Non, J'sais point.
+
+LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix?
+
+ISIDORE.--Non, c'est point me.
+
+LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors?
+
+ISIDORE.--C'est elle.
+
+LE JUGE.--Vous etes pret a jurer que vous n'avez pas fait cette croix?
+
+ISIDORE, avec precipitation.--Sur la tete d'mon pe, d'ma me, d'mon
+grand-pe, de ma grand'-me, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que
+c'est point me. (Il leve la main et crache de cote pour appuyer son
+serment.)
+
+LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc ete vos rapports avec Mme
+Bascule, ici presente?
+
+ISIDORE.--A ma servi de trainee. (Rires dans l'auditoire.)
+
+LE JUGE.--Moderez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations
+n'ont pas ete aussi pures qu'elle le pretend.
+
+LE PERE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point
+quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a debouche....
+
+LE JUGE.--Vous voulez dire debauche?
+
+LE PERE.--Je sais ti me? I n'avait point quinze ans. Y en avait deja ben
+quatre qu'a l'elevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet
+gras, a l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand
+l'temps fut v'nu qui lui sembla pret, qu'a l'a detrave....
+
+LE JUGE.--Deprave.... Et vous avez laisse faire?...
+
+LE PERE.--Celle-la ou ben une autre, fallait ben qu'ca arrive!...
+
+LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?
+
+LE PERE.--De rien! Oh! me plains de rien me, de rien, seulement qu'i
+n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Je demande protection a la loi.
+
+Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en
+ai fait un homme.
+
+LE JUGE.--Parbleu.
+
+Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien....
+
+--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'la cinq ans,
+vu qu'elle avait grossi d'exces, et que ca m'allait point. Ca me
+deplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'la qu'a
+pleure comme une gouttiere et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin
+pour rester queque z'annees, rien que quatre ou cinq. Me, je dis "oui"
+pardi! Queque vous auriez fait, vous?
+
+Je suis donc reste cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'etais
+quitte. Chacun son du. Ca valait ben ca! (La femme d'Isidore, muette
+jusque-la, crie avec une voix percante de perruche:)
+
+--Mais guetez-la, guetez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-me que
+ca valait bien ca?
+
+LE PERE hoche la tete d'un air convaincu et repete:
+
+--Pardi, oui, ca valait ben ca. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc
+derriere elle, et se met a pleurer.)
+
+LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chere dame, je n'y peux
+rien. Vous lui avez donne votre terre du Bec-de-Mortin par acte
+parfaitement regulier. C'est a lui, bien a lui. Il avait le droit
+incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot a
+sa femme. Je n'ai pas a entrer dans les questions de... de...
+delicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la
+loi. Je n'y peux rien.
+
+LE PERE PATURON, d'une voix fiere.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous?
+
+LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des
+paysans, comme des gens dont la cause est gagnee. Mme Bascule sanglote
+sur son banc.)
+
+LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chere dame. Voyons, voyons,
+remettez-vous... et... si j'ai un conseil a vous donner, c'est de
+chercher un autre... un autre eleve....
+
+Mme BASCULE, a travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas....
+
+LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un
+regard desespere vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis
+elle se leve et s'en va, a petits pas, avec des hoquets de chagrin,
+cachant sa figure dans son mouchoir.)
+
+LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix
+goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du depart d'Ulysse. (Puis
+d'une voix grave:)
+
+Appelez les affaires suivantes.
+
+LE GREFFIER bredouille.--Celestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire
+Dieulafait....
+
+
+
+L'EPINGLE
+
+
+Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'etait loin, bien
+loin d'ici, sur une cote fertile et brulante. Nous suivions, depuis le
+matin, le rivage couvert de recoltes et la mer bleue couverte de soleil.
+Des fleurs poussaient tout pres des vagues, des vagues legeres, si
+douces, endormantes. Il faisait chaud; c'etait une molle chaleur
+parfumee de terre grasse, humide et feconde; on croyait respirer des
+germes.
+
+On m'avait dit que, ce soir-la, je trouverais l'hospitalite dans la
+maison du Francais qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois
+d'orangers. Qui etait-il? Je l'ignorais encore. Il etait arrive un
+matin, dix ans plus tot; il avait achete de la terre, plante des vignes,
+seme des grains; il avait travaille, cet homme, avec passion, avec
+fureur. Puis de mois en mois, d'annee en annee, agrandissant son
+domaine, fecondant sans arret le sol puissant et vierge, il avait ainsi
+amasse une fortune par son labeur infatigable.
+
+Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Leve des l'aurore,
+parcourant ses champs jusqu'a la nuit, surveillant sans cesse, il
+semblait harcele par une idee fixe, torture par l'insatiable desir de
+l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise.
+
+Maintenant, il semblait tres riche.
+
+Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en
+effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'etait une large maison
+carree toute simple et dominant la mer.
+
+Comme j'approchais, un homme a grande barbe parut sur la porte. L'ayant
+salue, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en
+souriant.
+
+--Entrez, Monsieur, vous etes chez vous.
+
+Il me conduisit dans une chambre, mit a mes ordres un serviteur, avec
+une aisance parfaite et une bonne grace familiere d'homme du monde; puis
+il me quitta en disant:
+
+--Nous dinerons lorsque vous voudrez bien descendre.
+
+Nous dinames, en effet, en tete a tete, sur une terrasse en face de la
+mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu!
+Il souriait, repondant avec distraction:
+
+--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plait loin de celle
+qu'on aime.
+
+--Vous regrettez la France?
+
+--Je regrette Paris.
+
+--Pourquoi n'y retournez-vous pas?
+
+--Oh! j'y reviendrai.
+
+Et, tout doucement, nous nous mimes a parler du monde francais, des
+boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a
+connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir
+du Vaudeville.
+
+--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?
+
+--Toujours les memes, sauf les morts.
+
+Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes,
+j'avais vu cette tete-la quelque part! Mais ou? mais quand? Il semblait
+fatigue, bien que vigoureux, triste, bien que resolu. Sa grande barbe
+blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait pres du menton
+et, la serrant dans sa main refermee, l'y faisait glisser jusqu'au bout.
+Un peu chauve, il avait des sourcils epais et une forte moustache qui se
+melait aux poils des joues.
+
+Derriere nous, le soleil s'enfoncait dans la mer, jetant sur la cote un
+brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir
+leur arome violent et delicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le
+regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de
+mon ame l'image lointaine, aimee et connue du large trottoir ombrage,
+qui va de la Madeleine a la rue Drouet.
+
+--Connaissez-vous Boutrelle?
+
+--Oui, certes.
+
+--Est-il bien change?
+
+--Oui, tout blanc.
+
+--Et La Ridamie?
+
+--Toujours le meme.
+
+--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne
+Verner?
+
+--Oui, tres forte, finie.
+
+--Ah! Et Sophie Astier?
+
+--Morte.
+
+--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....
+
+Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changee, la figure palie
+soudain, il reprit:
+
+--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ca me ravage.
+
+Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.
+
+--Voulez-vous rentrer?
+
+--Je veux bien.
+
+Et il me preceda dans sa maison.
+
+Les pieces du bas etaient enormes, nues, tristes, semblaient
+abandonnees. Des assiettes et des verres trainaient sur des tables,
+laisses la par les serviteurs a peau basanee qui rodaient sans cesse
+dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient a deux clous sur le mur;
+et, dans les encoignures, on voyait des beches, des lignes de peche, des
+feuilles de palmier sechees, des objets de toute espece poses au hasard
+des rentrees et qui se trouvaient a portee de la main pour le hasard des
+sorties et des besognes.
+
+Mon hote sourit:
+
+--C'est le logis, ou plutot le taudis d'un exile, dit-il, mais ma
+chambre est plus propre. Allons-y.
+
+Je crus, en y entrant, penetrer dans le magasin d'un brocanteur, tant
+elle etait remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et
+variees qu'on sent etre des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins
+de peintres connus, des etoffes, des armes, epees et pistolets, puis,
+juste au milieu du panneau principal, un carre de satin blanc encadre
+d'or.
+
+Surpris, je m'approchai pour voir, et j'apercus une epingle a cheveux
+piquee au centre de l'etoffe brillante.
+
+Mon hote posa sa main sur mon epaule:
+
+--Voila, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la
+seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: "Ce sabre
+est le plus beau jour de ma vie", moi, je puis dire: "Cette epingle est
+toute ma vie."
+
+Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:
+
+--Vous avez souffert par une femme?
+
+Il reprit brusquement:
+
+--Dites que je souffre comme un miserable... Mais venez sur mon balcon.
+Un nom m'est venu tout a l'heure sur les levres que je n'ai point ose
+prononcer, car si vous m'aviez repondu "morte", comme vous avez fait
+pour Sophie Astier, je me serais brule la cervelle, aujourd'hui meme.
+
+Nous etions sortis sur le large balcon d'ou l'on voyait deux golfes,
+l'un a droite, et l'autre a gauche, enfermes par de hautes montagnes
+grises. C'etait l'heure crepusculaire ou le soleil disparu n'eclaire
+plus la terre que par les reflets du ciel.
+
+Il reprit:
+
+--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?
+
+Son oeil s'etait fixe sur le mien, plein d'une angoisse fremissante.
+
+Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Oui.
+
+Il hesitait:--Tout a fait...?
+
+--Non.
+
+Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle.
+
+--Mais je n'ai rien a en dire; c'est une des femmes, ou plutot une des
+filles les plus charmantes et les plus cotees de Paris. Elle mene une
+existence agreable et princiere, voila tout.
+
+Il murmura: "Je l'aime" comme s'il eut dit: "Je vais mourir." Puis,
+brusquement:
+
+--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et delicieuse
+que la notre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tente de
+me crever les yeux avec cette epingle que vous venez de voir. Tenez,
+regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions!
+Comment pourrais-je expliquer cette passion-la? Vous ne la comprendriez
+point.
+
+Il doit exister un amour simple, fait du double elan de deux coeurs et
+de deux ames; mais il existe assurement un amour atroce, cruellement
+torturant, fait de l'invincible enlacement de deux etres disparates qui
+se detestent en s'adorant.
+
+Cette fille m'a ruine en trois ans. Je possedais quatre millions qu'elle
+a manges de son air calme, tranquillement, qu'elle a croques avec un
+sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses levres.
+
+Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irresistible! Quoi?
+Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une
+vrille et reste en vous comme le crochet d'une fleche? C'est plutot ce
+sourire doux, indifferent et seduisant, qui reste sur sa face a la facon
+d'un masque. Sa grace lente penetre peu a peu, se degage d'elle comme un
+parfum, de sa taille longue, a peine balancee quand elle passe, car elle
+semble glisser plutot que marcher, de sa voix un peu trainante, jolie,
+et qui semble etre la musique de son sourire, de son geste aussi, de son
+geste toujours modere, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est
+harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme
+j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour
+rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de
+fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: "Est-ce que nous sommes
+maries?" disait-elle.
+
+Depuis que je suis ici, j'ai tant songe a elle que j'ai fini par la
+comprendre: cette fille-la, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui
+ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir
+et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, apres quelques minutes:
+--Quand j'eus mange mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement:
+"Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du
+"temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il
+"faut vivre. La misere et moi ne ferons jamais bon menage."
+
+--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menee a cote
+d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de
+l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux
+d'ouvrir les bras, de l'etreindre et de l'etrangler. Il y avait en elle,
+derriere ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me
+faisait l'execrer; et c'est peut-etre a cause de cela que je l'aimais
+tant. En elle, le Feminin, l'odieux et affolant Feminin etait plus
+puissant qu'en aucune autre femme. Elle en etait chargee, surchargee
+comme d'un fluide grisant et veneneux. Elle etait Femme, plus qu'on ne
+l'a jamais ete.
+
+--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous
+les hommes d'une telle facon, qu'elle semblait se donner a chacun,
+d'un seul regard. Cela m'exasperait et m'attachait a elle davantage,
+cependant. Cette creature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait a
+tout le monde, malgre moi, malgre elle, par le fait de sa nature meme,
+bien qu'elle eut l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?
+
+Et quel supplice! Au theatre, au restaurant, il me semblait qu'on la
+possedait sous mes yeux. Et des que je la laissais seule, d'autres, en
+effet, la possedaient.
+
+Voila dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais!
+
+La nuit s'etait repandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers
+flottait dans l'air.
+
+Je lui dis:
+
+--La reverrez-vous?
+
+Il repondit:
+
+--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept a huit
+cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je
+partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne annee entiere.--Et
+puis adieu, ma vie sera close.
+
+Je demandai:--Mais ensuite?
+
+--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-etre de
+me prendre comme valet de chambre.
+
+
+
+LES BECASSES
+
+
+Ma chere amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas a Paris; vous
+vous etonnez, et vous vous fachez presque. La raison que je vais vous
+donner va, sans doute, vous revolter: Est-ce qu'un chasseur rentre a
+Paris au moment du passage des becasses?
+
+Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la
+chambre au trottoir; mais je prefere la vie libre, la rude vie d'automne
+du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car
+les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans
+plafond. Est-on a l'air, entre deux murs, les pieds sur des paves de
+bois ou de pierre, le regard borne partout par des batiments, sans aucun
+horizon de verdure, de plaines ou de bois? Des milliers de voisins vous
+coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de
+recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas a me
+donner l'impression, la sensation de l'espace.
+
+Ici, je percois bien nettement, et delicieusement la difference du
+dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous
+parler...
+
+Donc les becasses passent.
+
+Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une
+vallee, aupres d'une petite riviere, et que je chasse presque tous les
+jours.
+
+Les autres jours, je lis; je lis meme des choses que les hommes de
+Paris n'ont pas le temps de connaitre, des choses tres serieuses, tres
+profondes, tres curieuses, ecrites par un brave savant de genie, un
+etranger qui a passe toute sa vie a etudier la meme question et a
+observe les memes faits relatifs a l'influence du fonctionnement de nos
+organes sur notre intelligence.
+
+Mais je veux vous parler des becasses. Donc mes deux amis, les freres
+d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en
+attendant les premiers froids. Puis, des qu'il gele, nous partons pour
+leur ferme de Cannetot pres de Fecamp, parce qu'il y a la un petit bois
+delicieux, un petit bois divin, ou viennent loger toutes les becasses
+qui passent.
+
+Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux geants, ces deux Normands des
+premiers temps, ces deux males de la vieille et puissante race de
+conquerants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'etablit
+sur toutes les cotes du vieux monde, eleva des villes partout, passa
+comme un flot sur la Sicile en y creant un art admirable, battit tous
+les rois, pilla les plus fieres cites, roula les papes dans leurs ruses
+de pretres et les joua, plus madres que ces pontifes italiens, et
+surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol
+sont deux Normands timbres au meilleur titre, ils ont tout des Normands,
+la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de
+la mer.
+
+Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons,
+agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans
+que nos fermiers.
+
+Or, depuis quinze jours, nous attendions les becasses.
+
+Chaque matin l'aine, Simon, me disait: "He, v'la l'vent qui passe a
+l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront."
+
+Le cadet Gaspard, plus precis, attendait que la gelee fut venue pour
+l'annoncer.
+
+Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre des l'aurore en criant:
+
+--Ca y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ca et nous
+allons a Connelot.
+
+Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes,
+vous auriez ri en nous voyant. Nous nous deplacons dans une etrange
+voiture de chasse que mon pere fit construire autrefois. Construire est
+le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur,
+ou plutot de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout la dedans:
+caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les
+malles, caisses a claire-voie pour les chiens. Tout y est a l'abri,
+excepte les hommes, perches sur des banquettes a balustrades, hautes
+comme un troisieme etage et portees par quatre roues gigantesques. On
+parvient la-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et
+meme des dents a l'occasion, car aucun marchepied ne donne acces sur cet
+edifice.
+
+Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des
+accoutrements de Lapons. Nous sommes vetus de peaux de mouton, nous
+portons des bas de laine enormes par-dessus nos pantalons, et des
+guetres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en
+fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes
+installes, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf
+et Moustache. Pif appartient a Simon, Paf a Gaspard et Moustache a moi.
+On dirait trois petits crocodiles a poil. Ils sont longs, bas, crochus,
+avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de
+broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs
+sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les
+enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le
+sien sous ses pieds pour avoir chaud.
+
+Et nous voila partis, secoues abominablement. Il gelait, il gelait
+ferme. Nous etions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le
+fermier, maitre Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un
+gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, ruse
+comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire
+argent de tout.
+
+C'est grande fete pour lui, au moment des becasses.
+
+La ferme est vaste, un vieux batiment dans une cour a pommiers, entouree
+de quatre rangs de hetres qui bataillent toute l'annee contre le vent de
+mer.
+
+Nous entrons dans la cuisine ou flambe un beau feu en notre honneur.
+
+Notre table est mise tout contre la haute cheminee ou tourne et cuit,
+devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat
+de terre.
+
+La fermiere alors nous salue, une grande femme muette, tres polie,
+tout occupee des soins de la maison, la tete pleine d'affaires et de
+chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs.
+C'est une femme d'ordre, rangee et severe, connue a sa valeur dans les
+environs.
+
+Au fond de la cuisine s'etend la grande table ou viendront s'asseoir
+tout a l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs,
+goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence
+sous l'oeil actif de la maitresse, en nous regardant diner avec maitre
+Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel
+sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur
+un coin de table, en surveillant la servante.
+
+Aux jours ordinaires elle dine avec tout son monde.
+
+Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre
+blanche, toute nue, peinte a la chaux, et qui contient seulement nos
+trois lits, trois chaises et trois cuvettes.
+
+Gaspard s'eveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante.
+En une demi-heure tout le monde est pret et on part avec maitre Picot
+qui chasse avec nous.
+
+Maitre Picot me prefere a ses maitres. Pourquoi? sans doute parce que
+je ne suis pas son maitre. Donc nous voila tous les deux qui gagnons
+le bois par la droite, tandis que les deux freres vont attaquer par la
+gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traine, tous les trois
+attaches au bout d'une corde.
+
+Car nous ne chassons pas la becasse, mais le lapin. Nous sommes
+convaincus qu'il ne faut pas chercher la becasse, mais la trouver.
+On tombe dessus et on la tue, voila. Quand on veut specialement en
+rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et
+curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la detonation breve
+du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler:
+"Becasse.--Elle y est." Moi je suis sournois. Quand j'ai tue une
+becasse, je crie: "Lapin!" Et je triomphe avec exces lorsqu'on sort les
+pieces du carnier, au dejeuner de midi.
+
+Donc nous voila, maitre Picot et moi, dans le petit bois dont les
+feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu
+triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid leger qui pique les
+yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudre d'une fine mousse blanche
+le bout des herbes et la terre brune des laboures. Mais on a chaud tout
+le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai
+dans l'air bleu, il ne chauffe guere, mais il est gai. Il fait bon
+chasser au bois par les frais matins d'hiver.
+
+La-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix
+frele. Puis, plus rien. Voila un autre cri, puis un autre; et Paf a
+son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voila qui
+piaule comme une poule qu'on etrangle! Ils ont leve un lapin. Attention,
+maitre Picot!
+
+Ils s'eloignent, se rapprochent, s'ecartent encore, puis reviennent;
+nous suivons leurs allees imprevues, en courant dans les petits chemins,
+l'esprit en eveil, le doigt sur la gachette du fusil.
+
+Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache
+grise, une ombre traverse le sentier. J'epaule et je tire.
+
+La fumee legere s'envole dans l'air bleu; et j'apercois sur l'herbe
+une pincee de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force:
+"Lapin, lapin.--Il y est!" Et je le montre aux trois chiens, aux trois
+crocodiles velus qui me felicitent en remuant la queue; puis s'en vont
+en chercher un autre.
+
+Maitre Picot m'avait rejoint. Moustache se remit a japper. Le fermier
+dit: "Ca pourrait bien etre un lievre, allons au bord de la plaine."
+
+Mais au moment ou je sortais du bois, j'apercus, debout, a dix pas de
+moi, enveloppe dans son immense manteau jaunatre, coiffe d'un bonnet de
+laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous,
+le patre de maitre Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage:
+"Bonjour, pasteur." Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eut
+pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes levres.
+
+Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le
+voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps
+immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme
+une meute, semblait obeir a son oeil. Maitre Picot me serra le bras:
+--Vous savez que le berger a tue sa femme. Je fus stupefait:--Gargan? Le
+sourd-muet?
+
+--Oui, cet hiver, et il a ete juge a Rouen. Je vas vous conter ca.
+
+Et il m'entraina dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les
+mots sur la bouche de son maitre comme s'il les eut entendus. Il ne
+comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'etait plus sourd; et le
+maitre, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de
+la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses
+joues et les reflets de ses yeux.
+
+Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux
+champs, quelquefois.
+
+Gargan etait fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans
+les marnieres pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et
+fondante, qu'on seme sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait
+eleve a garder des vaches le long des fosses des routes.
+
+Puis, recueilli par le pere de Picot, il etait devenu berger de la
+ferme. C'etait un excellent berger, devoue, probe, et qui savait
+replacer les membres demis, bien que personne ne lui eut jamais rien
+appris.
+
+Quand Picot prit la ferme a son tour, Gargan avait trente ans et en
+paraissait quarante. Il etait haut, maigre et barbu, barbu comme un
+patriarche.
+
+Or, vers cette epoque, une bonne femme du pays, tres pauvre, la Martel,
+mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte a
+cause de son amour immodere pour l'eau-de-vie.
+
+Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa a de menues besognes, la
+nourrissant sans la payer, en echange de son travail. Elle couchait
+sous la grange, dans l'etable ou dans l'ecurie, sur la paille ou sur le
+fumier, quelque part, n'importe ou, car on ne donne pas un lit a ces
+va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe ou, avec n'importe qui,
+peut-etre avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientot,
+elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une facon continue.
+Comment s'unirent ces deux miseres? Comment se comprirent-elles?
+Avait-il jamais connu une femme avant cette rodeuse de granges, lui qui
+n'avait jamais cause avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans
+sa hutte roulante, et qui le seduisit, Eve d'orniere, au bord d'un
+chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient
+ensemble comme mari et femme.
+
+Personne ne s'en etonna. Et Picot trouva meme cet accouplement naturel.
+
+Mais voila que le cure apprit cette union sans messe et se facha. Il
+fit des reproches a madame Picot, inquieta sa conscience, la menaca de
+chatiments mysterieux. Que faire?
+
+C'etait bien simple. On allait les marier a l'eglise et a la mairie. Ils
+n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entiere; elle,
+pas un jupon d'une seule piece. Donc, rien ne s'opposait a ce que la loi
+et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant
+maire et cure, et on crut tout regle pour le mieux.
+
+Mais voila que, bientot, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce
+vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fut marie,
+personne ne songeait a coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun
+voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un
+petit verre, derriere le dos du mari. L'aventure fit meme tant de bruit
+aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ca.
+
+Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec
+n'importe qui, dans un fosse, derriere un mur, tandis qu'on apercevait,
+en meme temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas a cent
+pas de la et suivi de son troupeau belant. Et on riait a s'en rendre
+malade dans tous les cafes de la contree; on ne parlait que de ca, le
+soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant:
+"As-tu paye la goutte a la Goutte?" On savait ce que cela voulait dire.
+
+Le berger ne semblait rien voir. Mais voila qu'un jour, le gars Poirot,
+de Sasseville, appela d'un signe la femme a Gargan derriere une meule
+en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en
+riant; or, a peine etaient-ils occupes a leur besogne criminelle que le
+patre tomba sur eux comme s'il fut sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit,
+a cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des
+cris de bete, serrait la gorge de sa femme.
+
+Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il etait trop
+tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tete; du sang
+lui coulait par le nez. Elle etait morte.
+
+Le berger fut juge par le tribunal de Rouen. Comme il etait muet, Picot
+lui servait d'interprete. Les details de l'affaire amuserent beaucoup
+l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idee: c'etait de faire
+acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin.
+
+Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage;
+puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-meme l'assassin.
+
+Toute l'assistance etait silencieuse.
+
+Picot prononcait avec lenteur: "Savais-tu qu'elle te trompait?" Et, en
+meme temps, il mimait sa question avec les yeux.
+
+L'autre fit "non" de la tete.
+
+--"T'etais couche dans la meule quand tu l'as surpris?" Et il faisait le
+geste d'un homme qui apercoit une chose degoutante.
+
+L'autre fit "oui" de la tete.
+
+Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du pretre
+qui unit au nom de Dieu, demanda a son serviteur s'il avait tue sa femme
+parce qu'elle etait liee a lui devant les hommes et devant le ciel.
+
+Le berger fit "oui" de la tete.
+
+Picot lui dit: "Allons, montre comment c'est arrive?"
+
+Alors, le sourd mima lui-meme toute la scene. Il montra qu'il dormait
+dans la meule; qu'il s'etait reveille en sentant remuer la paille, qu'il
+avait regarde tout doucement, et qu'il avait vu la chose.
+
+Il s'etait dresse, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita
+le mouvement obscene du couple criminel enlace devant lui.
+
+Un rire tumultueux s'eleva dans la salle, puis s'arreta net; car le
+berger, les yeux hagards, remuant sa machoire et sa grande barbe comme
+s'il eut mordu quelque chose, les bras tendus, la tete en avant,
+repetait l'action terrible du meurtrier qui etrangle un etre.
+
+Et il hurlait affreusement, tellement affole de colere qu'il croyait
+la tenir encore et que les gendarmes furent obliges de le saisir et de
+l'asseoir de force pour le calmer.
+
+Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maitre
+Picot, posant la main sur l'epaule de son serviteur, dit simplement: "Il
+a de l'honneur, cet homme-la."
+
+Et le berger fut acquitte.
+
+Quant a moi, ma chere amie, j'ecoutais, fort emu, la fin de cette
+aventure que je vous ai racontee en termes bien grossiers, pour ne rien
+changer au recit du fermier, quand un coup de fusil eclata au milieu du
+bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup
+de canon.
+
+--Becasse. Elle y est.
+
+Et voila comment j'emploie mon temps a guetter des becasses qui passent
+tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premieres toilettes
+d'hiver.
+
+
+
+EN WAGON
+
+
+Le soleil allait disparaitre derriere la grande chaine dont le puy de
+Dome est le geant, et l'ombre des cimes s'etendait dans la profonde
+vallee de Royat.
+
+Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la
+musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgre la
+fraicheur du soir.
+
+Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il etait question
+d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de
+Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de
+faire venir leurs fils eleves chez les Jesuites et chez les Dominicains.
+
+Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-memes le voyage
+pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement
+personne qu'elles pussent charger de ce soin delicat. On touchait aux
+derniers jours de juillet. Paris etait vide. Elles cherchaient, sans
+trouver, un nom qui leur offrit les garanties desirees.
+
+Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs
+avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames
+demeuraient persuadees que toutes les filles de la capitale passaient
+leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon.
+Les echos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient
+la presence a Vichy, au Mont-Dore et a la Bourboule, de toutes les
+horizontales connues et inconnues. Pour y etre, elles avaient du y venir
+en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon;
+elles devaient meme s'en retourner sans cesse pour revenir tous les
+jours. C'etait donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite
+ligne. Ces dames se desolaient que l'acces des gares ne fut pas interdit
+aux femmes suspectes.
+
+Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize
+ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient
+pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles
+creatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que
+pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journee entiere, ou une
+nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-etre, une ou deux de
+ces drolesses avec un ou deux de leurs compagnons?
+
+La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint a
+passer. Elle s'arreta pour dire bonjour a ses amies qui lui raconterent
+leurs angoisses.
+
+--Mais c'est bien simple, s'ecria-t-elle, je vais vous preter l'abbe. Je
+peux tres bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'education de
+Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants
+et vous les ramenera.
+
+Il fut donc convenu que l'abbe Lecuir, un jeune pretre, fort instruit,
+precepteur de Rodolphe de Martinsec, irait a Paris, la semaine suivante,
+chercher les trois jeunes gens.
+
+L'abbe partit donc le vendredi; et il se trouvait a la gare de Lyon le
+dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de
+huit heures, le nouveau rapide-direct organise depuis quelques jours
+seulement, sur la reclamation generale de tous les baigneurs de
+l'Auvergne.
+
+Il se promenait sur le quai de depart, suivi de ses collegiens, comme
+une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou
+occupe par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hante
+par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites
+mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Or il apercut tout a coup devant une portiere un vieux monsieur et
+une vieille dame a cheveux blancs qui causaient avec une autre dame
+installee dans l'interieur du wagon. Le vieux monsieur etait officier de
+la Legion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut.
+"Voici mon affaire," pensa l'abbe. Il fit monter les trois eleves et les
+suivit.
+
+La vieille dame disait:
+
+--Surtout soigne-toi bien, mon enfant.
+
+La jeune repondit:
+
+--Oh! oui, maman, ne crains rien.
+
+--Appelle le medecin aussitot que tu te sentiras souffrante.
+
+--Oui, oui, maman.
+
+--Allons, adieu, ma fille.
+
+--Adieu, maman.
+
+Il y eut une longue embrassade, puis un employe ferma les portieres et
+le train se mit en route.
+
+Ils etaient seuls. L'abbe, ravi, se felicitait de son adresse, et il se
+mit a causer avec les jeunes gens qui lui etaient confies. Il avait ete
+convenu, le jour de son depart, que madame de Martinsec l'autoriserait a
+donner des repetitions pendant toutes les vacances a ces trois garcons,
+et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractere de ses
+nouveaux eleves.
+
+Roger de Sarcagnes, le plus grand, etait un de ces hauts collegiens
+pousses trop vite, maigres et pales, et dont les articulations ne
+semblent pas tout a fait soudees. Il parlait lentement, d'une facon
+naive.
+
+Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il
+etait malin, sournois, mauvais et drole. Il se moquait toujours de tout
+le monde, avait des mots de grande personne, des repliques a double sens
+qui inquietaient ses parents.
+
+Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude
+pour rien: C'etait une bonne petite bete qui ressemblerait a son papa.
+
+L'abbe les avait prevenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces
+deux mois d'ete: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs
+envers lui, sur la facon dont il entendait les gouverner, sur la methode
+qu'il emploierait envers eux.
+
+C'etait un abbe d'ame droite et simple, un peu phraseur et plein de
+systemes.
+
+Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur
+voisine. Il tourna la tete vers elle. Elle demeurait assise dans son
+coin, les yeux fixes, les joues un peu pales. L'abbe revint a ses
+disciples.
+
+Le train roulait a toute vitesse, traversait des plaines, des bois,
+passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trepidation
+fremissante le chapelet de voyageurs enfermes dans les wagons.
+
+Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbe Lecuir sur
+Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une riviere? Pouvait-on
+pecher? Aurait-il un cheval, comme l'autre annee? etc.
+
+La jeune femme, tout a coup, jeta une sorte de cri, un "ah!" de
+souffrance vite reprime.
+
+Le pretre, inquiet, lui demanda:
+
+--Vous sentez-vous indisposee, madame?
+
+--Elle repondit:--Non, non, monsieur l'abbe, ce n'est rien, une legere
+douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et
+le mouvement du train me fatigue. Sa figure etait devenue livide, en
+effet.
+
+Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?...
+
+--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbe. Je vous remercie.
+
+Le pretre reprit sa causerie avec ses eleves, les preparant a son
+enseignement et a sa direction.
+
+Les heures passaient. Le convoi s'arretait de temps en temps, puis
+repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne
+bougeait plus, enfoncee en son coin. Bien que le jour fut plus qu'a
+moitie ecoule, elle n'avait encore rien mange. L'abbe pensait:
+
+"Cette personne doit etre bien souffrante.
+
+Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre
+Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement a gemir. Elle
+s'etait laissee presque tomber de sa banquette et, appuyee sur les
+mains, les yeux hagards, les traits crispes, elle repetait: "Oh! mon
+Dieu! oh! mon Dieu!"
+
+L'abbe s'elanca:
+
+--Madame... madame... madame, qu'avez-vous?
+
+Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher.
+Et elle commenca aussitot a crier d'une effroyable facon. Elle poussait
+une longue clameur affolee qui semblait dechirer sa gorge au passage,
+une clameur aigue, affreuse, dont l'intonation sinistre disait
+l'angoisse de son ame et la torture de son corps.
+
+Le pauvre pretre eperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que
+dire, que tenter, et il murmurait: "Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu,
+si je savais!" Il etait rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois
+eleves regardaient avec stupeur cette femme etendue qui criait.
+
+Tout a coup, elle se tordit, elevant ses bras sur sa tete, et son flanc
+eut une secousse etrange, une convulsion qui la parcourut.
+
+L'abbe pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privee de secours
+et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois resolue:--Je vais
+vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je
+pourrai. Je dois mon assistance a toute creature qui souffre.
+
+Puis, s'etant retourne vers les trois gamins, il cria:
+
+--Vous--vous allez passer vos tetes a la portiere; et si un de vous se
+retourne, il me copiera mille vers de Virgile.
+
+Il abaissa lui-meme les trois glaces, y placa les trois tetes, ramena
+contre le cou les rideaux bleus, et il repeta:
+
+--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez prives d'excursions
+pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne
+jamais, moi.
+
+Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane.
+
+Elle gemissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbe, la face
+cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la reconfortait, et, sans cesse, il
+levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs,
+vite detournes, vers la mysterieuse besogne accomplie par leur nouveau
+precepteur.
+
+--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe
+"desobeir"!--criait-il.
+
+--Monsieur de Bridoie, vous serez prive de dessert pendant un mois.
+
+Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque
+aussitot un cri bizarre et leger qui ressemblait a un aboiement et a un
+miaulement fit retourner, d'un seul elan, les trois collegiens persuades
+qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau ne.
+
+L'abbe tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait
+avec des yeux effares; il semblait content et desole, pret a rire et
+pret a pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses
+par le jeu rapide des yeux, des levres et des joues.
+
+Il declara, comme s'il eut annonce a ses eleves une grande nouvelle:
+
+--C'est un garcon.
+
+Puis aussitot il reprit:
+
+--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le
+filet.--Bien.--Debouchez-la.--Tres bien.--Versez-m'en quelques gouttes
+dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait.
+
+Et il repandit cette eau sur le front nu du petit etre qu'il portait, en
+prononcant:
+
+"Je te baptise, au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi
+soit-il."
+
+Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie
+apparut a la portiere. Alors l'abbe, perdant la tete, lui presenta la
+frele bete humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: "C'est madame
+qui vient d'avoir un petit accident en route."
+
+Il avait l'air d'avoir ramasse cet enfant dans un egout; et, les cheveux
+mouilles de sueur, le rabat sur l'epaule, la robe maculee, il repetait:
+"Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en reponds.--Ils regardaient tous
+trois par la portiere.--J'en reponds,--ils n'ont rien vu."
+
+Et il descendit du compartiment avec quatre garcons au lieu de
+trois qu'il etait alle chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de
+Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, echangeaient des regards eperdus,
+sans trouver un seul mot a dire.
+
+Le soir, les trois familles dinaient ensemble pour feter l'arrivee
+des collegiens. Mais on ne parlait guere; les peres, les meres et les
+enfants eux-memes semblaient preoccupes.
+
+Tout a coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda:
+
+--Dis, maman, ou l'abbe l'a-t-il trouve, ce petit garcon?
+
+La mere ne repondit pas directement.
+
+--Allons, dine, et laisse-nous tranquilles avec tes questions.
+
+Il se tut quelques minutes, puis reprit:
+
+--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est
+donc que l'abbe est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir
+un bocal de poissons sous un tapis.
+
+--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoye.
+
+--Mais ou l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il
+entre par la portiere, dis?
+
+Madame de Bridoie, impatientee, repliqua:--Voyons, c'est fini,
+tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le
+sais bien.
+
+--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon?
+
+Alors Gontran de Vaulacelles, qui ecoutait avec un air sournois, sourit
+et dit:
+
+--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbe qui l'a vu.
+
+
+
+CA IRA
+
+
+J'etais descendu a Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un
+guide (je ne sais plus lequel): Beau musee, deux Rubens, un Teniers, un
+Ribera.
+
+Donc je pensais: Allons voir ca. Je dinerai a l'hotel de l'Europe, que
+le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain.
+
+Le musee etait ferme: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs;
+il fut donc ouvert a ma requete, et je pus contempler quelques croutes
+attribuees par un conservateur fantaisiste aux premiers maitres de la
+peinture.
+
+Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien a faire, dans
+une longue rue de petite ville inconnue, batie au milieu de plaines
+interminables, je parcourus cette _artere_, j'examinai quelques pauvres
+magasins; puis, comme il etait quatre heures, je fus saisi par un de ces
+decouragements qui rendent fous les plus energiques.
+
+Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais paye cinq cents francs l'idee
+d'une distraction quelconque! Me trouvant a sec d'inventions, je me
+decidai, tout simplement, a fumer un bon cigare et je cherchai le bureau
+de tabac. Je le reconnus bientot a sa lanterne rouge, j'entrai. La
+marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regarde les
+cigares, que je jugeai detestables, je considerai, par hasard, la
+patronne.
+
+C'etait une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante.
+Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver
+quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame?
+Non, je ne la connaissais pas assurement? Mais ne se pouvait-il faire
+que je l'eusse rencontree? Oui, c'etait possible! Ce visage-la devait
+etre une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de
+vue, et changee, engraissee enormement sans doute?
+
+Je murmurai:
+
+--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je
+vous connais depuis longtemps.
+
+Elle repondit en rougissant:
+
+--C'est drole... Moi aussi.
+
+Je poussai un cri:--Ah! Ca ira!
+
+Elle leva ses deux mains avec un desespoir comique, epouvantee de ce mot
+et balbutiant:
+
+--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'ecria a son
+tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on
+ne l'avait point ecoutee. Mais nous etions seuls, bien seuls!
+
+"Ca ira." Comment avais-je pu reconnaitre "_Ca ira_", la pauvre _Ca
+ira_, la maigre _Ca ira_, la desolee _Ca ira_, dans cette tranquille et
+grasse fonctionnaire du gouvernement?
+
+_Ca ira_! Que de souvenirs s'eveillerent brusquement en moi: Bougival,
+La Grenouillere, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journees
+en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passes dans ce coin de
+pays, sur ce delicieux bout de riviere.
+
+Nous etions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois,
+a Chatou, et vivant la d'une drole de facon, toujours a moitie nus et a
+moitie gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien change. Ces
+messieurs portent des monocles.
+
+Or notre bande possedait une vingtaine de canotieres, regulieres et
+irregulieres. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans
+certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes etaient la, pour
+ainsi dire, a demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de
+mieux a faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans
+femmes, et, parmi celles-la, _Ca ira_. C'etait une pauvre fille maigre
+et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle etait
+timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait
+avec crainte, au plus humble, au plus inapercu, au moins riche de
+nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment
+s'etait-elle trouvee parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on
+rencontree, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenee dans
+une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous
+invitee a dejeuner, en la voyant seule, assise a une petite table, dans
+un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de
+la bande.
+
+Nous l'avions baptisee _Ca ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de
+la destinee, de sa malechance, de ses deboires. On lui disait chaque
+dimanche: "Eh bien, _Ca ira_, ca va-t-il?" Et elle repondait toujours:
+"Non, pas trop, mais faut esperer que ca ira mieux un jour."
+
+Comment ce pauvre etre disgracieux et gauche etait-il arrive a faire le
+metier qui demande le plus de grace, d'adresse, de ruse et de beaute?
+Mystere. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides a
+degouter un gendarme.
+
+Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs
+fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions,
+indifferents a son existence.
+
+Et puis, je l'avais a peu pres perdue de vue. Notre groupe s'etait
+emiette peu a peu, laissant la place a une autre generation, a qui
+nous avions aussi laisse _Ca ira_. Je l'appris en allant dejeuner chez
+Fournaise de temps en temps.
+
+Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisee ainsi, avaient
+cru a un nom d'Orientale et la nommaient Zaira; puis ils avaient cede a
+leur tour leurs canots et quelques canotieres a la generation suivante.
+(Une generation de canotiers vit, en general, trois ans sur l'eau, puis
+quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la medecine ou la
+politique).
+
+Zaira etait alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'etait encore
+modifie en Sarah. On la crut alors israelite.
+
+Les tout derniers, ceux a monocle, l'appelaient donc tout simplement "La
+Juive".
+
+Puis elle disparut.
+
+Et voila que je la retrouvais marchande de tabac a Barviller.
+
+Je lui dis:
+
+--Eh bien, ca va donc, a present?
+
+Elle repondit: Un peu mieux.
+
+Une curiosite me saisit de connaitre la vie de cette femme. Autrefois
+je n'y aurais point songe; aujourd'hui, je me sentais intrigue, attire,
+tout a fait interesse. Je lui demandai:
+
+--Comment as-tu fait pour avoir de la chance?
+
+--Je ne sais pas. Ca m'est arrive comme je m'y attendais le moins.
+
+--Est-ce a Chatou que tu l'as rencontree?
+
+--Oh non!
+
+--Ou ca donc?
+
+--A Paris, dans l'hotel que j'habitais.
+
+--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place a Paris.
+
+--Oui, j'etais chez madame Ravelet.
+
+--Qui ca, madame Ravelet?
+
+--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!
+
+--Mais non.
+
+--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli.
+
+Et la voila qui se met a me raconter mille choses de sa vie ancienne,
+mille choses secretes de la vie parisienne, l'interieur d'une maison de
+modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idees,
+toute l'histoire d'un coeur d'ouvriere, cet epervier de trottoir qui
+chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en
+flanant, nu-tete, apres le repas, et le soir en montant chez elle.
+
+Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:
+
+--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides.
+Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu
+sais!
+
+Moi, la premiere rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie.
+J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie a en etre honteuse. Comme
+je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voila la grande Louise qui
+me dit:--Comment! tu oses sortir avec ca!
+
+--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas.
+
+Ils etaient toujours bas, les fonds!
+
+Elle me repond:--Vas en chercher un a la Madeleine.
+
+Moi, ca m'etonne.
+
+Elle reprend:--C'est la que nous les prenons, toutes; on en a autant
+qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.
+
+Donc, je m'en allai avec Irma a la Madeleine. Nous trouvons le
+sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublie un parapluie
+la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son
+manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate.
+Il nous introduit dans une chambre ou il y avait plus de cinquante
+parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le
+mien; mais moi j'en choisis un beau, un tres beau, a manche d'ivoire
+sculpte. Louise est allee le reclamer quelques jours apres. Elle l'a
+decrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donne sans mefiance.
+
+Pour faire ca, on s'habillait tres chic."
+
+Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle a charnieres
+de la grande boite a tabac.
+
+Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si droles.
+Tiens, nous etions cinq a l'atelier, quatre ordinaires et une tres bien,
+Irma, la belle Irma. Elle etait tres distinguee, et elle avait un
+amant au conseil d'Etat. Ca ne l'empechait pas de lui en faire porter
+joliment. Voila qu'un hiver elle nous dit: "Vous ne savez pas, nous
+allons en faire une bien bonne." Et elle nous conta son idee.
+
+Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tete de tous les
+hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir
+l'eau a la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs
+a chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que
+voici:
+
+Tu sais que je n'etais pas riche, a ce moment-la, les autres non plus;
+ca n'allait guere, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien
+de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux
+ou trois amants habitues qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la
+promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorcait un monsieur
+qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on
+cedait. Mais ces hommes-la, ca ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou,
+c'etait pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions;
+vrai, c'etait a mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous
+faire gagner cent francs, nous voila toutes allumees. C'est tres vilain
+ce que je vais te raconter, mais ca ne fait rien; tu connais la vie,
+toi, et puis quand on est reste quatre ans a Chatou....
+
+Donc elle nous dit: "Nous allons lever au bal de l'Opera ce qu'il y a de
+mieux a Paris comme hommes, les plus distingues et les plus riches. Moi,
+je les connais."
+
+Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'etait vrai; parce que ces hommes-la
+ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non.
+Oh! elle etait d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume
+de dire a l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait
+certainement epousee.
+
+Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle
+nous dit: "Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune
+dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera
+dans votre voiture. Des qu'il sera entre, vous l'embrasserez le plus
+gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour
+montrer que vous vous etes trompee, que vous en attendiez un autre. Ca
+allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra
+rester par force; vous resisterez, vous ferez les cent coups pour le
+chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra
+un bon dedommagement."
+
+Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle
+fit, la rosse.
+
+Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des
+voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous
+placa dans des rues voisines de l'Opera. Alors, elle alla au bal,
+toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus
+marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle
+en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les
+sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballe,
+elle ota son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut
+l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une
+demi-heure, dans une voilure en face du n deg. 20 de la rue Taitbout.
+C'etait moi, dans cette voiture-la? J'etais bien enveloppee et la figure
+voilee. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tete a la portiere,
+et il dit: "C'est vous?"
+
+Je reponds tout bas: "Oui, c'est moi, montez vite."
+
+Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je
+l'embrasse a lui couper la respiration; puis je reprends:
+
+--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!
+
+Et, tout d'un coup, je crie:
+
+--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets a
+pleurer.
+
+Tu juges si voila un homme embarrasse! Il cherche d'abord a me consoler;
+il s'excuse, proteste qu'il s'est trompe aussi!
+
+Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros
+soupirs. Alors il me dit des choses tres douces. C'etait un homme tout a
+fait comme il faut; et puis ca l'amusait maintenant de me voir pleurer
+de moins en moins.
+
+Bref, de fil en aiguille, il m'a propose d'aller souper. Moi, j'ai
+refuse; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille;
+et puis embrassee; comme j'avais fait a son entree.
+
+Et puis... et puis... nous avons... soupe... tu comprends... et il m'a
+donne... devine... voyons, devine... il m'a donne cinq cents francs!...
+crois-tu qu'il y en a des hommes genereux.
+
+Enfin, la chose a reussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le
+moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle etait
+trop maigre!
+
+La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses
+souvenirs amasses depuis si longtemps dans son coeur ferme de debitante
+officielle. Tout l'autrefois pauvre et drole remuait son ame. Elle
+regrettait cette vie galante et boheme du trottoir parisien, faite de
+privations et de caresses payees, de rire et de misere, de ruses et
+d'amour vrai par moments.
+
+Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton debit de tabac?
+
+Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans
+mon hotel, porte a porte, un etudiant en droit, mais, tu sais, un de ces
+etudiants qui ne font rien. Celui-la, il vivait au cafe, du matin au
+soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne.
+
+Quand j'etais seule, nous passions la soiree ensemble quelquefois. C'est
+de lui que j'ai eu Roger.
+
+--Qui ca, Roger?
+
+--Mon fils.
+
+--Ah!
+
+--Il me donna une petite pension pour elever le gosse, mais je pensais
+bien que ce garcon-la ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai
+jamais vu un homme aussi faineant, mais la, jamais. Au bout de dix ans,
+il en etait encore a son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en
+pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais
+nous etions demeures en correspondance a cause de l'enfant. Et puis,
+figure-toi qu'aux dernieres elections, il y a deux ans, j'apprends qu'il
+a ete nomme depute dans son pays. Et puis il a fait des discours a la
+Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour
+finir, j'ai ete le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un
+bureau de tabac comme fille de deporte.... C'est vrai que mon pere a
+ete deporte, mais je n'avais jamais pense non plus que ca pourrait me
+servir. Bref.... Tiens, voila Roger.
+
+Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.
+
+Il embrassa sur le front sa mere, qui me dit:
+
+--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau a la mairie.... Vous
+savez... c'est un futur sous-prefet.
+
+Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hotel,
+apres avoir serre, avec gravite, la main tendue de _Ca ira_.
+
+
+
+DECOUVERTE
+
+
+Le bateau etait couvert de monde. La traversee s'annoncant fort belle,
+les Havraises allaient faire un tour a Trouville.
+
+On detacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonca le depart,
+et, aussitot, un fremissement secoua le corps entier du navire, tandis
+qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuee.
+
+Les roues tournerent quelques secondes, s'arreterent, repartirent
+doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crie
+par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: "En
+route!" elles se mirent a battre la mer avec rapidite.
+
+Nous filions le long de la jetee, couverte de monde. Des gens sur le
+bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amerique,
+et les amis restes a terre repondaient de la meme facon.
+
+Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les
+toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Ocean a peine remue par
+des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit batiment fit une
+courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la cote lointaine entrevue a
+travers la brume matinale.
+
+A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt
+kilometres. De place en place les grosses bouees indiquaient les bancs
+de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du
+fleuve qui, ne se melant point a l'eau salee, dessinaient de grands
+rubans jaunes a travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer.
+
+J'eprouve, aussitot que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de
+long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais
+rien. Donc je me mis a circuler sur le pont a travers la foule des
+voyageurs.
+
+Tout a coup, on m'appela. Je me retournai. C'etait un de mes vieux amis,
+Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.
+
+Apres nous etre serre les mains, nous recommencames ensemble, en parlant
+de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais
+tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux
+lignes de voyageurs assis sur les deux cotes du pont.
+
+Tout a coup Sidoine prononca avec une veritable expression de rage:
+
+--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!
+
+C'etait plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient
+l'horizon d'un air important qui semblait dire: "C'est nous, les
+Anglais, qui sommes les maitres de la mer! Boum, boum! nous voila!"
+
+Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs
+avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.
+
+Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les
+constructions navales de leur patrie, serrant en des chales multicolores
+leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux
+paysage. Leurs petites tetes, poussees au bout de ces longs corps,
+portaient des chapeaux anglais d'une forme etrange, et, derriere leurs
+cranes leurs maigres chevelures enroulees ressemblaient a des couleuvres
+lofees.
+
+Et les vieilles misses, encore plus greles, ouvrant au vent leur
+machoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes
+et demesurees.
+
+On sentait, en passant pres d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau
+dentifrice. Sidoine repeta, avec une colere grandissante:
+
+--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empecher de venir en France?
+
+Je demandai en souriant:
+
+--Pourquoi leur on veux-tu? Quant a moi, ils me sont parfaitement
+indifferents.
+
+Il prononca:
+
+--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai epouse une Anglaise. Voila.
+
+Je m'arretai pour lui rire au nez.
+
+--Ah! diable. Conte-moi ca. Et elle te rend donc tres malheureux?
+
+Il haussa les epaules:
+
+--Non, pas precisement.
+
+--Alors... elle te... elle te... trompe?
+
+--Malheureusement non. Ca me ferait une cause de divorce et j'en serais
+debarrasse.
+
+--Alors je ne comprends pas!
+
+--Tu ne comprends pas? Ca ne m'etonne point. Eh bien, elle a tout
+simplement appris le francais, pas autre chose! Ecoute:
+
+Je n'avais pas le moindre desir de me marier, quand je vins passer l'ete
+a Etrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux.
+On ne se figure pas combien les fillettes y sont a leur avantage. Paris
+sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.
+
+Les promenades a anes, les bains du matin, les dejeuners sur l'herbe,
+autant de pieges a mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil
+qu'une enfant de dix-huit ans qui court a travers un champ ou qui
+ramasse des fleurs le long d'un chemin.
+
+Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au meme hotel
+que moi. Le pere ressemblait aux hommes que tu vois la, et la mere a
+toutes les Anglaises.
+
+Il y avait deux fils, de ces garcons tout en os, qui jouent du matin au
+soir a des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes;
+puis deux filles, l'ainee, une seche, encore une Anglaise de boite a
+conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutot une blondine
+avec une tete venue du ciel. Quand elles se mettent a etre jolies, les
+gredines, elles sont divines. Celle-la avait des yeux bleus, de ces
+yeux bleus qui semblent contenir toute la poesie, tout le reve, toute
+l'esperance, tout le bonheur du monde!
+
+Quel horizon ca vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme
+comme ceux-la! Comme ca repond bien a l'attente eternelle et confuse de
+notre coeur!
+
+Il faut dire aussi que, nous autres Francais, nous adorons les
+etrangeres. Aussitot que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une
+Suedoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons
+amoureux instantanement. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme,
+drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons
+tort, cependant.
+
+Mais je crois que ce qui nous seduit le plus dans les exotiques, c'est
+leur defaut de prononciation. Aussitot qu'une femme parle mal notre
+langue, elle est charmante; si elle fait une faute de francais par
+mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une facon tout a fait
+inintelligible, elle devient irresistible.
+
+Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire a une mignonne
+bouche rose: "J'aime bocoup la gigotte."
+
+Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y
+comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots
+inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et
+gai.
+
+Tous les termes estropies, bizarres, ridicules, prenaient sur ses levres
+un charme delicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino,
+de longues conversations qui ressemblaient a des enigmes parlees.
+
+Je l'epousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Reve. Car les
+vrais amants n'adorent jamais qu'un reve qui a pris une forme de femme.
+
+Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:
+
+ Tu n'as jamais ete, dans tes jours les plus rares,
+ Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
+ Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.
+ J'ai fait chanter mon reve au vide de ton coeur.
+
+Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, c'a ete de donner a ma
+femme un professeur de francais.
+
+Tant qu'elle a martyrise le dictionnaire et supplicie la grammaire, je
+l'ai cherie.
+
+Nos causeries etaient simples. Elles me revelaient la grace surprenante
+de son etre, l'elegance incomparable de son geste; elles me la
+montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupee de chair faite
+pour le baiser, sachant enumerer a peu pres ce qu'elle aimait, pousser
+parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une facon coquette,
+a force d'etre incomprehensible et imprevue, des emotions ou des
+sensations peu compliquees.
+
+Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent "papa" et "maman", en
+prononcant--Baaba--et Baamban.
+
+Aurais-je pu croire que...
+
+Elle parie, a present.... Elle parle... mal... tres mal.... Elle fait
+tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends...
+je sais... je la connais....
+
+J'ai ouvert ma poupee pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut
+causer, mon cher!
+
+Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idees, les theories
+d'une jeune Anglaise bien elevee, a laquelle je ne peux rien reprocher,
+et qui me repete, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
+de la conversation a l'usage des pensionnats de jeunes personnes.
+
+Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dores qui
+renferment d'execrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai dechiree. J'ai
+voulu manger le dedans et suis reste tellement degoute que j'ai des
+haut-le-coeur, a present, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes.
+
+J'ai epouse un perroquet a qui une vieille institutrice anglaise aurait
+enseigne le francais: comprends-tu?
+
+Le port de Trouville montrait maintenant ses jetees de bois couvertes de
+monde.
+
+Je dis:
+
+--Ou est ta femme?
+
+Il prononca:
+
+--Je l'ai ramenee a Etretat.
+
+--Et toi, ou vas-tu?
+
+--Moi? moi je vais me distraire a Trouville
+
+Puis, apres un silence, il ajouta:
+
+--Tu ne te figures pas comme ca peut etre bete quelquefois, une femme.
+
+
+
+SOLITUDE
+
+
+C'etait apres un diner d'hommes. On avait ete fort gai. Un d'eux, un
+vieil ami, me dit:
+
+--Veux-tu remonter a pied l'avenue des Champs-Elysees?
+
+Et nous voila partis, suivant a pas lents la longue promenade, sous les
+arbres a peine vetus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur
+confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le
+visage, et la legion des etoiles semait sur le ciel noir une poudre
+d'or.
+
+Mon compagnon me dit:
+
+--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout
+ailleurs. Il me semble quo ma pensee s'y elargit. J'ai, par moments, ces
+especes de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde,
+qu'on va decouvrir le divin secret des choses. Puis la fenetre se
+referme. C'est fini.
+
+De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs;
+nous passions devant un banc ou deux etres, assis cote a cote, ne
+faisaient qu'une tache noire.
+
+Mou voisin murmura:
+
+--Pauvres gens! Ce n'est pas du degout qu'ils m'inspirent, mais une
+immense pitie. Parmi tous les mysteres de la vie humaine, il en est un
+que j'ai penetre: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que
+nous sommes eternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne
+tendent qu'a fuir cette solitude. Ceux-la, ces amoureux des bancs en
+plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les creatures, a faire
+cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils
+demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi.
+
+On s'en apercoit plus ou moins, voila tout.
+
+Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris,
+d'avoir decouvert l'affreuse solitude ou je vis, et je sais que rien ne
+peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que
+nous fassions, quels que soient l'elan de nos coeurs, l'appel de nos
+levres et l'etreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.
+
+Je t'ai entraine ce soir, a cette promenade, pour ne pas rentrer chez
+moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de
+mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'ecoutes, et
+nous sommes seuls tous deux, cote a cote, mais seuls. Me comprends-tu?
+
+Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Ecriture. Ils ont l'illusion
+du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-la, notre misere solitaire, ils
+n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des
+coudes, sans autre joie que l'egoiste satisfaction de comprendre, de
+voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre
+eternel isolement.
+
+Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?
+
+Ecoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon etre, il me semble
+que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont
+je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a
+point de bout, peut-etre! J'y vais sans personne avec moi, sans personne
+autour de moi, sans personne de vivant faisant cette meme route
+tenebreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits,
+des voix, des cris... je m'avance a tatons vers ces rumeurs confuses.
+Mais je ne sais jamais au juste d'ou elles parlent; je ne rencontre
+jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui
+m'entoure. Me comprends-tu?
+
+Quelques hommes ont parfois devine cette souffrance atroce.
+
+Musset s'est ecrie:
+
+ Qui vient? Qui m'appelle? Personne.
+ Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne,
+ O solitude!--O pauvrete!
+
+Mais, chez lui, ce n'etait la qu'un doute passager, et non pas une
+certitude definitive, comme chez moi. Il etait poete; il peuplait la vie
+de fantomes, de reves. Il n'etait jamais vraiment seul.--Moi, je suis
+seul!
+
+Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il
+etait un des grands lucides, n'ecrivit-il pas a une amie cette phrase
+desesperante: "Nous sommes tous dans un desert. Personne ne comprend
+personne."
+
+Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise,
+quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces etoiles
+que voila, jetees comme une graine de feu a travers l'espace, si loin
+que nous apercevons seulement la clarte de quelques-unes, alors que
+l'innombrable armee des autres est perdue dans l'infini, si proches
+qu'elles forment peut-etre un tout, comme les molecules d'un corps?
+
+Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre
+homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isoles
+surtout, parce que la pensee est insondable.
+
+Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frolement des
+etres que nous ne pouvons penetrer! Nous nous aimons les uns les autres
+comme si nous etions enchaines, tout pres, les bras tendus, sans
+parvenir a nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille,
+mais tous nos efforts restent steriles, nos abandons inutiles, nos
+confidences infructueuses, nos etreintes impuissantes, nos caresses
+vaines. Quand nous voulons nous meler, nos elans de l'un vers l'autre ne
+font que nous heurter l'un a l'autre.
+
+Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur a quelque
+ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle.
+Il est la, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son ame,
+derriere eux, je ne la connais point. Il m'ecoute. Que pense-t-il? Oui,
+que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-etre?
+ou me meprise? ou se moque de moi? Il reflechit a ce que je dis, il me
+juge, il me raille, il me condamne, m'estime mediocre ou sot. Comment
+savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et
+ce qui s'agite dans cette petite tete ronde? Quel mystere que la pensee
+inconnue d'un etre, la pensee cachee et libre, que nous ne pouvons ni
+connaitre, ni conduire, ni dominer, ni vaincre!
+
+Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les
+portes de mon ame, je ne parviens point a me livrer. Je garde au fond,
+tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ ou personne ne penetre. Personne ne
+peut le decouvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce
+que personne ne comprend personne.
+
+Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu
+m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: "Qu'est-ce qu'il a, ce
+soir?" Mais si tu parviens a saisir un jour, a bien deviner mon horrible
+et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_!
+et tu me rendras heureux, une seconde, peut-etre.
+
+Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
+
+Misere! misere! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont
+donne souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'etre pas seul!
+
+Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'elargit. Une felicite
+surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'ou vient cette
+sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine
+n'etre plus seul. L'isolement, l'abandon de l'etre humain parait cesser.
+Quelle erreur! Plus tourmentee encore que nous par cet eternel besoin
+d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge
+du Reve.
+
+Tu connais ces heures delicieuses passees face a face avec cet etre a
+longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel
+delire egare notre esprit! Quelle illusion nous emporte!
+
+Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout a l'heure, semble-t-il?
+Mais ce tout a l'heure n'arrive jamais, et, apres des semaines
+d'attente, d'esperance et de joie trompeuse, je me retrouve tout a coup,
+un jour, plus seul que je ne l'avais encore ete.
+
+Apres chaque baiser, apres chaque etreinte, l'isolement s'agrandit. Et
+comme il est navrant, epouvantable!
+
+Un poete, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas ecrit:
+
+ Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
+ Infructueux essais du pauvre amour qui tente
+ L'impossible union des ames par les corps....
+
+Et puis, adieu. C'est fini. C'est a peine si on reconnait cette femme
+qui a ete tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous
+n'avons jamais connu la pensee intime et banale sans doute!
+
+Aux heures memes ou il semblait que, dans un accord mysterieux
+des etres, dans un complet emmelement des desirs et de toutes les
+aspirations, on etait descendu jusqu'au profond de son ame, un mot, un
+seul mot, parfois, nous revelait notre erreur, nous montrait, comme un
+eclair dans la nuit, le trou noir entre nous.
+
+Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer
+un soir aupres d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque
+completement par la seule sensation de sa presence. Ne demandons pas
+plus, car jamais deux etres ne se melent.
+
+Quant a moi, maintenant, j'ai ferme mon ame. Je ne dis plus a personne
+ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamne
+a l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais emettre mon
+avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs,
+les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis
+desinteresse de tout. Ma pensee, invisible, demeure inexploree. J'ai des
+phrases banales pour repondre aux interrogations de chaque jour, et un
+sourire qui dit: "oui", quand je ne veux meme pas prendre la peine de
+parler.
+
+Me comprends-tu?
+
+Nous avions remonte la longue avenue jusqu'a l'arc de triomphe de
+l'Etoile, puis nous etions redescendus jusqu'a la place de la Concorde,
+car il avait enonce tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup
+d'autres choses dont je ne me souviens plus.
+
+Il s'arreta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obelisque
+de granit, debout sur le pave de Paris et qui perdait, au milieu des
+etoiles, son long profil egyptien, monument exile, portant au flanc
+l'histoire de son pays ecrite en signes etranges, mon ami s'ecria:
+
+--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.
+
+Puis il me quitta sans ajouter un mot.
+
+Etait-il gris? Etait-il fou? Etait-il sage? Je ne le sais encore.
+Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il
+avait perdu l'esprit.
+
+
+
+AU BORD DU LIT
+
+
+_Un grand feu flambait dans l'atre. Sur la table japonaise, deux tasses
+a the se faisaient face, tandis que la theiere fumait a cote contre le
+sucrier flanque du carafon de rhum._
+
+_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur
+une chaise, tandis que la comtesse, debarrassee de sa sortie de
+bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait
+aimablement a elle-meme en tapotant, du bout de ses doigts fins et
+luisants de bagues, les cheveux frises des tempes. Puis elle se tourna
+vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait
+hesiter comme si une pensee intime l'eut Gene. Enfin il dit_:
+
+--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?
+
+_Elle le considera dans les yeux, le regard allume d'une flamme de
+triomphe et de defi, et repondit:_
+
+--Je l'espere bien!
+
+_Puis elle s'assit a sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en
+cassant une brioche._
+
+--C'en etait presque ridicule... pour moi?
+
+_Elle demanda_:--Est-ce une scene? avez-vous l'intention de me faire des
+reproches?
+
+--Non, ma chere amie, je dis seulement que ce M. Burel a ete presque
+inconvenant aupres de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je
+me serais fache.
+
+--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous
+pensiez l'an dernier, voila tout. Quand j'ai su que vous aviez une
+maitresse, une maitresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guere
+si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon
+chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon
+ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine
+et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous repondu? Oh! vous m'avez
+parfaitement laisse entendre que j'etais libre, que le mariage, entre
+gens intelligents, n'etait qu'une association d'interets, un lien
+social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laisse
+comprendre que votre maitresse etait infiniment mieux que moi, plus
+seduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela etait
+entoure, bien entendu, de menagements d'homme bien eleve, enveloppe de
+compliments, enonce avec une delicatesse a laquelle je rends hommage. Je
+n'en ai pas moins parfaitement compris.
+
+Il a ete convenu que nous vivrions desormais ensemble, mais completement
+separes. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union.
+
+Vous m'avez presque laisse deviner que vous ne teniez qu'aux apparences,
+que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette
+liaison restat secrete. Vous avez longuement disserte, et fort bien, sur
+la finesse des femmes, sur leur habilete pour menager les convenances,
+etc., etc.
+
+J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup,
+beaucoup madame de Servy, et ma tendresse legitime, ma tendresse legale
+vous genait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens.
+Nous avons, depuis lors, vecu separes. Nous allons dans le monde
+ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez
+nous.
+
+Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux.
+Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Ma chere amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir
+vous compromettre. Vous etes jeune, vive, aventureuse...
+
+--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande a faire la balance
+entre nous.
+
+--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en
+ami serieux. Quant a tout ce que vous venez de dire, c'est fortement
+exagere.
+
+--Pas du tout. Vous avez avoue, vous m'avez avoue votre liaison, ce qui
+equivalait a me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas
+fait....
+
+--Permettez....
+
+--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant,
+et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne
+trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est
+un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.
+
+--Ma chere, toutes ces plaisanteries sont absolument deplacees.
+
+--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parle du
+dix-huitieme siecle, vous m'avez laisse entendre que vous etiez regence.
+Je n'ai rien oublie. Le jour ou il me conviendra de cesser d'etre ce que
+je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans meme
+vous en douter... cocu comme d'autres.
+
+--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?
+
+--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de
+Gers a declare que M. de Servy avait l'air d'un cocu a la recherche de
+ses cornes.
+
+--Ce qui peut paraitre drole dans la bouche de madame de Gers devient
+inconvenant dans la votre.
+
+--Pas du tout. Mais vous trouvez tres plaisant le mot cocu quand il
+s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit
+de vous. Tout depend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas a ce
+mot, je ne l'ai prononce que pour voir si vous etes mur.
+
+--Mur... Pour quoi?
+
+--Mais pour l'etre. Quand un homme se fache en entendant dire cette
+parole, c'est qu'il... brule. Dans deux mois, vous rirez tout le premier
+si je parle d'un... coiffe. Alors... oui... quand on l'est, on ne le
+sent pas.
+
+--Vous etes, ce soir, tout a fait mal elevee. Je ne vous ai jamais vue
+ainsi.
+
+--Ah! voila... j'ai change... en mal. C'est votre faute.
+
+--Voyons, ma chere, parlons serieusement. Je vous prie, je vous supplie
+de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites
+inconvenantes de M. Burel.
+
+--Vous etes jaloux. Je le disais bien.
+
+--Mais non, non. Seulement je desire n'etre pas ridicule. Je ne veux
+pas etre ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les...
+epaules, ou plutot entre les seins...
+
+--Il cherchait un porte-voix.
+
+--Je... je lui tirerai les oreilles.
+
+--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?
+
+--On le pourrait etre de femmes moins jolies.
+
+--Tiens, comme vous voila! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous,
+moi!
+
+_Le comte s'est leve. Il fait le tour de la petite table, et, passant
+derriere sa femme, lui depose vivement un baiser sur la nuque. Elle se
+dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_
+
+--Plus de ces plaisanteries-la, entre nous, s'il vous plait. Nous vivons
+separes. C'est fini.
+
+--Voyons, ne vous fachez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque
+temps.
+
+--Alors... alors... c'est que j'ai gagne. Vous aussi... vous me
+trouvez... mure.
+
+--Je vous trouve ravissante, ma chere; vous avez des bras, un teint, des
+epaules...
+
+--Qui plairaient a M. Burel.
+
+--Vous etes feroce. Mais la... vrai... je ne connais pas de femme aussi
+seduisante que vous.
+
+--Vous etes a jeun.
+
+--Hein?
+
+--Je dis: Vous etes a jeun.
+
+--Comment ca?
+
+--Quand on est a jeun, on a faim, et quand on a faim, on se decide a
+manger des choses qu'on n'aimerait point a un autre moment. Je suis le
+plat... neglige jadis que vous ne seriez pas fache de vous mettre sous
+la dent... ce soir.
+
+--Oh! Marguerite! Qui vous a appris a parler comme ca?
+
+--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez
+eu, a ma connaissance, quatre maitresses, des cocottes celles-la, des
+artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique
+autrement que par un jeune momentane vos... velleites de ce soir.
+
+--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de
+vous. Pour de vrai, tres fort. Voila.
+
+--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Ce soir!
+
+--Oh! Marguerite!
+
+--Bon. Vous voila encore scandalise. Mon cher, entendons-nous. Nous ne
+sommes plus rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme,
+c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un
+autre cote, vous me demandez la preference. Je vous la donnerai... a
+prix egal.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc.
+
+--Mille fois mieux.
+
+--Mieux que la mieux?
+
+--Mille fois.
+
+--Eh bien, combien vous a-t-elle coute, la mieux, en trois mois?
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Je dis: combien vous a coute, en trois mois, la plus charmante de vos
+maitresses, en argent, bijoux, soupers, diners, theatre, etc., entretien
+complet, enfin?
+
+--Est-ce que je sais, moi?
+
+--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modere. Cinq mille francs par
+mois: est-ce a peu pres juste?
+
+--Oui... a peu pres.
+
+--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je
+suis a vous pour un mois, a compter de ce soir.
+
+--Vous etes folle.
+
+--Vous le prenez ainsi; bonsoir.
+
+_La comtesse sort, et entre dans sa chambre a coucher. Le lit est
+entr'ouvert. Un vague parfum flotte, impregne les tentures_.
+
+_Le comte apparaissant a la porte:_
+
+--Ca sent tres bon, ici.
+
+--Vraiment?... Ca n'a pourtant pas change. Je me sers toujours de peau
+d'Espagne.
+
+--Tiens, c'est etonnant... ca sent tres bon.
+
+--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce
+que je vais me coucher.
+
+--Marguerite!
+
+--Allez-vous-en!
+
+_Il entre tout a fait et s'assied dans un fauteuil._
+
+_La comtesse_:--Ah! c'est comme ca. Eh bien, tant pis pour vous.
+
+_Elle ote son corsage de bal lentement, degageant ses bras nus et
+blancs. Elle les leve au-dessus de sa tete pour se decoiffer devant la
+glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rose apparait
+au bord du corset de soie noire._
+
+_Le comte se leve vivement et vient vers elle._
+
+_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fache!...
+
+_Il la saisit a pleins bras et cherche ses levres._
+
+_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre
+d'eau parfumee pour sa bouche, et, par-dessus l'epaule, le lance en
+plein visage de son mari._
+
+_Il se releve, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_
+
+--C'est stupide.
+
+--Ca se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs.
+
+--Mais ce serait idiot!...
+
+--Pourquoi ca!
+
+--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!...
+
+--Oh!... quels vilains mots vous employez!
+
+--C'est possible. Je repete que ce serait idiot de payer sa femme, sa
+femme legitime.
+
+--Il est bien plus bete, quand on a une femme legitime, d'aller payer
+des cocottes.
+
+--Soit, mais je ne veux pas etre ridicule.
+
+_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement
+ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort
+de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._
+
+_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_
+
+--Quelle drole d'idee vous avez la?
+
+--Quelle idee?
+
+--De me demander cinq mille francs.
+
+--Rien de plus naturel. Nous sommes etrangers l'un a l'autre, n'est-ce
+pas? Or vous me desirez. Vous ne pouvez pas m'epouser puisque nous
+sommes maries. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-etre qu'une
+autre.
+
+Or, reflechissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en
+ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre menage. Et
+puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant,
+de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en
+amour illegitime, que ce qui coute cher, tres cher. Vous donnez a notre
+amour... legitime, un prix nouveau, une saveur de debauche, un ragout
+de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour cote. Est-ce pas
+vrai?
+
+_Elle s'est levee presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._
+
+--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.
+
+_Le comte debout, perplexe, mecontent, la regarde, et, brusquement, lui
+jetant a la tete son portefeuille:_
+
+--Tiens, gredine, en voila six mille...Mais tu sais?...
+
+_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_
+
+--Quoi?
+
+--Ne t'y accoutume pas.
+
+_Elle eclate de rire, et allant vers lui:_
+
+--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie a vos
+cocottes. Et meme si...si vous etes content...je vous demanderai de
+l'augmentation.
+
+
+
+PETIT SOLDAT
+
+
+Chaque dimanche, sitot qu'ils etaient libres, les deux petits soldats se
+mettaient en marche.
+
+Ils tournaient a droite en sortant de la caserne, traversaient
+Courbevoie a grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade
+militaire; puis, des qu'ils avaient quitte les maisons, ils suivaient,
+d'une allure plus calme, la grand'route poussiereuse et nue qui mene a
+Bezons.
+
+Ils etaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop
+longue, dont les manches couvraient leurs mains, genes par la culotte
+rouge, trop vaste, qui les forcait a ecarter les jambes pour aller vite.
+Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de
+figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naives, d'une naivete
+presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes.
+
+Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la
+meme idee en tete, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient
+trouve, a l'entree du petit bois des Champioux, un endroit leur
+rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que la.
+
+Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait
+sous les arbres, ils otaient leur coiffure qui leur ecrasait la tete, et
+ils s'essuyaient le front.
+
+Ils s'arretaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder
+la Seine. Ils demeuraient la, deux ou trois minutes, courbes en deux,
+penches sur le parapet; ou bien ils consideraient le grand bassin
+d'Argenteuil ou couraient les voiles blanches et inclinees des clippers,
+qui, peut-etre, leur rememoraient la mer bretonne, le port de Vannes
+dont ils etaient voisins, et les bateaux pecheurs s'en allant a travers
+le Morbihan, vers le large.
+
+Des qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions
+chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un
+morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu
+constituaient leurs vivres emportes dans leurs mouchoirs. Mais, aussitot
+sortis du village, ils n'avancaient plus qu'a pas tres lents et ils se
+mettaient a parler.
+
+Devant eux, une plaine maigre, semee de bouquets d'arbres, conduisait
+au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler a celui de
+Kermarivan. Les bles et les avoines bordaient l'etroit chemin perdu dans
+la jeune verdure des recoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois a Luc
+Le Ganidec:
+
+--C'est tout comme aupres de Pleunivon.
+
+--Oui, c'est tout comme.
+
+Ils s'en allaient, cote a cote, l'esprit plein de vagues souvenirs du
+pays, plein d'images reveillees, d'images naives comme les feuilles
+coloriees d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout
+de lande, un carrefour, une croix de granit.
+
+Chaque fois aussi, ils s'arretaient aupres d'une pierre qui bornait une
+propriete, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu.
+
+En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous
+les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait a
+arracher tout doucement l'ecorce en pensant aux gens de la-bas.
+
+Jean Kerderen portait les provisions.
+
+De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance,
+en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps a songer. Et le
+pays, le cher pays lointain les repossedait peu a peu, les envahissait,
+leur envoyait, a travers la distance, ses formes, ses bruits, ses
+horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte ou courait l'air
+marin.
+
+Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont
+engraissees les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris
+que cueille et qu'emporte la brise salee du large. Et les voiles des
+canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des
+caboteurs, apercues derriere la longue plaine qui s'en allait de chez
+eux jusqu'au bord des flots.
+
+Ils marchaient a petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents
+et tristes, hantes par un chagrin doux, un chagrin lent et penetrant de
+bete en cage, qui se souvient.
+
+Et quand Luc avait fini de depouiller la mince baguette de son ecorce,
+ils arrivaient au coin du bois ou ils dejeunaient tous les dimanches.
+
+Ils retrouvaient les deux briques cachees par eux dans un taillis, et
+ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la
+pointe de leur couteau.
+
+Et quand ils avaient dejeune, mange leur pain jusqu'a la derniere
+miette, et bu leur vin jusqu'a la derniere goutte, ils demeuraient
+assis dans l'herbe, cote a cote, sans rien dire, les yeux au loin, les
+paupieres lourdes, les doigts croises comme a la messe, leurs jambes
+rouges allongees a cote des coquelicots du champ; et le cuir de leurs
+shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent,
+faisaient s'arreter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs
+tetes.
+
+Vers midi, ils commencaient a tourner leurs regards de temps en temps du
+cote du village de Bezons, car la fille a la vache allait venir.
+
+Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser
+sa vache, la seule vache du pays qui fut a l'herbe, et qui paturait une
+etroite prairie sur la lisiere du bois, plus loin.
+
+Ils apercevaient bientot la servante, seul etre humain marchant a
+travers la campagne, et ils se sentaient rejouis par les reflets
+brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil.
+Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils etaient seulement contents de la
+voir, sans comprendre pourquoi.
+
+C'etait une grande fille vigoureuse, rousse et brulee par l'ardeur des
+jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne.
+
+Une fois, en les revoyant assis a la meme place, elle leur dit:
+
+--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?
+
+Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:
+
+--Oui, nous v'nons au repos.
+
+Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle
+rit avec une bienveillance protectrice de femme degourdie qui sentait
+leur timidite, et elle demanda:
+
+--Que qu'vous faites comme ca? C'est-il qu'vous r'gardez pousser
+l'herbe?
+
+Luc egaye sourit aussi: P'tete ben.
+
+Elle reprit: Hein! Ca va pas vite.
+
+Il repliqua, riant toujours:--Pour ca, non.
+
+Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arreta
+encore devant eux, et leur dit:
+
+En voulez-vous une goutte? Ca vous rappellera l'pays.
+
+Avec son instinct d'etre de meme race, loin de chez elle aussi
+peut-etre, elle avait devine et touche juste.
+
+Ils furent emus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non
+sans peine, dans le goulot du litre de verre ou ils apportaient leur
+vin; et Luc but le premier, a petites gorgees, en s'arretant a tout
+moment pour regarder s'il ne depassait point sa part. Puis il donna la
+bouteille a Jean.
+
+Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau
+par terre a ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.
+
+Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; a dimanche!
+
+Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa
+haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer
+dans la verdure des terres.
+
+Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'apres, Jean dit a Luc:
+
+--Faut-il pas li acheter que que chose de bon?
+
+Et ils demeurerent fort embarrasses devant le probleme d'une friandise a
+choisir pour la fille a la vache.
+
+Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean preferait des
+berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils
+prirent, chez un epicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges.
+
+Ils dejeunerent plus vite que de coutume, agites par l'attente.
+
+Jean l'apercut le premier: "La v'la," dit-il. Luc reprit: "Oui. La
+v'la."
+
+Elle riait de loin en les voyant, elle cria:
+
+--Ca va-t-il comme vous voulez? Ils repondirent ensemble:
+
+--Et de vot' part?" Alors elle causa, elle parla de choses simples qui
+les interessaient, du temps, de la recolte, de ses maitres.
+
+Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la
+poche de Jean.
+
+Luc enfin s'enhardit et murmura:
+
+--Nous vous avons apporte quelque chose.
+
+Elle demanda:--Que'que c'est donc?
+
+Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de
+papier et le lui tendit.
+
+Elle se mit a manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une
+joue a l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux
+soldats, assis devant elle, la regardaient, emus et ravis.
+
+Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en
+revenant.
+
+Ils penserent a elle toute la semaine, et ils en parlerent plusieurs
+fois. Le dimanche suivant, elle s'assit a cote d'eux pour deviser plus
+longtemps, et tous les trois, cote a cote, les yeux perdus au loin, les
+genoux enfermes dans leurs mains croisees, ils raconterent des menus
+faits et des menus details des villages ou ils etaient nes, tandis que
+la vache, la-bas, voyant arretee en route la servante, tendait vers
+elle sa lourde tete aux naseaux humides, et mugissait longuement pour
+l'appeler.
+
+La fille accepta bientot de manger un morceau avec eux et de boire un
+petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa
+poche; car la saison des prunes etait venue. Sa presence degourdissait
+les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux.
+
+Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui
+arrivait jamais, et il ne rentra qu'a dix heures du soir.
+
+Jean, inquiet, cherchait en sa tete pour quelle raison son camarade
+avait bien pu sortir ainsi.
+
+Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunte dix sous a son voisin de lit,
+demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques
+heures.
+
+Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il
+avait l'air tout drole, tout remue, tout change. Kerderen ne comprenait
+pas, mais il soupconnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ca
+pouvait etre.
+
+Ils ne dirent pas un mot jusqu'a leur place habituelle, dont ils avaient
+use l'herbe a force de s'asseoir au meme endroit; et ils dejeunerent
+lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre.
+
+Bientot la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient
+tous les dimanches. Quand elle fut tout pres, Luc se leva et fit deux
+pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa
+fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean,
+sans songer qu'il etait la, sans le voir.
+
+Et il demeurait eperdu, lui, le pauvre Jean, si eperdu qu'il ne
+comprenait pas, l'ame bouleversee, le coeur creve, sans se rendre compte
+encore.
+
+Puis, la fille s'assit a cote de Luc, et ils se mirent a bavarder.
+
+Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade
+etait sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un
+chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce dechirement que font les
+trahisons.
+
+Luc et la fille se leverent pour aller ensemble remiser la vache.
+
+Jean les suivit des yeux. Il les vit s'eloigner cote a cote. La culotte
+rouge de son camarade faisait une tache eclatante dans le chemin. Ce fut
+Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bete.
+
+La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main
+distraite l'echine coupante de l'animal. Puis ils laisserent le seau
+dans l'herbe et ils s'enfoncerent sous le bois.
+
+Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles ou ils etaient entres;
+et il se sentait si trouble que, s'il avait essaye de se lever, il
+serait tombe sur place assurement. Il demeurait immobile, abruti
+d'etonnement et de souffrance, d'une souffrance naive et profonde. Il
+avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir
+personne jamais.
+
+Tout a coup, il les apercut qui sortaient du taillis. Ils revinrent
+doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les
+villages. C'etait Luc qui portait le seau.
+
+Ils s'embrasserent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla
+apres avoir jete a Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence.
+Elle ne pensa point a lui offrir du lait ce jour-la.
+
+Les deux petits soldats demeurerent cote a cote, immobiles comme
+toujours, silencieux et calmes, sans que la placidite de leur visage
+montrat rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux.
+La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin.
+
+A l'heure ordinaire, ils se leverent pour revenir.
+
+Luc epluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le deposa
+chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagerent sur le pont,
+et, comme chaque dimanche, ils s'arreterent au milieu, afin de regarder
+couler l'eau quelques instants.
+
+Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer,
+comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc
+lui dit: "C'est-il que tu veux y boire un coup?" Comme il prononcait
+le dernier mot, la tete de Jean emporta le reste, les jambes enlevees
+decrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba
+d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.
+
+Luc, la gorge paralysee d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit
+plus loin quelque chose remuer; puis la tete de son camarade surgit a la
+surface du fleuve, pour y rentrer aussitot.
+
+Plus loin encore, il apercut, de nouveau, une main, une seule main
+qui sortit de la riviere, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers
+accourus ne retrouverent point le corps ce jour-la.
+
+Luc revint seul a la caserne, en courant, la tete affolee, et il raconta
+l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup
+sur coup: "Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si
+bien que la tete fit culbute... et... et... le v'la qui tombe... qui
+tombe..."
+
+Il ne put en dire plus long, tant l'emotion l'etranglait.--S'il avait
+su...
+
+
+
+
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year. For example:
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+