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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/12011-0.txt b/12011-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ab59702 --- /dev/null +++ b/12011-0.txt @@ -0,0 +1,6285 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 *** + +MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes) + +Par + +GUY DE MAUPASSANT + + + + +MONSIEUR PARENT + +I + +Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée, faisait des montagnes de +sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'élevait en pyramide, puis +plantait au sommet une feuille de marronnier. + +Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention +concentrée et amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin public +rempli de monde. + +Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant +l'église de la Trinité pour revenir, après avoir contourné le gazon, +d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs petits jeux de jeunes +animaux, tandis que les bonnes indifférentes regardaient en l'air +avec leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient entre elles en +surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant. + +Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant +traîner derrière elles les longs rubans éclatants de leurs bonnets, et +portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppé de dentelles, +tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des +entretiens sérieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du +square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches, +faisait sans cesse des détours pour ne point démolir des ouvrages de +terre, pour ne point écraser des mains, pour ne point déranger le +travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines. + +Le soleil allait disparaître derrière les toits de la rue Saint-Lazare +et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et parée, +Les marronniers s'éclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades, +devant le haut portail de l'église, semblaient en argent liquide. + +M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussière: il suivait ses +moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des +lèvres à tous les mouvements de Georges. + +Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se +trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par +le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraîna +vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer après sa +femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait à son côté. + +Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant encore son allure, se +mit à souffler de peine en montant le trottoir incliné. C'était un homme +de quarante ans; déjà gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un +bon ventre de joyeux garçon que les événements ont rendu timide. + +Il avait épousé, quelques années plus tôt, une jeune femme aimée +tendrement qui le traitait á présent avec une rudesse et une autorité de +despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il +faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement +ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses goûts, ses +allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa +voix. + +Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il +avait d'elle, Georges, âgé maintenant de trois ans, devenu la plus +grande joie et la plus grande préoccupation de son coeur. Rentier +modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et +sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son +mari. + +Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la première marche de +l'escalier, s'essuya le front, et se mit à monter. + +Au second étage, il sonna. + +Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de ces servantes maîtresses qui +sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse: + +--Madame est-elle rentrée? + +La domestique haussa les épaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu +Madame rentrer pour six heures et demie? + +Il répondit d'un ton gêné: + +--C'est bon, tant mieux, ça me donne le temps de me changer, car j'ai +très chaud. + +La servante le regardait avec une pitié irritée et méprisante. Elle +grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il +a porté le petit peut-être; et tout ça pour attendre Madame jusqu'à sept +heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant à être +prête à l'heure. Je fais mon dîner pour huit heures, moi, et quand on +l'attend, tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé! + +M. Parent feignait de ne point écouter. Il murmura: «C'est bon, c'est +bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pâtés de sable. +Moi, je vais me changer. Recommande à la femme de chambre de bien +nettoyer le petit.» + +Et il entra dans son appartement. Dès qu'il y fut, il poussa le verrou +pour être seul, bien seul, tout seul. Il était tellement habitué, +maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il ne se jugeait en sûreté +que sous la protection des serrures. Il n'osait même plus penser, +réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se sentait garanti par un +tour de clef contre les regards et les suppositions. S'étant affaissé +sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre, +il songea que Julie commençait à devenir un danger nouveau dans la +maison. Elle haïssait sa femme, c'était visible; elle haïssait surtout +son camarade Paul Limousin resté, chose rare, l'ami intime et familier +du ménage, après avoir été l'inséparable compagnon de sa vie de garçon. + +C'était Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et +lui, qui le défendait, même vivement, même sévèrement, contre les +reproches immérités, contre les scènes harcelantes, contre tontes les +misères quotidiennes de son existence. + +Mais voilà que, depuis bientôt six mois, Julie se permettait sans cesse +sur sa maîtresse des remarques et des appréciations malveillantes. Elle +la jugeait à tout moment, déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais +Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ça par le nez. +Enfin, enfin... Voilà ... chacun suivant sa nature.» + +Un jour même elle avait été insolente avec Henriette, qui s'était +contentée de dire, le soir, à son mari: «Tu sais, à la première +parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi.» Elle semblait +cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et +Parent attribuait cette mansuétude à une considération pour la bonne qui +l'avait élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère. + +Mais c'était fini, les choses ne pourraient traîner plus longtemps; +et il s'épouvantait a l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il? +Renvoyer Julie lui apparaissait comme une résolution si redoutable, +qu'il n'osait y arrêter sa pensée. Lui donner raison contre sa +femme, était également impossible; et il ne se passerait pas un mois +maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux. + +Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de +tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement que +j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux.» + +Puis l'idée lui vint de consulter Limousin; il s'y résolut; mais +aussitôt le souvenir de l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui +fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion; et il demeurait de +nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes. + +La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il +n'avait pas encore changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il +se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche, et se revêtit avec +précipitation, comme si on l'eût attendu dans la pièce voisine pour un +événement d'une importance extrême. + +Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien à redouter. + +Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint +s'asseoir sur le canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra, +nettoyé, peigné, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa +avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux, +puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il +le fit sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond, au bout de ses +poignets. Puis il s'assit, fatigué par cet effort; et prenant Georges +sur un genou, il lui fit faire «à dada». + +L'enfant riait enchanté, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir, +et le père aussi riait et criait de contentement, secouant son gros +ventre, s'amusant plus encore que le petit. + +Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de résigné, de meurtri. Il +l'aimait avec des élans fous, de grandes caresses emportées, avec toute +la tendresse honteuse cachée en lui, qui n'avait jamais pu sortir, +s'épandre, même aux premières heures de son mariage, sa femme s'étant +toujours montrée sèche et réservée. + +Julie parut sur la porte, le visage pâle, l'oeil brillant, et elle +annonça d'une voix tremblante d'exaspération: + +--Il est sept heures et demie, Monsieur. + +Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et résigné, et murmura: + +--En effet, il est sept heures et demie. + +--Voilà , mon dîner est prêt, maintenant. + +Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter: + +--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré, que tu ne le ferais que +pour huit heures? + +--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sûr! Vous n'allez pas +vouloir faire manger le petit à huit heures maintenant: On dit ça, +pardi, c'est une manière de parler. + +Mais ça détruirait l'estomac du petit de le faire manger à huit heures! +Oh! s'il n'y avait que sa mère! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah +oui! parlons-en, en voilà une mère! Si ce n'est pas une pitié de voir +des mères comme ça! + +Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arrêter net la +scène menaçante. + +--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maîtresse. +Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir. + +La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement, tourna les talons et +sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du +lustre tintèrent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une légère et +vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air +silencieux du salon. + +Georges, surpris d'abord, se mit à battre des mains avec bonheur, et, +gonflant ses joues, fit un gros «boum» de toute la force de ses poumons +pour imiter le bruit de la porte. + +Alors son père lui conta des histoires; mais la préoccupation de son +esprit lui faisait perdre à tout moment le fil de son récit; et le +petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux étonnés. + +Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir +marcher l'aiguille. Il aurait voulu arrêter l'heure, faire immobile le +temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en voulait pas à Henriette +d'être en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de +tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener +une irréparable catastrophe, des explications et des violences qu'il +n'osait même imaginer. La seule pensée de la querelle, des éclats de +voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes +face à face se regardant au fond des yeux et se jetant à la tête des +mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche ainsi +qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il +n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur +son genou. + +Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle +n'avait plus son air exaspéré, mais un air de résolution méchante et +froide, plus redoutable encore. + +--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'à son dernier jour, +je vous ai élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui! Je crois +qu'on peut dire que je suis dévouée à la famille... + +Elle attendit une réponse. + +Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.» + +Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par intérêt +d'argent, mais toujours par intérêt pour vous; que je ne vous ai jamais +trompé ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches... + +--Mais oui, ma bonne Julie. + +--Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer plus longtemps. C'est par +amitié pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans +votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le +quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il +faut que je vous le dise aussi, à la fin, bien que ça ne m'aille guère +de rapporter. Si Madame rentre comme ça à des heures de fantaisie, c'est +qu'elle fait des choses abominables. + +Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier: +«Tais-toi... Tu sais que je t'ai défendu...» + +Elle lui coupa la parole avec une résolution irrésistible. + +--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a +longtemps que Madame a fauté avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus +de vingt fois s'embrasser derrière les portes. Oh, allez! si M. Limousin +avait été riche, ça n'est pas M. Parent que Madame aurait épousé. Si +Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il +comprendrait la chose d'un bout à l'autre... + +Parent s'était levé, livide, balbutiant: «Tais-toi... tais-toi... ou...» + +Elle continua: + +--Non, je vous dirai tout. Madame a épousé Monsieur par intérêt; et elle +l'a trompé du premier jour. C'était entendu entre eux, pardi! Il suffit +de réfléchir pour comprendre ça. Alors comme Madame n'était pas contente +d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie +dure, si dure que j'en avais le coeur cassé, moi qui voyais ça... + +Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...» +car il ne trouvait rien à répondre. + +La vieille bonne ne recula point; elle semblait résolue à tout. + +Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé par ces voix grondantes, se +mit à pousser des cris aigus. Il restait debout derrière son père, et, +la face crispée, la bouche ouverte, il hurlait. + +La clameur de son fils exaspéra Parent, l'emplit de courage et de +fureur. Il se précipita vers Julie, les deux bras levés, prêt à frapper +des deux mains, et criant: «Ah misérable! tu vas tourner les sens du +petit.» + +Il la touchait déjà ! Elle lui jeta par lu face: + +--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai élevé; ça n'empêchera +pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!... + +Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face +d'elle tellement éperdu qu'il ne comprenait plus rien. + +Elle ajouta:--Il suffît de regarder le petit pour reconnaître le père, +pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à regarder ses +yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas.... + +Mais il l'avait saisie par les épaules et il la secouait de toute sa +force, bégayant: «Vipère... vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en ou je +te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!... + +Et d'un effort désespéré il la lança dans la pièce voisine. Elle tomba +sur la table servie dont les verres s'abattirent et se cassèrent; puis, +s'étant relevée, elle mit la table entre elle et son maître, et, tandis +qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des +paroles terribles: + +--Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... après dîner... et qu'à rentrer +tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur +essaye... il verra. + +Elle avait gagné la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut +derrière elle, monta l'escalier de service jusqu'à sa chambre de bonne +où elle s'était enfermée, et heurtant la porte: + +--Tu vas quitter la maison à l'instant même. + +Elle répondit à travers la planche: + +--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici. + +Alors il redescendit lentement, en se cramponnant à la rampe pour ne +point tomber; et il rentra dans son salon où Georges pleurait, assis par +terre. + +Parent s'affaissa sur un siège et regarda l'enfant d'un oeil hébété. Il +ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait étourdi, +abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tête; à peine se +souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis, +peu a peu, sa raison, comme une eau troublée, se calma et s'éclairait; +et l'abominable révélation commença à travailler son coeur. + +Julie avait parlé si net, avec une telle force, une telle assurance, une +telle sincérité, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait +à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'être trompée, aveuglée par +son dévouement pour lui, entraînée par une haine inconsciente contre +Henriette. Cependant, à mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se +convaincre, mille petits faits se réveillaient en son souvenir, +des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens +inobservés, presque inaperçus, des sorties tardives, des absences +simultanées, et même des gestes presque insignifiants, mais bizarres +qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant, +prenaient pour lui une importance extrême, établissaient une connivence +entre eux. Tout ce qui s'était passé depuis ses fiançailles surgissait +brusquement en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il retrouvait tout, +des intonations singulières, des attitudes suspectes; et son pauvre +esprit d'homme calme et bon, harcelé par le doute, lui montrait +maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que des +soupçons. + +Il fouillait avec une obstination acharnée dans ces cinq années de +mariage, cherchant à retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et +chaque chose inquiétante qu'il découvrait le piquait au coeur comme un +aiguillon de guêpe. + +Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait maintenant, le derrière sur +le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit +à pleurer. + +Son père s'élança, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tête de +baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste? + +Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulagé, +consolé, balbutiant: «Georges..... mon petit Georges, mon cher petit +Georges.....» Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!.... +Oui, elle avait dit que son enfant était à Limousin..... Oh! cela +n'était pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en +pouvait même douter une seconde. C'était là une de ces odieuses +infamies qui germent dans les âmes ignobles des servantes! Il répétait: +«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin, caressé, s'était tu de +nouveau. + +Parent sentait la chaleur de la petite poitrine pénétrer dans la sienne +à travers les étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie; +cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait. + +Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne et frisée pour la +regarder avec passion. Il la contemplait avidement, éperdument, se +grisant à la voir, et répétant toujours: «Oh! mon petit..... mon petit +Georges!.....» + +Il pensa soudain: «S'il ressemblait à Limousin... pourtant!» + +Ce fut en lui quelque chose d'étrange, d'atroce, une poignante et +violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres, +comme si ses os, tout à coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il +ressemblait à Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui +riait maintenant. Il le regardait avec des yeux éperdus, troubles, +hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche, +dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez, +de la bouche ou des joues de Limousin. + +Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son +enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres, +des ressemblances invraisemblables. + +Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait pas.» Il y avait donc +quelque chose de frappant, quoique chose d'indéniable! Mais quoi? Le +front? Oui, peut-être? Cependant Limousin avait le front plus étroit! +Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater +les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet +homme? + +Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop +troublé; je ne pourrais rien reconnaître maintenant... Il faut attendre; +il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant.» + +Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait, à moi, je serais sauvé! +sauvé!» + +Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller examiner dans la +glace la face de son enfant à côté de la sienne. + +Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent +tout proches, et il parlait haut, tant son égarement était grand. + +«Oui... nous avons le même nez... le même nez... peut-être... ce n'est +pas sûr... et le même regard.... Mais non, il a les yeux bleus.... +Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!... +Je ne veux plus voir... je deviens fou!...» + +Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout du salon, tomba sur un +fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit à pleurer. Il +pleurait par grands sanglots désespérés. Georges, effaré d'entendre +gémir son père, commença aussitôt à hurler. + +Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eût +traversé. Il dit: «La voilà ... qu'est-ce que je vais faire?...» Et il +courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de +s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes, un nouveau coup de +timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie était +partie sans que la femme de chambre fut prévenue. Donc personne n'irait +ouvrir? Que faire? Il y alla. + +Voici que tout d'un coup il se sentait brave, résolu, prêt pour la +dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait mûri en +quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une +fureur de timide et une ténacité de débonnaire exaspéré. + +Il tremblait cependant! Était-ce de peur? Oui... Peut-être avait-il +encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lâcheté +fouettée? + +Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas furtifs, il s'arrêta pour +écouter. Son coeur battait à coups furieux; il n'entendait que ce +bruit-là : ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aiguë de +Georges qui criait toujours, dans le salon. + +Soudain, le son du timbre éclatant sur sa tête, le secoua comme une +explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit +tourner la clef et tira le battant. + +Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier. + +Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait un peu d'irritation: + +--C'est toi qui ouvres, maintenant? Où est donc Julie? + +Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée; et il s'efforçait +de répondre, sans pouvoir prononcer un mot. + +Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande où est Julie. + +Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie.... + +Sa femme commençait à se fâcher: + +--Comment, partie? Où ça? Pourquoi? + +Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait naître en lui une haine +mordante contre cette femme insolente, debout devant lui. + +--Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée... + +--Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu es fou.... + +--Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait été insolente... et +qu'elle... qu'elle a maltraité l'enfant. + +--Julie? + +--Oui... Julie. + +--A propos de quoi a-t-elle été insolente? + +--A propos de toi. + +--A propos de moi? + +--Oui... parce que son dîner était brûlé et que tu ne rentrais pas. + +--Elle a dit...? + +--Elle a dit... des choses désobligeantes pour toi... et que je ne +devais pas... que je ne pouvais pas entendre.... + +--Quelles choses? + +--Il est inutile de les répéter. + +--Je désire les connaître. + +--Elle a dit qu'il était très malheureux pour un homme comme moi, +d'épouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins, +mauvaise maîtresse de maison, mauvaise mère, et mauvaise épouse.... + +La jeune femme était entrée dans l'antichambre, suivie par Limousin qui +ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement +la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en +bégayant, exaspérée: + +--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...? + +Il était très pâle, très calme. Il répondit: + +--Je ne dis rien, ma chère amie; je te répète seulement les propos de +Julie, que tu as voulu connaître; et je te ferai remarquer que je l'ai +mise à la porte justement à cause de ces propos. + +Elle frémissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les +joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle +sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien répondre; et elle +cherchait à reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant. + +--Tu as dîné? dit-elle. + +--Non, j'ai attendu. + +Elle haussa les épaules avec impatience. + +--C'est stupide d'attendre après sept heures et demie. Tu aurais dû +comprendre que j'avais été retenue, que j'avais eu des affaires, des +courses. + +Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps, +et elle raconta, avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant eu des +objets de mobilier à choisir très loin, très loin, rue de Rennes, elle +avait rencontré Limousin à sept heures passées, boulevard Saint-Germain, +en revenant, et qu'alors elle lui avait demandé son bras pour entrer +manger un morceau dans un restaurant où elle n'osait pénétrer seule, +bien qu'elle se sentît défaillir de faim. Voilà comment elle avait dîné, +avec Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; car ils n'avaient pris +qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir. + +Parent répondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas +de reproches. + +Alors Limousin, resté jusque-là muet, presque caché derrière Henriette, +s'approcha et tendit sa main en murmurant: + +--Tu vas bien? + +Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, très +bien. + +Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernière phrase de son +mari. + +--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu +as une intention. + +Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te répondre que je +ne m'étais pas inquiété de ton retard et que je ne t'en faisais point un +crime. + +Elle le prit de haut, cherchant un prétexte à querelle:--De mon +retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je +passe la nuit dehors. + +--Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» parce que je n'ai pas +d'autre mot. Tu devais rentrer à six heures et demie, tu rentres à huit +heures et demie. C'est un retard, ça! Je le comprends très bien; +je ne... ne... ne m'en étonne même pas... Mais... mais... il m'est +difficile d'employer un autre mot. + +--C'est que tu le prononces comme si j'avais découché... + +--Mais non... mais non... + +Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre, +quand elle s'aperçut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec +un visage ému: + +--Qu'a donc le petit? + +--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité. + +--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse? + +--Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il est tombé. + +Elle voulut voir son enfant et s'élança dans la salle à manger, puis +s'arrêta net devant la table couverte de vin répandu, de carafes et de +verres brisés, et de salières renversées. + +--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là ? + +--C'est Julie qui... + +Mais elle lui coupa la parole avec fureur: + +--C'est trop fort, à la fin! Julie me traite de dévergondée, bat mon +enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu +trouves cela tout naturel. + +--Mais non... puisque je l'ai renvoyée. + +--Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais il fallait la faire arrêter. +C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-là ! + +Il balbutia:--Mais... ma chère amie... je ne pouvais pourtant pas... il +n'y avait point de raison... Vraiment, il était bien difficile... + +Elle haussa les épaules avec un infini dédain. + +--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre +homme sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a dû t'en dire +de raides, ta Julie, pour que tu te sois décidé à la mettre dehors. +J'aurais voulu être là une minute, rien qu'une minute. + +Ayant ouvert la porte du salon, elle courut à Georges, le releva, le +serra dans ses bras en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu as, mon +chat, mon mignon, mon poulet?» + +Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta: + +--Qu'est-ce que tu as? + +Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effrayé: + +--C'est Zulie qu'a battu papa. + +Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite d'abord. Puis une folle +envie de rire s'éveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses +joues fines, releva sa lèvre, retroussa les ailes de ses narines, et +enfin jaillit de sa bouche en une claire fusée de joie, en une cascade +de gaieté, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle répétait, +avec de petits cris méchants qui passaient entre ses dents blanches et +déchiraient Parent ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... ah!... ah!... +elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drôle... +que c'est drôle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu... +Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drôle!... + +Parent balbutiait: + +--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai... +C'est moi, au contraire, qui l'ai jetée dans la salle à manger, si fort +qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai +battue! + +Henriette disait à son fils:--Répète, mon poulet. C'est Julie qui a +battu papa! + +Il répondit:--Oui, c'est Zulie. + +Puis, passant soudain à une autre idée, elle reprit:--Mais il n'a pas +dîné, cet enfant-là ? Tu n'as rien mangé, mon chéri? + +--Non, maman. + +Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou, +archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dîné! + +Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans cette explication, écrasé +sous cet écroulement de sa vie. + +--Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dîner sans +toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais +revenir d'un moment à l'autre. + +Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé jusque-là sur sa tête, +et, la voix nerveuse: + +--Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des gens qui ne +comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par +eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien +mangé du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept +heures et demie passées, que j'avais eu un empêchement, un retard, une +entrave!... + +Parent tremblait, sentant la colère le gagner; mais Limousin s'interposa +et, se tournant vers la jeune femme: + +--Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent ne pouvait pas +deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et +puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul, après +avoir renvoyé Julie? + +Mais Henriette, exaspérée, répondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se +tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille! + +Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant déjà que son fils +n'avait point mangé. + +Alors Limousin, tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa +et enleva les verres brisés qui couvraient la table, remit le couvert et +assit l'enfant sur son petit fauteuil à grands pieds, pendant que Parent +allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle. + +Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges où +elle travaillait. + +Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes de terre en +purée. + +Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en détresse, la +raison emportée dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit, +essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait +avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée. + +Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder +Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il +voulait voir s'il ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les +yeux. Il s'y décida pourtant, et considéra brusquement cette figure +qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblât ne l'avoir jamais +examinée, tant elle lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde +en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant à +en reconnaître les moindres lignes, les moindres traits, les moindres +sens; puis, aussitôt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire +manger. + +Deux mots ronflaient dans son oreille: «Son père! son père! son père!» +Ils bourdonnaient à ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui, +cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre côté de cette table, +était peut-être le père de son fils, de Georges, de son petit Georges. +Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de +ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles, +lui déchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son +couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le +sauverait; ce serait fini. + +Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin, +manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la +nuit avec cette pensée vrillée en lui: «Limousin, le père de Georges!..» +Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser +à rien, de parler à personne! Chaque jour, à toute heure, à toute +seconde, il se demanderait cela, il chercherait à savoir, à deviner, +à surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne +pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable souffrance de ce +doute, sans se sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être torturé +jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans +cette maison, à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! Oui, il +finirait par le haïr assurément. Quel supplice! Oh! s'il était certain +que Limousin fût le père, peut-être arriverait-il à se calmer, à +s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir était +intolérable! + +Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet +enfant à tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville, +le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les +lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il n'est pas à moi, peut-être?» +Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans +les rues, ou se sauver soi-même très loin, si loin, qu'il n'entendrait +plus jamais parler de rien, jamais! + +Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait. + +--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin? + +Limousin répondit, en hésitant:--Ma foi, moi aussi. + +Et elle fit rapporter le gigot. + +Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou bien se sont-ils mis en retard à +un rendez-vous d'amour?» + +Ils mangeaient maintenant de grand appétit, tous les deux. Henriette, +tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par regards +brusques, vite détournés. Elle avait une robe de chambre rose garnie de +dentelles blanches; et sa tête blonde, son cou frais, ses mains grasses +sortaient de ce joli vêtement coquet et parfumé, comme d'une coquille +bordée d'écume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent +les voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne +pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi +côte à côte, en face de lui? + +Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait été leur dupe depuis le +premier jour? Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un homme, d'un +brave homme, parce que son père lui avait laissé un peu d'argent! +Comment ne pouvait-on voir ces choses-là dans les âmes, comment se +pouvait-il que rien ne révélât aux coeurs droits les fraudes des coeurs +infâmes, que la voix fût la même pour mentir que pour adorer, et le +regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincère? + +Il les épiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il +pensa: «Je vais les surprendre ce soir.» Et il dit: + +--Ma chère amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je +m'occupe, dès aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de +suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai +peut-être un peu tard. + +Elle répondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra +compagnie. Nous t'attendrons. + +Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher +Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous. + +Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes, étourdi, trébuchant. +Il murmura: «A tout à l'heure,» et gagna la sortie en s'appuyant au mur, +car le parquet remuait comme une barque. + +Georges était parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin +passèrent au salon. Dès que la porte fut refermée:--Ah, çà ! tu es donc +folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari? + +Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence à trouver violente cette +habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr. + +Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le +pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est +ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir. + +Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et répondit:--Mais +je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa +stupidité... et je le traite comme il le mérite. + +Limousin reprit, d'une voix impatiente: + +--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont +pareilles. Comment? voilà un excellent garçon, trop bon, stupide de +confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous soupçonne +pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous +voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enragé et pour +gâter notre vie. + +Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embêtes! Toi, tu es lâche, comme +tous les hommes! Tu as peur de ce crétin! + +Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! çà , je voudrais bien savoir +ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il +malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort à la fin de +faire souffrir ce garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui +en vouloir uniquement parce que tu le trompes. + +Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux: + +--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que +tu aies un sale coeur? + +Il se défendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chère +amie, je te demande seulement de ménager un peu ton mari, parce que +nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu +devrais comprendre cela. + +Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris +tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garçon content de lui; +elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et +mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du +magasin à cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard +de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour +l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en +rentrant le soir. + +Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je +l'exècre justement parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a achetée +enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il +pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa +sottise que tu appelles de la bonté, par sa lourdeur que tu appelles de +la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu +de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et +puis?... et puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se douter de +rien! Je voudrais qu'il fût un peu jaloux au moins. Il y a des moments +où j'ai envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu +ne comprends donc pas que Paul est mon amant.» + +Limousin se mit à rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de +ne pas troubler notre existence. + +--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbécile-là , il n'y a rien à +craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien +il m'est odieux, combien il m'énerve. Toi, tu as toujours l'air de +le chérir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont +surprenants parfois. + +--Il faut bien savoir dissimuler, ma chère. + +--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous +autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de +suite davantage; nous autres, nous le haïssons à partir du moment où +nous l'avons trompé. + +--Je ne vois pas du tout pourquoi on haïrait un brave garçon dont on +prend la femme. + +--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque à +tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut +pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais +point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse. + +Et souriant, avec un doux mépris de rouée, elle posa les deux mains sur +ses épaules en tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête vers elle +en l'enfermant dans une étreinte, et leurs bouches se rencontrèrent. Et +comme ils étaient debout devant la glace de la cheminée, un autre couple +tout pareil à eux s'embrassait derrière la pendule. + +Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de +la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta +Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent Parent qui les regardait, +livide, les poings fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front. + +Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil, +sans remuer la tête. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua +sur Limousin, le prit à pleins bras comme pour l'étouffer, le culbuta +jusque dans l'angle du salon d'un élan si impétueux, que l'autre, +perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son +crâne contre la muraille. + +Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son +amant, se jeta sur Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans la +chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs +de femme éperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui +mordait l'épaule comme si elle eût voulu le déchirer avec ses dents. +Parent, étranglé, suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa femme +accrochée à son col; et l'ayant empoignée par la taille, il la jeta, +d'une seule poussée, à l'autre bout du salon. + +Puis, comme il avait la colère courte dos débonnaires, et la violence +poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant, +épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'était +répandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; et son +énergie insolite finissait en essoufflement. + +Dès qu'il put parler, il balbutia: + +--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!... + +Limousin restait immobile dans son angle, collé contre le mur, trop +effaré pour rien comprendre encore, trop effrayé pour remuer un doigt. +Henriette, les poings appuyés sur le guéridon, la tête en avant, +décoiffée, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille à une +bête qui va sauter. + +Parent reprit d'une voix plus forte: + +--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en! + +Voyant calmée sa première exaspération, sa femme s'enhardit, se +redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente déjà : + +--Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette +agression inqualifiable?... + +Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et +bégayant: + +--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai... +j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!... +misérable!... misérable!... Vous êtes deux misérables!... +Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous +tuerais!... Allez-vous-en!... + +Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait +point innocenter et qu'il fallait céder. Mais toute son impudence lui +était revenue et sa haine contre cet nomme, exaspérée a présent, la +poussait à l'audace, mettait en elle un besoin de défi, un besoin de +bravade. + +Elle dit d'une voix claire: + +--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous. + +Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colère nouvelle saisissait, +se mit à crier: + +--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... misérables!... ou bien!... ou +bien!... + +Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tête. + +Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par +le bras, l'arracha du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers la +porte en répétant: «Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez +bien que cet homme est fou... Tenez donc!...» + +Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce +qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au +coeur, en quittant cette maison. Et une idée lui traversa l'esprit, une +de ces idées venimeuses, mortelles, où fermente toute la perfidie des +femmes. + +Elle dit, résolue:--Je veux emporter mon enfant. + +Parent, stupéfait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler +de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... après... +après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc, +gueuse!... Va-t'en!... + +Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengée déjà , et le +bravant, tout près, face à face: + +--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce +qu'il n'est pas à toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas à +toi... Il est à Limousin. + +Parent, éperdu, cria:--Tu mens... tu mens... misérable! + +Mais elle reprit:--Imbécile! Tout le monde le sait, excepté toi. Je te +dis que voilà son père. Mais il suffit de regarder pour le voir... + +Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se +retourna, saisit une bougie, et s'élança dans la chambre voisine. + +Il revint presque aussitôt, portant sur son bras le petit Georges +enveloppé dans les couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en +sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme, +puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers +l'escalier, où Limousin attendait par prudence. + +Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les +verrous. A peine rentré dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur +le parquet. + + +II + + +Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant les premières semaines qui +suivirent la séparation, l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha de +songer beaucoup. Il avait repris son existence de garçon, ses habitudes +de flânerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu +éviter tout scandale, il faisait à sa femme une pension réglée par les +hommes d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir de l'enfant commença à +hanter sa pensée. Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir, +il s'imaginait tout à coup entendre Georges crier «papa». Son coeur +aussitôt commençait à battre et il se levait bien vite pour ouvrir la +porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas +revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les +pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bête? + +Après avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son +fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures +entières, des jours entiers. Ce n'était point seulement une obsession +morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin +sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir +sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il +s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses passées. Il sentait les +petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur +sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces +câlineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux +lèvres, l'affolait comme le désir d'une femme aimée qui s'est enfuie. + +Dans la rue, tout à coup, il se mettait à pleurer en songeant qu'il +pourrait l'avoir, trottinant à son côté avec ses petits pieds, son gros +Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et, +la tête entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir. + +Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question: +«Était-il ou n'était-il pas le père de Georges?» Mais c'était surtout la +nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements interminables. +A peine couché, il recommençait, chaque soir, la même série +d'argumentations désespérées. + +Après le départ de sa femme, il n'avait plus douté tout d'abord: +l'enfant, certes, appartenait à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit à +hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune +valeur. Elle l'avait bravé, en cherchant à le désespérer. En pesant +froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour +qu'elle eût menti. + +Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire la vérité. Mais comment savoir, +comment l'interroger, comment le décider à avouer? + +Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, résolu à aller trouver +Limousin, à le prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre +fin à cette abominable angoisse. Puis il se recouchait désespéré, ayant +réfléchi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait même +certainement pour empêcher le père véritable de reprendre son enfant. + +Alors que faire? Rien! + +Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les événements, de n'avoir point +réfléchi, patienté, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un +mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû +feindre de ne rien soupçonner, et les laisser se trahir tout doucement. +Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner, +pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un père. Il les aurait +épiés derrière les portes! Comment n'avait-il pas songé à cela? Si +Limousin, demeuré seul avec Georges, ne l'avait point aussitôt saisi, +serré dans ses bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé jouer +avec indifférence, sans s'occuper de lui, aucune hésitation ne serait +demeurée possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se croyait pas, +il ne se sentait pas le père. + +De sorte que lui, Parent, chassant la mère, aurait gardé son fils, et il +aurait été heureux, tout à fait heureux. + +Il se retournait dans son lit, suant et torturé, et cherchant à se +souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se +rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune +parole, aucune caresse suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait +guère de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans +doute aimé davantage. + +On l'avait donc séparé de son fils par vengeance, par cruauté, pour le +punir de ce qu'il les avait surpris. + +Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir les magistrats pour se +faire rendre Georget. + +Mais à peine avait-il pris cette résolution qu'il se sentait envahi par +la certitude contraire. Du moment que Limousin avait été, dès le premier +jour, l'amant d'Henriette, l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui +avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui rendent mères les femmes. +La réserve froide qu'elle avait toujours apportée dans ses relations +intimes avec lui, Parent, n'était-elle pas aussi un obstacle à ce +qu'elle eût été fécondée par son baiser! + +Alors il allait réclamer, prendre avec lui, conserver toujours +et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder, +l'embrasser, l'entendre dire «papa» sans que cette pensée le frappât, +le déchirât: «Ce n'est point mon fils.» Il allait se condamner à ce +supplice de tous les instants, à cette vie de misérable! Non, il valait +mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul. + +Et chaque jour, chaque nuit recommençaient ces abominables hésitations +et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait +surtout l'obscurité du soir qui vient, la tristesse des crépuscules. +C'était alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation +de désespoir qui tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait. Il +avait peur de ses pensées comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait +devant elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait surtout son +logis vide, si noir, terrible, et les rues désertes aussi où brille +seulement, de place en place, un bec de gaz, où le passant isolé qu'on +entend de loin semble un rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon +qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit. + +Et Parent, malgré lui, par instinct, allait vers les grandes rues +illuminées et populeuses. La lumière et la foule l'attiraient, +l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand il était las d'errer, +de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants +devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la +solitude et du silence le poussait vers un grand café plein de buveurs +et de clarté. Il y allait comme les mouches vont à la flamme, s'asseyait +devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait +lentement, s'inquiétant chaque fois qu'un consommateur se levait pour +s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier +de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure où le garçon, debout +devant lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons, Monsieur, on ferme!» + +Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables, +éteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du +comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière compter son argent +et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le +personnel qui murmurait: «En voilà un empoté! On dirait qu'il ne sait +pas où coucher.» + +Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommençait à +penser à Georget et à se creuser la tête, à se torturer la pensée pour +découvrir s'il était ou s'il n'était point le père de son enfant. + +Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le coudoiement continu des +buveurs met près de vous un public familier et silencieux, où la grasse +fumée des pipes endort les inquiétudes, tandis que la bière épaisse +alourdit l'esprit et calme le coeur. + +Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là des voisins pour occuper +son regard et sa pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit +bientôt ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table +de marbre, et le garçon apportait vivement une assiette, un verre, une +serviette et le déjeuner du jour. Dès qu'il avait fini de manger, il +buvait lentement son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie qui +lui donnerait bientôt une bonne heure d'abrutissement. Il trempait +d'abord ses lèvres dans le cognac, comme pour en prendre le goût, +cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis +il se le versait dans la bouche, goutte à goutte, en renversant la tête; +promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives, +sur toute la muqueuse de ses joues, la mêlant avec la salive claire que +ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce mélange, il l'avalait +avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge, +jusqu'au fond de son estomac. + +Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois +ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il +penchait la tête sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se +réveillait vers le milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la main +vers le bock que le garçon avait posé devant lui pendant son sommeil; +puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge, +relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne +blanche aperçue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait +les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux +qu'il avait déjà lus le matin. + +Il les recommençait, de la première ligne à la dernière, y compris les +réclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes +des théâtres. + +Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards, +pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir à la place +qu'on lui avait conservée et demandait son absinthe. + +Alors il causait avec les habitués dont il avait fait la connaissance. +Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les +événements politiques: cela le menait à l'heure du dîner. La soirée se +passait comme l'après-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour +lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer dans le noir, +dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensées horribles +et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne +de ses parents, personne qui pût lui rappeler sa vie passée. + +Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une +chambre dans un grand hôtel, une belle chambre d'entresol afin de voir +les passants. Il n'était plus seul en ce vaste logis public; il sentait +grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derrière les +cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop +cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il +sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire, +le long de toutes les portes fermées, en regardant avec tristesse les +souliers accouplés devant chacune, les mignonnes bottines de femme +blotties à côté des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces +gens-là étaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote à +côte ou embrassés, dans la chaleur de leur couche. + +Cinq années se passèrent ainsi; cinq années mornes, sans autres +événements que des amours de deux heures, à deux louis, de temps en +temps. + +Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine +et la rue Drouot, il aperçut tout à coup une femme dont la tournure le +frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les +trois marchaient devant lui. Il se demandait: «Où donc ai-je vu ces +personnes-là ?» et, tout à coup, il reconnut un geste de la main: c'était +sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges. + +Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta pas cependant; il voulait +les voir; et il les suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage de bons +bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement +en le regardant parfois de côté. Parent la voyait alors de profil, +reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa +bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le +préoccupait. Comme il était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir +la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le +col en boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon aux jambes nues, +qui allait, ainsi qu'un petit homme, à côté de sa mère. + +Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin, il les vit soudain +tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au +contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt engraissé; Georges +était devenu méconnaissable, si différent de jadis! + +Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devança +à grands pas pour revenir; et les revoir, de tout près, en face. Quand +il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir +dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit +tourna la tête et regarda ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors +Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par ce regard. Il s'enfuit +à la façon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir été vu et +reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'à sa +brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise. + +Il but trois absinthes, ce soir-là . + +Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre. +Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles, +père, mère, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer +dîner chez eux. Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne. C'était autre +chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur. +Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aimé et tant +embrassé jadis, disparaissait dans un passé lointain et fini, et il en +voyait un nouveau, comme un frère du premier, un garçonnet aux mollets +nus, qui ne le connaissait pas, celui-là ! Il souffrait affreusement de +cette pensée. L'amour du petit était mort; aucun lien n'existait plus +entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait +même regardé d'un oeil méchant. + +Puis, peu à peu, son âme se calma encore; ses tortures mentales +s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits +devint indécise, plus rare. Il se remit à vivre à peu près comme tout le +monde, comme tous les désoeuvrés qui boivent des bocks sur des tables +de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours râpé des +banquettes. + +Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme +du gaz, considéra comme des événements le bain de chaque semaine, la +taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou +d'un chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé d'un nouveau +couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de +s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait +de différentes façons, et demandait enfin à son amie, la dame du +comptoir, qui le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous qu'il me va +bien?» + +Deux ou trois fois par an il allait au théâtre; et, l'été, il passait +quelquefois ses soirées dans un café-concert des Champs-Elysées. Il en +rapportait dans sa tête des airs qui chantaient au fond de sa mémoire +pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait même en battant la mesure +avec son pied, lorsqu'il était assis devant son bock. + +Les années se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles +étaient vides. + +Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait à la mort sans remuer, +sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la +grande glace où il appuyait son crâne plus dénudé chaque jour reflétait +les ravages du temps qui passe et fuit en dévorant les hommes, les +pauvres hommes. + +Il ne pensait plus que rarement, à présent, au drame affreux où avait +sombré sa vie, car vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée +effroyable. + +Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite l'avait usé, amolli, +épuisé; et souvent le patron de sa brasserie, le sixième patron depuis +son entrée dans cet établissement, lui disait: «Vous devriez vous +secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller à +la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques +mois.» + +Et quand son client venait de sortir, ce commerçant communiquait ses +réflexions à sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton, +ça ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux +environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en +vous. Voilà bientôt l'été, ça le retapera.» + +Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance pour ce +consommateur obstiné, répétait chaque jour à Parent: «Voyons, Monsieur, +décidez-vous à prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait +beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!» + +Et elle lui communiquait ses rêves, les rêves poétiques et simples de +toutes les pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre de l'année +derrière les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie +factice et bruyante de la rue, en songeant à la vie calme et douce des +champs, à la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur +les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivières, sur les +vaches couchées dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes +les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses, +blanches, si gentilles, si fraîches, si parfumées, toutes les fleurs +de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros +bouquets. + +Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse de son désir éternel, +irréalisé et irréalisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait +plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant à côté du comptoir +pour causer avec Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec elle. Alors, +peu à peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait +vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville. + +Un matin il demanda: + +--Savez-vous où on peut bien déjeuner aux environs de Paris? + +Elle répondit: + +--Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli! + +Il s'y était promené autrefois au moment de ses fiançailles. Il se +décida à y retourner. + +Il choisit un dimanche, sans raison spéciale, uniquement parce qu'il est +d'usage de sortir le dimanche, même quand on ne fait rien en semaine. + +Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain. + +C'était au commencement de juillet, par un jour éclatant et chaud. Assis +contre la portière de son wagon, il regardait courir les arbres et les +petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste, +ennuyé d'avoir cédé à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le +paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il +serait volontiers descendu à chaque station pour s'asseoir au café +aperçu derrière la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier +train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long, +très long. Il restait assis des journées entières pourvu qu'il eût +sous les yeux les mêmes choses immobiles, mais il trouvait énervant et +fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays +tout entier, tandis que lui-même ne faisait pas un mouvement. + +Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous +le pont de Chatou il aperçut des yoles qui passaient enlevées à grands +coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: «Voilà des +gaillards qui ne doivent pas s'embêter!» + +Le long ruban de rivière déroulé des deux côtés du pont du Pecq éveilla, +dans le fond de son coeur, un vague désir de promenade au bord des +berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui précède la gare de +Saint-Germain pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée. + +Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains +derrière le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de +fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'étalait +en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplée de +grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches +traversaient ce large pays, des bouts de forêts le boisaient par places, +les étangs du Vésinet brillaient comme des plaques d'argent, et les +coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une +brume légère et bleuâtre qui les laissait à peine deviner. Le soleil +baignait de sa lumière abondante et chaude tout le grand paysage un +peu voilé par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffée +s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la +Seine, qui se déroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines, +contournait les villages et longeait les collines. + +Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des sèves, caressait +la peau, pénétrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur, +alléger l'esprit, vivifier le sang. + +Parent, surpris, la respirait largement, les yeux éblouis par l'étendue +du paysage; et il murmura: «Tiens, on est bien ici.» + +Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau pour regarder. Il +croyait découvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les +choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son âme, des +événements ignorés, des bonheurs entrevus, des joies inexplorées, +tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait +brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitée. + +Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminée par la +clarté violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt années de café, +mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en +aller là -bas, là -bas, chez des peuples étrangers, sur des terres peu +connues, au delà des mers, s'intéresser à tout ce qui passionne les +autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes, +la vie mystérieuse, charmante ou poignante, toujours changeante, +toujours inexplicable et curieuse. + +Maintenant il était trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'à la +mort, sans famille, sans amis, sans espérances, sans curiosité pour +rien. Une détresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de +se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son +engourdissement! Toutes les pensées, tous les rêves, tous les désirs qui +dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés, remués +par ce rayon de soleil sur les plaines. + +Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait +perdre la tête, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour +déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool et parler à quelqu'un, +au moins. + +Il prit une petite table dans les bosquets d'où l'on domine toute la +campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite. + +D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se +sentait mieux; il n'était plus seul. + +Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient. Il les avait regardées +plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifférents. + +Tout à coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font +tressaillir les moelles. + +Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu vas découper le poulet.» + +Et une autre voix répondit: «Oui, maman.» + +Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels +étaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était +toute blanche, très forte, une vieille dame sérieuse et respectable; et +elle mangeait en avançant la tête, par crainte des taches, bien qu'elle +eût recouvert ses seins d'une serviette. Georges était devenu un homme. +Il avait de la barbe, de cette barbe inégale et presque incolore qui +frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute +forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute. +Parent le regardait, stupéfait! C'était là Georges, son fils?--Non, il +ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun +entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les épaules un peu +voûtées. + +Donc ces trois êtres semblaient heureux et contents; ils venaient +déjeuner à la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une +existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis +chaud et peuplé, peuplé par tous les riens qui font la vie agréable, par +toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on +échange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vécu ainsi, grâce à +lui Parent, avec son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu! Ils +l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf, le débonnaire, à toutes +les tristesses de la solitude, à l'abominable vie qu'il avait menée +entre un trottoir et un comptoir, à toutes les tortures morales et à +toutes les misères physiques! Ils avaient fait de lui un être inutile, +perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans +attentes, qui n'espérait rien de rien et de personne. Pour lui la terre +était vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir +les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris, +ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derrière aucune porte, la +figure cherchée, chérie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit +en vous apercevant. Et cette idée surtout le travaillait, l'idée de la +porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derrière. + +Et c'était la faute de ces trois misérables, cela! la faute de cette +femme indigne, de cet ami infâme et de ce grand garçon blond qui prenait +des airs arrogants. + +Il en voulait maintenant à l'enfant autant qu'aux deux autres! +N'était-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé, +aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lâché bien vite la +mère et le petit s'il n'avait pas su que le petit était à lui, bien à +lui? Est-ce qu'on élève les enfants des autres? + +Donc, ils étaient là , tout près, ces trois malfaiteurs qui l'avaient +tant fait souffrir. + +Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes +ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il +s'exaspérait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de +les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de +Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se baisser vers son assiette et +se relever aussitôt. + +Et ils continueraient à vivre ainsi, sans soucis, sans inquiétudes +d'aucune sorte. Non, non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; il +allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais +comment? Il cherchait, rêvait des choses effroyables comme il en arrive +dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait, +coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas +laisser échapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute +jamais. + +Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et il cessa de boire pour +la mûrir. Un sourire plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les tiens. +Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir.» + +Un garçon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur désire ensuite? + +--Rien. Du café et du cognac, du meilleur. + +Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop +de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il +attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement +sur la terrasse ou dans la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés, +il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il +n'était pas trop tôt d'ailleurs, après vingt-trois ans de souffrances. +Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait leur arriver. + +Ils achevaient doucement leur déjeuner, en causant avec sécurité. Parent +ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes. +La figure de sa femme, surtout, l'exaspérait. Elle avait pris un air +hautain, un air de dévote grasse, de dévote inabordable, cuirassée de +principes, blindée de vertu. + +Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. Alors il vit Limousin. On +eût dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses +beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les +revers de sa redingote. + +Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur +l'oreille. Parent, aussitôt, les suivit. + +Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirèrent le paysage avec +placidité, comme admirent les gens repus; puis ils entrèrent dans la +forêt. + +Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se +cachant pour ne point éveiller trop tôt leur attention. + +Ils allaient à petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiède. +Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, à son +côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges abattait des feuilles avec +sa badine, et franchissait parfois les fossés de la route, d'un saut +léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter dans le feuillage. + +Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant d'émotion et de fatigue; +car il ne marchait plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une peur +l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devança, pour +revenir sur eux et les aborder en face. + +Il allait, le coeur battant, les sentant derrière lui maintenant, et il +se répétait: «Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est +le moment.» + +Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au +pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours. + +Alors il se décida, et il revint à pas rapides. S'étant arrêté devant +eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une +voix cassée par l'émotion: + +--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas? + +Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou. + +Il reprit: + +--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis +Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que +c'était fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah! +mais non, me voilà revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant. + +Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: «Oh! +mon Dieu!» + +Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mère, Georges s'était levé, +prêt à le saisir au collet. + +Limousin, atterré, regardait avec des yeux effarés ce revenant qui, +ayant soufflé quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous +expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompé, vous +m'avez condamné à une vie de forçat, et vous avez cru que je ne vous +rattraperais pas! + +Mais le jeune homme le prit par les épaules, et le repoussant: + +--Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien +vite ou je vais vous rosser, moi! + +Parent répondit: + +--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-là . + +Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit: + +--Lâche-moi donc. Je suis ton père... Tiens, regarde s'ils me +reconnaissent maintenant, ces misérables! + +Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mère. + +Parent, libre, s'avança vers elle: + +--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri +Parent, et que je suis son père puisqu'il se nomme Georges Parent, +puisque vous êtes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon +argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je +vous ai chassés de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés +de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infâme, +avec votre amant! + +--Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave homme, épousé par vous pour ma +fortune, et trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui vous êtes et +qui je suis... + +Il balbutiait, haletait, emporté par la colère. + +La femme cria d'une voix déchirante: + +--Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empêche-le, +qu'il ne dise pas cela devant mon fils! + +Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, d'une voix très basse: + +--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites. + +Parent reprit avec emportement: + +--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose +que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans. + +Puis, se tournant vers Georges, éperdu, qui s'était appuyé contre un +arbre: + +--Écoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pensé que ce +n'était pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me désespérer. +Tu étais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporté en me jurant +que je n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était lui! A-t-elle +menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande. + +Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main +dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de +me dire lequel de nous est le père de ce jeune homme: lui ou moi; votre +mari ou votre amant. Allons, allons, dites! + +Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur: + +--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour où tu te +sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle +ne répond pas, réponds toi-même. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle. +Dis, es-tu le père de ce garçon? Allons, allons, parle! + +Il revint vers sa femme. + +--Si vous ne voulez pas me le dire à moi, dites-le à votre fils au +moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est +son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne +peux pas te le dire, mon garçon. + +Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras +comme un épileptique. + +--Voilà ... voilà ... Répondez donc... Elle ne sait pas... Je parie +qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle +couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait... +personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là ?... Tu ne le sauras pas non +plus, mon garçon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais... +Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas... +Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait... +Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis... +Bonsoir... c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu viendras me +l'apprendre, hôtel des Continents, n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir +de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrément... + +Et il s'en alla en gesticulant, continuant à parler seul, sous les +grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne +se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une +poussée de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté par +son idée fixe. + +Tout à coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta +dedans. Durant la route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et il +rentra dans Paris, stupéfait de son audace. + +Il se sentait brisé comme si on lui eût rompu les os. Il alla cependant +prendre un bock à sa brasserie. + +En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, lui demanda:--Déjà revenu? +Est-ce que vous êtes fatigué? + +Il répondit:--Oui... oui... très fatigué... très fatigué.... Vous +comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y +retournerai point, à la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici. +Désormais, je ne bougerai plus. + +Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgré l'envie qu'elle +en avait. + +Pour la première fois de sa vie il se grisa tout à fait, ce soir-là , et +on dut le rapporter chez lui. + + + +LA BÊTE À MAÃŽT' BELHOMME + + +La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs +attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce tenu +par Malandain fils. + +C'était une voiture jaune, montée sur des roues jaunes aussi autrefois, +mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de +devant étaient toutes petites; celles de derrière, hautes et frêles, +portaient le coffre difforme et enflé comme un ventre de bête. Trois +rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les têtes +énormes et les gros genoux ronds, attelées en arbalète, devaient traîner +cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les +chevaux semblaient endormis déjà devant l'étrange véhicule. + +Le cocher Césaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple +cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et +d'escalader l'impériale, la face rougie par le grand air des champs, +les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus +clignotants sous les coups de vent et de grêle, apparut sur la porte de +l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers +ronds, pleins de volailles effarées, attendaient devant les paysannes +immobiles. Césaire Horlaville les prit l'un après l'autre et les posa +sur le toit de sa voiture; puis il y plaça plus doucement ceux qui +contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs +de grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, de bouts de toile ou +de papiers. Puis il ouvrit la porte de derrière et, tirant une liste de +sa poche, il lut en appelant: + +--Monsieur le curé de Gorgeville. + +Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, large, gros, violacé et +d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les +femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde. + +--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets? + +L'homme se hâta, long, timide, enredingoté jusqu'aux genoux; et il +disparut à son tour dans la porte ouverte. + +--Maît' Poiret, deux places. + +Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par la charrue, maigri par +l'abstinence, osseux, la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa femme +le suivait, petite et maigre, pareille à une bique fatiguée, portant à +deux mains un immense parapluie vert. + +--Maît' Rabot, deux places. + +Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il demanda: «C'est ben mé +qu't'appelles?» + +Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi», allait répondre une facétie, +quand Rabot piqua une tête vers la portière, lancé en avant par une +poussée de sa femme, une gaillarde haute et carrée dont le ventre était +vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs. + +Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un rat qui rentre dans son +trou. + +--Maît' Caniveau. + +Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et +s'engouffra à son tour dans l'intérieur du coffre jaune. + +--Maît' Belhomme. + +Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face +dolente, un mouchoir appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait d'un +fort mal de dents. + +Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulières +vestes de drap noir ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils +découvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs étaient coiffés +de casquettes de soie, hautes comme des tours, suprême élégance dans la +campagne normande. + +Gésaire Horlaville referma la portière de sa boîte, puis monta sur son +siège et fit claquer son fouet. + +Les trois chevaux parurent se réveiller et, remuant le cou, firent +entendre un vague murmure de grelots. + +Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de toute sa poitrine, fouailla les +bêtes à tour de bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se mirent +en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derrière elles, la voiture, +secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts, +faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que +chaque ligne de voyageurs, ballottée et balancée par les secousses, +avait des reflux de flots à tous les remous des cahots. + +On se tut d'abord, par respect pour le curé, qui gênait les +épanchements. Il se mit à parler le premier, étant d'un caractère +loquace et familier. + +--Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il comme vous voulez? + +L'énorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre +liait avec l'ecclésiastique, répondit en souriant: + +--Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même, et d'vote part? + +--Oh! d'ma part, ça va toujours. + +--Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé. + +--Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards (colzas) qui n'donneront +guère c't'année; et, vu les affaires, c'est là -dessus qu'on s'rattrape. + +--Que voulez-vous, les temps sont durs. + +--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande +femme de maît'Rabot. + +Comme elle était d'un village voisin, le curé ne la connaissait que de +nom. + +--C'est vous, la Blondel? dit-il. + +--Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot. + +Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une +grande inclinaison de tête en avant, comme pour dire: «C'est bien moi +Rabot, qu'a épousé la Blondel.» + +Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son +oreille, se mit à gémir d'une façon lamentable. Il faisait «gniau... +gniau... gniau» en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance. + +--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le curé. + +Le paysan cessa un instant de geindre pour répondre:--Non point... +m'sieu le curé.... C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond +d´l´oreille. + +--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un dépôt? + +--J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais ben qu'c'est eune bête, +un' grosse bête, qui m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans +l'grenier. + +--Un' bête. Vous êtes sûr? + +--Si j'en suis sûr? Comme du Paradis, m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote +l'fond d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a m'mange la tête? Oh! +gniau... gniau... gniau.... Et il se remit à taper du pied. + +Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance. Chacun donnait son +avis. Poiret voulait que ce fût une araignée, l'instituteur que ce fût +une chenille. Il avait vu ça une fois déjà à Campemuret, dans l'Orne, où +il était resté six ans; même la chenille était entrée dans la tête et +sortie parle nez. Mais l'homme était demeuré sourd de cette oreille-là , +puisqu'il avait le tympan crevé. + +--C'est plutôt un ver, déclara le curé. + +Maît' Belhomme, la tête renversée de côté et appuyée contre la portière, +car il était monté le dernier, gémissait toujours. + +--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune frémi, +eune grosso frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé... a +galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misère!!... + +--T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau. + +--Pour sûr, non. + +--D'où vient ça? + +La peur du médecin sembla guérir Belhomme. + +Il se redressa, sans toutefois lâcher son mouchoir. + +--D'où vient ça! T'as des sous pour eusse, té, pour ces fainéants-là ? Y +s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ça +fait, deusse écus de cent sous, deusse écus, pour sur... Et qu'est-ce +qu'il aurait fait, dis, ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? +Sais-tu, té? + +Caniveau riait. + +--Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme ça? + +--J'vas t'au Havre vé Chambrelan. + +--Qué Chambrelan? + +--L'guérisseux, donc. + +--Qué guérisseux? + +--L'guérisseux qu'a guéri mon pé. + +--Ton pé? + +--Oui, mon pé, dans l'temps. + +--Que qu'il avait, ton pé? + +--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe. + +--Qué qui li a fait ton Chambrelan? + +--Il y a manié l'dos comm' pou' fé du pain, avec les deux mains donc! Et +ça y a passé en une couple d'heures! + +Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononcé des paroles, +mais il n'osait pas dire ça devant le curé. + +Caniveau reprit en riant: + +--C'est-il point quéque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris çu +trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver. + +Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les +aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, +piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même +l'instituteur qui ne riait jamais. + +Cependant, comme Belhomme paraissait fâché qu'on se moquât de lui, le +curé détourna la conversation et, s'adressant à la grande femme de +Rabot: + +--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille? + +--Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur à élever! + +Rabot opinait de la tête, comme pour dire: «Oh! oui, c'est dur à +élever.» + +--Combien d'enfants? + +Elle déclara avec autorité, d'une voix forte et sûre: + +--Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de mon homme! + +Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait +fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on +n'en pouvait point douter. Il en était fier, parbleu! + +De qui le seizième? Elle ne le dit pas. C'était le premier, sans doute? +On le savait peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau lui-même +demeura impassible. + +Mais Belhomme se mit à gémir: + +--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh! +misère!... + +La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le curé dit: «Si on vous coulait +un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. Voulez-vous +essayer? + +--Pour sûr! J'veux ben. + +Et tout le monde descendit pour assister à l'opération. + +Le prêtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il +chargea l'instituteur de tenir bien inclinée la tête du patient; puis, +dès que le liquide aurait pénétré dans le canal, de la renverser +brusquement. + +Mais Caniveau, qui regardait déjà dans l'oreille de Belhomme pour voir +s'il ne découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria: + +--Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut déboucher ça, mon vieux. Jamais +ton lapin sortira dans c'te confiture-là . Il s'y collerait les quat' +pattes. + +Le curé examina à son tour le passage et le reconnut trop étroit et trop +embourbé pour tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur qui +débarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au +milieu de l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce conduit nettoyé, +un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans +le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tôle sur la +cuvette, comme s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes retombèrent +dans le vase blanc. Tous les voyageurs se précipitèrent. Aucune bête +n'était sortie. + +Cependant Belhomme déclarant: «Je sens pu rien», le +curé, triomphant, s'écria: «Certainement elle est noyée.» Tout le monde +était content. On remonta dans la voiture. + +Mais à peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris +terribles. La bête s'était réveillée et était devenue furieuse. Il +affirmait même qu'elle était entrée dans la tête maintenant, qu'elle lui +dévorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme +de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le +signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta +qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les +mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard: «Tenez, +v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... qué misère!» + +Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la rend enragée, c'te bête. +All' est p't-être ben accoutumée au vin.» + +On se remit à rire. Il reprit: «Quand j'allons arriver au café Bourboux, +donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.» + +Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on +lui arrachait l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria +Césaire Horlaville d'arrêter à la première maison rencontrée. + +C'était une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporté; +puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'opération. +Caniveau conseillait toujours de mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de +griser et d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra +du vinaigre. + +On fit couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu'il +pénétrât jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe +habité. + +Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retournée tout +d'une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que +l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien +vider l'autre. + +Césaire Horlaville, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la +main. + +Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas +plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'était une +puce! Des cris d'étonnement s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une +puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la +cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait à +la façon des ânes qui braient, l'instituteur riait comme on éternue, +et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au +gloussement des poules. + +Belhomme s'était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la +cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse +dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau. + +Il grogna: «Te v'là , charogne,» et cracha dessus. + +Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune puce, eune puce, ah! te v'là , +sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot!» + +Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons, en route! V'là assez de +temps perdu.» + +Et les voyageurs, riant toujours, s'en allèrent vers la voiture. + +Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à +Criquetot. J'ai pu que fé au Havre à cette heure.» + +Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place! + +--Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point passé mi-chemin. + +--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout. + +Et une dispute commença qui devint bientôt une querelle furieuse: +Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville +affirmait qu'il en recevrait quarante. + +Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux. + +Caniveau redescendit. + +--D'abord, tu dés quarante sous au curé, t'entends, et pi une tournée +à tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt à +Césaire. Ça va-t-il, dégourdi? + +Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et +quinze, répondit:--Ça va! + +--Allons, paye. + +--J'payerai point. L'curé n'est pas médecin d'abord. + +--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture à Césaire et +j't'emporte au Havre. + +Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un +enfant. + +L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya. + +Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme +retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent, +regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur +ses longues jambes. + + + +A VENDRE + + +Partir à pied, quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le +long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse! + +Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la +narine avec l'air léger, par la peau avec les souffles du vent. + +Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de +certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation +délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontré au +détour d'une route, à l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière, ainsi +qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un +jour, entre autres. J'allais, le long de l'Océan breton, vers la pointe +du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un pas rapide, le long des +flots. C'était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la plus +douce et la plus belle de la Bretagne. + +Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de +vingt ans, vous refont des espérances et vous redonnent des rêves +d'adolescents. + +J'allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues. +Les blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On +sentait bien l'odeur douce des champs mûrs et l'odeur marine du varech. +J'allais sans penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé +depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais +fort, agile, heureux et gai. J'allais. + +Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie +inconsciente, profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe, +ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin +des chants pieux. Une procession peut-être, car c'était un dimanche. +Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros +bateaux de pêche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, +allant au pardon de Plouneven. + +Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle +et essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'épuisant +aussitôt, les laissait retomber, flasques, le long des mâts. + +Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce +monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand +chapeau, poussaient leur» notes puissantes, les femmes criaient leurs +notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de +fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers +des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone +s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derrière +l'autre, tout près l'un de l'autre. + +Ils passèrent devant moi, contre moi, et je les vis s'éloigner, +j'entendis s'affaiblir et s'éteindre leur chant. + +Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les tout +jeunes gens, d'une façon puérile et charmante. + +Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de +l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais +morose et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s'égarer +dans les espérances, dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où +tout arrive, dans l'hallucination de la pensée qui vagabonde! Comme la +vie est belle sous la poudre d'or des songes! + +Hélas! c'est fini, cela! + +Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on attend sans cesse, à tout ce +qu'on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme. + +Et j'allais, à grands pas rapides, caressant de la main la tête blonde +des blés qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau +comme si j'eusse touché des cheveux. + +Je contournai un petit promontoire et j'aperçus, au fond d'une plage +étroite et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui +descendaient jusqu'à la grève. + +Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le +sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on +croit connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils +plaisent à votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus? +qu'on n'ait point vécu là autrefois? Tout vous séduit, vous enchante, +la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du +sable! + +Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres +fruitiers avaient poussé le long des terrasses qui descendaient vers +l'eau, comme des marches géantes. Et chacune portait, ainsi qu'une +couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genêts d'Espagne en +fleur! + +Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aimé la +posséder, y vivre, toujours! + +Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'aperçus, sur +un des piliers de la barrière, un grand écriteau: «_A vendre_.» + +J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eût offerte, +comme si on me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je +n'en sais rien! + +«A vendre.» Donc elle n'était presque plus à quelqu'un, elle pouvait +être à tout le monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, cette sensation +d'allégresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne +l'achèterais point! Comment l'aurais-je payée? N'importe, elle était à +vendre. L'oiseau en cage appartient à son maître, l'oiseau dans l'air +est à moi, n'étant à aucun autre. + +Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades +superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses +touffes de genêts d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque +terrasse. + +Quand je fus sur la dernière, je regardai l'horizon. La petite plage +s'étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer +par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entrée et devaient +briser les vagues aux jours de grosse mer. + +Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l'une debout, l'autre +couchée dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à deux époux +étranges, immobilisés par quelque maléfice, semblaient regarder +toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui +connaissaient depuis des siècles, cette baie autrefois solitaire, la +petite maison qu'ils verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler, +disparaître, la petite maison à vendre! + +Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime! + +Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonné chez moi. Une femme vint +ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, coiffée de +blanc, qui ressemblait à une béguine. Il me sembla que je la connaissais +aussi, cette femme. + +Je lui dis:--Vous n'êtes pas Bretonne, vous? + +Elle répondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous +venez pour visiter la maison? + +--Eh! oui, parbleu. + +Et j'entrai. + +Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je +m'étonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule. + +Je pénétrai dans le salon, un joli salon tapissé de nattes, et qui +regardait la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des +potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle +aussitôt, persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je la reconnus, +bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontrée. C'était elle, +elle-même, celle que j'attendais, que je désirais, que j'appelais, +dont le visage hantait mes rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours, +partout, celle qu'on va voir dans la rue tout à l'heure, qu'on va +trouver sur la route dans la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle +rouge sur les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l'hôtel où +j'entre en voyage, dans le wagon où je vais monter, dans le salon dont +la porte s'ouvre devant moi. + +C'était elle, assurément, indubitablement elle! Je la reconnus à ses +yeux qui me regardaient, à ses cheveux roulés à l'anglaise, à sa bouche +surtout, à ce sourire que j'avais deviné depuis longtemps. + +Je demandai aussitôt:--Quelle est cette femme? + +La bonne à tête de béguine répondit sèchement :--C'est Madame. + +Je repris:--C'est votre maîtresse? + +Elle répliqua avec son air dévot et dur: + +--Oh! non, Monsieur. + +Je m'assis et je prononçai:--Contez-moi ça. + +Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse. + +J'insistai:--C'est la propriétaire de cette maison, alors! + +--Oh! non, Monsieur. + +--A qui appartient donc cette maison? + +--A mon maître, monsieur Tournelle. + +J'étendis le doigt vers la photographie. + +--Et cette femme, qu'est-ce que c'est? + +--C'est Madame. + +--La femme de votre maître? + +--Oh! non, Monsieur. + +--Sa maîtresse alors? + +La béguine ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par +une colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme. + +--Où sont-ils maintenant? + +La bonne murmura: + +--Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas. + +Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble. + +--Non, Monsieur. + +Je fus rusé; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrivé, je +pourrai peut-être rendre service à votre maître. Je connais cette femme, +c'est une méchante! + +La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle +eut confiance. + +--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître bien malheureux. Il a fait sa +connaissance en Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il l'avait +épousée. Elle chantait très bien. Il l'aimait, Monsieur, que ça faisait +pitié de le voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, l'an +dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui avait été bâtie par un fou, +un vrai fou pour s'installer à deux lieues du village. Madame a voulu +l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maître. Et il a acheté +la maison pour lui faire plaisir. + +Ils y sont demeurés tout l'été dernier, Monsieur, et presque tout +l'hiver. + +Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du déjeuner, Monsieur +m'appelle:--Césarine, est-ce que Madame est rentrée? + +--Mais non, Monsieur. + +On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On +chercha partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, on +n'a jamais su où ni comment. + +Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la béguine, de la +prendre par la taille et de la faire danser dans le salon! + +Ah! elle était partie, elle s'était sauvée, elle l'avait quitté +fatiguée, dégoûtée de lui! Comme j'étais heureux! + +La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est +retourné à Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On +en demande vingt mille francs. + +Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle! Et, tout à coup, il me +sembla que je n'avais qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû +revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille +maison, qu'elle aurait tant aimée, sans lui. + +Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la +photographie, et je m'enfuis en courant et baisant éperdument le doux +visage entré dans le carton. + +Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle! +Quelle joie qu'elle fût libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais +la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante, +puisqu'elle l'avait quitté! Elle l'avait quitté parce que mon heure +était venue! + +Elle était libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'à la +trouver puisque je la connaissais. + +Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais +l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser +le visage. J'allais, j'allais éperdu de bonheur, enivré d'espoir. +J'allais, sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à +notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait, +cette fois! + + + +L'INCONNUE + + +On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'étranges: +rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à +l'étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, +étaient singulièrement favorables à l'amour. + +Gontran, qui se taisait, fut consulté. + +--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme +comme du bibelot, nous l'apprécions davantage dans les endroits où nous +ne nous attendons point à en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment +de rares qu'à Paris: + +Il se tut quelques secondes, puis reprit: + +--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles +ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent +le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la +violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures +lentes poussées par les marchandes. + +Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, +comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes +légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit +allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces +matins-là ! + +On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnaît à cent pas, +celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au +mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se +dit: «Attention, en voilà une,» et on va au-devant d'elle en la dévorant +des yeux. + +Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui +vient de l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est +ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt +dessus? le doigt ou la lèvre.--Le regard est timide ou hardi, la tête +brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte +vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au +soir, celle qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien gardé le +souvenir d'une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette +façon et dont j'aurais été follement amoureux si je les avais connues +plus intimement. + +Mais voilà , celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. +Avez-vous remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, de temps en +temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne +fait que les apercevoir, celles-là . Moi, quand je pense à tous les êtres +adorables que j'ai coudoyés dans les rues de Paris, j'ai des crises de +rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? Où pourrait-on les +retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté du +bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passé plus d'une fois à +côté de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appât de sa chair +fraîche. + +Roger des Annettes avait écoulé en souriant. Il répondit: + +--Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à +moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur +le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit +un effet... mais un effet... étonnant. C'était une brune, une brune +grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils +liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe à l'autre. Un +peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve +à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la +taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un +défi, offerte comme une tentation. L'oeil était pareil à une tache +d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un oeil, mais un trou noir, +un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait +en elle, on entrait en elle. Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans +pensée et si beau! + +J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se +retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon peu gracieuse, +mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je +demeurai comme une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai frappé par +la plus forte émotion de désir qui m'eût encore assailli. + +J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai. + +Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en +l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une +maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir. +Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais +devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut éloignée, j'eus la +sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis +pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même. + +Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là . + +Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil, +vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des +Champs-Elysées. + +L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une +poussière d'or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c'était un de +ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris. + +Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de +lui dire l'émotion qui m'étranglait. + +Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j'éprouvai de nouveau, +en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappé, +rue de la Paix. + +Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de +Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. +Je me décidai alors à interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me +comprendre: «Ça doit être une visite,» dit-il. + +Et je fus encore huit mois sans la revoir. + +Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le +boulevard Malesherbes, en courant pour m'échauffer, quand, au coin d'une +rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit +paquet. + +Je voulus m'excuser. C'était elle! + +Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu +l'objet qu'elle tenait à la main, je lui dis brusquement: + +--Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà +plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le +désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à +savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles, +attribuez-les à une envie passionnée d'être au nombre de ceux qui ont le +droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce +pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des +Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, +si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment +malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de +vous voir. + +Elle me regardait fixement, de son oeil étrange et mort, et elle +répondit en souriant: + +--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous. + +Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je +ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là , et je +m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un +geste rapide, d'une main habituée aux lettres escamotées. + +Je balbutiai, redevenu hardi: + +--Quand vous verrai-je? + +Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans +doute à se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle +murmura:--Dimanche matin, voulez-vous? + +--Je crois bien que je veux. + +Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce +regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la +peau, une sorte de glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces +liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et +endormir leurs proies. + +Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour +deviner ce qu'elle était et pour me fixer une règle de conduite avec +elle. + +Devais-je la payer? Comment? + +Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, +dans son écrin, sur la cheminée. + +Et je l'attendis, après avoir mal dormi. + +Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me +tendit la main comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la fis asseoir, +je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son +manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus +galant, car je n'avais point de temps à perdre. + +Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas échangé +vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule +cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique +aux épingles, je serre les cordons en des noeuds indéliables au lieu de +les démêler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je +perds la tête. + +Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que +ceux-là , quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, pour ne point +effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se +dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond +à ses pieds, l'une après l'autre? + +Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux +vêtements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'être +frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de +la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et +combien troublante la ligne, du corps devinée sous le dernier voile! + +Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une chose surprenante, une tache +noire, entre les épaules; car elle me tournait le dos; une grande tache +en relief, très noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder. + +Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la +moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de +cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette +surprise. + +Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions, et +des réminiscences singulières. Il me sembla que je voyais une des +magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces êtres dangereux et +perfides qui ont pour mission d'entraîner les hommes en des abîmes +inconnus. Je pensai à Salomon faisant passer sur une glace la reine de +Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu. + +Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je découvris +que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, +j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'étonna d'abord et +se fâcha ensuite absolument, car elle prononça, en se rhabillant avec +vivacité: + +--Il était bien inutile de me déranger. + +Je voulus lui faire accepter la bague achetée pour elle, mais elle +articula avec tant de hauteur: «Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» que +je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et +elle partit sans ajouter un mot. + +Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que, +maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux. + +Je ne puis plus voir une femme sans penser à elle. Toutes les autres me +répugnent, me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis +poser un baiser sur une joue sans voir sa joue à elle à côté de celle +que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du désir inapaisé qui me +torture. + +Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes mes caresses qu'elle me +gâte, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours là , habillée ou nue, +comme ma vraie maîtresse; elle est là , tout près de l'autre, debout ou +couchée, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'était +bien une femme ensorcelée, qui portait entre ses épaules un talisman +mystérieux. + +Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontrée de nouveau +deux fois. Je l'ai saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a +feint de ne me point connaître. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-être? +Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idée que +c'est une juive? Mais pourquoi? Voilà ! Pourquoi? Je ne sais pas! + + + +LA CONFIDENCE + + +La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand +la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agité, le +corsage un peu fripé, le chapeau un peu tourné, et elle tomba sur une +chaise, en disant: + +--Ouf! c'est fait! + +Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'était redressée +fort surprise. Elle demanda: + +--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait? + +La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit +à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise +longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains: + +--Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t'avouer! + +--Je te le jure. + +--Sur ton salut éternel? + +--Sur mon salut éternel. + +--Eh bien! je viens de me venger de Simon. + +L'autre s'écria:--Oh! que tu as bien fait! + +--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus +insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand +je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon. +Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais +pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à +roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire, +c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de +drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui +que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des +choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi. +Et puis, c'est devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort +difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très +amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère, +en voilà un supplice que d'être... aimée par un homme grotesque... Non, +vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous +arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin +figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de très vilain, de très +ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,--c'est ça qui est +affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, +figure-toi encore que ce quelqu'un-là est ton mari... et que... tous +les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça me +donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. +Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les +femmes dans ces cas-là .--Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah! +que c'est sale! + +Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en +trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou +des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment +les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur +salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie +est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part. + +Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne +sont plus que des rencontres régulières, où on répète chaque fois les +mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection +ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que +des mannequins corrects à qui manquent toute intelligence et toute +délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau +dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons +arriver des poseurs insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je +cherche un homme, comme Diogène, un seul homme dans toute la société +parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je +ne tarderai pas à souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari, +comme ça me faisait une vraie révolution de le voir entrer chez moi en +chemise et en caleçon, j'ai employé tous les moyens, tous, tu entends +bien, pour l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d'abord été +furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imaginé que je le +trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller +Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la +maison; et puis la persécution a commencé. Il m'a suivie, partout. Il a +employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus +laissée causer avec personne. Dans les bals, il restait planté derrière +moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt que je disais +un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec +celui-ci ou avec celui-là , m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait +stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est +alors que j'ai cessé d'aller dans le monde. + +Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là +me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin! + +Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd'hui?» +Moi, je pleurais et il était enchanté. + +Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena dîner aux +Champs-Élysées. Le hasard voulut que Baubignac fût à la table voisine. +Alors voilà Simon qui se met à m'écraser les pieds avec fureur et qui me +grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as donné rendez-vous, sale bête; +attends un peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma +chère: il a ôté tout doucement l'épingle de mon chapeau et il me l'a +enfoncée dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. Tout le monde est +accouru. Alors il a joué une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends. + +À ce moment-là , je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore. +Qu'est-ce que tu aurais fait, toi? + +--Oh! je me serais vengée! + +--Eh bien! ça y est. + +--Comment? + +--Quoi? tu ne comprends pas? + +--Mais, ma chère... cependant... Eh bien, oui... + +--Oui, quoi? + +--Voyons, pense à sa tête. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse +figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de +chien. + +--Oui. + +--Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux qu'un tigre. + +--Oui. + +--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et +pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'à toi, par +exemple. Pense à sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il +est... + +--Quoi... tu l'as... + +--Oh! ma chérie, surtout ne le dis à personne, jure-le-moi encore!... +Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout changé +depuis ce moment-là !... et je ris toute seule... toute seule... Pense +donc à sa tête...!!! + +La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait à la gorge +lui jaillit entre les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme si +elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la +figure crispée, la respiration coupée, elle se penchait en avant comme +pour tomber sur le nez. + +Alors la petite marquise partit à son tour en suffoquant. Elle répétait, +entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drôle?... +dis... pense à sa tête!... pense à ses favoris!... à son nez!... pense +donc... est-ce drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le... +dis pas... jamais!... + +Elles demeuraient presque suffoquées, incapables de parler, pleurant de +vraies larmes dans ce délire de gaieté. + +La baronne se calma la première; et toute palpitante encore:--Oh!... +raconte-moi comment tu as fait ça... raconte-moi... c'est si drôle... si +drôle!... + +Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait: + +--Quand j'ai eu pris ma résolution... je me suis dit... Allons... +vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait... +aujourd'hui... + +--Aujourd'hui!... + +--Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon de venir me chercher chez +toi pour nous amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va venir!.. +Pense... pense... pense à sa tête en le regardant... + +La baronne, un peu apaisée, soufflait comme après une course. Elle +reprit: + +--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!... + +--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh +bien! ce sera Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais très honnête; +incapable de rien dire. Alors j'ai été chez lui, après déjeuner. + +--Tu as été chez lui? Sous quel prétexte? + +--Une quête... pour les orphelins... + +--Raconte... vite... raconte... + +--Il a été si étonné en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis +il m'a donné deux louis pour ma quête; et puis comme je me levais pour +m'en aller, il m'a demandé des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait +semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconté tout ce que +j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!... +Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des moyens de me venir en +aide... et moi j'ai commencé à pleurer... mais comme on pleure... quand +on veut... Il m'a consolée... il m'a fait asseoir... et puis comme je +ne me calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je disais:«Oh! mon pauvre +ami... mon pauvre ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma pauvre +amie!»--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout. +Voilà . + +Après ça, moi j'ai eu une grande crise de désespoir et de +reproches.--Oh! je l'ai traité, traité comme le dernier des derniers... +Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais à Simon, à sa tête, à +ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi, +je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ça y est!... Quoiqu'il +arrive maintenant, ça y est! Et lui qui avait tant peur de ça! Il peut +y avoir des guerres, des tremblements de terre, des épidémies, nous +pouvons tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus empêcher ça!!! +pense à sa tête... et dis-toi... ça y est!!!!! + +La baronne qui s'étranglait demanda: + +--Reverras-tu Baubignac...? + +--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux +que mon mari... + +Et elles recommencèrent à rire toutes les deux avec tant de violence +qu'elles avaient des secousses d'épileptiques. + +Un coup de timbre arrêta leur gaîté. + +La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...» + +La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint +rouge, à la lèvre épaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux +irrités. + +Les deux jeunes femmes le regardèrent une seconde, puis elles +s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel délire de +rire qu'elles gémissaient comme on fait dans les affreuses souffrances. + +Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh bien, êtes-vous folles?... +êtes-vous folles?... êtes-vous folles...?» + + + +LE BAPTÊME + + +--Allons, docteur, un peu de cognac. + +--Volontiers. + +Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda +monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dorés. + +Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarté de +la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps +sur sa langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit: + +--Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier! le +délicieux destructeur dépeuples! + +Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet +admirable livre qu'on nomme l´_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu, +comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume +de nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient +d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses. + +Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien étrange +et bien saisissant, et tout près d'ici, en Bretagne, dans un petit +village aux environs de Pont-l'Abbé. + +J'habitais alors, pendant un congé d'un an, une maison de campagne que +m'avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent +siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l'on voit par places, debout +ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé +quelque chose d'inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans +leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais +les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de +colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de +pierre, vers le paradis des Druides. + +La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'écueils +aux têtes noires, toujours entourés d'une bave d'écume, pareils à des +chiens qui attendraient les pêcheurs. + +Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne +leurs barques d'une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des +pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, +hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la +bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'écueil; mais quand elle est +vide, on ne le voit plus.» + +Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous +demandez à la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur +la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. +Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aîné +aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. +A bientôt leur tour. + +J'habitais donc une maison de campagne près de Pont-l'Abbé. J'étais là , +seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne +qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois +personnes, deux soeurs et un homme qui avait épousé l'une d'elles, et +qui cultivait mon jardin. + +Or, cette année-là , vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha +d'un garçon. + +Le mari vint me demander d'être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et +il m'emprunta dix francs pour les frais d'église, disait-il. + +La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était +couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait +illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin +derrière la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos, +rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine, +qui avait l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si froide. + +A neuf heures du matin, le père Kerandec arriva devant ma porte avec sa +belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roulé +dans une couverture. + +Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait un froid à fendre les +dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font +souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre +petit être qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race +bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables, +dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades. + +Nous arrivâmes devant l'église, mais la porte en demeurait fermée. M. le +curé était en retard. + +Alors la garde, s'étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit +à dévêtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses linges, mais +je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l'air +gelé. Je m'avançai, révolté d'une telle imprudence. + +--Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer! + +La femme répondit placidement: «Oh non, m'sieu not' maître, faut qu'il +attende l'bon Dieu tout nu.» + +Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C'était l'usage. +Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit. + +Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai de m'en aller, je voulus +couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait +devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait +violet. + +J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus le curé arrivant par la +campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays. + +Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il +ne fut point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses +mouvements. Il répondit: + +--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne +pouvons empêcher ça. + +--Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je. + +Il reprit: + +--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la +sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'église où je +souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la +morsure du froid. + +La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu +pendant toute la cérémonie. + +Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui +tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur, +avec une lenteur de tortue sacrée; et son surplis blanc me glaçait +le coeur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire +souffrir, au nom d'un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que +torturait le froid. + +Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler +de nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une +voix aiguë et douloureuse. + +Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer le registre?» + +Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez bien vite, maintenant, et +réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai quelques +conseils pour éviter, s'il en était temps encore, une fluxion de +poitrine. + +L'homme promit d'exécuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa +belle-soeur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie. + +Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais. + +Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé +menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à +mon tour du Procureur de la République. + +La querelle fut longue, je finis par payer. + +A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n'était +survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur et la +garde n'étaient pas encore revenus. + +L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et +elle avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille. + +--Où diable sont-ils partis? demandai-je. Elle répondit sans s'étonner, +sans s'irriter: «Ils auront été bé pour fêter.» C'était l'usage. Alors, +je pensai à mes dix francs qui devaient payer l'église et qui payeraient +l'alcool, sans doute. + +J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fît bon feu dans sa +cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces +brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable +mioche. + +A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus. + +J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai. + +Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot. + +Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau +chaude pour ma barbe. + +Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: «Et Kérandec?» + +L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! il est rentré, Monsieur, à +minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et +la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fossé, de +sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même aperçus.» + +Je me levai d'un bond, criant: + +--L'enfant est mort! + +--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a +vu ça, elle s'a mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la +consoler. + +--Comment, ils l'ont fait boire? + +--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure. +Comme Kérandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris +l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous +les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec +est bien malade. + +J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la +résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon +jardinier. + +L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu +de son enfant. + +Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol. + +Je dus soigner la femme qui mourut vers midi. + +Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en +versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur +blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus +clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et +chaud. + + + +IMPRUDENCE + + +Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça +avait été d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Océan. Il +l'avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses +ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin. +Il l'avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de +ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme à +peine éclose faisait naître en lui, avec l'émotion vague et puissante +qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif +et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues. + +Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il était +jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est +naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des +paroles tendres. + +Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans +les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils échangeaient, le +matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du +soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme, +murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que +leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées. + +Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, pensaient l'un à l'autre +aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se +désiraient de toute leur âme et de tout leur corps. + +Après le mariage, ils s'étaient adorés sur la terre. Ça avait été +d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse +exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées, +d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient +quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude +intimité des nuits. + +Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils +commençaient à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant; +mais ils n'avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu'ils +n'eussent fait souvent, plus rien à apprendre l'un par l'autre, pas même +un mot d'amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fit plus +brûlant le verbe connu, si souvent répété. + +Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des +premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, +des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives +désespérées pour faire renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable +des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial. + +De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une +heure d'affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée. + +Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles +dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de +l'excitation des fêtes publiques. + +Or, un matin, Henriette dit à Paul: + +--Veux-tu m'emmener dîner au cabaret? + +--Mais oui, ma chérie. + +--Dans un cabaret très connu. + +--Mais oui. + +Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait à +quelque chose qu'elle ne voulait pas dire. + +Elle reprit: + +--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret +galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous? + +Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand +café? + +--C'est ça. Mais d'un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà +soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je +n'oserai jamais dire ça? + +--Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce que ça fait? Nous n'en sommes +pas aux petits secrets. + +--Non, je n'oserai pas. + +--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le? + +--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais être prise pour ta +maîtresse... na... et que les garçons, qui ne savent pas que tu es +marié, me regardent comme ta maîtresse, et toi aussi... que tu me croies +ta maîtresse, une heure, dans cet endroit-là , où tu dois avoir +des souvenirs... Voilà !... Et je croirai moi-même que je suis ta +maîtresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec +toi... Voilà !... C'est très vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais +pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ça +me... me... troublerait de dîner comme ça avec toi, dans un endroit +pas comme il faut... dans un cabinet particulier où on s'aime tous les +soirs... tous les soirs.... C'est très vilain.... Je suis rouge comme +une pivoine. Ne me regarde pas.... + +Il riait, très amusé, et répondit: + +--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit très chic où je suis connu. + +Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand café du +boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. +Dès qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé de quatre fauteuils et +d'un large canapé de velours rouge, le maître d'hôtel, en habit noir, +entra et présenta la carte. Paul la tendit à sa femme. + +--Qu'est-ce que tu veux manger? + +--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici. + +Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant son pardessus qu'il +remit aux mains du valet. Puis il dit: + +--Menu corsé--potage bisque--poulet à la diable, râble de lièvre, homard +à l'américaine, salade de légumes bien épicée et dessert.--Nous boirons +du champagne. + +Le maître d'hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la +carte en murmurant: + +--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne? + +--Du champagne, très sec. + +Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son +mari. + +Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et commencèrent à manger. + +Dix bougies les éclairaient, reflétées dans une grande glace ternie par +des milliers de noms tracés au diamant, et qui jetaient sur le cristal +clair une sorte d'immense toile d'araignée. + +Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentît +étourdie dès les premiers verres. Paul, excité par des souvenirs, +baisait à tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient. + +Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente, +un peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à +tout voir et à tout oublier, à n'entrer qu'aux instants nécessaires, +et à sortir aux minutes d'épanchement, allaient et venaient vite et +doucement. + +Vers le milieu du dîner, Henriette était grise, tout à fait grise, et +Paul, en gaieté, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait +maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noyé. + +--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir? + +--Quoi donc, ma chérie? + +--Je n'ose pas te dire. + +--Dis toujours.... + +--As-tu eu des maîtresses... beaucoup... avant moi? + +Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes +fortunes ou s'en vanter. + +Elle reprit: + +--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup? + +--Mais quelques-unes? + +--Combien? + +--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-là ? + +--Tu ne les as pas comptées?... + +--Mais non. + +--Oh! alors, tu en as eu beaucoup? + +--Mais oui. + +--Combien à peu près... seulement à peu près. + +--Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. Il y a des années où j'en ai +eu beaucoup, et des années où j'en ai eu bien moins. + +--Combien par an, dis? + +--Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou cinq seulement. + +--Oh! ça fait plus de cent femmes en tout. + +--Mais oui, à peu près. + +--Oh! que c'est dégoûtant! + +--Pourquoi ça, dégoûtant? + +--Mais parce que c'est dégoûtant, quand on y pense... toutes ces +femmes... nues... et toujours... toujours la même chose.... Oh! que +c'est dégoûtant tout de même, plus de cent femmes! + +Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant, et répondit de cet air +supérieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes +qu'elles disent une sottise: + +--Voilà qui est drôle, par exemple! s'il est dégoûtant d'avoir cent +femmes, il est dégoûtant également d'en avoir une. + +--Oh non, pas du tout! + +--Pourquoi non? + +--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous +attache à elle, tandis que cent femmes c'est de la saleté, de +l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter à +toutes ces filles qui sont sales.... + +--Mais non, elles sont très propres. + +--On ne peut pas être propre en faisant le métier qu'elles font. + +--Mais, au contraire, c'est à cause de leur métier qu'elles sont +propres. + +--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ça avec un autre! +C'est ignoble! + +--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre où a bu je ne +sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine, +que.... + +--Oh! tais-toi, tu me révoltes.... + +--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maîtresses? + +--Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des filles, toutes?... Toutes les +cent?... + +--Mais non, mais non.... + +--Qu'est-ce que c'était alors? + +--Mais des actrices... des... des petites ouvrières... et des... +quelques femmes du monde.... + +--Combien de femmes du monde? + +--Six. + +--Seulement six? + +--Oui. + +--Elles étaient jolies? + +--Mais oui. + +--Plus jolies que les filles? + +--Non. + +--Lesquelles est-ce que tu préférais, des filles ou des femmes du monde? + +--Les filles. + +--Oh! que tu es sale! Pourquoi ça? + +--Parce que je n'aime guère les talents d'amateur. + +--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ça t'amusait de +passer comme ça de l'une à l'autre? + +--Mais oui. + +--Beaucoup? + +--Beaucoup. + +--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas? + +--Mais non. + +--Ah! les femmes ne se ressemblent pas. + +--Pas du tout. + +--En rien? + +--En rien. + +--Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont de différent? + +--Mais, tout. + +--Le corps? + +--Mais oui, le corps. + +--Le corps tout entier? + +--Le corps tout entier. + +--Et quoi encore? + +--Mais, la manière de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres +choses. + +--Ah! Et c'est très amusant de changer? + +--Mais oui. + +--Et les hommes aussi sont différents? + +--Ça, je ne sais pas. + +--Tu ne sais pas? + +--Non. + +--Ils doivent être différents. + +--Oui... sans doute.... + +Elle resta pensive, son verre de champagne à la main. Il était plein, +elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses +deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche: + +--Oh! mon chéri, comme je t'aime!... + +Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un garçon qui entrait recula en +refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes +environ. + +Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave et digne, apportant les +fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses +doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme +pour y voir des choses inconnues et rêvées, elle murmurait d'une voix +songeuse: + +--Oh! oui! ça doit être amusant tout de Même! + + + +UN FOU + + +Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat intègre dont la vie +irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats, +les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant très bas, +par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre +qu'éclairaient deux yeux brillants et profonds. + +Il avait passé sa vie à poursuivre le crime et à protéger les faibles. +Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus +redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs âmes, leurs pensées +secrètes, et démêler, d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs +intentions. + +Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, entouré d'hommages +et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte +rouge l'avaient escorté jusqu'à sa tombe, et des hommes en cravate +blanche avaient répandu sur son cercueil des paroles désolées et des +larmes qui semblaient vraies. + +Or, voici l'étrange papier que le notaire, éperdu, découvrit dans +le secrétaire où il avait coutume de serrer les dossiers des grands +criminels. + +Cela portait pour titre: + +POURQUOI? + +_20 juin 1851_.--Je sors de la séance. J'ai fait condamner Blondel à +mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? Pourquoi? +Souvent, on rencontre de ces gens chez qui détruire la vie est une +volupté. Oui, oui, ce doit être une volupté, la plus grande de toutes +peut-être; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus à créer? Faire +et détruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute +l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant +de tuer? + +_25 Juin_.--Songer qu'un être est là qui vit, qui marche, qui court.... +Un être? Qu'est-ce qu'un être? Cette chose animée, qui porte en elle le +principe du mouvement et une volonté réglant ce mouvement! Elle ne tient +à rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un +grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne +sais d'où, on peut le détruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ça +pourrit, c'est fini. + +_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est, +au contraire, la loi de la nature. Tout être a pour mission de tuer: il +tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre tempérament; il +faut tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à tout instant de son +existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a +besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé la chasse! L'enfant tue +les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits +animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas à +l'irrésistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez +de tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois, +on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la +nécessité de vivre en société a fait du meurtre un crime. On condamne et +on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer +à cet instinct naturel et impérieux de mort, nous nous soulageons, de +temps en temps, par des guerres où un peuple entier égorge un autre +peuple. C'est alors une débauche de sang, une débauche où s'affolent +les armées et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et +les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le récit exalté des +massacres. + +Et on pourrait croire qu'on méprise ceux destinés à accomplir ces +boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec +de l'or et des draps éclatants; ils portent des plumes sur la tête, des +ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des récompenses, +des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes, +acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de +répandre le sang humain! Ils traînent par les rues leurs instruments de +mort que le passant vêtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la +grande loi jetée par la nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus +beau et de plus honorable que de tuer! + +_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'éternelle +jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: «Vite! +vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se renouvelle. + +_2 juillet_.--L'être--qu'est-ce que l'être? Tout et rien. Parla pensée, +il est le reflet de tout. Par la mémoire et la science, il est un abrégé +du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir +des faits, chaque être humain devient un petit univers dans l'univers! + +Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien! +plus rien, rien! Montez en barque, éloignez-vous du rivage couvert +de foule, et vous n'apercevez bientôt plus rien que la côte. L'être +imperceptible disparaît, tant il est petit, insignifiant. Traversez +l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portière. Des hommes, +des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent +dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides +sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout +juste faire la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, allez +en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'êtres qui +naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi +écrasée sur les routes. Allez aux pays des noirs, gîtés en des cases +de boue; aux pays des Arabes blancs, abrités sous une toile brune qui +flotte au vent, et vous comprendrez que l'être isolé, déterminé, n'est +rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être quelconque +d'une tribu errante du désert? Et ces gens, qui sont des sages, ne +s'inquiètent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue +son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à +manoir, de province à province. + +Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables +et inconnus. Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! Tuer est un crime +parce que nous avons numéroté les êtres! Quand ils naissent, on les +inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voilà ! L'être +qui n'est point enregistré ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans +le désert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La +nature aime la mort; elle ne punit pas, elle! + +Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état civil. Voilà ! C'est lui qui +défend l'homme. + +L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état civil! Respect à +l'état civil, le Dieu légal. A genoux! + +L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'état civil. +Quand il a fait égorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les +raye sur son état civil, il les supprime par la main de ses greffiers. +C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les écritures des +mairies, nous devons respecter la vie. État civil, glorieuse Divinité +qui règnes dans les temples des municipalités, je te salue. Tu es plus +fort que la Nature. Ah! ah! + +_3 juillet_.--Ce doit être un étrange et savoureux plaisir que de tuer, +d'avoir là , devant soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un petit +trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est +le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de +chair molle, froide, inerte, vide de pensée! + +_5 août_.--Moi qui ai passé mon existence à juger, à condamner, à tuer +par des paroles prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui avaient +tué par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que +j'ai frappés, moi! moi! qui le saurait? + +_10 août._--Qui le saurait jamais? Me soupçonnerait-on, moi, moi, +surtout si je choisis un être que je n'ai aucun intérêt à supprimer? + +_15 août._--La tentation! La tentation, elle est entrée en moi comme +un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon corps +entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'à ceci: tuer; dans mes +yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes +oreilles, où passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible, +de déchirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un être; dans mes +jambes, où frissonne le désir d'aller, d'aller à l'endroit où la chose +aura lieu; dans mes mains, qui frémissent du besoin de tuer. Comme cela +doit être bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres, +maître de son coeur et qui cherche des sensations raffinées! + +_22 août.--_ Je ne pouvais plus résister. J'ai tué une petite bête pour +essayer, pour commencer. + +Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue à la +fenêtre de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et j'ai pris le +petit oiseau dans ma main, dans ma main où je sentais battre son coeur. +Il avait chaud. Je suis monté dans ma chambre. De temps en temps, je +le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'était atroce et +délicieux. J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang. + +Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux à ongles, et je lui ai +coupé la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il +s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais +tenu un dogue enragé et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge, +luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempé le +bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit +oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais +voulu. Ce doit être superbe de voir saigner un taureau. + +Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lavé les +ciseaux, je me suis lavé les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le +corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous +un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une +fraise à cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on +sait! + +Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau parti. Comment me +soupçonnerait-il! Ah! ah! + +_25 août_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut. + +_30 août_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose! + +J'étais allé me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais à rien, +non, à rien. Voilà un enfant dans le chemin, un petit garçon qui +mangeait une tartine de beurre. + +Il s'arrête pour me voir passer et dit: «Bonjour, m'sieu le président.» + +Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je le tuais?» + +Je réponds:--Tu es tout seul, mon garçon? + +--Oui, M'sieu. + +--Tout seul dans le bois? + +--Oui, M'sieu. + +L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout +doucement, persuadé qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le saisis à +la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regardé +avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides, +terribles! Je n'ai jamais éprouvé une émotion si brutale... mais si +courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se +tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remué. + +Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jeté le corps dans le +fossé, puis de l'herbe par-dessus. + +Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est peu de chose! Le soir, +j'étais très gai, léger, rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet. +On m'a trouvé spirituel. + +Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille. + +_30 août_.--On a découvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah! + +_1er septembre_.--On a arrêté deux rôdeurs. Les preuves manquent. + +_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleuré! Ah! ah! + +_6 octobre_.--On n'a rien découvert. Quelque vagabond errant aura fait +le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je +serais tranquille à présent! + +_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est +comparable aux rages d'amour qui vous torturent à vingt ans. + +_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, après déjeuner. Et +j'aperçus, sous un saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une bêche +semblait, tout exprès, plantée dans un champ de pommes de terre voisin. + +Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul +coup, par le tranchant, je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné, +celui-là ! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout +doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah! +j'aurais fait un excellent assassin. + +_28 octobre_.--L'affaire du pêcheur soulève un grand bruit. On accuse du +meurtre son neveu, qui pêchait avec lui. + +_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable. +Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah! + +_27 octobre_.--Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village +acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tué son +oncle pendant son absence! Qui le croirait? + +_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la +tête! Ah! ah! La justice! + +_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait +hériter de son oncle. Je présiderai les assises. + +_25 janvier_.--A mort! à mort! à mort! Je l'ai fait condamner à mort! +Ah! ah! L'avocat général a parlé comme un ange! Ah! ah! Encore un. +J'irai le voir exécuter! + +_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotiné ce matin. Il est très bien +mort! très bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir +trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme +un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle +ivresse de me coucher là -dessous, de recevoir cela dans mes cheveux +et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on +savait! + +Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose +pour me laisser surprendre. + +Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun +crime nouveau. + +Les médecins aliénistes à qui on l'a confié, affirment qu'il existe dans +le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables +que ce monstrueux dément. + + + +TRIBUNAUX RUSTIQUES + + +La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui +attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la séance. + +Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui +ont l'air taillés dans une souche de pommiers. Ils ont posé par terre +leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, préoccupés par +leur affaire. Ils ont apporté avec eux des odeurs d'étable et de sueur, +de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond +blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs. + +Sur une sorte d'estrade s'étend une longue table couverte d'un tapis +vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche. Un +gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air à l'extrémité droite. +Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose +douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause +de ces brutes aux senteurs de bêtes. + +M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue, +dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire +de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde +l'assistance avec un air de profond mépris. + +C'est un lettré de province et un bel esprit d'arrondissement, un de +ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et +savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny. + +Il prononce: + +--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires. + +Puis souriant, il murmure: + + _Quidquid tentabam dicere versus erat._ + +Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix +inintelligible: «Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon». + +Une énorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu +de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur +le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes +comme des chandelles allumées. + +Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance où perce une +raillerie, et dit: + +--Madame Bascule, articulez vos griefs. + +La partie adverse se tient de l'autre côté. Elle est représentée par +trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu +comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme +toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête +mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a +un oeil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des +volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé, +dont le corps tordu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une +cloche. + +Mme Bascule s'explique: + +--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce +garçon. Je l'ai élevé et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour lui, +j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait juré de ne pas me +quitter, il m'en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné +un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille. +Or, voilà qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite +morveuse.... + +LE JUGE DE PAIX.--Modérez-vous, madame Bascule. + +MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourné +la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en +va l'épouser ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage, +mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un +papier, le voilà .... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un +acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l'amitié. +L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai? + +Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert. + +ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai. + +LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.) + +«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mme Bascule, +ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir +avec dévouement. + +Gorgeville, le 8 août 1883.» + +LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc +pas écrire? + +ISIDORE.--Non, J'sais point. + +LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix? + +ISIDORE.--Non, c'est point mé. + +LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors? + +ISIDORE.--C'est elle. + +LE JUGE.--Vous êtes prêt à jurer que vous n'avez pas fait cette croix? + +ISIDORE, avec précipitation.--Sur la tête d'mon pé, d'ma mé, d'mon +grand-pé, de ma grand'-mé, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que +c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son +serment.) + +LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc été vos rapports avec Mme +Bascule, ici présente? + +ISIDORE.--A ma servi de traînée. (Rires dans l'auditoire.) + +LE JUGE.--Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations +n'ont pas été aussi pures qu'elle le prétend. + +LE PÈRE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point +quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a débouché.... + +LE JUGE.--Vous voulez dire débauché? + +LE PÈRE.--Je sais ti mé? I n'avait point quinze ans. Y en avait déjà ben +quatre qu'a l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet +gras, à l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand +l'temps fut v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé.... + +LE JUGE.--Dépravé.... Et vous avez laissé faire?... + +LE PÈRE.--Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu'ça arrive!... + +LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous? + +LE PÈRE.--De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu'i +n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Jé demande protection à la loi. + +Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en +ai fait un homme. + +LE JUGE.--Parbleu. + +Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien.... + +--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'là cinq ans, +vu qu'elle avait grossi d'excès, et que ça m'allait point. Ça me +déplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'là qu'a +pleure comme une gouttière et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin +pour rester quéque z'années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui» +pardi! Quéque vous auriez fait, vous? + +Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'étais +quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette +jusque-là , crie avec une voix perçante de perruche:) + +--Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-mé que +ça valait bien ça? + +LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète: + +--Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc +derrière elle, et se met à pleurer.) + +LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chère dame, je n'y peux +rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte +parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui. Il avait le droit +incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot à +sa femme. Je n'ai pas à entrer dans les questions de... de... +délicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la +loi. Je n'y peux rien. + +LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous? + +LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des +paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote +sur son banc.) + +LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons, +remettez-vous... et... si j'ai un conseil à vous donner, c'est de +chercher un autre... un autre élève.... + +Mme BASCULE, à travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas.... + +LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un +regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis +elle se lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, +cachant sa figure dans son mouchoir.) + +LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix +goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. (Puis +d'une voix grave:) + +Appelez les affaires suivantes. + +LE GREFFIER bredouille.--Célestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire +Dieulafait.... + + + +L'ÉPINGLE + + +Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'était loin, bien +loin d'ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le +matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil. +Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si +douces, endormantes. Il faisait chaud; c'était une molle chaleur +parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des +germes. + +On m'avait dit que, ce soir-là , je trouverais l'hospitalité dans la +maison du Français qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois +d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais encore. Il était arrivé un +matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes, +semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec +fureur. Puis de mois en mois, d'année en année, agrandissant son +domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi +amassé une fortune par son labeur infatigable. + +Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l'aurore, +parcourant ses champs jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il +semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l'insatiable désir de +l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise. + +Maintenant, il semblait très riche. + +Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en +effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'était une large maison +carrée toute simple et dominant la mer. + +Comme j'approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L'ayant +salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en +souriant. + +--Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous. + +Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec +une aisance parfaite et une bonne grâce familière d'homme du monde; puis +il me quitta en disant: + +--Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre. + +Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la +mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! +Il souriait, répondant avec distraction: + +--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle +qu'on aime. + +--Vous regrettez la France? + +--Je regrette Paris. + +--Pourquoi n'y retournez-vous pas? + +--Oh! j'y reviendrai. + +Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des +boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a +connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir +du Vaudeville. + +--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui? + +--Toujours les mêmes, sauf les morts. + +Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, +j'avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait +fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe +blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton +et, la serrant dans sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au bout. +Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se +mêlait aux poils des joues. + +Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un +brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir +leur arôme violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le +regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de +mon âme l'image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé, +qui va de la Madeleine à la rue Drouet. + +--Connaissez-vous Boutrelle? + +--Oui, certes. + +--Est-il bien changé? + +--Oui, tout blanc. + +--Et La Ridamie? + +--Toujours le même. + +--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne +Verner? + +--Oui, très forte, finie. + +--Ah! Et Sophie Astier? + +--Morte. + +--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous.... + +Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie +soudain, il reprit: + +--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ça me ravage. + +Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva. + +--Voulez-vous rentrer? + +--Je veux bien. + +Et il me précéda dans sa maison. + +Les pièces du bas étaient énormes, nues, tristes, semblaient +abandonnées. Des assiettes et des verres traînaient sur des tables, +laissés là par les serviteurs à peau basanée qui rôdaient sans cesse +dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient à deux clous sur le mur; +et, dans les encoignures, on voyait des bêches, des lignes de pêche, des +feuilles de palmier séchées, des objets de toute espèce posés au hasard +des rentrées et qui se trouvaient à portée de la main pour le hasard des +sorties et des besognes. + +Mon hôte sourit: + +--C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un exilé, dit-il, mais ma +chambre est plus propre. Allons-y. + +Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d'un brocanteur, tant +elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et +variées qu'on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins +de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis, +juste au milieu du panneau principal, un carré de satin blanc encadré +d'or. + +Surpris, je m'approchai pour voir, et j'aperçus une épingle à cheveux +piquée au centre de l'étoffe brillante. + +Mon hôte posa sa main sur mon épaule: + +--Voilà , dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la +seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre +est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est +toute ma vie.» + +Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer: + +--Vous avez souffert par une femme? + +Il reprit brusquement: + +--Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon. +Un nom m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que je n'ai point osé +prononcer, car si vous m'aviez répondu «morte», comme vous avez fait +pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd'hui même. + +Nous étions sortis sur le large balcon d'où l'on voyait deux golfes, +l'un à droite, et l'autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes +grises. C'était l'heure crépusculaire où le soleil disparu n'éclaire +plus la terre que par les reflets du ciel. + +Il reprit: + +--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore? + +Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une angoisse frémissante. + +Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais. + +--Vous la connaissez? + +--Oui. + +Il hésitait:--Tout à fait...? + +--Non. + +Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle. + +--Mais je n'ai rien à en dire; c'est une des femmes, ou plutôt une des +filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une +existence agréable et princière, voilà tout. + +Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût dit: «Je vais mourir.» Puis, +brusquement: + +--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et délicieuse +que la nôtre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de +me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez, +regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions! +Comment pourrais-je expliquer cette passion-là ? Vous ne la comprendriez +point. + +Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux coeurs et +de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement +torturant, fait de l'invincible enlacement de deux êtres disparates qui +se détestent en s'adorant. + +Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu'elle +a mangés de son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués avec un +sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres. + +Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irrésistible! Quoi? +Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une +vrille et reste en vous comme le crochet d'une flèche? C'est plutôt ce +sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon +d'un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle comme un +parfum, de sa taille longue, à peine balancée quand elle passe, car elle +semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie, +et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son +geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est +harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme +j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour +rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de +fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes +mariés?» disait-elle. + +Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à elle que j'ai fini par la +comprendre: cette fille-là , c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui +ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir +et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, après quelques minutes: +--Quand j'eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement: +«Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du +«temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il +«faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.» + +--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menée à côté +d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de +l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux +d'ouvrir les bras, de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en elle, +derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me +faisait l'exécrer; et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais +tant. En elle, le Féminin, l'odieux et affolant Féminin était plus +puissant qu'en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée +comme d'un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne +l'a jamais été. + +--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous +les hommes d'une telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun, +d'un seul regard. Cela m'exaspérait et m'attachait à elle davantage, +cependant. Cette créature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait à +tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même, +bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. Comprenez-vous? + +Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu'on la +possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, en +effet, la possédaient. + +Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais! + +La nuit s'était répandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers +flottait dans l'air. + +Je lui dis: + +--La reverrez-vous? + +Il répondit: + +--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept à huit +cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je +partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne année entière.--Et +puis adieu, ma vie sera close. + +Je demandai:--Mais ensuite? + +--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de +me prendre comme valet de chambre. + + + +LES BÉCASSES + + +Ma chère amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas à Paris; vous +vous étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison que je vais vous +donner va, sans doute, vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre à +Paris au moment du passage des bécasses? + +Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la +chambre au trottoir; mais je préfère la vie libre, la rude vie d'automne +du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car +les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans +plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les pieds sur des pavés de +bois ou de pierre, le regard borné partout par des bâtiments, sans aucun +horizon de verdure, de plaines ou de bois? Dès milliers de voisins vous +coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de +recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas à me +donner l'impression, la sensation de l'espace. + +Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement la différence du +dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous +parler... + +Donc les bécasses passent. + +Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une +vallée, auprès d'une petite rivière, et que je chasse presque tous les +jours. + +Les autres jours, je lis; je lis même des choses que les hommes de +Paris n'ont pas le temps de connaître, des choses très sérieuses, très +profondes, très curieuses, écrites par un brave savant de génie, un +étranger qui a passé toute sa vie à étudier la même question et a +observé les mêmes faits relatifs à l'influence du fonctionnement de nos +organes sur notre intelligence. + +Mais je veux vous parler des bécasses. Donc mes deux amis, les frères +d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en +attendant les premiers froids. Puis, dès qu'il gèle, nous partons pour +leur ferme de Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là un petit bois +délicieux, un petit bois divin, où viennent loger toutes les bécasses +qui passent. + +Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux géants, ces deux Normands des +premiers temps, ces deux mâles de la vieille et puissante race de +conquérants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'établit +sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des villes partout, passa +comme un flot sur la Sicile en y créant un art admirable, battit tous +les rois, pilla les plus fières cités, roula les papes dans leurs ruses +de prêtres et les joua, plus madrés que ces pontifes italiens, et +surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol +sont deux Normands timbrés au meilleur titre, ils ont tout des Normands, +la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de +la mer. + +Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons, +agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans +que nos fermiers. + +Or, depuis quinze jours, nous attendions les bécasses. + +Chaque matin l'aîné, Simon, me disait: «Hé, v'là l'vent qui passe à +l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront.» + +Le cadet Gaspard, plus précis, attendait que la gelée fût venue pour +l'annoncer. + +Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre dès l'aurore en criant: + +--Ça y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ça et nous +allons à Connelot. + +Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes, +vous auriez ri en nous voyant. Nous nous déplaçons dans une étrange +voiture de chasse que mon père fit construire autrefois. Construire est +le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur, +ou plutôt de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout là dedans: +caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les +malles, caisses à claire-voie pour les chiens. Tout y est à l'abri, +excepté les hommes, perchés sur des banquettes à balustrades, hautes +comme un troisième étage et portées par quatre roues gigantesques. On +parvient là -dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et +même des dents à l'occasion, car aucun marchepied ne donne accès sur cet +édifice. + +Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des +accoutrements de Lapons. Nous sommes vêtus de peaux de mouton, nous +portons des bas de laine énormes par-dessus nos pantalons, et des +guêtres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en +fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes +installés, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf +et Moustache. Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard et Moustache à moi. +On dirait trois petits crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus, +avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de +broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs +sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les +enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le +sien sous ses pieds pour avoir chaud. + +Et nous voilà partis, secoués abominablement. Il gelait, il gelait +ferme. Nous étions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le +fermier, maître Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un +gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, rusé +comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire +argent de tout. + +C'est grande fête pour lui, au moment des bécasses. + +La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans une cour à pommiers, entourée +de quatre rangs de hêtres qui bataillent toute l'année contre le vent de +mer. + +Nous entrons dans la cuisine où flambe un beau feu en notre honneur. + +Notre table est mise tout contre la haute cheminée où tourne et cuit, +devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat +de terre. + +La fermière alors nous salue, une grande femme muette, très polie, +tout occupée des soins de la maison, la tête pleine d'affaires et de +chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs. +C'est une femme d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur dans les +environs. + +Au fond de la cuisine s'étend la grande table où viendront s'asseoir +tout à l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs, +goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence +sous l'oeil actif de la maîtresse, en nous regardant dîner avec maître +Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel +sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur +un coin de table, en surveillant la servante. + +Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son monde. + +Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre +blanche, toute nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement nos +trois lits, trois chaises et trois cuvettes. + +Gaspard s'éveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante. +En une demi-heure tout le monde est prêt et on part avec maître Picot +qui chasse avec nous. + +Maître Picot me préfère à ses maîtres. Pourquoi? sans doute parce que +je ne suis pas son maître. Donc nous voilà tous les deux qui gagnons +le bois par la droite, tandis que les deux frères vont attaquer par la +gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traîne, tous les trois +attachés au bout d'une corde. + +Car nous ne chassons pas la bécasse, mais le lapin. Nous sommes +convaincus qu'il ne faut pas chercher la bécasse, mais la trouver. +On tombe dessus et on la tue, voilà . Quand on veut spécialement en +rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et +curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la détonation brève +du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler: +«Bécasse.--Elle y est.» Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une +bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe avec excès lorsqu'on sort les +pièces du carnier, au déjeuner de midi. + +Donc nous voilà , maître Picot et moi, dans le petit bois dont les +feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu +triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid léger qui pique les +yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse blanche +le bout des herbes et la terre brune des labourés. Mais on a chaud tout +le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai +dans l'air bleu, il ne chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon +chasser au bois par les frais matins d'hiver. + +Là -bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix +frêle. Puis, plus rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et Paf à +son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voilà qui +piaule comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé un lapin. Attention, +maître Picot! + +Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent encore, puis reviennent; +nous suivons leurs allées imprévues, en courant dans les petits chemins, +l'esprit en éveil, le doigt sur la gâchette du fusil. + +Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache +grise, une ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire. + +La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et j'aperçois sur l'herbe +une pincée de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force: +«Lapin, lapin.--Il y est!» Et je le montre aux trois chiens, aux trois +crocodiles velus qui me félicitent en remuant la queue; puis s'en vont +en chercher un autre. + +Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se remit à japper. Le fermier +dit: «Ça pourrait bien être un lièvre, allons au bord de la plaine.» + +Mais au moment où je sortais du bois, j'aperçus, debout, à dix pas de +moi, enveloppé dans son immense manteau jaunâtre, coiffé d'un bonnet de +laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous, +le pâtre de maître Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage: +«Bonjour, pasteur.» Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eût +pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes lèvres. + +Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le +voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps +immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme +une meute, semblait obéir à son oeil. Maître Picot me serra le bras: +--Vous savez que le berger a tué sa femme. Je fus stupéfait:--Gargan? Le +sourd-muet? + +--Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. Je vas vous conter ça. + +Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les +mots sur la bouche de son maître comme s'il les eût entendus. Il ne +comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'était plus sourd; et le +maître, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de +la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses +joues et les reflets de ses yeux. + +Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux +champs, quelquefois. + +Gargan était fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans +les marnières pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et +fondante, qu'on sème sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait +élevé à garder des vaches le long des fossés des routes. + +Puis, recueilli par le père de Picot, il était devenu berger de la +ferme. C'était un excellent berger, dévoué, probe, et qui savait +replacer les membres démis, bien que personne ne lui eût jamais rien +appris. + +Quand Picot prit la ferme à son tour, Gargan avait trente ans et en +paraissait quarante. Il était haut, maigre et barbu, barbu comme un +patriarche. + +Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel, +mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte à +cause de son amour immodéré pour l'eau-de-vie. + +Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa à de menues besognes, la +nourrissant sans la payer, en échange de son travail. Elle couchait +sous la grange, dans l'étable ou dans l'écurie, sur la paille ou sur le +fumier, quelque part, n'importe où, car on ne donne pas un lit à ces +va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe où, avec n'importe qui, +peut-être avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientôt, +elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une façon continue. +Comment s'unirent ces deux misères? Comment se comprirent-elles? +Avait-il jamais connu une femme avant cette rôdeuse de granges, lui qui +n'avait jamais causé avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans +sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière, au bord d'un +chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient +ensemble comme mari et femme. + +Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva même cet accouplement naturel. + +Mais voilà que le curé apprit cette union sans messe et se fâcha. Il +fit des reproches à madame Picot, inquiéta sa conscience, la menaça de +châtiments mystérieux. Que faire? + +C'était bien simple. On allait les marier à l'église et à la mairie. Ils +n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entière; elle, +pas un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait à ce que la loi +et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant +maire et curé, et on crut tout réglé pour le mieux. + +Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce +vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût marié, +personne ne songeait à coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun +voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un +petit verre, derrière le dos du mari. L'aventure fit même tant de bruit +aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ça. + +Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec +n'importe qui, dans un fossé, derrière un mur, tandis qu'on apercevait, +en même temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas à cent +pas de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on riait à s'en rendre +malade dans tous les cafés de la contrée; on ne parlait que de ça, le +soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant: +«As-tu payé la goutte à la Goutte?» On savait ce que cela voulait dire. + +Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà qu'un jour, le gars Poirot, +de Sasseville, appela d'un signe la femme à Gargan derrière une meule +en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en +riant; or, à peine étaient-ils occupés à leur besogne criminelle que le +pâtre tomba sur eux comme s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit, +à cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des +cris de bête, serrait la gorge de sa femme. + +Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il était trop +tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tête; du sang +lui coulait par le nez. Elle était morte. + +Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. Comme il était muet, Picot +lui servait d'interprète. Les détails de l'affaire amusèrent beaucoup +l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idée: c'était de faire +acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin. + +Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage; +puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-même l'assassin. + +Toute l'assistance était silencieuse. + +Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu qu'elle te trompait?» Et, en +même temps, il mimait sa question avec les yeux. + +L'autre fit «non» de la tête. + +--«T'étais couché dans la meule quand tu l'as surpris?» Et il faisait le +geste d'un homme qui aperçoit une chose dégoûtante. + +L'autre fit «oui» de la tête. + +Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du prêtre +qui unit au nom de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait tué sa femme +parce qu'elle était liée à lui devant les hommes et devant le ciel. + +Le berger fit «oui» de la tête. + +Picot lui dit: «Allons, montre comment c'est arrivé?» + +Alors, le sourd mima lui-même toute la scène. Il montra qu'il dormait +dans la meule; qu'il s'était réveillé en sentant remuer la paille, qu'il +avait regardé tout doucement, et qu'il avait vu la chose. + +Il s'était dressé, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita +le mouvement obscène du couple criminel enlacé devant lui. + +Un rire tumultueux s'éleva dans la salle, puis s'arrêta net; car le +berger, les yeux hagards, remuant sa mâchoire et sa grande barbe comme +s'il eût mordu quelque chose, les bras tendus, la tête en avant, +répétait l'action terrible du meurtrier qui étrangle un être. + +Et il hurlait affreusement, tellement affolé de colère qu'il croyait +la tenir encore et que les gendarmes furent obligés de le saisir et de +l'asseoir de force pour le calmer. + +Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maître +Picot, posant la main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement: «Il +a de l'honneur, cet homme-là .» + +Et le berger fut acquitté. + +Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais, fort ému, la fin de cette +aventure que je vous ai racontée en termes bien grossiers, pour ne rien +changer au récit du fermier, quand un coup de fusil éclata au milieu du +bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup +de canon. + +--Bécasse. Elle y est. + +Et voilà comment j'emploie mon temps à guetter des bécasses qui passent +tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premières toilettes +d'hiver. + + + +EN WAGON + + +Le soleil allait disparaître derrière la grande chaîne dont le puy de +Dôme est le géant, et l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde +vallée de Royat. + +Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la +musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgré la +fraîcheur du soir. + +Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il était question +d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de +Vaulacelles et de Bridoie. + +Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de +faire venir leurs fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains. + +Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-mêmes le voyage +pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement +personne qu'elles pussent charger de ce soin délicat. On touchait aux +derniers jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient, sans +trouver, un nom qui leur offrît les garanties désirées. + +Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs +avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames +demeuraient persuadées que toutes les filles de la capitale passaient +leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon. +Les échos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient +la présence à Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de toutes les +horizontales connues et inconnues. Pour y être, elles avaient dû y venir +en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon; +elles devaient même s'en retourner sans cesse pour revenir tous les +jours. C'était donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite +ligne. Ces dames se désolaient que l'accès des gares ne fût pas interdit +aux femmes suspectes. + +Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize +ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient +pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles +créatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que +pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journée entière, ou une +nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-être, une ou deux de +ces drôlesses avec un ou deux de leurs compagnons? + +La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint à +passer. Elle s'arrêta pour dire bonjour à ses amies qui lui racontèrent +leurs angoisses. + +--Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je vais vous prêter l'abbé. Je +peux très bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'éducation de +Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants +et vous les ramènera. + +Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un jeune prêtre, fort instruit, +précepteur de Rodolphe de Martinsec, irait à Paris, la semaine suivante, +chercher les trois jeunes gens. + +L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait à la gare de Lyon le +dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de +huit heures, le nouveau rapide-direct organisé depuis quelques jours +seulement, sur la réclamation générale de tous les baigneurs de +l'Auvergne. + +Il se promenait sur le quai de départ, suivi de ses collégiens, comme +une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou +occupé par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hanté +par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites +mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie. + +Or il aperçut tout à coup devant une portière un vieux monsieur et +une vieille dame à cheveux blancs qui causaient avec une autre dame +installée dans l'intérieur du wagon. Le vieux monsieur était officier de +la Légion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut. +«Voici mon affaire,» pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et les +suivit. + +La vieille dame disait: + +--Surtout soigne-toi bien, mon enfant. + +La jeune répondit: + +--Oh! oui, maman, ne crains rien. + +--Appelle le médecin aussitôt que tu te sentiras souffrante. + +--Oui, oui, maman. + +--Allons, adieu, ma fille. + +--Adieu, maman. + +Il y eut une longue embrassade, puis un employé ferma les portières et +le train se mit en route. + +Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait de son adresse, et il se +mit à causer avec les jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait été +convenu, le jour de son départ, que madame de Martinsec l'autoriserait à +donner des répétitions pendant toutes les vacances à ces trois garçons, +et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractère de ses +nouveaux élèves. + +Roger de Sarcagnes, le plus grand, était un de ces hauts collégiens +poussés trop vite, maigres et pâles, et dont les articulations ne +semblent pas tout à fait soudées. Il parlait lentement, d'une façon +naïve. + +Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il +était malin, sournois, mauvais et drôle. Il se moquait toujours de tout +le monde, avait des mots de grande personne, des répliques à double sens +qui inquiétaient ses parents. + +Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude +pour rien: C'était une bonne petite bête qui ressemblerait à son papa. + +L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces +deux mois d'été: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs +envers lui, sur la façon dont il entendait les gouverner, sur la méthode +qu'il emploierait envers eux. + +C'était un abbé d'âme droite et simple, un peu phraseur et plein de +systèmes. + +Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur +voisine. Il tourna la tête vers elle. Elle demeurait assise dans son +coin, les yeux fixes, les joues un peu pâles. L'abbé revint à ses +disciples. + +Le train roulait à toute vitesse, traversait des plaines, des bois, +passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trépidation +frémissante le chapelet de voyageurs enfermés dans les wagons. + +Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbé Lecuir sur +Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une rivière? Pouvait-on +pêcher? Aurait-il un cheval, comme l'autre année? etc. + +La jeune femme, tout à coup, jeta une sorte de cri, un «ah!» de +souffrance vite réprimé. + +Le prêtre, inquiet, lui demanda: + +--Vous sentez-vous indisposée, madame? + +--Elle répondit:--Non, non, monsieur l'abbé, ce n'est rien, une légère +douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et +le mouvement du train me fatigue. Sa figure était devenue livide, en +effet. + +Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?... + +--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbé. Je vous remercie. + +Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves, les préparant à son +enseignement et à sa direction. + +Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait de temps en temps, puis +repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne +bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien que le jour fût plus qu'à +moitié écoulé, elle n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait: + +«Cette personne doit être bien souffrante. + +Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre +Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle +s'était laissée presque tomber de sa banquette et, appuyée sur les +mains, les yeux hagards, les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon +Dieu! oh! mon Dieu!» + +L'abbé s'élança: + +--Madame... madame... madame, qu'avez-vous? + +Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher. +Et elle commença aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle poussait +une longue clameur affolée qui semblait déchirer sa gorge au passage, +une clameur aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre disait +l'angoisse de son âme et la torture de son corps. + +Le pauvre prêtre éperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que +dire, que tenter, et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu, +si je savais!» Il était rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois +élèves regardaient avec stupeur cette femme étendue qui criait. + +Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras sur sa tête, et son flanc +eut une secousse étrange, une convulsion qui la parcourut. + +L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privée de secours +et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois résolue:--Je vais +vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je +pourrai. Je dois mon assistance à toute créature qui souffre. + +Puis, s'étant retourné vers les trois gamins, il cria: + +--Vous--vous allez passer vos têtes à la portière; et si un de vous se +retourne, il me copiera mille vers de Virgile. + +Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça les trois têtes, ramena +contre le cou les rideaux bleus, et il répéta: + +--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez privés d'excursions +pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne +jamais, moi. + +Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane. + +Elle gémissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbé, la face +cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il +levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs, +vite détournés, vers la mystérieuse besogne accomplie par leur nouveau +précepteur. + +--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe +«désobéir»!--criait-il. + +--Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois. + +Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque +aussitôt un cri bizarre et léger qui ressemblait à un aboiement et à un +miaulement fit retourner, d'un seul élan, les trois collégiens persuadés +qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau né. + +L'abbé tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait +avec des yeux effarés; il semblait content et désolé, prêt à rire et +prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses +par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues. + +Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses élèves une grande nouvelle: + +--C'est un garçon. + +Puis aussitôt il reprit: + +--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le +filet.--Bien.--Débouchez-la.--Très bien.--Versez-m'en quelques gouttes +dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait. + +Et il répandit cette eau sur le front nu du petit être qu'il portait, en +prononçant: + +«Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi +soit-il.» + +Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie +apparut à la portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta la +frêle bête humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: «C'est madame +qui vient d'avoir un petit accident en route.» + +Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans un égout; et, les cheveux +mouillés de sueur, le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait: +«Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en réponds.--Ils regardaient tous +trois par la portière.--J'en réponds,--ils n'ont rien vu.» + +Et il descendit du compartiment avec quatre garçons au lieu de +trois qu'il était allé chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de +Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient des regards éperdus, +sans trouver un seul mot à dire. + +Le soir, les trois familles dînaient ensemble pour fêter l'arrivée +des collégiens. Mais on ne parlait guère; les pères, les mères et les +enfants eux-mêmes semblaient préoccupés. + +Tout à coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda: + +--Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé, ce petit garçon? + +La mère ne répondit pas directement. + +--Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles avec tes questions. + +Il se tut quelques minutes, puis reprit: + +--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est +donc que l'abbé est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir +un bocal de poissons sous un tapis. + +--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoyé. + +--Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il +entré par la portière, dis? + +Madame de Bridoie, impatientée, répliqua:--Voyons, c'est fini, +tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le +sais bien. + +--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon? + +Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait avec un air sournois, sourit +et dit: + +--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbé qui l'a vu. + + + +ÇA IRA + + +J'étais descendu à Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un +guide (je ne sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens, un Téniers, un +Ribera. + +Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai à l'hôtel de l'Europe, que +le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain. + +Le musée était fermé: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs; +il fut donc ouvert à ma requête, et je pus contempler quelques croûtes +attribuées par un conservateur fantaisiste aux premiers maîtres de la +peinture. + +Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien à faire, dans +une longue rue de petite ville inconnue, bâtie au milieu de plaines +interminables, je parcourus cette _artère_, j'examinai quelques pauvres +magasins; puis, comme il était quatre heures, je fus saisi par un de ces +découragements qui rendent fous les plus énergiques. + +Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais payé cinq cents francs l'idée +d'une distraction quelconque! Me trouvant à sec d'inventions, je me +décidai, tout simplement, à fumer un bon cigare et je cherchai le bureau +de tabac. Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge, j'entrai. La +marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regardé les +cigares, que je jugeai détestables, je considérai, par hasard, la +patronne. + +C'était une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante. +Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver +quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame? +Non, je ne la connaissais pas assurément? Mais ne se pouvait-il faire +que je l'eusse rencontrée? Oui, c'était possible! Ce visage-là devait +être une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de +vue, et changée, engraissée énormément sans doute? + +Je murmurai: + +--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je +vous connais depuis longtemps. + +Elle répondit en rougissant: + +--C'est drôle... Moi aussi. + +Je poussai un cri:--Ah! Ça ira! + +Elle leva ses deux mains avec un désespoir comique, épouvantée de ce mot +et balbutiant: + +--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'écria à son +tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on +ne l'avait point écoutée. Mais nous étions seuls, bien seuls! + +«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître «_Ça ira_», la pauvre _Ça +ira_, la maigre _Ça ira_, la désolée _Ça ira_, dans cette tranquille et +grasse fonctionnaire du gouvernement? + +_Ça ira_! Que de souvenirs s'éveillèrent brusquement en moi: Bougival, +La Grenouillère, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journées +en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passés dans ce coin de +pays, sur ce délicieux bout de rivière. + +Nous étions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois, +à Chatou, et vivant là d'une drôle de façon, toujours à moitié nus et à +moitié gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces +messieurs portent des monocles. + +Or notre bande possédait une vingtaine de canotières, régulières et +irrégulières. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans +certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes étaient là , pour +ainsi dire, à demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de +mieux à faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans +femmes, et, parmi celles-là , _Ça ira_. C'était une pauvre fille maigre +et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle était +timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait +avec crainte, au plus humble, au plus inaperçu, au moins riche de +nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment +s'était-elle trouvée parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on +rencontrée, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenée dans +une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous +invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise à une petite table, dans +un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de +la bande. + +Nous l'avions baptisée _Ça ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de +la destinée, de sa malechance, de ses déboires. On lui disait chaque +dimanche: «Eh bien, _Ça ira_, ça va-t-il?» Et elle répondait toujours: +«Non, pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux un jour.» + +Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé à faire le +métier qui demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse et de beauté? +Mystère. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides à +dégoûter un gendarme. + +Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs +fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions, +indifférents à son existence. + +Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue. Notre groupe s'était +émietté peu à peu, laissant la place à une autre génération, à qui +nous avions aussi laissé _Ça ira_. Je l'appris en allant déjeuner chez +Fournaise de temps en temps. + +Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisée ainsi, avaient +cru à un nom d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils avaient cédé à +leur tour leurs canots et quelques canotières à là génération suivante. +(Une génération de canotiers vit, en général, trois ans sur l'eau, puis +quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la médecine ou la +politique). + +Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'était encore +modifié en Sarah. On la crut alors israélite. + +Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient donc tout simplement «La +Juive». + +Puis elle disparut. + +Et voilà que je la retrouvais marchande de tabac à Barviller. + +Je lui dis: + +--Eh bien, ça va donc, à présent? + +Elle répondit: Un peu mieux. + +Une curiosité me saisit de connaître la vie de cette femme. Autrefois +je n'y aurais point songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué, attiré, +tout à fait intéressé. Je lui demandai: + +--Comment as-tu fait pour avoir de la chance? + +--Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme je m'y attendais le moins. + +--Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée? + +--Oh non! + +--Où ça donc? + +--A Paris, dans l'hôtel que j'habitais. + +--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place à Paris. + +--Oui, j'étais chez madame Ravelet. + +--Qui ça, madame Ravelet? + +--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh! + +--Mais non. + +--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli. + +Et la voilà qui se met à me raconter mille choses de sa vie ancienne, +mille choses secrètes de la vie parisienne, l'intérieur d'une maison de +modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idées, +toute l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier de trottoir qui +chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en +flânant, nu-tête, après le repas, et le soir en montant chez elle. + +Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois: + +--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides. +Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu +sais! + +Moi, la première rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie. +J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse. Comme +je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voilà la grande Louise qui +me dit:--Comment! tu oses sortir avec ça! + +--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas. + +Ils étaient toujours bas, les fonds! + +Elle me répond:--Vas en chercher un à la Madeleine. + +Moi, ça m'étonne. + +Elle reprend:--C'est là que nous les prenons, toutes; on en a autant +qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple. + +Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine. Nous trouvons le +sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublié un parapluie +la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son +manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate. +Il nous introduit dans une chambre où il y avait plus de cinquante +parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le +mien; mais moi j'en choisis un beau, un très beau, à manche d'ivoire +sculpté. Louise est allée le réclamer quelques jours après. Elle l'a +décrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance. + +Pour faire ça, on s'habillait très chic.» + +Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle à charnières +de la grande boîte à tabac. + +Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drôles. +Tiens, nous étions cinq à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien, +Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, et elle avait un +amant au conseil d'État. Ça ne l'empêchait pas de lui en faire porter +joliment. Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous ne savez pas, nous +allons en faire une bien bonne.» Et elle nous conta son idée. + +Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tête de tous les +hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir +l'eau à la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs +à chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que +voici: + +Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là , les autres non plus; +ça n'allait guère, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien +de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux +ou trois amants habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la +promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorçait un monsieur +qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on +cédait. Mais ces hommes-là , ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou, +c'était pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions; +vrai, c'était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous +faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C'est très vilain +ce que je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu connais la vie, +toi, et puis quand on est resté quatre ans à Chatou.... + +Donc elle nous dit: «Nous allons lever au bal de l'Opéra ce qu'il y a de +mieux à Paris comme hommes, les plus distingués et les plus riches. Moi, +je les connais.» + +Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était vrai; parce que ces hommes-là +ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non. +Oh! elle était d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume +de dire à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait +certainement épousée. + +Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle +nous dit: «Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune +dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera +dans votre voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez le plus +gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour +montrer que vous vous êtes trompée, que vous en attendiez un autre. Ça +allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra +rester par force; vous résisterez, vous ferez les cent coups pour le +chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra +un bon dédommagement.» + +Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle +fit, la rosse. + +Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des +voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous +plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, elle alla au bal, +toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus +marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle +en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les +sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballé, +elle ôta son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut +l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une +demi-heure, dans une voilure en face du n° 20 de la rue Taitbout. +C'était moi, dans cette voiture-là ? J'étais bien enveloppée et la figure +voilée. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tête à la portière, +et il dit: «C'est vous?» + +Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez vite.» + +Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je +l'embrasse à lui couper la respiration; puis je reprends: + +--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse! + +Et, tout d'un coup, je crie: + +--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets à +pleurer. + +Tu juges si voilà un homme embarrassé! Il cherche d'abord à me consoler; +il s'excuse, proteste qu'il s'est trompé aussi! + +Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros +soupirs. Alors il me dit des choses très douces. C'était un homme tout à +fait comme il faut; et puis ça l'amusait maintenant de me voir pleurer +de moins en moins. + +Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller souper. Moi, j'ai +refusé; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille; +et puis embrassée; comme j'avais fait à son entrée. + +Et puis... et puis... nous avons... soupé... tu comprends... et il m'a +donné... devine... voyons, devine... il m'a donné cinq cents francs!... +crois-tu qu'il y en a des hommes généreux. + +Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le +moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle était +trop maigre! + +La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses +souvenirs amassés depuis si longtemps dans son coeur fermé de débitante +officielle. Tout l'autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle +regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de +privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et +d'amour vrai par moments. + +Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton débit de tabac? + +Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans +mon hôtel, porte à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, un de ces +étudiants qui ne font rien. Celui-là , il vivait au café, du matin au +soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne. + +Quand j'étais seule, nous passions la soirée ensemble quelquefois. C'est +de lui que j'ai eu Roger. + +--Qui ça, Roger? + +--Mon fils. + +--Ah! + +--Il me donna une petite pension pour élever le gosse, mais je pensais +bien que ce garçon-là ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai +jamais vu un homme aussi fainéant, mais là , jamais. Au bout de dix ans, +il en était encore à son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en +pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais +nous étions demeurés en correspondance à cause de l'enfant. Et puis, +figure-toi qu'aux dernières élections, il y a deux ans, j'apprends qu'il +a été nommé député dans son pays. Et puis il a fait des discours à la +Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour +finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un +bureau de tabac comme fille de déporté.... C'est vrai que mon père a +été déporté, mais je n'avais jamais pensé non plus que ça pourrait me +servir. Bref.... Tiens, voilà Roger. + +Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur. + +Il embrassa sur le front sa mère, qui me dit: + +--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau à la mairie.... Vous +savez... c'est un futur sous-préfet. + +Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hôtel, +après avoir serré, avec gravité, la main tendue de _Ça ira_. + + + +DÉCOUVERTE + + +Le bateau était couvert de monde. La traversée s'annonçant fort belle, +les Havraises allaient faire un tour à Trouville. + +On détacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonça le départ, +et, aussitôt, un frémissement secoua le corps entier du navire, tandis +qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuée. + +Les roues tournèrent quelques secondes, s'arrêtèrent, repartirent +doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié +par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: «En +route!» elles se mirent à battre la mer avec rapidité. + +Nous filions le long de la jetée, couverte de monde. Des gens sur le +bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amérique, +et les amis restés à terre répondaient de la même façon. + +Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les +toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine remué par +des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit bâtiment fit une +courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte lointaine entrevue à +travers la brume matinale. + +A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt +kilomètres. De place en place les grosses bouées indiquaient les bancs +de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du +fleuve qui, ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient de grands +rubans jaunes à travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer. + +J'éprouve, aussitôt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de +long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais +rien. Donc je me mis à circuler sur le pont à travers la foule des +voyageurs. + +Tout à coup, on m'appela. Je me retournai. C'était un de mes vieux amis, +Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans. + +Après nous être serré les mains, nous recommençâmes ensemble, en parlant +de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais +tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux +lignes de voyageurs assis sur les deux côtés du pont. + +Tout à coup Sidoine prononça avec une véritable expression de rage: + +--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens! + +C'était plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient +l'horizon d'un air important qui semblait dire: «C'est nous, les +Anglais, qui sommes les maîtres de la mer! Boum, boum! nous voilà !» + +Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs +avaient l'air des drapeaux de leur suffisance. + +Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les +constructions navales de leur patrie, serrant en des châles multicolores +leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux +paysage. Leurs petites têtes, poussées au bout de ces longs corps, +portaient des chapeaux anglais d'une forme étrange, et, derrière leurs +crânes leurs maigres chevelures enroulées ressemblaient à des couleuvres +lofées. + +Et les vieilles misses, encore plus grêles, ouvrant au vent leur +mâchoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes +et démesurées. + +On sentait, en passant près d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau +dentifrice. Sidoine répéta, avec une colère grandissante: + +--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empêcher de venir en France? + +Je demandai en souriant: + +--Pourquoi leur on veux-tu? Quant à moi, ils me sont parfaitement +indifférents. + +Il prononça: + +--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà . + +Je m'arrêtai pour lui rire au nez. + +--Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te rend donc très malheureux? + +Il haussa les épaules: + +--Non, pas précisément. + +--Alors... elle te... elle te... trompe? + +--Malheureusement non. Ça me ferait une cause de divorce et j'en serais +débarrassé. + +--Alors je ne comprends pas! + +--Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne point. Eh bien, elle a tout +simplement appris le français, pas autre chose! Écoute: + +Je n'avais pas le moindre désir de me marier, quand je vins passer l'été +à Étrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux. +On ne se figure pas combien les fillettes y sont à leur avantage. Paris +sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles. + +Les promenades à ânes, les bains du matin, les déjeuners sur l'herbe, +autant de pièges à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil +qu'une enfant de dix-huit ans qui court à travers un champ ou qui +ramasse des fleurs le long d'un chemin. + +Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au même hôtel +que moi. Le père ressemblait aux hommes que tu vois là , et la mère à +toutes les Anglaises. + +Il y avait deux fils, de ces garçons tout en os, qui jouent du matin au +soir à des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes; +puis deux filles, l'aînée, une sèche, encore une Anglaise de boîte à +conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutôt une blondine +avec une tête venue du ciel. Quand elles se mettent à être jolies, les +gredines, elles sont divines. Celle-là avait des yeux bleus, de ces +yeux bleus qui semblent contenir toute la poésie, tout le rêve, toute +l'espérance, tout le bonheur du monde! + +Quel horizon ça vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme +comme ceux-là ! Comme ça répond bien à l'attente éternelle et confuse de +notre coeur! + +Il faut dire aussi que, nous autres Français, nous adorons les +étrangères. Aussitôt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une +Suédoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons +amoureux instantanément. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme, +drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons +tort, cependant. + +Mais je crois que ce qui nous séduit le plus dans les exotiques, c'est +leur défaut de prononciation. Aussitôt qu'une femme parle mal notre +langue, elle est charmante; si elle fait une faute de français par +mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une façon tout à fait +inintelligible, elle devient irrésistible. + +Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire à une mignonne +bouche rosé: «J'aimé bôcoup la gigotte.» + +Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y +comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots +inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et +gai. + +Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules, prenaient sur ses lèvres +un charme délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino, +de longues conversations qui ressemblaient à des énigmes parlées. + +Je l'épousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les +vrais amants n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une forme de femme. + +Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet: + + Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, + Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, + Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares. + J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur. + +Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, ç'a été de donner à ma +femme un professeur de français. + +Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je +l'ai chérie. + +Nos causeries étaient simples. Elles me révélaient la grâce surprenante +de son être, l'élégance incomparable de son geste; elles me la +montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupée de chair faite +pour le baiser, sachant énumérer à peu près ce qu'elle aimait, pousser +parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une façon coquette, +à force d'être incompréhensible et imprévue, des émotions ou des +sensations peu compliquées. + +Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent «papa» et «maman», en +prononçant--Baâba--et Baâmban. + +Aurais-je pu croire que... + +Elle parie, à présent.... Elle parle... mal... très mal.... Elle fait +tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends... +je sais... je la connais.... + +J'ai ouvert ma poupée pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut +causer, mon cher! + +Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idées, les théories +d'une jeune Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux rien reprocher, +et qui me répète, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire +de la conversation à l'usage des pensionnats de jeunes personnes. + +Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dorés qui +renferment d'exécrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée. J'ai +voulu manger le dedans et suis resté tellement dégoûté que j'ai des +haut-le-coeur, à présent, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes. + +J'ai épousé un perroquet à qui une vieille institutrice anglaise aurait +enseigné le français: comprends-tu? + +Le port de Trouville montrait maintenant ses jetées de bois couvertes de +monde. + +Je dis: + +--Où est ta femme? + +Il prononça: + +--Je l'ai ramenée à Étretat. + +--Et toi, où vas-tu? + +--Moi? moi je vais me distraire à Trouville + +Puis, après un silence, il ajouta: + +--Tu ne te figures pas comme ça peut être bête quelquefois, une femme. + + + +SOLITUDE + + +C'était après un dîner d'hommes. On avait été fort gai. Un d'eux, un +vieil ami, me dit: + +--Veux-tu remonter à pied l'avenue des Champs-Elysées? + +Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les +arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur +confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le +visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre +d'or. + +Mon compagnon me dit: + +--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout +ailleurs. Il me semble quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, ces +espèces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde, +qu'on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se +referme. C'est fini. + +De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs; +nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne +faisaient qu'une tache noire. + +Mou voisin murmura: + +--Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût qu'ils m'inspirent, mais une +immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un +que j'ai pénétré: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que +nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne +tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là , ces amoureux des bancs en +plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire +cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils +demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi. + +On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout. + +Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris, +d'avoir découvert l'affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne +peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que +nous fassions, quels que soient l'élan de nos coeurs, l'appel de nos +lèvres et l'étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls. + +Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez +moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de +mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et +nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu? + +Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Écriture. Ils ont l'illusion +du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là , notre misère solitaire, ils +n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des +coudes, sans autre joie que l'égoïste satisfaction de comprendre, de +voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre +éternel isolement. + +Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas? + +Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble +que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont +je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a +point de bout, peut-être! J'y vais sans personne avec moi, sans personne +autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route +ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits, +des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses. +Mais je ne sais jamais au juste d'où elles parlent; je ne rencontre +jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui +m'entoure. Me comprends-tu? + +Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce. + +Musset s'est écrié: + + Qui vient? Qui m'appelle? Personne. + Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne, + O solitude!--O pauvreté! + +Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une +certitude définitive, comme chez moi. Il était poète; il peuplait la vie +de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul.--Moi, je suis +seul! + +Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il +était un des grands lucides, n'écrivit-il pas à une amie cette phrase +désespérante: «Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend +personne.» + +Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, +quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles +que voilà , jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin +que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que +l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches +qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps? + +Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre +homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés +surtout, parce que la pensée est insondable. + +Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des +êtres que nous ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les uns les autres +comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans +parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille, +mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos +confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses +vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne +font que nous heurter l'un à l'autre. + +Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur à quelque +ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle. +Il est là , cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme, +derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il? Oui, +que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-être? +ou me méprise? ou se moque de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me +juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment +savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et +ce qui s'agite dans cette petite tête ronde? Quel mystère que la pensée +inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni +connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre! + +Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les +portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, +tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ où personne ne pénètre. Personne ne +peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce +que personne ne comprend personne. + +Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu +m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: «Qu'est-ce qu'il a, ce +soir?» Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible +et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_! +et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être. + +Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude. + +Misère! misère! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont +donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul! + +Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité +surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où vient cette +sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine +n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser. +Quelle erreur! Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin +d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge +du Rêve. + +Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à +longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel +délire égare notre esprit! Quelle illusion nous emporte! + +Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout à l'heure, semble-t-il? +Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines +d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup, +un jour, plus seul que je ne l'avais encore été. + +Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et +comme il est navrant, épouvantable! + +Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas écrit: + + Les caresses ne sont que d'inquiets transports, + Infructueux essais du pauvre amour qui tente + L'impossible union des âmes par les corps.... + +Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme +qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous +n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute! + +Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux +des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les +aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un +seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un +éclair dans la nuit, le trou noir entre nous. + +Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer +un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque +complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas +plus, car jamais deux êtres ne se mêlent. + +Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne +ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné +à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon +avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, +les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis +désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des +phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un +sourire qui dit: «oui», quand je ne veux même pas prendre la peine de +parler. + +Me comprends-tu? + +Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'arc de triomphe de +l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde, +car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup +d'autres choses dont je ne me souviens plus. + +Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque +de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des +étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc +l'histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s'écria: + +--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre. + +Puis il me quitta sans ajouter un mot. + +Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je ne le sais encore. +Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il +avait perdu l'esprit. + + + +AU BORD DU LIT + + +_Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la table japonaise, deux tasses +à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le +sucrier flanqué du carafon de rhum._ + +_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur +une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de +bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait +aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et +luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna +vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait +hésiter comme si une pensée intime l'eût Gêné. Enfin il dit_: + +--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir? + +_Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d'une flamme de +triomphe et de défi, et répondit:_ + +--Je l'espère bien! + +_Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en +cassant une brioche._ + +--C'en était presque ridicule... pour moi? + +_Elle demanda_:--Est-ce une scène? avez-vous l'intention de me faire des +reproches? + +--Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque +inconvenant auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je +me serais fâché. + +--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous +pensiez l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su que vous aviez une +maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère +si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon +chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon +ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine +et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh! vous m'avez +parfaitement laissé entendre que j'étais libre, que le mariage, entre +gens intelligents, n'était qu'une association d'intérêts, un lien +social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laissé +comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus +séduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela était +entouré, bien entendu, de ménagements d'homme bien élevé, enveloppé de +compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je +n'en ai pas moins parfaitement compris. + +Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement +séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union. + +Vous m'avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu'aux apparences, +que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette +liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur +la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances, +etc., etc. + +J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, +beaucoup madame de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale +vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. +Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde +ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez +nous. + +Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux. +Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir +vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse... + +--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande à faire la balance +entre nous. + +--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en +ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement +exagéré. + +--Pas du tout. Vous avez avoué, vous m'avez avoué votre liaison, ce qui +équivalait à me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas +fait.... + +--Permettez.... + +--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant, +et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne +trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est +un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer. + +--Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées. + +--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parlé du +dix-huitième siècle, vous m'avez laissé entendre que vous étiez régence. +Je n'ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d'être ce que +je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même +vous en douter... cocu comme d'autres. + +--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots? + +--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de +Gers a déclaré que M. de Servy avait l'air d'un cocu à la recherche de +ses cornes. + +--Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gers devient +inconvenant dans la vôtre. + +--Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il +s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit +de vous. Tout dépend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce +mot, je ne l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr. + +--Mûr... Pour quoi? + +--Mais pour l'être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette +parole, c'est qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier +si je parle d'un... coiffé. Alors... oui... quand on l'est, on ne le +sent pas. + +--Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue +ainsi. + +--Ah! voilà ... j'ai changé... en mal. C'est votre faute. + +--Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie +de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites +inconvenantes de M. Burel. + +--Vous êtes jaloux. Je le disais bien. + +--Mais non, non. Seulement je désire n'être pas ridicule. Je ne veux +pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les... +épaules, ou plutôt entre les seins... + +--Il cherchait un porte-voix. + +--Je... je lui tirerai les oreilles. + +--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard? + +--On le pourrait être de femmes moins jolies. + +--Tiens, comme vous voilà ! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous, +moi! + +_Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant +derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se +dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_ + +--Plus de ces plaisanteries-là , entre nous, s'il vous plaît. Nous vivons +séparés. C'est fini. + +--Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque +temps. + +--Alors... alors... c'est que j'ai gagné. Vous aussi... vous me +trouvez... mûre. + +--Je vous trouve ravissante, ma chère; vous avez des bras, un teint, des +épaules... + +--Qui plairaient à M. Burel. + +--Vous êtes féroce. Mais là ... vrai... je ne connais pas de femme aussi +séduisante que vous. + +--Vous êtes à jeun. + +--Hein? + +--Je dis: Vous êtes à jeun. + +--Comment ça? + +--Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à +manger des choses qu'on n'aimerait point à un autre moment. Je suis le +plat... négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous +la dent... ce soir. + +--Oh! Marguerite! Qui vous a appris à parler comme ça? + +--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez +eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là , des +artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique +autrement que par un jeûne momentané vos... velléités de ce soir. + +--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de +vous. Pour de vrai, très fort. Voilà . + +--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer? + +--Oui, Madame. + +--Ce soir! + +--Oh! Marguerite! + +--Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne +sommes plus rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme, +c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un +autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai... à +prix égal. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc. + +--Mille fois mieux. + +--Mieux que la mieux? + +--Mille fois. + +--Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois? + +--Je n'y suis plus. + +--Je dis: combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos +maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien +complet, enfin? + +--Est-ce que je sais, moi? + +--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par +mois: est-ce a peu près juste? + +--Oui... à peu près. + +--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je +suis à vous pour un mois, à compter de ce soir. + +--Vous êtes folle. + +--Vous le prenez ainsi; bonsoir. + +_La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est +entr'ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures_. + +_Le comte apparaissant à la porte:_ + +--Ça sent très bon, ici. + +--Vraiment?... Ça n'a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau +d'Espagne. + +--Tiens, c'est étonnant... ça sent très bon. + +--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce +que je vais me coucher. + +--Marguerite! + +--Allez-vous-en! + +_Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil._ + +_La comtesse_:--Ah! c'est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous. + +_Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et +blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la +glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rosé apparaît +au bord du corset de soie noire._ + +_Le comte se lève vivement et vient vers elle._ + +_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fâche!... + +_Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres._ + +_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre +d'eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en +plein visage de son mari._ + +_Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_ + +--C'est stupide. + +--Ça se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs. + +--Mais ce serait idiot!... + +--Pourquoi ça! + +--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!... + +--Oh!... quels vilains mots vous employez! + +--C'est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa +femme légitime. + +--Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d'aller payer +des cocottes. + +--Soit, mais je ne veux pas être ridicule. + +_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement +ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort +de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._ + +_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_ + +--Quelle drôle d'idée vous avez là ? + +--Quelle idée? + +--De me demander cinq mille francs. + +--Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l'un à l'autre, n'est-ce +pas? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser puisque nous +sommés mariés. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-être qu'une +autre. + +Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en +ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et +puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, +de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en +amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre +amour... légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût +de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour coté. Est-ce pas +vrai? + +_Elle s'est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._ + +--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre. + +_Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui +jetant à la tête son portefeuille:_ + +--Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais tu sais?... + +_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_ + +--Quoi? + +--Ne t'y accoutume pas. + +_Elle éclate de rire, et allant vers lui:_ + +--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie à vos +cocottes. Et même si...si vous êtes content...je vous demanderai de +l'augmentation. + + + +PETIT SOLDAT + + +Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient libres, les deux petits soldats se +mettaient en marche. + +Ils tournaient à droite en sortant de la caserne, traversaient +Courbevoie à grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade +militaire; puis, dès qu'ils avaient quitté les maisons, ils suivaient, +d'une allure plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue qui mène à +Bezons. + +Ils étaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop +longue, dont les manches couvraient leurs mains, gênés par la culotte +rouge, trop vaste, qui les forçait à écarter les jambes pour aller vite. +Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de +figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté +presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes. + +Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la +même idée en tête, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient +trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux, un endroit leur +rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que là . + +Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait +sous les arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait la tête, et +ils s'essuyaient le front. + +Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder +la Seine. Ils demeuraient là , deux ou trois minutes, courbés en deux, +penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient le grand bassin +d'Argenteuil où couraient les voiles blanches et inclinées des clippers, +qui, peut-être, leur remémoraient la mer bretonne, le port de Vannes +dont ils étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en allant à travers +le Morbihan, vers le large. + +Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions +chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un +morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu +constituaient leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. Mais, aussitôt +sortis du village, ils n'avançaient plus qu'à pas très lents et ils se +mettaient à parler. + +Devant eux, une plaine maigre, semée de bouquets d'arbres, conduisait +au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler à celui de +Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient l'étroit chemin perdu dans +la jeune verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois à Luc +Le Ganidec: + +--C'est tout comme auprès de Pleunivon. + +--Oui, c'est tout comme. + +Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein de vagues souvenirs du +pays, plein d'images réveillées, d'images naïves comme les feuilles +coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout +de lande, un carrefour, une croix de granit. + +Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès d'une pierre qui bornait une +propriété, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu. + +En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous +les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait à +arracher tout doucement l'écorce en pensant aux gens de là -bas. + +Jean Kerderen portait les provisions. + +De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance, +en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps à songer. Et le +pays, le cher pays lointain les repossédait peu à peu, les envahissait, +leur envoyait, à travers la distance, ses formes, ses bruits, ses +horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte où courait l'air +marin. + +Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont +engraissées les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris +que cueille et qu'emporte la brise salée du large. Et les voiles des +canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des +caboteurs, aperçues derrière la longue plaine qui s'en allait de chez +eux jusqu'au bord des flots. + +Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents +et tristes, hantés par un chagrin doux, un chagrin lent et pénétrant de +bête en cage, qui se souvient. + +Et quand Luc avait fini de dépouiller la mince baguette de son écorce, +ils arrivaient au coin du bois où ils déjeunaient tous les dimanches. + +Ils retrouvaient les deux briques cachées par eux dans un taillis, et +ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la +pointe de leur couteau. + +Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur pain jusqu'à la dernière +miette, et bu leur vin jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient +assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire, les yeux au loin, les +paupières lourdes, les doigts croisés comme à la messe, leurs jambes +rouges allongées à côté des coquelicots du champ; et le cuir de leurs +shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent, +faisaient s'arrêter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs +têtes. + +Vers midi, ils commençaient à tourner leurs regards de temps en temps du +côté du village de Bezons, car la fille à la vache allait venir. + +Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser +sa vache, la seule vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait une +étroite prairie sur la lisière du bois, plus loin. + +Ils apercevaient bientôt la servante, seul être humain marchant à +travers la campagne, et ils se sentaient réjouis par les reflets +brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil. +Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils étaient seulement contents de la +voir, sans comprendre pourquoi. + +C'était une grande fille vigoureuse, rousse et brûlée par l'ardeur des +jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne. + +Une fois, en les revoyant assis à la même place, elle leur dit: + +--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici? + +Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia: + +--Oui, nous v'nons au repos. + +Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle +rit avec une bienveillance protectrice de femme dégourdie qui sentait +leur timidité, et elle demanda: + +--Que qu'vous faites comme ça? C'est-il qu'vous r'gardez pousser +l'herbe? + +Luc égayé sourit aussi: P'téte ben. + +Elle reprit: Hein! Ça va pas vite. + +Il répliqua, riant toujours:--Pour ça, non. + +Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arrêta +encore devant eux, et leur dit: + +En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera l'pays. + +Avec son instinct d'être de même race, loin de chez elle aussi +peut-être, elle avait deviné et touché juste. + +Ils furent émus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non +sans peine, dans le goulot du litre de verre où ils apportaient leur +vin; et Luc but le premier, à petites gorgées, en s'arrêtant à tout +moment pour regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis il donna la +bouteille à Jean. + +Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau +par terre à ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait. + +Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; à dimanche! + +Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa +haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer +dans la verdure des terres. + +Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'après, Jean dit a Luc: + +--Faut-il pas li acheter qué que chose de bon? + +Et ils demeurèrent fort embarrassés devant le problème d'une friandise à +choisir pour la fille à la vache. + +Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean préférait des +berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils +prirent, chez un épicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges. + +Ils déjeunèrent plus vite que de coutume, agités par l'attente. + +Jean l'aperçut le premier: «La v'là ,» dit-il. Luc reprit: «Oui. La +v'là .» + +Elle riait de loin en les voyant, elle cria: + +--Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent ensemble: + +--Et de vot' part?» Alors elle causa, elle parla de choses simples qui +les intéressaient, du temps, de la récolte, de ses maîtres. + +Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la +poche de Jean. + +Luc enfin s'enhardit et murmura: + +--Nous vous avons apporté quelque chose. + +Elle demanda:--Qué'que c'est donc? + +Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de +papier et le lui tendit. + +Elle se mit à manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une +joue à l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux +soldats, assis devant elle, la regardaient, émus et ravis. + +Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en +revenant. + +Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils en parlèrent plusieurs +fois. Le dimanche suivant, elle s'assit à côté d'eux pour deviser plus +longtemps, et tous les trois, côte à côte, les yeux perdus au loin, les +genoux enfermés dans leurs mains croisées, ils racontèrent des menus +faits et des menus détails des villages où ils étaient nés, tandis que +la vache, là -bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait vers +elle sa lourde tête aux naseaux humides, et mugissait longuement pour +l'appeler. + +La fille accepta bientôt de manger un morceau avec eux et de boire un +petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa +poche; car la saison des prunes était venue. Sa présence dégourdissait +les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux. + +Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui +arrivait jamais, et il ne rentra qu'à dix heures du soir. + +Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour quelle raison son camarade +avait bien pu sortir ainsi. + +Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté dix sous à son voisin de lit, +demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques +heures. + +Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il +avait l'air tout drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne comprenait +pas, mais il soupçonnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ça +pouvait être. + +Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place habituelle, dont ils avaient +usé l'herbe à force de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent +lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre. + +Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient +tous les dimanches. Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit deux +pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa +fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean, +sans songer qu'il était là , sans le voir. + +Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, si éperdu qu'il ne +comprenait pas, l'âme bouleversée, le coeur crevé, sans se rendre compte +encore. + +Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se mirent à bavarder. + +Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade +était sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un +chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce déchirement que font les +trahisons. + +Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble remiser la vache. + +Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner côte à côte. La culotte +rouge de son camarade faisait une tache éclatante dans le chemin. Ce fut +Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bête. + +La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main +distraite l'échine coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le seau +dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le bois. + +Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles où ils étaient entrés; +et il se sentait si troublé que, s'il avait essayé de se lever, il +serait tombé sur place assurément. Il demeurait immobile, abruti +d'étonnement et de souffrance, d'une souffrance naïve et profonde. Il +avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir +personne jamais. + +Tout à coup, il les aperçut qui sortaient du taillis. Ils revinrent +doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les +villages. C'était Luc qui portait le seau. + +Ils s'embrassèrent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla +après avoir jeté à Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence. +Elle ne pensa point à lui offrir du lait ce jour-là . + +Les deux petits soldats demeurèrent côte à côte, immobiles comme +toujours, silencieux et calmes, sans que la placidité de leur visage +montrât rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux. +La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin. + +A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour revenir. + +Luc épluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le déposa +chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur le pont, +et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent au milieu, afin de regarder +couler l'eau quelques instants. + +Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer, +comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc +lui dit: «C'est-il que tu veux y boire un coup?» Comme il prononçait +le dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, les jambes enlevées +décrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba +d'un bloc, entra et disparut dans l'eau. + +Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit +plus loin quelque chose remuer; puis la tête de son camarade surgit à la +surface du fleuve, pour y rentrer aussitôt. + +Plus loin encore, il aperçut, de nouveau, une main, une seule main +qui sortit de la rivière, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers +accourus ne retrouvèrent point le corps ce jour-là . + +Luc revint seul à la caserne, en courant, la tête affolée, et il raconta +l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup +sur coup: «Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si +bien que la tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe... qui +tombe...» + +Il ne put en dire plus long, tant l'émotion l'étranglait.--S'il avait +su... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 *** diff --git a/12011-h/12011-h.htm b/12011-h/12011-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b148b6c --- /dev/null +++ b/12011-h/12011-h.htm @@ -0,0 +1,8520 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Monsieur Parent</title> + <meta name="author" content="Guy de Maupassant"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {text-align: center;} +H2 {text-align: center;} +H3 {text-align: center;} +p {text-align: justify;} +p.LST {font-size:0.8em; text-align: left;} +p.FTNOTE {font-size:0.9em; text-align: justify;} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);" link="#0000ff" alink="#000088" vlink="#0000ff"> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 ***</div> + +<a name="top"></a> +<h1>MONSIEUR PARENT</h1> +<h3>(et autres histoires courtes)</h3> +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="" + style="text-align: left; width: 100%;"> + <tbody> + <tr> + +<td style="vertical-align: top; width: 25%;"> +<a href="#c2" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LA BÊTE A MAÃŽT' BELHOMME<br></a> +<a href="#c3" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">A VENDRE<br></a> +<a href="#c4" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">L'INCONNUE<br></a> +<a href="#c5" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LA CONFIDENCE<br></a> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;"> +<a href="#c6" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LE BAPTÊME<br></a> +<a href="#c7" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">IMPRUDENCE<br></a> +<a href="#c8" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">UN FOU<br></a> +<a href="#c9" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">TRIBUNAUX RUSTIQUES<br></a> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;"> +<a href="#c10" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">L'ÉPINGLE<br></a> +<a href="#c11" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LES BÉCASSES<br></a> +<a href="#c12" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">EN WAGON<br></a> +<a href="#c13" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">ÇÀ IRA<br></a> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;"> +<a href="#c14" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">DÉCOUVERTE<br></a> +<a href="#c15" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">SOLITUDE<br></a> +<a href="#c16" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">AU BORD DU LIT<br></a> +<a href="#c17" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">PETIT SOLDAT<br></a> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> +<h3>Par</h3> + +<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2> +<br><br><br> + + + + +<br><br><br> + + +<a name="c1"></a> +<h3>MONSIEUR PARENT</h3> + +<h3>I</h3> + + +<p>Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée, +faisait des montagnes de sable. Il le ramassait +de ses deux mains, l'élevait en pyramide, +puis plantait au sommet une feuille de marronnier.</p> + +<p>Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait +avec une attention concentrée et +amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin +public rempli de monde.</p> + +<p>Tout le long du chemin rond qui passe devant +le bassin et devant l'église de la Trinité +pour revenir, après avoir contourné le gazon, +d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs +petits jeux de jeunes animaux, tandis que les +bonnes indifférentes regardaient en l'air avec +leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient +entre elles en surveillant la marmaille +d'un coup d'oeil incessant.</p> + +<p>Des nourrices, deux par deux, se promenaient +d'un air grave, laissant traîner derrière +elles les longs rubans éclatants de leurs +bonnets, et portant dans leurs bras quelque +chose de blanc enveloppé de dentelles, tandis +que de petites filles, en robe courte et jambes +nues, avaient des entretiens sérieux entre +deux courses au cerceau, et que le gardien du +square, en tunique verte, errait au milieu de ce +peuple de mioches, faisait sans cesse des détours +pour ne point démolir des ouvrages de +terre, pour ne point écraser des mains, pour +ne point déranger le travail de fourmi de ces +mignonnes larves humaines.</p> + +<p>Le soleil allait disparaître derrière les toits +de la rue Saint-Lazare et jetait ses grands +rayons obliques sur cette foule gamine et parée, +Les marronniers s'éclairaient de lueurs +jaunes, et les trois cascades, devant le haut +portail de l'église, semblaient en argent liquide.</p> + +<p>M. Parent regardait son fils accroupi dans +la poussière: il suivait ses moindres gestes +avec amour, semblait envoyer des baisers du +bout des lèvres à tous les mouvements de +Georges.</p> + +<p>Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du +clocher, il constata qu'il se trouvait en retard +de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit +par le bras, secoua sa robe pleine de terre, +essuya ses mains et l'entraîna vers la rue +Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer +après sa femme; et le gamin, qui ne le +pouvait suivre, trottinait à son côté.</p> + +<p>Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant +encore son allure, se mit à souffler de +peine en montant le trottoir incliné. C'était +un homme de quarante ans; déjà gris, un peu +gros, portant avec un air inquiet un bon +ventre de joyeux garçon que les événements +ont rendu timide.</p> + +<p>Il avait épousé, quelques années plus tôt, +une jeune femme aimée tendrement qui le +traitait á présent avec une rudesse et une autorité +de despote tout-puissant. Elle le gourmandait +sans cesse pour tout ce qu'il faisait et +pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait +aigrement ses moindres actes, ses habitudes, +ses simples plaisirs, ses goûts, ses allures, +ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son +placide de sa voix.</p> + +<p>Il l'aimait encore cependant, mais il aimait +surtout l'enfant qu'il avait d'elle, Georges, +âgé maintenant de trois ans, devenu la plus +grande joie et la plus grande préoccupation +de son coeur. Rentier modeste, il vivait sans +emploi avec ses vingt mille francs de revenu; +et sa femme, prise sans dot, s'indignait sans +cesse de l'inaction de son mari.</p> + +<p>Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant +sur la première marche de l'escalier, s'essuya +le front, et se mit à monter.</p> + +<p>Au second étage, il sonna.</p> + +<p>Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de +ces servantes maîtresses qui sont les tyrans +des familles, vint ouvrir; et il demanda avec +angoisse:</p> + +<p>—Madame est-elle rentrée?</p> + +<p>La domestique haussa les épaules:—Depuis +quand Monsieur a-t-il vu Madame rentrer +pour six heures et demie?</p> + +<p>Il répondit d'un ton gêné:</p> + +<p>—C'est bon, tant mieux, ça me donne le +temps de me changer, car j'ai très chaud.</p> + +<p>La servante le regardait avec une pitié irritée +et méprisante. Elle grogna:—Oh! je +le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur +a couru; il a porté le petit peut-être; et tout +ça pour attendre Madame jusqu'à sept heures +et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas +maintenant à être prête à l'heure. Je fais mon +dîner pour huit heures, moi, et quand on l'attend, +tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé!</p> + +<p>M. Parent feignait de ne point écouter. Il +murmura: «C'est bon, c'est bon. Il faut laver +les mains de Georges qui a fait des pâtés +de sable. Moi, je vais me changer. Recommande +à la femme de chambre de bien nettoyer +le petit.»</p> + +<p>Et il entra dans son appartement. Dès qu'il +y fut, il poussa le verrou pour être seul, bien +seul, tout seul. Il était tellement habitué, +maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il +ne se jugeait en sûreté que sous la protection +des serrures. Il n'osait même plus penser, +réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se +sentait garanti par un tour de clef contre les +regards et les suppositions. S'étant affaissé +sur une chaise pour se reposer un peu avant +de mettre du linge propre, il songea que Julie +commençait à devenir un danger nouveau +dans la maison. Elle haïssait sa femme, +c'était visible; elle haïssait surtout son camarade +Paul Limousin resté, chose rare, l'ami +intime et familier du ménage, après avoir été +l'inséparable compagnon de sa vie de garçon.</p> + +<p>C'était Limousin qui servait d'huile et de +tampon entre Henriette et lui, qui le défendait, +même vivement, même sévèrement, contre +les reproches immérités, contre les scènes +harcelantes, contre tontes les misères quotidiennes +de son existence.</p> + +<p>Mais voilà que, depuis bientôt six mois, +Julie se permettait sans cesse sur sa maîtresse +des remarques et des appréciations +malveillantes. Elle la jugeait à tout moment, +déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais +Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas +mener comme ça par le nez. Enfin, enfin... +Voilà ... chacun suivant sa nature.»</p> + +<p>Un jour même elle avait été insolente avec +Henriette, qui s'était contentée de dire, le +soir, à son mari: «Tu sais, à la première +parole vive de cette fille, je la flanque dehors, +moi.» Elle semblait cependant, elle +qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; +et Parent attribuait cette mansuétude +à une considération pour la bonne qui l'avait +élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère.</p> + +<p>Mais c'était fini, les choses ne pourraient +traîner plus longtemps; et il s'épouvantait a +l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il? +Renvoyer Julie lui apparaissait comme une +résolution si redoutable, qu'il n'osait y arrêter +sa pensée. Lui donner raison contre sa +femme, était également impossible; et il ne se +passerait pas un mois maintenant, avant que la +situation devint insoutenable entre les deux.</p> + +<p>Il restait assis, les bras ballants, cherchant +vaguement des moyens de tout concilier, et +ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement +que j'ai Georges... Sans lui, je +serais bien malheureux.»</p> + +<p>Puis l'idée lui vint de consulter Limousin; +il s'y résolut; mais aussitôt le souvenir de +l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui +fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion; +et il demeurait de nouveau perdu dans +ses angoisses et ses incertitudes.</p> + +<p>La pendule sonna sept heures. Il eut un +sursaut. Sept heures, et il n'avait pas encore +changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il +se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche, +et se revêtit avec précipitation, comme si on +l'eût attendu dans la pièce voisine pour un +événement d'une importance extrême.</p> + +<p>Puis il entra dans le salon, heureux de +n'avoir plus rien à redouter.</p> + +<p>Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla +regarder dans la rue, revint s'asseoir sur le +canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils +entra, nettoyé, peigné, souriant. Parent le +saisit dans ses bras et le baisa avec passion. +Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis +sur les yeux, puis sur les joues, puis sur +la bouche, puis sur les mains. Puis il le fit +sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond, +au bout de ses poignets. Puis il s'assit, fatigué +par cet effort; et prenant Georges sur un +genou, il lui fit faire «à dada».</p> + +<p>L'enfant riait enchanté, agitait ses bras, +poussait des cris de plaisir, et le père aussi +riait et criait de contentement, secouant son +gros ventre, s'amusant plus encore que le +petit.</p> + +<p>Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, +de résigné, de meurtri. Il l'aimait avec des +élans fous, de grandes caresses emportées, +avec toute la tendresse honteuse cachée en +lui, qui n'avait jamais pu sortir, s'épandre, +même aux premières heures de son mariage, +sa femme s'étant toujours montrée sèche et +réservée.</p> + +<p>Julie parut sur la porte, le visage pâle, +l'oeil brillant, et elle annonça d'une voix +tremblante d'exaspération:</p> + +<p>—Il est sept heures et demie, Monsieur.</p> + +<p>Parent jeta sur la pendule un regard inquiet +et résigné, et murmura:</p> + +<p>—En effet, il est sept heures et demie.</p> + +<p>—Voilà , mon dîner est prêt, maintenant.</p> + +<p>Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter:</p> + +<p>—Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré, +que tu ne le ferais que pour huit heures?</p> + +<p>—Pour huit heures!... Vous n'y pensez +pas, bien sûr! Vous n'allez pas vouloir faire +manger le petit à huit heures maintenant: +On dit ça, pardi, c'est une manière de parler.</p> + +<p>Mais ça détruirait l'estomac du petit de le +faire manger à huit heures! Oh! s'il n'y avait +que sa mère! Elle s'en soucie bien de son +enfant! Ah oui! parlons-en, en voilà une +mère! Si ce n'est pas une pitié de voir des +mères comme ça!</p> + +<p>Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit +qu'il fallait arrêter net la scène menaçante.</p> + +<p>—Julie, dit-il, je ne te permets point de +parler ainsi de ta maîtresse. Tu entends, +n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir.</p> + +<p>La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement, +tourna les talons et sortit en tirant la +porte avec tant de violence que tous les cristaux +du lustre tintèrent. Ce fut, pendant +quelques secondes, comme une légère et vague +sonnerie de petites clochettes invisibles +qui voltigea dans l'air silencieux du salon.</p> + +<p>Georges, surpris d'abord, se mit à battre +des mains avec bonheur, et, gonflant ses joues, +fit un gros «boum» de toute la force de ses +poumons pour imiter le bruit de la porte.</p> + +<p>Alors son père lui conta des histoires; +mais la préoccupation de son esprit lui faisait +perdre à tout moment le fil de son récit; +et le petit, ne comprenant plus, ouvrait de +grands yeux étonnés.</p> + +<p>Parent ne quittait pas la pendule du regard. +Il lui semblait voir marcher l'aiguille. Il aurait +voulu arrêter l'heure, faire immobile le +temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en +voulait pas à Henriette d'être en retard, mais +il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de +tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de +plus suffiraient pour amener une irréparable +catastrophe, des explications et des violences +qu'il n'osait même imaginer. La seule pensée +de la querelle, des éclats de voix, des injures +traversant l'air comme des balles, des deux +femmes face à face se regardant au fond des +yeux et se jetant à la tête des mots blessants, +lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche +ainsi qu'une marche au soleil, le rendait +mou comme une loque, si mou qu'il n'avait +plus la force de soulever son enfant et de le +faire sauter sur son genou.</p> + +<p>Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit +et Julie reparut. Elle n'avait plus son air +exaspéré, mais un air de résolution méchante +et froide, plus redoutable encore.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre +maman jusqu'à son dernier jour, je vous ai +élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui! +Je crois qu'on peut dire que je suis +dévouée à la famille...</p> + +<p>Elle attendit une réponse.</p> + +<p>Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.»</p> + +<p>Elle reprit:—Vous savez bien que je n'ai +jamais rien fait par intérêt d'argent, mais toujours +par intérêt pour vous; que je ne vous +ai jamais trompé ni menti; que vous n'avez +jamais pu m'adresser de reproches...</p> + +<p>—Mais oui, ma bonne Julie.</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer +plus longtemps. C'est par amitié pour vous +que je ne disais rien, que je vous laissais dans +votre ignorance; mais c'est trop fort, et on +rit trop de vous dans le quartier. Vous ferez +ce que vous voudrez, mais tout le monde le +sait; il faut que je vous le dise aussi, à la fin, +bien que ça ne m'aille guère de rapporter. Si +Madame rentre comme ça à des heures de +fantaisie, c'est qu'elle fait des choses abominables.</p> + +<p>Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il +ne put que balbutier: «Tais-toi... Tu sais +que je t'ai défendu...»</p> + +<p>Elle lui coupa la parole avec une résolution +irrésistible.</p> + +<p>—Non, Monsieur, il faut que je vous dise +tout, maintenant. Il y a longtemps que Madame +a fauté avec M. Limousin. Moi, je les +ai vus plus de vingt fois s'embrasser derrière +les portes. Oh, allez! si M. Limousin avait été +riche, ça n'est pas M. Parent que Madame +aurait épousé. Si Monsieur se rappelait seulement +comment le mariage s'est fait, il +comprendrait la chose d'un bout à l'autre...</p> + +<p>Parent s'était levé, livide, balbutiant: +«Tais-toi... tais-toi... ou...»</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Non, je vous dirai tout. Madame a +épousé Monsieur par intérêt; et elle l'a trompé +du premier jour. C'était entendu entre eux, +pardi! Il suffit de réfléchir pour comprendre +ça. Alors comme Madame n'était pas contente +d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, +elle lui a fait la vie dure, si dure que j'en +avais le coeur cassé, moi qui voyais ça...</p> + +<p>Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...» car il ne trouvait +rien à répondre.</p> + +<p>La vieille bonne ne recula point; elle +semblait résolue à tout.</p> + +<p>Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé +par ces voix grondantes, se mit à pousser +des cris aigus. Il restait debout derrière son +père, et, la face crispée, la bouche ouverte, +il hurlait.</p> + +<p>La clameur de son fils exaspéra Parent, +l'emplit de courage et de fureur. Il se précipita +vers Julie, les deux bras levés, prêt à +frapper des deux mains, et criant: «Ah +misérable! tu vas tourner les sens du petit.»</p> + +<p>Il la touchait déjà ! Elle lui jeta par lu +face:</p> + +<p>—Monsieur peut me battre s'il veut, moi +qui l'ai élevé; ça n'empêchera pas que sa +femme le trompe et que son enfant n'est pas +de lui!...</p> + +<p>Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses +bras; et il restait en face d'elle tellement +éperdu qu'il ne comprenait plus rien.</p> + +<p>Elle ajouta:—Il suffît de regarder le petit +pour reconnaître le père, pardi! c'est tout +le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à +regarder ses yeux et son front. Un aveugle +ne s'y tromperait pas....</p> + +<p>Mais il l'avait saisie par les épaules et il +la secouait de toute sa force, bégayant: «Vipère... +vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en +ou je te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...</p> + +<p>Et d'un effort désespéré il la lança dans la +pièce voisine. Elle tomba sur la table servie +dont les verres s'abattirent et se cassèrent; +puis, s'étant relevée, elle mit la table entre +elle et son maître, et, tandis qu'il la poursuivait +pour la ressaisir, elle lui crachait au visage +des paroles terribles:</p> + +<p>—Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... +après dîner... et qu'à rentrer tout de suite... +il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur +essaye... il verra.</p> + +<p>Elle avait gagné la porte de la cuisine et +elle s'enfuit. Il courut derrière elle, monta +l'escalier de service jusqu'à sa chambre de +bonne où elle s'était enfermée, et heurtant +la porte:</p> + +<p>—Tu vas quitter la maison à l'instant +même.</p> + +<p>Elle répondit à travers la planche:</p> + +<p>—Monsieur peut y compter. Dans une +heure je ne serai plus ici.</p> + +<p>Alors il redescendit lentement, en se cramponnant +à la rampe pour ne point tomber; et +il rentra dans son salon où Georges pleurait, +assis par terre.</p> + +<p>Parent s'affaissa sur un siège et regarda +l'enfant d'un oeil hébété. Il ne comprenait +plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait +étourdi, abruti, fou, comme s'il venait de +choir sur la tête; à peine se souvenait-il des +choses horribles que lui avait dites sa bonne. +Puis, peu a peu, sa raison, comme une eau +troublée, se calma et s'éclairait; et l'abominable +révélation commença à travailler son +coeur.</p> + +<p>Julie avait parlé si net, avec une telle force, +une telle assurance, une telle sincérité, qu'il +ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait +à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait +s'être trompée, aveuglée par son dévouement +pour lui, entraînée par une haine inconsciente +contre Henriette. Cependant, à +mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se +convaincre, mille petits faits se réveillaient +en son souvenir, des paroles de sa femme, +des regards de Limousin, un tas de riens +inobservés, presque inaperçus, des sorties +tardives, des absences simultanées, et même +des gestes presque insignifiants, mais bizarres +qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, +et qui, maintenant, prenaient pour lui une +importance extrême, établissaient une connivence +entre eux. Tout ce qui s'était passé +depuis ses fiançailles surgissait brusquement +en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il +retrouvait tout, des intonations singulières, +des attitudes suspectes; et son pauvre esprit +d'homme calme et bon, harcelé par le +doute, lui montrait maintenant, comme des +certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que +des soupçons.</p> + +<p>Il fouillait avec une obstination acharnée +dans ces cinq années de mariage, cherchant +à retrouver tout, mois par mois, jour par +jour; et chaque chose inquiétante qu'il découvrait +le piquait au coeur comme un aiguillon +de guêpe.</p> + +<p>Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait +maintenant, le derrière sur le tapis. Mais, +voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin +se remit à pleurer.</p> + +<p>Son père s'élança, le saisit dans ses bras, +et lui couvrit la tête de baisers. Son enfant lui +demeurait au moins! Qu'importait le reste?</p> + +<p>Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses +cheveux blonds, soulagé, consolé, balbutiant: +«Georges..... mon petit Georges, mon cher +petit Georges.....» Mais il se rappela brusquement +ce qu'avait dit Julie!.... Oui, elle +avait dit que son enfant était à Limousin..... +Oh! cela n'était pas possible, par exemple! +non, il ne pouvait le croire, il n'en pouvait +même douter une seconde. C'était là une de +ces odieuses infamies qui germent dans les +âmes ignobles des servantes! Il répétait: +«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin, +caressé, s'était tu de nouveau.</p> + +<p>Parent sentait la chaleur de la petite poitrine +pénétrer dans la sienne à travers les +étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, +de joie; cette chaleur douce d'enfant le caressait, +le fortifiait, le sauvait.</p> + +<p>Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne +et frisée pour la regarder avec passion. +Il la contemplait avidement, éperdument, +se grisant à la voir, et répétant toujours: +«Oh! mon petit..... mon petit Georges!.....»</p> + +<p>Il pensa soudain: «S'il ressemblait à +Limousin... pourtant!»</p> + +<p>Ce fut en lui quelque chose d'étrange, +d'atroce, une poignante et violente sensation +de froid dans tout son corps, dans tous +ses membres, comme si ses os, tout à coup, +fussent devenus de glace. Oh! s'il ressemblait +à Limousin!.....et il continuait a regarder +Georges qui riait maintenant. Il le regardait +avec des yeux éperdus, troubles, hagards. Et +il cherchait dans le front, dans le nez, dans +la bouche, dans les joues, s'il ne retrouvait +pas quelque chose du front, du nez, de la +bouche ou des joues de Limousin.</p> + +<p>Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient +fou; et le visage de son enfant se transformait +sous son regard, prenait des aspects +bizarres, des ressemblances invraisemblables.</p> + +<p>Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait +pas.» Il y avait donc quelque chose +de frappant, quoique chose d'indéniable! +Mais quoi? Le front? Oui, peut-être? Cependant +Limousin avait le front plus étroit! Alors +la bouche? Mais Limousin portait toute sa +barbe! Comment constater les rapports entre +ce gras menton d'enfant et le menton poilu +de cet homme?</p> + +<p>Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je +n'y vois plus; je suis trop troublé; je ne +pourrais rien reconnaître maintenant... Il +faut attendre; il faudra que je le regarde bien +demain matin, en me levant.»</p> + +<p>Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait, +à moi, je serais sauvé! sauvé!»></p> + +<p>Et il traversa le salon en deux enjambées +pour aller examiner dans la glace la face de +son enfant à côté de la sienne.</p> + +<p>Il tenait Georges assis sur son bras, afin +que leurs visages fussent tout proches, et il +parlait haut, tant son égarement était grand.</p> + +<p>«Oui... nous avons le même nez... le +même nez... peut-être... ce n'est pas sûr... +et le même regard.... Mais non, il a les +yeux bleus.... Alors... oh! mon Dieu!... +mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens +fou!... Je ne veux plus voir... je deviens +fou!...»</p> + +<p>Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout +du salon, tomba sur un fauteuil, posa le petit +sur un autre, et il se mit à pleurer. Il pleurait +par grands sanglots désespérés. Georges, +effaré d'entendre gémir son père, commença +aussitôt à hurler.</p> + +<p>Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un +bond, comme si une balle l'eût traversé. Il +dit: «La voilà ... qu'est-ce que je vais +faire?...» Et il courut s'enfermer dans sa +chambre pour avoir le temps, au moins, de +s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes, +un nouveau coup de timbre le fit +encore tressaillir; puis il se rappela que Julie +était partie sans que la femme de chambre +fut prévenue. Donc personne n'irait ouvrir? +Que faire? Il y alla.</p> + +<p>Voici que tout d'un coup il se sentait brave, +résolu, prêt pour la dissimulation et la lutte. +L'effroyable secousse l'avait mûri en quelques +instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait +avec une fureur de timide et une ténacité de +débonnaire exaspéré.</p> + +<p>Il tremblait cependant! Était-ce de peur? +Oui... Peut-être avait-il encore peur d'elle? +sait-on combien l'audace contient parfois de +lâcheté fouettée?</p> + +<p>Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas +furtifs, il s'arrêta pour écouter. Son coeur +battait à coups furieux; il n'entendait que ce +bruit-là : ces grands coups sourds dans sa +poitrine et la voix aiguë de Georges qui criait +toujours, dans le salon.</p> + +<p>Soudain, le son du timbre éclatant sur sa +tête, le secoua comme une explosion; alors il +saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit +tourner la clef et tira le battant.</p> + +<p>Sa femme et Limousin se tenaient debout +en face de lui, sur l'escalier.</p> + +<p>Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait +un peu d'irritation:</p> + +<p>—C'est toi qui ouvres, maintenant? Où +est donc Julie?</p> + +<p>Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée; +et il s'efforçait de répondre, sans pouvoir +prononcer un mot.</p> + +<p>Elle reprit:—Es-tu devenu muet? Je te +demande où est Julie.</p> + +<p>Alors il balbutia:—Elle.... elle.... est..... +partie....</p> + +<p>Sa femme commençait à se fâcher:</p> + +<p>—Comment, partie? Où ça? Pourquoi?</p> + +<p>Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait +naître en lui une haine mordante contre cette +femme insolente, debout devant lui.</p> + +<p>—Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée...</p> + +<p>—Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu +es fou....</p> + +<p>—Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait +été insolente... et qu'elle... qu'elle a maltraité +l'enfant.</p> + +<p>—Julie?</p> + +<p>—Oui... Julie.</p> + +<p>—A propos de quoi a-t-elle été insolente?</p> + +<p>—A propos de toi.</p> + +<p>—A propos de moi?</p> + +<p>—Oui... parce que son dîner était brûlé et +que tu ne rentrais pas.</p> + +<p>—Elle a dit...?</p> + +<p>—Elle a dit... des choses désobligeantes +pour toi... et que je ne devais pas... que je ne +pouvais pas entendre....</p> + +<p>—Quelles choses?</p> + +<p>—Il est inutile de les répéter.</p> + +<p>—Je désire les connaître.</p> + +<p>—Elle a dit qu'il était très malheureux +pour un homme comme moi, d'épouser une +femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans +soins, mauvaise maîtresse de maison, mauvaise +mère, et mauvaise épouse....</p> + +<p>La jeune femme était entrée dans l'antichambre, +suivie par Limousin qui ne disait +mot devant cette situation inattendue. Elle +ferma brusquement la porte, jeta son manteau +sur une chaise et marcha sur son mari en +bégayant, exaspérée:</p> + +<p>—Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?</p> + +<p>Il était très pâle, très calme. Il répondit:</p> + +<p>—Je ne dis rien, ma chère amie; je te +répète seulement les propos de Julie, que tu +as voulu connaître; et je te ferai remarquer +que je l'ai mise à la porte justement à cause +de ces propos.</p> + +<p>Elle frémissait de l'envie violente de lui +arracher la barbe et les joues avec ses ongles. +Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle +sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien +répondre; et elle cherchait à reprendre l'offensive +par quelque mot direct et blessant.</p> + +<p>—Tu as dîné? dit-elle.</p> + +<p>—Non, j'ai attendu.</p> + +<p>Elle haussa les épaules avec impatience.</p> + +<p>—C'est stupide d'attendre après sept +heures et demie. Tu aurais dû comprendre +que j'avais été retenue, que j'avais eu des +affaires, des courses.</p> + +<p>Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer +l'emploi de son temps, et elle raconta, +avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant +eu des objets de mobilier à choisir très loin, +très loin, rue de Rennes, elle avait rencontré +Limousin à sept heures passées, boulevard +Saint-Germain, en revenant, et qu'alors elle +lui avait demandé son bras pour entrer manger +un morceau dans un restaurant où elle n'osait +pénétrer seule, bien qu'elle se sentît défaillir +de faim. Voilà comment elle avait dîné, avec +Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; +car ils n'avaient pris qu'un bouillon et un +demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir.</p> + +<p>Parent répondit simplement:—Mais tu as +bien fait. Je ne t'adresse pas de reproches.</p> + +<p>Alors Limousin, resté jusque-là muet, +presque caché derrière Henriette, s'approcha +et tendit sa main en murmurant:</p> + +<p>—Tu vas bien?</p> + +<p>Parent prit cette main offerte, et, la serrant +mollement:—Oui, très bien.</p> + +<p>Mais la jeune femme avait saisi un mot +dans la dernière phrase de son mari.</p> + +<p>—Des reproches... pourquoi parles-tu de +reproches?... On dirait que tu as une intention.</p> + +<p>Il s'excusa:—Non, pas du tout. Je voulais +simplement te répondre que je ne m'étais +pas inquiété de ton retard et que je ne t'en +faisais point un crime.</p> + +<p>Elle le prit de haut, cherchant un prétexte +à querelle:—De mon retard?... On dirait +vraiment qu'il est une heure du matin et que +je passe la nuit dehors.</p> + +<p>—Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» +parce que je n'ai pas d'autre mot. Tu +devais rentrer à six heures et demie, tu rentres +à huit heures et demie. C'est un retard, +ça! Je le comprends très bien; je ne... ne... +ne m'en étonne même pas... Mais... mais... +il m'est difficile d'employer un autre mot.</p> + +<p>—C'est que tu le prononces comme si +j'avais découché...</p> + +<p>—Mais non... mais non...</p> + +<p>Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait +entrer dans sa chambre, quand elle s'aperçut +enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, +avec un visage ému:</p> + +<p>—Qu'a donc le petit?</p> + +<p>—Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?</p> + +<p>—Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il +est tombé.</p> + +<p>Elle voulut voir son enfant et s'élança dans +la salle à manger, puis s'arrêta net devant la +table couverte de vin répandu, de carafes et +de verres brisés, et de salières renversées.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là ?</p> + +<p>—C'est Julie qui...</p> + +<p>Mais elle lui coupa la parole avec fureur:</p> + +<p>—C'est trop fort, à la fin! Julie me traite +de dévergondée, bat mon enfant, casse ma +vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble +que tu trouves cela tout naturel.</p> + +<p>—Mais non... puisque je l'ai renvoyée.</p> + +<p>—Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais +il fallait la faire arrêter. C'est le commissaire +de police qu'on appelle dans ces cas-là !</p> + +<p>Il balbutia:—Mais... ma chère amie... je +ne pouvais pourtant pas... il n'y avait point +de raison... Vraiment, il était bien difficile...</p> + +<p>Elle haussa les épaules avec un infini dédain.</p> + +<p>—Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, +un pauvre sire, un pauvre homme sans volonté, +sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a +dû t'en dire de raides, ta Julie, pour que tu +te sois décidé à la mettre dehors. J'aurais +voulu être là une minute, rien qu'une minute.</p> + +<p>Ayant ouvert la porte du salon, elle courut +à Georges, le releva, le serra dans ses bras +en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu +as, mon chat, mon mignon, mon poulet?»</p> + +<p>Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as?</p> + +<p>Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux +d'enfant effrayé:</p> + +<p>—C'est Zulie qu'a battu papa.</p> + +<p>Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite +d'abord. Puis une folle envie de rire +s'éveilla dans son regard, passa comme un +frisson sur ses joues fines, releva sa lèvre, +retroussa les ailes de ses narines, et enfin +jaillit de sa bouche en une claire fusée de +joie, en une cascade de gaieté, sonore et vive +comme une roulade d'oiseau. Elle répétait, +avec de petits cris méchants qui passaient +entre ses dents blanches et déchiraient Parent +ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... +ah!... ah!... elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., +ah!... ah!... que c'est drôle... que c'est drôle... +Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... +battu... Julie a battu mon mari... Ah!... +ah!... ah!... que c'est drôle!...</p> + +<p>Parent balbutiait:</p> + +<p>—Mais non... mais non... ce n'est pas +vrai... ce n'est pas vrai... C'est moi, au contraire, +qui l'ai jetée dans la salle à manger, si +fort qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a +mal vu. C'est moi qui l'ai battue!</p> + +<p>Henriette disait à son fils:—Répète, mon +poulet. C'est Julie qui a battu papa!</p> + +<p>Il répondit:—Oui, c'est Zulie.</p> + +<p>Puis, passant soudain à une autre idée, +elle reprit:—Mais il n'a pas dîné, cet enfant-là ? +Tu n'as rien mangé, mon chéri?</p> + +<p>—Non, maman.</p> + +<p>Alors elle se retourna, furieuse, vers son +mari:—Tu es donc fou, archi-fou! Il est huit +heures et demie et Georges n'a pas dîné!</p> + +<p>Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans +cette explication, écrasé sous cet écroulement +de sa vie.</p> + +<p>—Mais, ma chère amie, nous t'attendions. +Je ne voulais pas dîner sans toi. Comme tu +rentres tous les jours en retard, je pensais +que tu allais revenir d'un moment à l'autre.</p> + +<p>Elle lança dans un fauteuil son chapeau, +gardé jusque-là sur sa tête, et, la voix nerveuse:</p> + +<p>—Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire +à des gens qui ne comprennent rien, qui +ne devinent rien, qui ne savent rien faire par +eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, +l'enfant n'aurait rien mangé du tout. Comme +si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept +heures et demie passées, que j'avais eu un +empêchement, un retard, une entrave!...</p> + +<p>Parent tremblait, sentant la colère le gagner; +mais Limousin s'interposa et, se tournant +vers la jeune femme:</p> + +<p>—Vous êtes tout à fait injuste, ma chère +amie. Parent ne pouvait pas deviner que vous +rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; +et puis, comment vouliez-vous qu'il se +tirât d'affaire tout seul, après avoir renvoyé +Julie?</p> + +<p>Mais Henriette, exaspérée, répondit:—Il +faudra pourtant bien qu'il se tire d'affaire, car +je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille!</p> + +<p>Et elle entra brusquement dans sa chambre, +oubliant déjà que son fils n'avait point +mangé.</p> + +<p>Alors Limousin, tout à coup, se multiplia +pour aider son ami. Il ramassa et enleva les +verres brisés qui couvraient la table, remit le +couvert et assit l'enfant sur son petit fauteuil +à grands pieds, pendant que Parent allait +chercher la femme de chambre pour se faire +servir par elle.</p> + +<p>Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu +dans la chambre de Georges où elle travaillait.</p> + +<p>Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis +des pommes de terre en purée.</p> + +<p>Parent s'était assis à côté de son enfant, +l'esprit en détresse, la raison emportée dans +cette catastrophe. Il faisait manger le petit, +essayait de manger lui-même, coupait la +viande, la mâchait et l'avalait avec effort, +comme si sa gorge eût été paralysée.</p> + +<p>Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un +désir affolé de regarder Limousin assis en +face de lui et qui roulait des boulettes de +pain. Il voulait voir s'il ressemblait à Georges. +Mais il n'osait pas lever les yeux. Il s'y décida +pourtant, et considéra brusquement cette +figure qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui +semblât ne l'avoir jamais examinée, tant elle +lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde +en seconde, il jetait un coup d'oeil +rapide sur ce visage, cherchant à en reconnaître +les moindres lignes, les moindres +traits, les moindres sens; puis, aussitôt, il +regardait son fils, en ayant l'air de le faire +manger.</p> + +<p>Deux mots ronflaient dans son oreille: +«Son père! son père! son père!» Ils bourdonnaient +à ses tempes avec chaque battement +de son coeur. Oui, cet homme, cet +homme tranquille, assis de l'autre côté de +cette table, était peut-être le père de son fils, +de Georges, de son petit Georges. Parent +cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur +atroce, une de ces douleurs qui font +hurler, se rouler par terre, mordre les meubles, +lui déchirait tout le dedans du corps. Il +eut envie de prendre son couteau et de se +l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, +le sauverait; ce serait fini.</p> + +<p>Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il +vivre, se lever le matin, manger aux +repas, sortir par les rues, se coucher le soir +et dormir la nuit avec cette pensée vrillée en +lui: «Limousin, le père de Georges!..» Non, +il n'aurait plus la force de faire un pas, de +s'habiller, de penser à rien, de parler à personne! +Chaque jour, à toute heure, à toute +seconde, il se demanderait cela, il chercherait +à savoir, à deviner, à surprendre cet +horrible secret? Et le petit, son cher petit, il +ne pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable +souffrance de ce doute, sans se +sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être +torturé jusqu'aux moelles de ses os. Il lui +faudrait vivre ici, rester dans cette maison, +à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! +Oui, il finirait par le haïr assurément. Quel +supplice! Oh! s'il était certain que Limousin +fût le père, peut-être arriverait-il à se +calmer, à s'endormir dans son malheur, dans +sa douleur? Mais ne pas savoir était intolérable!</p> + +<p>Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir +toujours, et embrasser cet enfant à +tout moment, l'enfant d'un autre, le promener +dans la ville, le porter dans ses bras, +sentir la caresse de ses fins cheveux sous les +lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il +n'est pas à moi, peut-être?» Ne vaudrait-il +pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le +perdre dans les rues, ou se sauver soi-même +très loin, si loin, qu'il n'entendrait plus jamais +parler de rien, jamais!</p> + +<p>Il eut un sursaut en entendant ouvrir la +porte. Sa femme rentrait.</p> + +<p>—J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?</p> + +<p>Limousin répondit, en hésitant:—Ma foi, +moi aussi.</p> + +<p>Et elle fit rapporter le gigot.</p> + +<p>Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou +bien se sont-ils mis en retard à un rendez-vous +d'amour?»</p> + +<p>Ils mangeaient maintenant de grand appétit, +tous les deux. Henriette, tranquille, riait +et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par +regards brusques, vite détournés. Elle avait +une robe de chambre rose garnie de dentelles +blanches; et sa tête blonde, son cou +frais, ses mains grasses sortaient de ce joli +vêtement coquet et parfumé, comme d'une +coquille bordée d'écume. Qu'avait-elle fait +tout le jour avec cet homme? Parent les +voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! +Comment ne pouvait-il rien savoir, +ne pouvait-il pas deviner en les regardant +ainsi côte à côte, en face de lui?</p> + +<p>Comme ils devaient se moquer de lui, s'il +avait été leur dupe depuis le premier jour? +Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un +homme, d'un brave homme, parce que son +père lui avait laissé un peu d'argent! Comment +ne pouvait-on voir ces choses-là dans +les âmes, comment se pouvait-il que rien ne +révélât aux coeurs droits les fraudes des +coeurs infâmes, que la voix fût la même pour +mentir que pour adorer, et le regard fourbe +qui trompe, pareil au regard sincère?</p> + +<p>Il les épiait, attendant un geste, un mot, +une intonation. Soudain il pensa: «Je vais +les surprendre ce soir.» Et il dit:</p> + +<p>—Ma chère amie, comme je viens de renvoyer +Julie, il faut que je m'occupe, dès +aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je +sors tout de suite, afin de me procurer quelqu'un +pour demain matin. Je rentrerai peut-être +un peu tard.</p> + +<p>Elle répondit:—Va; je ne bougerai pas +d'ici. Limousin me tiendra compagnie. Nous +t'attendrons.</p> + +<p>Puis, se tournant vers la femme de chambre: +—Vous allez coucher Georges, ensuite +vous pourrez desservir et monter chez vous.</p> + +<p>Parent s'était levé. Il oscillait sur ses +jambes, étourdi, trébuchant. Il murmura: +«A tout à l'heure,» et gagna la sortie en +s'appuyant au mur, car le parquet remuait +comme une barque.</p> + +<p>Georges était parti aux bras de sa bonne. +Henriette et Limousin passèrent au salon. +Dès que la porte fut refermée:—Ah, çà ! tu +es donc folle, dit-il, de harceler ainsi ton +mari?</p> + +<p>Elle se retourna:—Ah! tu sais, je commence +à trouver violente cette habitude que +tu prends depuis quelque temps de poser +Parent en martyr.</p> + +<p>Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant +ses jambes:—Je ne le pose pas en martyr +le moins du monde, mais je trouve, moi, +qu'il est ridicule, dans notre situation, de +braver cet homme du matin au soir.</p> + +<p>Elle prit une cigarette sur la cheminée, +l'alluma, et répondit:—Mais je ne le brave +pas, bien au contraire; seulement il m'irrite +par sa stupidité... et je le traite comme il le +mérite.</p> + +<p>Limousin reprit, d'une voix impatiente:</p> + +<p>—C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, +toutes les femmes sont pareilles. Comment? +voilà un excellent garçon, trop bon, stupide +de confiance et de bonté, qui ne nous gêne +en rien, qui ne nous soupçonne pas une seconde, +qui nous laisse libres, tranquilles +autant que nous voulons; et tu fais tout ce +que tu peux pour le rendre enragé et pour +gâter notre vie.</p> + +<p>Elle se tourna vers lui:—Tiens, tu m'embêtes! +Toi, tu es lâche, comme tous les +hommes! Tu as peur de ce crétin!</p> + +<p>Il se leva vivement, et, furieux:—Ah! çà , +je voudrais bien savoir ce qu'il t'a fait, et de +quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il malheureuse? +Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, +c'est trop fort à la fin de faire souffrir ce +garçon uniquement parce qu'il est trop bon, +et de lui en vouloir uniquement parce que +tu le trompes.</p> + +<p>Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant +au fond des yeux:</p> + +<p>—C'est toi qui me reproches de le tromper, +toi? toi? toi? Faut-il que tu aies un sale +coeur?</p> + +<p>Il se défendit, un peu honteux:—Mais +je ne te reproche rien, ma chère amie, je te +demande seulement de ménager un peu ton +mari, parce que nous avons besoin l'un et +l'autre de sa confiance. Il me semble que tu +devrais comprendre cela.</p> + +<p>Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui +grand, brun, avec des favoris tombants, l'allure +un peu vulgaire d'un beau garçon content +de lui; elle mignonne, rose et blonde, +une petite parisienne mi-cocotte et mi-bourgeoise, +née dans une arrière-boutique, élevée +sur le seuil du magasin à cueillir les passants +d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard +de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui +s'est épris d'elle pour l'avoir vue, chaque jour, +devant cette porte, en sortant le matin et en +rentrant le soir.</p> + +<p>Elle disait:—Mais tu ne comprends donc +pas, grand niais, que je l'exècre justement +parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a +achetée enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout +ce qu'il fait, tout ce qu'il pense me porte sur +les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par +sa sottise que tu appelles de la bonté, par sa +lourdeur que tu appelles de la confiance, et +puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, +au lieu de toi! Je le sens entre nous deux, +quoiqu'il ne nous gêne guère. Et puis?... et +puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se +douter de rien! Je voudrais qu'il fût un peu +jaloux au moins. Il y a des moments où j'ai +envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc +rien, grosse bête, tu ne comprends donc pas +que Paul est mon amant.»</p> + +<p>Limousin se mit à rire:—En attendant, tu +feras bien de te taire et de ne pas troubler +notre existence.</p> + +<p>—Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec +cet imbécile-là , il n'y a rien à craindre. Non, +mais c'est incroyable que tu ne comprennes +pas combien il m'est odieux, combien il m'énerve. +Toi, tu as toujours l'air de le chérir, de +lui serrer la main avec franchise. Les hommes +sont surprenants parfois.</p> + +<p>—Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de dissimulation, mon +cher, mais de sentiments. Vous autres, quand +vous trompez un homme, on dirait que vous +l'aimez tout de suite davantage; nous autres, +nous le haïssons à partir du moment où nous +l'avons trompé.</p> + +<p>—Je ne vois pas du tout pourquoi on +haïrait un brave garçon dont on prend la +femme.</p> + +<p>—Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... +C'est un tact qui vous manque à tous, cela! +Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et +qu'on ne peut pas dire. Et puis d'abord on ne +doit pas?... Non, tu ne comprendrais point, +c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de +finesse.</p> + +<p>Et souriant, avec un doux mépris de rouée, +elle posa les deux mains sur ses épaules en +tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête +vers elle en l'enfermant dans une étreinte, et +leurs bouches se rencontrèrent. Et comme +ils étaient debout devant la glace de la cheminée, +un autre couple tout pareil à eux +s'embrassait derrière la pendule.</p> + +<p>Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la +clef ni le grincement de la porte; mais Henriette, +brusquement, poussant un cri aigu, rejeta +Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent +Parent qui les regardait, livide, les poings +fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.</p> + +<p>Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide +mouvement de l'oeil, sans remuer la tête. +Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se +rua sur Limousin, le prit à pleins bras comme +pour l'étouffer, le culbuta jusque dans l'angle +du salon d'un élan si impétueux, que l'autre, +perdant pied, battant l'air de ses mains, alla +heurter brutalement son crâne contre la muraille.</p> + +<p>Mais Henriette, quand elle comprit que son +mari allait assommer son amant, se jeta sur +Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans +la chair ses dix doigts fins et roses, elle serra +si fort, avec ses nerfs de femme éperdue, +que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui +mordait l'épaule comme si elle eût voulu le +déchirer avec ses dents. Parent, étranglé, +suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa +femme accrochée à son col; et l'ayant empoignée +par la taille, il la jeta, d'une seule poussée, +à l'autre bout du salon.</p> + +<p>Puis, comme il avait la colère courte dos +débonnaires, et la violence poussive des faibles, +il demeura debout entre les deux, haletant, +épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait +faire. Sa fureur brutale s'était répandue dans +cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; +et son énergie insolite finissait en essoufflement.</p> + +<p>Dès qu'il put parler, il balbutia:</p> + +<p>—Allez-vous-en... tous les deux... tout de +suite... allez-vous-en!...</p> + +<p>Limousin restait immobile dans son angle, +collé contre le mur, trop effaré pour rien +comprendre encore, trop effrayé pour remuer +un doigt. Henriette, les poings appuyés sur le +guéridon, la tête en avant, décoiffée, le corsage +ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille +à une bête qui va sauter.</p> + +<p>Parent reprit d'une voix plus forte:</p> + +<p>—Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!</p> + +<p>Voyant calmée sa première exaspération, +sa femme s'enhardit, se redressa, fit deux pas +vers lui, et presque insolente déjà :</p> + +<p>—Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce +qui t'a pris?... Pourquoi cette agression inqualifiable?...</p> + +<p>Il se retourna vers elle, en levant le poing +pour l'assommer, et bégayant:</p> + +<p>—Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop +fort!... j'ai... j'ai... j'ai... tout entendu!... +tout!... tout!...tu comprends...tout!... misérable!... +misérable!... Vous êtes deux misérables!... +Allez-vous-en!... tous les deux!... +tout de suite!... Je vous tuerais!... Allez-vous-en!...</p> + +<p>Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, +qu'elle ne se pourrait point innocenter et +qu'il fallait céder. Mais toute son impudence +lui était revenue et sa haine contre cet +nomme, exaspérée a présent, la poussait à +l'audace, mettait en elle un besoin de défi, +un besoin de bravade.</p> + +<p>Elle dit d'une voix claire:</p> + +<p>—Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, +je vais chez vous.</p> + +<p>Mais Limousin ne remuait pas. Parent, +qu'une colère nouvelle saisissait, se mit à +crier:</p> + +<p>—Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... +misérables!... ou bien!... ou bien!...</p> + +<p>Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur +sa tête.</p> + +<p>Alors Henriette traversa le salon d'un pas +rapide, prit son amant par le bras, l'arracha +du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers +la porte en répétant: «Mais venez donc, mon +ami, venez donc... Vous voyez bien que cet +homme est fou... Tenez donc!...»</p> + +<p>Au moment de sortir, elle se retourna vers +son mari, cherchant ce qu'elle pourrait faire, +ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser +au coeur, en quittant cette maison. Et une +idée lui traversa l'esprit, une de ces idées +venimeuses, mortelles, où fermente toute la +perfidie des femmes.</p> + +<p>Elle dit, résolue:—Je veux emporter +mon enfant.</p> + +<p>Parent, stupéfait, balbutia:—Ton... ton... +enfant?... Tu oses parler de ton enfant?... tu +oses... tu oses demander ton enfant... après... +après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu +oses?... Mais va-t'en donc, gueuse!... Va-t'en!...</p> + +<p>Elle revint vers lui, presque souriante, +presque vengée déjà , et le bravant, tout près, +face à face:</p> + +<p>—Je veux mon enfant... et tu n'as pas le +droit de le garder, parce qu'il n'est pas à +toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est +pas à toi... Il est à Limousin.</p> + +<p>Parent, éperdu, cria:—Tu mens... tu +mens... misérable!</p> + +<p>Mais elle reprit:—Imbécile! Tout le +monde le sait, excepté toi. Je te dis que +voilà son père. Mais il suffit de regarder +pour le voir...</p> + +<p>Parent reculait devant elle, chancelant. +Puis brusquement, il se retourna, saisit une +bougie, et s'élança dans la chambre voisine.</p> + +<p>Il revint presque aussitôt, portant sur son +bras le petit Georges enveloppé dans les +couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en +sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta +dans les mains de sa femme, puis, sans ajouter +une parole, il la poussa rudement dehors, +vers l'escalier, où Limousin attendait par prudence.</p> + +<p>Puis il referma la porte, donna deux tours +de clef et poussa les verrous. A peine rentré +dans le salon, il tomba de toute sa hauteur +sur le parquet.</p> + + +<br> +<h3>II</h3> +<br> + +<p>Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant +les premières semaines qui suivirent la séparation, +l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha +de songer beaucoup. Il avait repris son +existence de garçon, ses habitudes de flânerie, +et il mangeait au restaurant, comme autrefois. +Ayant voulu éviter tout scandale, il faisait +à sa femme une pension réglée par les hommes +d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir +de l'enfant commença à hanter sa pensée. +Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir, +il s'imaginait tout à coup entendre Georges +crier «papa». Son coeur aussitôt commençait +à battre et il se levait bien vite pour +ouvrir la porte de l'escalier et voir si, par +hasard, le petit ne serait pas revenu. Oui, il +aurait pu revenir comme reviennent les chiens +et les pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il +moins d'instinct qu'une bête?</p> + +<p>Après avoir reconnu son erreur, il retournait +s'asseoir dans son fauteuil, et il pensait +au petit. Il y pensait pendant des heures entières, +des jours entiers. Ce n'était point seulement +une obsession morale, mais aussi, et +plus encore, une obsession physique, un besoin +sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, +de le manier, de l'asseoir sur ses genoux, de +le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il +s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses +passées. Il sentait les petits bras serrant +son cou, la petite bouche posant un gros baiser +sur sa barbe, les petits cheveux chatouillant +sa joue. L'envie de ces douces câlineries +disparues, de la peau fine, chaude et mignonne +offerte aux lèvres, l'affolait comme le +désir d'une femme aimée qui s'est enfuie.</p> + +<p>Dans la rue, tout à coup, il se mettait à +pleurer en songeant qu'il pourrait l'avoir, +trottinant à son côté avec ses petits pieds, son +gros Georget, comme autrefois, quand il le +promenait. Il rentrait alors; et, la tête entre +ses mains, sanglotait jusqu'au soir.</p> + +<p>Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se +posait cette question: «Était-il ou n'était-il +pas le père de Georges?» Mais c'était surtout +la nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements +interminables. A peine couché, +il recommençait, chaque soir, la même série +d'argumentations désespérées.</p> + +<p>Après le départ de sa femme, il n'avait plus +douté tout d'abord: l'enfant, certes, appartenait +à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit +à hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette +ne pouvait avoir aucune valeur. Elle +l'avait bravé, en cherchant à le désespérer. +En pesant froidement le pour et le contre, il +y avait bien des chances pour qu'elle eût +menti.</p> + +<p>Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire +la vérité. Mais comment savoir, comment l'interroger, +comment le décider à avouer?</p> + +<p>Et quelquefois Parent se relevait en pleine +nuit, résolu à aller trouver Limousin, à le +prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour +mettre fin à cette abominable angoisse. Puis +il se recouchait désespéré, ayant réfléchi que +l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait +même certainement pour empêcher le +père véritable de reprendre son enfant.</p> + +<p>Alors que faire? Rien!</p> + +<p>Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les +événements, de n'avoir point réfléchi, patienté, +de n'avoir pas su attendre et dissimuler, +pendant un mois ou deux, afin de se +renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû +feindre de ne rien soupçonner, et les laisser +se trahir tout doucement. Il lui aurait suffi de +voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner, +pour comprendre. Un ami n'embrasse pas +comme un père. Il les aurait épiés derrière +les portes! Comment n'avait-il pas songé à +cela? Si Limousin, demeuré seul avec Georges, +ne l'avait point aussitôt saisi, serré dans ses +bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé +jouer avec indifférence, sans s'occuper de +lui, aucune hésitation ne serait demeurée +possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se +croyait pas, il ne se sentait pas le père.</p> + +<p>De sorte que lui, Parent, chassant la mère, +aurait gardé son fils, et il aurait été heureux, +tout à fait heureux.</p> + +<p>Il se retournait dans son lit, suant et torturé, +et cherchant à se souvenir des attitudes +de Limousin avec le petit. Mais il ne se rappelait +rien, absolument rien, aucun geste, +aucun regard, aucune parole, aucune caresse +suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait +guère de son enfant. Si elle l'avait eu de +son amant, elle l'aurait sans doute aimé davantage.</p> + +<p>On l'avait donc séparé de son fils par vengeance, +par cruauté, pour le punir de ce qu'il +les avait surpris.</p> + +<p>Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir +les magistrats pour se faire rendre Georget.</p> + +<p>Mais à peine avait-il pris cette résolution +qu'il se sentait envahi par la certitude contraire. +Du moment que Limousin avait été, +dès le premier jour, l'amant d'Henriette, +l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui +avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui +rendent mères les femmes. La réserve froide +qu'elle avait toujours apportée dans ses relations +intimes avec lui, Parent, n'était-elle +pas aussi un obstacle à ce qu'elle eût été +fécondée par son baiser!</p> + +<p>Alors il allait réclamer, prendre avec lui, +conserver toujours et soigner l'enfant d'un +autre. Il ne pourrait pas le regarder, l'embrasser, +l'entendre dire «papa» sans que +cette pensée le frappât, le déchirât: «Ce n'est +point mon fils.» Il allait se condamner à ce +supplice de tous les instants, à cette vie de +misérable! Non, il valait mieux demeurer +seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.</p> + +<p>Et chaque jour, chaque nuit recommençaient +ces abominables hésitations et ces +souffrances que rien ne pouvait calmer ni +terminer. Il redoutait surtout l'obscurité du +soir qui vient, la tristesse des crépuscules. +C'était alors, sur son coeur, comme une pluie +de chagrin, une inondation de désespoir qui +tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait. +Il avait peur de ses pensées comme on +a peur des malfaiteurs, et il fuyait devant +elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait +surtout son logis vide, si noir, terrible, +et les rues désertes aussi où brille seulement, +de place en place, un bec de gaz, où le passant +isolé qu'on entend de loin semble un +rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon +qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.</p> + +<p>Et Parent, malgré lui, par instinct, allait +vers les grandes rues illuminées et populeuses. +La lumière et la foule l'attiraient, +l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand +il était las d'errer, de vagabonder dans les +remous du public, quand il voyait les passants +devenir plus rares, et les trottoirs plus +libres, la terreur de la solitude et du silence +le poussait vers un grand café plein de buveurs +et de clarté. Il y allait comme les mouches +vont à la flamme, s'asseyait devant une +petite table ronde, et demandait un bock. Il +le buvait lentement, s'inquiétant chaque fois +qu'un consommateur se levait pour s'en aller. +Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, +le prier de rester encore un peu, tant il +redoutait l'heure où le garçon, debout devant +lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons, +Monsieur, on ferme!»</p> + +<p>Car, chaque soir, il restait le dernier. Il +voyait rentrer les tables, éteindre, un a un, +les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du +comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière +compter son argent et l'enfermer dans +le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le +personnel qui murmurait: «En voilà un empoté! +On dirait qu'il ne sait pas où coucher.»</p> + +<p>Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue +sombre, il recommençait à penser à Georget +et à se creuser la tête, à se torturer la pensée +pour découvrir s'il était ou s'il n'était point +le père de son enfant.</p> + +<p>Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le +coudoiement continu des buveurs met près +de vous un public familier et silencieux, où +la grasse fumée des pipes endort les inquiétudes, +tandis que la bière épaisse alourdit +l'esprit et calme le coeur.</p> + +<p>Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là +des voisins pour occuper son regard et sa +pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il +y prit bientôt ses repas. Vers midi, il frappait +avec sa soucoupe sur la table de marbre, et +le garçon apportait vivement une assiette, un +verre, une serviette et le déjeuner du jour. +Dès qu'il avait fini de manger, il buvait lentement +son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie +qui lui donnerait bientôt une bonne +heure d'abrutissement. Il trempait d'abord +ses lèvres dans le cognac, comme pour en +prendre le goût, cueillant seulement la saveur +du liquide avec le bout de sa langue. +Puis il se le versait dans la bouche, goutte à +goutte, en renversant la tête; promenait doucement +la forte liqueur sur son palais, sur +ses gencives, sur toute la muqueuse de ses +joues, la mêlant avec la salive claire que ce +contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce +mélange, il l'avalait avec recueillement, la +sentant couler, tout le long de sa gorge, jusqu'au +fond de son estomac.</p> + +<p>Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant +plus d'une heure, trois ou quatre petits +verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors +il penchait la tête sur son ventre, fermait les +yeux et somnolait. Il se réveillait vers le +milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la +main vers le bock que le garçon avait posé +devant lui pendant son sommeil; puis, l'ayant +bu, il se soulevait sur la banquette de velours +rouge, relevait son pantalon, rabaissait son +gilet pour couvrir la ligne blanche aperçue +entre les deux, secouait le col de sa jaquette, +tirait les poignets de sa chemise hors des manches, +puis reprenait les journaux qu'il avait +déjà lus le matin.</p> + +<p>Il les recommençait, de la première ligne +à la dernière, y compris les réclames, demandes +d'emploi, annonces, cote de la Bourse +et programmes des théâtres.</p> + +<p>Entre quatre et six heures il allait faire un +tour sur les boulevards, pour prendre l'air, disait-il; +puis il revenait s'asseoir à la place qu'on +lui avait conservée et demandait son absinthe.</p> + +<p>Alors il causait avec les habitués dont il avait +fait la connaissance. Ils commentaient les nouvelles +du jour, les faits divers et les événements +politiques: cela le menait à l'heure du +dîner. La soirée se passait comme l'après-midi +jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour +lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer +dans le noir, dans la chambre vide, pleine +de souvenirs affreux, de pensées horribles et +d'angoisses. Il ne voyait plus personne de +ses anciens amis, personne de ses parents, +personne qui pût lui rappeler sa vie passée.</p> + +<p>Mais comme son appartement devenait un +enfer pour lui, il prit une chambre dans un +grand hôtel, une belle chambre d'entresol +afin de voir les passants. Il n'était plus seul +en ce vaste logis public; il sentait grouiller +des gens autour de lui; il entendait des voix +derrière les cloisons; et quand ses anciennes, +souffrances le harcelaient trop cruellement +en face de son lit entr'ouvert et de son feu +solitaire, il sortait dans les larges corridors et +se promenait comme un factionnaire, le long +de toutes les portes fermées, en regardant +avec tristesse les souliers accouplés devant +chacune, les mignonnes bottines de femme +blotties à côté des fortes bottines d'hommes; +et il pensait que tous ces gens-là étaient heureux, +sans doute, et dormaient tendrement, +cote à côte ou embrassés, dans la chaleur +de leur couche.</p> + +<p>Cinq années se passèrent ainsi; cinq années +mornes, sans autres événements que des +amours de deux heures, à deux louis, de +temps en temps.</p> + +<p>Or un jour, comme il faisait sa promenade +ordinaire entre la Madeleine et la rue Drouot, +il aperçut tout à coup une femme dont la tournure +le frappa. Un grand monsieur et un +enfant l'accompagnaient. Tous les trois marchaient +devant lui. Il se demandait: «Où donc +ai-je vu ces personnes-là ?» et, tout à coup, il +reconnut un geste de la main: c'était sa +femme, sa femme avec Limousin, et avec son +enfant, son petit Georges.</p> + +<p>Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta +pas cependant; il voulait les voir; et il les +suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage +de bons bourgeois. Henriette s'appuyait +au bras de Paul, lui parlait doucement en le +regardant parfois de côté. Parent la voyait +alors de profil, reconnaissait la ligne gracieuse +de son visage, les mouvements de sa bouche, +son sourire, et la caresse de son regard. +L'enfant surtout le préoccupait. Comme il +était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir +la figure, mais seulement de longs +cheveux blonds qui tombaient sur le col en +boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon +aux jambes nues, qui allait, ainsi qu'un +petit homme, à côté de sa mère.</p> + +<p>Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin, +il les vit soudain tous les trois. Limousin +avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au +contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt +engraissé; Georges était devenu méconnaissable, +si différent de jadis!</p> + +<p>Ils se remirent en route. Parent les suivit +de nouveau, puis les devança à grands pas +pour revenir; et les revoir, de tout près, en +face. Quand il passa contre l'enfant, il eut +envie, une envie folle de le saisir dans ses +bras et de l'emporter. Il le toucha, comme +par hasard. Le petit tourna la tête et regarda +ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors +Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par +ce regard. Il s'enfuit à la façon d'un voleur, +saisi de la peur horrible d'avoir été vu et +reconnu par sa femme et son amant. Il alla +d'une course jusqu'à sa brasserie, et tomba, +haletant, sur sa chaise.</p> + +<p>Il but trois absinthes, ce soir-là .</p> + +<p>Pendant quatre mois, il garda au coeur la +plaie de cette rencontre. Chaque nuit il les +revoyait tous les trois, heureux et tranquilles, +père, mère, enfant, se promenant sur le +boulevard, avant de rentrer dîner chez eux. +Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne. +C'était autre chose, une autre hallucination +maintenant, et aussi une autre douleur. Le +petit Georges, son petit Georges, celui qu'il +avait tant aimé et tant embrassé jadis, disparaissait +dans un passé lointain et fini, et il en +voyait un nouveau, comme un frère du premier, +un garçonnet aux mollets nus, qui ne le +connaissait pas, celui-là ! Il souffrait affreusement +de cette pensée. L'amour du petit était +mort; aucun lien n'existait plus entre eux; +l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le +voyant. Il l'avait même regardé d'un oeil +méchant.</p> + +<p>Puis, peu à peu, son âme se calma encore; +ses tortures mentales s'affaiblirent; l'image +apparue devant ses yeux et qui hantait ses +nuits devint indécise, plus rare. Il se remit à +vivre à peu près comme tout le monde, +comme tous les désoeuvrés qui boivent des +bocks sur des tables de marbre et usent leurs +culottes par le fond sur le velours râpé des +banquettes.</p> + +<p>Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit +ses cheveux sous la flamme du gaz, considéra +comme des événements le bain de chaque +semaine, la taille de cheveux de chaque +quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou d'un +chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé +d'un nouveau couvre-chef, il se contemplait +longtemps dans la glace ayant de s'asseoir, +le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, +le posait de différentes façons, et demandait +enfin à son amie, la dame du comptoir, qui +le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous +qu'il me va bien?»</p> + +<p>Deux ou trois fois par an il allait au théâtre; +et, l'été, il passait quelquefois ses soirées +dans un café-concert des Champs-Elysées. Il +en rapportait dans sa tête des airs qui chantaient +au fond de sa mémoire pendant plusieurs +semaines et qu'il fredonnait même en +battant la mesure avec son pied, lorsqu'il +était assis devant son bock.</p> + +<p>Les années se suivaient, lentes, monotones +et courtes parce qu'elles étaient vides.</p> + +<p>Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait +à la mort sans remuer, sans s'agiter, assis en +face d'une table de brasserie; et seule la +grande glace où il appuyait son crâne plus +dénudé chaque jour reflétait les ravages du +temps qui passe et fuit en dévorant les +hommes, les pauvres hommes.</p> + +<p>Il ne pensait plus que rarement, à présent, +au drame affreux où avait sombré sa vie, car +vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée +effroyable.</p> + +<p>Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite +l'avait usé, amolli, épuisé; et souvent le +patron de sa brasserie, le sixième patron +depuis son entrée dans cet établissement, lui +disait: «Vous devriez vous secouer un peu, +Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, +aller à la campagne, je vous assure que vous +changez beaucoup depuis quelques mois.»</p> + +<p>Et quand son client venait de sortir, ce +commerçant communiquait ses réflexions à +sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un +mauvais coton, ça ne vaut rien de ne jamais +quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux +environs manger une matelote de temps en +temps, puisqu'il a confiance en vous. Voilà +bientôt l'été, ça le retapera.»</p> + +<p>Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance +pour ce consommateur obstiné, +répétait chaque jour à Parent: «Voyons, +Monsieur, décidez-vous à prendre l'air! C'est +si joli, la campagne quand il fait beau! Oh! +moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!»</p> + +<p>Et elle lui communiquait ses rêves, les +rêves poétiques et simples de toutes les +pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre +de l'année derrière les vitres d'une boutique +et qui regardent passer la vie factice et +bruyante de la rue, en songeant à la vie +calme et douce des champs, à la vie sous les +arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur +les prairies, sur les bois profonds, sur les +claires rivières, sur les vaches couchées dans +l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes +les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, +lilas, roses, blanches, si gentilles, si +fraîches, si parfumées, toutes les fleurs de la +nature qu'on cueille en se promenant et dont +on fait de gros bouquets.</p> + +<p>Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse +de son désir éternel, irréalisé et irréalisable; +et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait +plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant +à côté du comptoir pour causer avec +Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec +elle. Alors, peu à peu, une vague envie lui +vint d'aller voir, une fois, s'il faisait vraiment +si bon qu'elle le disait, hors les murs +de la grande ville.</p> + +<p>Un matin il demanda:</p> + +<p>—Savez-vous où on peut bien déjeuner +aux environs de Paris?</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain. +C'est si joli!</p> + +<p>Il s'y était promené autrefois au moment +de ses fiançailles. Il se décida à y retourner.</p> + +<p>Il choisit un dimanche, sans raison spéciale, +uniquement parce qu'il est d'usage de sortir +le dimanche, même quand on ne fait rien en +semaine.</p> + +<p>Donc il partit, un dimanche matin, pour +Saint-Germain.</p> + +<p>C'était au commencement de juillet, par un +jour éclatant et chaud. Assis contre la portière +de son wagon, il regardait courir les arbres et +les petites maisons bizarres des alentours de +Paris. Il se sentait triste, ennuyé d'avoir cédé +à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. +Le paysage changeant et toujours +pareil le fatiguait. Il avait soif; il serait +volontiers descendu à chaque station pour +s'asseoir au café aperçu derrière la gare, +boire un bock ou deux et reprendre le premier +train qui passerait vers Paris. Et puis +le voyage lui semblait long, très long. Il +restait assis des journées entières pourvu +qu'il eût sous les yeux les mêmes choses +immobiles, mais il trouvait énervant et fatigant +de rester assis en changeant de place, +de voir remuer le pays tout entier, tandis +que lui-même ne faisait pas un mouvement.</p> + +<p>Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque +fois qu'il la traversa. Sous le pont de Chatou +il aperçut des yoles qui passaient enlevées à +grands coups d'aviron par des canotiers aux +bras nus; et il pensa: «Voilà des gaillards +qui ne doivent pas s'embêter!»</p> + +<p>Le long ruban de rivière déroulé des deux +côtés du pont du Pecq éveilla, dans le fond +de son coeur, un vague désir de promenade au +bord des berges. Mais le train s'engouffra +sous le tunnel qui précède la gare de Saint-Germain +pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée.</p> + +<p>Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, +s'en alla, les mains derrière le dos, vers la +Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade +de fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La +plaine immense s'étalait en face de lui, vaste +comme la mer, toute verte et peuplée de +grands villages, aussi populeux que des villes. +Des routes blanches traversaient ce large pays, +des bouts de forêts le boisaient par places, +les étangs du Vésinet brillaient comme des +plaques d'argent, et les coteaux lointains de +Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous +une brume légère et bleuâtre qui les laissait +à peine deviner. Le soleil baignait de sa lumière +abondante et chaude tout le grand +paysage un peu voilé par les vapeurs matinales, +par la sueur de la terre chauffée +s'exhalant en brouillards menus, et par les +souffles humides de la Seine, qui se déroulait +comme un serpent sans fin a travers les +plaines, contournait les villages et longeait +les collines.</p> + +<p>Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures +et des sèves, caressait la peau, pénétrait +au fond de la poitrine, semblait rajeunir +le coeur, alléger l'esprit, vivifier le sang.</p> + +<p>Parent, surpris, la respirait largement, les +yeux éblouis par l'étendue du paysage; et il +murmura: «Tiens, on est bien ici.»</p> + +<p>Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau +pour regarder. Il croyait découvrir des +choses inconnues et nouvelles, non point les +choses que voyait son oeil, mais des choses +que pressentait son âme, des événements +ignorés, des bonheurs entrevus, des joies +inexplorées, tout un horizon de vie qu'il +n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait +brusquement devant lui en face de cet horizon +de campagne illimitée.</p> + +<p>Toute l'affreuse tristesse de son existence +lui apparut illuminée par la clarté violente +qui inondait la terre. Il vit ses vingt années +de café, mornes, monotones, navrantes. Il +aurait pu voyager comme d'autres, s'en aller +là -bas, là -bas, chez des peuples étrangers, +sur des terres peu connues, au delà des mers, +s'intéresser à tout ce qui passionne les autres +hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie +aux milles formes, la vie mystérieuse, charmante +ou poignante, toujours changeante, +toujours inexplicable et curieuse.</p> + +<p>Maintenant il était trop tard. Il irait de +bock en bock, jusqu'à la mort, sans famille, +sans amis, sans espérances, sans curiosité +pour rien. Une détresse infinie l'envahit, et +une envie de se sauver, de se cacher, de rentrer +dans Paris, dans sa brasserie et dans son +engourdissement! Toutes les pensées, tous +les rêves, tous les désirs qui dorment dans la +paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés, +remués par ce rayon de soleil sur les +plaines.</p> + +<p>Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps +en ce lieu, il allait perdre la tête, et il +gagna bien vite le pavillon Henri IV pour +déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool +et parler à quelqu'un, au moins.</p> + +<p>Il prit une petite table dans les bosquets +d'où l'on domine toute la campagne, fit son +menu et pria qu'on le servit tout de suite.</p> + +<p>D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient +aux tables voisines. Il se sentait +mieux; il n'était plus seul.</p> + +<p>Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient. +Il les avait regardées plusieurs fois +sans les voir, comme on regarde les indifférents.</p> + +<p>Tout à coup, une voix de femme jeta en +lui un de ces frissons qui font tressaillir les +moelles.</p> + +<p>Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu +vas découper le poulet.»</p> + +<p>Et une autre voix répondit: «Oui, maman.»</p> + +<p>Parent leva les yeux; et il comprit, il devina +tout de suite quels étaient ces gens! Certes +il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était +toute blanche, très forte, une vieille dame +sérieuse et respectable; et elle mangeait en +avançant la tête, par crainte des taches, bien +qu'elle eût recouvert ses seins d'une serviette. +Georges était devenu un homme. Il +avait de la barbe, de cette barbe inégale et +presque incolore qui frisotte sur les joues des +adolescents. Il portait un chapeau de haute +forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, +par chic, sans doute. Parent le regardait, +stupéfait! C'était là Georges, son fils?—Non, +il ne connaissait pas ce jeune homme; il ne +pouvait rien exister de commun entre eux. +Limousin tournait le dos et mangeait, les +épaules un peu voûtées.</p> + +<p>Donc ces trois êtres semblaient heureux et +contents; ils venaient déjeuner à la campagne, +en des restaurants connus. Ils avaient +eu une existence calme et douce, une existence +familiale dans un bon logis chaud et +peuplé, peuplé par tous les riens qui font la +vie agréable, par toutes les douceurs de l'affection, +par toutes les paroles tendres qu'on +échange sans cesse, quand on s'aime. Ils +avaient vécu ainsi, grâce à lui Parent, avec +son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu! +Ils l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf, +le débonnaire, à toutes les tristesses de la solitude, +à l'abominable vie qu'il avait menée +entre un trottoir et un comptoir, à toutes les +tortures morales et à toutes les misères physiques! +Ils avaient fait de lui un être inutile, +perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux +sans joies possibles, sans attentes, qui n'espérait +rien de rien et de personne. Pour lui +la terre était vide, parce qu'il n'aimait rien +sur la terre. Il pouvait courir les peuples ou +courir les rues, entrer dans toutes les maisons +de Paris, ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, +derrière aucune porte, la figure cherchée, +chérie, figure de femme ou figure d'enfant, +qui sourit en vous apercevant. Et cette +idée surtout le travaillait, l'idée de la porte +qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un +derrière.</p> + +<p>Et c'était la faute de ces trois misérables, +cela! la faute de cette femme indigne, de cet +ami infâme et de ce grand garçon blond qui +prenait des airs arrogants.</p> + +<p>Il en voulait maintenant à l'enfant autant +qu'aux deux autres! N'était-il pas le fils de +Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé, +aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait +pas lâché bien vite la mère et le petit s'il n'avait +pas su que le petit était à lui, bien à lui? +Est-ce qu'on élève les enfants des autres?</p> + +<p>Donc, ils étaient là , tout près, ces trois +malfaiteurs qui l'avaient tant fait souffrir.</p> + +<p>Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant +au souvenir de toutes ses douleurs, de toutes +ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il s'exaspérait +surtout de leur air placide et satisfait. +Il avait envie de les tuer, de leur jeter son +siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de +Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se +baisser vers son assiette et se relever aussitôt.</p> + +<p>Et ils continueraient à vivre ainsi, sans +soucis, sans inquiétudes d'aucune sorte. Non, +non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; +il allait se venger tout de suite puisqu'il les +tenait sous la main. Mais comment? Il cherchait, +rêvait des choses effroyables comme il +en arrive dans les feuilletons, mais ne trouvait +rien de pratique. Et il buvait, coup sur +coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, +pour ne pas laisser échapper une pareille +occasion, qu'il ne retrouverait sans doute +jamais.</p> + +<p>Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et +il cessa de boire pour la mûrir. Un sourire +plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les +tiens. Je les tiens. Nous allons voir. Nous +allons voir.»</p> + +<p>Un garçon lui demanda:—Qu'est-ce que +Monsieur désire ensuite?</p> + +<p>—Rien. Du café et du cognac, du meilleur.</p> + +<p>Et il les regardait en sirotant ses petits +verres. Il y avait trop de monde dans ce restaurant +pour ce qu'il voulait faire: donc il +attendrait, il les suivrait; car ils allaient se +promener certainement sur la terrasse ou dans +la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés, +il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, +il se vengerait! Il n'était pas trop tôt d'ailleurs, +après vingt-trois ans de souffrances. +Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait +leur arriver.</p> + +<p>Ils achevaient doucement leur déjeuner, +en causant avec sécurité. Parent ne pouvait +entendre leurs paroles, mais il voyait leurs +gestes calmes. La figure de sa femme, surtout, +l'exaspérait. Elle avait pris un air hautain, +un air de dévote grasse, de dévote inabordable, +cuirassée de principes, blindée de vertu.</p> + +<p>Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. +Alors il vit Limousin. On eût dit un diplomate +en retraite, tant il semblait important +avec ses beaux favoris souples et blancs dont +les pointes tombaient sur les revers de sa +redingote.</p> + +<p>Ils sortirent. Georges fumait un cigare et +portait son chapeau sur l'oreille. Parent, aussitôt, +les suivit.</p> + +<p>Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et +admirèrent le paysage avec placidité, comme +admirent les gens repus; puis ils entrèrent +dans la forêt.</p> + +<p>Parent se frottait les mains, et les suivait +toujours, de loin, en se cachant pour ne point +éveiller trop tôt leur attention.</p> + +<p>Ils allaient à petits pas, prenant un bain de +verdure et d'air tiède. Henriette s'appuyait +au bras de Limousin et marchait, droite, à son +côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges +abattait des feuilles avec sa badine, et franchissait +parfois les fossés de la route, d'un +saut léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter +dans le feuillage.</p> + +<p>Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant +d'émotion et de fatigue; car il ne marchait +plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une +peur l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, +et il les devança, pour revenir sur eux +et les aborder en face.</p> + +<p>Il allait, le coeur battant, les sentant derrière +lui maintenant, et il se répétait: «Allons, +c'est le moment: de l'audace, de l'audace! +C'est le moment.»</p> + +<p>Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les +trois, sur l'herbe, au pied d'un gros arbre; +et ils causaient toujours.</p> + +<p>Alors il se décida, et il revint à pas rapides. +S'étant arrêté devant eux, debout au milieu +du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une +voix cassée par l'émotion:</p> + +<p>—C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez +pas?</p> + +<p>Tous trois examinaient cet homme qui leur +semblait fou.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. +Regardez-moi donc! Je suis Parent, +Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? +Vous pensiez que c'était fini, bien fini, que +vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah! +mais non, me voilà revenu. Nous allons nous +expliquer, maintenant.</p> + +<p>Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses +mains, en murmurant: «Oh! mon Dieu!»</p> + +<p>Voyant cet inconnu qui semblait menacer +sa mère, Georges s'était levé, prêt à le saisir +au collet.</p> + +<p>Limousin, atterré, regardait avec des yeux +effarés ce revenant qui, ayant soufflé quelques +secondes, continua:—Alors nous +allons nous expliquer maintenant. Voici le +moment venu! Ah! vous m'avez trompé, +vous m'avez condamné à une vie de forçat, +et vous avez cru que je ne vous rattraperais +pas!</p> + +<p>Mais le jeune homme le prit par les épaules, +et le repoussant:</p> + +<p>—Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? +Passez votre chemin bien vite ou je vais +vous rosser, moi!</p> + +<p>Parent répondit:</p> + +<p>—Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce +que sont ces gens-là .</p> + +<p>Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait +le frapper. L'autre reprit:</p> + +<p>—Lâche-moi donc. Je suis ton père... +Tiens, regarde s'ils me reconnaissent maintenant, +ces misérables!</p> + +<p>Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et +se tourna vers sa mère.</p> + +<p>Parent, libre, s'avança vers elle:</p> + +<p>—Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui +que je m'appelle Henri Parent, et que je +suis son père puisqu'il se nomme Georges +Parent, puisque vous êtes ma femme, puisque +vous vivez tous les trois de mon argent, de la +pension de dix mille francs que je vous fais +depuis que je vous ai chassés de chez moi. +Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés de +chez moi? Parce que je vous ai surprise avec +ce gueux, cet infâme, avec votre amant!</p> + +<p>—Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave +homme, épousé par vous pour ma fortune, et +trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui +vous êtes et qui je suis...</p> + +<p>Il balbutiait, haletait, emporté par la colère.</p> + +<p>La femme cria d'une voix déchirante:</p> + +<p>—Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, +qu'il se taise; empêche-le, qu'il ne dise pas +cela devant mon fils!</p> + +<p>Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, +d'une voix très basse:</p> + +<p>—Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez +donc ce que vous faites.</p> + +<p>Parent reprit avec emportement:</p> + +<p>—Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est +pas tout. Il y a une chose que je veux savoir, +une chose qui me torture depuis vingt ans.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Georges, éperdu, +qui s'était appuyé contre un arbre:</p> + +<p>—Écoute, toi: Quand elle est partie de +chez moi, elle a pensé que ce n'était pas assez +de m'avoir trahi; elle a voulu encore me +désespérer. Tu étais toute ma consolation; +eh bien, elle t'a emporté en me jurant que je +n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était +lui! A-t-elle menti? je ne sais pas. Depuis +vingt ans je me le demande.</p> + +<p>Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, +et, arrachant la main dont elle se couvrait +la face:—Eh bien! je vous somme +aujourd'hui de me dire lequel de nous est le +père de ce jeune homme: lui ou moi; votre +mari ou votre amant. Allons, allons, dites!</p> + +<p>Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa +et, ricanant avec fureur:</p> + +<p>—Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus +brave que le jour où tu te sauvais sur l'escalier +parce que j'allais t'assommer. Eh bien! +si elle ne répond pas, réponds toi-même. Tu +dois le savoir aussi bien qu'elle. Dis, es-tu +le père de ce garçon? Allons, allons, parle!</p> + +<p>Il revint vers sa femme.</p> + +<p>—Si vous ne voulez pas me le dire à moi, +dites-le à votre fils au moins. C'est un homme, +aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui +est son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais +su, jamais, jamais! Je ne peux pas te le +dire, mon garçon.</p> + +<p>Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. +Et il agitait ses bras comme un épileptique.</p> + +<p>—Voilà ... voilà ... Répondez donc... Elle ne +sait pas... Je parie qu'elle ne sait pas... Non... +elle ne sait pas... parbleu!... elle couchait avec +tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne +sait... personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là ?... +Tu ne le sauras pas non plus, mon garçon, +tu ne le sauras pas, pas plus que moi... +jamais... Tiens... demande-lui... demande-lui... +tu verras qu'elle ne sait pas... Moi non +plus... lui non plus... toi non plus... personne +ne sait... Tu peux choisir... oui... tu peux +choisir... lui ou moi... Choisis... Bonsoir... +c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu +viendras me l'apprendre, hôtel des Continents, +n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir de le +savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup +d'agrément...</p> + +<p>Et il s'en alla en gesticulant, continuant à +parler seul, sous les grands arbres, dans l'air +vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne se +retourna point pour les voir. Il allait devant +lui, marchant sous une poussée de fureur, +sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté +par son idée fixe.</p> + +<p>Tout à coup, il se trouva devant la gare. +Un train partait. Il monta dedans. Durant la +route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et +il rentra dans Paris, stupéfait de son audace.</p> + +<p>Il se sentait brisé comme si on lui eût +rompu les os. Il alla cependant prendre un +bock à sa brasserie.</p> + +<p>En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, +lui demanda:—Déjà revenu? Est-ce que +vous êtes fatigué?</p> + +<p>Il répondit:—Oui... oui... très fatigué... +très fatigué.... Vous comprenez... quand on +n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y +retournerai point, à la campagne. J'aurais +mieux fait de rester ici. Désormais, je ne bougerai +plus.</p> + +<p>Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, +malgré l'envie qu'elle en avait.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie il se grisa +tout à fait, ce soir-là , et on dut le rapporter +chez lui.</p> + +<br><br> +<a name="c2"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>LA BÊTE À MAÃŽT' BELHOMME</h3> +<br><br> + +<p>La diligence du Havre allait quitter Criquetot; +et tous les voyageurs attendaient l'appel +de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce +tenu par Malandain fils.</p> + +<p>C'était une voiture jaune, montée sur des +roues jaunes aussi autrefois, mais rendues +presque grises par l'accumulation des boues. +Celles de devant étaient toutes petites; celles +de derrière, hautes et frêles, portaient le +coffre difforme et enflé comme un ventre de +bête. Trois rosses blanches, dont on remarquait, +au premier coup d'oeil, les têtes énormes +et les gros genoux ronds, attelées en +arbalète, devaient traîner cette carriole qui +avait du monstre dans sa structure et son +allure. Les chevaux semblaient endormis +déjà devant l'étrange véhicule.</p> + +<p>Le cocher Césaire Horlaville, un petit +homme a gros ventre, souple cependant, par +suite de l'habitude constante de grimper sur +ses roues et d'escalader l'impériale, la face +rougie par le grand air des champs, les +pluies, les bourrasques et les petits verres, +les yeux devenus clignotants sous les coups +de vent et de grêle, apparut sur la porte de +l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de +main. De larges paniers ronds, pleins de +volailles effarées, attendaient devant les paysannes +immobiles. Césaire Horlaville les +prit l'un après l'autre et les posa sur le toit +de sa voiture; puis il y plaça plus doucement +ceux qui contenaient des oeufs; il y jeta +ensuite, d'en bas, quelques petits sacs de +grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, +de bouts de toile ou de papiers. Puis +il ouvrit la porte de derrière et, tirant une +liste de sa poche, il lut en appelant:</p> + +<p>—Monsieur le curé de Gorgeville.</p> + +<p>Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, +large, gros, violacé et d'air aimable. Il +retroussa sa soutane pour lever le pied, +comme les femmes retroussent leurs jupes, +et grimpa dans la guimbarde.</p> + +<p>—L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?</p> + +<p>L'homme se hâta, long, timide, enredingoté +jusqu'aux genoux; et il disparut à son +tour dans la porte ouverte.</p> + +<p>—Maît' Poiret, deux places.</p> + +<p>Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par +la charrue, maigri par l'abstinence, osseux, +la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa +femme le suivait, petite et maigre, pareille à +une bique fatiguée, portant à deux mains un +immense parapluie vert.</p> + +<p>—Maît' Rabot, deux places.</p> + +<p>Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il +demanda: «C'est ben mé qu't'appelles?»</p> + +<p>Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi», +allait répondre une facétie, quand +Rabot piqua une tête vers la portière, lancé +en avant par une poussée de sa femme, une +gaillarde haute et carrée dont le ventre était +vaste et rond comme une futaille, les mains +larges comme des battoirs.</p> + +<p>Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un +rat qui rentre dans son trou.</p> + +<p>—Maît' Caniveau.</p> + +<p>Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit +plier les ressorts et s'engouffra à son tour +dans l'intérieur du coffre jaune.</p> + +<p>—Maît' Belhomme.</p> + +<p>Belhomme, un grand maigre, s'approcha, +le cou de travers, la face dolente, un mouchoir +appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait +d'un fort mal de dents.</p> + +<p>Tous portaient la blouse bleue par-dessus +d'antiques et singulières vestes de drap noir +ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils +découvriraient dans les rues du Havre; et +leurs chefs étaient coiffés de casquettes de +soie, hautes comme des tours, suprême élégance +dans la campagne normande.</p> + +<p>Gésaire Horlaville referma la portière de +sa boîte, puis monta sur son siège et fit claquer +son fouet.</p> + +<p>Les trois chevaux parurent se réveiller et, +remuant le cou, firent entendre un vague +murmure de grelots.</p> + +<p>Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de +toute sa poitrine, fouailla les bêtes à tour de +bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se +mirent en route d'un petit trot boiteux et lent. +Et derrière elles, la voiture, secouant ses carreaux +branlants et toute la ferraille de ses +ressorts, faisait un bruit surprenant de ferblanterie +et de verrerie, tandis que chaque +ligne de voyageurs, ballottée et balancée par +les secousses, avait des reflux de flots à tous +les remous des cahots.</p> + +<p>On se tut d'abord, par respect pour le curé, +qui gênait les épanchements. Il se mit à parler +le premier, étant d'un caractère loquace +et familier.</p> + +<p>—Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il +comme vous voulez?</p> + +<p>L'énorme campagnard, qu'une sympathie +de taille, d'encolure et de ventre liait avec +l'ecclésiastique, répondit en souriant:</p> + +<p>—Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même, +et d'vote part?</p> + +<p>—Oh! d'ma part, ça va toujours.</p> + +<p>—Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé.</p> + +<p>—Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards +(colzas) qui n'donneront guère c't'année; et, +vu les affaires, c'est là -dessus qu'on s'rattrape.</p> + +<p>—Que voulez-vous, les temps sont durs.</p> + +<p>—Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une +voix de gendarme la grande femme de maît'Rabot.</p> + +<p>Comme elle était d'un village voisin, le +curé ne la connaissait que de nom.</p> + +<p>—C'est vous, la Blondel? dit-il.</p> + +<p>—Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot.</p> + +<p>Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en +souriant; il salua d'une grande inclinaison +de tête en avant, comme pour dire: «C'est +bien moi Rabot, qu'a épousé la Blondel.»</p> + +<p>Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours +son mouchoir sur son oreille, se mit à +gémir d'une façon lamentable. Il faisait +«gniau... gniau... gniau» en tapant du pied +pour exprimer son affreuse souffrance.</p> + +<p>—Vous avez donc bien mal aux dents? +demanda le curé.</p> + +<p>Le paysan cessa un instant de geindre pour +répondre:—Non point... m'sieu le curé.... +C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond +d´l´oreille.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez donc dans +l'oreille. Un dépôt?</p> + +<p>—J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais +ben qu'c'est eune bête, un' grosse bête, qui +m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin +dans l'grenier.</p> + +<p>—Un' bête. Vous êtes sûr?</p> + +<p>—Si j'en suis sûr? Comme du Paradis, +m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote l'fond +d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a +m'mange la tête? Oh! gniau... gniau... +gniau.... Et il se remit à taper du pied.</p> + +<p>Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance. +Chacun donnait son avis. Poiret +voulait que ce fût une araignée, l'instituteur +que ce fût une chenille. Il avait vu ça une fois +déjà à Campemuret, dans l'Orne, où il était +resté six ans; même la chenille était entrée +dans la tête et sortie parle nez. Mais l'homme +était demeuré sourd de cette oreille-là , puisqu'il +avait le tympan crevé.</p> + +<p>—C'est plutôt un ver, déclara le curé.</p> + +<p>Maît' Belhomme, la tête renversée de côté +et appuyée contre la portière, car il était +monté le dernier, gémissait toujours.</p> + +<p>—Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais +ben qu' c'est eune frémi, eune grosso +frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé... +a galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... +gniau... que misère!!...</p> + +<p>—T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau.</p> + +<p>—Pour sûr, non.</p> + +<p>—D'où vient ça?</p> + +<p>La peur du médecin sembla guérir Belhomme.</p> + +<p>Il se redressa, sans toutefois lâcher son +mouchoir.</p> + +<p>—D'où vient ça! T'as des sous pour eusse, +té, pour ces fainéants-là ? Y s'rait v'nu eune +fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! +Ça fait, deusse écus de cent sous, deusse écus, +pour sur... Et qu'est-ce qu'il aurait fait, dis, +ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? +Sais-tu, té?</p> + +<p>Caniveau riait.</p> + +<p>—Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme +ça?</p> + +<p>—J'vas t'au Havre vé Chambrelan.</p> + +<p>—Qué Chambrelan?</p> + +<p>—L'guérisseux, donc.</p> + +<p>—Qué guérisseux?</p> + +<p>—L'guérisseux qu'a guéri mon pé.</p> + +<p>—Ton pé?</p> + +<p>—Oui, mon pé, dans l'temps.</p> + +<p>—Que qu'il avait, ton pé?</p> + +<p>—Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait +pu r'muer pied ni gambe.</p> + +<p>—Qué qui li a fait ton Chambrelan?</p> + +<p>—Il y a manié l'dos comm' pou' fé du +pain, avec les deux mains donc! Et ça y a +passé en une couple d'heures!</p> + +<p>Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan +avait prononcé des paroles, mais il +n'osait pas dire ça devant le curé.</p> + +<p>Caniveau reprit en riant:</p> + +<p>—C'est-il point quéque lapin qu'tas dans +l'oreille. Il aura pris çu trou-là pour son terrier, +vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver.</p> + +<p>Et Caniveau, formant un porte-voix de ses +mains, commença à imiter les aboiements des +chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, +piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à +rire dans la voiture, même l'instituteur qui +ne riait jamais.</p> + +<p>Cependant, comme Belhomme paraissait +fâché qu'on se moquât de lui, le curé détourna +la conversation et, s'adressant à la +grande femme de Rabot:</p> + +<p>—Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse +famille?</p> + +<p>—Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur +à élever!</p> + +<p>Rabot opinait de la tête, comme pour dire: +«Oh! oui, c'est dur à élever.»</p> + +<p>—Combien d'enfants?</p> + +<p>Elle déclara avec autorité, d'une voix forte +et sûre:</p> + +<p>—Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de +mon homme!</p> + +<p>Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant +du front. Il en avait fait quinze, lui, +lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! +Donc, on n'en pouvait point douter. Il en +était fier, parbleu!</p> + +<p>De qui le seizième? Elle ne le dit pas. +C'était le premier, sans doute? On le savait +peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau +lui-même demeura impassible.</p> + +<p>Mais Belhomme se mit à gémir:</p> + +<p>—Oh! gniau... gniau... gniau... a me +trifouille dans l'fond.... Oh! misère!...</p> + +<p>La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le +curé dit: «Si on vous coulait un peu d'eau +dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. +Voulez-vous essayer?</p> + +<p>—Pour sûr! J'veux ben.</p> + +<p>Et tout le monde descendit pour assister à +l'opération.</p> + +<p>Le prêtre demanda une cuvette, une serviette +et un verre d'eau; et il chargea l'instituteur +de tenir bien inclinée la tête du patient; +puis, dès que le liquide aurait pénétré dans le +canal, de la renverser brusquement.</p> + +<p>Mais Caniveau, qui regardait déjà dans +l'oreille de Belhomme pour voir s'il ne +découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria:</p> + +<p>—Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut +déboucher ça, mon vieux. Jamais ton lapin +sortira dans c'te confiture-là . Il s'y collerait +les quat' pattes.</p> + +<p>Le curé examina à son tour le passage et +le reconnut trop étroit et trop embourbé pour +tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur +qui débarrassa cette voie au moyen d'une +allumette et d'une loque. Alors, au milieu de +l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce +conduit nettoyé, un demi-verre d'eau qui +coula sur le visage, dans les cheveux et dans +le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna +vivement la tôle sur la cuvette, comme +s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes +retombèrent dans le vase blanc. Tous les +voyageurs se précipitèrent. Aucune bête +n'était sortie.</p> + +<p>Cependant Belhomme déclarant: «Je sens +pu rien», le curé, triomphant, s'écria: «Certainement +elle est noyée.» Tout le monde +était content. On remonta dans la voiture.</p> + +<p>Mais à peine se fut-elle remise en route +que Belhomme poussa des cris terribles. La +bête s'était réveillée et était devenue furieuse. +Il affirmait même qu'elle était entrée dans la +tête maintenant, qu'elle lui dévorait la cervelle. +Il hurlait avec de telles contorsions que +la femme de Poiret, le croyant possédé du +diable, se mit à pleurer en faisant le signe de +la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, +le malade raconta qu'elle faisait le tour de +son oreille. Il imitait avec son doigt les mouvements +de la bête, semblait la voir, la suivre +du regard: «Tenez, v'la qu'a r'monte... +gniau... gniau... gniau... qué misère!»</p> + +<p>Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la +rend enragée, c'te bête. All' est p't-être ben +accoutumée au vin.»</p> + +<p>On se remit à rire. Il reprit: «Quand +j'allons arriver au café Bourboux, donne-li +du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.»</p> + +<p>Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. +Il se mit à crier comme si on lui arrachait +l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la +tête. On pria Césaire Horlaville d'arrêter à la +première maison rencontrée.</p> + +<p>C'était une ferme en bordure sur la route. +Belhomme y fut transporté; puis on le coucha +sur la table de cuisine pour recommencer +l'opération. Caniveau conseillait toujours de +mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de griser et +d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais +le curé préféra du vinaigre.</p> + +<p>On fit couler le mélange goutte à goutte, +cette fois, afin qu'il pénétrât jusqu'au fond, +puis on le laissa quelques minutes dans l'organe +habité.</p> + +<p>Une cuvette ayant été de nouveau apportée, +Belhomme fut retournée tout d'une pièce +par le curé et Caniveau, ces deux colosses, +tandis que l'instituteur tapait avec ses doigts +sur l'oreille saine, afin de bien vider l'autre.</p> + +<p>Césaire Horlaville, lui-même, était entré +pour voir, son fouet à la main.</p> + +<p>Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette +un petit point brun, pas plus gros qu'un +grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. +C'était une puce! Des cris d'étonnement +s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une puce! +Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau +se tapait sur la cuisse, Césaire Horlaville +fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait +à la façon des ânes qui braient, l'instituteur +riait comme on éternue, et les deux femmes +poussaient de petits cris de gaieté pareils au +gloussement des poules.</p> + +<p>Belhomme s'était assis sur la table, et +ayant pris sur ses genoux la cuvette, il contemplait +avec une attention grave et une +colère joyeuse dans l'oeil la bestiole vaincue +qui tournait dans sa goutte d'eau.</p> + +<p>Il grogna: «Te v'là , charogne,» et cracha +dessus.</p> + +<p>Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune +puce, eune puce, ah! te v'là , sacré puçot, +sacré puçot, sacré puçot!»</p> + +<p>Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons, +en route! V'là assez de temps perdu.»</p> + +<p>Et les voyageurs, riant toujours, s'en +allèrent vers la voiture.</p> + +<p>Cependant Belhomme, venu le dernier, +déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à Criquetot. +J'ai pu que fé au Havre à cette heure.»</p> + +<p>Le cocher lui dit:—N'importe, paye ta +place!</p> + +<p>—Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point +passé mi-chemin.</p> + +<p>—Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au +bout.</p> + +<p>Et une dispute commença qui devint bientôt +une querelle furieuse: Belhomme jurait +qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville +affirmait qu'il en recevrait quarante.</p> + +<p>Et ils criaient, nez contre nez, les yeux +dans les yeux.</p> + +<p>Caniveau redescendit.</p> + +<p>—D'abord, tu dés quarante sous au curé, +t'entends, et pi une tournée à tout le monde, +ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras +vingt à Césaire. Ça va-t-il, dégourdi?</p> + +<p>Le cocher, enchanté de voir Belhomme +débourser trois francs soixante et quinze, +répondit:—Ça va!</p> + +<p>—Allons, paye.</p> + +<p>—J'payerai point. L'curé n'est pas médecin +d'abord.</p> + +<p>—Si tu n'payes point, j'te r'mets dans +la voiture à Césaire et j't'emporte au Havre.</p> + +<p>Et le colosse, ayant saisi Belhomme par +les reins, l'enleva comme un enfant.</p> + +<p>L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira +sa bourse, et paya.</p> + +<p>Puis la voiture se remit en marche vers le +Havre, tandis que Belhomme retournait à +Criquetot, et tous les voyageurs, muets à +présent, regardaient sur la route blanche la +blouse bleue du paysan, balancée sur ses longues +jambes.</p> + + + +<br><br> +<a name="c3"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>A VENDRE</h3> +<br><br> + + + +<p>Partir à pied, quand le soleil se lève, et +marcher dans la rosée, le long des champs, +au bord de la mer calme, quelle ivresse!</p> + +<p>Quelle ivresse! Elle entre en vous par les +yeux avec la lumière, par la narine avec l'air +léger, par la peau avec les souffles du vent.</p> + +<p>Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, +si cher, si aigu de certaines minutes d'amour +avec la Terre, le souvenir d'une sensation +délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un +paysage rencontré au détour d'une route, à +l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière, +ainsi qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. +Je me souviens d'un jour, entre autres. J'allais, +le long de l'Océan breton, vers la pointe +du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un +pas rapide, le long des flots. C'était dans les +environs de Quimperlé, dans cette partie la +plus douce et la plus belle de la Bretagne.</p> + +<p>Un mutin de printemps, un de ces matins +qui vous rajeunissent de vingt ans, vous refont +des espérances et vous redonnent des +rêves d'adolescents.</p> + +<p>J'allais, par un chemin à peine marqué, +entre les blés et les vagues. Les blés ne remuaient +point du tout, et les vagues remuaient +à peine. On sentait bien l'odeur +douce des champs mûrs et l'odeur marine du +varech. J'allais sans penser à rien, devant +moi, continuant mon voyage commencé depuis +quinze jours, un tour de Bretagne par +les côtes. Je me sentais fort, agile, heureux +et gai. J'allais.</p> + +<p>Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en +ces heures de joie inconsciente, profonde, +charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe, +ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais +chanter au loin des chants pieux. +Une procession peut-être, car c'était un dimanche. +Mais je tournai un petit cap et je +demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux +de pêche m'apparurent remplis de gens, +hommes, femmes, enfants, allant au pardon +de Plouneven.</p> + +<p>Ils longeaient la rive, doucement, poussés +à peine par une brise molle et essoufflée qui +gonflait un peu les voiles brunes, puis, +s'épuisant aussitôt, les laissait retomber, +flasques, le long des mâts.</p> + +<p>Les lourdes barques glissaient lentement, +chargées de monde. Et tout ce monde chantait. +Les hommes debout sur les bordages, +coiffés du grand chapeau, poussaient leur» +notes puissantes, les femmes criaient leurs +notes aiguës, et les voix grêles des enfants +passaient comme des sons de fifre faux +dans la grande clameur pieuse et violente. +Et les passagers des cinq bateaux clamaient +le même cantique, dont le rythme monotone +s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux +allaient l'un derrière l'autre, tout près +l'un de l'autre.</p> + +<p>Ils passèrent devant moi, contre moi, et je +les vis s'éloigner, j'entendis s'affaiblir et +s'éteindre leur chant.</p> + +<p>Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, +comme rêvent les tout jeunes gens, +d'une façon puérile et charmante.</p> + +<p>Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le +seul âge heureux de l'existence! Jamais on +n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais +morose et désolé quand on porte en soi la +faculté divine de s'égarer dans les espérances, +dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où +tout arrive, dans l'hallucination de la pensée +qui vagabonde! Comme la vie est belle sous +la poudre d'or des songes!</p> + +<p>Hélas! c'est fini, cela!</p> + +<p>Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on +attend sans cesse, à tout ce qu'on désire, à la +fortune, à la gloire, à la femme.</p> + +<p>Et j'allais, à grands pas rapides, caressant +de la main la tête blonde des blés qui se +penchaient sous mes doigts et me chatouillaient +la peau comme si j'eusse touché des +cheveux.</p> + +<p>Je contournai un petit promontoire et +j'aperçus, au fond d'une plage étroite et +ronde, une maison blanche, bâtie sur trois +terrasses qui descendaient jusqu'à la grève.</p> + +<p>Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle +tressaillir de joie? Le sais-je? On trouve parfois, +en voyageant ainsi, des coins de pays +qu'on croit connaître depuis longtemps, tant +ils vous sont familiers, tant ils plaisent à +votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait +jamais vus? qu'on n'ait point vécu là autrefois? +Tout vous séduit, vous enchante, la +ligne douce de l'horizon, la disposition des +arbres, la couleur du sable!</p> + +<p>Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts +gradins! De grands arbres fruitiers avaient +poussé le long des terrasses qui descendaient +vers l'eau, comme des marches géantes. Et +chacune portait, ainsi qu'une couronne d'or, +sur son faite, un long bouquet de genêts +d'Espagne en fleur!</p> + +<p>Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. +Comme j'eusse aimé la posséder, y +vivre, toujours!</p> + +<p>Je m'approchai de la porte, le coeur battant +d'envie, et j'aperçus, sur un des piliers de la +barrière, un grand écriteau: «<i>A vendre</i>.»</p> + +<p>J'en ressentis une secousse de plaisir +comme si on me l'eût offerte, comme si on +me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi? +oui, pourquoi? Je n'en sais rien!</p> + +<p>«A vendre.» Donc elle n'était presque +plus à quelqu'un, elle pouvait être à tout le +monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, +cette sensation d'allégresse profonde, inexplicable? +Je savais bien pourtant que je ne l'achèterais +point! Comment l'aurais-je payée? +N'importe, elle était à vendre. L'oiseau en +cage appartient à son maître, l'oiseau dans +l'air est à moi, n'étant à aucun autre.</p> + +<p>Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant +jardin avec ses estrades superposées, ses espaliers +aux longs bras de martyrs crucifiés, +ses touffes de genêts d'or, et deux vieux +figuiers au bout de chaque terrasse.</p> + +<p>Quand je fus sur la dernière, je regardai +l'horizon. La petite plage s'étendait à mes +pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la +haute mer par trois rochers lourds et bruns +qui en fermaient l'entrée et devaient briser +les vagues aux jours de grosse mer.</p> + +<p>Sur la pointe, en face, deux pierres +énormes, l'une debout, l'autre couchée dans +l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à +deux époux étranges, immobilisés par quelque +maléfice, semblaient regarder toujours +la petite maison qu'ils avaient vu construire, +eux qui connaissaient depuis des siècles, cette +baie autrefois solitaire, la petite maison qu'ils +verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler, +disparaître, la petite maison à vendre!</p> + +<p>Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je +vous aime!</p> + +<p>Et je sonnai a la porte comme si j'eusse +sonné chez moi. Une femme vint ouvrir, une +bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, +coiffée de blanc, qui ressemblait à une béguine. +Il me sembla que je la connaissais +aussi, cette femme.</p> + +<p>Je lui dis:—Vous n'êtes pas Bretonne, +vous?</p> + +<p>Elle répondit:—Non, Monsieur, je suis +de Lorraine. Elle ajouta:—Vous venez pour +visiter la maison?</p> + +<p>—Eh! oui, parbleu.</p> + +<p>Et j'entrai.</p> + +<p>Je reconnaissais tout, me semblait-il, les +murs, les meubles. Je m'étonnai presque de +ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.</p> + +<p>Je pénétrai dans le salon, un joli salon +tapissé de nattes, et qui regardait la mer +par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, +des potiches de Chine et une grande photographie +de femme. J'allai vers elle aussitôt, +persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je +la reconnus, bien que je fusse certain de ne +l'avoir jamais rencontrée. C'était elle, elle-même, +celle que j'attendais, que je désirais, +que j'appelais, dont le visage hantait mes +rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours, +partout, celle qu'on va voir dans la rue tout +à l'heure, qu'on va trouver sur la route dans +la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle +rouge sur les blés, celle qui doit être déjà +arrivée dans l'hôtel où j'entre en voyage, dans +le wagon où je vais monter, dans le salon +dont la porte s'ouvre devant moi.</p> + +<p>C'était elle, assurément, indubitablement +elle! Je la reconnus à ses yeux qui me regardaient, +à ses cheveux roulés à l'anglaise, à +sa bouche surtout, à ce sourire que j'avais +deviné depuis longtemps.</p> + +<p>Je demandai aussitôt:—Quelle est cette +femme?</p> + +<p>La bonne à tête de béguine répondit sèchement:—C'est Madame.</p> + +<p>Je repris:—C'est votre maîtresse?</p> + +<p>Elle répliqua avec son air dévot et dur:</p> + +<p>—Oh! non, Monsieur.</p> + +<p>Je m'assis et je prononçai:—Contez-moi +ça.</p> + +<p>Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.</p> + +<p>J'insistai:—C'est la propriétaire de cette +maison, alors!</p> + +<p>—Oh! non, Monsieur.</p> + +<p>—A qui appartient donc cette maison?</p> + +<p>—A mon maître, monsieur Tournelle.</p> + +<p>J'étendis le doigt vers la photographie.</p> + +<p>—Et cette femme, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—C'est Madame.</p> + +<p>—La femme de votre maître?</p> + +<p>—Oh! non, Monsieur.</p> + +<p>—Sa maîtresse alors?</p> + +<p>La béguine ne répondit pas. Je repris, +mordu par une vague jalousie, par une colère +confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme.</p> + +<p>—Où sont-ils maintenant?</p> + +<p>La bonne murmura:</p> + +<p>—Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, +je ne sais pas.</p> + +<p>Je tressaillis:—Ah! Ils ne sont plus +ensemble.</p> + +<p>—Non, Monsieur.</p> + +<p>Je fus rusé; et, d'une voix grave:—Dites-moi +ce qui est arrivé, je pourrai peut-être +rendre service à votre maître. Je connais cette +femme, c'est une méchante!</p> + +<p>La vieille servante me regarda, et devant +mon air ouvert et franc, elle eut confiance.</p> + +<p>—Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître +bien malheureux. Il a fait sa connaissance en +Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il +l'avait épousée. Elle chantait très bien. Il +l'aimait, Monsieur, que ça faisait pitié de le +voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, +l'an dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui +avait été bâtie par un fou, un vrai fou pour +s'installer à deux lieues du village. Madame +a voulu l'acheter tout de suite, pour y rester +avec mon maître. Et il a acheté la maison +pour lui faire plaisir.</p> + +<p>Ils y sont demeurés tout l'été dernier, +Monsieur, et presque tout l'hiver.</p> + +<p>Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du +déjeuner, Monsieur m'appelle:—Césarine, +est-ce que Madame est rentrée?</p> + +<p>—Mais non, Monsieur.</p> + +<p>On attendit toute la journée. Mon maître +était comme un furieux. On chercha partout, +on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, +on n'a jamais su où ni comment.</p> + +<p>Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie +d'embrasser la béguine, de la prendre par la +taille et de la faire danser dans le salon!</p> + +<p>Ah! elle était partie, elle s'était sauvée, +elle l'avait quitté fatiguée, dégoûtée de lui! +Comme j'étais heureux!</p> + +<p>La vieille bonne reprit:—Monsieur a eu +un chagrin à mourir, et il est retourné à +Paris en me laissant avec mon mari pour +vendre la maison. On en demande vingt mille +francs.</p> + +<p>Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle! +Et, tout à coup, il me sembla que je n'avais +qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû +revenir dans le pays, ce printemps, pour voir +la maison, sa gentille maison, qu'elle aurait +tant aimée, sans lui.</p> + +<p>Je jetai dix francs dans les mains de la vieille +femme; je saisis la photographie, et je m'enfuis +en courant et baisant éperdument le doux +visage entré dans le carton.</p> + +<p>Je regagnai la route et me remis à marcher, +en la regardant, elle! Quelle joie qu'elle fût +libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais +la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette +semaine ou la suivante, puisqu'elle l'avait +quitté! Elle l'avait quitté parce que mon +heure était venue!</p> + +<p>Elle était libre, quelque part dans le +monde! Je n'avais plus qu'à la trouver puisque +je la connaissais.</p> + +<p>Et je caressais toujours les têtes ployantes +des blés mûrs, je buvais l'air marin qui me +gonflait la poitrine, je sentais le soleil me +baiser le visage. J'allais, j'allais éperdu de +bonheur, enivré d'espoir. J'allais, sûr de la +rencontrer bientôt et de la ramener pour +habiter à notre tour dans la jolie maison. +<i>A vendre</i>. Comme elle s'y plairait, cette +fois!</p> + + +<br><br> +<a name="c4"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>L'INCONNUE</h3> +<br><br> + + + +<p>On parlait de bonnes fortunes et chacun +en racontait d'étranges: rencontres surprenantes +et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, +à l'étranger, sur une plage. Les plages, au +dire de Roger des Annettes, étaient singulièrement +favorables à l'amour.</p> + +<p>Gontran, qui se taisait, fut consulté.</p> + +<p>—C'est encore Paris qui vaut le mieux, +dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot, +nous l'apprécions davantage dans les endroits +où nous ne nous attendons point à en rencontrer; +mais on n'en rencontre vraiment de rares +qu'à Paris:</p> + +<p>Il se tut quelques secondes, puis reprit:</p> + +<p>—Cristi! c'est gentil! Allez un matin de +printemps dans nos rues. Elles ont l'air d'éclore +comme des fleurs, les petites femmes qui +trottent le long des maisons. Oh! le joli, le +joli, joli spectacle! On sent la violette au +bord des trottoirs; la violette qui passe dans +les voitures lentes poussées par les marchandes.</p> + +<p>Il fait gai par la ville; et on regarde les +femmes. Cristi de cristi, comme elles sont +tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes +légères qui montrent la peau. On flâne, +le nez au vent et l'esprit allumé; on flâne, +et on flaire et on guette. C'est rudement bon, +ces matins-là !</p> + +<p>On la voit venir de loin on la distingue et +on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous +plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, +au mouvement de sa tête, à sa démarche, on +la devine. Elle vient. On se dit: «Attention, +en voilà une,» et on va au-devant d'elle +en la dévorant des yeux.</p> + +<p>Est-ce une fillette qui fait les courses du +magasin, une jeune femme qui vient de +l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! +La poitrine est ronde sous le corsage transparent.—Oh! +si on pouvait mettre le doigt +dessus? le doigt ou la lèvre.—Le regard est +timide ou hardi, la tête brune ou blonde? +Qu'importe! L'effleurement de cette femme +qui trotte vous fait courir un frisson dans le +dos. Et comme on la désire jusqu'au soir, celle +qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien +gardé le souvenir d'une vingtaine de créatures +vues une fois ou dix fois de cette façon et +dont j'aurais été follement amoureux si je les +avais connues plus intimement.</p> + +<p>Mais voilà , celles qu'on chérirait éperdument, +on ne les connaît jamais. Avez-vous +remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, +de temps en temps, des femmes dont la seule +vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait +que les apercevoir, celles-là . Moi, quand je +pense à tous les êtres adorables que j'ai coudoyés +dans les rues de Paris, j'ai des crises de +rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? +Où pourrait-on les retrouver? les revoir? +Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté +du bonheur, eh bien! moi je suis certain que +j'ai passé plus d'une fois à côté de celle qui +m'aurait pris comme un linot avec l'appât de +sa chair fraîche.</p> + +<p>Roger des Annettes avait écoulé en souriant. +Il répondit:</p> + +<p>—Je connais ça aussi bien que toi. Voilà +même ce qui m'est arrivé, à moi. Il y a cinq ans +environ, je rencontrai pour la première fois, +sur le pont de la Concorde, une grande jeune +femme un peu forte qui me fit un effet... mais +un effet... étonnant. C'était une brune, une +brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant +le front, et des sourcils liant les deux +yeux sous leur grand arc allant d'une tempe +à l'autre. Un peu de moustache sur les lèvres +faisait rêver... rêver... comme on rêve à des +bois aimés en voyant un bouquet sur une +table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine +très saillante, présentée comme un défi, +offerte comme une tentation. L'oeil était pareil +à une tache d'encre sur de l'émail blanc. Ce +n'était pas un oeil, mais un trou noir, un trou +profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, +par où on voyait en elle, on entrait en elle. +Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans +pensée et si beau!</p> + +<p>J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. +Beaucoup d'hommes se retournaient. Elle +marchait en se dandinant d'une façon peu +gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre +place de la Concorde. Et je demeurai comme +une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai +frappé par la plus forte émotion de désir qui +m'eût encore assailli.</p> + +<p>J'y pensai pendant trois semaines au moins, +puis je l'oubliai.</p> + +<p>Je la revis six mois plus tard, rue de la +Paix; et je sentis, en l'apercevant, une secousse +au coeur comme lorsqu'on retrouve une +maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai +pour bien la voir venir. Quand elle passa près +de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais +devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle +se fut éloignée, j'eus la sensation d'un vent +frais qui me courait sur le visage. Je ne la +suivis pas. J'avais peur de faire quelque sottise, +peur de moi-même.</p> + +<p>Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais +ces obsessions-là .</p> + +<p>Je fus un an sans la retrouver; puis, un +soir, au coucher du soleil, vers le mois de +mai, je la reconnus qui montait devant moi +l'avenue des Champs-Elysées.</p> + +<p>L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau +de feu du ciel. Une poussière d'or, un brouillard +de clarté rouge voltigeait, c'était un de +ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de +Paris.</p> + +<p>Je la suivais avec l'envie furieuse de lui +parler, de m'agenouiller, de lui dire l'émotion +qui m'étranglait.</p> + +<p>Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux +fois j'éprouvai de nouveau, en la croisant, +cette sensation de chaleur ardente qui m'avait +frappé, rue de la Paix.</p> + +<p>Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans +une maison de la rue de Presbourg. Je l'attendis +deux heures sous une porte. Elle ne +sortit pas. Je me décidai alors à interroger le +concierge. Il eut l'air de ne pas me comprendre: +«Ça doit être une visite,» dit-il.</p> + +<p>Et je fus encore huit mois sans la revoir.</p> + +<p>Or, un matin de janvier, par un froid de +Sibérie, je suivais le boulevard Malesherbes, +en courant pour m'échauffer, quand, au coin +d'une rue, je heurtai si violemment une +femme qu'elle laissa tomber un petit paquet.</p> + +<p>Je voulus m'excuser. C'était elle!</p> + +<p>Je demeurai d'abord stupide de saisissement; +puis, lui ayant rendu l'objet qu'elle +tenait à la main, je lui dis brusquement:</p> + +<p>—Je suis désolé et ravi, Madame, de vous +avoir bousculée ainsi. Voilà plus de deux ans +que je vous connais, que je vous admire, que j'ai +le désir le plus violent de vous être présenté; +et je ne puis arriver à savoir qui vous êtes ni +où vous demeurez. Excusez de semblables +paroles, attribuez-les à une envie passionnée +d'être au nombre de ceux qui ont le droit de +vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous +blesser, n'est-ce pas? Vous ne me connaissez +point. Je m'appelle le baron Roger des Annettes. +Informez-vous, on vous dira que je +suis recevable. Maintenant, si vous résistez à +ma demande, vous ferez de moi un homme +infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne, +donnez-moi, indiquez-moi un moyen de vous +voir.</p> + +<p>Elle me regardait fixement, de son oeil +étrange et mort, et elle répondit en souriant:</p> + +<p>—Donnez-moi votre adresse. J'irai chez +vous.</p> + +<p>Je fus tellement stupéfait que je dus le +laisser paraître. Mais je ne suis jamais longtemps +à me remettre de ces surprises-là , et je +m'empressai de lui donner une carte qu'elle +glissa dans sa poche d'un geste rapide, d'une +main habituée aux lettres escamotées.</p> + +<p>Je balbutiai, redevenu hardi:</p> + +<p>—Quand vous verrai-je?</p> + +<p>Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul +compliqué, cherchant sans doute à se rappeler, +heure par heure, l'emploi de son temps; +puis elle murmura:—Dimanche matin, voulez-vous?</p> + +<p>—Je crois bien que je veux.</p> + +<p>Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, +jugé, pesé, analysé de ce regard lourd et +vague qui semblait vous laisser quelque +chose sur la peau, une sorte de glu, comme +s'il eût projeté sur les gens un de ces liquides +épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir +l'eau et endormir leurs proies.</p> + +<p>Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible +travail d'esprit pour deviner ce qu'elle +était et pour me fixer une règle de conduite +avec elle.</p> + +<p>Devais-je la payer? Comment?</p> + +<p>Je me décidai à acheter un bijou, un joli +bijou, ma foi, que je posai, dans son écrin, +sur la cheminée.</p> + +<p>Et je l'attendis, après avoir mal dormi.</p> + +<p>Elle arriva, vers dix heures, très calme, +très tranquille, et elle me tendit la main +comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la +fis asseoir, je la débarrassai de son chapeau, +de son voile, de sa fourrure, de son manchon. +Puis je commençai, avec un certain embarras, +à me montrer plus galant, car je n'avais +point de temps à perdre.</p> + +<p>Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et +nous n'avions pas échangé vingt paroles que +je commençais à la dévêtir. Elle continua +toute seule cette besogne malaisée que je ne +réussis jamais à achever. Je me pique aux +épingles, je serre les cordons en des noeuds +indéliables au lieu de les démêler; je brouille +tout, je confonds tout, je retarde tout et je +perds la tête.</p> + +<p>Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie +des moments plus délicieux que ceux-là , +quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, +pour ne point effaroucher cette pudeur +d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se +dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes +bruissantes tombant en rond à ses pieds, +l'une après l'autre?</p> + +<p>Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements +pour détacher ces doux vêtements +qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils +venaient d'être frappés de mort? Comme elle +est superbe et saisissante l'apparition de la +chair, des bras nus et de la gorge après la +chute du corsage, et combien troublante la +ligne, du corps devinée sous le dernier voile!</p> + +<p>Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une +chose surprenante, une tache noire, entre les +épaules; car elle me tournait le dos; une +grande tache en relief, très noire. J'avais promis +d'ailleurs de ne pas regarder.</p> + +<p>Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, +et le souvenir de la moustache visible, +des sourcils unissant les yeux, de cette toison +de cheveux qui la coiffait comme un +casque, aurait dû me préparer à cette surprise.</p> + +<p>Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement +par des visions, et des réminiscences +singulières. Il me sembla que je voyais une +des magiciennes des <i>Mille et une nuits</i>, un +de ces êtres dangereux et perfides qui ont +pour mission d'entraîner les hommes en des +abîmes inconnus. Je pensai à Salomon faisant +passer sur une glace la reine de Saba pour +s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.</p> + +<p>Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson +d'amour, je découvris que je n'avais plus +de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, +j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont +elle s'étonna d'abord et se fâcha ensuite absolument, +car elle prononça, en se rhabillant +avec vivacité:</p> + +<p>—Il était bien inutile de me déranger.</p> + +<p>Je voulus lui faire accepter la bague achetée +pour elle, mais elle articula avec tant de hauteur: +«Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» +que je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet +empilement d'humiliations. Et elle partit sans +ajouter un mot.</p> + +<p>Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il +y a de pis, c'est que, maintenant, je suis amoureux +d'elle et follement amoureux.</p> + +<p>Je ne puis plus voir une femme sans penser +à elle. Toutes les autres me répugnent, +me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. +Je ne puis poser un baiser sur une +joue sans voir sa joue à elle à côté de celle +que j'embrasse, et sans souffrir affreusement +du désir inapaisé qui me torture.</p> + +<p>Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes +mes caresses qu'elle me gâte, qu'elle me rend +odieuses. Elle est toujours là , habillée ou nue, +comme ma vraie maîtresse; elle est là , tout +près de l'autre, debout ou couchée, visible +mais insaisissable. Et je crois maintenant que +c'était bien une femme ensorcelée, qui portait +entre ses épaules un talisman mystérieux.</p> + +<p>Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je +l'ai rencontrée de nouveau deux fois. Je l'ai +saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, +elle a feint de ne me point connaître. Qui est-elle! +Une Asiatique, peut-être? Sans doute +une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans +l'idée que c'est une juive? Mais pourquoi? +Voilà ! Pourquoi? Je ne sais pas!</p> + +<br><br> +<a name="c5"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>LA CONFIDENCE</h3> +<br><br> + + + +<p>La petite baronne de Grangerie sommeillait +sur sa chaise longue, quand la petite marquise +de Rennedou entra brusquement, d'un air +agité, le corsage un peu fripé, le chapeau un +peu tourné, et elle tomba sur une chaise, en +disant:</p> + +<p>—Ouf! c'est fait!</p> + +<p>Son amie, qui la savait calme et douce +d'ordinaire, s'était redressée fort surprise. +Elle demanda:</p> + +<p>—Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?</p> + +<p>La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir +en place, se relevant, se mit à marcher par la +chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la +chaise longue où reposait son amie, et, lui +prenant les mains:</p> + +<p>—Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais +répéter ce que je vais t'avouer!</p> + +<p>—Je te le jure.</p> + +<p>—Sur ton salut éternel?</p> + +<p>—Sur mon salut éternel.</p> + +<p>—Eh bien! je viens de me venger de +Simon.</p> + +<p>L'autre s'écria:—Oh! que tu as bien fait!</p> + +<p>—N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six +mois, il était devenu plus insupportable encore +qu'autrefois; mais insupportable pour tout. +Quand je l'ai épousé, je savais bien qu'il était +laid, mais je le croyais bon. Comme je m'étais +trompée! Il avait pensé, sans doute, que je +l'aimais pour lui-même, avec son gros ventre +et son nez rouge, car il se mit à roucouler +comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça +me faisait rire, c'est de là que je l'ai appelé: +Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de +drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris +que je n'avais pour lui que de l'amitié, il +est devenu soupçonneux, il a commencé à me +dire des choses aigres, à me traiter de coquette, +de rouée, de je ne sais quoi. Et puis, c'est +devenu plus grave à la suite de... de... c'est +fort difficile à dire ça... Enfin, il était très +amoureux de moi... très amoureux... et il me +le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma +chère, en voilà un supplice que d'être... aimée +par un homme grotesque... Non, vraiment, +je ne pouvais plus... plus du tout... c'est +comme si on vous arrachait une dent tous les +soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin figure-toi +dans tes connaissances quelqu'un de très +vilain, de très ridicule, de très répugnant, +avec un gros ventre,—c'est ça qui est affreux,—et +de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce +pas? Eh bien, figure-toi encore que ce +quelqu'un-là est ton mari... et que... tous les +soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! +odieux...! Moi, ça me donnait des nausées, de +vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. +Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y +avoir une loi pour protéger les femmes dans +ces cas-là .—Mais figure-toi ça, tous les +soirs... Pouah! que c'est sale!</p> + +<p>Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, +non, jamais. On n'en trouve plus. Tous +les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers +ou des banquiers; ils n'aiment que +les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment les +femmes, c'est à la façon des chevaux, pour +les montrer dans leur salon comme on montre +au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La +vie est telle aujourd'hui que le sentiment n'y +peut avoir aucune part.</p> + +<p>Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. +Les relations même ne sont plus +que des rencontres régulières, où on répète +chaque fois les mêmes choses. Pour qui pourrait-on, +d'ailleurs, avoir un peu d'affection ou +de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne +sont en général que des mannequins corrects +à qui manquent toute intelligence et toute +délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit +comme on cherche de l'eau dans le désert, +nous appelons près de nous des artistes; et +nous voyons arriver des poseurs insupportables +ou des bohèmes mal élevés. Moi je +cherche un homme, comme Diogène, un seul +homme dans toute la société parisienne; mais +je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver +et je ne tarderai pas à souffler ma lanterne. +Pour en revenir à mon mari, comme ça me faisait +une vraie révolution de le voir entrer chez +moi en chemise et en caleçon, j'ai employé +tous les moyens, tous, tu entends bien, pour +l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a +d'abord été furieux; et puis il est devenu +jaloux; il s'est imaginé que je le trompais. +Dans les premiers temps, il se contentait de me +surveiller Il regardait avec des yeux de tigre +tous les hommes qui venaient à la maison; +et puis la persécution a commencé. Il m'a +suivie, partout. Il a employé des moyens abominables +pour me surprendre. Puis il ne m'a +plus laissée causer avec personne. Dans les +bals, il restait planté derrière moi, allongeant +sa grosse tête de chien courant aussitôt que +je disais un mot. Il me poursuivait au buffet, +me défendait de danser avec celui-ci ou avec +celui-là , m'emmenait au milieu du cotillon, +me rendait stupide et ridicule et me faisait +passer pour je ne sais quoi. C'est alors que j'ai +cessé d'aller dans le monde.</p> + +<p>Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. +Figure-toi que ce misérable-là me traitait de... +de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!</p> + +<p>Ma chère!... il me disait le soir: «Avec +qui as-tu couché aujourd'hui?» Moi, je pleurais +et il était enchanté.</p> + +<p>Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre +semaine, il m'emmena dîner aux Champs-Élysées. +Le hasard voulut que Baubignac fût +à la table voisine. Alors voilà Simon qui se +met à m'écraser les pieds avec fureur et qui +me grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as +donné rendez-vous, sale bête; attends un +peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce +qu'il a fait, ma chère: il a ôté tout doucement +l'épingle de mon chapeau et il me l'a enfoncée +dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. +Tout le monde est accouru. Alors il a joué +une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends.</p> + +<p>À ce moment-là , je me suis dit: Je me +vengerai et sans tarder encore. Qu'est-ce que +tu aurais fait, toi?</p> + +<p>—Oh! je me serais vengée!</p> + +<p>—Eh bien! ça y est.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Quoi? tu ne comprends pas?</p> + +<p>—Mais, ma chère... cependant... Eh bien, +oui...</p> + +<p>—Oui, quoi?</p> + +<p>—Voyons, pense à sa tête. Tu le vois +bien, n'est-ce pas, avec sa grosse figure, son +nez rouge et ses favoris qui tombent comme +des oreilles de chien.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux +qu'un tigre.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, je me suis dit: Je vais me +venger pour moi toute seule et pour Marie, +car je comptais bien te le dire, mais rien +qu'à toi, par exemple. Pense à sa figure, et +pense aussi qu'il... qu'il... qu'il est...</p> + +<p>—Quoi... tu l'as...</p> + +<p>—Oh! ma chérie, surtout ne le dis à +personne, jure-le-moi encore!... Mais pense +comme c'est comique!... pense... Il me semble +tout changé depuis ce moment-là !... et je ris +toute seule... toute seule... Pense donc à sa +tête...!!!</p> + +<p>La baronne regardait son amie, et le rire +fou qui lui montait à la gorge lui jaillit entre +les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme +si elle avait une attaque de nerfs; et, les deux +mains sur sa poitrine, la figure crispée, la +respiration coupée, elle se penchait en avant +comme pour tomber sur le nez.</p> + +<p>Alors la petite marquise partit à son tour +en suffoquant. Elle répétait, entre deux cascades +de petits cris:—Pense... pense... est-ce +drôle?... dis... pense à sa tête!... pense à ses +favoris!... à son nez!... pense donc... est-ce +drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... +le... dis pas... jamais!...</p> + +<p>Elles demeuraient presque suffoquées, incapables +de parler, pleurant de vraies larmes +dans ce délire de gaieté.</p> + +<p>La baronne se calma la première; et toute +palpitante encore:—Oh!... raconte-moi comment +tu as fait ça... raconte-moi... c'est si +drôle... si drôle!...</p> + +<p>Mais l'autre ne pouvait point parler: elle +balbutiait:</p> + +<p>—Quand j'ai eu pris ma résolution... je me +suis dit... Allons... vite... il faut que ce soit +tout de suite... Et je l'ai... fait... aujourd'hui...</p> + +<p>—Aujourd'hui!...</p> + +<p>—Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon +de venir me chercher chez toi pour nous +amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va +venir!.. Pense... pense... pense à sa tête en +le regardant...</p> + +<p>La baronne, un peu apaisée, soufflait +comme après une course. Elle reprit:</p> + +<p>—Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...</p> + +<p>—C'est bien simple... Je me suis dit: Il +est jaloux de Baubignac; eh bien! ce sera +Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais +très honnête; incapable de rien dire. Alors +j'ai été chez lui, après déjeuner.</p> + +<p>—Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?</p> + +<p>—Une quête... pour les orphelins...</p> + +<p>—Raconte... vite... raconte...</p> + +<p>—Il a été si étonné en me voyant qu'il ne +pouvait plus parler. Et puis il m'a donné +deux louis pour ma quête; et puis comme je +me levais pour m'en aller, il m'a demandé des +nouvelles de mon mari; alors j'ai fait semblant +de ne pouvoir plus me contenir et j'ai +raconté tout ce que j'avais sur le coeur. Je +l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!... +Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des +moyens de me venir en aide... et moi +j'ai commencé à pleurer... mais comme on +pleure... quand on veut... Il m'a consolée... +il m'a fait asseoir... et puis comme je ne me +calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je +disais:«Oh! mon pauvre ami... mon pauvre +ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma +pauvre amie!»—et il m'embrassait toujours... toujours... jusqu'au bout. Voilà .</p> + +<p>Après ça, moi j'ai eu une grande crise de +désespoir et de reproches.—Oh! je l'ai traité, +traité comme le dernier des derniers... Mais +j'avais une envie de rire folle. Je pensais à +Simon, à sa tête, à ses favoris...! Songe...! +songe donc!! Dans la rue, on venant chez +toi, je ne pouvais plus me tenir. Mais +songe!... Ça y est!... Quoiqu'il arrive maintenant, +ça y est! Et lui qui avait tant peur de +ça! Il peut y avoir des guerres, des tremblements +de terre, des épidémies, nous pouvons +tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus +empêcher ça!!! pense à sa tête... et dis-toi... +ça y est!!!!!</p> + +<p>La baronne qui s'étranglait demanda:</p> + +<p>—Reverras-tu Baubignac...?</p> + +<p>—Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez +... il ne vaudrait pas mieux que mon mari...</p> + +<p>Et elles recommencèrent à rire toutes les +deux avec tant de violence qu'elles avaient +des secousses d'épileptiques.</p> + +<p>Un coup de timbre arrêta leur gaîté.</p> + +<p>La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...»</p> + +<p>La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, +un gros homme au teint rouge, à la lèvre +épaisse, aux favoris tombants; et il roulait +des yeux irrités.</p> + +<p>Les deux jeunes femmes le regardèrent une +seconde, puis elles s'abattirent brusquement +sur la chaise longue, dans un tel délire de rire +qu'elles gémissaient comme on fait dans les +affreuses souffrances.</p> + +<p>Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh +bien, êtes-vous folles?... êtes-vous folles?... +êtes-vous folles...?»</p> + +<br><br> +<a name="c6"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>LE BAPTÊME</h3> +<br><br> + + + +<p>—Allons, docteur, un peu de cognac.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Et le vieux médecin de marine, ayant tendu +son petit verre, regarda monter jusqu'aux +bords le joli liquide aux reflets dorés.</p> + +<p>Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer +dedans la clarté de la lampe, le flaira, +en aspira quelques gouttes qu'il promena +longtemps sur sa langue et sur la chair humide +et délicate du palais, puis il dit:</p> + +<p>—Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le +séduisant meurtrier! le délicieux destructeur +dépeuples!</p> + +<p>Vous ne le connaissez pas, vous autres. +Vous avez lu, il est vrai, cet admirable livre +qu'on nomme l'<i>Assommoir</i>, mais vous n'avez +pas vu, comme moi, l'alcool exterminer une +tribu de sauvages, un petit royaume de +nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets +que débarquaient d'un air placide des +matelots anglais aux barbes rousses.</p> + +<p>Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un +drame de l'alcool bien étrange et bien saisissant, +et tout près d'ici, en Bretagne, dans un +petit village aux environs de Pont-l'Abbé.</p> + +<p>J'habitais alors, pendant un congé d'un an, +une maison de campagne que m'avait laissée +mon père. Vous connaissez cette côte plate +où le vent siffle dans les ajoncs, jour et nuit, +où l'on voit par places, debout ou couchées, +ces énormes pierres qui furent des dieux et +qui ont gardé quelque chose d'inquiétant +dans leur posture, dans leur allure, dans leur +forme. Il me semble toujours qu'elles vont +s'animer, et que je vais les voir partir par +la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur +pas de colosses de granit, ou s'envoler avec +des ailes immenses, des ailes de pierre, vers +le paradis des Druides.</p> + +<p>La mer enferme et domine l'horizon, la +mer remuante, pleine d'écueils aux têtes +noires, toujours entourés d'une bave d'écume, +pareils à des chiens qui attendraient les pêcheurs.</p> + +<p>Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette +mer terrible qui retourne leurs barques d'une +secousse de son dos verdâtre et les avale +comme des pilules. Ils s'en vont dans leurs +petits bateaux, le jour et la nuit, hardis, inquiets, +et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. +«Quand la bouteille est pleine, disent-ils, +on voit l'écueil; mais quand elle est vide, +on ne le voit plus.»</p> + +<p>Entrez dans ces chaumières. Jamais vous +ne trouverez le père. Et si vous demandez à +la femme ce qu'est devenu son homme, elle +tendra les bras sur la mer sombre qui grogne +et crache sa salive blanche le long du rivage. +Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un +peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore +quatre garçons, quatre grands gars blonds et +forts. A bientôt leur tour.</p> + +<p>J'habitais donc une maison de campagne +près de Pont-l'Abbé. J'étais là , seul avec mon +domestique, un ancien marin, et une famille +bretonne qui gardait la propriété en mon +absence. Elle se composait de trois personnes, +deux soeurs et un homme qui avait +épousé l'une d'elles, et qui cultivait mon jardin.</p> + +<p>Or, cette année-là , vers la Noël, la compagne +de mon jardinier accoucha d'un garçon.</p> + +<p>Le mari vint me demander d'être parrain. +Je ne pouvais guère refuser, et il m'emprunta +dix francs pour les frais d'église, disait-il.</p> + +<p>La cérémonie fut fixée au deux janvier. +Depuis huit jours la terre était couverte de +neige, d'un immense tapis livide et dur qui +paraissait illimité sur ce pays plat et bas. La +mer semblait noire, au loin derrière la plaine +blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son +dos, rouler ses vagues, comme si elle eût +voulu se jeter sur sa pâle voisine, qui avait +l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si +froide.</p> + +<p>A neuf heures du matin, le père Kerandec +arriva devant ma porte avec sa belle-soeur, +la grande Kermagan, et la garde qui portait +l'enfant roulé dans une couverture.</p> + +<p>Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait +un froid à fendre les dolmens, un de ces froids +déchirants qui cassent la peau et font souffrir +horriblement de leur brûlure de glace. Moi +je pensais au pauvre petit être qu'on portait +devant nous, et je me disais que cette race +bretonne était de fer, vraiment, pour que ses +enfants fussent capables, dès leur naissance, +de supporter de pareilles promenades.</p> + +<p>Nous arrivâmes devant l'église, mais la +porte en demeurait fermée. M. le curé était +en retard.</p> + +<p>Alors la garde, s'étant assise sur une des +bornes, près du seuil, se mit à dévêtir l'enfant. +Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses +linges, mais je vis qu'on le mettait nu, tout +nu, le misérable, tout nu, dans l'air gelé. Je +m'avançai, révolté d'une telle imprudence.</p> + +<p>—Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!</p> + +<p>La femme répondit placidement: «Oh +non, m'sieu not' maître, faut qu'il attende +l'bon Dieu tout nu.»</p> + +<p>Le père et la tante regardaient cela avec +tranquillité. C'était l'usage. Si on ne l'avait +pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.</p> + +<p>Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai +de m'en aller, je voulus couvrir de +force la frêle créature. Ce fut en vain. La +garde se sauvait devant moi en courant dans +la neige, et le corps du mioche devenait violet.</p> + +<p>J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus +le curé arrivant par la campagne suivi du +sacristain et d'un gamin du pays.</p> + +<p>Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, +mon indignation. Il ne fut point surpris, +il ne hâta pas sa marche, il ne pressa +point ses mouvements. Il répondit:</p> + +<p>—Que voulez-vous, monsieur, c'est +l'usage. Ils le font tous, nous ne pouvons +empêcher ça.</p> + +<p>—Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Je ne peux pourtant pas aller plus vite. +Et il entra dans la sacristie, tandis que +nous demeurions sur le seuil de l'église où +je souffrais, certes, davantage que le pauvre +petit qui hurlait sous la morsure du froid.</p> + +<p>La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. +Mais l'enfant devait rester nu pendant toute +la cérémonie.</p> + +<p>Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait +les syllabes latines qui tombaient de sa +bouche, scandées à contresens. Il marchait +avec lenteur, avec une lenteur de tortue sacrée; +et son surplis blanc me glaçait le coeur, +comme une autre neige dont il se fût enveloppé +pour faire souffrir, au nom d'un Dieu +inclément et barbare, cette larve humaine +que torturait le froid.</p> + +<p>Le baptême enfin fut achevé selon les rites, +et je vis la garde rouler de nouveau dans la +longue couverture l'enfant glacé qui gémissait +d'une voix aiguë et douloureuse.</p> + +<p>Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer +le registre?»</p> + +<p>Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez +bien vite, maintenant, et réchauffez-moi +cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai +quelques conseils pour éviter, s'il en était +temps encore, une fluxion de poitrine.</p> + +<p>L'homme promit d'exécuter mes recommandations, +et il s'en alla avec sa belle-soeur +et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.</p> + +<p>Quand j'eus signé, il me réclama cinq +francs pour les frais.</p> + +<p>Ayant donné dix francs au père, je refusai +de payer de nouveau. Le curé menaça de +déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. +Je le menaçai à mon tour du Procureur de la +République.</p> + +<p>La querelle fut longue, je finis par payer.</p> + +<p>A peine rentré chez moi, je voulus savoir +si rien de fâcheux n'était survenu. Je courus +chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur +et la garde n'étaient pas encore revenus.</p> + +<p>L'accouchée, restée toute seule, grelottait +de froid dans son lit, et elle avait faim, +n'ayant rien mangé depuis la veille.</p> + +<p>—Où diable sont-ils partis? demandai-je. +Elle répondit sans s'étonner, sans s'irriter: +«Ils auront été bé pour fêter.» C'était +l'usage. Alors, je pensai à mes dix francs +qui devaient payer l'église et qui payeraient +l'alcool, sans doute.</p> + +<p>J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai +qu'on fît bon feu dans sa cheminée. J'étais +anxieux et furieux, me promettant bien de +chasser ces brutes et me demandant avec terreur +ce qu'allait devenir le misérable mioche.</p> + +<p>A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.</p> + +<p>J'ordonnai à mon domestique de les attendre, +et je me couchai.</p> + +<p>Je m'endormis bientôt, car je dors comme +un vrai matelot.</p> + +<p>Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur +qui m'apportait l'eau chaude pour ma +barbe.</p> + +<p>Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: +«Et Kérandec?»</p> + +<p>L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! +il est rentré, Monsieur, à minuit passé, et +soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan +aussi, et la garde aussi. Je crois bien +qu'ils avaient dormi dans un fossé, de sorte +que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas +même aperçus.»</p> + +<p>Je me levai d'un bond, criant:</p> + +<p>—L'enfant est mort!</p> + +<p>—Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la +mère Kérandec. Quand elle a vu ça, elle s'a +mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour +la consoler.</p> + +<p>—Comment, ils l'ont fait boire?</p> + +<p>—Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement +au matin, tout à l'heure. Comme Kérandec +n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a +pris l'essence de la lampe que Monsieur lui +a donnée; et ils ont bu ça tous les quatre, +tant qu'il en est resté dans le litre. Même +que la Kérandec est bien malade.</p> + +<p>J'avais passé mes vêtements à la hâte, et +saisissant une canne, avec la résolution de +taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus +chez mon jardinier.</p> + +<p>L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, +à côté du cadavre bleu de son enfant.</p> + +<p>Kérandec, la garde et la grande Kermagan +ronflaient sur le sol.</p> + +<p>Je dus soigner la femme qui mourut vers +midi.</p> + +<p>Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la +bouteille d'eau-de-vie, s'en versa un nouveau +verre, et ayant encore fait courir à travers +la liqueur blonde la lumière des lampes qui +semblait mettre en son verre un jus clair de +topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide +perfide et chaud.</p> + + +<br><br> +<a name="c7"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>IMPRUDENCE</h3> +<br><br> + + + + +<p>Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, +dans les étoiles. Ça avait été d'abord +une rencontre charmante sur une plage de +l'Océan. Il l'avait trouvée délicieuse, la jeune +fille rose qui passait, avec ses ombrelles +claires et ses toilettes fraîches, sur le grand +horizon marin. Il l'avait aimée, blonde et +frêle, dans ce cadre de flots bleus et de ciel +immense. Et il confondait l'attendrissement +que cette femme à peine éclose faisait naître +en lui, avec l'émotion vague et puissante +qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et +dans ses veines l'air vif et salé, et le grand +paysage plein de soleil et de vagues.</p> + +<p>Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait +la cour, qu'il était jeune, assez riche, gentil +et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est +naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes +hommes qui leur disent des paroles tendres.</p> + +<p>Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu +côte à côte, les yeux dans les yeux et les +mains dans les mains. Le bonjour qu'ils +échangeaient, le matin, avant le bain, dans la +fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du soir, +sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur +de la nuit calme, murmurés tout bas, tout +bas, avaient déjà un goût de baisers, bien +que leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.</p> + +<p>Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, +pensaient l'un à l'autre aussitôt éveillés, +et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se +désiraient de toute leur âme et de tout leur +corps.</p> + +<p>Après le mariage, ils s'étaient adorés sur +la terre. Ça avait été d'abord une sorte de +rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse +exaltée faite de poésie palpable, de +caresses déjà raffinées, d'inventions gentilles +et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient +quelque chose d'impur, et tous leurs gestes +leur rappelaient la chaude intimité des nuits.</p> + +<p>Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre +encore peut-être, ils commençaient +à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, +pourtant; mais ils n'avaient plus rien à se +révéler, plus rien à faire qu'ils n'eussent fait +souvent, plus rien à apprendre l'un par +l'autre, pas même un mot d'amour nouveau, +un élan imprévu, une intonation qui fit plus +brûlant le verbe connu, si souvent répété.</p> + +<p>Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la +flamme affaiblie des premières étreintes. Ils +imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, +des gamineries naïves ou compliquées, toute +une suite de tentatives désespérées pour faire +renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable +des premiers jours, et dans leurs veines +la flamme du mois nuptial.</p> + +<p>De temps en temps, à force de fouetter +leur désir, ils retrouvaient une heure d'affolement +factice que suivait aussitôt une lassitude +dégoûtée.</p> + +<p>Ils avaient essayé des clairs de lune, des +promenades sous les feuilles dans la douceur +des soirs, de la poésie des berges baignées +de brume, de l'excitation des fêtes publiques.</p> + +<p>Or, un matin, Henriette dit à Paul:</p> + +<p>—Veux-tu m'emmener dîner au cabaret?</p> + +<p>—Mais oui, ma chérie.</p> + +<p>—Dans un cabaret très connu.</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, +voyant bien qu'elle pensait à quelque chose +qu'elle ne voulait pas dire.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Tu sais, dans un cabaret... comment +expliquer ça?... dans un cabaret galant... dans +un cabaret où on se donne des rendez-vous?</p> + +<p>Il sourit:—Oui. Je comprends, dans +un cabinet particulier d'un grand café?</p> + +<p>—C'est ça. Mais d'un grand café où tu +sois connu, où tu aies déjà soupé... non... +dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... +non, je n'oserai jamais dire ça?</p> + +<p>—Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce +que ça fait? Nous n'en sommes pas aux petits +secrets.</p> + +<p>—Non, je n'oserai pas.</p> + +<p>—Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?</p> + +<p>—Eh bien... eh bien... je voudrais... je +voudrais être prise pour ta maîtresse... na... +et que les garçons, qui ne savent pas que tu +es marié, me regardent comme ta maîtresse, +et toi aussi... que tu me croies ta maîtresse, +une heure, dans cet endroit-là , où tu dois +avoir des souvenirs... Voilà !... Et je croirai +moi-même que je suis ta maîtresse.... Je commettrai +une grosse faute.... Je te tromperai... +avec toi... Voilà !... C'est très vilain.... Mais je +voudrais.... Ne me fais pas rougir.... Je sens +que je rougis.... Tu ne te figures pas comme +ça me... me... troublerait de dîner comme ça +avec toi, dans un endroit pas comme il faut... +dans un cabinet particulier où on s'aime tous +les soirs... tous les soirs.... C'est très vilain.... +Je suis rouge comme une pivoine. Ne me +regarde pas....</p> + +<p>Il riait, très amusé, et répondit:</p> + +<p>—Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit +très chic où je suis connu.</p> + +<p>Ils montaient, vers sept heures, l'escalier +d'un grand café du boulevard, lui, souriant, +l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. Dès +qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé +de quatre fauteuils et d'un large canapé de +velours rouge, le maître d'hôtel, en habit +noir, entra et présenta la carte. Paul la tendit +à sa femme.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux manger?</p> + +<p>—Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange +ici.</p> + +<p>Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant +son pardessus qu'il remit aux mains du +valet. Puis il dit:</p> + +<p>—Menu corsé—potage bisque—poulet à +la diable, râble de lièvre, homard à l'américaine, +salade de légumes bien épicée et dessert.—Nous +boirons du champagne.</p> + +<p>Le maître d'hôtel souriait en regardant la +jeune femme. Il reprit la carte en murmurant:</p> + +<p>—Monsieur Paul veut-il de la tisane ou +du champagne?</p> + +<p>—Du champagne, très sec.</p> + +<p>Henriette fut heureuse d'entendre que cet +homme savait le nom de son mari.</p> + +<p>Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et +commencèrent à manger.</p> + +<p>Dix bougies les éclairaient, reflétées dans +une grande glace ternie par des milliers de +noms tracés au diamant, et qui jetaient sur +le cristal clair une sorte d'immense toile +d'araignée.</p> + +<p>Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, +bien qu'elle se sentît étourdie dès les +premiers verres. Paul, excité par des souvenirs, +baisait à tous moments la main de sa +femme. Ses yeux brillaient.</p> + +<p>Elle se sentait étrangement émue par ce +lieu suspect, agitée, contente, un peu souillée +mais vibrante. Deux valets graves, muets, +habitués à tout voir et à tout oublier, à n'entrer +qu'aux instants nécessaires, et à sortir +aux minutes d'épanchement, allaient et venaient +vite et doucement.</p> + +<p>Vers le milieu du dîner, Henriette était +grise, tout à fait grise, et Paul, en gaieté, lui +pressait le genou de toute sa force. Elle +bavardait maintenant, hardie, les joues rouges, +le regard vif et noyé.</p> + +<p>—Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, +je voudrais tout savoir?</p> + +<p>—Quoi donc, ma chérie?</p> + +<p>—Je n'ose pas te dire.</p> + +<p>—Dis toujours....</p> + +<p>—As-tu eu des maîtresses... beaucoup... +avant moi?</p> + +<p>Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il +devait cacher ses bonnes fortunes ou s'en +vanter.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu +beaucoup?</p> + +<p>—Mais quelques-unes?</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait +ces choses-là ?</p> + +<p>—Tu ne les as pas comptées?...</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Oh! alors, tu en as eu beaucoup?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Combien à peu près... seulement à peu +près.</p> + +<p>—Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. +Il y a des années où j'en ai eu beaucoup, et +des années où j'en ai eu bien moins.</p> + +<p>—Combien par an, dis?</p> + +<p>—Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou +cinq seulement.</p> + +<p>—Oh! ça fait plus de cent femmes en +tout.</p> + +<p>—Mais oui, à peu près.</p> + +<p>—Oh! que c'est dégoûtant!</p> + +<p>—Pourquoi ça, dégoûtant?</p> + +<p>—Mais parce que c'est dégoûtant, quand +on y pense... toutes ces femmes... nues... et +toujours... toujours la même chose.... Oh! +que c'est dégoûtant tout de même, plus de +cent femmes!</p> + +<p>Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant, +et répondit de cet air supérieur que prennent +les hommes pour faire comprendre aux +femmes qu'elles disent une sottise:</p> + +<p>—Voilà qui est drôle, par exemple! s'il +est dégoûtant d'avoir cent femmes, il est +dégoûtant également d'en avoir une.</p> + +<p>—Oh non, pas du tout!</p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>—Parce que, une femme, c'est une liaison, +c'est un amour qui vous attache à elle, tandis +que cent femmes c'est de la saleté, de l'inconduite. +Je ne comprends pas comment un +homme peut se frotter à toutes ces filles qui +sont sales....</p> + +<p>—Mais non, elles sont très propres.</p> + +<p>—On ne peut pas être propre en faisant le +métier qu'elles font.</p> + +<p>—Mais, au contraire, c'est à cause de leur +métier qu'elles sont propres.</p> + +<p>—Oh! fi! Quand on songe que la veille +elles faisaient ça avec un autre! C'est +ignoble!</p> + +<p>—Ce n'est pas plus ignoble que de boire +dans ce verre où a bu je ne sais qui, ce matin, +et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine, +que....</p> + +<p>—Oh! tais-toi, tu me révoltes....</p> + +<p>—Mais alors pourquoi me demandes-tu +si j'ai eu des maîtresses?</p> + +<p>—Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des +filles, toutes?... Toutes les cent?...</p> + +<p>—Mais non, mais non....</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'était alors?</p> + +<p>—Mais des actrices... des... des petites +ouvrières... et des... quelques femmes du +monde....</p> + +<p>—Combien de femmes du monde?</p> + +<p>—Six.</p> + +<p>—Seulement six?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Elles étaient jolies?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Plus jolies que les filles?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Lesquelles est-ce que tu préférais, des +filles ou des femmes du monde?</p> + +<p>—Les filles.</p> + +<p>—Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?</p> + +<p>—Parce que je n'aime guère les talents +d'amateur.</p> + +<p>—Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? +Dis donc, et ça t'amusait de passer comme +ça de l'une à l'autre?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Beaucoup?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles +ne se ressemblent pas?</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Ah! les femmes ne se ressemblent pas.</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>—En rien?</p> + +<p>—En rien.</p> + +<p>—Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont +de différent?</p> + +<p>—Mais, tout.</p> + +<p>—Le corps?</p> + +<p>—Mais oui, le corps.</p> + +<p>—Le corps tout entier?</p> + +<p>—Le corps tout entier.</p> + +<p>—Et quoi encore?</p> + +<p>—Mais, la manière de... d'embrasser, de +parler, de dire les moindres choses.</p> + +<p>—Ah! Et c'est très amusant de changer?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Et les hommes aussi sont différents?</p> + +<p>—Ça, je ne sais pas.</p> + +<p>—Tu ne sais pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ils doivent être différents.</p> + +<p>—Oui... sans doute....</p> + +<p>Elle resta pensive, son verre de champagne +à la main. Il était plein, elle le but d'un trait; +puis, le reposant sur la table, elle jeta ses +deux bras au cou de son mari, en lui murmurant +dans la bouche:</p> + +<p>—Oh! mon chéri, comme je t'aime!...</p> + +<p>Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un +garçon qui entrait recula en refermant la +porte; et le service fut interrompu pendant +cinq minutes environ.</p> + +<p>Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave +et digne, apportant les fruits du dessert, elle +tenait de nouveau un verre plein entre ses +doigts, et, regardant au fond du liquide jaune +et transparent, comme pour y voir des choses +inconnues et rêvées, elle murmurait d'une +voix songeuse:</p> + +<p>—Oh! oui! ça doit être amusant tout de +Même!</p> + + +<br><br> +<a name="c8"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>UN FOU</h3> +<br><br> + + +<p>Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat +intègre dont la vie irréprochable était +citée dans toutes les cours de France. Les +avocats, les jeunes conseillers, les juges saluaient +en s'inclinant très bas, par marque +d'un profond respect, sa grande figure blanche +et maigre qu'éclairaient deux yeux brillants +et profonds.</p> + +<p>Il avait passé sa vie à poursuivre le crime +et à protéger les faibles. Les escrocs et les +meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus +redoutable, car il semblait lire, an fond de +leurs âmes, leurs pensées secrètes, et démêler, +d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs +intentions.</p> + +<p>Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux +ans, entouré d'hommages et poursuivi +par les regrets de tout un peuple. Des soldats +en culotte rouge l'avaient escorté jusqu'à sa +tombe, et des hommes en cravate blanche +avaient répandu sur son cercueil des paroles +désolées et des larmes qui semblaient vraies.</p> + +<p>Or, voici l'étrange papier que le notaire, +éperdu, découvrit dans le secrétaire où il avait +coutume de serrer les dossiers des grands criminels.</p> + +<p>Cela portait pour titre:</p> + +<p><b>POURQUOI?</b></p> + +<p><i>20 juin 1851</i>.—Je sors de la séance. J'ai +fait condamner Blondel à mort! Pourquoi +donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? +Pourquoi? Souvent, on rencontre de ces gens +chez qui détruire la vie est une volupté. Oui, +oui, ce doit être une volupté, la plus grande +de toutes peut-être; car tuer n'est-il pas ce +qui ressemble le plus à créer? Faire et détruire! +Ces deux mots enferment l'histoire +des univers, toute l'histoire des mondes, tout +ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant de +tuer?</p> + +<p><i>25 Juin</i>.—Songer qu'un être est là qui vit, +qui marche, qui court.... Un être? Qu'est-ce +qu'un être? Cette chose animée, qui porte en +elle le principe du mouvement et une volonté +réglant ce mouvement! Elle ne tient à rien, +cette chose. Ses pieds ne communiquent pas +au sol. C'est un grain de vie qui remue sur la +terre; et ce grain de vie, venu je ne sais d'où, +on peut le détruire comme on veut. Alors rien, +plus rien. Ça pourrit, c'est fini.</p> + +<p><i>26 juin</i>.—Pourquoi donc est-ce un crime +de tuer? oui, pourquoi? C'est, au contraire, +la loi de la nature. Tout être a pour mission +de tuer: il tue pour vivre et il tue pour tuer.—Tuer +est dans notre tempérament; il faut +tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à +tout instant de son existence.—L'homme tue +sans cesse pour se nourrir, mais comme il a +besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé +la chasse! L'enfant tue les insectes qu'il +trouve, les petits oiseaux, tous les petits animaux +qui lui tombent sous la main. Mais cela +ne suffisait pas à l'irrésistible besoin de massacre +qui est en nous. Ce n'est point assez de +tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer +l'homme. Autrefois, on satisfaisait ce besoin +par des sacrifices humains. Aujourd'hui,la nécessité +de vivre en société a fait du meurtre un +crime. On condamne et on punit l'assassin! +Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous +livrer à cet instinct naturel et impérieux de +mort, nous nous soulageons, de temps en +temps, par des guerres où un peuple entier +égorge un autre peuple. C'est alors une débauche +de sang, une débauche où s'affolent les +armées et dont se grisent encore les bourgeois, +les femmes et les enfants qui lisent, le soir, +sous la lampe, le récit exalté des massacres.</p> + +<p>Et on pourrait croire qu'on méprise ceux +destinés à accomplir ces boucheries d'hommes! +Non. On les accable d'honneurs! On les +habille avec de l'or et des draps éclatants; ils +portent des plumes sur la tête, des ornements +sur la poitrine; et on leur donne des croix, +des récompenses, des titres de toute nature. +Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes, +acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils +ont pour mission de répandre le sang humain! +Ils traînent par les rues leurs instruments de +mort que le passant vêtu de noir regarde avec +envie. Car tuer est la grande loi jetée par la +nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus +beau et de plus honorable que de tuer!</p> + +<p><i>30 juin</i>.—Tuer est la loi; parce que la +nature aime l'éternelle jeunesse. Elle semble +crier par tous ses actes inconscients: «Vite! +vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se +renouvelle.</p> + +<p><i>2 juillet</i>.—L'être—qu'est-ce que l'être? +Tout et rien. Parla pensée, il est le reflet de +tout. Par la mémoire et la science, il est un +abrégé du monde, dont il porte l'histoire en +lui. Miroir des choses et miroir des faits, +chaque être humain devient un petit univers +dans l'univers!</p> + +<p>Mais voyagez; regardez grouiller les races, +et l'homme n'est plus rien! plus rien, rien! +Montez en barque, éloignez-vous du rivage +couvert de foule, et vous n'apercevez bientôt +plus rien que la côte. L'être imperceptible +disparaît, tant il est petit, insignifiant. +Traversez l'Europe dans un train rapide, +et regardez par la portière. Des hommes, des +hommes, toujours des hommes, innombrables, +inconnus, qui grouillent dans les champs, +qui grouillent dans les rues; des paysans stupides +sachant tout juste retourner la terre; +des femmes hideuses sachant tout juste faire +la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, +allez en Chine, et vous verrez encore s'agiter +des milliards d'êtres qui naissent, vivent et +meurent sans laisser plus de trace que la +fourmi écrasée sur les routes. Allez aux pays +des noirs, gîtés en des cases de boue; aux +pays des Arabes blancs, abrités sous une toile +brune qui flotte au vent, et vous comprendrez +que l'être isolé, déterminé, n'est rien, rien. +La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être +quelconque d'une tribu errante du désert? Et +ces gens, qui sont des sages, ne s'inquiètent +pas de la mort. L'homme ne compte point +chez eux. On tue son ennemi: c'est la guerre. +Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à manoir, +de province à province.</p> + +<p>Oui, traversez le monde et regardez grouiller +les humains innombrables et inconnus. +Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! +Tuer est un crime parce que nous avons numéroté +les êtres! Quand ils naissent, on les +inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi +les prend! Voilà ! L'être qui n'est point enregistré +ne compte pas: tuez-le dans la lande +ou dans le désert, tuez-le dans la montagne +ou dans la plaine, qu'importe! La nature +aime la mort; elle ne punit pas, elle!</p> + +<p>Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état +civil. Voilà ! C'est lui qui défend l'homme.</p> + +<p>L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état +civil! Respect à l'état civil, le Dieu légal. A +genoux!</p> + +<p>L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit +de modifier l'état civil. Quand il a fait égorger +deux cent mille hommes dans une guerre, il +les raye sur son état civil, il les supprime par +la main de ses greffiers. C'est fini. Mais nous, +qui ne pouvons point changer les écritures +des mairies, nous devons respecter la vie. +État civil, glorieuse Divinité qui règnes dans +les temples des municipalités, je te salue. Tu +es plus fort que la Nature. Ah! ah!</p> + +<p><i>3 juillet</i>.—Ce doit être un étrange et savoureux +plaisir que de tuer, d'avoir là , devant +soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un +petit trou, rien qu'un petit trou, de voir couler +cette chose rouge qui est le sang, qui fait la +vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas +de chair molle, froide, inerte, vide de pensée!</p> + +<p><i>5 août</i>.—Moi qui ai passé mon existence +à juger, à condamner, à tuer par des paroles +prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui +avaient tué par le couteau, moi! moi! si je +faisais comme tous les assassins que j'ai frappés, +moi! moi! qui le saurait?</p> + +<p><i>10 août.</i>—Qui le saurait jamais? Me +soupçonnerait-on, moi, moi, surtout si je +choisis un être que je n'ai aucun intérêt à +supprimer?</p> + +<p><i>15 août.</i>—La tentation! La tentation, elle. +est entrée en moi comme un ver qui rampe. +Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon +corps entier, dans mon esprit, qui ne pense +plus qu'à ceci: tuer; dans mes yeux, qui ont +besoin de regarder du sang, de voir mourir; +dans mes oreilles, où passe sans cesse quelque +chose d'inconnu, d'horrible, de déchirant +et d'affolant, comme le dernier cri d'un être; +dans mes jambes, où frissonne le désir d'aller, +d'aller à l'endroit où la chose aura lieu; dans +mes mains, qui frémissent du besoin de tuer. +Comme cela doit être bon, rare, digne d'un +homme libre, au-dessus des autres, maître de +son coeur et qui cherche des sensations raffinées!</p> + +<p><i>22 août.—</i>Je ne pouvais plus résister. J'ai +tué une petite bête pour essayer, pour commencer.</p> + +<p>Jean, mon domestique, avait un chardonneret +dans une cage suspendue à la fenêtre +de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et +j'ai pris le petit oiseau dans ma main, dans ma +main où je sentais battre son coeur. Il avait +chaud. Je suis monté dans ma chambre. De +temps en temps, je le serrais plus fort; son +coeur battait plus vite; c'était atroce et délicieux. +J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas +vu le sang.</p> + +<p>Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux +à ongles, et je lui ai coupé la gorge en trois +coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il +s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh! +je le tenais; j'aurais tenu un dogue enragé +et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, +rouge, luisant, clair, du sang! J'avais envie +de le boire. J'y ai trempé le bout de ma langue! +C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre +petit oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir +de cette vue comme j'aurais voulu. Ce doit +être superbe de voir saigner un taureau.</p> + +<p>Et puis j'ai fait comme les assassins, comme +les vrais. J'ai lavé les ciseaux, je me suis lavé +les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le corps, +le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je +l'ai enfoui sous un fraisier. On ne le trouvera +jamais. Je mangerai tous les jours une fraise +à cette plante. Vraiment, comme on peut +jouir de la vie, quand on sait!</p> + +<p>Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau +parti. Comment me soupçonnerait-il! +Ah! ah!</p> + +<p><i>25 août</i>.—Il faut que je tue un homme! Il +le faut.</p> + +<p><i>30 août</i>.—C'est fait. Comme c'est peu de +chose!</p> + +<p>J'étais allé me promener dans le bois de +Vernes. Je ne pensais à rien, non, à rien. +Voilà un enfant dans le chemin, un petit +garçon qui mangeait une tartine de beurre.</p> + +<p>Il s'arrête pour me voir passer et dit: +«Bonjour, m'sieu le président.»</p> + +<p>Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je +le tuais?»</p> + +<p>Je réponds:—Tu es tout seul, mon garçon?</p> + +<p>—Oui, M'sieu.</p> + +<p>—Tout seul dans le bois?</p> + +<p>—Oui, M'sieu.</p> + +<p>L'envie de le tuer me grisait comme de +l'alcool. Je m'approchai tout doucement, persuadé +qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le +saisis à la gorge.... Je le serre, je le serre de +toute ma force! Il m'a regardé avec des yeux +effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, +limpides, terribles! Je n'ai jamais éprouvé +une émotion si brutale... mais si courte! Il +tenait mes poignets dans ses petites mains, +et son corps se tordait ainsi qu'une plume sur +le feu. Puis il n'a plus remué.</p> + +<p>Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! +J'ai jeté le corps dans le fossé, puis de l'herbe +par-dessus.</p> + +<p>Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est +peu de chose! Le soir, j'étais très gai, léger, +rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet. On +m'a trouvé spirituel.</p> + +<p>Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.</p> + +<p><i>30 août</i>.—On a découvert le cadavre. On +cherche l'assassin. Ah! ah!</p> + +<p><i>1er septembre</i>.—On a arrêté deux rôdeurs. +Les preuves manquent.</p> + +<p><i>2 septembre</i>.—Les parents sont venus me +voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!</p> + +<p><i>6 octobre</i>.—On n'a rien découvert. +Quelque vagabond errant aura fait le coup. +Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me +semble que je serais tranquille à présent!</p> + +<p><i>10 octobre</i>.—L'envie de tuer me court +dans les moelles. Cela est comparable aux +rages d'amour qui vous torturent à vingt +ans.</p> + +<p><i>20 octobre</i>.—Encore un. J'allais le long du +fleuve, après déjeuner. Et j'aperçus, sous un +saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une +bêche semblait, tout exprès, plantée dans un +champ de pommes de terre voisin.</p> + +<p>Je la pris, je revins; je la levai comme une +massue et, d'un seul coup, par le tranchant, +je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné, +celui-là ! Du sang rose, plein de cervelle! +Cela coulait dans l'eau, tout doucement. Et +je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait +vu! Ah! ah! j'aurais fait un excellent assassin.</p> + +<p><i>28 octobre</i>.—L'affaire du pêcheur soulève +un grand bruit. On accuse du meurtre son +neveu, qui pêchait avec lui.</p> + +<p><i>26 octobre</i>.—Le juge d'instruction affirme +que le neveu est coupable. Tout le monde le +croit par la ville. Ah! ah!</p> + +<p><i>27 octobre</i>.—Le neveu se défend bien +mal. Il était parti au village acheter du pain +et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a +tué son oncle pendant son absence! Qui le +croirait?</p> + +<p><i>28 octobre</i>.—Le neveu a failli avouer, +tant on lui fait perdre la tête! Ah! ah! La +justice!</p> + +<p><i>15 novembre</i>.—On a des preuves accablantes +contre le neveu, qui devait hériter de +son oncle. Je présiderai les assises.</p> + +<p><i>25 janvier</i>.—A mort! à mort! à mort! Je +l'ai fait condamner à mort! Ah! ah! L'avocat +général a parlé comme un ange! Ah! ah! +Encore un. J'irai le voir exécuter!</p> + +<p><i>10 mars</i>.—C'est fini. On l'a guillotiné ce +matin. Il est très bien mort! très bien! Cela +m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir +trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli +comme un flot, comme un flot! Oh! si j'avais +pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle +ivresse de me coucher là -dessous, de recevoir +cela dans mes cheveux et sur mon visage, et +de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si +on savait!</p> + +<p>Maintenant j'attendrai, je puis attendre. +Il faudrait si peu de chose pour me laisser +surprendre.</p> + +<p>Le manuscrit contenait encore beaucoup de +pages, mais sans relater aucun crime nouveau.</p> + +<p>Les médecins aliénistes à qui on l'a confié, +affirment qu'il existe dans le monde beaucoup +de fous ignorés, aussi adroits et aussi +redoutables que ce monstrueux dément.</p> + +<br><br> +<a name="c9"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>TRIBUNAUX RUSTIQUES</h3> +<br><br> + + + +<p>La salle de la justice de paix de Gorgeville +est pleine de paysans, qui attendent, immobiles +le long des murs, l'ouverture de la +séance.</p> + +<p>Il y en a des grands et des petits, des gros +rouges et des maigres qui ont l'air taillés dans +une souche de pommiers. Ils ont posé par +terre leurs paniers et ils restent tranquilles, +silencieux, préoccupés par leur affaire. Ils +ont apporté avec eux des odeurs d'étable et +de sueur, de lait, aigre et de fumier. Des +mouches bourdonnent sons le plafond blanc. +On entend, par la porte ouverte, chanter les +coqs.</p> + +<p>Sur une sorte d'estrade s'étend une longue +table couverte d'un tapis vert. Un vieux +homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche. +Un gendarme, raide sur sa chaise, regarde +en l'air à l'extrémité droite. Et sur la muraille +nue, un grand Christ de bois, tordu dans +une pose douloureuse, semble offrir encore +sa souffrance éternelle pour la cause de ces +brutes aux senteurs de bêtes.</p> + +<p>M. le juge de paix entre enfin. Il est +ventru, coloré, et il secoue, dans son pas +rapide de gros homme pressé, sa grande robe +noire de magistrat; il s'assied, pose sa toque +sur la table et regarde l'assistance avec un +air de profond mépris.</p> + +<p>C'est un lettré de province et un bel esprit +d'arrondissement, un de ceux qui traduisent +Horace, goûtent les petits vers de Voltaire +et savent par coeur Vert-Vert ainsi que les +poésies grivoises de Parny.</p> + +<p>Il prononce:</p> + +<p>—Allons, Monsieur Potel, appelez les +affaires.</p> + +<p>Puis souriant, il murmure:</p> + +<p><i> Quidquid tentabam dicere versus erat.</i></p> + + +<p>Le greffier alors, levant son front chauve, +bredouille d'une voix inintelligible: «Madame +Victoire Bascule contre Isidore Paturon».</p> + +<p>Une énorme femme s'avance, une dame de +campagne, une dame de chef-lieu de canton, +avec un chapeau à rubans, une chaîne de +montre en feston sur le ventre, des bagues +aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes +comme des chandelles allumées.</p> + +<p>Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil +de connaissance où perce une raillerie, et dit:</p> + +<p>—Madame Bascule, articulez vos griefs.</p> + +<p>La partie adverse se tient de l'autre côté. +Elle est représentée par trois personnes. Au +milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, +joufflu comme une pomme et rouge comme +un coquelicot. A sa droite, sa femme toute +jeune, maigre, petite, pareille à une poule +cayenne, avec une tête mince et plate que +coiffe, comme une crête, un bonnet rose. +Elle a un oeil rond, étonné et colère, qui +regarde de côté comme celui des volailles. +A la gauche du garçon se tient son père, +vieux homme courbé, dont le corps tordu +disparaît dans sa blouse empesée, comme +sous une cloche.</p> + +<p>Mme Bascule s'explique:</p> + +<p>—Monsieur le juge de paix, voici quinze +ans que j'ai recueilli ce garçon. Je l'ai élevé +et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour +lui, j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, +il m'avait juré de ne pas me quitter, il m'en +a même fait un acte, moyennant lequel je lui +ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin +, qui vaut dans les six mille. Or, voilà +qu'une petite chose, une petite rien du tout, +une petite morveuse....</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX.—Modérez-vous, madame +Bascule.</p> + +<p>MADAME BASCULE.—Une petite... une +petite... je m'entends, lui a tourné la tête, +lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... +et il s'en va l'épouser ce sot, ce grand bête, +et il lui porte mon bien en mariage, mon +bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! +mais non.... J'ai un papier, le voilà .... Qu'il +me rende mon bien, alors. Nous avons fait un +acte de notaire pour le bien et un acte de +papier privé pour l'amitié. L'un vaut l'autre. +Chacun son droit, est-ce pas vrai?</p> + +<p>Elle tend au juge de paix un papier timbré +grand ouvert.</p> + +<p>ISIDORE PATURON.—C'est pas vrai.</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX.—Taisez-vous. Vous parlerez +à votre tour. (Il lit.)</p> + +<p>«Je soussigné, Isidore Paturon, promets +par la présente à Mme Bascule, ma bienfaitrice, +de ne jamais la quitter de mon vivant, +et de la servir avec dévouement.</p> + +<p>Gorgeville, le 8 août 1883.»</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX.—Il y a une croix comme +signature; vous ne savez donc pas écrire?</p> + +<p>ISIDORE.—Non, J'sais point.</p> + +<p>LE JUGE.—C'est vous qui l'avez faite, cette +croix?</p> + +<p>ISIDORE.—Non, c'est point mé.</p> + +<p>LE JUGE.—Qu'est-ce qui l'a faite, alors?</p> + +<p>ISIDORE.—C'est elle.</p> + +<p>LE JUGE.—Vous êtes prêt à jurer que vous +n'avez pas fait cette croix?</p> + +<p>ISIDORE, avec précipitation.—Sur la tête d'mon +pé, d'ma mé, d'mon grand-pé, de ma grand'-mé, +et du bon Dieu qui m'entend, je jure que +c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour +appuyer son serment.)</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX, riant.—Quels ont donc été vos rapports avec Mme +Bascule, ici présente?</p> + +<p>ISIDORE.—A ma servi de traînée. (Rires dans +l'auditoire.)</p> + +<p>LE JUGE.—Modérez vos expressions. Vous +voulez dire que vos relations n'ont pas été +aussi pures qu'elle le prétend.</p> + +<p>LE PÈRE PATURON, prenant la parole.—Il n'avait +point quinze ans, point quinze ans, m'sieu +l'juge, quant a m'a débouché....</p> + +<p>LE JUGE.—Vous voulez dire débauché?</p> + +<p>LE PÈRE.—Je sais ti mé? I n'avait point +quinze ans. Y en avait déjà ben quatre qu'a +l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme +un poulet gras, à l'faire crever de nourriture, +sauf votre respect. Et pi, quand l'temps fut +v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé....</p> + +<p>LE JUGE.—Dépravé.... Et vous avez laissé +faire?...</p> + +<p>LE PÈRE.—Celle-là ou ben une autre, fallait +ben qu'ça arrive!...</p> + +<p>LE JUGE.—Alors de quoi vous plaignez-vous?</p> + +<p>LE PÈRE.—De rien! Oh! me plains de rien +mé, de rien, seulement qu'i n'en veut pu, li, +qu'il est ben libre. Jé demande protection à +la loi.</p> + +<p>Mme BASCULE.—Ces gens m'accablent de +mensonges, monsieur le juge. J'en ai fait un +homme.</p> + +<p>LE JUGE.—Parbleu.</p> + +<p>Mme BASCULE.—Et il me renie, il m'abandonne, +il me vole mon bien....</p> + +<p>—C'est pas vrai, M'sieu l'juge. +J'voulus la quitter, v'là cinq ans, vu qu'elle +avait grossi d'excès, et que ça m'allait point. +Ça me déplaisait, quoi? Je li dis donc que +j'vas partir? Alors v'là qu'a pleure comme +une gouttière et qu'a me promet son bien du +Bec-de-Mortin pour rester quéque z'années, +rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui» +pardi! Quéque vous auriez fait, vous?</p> + +<p>Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, +heure pour heure. J'étais quitte. Chacun son +dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette +jusque-là , crie avec une voix perçante de perruche:)</p> + +<p>—Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge, +c'te meule, et dites-mé que ça valait bien ça?</p> + +<p>LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète:</p> + +<p>—Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule +s'affaisse sur le banc derrière elle, et se met à pleurer.)</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX, paternel.—Que voulez-vous; +chère dame, je n'y peux rien. Vous lui avez +donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte +parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui. +Il avait le droit incontestable de faire ce qu'il +a fait et de l'apporter en dot à sa femme. Je +n'ai pas à entrer dans les questions de... +de... délicatesse.... Je ne peux envisager +les faits qu'au point de vue de la loi. Je n'y +peux rien.</p> + +<p>LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.—J'pourrais +ti r'tourner cheuz nous?</p> + +<p>LE JUGE.—Parfaitement. (Ils s'en vont sous les +regards sympathiques des paysans, comme des gens dont +la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote sur son banc.)</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX, souriant.—Remettez-vous, +chère dame. Voyons, voyons, remettez-vous... +et... si j'ai un conseil à vous +donner, c'est de chercher un autre... un +autre élève....</p> + +<p>Mme BASCULE, à travers ses larmes.—Je n'en +trouverai pas... pas....</p> + +<p>LE JUGE.—Je regrette de ne pouvoir vous +en indiquer un. (Elle jette un regard désespéré vers +le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis elle se +lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, +cachant sa figure dans son mouchoir.)</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, +d'une voix goguenarde.—Calypso ne pouvait se +consoler du départ d'Ulysse. (Puis d'une voix +grave:)</p> + +<p>Appelez les affaires suivantes.</p> + +<p>LE GREFFIER bredouille.—Célestin Polyte +Lecacheur.—Prosper Magloire Dieulafait....</p> + + +<br><br> +<a name="c10"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>L'ÉPINGLE</h3> +<br><br> + + + + +<p>Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de +l'homme. C'était loin, bien loin d'ici, sur +une côte fertile et brûlante. Nous suivions, +depuis le matin, le rivage couvert de récoltes +et la mer bleue couverte de soleil. Des fleurs +poussaient tout près des vagues, des vagues +légères, si douces, endormantes. Il faisait +chaud; c'était une molle chaleur parfumée de +terre grasse, humide et féconde; on croyait +respirer des germes.</p> + +<p>On m'avait dit que, ce soir-là , je trouverais +l'hospitalité dans la maison du Français qui +habitait au bout d'un promontoire, dans un +bois d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais +encore. Il était arrivé un matin, dix ans plus +tôt; il avait acheté de la terre, planté des +vignes, semé des grains; il avait travaillé, +cet homme, avec passion, avec fureur. Puis +de mois en mois, d'année en année, agrandissant +son domaine, fécondant sans arrêt le +sol puissant et vierge, il avait ainsi amassé +une fortune par son labeur infatigable.</p> + +<p>Pourtant il travaillait toujours, disait-on. +Levé dès l'aurore, parcourant ses champs +jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il +semblait harcelé par une idée fixe, torturé +par l'insatiable désir de l'argent, que rien +n'endort, que rien n'apaise.</p> + +<p>Maintenant, il semblait très riche.</p> + +<p>Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. +Elle se dressait en effet au bout d'un +cap au milieu des orangers. C'était une large +maison carrée toute simple et dominant la +mer.</p> + +<p>Comme j'approchais, un homme à grande +barbe parut sur la porte. L'ayant salué, je lui +demandai un asile pour la nuit. Il me tendit +la main en souriant.</p> + +<p>—Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous.</p> + +<p>Il me conduisit dans une chambre, mit à +mes ordres un serviteur, avec une aisance +parfaite et une bonne grâce familière d'homme +du monde; puis il me quitta en disant:</p> + +<p>—Nous dînerons lorsque vous voudrez +bien descendre.</p> + +<p>Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur +une terrasse en face de la mer. Je lui parlai +d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! +Il souriait, répondant avec distraction:</p> + +<p>—Oui, cette terre est belle. Mais aucune +terre ne plaît loin de celle qu'on aime.</p> + +<p>—Vous regrettez la France?</p> + +<p>—Je regrette Paris.</p> + +<p>—Pourquoi n'y retournez-vous pas?</p> + +<p>—Oh! j'y reviendrai.</p> + +<p>Et, tout doucement, nous nous mîmes à +parler du monde français, des boulevards et +des choses de Paris. Il m'interrogeait en +homme qui a connu cela, me citait des noms, +tous les noms familiers sur le trottoir du +Vaudeville.</p> + +<p>—Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?</p> + +<p>—Toujours les mêmes, sauf les morts.</p> + +<p>Je le regardais avec attention, poursuivi +par un vague souvenir. Certes, j'avais vu +cette tête-là quelque part! Mais où? mais +quand? Il semblait fatigué, bien que vigoureux, +triste, bien que résolu. Sa grande barbe +blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il +la prenait près du menton et, la serrant dans +sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au +bout. Un peu chauve, il avait des sourcils +épais et une forte moustache qui se mêlait +aux poils des joues.</p> + +<p>Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la +mer, jetant sur la côte un brouillard de feu. +Les orangers en fleur exhalaient dans l'air +du soir leur arôme violent et délicieux. Lui +ne voyait rien que moi, et, le regard fixe, il +semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir +au fond de mon âme l'image lointaine, +aimée et connue du large trottoir ombragé, +qui va de la Madeleine à la rue Drouet.</p> + +<p>—Connaissez-vous Boutrelle?</p> + +<p>—Oui, certes.</p> + +<p>—Est-il bien changé?</p> + +<p>—Oui, tout blanc.</p> + +<p>—Et La Ridamie?</p> + +<p>—Toujours le même.</p> + +<p>—Et les femmes? Parlez-moi des femmes. +Voyons. Connaissez-vous Suzanne Verner?</p> + +<p>—Oui, très forte, finie.</p> + +<p>—Ah! Et Sophie Astier?</p> + +<p>—Morte.</p> + +<p>—Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....</p> + +<p>Mais il se tut brusquement. Puis, la voix +changée, la figure pâlie soudain, il reprit:</p> + +<p>—Non, il vaut mieux que je ne parle plus +de cela, ça me ravage.</p> + +<p>Puis, comme pour changer la marche de +son esprit, il se leva.</p> + +<p>—Voulez-vous rentrer?</p> + +<p>—Je veux bien.</p> + +<p>Et il me précéda dans sa maison.</p> + +<p>Les pièces du bas étaient énormes, nues, +tristes, semblaient abandonnées. Des assiettes +et des verres traînaient sur des tables, laissés +là par les serviteurs à peau basanée qui +rôdaient sans cesse dans cette vaste demeure. +Deux fusils pendaient à deux clous sur le +mur; et, dans les encoignures, on voyait des +bêches, des lignes de pêche, des feuilles de +palmier séchées, des objets de toute espèce +posés au hasard des rentrées et qui se trouvaient +à portée de la main pour le hasard des +sorties et des besognes.</p> + +<p>Mon hôte sourit:</p> + +<p>—C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un +exilé, dit-il, mais ma chambre est plus propre. +Allons-y.</p> + +<p>Je crus, en y entrant, pénétrer dans le +magasin d'un brocanteur, tant elle était remplie +de choses, de ces choses disparates, +bizarres et variées qu'on sent être des souvenirs. +Sur les murs deux jolis dessins de +peintres connus, des étoffes, des armes, épées +et pistolets, puis, juste au milieu du panneau +principal, un carré de satin blanc encadré +d'or.</p> + +<p>Surpris, je m'approchai pour voir, et +j'aperçus une épingle à cheveux piquée au +centre de l'étoffe brillante.</p> + +<p>Mon hôte posa sa main sur mon épaule:</p> + +<p>—Voilà , dit-il en souriant, la seule chose +que je regarde ici, et la seule que je voie +depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: +«Ce sabre est le plus beau jour de ma vie», +moi, je puis dire: «Cette épingle est toute +ma vie.»</p> + +<p>Je cherchais une phrase banale; je finis par +prononcer:</p> + +<p>—Vous avez souffert par une femme?</p> + +<p>Il reprit brusquement:</p> + +<p>—Dites que je souffre comme un misérable... +Mais venez sur mon balcon. Un nom +m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que +je n'ai point osé prononcer, car si vous +m'aviez répondu «morte», comme vous +avez fait pour Sophie Astier, je me serais +brûlé la cervelle, aujourd'hui même.</p> + +<p>Nous étions sortis sur le large balcon d'où +l'on voyait deux golfes, l'un à droite, et +l'autre à gauche, enfermés par de hautes +montagnes grises. C'était l'heure crépusculaire +où le soleil disparu n'éclaire plus la +terre que par les reflets du ciel.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?</p> + +<p>Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une +angoisse frémissante.</p> + +<p>Je souris:—Parbleu... et plus jolie que +jamais.</p> + +<p>—Vous la connaissez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Il hésitait:—Tout à fait...?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Il me prit la main:—Parlez-moi d'elle.</p> + +<p>—Mais je n'ai rien à en dire; c'est une +des femmes, ou plutôt une des filles les plus +charmantes et les plus cotées de Paris. Elle +mène une existence agréable et princière, +voilà tout.</p> + +<p>Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût +dit: «Je vais mourir.» Puis, brusquement:</p> + +<p>—Ah! pendant trois ans ce fut une existence +effroyable et délicieuse que la nôtre. J'ai failli +la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de me +crever les yeux avec cette épingle que vous +venez de voir. Tenez, regardez ce petit point +blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions! +Comment pourrais-je expliquer cette +passion-là ? Vous ne la comprendriez point.</p> + +<p>Il doit exister un amour simple, fait du +double élan de deux coeurs et de deux âmes; +mais il existe assurément un amour atroce, +cruellement torturant, fait de l'invincible enlacement +de deux êtres disparates qui se +détestent en s'adorant.</p> + +<p>Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais +quatre millions qu'elle a mangés de +son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués +avec un sourire doux qui semblait tomber +de ses yeux sur ses lèvres.</p> + +<p>Vous la connaissez? Elle a en elle quelque +chose d'irrésistible! Quoi? Je ne sais pas. +Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre +comme une vrille et reste en vous comme le +crochet d'une flèche? C'est plutôt ce sourire +doux, indifférent et séduisant, qui reste sur +sa face à la façon d'un masque. Sa grâce +lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle +comme un parfum, de sa taille longue, à +peine balancée quand elle passe, car elle +semble glisser plutôt que marcher, de sa voix +un peu traînante, jolie, et qui semble être la +musique de son sourire, de son geste aussi, +de son geste toujours modéré, toujours juste +et qui grise l'oeil tant il est harmonieux. +Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la +terre! Comme j'ai souffert! Car elle me trompait +avec tout le monde! Pourquoi? Pour +rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, +quand je la traitais de fille et de gueuse, elle +avouait tranquillement: «Est-ce que nous +sommes mariés?» disait-elle.</p> + +<p>Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à +elle que j'ai fini par la comprendre: cette +fille-là , c'est Manon Lescaut revenue. C'est +Manon qui ne pourrait pas aimer sans tromper, +Manon pour qui l'amour, le plaisir et +l'argent ne font qu'un. +Il se tut. Puis, après quelques minutes: +—Quand j'eus mangé mon dernier sou pour +elle, elle m'a dit simplement: «Vous comprenez, +mon cher, que je ne peux pas vivre +de l'air et du temps. Je vous aime beaucoup, +je vous aime plus que personne, mais +il faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.»</p> + +<p>—Et si je vous disais, pourtant, quelle vie +atroce j'ai menée à côté d'elle! Quand je la +regardais, j'avais autant envie de la tuer que +de l'embrasser. Quand je la regardais... je +sentais un besoin furieux d'ouvrir les bras, +de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en +elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide +et d'insaisissable qui me faisait l'exécrer; +et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais +tant. En elle, le Féminin, l'odieux et +affolant Féminin était plus puissant qu'en +aucune autre femme. Elle en était chargée, +surchargée comme d'un fluide grisant et +vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne +l'a jamais été.</p> + +<p>—Et tenez, quand je sortais avec elle, elle +posait son oeil sur tous les hommes d'une +telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun, +d'un seul regard. Cela m'exaspérait et +m'attachait à elle davantage, cependant. Cette +créature, rien qu'en passant dans la rue, +appartenait à tout le monde, malgré moi, +malgré elle, par le fait de sa nature même, +bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. +Comprenez-vous?</p> + +<p>Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, +il me semblait qu'on la possédait sous +mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, +en effet, la possédaient.</p> + +<p>Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je +l'aime plus que jamais!</p> + +<p>La nuit s'était répandue sur la terre. Un +parfum puissant d'orangers flottait dans l'air.</p> + +<p>Je lui dis:</p> + +<p>—La reverrez-vous?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en +terre qu'en argent, sept à huit cent mille +francs. Quand le million sera complet, je +vendrai tout et je partirai. J'en ai pour un an +avec elle—une bonne année entière.—Et +puis adieu, ma vie sera close.</p> + +<p>Je demandai:—Mais ensuite?</p> + +<p>—Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je +lui demanderai peut-être de me prendre +comme valet de chambre.</p> + + +<br><br> +<a name="c11"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>LES BÉCASSES</h3> +<br><br> + + + +<p>Ma chère amie, vous me demandez pourquoi +je ne rentre pas à Paris; vous vous +étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison +que je vais vous donner va, sans doute, +vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre +à Paris au moment du passage des bécasses?</p> + +<p>Certes, je comprends et j'aime assez cette +vie de la ville, qui va de la chambre au trottoir; +mais je préfère la vie libre, la rude vie +d'automne du chasseur. +A Paris, il me semble que je ne suis jamais +dehors; car les rues ne sont, en somme, que +de grands appartements communs, et sans +plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les +pieds sur des pavés de bois ou de pierre, le +regard borné partout par des bâtiments, sans +aucun horizon de verdure, de plaines ou de +bois? Dès milliers de voisins vous coudoient, +vous poussent, vous saluent et vous parlent; +et le fait de recevoir de l'eau sur un parapluie +quand il pleut ne suffit pas à me donner l'impression, +la sensation de l'espace.</p> + +<p>Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement +la différence du dedans et du dehors... +Mais ce n'est pas de cela que je veux vous +parler...</p> + +<p>Donc les bécasses passent.</p> + +<p>Il faut vous dire que j'habite une grande +maison normande, dans une vallée, auprès +d'une petite rivière, et que je chasse presque +tous les jours.</p> + +<p>Les autres jours, je lis; je lis même des +choses que les hommes de Paris n'ont pas le +temps de connaître, des choses très sérieuses, +très profondes, très curieuses, écrites par un +brave savant de génie, un étranger qui a passé +toute sa vie à étudier la même question et a +observé les mêmes faits relatifs à l'influence +du fonctionnement de nos organes sur notre +intelligence.</p> + +<p>Mais je veux vous parler des bécasses. Donc +mes deux amis, les frères d'Orgemol et moi, +nous restons ici pendant la saison de chasse, +en attendant les premiers froids. Puis, dès +qu'il gèle, nous partons pour leur ferme de +Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là +un petit bois délicieux, un petit bois divin, +où viennent loger toutes les bécasses qui passent.</p> + +<p>Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux +géants, ces deux Normands des premiers +temps, ces deux mâles de la vieille et puissante +race de conquérants qui envahit la +France, prit et garda l'Angleterre, s'établit +sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des +villes partout, passa comme un flot sur la +Sicile en y créant un art admirable, battit tous +les rois, pilla les plus fières cités, roula les +papes dans leurs ruses de prêtres et les joua, +plus madrés que ces pontifes italiens, et surtout +laissa des enfants dans tous les lits de la +terre. Les d'Orgemol sont deux Normands +timbrés au meilleur titre, ils ont tout des +Normands, la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux +blonds et les yeux couleur de la mer.</p> + +<p>Quand nous sommes ensemble, nous parlons +patois, nous vivons, pensons, agissons +en Normands, nous devenons des Normands +terriens plus paysans que nos fermiers.</p> + +<p>Or, depuis quinze jours, nous attendions +les bécasses.</p> + +<p>Chaque matin l'aîné, Simon, me disait: +«Hé, v'là l'vent qui passe à l'est, y va geler. +Dans deux jours, elles viendront.»</p> + +<p>Le cadet Gaspard, plus précis, attendait +que la gelée fût venue pour l'annoncer.</p> + +<p>Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre +dès l'aurore en criant:</p> + +<p>—Ça y est, la terre est toute blanche. Deux +jours comme ça et nous allons à Connelot.</p> + +<p>Deux jours plus tard, en effet, nous partions +pour Connelot. Certes, vous auriez ri +en nous voyant. Nous nous déplaçons dans +une étrange voiture de chasse que mon père +fit construire autrefois. Construire est le seul +mot que je puisse employer en parlant de ce +monument voyageur, ou plutôt de ce tremblement +de terre roulant. Il y a de tout là dedans: +caisses pour les provisions, caisses +pour les armes, caisses pour les malles, caisses +à claire-voie pour les chiens. Tout y est +à l'abri, excepté les hommes, perchés sur des +banquettes à balustrades, hautes comme un +troisième étage et portées par quatre roues +gigantesques. On parvient là -dessus comme +on peut, en se servant des pieds, des mains +et même des dents à l'occasion, car aucun +marchepied ne donne accès sur cet édifice.</p> + +<p>Donc, les deux d'Orgemol et moi nous +escaladons cette montagne, en des accoutrements +de Lapons. Nous sommes vêtus de +peaux de mouton, nous portons des bas de +laine énormes par-dessus nos pantalons, et +des guêtres par-dessus nos bas de laine; nous +avons des coiffures en fourrure noire et des +gants en fourrure blanche. Quand nous +sommes installés, Jean, mon domestique, nous +jette nos trois bassets, Pif, Paf et Moustache. +Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard +et Moustache à moi. On dirait trois petits +crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus, +avec des pattes torses, et tellement +velus qu'ils ont l'air de broussailles jaunes. +A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs +sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs +barbes. Jamais on ne les enferme dans les +chenils roulants de la voilure. Chacun de +nous garde le sien sous ses pieds pour avoir +chaud.</p> + +<p>Et nous voilà partis, secoués abominablement. +Il gelait, il gelait ferme. Nous étions +contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le +fermier, maître Picot, nous attendait devant +la porte. C'est aussi un gaillard, pas grand, +mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, +rusé comme un renard, toujours souriant, +toujours content et sachant faire argent +de tout.</p> + +<p>C'est grande fête pour lui, au moment des +bécasses.</p> + +<p>La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans +une cour à pommiers, entourée de quatre +rangs de hêtres qui bataillent toute l'année +contre le vent de mer.</p> + +<p>Nous entrons dans la cuisine où flambe un +beau feu en notre honneur.</p> + +<p>Notre table est mise tout contre la haute +cheminée où tourne et cuit, devant la flamme +claire, un gros poulet dont le jus coule dans +un plat de terre.</p> + +<p>La fermière alors nous salue, une grande +femme muette, très polie, tout occupée des +soins de la maison, la tête pleine d'affaires +et de chiffres, prix des grains, des volailles, +des moutons, des boeufs. C'est une femme +d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur +dans les environs.</p> + +<p>Au fond de la cuisine s'étend la grande +table où viendront s'asseoir tout à l'heure les +valets de tout ordre, charretiers, laboureurs, +goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces +gens mangeront en silence sous l'oeil actif de +la maîtresse, en nous regardant dîner avec +maître Picot, qui dira des blagues pour rire. +Puis, quand tout son personnel sera repu, +madame Picot prendra, seule, son repas rapide +et frugal sur un coin de table, en surveillant +la servante.</p> + +<p>Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son +monde.</p> + +<p>Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol +et moi, dans une chambre blanche, toute +nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement +nos trois lits, trois chaises et trois +cuvettes.</p> + +<p>Gaspard s'éveille toujours le premier, et +sonne une diane retentissante. En une demi-heure +tout le monde est prêt et on part avec +maître Picot qui chasse avec nous.</p> + +<p>Maître Picot me préfère à ses maîtres. +Pourquoi? sans doute parce que je ne suis +pas son maître. Donc nous voilà tous les +deux qui gagnons le bois par la droite, tandis +que les deux frères vont attaquer par la +gauche. Simon a la direction des chiens qu'il +traîne, tous les trois attachés au bout d'une +corde.</p> + +<p>Car nous ne chassons pas la bécasse, mais +le lapin. Nous sommes convaincus qu'il ne +faut pas chercher la bécasse, mais la trouver. +On tombe dessus et on la tue, voilà . Quand +on veut spécialement en rencontrer, on ne +les pince jamais. C'est vraiment une chose +belle et curieuse que d'entendre dans l'air +frais du matin, la détonation brève du fusil, +puis la voix formidable de Gaspard emplir +l'horizon et hurler: «Bécasse.—Elle y est.» +Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une +bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe +avec excès lorsqu'on sort les pièces du carnier, +au déjeuner de midi.</p> + +<p>Donc nous voilà , maître Picot et moi, dans +le petit bois dont les feuilles tombent avec un +murmure doux et continu, un murmure sec, +un peu triste, elles sont mortes. Il fait froid, +un froid léger qui pique les yeux, le nez, et +les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse +blanche le bout des herbes et la terre brune +des labourés. Mais on a chaud tout le long +des membres, sous la grosse peau de mouton. +Le soleil est gai dans l'air bleu, il ne +chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon +chasser au bois par les frais matins d'hiver.</p> + +<p>Là -bas, un chien jette un aboiement aigu. +C'est Pif. Je connais sa voix frêle. Puis, plus +rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et +Paf à son tour donne de la gueule. Que fait +donc Moustache? Ah! le voilà qui piaule +comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé +un lapin. Attention, maître Picot!</p> + +<p>Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent +encore, puis reviennent; nous suivons leurs +allées imprévues, en courant dans les petits +chemins, l'esprit en éveil, le doigt sur la +gâchette du fusil.</p> + +<p>Ils remontent vers la plaine, nous remontons +aussi. Soudain, une tache grise, une +ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire.</p> + +<p>La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et +j'aperçois sur l'herbe une pincée de poil blanc +qui remue. Alors je hurle de toute ma force: +«Lapin, lapin.—Il y est!» Et je le montre +aux trois chiens, aux trois crocodiles velus +qui me félicitent en remuant la queue; puis +s'en vont en chercher un autre.</p> + +<p>Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se +remit à japper. Le fermier dit: «Ça pourrait +bien être un lièvre, allons au bord de la +plaine.»</p> + +<p>Mais au moment où je sortais du bois, +j'aperçus, debout, à dix pas de moi, enveloppé +dans son immense manteau jaunâtre, +coiffé d'un bonnet de laine, et tricotant toujours +un bas, comme font les bergers chez +nous, le pâtre de maître Picot, Gargan, le +muet. Je lui dis, selon l'usage: «Bonjour, +pasteur.» Et il leva la main pour me saluer, +bien qu'il n'eût pas entendu ma voix; mais il +avait vu le mouvement de mes lèvres.</p> + +<p>Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. +Depuis quinze ans je le voyais chaque +automne, debout au bord ou au milieu +d'un champ, le corps immobile, et ses mains +tricotant toujours. Son troupeau le suivait +comme une meute, semblait obéir à son oeil. +Maître Picot me serra le bras: +—Vous savez que le berger a tué sa femme. +Je fus stupéfait:—Gargan? Le sourd-muet?</p> + +<p>—Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. +Je vas vous conter ça.</p> + +<p>Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur +savait cueillir les mots sur la bouche de son +maître comme s'il les eût entendus. Il ne +comprenait que lui; mais, en face de lui, il +n'était plus sourd; et le maître, par contre, +devinait comme un sorcier toutes les intentions +de la pantomime du muet, tous les gestes +de ses doigts, les plis de ses joues et les reflets +de ses yeux.</p> + +<p>Voici cette simple histoire, sombre fait +divers, comme il s'en passe aux champs, quelquefois.</p> + +<p>Gargan était fils d'un marneux, d'un de +ces hommes qui descendent dans les marnières +pour extraire cette sorte de pierre +molle, blanche et fondante, qu'on sème sur +les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait +élevé à garder des vaches le long des fossés +des routes.</p> + +<p>Puis, recueilli par le père de Picot, il était +devenu berger de la ferme. C'était un excellent +berger, dévoué, probe, et qui savait +replacer les membres démis, bien que personne +ne lui eût jamais rien appris.</p> + +<p>Quand Picot prit la ferme à son tour, +Gargan avait trente ans et en paraissait quarante. +Il était haut, maigre et barbu, barbu +comme un patriarche.</p> + +<p>Or, vers cette époque, une bonne femme +du pays, très pauvre, la Martel, mourut, laissant +une fillette de quinze ans, qu'on appelait +la Goutte à cause de son amour immodéré +pour l'eau-de-vie.</p> + +<p>Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa +à de menues besognes, la nourrissant +sans la payer, en échange de son travail. Elle +couchait sous la grange, dans l'étable ou dans +l'écurie, sur la paille ou sur le fumier, quelque +part, n'importe où, car on ne donne pas +un lit à ces va-nu-pieds. Elle couchait donc +n'importe où, avec n'importe qui, peut-être +avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva +que, bientôt, elle s'adonna avec le sourd et +s'accoupla avec lui d'une façon continue. +Comment s'unirent ces deux misères? Comment +se comprirent-elles? Avait-il jamais +connu une femme avant cette rôdeuse de +granges, lui qui n'avait jamais causé avec +personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans +sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière, +au bord d'un chemin? On ne sait pas. +On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient +ensemble comme mari et femme.</p> + +<p>Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva +même cet accouplement naturel.</p> + +<p>Mais voilà que le curé apprit cette union +sans messe et se fâcha. Il fit des reproches à +madame Picot, inquiéta sa conscience, la +menaça de châtiments mystérieux. Que faire?</p> + + +<p>C'était bien simple. On allait les marier à l'église +et à la mairie. Ils n'avaient rien ni l'un ni +l'autre: lui, pas une culotte entière; elle, pas +un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait +à ce que la loi et la religion fussent satisfaites. +On les unit, en une heure, devant maire +et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.</p> + +<p>Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans +le pays (pardon pour ce vilain mot!) de faire +cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût +marié, personne ne songeait à coucher avec +la Goutte; et, maintenant, chacun voulait son +tour, histoire de rire. Tout le monde y passait +pour un petit verre, derrière le dos du mari. +L'aventure fit même tant de bruit aux environs +qu'il vint des messieurs de Goderville +pour voir ça.</p> + +<p>Moyennant un demi-litre, la Goutte leur +donnait le spectacle avec n'importe qui, dans +un fossé, derrière un mur, tandis qu'on +apercevait, en même temps, la silhouette immobile +de Gargan, tricotant un bas à cent pas +de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on +riait à s'en rendre malade dans tous les cafés +de la contrée; on ne parlait que de ça, le soir, +devant le feu; on s'abordait sur les routes en +se demandant: «As-tu payé la goutte à la +Goutte?» On savait ce que cela voulait dire.</p> + +<p>Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà +qu'un jour, le gars Poirot, de Sasseville, +appela d'un signe la femme à Gargan derrière +une meule en lui faisant voir une bouteille +pleine. Elle comprit et accourut en riant; or, +à peine étaient-ils occupés à leur besogne +criminelle que le pâtre tomba sur eux comme +s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit, à +cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis +que le muet, avec des cris de bête, serrait la +gorge de sa femme.</p> + +<p>Des gens accoururent qui travaillaient dans +la plaine. Il était trop tard; elle avait la langue +noire, les yeux sortis de la tête; du sang +lui coulait par le nez. Elle était morte.</p> + +<p>Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. +Comme il était muet, Picot lui servait d'interprète. +Les détails de l'affaire amusèrent +beaucoup l'auditoire. Mais le fermier n'avait +qu'une idée: c'était de faire acquitter son +pasteur, et il s'y prenait en matin.</p> + +<p>Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd +et celle de son mariage; puis, quand il en vint +au crime, il interrogea lui-même l'assassin.</p> + +<p>Toute l'assistance était silencieuse.</p> + +<p>Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu +qu'elle te trompait?» Et, en même temps, il +mimait sa question avec les yeux.</p> + +<p>L'autre fit «non» de la tête.</p> + +<p>—«T'étais couché dans la meule quand tu +l'as surpris?» Et il faisait le geste d'un homme +qui aperçoit une chose dégoûtante.</p> + +<p>L'autre fit «oui» de la tête.</p> + +<p>Alors, le fermier, imitant les signes du +maire qui marie, et du prêtre qui unit au nom +de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait +tué sa femme parce qu'elle était liée à lui devant +les hommes et devant le ciel.</p> + +<p>Le berger fit «oui» de la tête.</p> + +<p>Picot lui dit: «Allons, montre comment +c'est arrivé?»</p> + +<p>Alors, le sourd mima lui-même toute la +scène. Il montra qu'il dormait dans la meule; +qu'il s'était réveillé en sentant remuer la +paille, qu'il avait regardé tout doucement, et +qu'il avait vu la chose.</p> + +<p>Il s'était dressé, entre les deux gendarmes, +et, brusquement, il imita le mouvement obscène +du couple criminel enlacé devant lui.</p> + +<p>Un rire tumultueux s'éleva dans la salle, +puis s'arrêta net; car le berger, les yeux +hagards, remuant sa mâchoire et sa grande +barbe comme s'il eût mordu quelque chose, +les bras tendus, la tête en avant, répétait l'action +terrible du meurtrier qui étrangle un être.</p> + +<p>Et il hurlait affreusement, tellement affolé +de colère qu'il croyait la tenir encore et que +les gendarmes furent obligés de le saisir et de +l'asseoir de force pour le calmer.</p> + +<p>Un grand frisson d'angoisse courut dans +l'assistance. Alors maître Picot, posant la +main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement: +«Il a de l'honneur, cet homme-là .»</p> + +<p>Et le berger fut acquitté.</p> + +<p>Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais, +fort ému, la fin de cette aventure que je vous +ai racontée en termes bien grossiers, pour ne +rien changer au récit du fermier, quand un +coup de fusil éclata au milieu du bois; et la +vois formidable de Gaspard gronda dans le +vent comme un coup de canon.</p> + +<p>—Bécasse. Elle y est.</p> + +<p>Et voilà comment j'emploie mon temps à +guetter des bécasses qui passent tandis que +vous allez aussi voir passer au bois les premières +toilettes d'hiver.</p> + + +<br><br> +<a name="c12"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>EN WAGON</h3> +<br><br> + +<p>Le soleil allait disparaître derrière la grande +chaîne dont le puy de Dôme est le géant, et +l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde +vallée de Royat.</p> + +<p>Quelques personnes se promenaient dans +le parc, autour du kiosque de la musique. +D'autres demeuraient encore assises, par +groupes, malgré la fraîcheur du soir.</p> + +<p>Dans un de ces groupes on causait avec +animation, car il était question d'une grave +affaire qui tourmentait beaucoup mesdames +de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.</p> + +<p>Dans quelques jours allaient commencer les +vacances, et il s'agissait de faire venir leurs +fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains.</p> + +<p>Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre +elles-mêmes le voyage pour ramener +leurs descendants, et elles ne connaissaient +justement personne qu'elles pussent charger +de ce soin délicat. On touchait aux derniers +jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient, +sans trouver, un nom qui leur offrît +les garanties désirées.</p> + +<p>Leur embarras s'augmentait de ce qu'une +vilaine affaire de moeurs avait eu lieu quelques +jours auparavant dans un wagon. Et ces +dames demeuraient persuadées que toutes les +filles de la capitale passaient leur existence +dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare +de Lyon. Les échos de <i>Gil Blas</i>, d'ailleurs, au +dire M. de Bridoie, signalaient la présence à +Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de +toutes les horizontales connues et inconnues. +Pour y être, elles avaient dû y venir en wagon; +et elles s'en retournaient indubitablement +encore en wagon; elles devaient même s'en +retourner sans cesse pour revenir tous les +jours. C'était donc un va-et-vient continu +d'impures sur cette maudite ligne. Ces dames +se désolaient que l'accès des gares ne fût pas +interdit aux femmes suspectes.</p> + +<p>Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, +Gontran de Vaulacelles treize ans et Roland +de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient +pas, cependant, exposer leurs chers +enfants au contact de pareilles créatures. Que +pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, +que pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient +une journée entière, ou une nuit, dans un +compartiment qui enfermerait, peut-être, une +ou deux de ces drôlesses avec un ou deux de +leurs compagnons?</p> + +<p>La situation semblait sans issue, quand +madame de Martinsec vint à passer. Elle s'arrêta +pour dire bonjour à ses amies qui lui +racontèrent leurs angoisses.</p> + +<p>—Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je +vais vous prêter l'abbé. Je peux très bien m'en +passer pendant quarante-huit heures. L'éducation +de Rodolphe ne sera pas compromise +pour si peu. Il ira chercher vos enfants et vous +les ramènera.</p> + +<p>Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un +jeune prêtre, fort instruit, précepteur de Rodolphe +de Martinsec, irait à Paris, la semaine +suivante, chercher les trois jeunes gens.</p> + +<p>L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait +à la gare de Lyon le dimanche matin +pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide +de huit heures, le nouveau rapide-direct organisé +depuis quelques jours seulement, sur la +réclamation générale de tous les baigneurs +de l'Auvergne.</p> + +<p>Il se promenait sur le quai de départ, suivi de +ses collégiens, comme une poule de ses poussins, +et il cherchait un compartiment vide ou +occupé par des gens d'aspect respectable, car +il avait l'esprit hanté par toutes les recommandations +minutieuses que lui avaient faites +mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de +Bridoie.</p> + +<p>Or il aperçut tout à coup devant une portière +un vieux monsieur et une vieille dame +à cheveux blancs qui causaient avec une autre +dame installée dans l'intérieur du wagon. Le +vieux monsieur était officier de la Légion +d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le +plus comme il faut. «Voici mon affaire,» +pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et +les suivit.</p> + +<p>La vieille dame disait:</p> + +<p>—Surtout soigne-toi bien, mon enfant.</p> + +<p>La jeune répondit:</p> + +<p>—Oh! oui, maman, ne crains rien.</p> + +<p>—Appelle le médecin aussitôt que tu te +sentiras souffrante.</p> + +<p>—Oui, oui, maman.</p> + +<p>—Allons, adieu, ma fille.</p> + +<p>—Adieu, maman.</p> + +<p>Il y eut une longue embrassade, puis un +employé ferma les portières et le train se mit +en route.</p> + +<p>Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait +de son adresse, et il se mit à causer avec les +jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait +été convenu, le jour de son départ, que madame +de Martinsec l'autoriserait à donner des répétitions +pendant toutes les vacances à ces trois +garçons, et il voulait sonder un peu l'intelligence +et le caractère de ses nouveaux élèves.</p> + +<p>Roger de Sarcagnes, le plus grand, était +un de ces hauts collégiens poussés trop vite, +maigres et pâles, et dont les articulations ne +semblent pas tout à fait soudées. Il parlait +lentement, d'une façon naïve.</p> + +<p>Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait +tout petit, trapu, et il était malin, +sournois, mauvais et drôle. Il se moquait +toujours de tout le monde, avait des mots de +grande personne, des répliques à double sens +qui inquiétaient ses parents.</p> + +<p>Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne +paraissait montrer aucune aptitude pour rien: +C'était une bonne petite bête qui ressemblerait +à son papa.</p> + +<p>L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient +sous ses ordres pendant ces deux mois d'été: +et il leur fit un sermon bien senti sur leurs +devoirs envers lui, sur la façon dont il entendait +les gouverner, sur la méthode qu'il emploierait +envers eux.</p> + +<p>C'était un abbé d'âme droite et simple, un +peu phraseur et plein de systèmes.</p> + +<p>Son discours fut interrompu par un profond +soupir que poussa leur voisine. Il tourna la +tête vers elle. Elle demeurait assise dans +son coin, les yeux fixes, les joues un peu +pâles. L'abbé revint à ses disciples.</p> + +<p>Le train roulait à toute vitesse, traversait +des plaines, des bois, passait sous des ponts +et sur des ponts, secouait de sa trépidation +frémissante le chapelet de voyageurs enfermés +dans les wagons.</p> + +<p>Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait +l'abbé Lecuir sur Royat, sur les amusements +du pays. Y avait-il une rivière? +Pouvait-on pêcher? Aurait-il un cheval, comme +l'autre année? etc.</p> + +<p>La jeune femme, tout à coup, jeta une +sorte de cri, un «ah!» de souffrance vite +réprimé.</p> + +<p>Le prêtre, inquiet, lui demanda:</p> + +<p>—Vous sentez-vous indisposée, madame?</p> + +<p>—Elle répondit:—Non, non, monsieur +l'abbé, ce n'est rien, une légère douleur, ce +n'est rien. Je suis un peu malade depuis +quelque temps, et le mouvement du train me +fatigue. Sa figure était devenue livide, en effet.</p> + +<p>Il insista:—Si je puis quelque chose +pour vous, madame?...</p> + +<p>—Oh! non,—rien du tout,—monsieur +l'abbé. Je vous remercie.</p> + +<p>Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves, +les préparant à son enseignement et à sa +direction.</p> + +<p>Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait +de temps en temps, puis repartait. La jeune +femme, maintenant, paraissait dormir et elle +ne bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien +que le jour fût plus qu'à moitié écoulé, elle +n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait:</p> + +<p>«Cette personne doit être bien souffrante.</p> + +<p>Il ne restait plus que deux heures de route +pour atteindre Clermont-Ferrand, quand la +voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle +s'était laissée presque tomber de sa banquette +et, appuyée sur les mains, les yeux hagards, +les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon +Dieu! oh! mon Dieu!»</p> + +<p>L'abbé s'élança:</p> + +<p>—Madame... madame... madame, qu'avez-vous?</p> + +<p>Elle balbutia:—Je... je... crois que... que... +que je vais accoucher. Et elle commença +aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle +poussait une longue clameur affolée qui semblait +déchirer sa gorge au passage, une clameur +aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre +disait l'angoisse de son âme et la torture de +son corps.</p> + +<p>Le pauvre prêtre éperdu, debout devant +elle, ne savait que faire, que dire, que tenter, +et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais... +Mon Dieu, si je savais!» Il était rouge +jusqu'au blanc des yeux; et ses trois élèves +regardaient avec stupeur cette femme étendue +qui criait.</p> + +<p>Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras +sur sa tête, et son flanc eut une secousse +étrange, une convulsion qui la parcourut.</p> + +<p>L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir +devant lui privée de secours et de soins, par +sa faute. Alors il dit d'une vois résolue: +—Je vais vous aider, madame. Je ne sais +pas... mais je vous aiderai comme je pourrai. +Je dois mon assistance à toute créature qui +souffre.</p> + +<p>Puis, s'étant retourné vers les trois gamins, +il cria:</p> + +<p>—Vous—vous allez passer vos têtes +à la portière; et si un de vous se retourne, il +me copiera mille vers de Virgile.</p> + +<p>Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça +les trois têtes, ramena contre le cou les rideaux +bleus, et il répéta:</p> + +<p>—Si vous faites seulement un mouvement, +vous serez privés d'excursions pendant +toutes les vacances. Et n'oubliez point que +je ne pardonne jamais, moi.</p> + +<p>Et il revint vers la jeune femme, en relevant +les manches de sa soutane.</p> + +<p>Elle gémissait toujours, et, par moments, +hurlait. L'abbé, la face cramoisie, l'assistait, +l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il +levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient +des regards furtifs, vite détournés, vers +la mystérieuse besogne accomplie par leur +nouveau précepteur.</p> + +<p>—Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez +vingt fois le verbe «désobéir»!—criait-il.</p> + +<p>—Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois.</p> + +<p>Soudain la jeune femme cessa sa plainte +persistante, et presque aussitôt un cri bizarre +et léger qui ressemblait à un aboiement et à +un miaulement fit retourner, d'un seul élan, +les trois collégiens persuadés qu'ils venaient +d'entendre un chien nouveau né.</p> + +<p>L'abbé tenait dans ses mains un petit +enfant tout nu. Il le regardait avec des yeux +effarés; il semblait content et désolé, prêt à +rire et prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant +sa figure exprimait de choses par le jeu rapide +des yeux, des lèvres et des joues.</p> + +<p>Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses +élèves une grande nouvelle:</p> + +<p>—C'est un garçon.</p> + +<p>Puis aussitôt il reprit:</p> + +<p>—Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la +bouteille d'eau qui est dans le +filet.—Bien.—Débouchez-la.—Très bien.—Versez-m'en +quelques gouttes dans la main, seulement +quelques gouttes.—Parfait.</p> + +<p>Et il répandit cette eau sur le front nu du +petit être qu'il portait, en prononçant:</p> + +<p>«Je te baptise, au nom du Père, du Fils +et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.»</p> + +<p>Le train entrait en gare de Clermont. La +figure de madame de Bridoie apparut à la +portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta +la frêle bête humaine qu'il venait de +cueillir, en murmurant: «C'est madame qui +vient d'avoir un petit accident en route.»</p> + +<p>Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans +un égout; et, les cheveux mouillés de sueur, +le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait: +«Ils n'ont rien vu—rien du tout,—j'en +réponds.—Ils regardaient tous trois par la +portière.—J'en réponds,—ils n'ont rien vu.»</p> + +<p>Et il descendit du compartiment avec +quatre garçons au lieu de trois qu'il était allé +chercher, tandis que mesdames de Bridoie, +de Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient +des regards éperdus, sans trouver un +seul mot à dire.</p> + +<p>Le soir, les trois familles dînaient ensemble +pour fêter l'arrivée des collégiens. Mais on +ne parlait guère; les pères, les mères et les +enfants eux-mêmes semblaient préoccupés.</p> + +<p>Tout à coup, le plus jeune, Roland de +Bridoie, demanda:</p> + +<p>—Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé, +ce petit garçon?</p> + +<p>La mère ne répondit pas directement.</p> + +<p>—Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles +avec tes questions.</p> + +<p>Il se tut quelques minutes, puis reprit:</p> + +<p>—Il n'y avait personne que cette dame qui +avait mal au ventre. C'est donc que l'abbé est +prestidigitateur, comme Robert Houdin qui +fait venir un bocal de poissons sous un tapis.</p> + +<p>—Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui +l'a envoyé.</p> + +<p>—Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je +n'ai rien vu, moi. Est-il entré par la portière, +dis?</p> + +<p>Madame de Bridoie, impatientée, répliqua: +—Voyons, c'est fini, tais-toi. Il est venu sous +un chou comme tous les petits enfants. Tu le +sais bien.</p> + +<p>—Mais il n'y avait pas de chou dans le +wagon?</p> + +<p>Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait +avec un air sournois, sourit et dit:</p> + +<p>—Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que +monsieur l'abbé qui l'a vu.</p> + + +<br><br> +<a name="c13"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>ÇA IRA</h3> +<br><br> + + + + +<p>J'étais descendu à Barviller uniquement +parce que j'avais lu dans un guide (je ne +sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens, +un Téniers, un Ribera.</p> + +<p>Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai +à l'hôtel de l'Europe, que le guide affirme +excellent, et je repartirai le lendemain.</p> + +<p>Le musée était fermé: on ne l'ouvre que +sur la demande des voyageurs; il fut donc +ouvert à ma requête, et je pus contempler +quelques croûtes attribuées par un conservateur +fantaisiste aux premiers maîtres de la +peinture.</p> + +<p>Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant +absolument rien à faire, dans une longue rue +de petite ville inconnue, bâtie au milieu de +plaines interminables, je parcourus cette +<i>artère</i>, j'examinai quelques pauvres magasins; +puis, comme il était quatre heures, je +fus saisi par un de ces découragements qui +rendent fous les plus énergiques.</p> + +<p>Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais +payé cinq cents francs l'idée d'une distraction +quelconque! Me trouvant à sec d'inventions, +je me décidai, tout simplement, à fumer un +bon cigare et je cherchai le bureau de tabac. +Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge, +j'entrai. La marchande me tendit plusieurs +boites au choix; ayant regardé les cigares, +que je jugeai détestables, je considérai, par +hasard, la patronne.</p> + +<p>C'était une femme de quarante-cinq ans +environ, forte et grisonnante. Elle avait une +figure grasse, respectable, en qui il me sembla +trouver quelque chose de familier. Pourtant +je ne connaissais point cette dame? Non, +je ne la connaissais pas assurément? Mais ne +se pouvait-il faire que je l'eusse rencontrée? +Oui, c'était possible! Ce visage-là devait être +une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance +perdue de vue, et changée, engraissée +énormément sans doute?</p> + +<p>Je murmurai:</p> + +<p>—Excusez-moi, madame, de vous examiner +ainsi, mais il me semble que je vous +connais depuis longtemps.</p> + +<p>Elle répondit en rougissant:</p> + +<p>—C'est drôle... Moi aussi.</p> + +<p>Je poussai un cri:—Ah! Ça ira!</p> + +<p>Elle leva ses deux mains avec un désespoir +comique, épouvantée de ce mot et balbutiant:</p> + +<p>—Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis +soudain elle s'écria à son tour:—Tiens, +c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec +frayeur si on ne l'avait point écoutée. Mais +nous étions seuls, bien seuls!</p> + +<p>«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître +«<i>Ça ira</i>», la pauvre <i>Ça ira</i>, la maigre +<i>Ça ira</i>, la désolée <i>Ça ira</i>, dans cette tranquille +et grasse fonctionnaire du gouvernement?</p> + +<p><i>Ça ira</i>! Que de souvenirs s'éveillèrent +brusquement en moi: Bougival, La Grenouillère, +Chatou, le restaurant Fournaise, les +longues journées en yole au bord des berges, +dix ans de ma vie passés dans ce coin de pays, +sur ce délicieux bout de rivière.</p> + +<p>Nous étions alors une bande d'une douzaine, +habitant la maison Galopois, à Chatou, +et vivant là d'une drôle de façon, toujours à +moitié nus et à moitié gris. Les moeurs des +canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces +messieurs portent des monocles.</p> + +<p>Or notre bande possédait une vingtaine de +canotières, régulières et irrégulières. Dans +certains dimanches, nous en avions quatre; +dans certains autres, nous les avions toutes. +Quelques-unes étaient là , pour ainsi dire, à +demeure, les autres venaient quand elles +n'avaient rien de mieux à faire. Cinq ou six +vivaient sur le commun, sur les hommes sans +femmes, et, parmi celles-là , <i>Ça ira</i>. +C'était une pauvre fille maigre et qui boitait. +Cela lui donnait des allures de sauterelle. +Elle était timide, gauche, maladroite en tout +ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait avec +crainte, au plus humble, au plus inaperçu, +au moins riche de nous, qui la gardait un +jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment +s'était-elle trouvée parmi nous, personne +ne le savait plus. L'avait-on rencontrée, +un soir de pochardise, au bal des Canotiers et +emmenée dans une de ces rafles de femmes +que nous faisions souvent? L'avions-nous +invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise +à une petite table, dans un coin. Aucun de +nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait +partie de la bande.</p> + +<p>Nous l'avions baptisée <i>Ça ira</i>, parce qu'elle +se plaignait toujours de la destinée, de sa +malechance, de ses déboires. On lui disait +chaque dimanche: «Eh bien, <i>Ça ira</i>, ça +va-t-il?» Et elle répondait toujours: «Non, +pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux +un jour.»</p> + +<p>Comment ce pauvre être disgracieux et +gauche était-il arrivé à faire le métier qui +demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse +et de beauté? Mystère. Paris, d'ailleurs, est +plein de filles d'amour laides à dégoûter +un gendarme.</p> + +<p>Que faisait-elle pendant les six autres jours +de la semaine? Plusieurs fois, elle nous avait +dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions, +indifférents à son existence.</p> + +<p>Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue. +Notre groupe s'était émietté peu à peu, laissant +la place à une autre génération, à qui +nous avions aussi laissé <i>Ça ira</i>. Je l'appris en +allant déjeuner chez Fournaise de temps en +temps.</p> + +<p>Nos successeurs, ignorant pourquoi nous +l'avions baptisée ainsi, avaient cru à un nom +d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils +avaient cédé à leur tour leurs canots et quelques +canotières à là génération suivante. (Une +génération de canotiers vit, en général, trois +ans sur l'eau, puis quitte la Seine pour entrer +dans la magistrature, la médecine ou la politique).</p> + +<p>Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus +tard, Zara s'était encore modifié en Sarah. +On la crut alors israélite.</p> + +<p>Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient +donc tout simplement «La Juive».</p> + +<p>Puis elle disparut.</p> + +<p>Et voilà que je la retrouvais marchande de +tabac à Barviller.</p> + +<p>Je lui dis:</p> + +<p>—Eh bien, ça va donc, à présent?</p> + +<p>Elle répondit: Un peu mieux.</p> + +<p>Une curiosité me saisit de connaître la vie +de cette femme. Autrefois je n'y aurais point +songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué, +attiré, tout à fait intéressé. Je lui demandai:</p> + +<p>—Comment as-tu fait pour avoir de la +chance?</p> + +<p>—Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme +je m'y attendais le moins.</p> + +<p>—Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée?</p> + +<p>—Oh non!</p> + +<p>—Où ça donc?</p> + +<p>—A Paris, dans l'hôtel que j'habitais.</p> + +<p>—Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place +à Paris.</p> + +<p>—Oui, j'étais chez madame Ravelet.</p> + +<p>—Qui ça, madame Ravelet?</p> + +<p>—Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—La modiste, la grande modiste de la rue +de Rivoli.</p> + +<p>Et la voilà qui se met à me raconter mille +choses de sa vie ancienne, mille choses secrètes +de la vie parisienne, l'intérieur d'une +maison de modes, l'existence de ces demoiselles, +leurs aventures, leurs idées, toute +l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier +de trottoir qui chasse par les rues, le matin, +en allant au magasin, le midi, en flânant, nu-tête, +après le repas, et le soir en montant chez +elle.</p> + +<p>Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:</p> + +<p>—Si tu savais comme on est canaille... +et comme on en fait de roides. Nous nous les +racontions chaque jour. Vrai, on se moque +des hommes, tu sais!</p> + +<p>Moi, la première rosserie que j'ai faite, +c'est au sujet d'un parapluie. J'en avais un +vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse. +Comme je le fermais en arrivant, un +jour de pluie, voilà la grande Louise qui me +dit:—Comment! tu oses sortir avec ça!</p> + +<p>—Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce +moment, les fonds sont bas.</p> + +<p>Ils étaient toujours bas, les fonds!</p> + +<p>Elle me répond:—Vas en chercher un à +la Madeleine.</p> + +<p>Moi, ça m'étonne.</p> + +<p>Elle reprend:—C'est là que nous les +prenons, toutes; on en a autant qu'on veut. +Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.</p> + +<p>Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine. +Nous trouvons le sacristain et nous lui +expliquons comment nous avons oublié un +parapluie la semaine d'avant. Alors il nous +demande si nous nous rappelons son manche, +et je lui fais l'explication d'un manche avec +une pomme d'agate. Il nous introduit dans +une chambre où il y avait plus de cinquante +parapluies perdus; nous les regardons tous +et nous ne trouvons pas le mien; mais moi +j'en choisis un beau, un très beau, à manche +d'ivoire sculpté. Louise est allée le réclamer +quelques jours après. Elle l'a décrit avant de +l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance.</p> + +<p>Pour faire ça, on s'habillait très chic.»</p> + +<p>Et elle riait en ouvrant et laissant retomber +le couvercle à charnières de la grande boîte +à tabac.</p> + +<p>Elle reprit:—Oh! on en avait des tours, et on +en avait de si drôles. Tiens, nous étions cinq +à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien, +Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, +et elle avait un amant au conseil d'État. Ça +ne l'empêchait pas de lui en faire porter joliment. +Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous +ne savez pas, nous allons en faire une bien +bonne.» Et elle nous conta son idée.</p> + +<p>Tu sais, Irma, elle avait une tournure a +troubler la tête de tous les hommes, et puis +une taille, et puis des hanches qui leur faisaient +venir l'eau à la bouche. Donc, elle imagina +de nous faire gagner cent francs à chacune +pour nous acheter des bagues, et elle arrangea +la chose que voici:</p> + +<p>Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là , +les autres non plus; ça n'allait guère, nous +gagnions cent francs par mois au magasin, +rien de plus. Il fallait trouver. Je sais bien +que nous avions chacune deux ou trois amants +habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. +A la promenade de midi, il arrivait +quelquefois qu'on amorçait un monsieur qui +revenait le lendemain; on le faisait poser +quinze jours, et puis on cédait. Mais ces +hommes-là , ça ne rapporte jamais gros. Ceux +de Chatou, c'était pour le plaisir. Oh! si tu +savais les ruses que nous avions; vrai, c'était +à mourir de rire. Donc, quand Irma nous +proposa de nous faire gagner cent francs, nous +voilà toutes allumées. C'est très vilain ce que +je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu +connais la vie, toi, et puis quand on est resté +quatre ans à Chatou....</p> + +<p>Donc elle nous dit: «Nous allons lever au +bal de l'Opéra ce qu'il y a de mieux à Paris +comme hommes, les plus distingués et les +plus riches. Moi, je les connais.»</p> + +<p>Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était +vrai; parce que ces hommes-là ne sont pas +faits pour les modistes, pour Irma oui, mais +pour nous, non. Oh! elle était d'un chic, cette +Irma. Tu sais, nous avions coutume de dire +à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il +l'aurait certainement épousée.</p> + +<p>Pour lors, elle nous fit habiller de ce que +nous avions de mieux et elle nous dit: «Vous, +vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester +chacune dans un fiacre dans les rues voisines. +Un monsieur viendra qui montera dans votre +voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez +le plus gentiment que vous pourrez; et +puis vous pousserez un grand cri pour montrer +que vous vous êtes trompée, que vous en +attendiez un autre. Ça allumera le pigeon de +voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra +rester par force; vous résisterez, vous ferez +les cent coups pour le chasser... et puis... +vous irez souper avec lui... Alors il vous devra +un bon dédommagement.</p> + +<p>Tu ne comprends point encore, n'est-ce +pas? Eh bien, voici ce qu'elle fit, la rosse.</p> + +<p>Elle nous fit monter toutes les quatre dans +quatre voitures, des voitures de cercle, des +voitures bien comme il faut, puis elle nous +plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, +elle alla au bal, toute seule. Comme elle connaissait, +par leur nom, les hommes les plus +marquants de Paris, parce que la patronne +fournissait leurs femmes, elle en choisit d'abord +un pour l'intriguer. Elle lui en dit de +toutes les sortes, car elle a de l'esprit aussi. +Quand elle le vit bien emballé, elle ôta son +loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc +il voulut l'emmener tout de suite, et elle lui +donna rendez-vous, dans une demi-heure, +dans une voilure en face du n° 20 de la rue +Taitbout. C'était moi, dans cette voiture-là ? +J'étais bien enveloppée et la figure voilée. +Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa +tête à la portière, et il dit: «C'est vous?»</p> + +<p>Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez +vite.»</p> + +<p>Il monte; et moi je le saisis dans mes bras +et je l'embrasse, mais je l'embrasse à lui +couper la respiration; puis je reprends:</p> + +<p>—Oh! que je suis heureuse! que je suis +heureuse!</p> + +<p>Et, tout d'un coup, je crie:</p> + +<p>—Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! +Oh! mon Dieu! Et je me mets à pleurer.</p> + +<p>Tu juges si voilà un homme embarrassé! +Il cherche d'abord à me consoler; il s'excuse, +proteste qu'il s'est trompé aussi!</p> + +<p>Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; +et je poussais de gros soupirs. Alors il me dit +des choses très douces. C'était un homme tout +à fait comme il faut; et puis ça l'amusait +maintenant de me voir pleurer de moins en +moins.</p> + +<p>Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller +souper. Moi, j'ai refusé; j'ai voulu sauter de +la voiture; il m'a retenue par la taille; et puis +embrassée; comme j'avais fait à son entrée.</p> + +<p>Et puis... et puis... nous avons... soupé... +tu comprends... et il m'a donné... devine... +voyons, devine... il m'a donné cinq cents +francs!... crois-tu qu'il y en a des hommes +généreux.</p> + +<p>Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. +C'est Louise qui a eu le moins avec deux +cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle +était trop maigre!</p> + +<p>La marchande de tabac allait toujours, +vidant d'un seul coup tous ses souvenirs +amassés depuis si longtemps dans son coeur +fermé de débitante officielle. Tout l'autrefois +pauvre et drôle remuait son âme. Elle regrettait +cette vie galante et bohème du trottoir +parisien, faite de privations et de caresses +payées, de rire et de misère, de ruses et +d'amour vrai par moments.</p> + +<p>Je lui dis:—Mais comment as-tu obtenu +ton débit de tabac?</p> + +<p>Elle sourit:—Oh! c'est toute une histoire. +Figure-toi que j'avais dans mon hôtel, porte +à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, +un de ces étudiants qui ne font rien. Celui-là , +il vivait au café, du matin au soir; et il aimait +le billard, comme je n'ai jamais vu aimer +personne.</p> + +<p>Quand j'étais seule, nous passions la soirée +ensemble quelquefois. C'est de lui que j'ai eu +Roger.</p> + +<p>—Qui ça, Roger?</p> + +<p>—Mon fils.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Il me donna une petite pension pour élever +le gosse, mais je pensais bien que ce garçon-là +ne me rapporterait rien, d'autant plus que +je n'ai jamais vu un homme aussi fainéant, +mais là , jamais. Au bout de dix ans, il en était +encore à son premier examen. Quand sa famille +vit qu'on n'en pourrait rien tirer, elle le +rappela chez elle en province; mais nous étions +demeurés en correspondance à cause de l'enfant. +Et puis, figure-toi qu'aux dernières élections, +il y a deux ans, j'apprends qu'il a été +nommé député dans son pays. Et puis il a fait +des discours à la Chambre. Vrai, dans le +royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, +pour finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir, +tout de suite, un bureau de tabac comme +fille de déporté.... C'est vrai que mon père +a été déporté, mais je n'avais jamais pensé +non plus que ça pourrait me servir. +Bref.... Tiens, voilà Roger.</p> + +<p>Un grand jeune homme entrait, correct, +grave, poseur.</p> + +<p>Il embrassa sur le front sa mère, qui me +dit:</p> + +<p>—Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de +bureau à la mairie.... Vous savez... c'est un +futur sous-préfet.</p> + +<p>Je saluai dignement ce fontionnaire, et je +sortis pour gagner l'hôtel, après avoir serré, +avec gravité, la main tendue de <i>Ça ira</i>.</p> + +<br><br> +<a name="c14"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>DÉCOUVERTE</h3> +<br><br> + + + + + +<p>Le bateau était couvert de monde. La +traversée s'annonçant fort belle, les Havraises +allaient faire un tour à Trouville.</p> + +<p>On détacha les amarres; un dernier coup +de sifflet annonça le départ, et, aussitôt, un +frémissement secoua le corps entier du navire, +tandis qu'on entendait, le long de ses +flancs, un bruit d'eau remuée.</p> + +<p>Les roues tournèrent quelques secondes, +s'arrêtèrent, repartirent doucement; puis le +capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié +par le porte-voix qui descend dans les profondeurs +de la machine: «En route!» elles +se mirent à battre la mer avec rapidité.</p> + +<p>Nous filions le long de la jetée, couverte +de monde. Des gens sur le bateau agitaient +leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour +l'Amérique, et les amis restés à terre répondaient +de la même façon.</p> + +<p>Le grand soleil de juillet tombait sur les +ombrelles rouges, sur les toilettes claires, +sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine +remué par des ondulations. Quand on fut sorti +du port, le petit bâtiment fit une courbe +rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte +lointaine entrevue à travers la brume matinale.</p> + +<p>A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de +la Seine, large de vingt kilomètres. De place +en place les grosses bouées indiquaient les +bancs de sable, et on reconnaissait au loin +les eaux douces et bourbeuses du fleuve qui, +ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient +de grands rubans jaunes à travers l'immense +nappe verte et pure de la pleine mer.</p> + +<p>J'éprouve, aussitôt que je monte sur un +bateau, le besoin de marcher de long en +large, comme un marin qui fait le quart. +Pourquoi? Je n'en sais rien. Donc je me mis +à circuler sur le pont à travers la foule des +voyageurs.</p> + +<p>Tout à coup, on m'appela. Je me retournai. +C'était un de mes vieux amis, Henri +Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix +ans.</p> + +<p>Après nous être serré les mains, nous +recommençâmes ensemble, en parlant de +choses et d'autres, la promenade d'ours en +cage que j'accomplissais tout seul auparavant. +Et nous regardions, tout en causant, +les deux lignes de voyageurs assis sur les +deux côtés du pont.</p> + +<p>Tout à coup Sidoine prononça avec une +véritable expression de rage:</p> + +<p>—C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!</p> + +<p>C'était plein d'Anglais, en effet. Les +hommes debout lorgnaient l'horizon d'un +air important qui semblait dire: «C'est nous, +les Anglais, qui sommes les maîtres de la +mer! Boum, boum! nous voilà !»</p> + +<p>Et tous les voiles blancs qui flottaient sur +leurs chapeaux blancs avaient l'air des drapeaux +de leur suffisance.</p> + +<p>Les jeunes misses plates, dont les chaussures +aussi rappelaient les constructions navales +de leur patrie, serrant en des châles +multicolores leur taille droite et leurs bras +minces, souriaient vaguement au radieux +paysage. Leurs petites têtes, poussées au +bout de ces longs corps, portaient des chapeaux +anglais d'une forme étrange, et, derrière +leurs crânes leurs maigres chevelures +enroulées ressemblaient à des couleuvres +lofées.</p> + +<p>Et les vieilles misses, encore plus grêles, +ouvrant au vent leur mâchoire nationale, +paraissaient menacer l'espace de leurs dents +jaunes et démesurées.</p> + +<p>On sentait, en passant près d'elles, une +odeur de caoutchouc et d'eau dentifrice. +Sidoine répéta, avec une colère grandissante:</p> + +<p>—Les sales gens! On ne pourra donc +pas les empêcher de venir en France?</p> + +<p>Je demandai en souriant:</p> + +<p>—Pourquoi leur on veux-tu? Quant à +moi, ils me sont parfaitement indifférents.</p> + +<p>Il prononça:</p> + +<p>—Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà .</p> + +<p>Je m'arrêtai pour lui rire au nez.</p> + +<p>—Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te +rend donc très malheureux?</p> + +<p>Il haussa les épaules:</p> + +<p>—Non, pas précisément.</p> + +<p>—Alors... elle te... elle te... trompe?</p> + +<p>—Malheureusement non. Ça me ferait +une cause de divorce et j'en serais débarrassé.</p> + +<p>—Alors je ne comprends pas!</p> + +<p>—Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne +point. Eh bien, elle a tout simplement appris +le français, pas autre chose! Écoute:</p> + +<p>Je n'avais pas le moindre désir de me +marier, quand je vins passer l'été à Étrelat, +voici deux ans. Rien de plus dangereux que +les villes d'eaux. On ne se figure pas combien +les fillettes y sont à leur avantage. Paris +sied aux femmes et la campagne aux jeunes +filles.</p> + +<p>Les promenades à ânes, les bains du matin, +les déjeuners sur l'herbe, autant de pièges +à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus +gentil qu'une enfant de dix-huit ans qui court +à travers un champ ou qui ramasse des fleurs +le long d'un chemin.</p> + +<p>Je fis la connaissance d'une famille anglaise +descendue au même hôtel que moi. +Le père ressemblait aux hommes que tu vois +là , et la mère à toutes les Anglaises.</p> + +<p>Il y avait deux fils, de ces garçons tout +en os, qui jouent du matin au soir à des +jeux violents, avec des balles, des massues +ou des raquettes; puis deux filles, l'aînée, +une sèche, encore une Anglaise de boîte à +conserves; la cadette, une merveille. Une +blonde, ou plutôt une blondine avec une tête +venue du ciel. Quand elles se mettent à être +jolies, les gredines, elles sont divines. Celle-là +avait des yeux bleus, de ces yeux bleus qui +semblent contenir toute la poésie, tout le +rêve, toute l'espérance, tout le bonheur du +monde!</p> + +<p>Quel horizon ça vous ouvre dans les +songes infinis, deux yeux de femme comme +ceux-là ! Comme ça répond bien à l'attente +éternelle et confuse de notre coeur!</p> + +<p>Il faut dire aussi que, nous autres Français, +nous adorons les étrangères. Aussitôt +que nous rencontrons une Russe, une Italienne, +une Suédoise, une Espagnole ou une +Anglaise un peu jolie, nous en tombons +amoureux instantanément. Tout ce qui vient +du dehors nous enthousiasme, drap pour +culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. +Nous avons tort, cependant.</p> + +<p>Mais je crois que ce qui nous séduit le +plus dans les exotiques, c'est leur défaut de +prononciation. Aussitôt qu'une femme parle +mal notre langue, elle est charmante; si elle +fait une faute de français par mot, elle est +exquise, et si elle baragouine d'une façon +tout à fait inintelligible, elle devient irrésistible.</p> + +<p>Tu ne te figures pas comme c'est gentil +d'entendre dire à une mignonne bouche rosé: +«J'aimé bôcoup la gigotte.»</p> + +<p>Ma petite Anglaise Kate parlait une langue +invraisemblable. Je n'y comprenais rien +dans les premiers jours, tant elle inventait +de mots inattendus; puis, je devins absolument +amoureux de cet argot comique et +gai.</p> + +<p>Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules, +prenaient sur ses lèvres un charme +délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse +du Casino, de longues conversations +qui ressemblaient à des énigmes parlées.</p> + +<p>Je l'épousai! Je l'aimais follement comme +on peut aimer un Rêve. Car les vrais amants +n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une +forme de femme.</p> + +<p>Te rappelles-tu les admirables vers de +Louis Bouilhet:</p> + + +<p><i>Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,<br> +Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,<br> +Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.<br> +J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur.</i></p> + + +<p>Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai +eu, ç'a été de donner à ma femme un professeur +de français.</p> + +<p>Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire +et supplicié la grammaire, je l'ai chérie.</p> + +<p>Nos causeries étaient simples. Elles me +révélaient la grâce surprenante de son être, +l'élégance incomparable de son geste; elles +me la montraient comme un merveilleux +bijou parlant, une poupée de chair faite pour +le baiser, sachant énumérer à peu près ce +qu'elle aimait, pousser parfois des exclamations +bizarres, et exprimer d'une façon coquette, +à force d'être incompréhensible et +imprévue, des émotions ou des sensations +peu compliquées.</p> + +<p>Elle ressemblait bien aux jolis jouets +qui disent «papa» et «maman», en prononçant—Baâba—et +Baâmban.</p> + +<p>Aurais-je pu croire que...</p> + +<p>Elle parie, à présent.... Elle parle... mal... +très mal.... Elle fait tout autant de fautes.... +Mais on la comprend... oui, je la comprends... +je sais... je la connais....</p> + +<p>J'ai ouvert ma poupée pour regarder +dedans... j'ai vu. Et il faut causer, mon cher!</p> + +<p>Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, +les idées, les théories d'une jeune +Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux +rien reprocher, et qui me répète, du matin +au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire +de la conversation à l'usage des pensionnats +de jeunes personnes.</p> + +<p>Tu as vu ces surprises du cotillon, ces +jolis papiers dorés qui renferment d'exécrables +bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée. +J'ai voulu manger le dedans et suis +resté tellement dégoûté que j'ai des haut-le-coeur, +à présent, rien qu'en apercevant +une de ses compatriotes.</p> + +<p>J'ai épousé un perroquet à qui une +vieille institutrice anglaise aurait enseigné +le français: comprends-tu?</p> + +<p>Le port de Trouville montrait maintenant +ses jetées de bois couvertes de monde.</p> + +<p>Je dis:</p> + +<p>—Où est ta femme?</p> + +<p>Il prononça:</p> + +<p>—Je l'ai ramenée à Étretat.</p> + +<p>—Et toi, où vas-tu?</p> + +<p>—Moi? moi je vais me distraire à Trouville</p> + +<p>Puis, après un silence, il ajouta:</p> + +<p>—Tu ne te figures pas comme ça peut +être bête quelquefois, une femme.</p> + + + + +<br><br> +<a name="c15"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>SOLITUDE</h3> +<br><br> + + + + +<p>C'était après un dîner d'hommes. On avait +été fort gai. Un d'eux, un vieil ami, me dit:</p> + +<p>—Veux-tu remonter à pied l'avenue des +Champs-Elysées?</p> + +<p>Et nous voilà partis, suivant à pas lents la +longue promenade, sous les arbres à peine +vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que +cette rumeur confuse et continue que fait +Paris. Un vent frais nous passait sur le visage, +et la légion des étoiles semait sur le ciel noir +une poudre d'or.</p> + +<p>Mon compagnon me dit:</p> + +<p>—Je ne sais pourquoi, je respire mieux +ici, la nuit, que partout ailleurs. Il me semble +quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, +ces espèces de lueurs dans l'esprit qui font +croire, pendant une seconde, qu'on va découvrir +le divin secret des choses. Puis la fenêtre +se referme. C'est fini.</p> + +<p>De temps en temps, nous voyions glisser +deux ombres le long des massifs; nous passions +devant un banc où deux êtres, assis +côte à côte, ne faisaient qu'une tache noire.</p> + +<p>Mou voisin murmura:</p> + +<p>—Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût +qu'ils m'inspirent, mais une immense pitié. +Parmi tous les mystères de la vie humaine, +il en est un que j'ai pénétré: notre grand +tourment dans l'existence vient de ce que +nous sommes éternellement seuls, et tous +nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à +fuir cette solitude. Ceux-là , ces amoureux +des bancs en plein air, cherchent, comme +nous, comme toutes les créatures, à faire +cesser leur isolement, rien que pendant une +minute au moins; mais ils demeurent, ils +demeureront toujours seuls; et nous aussi.</p> + +<p>On s'en aperçoit plus ou moins, voilà +tout.</p> + +<p>Depuis quelque temps j'endure cet abominable +supplice d'avoir compris, d'avoir +découvert l'affreuse solitude où je vis, et je +sais que rien ne peut la faire cesser, rien, +entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que +nous fassions, quels que soient l'élan de nos +coeurs, l'appel de nos lèvres et l'étreinte de +nos bras, nous sommes toujours seuls.</p> + +<p>Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, +pour ne pas rentrer chez moi, parce +que je souffre horriblement, maintenant, de +la solitude de mon logement. A quoi cela me +servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et nous +sommes seuls tous deux, côte à côte, mais +seuls. Me comprends-tu?</p> + +<p>Bienheureux les simples d'esprit, dit +l'Écriture. Ils ont l'illusion du bonheur. Ils +ne sentent pas, ceux-là , notre misère solitaire, +ils n'errent pas, comme moi, dans la +vie, sans autre contact que celui des coudes, +sans autre joie que l'égoïste satisfaction de +comprendre, de voir, de deviner et de souffrir +sans fin de la connaissance de notre éternel +isolement.</p> + +<p>Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?</p> + +<p>Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la +solitude de mon être, il me semble que je +m'enfonce, chaque jour davantage, dans un +souterrain sombre, dont je ne trouve pas les +bords, dont je ne connais pas la fin, et qui +n'a point de bout, peut-être! J'y vais sans +personne avec moi, sans personne autour de +moi, sans personne de vivant faisant cette +même route ténébreuse. Ce souterrain, c'est +la vie. Parfois j'entends des bruits, des voix, +des cris... je m'avance à tâtons vers ces +rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au +juste d'où elles parlent; je ne rencontre +jamais personne, je ne trouve jamais une +autre main dans ce noir qui m'entoure. Me +comprends-tu?</p> + +<p>Quelques hommes ont parfois deviné cette +souffrance atroce.</p> + +<p>Musset s'est écrié:</p> + +<p><i>Qui vient? Qui m'appelle? Personne.<br> +Je suis seul.—C'est 1 heure qui sonne,<br> +O solitude!—O pauvreté!</i></p> + + +<p>Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute +passager, et non pas une certitude définitive, +comme chez moi. Il était poète; il peuplait +la vie de fantômes, de rêves. Il n'était +jamais vraiment seul.—Moi, je suis seul!</p> + +<p>Gustave Flaubert, un des grands malheureux +de ce monde, parce qu'il était un +des grands lucides, n'écrivit-il pas à une +amie cette phrase désespérante: «Nous +sommes tous dans un désert. Personne ne +comprend personne.»</p> + +<p>Non, personne ne comprend personne, +quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on +tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans +ces étoiles que voilà , jetées comme une +graine de feu à travers l'espace, si loin que +nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, +alors que l'innombrable armée +des autres est perdue dans l'infini, si proches +qu'elles forment peut-être un tout, comme +les molécules d'un corps?</p> + +<p>Eh bien, l'homme ne sait pas davantage +ce qui se passe dans un autre homme. Nous +sommes plus loin l'un de l'autre que ces +astres, plus isolés surtout, parce que la pensée +est insondable.</p> + +<p>Sais-tu quelque chose de plus affreux +que ce constant frôlement des êtres que nous +ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les +uns les autres comme si nous étions enchaînés, +tout près, les bras tendus, sans parvenir +à nous joindre. Un torturant besoin d'union +nous travaille, mais tous nos efforts restent +stériles, nos abandons inutiles, nos confidences +infructueuses, nos étreintes impuissantes, +nos caresses vaines. Quand nous voulons +nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre +ne font que nous heurter l'un à l'autre.</p> + +<p>Je ne me sens jamais plus seul que +lorsque je livre mon coeur à quelque ami, +parce que je comprends mieux alors l'infranchissable +obstacle. Il est là , cet homme; je +vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme, +derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. +Que pense-t-il? Oui, que pense-t-il? +Tu ne comprends pas ce tourment? Il me +hait peut-être? ou me méprise? ou se moque +de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me +juge, il me raille, il me condamne, m'estime +médiocre ou sot. Comment savoir ce qu'il +pense? Comment savoir s'il m'aime comme +je l'aime? et ce qui s'agite dans cette petite +tête ronde? Quel mystère que la pensée inconnue +d'un être, la pensée cachée et libre, +que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire, +ni dominer, ni vaincre!</p> + +<p>Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout +entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, +je ne parviens point à me livrer. Je garde au +fond, tout au fond, ce lieu secret du <i>Moi</i> où +personne ne pénètre. Personne ne peut le +découvrir, y entrer, parce que personne ne +me ressemble, parce que personne ne comprend +personne.</p> + +<p>Me comprends-tu, an moins, en ce moment, +toi? Non, tu me juges fou! tu m'examines, +tu te gardes de moi! Tu te demandes: +«Qu'est-ce qu'il a, ce soir?» Mais si tu parviens +à saisir un jour, à bien deviner mon +horrible et subtile souffrance, viens-t'en me +dire seulement: <i>Je t'ai compris</i>! et tu me +rendras heureux, une seconde, peut-être.</p> + +<p>Ce sont les femmes qui me font encore +le mieux apercevoir ma solitude.</p> + +<p>Misère! misère! Comme j'ai souffert par +elles, parce qu'elles m'ont donné souvent, +plus que les hommes, l'illusion de n'être pas +seul!</p> + +<p>Quand on entre dans l'Amour, il semble +qu'on s'élargit. Une félicité surhumaine vous +envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où +vient cette sensation d'immense bonheur? +C'est uniquement parce qu'on s'imagine +n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de +l'être humain paraît cesser. Quelle erreur! +Plus tourmentée encore que nous par +cet éternel besoin d'amour qui ronge notre +coeur solitaire, la femme est le grand mensonge +du Rêve.</p> + +<p>Tu connais ces heures délicieuses passées +face à face avec cet être à longs cheveux, +aux traits charmeurs et dont le regard nous +affole. Quel délire égare notre esprit! Quelle +illusion nous emporte!</p> + +<p>Elle et moi, nous n'allons plus faire +qu'un tout à l'heure, semble-t-il? Mais ce +tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des +semaines d'attente, d'espérance et de joie +trompeuse, je me retrouve tout à coup, un +jour, plus seul que je ne l'avais encore été.</p> + +<p>Après chaque baiser, après chaque étreinte, +l'isolement s'agrandit. Et comme il est navrant, +épouvantable!</p> + +<p>Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il +pas écrit:</p> + + +<p><i>Les caresses ne sont que d'inquiets transports,<br> +Infructueux essais du pauvre amour qui tente<br> +L'impossible union des âmes par les corps....</i></p> + + +<p>Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine +si on reconnaît cette femme qui a été tout +pour nous pendant un moment de la vie, et +dont nous n'avons jamais connu la pensée +intime et banale sans doute!</p> + +<p>Aux heures mêmes où il semblait que, +dans un accord mystérieux des êtres, dans +un complet emmêlement des désirs et de +toutes les aspirations, on était descendu jusqu'au +profond de son âme, un mot, un seul +mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous +montrait, comme un éclair dans la nuit, le +trou noir entre nous.</p> + +<p>Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur +au monde, c'est de passer un soir auprès +d'une femme qu'on aime, sans parler, +heureux presque complètement par la seule +sensation de sa présence. Ne demandons pas +plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.</p> + +<p>Quant à moi, maintenant, j'ai fermé +mon âme. Je ne dis plus à personne ce que +je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me +sachant condamné à l'horrible solitude, je +regarde les choses, sans jamais émettre mon +avis. Que m'importent les opinions, les querelles, +les plaisirs, les croyances! Ne pouvant +rien partager avec personne, je me suis désintéressé +de tout. Ma pensée, invisible, demeure +inexplorée. J'ai des phrases banales pour répondre +aux interrogations de chaque jour, et +un sourire qui dit: «oui», quand je ne veux +même pas prendre la peine de parler.</p> + +<p>Me comprends-tu?</p> + +<p>Nous avions remonté la longue avenue +jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile, puis +nous étions redescendus jusqu'à la place de +la Concorde, car il avait énoncé tout cela +lentement, en ajoutant encore beaucoup +d'autres choses dont je ne me souviens plus.</p> + +<p>Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras +vers le haut obélisque de granit, debout sur +le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des +étoiles, son long profil égyptien, monument +exilé, portant au flanc l'histoire de son pays +écrite en signes étranges, mon ami s'écria:</p> + +<p>—Tiens, nous sommes tous comme cette +pierre.</p> + +<p>Puis il me quitta sans ajouter un mot.</p> + +<p>Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je +ne le sais encore. Parfois il me semble qu'il +avait raison; parfois il me semble qu'il avait +perdu l'esprit.</p> + + + +<br><br> +<a name="c16"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>AU BORD DU LIT</h3> +<br><br> + + + + + +<p><i>Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la +table japonaise, deux tasses à thé se faisaient +face, tandis que la théière fumait à côté contre +le sucrier flanqué du carafon de rhum.</i></p> + +<p><i>Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses +gants et sa fourrure sur une chaise, tandis que +la comtesse, débarrassée de sa sortie de bal, +rajustait un peu ses cheveux devant la glace. +Elle se souriait aimablement à elle-même en +tapotant, du bout de ses doigts fins et luisants +de bagues, les cheveux frisés des tempes. +Puis elle se tourna vers son mari, il fa regardait +depuis quelques secondes, et semblait +hésiter comme si une pensée intime l'eût +Gêné. Enfin il dit</i>:</p> + +<p>—Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?</p> + +<p><i>Elle le considéra dans les yeux, le regard +allumé d'une flamme de triomphe et de défi, +et répondit:</i></p> + +<p>—Je l'espère bien!</p> + +<p><i>Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face +d'elle et reprit en cassant une brioche.</i></p> + +<p>—C'en était presque ridicule... pour moi?</p> + +<p><i>Elle demanda</i>:—Est-ce une scène? avez-vous +l'intention de me faire des reproches?</p> + +<p>—Non, ma chère amie, je dis seulement +que ce M. Burel a été presque inconvenant +auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des +droits... je me serais fâché.</p> + +<p>—Mon cher ami, soyez franc. Vous ne +pensez plus aujourd'hui comme vous pensiez +l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su +que vous aviez une maîtresse, une maîtresse +que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère +si on me faisait ou si on ne me faisait pas la +cour. Je vous ai dit mon chagrin, j'ai dit, +comme vous ce soir, mais avec plus de raison: +Mon ami, vous compromettez madame de +Servy, vous me faites de la peine et vous me +rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh! +vous m'avez parfaitement laissé entendre que +j'étais libre, que le mariage, entre gens intelligents, +n'était qu'une association d'intérêts, +un lien social, mais non un lien moral. Est-ce +vrai? Vous m'avez laissé comprendre que +votre maîtresse était infiniment mieux que +moi, plus séduisante, plus femme! Vous avez +dit: plus femme. Tout cela était entouré, bien +entendu, de ménagements d'homme bien élevé, +enveloppé de compliments, énoncé avec une +délicatesse à laquelle je rends hommage. Je +n'en ai pas moins parfaitement compris.</p> + +<p>Il a été convenu que nous vivrions désormais +ensemble, mais complètement séparés. +Nous avions un enfant qui formait entre +nous un trait d'union.</p> + +<p>Vous m'avez presque laissé deviner que +vous ne teniez qu'aux apparences, que je +pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant +pourvu que cette liaison restât secrète. Vous +avez longuement disserté, et fort bien, sur +la finesse des femmes, sur leur habileté pour +ménager les convenances, etc., etc.</p> + +<p>J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. +Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup +madame de Servy, et ma tendresse légitime, +ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais, +sans doute, quelques-uns de vos moyens. +Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous +allons dans le monde ensemble, nous en revenons +ensemble, puis nous rentrons chacun +chez nous.</p> + +<p>Or, depuis un mois ou deux, vous prenez +des allures d'homme jaloux. Qu'est-ce que +cela veut dire?</p> + +<p>—Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais +j'ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes +jeune, vive, aventureuse...</p> + +<p>—Pardon, si nous parlons d'aventures, +je demande à faire la balance entre nous.</p> + +<p>—Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. +Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant +à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement +exagéré.</p> + +<p>—Pas du tout. Vous avez avoué, vous +m'avez avoué votre liaison, ce qui équivalait +à me donner l'autorisation de vous imiter. +Je ne l'ai pas fait....</p> + +<p>—Permettez....</p> + +<p>—Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas +fait. Je n'ai point d'amant, et je n'en ai pas +eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je +ne trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... +de mieux que vous.... C'est un compliment +que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le +remarquer.</p> + +<p>—Ma chère, toutes ces plaisanteries sont +absolument déplacées.</p> + +<p>—Mais je ne plaisante pas le moins du +monde. Vous m'avez parlé du dix-huitième +siècle, vous m'avez laissé entendre que vous +étiez régence. Je n'ai rien oublié. Le jour où +il me conviendra de cesser d'être ce que je +sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, +vous serez, sans même vous en douter... +cocu comme d'autres.</p> + +<p>—Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils +mots?</p> + +<p>—De pareils mots!... Mais vous avez ri +comme un fou quand madame de Gers a déclaré +que M. de Servy avait l'air d'un cocu +à la recherche de ses cornes.</p> + +<p>—Ce qui peut paraître drôle dans la +bouche de madame de Gers devient inconvenant +dans la vôtre.</p> + +<p>—Pas du tout. Mais vous trouvez très +plaisant le mot cocu quand il s'agit de M. de +Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand +il s'agit de vous. Tout dépend du point de +vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce mot, je ne +l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.</p> + +<p>—Mûr... Pour quoi?</p> + +<p>—Mais pour l'être. Quand un homme se +fâche en entendant dire cette parole, c'est +qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez +tout le premier si je parle d'un... coiffé. +Alors... oui... quand on l'est, on ne le sent +pas.</p> + +<p>—Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. +Je ne vous ai jamais vue ainsi.</p> + +<p>—Ah! voilà ... j'ai changé... en mal. C'est +votre faute.</p> + +<p>—Voyons, ma chère, parlons sérieusement. +Je vous prie, je vous supplie de ne +pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, +les poursuites inconvenantes de M. Burel.</p> + +<p>—Vous êtes jaloux. Je le disais bien.</p> + +<p>—Mais non, non. Seulement je désire +n'être pas ridicule. Je ne veux pas être ridicule. +Et si je revois ce monsieur vous parler +dans les... épaules, ou plutôt entre les +seins...</p> + +<p>—Il cherchait un porte-voix.</p> + +<p>—Je... je lui tirerai les oreilles.</p> + +<p>—Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?</p> + +<p>—On le pourrait être de femmes moins +jolies.</p> + +<p>—Tiens, comme vous voilà ! C'est que je +ne suis plus amoureuse de vous, moi!</p> + + +<p><i>Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite +table, et, passant derrière sa femme, lui +dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle +se dresse d'une secousse, et, le regardant au +fond des yeux:</i></p> + +<p>—Plus de ces plaisanteries-là , entre nous, +s'il vous plaît. Nous vivons séparés. C'est +fini.</p> + +<p>—Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous +trouve ravissante depuis quelque temps.</p> + +<p>—Alors... alors... c'est que j'ai gagné. +Vous aussi... vous me trouvez... mûre.</p> + +<p>—Je vous trouve ravissante, ma chère; +vous avez des bras, un teint, des épaules...</p> + +<p>—Qui plairaient à M. Burel.</p> + +<p>—Vous êtes féroce. Mais là ... vrai... je ne +connais pas de femme aussi séduisante que +vous.</p> + +<p>—Vous êtes à jeun.</p> + +<p>—Hein?</p> + +<p>—Je dis: Vous êtes à jeun.</p> + +<p>—Comment ça?</p> + +<p>—Quand on est à jeun, on a faim, et quand +on a faim, on se décide à manger des choses +qu'on n'aimerait point à un autre moment. +Je suis le plat... négligé jadis que vous ne +seriez pas fâché de vous mettre sous la dent... +ce soir.</p> + +<p>—Oh! Marguerite! Qui vous a appris à +parler comme ça?</p> + +<p>—Vous! Voyons: depuis votre rupture +avec madame de Servy, vous avez eu, à ma +connaissance, quatre maîtresses, des cocottes +celles-là , des artistes, dans leur partie. Alors, +comment voulez-vous que j'explique autrement +que par un jeûne momentané vos... +velléités de ce soir.</p> + +<p>—Je serai franc et brutal, sans politesse. +Je suis redevenu amoureux de vous. Pour de +vrai, très fort. Voilà .</p> + +<p>—Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p>—Ce soir!</p> + +<p>—Oh! Marguerite!</p> + +<p>—Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon +cher, entendons-nous. Nous ne sommes plus +rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre +femme, c'est vrai, mais votre femme—libre. +J'allais prendra un engagement d'un autre +côté, vous me demandez la préférence. Je vous +la donnerai... à prix égal.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>—Je m'explique. Suis-je aussi bien que +vos cocottes? Soyez franc.</p> + +<p>—Mille fois mieux.</p> + +<p>—Mieux que la mieux?</p> + +<p>—Mille fois.</p> + +<p>—Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la +mieux, en trois mois?</p> + +<p>—Je n'y suis plus.</p> + +<p>—Je dis: combien vous a coûté, en trois +mois, la plus charmante de vos maîtresses, en +argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., +entretien complet, enfin?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi?</p> + +<p>—Vous devez savoir. Voyons un prix +moyen, modéré. Cinq mille francs par mois: +est-ce a peu près juste?</p> + +<p>—Oui... à peu près.</p> + +<p>—Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de +suite cinq mille francs et je suis à vous pour +un mois, à compter de ce soir.</p> + +<p>—Vous êtes folle.</p> + +<p>—Vous le prenez ainsi; bonsoir.</p> + +<p><i>La comtesse sort, et entre dans sa chambre +à coucher. Le lit est entr'ouvert. Un vague +parfum flotte, imprègne les tentures</i>.</p> + +<p><i>Le comte apparaissant à la porte:</i></p> + +<p>—Ça sent très bon, ici.</p> + +<p>—Vraiment?... Ça n'a pourtant pas +changé. Je me sers toujours de peau d'Espagne.</p> + +<p>—Tiens, c'est étonnant... ça sent très +bon.</p> + +<p>—C'est possible. Mais vous faites-moi +le plaisir de vous en aller parce que je vais +me coucher.</p> + +<p>—Marguerite!</p> + +<p>—Allez-vous-en!</p> + +<p><i>Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil.</i></p> + +<p><i>La comtesse</i>:—Ah! c'est comme ça. Eh +bien, tant pis pour vous.</p> + +<p><i>Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant +ses bras nus et blancs. Elle les lève +au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant +la glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque +chose de rosé apparaît au bord du corset +de soie noire.</i></p> + +<p><i>Le comte se lève vivement et vient vers elle.</i></p> + +<p><i>La comtesse</i>:—Ne m'approchez pas, ou +je me fâche!...</p> + +<p><i>Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres.</i></p> + +<p><i>Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur +sa toilette un verre d'eau parfumée pour sa +bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en +plein visage de son mari.</i></p> + +<p><i>Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:</i></p> + +<p>—C'est stupide.</p> + +<p>—Ça se peut...Mais vous savez mes conditions: +Cinq mille francs.</p> + +<p>—Mais ce serait idiot!...</p> + +<p>—Pourquoi ça!</p> + +<p>—Comment, pourquoi? Un mari payer +pour coucher avec sa femme!...</p> + +<p>—Oh!... quels vilains mots vous employez!</p> + +<p>—C'est possible. Je répète que ce serait +idiot de payer sa femme, sa femme légitime.</p> + +<p>—Il est bien plus bête, quand on a une +femme légitime, d'aller payer des cocottes.</p> + +<p>—Soit, mais je ne veux pas être ridicule.</p> + +<p><i>La comtesse s'est assise sur une chaise +longue. Elle retire lentement ses bas en les +retournant comme une peau de serpent. Sa +jambe rose sort de la gaine de soie mauve, et +le pied mignon se pose sur le tapis.</i></p> + +<p><i>Le comte s'approche un peu et d'une voix +tendre:</i></p> + +<p>—Quelle drôle d'idée vous avez là ?</p> + +<p>—Quelle idée?</p> + +<p>—De me demander cinq mille francs.</p> + +<p>—Rien de plus naturel. Nous sommes +étrangers l'un à l'autre, n'est-ce pas? Or vous +me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser +puisque nous sommés mariés. Alors vous m'achetez, +un peu moins peut-être qu'une autre.</p> + +<p>Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller +chez une gueuse qui en ferait je ne sais quoi, +restera dans votre maison, dans votre ménage. +Et puis, pour un homme intelligent, est-il +quelque chose de plus amusant, de plus original +que de se payer sa propre femme. On +n'aime bien, en amour illégitime, que ce qui +coûte cher, très cher. Vous donnez à notre +amour... légitime, un prix nouveau, une saveur +de débauche, un ragoût de... polissonnerie +en le... tarifant comme un amour coté. +Est-ce pas vrai?</p> + +<p><i>Elle s'est levée presque nue et se dirige vers +un cabinet de toilette.</i></p> + +<p>—Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou +je sonne ma femme de chambre.</p> + +<p><i>Le comte debout, perplexe, mécontent, la +regarde, et, brusquement, lui jetant à la tête +son portefeuille:</i></p> + +<p>—Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais +tu sais?...</p> + +<p><i>La comtesse ramasse l'argent, le compte, +et d'une voix lente:</i></p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Ne t'y accoutume pas.</p> + +<p><i>Elle éclate de rire, et allant vers lui:</i></p> + +<p>—Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou +bien je vous renvoie à vos cocottes. Et même +si...si vous êtes content...je vous demanderai +de l'augmentation.</p> + + +<br><br> +<a name="c17"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>PETIT SOLDAT</h3> +<br><br> + + + +<p>Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient +libres, les deux petits soldats se mettaient +en marche.</p> + +<p>Ils tournaient à droite en sortant de la +caserne, traversaient Courbevoie à grands +pas rapides, comme s'ils eussent fait une +promenade militaire; puis, dès qu'ils avaient +quitté les maisons, ils suivaient, d'une allure +plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue +qui mène à Bezons.</p> + +<p>Ils étaient petits, maigres, perdus dans +leur capote trop large, trop longue, dont les +manches couvraient leurs mains, gênés par la +culotte rouge, trop vaste, qui les forçait à +écarter les jambes pour aller vite. Et sous le +shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un +rien du tout de figure, deux pauvres figures +creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté +presque animale, avec des yeux bleus doux +et calmes.</p> + +<p>Ils ne parlaient jamais durant le trajet, +allant devant eux, avec la même idée en tête, +qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient +trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux, +un endroit leur rappelant leur pays, et +ils ne se sentaient bien que là .</p> + +<p>Au croisement des routes de Colombes +et de Chatou, comme on arrivait sous les +arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait +la tête, et ils s'essuyaient le front.</p> + +<p>Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont +de Bezons pour regarder la Seine. Ils demeuraient +là , deux ou trois minutes, courbés en +deux, penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient +le grand bassin d'Argenteuil où +couraient les voiles blanches et inclinées des +clippers, qui, peut-être, leur remémoraient +la mer bretonne, le port de Vannes dont ils +étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en +allant à travers le Morbihan, vers le large.</p> + +<p>Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils +achetaient leurs provisions chez le charcutier, +le boulanger et le marchand de vin du +pays. Un morceau de boudin, quatre sous de +pain et un litre de petit bleu constituaient +leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. +Mais, aussitôt sortis du village, ils n'avançaient +plus qu'à pas très lents et ils se mettaient +à parler.</p> + +<p>Devant eux, une plaine maigre, semée de +bouquets d'arbres, conduisait au bois, au petit +bois qui leur avait paru ressembler à celui +de Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient +l'étroit chemin perdu dans la jeune +verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait +chaque fois à Luc Le Ganidec:</p> + +<p>—C'est tout comme auprès de Pleunivon.</p> + +<p>—Oui, c'est tout comme.</p> + +<p>Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein +de vagues souvenirs du pays, plein d'images +réveillées, d'images naïves comme les feuilles +coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de +champ, une haie, un bout de lande, un carrefour, +une croix de granit.</p> + +<p>Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès +d'une pierre qui bornait une propriété, parce +qu'elle avait quelque chose du dolmen de +Locneuveu.</p> + +<p>En arrivant au premier bouquet d'arbres, +Luc Le Ganidec cueillait tous les dimanches +une baguette, une baguette de coudrier; il se +mettait à arracher tout doucement l'écorce en +pensant aux gens de là -bas.</p> + +<p>Jean Kerderen portait les provisions.</p> + +<p>De temps en temps, Luc citait un nom, +rappelait un fait de leur enfance, en quelques +mots seulement qui leur donnaient longtemps +à songer. Et le pays, le cher pays lointain +les repossédait peu à peu, les envahissait, +leur envoyait, à travers la distance, ses +formes, ses bruits, ses horizons connus, ses +odeurs, l'odeur de la lande verte où courait +l'air marin.</p> + +<p>Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier +parisien dont sont engraissées les terres +de la banlieue, mais le parfum des ajoncs +fleuris que cueille et qu'emporte la brise salée +du large. Et les voiles des canotiers, apparues +au-dessus des berges, leur semblaient les +voiles des caboteurs, aperçues derrière la +longue plaine qui s'en allait de chez eux jusqu'au +bord des flots.</p> + +<p>Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec +et Jean Kerderen, contents et tristes, +hantés par un chagrin doux, un chagrin lent +et pénétrant de bête en cage, qui se souvient.</p> + +<p>Et quand Luc avait fini de dépouiller la +mince baguette de son écorce, ils arrivaient +au coin du bois où ils déjeunaient tous les +dimanches.</p> + +<p>Ils retrouvaient les deux briques cachées +par eux dans un taillis, et ils allumaient un +petit feu de branches pour cuire leur boudin +sur la pointe de leur couteau.</p> + +<p>Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur +pain jusqu'à la dernière miette, et bu leur vin +jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient +assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire, +les yeux au loin, les paupières lourdes, les +doigts croisés comme à la messe, leurs +jambes rouges allongées à côté des coquelicots +du champ; et le cuir de leurs shakos et +le cuivre de leurs boutons luisaient sous le +soleil ardent, faisaient s'arrêter les alouettes +qui chantaient en planant sur leurs têtes.</p> + +<p>Vers midi, ils commençaient à tourner +leurs regards de temps en temps du côté du +village de Bezons, car la fille à la vache allait +venir.</p> + +<p>Elle passait devant eux tous les dimanches +pour aller traire et remiser sa vache, la seule +vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait +une étroite prairie sur la lisière du bois, +plus loin.</p> + +<p>Ils apercevaient bientôt la servante, seul +être humain marchant à travers la campagne, +et ils se sentaient réjouis par les +reflets brillants que jetait le seau de fer blanc +sous la flamme du soleil. Jamais ils ne parlaient +d'elle. Ils étaient seulement contents +de la voir, sans comprendre pourquoi.</p> + +<p>C'était une grande fille vigoureuse, rousse +et brûlée par l'ardeur des jours clairs, une +grande fille hardie de la campagne parisienne.</p> + +<p>Une fois, en les revoyant assis à la même +place, elle leur dit:</p> + +<p>—Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?</p> + +<p>Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:</p> + +<p>—Oui, nous v'nons au repos.</p> + +<p>Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle +rit en les apercevant, elle rit avec une bienveillance +protectrice de femme dégourdie qui +sentait leur timidité, et elle demanda:</p> + +<p>—Que qu'vous faites comme ça? C'est-il +qu'vous r'gardez pousser l'herbe?</p> + +<p>Luc égayé sourit aussi: P'téte ben.</p> + +<p>Elle reprit: Hein! Ça va pas vite.</p> + +<p>Il répliqua, riant toujours:—Pour ça, +non.</p> + +<p>Elle passa. Mais en revenant avec son seau +plein de lait, elle s'arrêta encore devant eux, +et leur dit:</p> + +<p>En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera +l'pays.</p> + +<p>Avec son instinct d'être de même race, loin +de chez elle aussi peut-être, elle avait deviné +et touché juste.</p> + +<p>Ils furent émus tous les deux. Alors elle +fit couler un peu de lait, non sans peine, dans +le goulot du litre de verre où ils apportaient +leur vin; et Luc but le premier, à petites +gorgées, en s'arrêtant à tout moment pour +regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis +il donna la bouteille à Jean.</p> + +<p>Elle demeurait debout devant eux, les mains +sur ses hanches, son seau par terre à ses +pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.</p> + +<p>Puis elle s'en alla, en criant:—Allons, +adieu; à dimanche!</p> + +<p>Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps +qu'ils purent la voir, sa haute silhouette qui +s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer +dans la verdure des terres.</p> + +<p>Quand ils quitteront la caserne, la semaine +d'après, Jean dit a Luc:</p> + +<p>—Faut-il pas li acheter qué que chose de +bon?</p> + +<p>Et ils demeurèrent fort embarrassés devant +le problème d'une friandise à choisir pour la +fille à la vache.</p> + +<p>Luc opinait pour un morceau d'andouille, +mais Jean préférait des berlingots, car il +aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils +prirent, chez un épicier, pour doux sous de +bonbons blancs et rouges.</p> + +<p>Ils déjeunèrent plus vite que de coutume, +agités par l'attente.</p> + +<p>Jean l'aperçut le premier: «La v'là ,» +dit-il. Luc reprit: «Oui. La v'là .»</p> + +<p>Elle riait de loin en les voyant, elle cria:</p> + +<p>—Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent +ensemble:</p> + +<p>—Et de vot' part?» Alors elle causa, elle +parla de choses simples qui les intéressaient, +du temps, de la récolte, de ses maîtres.</p> + +<p>Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui +fondaient doucement dans la poche de Jean.</p> + +<p>Luc enfin s'enhardit et murmura:</p> + +<p>—Nous vous avons apporté quelque chose.</p> + +<p>Elle demanda:—Qué'que c'est donc?</p> + +<p>Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le +mince cornet de papier et le lui tendit.</p> + +<p>Elle se mit à manger les petits morceaux +de sucre qu'elle roulait d'une joue à l'autre +et qui faisaient des bosses sous la chair. Les +deux soldats, assis devant elle, la regardaient, +émus et ravis.</p> + +<p>Puis elle alla traire sa vache, et elle leur +donna encore du lait en revenant.</p> + +<p>Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils +en parlèrent plusieurs fois. Le dimanche suivant, +elle s'assit à côté d'eux pour deviser +plus longtemps, et tous les trois, côte à côte, +les yeux perdus au loin, les genoux enfermés +dans leurs mains croisées, ils racontèrent +des menus faits et des menus détails des villages +où ils étaient nés, tandis que la vache, +là -bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait +vers elle sa lourde tête aux naseaux humides, +et mugissait longuement pour l'appeler.</p> + +<p>La fille accepta bientôt de manger un morceau +avec eux et de boire un petit coup de vin. +Souvent, elle leur apportait des prunes dans +sa poche; car la saison des prunes était venue. +Sa présence dégourdissait les deux petits soldats +bretons qui bavardaient comme deux +oiseaux.</p> + +<p>Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda +une permission, ce qui ne lui arrivait jamais, +et il ne rentra qu'à dix heures du soir.</p> + +<p>Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour +quelle raison son camarade avait bien pu +sortir ainsi.</p> + +<p>Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté +dix sous à son voisin de lit, demanda encore +et obtint l'autorisation de quitter pendant +quelques heures.</p> + +<p>Et quand il se mit en route avec Jean pour +la promenade du dimanche, il avait l'air tout +drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne +comprenait pas, mais il soupçonnait vaguement +quelque chose, sans deviner ce que ça +pouvait être.</p> + +<p>Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place +habituelle, dont ils avaient usé l'herbe à force +de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent +lentement. Ils n'avaient faim ni l'un +ni l'autre.</p> + +<p>Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient +venir comme ils faisaient tous les dimanches. +Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit +deux pas. Elle posa son seau par terre, et +l'embrassa. Elle l'embrassa fougueusement, +en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper +de Jean, sans songer qu'il était là , sans le +voir.</p> + +<p>Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, +si éperdu qu'il ne comprenait pas, l'âme bouleversée, +le coeur crevé, sans se rendre compte +encore.</p> + +<p>Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se +mirent à bavarder.</p> + +<p>Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant +pourquoi son camarade était sorti +deux fois pendant la semaine, et il sentait en +lui un chagrin cuisant, une sorte de blessure, +ce déchirement que font les trahisons.</p> + +<p>Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble +remiser la vache.</p> + +<p>Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner +côte à côte. La culotte rouge de son camarade +faisait une tache éclatante dans le +chemin. Ce fut Luc qui ramassa le maillet et +frappa sur le pieu qui retenait la bête.</p> + +<p>La fille se baissa pour la traire, tandis +qu'il caressait d'une main distraite l'échine +coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le +seau dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le +bois.</p> + +<p>Jean ne voyait plus rien que le mur de +feuilles où ils étaient entrés; et il se sentait +si troublé que, s'il avait essayé de se lever, +il serait tombé sur place assurément. +Il demeurait immobile, abruti d'étonnement +et de souffrance, d'une souffrance naïve +et profonde. Il avait envie de pleurer, de se +sauver, de se cacher, de ne plus voir personne +jamais.</p> + +<p>Tout à coup, il les aperçut qui sortaient +du taillis. Ils revinrent doucement en se tenant +par la main, comme font les promis dans +les villages. C'était Luc qui portait le seau.</p> + +<p>Ils s'embrassèrent encore avant de se +quitter, et la fille s'en alla après avoir jeté à +Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence. +Elle ne pensa point à lui offrir du +lait ce jour-là .</p> + +<p>Les deux petits soldats demeurèrent côte +à côte, immobiles comme toujours, silencieux +et calmes, sans que la placidité de +leur visage montrât rien de ce qui troublait +leur coeur. Le soleil tombait sur eux. La +vache, parfois, mugissait en les regardant +de loin.</p> + +<p>A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour +revenir.</p> + +<p>Luc épluchait une baguette. Jean portait +le litre vide. Il le déposa chez le marchand +de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur +le pont, et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent +au milieu, afin de regarder couler +l'eau quelques instants.</p> + +<p>Jean se penchait, se penchait de plus en +plus sur la balustrade de fer, comme s'il +avait vu dans le courant quelque chose qui +l'attirait. Luc lui dit: «C'est-il que tu veux +y boire un coup?» Comme il prononçait le +dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, +les jambes enlevées décrivirent un cercle en +l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba +d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.</p> + +<p>Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait +en vain de crier. Il vit plus loin quelque +chose remuer; puis la tête de son camarade +surgit à la surface du fleuve, pour y rentrer +aussitôt.</p> + +<p>Plus loin encore, il aperçut, de nouveau, +une main, une seule main qui sortit de la +rivière, et y replongea. Ce fut tout. +Les mariniers accourus ne retrouvèrent +point le corps ce jour-là .</p> + +<p>Luc revint seul à la caserne, en courant, +la tête affolée, et il raconta l'accident, les +yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant +coup sur coup: «Il se pencha... il +se... il se pencha... si bien... si bien que la +tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe... +qui tombe...»</p> + +<p>Il ne put en dire plus long, tant l'émotion +l'étranglait.—S'il avait su... + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..5a95023 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #12011 (https://www.gutenberg.org/ebooks/12011) diff --git a/old/12011-8.txt b/old/12011-8.txt new file mode 100644 index 0000000..12dbf91 --- /dev/null +++ b/old/12011-8.txt @@ -0,0 +1,6713 @@ +The Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Monsieur Parent + Et autres histoires courtes + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG +Distributed Proofreaders. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes) + +Par + +GUY DE MAUPASSANT + + + + +MONSIEUR PARENT + +I + +Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée, faisait des montagnes de +sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'élevait en pyramide, puis +plantait au sommet une feuille de marronnier. + +Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention +concentrée et amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin public +rempli de monde. + +Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant +l'église de la Trinité pour revenir, après avoir contourné le gazon, +d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs petits jeux de jeunes +animaux, tandis que les bonnes indifférentes regardaient en l'air +avec leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient entre elles en +surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant. + +Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant +traîner derrière elles les longs rubans éclatants de leurs bonnets, et +portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppé de dentelles, +tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des +entretiens sérieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du +square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches, +faisait sans cesse des détours pour ne point démolir des ouvrages de +terre, pour ne point écraser des mains, pour ne point déranger le +travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines. + +Le soleil allait disparaître derrière les toits de la rue Saint-Lazare +et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et parée, +Les marronniers s'éclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades, +devant le haut portail de l'église, semblaient en argent liquide. + +M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussière: il suivait ses +moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des +lèvres à tous les mouvements de Georges. + +Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se +trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par +le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraîna +vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer après sa +femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait à son côté. + +Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant encore son allure, se +mit à souffler de peine en montant le trottoir incliné. C'était un homme +de quarante ans; déjà gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un +bon ventre de joyeux garçon que les événements ont rendu timide. + +Il avait épousé, quelques années plus tôt, une jeune femme aimée +tendrement qui le traitait á présent avec une rudesse et une autorité de +despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il +faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement +ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses goûts, ses +allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa +voix. + +Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il +avait d'elle, Georges, âgé maintenant de trois ans, devenu la plus +grande joie et la plus grande préoccupation de son coeur. Rentier +modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et +sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son +mari. + +Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la première marche de +l'escalier, s'essuya le front, et se mit à monter. + +Au second étage, il sonna. + +Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de ces servantes maîtresses qui +sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse: + +--Madame est-elle rentrée? + +La domestique haussa les épaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu +Madame rentrer pour six heures et demie? + +Il répondit d'un ton gêné: + +--C'est bon, tant mieux, ça me donne le temps de me changer, car j'ai +très chaud. + +La servante le regardait avec une pitié irritée et méprisante. Elle +grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il +a porté le petit peut-être; et tout ça pour attendre Madame jusqu'à sept +heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant à être +prête à l'heure. Je fais mon dîner pour huit heures, moi, et quand on +l'attend, tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé! + +M. Parent feignait de ne point écouter. Il murmura: «C'est bon, c'est +bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pâtés de sable. +Moi, je vais me changer. Recommande à la femme de chambre de bien +nettoyer le petit.» + +Et il entra dans son appartement. Dès qu'il y fut, il poussa le verrou +pour être seul, bien seul, tout seul. Il était tellement habitué, +maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il ne se jugeait en sûreté +que sous la protection des serrures. Il n'osait même plus penser, +réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se sentait garanti par un +tour de clef contre les regards et les suppositions. S'étant affaissé +sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre, +il songea que Julie commençait à devenir un danger nouveau dans la +maison. Elle haïssait sa femme, c'était visible; elle haïssait surtout +son camarade Paul Limousin resté, chose rare, l'ami intime et familier +du ménage, après avoir été l'inséparable compagnon de sa vie de garçon. + +C'était Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et +lui, qui le défendait, même vivement, même sévèrement, contre les +reproches immérités, contre les scènes harcelantes, contre tontes les +misères quotidiennes de son existence. + +Mais voilà que, depuis bientôt six mois, Julie se permettait sans cesse +sur sa maîtresse des remarques et des appréciations malveillantes. Elle +la jugeait à tout moment, déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais +Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ça par le nez. +Enfin, enfin... Voilà... chacun suivant sa nature.» + +Un jour même elle avait été insolente avec Henriette, qui s'était +contentée de dire, le soir, à son mari: «Tu sais, à la première +parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi.» Elle semblait +cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et +Parent attribuait cette mansuétude à une considération pour la bonne qui +l'avait élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère. + +Mais c'était fini, les choses ne pourraient traîner plus longtemps; +et il s'épouvantait a l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il? +Renvoyer Julie lui apparaissait comme une résolution si redoutable, +qu'il n'osait y arrêter sa pensée. Lui donner raison contre sa +femme, était également impossible; et il ne se passerait pas un mois +maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux. + +Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de +tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement que +j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux.» + +Puis l'idée lui vint de consulter Limousin; il s'y résolut; mais +aussitôt le souvenir de l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui +fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion; et il demeurait de +nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes. + +La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il +n'avait pas encore changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il +se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche, et se revêtit avec +précipitation, comme si on l'eût attendu dans la pièce voisine pour un +événement d'une importance extrême. + +Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien à redouter. + +Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint +s'asseoir sur le canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra, +nettoyé, peigné, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa +avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux, +puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il +le fit sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond, au bout de ses +poignets. Puis il s'assit, fatigué par cet effort; et prenant Georges +sur un genou, il lui fit faire «à dada». + +L'enfant riait enchanté, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir, +et le père aussi riait et criait de contentement, secouant son gros +ventre, s'amusant plus encore que le petit. + +Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de résigné, de meurtri. Il +l'aimait avec des élans fous, de grandes caresses emportées, avec toute +la tendresse honteuse cachée en lui, qui n'avait jamais pu sortir, +s'épandre, même aux premières heures de son mariage, sa femme s'étant +toujours montrée sèche et réservée. + +Julie parut sur la porte, le visage pâle, l'oeil brillant, et elle +annonça d'une voix tremblante d'exaspération: + +--Il est sept heures et demie, Monsieur. + +Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et résigné, et murmura: + +--En effet, il est sept heures et demie. + +--Voilà, mon dîner est prêt, maintenant. + +Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter: + +--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré, que tu ne le ferais que +pour huit heures? + +--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sûr! Vous n'allez pas +vouloir faire manger le petit à huit heures maintenant: On dit ça, +pardi, c'est une manière de parler. + +Mais ça détruirait l'estomac du petit de le faire manger à huit heures! +Oh! s'il n'y avait que sa mère! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah +oui! parlons-en, en voilà une mère! Si ce n'est pas une pitié de voir +des mères comme ça! + +Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arrêter net la +scène menaçante. + +--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maîtresse. +Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir. + +La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement, tourna les talons et +sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du +lustre tintèrent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une légère et +vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air +silencieux du salon. + +Georges, surpris d'abord, se mit à battre des mains avec bonheur, et, +gonflant ses joues, fit un gros «boum» de toute la force de ses poumons +pour imiter le bruit de la porte. + +Alors son père lui conta des histoires; mais la préoccupation de son +esprit lui faisait perdre à tout moment le fil de son récit; et le +petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux étonnés. + +Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir +marcher l'aiguille. Il aurait voulu arrêter l'heure, faire immobile le +temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en voulait pas à Henriette +d'être en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de +tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener +une irréparable catastrophe, des explications et des violences qu'il +n'osait même imaginer. La seule pensée de la querelle, des éclats de +voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes +face à face se regardant au fond des yeux et se jetant à la tête des +mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche ainsi +qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il +n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur +son genou. + +Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle +n'avait plus son air exaspéré, mais un air de résolution méchante et +froide, plus redoutable encore. + +--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'à son dernier jour, +je vous ai élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui! Je crois +qu'on peut dire que je suis dévouée à la famille... + +Elle attendit une réponse. + +Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.» + +Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par intérêt +d'argent, mais toujours par intérêt pour vous; que je ne vous ai jamais +trompé ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches... + +--Mais oui, ma bonne Julie. + +--Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer plus longtemps. C'est par +amitié pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans +votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le +quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il +faut que je vous le dise aussi, à la fin, bien que ça ne m'aille guère +de rapporter. Si Madame rentre comme ça à des heures de fantaisie, c'est +qu'elle fait des choses abominables. + +Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier: +«Tais-toi... Tu sais que je t'ai défendu...» + +Elle lui coupa la parole avec une résolution irrésistible. + +--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a +longtemps que Madame a fauté avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus +de vingt fois s'embrasser derrière les portes. Oh, allez! si M. Limousin +avait été riche, ça n'est pas M. Parent que Madame aurait épousé. Si +Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il +comprendrait la chose d'un bout à l'autre... + +Parent s'était levé, livide, balbutiant: «Tais-toi... tais-toi... ou...» + +Elle continua: + +--Non, je vous dirai tout. Madame a épousé Monsieur par intérêt; et elle +l'a trompé du premier jour. C'était entendu entre eux, pardi! Il suffit +de réfléchir pour comprendre ça. Alors comme Madame n'était pas contente +d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie +dure, si dure que j'en avais le coeur cassé, moi qui voyais ça... + +Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...» +car il ne trouvait rien à répondre. + +La vieille bonne ne recula point; elle semblait résolue à tout. + +Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé par ces voix grondantes, se +mit à pousser des cris aigus. Il restait debout derrière son père, et, +la face crispée, la bouche ouverte, il hurlait. + +La clameur de son fils exaspéra Parent, l'emplit de courage et de +fureur. Il se précipita vers Julie, les deux bras levés, prêt à frapper +des deux mains, et criant: «Ah misérable! tu vas tourner les sens du +petit.» + +Il la touchait déjà! Elle lui jeta par lu face: + +--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai élevé; ça n'empêchera +pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!... + +Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face +d'elle tellement éperdu qu'il ne comprenait plus rien. + +Elle ajouta:--Il suffît de regarder le petit pour reconnaître le père, +pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à regarder ses +yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas.... + +Mais il l'avait saisie par les épaules et il la secouait de toute sa +force, bégayant: «Vipère... vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en ou je +te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!... + +Et d'un effort désespéré il la lança dans la pièce voisine. Elle tomba +sur la table servie dont les verres s'abattirent et se cassèrent; puis, +s'étant relevée, elle mit la table entre elle et son maître, et, tandis +qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des +paroles terribles: + +--Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... après dîner... et qu'à rentrer +tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur +essaye... il verra. + +Elle avait gagné la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut +derrière elle, monta l'escalier de service jusqu'à sa chambre de bonne +où elle s'était enfermée, et heurtant la porte: + +--Tu vas quitter la maison à l'instant même. + +Elle répondit à travers la planche: + +--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici. + +Alors il redescendit lentement, en se cramponnant à la rampe pour ne +point tomber; et il rentra dans son salon où Georges pleurait, assis par +terre. + +Parent s'affaissa sur un siège et regarda l'enfant d'un oeil hébété. Il +ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait étourdi, +abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tête; à peine se +souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis, +peu a peu, sa raison, comme une eau troublée, se calma et s'éclairait; +et l'abominable révélation commença à travailler son coeur. + +Julie avait parlé si net, avec une telle force, une telle assurance, une +telle sincérité, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait +à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'être trompée, aveuglée par +son dévouement pour lui, entraînée par une haine inconsciente contre +Henriette. Cependant, à mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se +convaincre, mille petits faits se réveillaient en son souvenir, +des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens +inobservés, presque inaperçus, des sorties tardives, des absences +simultanées, et même des gestes presque insignifiants, mais bizarres +qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant, +prenaient pour lui une importance extrême, établissaient une connivence +entre eux. Tout ce qui s'était passé depuis ses fiançailles surgissait +brusquement en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il retrouvait tout, +des intonations singulières, des attitudes suspectes; et son pauvre +esprit d'homme calme et bon, harcelé par le doute, lui montrait +maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que des +soupçons. + +Il fouillait avec une obstination acharnée dans ces cinq années de +mariage, cherchant à retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et +chaque chose inquiétante qu'il découvrait le piquait au coeur comme un +aiguillon de guêpe. + +Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait maintenant, le derrière sur +le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit +à pleurer. + +Son père s'élança, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tête de +baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste? + +Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulagé, +consolé, balbutiant: «Georges..... mon petit Georges, mon cher petit +Georges.....» Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!.... +Oui, elle avait dit que son enfant était à Limousin..... Oh! cela +n'était pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en +pouvait même douter une seconde. C'était là une de ces odieuses +infamies qui germent dans les âmes ignobles des servantes! Il répétait: +«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin, caressé, s'était tu de +nouveau. + +Parent sentait la chaleur de la petite poitrine pénétrer dans la sienne +à travers les étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie; +cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait. + +Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne et frisée pour la +regarder avec passion. Il la contemplait avidement, éperdument, se +grisant à la voir, et répétant toujours: «Oh! mon petit..... mon petit +Georges!.....» + +Il pensa soudain: «S'il ressemblait à Limousin... pourtant!» + +Ce fut en lui quelque chose d'étrange, d'atroce, une poignante et +violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres, +comme si ses os, tout à coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il +ressemblait à Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui +riait maintenant. Il le regardait avec des yeux éperdus, troubles, +hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche, +dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez, +de la bouche ou des joues de Limousin. + +Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son +enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres, +des ressemblances invraisemblables. + +Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait pas.» Il y avait donc +quelque chose de frappant, quoique chose d'indéniable! Mais quoi? Le +front? Oui, peut-être? Cependant Limousin avait le front plus étroit! +Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater +les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet +homme? + +Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop +troublé; je ne pourrais rien reconnaître maintenant... Il faut attendre; +il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant.» + +Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait, à moi, je serais sauvé! +sauvé!» + +Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller examiner dans la +glace la face de son enfant à côté de la sienne. + +Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent +tout proches, et il parlait haut, tant son égarement était grand. + +«Oui... nous avons le même nez... le même nez... peut-être... ce n'est +pas sûr... et le même regard.... Mais non, il a les yeux bleus.... +Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!... +Je ne veux plus voir... je deviens fou!...» + +Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout du salon, tomba sur un +fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit à pleurer. Il +pleurait par grands sanglots désespérés. Georges, effaré d'entendre +gémir son père, commença aussitôt à hurler. + +Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eût +traversé. Il dit: «La voilà... qu'est-ce que je vais faire?...» Et il +courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de +s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes, un nouveau coup de +timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie était +partie sans que la femme de chambre fut prévenue. Donc personne n'irait +ouvrir? Que faire? Il y alla. + +Voici que tout d'un coup il se sentait brave, résolu, prêt pour la +dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait mûri en +quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une +fureur de timide et une ténacité de débonnaire exaspéré. + +Il tremblait cependant! Était-ce de peur? Oui... Peut-être avait-il +encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lâcheté +fouettée? + +Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas furtifs, il s'arrêta pour +écouter. Son coeur battait à coups furieux; il n'entendait que ce +bruit-là: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aiguë de +Georges qui criait toujours, dans le salon. + +Soudain, le son du timbre éclatant sur sa tête, le secoua comme une +explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit +tourner la clef et tira le battant. + +Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier. + +Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait un peu d'irritation: + +--C'est toi qui ouvres, maintenant? Où est donc Julie? + +Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée; et il s'efforçait +de répondre, sans pouvoir prononcer un mot. + +Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande où est Julie. + +Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie.... + +Sa femme commençait à se fâcher: + +--Comment, partie? Où ça? Pourquoi? + +Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait naître en lui une haine +mordante contre cette femme insolente, debout devant lui. + +--Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée... + +--Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu es fou.... + +--Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait été insolente... et +qu'elle... qu'elle a maltraité l'enfant. + +--Julie? + +--Oui... Julie. + +--A propos de quoi a-t-elle été insolente? + +--A propos de toi. + +--A propos de moi? + +--Oui... parce que son dîner était brûlé et que tu ne rentrais pas. + +--Elle a dit...? + +--Elle a dit... des choses désobligeantes pour toi... et que je ne +devais pas... que je ne pouvais pas entendre.... + +--Quelles choses? + +--Il est inutile de les répéter. + +--Je désire les connaître. + +--Elle a dit qu'il était très malheureux pour un homme comme moi, +d'épouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins, +mauvaise maîtresse de maison, mauvaise mère, et mauvaise épouse.... + +La jeune femme était entrée dans l'antichambre, suivie par Limousin qui +ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement +la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en +bégayant, exaspérée: + +--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...? + +Il était très pâle, très calme. Il répondit: + +--Je ne dis rien, ma chère amie; je te répète seulement les propos de +Julie, que tu as voulu connaître; et je te ferai remarquer que je l'ai +mise à la porte justement à cause de ces propos. + +Elle frémissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les +joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle +sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien répondre; et elle +cherchait à reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant. + +--Tu as dîné? dit-elle. + +--Non, j'ai attendu. + +Elle haussa les épaules avec impatience. + +--C'est stupide d'attendre après sept heures et demie. Tu aurais dû +comprendre que j'avais été retenue, que j'avais eu des affaires, des +courses. + +Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps, +et elle raconta, avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant eu des +objets de mobilier à choisir très loin, très loin, rue de Rennes, elle +avait rencontré Limousin à sept heures passées, boulevard Saint-Germain, +en revenant, et qu'alors elle lui avait demandé son bras pour entrer +manger un morceau dans un restaurant où elle n'osait pénétrer seule, +bien qu'elle se sentît défaillir de faim. Voilà comment elle avait dîné, +avec Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; car ils n'avaient pris +qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir. + +Parent répondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas +de reproches. + +Alors Limousin, resté jusque-là muet, presque caché derrière Henriette, +s'approcha et tendit sa main en murmurant: + +--Tu vas bien? + +Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, très +bien. + +Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernière phrase de son +mari. + +--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu +as une intention. + +Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te répondre que je +ne m'étais pas inquiété de ton retard et que je ne t'en faisais point un +crime. + +Elle le prit de haut, cherchant un prétexte à querelle:--De mon +retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je +passe la nuit dehors. + +--Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» parce que je n'ai pas +d'autre mot. Tu devais rentrer à six heures et demie, tu rentres à huit +heures et demie. C'est un retard, ça! Je le comprends très bien; +je ne... ne... ne m'en étonne même pas... Mais... mais... il m'est +difficile d'employer un autre mot. + +--C'est que tu le prononces comme si j'avais découché... + +--Mais non... mais non... + +Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre, +quand elle s'aperçut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec +un visage ému: + +--Qu'a donc le petit? + +--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité. + +--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse? + +--Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il est tombé. + +Elle voulut voir son enfant et s'élança dans la salle à manger, puis +s'arrêta net devant la table couverte de vin répandu, de carafes et de +verres brisés, et de salières renversées. + +--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là? + +--C'est Julie qui... + +Mais elle lui coupa la parole avec fureur: + +--C'est trop fort, à la fin! Julie me traite de dévergondée, bat mon +enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu +trouves cela tout naturel. + +--Mais non... puisque je l'ai renvoyée. + +--Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais il fallait la faire arrêter. +C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-là! + +Il balbutia:--Mais... ma chère amie... je ne pouvais pourtant pas... il +n'y avait point de raison... Vraiment, il était bien difficile... + +Elle haussa les épaules avec un infini dédain. + +--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre +homme sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a dû t'en dire +de raides, ta Julie, pour que tu te sois décidé à la mettre dehors. +J'aurais voulu être là une minute, rien qu'une minute. + +Ayant ouvert la porte du salon, elle courut à Georges, le releva, le +serra dans ses bras en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu as, mon +chat, mon mignon, mon poulet?» + +Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta: + +--Qu'est-ce que tu as? + +Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effrayé: + +--C'est Zulie qu'a battu papa. + +Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite d'abord. Puis une folle +envie de rire s'éveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses +joues fines, releva sa lèvre, retroussa les ailes de ses narines, et +enfin jaillit de sa bouche en une claire fusée de joie, en une cascade +de gaieté, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle répétait, +avec de petits cris méchants qui passaient entre ses dents blanches et +déchiraient Parent ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... ah!... ah!... +elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drôle... +que c'est drôle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu... +Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drôle!... + +Parent balbutiait: + +--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai... +C'est moi, au contraire, qui l'ai jetée dans la salle à manger, si fort +qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai +battue! + +Henriette disait à son fils:--Répète, mon poulet. C'est Julie qui a +battu papa! + +Il répondit:--Oui, c'est Zulie. + +Puis, passant soudain à une autre idée, elle reprit:--Mais il n'a pas +dîné, cet enfant-là? Tu n'as rien mangé, mon chéri? + +--Non, maman. + +Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou, +archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dîné! + +Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans cette explication, écrasé +sous cet écroulement de sa vie. + +--Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dîner sans +toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais +revenir d'un moment à l'autre. + +Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé jusque-là sur sa tête, +et, la voix nerveuse: + +--Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des gens qui ne +comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par +eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien +mangé du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept +heures et demie passées, que j'avais eu un empêchement, un retard, une +entrave!... + +Parent tremblait, sentant la colère le gagner; mais Limousin s'interposa +et, se tournant vers la jeune femme: + +--Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent ne pouvait pas +deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et +puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul, après +avoir renvoyé Julie? + +Mais Henriette, exaspérée, répondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se +tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille! + +Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant déjà que son fils +n'avait point mangé. + +Alors Limousin, tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa +et enleva les verres brisés qui couvraient la table, remit le couvert et +assit l'enfant sur son petit fauteuil à grands pieds, pendant que Parent +allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle. + +Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges où +elle travaillait. + +Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes de terre en +purée. + +Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en détresse, la +raison emportée dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit, +essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait +avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée. + +Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder +Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il +voulait voir s'il ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les +yeux. Il s'y décida pourtant, et considéra brusquement cette figure +qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblât ne l'avoir jamais +examinée, tant elle lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde +en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant à +en reconnaître les moindres lignes, les moindres traits, les moindres +sens; puis, aussitôt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire +manger. + +Deux mots ronflaient dans son oreille: «Son père! son père! son père!» +Ils bourdonnaient à ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui, +cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre côté de cette table, +était peut-être le père de son fils, de Georges, de son petit Georges. +Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de +ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles, +lui déchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son +couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le +sauverait; ce serait fini. + +Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin, +manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la +nuit avec cette pensée vrillée en lui: «Limousin, le père de Georges!..» +Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser +à rien, de parler à personne! Chaque jour, à toute heure, à toute +seconde, il se demanderait cela, il chercherait à savoir, à deviner, +à surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne +pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable souffrance de ce +doute, sans se sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être torturé +jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans +cette maison, à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! Oui, il +finirait par le haïr assurément. Quel supplice! Oh! s'il était certain +que Limousin fût le père, peut-être arriverait-il à se calmer, à +s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir était +intolérable! + +Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet +enfant à tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville, +le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les +lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il n'est pas à moi, peut-être?» +Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans +les rues, ou se sauver soi-même très loin, si loin, qu'il n'entendrait +plus jamais parler de rien, jamais! + +Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait. + +--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin? + +Limousin répondit, en hésitant:--Ma foi, moi aussi. + +Et elle fit rapporter le gigot. + +Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou bien se sont-ils mis en retard à +un rendez-vous d'amour?» + +Ils mangeaient maintenant de grand appétit, tous les deux. Henriette, +tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par regards +brusques, vite détournés. Elle avait une robe de chambre rose garnie de +dentelles blanches; et sa tête blonde, son cou frais, ses mains grasses +sortaient de ce joli vêtement coquet et parfumé, comme d'une coquille +bordée d'écume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent +les voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne +pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi +côte à côte, en face de lui? + +Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait été leur dupe depuis le +premier jour? Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un homme, d'un +brave homme, parce que son père lui avait laissé un peu d'argent! +Comment ne pouvait-on voir ces choses-là dans les âmes, comment se +pouvait-il que rien ne révélât aux coeurs droits les fraudes des coeurs +infâmes, que la voix fût la même pour mentir que pour adorer, et le +regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincère? + +Il les épiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il +pensa: «Je vais les surprendre ce soir.» Et il dit: + +--Ma chère amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je +m'occupe, dès aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de +suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai +peut-être un peu tard. + +Elle répondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra +compagnie. Nous t'attendrons. + +Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher +Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous. + +Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes, étourdi, trébuchant. +Il murmura: «A tout à l'heure,» et gagna la sortie en s'appuyant au mur, +car le parquet remuait comme une barque. + +Georges était parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin +passèrent au salon. Dès que la porte fut refermée:--Ah, çà! tu es donc +folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari? + +Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence à trouver violente cette +habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr. + +Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le +pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est +ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir. + +Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et répondit:--Mais +je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa +stupidité... et je le traite comme il le mérite. + +Limousin reprit, d'une voix impatiente: + +--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont +pareilles. Comment? voilà un excellent garçon, trop bon, stupide de +confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous soupçonne +pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous +voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enragé et pour +gâter notre vie. + +Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embêtes! Toi, tu es lâche, comme +tous les hommes! Tu as peur de ce crétin! + +Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! çà, je voudrais bien savoir +ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il +malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort à la fin de +faire souffrir ce garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui +en vouloir uniquement parce que tu le trompes. + +Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux: + +--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que +tu aies un sale coeur? + +Il se défendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chère +amie, je te demande seulement de ménager un peu ton mari, parce que +nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu +devrais comprendre cela. + +Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris +tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garçon content de lui; +elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et +mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du +magasin à cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard +de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour +l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en +rentrant le soir. + +Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je +l'exècre justement parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a achetée +enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il +pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa +sottise que tu appelles de la bonté, par sa lourdeur que tu appelles de +la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu +de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et +puis?... et puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se douter de +rien! Je voudrais qu'il fût un peu jaloux au moins. Il y a des moments +où j'ai envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu +ne comprends donc pas que Paul est mon amant.» + +Limousin se mit à rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de +ne pas troubler notre existence. + +--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbécile-là, il n'y a rien à +craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien +il m'est odieux, combien il m'énerve. Toi, tu as toujours l'air de +le chérir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont +surprenants parfois. + +--Il faut bien savoir dissimuler, ma chère. + +--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous +autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de +suite davantage; nous autres, nous le haïssons à partir du moment où +nous l'avons trompé. + +--Je ne vois pas du tout pourquoi on haïrait un brave garçon dont on +prend la femme. + +--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque à +tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut +pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais +point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse. + +Et souriant, avec un doux mépris de rouée, elle posa les deux mains sur +ses épaules en tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête vers elle +en l'enfermant dans une étreinte, et leurs bouches se rencontrèrent. Et +comme ils étaient debout devant la glace de la cheminée, un autre couple +tout pareil à eux s'embrassait derrière la pendule. + +Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de +la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta +Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent Parent qui les regardait, +livide, les poings fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front. + +Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil, +sans remuer la tête. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua +sur Limousin, le prit à pleins bras comme pour l'étouffer, le culbuta +jusque dans l'angle du salon d'un élan si impétueux, que l'autre, +perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son +crâne contre la muraille. + +Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son +amant, se jeta sur Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans la +chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs +de femme éperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui +mordait l'épaule comme si elle eût voulu le déchirer avec ses dents. +Parent, étranglé, suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa femme +accrochée à son col; et l'ayant empoignée par la taille, il la jeta, +d'une seule poussée, à l'autre bout du salon. + +Puis, comme il avait la colère courte dos débonnaires, et la violence +poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant, +épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'était +répandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; et son +énergie insolite finissait en essoufflement. + +Dès qu'il put parler, il balbutia: + +--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!... + +Limousin restait immobile dans son angle, collé contre le mur, trop +effaré pour rien comprendre encore, trop effrayé pour remuer un doigt. +Henriette, les poings appuyés sur le guéridon, la tête en avant, +décoiffée, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille à une +bête qui va sauter. + +Parent reprit d'une voix plus forte: + +--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en! + +Voyant calmée sa première exaspération, sa femme s'enhardit, se +redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente déjà: + +--Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette +agression inqualifiable?... + +Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et +bégayant: + +--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai... +j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!... +misérable!... misérable!... Vous êtes deux misérables!... +Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous +tuerais!... Allez-vous-en!... + +Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait +point innocenter et qu'il fallait céder. Mais toute son impudence lui +était revenue et sa haine contre cet nomme, exaspérée a présent, la +poussait à l'audace, mettait en elle un besoin de défi, un besoin de +bravade. + +Elle dit d'une voix claire: + +--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous. + +Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colère nouvelle saisissait, +se mit à crier: + +--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... misérables!... ou bien!... ou +bien!... + +Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tête. + +Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par +le bras, l'arracha du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers la +porte en répétant: «Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez +bien que cet homme est fou... Tenez donc!...» + +Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce +qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au +coeur, en quittant cette maison. Et une idée lui traversa l'esprit, une +de ces idées venimeuses, mortelles, où fermente toute la perfidie des +femmes. + +Elle dit, résolue:--Je veux emporter mon enfant. + +Parent, stupéfait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler +de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... après... +après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc, +gueuse!... Va-t'en!... + +Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengée déjà, et le +bravant, tout près, face à face: + +--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce +qu'il n'est pas à toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas à +toi... Il est à Limousin. + +Parent, éperdu, cria:--Tu mens... tu mens... misérable! + +Mais elle reprit:--Imbécile! Tout le monde le sait, excepté toi. Je te +dis que voilà son père. Mais il suffit de regarder pour le voir... + +Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se +retourna, saisit une bougie, et s'élança dans la chambre voisine. + +Il revint presque aussitôt, portant sur son bras le petit Georges +enveloppé dans les couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en +sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme, +puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers +l'escalier, où Limousin attendait par prudence. + +Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les +verrous. A peine rentré dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur +le parquet. + + +II + + +Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant les premières semaines qui +suivirent la séparation, l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha de +songer beaucoup. Il avait repris son existence de garçon, ses habitudes +de flânerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu +éviter tout scandale, il faisait à sa femme une pension réglée par les +hommes d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir de l'enfant commença à +hanter sa pensée. Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir, +il s'imaginait tout à coup entendre Georges crier «papa». Son coeur +aussitôt commençait à battre et il se levait bien vite pour ouvrir la +porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas +revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les +pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bête? + +Après avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son +fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures +entières, des jours entiers. Ce n'était point seulement une obsession +morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin +sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir +sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il +s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses passées. Il sentait les +petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur +sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces +câlineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux +lèvres, l'affolait comme le désir d'une femme aimée qui s'est enfuie. + +Dans la rue, tout à coup, il se mettait à pleurer en songeant qu'il +pourrait l'avoir, trottinant à son côté avec ses petits pieds, son gros +Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et, +la tête entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir. + +Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question: +«Était-il ou n'était-il pas le père de Georges?» Mais c'était surtout la +nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements interminables. +A peine couché, il recommençait, chaque soir, la même série +d'argumentations désespérées. + +Après le départ de sa femme, il n'avait plus douté tout d'abord: +l'enfant, certes, appartenait à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit à +hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune +valeur. Elle l'avait bravé, en cherchant à le désespérer. En pesant +froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour +qu'elle eût menti. + +Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire la vérité. Mais comment savoir, +comment l'interroger, comment le décider à avouer? + +Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, résolu à aller trouver +Limousin, à le prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre +fin à cette abominable angoisse. Puis il se recouchait désespéré, ayant +réfléchi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait même +certainement pour empêcher le père véritable de reprendre son enfant. + +Alors que faire? Rien! + +Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les événements, de n'avoir point +réfléchi, patienté, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un +mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû +feindre de ne rien soupçonner, et les laisser se trahir tout doucement. +Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner, +pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un père. Il les aurait +épiés derrière les portes! Comment n'avait-il pas songé à cela? Si +Limousin, demeuré seul avec Georges, ne l'avait point aussitôt saisi, +serré dans ses bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé jouer +avec indifférence, sans s'occuper de lui, aucune hésitation ne serait +demeurée possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se croyait pas, +il ne se sentait pas le père. + +De sorte que lui, Parent, chassant la mère, aurait gardé son fils, et il +aurait été heureux, tout à fait heureux. + +Il se retournait dans son lit, suant et torturé, et cherchant à se +souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se +rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune +parole, aucune caresse suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait +guère de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans +doute aimé davantage. + +On l'avait donc séparé de son fils par vengeance, par cruauté, pour le +punir de ce qu'il les avait surpris. + +Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir les magistrats pour se +faire rendre Georget. + +Mais à peine avait-il pris cette résolution qu'il se sentait envahi par +la certitude contraire. Du moment que Limousin avait été, dès le premier +jour, l'amant d'Henriette, l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui +avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui rendent mères les femmes. +La réserve froide qu'elle avait toujours apportée dans ses relations +intimes avec lui, Parent, n'était-elle pas aussi un obstacle à ce +qu'elle eût été fécondée par son baiser! + +Alors il allait réclamer, prendre avec lui, conserver toujours +et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder, +l'embrasser, l'entendre dire «papa» sans que cette pensée le frappât, +le déchirât: «Ce n'est point mon fils.» Il allait se condamner à ce +supplice de tous les instants, à cette vie de misérable! Non, il valait +mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul. + +Et chaque jour, chaque nuit recommençaient ces abominables hésitations +et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait +surtout l'obscurité du soir qui vient, la tristesse des crépuscules. +C'était alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation +de désespoir qui tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait. Il +avait peur de ses pensées comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait +devant elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait surtout son +logis vide, si noir, terrible, et les rues désertes aussi où brille +seulement, de place en place, un bec de gaz, où le passant isolé qu'on +entend de loin semble un rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon +qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit. + +Et Parent, malgré lui, par instinct, allait vers les grandes rues +illuminées et populeuses. La lumière et la foule l'attiraient, +l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand il était las d'errer, +de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants +devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la +solitude et du silence le poussait vers un grand café plein de buveurs +et de clarté. Il y allait comme les mouches vont à la flamme, s'asseyait +devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait +lentement, s'inquiétant chaque fois qu'un consommateur se levait pour +s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier +de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure où le garçon, debout +devant lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons, Monsieur, on ferme!» + +Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables, +éteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du +comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière compter son argent +et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le +personnel qui murmurait: «En voilà un empoté! On dirait qu'il ne sait +pas où coucher.» + +Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommençait à +penser à Georget et à se creuser la tête, à se torturer la pensée pour +découvrir s'il était ou s'il n'était point le père de son enfant. + +Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le coudoiement continu des +buveurs met près de vous un public familier et silencieux, où la grasse +fumée des pipes endort les inquiétudes, tandis que la bière épaisse +alourdit l'esprit et calme le coeur. + +Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là des voisins pour occuper +son regard et sa pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit +bientôt ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table +de marbre, et le garçon apportait vivement une assiette, un verre, une +serviette et le déjeuner du jour. Dès qu'il avait fini de manger, il +buvait lentement son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie qui +lui donnerait bientôt une bonne heure d'abrutissement. Il trempait +d'abord ses lèvres dans le cognac, comme pour en prendre le goût, +cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis +il se le versait dans la bouche, goutte à goutte, en renversant la tête; +promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives, +sur toute la muqueuse de ses joues, la mêlant avec la salive claire que +ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce mélange, il l'avalait +avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge, +jusqu'au fond de son estomac. + +Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois +ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il +penchait la tête sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se +réveillait vers le milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la main +vers le bock que le garçon avait posé devant lui pendant son sommeil; +puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge, +relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne +blanche aperçue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait +les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux +qu'il avait déjà lus le matin. + +Il les recommençait, de la première ligne à la dernière, y compris les +réclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes +des théâtres. + +Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards, +pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir à la place +qu'on lui avait conservée et demandait son absinthe. + +Alors il causait avec les habitués dont il avait fait la connaissance. +Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les +événements politiques: cela le menait à l'heure du dîner. La soirée se +passait comme l'après-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour +lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer dans le noir, +dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensées horribles +et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne +de ses parents, personne qui pût lui rappeler sa vie passée. + +Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une +chambre dans un grand hôtel, une belle chambre d'entresol afin de voir +les passants. Il n'était plus seul en ce vaste logis public; il sentait +grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derrière les +cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop +cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il +sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire, +le long de toutes les portes fermées, en regardant avec tristesse les +souliers accouplés devant chacune, les mignonnes bottines de femme +blotties à côté des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces +gens-là étaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote à +côte ou embrassés, dans la chaleur de leur couche. + +Cinq années se passèrent ainsi; cinq années mornes, sans autres +événements que des amours de deux heures, à deux louis, de temps en +temps. + +Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine +et la rue Drouot, il aperçut tout à coup une femme dont la tournure le +frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les +trois marchaient devant lui. Il se demandait: «Où donc ai-je vu ces +personnes-là?» et, tout à coup, il reconnut un geste de la main: c'était +sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges. + +Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta pas cependant; il voulait +les voir; et il les suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage de bons +bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement +en le regardant parfois de côté. Parent la voyait alors de profil, +reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa +bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le +préoccupait. Comme il était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir +la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le +col en boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon aux jambes nues, +qui allait, ainsi qu'un petit homme, à côté de sa mère. + +Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin, il les vit soudain +tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au +contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt engraissé; Georges +était devenu méconnaissable, si différent de jadis! + +Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devança +à grands pas pour revenir; et les revoir, de tout près, en face. Quand +il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir +dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit +tourna la tête et regarda ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors +Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par ce regard. Il s'enfuit +à la façon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir été vu et +reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'à sa +brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise. + +Il but trois absinthes, ce soir-là. + +Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre. +Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles, +père, mère, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer +dîner chez eux. Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne. C'était autre +chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur. +Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aimé et tant +embrassé jadis, disparaissait dans un passé lointain et fini, et il en +voyait un nouveau, comme un frère du premier, un garçonnet aux mollets +nus, qui ne le connaissait pas, celui-là! Il souffrait affreusement de +cette pensée. L'amour du petit était mort; aucun lien n'existait plus +entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait +même regardé d'un oeil méchant. + +Puis, peu à peu, son âme se calma encore; ses tortures mentales +s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits +devint indécise, plus rare. Il se remit à vivre à peu près comme tout le +monde, comme tous les désoeuvrés qui boivent des bocks sur des tables +de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours râpé des +banquettes. + +Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme +du gaz, considéra comme des événements le bain de chaque semaine, la +taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou +d'un chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé d'un nouveau +couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de +s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait +de différentes façons, et demandait enfin à son amie, la dame du +comptoir, qui le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous qu'il me va +bien?» + +Deux ou trois fois par an il allait au théâtre; et, l'été, il passait +quelquefois ses soirées dans un café-concert des Champs-Elysées. Il en +rapportait dans sa tête des airs qui chantaient au fond de sa mémoire +pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait même en battant la mesure +avec son pied, lorsqu'il était assis devant son bock. + +Les années se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles +étaient vides. + +Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait à la mort sans remuer, +sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la +grande glace où il appuyait son crâne plus dénudé chaque jour reflétait +les ravages du temps qui passe et fuit en dévorant les hommes, les +pauvres hommes. + +Il ne pensait plus que rarement, à présent, au drame affreux où avait +sombré sa vie, car vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée +effroyable. + +Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite l'avait usé, amolli, +épuisé; et souvent le patron de sa brasserie, le sixième patron depuis +son entrée dans cet établissement, lui disait: «Vous devriez vous +secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller à +la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques +mois.» + +Et quand son client venait de sortir, ce commerçant communiquait ses +réflexions à sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton, +ça ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux +environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en +vous. Voilà bientôt l'été, ça le retapera.» + +Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance pour ce +consommateur obstiné, répétait chaque jour à Parent: «Voyons, Monsieur, +décidez-vous à prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait +beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!» + +Et elle lui communiquait ses rêves, les rêves poétiques et simples de +toutes les pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre de l'année +derrière les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie +factice et bruyante de la rue, en songeant à la vie calme et douce des +champs, à la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur +les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivières, sur les +vaches couchées dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes +les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses, +blanches, si gentilles, si fraîches, si parfumées, toutes les fleurs +de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros +bouquets. + +Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse de son désir éternel, +irréalisé et irréalisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait +plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant à côté du comptoir +pour causer avec Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec elle. Alors, +peu à peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait +vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville. + +Un matin il demanda: + +--Savez-vous où on peut bien déjeuner aux environs de Paris? + +Elle répondit: + +--Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli! + +Il s'y était promené autrefois au moment de ses fiançailles. Il se +décida à y retourner. + +Il choisit un dimanche, sans raison spéciale, uniquement parce qu'il est +d'usage de sortir le dimanche, même quand on ne fait rien en semaine. + +Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain. + +C'était au commencement de juillet, par un jour éclatant et chaud. Assis +contre la portière de son wagon, il regardait courir les arbres et les +petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste, +ennuyé d'avoir cédé à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le +paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il +serait volontiers descendu à chaque station pour s'asseoir au café +aperçu derrière la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier +train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long, +très long. Il restait assis des journées entières pourvu qu'il eût +sous les yeux les mêmes choses immobiles, mais il trouvait énervant et +fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays +tout entier, tandis que lui-même ne faisait pas un mouvement. + +Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous +le pont de Chatou il aperçut des yoles qui passaient enlevées à grands +coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: «Voilà des +gaillards qui ne doivent pas s'embêter!» + +Le long ruban de rivière déroulé des deux côtés du pont du Pecq éveilla, +dans le fond de son coeur, un vague désir de promenade au bord des +berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui précède la gare de +Saint-Germain pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée. + +Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains +derrière le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de +fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'étalait +en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplée de +grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches +traversaient ce large pays, des bouts de forêts le boisaient par places, +les étangs du Vésinet brillaient comme des plaques d'argent, et les +coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une +brume légère et bleuâtre qui les laissait à peine deviner. Le soleil +baignait de sa lumière abondante et chaude tout le grand paysage un +peu voilé par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffée +s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la +Seine, qui se déroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines, +contournait les villages et longeait les collines. + +Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des sèves, caressait +la peau, pénétrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur, +alléger l'esprit, vivifier le sang. + +Parent, surpris, la respirait largement, les yeux éblouis par l'étendue +du paysage; et il murmura: «Tiens, on est bien ici.» + +Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau pour regarder. Il +croyait découvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les +choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son âme, des +événements ignorés, des bonheurs entrevus, des joies inexplorées, +tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait +brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitée. + +Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminée par la +clarté violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt années de café, +mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en +aller là-bas, là-bas, chez des peuples étrangers, sur des terres peu +connues, au delà des mers, s'intéresser à tout ce qui passionne les +autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes, +la vie mystérieuse, charmante ou poignante, toujours changeante, +toujours inexplicable et curieuse. + +Maintenant il était trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'à la +mort, sans famille, sans amis, sans espérances, sans curiosité pour +rien. Une détresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de +se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son +engourdissement! Toutes les pensées, tous les rêves, tous les désirs qui +dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés, remués +par ce rayon de soleil sur les plaines. + +Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait +perdre la tête, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour +déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool et parler à quelqu'un, +au moins. + +Il prit une petite table dans les bosquets d'où l'on domine toute la +campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite. + +D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se +sentait mieux; il n'était plus seul. + +Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient. Il les avait regardées +plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifférents. + +Tout à coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font +tressaillir les moelles. + +Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu vas découper le poulet.» + +Et une autre voix répondit: «Oui, maman.» + +Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels +étaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était +toute blanche, très forte, une vieille dame sérieuse et respectable; et +elle mangeait en avançant la tête, par crainte des taches, bien qu'elle +eût recouvert ses seins d'une serviette. Georges était devenu un homme. +Il avait de la barbe, de cette barbe inégale et presque incolore qui +frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute +forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute. +Parent le regardait, stupéfait! C'était là Georges, son fils?--Non, il +ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun +entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les épaules un peu +voûtées. + +Donc ces trois êtres semblaient heureux et contents; ils venaient +déjeuner à la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une +existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis +chaud et peuplé, peuplé par tous les riens qui font la vie agréable, par +toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on +échange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vécu ainsi, grâce à +lui Parent, avec son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu! Ils +l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf, le débonnaire, à toutes +les tristesses de la solitude, à l'abominable vie qu'il avait menée +entre un trottoir et un comptoir, à toutes les tortures morales et à +toutes les misères physiques! Ils avaient fait de lui un être inutile, +perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans +attentes, qui n'espérait rien de rien et de personne. Pour lui la terre +était vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir +les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris, +ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derrière aucune porte, la +figure cherchée, chérie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit +en vous apercevant. Et cette idée surtout le travaillait, l'idée de la +porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derrière. + +Et c'était la faute de ces trois misérables, cela! la faute de cette +femme indigne, de cet ami infâme et de ce grand garçon blond qui prenait +des airs arrogants. + +Il en voulait maintenant à l'enfant autant qu'aux deux autres! +N'était-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé, +aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lâché bien vite la +mère et le petit s'il n'avait pas su que le petit était à lui, bien à +lui? Est-ce qu'on élève les enfants des autres? + +Donc, ils étaient là, tout près, ces trois malfaiteurs qui l'avaient +tant fait souffrir. + +Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes +ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il +s'exaspérait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de +les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de +Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se baisser vers son assiette et +se relever aussitôt. + +Et ils continueraient à vivre ainsi, sans soucis, sans inquiétudes +d'aucune sorte. Non, non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; il +allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais +comment? Il cherchait, rêvait des choses effroyables comme il en arrive +dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait, +coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas +laisser échapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute +jamais. + +Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et il cessa de boire pour +la mûrir. Un sourire plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les tiens. +Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir.» + +Un garçon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur désire ensuite? + +--Rien. Du café et du cognac, du meilleur. + +Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop +de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il +attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement +sur la terrasse ou dans la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés, +il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il +n'était pas trop tôt d'ailleurs, après vingt-trois ans de souffrances. +Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait leur arriver. + +Ils achevaient doucement leur déjeuner, en causant avec sécurité. Parent +ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes. +La figure de sa femme, surtout, l'exaspérait. Elle avait pris un air +hautain, un air de dévote grasse, de dévote inabordable, cuirassée de +principes, blindée de vertu. + +Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. Alors il vit Limousin. On +eût dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses +beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les +revers de sa redingote. + +Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur +l'oreille. Parent, aussitôt, les suivit. + +Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirèrent le paysage avec +placidité, comme admirent les gens repus; puis ils entrèrent dans la +forêt. + +Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se +cachant pour ne point éveiller trop tôt leur attention. + +Ils allaient à petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiède. +Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, à son +côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges abattait des feuilles avec +sa badine, et franchissait parfois les fossés de la route, d'un saut +léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter dans le feuillage. + +Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant d'émotion et de fatigue; +car il ne marchait plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une peur +l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devança, pour +revenir sur eux et les aborder en face. + +Il allait, le coeur battant, les sentant derrière lui maintenant, et il +se répétait: «Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est +le moment.» + +Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au +pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours. + +Alors il se décida, et il revint à pas rapides. S'étant arrêté devant +eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une +voix cassée par l'émotion: + +--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas? + +Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou. + +Il reprit: + +--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis +Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que +c'était fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah! +mais non, me voilà revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant. + +Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: «Oh! +mon Dieu!» + +Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mère, Georges s'était levé, +prêt à le saisir au collet. + +Limousin, atterré, regardait avec des yeux effarés ce revenant qui, +ayant soufflé quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous +expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompé, vous +m'avez condamné à une vie de forçat, et vous avez cru que je ne vous +rattraperais pas! + +Mais le jeune homme le prit par les épaules, et le repoussant: + +--Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien +vite ou je vais vous rosser, moi! + +Parent répondit: + +--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-là. + +Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit: + +--Lâche-moi donc. Je suis ton père... Tiens, regarde s'ils me +reconnaissent maintenant, ces misérables! + +Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mère. + +Parent, libre, s'avança vers elle: + +--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri +Parent, et que je suis son père puisqu'il se nomme Georges Parent, +puisque vous êtes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon +argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je +vous ai chassés de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés +de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infâme, +avec votre amant! + +--Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave homme, épousé par vous pour ma +fortune, et trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui vous êtes et +qui je suis... + +Il balbutiait, haletait, emporté par la colère. + +La femme cria d'une voix déchirante: + +--Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empêche-le, +qu'il ne dise pas cela devant mon fils! + +Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, d'une voix très basse: + +--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites. + +Parent reprit avec emportement: + +--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose +que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans. + +Puis, se tournant vers Georges, éperdu, qui s'était appuyé contre un +arbre: + +--Écoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pensé que ce +n'était pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me désespérer. +Tu étais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporté en me jurant +que je n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était lui! A-t-elle +menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande. + +Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main +dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de +me dire lequel de nous est le père de ce jeune homme: lui ou moi; votre +mari ou votre amant. Allons, allons, dites! + +Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur: + +--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour où tu te +sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle +ne répond pas, réponds toi-même. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle. +Dis, es-tu le père de ce garçon? Allons, allons, parle! + +Il revint vers sa femme. + +--Si vous ne voulez pas me le dire à moi, dites-le à votre fils au +moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est +son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne +peux pas te le dire, mon garçon. + +Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras +comme un épileptique. + +--Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne sait pas... Je parie +qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle +couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait... +personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?... Tu ne le sauras pas non +plus, mon garçon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais... +Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas... +Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait... +Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis... +Bonsoir... c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu viendras me +l'apprendre, hôtel des Continents, n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir +de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrément... + +Et il s'en alla en gesticulant, continuant à parler seul, sous les +grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne +se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une +poussée de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté par +son idée fixe. + +Tout à coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta +dedans. Durant la route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et il +rentra dans Paris, stupéfait de son audace. + +Il se sentait brisé comme si on lui eût rompu les os. Il alla cependant +prendre un bock à sa brasserie. + +En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, lui demanda:--Déjà revenu? +Est-ce que vous êtes fatigué? + +Il répondit:--Oui... oui... très fatigué... très fatigué.... Vous +comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y +retournerai point, à la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici. +Désormais, je ne bougerai plus. + +Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgré l'envie qu'elle +en avait. + +Pour la première fois de sa vie il se grisa tout à fait, ce soir-là, et +on dut le rapporter chez lui. + + + +LA BÊTE À MAÎT' BELHOMME + + +La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs +attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce tenu +par Malandain fils. + +C'était une voiture jaune, montée sur des roues jaunes aussi autrefois, +mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de +devant étaient toutes petites; celles de derrière, hautes et frêles, +portaient le coffre difforme et enflé comme un ventre de bête. Trois +rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les têtes +énormes et les gros genoux ronds, attelées en arbalète, devaient traîner +cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les +chevaux semblaient endormis déjà devant l'étrange véhicule. + +Le cocher Césaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple +cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et +d'escalader l'impériale, la face rougie par le grand air des champs, +les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus +clignotants sous les coups de vent et de grêle, apparut sur la porte de +l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers +ronds, pleins de volailles effarées, attendaient devant les paysannes +immobiles. Césaire Horlaville les prit l'un après l'autre et les posa +sur le toit de sa voiture; puis il y plaça plus doucement ceux qui +contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs +de grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, de bouts de toile ou +de papiers. Puis il ouvrit la porte de derrière et, tirant une liste de +sa poche, il lut en appelant: + +--Monsieur le curé de Gorgeville. + +Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, large, gros, violacé et +d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les +femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde. + +--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets? + +L'homme se hâta, long, timide, enredingoté jusqu'aux genoux; et il +disparut à son tour dans la porte ouverte. + +--Maît' Poiret, deux places. + +Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par la charrue, maigri par +l'abstinence, osseux, la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa femme +le suivait, petite et maigre, pareille à une bique fatiguée, portant à +deux mains un immense parapluie vert. + +--Maît' Rabot, deux places. + +Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il demanda: «C'est ben mé +qu't'appelles?» + +Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi», allait répondre une facétie, +quand Rabot piqua une tête vers la portière, lancé en avant par une +poussée de sa femme, une gaillarde haute et carrée dont le ventre était +vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs. + +Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un rat qui rentre dans son +trou. + +--Maît' Caniveau. + +Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et +s'engouffra à son tour dans l'intérieur du coffre jaune. + +--Maît' Belhomme. + +Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face +dolente, un mouchoir appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait d'un +fort mal de dents. + +Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulières +vestes de drap noir ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils +découvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs étaient coiffés +de casquettes de soie, hautes comme des tours, suprême élégance dans la +campagne normande. + +Gésaire Horlaville referma la portière de sa boîte, puis monta sur son +siège et fit claquer son fouet. + +Les trois chevaux parurent se réveiller et, remuant le cou, firent +entendre un vague murmure de grelots. + +Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de toute sa poitrine, fouailla les +bêtes à tour de bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se mirent +en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derrière elles, la voiture, +secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts, +faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que +chaque ligne de voyageurs, ballottée et balancée par les secousses, +avait des reflux de flots à tous les remous des cahots. + +On se tut d'abord, par respect pour le curé, qui gênait les +épanchements. Il se mit à parler le premier, étant d'un caractère +loquace et familier. + +--Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il comme vous voulez? + +L'énorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre +liait avec l'ecclésiastique, répondit en souriant: + +--Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même, et d'vote part? + +--Oh! d'ma part, ça va toujours. + +--Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé. + +--Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards (colzas) qui n'donneront +guère c't'année; et, vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s'rattrape. + +--Que voulez-vous, les temps sont durs. + +--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande +femme de maît'Rabot. + +Comme elle était d'un village voisin, le curé ne la connaissait que de +nom. + +--C'est vous, la Blondel? dit-il. + +--Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot. + +Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une +grande inclinaison de tête en avant, comme pour dire: «C'est bien moi +Rabot, qu'a épousé la Blondel.» + +Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son +oreille, se mit à gémir d'une façon lamentable. Il faisait «gniau... +gniau... gniau» en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance. + +--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le curé. + +Le paysan cessa un instant de geindre pour répondre:--Non point... +m'sieu le curé.... C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond +d´l´oreille. + +--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un dépôt? + +--J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais ben qu'c'est eune bête, +un' grosse bête, qui m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans +l'grenier. + +--Un' bête. Vous êtes sûr? + +--Si j'en suis sûr? Comme du Paradis, m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote +l'fond d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a m'mange la tête? Oh! +gniau... gniau... gniau.... Et il se remit à taper du pied. + +Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance. Chacun donnait son +avis. Poiret voulait que ce fût une araignée, l'instituteur que ce fût +une chenille. Il avait vu ça une fois déjà à Campemuret, dans l'Orne, où +il était resté six ans; même la chenille était entrée dans la tête et +sortie parle nez. Mais l'homme était demeuré sourd de cette oreille-là, +puisqu'il avait le tympan crevé. + +--C'est plutôt un ver, déclara le curé. + +Maît' Belhomme, la tête renversée de côté et appuyée contre la portière, +car il était monté le dernier, gémissait toujours. + +--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune frémi, +eune grosso frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé... a +galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misère!!... + +--T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau. + +--Pour sûr, non. + +--D'où vient ça? + +La peur du médecin sembla guérir Belhomme. + +Il se redressa, sans toutefois lâcher son mouchoir. + +--D'où vient ça! T'as des sous pour eusse, té, pour ces fainéants-là? Y +s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ça +fait, deusse écus de cent sous, deusse écus, pour sur... Et qu'est-ce +qu'il aurait fait, dis, ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? +Sais-tu, té? + +Caniveau riait. + +--Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme ça? + +--J'vas t'au Havre vé Chambrelan. + +--Qué Chambrelan? + +--L'guérisseux, donc. + +--Qué guérisseux? + +--L'guérisseux qu'a guéri mon pé. + +--Ton pé? + +--Oui, mon pé, dans l'temps. + +--Que qu'il avait, ton pé? + +--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe. + +--Qué qui li a fait ton Chambrelan? + +--Il y a manié l'dos comm' pou' fé du pain, avec les deux mains donc! Et +ça y a passé en une couple d'heures! + +Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononcé des paroles, +mais il n'osait pas dire ça devant le curé. + +Caniveau reprit en riant: + +--C'est-il point quéque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris çu +trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver. + +Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les +aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, +piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même +l'instituteur qui ne riait jamais. + +Cependant, comme Belhomme paraissait fâché qu'on se moquât de lui, le +curé détourna la conversation et, s'adressant à la grande femme de +Rabot: + +--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille? + +--Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur à élever! + +Rabot opinait de la tête, comme pour dire: «Oh! oui, c'est dur à +élever.» + +--Combien d'enfants? + +Elle déclara avec autorité, d'une voix forte et sûre: + +--Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de mon homme! + +Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait +fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on +n'en pouvait point douter. Il en était fier, parbleu! + +De qui le seizième? Elle ne le dit pas. C'était le premier, sans doute? +On le savait peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau lui-même +demeura impassible. + +Mais Belhomme se mit à gémir: + +--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh! +misère!... + +La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le curé dit: «Si on vous coulait +un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. Voulez-vous +essayer? + +--Pour sûr! J'veux ben. + +Et tout le monde descendit pour assister à l'opération. + +Le prêtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il +chargea l'instituteur de tenir bien inclinée la tête du patient; puis, +dès que le liquide aurait pénétré dans le canal, de la renverser +brusquement. + +Mais Caniveau, qui regardait déjà dans l'oreille de Belhomme pour voir +s'il ne découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria: + +--Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut déboucher ça, mon vieux. Jamais +ton lapin sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait les quat' +pattes. + +Le curé examina à son tour le passage et le reconnut trop étroit et trop +embourbé pour tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur qui +débarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au +milieu de l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce conduit nettoyé, +un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans +le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tôle sur la +cuvette, comme s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes retombèrent +dans le vase blanc. Tous les voyageurs se précipitèrent. Aucune bête +n'était sortie. + +Cependant Belhomme déclarant: «Je sens pu rien», le +curé, triomphant, s'écria: «Certainement elle est noyée.» Tout le monde +était content. On remonta dans la voiture. + +Mais à peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris +terribles. La bête s'était réveillée et était devenue furieuse. Il +affirmait même qu'elle était entrée dans la tête maintenant, qu'elle lui +dévorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme +de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le +signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta +qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les +mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard: «Tenez, +v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... qué misère!» + +Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la rend enragée, c'te bête. +All' est p't-être ben accoutumée au vin.» + +On se remit à rire. Il reprit: «Quand j'allons arriver au café Bourboux, +donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.» + +Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on +lui arrachait l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria +Césaire Horlaville d'arrêter à la première maison rencontrée. + +C'était une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporté; +puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'opération. +Caniveau conseillait toujours de mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de +griser et d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra +du vinaigre. + +On fit couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu'il +pénétrât jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe +habité. + +Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retournée tout +d'une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que +l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien +vider l'autre. + +Césaire Horlaville, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la +main. + +Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas +plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'était une +puce! Des cris d'étonnement s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une +puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la +cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait à +la façon des ânes qui braient, l'instituteur riait comme on éternue, +et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au +gloussement des poules. + +Belhomme s'était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la +cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse +dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau. + +Il grogna: «Te v'là, charogne,» et cracha dessus. + +Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune puce, eune puce, ah! te v'là, +sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot!» + +Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons, en route! V'là assez de +temps perdu.» + +Et les voyageurs, riant toujours, s'en allèrent vers la voiture. + +Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à +Criquetot. J'ai pu que fé au Havre à cette heure.» + +Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place! + +--Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point passé mi-chemin. + +--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout. + +Et une dispute commença qui devint bientôt une querelle furieuse: +Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville +affirmait qu'il en recevrait quarante. + +Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux. + +Caniveau redescendit. + +--D'abord, tu dés quarante sous au curé, t'entends, et pi une tournée +à tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt à +Césaire. Ça va-t-il, dégourdi? + +Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et +quinze, répondit:--Ça va! + +--Allons, paye. + +--J'payerai point. L'curé n'est pas médecin d'abord. + +--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture à Césaire et +j't'emporte au Havre. + +Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un +enfant. + +L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya. + +Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme +retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent, +regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur +ses longues jambes. + + + +A VENDRE + + +Partir à pied, quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le +long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse! + +Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la +narine avec l'air léger, par la peau avec les souffles du vent. + +Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de +certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation +délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontré au +détour d'une route, à l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière, ainsi +qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un +jour, entre autres. J'allais, le long de l'Océan breton, vers la pointe +du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un pas rapide, le long des +flots. C'était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la plus +douce et la plus belle de la Bretagne. + +Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de +vingt ans, vous refont des espérances et vous redonnent des rêves +d'adolescents. + +J'allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues. +Les blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On +sentait bien l'odeur douce des champs mûrs et l'odeur marine du varech. +J'allais sans penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé +depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais +fort, agile, heureux et gai. J'allais. + +Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie +inconsciente, profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe, +ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin +des chants pieux. Une procession peut-être, car c'était un dimanche. +Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros +bateaux de pêche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, +allant au pardon de Plouneven. + +Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle +et essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'épuisant +aussitôt, les laissait retomber, flasques, le long des mâts. + +Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce +monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand +chapeau, poussaient leur» notes puissantes, les femmes criaient leurs +notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de +fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers +des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone +s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derrière +l'autre, tout près l'un de l'autre. + +Ils passèrent devant moi, contre moi, et je les vis s'éloigner, +j'entendis s'affaiblir et s'éteindre leur chant. + +Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les tout +jeunes gens, d'une façon puérile et charmante. + +Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de +l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais +morose et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s'égarer +dans les espérances, dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où +tout arrive, dans l'hallucination de la pensée qui vagabonde! Comme la +vie est belle sous la poudre d'or des songes! + +Hélas! c'est fini, cela! + +Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on attend sans cesse, à tout ce +qu'on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme. + +Et j'allais, à grands pas rapides, caressant de la main la tête blonde +des blés qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau +comme si j'eusse touché des cheveux. + +Je contournai un petit promontoire et j'aperçus, au fond d'une plage +étroite et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui +descendaient jusqu'à la grève. + +Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le +sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on +croit connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils +plaisent à votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus? +qu'on n'ait point vécu là autrefois? Tout vous séduit, vous enchante, +la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du +sable! + +Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres +fruitiers avaient poussé le long des terrasses qui descendaient vers +l'eau, comme des marches géantes. Et chacune portait, ainsi qu'une +couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genêts d'Espagne en +fleur! + +Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aimé la +posséder, y vivre, toujours! + +Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'aperçus, sur +un des piliers de la barrière, un grand écriteau: «_A vendre_.» + +J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eût offerte, +comme si on me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je +n'en sais rien! + +«A vendre.» Donc elle n'était presque plus à quelqu'un, elle pouvait +être à tout le monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, cette sensation +d'allégresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne +l'achèterais point! Comment l'aurais-je payée? N'importe, elle était à +vendre. L'oiseau en cage appartient à son maître, l'oiseau dans l'air +est à moi, n'étant à aucun autre. + +Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades +superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses +touffes de genêts d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque +terrasse. + +Quand je fus sur la dernière, je regardai l'horizon. La petite plage +s'étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer +par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entrée et devaient +briser les vagues aux jours de grosse mer. + +Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l'une debout, l'autre +couchée dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à deux époux +étranges, immobilisés par quelque maléfice, semblaient regarder +toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui +connaissaient depuis des siècles, cette baie autrefois solitaire, la +petite maison qu'ils verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler, +disparaître, la petite maison à vendre! + +Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime! + +Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonné chez moi. Une femme vint +ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, coiffée de +blanc, qui ressemblait à une béguine. Il me sembla que je la connaissais +aussi, cette femme. + +Je lui dis:--Vous n'êtes pas Bretonne, vous? + +Elle répondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous +venez pour visiter la maison? + +--Eh! oui, parbleu. + +Et j'entrai. + +Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je +m'étonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule. + +Je pénétrai dans le salon, un joli salon tapissé de nattes, et qui +regardait la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des +potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle +aussitôt, persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je la reconnus, +bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontrée. C'était elle, +elle-même, celle que j'attendais, que je désirais, que j'appelais, +dont le visage hantait mes rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours, +partout, celle qu'on va voir dans la rue tout à l'heure, qu'on va +trouver sur la route dans la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle +rouge sur les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l'hôtel où +j'entre en voyage, dans le wagon où je vais monter, dans le salon dont +la porte s'ouvre devant moi. + +C'était elle, assurément, indubitablement elle! Je la reconnus à ses +yeux qui me regardaient, à ses cheveux roulés à l'anglaise, à sa bouche +surtout, à ce sourire que j'avais deviné depuis longtemps. + +Je demandai aussitôt:--Quelle est cette femme? + +La bonne à tête de béguine répondit sèchement :--C'est Madame. + +Je repris:--C'est votre maîtresse? + +Elle répliqua avec son air dévot et dur: + +--Oh! non, Monsieur. + +Je m'assis et je prononçai:--Contez-moi ça. + +Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse. + +J'insistai:--C'est la propriétaire de cette maison, alors! + +--Oh! non, Monsieur. + +--A qui appartient donc cette maison? + +--A mon maître, monsieur Tournelle. + +J'étendis le doigt vers la photographie. + +--Et cette femme, qu'est-ce que c'est? + +--C'est Madame. + +--La femme de votre maître? + +--Oh! non, Monsieur. + +--Sa maîtresse alors? + +La béguine ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par +une colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme. + +--Où sont-ils maintenant? + +La bonne murmura: + +--Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas. + +Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble. + +--Non, Monsieur. + +Je fus rusé; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrivé, je +pourrai peut-être rendre service à votre maître. Je connais cette femme, +c'est une méchante! + +La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle +eut confiance. + +--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître bien malheureux. Il a fait sa +connaissance en Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il l'avait +épousée. Elle chantait très bien. Il l'aimait, Monsieur, que ça faisait +pitié de le voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, l'an +dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui avait été bâtie par un fou, +un vrai fou pour s'installer à deux lieues du village. Madame a voulu +l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maître. Et il a acheté +la maison pour lui faire plaisir. + +Ils y sont demeurés tout l'été dernier, Monsieur, et presque tout +l'hiver. + +Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du déjeuner, Monsieur +m'appelle:--Césarine, est-ce que Madame est rentrée? + +--Mais non, Monsieur. + +On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On +chercha partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, on +n'a jamais su où ni comment. + +Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la béguine, de la +prendre par la taille et de la faire danser dans le salon! + +Ah! elle était partie, elle s'était sauvée, elle l'avait quitté +fatiguée, dégoûtée de lui! Comme j'étais heureux! + +La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est +retourné à Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On +en demande vingt mille francs. + +Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle! Et, tout à coup, il me +sembla que je n'avais qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû +revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille +maison, qu'elle aurait tant aimée, sans lui. + +Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la +photographie, et je m'enfuis en courant et baisant éperdument le doux +visage entré dans le carton. + +Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle! +Quelle joie qu'elle fût libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais +la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante, +puisqu'elle l'avait quitté! Elle l'avait quitté parce que mon heure +était venue! + +Elle était libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'à la +trouver puisque je la connaissais. + +Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais +l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser +le visage. J'allais, j'allais éperdu de bonheur, enivré d'espoir. +J'allais, sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à +notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait, +cette fois! + + + +L'INCONNUE + + +On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'étranges: +rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à +l'étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, +étaient singulièrement favorables à l'amour. + +Gontran, qui se taisait, fut consulté. + +--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme +comme du bibelot, nous l'apprécions davantage dans les endroits où nous +ne nous attendons point à en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment +de rares qu'à Paris: + +Il se tut quelques secondes, puis reprit: + +--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles +ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent +le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la +violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures +lentes poussées par les marchandes. + +Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, +comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes +légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit +allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces +matins-là! + +On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnaît à cent pas, +celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au +mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se +dit: «Attention, en voilà une,» et on va au-devant d'elle en la dévorant +des yeux. + +Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui +vient de l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est +ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt +dessus? le doigt ou la lèvre.--Le regard est timide ou hardi, la tête +brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte +vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au +soir, celle qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien gardé le +souvenir d'une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette +façon et dont j'aurais été follement amoureux si je les avais connues +plus intimement. + +Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. +Avez-vous remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, de temps en +temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne +fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres +adorables que j'ai coudoyés dans les rues de Paris, j'ai des crises de +rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? Où pourrait-on les +retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté du +bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passé plus d'une fois à +côté de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appât de sa chair +fraîche. + +Roger des Annettes avait écoulé en souriant. Il répondit: + +--Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à +moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur +le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit +un effet... mais un effet... étonnant. C'était une brune, une brune +grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils +liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe à l'autre. Un +peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve +à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la +taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un +défi, offerte comme une tentation. L'oeil était pareil à une tache +d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un oeil, mais un trou noir, +un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait +en elle, on entrait en elle. Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans +pensée et si beau! + +J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se +retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon peu gracieuse, +mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je +demeurai comme une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai frappé par +la plus forte émotion de désir qui m'eût encore assailli. + +J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai. + +Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en +l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une +maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir. +Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais +devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut éloignée, j'eus la +sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis +pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même. + +Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là. + +Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil, +vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des +Champs-Elysées. + +L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une +poussière d'or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c'était un de +ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris. + +Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de +lui dire l'émotion qui m'étranglait. + +Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j'éprouvai de nouveau, +en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappé, +rue de la Paix. + +Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de +Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. +Je me décidai alors à interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me +comprendre: «Ça doit être une visite,» dit-il. + +Et je fus encore huit mois sans la revoir. + +Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le +boulevard Malesherbes, en courant pour m'échauffer, quand, au coin d'une +rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit +paquet. + +Je voulus m'excuser. C'était elle! + +Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu +l'objet qu'elle tenait à la main, je lui dis brusquement: + +--Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà +plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le +désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à +savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles, +attribuez-les à une envie passionnée d'être au nombre de ceux qui ont le +droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce +pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des +Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, +si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment +malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de +vous voir. + +Elle me regardait fixement, de son oeil étrange et mort, et elle +répondit en souriant: + +--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous. + +Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je +ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je +m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un +geste rapide, d'une main habituée aux lettres escamotées. + +Je balbutiai, redevenu hardi: + +--Quand vous verrai-je? + +Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans +doute à se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle +murmura:--Dimanche matin, voulez-vous? + +--Je crois bien que je veux. + +Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce +regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la +peau, une sorte de glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces +liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et +endormir leurs proies. + +Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour +deviner ce qu'elle était et pour me fixer une règle de conduite avec +elle. + +Devais-je la payer? Comment? + +Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, +dans son écrin, sur la cheminée. + +Et je l'attendis, après avoir mal dormi. + +Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me +tendit la main comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la fis asseoir, +je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son +manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus +galant, car je n'avais point de temps à perdre. + +Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas échangé +vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule +cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique +aux épingles, je serre les cordons en des noeuds indéliables au lieu de +les démêler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je +perds la tête. + +Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que +ceux-là, quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, pour ne point +effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se +dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond +à ses pieds, l'une après l'autre? + +Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux +vêtements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'être +frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de +la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et +combien troublante la ligne, du corps devinée sous le dernier voile! + +Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une chose surprenante, une tache +noire, entre les épaules; car elle me tournait le dos; une grande tache +en relief, très noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder. + +Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la +moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de +cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette +surprise. + +Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions, et +des réminiscences singulières. Il me sembla que je voyais une des +magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces êtres dangereux et +perfides qui ont pour mission d'entraîner les hommes en des abîmes +inconnus. Je pensai à Salomon faisant passer sur une glace la reine de +Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu. + +Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je découvris +que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, +j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'étonna d'abord et +se fâcha ensuite absolument, car elle prononça, en se rhabillant avec +vivacité: + +--Il était bien inutile de me déranger. + +Je voulus lui faire accepter la bague achetée pour elle, mais elle +articula avec tant de hauteur: «Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» que +je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et +elle partit sans ajouter un mot. + +Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que, +maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux. + +Je ne puis plus voir une femme sans penser à elle. Toutes les autres me +répugnent, me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis +poser un baiser sur une joue sans voir sa joue à elle à côté de celle +que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du désir inapaisé qui me +torture. + +Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes mes caresses qu'elle me +gâte, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue, +comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout près de l'autre, debout ou +couchée, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'était +bien une femme ensorcelée, qui portait entre ses épaules un talisman +mystérieux. + +Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontrée de nouveau +deux fois. Je l'ai saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a +feint de ne me point connaître. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-être? +Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idée que +c'est une juive? Mais pourquoi? Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas! + + + +LA CONFIDENCE + + +La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand +la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agité, le +corsage un peu fripé, le chapeau un peu tourné, et elle tomba sur une +chaise, en disant: + +--Ouf! c'est fait! + +Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'était redressée +fort surprise. Elle demanda: + +--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait? + +La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit +à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise +longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains: + +--Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t'avouer! + +--Je te le jure. + +--Sur ton salut éternel? + +--Sur mon salut éternel. + +--Eh bien! je viens de me venger de Simon. + +L'autre s'écria:--Oh! que tu as bien fait! + +--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus +insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand +je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon. +Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais +pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à +roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire, +c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de +drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui +que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des +choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi. +Et puis, c'est devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort +difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très +amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère, +en voilà un supplice que d'être... aimée par un homme grotesque... Non, +vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous +arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin +figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de très vilain, de très +ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,--c'est ça qui est +affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, +figure-toi encore que ce quelqu'un-là est ton mari... et que... tous +les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça me +donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. +Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les +femmes dans ces cas-là.--Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah! +que c'est sale! + +Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en +trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou +des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment +les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur +salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie +est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part. + +Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne +sont plus que des rencontres régulières, où on répète chaque fois les +mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection +ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que +des mannequins corrects à qui manquent toute intelligence et toute +délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau +dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons +arriver des poseurs insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je +cherche un homme, comme Diogène, un seul homme dans toute la société +parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je +ne tarderai pas à souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari, +comme ça me faisait une vraie révolution de le voir entrer chez moi en +chemise et en caleçon, j'ai employé tous les moyens, tous, tu entends +bien, pour l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d'abord été +furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imaginé que je le +trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller +Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la +maison; et puis la persécution a commencé. Il m'a suivie, partout. Il a +employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus +laissée causer avec personne. Dans les bals, il restait planté derrière +moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt que je disais +un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec +celui-ci ou avec celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait +stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est +alors que j'ai cessé d'aller dans le monde. + +Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là +me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin! + +Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd'hui?» +Moi, je pleurais et il était enchanté. + +Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena dîner aux +Champs-Élysées. Le hasard voulut que Baubignac fût à la table voisine. +Alors voilà Simon qui se met à m'écraser les pieds avec fureur et qui me +grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as donné rendez-vous, sale bête; +attends un peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma +chère: il a ôté tout doucement l'épingle de mon chapeau et il me l'a +enfoncée dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. Tout le monde est +accouru. Alors il a joué une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends. + +À ce moment-là, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore. +Qu'est-ce que tu aurais fait, toi? + +--Oh! je me serais vengée! + +--Eh bien! ça y est. + +--Comment? + +--Quoi? tu ne comprends pas? + +--Mais, ma chère... cependant... Eh bien, oui... + +--Oui, quoi? + +--Voyons, pense à sa tête. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse +figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de +chien. + +--Oui. + +--Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux qu'un tigre. + +--Oui. + +--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et +pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'à toi, par +exemple. Pense à sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il +est... + +--Quoi... tu l'as... + +--Oh! ma chérie, surtout ne le dis à personne, jure-le-moi encore!... +Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout changé +depuis ce moment-là!... et je ris toute seule... toute seule... Pense +donc à sa tête...!!! + +La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait à la gorge +lui jaillit entre les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme si +elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la +figure crispée, la respiration coupée, elle se penchait en avant comme +pour tomber sur le nez. + +Alors la petite marquise partit à son tour en suffoquant. Elle répétait, +entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drôle?... +dis... pense à sa tête!... pense à ses favoris!... à son nez!... pense +donc... est-ce drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le... +dis pas... jamais!... + +Elles demeuraient presque suffoquées, incapables de parler, pleurant de +vraies larmes dans ce délire de gaieté. + +La baronne se calma la première; et toute palpitante encore:--Oh!... +raconte-moi comment tu as fait ça... raconte-moi... c'est si drôle... si +drôle!... + +Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait: + +--Quand j'ai eu pris ma résolution... je me suis dit... Allons... +vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait... +aujourd'hui... + +--Aujourd'hui!... + +--Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon de venir me chercher chez +toi pour nous amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va venir!.. +Pense... pense... pense à sa tête en le regardant... + +La baronne, un peu apaisée, soufflait comme après une course. Elle +reprit: + +--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!... + +--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh +bien! ce sera Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais très honnête; +incapable de rien dire. Alors j'ai été chez lui, après déjeuner. + +--Tu as été chez lui? Sous quel prétexte? + +--Une quête... pour les orphelins... + +--Raconte... vite... raconte... + +--Il a été si étonné en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis +il m'a donné deux louis pour ma quête; et puis comme je me levais pour +m'en aller, il m'a demandé des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait +semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconté tout ce que +j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!... +Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des moyens de me venir en +aide... et moi j'ai commencé à pleurer... mais comme on pleure... quand +on veut... Il m'a consolée... il m'a fait asseoir... et puis comme je +ne me calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je disais:«Oh! mon pauvre +ami... mon pauvre ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma pauvre +amie!»--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout. +Voilà. + +Après ça, moi j'ai eu une grande crise de désespoir et de +reproches.--Oh! je l'ai traité, traité comme le dernier des derniers... +Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais à Simon, à sa tête, à +ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi, +je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ça y est!... Quoiqu'il +arrive maintenant, ça y est! Et lui qui avait tant peur de ça! Il peut +y avoir des guerres, des tremblements de terre, des épidémies, nous +pouvons tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus empêcher ça!!! +pense à sa tête... et dis-toi... ça y est!!!!! + +La baronne qui s'étranglait demanda: + +--Reverras-tu Baubignac...? + +--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux +que mon mari... + +Et elles recommencèrent à rire toutes les deux avec tant de violence +qu'elles avaient des secousses d'épileptiques. + +Un coup de timbre arrêta leur gaîté. + +La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...» + +La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint +rouge, à la lèvre épaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux +irrités. + +Les deux jeunes femmes le regardèrent une seconde, puis elles +s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel délire de +rire qu'elles gémissaient comme on fait dans les affreuses souffrances. + +Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh bien, êtes-vous folles?... +êtes-vous folles?... êtes-vous folles...?» + + + +LE BAPTÊME + + +--Allons, docteur, un peu de cognac. + +--Volontiers. + +Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda +monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dorés. + +Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarté de +la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps +sur sa langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit: + +--Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier! le +délicieux destructeur dépeuples! + +Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet +admirable livre qu'on nomme l´_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu, +comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume +de nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient +d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses. + +Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien étrange +et bien saisissant, et tout près d'ici, en Bretagne, dans un petit +village aux environs de Pont-l'Abbé. + +J'habitais alors, pendant un congé d'un an, une maison de campagne que +m'avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent +siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l'on voit par places, debout +ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé +quelque chose d'inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans +leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais +les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de +colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de +pierre, vers le paradis des Druides. + +La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'écueils +aux têtes noires, toujours entourés d'une bave d'écume, pareils à des +chiens qui attendraient les pêcheurs. + +Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne +leurs barques d'une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des +pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, +hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la +bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'écueil; mais quand elle est +vide, on ne le voit plus.» + +Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous +demandez à la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur +la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. +Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aîné +aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. +A bientôt leur tour. + +J'habitais donc une maison de campagne près de Pont-l'Abbé. J'étais là, +seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne +qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois +personnes, deux soeurs et un homme qui avait épousé l'une d'elles, et +qui cultivait mon jardin. + +Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha +d'un garçon. + +Le mari vint me demander d'être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et +il m'emprunta dix francs pour les frais d'église, disait-il. + +La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était +couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait +illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin +derrière la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos, +rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine, +qui avait l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si froide. + +A neuf heures du matin, le père Kerandec arriva devant ma porte avec sa +belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roulé +dans une couverture. + +Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait un froid à fendre les +dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font +souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre +petit être qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race +bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables, +dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades. + +Nous arrivâmes devant l'église, mais la porte en demeurait fermée. M. le +curé était en retard. + +Alors la garde, s'étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit +à dévêtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses linges, mais +je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l'air +gelé. Je m'avançai, révolté d'une telle imprudence. + +--Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer! + +La femme répondit placidement: «Oh non, m'sieu not' maître, faut qu'il +attende l'bon Dieu tout nu.» + +Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C'était l'usage. +Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit. + +Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai de m'en aller, je voulus +couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait +devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait +violet. + +J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus le curé arrivant par la +campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays. + +Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il +ne fut point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses +mouvements. Il répondit: + +--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne +pouvons empêcher ça. + +--Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je. + +Il reprit: + +--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la +sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'église où je +souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la +morsure du froid. + +La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu +pendant toute la cérémonie. + +Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui +tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur, +avec une lenteur de tortue sacrée; et son surplis blanc me glaçait +le coeur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire +souffrir, au nom d'un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que +torturait le froid. + +Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler +de nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une +voix aiguë et douloureuse. + +Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer le registre?» + +Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez bien vite, maintenant, et +réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai quelques +conseils pour éviter, s'il en était temps encore, une fluxion de +poitrine. + +L'homme promit d'exécuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa +belle-soeur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie. + +Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais. + +Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé +menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à +mon tour du Procureur de la République. + +La querelle fut longue, je finis par payer. + +A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n'était +survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur et la +garde n'étaient pas encore revenus. + +L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et +elle avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille. + +--Où diable sont-ils partis? demandai-je. Elle répondit sans s'étonner, +sans s'irriter: «Ils auront été bé pour fêter.» C'était l'usage. Alors, +je pensai à mes dix francs qui devaient payer l'église et qui payeraient +l'alcool, sans doute. + +J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fît bon feu dans sa +cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces +brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable +mioche. + +A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus. + +J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai. + +Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot. + +Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau +chaude pour ma barbe. + +Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: «Et Kérandec?» + +L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! il est rentré, Monsieur, à +minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et +la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fossé, de +sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même aperçus.» + +Je me levai d'un bond, criant: + +--L'enfant est mort! + +--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a +vu ça, elle s'a mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la +consoler. + +--Comment, ils l'ont fait boire? + +--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure. +Comme Kérandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris +l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous +les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec +est bien malade. + +J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la +résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon +jardinier. + +L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu +de son enfant. + +Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol. + +Je dus soigner la femme qui mourut vers midi. + +Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en +versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur +blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus +clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et +chaud. + + + +IMPRUDENCE + + +Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça +avait été d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Océan. Il +l'avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses +ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin. +Il l'avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de +ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme à +peine éclose faisait naître en lui, avec l'émotion vague et puissante +qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif +et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues. + +Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il était +jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est +naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des +paroles tendres. + +Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans +les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils échangeaient, le +matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du +soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme, +murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que +leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées. + +Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, pensaient l'un à l'autre +aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se +désiraient de toute leur âme et de tout leur corps. + +Après le mariage, ils s'étaient adorés sur la terre. Ça avait été +d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse +exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées, +d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient +quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude +intimité des nuits. + +Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils +commençaient à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant; +mais ils n'avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu'ils +n'eussent fait souvent, plus rien à apprendre l'un par l'autre, pas même +un mot d'amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fit plus +brûlant le verbe connu, si souvent répété. + +Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des +premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, +des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives +désespérées pour faire renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable +des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial. + +De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une +heure d'affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée. + +Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles +dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de +l'excitation des fêtes publiques. + +Or, un matin, Henriette dit à Paul: + +--Veux-tu m'emmener dîner au cabaret? + +--Mais oui, ma chérie. + +--Dans un cabaret très connu. + +--Mais oui. + +Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait à +quelque chose qu'elle ne voulait pas dire. + +Elle reprit: + +--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret +galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous? + +Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand +café? + +--C'est ça. Mais d'un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà +soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je +n'oserai jamais dire ça? + +--Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce que ça fait? Nous n'en sommes +pas aux petits secrets. + +--Non, je n'oserai pas. + +--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le? + +--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais être prise pour ta +maîtresse... na... et que les garçons, qui ne savent pas que tu es +marié, me regardent comme ta maîtresse, et toi aussi... que tu me croies +ta maîtresse, une heure, dans cet endroit-là, où tu dois avoir +des souvenirs... Voilà!... Et je croirai moi-même que je suis ta +maîtresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec +toi... Voilà!... C'est très vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais +pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ça +me... me... troublerait de dîner comme ça avec toi, dans un endroit +pas comme il faut... dans un cabinet particulier où on s'aime tous les +soirs... tous les soirs.... C'est très vilain.... Je suis rouge comme +une pivoine. Ne me regarde pas.... + +Il riait, très amusé, et répondit: + +--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit très chic où je suis connu. + +Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand café du +boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. +Dès qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé de quatre fauteuils et +d'un large canapé de velours rouge, le maître d'hôtel, en habit noir, +entra et présenta la carte. Paul la tendit à sa femme. + +--Qu'est-ce que tu veux manger? + +--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici. + +Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant son pardessus qu'il +remit aux mains du valet. Puis il dit: + +--Menu corsé--potage bisque--poulet à la diable, râble de lièvre, homard +à l'américaine, salade de légumes bien épicée et dessert.--Nous boirons +du champagne. + +Le maître d'hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la +carte en murmurant: + +--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne? + +--Du champagne, très sec. + +Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son +mari. + +Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et commencèrent à manger. + +Dix bougies les éclairaient, reflétées dans une grande glace ternie par +des milliers de noms tracés au diamant, et qui jetaient sur le cristal +clair une sorte d'immense toile d'araignée. + +Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentît +étourdie dès les premiers verres. Paul, excité par des souvenirs, +baisait à tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient. + +Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente, +un peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à +tout voir et à tout oublier, à n'entrer qu'aux instants nécessaires, +et à sortir aux minutes d'épanchement, allaient et venaient vite et +doucement. + +Vers le milieu du dîner, Henriette était grise, tout à fait grise, et +Paul, en gaieté, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait +maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noyé. + +--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir? + +--Quoi donc, ma chérie? + +--Je n'ose pas te dire. + +--Dis toujours.... + +--As-tu eu des maîtresses... beaucoup... avant moi? + +Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes +fortunes ou s'en vanter. + +Elle reprit: + +--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup? + +--Mais quelques-unes? + +--Combien? + +--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-là? + +--Tu ne les as pas comptées?... + +--Mais non. + +--Oh! alors, tu en as eu beaucoup? + +--Mais oui. + +--Combien à peu près... seulement à peu près. + +--Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. Il y a des années où j'en ai +eu beaucoup, et des années où j'en ai eu bien moins. + +--Combien par an, dis? + +--Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou cinq seulement. + +--Oh! ça fait plus de cent femmes en tout. + +--Mais oui, à peu près. + +--Oh! que c'est dégoûtant! + +--Pourquoi ça, dégoûtant? + +--Mais parce que c'est dégoûtant, quand on y pense... toutes ces +femmes... nues... et toujours... toujours la même chose.... Oh! que +c'est dégoûtant tout de même, plus de cent femmes! + +Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant, et répondit de cet air +supérieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes +qu'elles disent une sottise: + +--Voilà qui est drôle, par exemple! s'il est dégoûtant d'avoir cent +femmes, il est dégoûtant également d'en avoir une. + +--Oh non, pas du tout! + +--Pourquoi non? + +--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous +attache à elle, tandis que cent femmes c'est de la saleté, de +l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter à +toutes ces filles qui sont sales.... + +--Mais non, elles sont très propres. + +--On ne peut pas être propre en faisant le métier qu'elles font. + +--Mais, au contraire, c'est à cause de leur métier qu'elles sont +propres. + +--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ça avec un autre! +C'est ignoble! + +--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre où a bu je ne +sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine, +que.... + +--Oh! tais-toi, tu me révoltes.... + +--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maîtresses? + +--Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des filles, toutes?... Toutes les +cent?... + +--Mais non, mais non.... + +--Qu'est-ce que c'était alors? + +--Mais des actrices... des... des petites ouvrières... et des... +quelques femmes du monde.... + +--Combien de femmes du monde? + +--Six. + +--Seulement six? + +--Oui. + +--Elles étaient jolies? + +--Mais oui. + +--Plus jolies que les filles? + +--Non. + +--Lesquelles est-ce que tu préférais, des filles ou des femmes du monde? + +--Les filles. + +--Oh! que tu es sale! Pourquoi ça? + +--Parce que je n'aime guère les talents d'amateur. + +--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ça t'amusait de +passer comme ça de l'une à l'autre? + +--Mais oui. + +--Beaucoup? + +--Beaucoup. + +--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas? + +--Mais non. + +--Ah! les femmes ne se ressemblent pas. + +--Pas du tout. + +--En rien? + +--En rien. + +--Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont de différent? + +--Mais, tout. + +--Le corps? + +--Mais oui, le corps. + +--Le corps tout entier? + +--Le corps tout entier. + +--Et quoi encore? + +--Mais, la manière de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres +choses. + +--Ah! Et c'est très amusant de changer? + +--Mais oui. + +--Et les hommes aussi sont différents? + +--Ça, je ne sais pas. + +--Tu ne sais pas? + +--Non. + +--Ils doivent être différents. + +--Oui... sans doute.... + +Elle resta pensive, son verre de champagne à la main. Il était plein, +elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses +deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche: + +--Oh! mon chéri, comme je t'aime!... + +Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un garçon qui entrait recula en +refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes +environ. + +Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave et digne, apportant les +fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses +doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme +pour y voir des choses inconnues et rêvées, elle murmurait d'une voix +songeuse: + +--Oh! oui! ça doit être amusant tout de Même! + + + +UN FOU + + +Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat intègre dont la vie +irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats, +les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant très bas, +par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre +qu'éclairaient deux yeux brillants et profonds. + +Il avait passé sa vie à poursuivre le crime et à protéger les faibles. +Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus +redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs âmes, leurs pensées +secrètes, et démêler, d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs +intentions. + +Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, entouré d'hommages +et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte +rouge l'avaient escorté jusqu'à sa tombe, et des hommes en cravate +blanche avaient répandu sur son cercueil des paroles désolées et des +larmes qui semblaient vraies. + +Or, voici l'étrange papier que le notaire, éperdu, découvrit dans +le secrétaire où il avait coutume de serrer les dossiers des grands +criminels. + +Cela portait pour titre: + +POURQUOI? + +_20 juin 1851_.--Je sors de la séance. J'ai fait condamner Blondel à +mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? Pourquoi? +Souvent, on rencontre de ces gens chez qui détruire la vie est une +volupté. Oui, oui, ce doit être une volupté, la plus grande de toutes +peut-être; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus à créer? Faire +et détruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute +l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant +de tuer? + +_25 Juin_.--Songer qu'un être est là qui vit, qui marche, qui court.... +Un être? Qu'est-ce qu'un être? Cette chose animée, qui porte en elle le +principe du mouvement et une volonté réglant ce mouvement! Elle ne tient +à rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un +grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne +sais d'où, on peut le détruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ça +pourrit, c'est fini. + +_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est, +au contraire, la loi de la nature. Tout être a pour mission de tuer: il +tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre tempérament; il +faut tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à tout instant de son +existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a +besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé la chasse! L'enfant tue +les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits +animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas à +l'irrésistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez +de tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois, +on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la +nécessité de vivre en société a fait du meurtre un crime. On condamne et +on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer +à cet instinct naturel et impérieux de mort, nous nous soulageons, de +temps en temps, par des guerres où un peuple entier égorge un autre +peuple. C'est alors une débauche de sang, une débauche où s'affolent +les armées et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et +les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le récit exalté des +massacres. + +Et on pourrait croire qu'on méprise ceux destinés à accomplir ces +boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec +de l'or et des draps éclatants; ils portent des plumes sur la tête, des +ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des récompenses, +des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes, +acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de +répandre le sang humain! Ils traînent par les rues leurs instruments de +mort que le passant vêtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la +grande loi jetée par la nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus +beau et de plus honorable que de tuer! + +_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'éternelle +jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: «Vite! +vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se renouvelle. + +_2 juillet_.--L'être--qu'est-ce que l'être? Tout et rien. Parla pensée, +il est le reflet de tout. Par la mémoire et la science, il est un abrégé +du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir +des faits, chaque être humain devient un petit univers dans l'univers! + +Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien! +plus rien, rien! Montez en barque, éloignez-vous du rivage couvert +de foule, et vous n'apercevez bientôt plus rien que la côte. L'être +imperceptible disparaît, tant il est petit, insignifiant. Traversez +l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portière. Des hommes, +des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent +dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides +sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout +juste faire la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, allez +en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'êtres qui +naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi +écrasée sur les routes. Allez aux pays des noirs, gîtés en des cases +de boue; aux pays des Arabes blancs, abrités sous une toile brune qui +flotte au vent, et vous comprendrez que l'être isolé, déterminé, n'est +rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être quelconque +d'une tribu errante du désert? Et ces gens, qui sont des sages, ne +s'inquiètent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue +son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à +manoir, de province à province. + +Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables +et inconnus. Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! Tuer est un crime +parce que nous avons numéroté les êtres! Quand ils naissent, on les +inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voilà! L'être +qui n'est point enregistré ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans +le désert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La +nature aime la mort; elle ne punit pas, elle! + +Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état civil. Voilà! C'est lui qui +défend l'homme. + +L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état civil! Respect à +l'état civil, le Dieu légal. A genoux! + +L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'état civil. +Quand il a fait égorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les +raye sur son état civil, il les supprime par la main de ses greffiers. +C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les écritures des +mairies, nous devons respecter la vie. État civil, glorieuse Divinité +qui règnes dans les temples des municipalités, je te salue. Tu es plus +fort que la Nature. Ah! ah! + +_3 juillet_.--Ce doit être un étrange et savoureux plaisir que de tuer, +d'avoir là, devant soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un petit +trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est +le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de +chair molle, froide, inerte, vide de pensée! + +_5 août_.--Moi qui ai passé mon existence à juger, à condamner, à tuer +par des paroles prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui avaient +tué par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que +j'ai frappés, moi! moi! qui le saurait? + +_10 août._--Qui le saurait jamais? Me soupçonnerait-on, moi, moi, +surtout si je choisis un être que je n'ai aucun intérêt à supprimer? + +_15 août._--La tentation! La tentation, elle est entrée en moi comme +un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon corps +entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'à ceci: tuer; dans mes +yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes +oreilles, où passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible, +de déchirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un être; dans mes +jambes, où frissonne le désir d'aller, d'aller à l'endroit où la chose +aura lieu; dans mes mains, qui frémissent du besoin de tuer. Comme cela +doit être bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres, +maître de son coeur et qui cherche des sensations raffinées! + +_22 août.--_ Je ne pouvais plus résister. J'ai tué une petite bête pour +essayer, pour commencer. + +Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue à la +fenêtre de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et j'ai pris le +petit oiseau dans ma main, dans ma main où je sentais battre son coeur. +Il avait chaud. Je suis monté dans ma chambre. De temps en temps, je +le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'était atroce et +délicieux. J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang. + +Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux à ongles, et je lui ai +coupé la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il +s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais +tenu un dogue enragé et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge, +luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempé le +bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit +oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais +voulu. Ce doit être superbe de voir saigner un taureau. + +Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lavé les +ciseaux, je me suis lavé les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le +corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous +un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une +fraise à cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on +sait! + +Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau parti. Comment me +soupçonnerait-il! Ah! ah! + +_25 août_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut. + +_30 août_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose! + +J'étais allé me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais à rien, +non, à rien. Voilà un enfant dans le chemin, un petit garçon qui +mangeait une tartine de beurre. + +Il s'arrête pour me voir passer et dit: «Bonjour, m'sieu le président.» + +Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je le tuais?» + +Je réponds:--Tu es tout seul, mon garçon? + +--Oui, M'sieu. + +--Tout seul dans le bois? + +--Oui, M'sieu. + +L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout +doucement, persuadé qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le saisis à +la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regardé +avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides, +terribles! Je n'ai jamais éprouvé une émotion si brutale... mais si +courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se +tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remué. + +Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jeté le corps dans le +fossé, puis de l'herbe par-dessus. + +Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est peu de chose! Le soir, +j'étais très gai, léger, rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet. +On m'a trouvé spirituel. + +Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille. + +_30 août_.--On a découvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah! + +_1er septembre_.--On a arrêté deux rôdeurs. Les preuves manquent. + +_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleuré! Ah! ah! + +_6 octobre_.--On n'a rien découvert. Quelque vagabond errant aura fait +le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je +serais tranquille à présent! + +_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est +comparable aux rages d'amour qui vous torturent à vingt ans. + +_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, après déjeuner. Et +j'aperçus, sous un saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une bêche +semblait, tout exprès, plantée dans un champ de pommes de terre voisin. + +Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul +coup, par le tranchant, je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné, +celui-là! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout +doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah! +j'aurais fait un excellent assassin. + +_28 octobre_.--L'affaire du pêcheur soulève un grand bruit. On accuse du +meurtre son neveu, qui pêchait avec lui. + +_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable. +Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah! + +_27 octobre_.--Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village +acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tué son +oncle pendant son absence! Qui le croirait? + +_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la +tête! Ah! ah! La justice! + +_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait +hériter de son oncle. Je présiderai les assises. + +_25 janvier_.--A mort! à mort! à mort! Je l'ai fait condamner à mort! +Ah! ah! L'avocat général a parlé comme un ange! Ah! ah! Encore un. +J'irai le voir exécuter! + +_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotiné ce matin. Il est très bien +mort! très bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir +trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme +un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle +ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux +et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on +savait! + +Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose +pour me laisser surprendre. + +Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun +crime nouveau. + +Les médecins aliénistes à qui on l'a confié, affirment qu'il existe dans +le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables +que ce monstrueux dément. + + + +TRIBUNAUX RUSTIQUES + + +La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui +attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la séance. + +Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui +ont l'air taillés dans une souche de pommiers. Ils ont posé par terre +leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, préoccupés par +leur affaire. Ils ont apporté avec eux des odeurs d'étable et de sueur, +de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond +blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs. + +Sur une sorte d'estrade s'étend une longue table couverte d'un tapis +vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche. Un +gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air à l'extrémité droite. +Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose +douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause +de ces brutes aux senteurs de bêtes. + +M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue, +dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire +de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde +l'assistance avec un air de profond mépris. + +C'est un lettré de province et un bel esprit d'arrondissement, un de +ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et +savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny. + +Il prononce: + +--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires. + +Puis souriant, il murmure: + + _Quidquid tentabam dicere versus erat._ + +Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix +inintelligible: «Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon». + +Une énorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu +de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur +le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes +comme des chandelles allumées. + +Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance où perce une +raillerie, et dit: + +--Madame Bascule, articulez vos griefs. + +La partie adverse se tient de l'autre côté. Elle est représentée par +trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu +comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme +toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête +mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a +un oeil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des +volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé, +dont le corps tordu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une +cloche. + +Mme Bascule s'explique: + +--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce +garçon. Je l'ai élevé et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour lui, +j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait juré de ne pas me +quitter, il m'en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné +un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille. +Or, voilà qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite +morveuse.... + +LE JUGE DE PAIX.--Modérez-vous, madame Bascule. + +MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourné +la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en +va l'épouser ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage, +mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un +papier, le voilà.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un +acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l'amitié. +L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai? + +Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert. + +ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai. + +LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.) + +«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mme Bascule, +ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir +avec dévouement. + +Gorgeville, le 8 août 1883.» + +LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc +pas écrire? + +ISIDORE.--Non, J'sais point. + +LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix? + +ISIDORE.--Non, c'est point mé. + +LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors? + +ISIDORE.--C'est elle. + +LE JUGE.--Vous êtes prêt à jurer que vous n'avez pas fait cette croix? + +ISIDORE, avec précipitation.--Sur la tête d'mon pé, d'ma mé, d'mon +grand-pé, de ma grand'-mé, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que +c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son +serment.) + +LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc été vos rapports avec Mme +Bascule, ici présente? + +ISIDORE.--A ma servi de traînée. (Rires dans l'auditoire.) + +LE JUGE.--Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations +n'ont pas été aussi pures qu'elle le prétend. + +LE PÈRE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point +quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a débouché.... + +LE JUGE.--Vous voulez dire débauché? + +LE PÈRE.--Je sais ti mé? I n'avait point quinze ans. Y en avait déjà ben +quatre qu'a l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet +gras, à l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand +l'temps fut v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé.... + +LE JUGE.--Dépravé.... Et vous avez laissé faire?... + +LE PÈRE.--Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu'ça arrive!... + +LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous? + +LE PÈRE.--De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu'i +n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Jé demande protection à la loi. + +Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en +ai fait un homme. + +LE JUGE.--Parbleu. + +Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien.... + +--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'là cinq ans, +vu qu'elle avait grossi d'excès, et que ça m'allait point. Ça me +déplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'là qu'a +pleure comme une gouttière et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin +pour rester quéque z'années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui» +pardi! Quéque vous auriez fait, vous? + +Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'étais +quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette +jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:) + +--Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-mé que +ça valait bien ça? + +LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète: + +--Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc +derrière elle, et se met à pleurer.) + +LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chère dame, je n'y peux +rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte +parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui. Il avait le droit +incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot à +sa femme. Je n'ai pas à entrer dans les questions de... de... +délicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la +loi. Je n'y peux rien. + +LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous? + +LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des +paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote +sur son banc.) + +LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons, +remettez-vous... et... si j'ai un conseil à vous donner, c'est de +chercher un autre... un autre élève.... + +Mme BASCULE, à travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas.... + +LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un +regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis +elle se lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, +cachant sa figure dans son mouchoir.) + +LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix +goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. (Puis +d'une voix grave:) + +Appelez les affaires suivantes. + +LE GREFFIER bredouille.--Célestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire +Dieulafait.... + + + +L'ÉPINGLE + + +Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'était loin, bien +loin d'ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le +matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil. +Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si +douces, endormantes. Il faisait chaud; c'était une molle chaleur +parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des +germes. + +On m'avait dit que, ce soir-là, je trouverais l'hospitalité dans la +maison du Français qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois +d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais encore. Il était arrivé un +matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes, +semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec +fureur. Puis de mois en mois, d'année en année, agrandissant son +domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi +amassé une fortune par son labeur infatigable. + +Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l'aurore, +parcourant ses champs jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il +semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l'insatiable désir de +l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise. + +Maintenant, il semblait très riche. + +Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en +effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'était une large maison +carrée toute simple et dominant la mer. + +Comme j'approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L'ayant +salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en +souriant. + +--Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous. + +Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec +une aisance parfaite et une bonne grâce familière d'homme du monde; puis +il me quitta en disant: + +--Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre. + +Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la +mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! +Il souriait, répondant avec distraction: + +--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle +qu'on aime. + +--Vous regrettez la France? + +--Je regrette Paris. + +--Pourquoi n'y retournez-vous pas? + +--Oh! j'y reviendrai. + +Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des +boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a +connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir +du Vaudeville. + +--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui? + +--Toujours les mêmes, sauf les morts. + +Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, +j'avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait +fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe +blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton +et, la serrant dans sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au bout. +Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se +mêlait aux poils des joues. + +Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un +brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir +leur arôme violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le +regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de +mon âme l'image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé, +qui va de la Madeleine à la rue Drouet. + +--Connaissez-vous Boutrelle? + +--Oui, certes. + +--Est-il bien changé? + +--Oui, tout blanc. + +--Et La Ridamie? + +--Toujours le même. + +--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne +Verner? + +--Oui, très forte, finie. + +--Ah! Et Sophie Astier? + +--Morte. + +--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous.... + +Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie +soudain, il reprit: + +--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ça me ravage. + +Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva. + +--Voulez-vous rentrer? + +--Je veux bien. + +Et il me précéda dans sa maison. + +Les pièces du bas étaient énormes, nues, tristes, semblaient +abandonnées. Des assiettes et des verres traînaient sur des tables, +laissés là par les serviteurs à peau basanée qui rôdaient sans cesse +dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient à deux clous sur le mur; +et, dans les encoignures, on voyait des bêches, des lignes de pêche, des +feuilles de palmier séchées, des objets de toute espèce posés au hasard +des rentrées et qui se trouvaient à portée de la main pour le hasard des +sorties et des besognes. + +Mon hôte sourit: + +--C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un exilé, dit-il, mais ma +chambre est plus propre. Allons-y. + +Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d'un brocanteur, tant +elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et +variées qu'on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins +de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis, +juste au milieu du panneau principal, un carré de satin blanc encadré +d'or. + +Surpris, je m'approchai pour voir, et j'aperçus une épingle à cheveux +piquée au centre de l'étoffe brillante. + +Mon hôte posa sa main sur mon épaule: + +--Voilà, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la +seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre +est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est +toute ma vie.» + +Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer: + +--Vous avez souffert par une femme? + +Il reprit brusquement: + +--Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon. +Un nom m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que je n'ai point osé +prononcer, car si vous m'aviez répondu «morte», comme vous avez fait +pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd'hui même. + +Nous étions sortis sur le large balcon d'où l'on voyait deux golfes, +l'un à droite, et l'autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes +grises. C'était l'heure crépusculaire où le soleil disparu n'éclaire +plus la terre que par les reflets du ciel. + +Il reprit: + +--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore? + +Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une angoisse frémissante. + +Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais. + +--Vous la connaissez? + +--Oui. + +Il hésitait:--Tout à fait...? + +--Non. + +Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle. + +--Mais je n'ai rien à en dire; c'est une des femmes, ou plutôt une des +filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une +existence agréable et princière, voilà tout. + +Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût dit: «Je vais mourir.» Puis, +brusquement: + +--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et délicieuse +que la nôtre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de +me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez, +regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions! +Comment pourrais-je expliquer cette passion-là? Vous ne la comprendriez +point. + +Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux coeurs et +de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement +torturant, fait de l'invincible enlacement de deux êtres disparates qui +se détestent en s'adorant. + +Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu'elle +a mangés de son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués avec un +sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres. + +Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irrésistible! Quoi? +Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une +vrille et reste en vous comme le crochet d'une flèche? C'est plutôt ce +sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon +d'un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle comme un +parfum, de sa taille longue, à peine balancée quand elle passe, car elle +semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie, +et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son +geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est +harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme +j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour +rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de +fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes +mariés?» disait-elle. + +Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à elle que j'ai fini par la +comprendre: cette fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui +ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir +et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, après quelques minutes: +--Quand j'eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement: +«Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du +«temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il +«faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.» + +--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menée à côté +d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de +l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux +d'ouvrir les bras, de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en elle, +derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me +faisait l'exécrer; et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais +tant. En elle, le Féminin, l'odieux et affolant Féminin était plus +puissant qu'en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée +comme d'un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne +l'a jamais été. + +--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous +les hommes d'une telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun, +d'un seul regard. Cela m'exaspérait et m'attachait à elle davantage, +cependant. Cette créature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait à +tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même, +bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. Comprenez-vous? + +Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu'on la +possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, en +effet, la possédaient. + +Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais! + +La nuit s'était répandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers +flottait dans l'air. + +Je lui dis: + +--La reverrez-vous? + +Il répondit: + +--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept à huit +cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je +partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne année entière.--Et +puis adieu, ma vie sera close. + +Je demandai:--Mais ensuite? + +--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de +me prendre comme valet de chambre. + + + +LES BÉCASSES + + +Ma chère amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas à Paris; vous +vous étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison que je vais vous +donner va, sans doute, vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre à +Paris au moment du passage des bécasses? + +Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la +chambre au trottoir; mais je préfère la vie libre, la rude vie d'automne +du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car +les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans +plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les pieds sur des pavés de +bois ou de pierre, le regard borné partout par des bâtiments, sans aucun +horizon de verdure, de plaines ou de bois? Dès milliers de voisins vous +coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de +recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas à me +donner l'impression, la sensation de l'espace. + +Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement la différence du +dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous +parler... + +Donc les bécasses passent. + +Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une +vallée, auprès d'une petite rivière, et que je chasse presque tous les +jours. + +Les autres jours, je lis; je lis même des choses que les hommes de +Paris n'ont pas le temps de connaître, des choses très sérieuses, très +profondes, très curieuses, écrites par un brave savant de génie, un +étranger qui a passé toute sa vie à étudier la même question et a +observé les mêmes faits relatifs à l'influence du fonctionnement de nos +organes sur notre intelligence. + +Mais je veux vous parler des bécasses. Donc mes deux amis, les frères +d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en +attendant les premiers froids. Puis, dès qu'il gèle, nous partons pour +leur ferme de Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là un petit bois +délicieux, un petit bois divin, où viennent loger toutes les bécasses +qui passent. + +Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux géants, ces deux Normands des +premiers temps, ces deux mâles de la vieille et puissante race de +conquérants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'établit +sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des villes partout, passa +comme un flot sur la Sicile en y créant un art admirable, battit tous +les rois, pilla les plus fières cités, roula les papes dans leurs ruses +de prêtres et les joua, plus madrés que ces pontifes italiens, et +surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol +sont deux Normands timbrés au meilleur titre, ils ont tout des Normands, +la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de +la mer. + +Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons, +agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans +que nos fermiers. + +Or, depuis quinze jours, nous attendions les bécasses. + +Chaque matin l'aîné, Simon, me disait: «Hé, v'là l'vent qui passe à +l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront.» + +Le cadet Gaspard, plus précis, attendait que la gelée fût venue pour +l'annoncer. + +Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre dès l'aurore en criant: + +--Ça y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ça et nous +allons à Connelot. + +Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes, +vous auriez ri en nous voyant. Nous nous déplaçons dans une étrange +voiture de chasse que mon père fit construire autrefois. Construire est +le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur, +ou plutôt de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout là dedans: +caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les +malles, caisses à claire-voie pour les chiens. Tout y est à l'abri, +excepté les hommes, perchés sur des banquettes à balustrades, hautes +comme un troisième étage et portées par quatre roues gigantesques. On +parvient là-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et +même des dents à l'occasion, car aucun marchepied ne donne accès sur cet +édifice. + +Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des +accoutrements de Lapons. Nous sommes vêtus de peaux de mouton, nous +portons des bas de laine énormes par-dessus nos pantalons, et des +guêtres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en +fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes +installés, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf +et Moustache. Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard et Moustache à moi. +On dirait trois petits crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus, +avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de +broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs +sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les +enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le +sien sous ses pieds pour avoir chaud. + +Et nous voilà partis, secoués abominablement. Il gelait, il gelait +ferme. Nous étions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le +fermier, maître Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un +gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, rusé +comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire +argent de tout. + +C'est grande fête pour lui, au moment des bécasses. + +La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans une cour à pommiers, entourée +de quatre rangs de hêtres qui bataillent toute l'année contre le vent de +mer. + +Nous entrons dans la cuisine où flambe un beau feu en notre honneur. + +Notre table est mise tout contre la haute cheminée où tourne et cuit, +devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat +de terre. + +La fermière alors nous salue, une grande femme muette, très polie, +tout occupée des soins de la maison, la tête pleine d'affaires et de +chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs. +C'est une femme d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur dans les +environs. + +Au fond de la cuisine s'étend la grande table où viendront s'asseoir +tout à l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs, +goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence +sous l'oeil actif de la maîtresse, en nous regardant dîner avec maître +Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel +sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur +un coin de table, en surveillant la servante. + +Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son monde. + +Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre +blanche, toute nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement nos +trois lits, trois chaises et trois cuvettes. + +Gaspard s'éveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante. +En une demi-heure tout le monde est prêt et on part avec maître Picot +qui chasse avec nous. + +Maître Picot me préfère à ses maîtres. Pourquoi? sans doute parce que +je ne suis pas son maître. Donc nous voilà tous les deux qui gagnons +le bois par la droite, tandis que les deux frères vont attaquer par la +gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traîne, tous les trois +attachés au bout d'une corde. + +Car nous ne chassons pas la bécasse, mais le lapin. Nous sommes +convaincus qu'il ne faut pas chercher la bécasse, mais la trouver. +On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand on veut spécialement en +rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et +curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la détonation brève +du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler: +«Bécasse.--Elle y est.» Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une +bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe avec excès lorsqu'on sort les +pièces du carnier, au déjeuner de midi. + +Donc nous voilà, maître Picot et moi, dans le petit bois dont les +feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu +triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid léger qui pique les +yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse blanche +le bout des herbes et la terre brune des labourés. Mais on a chaud tout +le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai +dans l'air bleu, il ne chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon +chasser au bois par les frais matins d'hiver. + +Là-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix +frêle. Puis, plus rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et Paf à +son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voilà qui +piaule comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé un lapin. Attention, +maître Picot! + +Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent encore, puis reviennent; +nous suivons leurs allées imprévues, en courant dans les petits chemins, +l'esprit en éveil, le doigt sur la gâchette du fusil. + +Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache +grise, une ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire. + +La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et j'aperçois sur l'herbe +une pincée de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force: +«Lapin, lapin.--Il y est!» Et je le montre aux trois chiens, aux trois +crocodiles velus qui me félicitent en remuant la queue; puis s'en vont +en chercher un autre. + +Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se remit à japper. Le fermier +dit: «Ça pourrait bien être un lièvre, allons au bord de la plaine.» + +Mais au moment où je sortais du bois, j'aperçus, debout, à dix pas de +moi, enveloppé dans son immense manteau jaunâtre, coiffé d'un bonnet de +laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous, +le pâtre de maître Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage: +«Bonjour, pasteur.» Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eût +pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes lèvres. + +Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le +voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps +immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme +une meute, semblait obéir à son oeil. Maître Picot me serra le bras: +--Vous savez que le berger a tué sa femme. Je fus stupéfait:--Gargan? Le +sourd-muet? + +--Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. Je vas vous conter ça. + +Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les +mots sur la bouche de son maître comme s'il les eût entendus. Il ne +comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'était plus sourd; et le +maître, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de +la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses +joues et les reflets de ses yeux. + +Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux +champs, quelquefois. + +Gargan était fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans +les marnières pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et +fondante, qu'on sème sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait +élevé à garder des vaches le long des fossés des routes. + +Puis, recueilli par le père de Picot, il était devenu berger de la +ferme. C'était un excellent berger, dévoué, probe, et qui savait +replacer les membres démis, bien que personne ne lui eût jamais rien +appris. + +Quand Picot prit la ferme à son tour, Gargan avait trente ans et en +paraissait quarante. Il était haut, maigre et barbu, barbu comme un +patriarche. + +Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel, +mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte à +cause de son amour immodéré pour l'eau-de-vie. + +Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa à de menues besognes, la +nourrissant sans la payer, en échange de son travail. Elle couchait +sous la grange, dans l'étable ou dans l'écurie, sur la paille ou sur le +fumier, quelque part, n'importe où, car on ne donne pas un lit à ces +va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe où, avec n'importe qui, +peut-être avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientôt, +elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une façon continue. +Comment s'unirent ces deux misères? Comment se comprirent-elles? +Avait-il jamais connu une femme avant cette rôdeuse de granges, lui qui +n'avait jamais causé avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans +sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière, au bord d'un +chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient +ensemble comme mari et femme. + +Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva même cet accouplement naturel. + +Mais voilà que le curé apprit cette union sans messe et se fâcha. Il +fit des reproches à madame Picot, inquiéta sa conscience, la menaça de +châtiments mystérieux. Que faire? + +C'était bien simple. On allait les marier à l'église et à la mairie. Ils +n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entière; elle, +pas un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait à ce que la loi +et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant +maire et curé, et on crut tout réglé pour le mieux. + +Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce +vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût marié, +personne ne songeait à coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun +voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un +petit verre, derrière le dos du mari. L'aventure fit même tant de bruit +aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ça. + +Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec +n'importe qui, dans un fossé, derrière un mur, tandis qu'on apercevait, +en même temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas à cent +pas de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on riait à s'en rendre +malade dans tous les cafés de la contrée; on ne parlait que de ça, le +soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant: +«As-tu payé la goutte à la Goutte?» On savait ce que cela voulait dire. + +Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà qu'un jour, le gars Poirot, +de Sasseville, appela d'un signe la femme à Gargan derrière une meule +en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en +riant; or, à peine étaient-ils occupés à leur besogne criminelle que le +pâtre tomba sur eux comme s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit, +à cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des +cris de bête, serrait la gorge de sa femme. + +Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il était trop +tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tête; du sang +lui coulait par le nez. Elle était morte. + +Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. Comme il était muet, Picot +lui servait d'interprète. Les détails de l'affaire amusèrent beaucoup +l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idée: c'était de faire +acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin. + +Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage; +puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-même l'assassin. + +Toute l'assistance était silencieuse. + +Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu qu'elle te trompait?» Et, en +même temps, il mimait sa question avec les yeux. + +L'autre fit «non» de la tête. + +--«T'étais couché dans la meule quand tu l'as surpris?» Et il faisait le +geste d'un homme qui aperçoit une chose dégoûtante. + +L'autre fit «oui» de la tête. + +Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du prêtre +qui unit au nom de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait tué sa femme +parce qu'elle était liée à lui devant les hommes et devant le ciel. + +Le berger fit «oui» de la tête. + +Picot lui dit: «Allons, montre comment c'est arrivé?» + +Alors, le sourd mima lui-même toute la scène. Il montra qu'il dormait +dans la meule; qu'il s'était réveillé en sentant remuer la paille, qu'il +avait regardé tout doucement, et qu'il avait vu la chose. + +Il s'était dressé, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita +le mouvement obscène du couple criminel enlacé devant lui. + +Un rire tumultueux s'éleva dans la salle, puis s'arrêta net; car le +berger, les yeux hagards, remuant sa mâchoire et sa grande barbe comme +s'il eût mordu quelque chose, les bras tendus, la tête en avant, +répétait l'action terrible du meurtrier qui étrangle un être. + +Et il hurlait affreusement, tellement affolé de colère qu'il croyait +la tenir encore et que les gendarmes furent obligés de le saisir et de +l'asseoir de force pour le calmer. + +Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maître +Picot, posant la main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement: «Il +a de l'honneur, cet homme-là.» + +Et le berger fut acquitté. + +Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais, fort ému, la fin de cette +aventure que je vous ai racontée en termes bien grossiers, pour ne rien +changer au récit du fermier, quand un coup de fusil éclata au milieu du +bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup +de canon. + +--Bécasse. Elle y est. + +Et voilà comment j'emploie mon temps à guetter des bécasses qui passent +tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premières toilettes +d'hiver. + + + +EN WAGON + + +Le soleil allait disparaître derrière la grande chaîne dont le puy de +Dôme est le géant, et l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde +vallée de Royat. + +Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la +musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgré la +fraîcheur du soir. + +Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il était question +d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de +Vaulacelles et de Bridoie. + +Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de +faire venir leurs fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains. + +Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-mêmes le voyage +pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement +personne qu'elles pussent charger de ce soin délicat. On touchait aux +derniers jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient, sans +trouver, un nom qui leur offrît les garanties désirées. + +Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs +avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames +demeuraient persuadées que toutes les filles de la capitale passaient +leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon. +Les échos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient +la présence à Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de toutes les +horizontales connues et inconnues. Pour y être, elles avaient dû y venir +en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon; +elles devaient même s'en retourner sans cesse pour revenir tous les +jours. C'était donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite +ligne. Ces dames se désolaient que l'accès des gares ne fût pas interdit +aux femmes suspectes. + +Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize +ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient +pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles +créatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que +pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journée entière, ou une +nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-être, une ou deux de +ces drôlesses avec un ou deux de leurs compagnons? + +La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint à +passer. Elle s'arrêta pour dire bonjour à ses amies qui lui racontèrent +leurs angoisses. + +--Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je vais vous prêter l'abbé. Je +peux très bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'éducation de +Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants +et vous les ramènera. + +Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un jeune prêtre, fort instruit, +précepteur de Rodolphe de Martinsec, irait à Paris, la semaine suivante, +chercher les trois jeunes gens. + +L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait à la gare de Lyon le +dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de +huit heures, le nouveau rapide-direct organisé depuis quelques jours +seulement, sur la réclamation générale de tous les baigneurs de +l'Auvergne. + +Il se promenait sur le quai de départ, suivi de ses collégiens, comme +une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou +occupé par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hanté +par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites +mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie. + +Or il aperçut tout à coup devant une portière un vieux monsieur et +une vieille dame à cheveux blancs qui causaient avec une autre dame +installée dans l'intérieur du wagon. Le vieux monsieur était officier de +la Légion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut. +«Voici mon affaire,» pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et les +suivit. + +La vieille dame disait: + +--Surtout soigne-toi bien, mon enfant. + +La jeune répondit: + +--Oh! oui, maman, ne crains rien. + +--Appelle le médecin aussitôt que tu te sentiras souffrante. + +--Oui, oui, maman. + +--Allons, adieu, ma fille. + +--Adieu, maman. + +Il y eut une longue embrassade, puis un employé ferma les portières et +le train se mit en route. + +Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait de son adresse, et il se +mit à causer avec les jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait été +convenu, le jour de son départ, que madame de Martinsec l'autoriserait à +donner des répétitions pendant toutes les vacances à ces trois garçons, +et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractère de ses +nouveaux élèves. + +Roger de Sarcagnes, le plus grand, était un de ces hauts collégiens +poussés trop vite, maigres et pâles, et dont les articulations ne +semblent pas tout à fait soudées. Il parlait lentement, d'une façon +naïve. + +Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il +était malin, sournois, mauvais et drôle. Il se moquait toujours de tout +le monde, avait des mots de grande personne, des répliques à double sens +qui inquiétaient ses parents. + +Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude +pour rien: C'était une bonne petite bête qui ressemblerait à son papa. + +L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces +deux mois d'été: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs +envers lui, sur la façon dont il entendait les gouverner, sur la méthode +qu'il emploierait envers eux. + +C'était un abbé d'âme droite et simple, un peu phraseur et plein de +systèmes. + +Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur +voisine. Il tourna la tête vers elle. Elle demeurait assise dans son +coin, les yeux fixes, les joues un peu pâles. L'abbé revint à ses +disciples. + +Le train roulait à toute vitesse, traversait des plaines, des bois, +passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trépidation +frémissante le chapelet de voyageurs enfermés dans les wagons. + +Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbé Lecuir sur +Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une rivière? Pouvait-on +pêcher? Aurait-il un cheval, comme l'autre année? etc. + +La jeune femme, tout à coup, jeta une sorte de cri, un «ah!» de +souffrance vite réprimé. + +Le prêtre, inquiet, lui demanda: + +--Vous sentez-vous indisposée, madame? + +--Elle répondit:--Non, non, monsieur l'abbé, ce n'est rien, une légère +douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et +le mouvement du train me fatigue. Sa figure était devenue livide, en +effet. + +Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?... + +--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbé. Je vous remercie. + +Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves, les préparant à son +enseignement et à sa direction. + +Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait de temps en temps, puis +repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne +bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien que le jour fût plus qu'à +moitié écoulé, elle n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait: + +«Cette personne doit être bien souffrante. + +Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre +Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle +s'était laissée presque tomber de sa banquette et, appuyée sur les +mains, les yeux hagards, les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon +Dieu! oh! mon Dieu!» + +L'abbé s'élança: + +--Madame... madame... madame, qu'avez-vous? + +Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher. +Et elle commença aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle poussait +une longue clameur affolée qui semblait déchirer sa gorge au passage, +une clameur aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre disait +l'angoisse de son âme et la torture de son corps. + +Le pauvre prêtre éperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que +dire, que tenter, et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu, +si je savais!» Il était rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois +élèves regardaient avec stupeur cette femme étendue qui criait. + +Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras sur sa tête, et son flanc +eut une secousse étrange, une convulsion qui la parcourut. + +L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privée de secours +et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois résolue:--Je vais +vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je +pourrai. Je dois mon assistance à toute créature qui souffre. + +Puis, s'étant retourné vers les trois gamins, il cria: + +--Vous--vous allez passer vos têtes à la portière; et si un de vous se +retourne, il me copiera mille vers de Virgile. + +Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça les trois têtes, ramena +contre le cou les rideaux bleus, et il répéta: + +--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez privés d'excursions +pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne +jamais, moi. + +Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane. + +Elle gémissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbé, la face +cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il +levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs, +vite détournés, vers la mystérieuse besogne accomplie par leur nouveau +précepteur. + +--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe +«désobéir»!--criait-il. + +--Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois. + +Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque +aussitôt un cri bizarre et léger qui ressemblait à un aboiement et à un +miaulement fit retourner, d'un seul élan, les trois collégiens persuadés +qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau né. + +L'abbé tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait +avec des yeux effarés; il semblait content et désolé, prêt à rire et +prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses +par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues. + +Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses élèves une grande nouvelle: + +--C'est un garçon. + +Puis aussitôt il reprit: + +--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le +filet.--Bien.--Débouchez-la.--Très bien.--Versez-m'en quelques gouttes +dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait. + +Et il répandit cette eau sur le front nu du petit être qu'il portait, en +prononçant: + +«Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi +soit-il.» + +Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie +apparut à la portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta la +frêle bête humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: «C'est madame +qui vient d'avoir un petit accident en route.» + +Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans un égout; et, les cheveux +mouillés de sueur, le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait: +«Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en réponds.--Ils regardaient tous +trois par la portière.--J'en réponds,--ils n'ont rien vu.» + +Et il descendit du compartiment avec quatre garçons au lieu de +trois qu'il était allé chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de +Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient des regards éperdus, +sans trouver un seul mot à dire. + +Le soir, les trois familles dînaient ensemble pour fêter l'arrivée +des collégiens. Mais on ne parlait guère; les pères, les mères et les +enfants eux-mêmes semblaient préoccupés. + +Tout à coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda: + +--Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé, ce petit garçon? + +La mère ne répondit pas directement. + +--Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles avec tes questions. + +Il se tut quelques minutes, puis reprit: + +--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est +donc que l'abbé est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir +un bocal de poissons sous un tapis. + +--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoyé. + +--Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il +entré par la portière, dis? + +Madame de Bridoie, impatientée, répliqua:--Voyons, c'est fini, +tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le +sais bien. + +--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon? + +Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait avec un air sournois, sourit +et dit: + +--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbé qui l'a vu. + + + +ÇA IRA + + +J'étais descendu à Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un +guide (je ne sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens, un Téniers, un +Ribera. + +Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai à l'hôtel de l'Europe, que +le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain. + +Le musée était fermé: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs; +il fut donc ouvert à ma requête, et je pus contempler quelques croûtes +attribuées par un conservateur fantaisiste aux premiers maîtres de la +peinture. + +Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien à faire, dans +une longue rue de petite ville inconnue, bâtie au milieu de plaines +interminables, je parcourus cette _artère_, j'examinai quelques pauvres +magasins; puis, comme il était quatre heures, je fus saisi par un de ces +découragements qui rendent fous les plus énergiques. + +Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais payé cinq cents francs l'idée +d'une distraction quelconque! Me trouvant à sec d'inventions, je me +décidai, tout simplement, à fumer un bon cigare et je cherchai le bureau +de tabac. Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge, j'entrai. La +marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regardé les +cigares, que je jugeai détestables, je considérai, par hasard, la +patronne. + +C'était une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante. +Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver +quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame? +Non, je ne la connaissais pas assurément? Mais ne se pouvait-il faire +que je l'eusse rencontrée? Oui, c'était possible! Ce visage-là devait +être une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de +vue, et changée, engraissée énormément sans doute? + +Je murmurai: + +--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je +vous connais depuis longtemps. + +Elle répondit en rougissant: + +--C'est drôle... Moi aussi. + +Je poussai un cri:--Ah! Ça ira! + +Elle leva ses deux mains avec un désespoir comique, épouvantée de ce mot +et balbutiant: + +--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'écria à son +tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on +ne l'avait point écoutée. Mais nous étions seuls, bien seuls! + +«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître «_Ça ira_», la pauvre _Ça +ira_, la maigre _Ça ira_, la désolée _Ça ira_, dans cette tranquille et +grasse fonctionnaire du gouvernement? + +_Ça ira_! Que de souvenirs s'éveillèrent brusquement en moi: Bougival, +La Grenouillère, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journées +en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passés dans ce coin de +pays, sur ce délicieux bout de rivière. + +Nous étions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois, +à Chatou, et vivant là d'une drôle de façon, toujours à moitié nus et à +moitié gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces +messieurs portent des monocles. + +Or notre bande possédait une vingtaine de canotières, régulières et +irrégulières. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans +certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes étaient là, pour +ainsi dire, à demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de +mieux à faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans +femmes, et, parmi celles-là, _Ça ira_. C'était une pauvre fille maigre +et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle était +timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait +avec crainte, au plus humble, au plus inaperçu, au moins riche de +nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment +s'était-elle trouvée parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on +rencontrée, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenée dans +une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous +invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise à une petite table, dans +un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de +la bande. + +Nous l'avions baptisée _Ça ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de +la destinée, de sa malechance, de ses déboires. On lui disait chaque +dimanche: «Eh bien, _Ça ira_, ça va-t-il?» Et elle répondait toujours: +«Non, pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux un jour.» + +Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé à faire le +métier qui demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse et de beauté? +Mystère. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides à +dégoûter un gendarme. + +Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs +fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions, +indifférents à son existence. + +Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue. Notre groupe s'était +émietté peu à peu, laissant la place à une autre génération, à qui +nous avions aussi laissé _Ça ira_. Je l'appris en allant déjeuner chez +Fournaise de temps en temps. + +Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisée ainsi, avaient +cru à un nom d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils avaient cédé à +leur tour leurs canots et quelques canotières à là génération suivante. +(Une génération de canotiers vit, en général, trois ans sur l'eau, puis +quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la médecine ou la +politique). + +Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'était encore +modifié en Sarah. On la crut alors israélite. + +Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient donc tout simplement «La +Juive». + +Puis elle disparut. + +Et voilà que je la retrouvais marchande de tabac à Barviller. + +Je lui dis: + +--Eh bien, ça va donc, à présent? + +Elle répondit: Un peu mieux. + +Une curiosité me saisit de connaître la vie de cette femme. Autrefois +je n'y aurais point songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué, attiré, +tout à fait intéressé. Je lui demandai: + +--Comment as-tu fait pour avoir de la chance? + +--Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme je m'y attendais le moins. + +--Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée? + +--Oh non! + +--Où ça donc? + +--A Paris, dans l'hôtel que j'habitais. + +--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place à Paris. + +--Oui, j'étais chez madame Ravelet. + +--Qui ça, madame Ravelet? + +--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh! + +--Mais non. + +--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli. + +Et la voilà qui se met à me raconter mille choses de sa vie ancienne, +mille choses secrètes de la vie parisienne, l'intérieur d'une maison de +modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idées, +toute l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier de trottoir qui +chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en +flânant, nu-tête, après le repas, et le soir en montant chez elle. + +Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois: + +--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides. +Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu +sais! + +Moi, la première rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie. +J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse. Comme +je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voilà la grande Louise qui +me dit:--Comment! tu oses sortir avec ça! + +--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas. + +Ils étaient toujours bas, les fonds! + +Elle me répond:--Vas en chercher un à la Madeleine. + +Moi, ça m'étonne. + +Elle reprend:--C'est là que nous les prenons, toutes; on en a autant +qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple. + +Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine. Nous trouvons le +sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublié un parapluie +la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son +manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate. +Il nous introduit dans une chambre où il y avait plus de cinquante +parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le +mien; mais moi j'en choisis un beau, un très beau, à manche d'ivoire +sculpté. Louise est allée le réclamer quelques jours après. Elle l'a +décrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance. + +Pour faire ça, on s'habillait très chic.» + +Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle à charnières +de la grande boîte à tabac. + +Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drôles. +Tiens, nous étions cinq à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien, +Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, et elle avait un +amant au conseil d'État. Ça ne l'empêchait pas de lui en faire porter +joliment. Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous ne savez pas, nous +allons en faire une bien bonne.» Et elle nous conta son idée. + +Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tête de tous les +hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir +l'eau à la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs +à chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que +voici: + +Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là, les autres non plus; +ça n'allait guère, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien +de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux +ou trois amants habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la +promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorçait un monsieur +qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on +cédait. Mais ces hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou, +c'était pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions; +vrai, c'était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous +faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C'est très vilain +ce que je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu connais la vie, +toi, et puis quand on est resté quatre ans à Chatou.... + +Donc elle nous dit: «Nous allons lever au bal de l'Opéra ce qu'il y a de +mieux à Paris comme hommes, les plus distingués et les plus riches. Moi, +je les connais.» + +Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était vrai; parce que ces hommes-là +ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non. +Oh! elle était d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume +de dire à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait +certainement épousée. + +Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle +nous dit: «Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune +dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera +dans votre voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez le plus +gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour +montrer que vous vous êtes trompée, que vous en attendiez un autre. Ça +allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra +rester par force; vous résisterez, vous ferez les cent coups pour le +chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra +un bon dédommagement.» + +Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle +fit, la rosse. + +Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des +voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous +plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, elle alla au bal, +toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus +marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle +en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les +sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballé, +elle ôta son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut +l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une +demi-heure, dans une voilure en face du n° 20 de la rue Taitbout. +C'était moi, dans cette voiture-là? J'étais bien enveloppée et la figure +voilée. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tête à la portière, +et il dit: «C'est vous?» + +Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez vite.» + +Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je +l'embrasse à lui couper la respiration; puis je reprends: + +--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse! + +Et, tout d'un coup, je crie: + +--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets à +pleurer. + +Tu juges si voilà un homme embarrassé! Il cherche d'abord à me consoler; +il s'excuse, proteste qu'il s'est trompé aussi! + +Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros +soupirs. Alors il me dit des choses très douces. C'était un homme tout à +fait comme il faut; et puis ça l'amusait maintenant de me voir pleurer +de moins en moins. + +Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller souper. Moi, j'ai +refusé; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille; +et puis embrassée; comme j'avais fait à son entrée. + +Et puis... et puis... nous avons... soupé... tu comprends... et il m'a +donné... devine... voyons, devine... il m'a donné cinq cents francs!... +crois-tu qu'il y en a des hommes généreux. + +Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le +moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle était +trop maigre! + +La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses +souvenirs amassés depuis si longtemps dans son coeur fermé de débitante +officielle. Tout l'autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle +regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de +privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et +d'amour vrai par moments. + +Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton débit de tabac? + +Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans +mon hôtel, porte à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, un de ces +étudiants qui ne font rien. Celui-là, il vivait au café, du matin au +soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne. + +Quand j'étais seule, nous passions la soirée ensemble quelquefois. C'est +de lui que j'ai eu Roger. + +--Qui ça, Roger? + +--Mon fils. + +--Ah! + +--Il me donna une petite pension pour élever le gosse, mais je pensais +bien que ce garçon-là ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai +jamais vu un homme aussi fainéant, mais là, jamais. Au bout de dix ans, +il en était encore à son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en +pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais +nous étions demeurés en correspondance à cause de l'enfant. Et puis, +figure-toi qu'aux dernières élections, il y a deux ans, j'apprends qu'il +a été nommé député dans son pays. Et puis il a fait des discours à la +Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour +finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un +bureau de tabac comme fille de déporté.... C'est vrai que mon père a +été déporté, mais je n'avais jamais pensé non plus que ça pourrait me +servir. Bref.... Tiens, voilà Roger. + +Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur. + +Il embrassa sur le front sa mère, qui me dit: + +--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau à la mairie.... Vous +savez... c'est un futur sous-préfet. + +Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hôtel, +après avoir serré, avec gravité, la main tendue de _Ça ira_. + + + +DÉCOUVERTE + + +Le bateau était couvert de monde. La traversée s'annonçant fort belle, +les Havraises allaient faire un tour à Trouville. + +On détacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonça le départ, +et, aussitôt, un frémissement secoua le corps entier du navire, tandis +qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuée. + +Les roues tournèrent quelques secondes, s'arrêtèrent, repartirent +doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié +par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: «En +route!» elles se mirent à battre la mer avec rapidité. + +Nous filions le long de la jetée, couverte de monde. Des gens sur le +bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amérique, +et les amis restés à terre répondaient de la même façon. + +Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les +toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine remué par +des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit bâtiment fit une +courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte lointaine entrevue à +travers la brume matinale. + +A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt +kilomètres. De place en place les grosses bouées indiquaient les bancs +de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du +fleuve qui, ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient de grands +rubans jaunes à travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer. + +J'éprouve, aussitôt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de +long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais +rien. Donc je me mis à circuler sur le pont à travers la foule des +voyageurs. + +Tout à coup, on m'appela. Je me retournai. C'était un de mes vieux amis, +Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans. + +Après nous être serré les mains, nous recommençâmes ensemble, en parlant +de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais +tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux +lignes de voyageurs assis sur les deux côtés du pont. + +Tout à coup Sidoine prononça avec une véritable expression de rage: + +--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens! + +C'était plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient +l'horizon d'un air important qui semblait dire: «C'est nous, les +Anglais, qui sommes les maîtres de la mer! Boum, boum! nous voilà!» + +Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs +avaient l'air des drapeaux de leur suffisance. + +Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les +constructions navales de leur patrie, serrant en des châles multicolores +leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux +paysage. Leurs petites têtes, poussées au bout de ces longs corps, +portaient des chapeaux anglais d'une forme étrange, et, derrière leurs +crânes leurs maigres chevelures enroulées ressemblaient à des couleuvres +lofées. + +Et les vieilles misses, encore plus grêles, ouvrant au vent leur +mâchoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes +et démesurées. + +On sentait, en passant près d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau +dentifrice. Sidoine répéta, avec une colère grandissante: + +--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empêcher de venir en France? + +Je demandai en souriant: + +--Pourquoi leur on veux-tu? Quant à moi, ils me sont parfaitement +indifférents. + +Il prononça: + +--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà. + +Je m'arrêtai pour lui rire au nez. + +--Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te rend donc très malheureux? + +Il haussa les épaules: + +--Non, pas précisément. + +--Alors... elle te... elle te... trompe? + +--Malheureusement non. Ça me ferait une cause de divorce et j'en serais +débarrassé. + +--Alors je ne comprends pas! + +--Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne point. Eh bien, elle a tout +simplement appris le français, pas autre chose! Écoute: + +Je n'avais pas le moindre désir de me marier, quand je vins passer l'été +à Étrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux. +On ne se figure pas combien les fillettes y sont à leur avantage. Paris +sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles. + +Les promenades à ânes, les bains du matin, les déjeuners sur l'herbe, +autant de pièges à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil +qu'une enfant de dix-huit ans qui court à travers un champ ou qui +ramasse des fleurs le long d'un chemin. + +Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au même hôtel +que moi. Le père ressemblait aux hommes que tu vois là, et la mère à +toutes les Anglaises. + +Il y avait deux fils, de ces garçons tout en os, qui jouent du matin au +soir à des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes; +puis deux filles, l'aînée, une sèche, encore une Anglaise de boîte à +conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutôt une blondine +avec une tête venue du ciel. Quand elles se mettent à être jolies, les +gredines, elles sont divines. Celle-là avait des yeux bleus, de ces +yeux bleus qui semblent contenir toute la poésie, tout le rêve, toute +l'espérance, tout le bonheur du monde! + +Quel horizon ça vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme +comme ceux-là! Comme ça répond bien à l'attente éternelle et confuse de +notre coeur! + +Il faut dire aussi que, nous autres Français, nous adorons les +étrangères. Aussitôt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une +Suédoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons +amoureux instantanément. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme, +drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons +tort, cependant. + +Mais je crois que ce qui nous séduit le plus dans les exotiques, c'est +leur défaut de prononciation. Aussitôt qu'une femme parle mal notre +langue, elle est charmante; si elle fait une faute de français par +mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une façon tout à fait +inintelligible, elle devient irrésistible. + +Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire à une mignonne +bouche rosé: «J'aimé bôcoup la gigotte.» + +Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y +comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots +inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et +gai. + +Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules, prenaient sur ses lèvres +un charme délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino, +de longues conversations qui ressemblaient à des énigmes parlées. + +Je l'épousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les +vrais amants n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une forme de femme. + +Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet: + + Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, + Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, + Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares. + J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur. + +Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, ç'a été de donner à ma +femme un professeur de français. + +Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je +l'ai chérie. + +Nos causeries étaient simples. Elles me révélaient la grâce surprenante +de son être, l'élégance incomparable de son geste; elles me la +montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupée de chair faite +pour le baiser, sachant énumérer à peu près ce qu'elle aimait, pousser +parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une façon coquette, +à force d'être incompréhensible et imprévue, des émotions ou des +sensations peu compliquées. + +Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent «papa» et «maman», en +prononçant--Baâba--et Baâmban. + +Aurais-je pu croire que... + +Elle parie, à présent.... Elle parle... mal... très mal.... Elle fait +tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends... +je sais... je la connais.... + +J'ai ouvert ma poupée pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut +causer, mon cher! + +Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idées, les théories +d'une jeune Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux rien reprocher, +et qui me répète, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire +de la conversation à l'usage des pensionnats de jeunes personnes. + +Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dorés qui +renferment d'exécrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée. J'ai +voulu manger le dedans et suis resté tellement dégoûté que j'ai des +haut-le-coeur, à présent, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes. + +J'ai épousé un perroquet à qui une vieille institutrice anglaise aurait +enseigné le français: comprends-tu? + +Le port de Trouville montrait maintenant ses jetées de bois couvertes de +monde. + +Je dis: + +--Où est ta femme? + +Il prononça: + +--Je l'ai ramenée à Étretat. + +--Et toi, où vas-tu? + +--Moi? moi je vais me distraire à Trouville + +Puis, après un silence, il ajouta: + +--Tu ne te figures pas comme ça peut être bête quelquefois, une femme. + + + +SOLITUDE + + +C'était après un dîner d'hommes. On avait été fort gai. Un d'eux, un +vieil ami, me dit: + +--Veux-tu remonter à pied l'avenue des Champs-Elysées? + +Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les +arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur +confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le +visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre +d'or. + +Mon compagnon me dit: + +--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout +ailleurs. Il me semble quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, ces +espèces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde, +qu'on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se +referme. C'est fini. + +De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs; +nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne +faisaient qu'une tache noire. + +Mou voisin murmura: + +--Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût qu'ils m'inspirent, mais une +immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un +que j'ai pénétré: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que +nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne +tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en +plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire +cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils +demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi. + +On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout. + +Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris, +d'avoir découvert l'affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne +peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que +nous fassions, quels que soient l'élan de nos coeurs, l'appel de nos +lèvres et l'étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls. + +Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez +moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de +mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et +nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu? + +Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Écriture. Ils ont l'illusion +du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils +n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des +coudes, sans autre joie que l'égoïste satisfaction de comprendre, de +voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre +éternel isolement. + +Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas? + +Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble +que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont +je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a +point de bout, peut-être! J'y vais sans personne avec moi, sans personne +autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route +ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits, +des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses. +Mais je ne sais jamais au juste d'où elles parlent; je ne rencontre +jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui +m'entoure. Me comprends-tu? + +Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce. + +Musset s'est écrié: + + Qui vient? Qui m'appelle? Personne. + Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne, + O solitude!--O pauvreté! + +Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une +certitude définitive, comme chez moi. Il était poète; il peuplait la vie +de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul.--Moi, je suis +seul! + +Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il +était un des grands lucides, n'écrivit-il pas à une amie cette phrase +désespérante: «Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend +personne.» + +Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, +quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles +que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin +que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que +l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches +qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps? + +Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre +homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés +surtout, parce que la pensée est insondable. + +Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des +êtres que nous ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les uns les autres +comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans +parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille, +mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos +confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses +vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne +font que nous heurter l'un à l'autre. + +Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur à quelque +ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle. +Il est là, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme, +derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il? Oui, +que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-être? +ou me méprise? ou se moque de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me +juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment +savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et +ce qui s'agite dans cette petite tête ronde? Quel mystère que la pensée +inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni +connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre! + +Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les +portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, +tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ où personne ne pénètre. Personne ne +peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce +que personne ne comprend personne. + +Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu +m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: «Qu'est-ce qu'il a, ce +soir?» Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible +et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_! +et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être. + +Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude. + +Misère! misère! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont +donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul! + +Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité +surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où vient cette +sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine +n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser. +Quelle erreur! Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin +d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge +du Rêve. + +Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à +longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel +délire égare notre esprit! Quelle illusion nous emporte! + +Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout à l'heure, semble-t-il? +Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines +d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup, +un jour, plus seul que je ne l'avais encore été. + +Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et +comme il est navrant, épouvantable! + +Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas écrit: + + Les caresses ne sont que d'inquiets transports, + Infructueux essais du pauvre amour qui tente + L'impossible union des âmes par les corps.... + +Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme +qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous +n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute! + +Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux +des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les +aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un +seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un +éclair dans la nuit, le trou noir entre nous. + +Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer +un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque +complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas +plus, car jamais deux êtres ne se mêlent. + +Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne +ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné +à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon +avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, +les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis +désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des +phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un +sourire qui dit: «oui», quand je ne veux même pas prendre la peine de +parler. + +Me comprends-tu? + +Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'arc de triomphe de +l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde, +car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup +d'autres choses dont je ne me souviens plus. + +Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque +de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des +étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc +l'histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s'écria: + +--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre. + +Puis il me quitta sans ajouter un mot. + +Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je ne le sais encore. +Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il +avait perdu l'esprit. + + + +AU BORD DU LIT + + +_Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la table japonaise, deux tasses +à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le +sucrier flanqué du carafon de rhum._ + +_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur +une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de +bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait +aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et +luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna +vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait +hésiter comme si une pensée intime l'eût Gêné. Enfin il dit_: + +--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir? + +_Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d'une flamme de +triomphe et de défi, et répondit:_ + +--Je l'espère bien! + +_Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en +cassant une brioche._ + +--C'en était presque ridicule... pour moi? + +_Elle demanda_:--Est-ce une scène? avez-vous l'intention de me faire des +reproches? + +--Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque +inconvenant auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je +me serais fâché. + +--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous +pensiez l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su que vous aviez une +maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère +si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon +chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon +ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine +et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh! vous m'avez +parfaitement laissé entendre que j'étais libre, que le mariage, entre +gens intelligents, n'était qu'une association d'intérêts, un lien +social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laissé +comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus +séduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela était +entouré, bien entendu, de ménagements d'homme bien élevé, enveloppé de +compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je +n'en ai pas moins parfaitement compris. + +Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement +séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union. + +Vous m'avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu'aux apparences, +que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette +liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur +la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances, +etc., etc. + +J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, +beaucoup madame de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale +vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. +Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde +ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez +nous. + +Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux. +Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir +vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse... + +--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande à faire la balance +entre nous. + +--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en +ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement +exagéré. + +--Pas du tout. Vous avez avoué, vous m'avez avoué votre liaison, ce qui +équivalait à me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas +fait.... + +--Permettez.... + +--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant, +et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne +trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est +un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer. + +--Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées. + +--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parlé du +dix-huitième siècle, vous m'avez laissé entendre que vous étiez régence. +Je n'ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d'être ce que +je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même +vous en douter... cocu comme d'autres. + +--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots? + +--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de +Gers a déclaré que M. de Servy avait l'air d'un cocu à la recherche de +ses cornes. + +--Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gers devient +inconvenant dans la vôtre. + +--Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il +s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit +de vous. Tout dépend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce +mot, je ne l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr. + +--Mûr... Pour quoi? + +--Mais pour l'être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette +parole, c'est qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier +si je parle d'un... coiffé. Alors... oui... quand on l'est, on ne le +sent pas. + +--Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue +ainsi. + +--Ah! voilà... j'ai changé... en mal. C'est votre faute. + +--Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie +de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites +inconvenantes de M. Burel. + +--Vous êtes jaloux. Je le disais bien. + +--Mais non, non. Seulement je désire n'être pas ridicule. Je ne veux +pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les... +épaules, ou plutôt entre les seins... + +--Il cherchait un porte-voix. + +--Je... je lui tirerai les oreilles. + +--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard? + +--On le pourrait être de femmes moins jolies. + +--Tiens, comme vous voilà! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous, +moi! + +_Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant +derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se +dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_ + +--Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s'il vous plaît. Nous vivons +séparés. C'est fini. + +--Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque +temps. + +--Alors... alors... c'est que j'ai gagné. Vous aussi... vous me +trouvez... mûre. + +--Je vous trouve ravissante, ma chère; vous avez des bras, un teint, des +épaules... + +--Qui plairaient à M. Burel. + +--Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne connais pas de femme aussi +séduisante que vous. + +--Vous êtes à jeun. + +--Hein? + +--Je dis: Vous êtes à jeun. + +--Comment ça? + +--Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à +manger des choses qu'on n'aimerait point à un autre moment. Je suis le +plat... négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous +la dent... ce soir. + +--Oh! Marguerite! Qui vous a appris à parler comme ça? + +--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez +eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des +artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique +autrement que par un jeûne momentané vos... velléités de ce soir. + +--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de +vous. Pour de vrai, très fort. Voilà. + +--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer? + +--Oui, Madame. + +--Ce soir! + +--Oh! Marguerite! + +--Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne +sommes plus rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme, +c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un +autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai... à +prix égal. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc. + +--Mille fois mieux. + +--Mieux que la mieux? + +--Mille fois. + +--Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois? + +--Je n'y suis plus. + +--Je dis: combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos +maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien +complet, enfin? + +--Est-ce que je sais, moi? + +--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par +mois: est-ce a peu près juste? + +--Oui... à peu près. + +--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je +suis à vous pour un mois, à compter de ce soir. + +--Vous êtes folle. + +--Vous le prenez ainsi; bonsoir. + +_La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est +entr'ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures_. + +_Le comte apparaissant à la porte:_ + +--Ça sent très bon, ici. + +--Vraiment?... Ça n'a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau +d'Espagne. + +--Tiens, c'est étonnant... ça sent très bon. + +--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce +que je vais me coucher. + +--Marguerite! + +--Allez-vous-en! + +_Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil._ + +_La comtesse_:--Ah! c'est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous. + +_Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et +blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la +glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rosé apparaît +au bord du corset de soie noire._ + +_Le comte se lève vivement et vient vers elle._ + +_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fâche!... + +_Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres._ + +_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre +d'eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en +plein visage de son mari._ + +_Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_ + +--C'est stupide. + +--Ça se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs. + +--Mais ce serait idiot!... + +--Pourquoi ça! + +--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!... + +--Oh!... quels vilains mots vous employez! + +--C'est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa +femme légitime. + +--Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d'aller payer +des cocottes. + +--Soit, mais je ne veux pas être ridicule. + +_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement +ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort +de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._ + +_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_ + +--Quelle drôle d'idée vous avez là? + +--Quelle idée? + +--De me demander cinq mille francs. + +--Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l'un à l'autre, n'est-ce +pas? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser puisque nous +sommés mariés. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-être qu'une +autre. + +Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en +ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et +puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, +de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en +amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre +amour... légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût +de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour coté. Est-ce pas +vrai? + +_Elle s'est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._ + +--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre. + +_Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui +jetant à la tête son portefeuille:_ + +--Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais tu sais?... + +_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_ + +--Quoi? + +--Ne t'y accoutume pas. + +_Elle éclate de rire, et allant vers lui:_ + +--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie à vos +cocottes. Et même si...si vous êtes content...je vous demanderai de +l'augmentation. + + + +PETIT SOLDAT + + +Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient libres, les deux petits soldats se +mettaient en marche. + +Ils tournaient à droite en sortant de la caserne, traversaient +Courbevoie à grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade +militaire; puis, dès qu'ils avaient quitté les maisons, ils suivaient, +d'une allure plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue qui mène à +Bezons. + +Ils étaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop +longue, dont les manches couvraient leurs mains, gênés par la culotte +rouge, trop vaste, qui les forçait à écarter les jambes pour aller vite. +Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de +figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté +presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes. + +Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la +même idée en tête, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient +trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux, un endroit leur +rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que là. + +Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait +sous les arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait la tête, et +ils s'essuyaient le front. + +Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder +la Seine. Ils demeuraient là, deux ou trois minutes, courbés en deux, +penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient le grand bassin +d'Argenteuil où couraient les voiles blanches et inclinées des clippers, +qui, peut-être, leur remémoraient la mer bretonne, le port de Vannes +dont ils étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en allant à travers +le Morbihan, vers le large. + +Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions +chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un +morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu +constituaient leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. Mais, aussitôt +sortis du village, ils n'avançaient plus qu'à pas très lents et ils se +mettaient à parler. + +Devant eux, une plaine maigre, semée de bouquets d'arbres, conduisait +au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler à celui de +Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient l'étroit chemin perdu dans +la jeune verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois à Luc +Le Ganidec: + +--C'est tout comme auprès de Pleunivon. + +--Oui, c'est tout comme. + +Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein de vagues souvenirs du +pays, plein d'images réveillées, d'images naïves comme les feuilles +coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout +de lande, un carrefour, une croix de granit. + +Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès d'une pierre qui bornait une +propriété, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu. + +En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous +les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait à +arracher tout doucement l'écorce en pensant aux gens de là-bas. + +Jean Kerderen portait les provisions. + +De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance, +en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps à songer. Et le +pays, le cher pays lointain les repossédait peu à peu, les envahissait, +leur envoyait, à travers la distance, ses formes, ses bruits, ses +horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte où courait l'air +marin. + +Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont +engraissées les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris +que cueille et qu'emporte la brise salée du large. Et les voiles des +canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des +caboteurs, aperçues derrière la longue plaine qui s'en allait de chez +eux jusqu'au bord des flots. + +Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents +et tristes, hantés par un chagrin doux, un chagrin lent et pénétrant de +bête en cage, qui se souvient. + +Et quand Luc avait fini de dépouiller la mince baguette de son écorce, +ils arrivaient au coin du bois où ils déjeunaient tous les dimanches. + +Ils retrouvaient les deux briques cachées par eux dans un taillis, et +ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la +pointe de leur couteau. + +Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur pain jusqu'à la dernière +miette, et bu leur vin jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient +assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire, les yeux au loin, les +paupières lourdes, les doigts croisés comme à la messe, leurs jambes +rouges allongées à côté des coquelicots du champ; et le cuir de leurs +shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent, +faisaient s'arrêter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs +têtes. + +Vers midi, ils commençaient à tourner leurs regards de temps en temps du +côté du village de Bezons, car la fille à la vache allait venir. + +Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser +sa vache, la seule vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait une +étroite prairie sur la lisière du bois, plus loin. + +Ils apercevaient bientôt la servante, seul être humain marchant à +travers la campagne, et ils se sentaient réjouis par les reflets +brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil. +Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils étaient seulement contents de la +voir, sans comprendre pourquoi. + +C'était une grande fille vigoureuse, rousse et brûlée par l'ardeur des +jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne. + +Une fois, en les revoyant assis à la même place, elle leur dit: + +--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici? + +Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia: + +--Oui, nous v'nons au repos. + +Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle +rit avec une bienveillance protectrice de femme dégourdie qui sentait +leur timidité, et elle demanda: + +--Que qu'vous faites comme ça? C'est-il qu'vous r'gardez pousser +l'herbe? + +Luc égayé sourit aussi: P'téte ben. + +Elle reprit: Hein! Ça va pas vite. + +Il répliqua, riant toujours:--Pour ça, non. + +Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arrêta +encore devant eux, et leur dit: + +En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera l'pays. + +Avec son instinct d'être de même race, loin de chez elle aussi +peut-être, elle avait deviné et touché juste. + +Ils furent émus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non +sans peine, dans le goulot du litre de verre où ils apportaient leur +vin; et Luc but le premier, à petites gorgées, en s'arrêtant à tout +moment pour regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis il donna la +bouteille à Jean. + +Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau +par terre à ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait. + +Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; à dimanche! + +Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa +haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer +dans la verdure des terres. + +Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'après, Jean dit a Luc: + +--Faut-il pas li acheter qué que chose de bon? + +Et ils demeurèrent fort embarrassés devant le problème d'une friandise à +choisir pour la fille à la vache. + +Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean préférait des +berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils +prirent, chez un épicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges. + +Ils déjeunèrent plus vite que de coutume, agités par l'attente. + +Jean l'aperçut le premier: «La v'là,» dit-il. Luc reprit: «Oui. La +v'là.» + +Elle riait de loin en les voyant, elle cria: + +--Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent ensemble: + +--Et de vot' part?» Alors elle causa, elle parla de choses simples qui +les intéressaient, du temps, de la récolte, de ses maîtres. + +Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la +poche de Jean. + +Luc enfin s'enhardit et murmura: + +--Nous vous avons apporté quelque chose. + +Elle demanda:--Qué'que c'est donc? + +Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de +papier et le lui tendit. + +Elle se mit à manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une +joue à l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux +soldats, assis devant elle, la regardaient, émus et ravis. + +Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en +revenant. + +Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils en parlèrent plusieurs +fois. Le dimanche suivant, elle s'assit à côté d'eux pour deviser plus +longtemps, et tous les trois, côte à côte, les yeux perdus au loin, les +genoux enfermés dans leurs mains croisées, ils racontèrent des menus +faits et des menus détails des villages où ils étaient nés, tandis que +la vache, là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait vers +elle sa lourde tête aux naseaux humides, et mugissait longuement pour +l'appeler. + +La fille accepta bientôt de manger un morceau avec eux et de boire un +petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa +poche; car la saison des prunes était venue. Sa présence dégourdissait +les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux. + +Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui +arrivait jamais, et il ne rentra qu'à dix heures du soir. + +Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour quelle raison son camarade +avait bien pu sortir ainsi. + +Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté dix sous à son voisin de lit, +demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques +heures. + +Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il +avait l'air tout drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne comprenait +pas, mais il soupçonnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ça +pouvait être. + +Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place habituelle, dont ils avaient +usé l'herbe à force de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent +lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre. + +Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient +tous les dimanches. Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit deux +pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa +fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean, +sans songer qu'il était là, sans le voir. + +Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, si éperdu qu'il ne +comprenait pas, l'âme bouleversée, le coeur crevé, sans se rendre compte +encore. + +Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se mirent à bavarder. + +Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade +était sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un +chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce déchirement que font les +trahisons. + +Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble remiser la vache. + +Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner côte à côte. La culotte +rouge de son camarade faisait une tache éclatante dans le chemin. Ce fut +Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bête. + +La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main +distraite l'échine coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le seau +dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le bois. + +Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles où ils étaient entrés; +et il se sentait si troublé que, s'il avait essayé de se lever, il +serait tombé sur place assurément. Il demeurait immobile, abruti +d'étonnement et de souffrance, d'une souffrance naïve et profonde. Il +avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir +personne jamais. + +Tout à coup, il les aperçut qui sortaient du taillis. Ils revinrent +doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les +villages. C'était Luc qui portait le seau. + +Ils s'embrassèrent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla +après avoir jeté à Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence. +Elle ne pensa point à lui offrir du lait ce jour-là. + +Les deux petits soldats demeurèrent côte à côte, immobiles comme +toujours, silencieux et calmes, sans que la placidité de leur visage +montrât rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux. +La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin. + +A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour revenir. + +Luc épluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le déposa +chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur le pont, +et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent au milieu, afin de regarder +couler l'eau quelques instants. + +Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer, +comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc +lui dit: «C'est-il que tu veux y boire un coup?» Comme il prononçait +le dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, les jambes enlevées +décrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba +d'un bloc, entra et disparut dans l'eau. + +Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit +plus loin quelque chose remuer; puis la tête de son camarade surgit à la +surface du fleuve, pour y rentrer aussitôt. + +Plus loin encore, il aperçut, de nouveau, une main, une seule main +qui sortit de la rivière, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers +accourus ne retrouvèrent point le corps ce jour-là. + +Luc revint seul à la caserne, en courant, la tête affolée, et il raconta +l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup +sur coup: «Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si +bien que la tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe... qui +tombe...» + +Il ne put en dire plus long, tant l'émotion l'étranglait.--S'il avait +su... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT *** + +***** This file should be named 12011-8.txt or 12011-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/0/1/12011/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG +Distributed Proofreaders. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/12011-8.zip b/old/12011-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..28b7d34 --- /dev/null +++ b/old/12011-8.zip diff --git a/old/12011-h.zip b/old/12011-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3a859d5 --- /dev/null +++ b/old/12011-h.zip diff --git a/old/12011-h/12011-h.htm b/old/12011-h/12011-h.htm new file mode 100644 index 0000000..93334e5 --- /dev/null +++ b/old/12011-h/12011-h.htm @@ -0,0 +1,8972 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Monsieur Parent</title> + <meta name="author" content="Guy de Maupassant"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {text-align: center;} +H2 {text-align: center;} +H3 {text-align: center;} +p {text-align: justify;} +p.LST {font-size:0.8em; text-align: left;} +p.FTNOTE {font-size:0.9em; text-align: justify;} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);" link="#0000ff" alink="#000088" vlink="#0000ff"> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Monsieur Parent + Et autres histoires courtes + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG +Distributed Proofreaders. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + +<a name="top"></a> +<h1>MONSIEUR PARENT</h1> +<h3>(et autres histoires courtes)</h3> +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="" + style="text-align: left; width: 100%;"> + <tbody> + <tr> + +<td style="vertical-align: top; width: 25%;"> +<a href="#c2" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LA BÊTE A MAÎT' BELHOMME<br></a> +<a href="#c3" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">A VENDRE<br></a> +<a href="#c4" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">L'INCONNUE<br></a> +<a href="#c5" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LA CONFIDENCE<br></a> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;"> +<a href="#c6" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LE BAPTÊME<br></a> +<a href="#c7" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">IMPRUDENCE<br></a> +<a href="#c8" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">UN FOU<br></a> +<a href="#c9" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">TRIBUNAUX RUSTIQUES<br></a> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;"> +<a href="#c10" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">L'ÉPINGLE<br></a> +<a href="#c11" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LES BÉCASSES<br></a> +<a href="#c12" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">EN WAGON<br></a> +<a href="#c13" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">ÇÀ IRA<br></a> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;"> +<a href="#c14" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">DÉCOUVERTE<br></a> +<a href="#c15" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">SOLITUDE<br></a> +<a href="#c16" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">AU BORD DU LIT<br></a> +<a href="#c17" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">PETIT SOLDAT<br></a> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> +<h3>Par</h3> + +<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2> +<br><br><br> + + + + +<br><br><br> + + +<a name="c1"></a> +<h3>MONSIEUR PARENT</h3> + +<h3>I</h3> + + +<p>Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée, +faisait des montagnes de sable. Il le ramassait +de ses deux mains, l'élevait en pyramide, +puis plantait au sommet une feuille de marronnier.</p> + +<p>Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait +avec une attention concentrée et +amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin +public rempli de monde.</p> + +<p>Tout le long du chemin rond qui passe devant +le bassin et devant l'église de la Trinité +pour revenir, après avoir contourné le gazon, +d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs +petits jeux de jeunes animaux, tandis que les +bonnes indifférentes regardaient en l'air avec +leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient +entre elles en surveillant la marmaille +d'un coup d'oeil incessant.</p> + +<p>Des nourrices, deux par deux, se promenaient +d'un air grave, laissant traîner derrière +elles les longs rubans éclatants de leurs +bonnets, et portant dans leurs bras quelque +chose de blanc enveloppé de dentelles, tandis +que de petites filles, en robe courte et jambes +nues, avaient des entretiens sérieux entre +deux courses au cerceau, et que le gardien du +square, en tunique verte, errait au milieu de ce +peuple de mioches, faisait sans cesse des détours +pour ne point démolir des ouvrages de +terre, pour ne point écraser des mains, pour +ne point déranger le travail de fourmi de ces +mignonnes larves humaines.</p> + +<p>Le soleil allait disparaître derrière les toits +de la rue Saint-Lazare et jetait ses grands +rayons obliques sur cette foule gamine et parée, +Les marronniers s'éclairaient de lueurs +jaunes, et les trois cascades, devant le haut +portail de l'église, semblaient en argent liquide.</p> + +<p>M. Parent regardait son fils accroupi dans +la poussière: il suivait ses moindres gestes +avec amour, semblait envoyer des baisers du +bout des lèvres à tous les mouvements de +Georges.</p> + +<p>Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du +clocher, il constata qu'il se trouvait en retard +de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit +par le bras, secoua sa robe pleine de terre, +essuya ses mains et l'entraîna vers la rue +Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer +après sa femme; et le gamin, qui ne le +pouvait suivre, trottinait à son côté.</p> + +<p>Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant +encore son allure, se mit à souffler de +peine en montant le trottoir incliné. C'était +un homme de quarante ans; déjà gris, un peu +gros, portant avec un air inquiet un bon +ventre de joyeux garçon que les événements +ont rendu timide.</p> + +<p>Il avait épousé, quelques années plus tôt, +une jeune femme aimée tendrement qui le +traitait á présent avec une rudesse et une autorité +de despote tout-puissant. Elle le gourmandait +sans cesse pour tout ce qu'il faisait et +pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait +aigrement ses moindres actes, ses habitudes, +ses simples plaisirs, ses goûts, ses allures, +ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son +placide de sa voix.</p> + +<p>Il l'aimait encore cependant, mais il aimait +surtout l'enfant qu'il avait d'elle, Georges, +âgé maintenant de trois ans, devenu la plus +grande joie et la plus grande préoccupation +de son coeur. Rentier modeste, il vivait sans +emploi avec ses vingt mille francs de revenu; +et sa femme, prise sans dot, s'indignait sans +cesse de l'inaction de son mari.</p> + +<p>Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant +sur la première marche de l'escalier, s'essuya +le front, et se mit à monter.</p> + +<p>Au second étage, il sonna.</p> + +<p>Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de +ces servantes maîtresses qui sont les tyrans +des familles, vint ouvrir; et il demanda avec +angoisse:</p> + +<p>—Madame est-elle rentrée?</p> + +<p>La domestique haussa les épaules:—Depuis +quand Monsieur a-t-il vu Madame rentrer +pour six heures et demie?</p> + +<p>Il répondit d'un ton gêné:</p> + +<p>—C'est bon, tant mieux, ça me donne le +temps de me changer, car j'ai très chaud.</p> + +<p>La servante le regardait avec une pitié irritée +et méprisante. Elle grogna:—Oh! je +le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur +a couru; il a porté le petit peut-être; et tout +ça pour attendre Madame jusqu'à sept heures +et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas +maintenant à être prête à l'heure. Je fais mon +dîner pour huit heures, moi, et quand on l'attend, +tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé!</p> + +<p>M. Parent feignait de ne point écouter. Il +murmura: «C'est bon, c'est bon. Il faut laver +les mains de Georges qui a fait des pâtés +de sable. Moi, je vais me changer. Recommande +à la femme de chambre de bien nettoyer +le petit.»</p> + +<p>Et il entra dans son appartement. Dès qu'il +y fut, il poussa le verrou pour être seul, bien +seul, tout seul. Il était tellement habitué, +maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il +ne se jugeait en sûreté que sous la protection +des serrures. Il n'osait même plus penser, +réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se +sentait garanti par un tour de clef contre les +regards et les suppositions. S'étant affaissé +sur une chaise pour se reposer un peu avant +de mettre du linge propre, il songea que Julie +commençait à devenir un danger nouveau +dans la maison. Elle haïssait sa femme, +c'était visible; elle haïssait surtout son camarade +Paul Limousin resté, chose rare, l'ami +intime et familier du ménage, après avoir été +l'inséparable compagnon de sa vie de garçon.</p> + +<p>C'était Limousin qui servait d'huile et de +tampon entre Henriette et lui, qui le défendait, +même vivement, même sévèrement, contre +les reproches immérités, contre les scènes +harcelantes, contre tontes les misères quotidiennes +de son existence.</p> + +<p>Mais voilà que, depuis bientôt six mois, +Julie se permettait sans cesse sur sa maîtresse +des remarques et des appréciations +malveillantes. Elle la jugeait à tout moment, +déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais +Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas +mener comme ça par le nez. Enfin, enfin... +Voilà... chacun suivant sa nature.»</p> + +<p>Un jour même elle avait été insolente avec +Henriette, qui s'était contentée de dire, le +soir, à son mari: «Tu sais, à la première +parole vive de cette fille, je la flanque dehors, +moi.» Elle semblait cependant, elle +qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; +et Parent attribuait cette mansuétude +à une considération pour la bonne qui l'avait +élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère.</p> + +<p>Mais c'était fini, les choses ne pourraient +traîner plus longtemps; et il s'épouvantait a +l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il? +Renvoyer Julie lui apparaissait comme une +résolution si redoutable, qu'il n'osait y arrêter +sa pensée. Lui donner raison contre sa +femme, était également impossible; et il ne se +passerait pas un mois maintenant, avant que la +situation devint insoutenable entre les deux.</p> + +<p>Il restait assis, les bras ballants, cherchant +vaguement des moyens de tout concilier, et +ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement +que j'ai Georges... Sans lui, je +serais bien malheureux.»</p> + +<p>Puis l'idée lui vint de consulter Limousin; +il s'y résolut; mais aussitôt le souvenir de +l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui +fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion; +et il demeurait de nouveau perdu dans +ses angoisses et ses incertitudes.</p> + +<p>La pendule sonna sept heures. Il eut un +sursaut. Sept heures, et il n'avait pas encore +changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il +se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche, +et se revêtit avec précipitation, comme si on +l'eût attendu dans la pièce voisine pour un +événement d'une importance extrême.</p> + +<p>Puis il entra dans le salon, heureux de +n'avoir plus rien à redouter.</p> + +<p>Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla +regarder dans la rue, revint s'asseoir sur le +canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils +entra, nettoyé, peigné, souriant. Parent le +saisit dans ses bras et le baisa avec passion. +Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis +sur les yeux, puis sur les joues, puis sur +la bouche, puis sur les mains. Puis il le fit +sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond, +au bout de ses poignets. Puis il s'assit, fatigué +par cet effort; et prenant Georges sur un +genou, il lui fit faire «à dada».</p> + +<p>L'enfant riait enchanté, agitait ses bras, +poussait des cris de plaisir, et le père aussi +riait et criait de contentement, secouant son +gros ventre, s'amusant plus encore que le +petit.</p> + +<p>Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, +de résigné, de meurtri. Il l'aimait avec des +élans fous, de grandes caresses emportées, +avec toute la tendresse honteuse cachée en +lui, qui n'avait jamais pu sortir, s'épandre, +même aux premières heures de son mariage, +sa femme s'étant toujours montrée sèche et +réservée.</p> + +<p>Julie parut sur la porte, le visage pâle, +l'oeil brillant, et elle annonça d'une voix +tremblante d'exaspération:</p> + +<p>—Il est sept heures et demie, Monsieur.</p> + +<p>Parent jeta sur la pendule un regard inquiet +et résigné, et murmura:</p> + +<p>—En effet, il est sept heures et demie.</p> + +<p>—Voilà, mon dîner est prêt, maintenant.</p> + +<p>Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter:</p> + +<p>—Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré, +que tu ne le ferais que pour huit heures?</p> + +<p>—Pour huit heures!... Vous n'y pensez +pas, bien sûr! Vous n'allez pas vouloir faire +manger le petit à huit heures maintenant: +On dit ça, pardi, c'est une manière de parler.</p> + +<p>Mais ça détruirait l'estomac du petit de le +faire manger à huit heures! Oh! s'il n'y avait +que sa mère! Elle s'en soucie bien de son +enfant! Ah oui! parlons-en, en voilà une +mère! Si ce n'est pas une pitié de voir des +mères comme ça!</p> + +<p>Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit +qu'il fallait arrêter net la scène menaçante.</p> + +<p>—Julie, dit-il, je ne te permets point de +parler ainsi de ta maîtresse. Tu entends, +n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir.</p> + +<p>La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement, +tourna les talons et sortit en tirant la +porte avec tant de violence que tous les cristaux +du lustre tintèrent. Ce fut, pendant +quelques secondes, comme une légère et vague +sonnerie de petites clochettes invisibles +qui voltigea dans l'air silencieux du salon.</p> + +<p>Georges, surpris d'abord, se mit à battre +des mains avec bonheur, et, gonflant ses joues, +fit un gros «boum» de toute la force de ses +poumons pour imiter le bruit de la porte.</p> + +<p>Alors son père lui conta des histoires; +mais la préoccupation de son esprit lui faisait +perdre à tout moment le fil de son récit; +et le petit, ne comprenant plus, ouvrait de +grands yeux étonnés.</p> + +<p>Parent ne quittait pas la pendule du regard. +Il lui semblait voir marcher l'aiguille. Il aurait +voulu arrêter l'heure, faire immobile le +temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en +voulait pas à Henriette d'être en retard, mais +il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de +tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de +plus suffiraient pour amener une irréparable +catastrophe, des explications et des violences +qu'il n'osait même imaginer. La seule pensée +de la querelle, des éclats de voix, des injures +traversant l'air comme des balles, des deux +femmes face à face se regardant au fond des +yeux et se jetant à la tête des mots blessants, +lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche +ainsi qu'une marche au soleil, le rendait +mou comme une loque, si mou qu'il n'avait +plus la force de soulever son enfant et de le +faire sauter sur son genou.</p> + +<p>Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit +et Julie reparut. Elle n'avait plus son air +exaspéré, mais un air de résolution méchante +et froide, plus redoutable encore.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre +maman jusqu'à son dernier jour, je vous ai +élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui! +Je crois qu'on peut dire que je suis +dévouée à la famille...</p> + +<p>Elle attendit une réponse.</p> + +<p>Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.»</p> + +<p>Elle reprit:—Vous savez bien que je n'ai +jamais rien fait par intérêt d'argent, mais toujours +par intérêt pour vous; que je ne vous +ai jamais trompé ni menti; que vous n'avez +jamais pu m'adresser de reproches...</p> + +<p>—Mais oui, ma bonne Julie.</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer +plus longtemps. C'est par amitié pour vous +que je ne disais rien, que je vous laissais dans +votre ignorance; mais c'est trop fort, et on +rit trop de vous dans le quartier. Vous ferez +ce que vous voudrez, mais tout le monde le +sait; il faut que je vous le dise aussi, à la fin, +bien que ça ne m'aille guère de rapporter. Si +Madame rentre comme ça à des heures de +fantaisie, c'est qu'elle fait des choses abominables.</p> + +<p>Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il +ne put que balbutier: «Tais-toi... Tu sais +que je t'ai défendu...»</p> + +<p>Elle lui coupa la parole avec une résolution +irrésistible.</p> + +<p>—Non, Monsieur, il faut que je vous dise +tout, maintenant. Il y a longtemps que Madame +a fauté avec M. Limousin. Moi, je les +ai vus plus de vingt fois s'embrasser derrière +les portes. Oh, allez! si M. Limousin avait été +riche, ça n'est pas M. Parent que Madame +aurait épousé. Si Monsieur se rappelait seulement +comment le mariage s'est fait, il +comprendrait la chose d'un bout à l'autre...</p> + +<p>Parent s'était levé, livide, balbutiant: +«Tais-toi... tais-toi... ou...»</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Non, je vous dirai tout. Madame a +épousé Monsieur par intérêt; et elle l'a trompé +du premier jour. C'était entendu entre eux, +pardi! Il suffit de réfléchir pour comprendre +ça. Alors comme Madame n'était pas contente +d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, +elle lui a fait la vie dure, si dure que j'en +avais le coeur cassé, moi qui voyais ça...</p> + +<p>Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...» car il ne trouvait +rien à répondre.</p> + +<p>La vieille bonne ne recula point; elle +semblait résolue à tout.</p> + +<p>Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé +par ces voix grondantes, se mit à pousser +des cris aigus. Il restait debout derrière son +père, et, la face crispée, la bouche ouverte, +il hurlait.</p> + +<p>La clameur de son fils exaspéra Parent, +l'emplit de courage et de fureur. Il se précipita +vers Julie, les deux bras levés, prêt à +frapper des deux mains, et criant: «Ah +misérable! tu vas tourner les sens du petit.»</p> + +<p>Il la touchait déjà! Elle lui jeta par lu +face:</p> + +<p>—Monsieur peut me battre s'il veut, moi +qui l'ai élevé; ça n'empêchera pas que sa +femme le trompe et que son enfant n'est pas +de lui!...</p> + +<p>Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses +bras; et il restait en face d'elle tellement +éperdu qu'il ne comprenait plus rien.</p> + +<p>Elle ajouta:—Il suffît de regarder le petit +pour reconnaître le père, pardi! c'est tout +le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à +regarder ses yeux et son front. Un aveugle +ne s'y tromperait pas....</p> + +<p>Mais il l'avait saisie par les épaules et il +la secouait de toute sa force, bégayant: «Vipère... +vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en +ou je te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...</p> + +<p>Et d'un effort désespéré il la lança dans la +pièce voisine. Elle tomba sur la table servie +dont les verres s'abattirent et se cassèrent; +puis, s'étant relevée, elle mit la table entre +elle et son maître, et, tandis qu'il la poursuivait +pour la ressaisir, elle lui crachait au visage +des paroles terribles:</p> + +<p>—Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... +après dîner... et qu'à rentrer tout de suite... +il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur +essaye... il verra.</p> + +<p>Elle avait gagné la porte de la cuisine et +elle s'enfuit. Il courut derrière elle, monta +l'escalier de service jusqu'à sa chambre de +bonne où elle s'était enfermée, et heurtant +la porte:</p> + +<p>—Tu vas quitter la maison à l'instant +même.</p> + +<p>Elle répondit à travers la planche:</p> + +<p>—Monsieur peut y compter. Dans une +heure je ne serai plus ici.</p> + +<p>Alors il redescendit lentement, en se cramponnant +à la rampe pour ne point tomber; et +il rentra dans son salon où Georges pleurait, +assis par terre.</p> + +<p>Parent s'affaissa sur un siège et regarda +l'enfant d'un oeil hébété. Il ne comprenait +plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait +étourdi, abruti, fou, comme s'il venait de +choir sur la tête; à peine se souvenait-il des +choses horribles que lui avait dites sa bonne. +Puis, peu a peu, sa raison, comme une eau +troublée, se calma et s'éclairait; et l'abominable +révélation commença à travailler son +coeur.</p> + +<p>Julie avait parlé si net, avec une telle force, +une telle assurance, une telle sincérité, qu'il +ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait +à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait +s'être trompée, aveuglée par son dévouement +pour lui, entraînée par une haine inconsciente +contre Henriette. Cependant, à +mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se +convaincre, mille petits faits se réveillaient +en son souvenir, des paroles de sa femme, +des regards de Limousin, un tas de riens +inobservés, presque inaperçus, des sorties +tardives, des absences simultanées, et même +des gestes presque insignifiants, mais bizarres +qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, +et qui, maintenant, prenaient pour lui une +importance extrême, établissaient une connivence +entre eux. Tout ce qui s'était passé +depuis ses fiançailles surgissait brusquement +en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il +retrouvait tout, des intonations singulières, +des attitudes suspectes; et son pauvre esprit +d'homme calme et bon, harcelé par le +doute, lui montrait maintenant, comme des +certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que +des soupçons.</p> + +<p>Il fouillait avec une obstination acharnée +dans ces cinq années de mariage, cherchant +à retrouver tout, mois par mois, jour par +jour; et chaque chose inquiétante qu'il découvrait +le piquait au coeur comme un aiguillon +de guêpe.</p> + +<p>Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait +maintenant, le derrière sur le tapis. Mais, +voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin +se remit à pleurer.</p> + +<p>Son père s'élança, le saisit dans ses bras, +et lui couvrit la tête de baisers. Son enfant lui +demeurait au moins! Qu'importait le reste?</p> + +<p>Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses +cheveux blonds, soulagé, consolé, balbutiant: +«Georges..... mon petit Georges, mon cher +petit Georges.....» Mais il se rappela brusquement +ce qu'avait dit Julie!.... Oui, elle +avait dit que son enfant était à Limousin..... +Oh! cela n'était pas possible, par exemple! +non, il ne pouvait le croire, il n'en pouvait +même douter une seconde. C'était là une de +ces odieuses infamies qui germent dans les +âmes ignobles des servantes! Il répétait: +«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin, +caressé, s'était tu de nouveau.</p> + +<p>Parent sentait la chaleur de la petite poitrine +pénétrer dans la sienne à travers les +étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, +de joie; cette chaleur douce d'enfant le caressait, +le fortifiait, le sauvait.</p> + +<p>Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne +et frisée pour la regarder avec passion. +Il la contemplait avidement, éperdument, +se grisant à la voir, et répétant toujours: +«Oh! mon petit..... mon petit Georges!.....»</p> + +<p>Il pensa soudain: «S'il ressemblait à +Limousin... pourtant!»</p> + +<p>Ce fut en lui quelque chose d'étrange, +d'atroce, une poignante et violente sensation +de froid dans tout son corps, dans tous +ses membres, comme si ses os, tout à coup, +fussent devenus de glace. Oh! s'il ressemblait +à Limousin!.....et il continuait a regarder +Georges qui riait maintenant. Il le regardait +avec des yeux éperdus, troubles, hagards. Et +il cherchait dans le front, dans le nez, dans +la bouche, dans les joues, s'il ne retrouvait +pas quelque chose du front, du nez, de la +bouche ou des joues de Limousin.</p> + +<p>Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient +fou; et le visage de son enfant se transformait +sous son regard, prenait des aspects +bizarres, des ressemblances invraisemblables.</p> + +<p>Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait +pas.» Il y avait donc quelque chose +de frappant, quoique chose d'indéniable! +Mais quoi? Le front? Oui, peut-être? Cependant +Limousin avait le front plus étroit! Alors +la bouche? Mais Limousin portait toute sa +barbe! Comment constater les rapports entre +ce gras menton d'enfant et le menton poilu +de cet homme?</p> + +<p>Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je +n'y vois plus; je suis trop troublé; je ne +pourrais rien reconnaître maintenant... Il +faut attendre; il faudra que je le regarde bien +demain matin, en me levant.»</p> + +<p>Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait, +à moi, je serais sauvé! sauvé!»></p> + +<p>Et il traversa le salon en deux enjambées +pour aller examiner dans la glace la face de +son enfant à côté de la sienne.</p> + +<p>Il tenait Georges assis sur son bras, afin +que leurs visages fussent tout proches, et il +parlait haut, tant son égarement était grand.</p> + +<p>«Oui... nous avons le même nez... le +même nez... peut-être... ce n'est pas sûr... +et le même regard.... Mais non, il a les +yeux bleus.... Alors... oh! mon Dieu!... +mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens +fou!... Je ne veux plus voir... je deviens +fou!...»</p> + +<p>Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout +du salon, tomba sur un fauteuil, posa le petit +sur un autre, et il se mit à pleurer. Il pleurait +par grands sanglots désespérés. Georges, +effaré d'entendre gémir son père, commença +aussitôt à hurler.</p> + +<p>Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un +bond, comme si une balle l'eût traversé. Il +dit: «La voilà... qu'est-ce que je vais +faire?...» Et il courut s'enfermer dans sa +chambre pour avoir le temps, au moins, de +s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes, +un nouveau coup de timbre le fit +encore tressaillir; puis il se rappela que Julie +était partie sans que la femme de chambre +fut prévenue. Donc personne n'irait ouvrir? +Que faire? Il y alla.</p> + +<p>Voici que tout d'un coup il se sentait brave, +résolu, prêt pour la dissimulation et la lutte. +L'effroyable secousse l'avait mûri en quelques +instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait +avec une fureur de timide et une ténacité de +débonnaire exaspéré.</p> + +<p>Il tremblait cependant! Était-ce de peur? +Oui... Peut-être avait-il encore peur d'elle? +sait-on combien l'audace contient parfois de +lâcheté fouettée?</p> + +<p>Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas +furtifs, il s'arrêta pour écouter. Son coeur +battait à coups furieux; il n'entendait que ce +bruit-là: ces grands coups sourds dans sa +poitrine et la voix aiguë de Georges qui criait +toujours, dans le salon.</p> + +<p>Soudain, le son du timbre éclatant sur sa +tête, le secoua comme une explosion; alors il +saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit +tourner la clef et tira le battant.</p> + +<p>Sa femme et Limousin se tenaient debout +en face de lui, sur l'escalier.</p> + +<p>Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait +un peu d'irritation:</p> + +<p>—C'est toi qui ouvres, maintenant? Où +est donc Julie?</p> + +<p>Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée; +et il s'efforçait de répondre, sans pouvoir +prononcer un mot.</p> + +<p>Elle reprit:—Es-tu devenu muet? Je te +demande où est Julie.</p> + +<p>Alors il balbutia:—Elle.... elle.... est..... +partie....</p> + +<p>Sa femme commençait à se fâcher:</p> + +<p>—Comment, partie? Où ça? Pourquoi?</p> + +<p>Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait +naître en lui une haine mordante contre cette +femme insolente, debout devant lui.</p> + +<p>—Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée...</p> + +<p>—Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu +es fou....</p> + +<p>—Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait +été insolente... et qu'elle... qu'elle a maltraité +l'enfant.</p> + +<p>—Julie?</p> + +<p>—Oui... Julie.</p> + +<p>—A propos de quoi a-t-elle été insolente?</p> + +<p>—A propos de toi.</p> + +<p>—A propos de moi?</p> + +<p>—Oui... parce que son dîner était brûlé et +que tu ne rentrais pas.</p> + +<p>—Elle a dit...?</p> + +<p>—Elle a dit... des choses désobligeantes +pour toi... et que je ne devais pas... que je ne +pouvais pas entendre....</p> + +<p>—Quelles choses?</p> + +<p>—Il est inutile de les répéter.</p> + +<p>—Je désire les connaître.</p> + +<p>—Elle a dit qu'il était très malheureux +pour un homme comme moi, d'épouser une +femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans +soins, mauvaise maîtresse de maison, mauvaise +mère, et mauvaise épouse....</p> + +<p>La jeune femme était entrée dans l'antichambre, +suivie par Limousin qui ne disait +mot devant cette situation inattendue. Elle +ferma brusquement la porte, jeta son manteau +sur une chaise et marcha sur son mari en +bégayant, exaspérée:</p> + +<p>—Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?</p> + +<p>Il était très pâle, très calme. Il répondit:</p> + +<p>—Je ne dis rien, ma chère amie; je te +répète seulement les propos de Julie, que tu +as voulu connaître; et je te ferai remarquer +que je l'ai mise à la porte justement à cause +de ces propos.</p> + +<p>Elle frémissait de l'envie violente de lui +arracher la barbe et les joues avec ses ongles. +Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle +sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien +répondre; et elle cherchait à reprendre l'offensive +par quelque mot direct et blessant.</p> + +<p>—Tu as dîné? dit-elle.</p> + +<p>—Non, j'ai attendu.</p> + +<p>Elle haussa les épaules avec impatience.</p> + +<p>—C'est stupide d'attendre après sept +heures et demie. Tu aurais dû comprendre +que j'avais été retenue, que j'avais eu des +affaires, des courses.</p> + +<p>Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer +l'emploi de son temps, et elle raconta, +avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant +eu des objets de mobilier à choisir très loin, +très loin, rue de Rennes, elle avait rencontré +Limousin à sept heures passées, boulevard +Saint-Germain, en revenant, et qu'alors elle +lui avait demandé son bras pour entrer manger +un morceau dans un restaurant où elle n'osait +pénétrer seule, bien qu'elle se sentît défaillir +de faim. Voilà comment elle avait dîné, avec +Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; +car ils n'avaient pris qu'un bouillon et un +demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir.</p> + +<p>Parent répondit simplement:—Mais tu as +bien fait. Je ne t'adresse pas de reproches.</p> + +<p>Alors Limousin, resté jusque-là muet, +presque caché derrière Henriette, s'approcha +et tendit sa main en murmurant:</p> + +<p>—Tu vas bien?</p> + +<p>Parent prit cette main offerte, et, la serrant +mollement:—Oui, très bien.</p> + +<p>Mais la jeune femme avait saisi un mot +dans la dernière phrase de son mari.</p> + +<p>—Des reproches... pourquoi parles-tu de +reproches?... On dirait que tu as une intention.</p> + +<p>Il s'excusa:—Non, pas du tout. Je voulais +simplement te répondre que je ne m'étais +pas inquiété de ton retard et que je ne t'en +faisais point un crime.</p> + +<p>Elle le prit de haut, cherchant un prétexte +à querelle:—De mon retard?... On dirait +vraiment qu'il est une heure du matin et que +je passe la nuit dehors.</p> + +<p>—Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» +parce que je n'ai pas d'autre mot. Tu +devais rentrer à six heures et demie, tu rentres +à huit heures et demie. C'est un retard, +ça! Je le comprends très bien; je ne... ne... +ne m'en étonne même pas... Mais... mais... +il m'est difficile d'employer un autre mot.</p> + +<p>—C'est que tu le prononces comme si +j'avais découché...</p> + +<p>—Mais non... mais non...</p> + +<p>Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait +entrer dans sa chambre, quand elle s'aperçut +enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, +avec un visage ému:</p> + +<p>—Qu'a donc le petit?</p> + +<p>—Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?</p> + +<p>—Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il +est tombé.</p> + +<p>Elle voulut voir son enfant et s'élança dans +la salle à manger, puis s'arrêta net devant la +table couverte de vin répandu, de carafes et +de verres brisés, et de salières renversées.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là?</p> + +<p>—C'est Julie qui...</p> + +<p>Mais elle lui coupa la parole avec fureur:</p> + +<p>—C'est trop fort, à la fin! Julie me traite +de dévergondée, bat mon enfant, casse ma +vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble +que tu trouves cela tout naturel.</p> + +<p>—Mais non... puisque je l'ai renvoyée.</p> + +<p>—Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais +il fallait la faire arrêter. C'est le commissaire +de police qu'on appelle dans ces cas-là!</p> + +<p>Il balbutia:—Mais... ma chère amie... je +ne pouvais pourtant pas... il n'y avait point +de raison... Vraiment, il était bien difficile...</p> + +<p>Elle haussa les épaules avec un infini dédain.</p> + +<p>—Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, +un pauvre sire, un pauvre homme sans volonté, +sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a +dû t'en dire de raides, ta Julie, pour que tu +te sois décidé à la mettre dehors. J'aurais +voulu être là une minute, rien qu'une minute.</p> + +<p>Ayant ouvert la porte du salon, elle courut +à Georges, le releva, le serra dans ses bras +en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu +as, mon chat, mon mignon, mon poulet?»</p> + +<p>Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as?</p> + +<p>Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux +d'enfant effrayé:</p> + +<p>—C'est Zulie qu'a battu papa.</p> + +<p>Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite +d'abord. Puis une folle envie de rire +s'éveilla dans son regard, passa comme un +frisson sur ses joues fines, releva sa lèvre, +retroussa les ailes de ses narines, et enfin +jaillit de sa bouche en une claire fusée de +joie, en une cascade de gaieté, sonore et vive +comme une roulade d'oiseau. Elle répétait, +avec de petits cris méchants qui passaient +entre ses dents blanches et déchiraient Parent +ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... +ah!... ah!... elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., +ah!... ah!... que c'est drôle... que c'est drôle... +Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... +battu... Julie a battu mon mari... Ah!... +ah!... ah!... que c'est drôle!...</p> + +<p>Parent balbutiait:</p> + +<p>—Mais non... mais non... ce n'est pas +vrai... ce n'est pas vrai... C'est moi, au contraire, +qui l'ai jetée dans la salle à manger, si +fort qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a +mal vu. C'est moi qui l'ai battue!</p> + +<p>Henriette disait à son fils:—Répète, mon +poulet. C'est Julie qui a battu papa!</p> + +<p>Il répondit:—Oui, c'est Zulie.</p> + +<p>Puis, passant soudain à une autre idée, +elle reprit:—Mais il n'a pas dîné, cet enfant-là? +Tu n'as rien mangé, mon chéri?</p> + +<p>—Non, maman.</p> + +<p>Alors elle se retourna, furieuse, vers son +mari:—Tu es donc fou, archi-fou! Il est huit +heures et demie et Georges n'a pas dîné!</p> + +<p>Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans +cette explication, écrasé sous cet écroulement +de sa vie.</p> + +<p>—Mais, ma chère amie, nous t'attendions. +Je ne voulais pas dîner sans toi. Comme tu +rentres tous les jours en retard, je pensais +que tu allais revenir d'un moment à l'autre.</p> + +<p>Elle lança dans un fauteuil son chapeau, +gardé jusque-là sur sa tête, et, la voix nerveuse:</p> + +<p>—Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire +à des gens qui ne comprennent rien, qui +ne devinent rien, qui ne savent rien faire par +eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, +l'enfant n'aurait rien mangé du tout. Comme +si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept +heures et demie passées, que j'avais eu un +empêchement, un retard, une entrave!...</p> + +<p>Parent tremblait, sentant la colère le gagner; +mais Limousin s'interposa et, se tournant +vers la jeune femme:</p> + +<p>—Vous êtes tout à fait injuste, ma chère +amie. Parent ne pouvait pas deviner que vous +rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; +et puis, comment vouliez-vous qu'il se +tirât d'affaire tout seul, après avoir renvoyé +Julie?</p> + +<p>Mais Henriette, exaspérée, répondit:—Il +faudra pourtant bien qu'il se tire d'affaire, car +je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille!</p> + +<p>Et elle entra brusquement dans sa chambre, +oubliant déjà que son fils n'avait point +mangé.</p> + +<p>Alors Limousin, tout à coup, se multiplia +pour aider son ami. Il ramassa et enleva les +verres brisés qui couvraient la table, remit le +couvert et assit l'enfant sur son petit fauteuil +à grands pieds, pendant que Parent allait +chercher la femme de chambre pour se faire +servir par elle.</p> + +<p>Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu +dans la chambre de Georges où elle travaillait.</p> + +<p>Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis +des pommes de terre en purée.</p> + +<p>Parent s'était assis à côté de son enfant, +l'esprit en détresse, la raison emportée dans +cette catastrophe. Il faisait manger le petit, +essayait de manger lui-même, coupait la +viande, la mâchait et l'avalait avec effort, +comme si sa gorge eût été paralysée.</p> + +<p>Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un +désir affolé de regarder Limousin assis en +face de lui et qui roulait des boulettes de +pain. Il voulait voir s'il ressemblait à Georges. +Mais il n'osait pas lever les yeux. Il s'y décida +pourtant, et considéra brusquement cette +figure qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui +semblât ne l'avoir jamais examinée, tant elle +lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde +en seconde, il jetait un coup d'oeil +rapide sur ce visage, cherchant à en reconnaître +les moindres lignes, les moindres +traits, les moindres sens; puis, aussitôt, il +regardait son fils, en ayant l'air de le faire +manger.</p> + +<p>Deux mots ronflaient dans son oreille: +«Son père! son père! son père!» Ils bourdonnaient +à ses tempes avec chaque battement +de son coeur. Oui, cet homme, cet +homme tranquille, assis de l'autre côté de +cette table, était peut-être le père de son fils, +de Georges, de son petit Georges. Parent +cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur +atroce, une de ces douleurs qui font +hurler, se rouler par terre, mordre les meubles, +lui déchirait tout le dedans du corps. Il +eut envie de prendre son couteau et de se +l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, +le sauverait; ce serait fini.</p> + +<p>Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il +vivre, se lever le matin, manger aux +repas, sortir par les rues, se coucher le soir +et dormir la nuit avec cette pensée vrillée en +lui: «Limousin, le père de Georges!..» Non, +il n'aurait plus la force de faire un pas, de +s'habiller, de penser à rien, de parler à personne! +Chaque jour, à toute heure, à toute +seconde, il se demanderait cela, il chercherait +à savoir, à deviner, à surprendre cet +horrible secret? Et le petit, son cher petit, il +ne pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable +souffrance de ce doute, sans se +sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être +torturé jusqu'aux moelles de ses os. Il lui +faudrait vivre ici, rester dans cette maison, +à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! +Oui, il finirait par le haïr assurément. Quel +supplice! Oh! s'il était certain que Limousin +fût le père, peut-être arriverait-il à se +calmer, à s'endormir dans son malheur, dans +sa douleur? Mais ne pas savoir était intolérable!</p> + +<p>Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir +toujours, et embrasser cet enfant à +tout moment, l'enfant d'un autre, le promener +dans la ville, le porter dans ses bras, +sentir la caresse de ses fins cheveux sous les +lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il +n'est pas à moi, peut-être?» Ne vaudrait-il +pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le +perdre dans les rues, ou se sauver soi-même +très loin, si loin, qu'il n'entendrait plus jamais +parler de rien, jamais!</p> + +<p>Il eut un sursaut en entendant ouvrir la +porte. Sa femme rentrait.</p> + +<p>—J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?</p> + +<p>Limousin répondit, en hésitant:—Ma foi, +moi aussi.</p> + +<p>Et elle fit rapporter le gigot.</p> + +<p>Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou +bien se sont-ils mis en retard à un rendez-vous +d'amour?»</p> + +<p>Ils mangeaient maintenant de grand appétit, +tous les deux. Henriette, tranquille, riait +et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par +regards brusques, vite détournés. Elle avait +une robe de chambre rose garnie de dentelles +blanches; et sa tête blonde, son cou +frais, ses mains grasses sortaient de ce joli +vêtement coquet et parfumé, comme d'une +coquille bordée d'écume. Qu'avait-elle fait +tout le jour avec cet homme? Parent les +voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! +Comment ne pouvait-il rien savoir, +ne pouvait-il pas deviner en les regardant +ainsi côte à côte, en face de lui?</p> + +<p>Comme ils devaient se moquer de lui, s'il +avait été leur dupe depuis le premier jour? +Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un +homme, d'un brave homme, parce que son +père lui avait laissé un peu d'argent! Comment +ne pouvait-on voir ces choses-là dans +les âmes, comment se pouvait-il que rien ne +révélât aux coeurs droits les fraudes des +coeurs infâmes, que la voix fût la même pour +mentir que pour adorer, et le regard fourbe +qui trompe, pareil au regard sincère?</p> + +<p>Il les épiait, attendant un geste, un mot, +une intonation. Soudain il pensa: «Je vais +les surprendre ce soir.» Et il dit:</p> + +<p>—Ma chère amie, comme je viens de renvoyer +Julie, il faut que je m'occupe, dès +aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je +sors tout de suite, afin de me procurer quelqu'un +pour demain matin. Je rentrerai peut-être +un peu tard.</p> + +<p>Elle répondit:—Va; je ne bougerai pas +d'ici. Limousin me tiendra compagnie. Nous +t'attendrons.</p> + +<p>Puis, se tournant vers la femme de chambre: +—Vous allez coucher Georges, ensuite +vous pourrez desservir et monter chez vous.</p> + +<p>Parent s'était levé. Il oscillait sur ses +jambes, étourdi, trébuchant. Il murmura: +«A tout à l'heure,» et gagna la sortie en +s'appuyant au mur, car le parquet remuait +comme une barque.</p> + +<p>Georges était parti aux bras de sa bonne. +Henriette et Limousin passèrent au salon. +Dès que la porte fut refermée:—Ah, çà! tu +es donc folle, dit-il, de harceler ainsi ton +mari?</p> + +<p>Elle se retourna:—Ah! tu sais, je commence +à trouver violente cette habitude que +tu prends depuis quelque temps de poser +Parent en martyr.</p> + +<p>Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant +ses jambes:—Je ne le pose pas en martyr +le moins du monde, mais je trouve, moi, +qu'il est ridicule, dans notre situation, de +braver cet homme du matin au soir.</p> + +<p>Elle prit une cigarette sur la cheminée, +l'alluma, et répondit:—Mais je ne le brave +pas, bien au contraire; seulement il m'irrite +par sa stupidité... et je le traite comme il le +mérite.</p> + +<p>Limousin reprit, d'une voix impatiente:</p> + +<p>—C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, +toutes les femmes sont pareilles. Comment? +voilà un excellent garçon, trop bon, stupide +de confiance et de bonté, qui ne nous gêne +en rien, qui ne nous soupçonne pas une seconde, +qui nous laisse libres, tranquilles +autant que nous voulons; et tu fais tout ce +que tu peux pour le rendre enragé et pour +gâter notre vie.</p> + +<p>Elle se tourna vers lui:—Tiens, tu m'embêtes! +Toi, tu es lâche, comme tous les +hommes! Tu as peur de ce crétin!</p> + +<p>Il se leva vivement, et, furieux:—Ah! çà, +je voudrais bien savoir ce qu'il t'a fait, et de +quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il malheureuse? +Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, +c'est trop fort à la fin de faire souffrir ce +garçon uniquement parce qu'il est trop bon, +et de lui en vouloir uniquement parce que +tu le trompes.</p> + +<p>Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant +au fond des yeux:</p> + +<p>—C'est toi qui me reproches de le tromper, +toi? toi? toi? Faut-il que tu aies un sale +coeur?</p> + +<p>Il se défendit, un peu honteux:—Mais +je ne te reproche rien, ma chère amie, je te +demande seulement de ménager un peu ton +mari, parce que nous avons besoin l'un et +l'autre de sa confiance. Il me semble que tu +devrais comprendre cela.</p> + +<p>Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui +grand, brun, avec des favoris tombants, l'allure +un peu vulgaire d'un beau garçon content +de lui; elle mignonne, rose et blonde, +une petite parisienne mi-cocotte et mi-bourgeoise, +née dans une arrière-boutique, élevée +sur le seuil du magasin à cueillir les passants +d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard +de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui +s'est épris d'elle pour l'avoir vue, chaque jour, +devant cette porte, en sortant le matin et en +rentrant le soir.</p> + +<p>Elle disait:—Mais tu ne comprends donc +pas, grand niais, que je l'exècre justement +parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a +achetée enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout +ce qu'il fait, tout ce qu'il pense me porte sur +les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par +sa sottise que tu appelles de la bonté, par sa +lourdeur que tu appelles de la confiance, et +puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, +au lieu de toi! Je le sens entre nous deux, +quoiqu'il ne nous gêne guère. Et puis?... et +puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se +douter de rien! Je voudrais qu'il fût un peu +jaloux au moins. Il y a des moments où j'ai +envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc +rien, grosse bête, tu ne comprends donc pas +que Paul est mon amant.»</p> + +<p>Limousin se mit à rire:—En attendant, tu +feras bien de te taire et de ne pas troubler +notre existence.</p> + +<p>—Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec +cet imbécile-là, il n'y a rien à craindre. Non, +mais c'est incroyable que tu ne comprennes +pas combien il m'est odieux, combien il m'énerve. +Toi, tu as toujours l'air de le chérir, de +lui serrer la main avec franchise. Les hommes +sont surprenants parfois.</p> + +<p>—Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de dissimulation, mon +cher, mais de sentiments. Vous autres, quand +vous trompez un homme, on dirait que vous +l'aimez tout de suite davantage; nous autres, +nous le haïssons à partir du moment où nous +l'avons trompé.</p> + +<p>—Je ne vois pas du tout pourquoi on +haïrait un brave garçon dont on prend la +femme.</p> + +<p>—Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... +C'est un tact qui vous manque à tous, cela! +Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et +qu'on ne peut pas dire. Et puis d'abord on ne +doit pas?... Non, tu ne comprendrais point, +c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de +finesse.</p> + +<p>Et souriant, avec un doux mépris de rouée, +elle posa les deux mains sur ses épaules en +tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête +vers elle en l'enfermant dans une étreinte, et +leurs bouches se rencontrèrent. Et comme +ils étaient debout devant la glace de la cheminée, +un autre couple tout pareil à eux +s'embrassait derrière la pendule.</p> + +<p>Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la +clef ni le grincement de la porte; mais Henriette, +brusquement, poussant un cri aigu, rejeta +Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent +Parent qui les regardait, livide, les poings +fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.</p> + +<p>Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide +mouvement de l'oeil, sans remuer la tête. +Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se +rua sur Limousin, le prit à pleins bras comme +pour l'étouffer, le culbuta jusque dans l'angle +du salon d'un élan si impétueux, que l'autre, +perdant pied, battant l'air de ses mains, alla +heurter brutalement son crâne contre la muraille.</p> + +<p>Mais Henriette, quand elle comprit que son +mari allait assommer son amant, se jeta sur +Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans +la chair ses dix doigts fins et roses, elle serra +si fort, avec ses nerfs de femme éperdue, +que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui +mordait l'épaule comme si elle eût voulu le +déchirer avec ses dents. Parent, étranglé, +suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa +femme accrochée à son col; et l'ayant empoignée +par la taille, il la jeta, d'une seule poussée, +à l'autre bout du salon.</p> + +<p>Puis, comme il avait la colère courte dos +débonnaires, et la violence poussive des faibles, +il demeura debout entre les deux, haletant, +épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait +faire. Sa fureur brutale s'était répandue dans +cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; +et son énergie insolite finissait en essoufflement.</p> + +<p>Dès qu'il put parler, il balbutia:</p> + +<p>—Allez-vous-en... tous les deux... tout de +suite... allez-vous-en!...</p> + +<p>Limousin restait immobile dans son angle, +collé contre le mur, trop effaré pour rien +comprendre encore, trop effrayé pour remuer +un doigt. Henriette, les poings appuyés sur le +guéridon, la tête en avant, décoiffée, le corsage +ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille +à une bête qui va sauter.</p> + +<p>Parent reprit d'une voix plus forte:</p> + +<p>—Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!</p> + +<p>Voyant calmée sa première exaspération, +sa femme s'enhardit, se redressa, fit deux pas +vers lui, et presque insolente déjà:</p> + +<p>—Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce +qui t'a pris?... Pourquoi cette agression inqualifiable?...</p> + +<p>Il se retourna vers elle, en levant le poing +pour l'assommer, et bégayant:</p> + +<p>—Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop +fort!... j'ai... j'ai... j'ai... tout entendu!... +tout!... tout!...tu comprends...tout!... misérable!... +misérable!... Vous êtes deux misérables!... +Allez-vous-en!... tous les deux!... +tout de suite!... Je vous tuerais!... Allez-vous-en!...</p> + +<p>Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, +qu'elle ne se pourrait point innocenter et +qu'il fallait céder. Mais toute son impudence +lui était revenue et sa haine contre cet +nomme, exaspérée a présent, la poussait à +l'audace, mettait en elle un besoin de défi, +un besoin de bravade.</p> + +<p>Elle dit d'une voix claire:</p> + +<p>—Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, +je vais chez vous.</p> + +<p>Mais Limousin ne remuait pas. Parent, +qu'une colère nouvelle saisissait, se mit à +crier:</p> + +<p>—Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... +misérables!... ou bien!... ou bien!...</p> + +<p>Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur +sa tête.</p> + +<p>Alors Henriette traversa le salon d'un pas +rapide, prit son amant par le bras, l'arracha +du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers +la porte en répétant: «Mais venez donc, mon +ami, venez donc... Vous voyez bien que cet +homme est fou... Tenez donc!...»</p> + +<p>Au moment de sortir, elle se retourna vers +son mari, cherchant ce qu'elle pourrait faire, +ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser +au coeur, en quittant cette maison. Et une +idée lui traversa l'esprit, une de ces idées +venimeuses, mortelles, où fermente toute la +perfidie des femmes.</p> + +<p>Elle dit, résolue:—Je veux emporter +mon enfant.</p> + +<p>Parent, stupéfait, balbutia:—Ton... ton... +enfant?... Tu oses parler de ton enfant?... tu +oses... tu oses demander ton enfant... après... +après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu +oses?... Mais va-t'en donc, gueuse!... Va-t'en!...</p> + +<p>Elle revint vers lui, presque souriante, +presque vengée déjà, et le bravant, tout près, +face à face:</p> + +<p>—Je veux mon enfant... et tu n'as pas le +droit de le garder, parce qu'il n'est pas à +toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est +pas à toi... Il est à Limousin.</p> + +<p>Parent, éperdu, cria:—Tu mens... tu +mens... misérable!</p> + +<p>Mais elle reprit:—Imbécile! Tout le +monde le sait, excepté toi. Je te dis que +voilà son père. Mais il suffit de regarder +pour le voir...</p> + +<p>Parent reculait devant elle, chancelant. +Puis brusquement, il se retourna, saisit une +bougie, et s'élança dans la chambre voisine.</p> + +<p>Il revint presque aussitôt, portant sur son +bras le petit Georges enveloppé dans les +couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en +sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta +dans les mains de sa femme, puis, sans ajouter +une parole, il la poussa rudement dehors, +vers l'escalier, où Limousin attendait par prudence.</p> + +<p>Puis il referma la porte, donna deux tours +de clef et poussa les verrous. A peine rentré +dans le salon, il tomba de toute sa hauteur +sur le parquet.</p> + + +<br> +<h3>II</h3> +<br> + +<p>Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant +les premières semaines qui suivirent la séparation, +l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha +de songer beaucoup. Il avait repris son +existence de garçon, ses habitudes de flânerie, +et il mangeait au restaurant, comme autrefois. +Ayant voulu éviter tout scandale, il faisait +à sa femme une pension réglée par les hommes +d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir +de l'enfant commença à hanter sa pensée. +Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir, +il s'imaginait tout à coup entendre Georges +crier «papa». Son coeur aussitôt commençait +à battre et il se levait bien vite pour +ouvrir la porte de l'escalier et voir si, par +hasard, le petit ne serait pas revenu. Oui, il +aurait pu revenir comme reviennent les chiens +et les pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il +moins d'instinct qu'une bête?</p> + +<p>Après avoir reconnu son erreur, il retournait +s'asseoir dans son fauteuil, et il pensait +au petit. Il y pensait pendant des heures entières, +des jours entiers. Ce n'était point seulement +une obsession morale, mais aussi, et +plus encore, une obsession physique, un besoin +sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, +de le manier, de l'asseoir sur ses genoux, de +le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il +s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses +passées. Il sentait les petits bras serrant +son cou, la petite bouche posant un gros baiser +sur sa barbe, les petits cheveux chatouillant +sa joue. L'envie de ces douces câlineries +disparues, de la peau fine, chaude et mignonne +offerte aux lèvres, l'affolait comme le +désir d'une femme aimée qui s'est enfuie.</p> + +<p>Dans la rue, tout à coup, il se mettait à +pleurer en songeant qu'il pourrait l'avoir, +trottinant à son côté avec ses petits pieds, son +gros Georget, comme autrefois, quand il le +promenait. Il rentrait alors; et, la tête entre +ses mains, sanglotait jusqu'au soir.</p> + +<p>Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se +posait cette question: «Était-il ou n'était-il +pas le père de Georges?» Mais c'était surtout +la nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements +interminables. A peine couché, +il recommençait, chaque soir, la même série +d'argumentations désespérées.</p> + +<p>Après le départ de sa femme, il n'avait plus +douté tout d'abord: l'enfant, certes, appartenait +à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit +à hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette +ne pouvait avoir aucune valeur. Elle +l'avait bravé, en cherchant à le désespérer. +En pesant froidement le pour et le contre, il +y avait bien des chances pour qu'elle eût +menti.</p> + +<p>Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire +la vérité. Mais comment savoir, comment l'interroger, +comment le décider à avouer?</p> + +<p>Et quelquefois Parent se relevait en pleine +nuit, résolu à aller trouver Limousin, à le +prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour +mettre fin à cette abominable angoisse. Puis +il se recouchait désespéré, ayant réfléchi que +l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait +même certainement pour empêcher le +père véritable de reprendre son enfant.</p> + +<p>Alors que faire? Rien!</p> + +<p>Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les +événements, de n'avoir point réfléchi, patienté, +de n'avoir pas su attendre et dissimuler, +pendant un mois ou deux, afin de se +renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû +feindre de ne rien soupçonner, et les laisser +se trahir tout doucement. Il lui aurait suffi de +voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner, +pour comprendre. Un ami n'embrasse pas +comme un père. Il les aurait épiés derrière +les portes! Comment n'avait-il pas songé à +cela? Si Limousin, demeuré seul avec Georges, +ne l'avait point aussitôt saisi, serré dans ses +bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé +jouer avec indifférence, sans s'occuper de +lui, aucune hésitation ne serait demeurée +possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se +croyait pas, il ne se sentait pas le père.</p> + +<p>De sorte que lui, Parent, chassant la mère, +aurait gardé son fils, et il aurait été heureux, +tout à fait heureux.</p> + +<p>Il se retournait dans son lit, suant et torturé, +et cherchant à se souvenir des attitudes +de Limousin avec le petit. Mais il ne se rappelait +rien, absolument rien, aucun geste, +aucun regard, aucune parole, aucune caresse +suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait +guère de son enfant. Si elle l'avait eu de +son amant, elle l'aurait sans doute aimé davantage.</p> + +<p>On l'avait donc séparé de son fils par vengeance, +par cruauté, pour le punir de ce qu'il +les avait surpris.</p> + +<p>Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir +les magistrats pour se faire rendre Georget.</p> + +<p>Mais à peine avait-il pris cette résolution +qu'il se sentait envahi par la certitude contraire. +Du moment que Limousin avait été, +dès le premier jour, l'amant d'Henriette, +l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui +avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui +rendent mères les femmes. La réserve froide +qu'elle avait toujours apportée dans ses relations +intimes avec lui, Parent, n'était-elle +pas aussi un obstacle à ce qu'elle eût été +fécondée par son baiser!</p> + +<p>Alors il allait réclamer, prendre avec lui, +conserver toujours et soigner l'enfant d'un +autre. Il ne pourrait pas le regarder, l'embrasser, +l'entendre dire «papa» sans que +cette pensée le frappât, le déchirât: «Ce n'est +point mon fils.» Il allait se condamner à ce +supplice de tous les instants, à cette vie de +misérable! Non, il valait mieux demeurer +seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.</p> + +<p>Et chaque jour, chaque nuit recommençaient +ces abominables hésitations et ces +souffrances que rien ne pouvait calmer ni +terminer. Il redoutait surtout l'obscurité du +soir qui vient, la tristesse des crépuscules. +C'était alors, sur son coeur, comme une pluie +de chagrin, une inondation de désespoir qui +tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait. +Il avait peur de ses pensées comme on +a peur des malfaiteurs, et il fuyait devant +elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait +surtout son logis vide, si noir, terrible, +et les rues désertes aussi où brille seulement, +de place en place, un bec de gaz, où le passant +isolé qu'on entend de loin semble un +rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon +qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.</p> + +<p>Et Parent, malgré lui, par instinct, allait +vers les grandes rues illuminées et populeuses. +La lumière et la foule l'attiraient, +l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand +il était las d'errer, de vagabonder dans les +remous du public, quand il voyait les passants +devenir plus rares, et les trottoirs plus +libres, la terreur de la solitude et du silence +le poussait vers un grand café plein de buveurs +et de clarté. Il y allait comme les mouches +vont à la flamme, s'asseyait devant une +petite table ronde, et demandait un bock. Il +le buvait lentement, s'inquiétant chaque fois +qu'un consommateur se levait pour s'en aller. +Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, +le prier de rester encore un peu, tant il +redoutait l'heure où le garçon, debout devant +lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons, +Monsieur, on ferme!»</p> + +<p>Car, chaque soir, il restait le dernier. Il +voyait rentrer les tables, éteindre, un a un, +les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du +comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière +compter son argent et l'enfermer dans +le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le +personnel qui murmurait: «En voilà un empoté! +On dirait qu'il ne sait pas où coucher.»</p> + +<p>Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue +sombre, il recommençait à penser à Georget +et à se creuser la tête, à se torturer la pensée +pour découvrir s'il était ou s'il n'était point +le père de son enfant.</p> + +<p>Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le +coudoiement continu des buveurs met près +de vous un public familier et silencieux, où +la grasse fumée des pipes endort les inquiétudes, +tandis que la bière épaisse alourdit +l'esprit et calme le coeur.</p> + +<p>Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là +des voisins pour occuper son regard et sa +pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il +y prit bientôt ses repas. Vers midi, il frappait +avec sa soucoupe sur la table de marbre, et +le garçon apportait vivement une assiette, un +verre, une serviette et le déjeuner du jour. +Dès qu'il avait fini de manger, il buvait lentement +son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie +qui lui donnerait bientôt une bonne +heure d'abrutissement. Il trempait d'abord +ses lèvres dans le cognac, comme pour en +prendre le goût, cueillant seulement la saveur +du liquide avec le bout de sa langue. +Puis il se le versait dans la bouche, goutte à +goutte, en renversant la tête; promenait doucement +la forte liqueur sur son palais, sur +ses gencives, sur toute la muqueuse de ses +joues, la mêlant avec la salive claire que ce +contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce +mélange, il l'avalait avec recueillement, la +sentant couler, tout le long de sa gorge, jusqu'au +fond de son estomac.</p> + +<p>Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant +plus d'une heure, trois ou quatre petits +verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors +il penchait la tête sur son ventre, fermait les +yeux et somnolait. Il se réveillait vers le +milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la +main vers le bock que le garçon avait posé +devant lui pendant son sommeil; puis, l'ayant +bu, il se soulevait sur la banquette de velours +rouge, relevait son pantalon, rabaissait son +gilet pour couvrir la ligne blanche aperçue +entre les deux, secouait le col de sa jaquette, +tirait les poignets de sa chemise hors des manches, +puis reprenait les journaux qu'il avait +déjà lus le matin.</p> + +<p>Il les recommençait, de la première ligne +à la dernière, y compris les réclames, demandes +d'emploi, annonces, cote de la Bourse +et programmes des théâtres.</p> + +<p>Entre quatre et six heures il allait faire un +tour sur les boulevards, pour prendre l'air, disait-il; +puis il revenait s'asseoir à la place qu'on +lui avait conservée et demandait son absinthe.</p> + +<p>Alors il causait avec les habitués dont il avait +fait la connaissance. Ils commentaient les nouvelles +du jour, les faits divers et les événements +politiques: cela le menait à l'heure du +dîner. La soirée se passait comme l'après-midi +jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour +lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer +dans le noir, dans la chambre vide, pleine +de souvenirs affreux, de pensées horribles et +d'angoisses. Il ne voyait plus personne de +ses anciens amis, personne de ses parents, +personne qui pût lui rappeler sa vie passée.</p> + +<p>Mais comme son appartement devenait un +enfer pour lui, il prit une chambre dans un +grand hôtel, une belle chambre d'entresol +afin de voir les passants. Il n'était plus seul +en ce vaste logis public; il sentait grouiller +des gens autour de lui; il entendait des voix +derrière les cloisons; et quand ses anciennes, +souffrances le harcelaient trop cruellement +en face de son lit entr'ouvert et de son feu +solitaire, il sortait dans les larges corridors et +se promenait comme un factionnaire, le long +de toutes les portes fermées, en regardant +avec tristesse les souliers accouplés devant +chacune, les mignonnes bottines de femme +blotties à côté des fortes bottines d'hommes; +et il pensait que tous ces gens-là étaient heureux, +sans doute, et dormaient tendrement, +cote à côte ou embrassés, dans la chaleur +de leur couche.</p> + +<p>Cinq années se passèrent ainsi; cinq années +mornes, sans autres événements que des +amours de deux heures, à deux louis, de +temps en temps.</p> + +<p>Or un jour, comme il faisait sa promenade +ordinaire entre la Madeleine et la rue Drouot, +il aperçut tout à coup une femme dont la tournure +le frappa. Un grand monsieur et un +enfant l'accompagnaient. Tous les trois marchaient +devant lui. Il se demandait: «Où donc +ai-je vu ces personnes-là?» et, tout à coup, il +reconnut un geste de la main: c'était sa +femme, sa femme avec Limousin, et avec son +enfant, son petit Georges.</p> + +<p>Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta +pas cependant; il voulait les voir; et il les +suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage +de bons bourgeois. Henriette s'appuyait +au bras de Paul, lui parlait doucement en le +regardant parfois de côté. Parent la voyait +alors de profil, reconnaissait la ligne gracieuse +de son visage, les mouvements de sa bouche, +son sourire, et la caresse de son regard. +L'enfant surtout le préoccupait. Comme il +était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir +la figure, mais seulement de longs +cheveux blonds qui tombaient sur le col en +boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon +aux jambes nues, qui allait, ainsi qu'un +petit homme, à côté de sa mère.</p> + +<p>Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin, +il les vit soudain tous les trois. Limousin +avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au +contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt +engraissé; Georges était devenu méconnaissable, +si différent de jadis!</p> + +<p>Ils se remirent en route. Parent les suivit +de nouveau, puis les devança à grands pas +pour revenir; et les revoir, de tout près, en +face. Quand il passa contre l'enfant, il eut +envie, une envie folle de le saisir dans ses +bras et de l'emporter. Il le toucha, comme +par hasard. Le petit tourna la tête et regarda +ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors +Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par +ce regard. Il s'enfuit à la façon d'un voleur, +saisi de la peur horrible d'avoir été vu et +reconnu par sa femme et son amant. Il alla +d'une course jusqu'à sa brasserie, et tomba, +haletant, sur sa chaise.</p> + +<p>Il but trois absinthes, ce soir-là.</p> + +<p>Pendant quatre mois, il garda au coeur la +plaie de cette rencontre. Chaque nuit il les +revoyait tous les trois, heureux et tranquilles, +père, mère, enfant, se promenant sur le +boulevard, avant de rentrer dîner chez eux. +Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne. +C'était autre chose, une autre hallucination +maintenant, et aussi une autre douleur. Le +petit Georges, son petit Georges, celui qu'il +avait tant aimé et tant embrassé jadis, disparaissait +dans un passé lointain et fini, et il en +voyait un nouveau, comme un frère du premier, +un garçonnet aux mollets nus, qui ne le +connaissait pas, celui-là! Il souffrait affreusement +de cette pensée. L'amour du petit était +mort; aucun lien n'existait plus entre eux; +l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le +voyant. Il l'avait même regardé d'un oeil +méchant.</p> + +<p>Puis, peu à peu, son âme se calma encore; +ses tortures mentales s'affaiblirent; l'image +apparue devant ses yeux et qui hantait ses +nuits devint indécise, plus rare. Il se remit à +vivre à peu près comme tout le monde, +comme tous les désoeuvrés qui boivent des +bocks sur des tables de marbre et usent leurs +culottes par le fond sur le velours râpé des +banquettes.</p> + +<p>Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit +ses cheveux sous la flamme du gaz, considéra +comme des événements le bain de chaque +semaine, la taille de cheveux de chaque +quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou d'un +chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé +d'un nouveau couvre-chef, il se contemplait +longtemps dans la glace ayant de s'asseoir, +le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, +le posait de différentes façons, et demandait +enfin à son amie, la dame du comptoir, qui +le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous +qu'il me va bien?»</p> + +<p>Deux ou trois fois par an il allait au théâtre; +et, l'été, il passait quelquefois ses soirées +dans un café-concert des Champs-Elysées. Il +en rapportait dans sa tête des airs qui chantaient +au fond de sa mémoire pendant plusieurs +semaines et qu'il fredonnait même en +battant la mesure avec son pied, lorsqu'il +était assis devant son bock.</p> + +<p>Les années se suivaient, lentes, monotones +et courtes parce qu'elles étaient vides.</p> + +<p>Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait +à la mort sans remuer, sans s'agiter, assis en +face d'une table de brasserie; et seule la +grande glace où il appuyait son crâne plus +dénudé chaque jour reflétait les ravages du +temps qui passe et fuit en dévorant les +hommes, les pauvres hommes.</p> + +<p>Il ne pensait plus que rarement, à présent, +au drame affreux où avait sombré sa vie, car +vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée +effroyable.</p> + +<p>Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite +l'avait usé, amolli, épuisé; et souvent le +patron de sa brasserie, le sixième patron +depuis son entrée dans cet établissement, lui +disait: «Vous devriez vous secouer un peu, +Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, +aller à la campagne, je vous assure que vous +changez beaucoup depuis quelques mois.»</p> + +<p>Et quand son client venait de sortir, ce +commerçant communiquait ses réflexions à +sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un +mauvais coton, ça ne vaut rien de ne jamais +quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux +environs manger une matelote de temps en +temps, puisqu'il a confiance en vous. Voilà +bientôt l'été, ça le retapera.»</p> + +<p>Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance +pour ce consommateur obstiné, +répétait chaque jour à Parent: «Voyons, +Monsieur, décidez-vous à prendre l'air! C'est +si joli, la campagne quand il fait beau! Oh! +moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!»</p> + +<p>Et elle lui communiquait ses rêves, les +rêves poétiques et simples de toutes les +pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre +de l'année derrière les vitres d'une boutique +et qui regardent passer la vie factice et +bruyante de la rue, en songeant à la vie +calme et douce des champs, à la vie sous les +arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur +les prairies, sur les bois profonds, sur les +claires rivières, sur les vaches couchées dans +l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes +les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, +lilas, roses, blanches, si gentilles, si +fraîches, si parfumées, toutes les fleurs de la +nature qu'on cueille en se promenant et dont +on fait de gros bouquets.</p> + +<p>Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse +de son désir éternel, irréalisé et irréalisable; +et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait +plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant +à côté du comptoir pour causer avec +Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec +elle. Alors, peu à peu, une vague envie lui +vint d'aller voir, une fois, s'il faisait vraiment +si bon qu'elle le disait, hors les murs +de la grande ville.</p> + +<p>Un matin il demanda:</p> + +<p>—Savez-vous où on peut bien déjeuner +aux environs de Paris?</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain. +C'est si joli!</p> + +<p>Il s'y était promené autrefois au moment +de ses fiançailles. Il se décida à y retourner.</p> + +<p>Il choisit un dimanche, sans raison spéciale, +uniquement parce qu'il est d'usage de sortir +le dimanche, même quand on ne fait rien en +semaine.</p> + +<p>Donc il partit, un dimanche matin, pour +Saint-Germain.</p> + +<p>C'était au commencement de juillet, par un +jour éclatant et chaud. Assis contre la portière +de son wagon, il regardait courir les arbres et +les petites maisons bizarres des alentours de +Paris. Il se sentait triste, ennuyé d'avoir cédé +à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. +Le paysage changeant et toujours +pareil le fatiguait. Il avait soif; il serait +volontiers descendu à chaque station pour +s'asseoir au café aperçu derrière la gare, +boire un bock ou deux et reprendre le premier +train qui passerait vers Paris. Et puis +le voyage lui semblait long, très long. Il +restait assis des journées entières pourvu +qu'il eût sous les yeux les mêmes choses +immobiles, mais il trouvait énervant et fatigant +de rester assis en changeant de place, +de voir remuer le pays tout entier, tandis +que lui-même ne faisait pas un mouvement.</p> + +<p>Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque +fois qu'il la traversa. Sous le pont de Chatou +il aperçut des yoles qui passaient enlevées à +grands coups d'aviron par des canotiers aux +bras nus; et il pensa: «Voilà des gaillards +qui ne doivent pas s'embêter!»</p> + +<p>Le long ruban de rivière déroulé des deux +côtés du pont du Pecq éveilla, dans le fond +de son coeur, un vague désir de promenade au +bord des berges. Mais le train s'engouffra +sous le tunnel qui précède la gare de Saint-Germain +pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée.</p> + +<p>Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, +s'en alla, les mains derrière le dos, vers la +Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade +de fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La +plaine immense s'étalait en face de lui, vaste +comme la mer, toute verte et peuplée de +grands villages, aussi populeux que des villes. +Des routes blanches traversaient ce large pays, +des bouts de forêts le boisaient par places, +les étangs du Vésinet brillaient comme des +plaques d'argent, et les coteaux lointains de +Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous +une brume légère et bleuâtre qui les laissait +à peine deviner. Le soleil baignait de sa lumière +abondante et chaude tout le grand +paysage un peu voilé par les vapeurs matinales, +par la sueur de la terre chauffée +s'exhalant en brouillards menus, et par les +souffles humides de la Seine, qui se déroulait +comme un serpent sans fin a travers les +plaines, contournait les villages et longeait +les collines.</p> + +<p>Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures +et des sèves, caressait la peau, pénétrait +au fond de la poitrine, semblait rajeunir +le coeur, alléger l'esprit, vivifier le sang.</p> + +<p>Parent, surpris, la respirait largement, les +yeux éblouis par l'étendue du paysage; et il +murmura: «Tiens, on est bien ici.»</p> + +<p>Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau +pour regarder. Il croyait découvrir des +choses inconnues et nouvelles, non point les +choses que voyait son oeil, mais des choses +que pressentait son âme, des événements +ignorés, des bonheurs entrevus, des joies +inexplorées, tout un horizon de vie qu'il +n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait +brusquement devant lui en face de cet horizon +de campagne illimitée.</p> + +<p>Toute l'affreuse tristesse de son existence +lui apparut illuminée par la clarté violente +qui inondait la terre. Il vit ses vingt années +de café, mornes, monotones, navrantes. Il +aurait pu voyager comme d'autres, s'en aller +là-bas, là-bas, chez des peuples étrangers, +sur des terres peu connues, au delà des mers, +s'intéresser à tout ce qui passionne les autres +hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie +aux milles formes, la vie mystérieuse, charmante +ou poignante, toujours changeante, +toujours inexplicable et curieuse.</p> + +<p>Maintenant il était trop tard. Il irait de +bock en bock, jusqu'à la mort, sans famille, +sans amis, sans espérances, sans curiosité +pour rien. Une détresse infinie l'envahit, et +une envie de se sauver, de se cacher, de rentrer +dans Paris, dans sa brasserie et dans son +engourdissement! Toutes les pensées, tous +les rêves, tous les désirs qui dorment dans la +paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés, +remués par ce rayon de soleil sur les +plaines.</p> + +<p>Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps +en ce lieu, il allait perdre la tête, et il +gagna bien vite le pavillon Henri IV pour +déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool +et parler à quelqu'un, au moins.</p> + +<p>Il prit une petite table dans les bosquets +d'où l'on domine toute la campagne, fit son +menu et pria qu'on le servit tout de suite.</p> + +<p>D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient +aux tables voisines. Il se sentait +mieux; il n'était plus seul.</p> + +<p>Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient. +Il les avait regardées plusieurs fois +sans les voir, comme on regarde les indifférents.</p> + +<p>Tout à coup, une voix de femme jeta en +lui un de ces frissons qui font tressaillir les +moelles.</p> + +<p>Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu +vas découper le poulet.»</p> + +<p>Et une autre voix répondit: «Oui, maman.»</p> + +<p>Parent leva les yeux; et il comprit, il devina +tout de suite quels étaient ces gens! Certes +il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était +toute blanche, très forte, une vieille dame +sérieuse et respectable; et elle mangeait en +avançant la tête, par crainte des taches, bien +qu'elle eût recouvert ses seins d'une serviette. +Georges était devenu un homme. Il +avait de la barbe, de cette barbe inégale et +presque incolore qui frisotte sur les joues des +adolescents. Il portait un chapeau de haute +forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, +par chic, sans doute. Parent le regardait, +stupéfait! C'était là Georges, son fils?—Non, +il ne connaissait pas ce jeune homme; il ne +pouvait rien exister de commun entre eux. +Limousin tournait le dos et mangeait, les +épaules un peu voûtées.</p> + +<p>Donc ces trois êtres semblaient heureux et +contents; ils venaient déjeuner à la campagne, +en des restaurants connus. Ils avaient +eu une existence calme et douce, une existence +familiale dans un bon logis chaud et +peuplé, peuplé par tous les riens qui font la +vie agréable, par toutes les douceurs de l'affection, +par toutes les paroles tendres qu'on +échange sans cesse, quand on s'aime. Ils +avaient vécu ainsi, grâce à lui Parent, avec +son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu! +Ils l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf, +le débonnaire, à toutes les tristesses de la solitude, +à l'abominable vie qu'il avait menée +entre un trottoir et un comptoir, à toutes les +tortures morales et à toutes les misères physiques! +Ils avaient fait de lui un être inutile, +perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux +sans joies possibles, sans attentes, qui n'espérait +rien de rien et de personne. Pour lui +la terre était vide, parce qu'il n'aimait rien +sur la terre. Il pouvait courir les peuples ou +courir les rues, entrer dans toutes les maisons +de Paris, ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, +derrière aucune porte, la figure cherchée, +chérie, figure de femme ou figure d'enfant, +qui sourit en vous apercevant. Et cette +idée surtout le travaillait, l'idée de la porte +qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un +derrière.</p> + +<p>Et c'était la faute de ces trois misérables, +cela! la faute de cette femme indigne, de cet +ami infâme et de ce grand garçon blond qui +prenait des airs arrogants.</p> + +<p>Il en voulait maintenant à l'enfant autant +qu'aux deux autres! N'était-il pas le fils de +Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé, +aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait +pas lâché bien vite la mère et le petit s'il n'avait +pas su que le petit était à lui, bien à lui? +Est-ce qu'on élève les enfants des autres?</p> + +<p>Donc, ils étaient là, tout près, ces trois +malfaiteurs qui l'avaient tant fait souffrir.</p> + +<p>Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant +au souvenir de toutes ses douleurs, de toutes +ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il s'exaspérait +surtout de leur air placide et satisfait. +Il avait envie de les tuer, de leur jeter son +siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de +Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se +baisser vers son assiette et se relever aussitôt.</p> + +<p>Et ils continueraient à vivre ainsi, sans +soucis, sans inquiétudes d'aucune sorte. Non, +non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; +il allait se venger tout de suite puisqu'il les +tenait sous la main. Mais comment? Il cherchait, +rêvait des choses effroyables comme il +en arrive dans les feuilletons, mais ne trouvait +rien de pratique. Et il buvait, coup sur +coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, +pour ne pas laisser échapper une pareille +occasion, qu'il ne retrouverait sans doute +jamais.</p> + +<p>Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et +il cessa de boire pour la mûrir. Un sourire +plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les +tiens. Je les tiens. Nous allons voir. Nous +allons voir.»</p> + +<p>Un garçon lui demanda:—Qu'est-ce que +Monsieur désire ensuite?</p> + +<p>—Rien. Du café et du cognac, du meilleur.</p> + +<p>Et il les regardait en sirotant ses petits +verres. Il y avait trop de monde dans ce restaurant +pour ce qu'il voulait faire: donc il +attendrait, il les suivrait; car ils allaient se +promener certainement sur la terrasse ou dans +la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés, +il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, +il se vengerait! Il n'était pas trop tôt d'ailleurs, +après vingt-trois ans de souffrances. +Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait +leur arriver.</p> + +<p>Ils achevaient doucement leur déjeuner, +en causant avec sécurité. Parent ne pouvait +entendre leurs paroles, mais il voyait leurs +gestes calmes. La figure de sa femme, surtout, +l'exaspérait. Elle avait pris un air hautain, +un air de dévote grasse, de dévote inabordable, +cuirassée de principes, blindée de vertu.</p> + +<p>Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. +Alors il vit Limousin. On eût dit un diplomate +en retraite, tant il semblait important +avec ses beaux favoris souples et blancs dont +les pointes tombaient sur les revers de sa +redingote.</p> + +<p>Ils sortirent. Georges fumait un cigare et +portait son chapeau sur l'oreille. Parent, aussitôt, +les suivit.</p> + +<p>Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et +admirèrent le paysage avec placidité, comme +admirent les gens repus; puis ils entrèrent +dans la forêt.</p> + +<p>Parent se frottait les mains, et les suivait +toujours, de loin, en se cachant pour ne point +éveiller trop tôt leur attention.</p> + +<p>Ils allaient à petits pas, prenant un bain de +verdure et d'air tiède. Henriette s'appuyait +au bras de Limousin et marchait, droite, à son +côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges +abattait des feuilles avec sa badine, et franchissait +parfois les fossés de la route, d'un +saut léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter +dans le feuillage.</p> + +<p>Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant +d'émotion et de fatigue; car il ne marchait +plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une +peur l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, +et il les devança, pour revenir sur eux +et les aborder en face.</p> + +<p>Il allait, le coeur battant, les sentant derrière +lui maintenant, et il se répétait: «Allons, +c'est le moment: de l'audace, de l'audace! +C'est le moment.»</p> + +<p>Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les +trois, sur l'herbe, au pied d'un gros arbre; +et ils causaient toujours.</p> + +<p>Alors il se décida, et il revint à pas rapides. +S'étant arrêté devant eux, debout au milieu +du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une +voix cassée par l'émotion:</p> + +<p>—C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez +pas?</p> + +<p>Tous trois examinaient cet homme qui leur +semblait fou.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. +Regardez-moi donc! Je suis Parent, +Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? +Vous pensiez que c'était fini, bien fini, que +vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah! +mais non, me voilà revenu. Nous allons nous +expliquer, maintenant.</p> + +<p>Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses +mains, en murmurant: «Oh! mon Dieu!»</p> + +<p>Voyant cet inconnu qui semblait menacer +sa mère, Georges s'était levé, prêt à le saisir +au collet.</p> + +<p>Limousin, atterré, regardait avec des yeux +effarés ce revenant qui, ayant soufflé quelques +secondes, continua:—Alors nous +allons nous expliquer maintenant. Voici le +moment venu! Ah! vous m'avez trompé, +vous m'avez condamné à une vie de forçat, +et vous avez cru que je ne vous rattraperais +pas!</p> + +<p>Mais le jeune homme le prit par les épaules, +et le repoussant:</p> + +<p>—Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? +Passez votre chemin bien vite ou je vais +vous rosser, moi!</p> + +<p>Parent répondit:</p> + +<p>—Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce +que sont ces gens-là.</p> + +<p>Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait +le frapper. L'autre reprit:</p> + +<p>—Lâche-moi donc. Je suis ton père... +Tiens, regarde s'ils me reconnaissent maintenant, +ces misérables!</p> + +<p>Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et +se tourna vers sa mère.</p> + +<p>Parent, libre, s'avança vers elle:</p> + +<p>—Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui +que je m'appelle Henri Parent, et que je +suis son père puisqu'il se nomme Georges +Parent, puisque vous êtes ma femme, puisque +vous vivez tous les trois de mon argent, de la +pension de dix mille francs que je vous fais +depuis que je vous ai chassés de chez moi. +Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés de +chez moi? Parce que je vous ai surprise avec +ce gueux, cet infâme, avec votre amant!</p> + +<p>—Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave +homme, épousé par vous pour ma fortune, et +trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui +vous êtes et qui je suis...</p> + +<p>Il balbutiait, haletait, emporté par la colère.</p> + +<p>La femme cria d'une voix déchirante:</p> + +<p>—Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, +qu'il se taise; empêche-le, qu'il ne dise pas +cela devant mon fils!</p> + +<p>Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, +d'une voix très basse:</p> + +<p>—Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez +donc ce que vous faites.</p> + +<p>Parent reprit avec emportement:</p> + +<p>—Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est +pas tout. Il y a une chose que je veux savoir, +une chose qui me torture depuis vingt ans.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Georges, éperdu, +qui s'était appuyé contre un arbre:</p> + +<p>—Écoute, toi: Quand elle est partie de +chez moi, elle a pensé que ce n'était pas assez +de m'avoir trahi; elle a voulu encore me +désespérer. Tu étais toute ma consolation; +eh bien, elle t'a emporté en me jurant que je +n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était +lui! A-t-elle menti? je ne sais pas. Depuis +vingt ans je me le demande.</p> + +<p>Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, +et, arrachant la main dont elle se couvrait +la face:—Eh bien! je vous somme +aujourd'hui de me dire lequel de nous est le +père de ce jeune homme: lui ou moi; votre +mari ou votre amant. Allons, allons, dites!</p> + +<p>Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa +et, ricanant avec fureur:</p> + +<p>—Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus +brave que le jour où tu te sauvais sur l'escalier +parce que j'allais t'assommer. Eh bien! +si elle ne répond pas, réponds toi-même. Tu +dois le savoir aussi bien qu'elle. Dis, es-tu +le père de ce garçon? Allons, allons, parle!</p> + +<p>Il revint vers sa femme.</p> + +<p>—Si vous ne voulez pas me le dire à moi, +dites-le à votre fils au moins. C'est un homme, +aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui +est son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais +su, jamais, jamais! Je ne peux pas te le +dire, mon garçon.</p> + +<p>Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. +Et il agitait ses bras comme un épileptique.</p> + +<p>—Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne +sait pas... Je parie qu'elle ne sait pas... Non... +elle ne sait pas... parbleu!... elle couchait avec +tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne +sait... personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?... +Tu ne le sauras pas non plus, mon garçon, +tu ne le sauras pas, pas plus que moi... +jamais... Tiens... demande-lui... demande-lui... +tu verras qu'elle ne sait pas... Moi non +plus... lui non plus... toi non plus... personne +ne sait... Tu peux choisir... oui... tu peux +choisir... lui ou moi... Choisis... Bonsoir... +c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu +viendras me l'apprendre, hôtel des Continents, +n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir de le +savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup +d'agrément...</p> + +<p>Et il s'en alla en gesticulant, continuant à +parler seul, sous les grands arbres, dans l'air +vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne se +retourna point pour les voir. Il allait devant +lui, marchant sous une poussée de fureur, +sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté +par son idée fixe.</p> + +<p>Tout à coup, il se trouva devant la gare. +Un train partait. Il monta dedans. Durant la +route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et +il rentra dans Paris, stupéfait de son audace.</p> + +<p>Il se sentait brisé comme si on lui eût +rompu les os. Il alla cependant prendre un +bock à sa brasserie.</p> + +<p>En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, +lui demanda:—Déjà revenu? Est-ce que +vous êtes fatigué?</p> + +<p>Il répondit:—Oui... oui... très fatigué... +très fatigué.... Vous comprenez... quand on +n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y +retournerai point, à la campagne. J'aurais +mieux fait de rester ici. Désormais, je ne bougerai +plus.</p> + +<p>Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, +malgré l'envie qu'elle en avait.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie il se grisa +tout à fait, ce soir-là, et on dut le rapporter +chez lui.</p> + +<br><br> +<a name="c2"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>LA BÊTE À MAÎT' BELHOMME</h3> +<br><br> + +<p>La diligence du Havre allait quitter Criquetot; +et tous les voyageurs attendaient l'appel +de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce +tenu par Malandain fils.</p> + +<p>C'était une voiture jaune, montée sur des +roues jaunes aussi autrefois, mais rendues +presque grises par l'accumulation des boues. +Celles de devant étaient toutes petites; celles +de derrière, hautes et frêles, portaient le +coffre difforme et enflé comme un ventre de +bête. Trois rosses blanches, dont on remarquait, +au premier coup d'oeil, les têtes énormes +et les gros genoux ronds, attelées en +arbalète, devaient traîner cette carriole qui +avait du monstre dans sa structure et son +allure. Les chevaux semblaient endormis +déjà devant l'étrange véhicule.</p> + +<p>Le cocher Césaire Horlaville, un petit +homme a gros ventre, souple cependant, par +suite de l'habitude constante de grimper sur +ses roues et d'escalader l'impériale, la face +rougie par le grand air des champs, les +pluies, les bourrasques et les petits verres, +les yeux devenus clignotants sous les coups +de vent et de grêle, apparut sur la porte de +l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de +main. De larges paniers ronds, pleins de +volailles effarées, attendaient devant les paysannes +immobiles. Césaire Horlaville les +prit l'un après l'autre et les posa sur le toit +de sa voiture; puis il y plaça plus doucement +ceux qui contenaient des oeufs; il y jeta +ensuite, d'en bas, quelques petits sacs de +grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, +de bouts de toile ou de papiers. Puis +il ouvrit la porte de derrière et, tirant une +liste de sa poche, il lut en appelant:</p> + +<p>—Monsieur le curé de Gorgeville.</p> + +<p>Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, +large, gros, violacé et d'air aimable. Il +retroussa sa soutane pour lever le pied, +comme les femmes retroussent leurs jupes, +et grimpa dans la guimbarde.</p> + +<p>—L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?</p> + +<p>L'homme se hâta, long, timide, enredingoté +jusqu'aux genoux; et il disparut à son +tour dans la porte ouverte.</p> + +<p>—Maît' Poiret, deux places.</p> + +<p>Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par +la charrue, maigri par l'abstinence, osseux, +la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa +femme le suivait, petite et maigre, pareille à +une bique fatiguée, portant à deux mains un +immense parapluie vert.</p> + +<p>—Maît' Rabot, deux places.</p> + +<p>Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il +demanda: «C'est ben mé qu't'appelles?»</p> + +<p>Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi», +allait répondre une facétie, quand +Rabot piqua une tête vers la portière, lancé +en avant par une poussée de sa femme, une +gaillarde haute et carrée dont le ventre était +vaste et rond comme une futaille, les mains +larges comme des battoirs.</p> + +<p>Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un +rat qui rentre dans son trou.</p> + +<p>—Maît' Caniveau.</p> + +<p>Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit +plier les ressorts et s'engouffra à son tour +dans l'intérieur du coffre jaune.</p> + +<p>—Maît' Belhomme.</p> + +<p>Belhomme, un grand maigre, s'approcha, +le cou de travers, la face dolente, un mouchoir +appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait +d'un fort mal de dents.</p> + +<p>Tous portaient la blouse bleue par-dessus +d'antiques et singulières vestes de drap noir +ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils +découvriraient dans les rues du Havre; et +leurs chefs étaient coiffés de casquettes de +soie, hautes comme des tours, suprême élégance +dans la campagne normande.</p> + +<p>Gésaire Horlaville referma la portière de +sa boîte, puis monta sur son siège et fit claquer +son fouet.</p> + +<p>Les trois chevaux parurent se réveiller et, +remuant le cou, firent entendre un vague +murmure de grelots.</p> + +<p>Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de +toute sa poitrine, fouailla les bêtes à tour de +bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se +mirent en route d'un petit trot boiteux et lent. +Et derrière elles, la voiture, secouant ses carreaux +branlants et toute la ferraille de ses +ressorts, faisait un bruit surprenant de ferblanterie +et de verrerie, tandis que chaque +ligne de voyageurs, ballottée et balancée par +les secousses, avait des reflux de flots à tous +les remous des cahots.</p> + +<p>On se tut d'abord, par respect pour le curé, +qui gênait les épanchements. Il se mit à parler +le premier, étant d'un caractère loquace +et familier.</p> + +<p>—Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il +comme vous voulez?</p> + +<p>L'énorme campagnard, qu'une sympathie +de taille, d'encolure et de ventre liait avec +l'ecclésiastique, répondit en souriant:</p> + +<p>—Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même, +et d'vote part?</p> + +<p>—Oh! d'ma part, ça va toujours.</p> + +<p>—Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé.</p> + +<p>—Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards +(colzas) qui n'donneront guère c't'année; et, +vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s'rattrape.</p> + +<p>—Que voulez-vous, les temps sont durs.</p> + +<p>—Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une +voix de gendarme la grande femme de maît'Rabot.</p> + +<p>Comme elle était d'un village voisin, le +curé ne la connaissait que de nom.</p> + +<p>—C'est vous, la Blondel? dit-il.</p> + +<p>—Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot.</p> + +<p>Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en +souriant; il salua d'une grande inclinaison +de tête en avant, comme pour dire: «C'est +bien moi Rabot, qu'a épousé la Blondel.»</p> + +<p>Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours +son mouchoir sur son oreille, se mit à +gémir d'une façon lamentable. Il faisait +«gniau... gniau... gniau» en tapant du pied +pour exprimer son affreuse souffrance.</p> + +<p>—Vous avez donc bien mal aux dents? +demanda le curé.</p> + +<p>Le paysan cessa un instant de geindre pour +répondre:—Non point... m'sieu le curé.... +C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond +d´l´oreille.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez donc dans +l'oreille. Un dépôt?</p> + +<p>—J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais +ben qu'c'est eune bête, un' grosse bête, qui +m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin +dans l'grenier.</p> + +<p>—Un' bête. Vous êtes sûr?</p> + +<p>—Si j'en suis sûr? Comme du Paradis, +m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote l'fond +d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a +m'mange la tête? Oh! gniau... gniau... +gniau.... Et il se remit à taper du pied.</p> + +<p>Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance. +Chacun donnait son avis. Poiret +voulait que ce fût une araignée, l'instituteur +que ce fût une chenille. Il avait vu ça une fois +déjà à Campemuret, dans l'Orne, où il était +resté six ans; même la chenille était entrée +dans la tête et sortie parle nez. Mais l'homme +était demeuré sourd de cette oreille-là, puisqu'il +avait le tympan crevé.</p> + +<p>—C'est plutôt un ver, déclara le curé.</p> + +<p>Maît' Belhomme, la tête renversée de côté +et appuyée contre la portière, car il était +monté le dernier, gémissait toujours.</p> + +<p>—Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais +ben qu' c'est eune frémi, eune grosso +frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé... +a galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... +gniau... que misère!!...</p> + +<p>—T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau.</p> + +<p>—Pour sûr, non.</p> + +<p>—D'où vient ça?</p> + +<p>La peur du médecin sembla guérir Belhomme.</p> + +<p>Il se redressa, sans toutefois lâcher son +mouchoir.</p> + +<p>—D'où vient ça! T'as des sous pour eusse, +té, pour ces fainéants-là? Y s'rait v'nu eune +fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! +Ça fait, deusse écus de cent sous, deusse écus, +pour sur... Et qu'est-ce qu'il aurait fait, dis, +ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? +Sais-tu, té?</p> + +<p>Caniveau riait.</p> + +<p>—Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme +ça?</p> + +<p>—J'vas t'au Havre vé Chambrelan.</p> + +<p>—Qué Chambrelan?</p> + +<p>—L'guérisseux, donc.</p> + +<p>—Qué guérisseux?</p> + +<p>—L'guérisseux qu'a guéri mon pé.</p> + +<p>—Ton pé?</p> + +<p>—Oui, mon pé, dans l'temps.</p> + +<p>—Que qu'il avait, ton pé?</p> + +<p>—Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait +pu r'muer pied ni gambe.</p> + +<p>—Qué qui li a fait ton Chambrelan?</p> + +<p>—Il y a manié l'dos comm' pou' fé du +pain, avec les deux mains donc! Et ça y a +passé en une couple d'heures!</p> + +<p>Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan +avait prononcé des paroles, mais il +n'osait pas dire ça devant le curé.</p> + +<p>Caniveau reprit en riant:</p> + +<p>—C'est-il point quéque lapin qu'tas dans +l'oreille. Il aura pris çu trou-là pour son terrier, +vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver.</p> + +<p>Et Caniveau, formant un porte-voix de ses +mains, commença à imiter les aboiements des +chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, +piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à +rire dans la voiture, même l'instituteur qui +ne riait jamais.</p> + +<p>Cependant, comme Belhomme paraissait +fâché qu'on se moquât de lui, le curé détourna +la conversation et, s'adressant à la +grande femme de Rabot:</p> + +<p>—Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse +famille?</p> + +<p>—Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur +à élever!</p> + +<p>Rabot opinait de la tête, comme pour dire: +«Oh! oui, c'est dur à élever.»</p> + +<p>—Combien d'enfants?</p> + +<p>Elle déclara avec autorité, d'une voix forte +et sûre:</p> + +<p>—Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de +mon homme!</p> + +<p>Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant +du front. Il en avait fait quinze, lui, +lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! +Donc, on n'en pouvait point douter. Il en +était fier, parbleu!</p> + +<p>De qui le seizième? Elle ne le dit pas. +C'était le premier, sans doute? On le savait +peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau +lui-même demeura impassible.</p> + +<p>Mais Belhomme se mit à gémir:</p> + +<p>—Oh! gniau... gniau... gniau... a me +trifouille dans l'fond.... Oh! misère!...</p> + +<p>La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le +curé dit: «Si on vous coulait un peu d'eau +dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. +Voulez-vous essayer?</p> + +<p>—Pour sûr! J'veux ben.</p> + +<p>Et tout le monde descendit pour assister à +l'opération.</p> + +<p>Le prêtre demanda une cuvette, une serviette +et un verre d'eau; et il chargea l'instituteur +de tenir bien inclinée la tête du patient; +puis, dès que le liquide aurait pénétré dans le +canal, de la renverser brusquement.</p> + +<p>Mais Caniveau, qui regardait déjà dans +l'oreille de Belhomme pour voir s'il ne +découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria:</p> + +<p>—Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut +déboucher ça, mon vieux. Jamais ton lapin +sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait +les quat' pattes.</p> + +<p>Le curé examina à son tour le passage et +le reconnut trop étroit et trop embourbé pour +tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur +qui débarrassa cette voie au moyen d'une +allumette et d'une loque. Alors, au milieu de +l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce +conduit nettoyé, un demi-verre d'eau qui +coula sur le visage, dans les cheveux et dans +le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna +vivement la tôle sur la cuvette, comme +s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes +retombèrent dans le vase blanc. Tous les +voyageurs se précipitèrent. Aucune bête +n'était sortie.</p> + +<p>Cependant Belhomme déclarant: «Je sens +pu rien», le curé, triomphant, s'écria: «Certainement +elle est noyée.» Tout le monde +était content. On remonta dans la voiture.</p> + +<p>Mais à peine se fut-elle remise en route +que Belhomme poussa des cris terribles. La +bête s'était réveillée et était devenue furieuse. +Il affirmait même qu'elle était entrée dans la +tête maintenant, qu'elle lui dévorait la cervelle. +Il hurlait avec de telles contorsions que +la femme de Poiret, le croyant possédé du +diable, se mit à pleurer en faisant le signe de +la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, +le malade raconta qu'elle faisait le tour de +son oreille. Il imitait avec son doigt les mouvements +de la bête, semblait la voir, la suivre +du regard: «Tenez, v'la qu'a r'monte... +gniau... gniau... gniau... qué misère!»</p> + +<p>Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la +rend enragée, c'te bête. All' est p't-être ben +accoutumée au vin.»</p> + +<p>On se remit à rire. Il reprit: «Quand +j'allons arriver au café Bourboux, donne-li +du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.»</p> + +<p>Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. +Il se mit à crier comme si on lui arrachait +l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la +tête. On pria Césaire Horlaville d'arrêter à la +première maison rencontrée.</p> + +<p>C'était une ferme en bordure sur la route. +Belhomme y fut transporté; puis on le coucha +sur la table de cuisine pour recommencer +l'opération. Caniveau conseillait toujours de +mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de griser et +d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais +le curé préféra du vinaigre.</p> + +<p>On fit couler le mélange goutte à goutte, +cette fois, afin qu'il pénétrât jusqu'au fond, +puis on le laissa quelques minutes dans l'organe +habité.</p> + +<p>Une cuvette ayant été de nouveau apportée, +Belhomme fut retournée tout d'une pièce +par le curé et Caniveau, ces deux colosses, +tandis que l'instituteur tapait avec ses doigts +sur l'oreille saine, afin de bien vider l'autre.</p> + +<p>Césaire Horlaville, lui-même, était entré +pour voir, son fouet à la main.</p> + +<p>Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette +un petit point brun, pas plus gros qu'un +grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. +C'était une puce! Des cris d'étonnement +s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une puce! +Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau +se tapait sur la cuisse, Césaire Horlaville +fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait +à la façon des ânes qui braient, l'instituteur +riait comme on éternue, et les deux femmes +poussaient de petits cris de gaieté pareils au +gloussement des poules.</p> + +<p>Belhomme s'était assis sur la table, et +ayant pris sur ses genoux la cuvette, il contemplait +avec une attention grave et une +colère joyeuse dans l'oeil la bestiole vaincue +qui tournait dans sa goutte d'eau.</p> + +<p>Il grogna: «Te v'là, charogne,» et cracha +dessus.</p> + +<p>Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune +puce, eune puce, ah! te v'là, sacré puçot, +sacré puçot, sacré puçot!»</p> + +<p>Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons, +en route! V'là assez de temps perdu.»</p> + +<p>Et les voyageurs, riant toujours, s'en +allèrent vers la voiture.</p> + +<p>Cependant Belhomme, venu le dernier, +déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à Criquetot. +J'ai pu que fé au Havre à cette heure.»</p> + +<p>Le cocher lui dit:—N'importe, paye ta +place!</p> + +<p>—Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point +passé mi-chemin.</p> + +<p>—Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au +bout.</p> + +<p>Et une dispute commença qui devint bientôt +une querelle furieuse: Belhomme jurait +qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville +affirmait qu'il en recevrait quarante.</p> + +<p>Et ils criaient, nez contre nez, les yeux +dans les yeux.</p> + +<p>Caniveau redescendit.</p> + +<p>—D'abord, tu dés quarante sous au curé, +t'entends, et pi une tournée à tout le monde, +ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras +vingt à Césaire. Ça va-t-il, dégourdi?</p> + +<p>Le cocher, enchanté de voir Belhomme +débourser trois francs soixante et quinze, +répondit:—Ça va!</p> + +<p>—Allons, paye.</p> + +<p>—J'payerai point. L'curé n'est pas médecin +d'abord.</p> + +<p>—Si tu n'payes point, j'te r'mets dans +la voiture à Césaire et j't'emporte au Havre.</p> + +<p>Et le colosse, ayant saisi Belhomme par +les reins, l'enleva comme un enfant.</p> + +<p>L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira +sa bourse, et paya.</p> + +<p>Puis la voiture se remit en marche vers le +Havre, tandis que Belhomme retournait à +Criquetot, et tous les voyageurs, muets à +présent, regardaient sur la route blanche la +blouse bleue du paysan, balancée sur ses longues +jambes.</p> + + + +<br><br> +<a name="c3"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>A VENDRE</h3> +<br><br> + + + +<p>Partir à pied, quand le soleil se lève, et +marcher dans la rosée, le long des champs, +au bord de la mer calme, quelle ivresse!</p> + +<p>Quelle ivresse! Elle entre en vous par les +yeux avec la lumière, par la narine avec l'air +léger, par la peau avec les souffles du vent.</p> + +<p>Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, +si cher, si aigu de certaines minutes d'amour +avec la Terre, le souvenir d'une sensation +délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un +paysage rencontré au détour d'une route, à +l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière, +ainsi qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. +Je me souviens d'un jour, entre autres. J'allais, +le long de l'Océan breton, vers la pointe +du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un +pas rapide, le long des flots. C'était dans les +environs de Quimperlé, dans cette partie la +plus douce et la plus belle de la Bretagne.</p> + +<p>Un mutin de printemps, un de ces matins +qui vous rajeunissent de vingt ans, vous refont +des espérances et vous redonnent des +rêves d'adolescents.</p> + +<p>J'allais, par un chemin à peine marqué, +entre les blés et les vagues. Les blés ne remuaient +point du tout, et les vagues remuaient +à peine. On sentait bien l'odeur +douce des champs mûrs et l'odeur marine du +varech. J'allais sans penser à rien, devant +moi, continuant mon voyage commencé depuis +quinze jours, un tour de Bretagne par +les côtes. Je me sentais fort, agile, heureux +et gai. J'allais.</p> + +<p>Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en +ces heures de joie inconsciente, profonde, +charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe, +ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais +chanter au loin des chants pieux. +Une procession peut-être, car c'était un dimanche. +Mais je tournai un petit cap et je +demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux +de pêche m'apparurent remplis de gens, +hommes, femmes, enfants, allant au pardon +de Plouneven.</p> + +<p>Ils longeaient la rive, doucement, poussés +à peine par une brise molle et essoufflée qui +gonflait un peu les voiles brunes, puis, +s'épuisant aussitôt, les laissait retomber, +flasques, le long des mâts.</p> + +<p>Les lourdes barques glissaient lentement, +chargées de monde. Et tout ce monde chantait. +Les hommes debout sur les bordages, +coiffés du grand chapeau, poussaient leur» +notes puissantes, les femmes criaient leurs +notes aiguës, et les voix grêles des enfants +passaient comme des sons de fifre faux +dans la grande clameur pieuse et violente. +Et les passagers des cinq bateaux clamaient +le même cantique, dont le rythme monotone +s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux +allaient l'un derrière l'autre, tout près +l'un de l'autre.</p> + +<p>Ils passèrent devant moi, contre moi, et je +les vis s'éloigner, j'entendis s'affaiblir et +s'éteindre leur chant.</p> + +<p>Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, +comme rêvent les tout jeunes gens, +d'une façon puérile et charmante.</p> + +<p>Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le +seul âge heureux de l'existence! Jamais on +n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais +morose et désolé quand on porte en soi la +faculté divine de s'égarer dans les espérances, +dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où +tout arrive, dans l'hallucination de la pensée +qui vagabonde! Comme la vie est belle sous +la poudre d'or des songes!</p> + +<p>Hélas! c'est fini, cela!</p> + +<p>Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on +attend sans cesse, à tout ce qu'on désire, à la +fortune, à la gloire, à la femme.</p> + +<p>Et j'allais, à grands pas rapides, caressant +de la main la tête blonde des blés qui se +penchaient sous mes doigts et me chatouillaient +la peau comme si j'eusse touché des +cheveux.</p> + +<p>Je contournai un petit promontoire et +j'aperçus, au fond d'une plage étroite et +ronde, une maison blanche, bâtie sur trois +terrasses qui descendaient jusqu'à la grève.</p> + +<p>Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle +tressaillir de joie? Le sais-je? On trouve parfois, +en voyageant ainsi, des coins de pays +qu'on croit connaître depuis longtemps, tant +ils vous sont familiers, tant ils plaisent à +votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait +jamais vus? qu'on n'ait point vécu là autrefois? +Tout vous séduit, vous enchante, la +ligne douce de l'horizon, la disposition des +arbres, la couleur du sable!</p> + +<p>Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts +gradins! De grands arbres fruitiers avaient +poussé le long des terrasses qui descendaient +vers l'eau, comme des marches géantes. Et +chacune portait, ainsi qu'une couronne d'or, +sur son faite, un long bouquet de genêts +d'Espagne en fleur!</p> + +<p>Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. +Comme j'eusse aimé la posséder, y +vivre, toujours!</p> + +<p>Je m'approchai de la porte, le coeur battant +d'envie, et j'aperçus, sur un des piliers de la +barrière, un grand écriteau: «<i>A vendre</i>.»</p> + +<p>J'en ressentis une secousse de plaisir +comme si on me l'eût offerte, comme si on +me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi? +oui, pourquoi? Je n'en sais rien!</p> + +<p>«A vendre.» Donc elle n'était presque +plus à quelqu'un, elle pouvait être à tout le +monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, +cette sensation d'allégresse profonde, inexplicable? +Je savais bien pourtant que je ne l'achèterais +point! Comment l'aurais-je payée? +N'importe, elle était à vendre. L'oiseau en +cage appartient à son maître, l'oiseau dans +l'air est à moi, n'étant à aucun autre.</p> + +<p>Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant +jardin avec ses estrades superposées, ses espaliers +aux longs bras de martyrs crucifiés, +ses touffes de genêts d'or, et deux vieux +figuiers au bout de chaque terrasse.</p> + +<p>Quand je fus sur la dernière, je regardai +l'horizon. La petite plage s'étendait à mes +pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la +haute mer par trois rochers lourds et bruns +qui en fermaient l'entrée et devaient briser +les vagues aux jours de grosse mer.</p> + +<p>Sur la pointe, en face, deux pierres +énormes, l'une debout, l'autre couchée dans +l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à +deux époux étranges, immobilisés par quelque +maléfice, semblaient regarder toujours +la petite maison qu'ils avaient vu construire, +eux qui connaissaient depuis des siècles, cette +baie autrefois solitaire, la petite maison qu'ils +verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler, +disparaître, la petite maison à vendre!</p> + +<p>Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je +vous aime!</p> + +<p>Et je sonnai a la porte comme si j'eusse +sonné chez moi. Une femme vint ouvrir, une +bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, +coiffée de blanc, qui ressemblait à une béguine. +Il me sembla que je la connaissais +aussi, cette femme.</p> + +<p>Je lui dis:—Vous n'êtes pas Bretonne, +vous?</p> + +<p>Elle répondit:—Non, Monsieur, je suis +de Lorraine. Elle ajouta:—Vous venez pour +visiter la maison?</p> + +<p>—Eh! oui, parbleu.</p> + +<p>Et j'entrai.</p> + +<p>Je reconnaissais tout, me semblait-il, les +murs, les meubles. Je m'étonnai presque de +ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.</p> + +<p>Je pénétrai dans le salon, un joli salon +tapissé de nattes, et qui regardait la mer +par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, +des potiches de Chine et une grande photographie +de femme. J'allai vers elle aussitôt, +persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je +la reconnus, bien que je fusse certain de ne +l'avoir jamais rencontrée. C'était elle, elle-même, +celle que j'attendais, que je désirais, +que j'appelais, dont le visage hantait mes +rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours, +partout, celle qu'on va voir dans la rue tout +à l'heure, qu'on va trouver sur la route dans +la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle +rouge sur les blés, celle qui doit être déjà +arrivée dans l'hôtel où j'entre en voyage, dans +le wagon où je vais monter, dans le salon +dont la porte s'ouvre devant moi.</p> + +<p>C'était elle, assurément, indubitablement +elle! Je la reconnus à ses yeux qui me regardaient, +à ses cheveux roulés à l'anglaise, à +sa bouche surtout, à ce sourire que j'avais +deviné depuis longtemps.</p> + +<p>Je demandai aussitôt:—Quelle est cette +femme?</p> + +<p>La bonne à tête de béguine répondit sèchement:—C'est Madame.</p> + +<p>Je repris:—C'est votre maîtresse?</p> + +<p>Elle répliqua avec son air dévot et dur:</p> + +<p>—Oh! non, Monsieur.</p> + +<p>Je m'assis et je prononçai:—Contez-moi +ça.</p> + +<p>Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.</p> + +<p>J'insistai:—C'est la propriétaire de cette +maison, alors!</p> + +<p>—Oh! non, Monsieur.</p> + +<p>—A qui appartient donc cette maison?</p> + +<p>—A mon maître, monsieur Tournelle.</p> + +<p>J'étendis le doigt vers la photographie.</p> + +<p>—Et cette femme, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—C'est Madame.</p> + +<p>—La femme de votre maître?</p> + +<p>—Oh! non, Monsieur.</p> + +<p>—Sa maîtresse alors?</p> + +<p>La béguine ne répondit pas. Je repris, +mordu par une vague jalousie, par une colère +confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme.</p> + +<p>—Où sont-ils maintenant?</p> + +<p>La bonne murmura:</p> + +<p>—Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, +je ne sais pas.</p> + +<p>Je tressaillis:—Ah! Ils ne sont plus +ensemble.</p> + +<p>—Non, Monsieur.</p> + +<p>Je fus rusé; et, d'une voix grave:—Dites-moi +ce qui est arrivé, je pourrai peut-être +rendre service à votre maître. Je connais cette +femme, c'est une méchante!</p> + +<p>La vieille servante me regarda, et devant +mon air ouvert et franc, elle eut confiance.</p> + +<p>—Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître +bien malheureux. Il a fait sa connaissance en +Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il +l'avait épousée. Elle chantait très bien. Il +l'aimait, Monsieur, que ça faisait pitié de le +voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, +l'an dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui +avait été bâtie par un fou, un vrai fou pour +s'installer à deux lieues du village. Madame +a voulu l'acheter tout de suite, pour y rester +avec mon maître. Et il a acheté la maison +pour lui faire plaisir.</p> + +<p>Ils y sont demeurés tout l'été dernier, +Monsieur, et presque tout l'hiver.</p> + +<p>Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du +déjeuner, Monsieur m'appelle:—Césarine, +est-ce que Madame est rentrée?</p> + +<p>—Mais non, Monsieur.</p> + +<p>On attendit toute la journée. Mon maître +était comme un furieux. On chercha partout, +on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, +on n'a jamais su où ni comment.</p> + +<p>Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie +d'embrasser la béguine, de la prendre par la +taille et de la faire danser dans le salon!</p> + +<p>Ah! elle était partie, elle s'était sauvée, +elle l'avait quitté fatiguée, dégoûtée de lui! +Comme j'étais heureux!</p> + +<p>La vieille bonne reprit:—Monsieur a eu +un chagrin à mourir, et il est retourné à +Paris en me laissant avec mon mari pour +vendre la maison. On en demande vingt mille +francs.</p> + +<p>Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle! +Et, tout à coup, il me sembla que je n'avais +qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû +revenir dans le pays, ce printemps, pour voir +la maison, sa gentille maison, qu'elle aurait +tant aimée, sans lui.</p> + +<p>Je jetai dix francs dans les mains de la vieille +femme; je saisis la photographie, et je m'enfuis +en courant et baisant éperdument le doux +visage entré dans le carton.</p> + +<p>Je regagnai la route et me remis à marcher, +en la regardant, elle! Quelle joie qu'elle fût +libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais +la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette +semaine ou la suivante, puisqu'elle l'avait +quitté! Elle l'avait quitté parce que mon +heure était venue!</p> + +<p>Elle était libre, quelque part dans le +monde! Je n'avais plus qu'à la trouver puisque +je la connaissais.</p> + +<p>Et je caressais toujours les têtes ployantes +des blés mûrs, je buvais l'air marin qui me +gonflait la poitrine, je sentais le soleil me +baiser le visage. J'allais, j'allais éperdu de +bonheur, enivré d'espoir. J'allais, sûr de la +rencontrer bientôt et de la ramener pour +habiter à notre tour dans la jolie maison. +<i>A vendre</i>. Comme elle s'y plairait, cette +fois!</p> + + +<br><br> +<a name="c4"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>L'INCONNUE</h3> +<br><br> + + + +<p>On parlait de bonnes fortunes et chacun +en racontait d'étranges: rencontres surprenantes +et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, +à l'étranger, sur une plage. Les plages, au +dire de Roger des Annettes, étaient singulièrement +favorables à l'amour.</p> + +<p>Gontran, qui se taisait, fut consulté.</p> + +<p>—C'est encore Paris qui vaut le mieux, +dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot, +nous l'apprécions davantage dans les endroits +où nous ne nous attendons point à en rencontrer; +mais on n'en rencontre vraiment de rares +qu'à Paris:</p> + +<p>Il se tut quelques secondes, puis reprit:</p> + +<p>—Cristi! c'est gentil! Allez un matin de +printemps dans nos rues. Elles ont l'air d'éclore +comme des fleurs, les petites femmes qui +trottent le long des maisons. Oh! le joli, le +joli, joli spectacle! On sent la violette au +bord des trottoirs; la violette qui passe dans +les voitures lentes poussées par les marchandes.</p> + +<p>Il fait gai par la ville; et on regarde les +femmes. Cristi de cristi, comme elles sont +tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes +légères qui montrent la peau. On flâne, +le nez au vent et l'esprit allumé; on flâne, +et on flaire et on guette. C'est rudement bon, +ces matins-là!</p> + +<p>On la voit venir de loin on la distingue et +on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous +plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, +au mouvement de sa tête, à sa démarche, on +la devine. Elle vient. On se dit: «Attention, +en voilà une,» et on va au-devant d'elle +en la dévorant des yeux.</p> + +<p>Est-ce une fillette qui fait les courses du +magasin, une jeune femme qui vient de +l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! +La poitrine est ronde sous le corsage transparent.—Oh! +si on pouvait mettre le doigt +dessus? le doigt ou la lèvre.—Le regard est +timide ou hardi, la tête brune ou blonde? +Qu'importe! L'effleurement de cette femme +qui trotte vous fait courir un frisson dans le +dos. Et comme on la désire jusqu'au soir, celle +qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien +gardé le souvenir d'une vingtaine de créatures +vues une fois ou dix fois de cette façon et +dont j'aurais été follement amoureux si je les +avais connues plus intimement.</p> + +<p>Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, +on ne les connaît jamais. Avez-vous +remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, +de temps en temps, des femmes dont la seule +vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait +que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je +pense à tous les êtres adorables que j'ai coudoyés +dans les rues de Paris, j'ai des crises de +rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? +Où pourrait-on les retrouver? les revoir? +Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté +du bonheur, eh bien! moi je suis certain que +j'ai passé plus d'une fois à côté de celle qui +m'aurait pris comme un linot avec l'appât de +sa chair fraîche.</p> + +<p>Roger des Annettes avait écoulé en souriant. +Il répondit:</p> + +<p>—Je connais ça aussi bien que toi. Voilà +même ce qui m'est arrivé, à moi. Il y a cinq ans +environ, je rencontrai pour la première fois, +sur le pont de la Concorde, une grande jeune +femme un peu forte qui me fit un effet... mais +un effet... étonnant. C'était une brune, une +brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant +le front, et des sourcils liant les deux +yeux sous leur grand arc allant d'une tempe +à l'autre. Un peu de moustache sur les lèvres +faisait rêver... rêver... comme on rêve à des +bois aimés en voyant un bouquet sur une +table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine +très saillante, présentée comme un défi, +offerte comme une tentation. L'oeil était pareil +à une tache d'encre sur de l'émail blanc. Ce +n'était pas un oeil, mais un trou noir, un trou +profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, +par où on voyait en elle, on entrait en elle. +Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans +pensée et si beau!</p> + +<p>J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. +Beaucoup d'hommes se retournaient. Elle +marchait en se dandinant d'une façon peu +gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre +place de la Concorde. Et je demeurai comme +une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai +frappé par la plus forte émotion de désir qui +m'eût encore assailli.</p> + +<p>J'y pensai pendant trois semaines au moins, +puis je l'oubliai.</p> + +<p>Je la revis six mois plus tard, rue de la +Paix; et je sentis, en l'apercevant, une secousse +au coeur comme lorsqu'on retrouve une +maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai +pour bien la voir venir. Quand elle passa près +de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais +devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle +se fut éloignée, j'eus la sensation d'un vent +frais qui me courait sur le visage. Je ne la +suivis pas. J'avais peur de faire quelque sottise, +peur de moi-même.</p> + +<p>Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais +ces obsessions-là.</p> + +<p>Je fus un an sans la retrouver; puis, un +soir, au coucher du soleil, vers le mois de +mai, je la reconnus qui montait devant moi +l'avenue des Champs-Elysées.</p> + +<p>L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau +de feu du ciel. Une poussière d'or, un brouillard +de clarté rouge voltigeait, c'était un de +ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de +Paris.</p> + +<p>Je la suivais avec l'envie furieuse de lui +parler, de m'agenouiller, de lui dire l'émotion +qui m'étranglait.</p> + +<p>Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux +fois j'éprouvai de nouveau, en la croisant, +cette sensation de chaleur ardente qui m'avait +frappé, rue de la Paix.</p> + +<p>Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans +une maison de la rue de Presbourg. Je l'attendis +deux heures sous une porte. Elle ne +sortit pas. Je me décidai alors à interroger le +concierge. Il eut l'air de ne pas me comprendre: +«Ça doit être une visite,» dit-il.</p> + +<p>Et je fus encore huit mois sans la revoir.</p> + +<p>Or, un matin de janvier, par un froid de +Sibérie, je suivais le boulevard Malesherbes, +en courant pour m'échauffer, quand, au coin +d'une rue, je heurtai si violemment une +femme qu'elle laissa tomber un petit paquet.</p> + +<p>Je voulus m'excuser. C'était elle!</p> + +<p>Je demeurai d'abord stupide de saisissement; +puis, lui ayant rendu l'objet qu'elle +tenait à la main, je lui dis brusquement:</p> + +<p>—Je suis désolé et ravi, Madame, de vous +avoir bousculée ainsi. Voilà plus de deux ans +que je vous connais, que je vous admire, que j'ai +le désir le plus violent de vous être présenté; +et je ne puis arriver à savoir qui vous êtes ni +où vous demeurez. Excusez de semblables +paroles, attribuez-les à une envie passionnée +d'être au nombre de ceux qui ont le droit de +vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous +blesser, n'est-ce pas? Vous ne me connaissez +point. Je m'appelle le baron Roger des Annettes. +Informez-vous, on vous dira que je +suis recevable. Maintenant, si vous résistez à +ma demande, vous ferez de moi un homme +infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne, +donnez-moi, indiquez-moi un moyen de vous +voir.</p> + +<p>Elle me regardait fixement, de son oeil +étrange et mort, et elle répondit en souriant:</p> + +<p>—Donnez-moi votre adresse. J'irai chez +vous.</p> + +<p>Je fus tellement stupéfait que je dus le +laisser paraître. Mais je ne suis jamais longtemps +à me remettre de ces surprises-là, et je +m'empressai de lui donner une carte qu'elle +glissa dans sa poche d'un geste rapide, d'une +main habituée aux lettres escamotées.</p> + +<p>Je balbutiai, redevenu hardi:</p> + +<p>—Quand vous verrai-je?</p> + +<p>Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul +compliqué, cherchant sans doute à se rappeler, +heure par heure, l'emploi de son temps; +puis elle murmura:—Dimanche matin, voulez-vous?</p> + +<p>—Je crois bien que je veux.</p> + +<p>Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, +jugé, pesé, analysé de ce regard lourd et +vague qui semblait vous laisser quelque +chose sur la peau, une sorte de glu, comme +s'il eût projeté sur les gens un de ces liquides +épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir +l'eau et endormir leurs proies.</p> + +<p>Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible +travail d'esprit pour deviner ce qu'elle +était et pour me fixer une règle de conduite +avec elle.</p> + +<p>Devais-je la payer? Comment?</p> + +<p>Je me décidai à acheter un bijou, un joli +bijou, ma foi, que je posai, dans son écrin, +sur la cheminée.</p> + +<p>Et je l'attendis, après avoir mal dormi.</p> + +<p>Elle arriva, vers dix heures, très calme, +très tranquille, et elle me tendit la main +comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la +fis asseoir, je la débarrassai de son chapeau, +de son voile, de sa fourrure, de son manchon. +Puis je commençai, avec un certain embarras, +à me montrer plus galant, car je n'avais +point de temps à perdre.</p> + +<p>Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et +nous n'avions pas échangé vingt paroles que +je commençais à la dévêtir. Elle continua +toute seule cette besogne malaisée que je ne +réussis jamais à achever. Je me pique aux +épingles, je serre les cordons en des noeuds +indéliables au lieu de les démêler; je brouille +tout, je confonds tout, je retarde tout et je +perds la tête.</p> + +<p>Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie +des moments plus délicieux que ceux-là, +quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, +pour ne point effaroucher cette pudeur +d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se +dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes +bruissantes tombant en rond à ses pieds, +l'une après l'autre?</p> + +<p>Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements +pour détacher ces doux vêtements +qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils +venaient d'être frappés de mort? Comme elle +est superbe et saisissante l'apparition de la +chair, des bras nus et de la gorge après la +chute du corsage, et combien troublante la +ligne, du corps devinée sous le dernier voile!</p> + +<p>Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une +chose surprenante, une tache noire, entre les +épaules; car elle me tournait le dos; une +grande tache en relief, très noire. J'avais promis +d'ailleurs de ne pas regarder.</p> + +<p>Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, +et le souvenir de la moustache visible, +des sourcils unissant les yeux, de cette toison +de cheveux qui la coiffait comme un +casque, aurait dû me préparer à cette surprise.</p> + +<p>Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement +par des visions, et des réminiscences +singulières. Il me sembla que je voyais une +des magiciennes des <i>Mille et une nuits</i>, un +de ces êtres dangereux et perfides qui ont +pour mission d'entraîner les hommes en des +abîmes inconnus. Je pensai à Salomon faisant +passer sur une glace la reine de Saba pour +s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.</p> + +<p>Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson +d'amour, je découvris que je n'avais plus +de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, +j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont +elle s'étonna d'abord et se fâcha ensuite absolument, +car elle prononça, en se rhabillant +avec vivacité:</p> + +<p>—Il était bien inutile de me déranger.</p> + +<p>Je voulus lui faire accepter la bague achetée +pour elle, mais elle articula avec tant de hauteur: +«Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» +que je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet +empilement d'humiliations. Et elle partit sans +ajouter un mot.</p> + +<p>Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il +y a de pis, c'est que, maintenant, je suis amoureux +d'elle et follement amoureux.</p> + +<p>Je ne puis plus voir une femme sans penser +à elle. Toutes les autres me répugnent, +me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. +Je ne puis poser un baiser sur une +joue sans voir sa joue à elle à côté de celle +que j'embrasse, et sans souffrir affreusement +du désir inapaisé qui me torture.</p> + +<p>Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes +mes caresses qu'elle me gâte, qu'elle me rend +odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue, +comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout +près de l'autre, debout ou couchée, visible +mais insaisissable. Et je crois maintenant que +c'était bien une femme ensorcelée, qui portait +entre ses épaules un talisman mystérieux.</p> + +<p>Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je +l'ai rencontrée de nouveau deux fois. Je l'ai +saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, +elle a feint de ne me point connaître. Qui est-elle! +Une Asiatique, peut-être? Sans doute +une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans +l'idée que c'est une juive? Mais pourquoi? +Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas!</p> + +<br><br> +<a name="c5"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>LA CONFIDENCE</h3> +<br><br> + + + +<p>La petite baronne de Grangerie sommeillait +sur sa chaise longue, quand la petite marquise +de Rennedou entra brusquement, d'un air +agité, le corsage un peu fripé, le chapeau un +peu tourné, et elle tomba sur une chaise, en +disant:</p> + +<p>—Ouf! c'est fait!</p> + +<p>Son amie, qui la savait calme et douce +d'ordinaire, s'était redressée fort surprise. +Elle demanda:</p> + +<p>—Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?</p> + +<p>La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir +en place, se relevant, se mit à marcher par la +chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la +chaise longue où reposait son amie, et, lui +prenant les mains:</p> + +<p>—Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais +répéter ce que je vais t'avouer!</p> + +<p>—Je te le jure.</p> + +<p>—Sur ton salut éternel?</p> + +<p>—Sur mon salut éternel.</p> + +<p>—Eh bien! je viens de me venger de +Simon.</p> + +<p>L'autre s'écria:—Oh! que tu as bien fait!</p> + +<p>—N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six +mois, il était devenu plus insupportable encore +qu'autrefois; mais insupportable pour tout. +Quand je l'ai épousé, je savais bien qu'il était +laid, mais je le croyais bon. Comme je m'étais +trompée! Il avait pensé, sans doute, que je +l'aimais pour lui-même, avec son gros ventre +et son nez rouge, car il se mit à roucouler +comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça +me faisait rire, c'est de là que je l'ai appelé: +Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de +drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris +que je n'avais pour lui que de l'amitié, il +est devenu soupçonneux, il a commencé à me +dire des choses aigres, à me traiter de coquette, +de rouée, de je ne sais quoi. Et puis, c'est +devenu plus grave à la suite de... de... c'est +fort difficile à dire ça... Enfin, il était très +amoureux de moi... très amoureux... et il me +le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma +chère, en voilà un supplice que d'être... aimée +par un homme grotesque... Non, vraiment, +je ne pouvais plus... plus du tout... c'est +comme si on vous arrachait une dent tous les +soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin figure-toi +dans tes connaissances quelqu'un de très +vilain, de très ridicule, de très répugnant, +avec un gros ventre,—c'est ça qui est affreux,—et +de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce +pas? Eh bien, figure-toi encore que ce +quelqu'un-là est ton mari... et que... tous les +soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! +odieux...! Moi, ça me donnait des nausées, de +vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. +Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y +avoir une loi pour protéger les femmes dans +ces cas-là.—Mais figure-toi ça, tous les +soirs... Pouah! que c'est sale!</p> + +<p>Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, +non, jamais. On n'en trouve plus. Tous +les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers +ou des banquiers; ils n'aiment que +les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment les +femmes, c'est à la façon des chevaux, pour +les montrer dans leur salon comme on montre +au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La +vie est telle aujourd'hui que le sentiment n'y +peut avoir aucune part.</p> + +<p>Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. +Les relations même ne sont plus +que des rencontres régulières, où on répète +chaque fois les mêmes choses. Pour qui pourrait-on, +d'ailleurs, avoir un peu d'affection ou +de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne +sont en général que des mannequins corrects +à qui manquent toute intelligence et toute +délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit +comme on cherche de l'eau dans le désert, +nous appelons près de nous des artistes; et +nous voyons arriver des poseurs insupportables +ou des bohèmes mal élevés. Moi je +cherche un homme, comme Diogène, un seul +homme dans toute la société parisienne; mais +je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver +et je ne tarderai pas à souffler ma lanterne. +Pour en revenir à mon mari, comme ça me faisait +une vraie révolution de le voir entrer chez +moi en chemise et en caleçon, j'ai employé +tous les moyens, tous, tu entends bien, pour +l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a +d'abord été furieux; et puis il est devenu +jaloux; il s'est imaginé que je le trompais. +Dans les premiers temps, il se contentait de me +surveiller Il regardait avec des yeux de tigre +tous les hommes qui venaient à la maison; +et puis la persécution a commencé. Il m'a +suivie, partout. Il a employé des moyens abominables +pour me surprendre. Puis il ne m'a +plus laissée causer avec personne. Dans les +bals, il restait planté derrière moi, allongeant +sa grosse tête de chien courant aussitôt que +je disais un mot. Il me poursuivait au buffet, +me défendait de danser avec celui-ci ou avec +celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon, +me rendait stupide et ridicule et me faisait +passer pour je ne sais quoi. C'est alors que j'ai +cessé d'aller dans le monde.</p> + +<p>Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. +Figure-toi que ce misérable-là me traitait de... +de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!</p> + +<p>Ma chère!... il me disait le soir: «Avec +qui as-tu couché aujourd'hui?» Moi, je pleurais +et il était enchanté.</p> + +<p>Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre +semaine, il m'emmena dîner aux Champs-Élysées. +Le hasard voulut que Baubignac fût +à la table voisine. Alors voilà Simon qui se +met à m'écraser les pieds avec fureur et qui +me grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as +donné rendez-vous, sale bête; attends un +peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce +qu'il a fait, ma chère: il a ôté tout doucement +l'épingle de mon chapeau et il me l'a enfoncée +dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. +Tout le monde est accouru. Alors il a joué +une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends.</p> + +<p>À ce moment-là, je me suis dit: Je me +vengerai et sans tarder encore. Qu'est-ce que +tu aurais fait, toi?</p> + +<p>—Oh! je me serais vengée!</p> + +<p>—Eh bien! ça y est.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Quoi? tu ne comprends pas?</p> + +<p>—Mais, ma chère... cependant... Eh bien, +oui...</p> + +<p>—Oui, quoi?</p> + +<p>—Voyons, pense à sa tête. Tu le vois +bien, n'est-ce pas, avec sa grosse figure, son +nez rouge et ses favoris qui tombent comme +des oreilles de chien.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux +qu'un tigre.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, je me suis dit: Je vais me +venger pour moi toute seule et pour Marie, +car je comptais bien te le dire, mais rien +qu'à toi, par exemple. Pense à sa figure, et +pense aussi qu'il... qu'il... qu'il est...</p> + +<p>—Quoi... tu l'as...</p> + +<p>—Oh! ma chérie, surtout ne le dis à +personne, jure-le-moi encore!... Mais pense +comme c'est comique!... pense... Il me semble +tout changé depuis ce moment-là!... et je ris +toute seule... toute seule... Pense donc à sa +tête...!!!</p> + +<p>La baronne regardait son amie, et le rire +fou qui lui montait à la gorge lui jaillit entre +les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme +si elle avait une attaque de nerfs; et, les deux +mains sur sa poitrine, la figure crispée, la +respiration coupée, elle se penchait en avant +comme pour tomber sur le nez.</p> + +<p>Alors la petite marquise partit à son tour +en suffoquant. Elle répétait, entre deux cascades +de petits cris:—Pense... pense... est-ce +drôle?... dis... pense à sa tête!... pense à ses +favoris!... à son nez!... pense donc... est-ce +drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... +le... dis pas... jamais!...</p> + +<p>Elles demeuraient presque suffoquées, incapables +de parler, pleurant de vraies larmes +dans ce délire de gaieté.</p> + +<p>La baronne se calma la première; et toute +palpitante encore:—Oh!... raconte-moi comment +tu as fait ça... raconte-moi... c'est si +drôle... si drôle!...</p> + +<p>Mais l'autre ne pouvait point parler: elle +balbutiait:</p> + +<p>—Quand j'ai eu pris ma résolution... je me +suis dit... Allons... vite... il faut que ce soit +tout de suite... Et je l'ai... fait... aujourd'hui...</p> + +<p>—Aujourd'hui!...</p> + +<p>—Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon +de venir me chercher chez toi pour nous +amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va +venir!.. Pense... pense... pense à sa tête en +le regardant...</p> + +<p>La baronne, un peu apaisée, soufflait +comme après une course. Elle reprit:</p> + +<p>—Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...</p> + +<p>—C'est bien simple... Je me suis dit: Il +est jaloux de Baubignac; eh bien! ce sera +Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais +très honnête; incapable de rien dire. Alors +j'ai été chez lui, après déjeuner.</p> + +<p>—Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?</p> + +<p>—Une quête... pour les orphelins...</p> + +<p>—Raconte... vite... raconte...</p> + +<p>—Il a été si étonné en me voyant qu'il ne +pouvait plus parler. Et puis il m'a donné +deux louis pour ma quête; et puis comme je +me levais pour m'en aller, il m'a demandé des +nouvelles de mon mari; alors j'ai fait semblant +de ne pouvoir plus me contenir et j'ai +raconté tout ce que j'avais sur le coeur. Je +l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!... +Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des +moyens de me venir en aide... et moi +j'ai commencé à pleurer... mais comme on +pleure... quand on veut... Il m'a consolée... +il m'a fait asseoir... et puis comme je ne me +calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je +disais:«Oh! mon pauvre ami... mon pauvre +ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma +pauvre amie!»—et il m'embrassait toujours... toujours... jusqu'au bout. Voilà.</p> + +<p>Après ça, moi j'ai eu une grande crise de +désespoir et de reproches.—Oh! je l'ai traité, +traité comme le dernier des derniers... Mais +j'avais une envie de rire folle. Je pensais à +Simon, à sa tête, à ses favoris...! Songe...! +songe donc!! Dans la rue, on venant chez +toi, je ne pouvais plus me tenir. Mais +songe!... Ça y est!... Quoiqu'il arrive maintenant, +ça y est! Et lui qui avait tant peur de +ça! Il peut y avoir des guerres, des tremblements +de terre, des épidémies, nous pouvons +tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus +empêcher ça!!! pense à sa tête... et dis-toi... +ça y est!!!!!</p> + +<p>La baronne qui s'étranglait demanda:</p> + +<p>—Reverras-tu Baubignac...?</p> + +<p>—Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez +... il ne vaudrait pas mieux que mon mari...</p> + +<p>Et elles recommencèrent à rire toutes les +deux avec tant de violence qu'elles avaient +des secousses d'épileptiques.</p> + +<p>Un coup de timbre arrêta leur gaîté.</p> + +<p>La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...»</p> + +<p>La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, +un gros homme au teint rouge, à la lèvre +épaisse, aux favoris tombants; et il roulait +des yeux irrités.</p> + +<p>Les deux jeunes femmes le regardèrent une +seconde, puis elles s'abattirent brusquement +sur la chaise longue, dans un tel délire de rire +qu'elles gémissaient comme on fait dans les +affreuses souffrances.</p> + +<p>Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh +bien, êtes-vous folles?... êtes-vous folles?... +êtes-vous folles...?»</p> + +<br><br> +<a name="c6"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>LE BAPTÊME</h3> +<br><br> + + + +<p>—Allons, docteur, un peu de cognac.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Et le vieux médecin de marine, ayant tendu +son petit verre, regarda monter jusqu'aux +bords le joli liquide aux reflets dorés.</p> + +<p>Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer +dedans la clarté de la lampe, le flaira, +en aspira quelques gouttes qu'il promena +longtemps sur sa langue et sur la chair humide +et délicate du palais, puis il dit:</p> + +<p>—Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le +séduisant meurtrier! le délicieux destructeur +dépeuples!</p> + +<p>Vous ne le connaissez pas, vous autres. +Vous avez lu, il est vrai, cet admirable livre +qu'on nomme l'<i>Assommoir</i>, mais vous n'avez +pas vu, comme moi, l'alcool exterminer une +tribu de sauvages, un petit royaume de +nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets +que débarquaient d'un air placide des +matelots anglais aux barbes rousses.</p> + +<p>Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un +drame de l'alcool bien étrange et bien saisissant, +et tout près d'ici, en Bretagne, dans un +petit village aux environs de Pont-l'Abbé.</p> + +<p>J'habitais alors, pendant un congé d'un an, +une maison de campagne que m'avait laissée +mon père. Vous connaissez cette côte plate +où le vent siffle dans les ajoncs, jour et nuit, +où l'on voit par places, debout ou couchées, +ces énormes pierres qui furent des dieux et +qui ont gardé quelque chose d'inquiétant +dans leur posture, dans leur allure, dans leur +forme. Il me semble toujours qu'elles vont +s'animer, et que je vais les voir partir par +la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur +pas de colosses de granit, ou s'envoler avec +des ailes immenses, des ailes de pierre, vers +le paradis des Druides.</p> + +<p>La mer enferme et domine l'horizon, la +mer remuante, pleine d'écueils aux têtes +noires, toujours entourés d'une bave d'écume, +pareils à des chiens qui attendraient les pêcheurs.</p> + +<p>Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette +mer terrible qui retourne leurs barques d'une +secousse de son dos verdâtre et les avale +comme des pilules. Ils s'en vont dans leurs +petits bateaux, le jour et la nuit, hardis, inquiets, +et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. +«Quand la bouteille est pleine, disent-ils, +on voit l'écueil; mais quand elle est vide, +on ne le voit plus.»</p> + +<p>Entrez dans ces chaumières. Jamais vous +ne trouverez le père. Et si vous demandez à +la femme ce qu'est devenu son homme, elle +tendra les bras sur la mer sombre qui grogne +et crache sa salive blanche le long du rivage. +Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un +peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore +quatre garçons, quatre grands gars blonds et +forts. A bientôt leur tour.</p> + +<p>J'habitais donc une maison de campagne +près de Pont-l'Abbé. J'étais là, seul avec mon +domestique, un ancien marin, et une famille +bretonne qui gardait la propriété en mon +absence. Elle se composait de trois personnes, +deux soeurs et un homme qui avait +épousé l'une d'elles, et qui cultivait mon jardin.</p> + +<p>Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne +de mon jardinier accoucha d'un garçon.</p> + +<p>Le mari vint me demander d'être parrain. +Je ne pouvais guère refuser, et il m'emprunta +dix francs pour les frais d'église, disait-il.</p> + +<p>La cérémonie fut fixée au deux janvier. +Depuis huit jours la terre était couverte de +neige, d'un immense tapis livide et dur qui +paraissait illimité sur ce pays plat et bas. La +mer semblait noire, au loin derrière la plaine +blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son +dos, rouler ses vagues, comme si elle eût +voulu se jeter sur sa pâle voisine, qui avait +l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si +froide.</p> + +<p>A neuf heures du matin, le père Kerandec +arriva devant ma porte avec sa belle-soeur, +la grande Kermagan, et la garde qui portait +l'enfant roulé dans une couverture.</p> + +<p>Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait +un froid à fendre les dolmens, un de ces froids +déchirants qui cassent la peau et font souffrir +horriblement de leur brûlure de glace. Moi +je pensais au pauvre petit être qu'on portait +devant nous, et je me disais que cette race +bretonne était de fer, vraiment, pour que ses +enfants fussent capables, dès leur naissance, +de supporter de pareilles promenades.</p> + +<p>Nous arrivâmes devant l'église, mais la +porte en demeurait fermée. M. le curé était +en retard.</p> + +<p>Alors la garde, s'étant assise sur une des +bornes, près du seuil, se mit à dévêtir l'enfant. +Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses +linges, mais je vis qu'on le mettait nu, tout +nu, le misérable, tout nu, dans l'air gelé. Je +m'avançai, révolté d'une telle imprudence.</p> + +<p>—Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!</p> + +<p>La femme répondit placidement: «Oh +non, m'sieu not' maître, faut qu'il attende +l'bon Dieu tout nu.»</p> + +<p>Le père et la tante regardaient cela avec +tranquillité. C'était l'usage. Si on ne l'avait +pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.</p> + +<p>Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai +de m'en aller, je voulus couvrir de +force la frêle créature. Ce fut en vain. La +garde se sauvait devant moi en courant dans +la neige, et le corps du mioche devenait violet.</p> + +<p>J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus +le curé arrivant par la campagne suivi du +sacristain et d'un gamin du pays.</p> + +<p>Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, +mon indignation. Il ne fut point surpris, +il ne hâta pas sa marche, il ne pressa +point ses mouvements. Il répondit:</p> + +<p>—Que voulez-vous, monsieur, c'est +l'usage. Ils le font tous, nous ne pouvons +empêcher ça.</p> + +<p>—Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Je ne peux pourtant pas aller plus vite. +Et il entra dans la sacristie, tandis que +nous demeurions sur le seuil de l'église où +je souffrais, certes, davantage que le pauvre +petit qui hurlait sous la morsure du froid.</p> + +<p>La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. +Mais l'enfant devait rester nu pendant toute +la cérémonie.</p> + +<p>Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait +les syllabes latines qui tombaient de sa +bouche, scandées à contresens. Il marchait +avec lenteur, avec une lenteur de tortue sacrée; +et son surplis blanc me glaçait le coeur, +comme une autre neige dont il se fût enveloppé +pour faire souffrir, au nom d'un Dieu +inclément et barbare, cette larve humaine +que torturait le froid.</p> + +<p>Le baptême enfin fut achevé selon les rites, +et je vis la garde rouler de nouveau dans la +longue couverture l'enfant glacé qui gémissait +d'une voix aiguë et douloureuse.</p> + +<p>Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer +le registre?»</p> + +<p>Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez +bien vite, maintenant, et réchauffez-moi +cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai +quelques conseils pour éviter, s'il en était +temps encore, une fluxion de poitrine.</p> + +<p>L'homme promit d'exécuter mes recommandations, +et il s'en alla avec sa belle-soeur +et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.</p> + +<p>Quand j'eus signé, il me réclama cinq +francs pour les frais.</p> + +<p>Ayant donné dix francs au père, je refusai +de payer de nouveau. Le curé menaça de +déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. +Je le menaçai à mon tour du Procureur de la +République.</p> + +<p>La querelle fut longue, je finis par payer.</p> + +<p>A peine rentré chez moi, je voulus savoir +si rien de fâcheux n'était survenu. Je courus +chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur +et la garde n'étaient pas encore revenus.</p> + +<p>L'accouchée, restée toute seule, grelottait +de froid dans son lit, et elle avait faim, +n'ayant rien mangé depuis la veille.</p> + +<p>—Où diable sont-ils partis? demandai-je. +Elle répondit sans s'étonner, sans s'irriter: +«Ils auront été bé pour fêter.» C'était +l'usage. Alors, je pensai à mes dix francs +qui devaient payer l'église et qui payeraient +l'alcool, sans doute.</p> + +<p>J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai +qu'on fît bon feu dans sa cheminée. J'étais +anxieux et furieux, me promettant bien de +chasser ces brutes et me demandant avec terreur +ce qu'allait devenir le misérable mioche.</p> + +<p>A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.</p> + +<p>J'ordonnai à mon domestique de les attendre, +et je me couchai.</p> + +<p>Je m'endormis bientôt, car je dors comme +un vrai matelot.</p> + +<p>Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur +qui m'apportait l'eau chaude pour ma +barbe.</p> + +<p>Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: +«Et Kérandec?»</p> + +<p>L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! +il est rentré, Monsieur, à minuit passé, et +soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan +aussi, et la garde aussi. Je crois bien +qu'ils avaient dormi dans un fossé, de sorte +que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas +même aperçus.»</p> + +<p>Je me levai d'un bond, criant:</p> + +<p>—L'enfant est mort!</p> + +<p>—Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la +mère Kérandec. Quand elle a vu ça, elle s'a +mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour +la consoler.</p> + +<p>—Comment, ils l'ont fait boire?</p> + +<p>—Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement +au matin, tout à l'heure. Comme Kérandec +n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a +pris l'essence de la lampe que Monsieur lui +a donnée; et ils ont bu ça tous les quatre, +tant qu'il en est resté dans le litre. Même +que la Kérandec est bien malade.</p> + +<p>J'avais passé mes vêtements à la hâte, et +saisissant une canne, avec la résolution de +taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus +chez mon jardinier.</p> + +<p>L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, +à côté du cadavre bleu de son enfant.</p> + +<p>Kérandec, la garde et la grande Kermagan +ronflaient sur le sol.</p> + +<p>Je dus soigner la femme qui mourut vers +midi.</p> + +<p>Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la +bouteille d'eau-de-vie, s'en versa un nouveau +verre, et ayant encore fait courir à travers +la liqueur blonde la lumière des lampes qui +semblait mettre en son verre un jus clair de +topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide +perfide et chaud.</p> + + +<br><br> +<a name="c7"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>IMPRUDENCE</h3> +<br><br> + + + + +<p>Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, +dans les étoiles. Ça avait été d'abord +une rencontre charmante sur une plage de +l'Océan. Il l'avait trouvée délicieuse, la jeune +fille rose qui passait, avec ses ombrelles +claires et ses toilettes fraîches, sur le grand +horizon marin. Il l'avait aimée, blonde et +frêle, dans ce cadre de flots bleus et de ciel +immense. Et il confondait l'attendrissement +que cette femme à peine éclose faisait naître +en lui, avec l'émotion vague et puissante +qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et +dans ses veines l'air vif et salé, et le grand +paysage plein de soleil et de vagues.</p> + +<p>Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait +la cour, qu'il était jeune, assez riche, gentil +et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est +naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes +hommes qui leur disent des paroles tendres.</p> + +<p>Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu +côte à côte, les yeux dans les yeux et les +mains dans les mains. Le bonjour qu'ils +échangeaient, le matin, avant le bain, dans la +fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du soir, +sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur +de la nuit calme, murmurés tout bas, tout +bas, avaient déjà un goût de baisers, bien +que leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.</p> + +<p>Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, +pensaient l'un à l'autre aussitôt éveillés, +et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se +désiraient de toute leur âme et de tout leur +corps.</p> + +<p>Après le mariage, ils s'étaient adorés sur +la terre. Ça avait été d'abord une sorte de +rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse +exaltée faite de poésie palpable, de +caresses déjà raffinées, d'inventions gentilles +et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient +quelque chose d'impur, et tous leurs gestes +leur rappelaient la chaude intimité des nuits.</p> + +<p>Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre +encore peut-être, ils commençaient +à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, +pourtant; mais ils n'avaient plus rien à se +révéler, plus rien à faire qu'ils n'eussent fait +souvent, plus rien à apprendre l'un par +l'autre, pas même un mot d'amour nouveau, +un élan imprévu, une intonation qui fit plus +brûlant le verbe connu, si souvent répété.</p> + +<p>Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la +flamme affaiblie des premières étreintes. Ils +imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, +des gamineries naïves ou compliquées, toute +une suite de tentatives désespérées pour faire +renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable +des premiers jours, et dans leurs veines +la flamme du mois nuptial.</p> + +<p>De temps en temps, à force de fouetter +leur désir, ils retrouvaient une heure d'affolement +factice que suivait aussitôt une lassitude +dégoûtée.</p> + +<p>Ils avaient essayé des clairs de lune, des +promenades sous les feuilles dans la douceur +des soirs, de la poésie des berges baignées +de brume, de l'excitation des fêtes publiques.</p> + +<p>Or, un matin, Henriette dit à Paul:</p> + +<p>—Veux-tu m'emmener dîner au cabaret?</p> + +<p>—Mais oui, ma chérie.</p> + +<p>—Dans un cabaret très connu.</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, +voyant bien qu'elle pensait à quelque chose +qu'elle ne voulait pas dire.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Tu sais, dans un cabaret... comment +expliquer ça?... dans un cabaret galant... dans +un cabaret où on se donne des rendez-vous?</p> + +<p>Il sourit:—Oui. Je comprends, dans +un cabinet particulier d'un grand café?</p> + +<p>—C'est ça. Mais d'un grand café où tu +sois connu, où tu aies déjà soupé... non... +dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... +non, je n'oserai jamais dire ça?</p> + +<p>—Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce +que ça fait? Nous n'en sommes pas aux petits +secrets.</p> + +<p>—Non, je n'oserai pas.</p> + +<p>—Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?</p> + +<p>—Eh bien... eh bien... je voudrais... je +voudrais être prise pour ta maîtresse... na... +et que les garçons, qui ne savent pas que tu +es marié, me regardent comme ta maîtresse, +et toi aussi... que tu me croies ta maîtresse, +une heure, dans cet endroit-là, où tu dois +avoir des souvenirs... Voilà!... Et je croirai +moi-même que je suis ta maîtresse.... Je commettrai +une grosse faute.... Je te tromperai... +avec toi... Voilà!... C'est très vilain.... Mais je +voudrais.... Ne me fais pas rougir.... Je sens +que je rougis.... Tu ne te figures pas comme +ça me... me... troublerait de dîner comme ça +avec toi, dans un endroit pas comme il faut... +dans un cabinet particulier où on s'aime tous +les soirs... tous les soirs.... C'est très vilain.... +Je suis rouge comme une pivoine. Ne me +regarde pas....</p> + +<p>Il riait, très amusé, et répondit:</p> + +<p>—Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit +très chic où je suis connu.</p> + +<p>Ils montaient, vers sept heures, l'escalier +d'un grand café du boulevard, lui, souriant, +l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. Dès +qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé +de quatre fauteuils et d'un large canapé de +velours rouge, le maître d'hôtel, en habit +noir, entra et présenta la carte. Paul la tendit +à sa femme.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux manger?</p> + +<p>—Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange +ici.</p> + +<p>Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant +son pardessus qu'il remit aux mains du +valet. Puis il dit:</p> + +<p>—Menu corsé—potage bisque—poulet à +la diable, râble de lièvre, homard à l'américaine, +salade de légumes bien épicée et dessert.—Nous +boirons du champagne.</p> + +<p>Le maître d'hôtel souriait en regardant la +jeune femme. Il reprit la carte en murmurant:</p> + +<p>—Monsieur Paul veut-il de la tisane ou +du champagne?</p> + +<p>—Du champagne, très sec.</p> + +<p>Henriette fut heureuse d'entendre que cet +homme savait le nom de son mari.</p> + +<p>Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et +commencèrent à manger.</p> + +<p>Dix bougies les éclairaient, reflétées dans +une grande glace ternie par des milliers de +noms tracés au diamant, et qui jetaient sur +le cristal clair une sorte d'immense toile +d'araignée.</p> + +<p>Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, +bien qu'elle se sentît étourdie dès les +premiers verres. Paul, excité par des souvenirs, +baisait à tous moments la main de sa +femme. Ses yeux brillaient.</p> + +<p>Elle se sentait étrangement émue par ce +lieu suspect, agitée, contente, un peu souillée +mais vibrante. Deux valets graves, muets, +habitués à tout voir et à tout oublier, à n'entrer +qu'aux instants nécessaires, et à sortir +aux minutes d'épanchement, allaient et venaient +vite et doucement.</p> + +<p>Vers le milieu du dîner, Henriette était +grise, tout à fait grise, et Paul, en gaieté, lui +pressait le genou de toute sa force. Elle +bavardait maintenant, hardie, les joues rouges, +le regard vif et noyé.</p> + +<p>—Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, +je voudrais tout savoir?</p> + +<p>—Quoi donc, ma chérie?</p> + +<p>—Je n'ose pas te dire.</p> + +<p>—Dis toujours....</p> + +<p>—As-tu eu des maîtresses... beaucoup... +avant moi?</p> + +<p>Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il +devait cacher ses bonnes fortunes ou s'en +vanter.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu +beaucoup?</p> + +<p>—Mais quelques-unes?</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait +ces choses-là?</p> + +<p>—Tu ne les as pas comptées?...</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Oh! alors, tu en as eu beaucoup?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Combien à peu près... seulement à peu +près.</p> + +<p>—Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. +Il y a des années où j'en ai eu beaucoup, et +des années où j'en ai eu bien moins.</p> + +<p>—Combien par an, dis?</p> + +<p>—Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou +cinq seulement.</p> + +<p>—Oh! ça fait plus de cent femmes en +tout.</p> + +<p>—Mais oui, à peu près.</p> + +<p>—Oh! que c'est dégoûtant!</p> + +<p>—Pourquoi ça, dégoûtant?</p> + +<p>—Mais parce que c'est dégoûtant, quand +on y pense... toutes ces femmes... nues... et +toujours... toujours la même chose.... Oh! +que c'est dégoûtant tout de même, plus de +cent femmes!</p> + +<p>Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant, +et répondit de cet air supérieur que prennent +les hommes pour faire comprendre aux +femmes qu'elles disent une sottise:</p> + +<p>—Voilà qui est drôle, par exemple! s'il +est dégoûtant d'avoir cent femmes, il est +dégoûtant également d'en avoir une.</p> + +<p>—Oh non, pas du tout!</p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>—Parce que, une femme, c'est une liaison, +c'est un amour qui vous attache à elle, tandis +que cent femmes c'est de la saleté, de l'inconduite. +Je ne comprends pas comment un +homme peut se frotter à toutes ces filles qui +sont sales....</p> + +<p>—Mais non, elles sont très propres.</p> + +<p>—On ne peut pas être propre en faisant le +métier qu'elles font.</p> + +<p>—Mais, au contraire, c'est à cause de leur +métier qu'elles sont propres.</p> + +<p>—Oh! fi! Quand on songe que la veille +elles faisaient ça avec un autre! C'est +ignoble!</p> + +<p>—Ce n'est pas plus ignoble que de boire +dans ce verre où a bu je ne sais qui, ce matin, +et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine, +que....</p> + +<p>—Oh! tais-toi, tu me révoltes....</p> + +<p>—Mais alors pourquoi me demandes-tu +si j'ai eu des maîtresses?</p> + +<p>—Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des +filles, toutes?... Toutes les cent?...</p> + +<p>—Mais non, mais non....</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'était alors?</p> + +<p>—Mais des actrices... des... des petites +ouvrières... et des... quelques femmes du +monde....</p> + +<p>—Combien de femmes du monde?</p> + +<p>—Six.</p> + +<p>—Seulement six?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Elles étaient jolies?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Plus jolies que les filles?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Lesquelles est-ce que tu préférais, des +filles ou des femmes du monde?</p> + +<p>—Les filles.</p> + +<p>—Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?</p> + +<p>—Parce que je n'aime guère les talents +d'amateur.</p> + +<p>—Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? +Dis donc, et ça t'amusait de passer comme +ça de l'une à l'autre?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Beaucoup?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles +ne se ressemblent pas?</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Ah! les femmes ne se ressemblent pas.</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>—En rien?</p> + +<p>—En rien.</p> + +<p>—Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont +de différent?</p> + +<p>—Mais, tout.</p> + +<p>—Le corps?</p> + +<p>—Mais oui, le corps.</p> + +<p>—Le corps tout entier?</p> + +<p>—Le corps tout entier.</p> + +<p>—Et quoi encore?</p> + +<p>—Mais, la manière de... d'embrasser, de +parler, de dire les moindres choses.</p> + +<p>—Ah! Et c'est très amusant de changer?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Et les hommes aussi sont différents?</p> + +<p>—Ça, je ne sais pas.</p> + +<p>—Tu ne sais pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ils doivent être différents.</p> + +<p>—Oui... sans doute....</p> + +<p>Elle resta pensive, son verre de champagne +à la main. Il était plein, elle le but d'un trait; +puis, le reposant sur la table, elle jeta ses +deux bras au cou de son mari, en lui murmurant +dans la bouche:</p> + +<p>—Oh! mon chéri, comme je t'aime!...</p> + +<p>Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un +garçon qui entrait recula en refermant la +porte; et le service fut interrompu pendant +cinq minutes environ.</p> + +<p>Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave +et digne, apportant les fruits du dessert, elle +tenait de nouveau un verre plein entre ses +doigts, et, regardant au fond du liquide jaune +et transparent, comme pour y voir des choses +inconnues et rêvées, elle murmurait d'une +voix songeuse:</p> + +<p>—Oh! oui! ça doit être amusant tout de +Même!</p> + + +<br><br> +<a name="c8"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>UN FOU</h3> +<br><br> + + +<p>Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat +intègre dont la vie irréprochable était +citée dans toutes les cours de France. Les +avocats, les jeunes conseillers, les juges saluaient +en s'inclinant très bas, par marque +d'un profond respect, sa grande figure blanche +et maigre qu'éclairaient deux yeux brillants +et profonds.</p> + +<p>Il avait passé sa vie à poursuivre le crime +et à protéger les faibles. Les escrocs et les +meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus +redoutable, car il semblait lire, an fond de +leurs âmes, leurs pensées secrètes, et démêler, +d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs +intentions.</p> + +<p>Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux +ans, entouré d'hommages et poursuivi +par les regrets de tout un peuple. Des soldats +en culotte rouge l'avaient escorté jusqu'à sa +tombe, et des hommes en cravate blanche +avaient répandu sur son cercueil des paroles +désolées et des larmes qui semblaient vraies.</p> + +<p>Or, voici l'étrange papier que le notaire, +éperdu, découvrit dans le secrétaire où il avait +coutume de serrer les dossiers des grands criminels.</p> + +<p>Cela portait pour titre:</p> + +<p><b>POURQUOI?</b></p> + +<p><i>20 juin 1851</i>.—Je sors de la séance. J'ai +fait condamner Blondel à mort! Pourquoi +donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? +Pourquoi? Souvent, on rencontre de ces gens +chez qui détruire la vie est une volupté. Oui, +oui, ce doit être une volupté, la plus grande +de toutes peut-être; car tuer n'est-il pas ce +qui ressemble le plus à créer? Faire et détruire! +Ces deux mots enferment l'histoire +des univers, toute l'histoire des mondes, tout +ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant de +tuer?</p> + +<p><i>25 Juin</i>.—Songer qu'un être est là qui vit, +qui marche, qui court.... Un être? Qu'est-ce +qu'un être? Cette chose animée, qui porte en +elle le principe du mouvement et une volonté +réglant ce mouvement! Elle ne tient à rien, +cette chose. Ses pieds ne communiquent pas +au sol. C'est un grain de vie qui remue sur la +terre; et ce grain de vie, venu je ne sais d'où, +on peut le détruire comme on veut. Alors rien, +plus rien. Ça pourrit, c'est fini.</p> + +<p><i>26 juin</i>.—Pourquoi donc est-ce un crime +de tuer? oui, pourquoi? C'est, au contraire, +la loi de la nature. Tout être a pour mission +de tuer: il tue pour vivre et il tue pour tuer.—Tuer +est dans notre tempérament; il faut +tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à +tout instant de son existence.—L'homme tue +sans cesse pour se nourrir, mais comme il a +besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé +la chasse! L'enfant tue les insectes qu'il +trouve, les petits oiseaux, tous les petits animaux +qui lui tombent sous la main. Mais cela +ne suffisait pas à l'irrésistible besoin de massacre +qui est en nous. Ce n'est point assez de +tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer +l'homme. Autrefois, on satisfaisait ce besoin +par des sacrifices humains. Aujourd'hui,la nécessité +de vivre en société a fait du meurtre un +crime. On condamne et on punit l'assassin! +Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous +livrer à cet instinct naturel et impérieux de +mort, nous nous soulageons, de temps en +temps, par des guerres où un peuple entier +égorge un autre peuple. C'est alors une débauche +de sang, une débauche où s'affolent les +armées et dont se grisent encore les bourgeois, +les femmes et les enfants qui lisent, le soir, +sous la lampe, le récit exalté des massacres.</p> + +<p>Et on pourrait croire qu'on méprise ceux +destinés à accomplir ces boucheries d'hommes! +Non. On les accable d'honneurs! On les +habille avec de l'or et des draps éclatants; ils +portent des plumes sur la tête, des ornements +sur la poitrine; et on leur donne des croix, +des récompenses, des titres de toute nature. +Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes, +acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils +ont pour mission de répandre le sang humain! +Ils traînent par les rues leurs instruments de +mort que le passant vêtu de noir regarde avec +envie. Car tuer est la grande loi jetée par la +nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus +beau et de plus honorable que de tuer!</p> + +<p><i>30 juin</i>.—Tuer est la loi; parce que la +nature aime l'éternelle jeunesse. Elle semble +crier par tous ses actes inconscients: «Vite! +vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se +renouvelle.</p> + +<p><i>2 juillet</i>.—L'être—qu'est-ce que l'être? +Tout et rien. Parla pensée, il est le reflet de +tout. Par la mémoire et la science, il est un +abrégé du monde, dont il porte l'histoire en +lui. Miroir des choses et miroir des faits, +chaque être humain devient un petit univers +dans l'univers!</p> + +<p>Mais voyagez; regardez grouiller les races, +et l'homme n'est plus rien! plus rien, rien! +Montez en barque, éloignez-vous du rivage +couvert de foule, et vous n'apercevez bientôt +plus rien que la côte. L'être imperceptible +disparaît, tant il est petit, insignifiant. +Traversez l'Europe dans un train rapide, +et regardez par la portière. Des hommes, des +hommes, toujours des hommes, innombrables, +inconnus, qui grouillent dans les champs, +qui grouillent dans les rues; des paysans stupides +sachant tout juste retourner la terre; +des femmes hideuses sachant tout juste faire +la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, +allez en Chine, et vous verrez encore s'agiter +des milliards d'êtres qui naissent, vivent et +meurent sans laisser plus de trace que la +fourmi écrasée sur les routes. Allez aux pays +des noirs, gîtés en des cases de boue; aux +pays des Arabes blancs, abrités sous une toile +brune qui flotte au vent, et vous comprendrez +que l'être isolé, déterminé, n'est rien, rien. +La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être +quelconque d'une tribu errante du désert? Et +ces gens, qui sont des sages, ne s'inquiètent +pas de la mort. L'homme ne compte point +chez eux. On tue son ennemi: c'est la guerre. +Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à manoir, +de province à province.</p> + +<p>Oui, traversez le monde et regardez grouiller +les humains innombrables et inconnus. +Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! +Tuer est un crime parce que nous avons numéroté +les êtres! Quand ils naissent, on les +inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi +les prend! Voilà! L'être qui n'est point enregistré +ne compte pas: tuez-le dans la lande +ou dans le désert, tuez-le dans la montagne +ou dans la plaine, qu'importe! La nature +aime la mort; elle ne punit pas, elle!</p> + +<p>Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état +civil. Voilà! C'est lui qui défend l'homme.</p> + +<p>L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état +civil! Respect à l'état civil, le Dieu légal. A +genoux!</p> + +<p>L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit +de modifier l'état civil. Quand il a fait égorger +deux cent mille hommes dans une guerre, il +les raye sur son état civil, il les supprime par +la main de ses greffiers. C'est fini. Mais nous, +qui ne pouvons point changer les écritures +des mairies, nous devons respecter la vie. +État civil, glorieuse Divinité qui règnes dans +les temples des municipalités, je te salue. Tu +es plus fort que la Nature. Ah! ah!</p> + +<p><i>3 juillet</i>.—Ce doit être un étrange et savoureux +plaisir que de tuer, d'avoir là, devant +soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un +petit trou, rien qu'un petit trou, de voir couler +cette chose rouge qui est le sang, qui fait la +vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas +de chair molle, froide, inerte, vide de pensée!</p> + +<p><i>5 août</i>.—Moi qui ai passé mon existence +à juger, à condamner, à tuer par des paroles +prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui +avaient tué par le couteau, moi! moi! si je +faisais comme tous les assassins que j'ai frappés, +moi! moi! qui le saurait?</p> + +<p><i>10 août.</i>—Qui le saurait jamais? Me +soupçonnerait-on, moi, moi, surtout si je +choisis un être que je n'ai aucun intérêt à +supprimer?</p> + +<p><i>15 août.</i>—La tentation! La tentation, elle. +est entrée en moi comme un ver qui rampe. +Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon +corps entier, dans mon esprit, qui ne pense +plus qu'à ceci: tuer; dans mes yeux, qui ont +besoin de regarder du sang, de voir mourir; +dans mes oreilles, où passe sans cesse quelque +chose d'inconnu, d'horrible, de déchirant +et d'affolant, comme le dernier cri d'un être; +dans mes jambes, où frissonne le désir d'aller, +d'aller à l'endroit où la chose aura lieu; dans +mes mains, qui frémissent du besoin de tuer. +Comme cela doit être bon, rare, digne d'un +homme libre, au-dessus des autres, maître de +son coeur et qui cherche des sensations raffinées!</p> + +<p><i>22 août.—</i>Je ne pouvais plus résister. J'ai +tué une petite bête pour essayer, pour commencer.</p> + +<p>Jean, mon domestique, avait un chardonneret +dans une cage suspendue à la fenêtre +de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et +j'ai pris le petit oiseau dans ma main, dans ma +main où je sentais battre son coeur. Il avait +chaud. Je suis monté dans ma chambre. De +temps en temps, je le serrais plus fort; son +coeur battait plus vite; c'était atroce et délicieux. +J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas +vu le sang.</p> + +<p>Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux +à ongles, et je lui ai coupé la gorge en trois +coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il +s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh! +je le tenais; j'aurais tenu un dogue enragé +et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, +rouge, luisant, clair, du sang! J'avais envie +de le boire. J'y ai trempé le bout de ma langue! +C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre +petit oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir +de cette vue comme j'aurais voulu. Ce doit +être superbe de voir saigner un taureau.</p> + +<p>Et puis j'ai fait comme les assassins, comme +les vrais. J'ai lavé les ciseaux, je me suis lavé +les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le corps, +le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je +l'ai enfoui sous un fraisier. On ne le trouvera +jamais. Je mangerai tous les jours une fraise +à cette plante. Vraiment, comme on peut +jouir de la vie, quand on sait!</p> + +<p>Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau +parti. Comment me soupçonnerait-il! +Ah! ah!</p> + +<p><i>25 août</i>.—Il faut que je tue un homme! Il +le faut.</p> + +<p><i>30 août</i>.—C'est fait. Comme c'est peu de +chose!</p> + +<p>J'étais allé me promener dans le bois de +Vernes. Je ne pensais à rien, non, à rien. +Voilà un enfant dans le chemin, un petit +garçon qui mangeait une tartine de beurre.</p> + +<p>Il s'arrête pour me voir passer et dit: +«Bonjour, m'sieu le président.»</p> + +<p>Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je +le tuais?»</p> + +<p>Je réponds:—Tu es tout seul, mon garçon?</p> + +<p>—Oui, M'sieu.</p> + +<p>—Tout seul dans le bois?</p> + +<p>—Oui, M'sieu.</p> + +<p>L'envie de le tuer me grisait comme de +l'alcool. Je m'approchai tout doucement, persuadé +qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le +saisis à la gorge.... Je le serre, je le serre de +toute ma force! Il m'a regardé avec des yeux +effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, +limpides, terribles! Je n'ai jamais éprouvé +une émotion si brutale... mais si courte! Il +tenait mes poignets dans ses petites mains, +et son corps se tordait ainsi qu'une plume sur +le feu. Puis il n'a plus remué.</p> + +<p>Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! +J'ai jeté le corps dans le fossé, puis de l'herbe +par-dessus.</p> + +<p>Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est +peu de chose! Le soir, j'étais très gai, léger, +rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet. On +m'a trouvé spirituel.</p> + +<p>Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.</p> + +<p><i>30 août</i>.—On a découvert le cadavre. On +cherche l'assassin. Ah! ah!</p> + +<p><i>1er septembre</i>.—On a arrêté deux rôdeurs. +Les preuves manquent.</p> + +<p><i>2 septembre</i>.—Les parents sont venus me +voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!</p> + +<p><i>6 octobre</i>.—On n'a rien découvert. +Quelque vagabond errant aura fait le coup. +Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me +semble que je serais tranquille à présent!</p> + +<p><i>10 octobre</i>.—L'envie de tuer me court +dans les moelles. Cela est comparable aux +rages d'amour qui vous torturent à vingt +ans.</p> + +<p><i>20 octobre</i>.—Encore un. J'allais le long du +fleuve, après déjeuner. Et j'aperçus, sous un +saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une +bêche semblait, tout exprès, plantée dans un +champ de pommes de terre voisin.</p> + +<p>Je la pris, je revins; je la levai comme une +massue et, d'un seul coup, par le tranchant, +je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné, +celui-là! Du sang rose, plein de cervelle! +Cela coulait dans l'eau, tout doucement. Et +je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait +vu! Ah! ah! j'aurais fait un excellent assassin.</p> + +<p><i>28 octobre</i>.—L'affaire du pêcheur soulève +un grand bruit. On accuse du meurtre son +neveu, qui pêchait avec lui.</p> + +<p><i>26 octobre</i>.—Le juge d'instruction affirme +que le neveu est coupable. Tout le monde le +croit par la ville. Ah! ah!</p> + +<p><i>27 octobre</i>.—Le neveu se défend bien +mal. Il était parti au village acheter du pain +et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a +tué son oncle pendant son absence! Qui le +croirait?</p> + +<p><i>28 octobre</i>.—Le neveu a failli avouer, +tant on lui fait perdre la tête! Ah! ah! La +justice!</p> + +<p><i>15 novembre</i>.—On a des preuves accablantes +contre le neveu, qui devait hériter de +son oncle. Je présiderai les assises.</p> + +<p><i>25 janvier</i>.—A mort! à mort! à mort! Je +l'ai fait condamner à mort! Ah! ah! L'avocat +général a parlé comme un ange! Ah! ah! +Encore un. J'irai le voir exécuter!</p> + +<p><i>10 mars</i>.—C'est fini. On l'a guillotiné ce +matin. Il est très bien mort! très bien! Cela +m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir +trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli +comme un flot, comme un flot! Oh! si j'avais +pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle +ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir +cela dans mes cheveux et sur mon visage, et +de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si +on savait!</p> + +<p>Maintenant j'attendrai, je puis attendre. +Il faudrait si peu de chose pour me laisser +surprendre.</p> + +<p>Le manuscrit contenait encore beaucoup de +pages, mais sans relater aucun crime nouveau.</p> + +<p>Les médecins aliénistes à qui on l'a confié, +affirment qu'il existe dans le monde beaucoup +de fous ignorés, aussi adroits et aussi +redoutables que ce monstrueux dément.</p> + +<br><br> +<a name="c9"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>TRIBUNAUX RUSTIQUES</h3> +<br><br> + + + +<p>La salle de la justice de paix de Gorgeville +est pleine de paysans, qui attendent, immobiles +le long des murs, l'ouverture de la +séance.</p> + +<p>Il y en a des grands et des petits, des gros +rouges et des maigres qui ont l'air taillés dans +une souche de pommiers. Ils ont posé par +terre leurs paniers et ils restent tranquilles, +silencieux, préoccupés par leur affaire. Ils +ont apporté avec eux des odeurs d'étable et +de sueur, de lait, aigre et de fumier. Des +mouches bourdonnent sons le plafond blanc. +On entend, par la porte ouverte, chanter les +coqs.</p> + +<p>Sur une sorte d'estrade s'étend une longue +table couverte d'un tapis vert. Un vieux +homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche. +Un gendarme, raide sur sa chaise, regarde +en l'air à l'extrémité droite. Et sur la muraille +nue, un grand Christ de bois, tordu dans +une pose douloureuse, semble offrir encore +sa souffrance éternelle pour la cause de ces +brutes aux senteurs de bêtes.</p> + +<p>M. le juge de paix entre enfin. Il est +ventru, coloré, et il secoue, dans son pas +rapide de gros homme pressé, sa grande robe +noire de magistrat; il s'assied, pose sa toque +sur la table et regarde l'assistance avec un +air de profond mépris.</p> + +<p>C'est un lettré de province et un bel esprit +d'arrondissement, un de ceux qui traduisent +Horace, goûtent les petits vers de Voltaire +et savent par coeur Vert-Vert ainsi que les +poésies grivoises de Parny.</p> + +<p>Il prononce:</p> + +<p>—Allons, Monsieur Potel, appelez les +affaires.</p> + +<p>Puis souriant, il murmure:</p> + +<p><i> Quidquid tentabam dicere versus erat.</i></p> + + +<p>Le greffier alors, levant son front chauve, +bredouille d'une voix inintelligible: «Madame +Victoire Bascule contre Isidore Paturon».</p> + +<p>Une énorme femme s'avance, une dame de +campagne, une dame de chef-lieu de canton, +avec un chapeau à rubans, une chaîne de +montre en feston sur le ventre, des bagues +aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes +comme des chandelles allumées.</p> + +<p>Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil +de connaissance où perce une raillerie, et dit:</p> + +<p>—Madame Bascule, articulez vos griefs.</p> + +<p>La partie adverse se tient de l'autre côté. +Elle est représentée par trois personnes. Au +milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, +joufflu comme une pomme et rouge comme +un coquelicot. A sa droite, sa femme toute +jeune, maigre, petite, pareille à une poule +cayenne, avec une tête mince et plate que +coiffe, comme une crête, un bonnet rose. +Elle a un oeil rond, étonné et colère, qui +regarde de côté comme celui des volailles. +A la gauche du garçon se tient son père, +vieux homme courbé, dont le corps tordu +disparaît dans sa blouse empesée, comme +sous une cloche.</p> + +<p>Mme Bascule s'explique:</p> + +<p>—Monsieur le juge de paix, voici quinze +ans que j'ai recueilli ce garçon. Je l'ai élevé +et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour +lui, j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, +il m'avait juré de ne pas me quitter, il m'en +a même fait un acte, moyennant lequel je lui +ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin +, qui vaut dans les six mille. Or, voilà +qu'une petite chose, une petite rien du tout, +une petite morveuse....</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX.—Modérez-vous, madame +Bascule.</p> + +<p>MADAME BASCULE.—Une petite... une +petite... je m'entends, lui a tourné la tête, +lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... +et il s'en va l'épouser ce sot, ce grand bête, +et il lui porte mon bien en mariage, mon +bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! +mais non.... J'ai un papier, le voilà.... Qu'il +me rende mon bien, alors. Nous avons fait un +acte de notaire pour le bien et un acte de +papier privé pour l'amitié. L'un vaut l'autre. +Chacun son droit, est-ce pas vrai?</p> + +<p>Elle tend au juge de paix un papier timbré +grand ouvert.</p> + +<p>ISIDORE PATURON.—C'est pas vrai.</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX.—Taisez-vous. Vous parlerez +à votre tour. (Il lit.)</p> + +<p>«Je soussigné, Isidore Paturon, promets +par la présente à Mme Bascule, ma bienfaitrice, +de ne jamais la quitter de mon vivant, +et de la servir avec dévouement.</p> + +<p>Gorgeville, le 8 août 1883.»</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX.—Il y a une croix comme +signature; vous ne savez donc pas écrire?</p> + +<p>ISIDORE.—Non, J'sais point.</p> + +<p>LE JUGE.—C'est vous qui l'avez faite, cette +croix?</p> + +<p>ISIDORE.—Non, c'est point mé.</p> + +<p>LE JUGE.—Qu'est-ce qui l'a faite, alors?</p> + +<p>ISIDORE.—C'est elle.</p> + +<p>LE JUGE.—Vous êtes prêt à jurer que vous +n'avez pas fait cette croix?</p> + +<p>ISIDORE, avec précipitation.—Sur la tête d'mon +pé, d'ma mé, d'mon grand-pé, de ma grand'-mé, +et du bon Dieu qui m'entend, je jure que +c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour +appuyer son serment.)</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX, riant.—Quels ont donc été vos rapports avec Mme +Bascule, ici présente?</p> + +<p>ISIDORE.—A ma servi de traînée. (Rires dans +l'auditoire.)</p> + +<p>LE JUGE.—Modérez vos expressions. Vous +voulez dire que vos relations n'ont pas été +aussi pures qu'elle le prétend.</p> + +<p>LE PÈRE PATURON, prenant la parole.—Il n'avait +point quinze ans, point quinze ans, m'sieu +l'juge, quant a m'a débouché....</p> + +<p>LE JUGE.—Vous voulez dire débauché?</p> + +<p>LE PÈRE.—Je sais ti mé? I n'avait point +quinze ans. Y en avait déjà ben quatre qu'a +l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme +un poulet gras, à l'faire crever de nourriture, +sauf votre respect. Et pi, quand l'temps fut +v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé....</p> + +<p>LE JUGE.—Dépravé.... Et vous avez laissé +faire?...</p> + +<p>LE PÈRE.—Celle-là ou ben une autre, fallait +ben qu'ça arrive!...</p> + +<p>LE JUGE.—Alors de quoi vous plaignez-vous?</p> + +<p>LE PÈRE.—De rien! Oh! me plains de rien +mé, de rien, seulement qu'i n'en veut pu, li, +qu'il est ben libre. Jé demande protection à +la loi.</p> + +<p>Mme BASCULE.—Ces gens m'accablent de +mensonges, monsieur le juge. J'en ai fait un +homme.</p> + +<p>LE JUGE.—Parbleu.</p> + +<p>Mme BASCULE.—Et il me renie, il m'abandonne, +il me vole mon bien....</p> + +<p>—C'est pas vrai, M'sieu l'juge. +J'voulus la quitter, v'là cinq ans, vu qu'elle +avait grossi d'excès, et que ça m'allait point. +Ça me déplaisait, quoi? Je li dis donc que +j'vas partir? Alors v'là qu'a pleure comme +une gouttière et qu'a me promet son bien du +Bec-de-Mortin pour rester quéque z'années, +rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui» +pardi! Quéque vous auriez fait, vous?</p> + +<p>Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, +heure pour heure. J'étais quitte. Chacun son +dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette +jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)</p> + +<p>—Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge, +c'te meule, et dites-mé que ça valait bien ça?</p> + +<p>LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète:</p> + +<p>—Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule +s'affaisse sur le banc derrière elle, et se met à pleurer.)</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX, paternel.—Que voulez-vous; +chère dame, je n'y peux rien. Vous lui avez +donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte +parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui. +Il avait le droit incontestable de faire ce qu'il +a fait et de l'apporter en dot à sa femme. Je +n'ai pas à entrer dans les questions de... +de... délicatesse.... Je ne peux envisager +les faits qu'au point de vue de la loi. Je n'y +peux rien.</p> + +<p>LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.—J'pourrais +ti r'tourner cheuz nous?</p> + +<p>LE JUGE.—Parfaitement. (Ils s'en vont sous les +regards sympathiques des paysans, comme des gens dont +la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote sur son banc.)</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX, souriant.—Remettez-vous, +chère dame. Voyons, voyons, remettez-vous... +et... si j'ai un conseil à vous +donner, c'est de chercher un autre... un +autre élève....</p> + +<p>Mme BASCULE, à travers ses larmes.—Je n'en +trouverai pas... pas....</p> + +<p>LE JUGE.—Je regrette de ne pouvoir vous +en indiquer un. (Elle jette un regard désespéré vers +le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis elle se +lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, +cachant sa figure dans son mouchoir.)</p> + +<p>LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, +d'une voix goguenarde.—Calypso ne pouvait se +consoler du départ d'Ulysse. (Puis d'une voix +grave:)</p> + +<p>Appelez les affaires suivantes.</p> + +<p>LE GREFFIER bredouille.—Célestin Polyte +Lecacheur.—Prosper Magloire Dieulafait....</p> + + +<br><br> +<a name="c10"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>L'ÉPINGLE</h3> +<br><br> + + + + +<p>Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de +l'homme. C'était loin, bien loin d'ici, sur +une côte fertile et brûlante. Nous suivions, +depuis le matin, le rivage couvert de récoltes +et la mer bleue couverte de soleil. Des fleurs +poussaient tout près des vagues, des vagues +légères, si douces, endormantes. Il faisait +chaud; c'était une molle chaleur parfumée de +terre grasse, humide et féconde; on croyait +respirer des germes.</p> + +<p>On m'avait dit que, ce soir-là, je trouverais +l'hospitalité dans la maison du Français qui +habitait au bout d'un promontoire, dans un +bois d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais +encore. Il était arrivé un matin, dix ans plus +tôt; il avait acheté de la terre, planté des +vignes, semé des grains; il avait travaillé, +cet homme, avec passion, avec fureur. Puis +de mois en mois, d'année en année, agrandissant +son domaine, fécondant sans arrêt le +sol puissant et vierge, il avait ainsi amassé +une fortune par son labeur infatigable.</p> + +<p>Pourtant il travaillait toujours, disait-on. +Levé dès l'aurore, parcourant ses champs +jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il +semblait harcelé par une idée fixe, torturé +par l'insatiable désir de l'argent, que rien +n'endort, que rien n'apaise.</p> + +<p>Maintenant, il semblait très riche.</p> + +<p>Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. +Elle se dressait en effet au bout d'un +cap au milieu des orangers. C'était une large +maison carrée toute simple et dominant la +mer.</p> + +<p>Comme j'approchais, un homme à grande +barbe parut sur la porte. L'ayant salué, je lui +demandai un asile pour la nuit. Il me tendit +la main en souriant.</p> + +<p>—Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous.</p> + +<p>Il me conduisit dans une chambre, mit à +mes ordres un serviteur, avec une aisance +parfaite et une bonne grâce familière d'homme +du monde; puis il me quitta en disant:</p> + +<p>—Nous dînerons lorsque vous voudrez +bien descendre.</p> + +<p>Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur +une terrasse en face de la mer. Je lui parlai +d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! +Il souriait, répondant avec distraction:</p> + +<p>—Oui, cette terre est belle. Mais aucune +terre ne plaît loin de celle qu'on aime.</p> + +<p>—Vous regrettez la France?</p> + +<p>—Je regrette Paris.</p> + +<p>—Pourquoi n'y retournez-vous pas?</p> + +<p>—Oh! j'y reviendrai.</p> + +<p>Et, tout doucement, nous nous mîmes à +parler du monde français, des boulevards et +des choses de Paris. Il m'interrogeait en +homme qui a connu cela, me citait des noms, +tous les noms familiers sur le trottoir du +Vaudeville.</p> + +<p>—Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?</p> + +<p>—Toujours les mêmes, sauf les morts.</p> + +<p>Je le regardais avec attention, poursuivi +par un vague souvenir. Certes, j'avais vu +cette tête-là quelque part! Mais où? mais +quand? Il semblait fatigué, bien que vigoureux, +triste, bien que résolu. Sa grande barbe +blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il +la prenait près du menton et, la serrant dans +sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au +bout. Un peu chauve, il avait des sourcils +épais et une forte moustache qui se mêlait +aux poils des joues.</p> + +<p>Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la +mer, jetant sur la côte un brouillard de feu. +Les orangers en fleur exhalaient dans l'air +du soir leur arôme violent et délicieux. Lui +ne voyait rien que moi, et, le regard fixe, il +semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir +au fond de mon âme l'image lointaine, +aimée et connue du large trottoir ombragé, +qui va de la Madeleine à la rue Drouet.</p> + +<p>—Connaissez-vous Boutrelle?</p> + +<p>—Oui, certes.</p> + +<p>—Est-il bien changé?</p> + +<p>—Oui, tout blanc.</p> + +<p>—Et La Ridamie?</p> + +<p>—Toujours le même.</p> + +<p>—Et les femmes? Parlez-moi des femmes. +Voyons. Connaissez-vous Suzanne Verner?</p> + +<p>—Oui, très forte, finie.</p> + +<p>—Ah! Et Sophie Astier?</p> + +<p>—Morte.</p> + +<p>—Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....</p> + +<p>Mais il se tut brusquement. Puis, la voix +changée, la figure pâlie soudain, il reprit:</p> + +<p>—Non, il vaut mieux que je ne parle plus +de cela, ça me ravage.</p> + +<p>Puis, comme pour changer la marche de +son esprit, il se leva.</p> + +<p>—Voulez-vous rentrer?</p> + +<p>—Je veux bien.</p> + +<p>Et il me précéda dans sa maison.</p> + +<p>Les pièces du bas étaient énormes, nues, +tristes, semblaient abandonnées. Des assiettes +et des verres traînaient sur des tables, laissés +là par les serviteurs à peau basanée qui +rôdaient sans cesse dans cette vaste demeure. +Deux fusils pendaient à deux clous sur le +mur; et, dans les encoignures, on voyait des +bêches, des lignes de pêche, des feuilles de +palmier séchées, des objets de toute espèce +posés au hasard des rentrées et qui se trouvaient +à portée de la main pour le hasard des +sorties et des besognes.</p> + +<p>Mon hôte sourit:</p> + +<p>—C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un +exilé, dit-il, mais ma chambre est plus propre. +Allons-y.</p> + +<p>Je crus, en y entrant, pénétrer dans le +magasin d'un brocanteur, tant elle était remplie +de choses, de ces choses disparates, +bizarres et variées qu'on sent être des souvenirs. +Sur les murs deux jolis dessins de +peintres connus, des étoffes, des armes, épées +et pistolets, puis, juste au milieu du panneau +principal, un carré de satin blanc encadré +d'or.</p> + +<p>Surpris, je m'approchai pour voir, et +j'aperçus une épingle à cheveux piquée au +centre de l'étoffe brillante.</p> + +<p>Mon hôte posa sa main sur mon épaule:</p> + +<p>—Voilà, dit-il en souriant, la seule chose +que je regarde ici, et la seule que je voie +depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: +«Ce sabre est le plus beau jour de ma vie», +moi, je puis dire: «Cette épingle est toute +ma vie.»</p> + +<p>Je cherchais une phrase banale; je finis par +prononcer:</p> + +<p>—Vous avez souffert par une femme?</p> + +<p>Il reprit brusquement:</p> + +<p>—Dites que je souffre comme un misérable... +Mais venez sur mon balcon. Un nom +m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que +je n'ai point osé prononcer, car si vous +m'aviez répondu «morte», comme vous +avez fait pour Sophie Astier, je me serais +brûlé la cervelle, aujourd'hui même.</p> + +<p>Nous étions sortis sur le large balcon d'où +l'on voyait deux golfes, l'un à droite, et +l'autre à gauche, enfermés par de hautes +montagnes grises. C'était l'heure crépusculaire +où le soleil disparu n'éclaire plus la +terre que par les reflets du ciel.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?</p> + +<p>Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une +angoisse frémissante.</p> + +<p>Je souris:—Parbleu... et plus jolie que +jamais.</p> + +<p>—Vous la connaissez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Il hésitait:—Tout à fait...?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Il me prit la main:—Parlez-moi d'elle.</p> + +<p>—Mais je n'ai rien à en dire; c'est une +des femmes, ou plutôt une des filles les plus +charmantes et les plus cotées de Paris. Elle +mène une existence agréable et princière, +voilà tout.</p> + +<p>Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût +dit: «Je vais mourir.» Puis, brusquement:</p> + +<p>—Ah! pendant trois ans ce fut une existence +effroyable et délicieuse que la nôtre. J'ai failli +la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de me +crever les yeux avec cette épingle que vous +venez de voir. Tenez, regardez ce petit point +blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions! +Comment pourrais-je expliquer cette +passion-là? Vous ne la comprendriez point.</p> + +<p>Il doit exister un amour simple, fait du +double élan de deux coeurs et de deux âmes; +mais il existe assurément un amour atroce, +cruellement torturant, fait de l'invincible enlacement +de deux êtres disparates qui se +détestent en s'adorant.</p> + +<p>Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais +quatre millions qu'elle a mangés de +son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués +avec un sourire doux qui semblait tomber +de ses yeux sur ses lèvres.</p> + +<p>Vous la connaissez? Elle a en elle quelque +chose d'irrésistible! Quoi? Je ne sais pas. +Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre +comme une vrille et reste en vous comme le +crochet d'une flèche? C'est plutôt ce sourire +doux, indifférent et séduisant, qui reste sur +sa face à la façon d'un masque. Sa grâce +lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle +comme un parfum, de sa taille longue, à +peine balancée quand elle passe, car elle +semble glisser plutôt que marcher, de sa voix +un peu traînante, jolie, et qui semble être la +musique de son sourire, de son geste aussi, +de son geste toujours modéré, toujours juste +et qui grise l'oeil tant il est harmonieux. +Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la +terre! Comme j'ai souffert! Car elle me trompait +avec tout le monde! Pourquoi? Pour +rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, +quand je la traitais de fille et de gueuse, elle +avouait tranquillement: «Est-ce que nous +sommes mariés?» disait-elle.</p> + +<p>Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à +elle que j'ai fini par la comprendre: cette +fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est +Manon qui ne pourrait pas aimer sans tromper, +Manon pour qui l'amour, le plaisir et +l'argent ne font qu'un. +Il se tut. Puis, après quelques minutes: +—Quand j'eus mangé mon dernier sou pour +elle, elle m'a dit simplement: «Vous comprenez, +mon cher, que je ne peux pas vivre +de l'air et du temps. Je vous aime beaucoup, +je vous aime plus que personne, mais +il faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.»</p> + +<p>—Et si je vous disais, pourtant, quelle vie +atroce j'ai menée à côté d'elle! Quand je la +regardais, j'avais autant envie de la tuer que +de l'embrasser. Quand je la regardais... je +sentais un besoin furieux d'ouvrir les bras, +de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en +elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide +et d'insaisissable qui me faisait l'exécrer; +et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais +tant. En elle, le Féminin, l'odieux et +affolant Féminin était plus puissant qu'en +aucune autre femme. Elle en était chargée, +surchargée comme d'un fluide grisant et +vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne +l'a jamais été.</p> + +<p>—Et tenez, quand je sortais avec elle, elle +posait son oeil sur tous les hommes d'une +telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun, +d'un seul regard. Cela m'exaspérait et +m'attachait à elle davantage, cependant. Cette +créature, rien qu'en passant dans la rue, +appartenait à tout le monde, malgré moi, +malgré elle, par le fait de sa nature même, +bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. +Comprenez-vous?</p> + +<p>Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, +il me semblait qu'on la possédait sous +mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, +en effet, la possédaient.</p> + +<p>Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je +l'aime plus que jamais!</p> + +<p>La nuit s'était répandue sur la terre. Un +parfum puissant d'orangers flottait dans l'air.</p> + +<p>Je lui dis:</p> + +<p>—La reverrez-vous?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en +terre qu'en argent, sept à huit cent mille +francs. Quand le million sera complet, je +vendrai tout et je partirai. J'en ai pour un an +avec elle—une bonne année entière.—Et +puis adieu, ma vie sera close.</p> + +<p>Je demandai:—Mais ensuite?</p> + +<p>—Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je +lui demanderai peut-être de me prendre +comme valet de chambre.</p> + + +<br><br> +<a name="c11"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>LES BÉCASSES</h3> +<br><br> + + + +<p>Ma chère amie, vous me demandez pourquoi +je ne rentre pas à Paris; vous vous +étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison +que je vais vous donner va, sans doute, +vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre +à Paris au moment du passage des bécasses?</p> + +<p>Certes, je comprends et j'aime assez cette +vie de la ville, qui va de la chambre au trottoir; +mais je préfère la vie libre, la rude vie +d'automne du chasseur. +A Paris, il me semble que je ne suis jamais +dehors; car les rues ne sont, en somme, que +de grands appartements communs, et sans +plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les +pieds sur des pavés de bois ou de pierre, le +regard borné partout par des bâtiments, sans +aucun horizon de verdure, de plaines ou de +bois? Dès milliers de voisins vous coudoient, +vous poussent, vous saluent et vous parlent; +et le fait de recevoir de l'eau sur un parapluie +quand il pleut ne suffit pas à me donner l'impression, +la sensation de l'espace.</p> + +<p>Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement +la différence du dedans et du dehors... +Mais ce n'est pas de cela que je veux vous +parler...</p> + +<p>Donc les bécasses passent.</p> + +<p>Il faut vous dire que j'habite une grande +maison normande, dans une vallée, auprès +d'une petite rivière, et que je chasse presque +tous les jours.</p> + +<p>Les autres jours, je lis; je lis même des +choses que les hommes de Paris n'ont pas le +temps de connaître, des choses très sérieuses, +très profondes, très curieuses, écrites par un +brave savant de génie, un étranger qui a passé +toute sa vie à étudier la même question et a +observé les mêmes faits relatifs à l'influence +du fonctionnement de nos organes sur notre +intelligence.</p> + +<p>Mais je veux vous parler des bécasses. Donc +mes deux amis, les frères d'Orgemol et moi, +nous restons ici pendant la saison de chasse, +en attendant les premiers froids. Puis, dès +qu'il gèle, nous partons pour leur ferme de +Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là +un petit bois délicieux, un petit bois divin, +où viennent loger toutes les bécasses qui passent.</p> + +<p>Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux +géants, ces deux Normands des premiers +temps, ces deux mâles de la vieille et puissante +race de conquérants qui envahit la +France, prit et garda l'Angleterre, s'établit +sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des +villes partout, passa comme un flot sur la +Sicile en y créant un art admirable, battit tous +les rois, pilla les plus fières cités, roula les +papes dans leurs ruses de prêtres et les joua, +plus madrés que ces pontifes italiens, et surtout +laissa des enfants dans tous les lits de la +terre. Les d'Orgemol sont deux Normands +timbrés au meilleur titre, ils ont tout des +Normands, la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux +blonds et les yeux couleur de la mer.</p> + +<p>Quand nous sommes ensemble, nous parlons +patois, nous vivons, pensons, agissons +en Normands, nous devenons des Normands +terriens plus paysans que nos fermiers.</p> + +<p>Or, depuis quinze jours, nous attendions +les bécasses.</p> + +<p>Chaque matin l'aîné, Simon, me disait: +«Hé, v'là l'vent qui passe à l'est, y va geler. +Dans deux jours, elles viendront.»</p> + +<p>Le cadet Gaspard, plus précis, attendait +que la gelée fût venue pour l'annoncer.</p> + +<p>Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre +dès l'aurore en criant:</p> + +<p>—Ça y est, la terre est toute blanche. Deux +jours comme ça et nous allons à Connelot.</p> + +<p>Deux jours plus tard, en effet, nous partions +pour Connelot. Certes, vous auriez ri +en nous voyant. Nous nous déplaçons dans +une étrange voiture de chasse que mon père +fit construire autrefois. Construire est le seul +mot que je puisse employer en parlant de ce +monument voyageur, ou plutôt de ce tremblement +de terre roulant. Il y a de tout là dedans: +caisses pour les provisions, caisses +pour les armes, caisses pour les malles, caisses +à claire-voie pour les chiens. Tout y est +à l'abri, excepté les hommes, perchés sur des +banquettes à balustrades, hautes comme un +troisième étage et portées par quatre roues +gigantesques. On parvient là-dessus comme +on peut, en se servant des pieds, des mains +et même des dents à l'occasion, car aucun +marchepied ne donne accès sur cet édifice.</p> + +<p>Donc, les deux d'Orgemol et moi nous +escaladons cette montagne, en des accoutrements +de Lapons. Nous sommes vêtus de +peaux de mouton, nous portons des bas de +laine énormes par-dessus nos pantalons, et +des guêtres par-dessus nos bas de laine; nous +avons des coiffures en fourrure noire et des +gants en fourrure blanche. Quand nous +sommes installés, Jean, mon domestique, nous +jette nos trois bassets, Pif, Paf et Moustache. +Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard +et Moustache à moi. On dirait trois petits +crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus, +avec des pattes torses, et tellement +velus qu'ils ont l'air de broussailles jaunes. +A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs +sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs +barbes. Jamais on ne les enferme dans les +chenils roulants de la voilure. Chacun de +nous garde le sien sous ses pieds pour avoir +chaud.</p> + +<p>Et nous voilà partis, secoués abominablement. +Il gelait, il gelait ferme. Nous étions +contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le +fermier, maître Picot, nous attendait devant +la porte. C'est aussi un gaillard, pas grand, +mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, +rusé comme un renard, toujours souriant, +toujours content et sachant faire argent +de tout.</p> + +<p>C'est grande fête pour lui, au moment des +bécasses.</p> + +<p>La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans +une cour à pommiers, entourée de quatre +rangs de hêtres qui bataillent toute l'année +contre le vent de mer.</p> + +<p>Nous entrons dans la cuisine où flambe un +beau feu en notre honneur.</p> + +<p>Notre table est mise tout contre la haute +cheminée où tourne et cuit, devant la flamme +claire, un gros poulet dont le jus coule dans +un plat de terre.</p> + +<p>La fermière alors nous salue, une grande +femme muette, très polie, tout occupée des +soins de la maison, la tête pleine d'affaires +et de chiffres, prix des grains, des volailles, +des moutons, des boeufs. C'est une femme +d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur +dans les environs.</p> + +<p>Au fond de la cuisine s'étend la grande +table où viendront s'asseoir tout à l'heure les +valets de tout ordre, charretiers, laboureurs, +goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces +gens mangeront en silence sous l'oeil actif de +la maîtresse, en nous regardant dîner avec +maître Picot, qui dira des blagues pour rire. +Puis, quand tout son personnel sera repu, +madame Picot prendra, seule, son repas rapide +et frugal sur un coin de table, en surveillant +la servante.</p> + +<p>Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son +monde.</p> + +<p>Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol +et moi, dans une chambre blanche, toute +nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement +nos trois lits, trois chaises et trois +cuvettes.</p> + +<p>Gaspard s'éveille toujours le premier, et +sonne une diane retentissante. En une demi-heure +tout le monde est prêt et on part avec +maître Picot qui chasse avec nous.</p> + +<p>Maître Picot me préfère à ses maîtres. +Pourquoi? sans doute parce que je ne suis +pas son maître. Donc nous voilà tous les +deux qui gagnons le bois par la droite, tandis +que les deux frères vont attaquer par la +gauche. Simon a la direction des chiens qu'il +traîne, tous les trois attachés au bout d'une +corde.</p> + +<p>Car nous ne chassons pas la bécasse, mais +le lapin. Nous sommes convaincus qu'il ne +faut pas chercher la bécasse, mais la trouver. +On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand +on veut spécialement en rencontrer, on ne +les pince jamais. C'est vraiment une chose +belle et curieuse que d'entendre dans l'air +frais du matin, la détonation brève du fusil, +puis la voix formidable de Gaspard emplir +l'horizon et hurler: «Bécasse.—Elle y est.» +Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une +bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe +avec excès lorsqu'on sort les pièces du carnier, +au déjeuner de midi.</p> + +<p>Donc nous voilà, maître Picot et moi, dans +le petit bois dont les feuilles tombent avec un +murmure doux et continu, un murmure sec, +un peu triste, elles sont mortes. Il fait froid, +un froid léger qui pique les yeux, le nez, et +les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse +blanche le bout des herbes et la terre brune +des labourés. Mais on a chaud tout le long +des membres, sous la grosse peau de mouton. +Le soleil est gai dans l'air bleu, il ne +chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon +chasser au bois par les frais matins d'hiver.</p> + +<p>Là-bas, un chien jette un aboiement aigu. +C'est Pif. Je connais sa voix frêle. Puis, plus +rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et +Paf à son tour donne de la gueule. Que fait +donc Moustache? Ah! le voilà qui piaule +comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé +un lapin. Attention, maître Picot!</p> + +<p>Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent +encore, puis reviennent; nous suivons leurs +allées imprévues, en courant dans les petits +chemins, l'esprit en éveil, le doigt sur la +gâchette du fusil.</p> + +<p>Ils remontent vers la plaine, nous remontons +aussi. Soudain, une tache grise, une +ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire.</p> + +<p>La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et +j'aperçois sur l'herbe une pincée de poil blanc +qui remue. Alors je hurle de toute ma force: +«Lapin, lapin.—Il y est!» Et je le montre +aux trois chiens, aux trois crocodiles velus +qui me félicitent en remuant la queue; puis +s'en vont en chercher un autre.</p> + +<p>Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se +remit à japper. Le fermier dit: «Ça pourrait +bien être un lièvre, allons au bord de la +plaine.»</p> + +<p>Mais au moment où je sortais du bois, +j'aperçus, debout, à dix pas de moi, enveloppé +dans son immense manteau jaunâtre, +coiffé d'un bonnet de laine, et tricotant toujours +un bas, comme font les bergers chez +nous, le pâtre de maître Picot, Gargan, le +muet. Je lui dis, selon l'usage: «Bonjour, +pasteur.» Et il leva la main pour me saluer, +bien qu'il n'eût pas entendu ma voix; mais il +avait vu le mouvement de mes lèvres.</p> + +<p>Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. +Depuis quinze ans je le voyais chaque +automne, debout au bord ou au milieu +d'un champ, le corps immobile, et ses mains +tricotant toujours. Son troupeau le suivait +comme une meute, semblait obéir à son oeil. +Maître Picot me serra le bras: +—Vous savez que le berger a tué sa femme. +Je fus stupéfait:—Gargan? Le sourd-muet?</p> + +<p>—Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. +Je vas vous conter ça.</p> + +<p>Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur +savait cueillir les mots sur la bouche de son +maître comme s'il les eût entendus. Il ne +comprenait que lui; mais, en face de lui, il +n'était plus sourd; et le maître, par contre, +devinait comme un sorcier toutes les intentions +de la pantomime du muet, tous les gestes +de ses doigts, les plis de ses joues et les reflets +de ses yeux.</p> + +<p>Voici cette simple histoire, sombre fait +divers, comme il s'en passe aux champs, quelquefois.</p> + +<p>Gargan était fils d'un marneux, d'un de +ces hommes qui descendent dans les marnières +pour extraire cette sorte de pierre +molle, blanche et fondante, qu'on sème sur +les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait +élevé à garder des vaches le long des fossés +des routes.</p> + +<p>Puis, recueilli par le père de Picot, il était +devenu berger de la ferme. C'était un excellent +berger, dévoué, probe, et qui savait +replacer les membres démis, bien que personne +ne lui eût jamais rien appris.</p> + +<p>Quand Picot prit la ferme à son tour, +Gargan avait trente ans et en paraissait quarante. +Il était haut, maigre et barbu, barbu +comme un patriarche.</p> + +<p>Or, vers cette époque, une bonne femme +du pays, très pauvre, la Martel, mourut, laissant +une fillette de quinze ans, qu'on appelait +la Goutte à cause de son amour immodéré +pour l'eau-de-vie.</p> + +<p>Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa +à de menues besognes, la nourrissant +sans la payer, en échange de son travail. Elle +couchait sous la grange, dans l'étable ou dans +l'écurie, sur la paille ou sur le fumier, quelque +part, n'importe où, car on ne donne pas +un lit à ces va-nu-pieds. Elle couchait donc +n'importe où, avec n'importe qui, peut-être +avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva +que, bientôt, elle s'adonna avec le sourd et +s'accoupla avec lui d'une façon continue. +Comment s'unirent ces deux misères? Comment +se comprirent-elles? Avait-il jamais +connu une femme avant cette rôdeuse de +granges, lui qui n'avait jamais causé avec +personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans +sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière, +au bord d'un chemin? On ne sait pas. +On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient +ensemble comme mari et femme.</p> + +<p>Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva +même cet accouplement naturel.</p> + +<p>Mais voilà que le curé apprit cette union +sans messe et se fâcha. Il fit des reproches à +madame Picot, inquiéta sa conscience, la +menaça de châtiments mystérieux. Que faire?</p> + + +<p>C'était bien simple. On allait les marier à l'église +et à la mairie. Ils n'avaient rien ni l'un ni +l'autre: lui, pas une culotte entière; elle, pas +un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait +à ce que la loi et la religion fussent satisfaites. +On les unit, en une heure, devant maire +et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.</p> + +<p>Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans +le pays (pardon pour ce vilain mot!) de faire +cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût +marié, personne ne songeait à coucher avec +la Goutte; et, maintenant, chacun voulait son +tour, histoire de rire. Tout le monde y passait +pour un petit verre, derrière le dos du mari. +L'aventure fit même tant de bruit aux environs +qu'il vint des messieurs de Goderville +pour voir ça.</p> + +<p>Moyennant un demi-litre, la Goutte leur +donnait le spectacle avec n'importe qui, dans +un fossé, derrière un mur, tandis qu'on +apercevait, en même temps, la silhouette immobile +de Gargan, tricotant un bas à cent pas +de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on +riait à s'en rendre malade dans tous les cafés +de la contrée; on ne parlait que de ça, le soir, +devant le feu; on s'abordait sur les routes en +se demandant: «As-tu payé la goutte à la +Goutte?» On savait ce que cela voulait dire.</p> + +<p>Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà +qu'un jour, le gars Poirot, de Sasseville, +appela d'un signe la femme à Gargan derrière +une meule en lui faisant voir une bouteille +pleine. Elle comprit et accourut en riant; or, +à peine étaient-ils occupés à leur besogne +criminelle que le pâtre tomba sur eux comme +s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit, à +cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis +que le muet, avec des cris de bête, serrait la +gorge de sa femme.</p> + +<p>Des gens accoururent qui travaillaient dans +la plaine. Il était trop tard; elle avait la langue +noire, les yeux sortis de la tête; du sang +lui coulait par le nez. Elle était morte.</p> + +<p>Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. +Comme il était muet, Picot lui servait d'interprète. +Les détails de l'affaire amusèrent +beaucoup l'auditoire. Mais le fermier n'avait +qu'une idée: c'était de faire acquitter son +pasteur, et il s'y prenait en matin.</p> + +<p>Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd +et celle de son mariage; puis, quand il en vint +au crime, il interrogea lui-même l'assassin.</p> + +<p>Toute l'assistance était silencieuse.</p> + +<p>Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu +qu'elle te trompait?» Et, en même temps, il +mimait sa question avec les yeux.</p> + +<p>L'autre fit «non» de la tête.</p> + +<p>—«T'étais couché dans la meule quand tu +l'as surpris?» Et il faisait le geste d'un homme +qui aperçoit une chose dégoûtante.</p> + +<p>L'autre fit «oui» de la tête.</p> + +<p>Alors, le fermier, imitant les signes du +maire qui marie, et du prêtre qui unit au nom +de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait +tué sa femme parce qu'elle était liée à lui devant +les hommes et devant le ciel.</p> + +<p>Le berger fit «oui» de la tête.</p> + +<p>Picot lui dit: «Allons, montre comment +c'est arrivé?»</p> + +<p>Alors, le sourd mima lui-même toute la +scène. Il montra qu'il dormait dans la meule; +qu'il s'était réveillé en sentant remuer la +paille, qu'il avait regardé tout doucement, et +qu'il avait vu la chose.</p> + +<p>Il s'était dressé, entre les deux gendarmes, +et, brusquement, il imita le mouvement obscène +du couple criminel enlacé devant lui.</p> + +<p>Un rire tumultueux s'éleva dans la salle, +puis s'arrêta net; car le berger, les yeux +hagards, remuant sa mâchoire et sa grande +barbe comme s'il eût mordu quelque chose, +les bras tendus, la tête en avant, répétait l'action +terrible du meurtrier qui étrangle un être.</p> + +<p>Et il hurlait affreusement, tellement affolé +de colère qu'il croyait la tenir encore et que +les gendarmes furent obligés de le saisir et de +l'asseoir de force pour le calmer.</p> + +<p>Un grand frisson d'angoisse courut dans +l'assistance. Alors maître Picot, posant la +main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement: +«Il a de l'honneur, cet homme-là.»</p> + +<p>Et le berger fut acquitté.</p> + +<p>Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais, +fort ému, la fin de cette aventure que je vous +ai racontée en termes bien grossiers, pour ne +rien changer au récit du fermier, quand un +coup de fusil éclata au milieu du bois; et la +vois formidable de Gaspard gronda dans le +vent comme un coup de canon.</p> + +<p>—Bécasse. Elle y est.</p> + +<p>Et voilà comment j'emploie mon temps à +guetter des bécasses qui passent tandis que +vous allez aussi voir passer au bois les premières +toilettes d'hiver.</p> + + +<br><br> +<a name="c12"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>EN WAGON</h3> +<br><br> + +<p>Le soleil allait disparaître derrière la grande +chaîne dont le puy de Dôme est le géant, et +l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde +vallée de Royat.</p> + +<p>Quelques personnes se promenaient dans +le parc, autour du kiosque de la musique. +D'autres demeuraient encore assises, par +groupes, malgré la fraîcheur du soir.</p> + +<p>Dans un de ces groupes on causait avec +animation, car il était question d'une grave +affaire qui tourmentait beaucoup mesdames +de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.</p> + +<p>Dans quelques jours allaient commencer les +vacances, et il s'agissait de faire venir leurs +fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains.</p> + +<p>Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre +elles-mêmes le voyage pour ramener +leurs descendants, et elles ne connaissaient +justement personne qu'elles pussent charger +de ce soin délicat. On touchait aux derniers +jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient, +sans trouver, un nom qui leur offrît +les garanties désirées.</p> + +<p>Leur embarras s'augmentait de ce qu'une +vilaine affaire de moeurs avait eu lieu quelques +jours auparavant dans un wagon. Et ces +dames demeuraient persuadées que toutes les +filles de la capitale passaient leur existence +dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare +de Lyon. Les échos de <i>Gil Blas</i>, d'ailleurs, au +dire M. de Bridoie, signalaient la présence à +Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de +toutes les horizontales connues et inconnues. +Pour y être, elles avaient dû y venir en wagon; +et elles s'en retournaient indubitablement +encore en wagon; elles devaient même s'en +retourner sans cesse pour revenir tous les +jours. C'était donc un va-et-vient continu +d'impures sur cette maudite ligne. Ces dames +se désolaient que l'accès des gares ne fût pas +interdit aux femmes suspectes.</p> + +<p>Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, +Gontran de Vaulacelles treize ans et Roland +de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient +pas, cependant, exposer leurs chers +enfants au contact de pareilles créatures. Que +pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, +que pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient +une journée entière, ou une nuit, dans un +compartiment qui enfermerait, peut-être, une +ou deux de ces drôlesses avec un ou deux de +leurs compagnons?</p> + +<p>La situation semblait sans issue, quand +madame de Martinsec vint à passer. Elle s'arrêta +pour dire bonjour à ses amies qui lui +racontèrent leurs angoisses.</p> + +<p>—Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je +vais vous prêter l'abbé. Je peux très bien m'en +passer pendant quarante-huit heures. L'éducation +de Rodolphe ne sera pas compromise +pour si peu. Il ira chercher vos enfants et vous +les ramènera.</p> + +<p>Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un +jeune prêtre, fort instruit, précepteur de Rodolphe +de Martinsec, irait à Paris, la semaine +suivante, chercher les trois jeunes gens.</p> + +<p>L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait +à la gare de Lyon le dimanche matin +pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide +de huit heures, le nouveau rapide-direct organisé +depuis quelques jours seulement, sur la +réclamation générale de tous les baigneurs +de l'Auvergne.</p> + +<p>Il se promenait sur le quai de départ, suivi de +ses collégiens, comme une poule de ses poussins, +et il cherchait un compartiment vide ou +occupé par des gens d'aspect respectable, car +il avait l'esprit hanté par toutes les recommandations +minutieuses que lui avaient faites +mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de +Bridoie.</p> + +<p>Or il aperçut tout à coup devant une portière +un vieux monsieur et une vieille dame +à cheveux blancs qui causaient avec une autre +dame installée dans l'intérieur du wagon. Le +vieux monsieur était officier de la Légion +d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le +plus comme il faut. «Voici mon affaire,» +pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et +les suivit.</p> + +<p>La vieille dame disait:</p> + +<p>—Surtout soigne-toi bien, mon enfant.</p> + +<p>La jeune répondit:</p> + +<p>—Oh! oui, maman, ne crains rien.</p> + +<p>—Appelle le médecin aussitôt que tu te +sentiras souffrante.</p> + +<p>—Oui, oui, maman.</p> + +<p>—Allons, adieu, ma fille.</p> + +<p>—Adieu, maman.</p> + +<p>Il y eut une longue embrassade, puis un +employé ferma les portières et le train se mit +en route.</p> + +<p>Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait +de son adresse, et il se mit à causer avec les +jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait +été convenu, le jour de son départ, que madame +de Martinsec l'autoriserait à donner des répétitions +pendant toutes les vacances à ces trois +garçons, et il voulait sonder un peu l'intelligence +et le caractère de ses nouveaux élèves.</p> + +<p>Roger de Sarcagnes, le plus grand, était +un de ces hauts collégiens poussés trop vite, +maigres et pâles, et dont les articulations ne +semblent pas tout à fait soudées. Il parlait +lentement, d'une façon naïve.</p> + +<p>Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait +tout petit, trapu, et il était malin, +sournois, mauvais et drôle. Il se moquait +toujours de tout le monde, avait des mots de +grande personne, des répliques à double sens +qui inquiétaient ses parents.</p> + +<p>Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne +paraissait montrer aucune aptitude pour rien: +C'était une bonne petite bête qui ressemblerait +à son papa.</p> + +<p>L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient +sous ses ordres pendant ces deux mois d'été: +et il leur fit un sermon bien senti sur leurs +devoirs envers lui, sur la façon dont il entendait +les gouverner, sur la méthode qu'il emploierait +envers eux.</p> + +<p>C'était un abbé d'âme droite et simple, un +peu phraseur et plein de systèmes.</p> + +<p>Son discours fut interrompu par un profond +soupir que poussa leur voisine. Il tourna la +tête vers elle. Elle demeurait assise dans +son coin, les yeux fixes, les joues un peu +pâles. L'abbé revint à ses disciples.</p> + +<p>Le train roulait à toute vitesse, traversait +des plaines, des bois, passait sous des ponts +et sur des ponts, secouait de sa trépidation +frémissante le chapelet de voyageurs enfermés +dans les wagons.</p> + +<p>Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait +l'abbé Lecuir sur Royat, sur les amusements +du pays. Y avait-il une rivière? +Pouvait-on pêcher? Aurait-il un cheval, comme +l'autre année? etc.</p> + +<p>La jeune femme, tout à coup, jeta une +sorte de cri, un «ah!» de souffrance vite +réprimé.</p> + +<p>Le prêtre, inquiet, lui demanda:</p> + +<p>—Vous sentez-vous indisposée, madame?</p> + +<p>—Elle répondit:—Non, non, monsieur +l'abbé, ce n'est rien, une légère douleur, ce +n'est rien. Je suis un peu malade depuis +quelque temps, et le mouvement du train me +fatigue. Sa figure était devenue livide, en effet.</p> + +<p>Il insista:—Si je puis quelque chose +pour vous, madame?...</p> + +<p>—Oh! non,—rien du tout,—monsieur +l'abbé. Je vous remercie.</p> + +<p>Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves, +les préparant à son enseignement et à sa +direction.</p> + +<p>Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait +de temps en temps, puis repartait. La jeune +femme, maintenant, paraissait dormir et elle +ne bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien +que le jour fût plus qu'à moitié écoulé, elle +n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait:</p> + +<p>«Cette personne doit être bien souffrante.</p> + +<p>Il ne restait plus que deux heures de route +pour atteindre Clermont-Ferrand, quand la +voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle +s'était laissée presque tomber de sa banquette +et, appuyée sur les mains, les yeux hagards, +les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon +Dieu! oh! mon Dieu!»</p> + +<p>L'abbé s'élança:</p> + +<p>—Madame... madame... madame, qu'avez-vous?</p> + +<p>Elle balbutia:—Je... je... crois que... que... +que je vais accoucher. Et elle commença +aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle +poussait une longue clameur affolée qui semblait +déchirer sa gorge au passage, une clameur +aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre +disait l'angoisse de son âme et la torture de +son corps.</p> + +<p>Le pauvre prêtre éperdu, debout devant +elle, ne savait que faire, que dire, que tenter, +et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais... +Mon Dieu, si je savais!» Il était rouge +jusqu'au blanc des yeux; et ses trois élèves +regardaient avec stupeur cette femme étendue +qui criait.</p> + +<p>Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras +sur sa tête, et son flanc eut une secousse +étrange, une convulsion qui la parcourut.</p> + +<p>L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir +devant lui privée de secours et de soins, par +sa faute. Alors il dit d'une vois résolue: +—Je vais vous aider, madame. Je ne sais +pas... mais je vous aiderai comme je pourrai. +Je dois mon assistance à toute créature qui +souffre.</p> + +<p>Puis, s'étant retourné vers les trois gamins, +il cria:</p> + +<p>—Vous—vous allez passer vos têtes +à la portière; et si un de vous se retourne, il +me copiera mille vers de Virgile.</p> + +<p>Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça +les trois têtes, ramena contre le cou les rideaux +bleus, et il répéta:</p> + +<p>—Si vous faites seulement un mouvement, +vous serez privés d'excursions pendant +toutes les vacances. Et n'oubliez point que +je ne pardonne jamais, moi.</p> + +<p>Et il revint vers la jeune femme, en relevant +les manches de sa soutane.</p> + +<p>Elle gémissait toujours, et, par moments, +hurlait. L'abbé, la face cramoisie, l'assistait, +l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il +levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient +des regards furtifs, vite détournés, vers +la mystérieuse besogne accomplie par leur +nouveau précepteur.</p> + +<p>—Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez +vingt fois le verbe «désobéir»!—criait-il.</p> + +<p>—Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois.</p> + +<p>Soudain la jeune femme cessa sa plainte +persistante, et presque aussitôt un cri bizarre +et léger qui ressemblait à un aboiement et à +un miaulement fit retourner, d'un seul élan, +les trois collégiens persuadés qu'ils venaient +d'entendre un chien nouveau né.</p> + +<p>L'abbé tenait dans ses mains un petit +enfant tout nu. Il le regardait avec des yeux +effarés; il semblait content et désolé, prêt à +rire et prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant +sa figure exprimait de choses par le jeu rapide +des yeux, des lèvres et des joues.</p> + +<p>Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses +élèves une grande nouvelle:</p> + +<p>—C'est un garçon.</p> + +<p>Puis aussitôt il reprit:</p> + +<p>—Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la +bouteille d'eau qui est dans le +filet.—Bien.—Débouchez-la.—Très bien.—Versez-m'en +quelques gouttes dans la main, seulement +quelques gouttes.—Parfait.</p> + +<p>Et il répandit cette eau sur le front nu du +petit être qu'il portait, en prononçant:</p> + +<p>«Je te baptise, au nom du Père, du Fils +et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.»</p> + +<p>Le train entrait en gare de Clermont. La +figure de madame de Bridoie apparut à la +portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta +la frêle bête humaine qu'il venait de +cueillir, en murmurant: «C'est madame qui +vient d'avoir un petit accident en route.»</p> + +<p>Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans +un égout; et, les cheveux mouillés de sueur, +le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait: +«Ils n'ont rien vu—rien du tout,—j'en +réponds.—Ils regardaient tous trois par la +portière.—J'en réponds,—ils n'ont rien vu.»</p> + +<p>Et il descendit du compartiment avec +quatre garçons au lieu de trois qu'il était allé +chercher, tandis que mesdames de Bridoie, +de Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient +des regards éperdus, sans trouver un +seul mot à dire.</p> + +<p>Le soir, les trois familles dînaient ensemble +pour fêter l'arrivée des collégiens. Mais on +ne parlait guère; les pères, les mères et les +enfants eux-mêmes semblaient préoccupés.</p> + +<p>Tout à coup, le plus jeune, Roland de +Bridoie, demanda:</p> + +<p>—Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé, +ce petit garçon?</p> + +<p>La mère ne répondit pas directement.</p> + +<p>—Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles +avec tes questions.</p> + +<p>Il se tut quelques minutes, puis reprit:</p> + +<p>—Il n'y avait personne que cette dame qui +avait mal au ventre. C'est donc que l'abbé est +prestidigitateur, comme Robert Houdin qui +fait venir un bocal de poissons sous un tapis.</p> + +<p>—Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui +l'a envoyé.</p> + +<p>—Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je +n'ai rien vu, moi. Est-il entré par la portière, +dis?</p> + +<p>Madame de Bridoie, impatientée, répliqua: +—Voyons, c'est fini, tais-toi. Il est venu sous +un chou comme tous les petits enfants. Tu le +sais bien.</p> + +<p>—Mais il n'y avait pas de chou dans le +wagon?</p> + +<p>Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait +avec un air sournois, sourit et dit:</p> + +<p>—Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que +monsieur l'abbé qui l'a vu.</p> + + +<br><br> +<a name="c13"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>ÇA IRA</h3> +<br><br> + + + + +<p>J'étais descendu à Barviller uniquement +parce que j'avais lu dans un guide (je ne +sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens, +un Téniers, un Ribera.</p> + +<p>Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai +à l'hôtel de l'Europe, que le guide affirme +excellent, et je repartirai le lendemain.</p> + +<p>Le musée était fermé: on ne l'ouvre que +sur la demande des voyageurs; il fut donc +ouvert à ma requête, et je pus contempler +quelques croûtes attribuées par un conservateur +fantaisiste aux premiers maîtres de la +peinture.</p> + +<p>Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant +absolument rien à faire, dans une longue rue +de petite ville inconnue, bâtie au milieu de +plaines interminables, je parcourus cette +<i>artère</i>, j'examinai quelques pauvres magasins; +puis, comme il était quatre heures, je +fus saisi par un de ces découragements qui +rendent fous les plus énergiques.</p> + +<p>Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais +payé cinq cents francs l'idée d'une distraction +quelconque! Me trouvant à sec d'inventions, +je me décidai, tout simplement, à fumer un +bon cigare et je cherchai le bureau de tabac. +Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge, +j'entrai. La marchande me tendit plusieurs +boites au choix; ayant regardé les cigares, +que je jugeai détestables, je considérai, par +hasard, la patronne.</p> + +<p>C'était une femme de quarante-cinq ans +environ, forte et grisonnante. Elle avait une +figure grasse, respectable, en qui il me sembla +trouver quelque chose de familier. Pourtant +je ne connaissais point cette dame? Non, +je ne la connaissais pas assurément? Mais ne +se pouvait-il faire que je l'eusse rencontrée? +Oui, c'était possible! Ce visage-là devait être +une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance +perdue de vue, et changée, engraissée +énormément sans doute?</p> + +<p>Je murmurai:</p> + +<p>—Excusez-moi, madame, de vous examiner +ainsi, mais il me semble que je vous +connais depuis longtemps.</p> + +<p>Elle répondit en rougissant:</p> + +<p>—C'est drôle... Moi aussi.</p> + +<p>Je poussai un cri:—Ah! Ça ira!</p> + +<p>Elle leva ses deux mains avec un désespoir +comique, épouvantée de ce mot et balbutiant:</p> + +<p>—Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis +soudain elle s'écria à son tour:—Tiens, +c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec +frayeur si on ne l'avait point écoutée. Mais +nous étions seuls, bien seuls!</p> + +<p>«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître +«<i>Ça ira</i>», la pauvre <i>Ça ira</i>, la maigre +<i>Ça ira</i>, la désolée <i>Ça ira</i>, dans cette tranquille +et grasse fonctionnaire du gouvernement?</p> + +<p><i>Ça ira</i>! Que de souvenirs s'éveillèrent +brusquement en moi: Bougival, La Grenouillère, +Chatou, le restaurant Fournaise, les +longues journées en yole au bord des berges, +dix ans de ma vie passés dans ce coin de pays, +sur ce délicieux bout de rivière.</p> + +<p>Nous étions alors une bande d'une douzaine, +habitant la maison Galopois, à Chatou, +et vivant là d'une drôle de façon, toujours à +moitié nus et à moitié gris. Les moeurs des +canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces +messieurs portent des monocles.</p> + +<p>Or notre bande possédait une vingtaine de +canotières, régulières et irrégulières. Dans +certains dimanches, nous en avions quatre; +dans certains autres, nous les avions toutes. +Quelques-unes étaient là, pour ainsi dire, à +demeure, les autres venaient quand elles +n'avaient rien de mieux à faire. Cinq ou six +vivaient sur le commun, sur les hommes sans +femmes, et, parmi celles-là, <i>Ça ira</i>. +C'était une pauvre fille maigre et qui boitait. +Cela lui donnait des allures de sauterelle. +Elle était timide, gauche, maladroite en tout +ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait avec +crainte, au plus humble, au plus inaperçu, +au moins riche de nous, qui la gardait un +jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment +s'était-elle trouvée parmi nous, personne +ne le savait plus. L'avait-on rencontrée, +un soir de pochardise, au bal des Canotiers et +emmenée dans une de ces rafles de femmes +que nous faisions souvent? L'avions-nous +invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise +à une petite table, dans un coin. Aucun de +nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait +partie de la bande.</p> + +<p>Nous l'avions baptisée <i>Ça ira</i>, parce qu'elle +se plaignait toujours de la destinée, de sa +malechance, de ses déboires. On lui disait +chaque dimanche: «Eh bien, <i>Ça ira</i>, ça +va-t-il?» Et elle répondait toujours: «Non, +pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux +un jour.»</p> + +<p>Comment ce pauvre être disgracieux et +gauche était-il arrivé à faire le métier qui +demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse +et de beauté? Mystère. Paris, d'ailleurs, est +plein de filles d'amour laides à dégoûter +un gendarme.</p> + +<p>Que faisait-elle pendant les six autres jours +de la semaine? Plusieurs fois, elle nous avait +dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions, +indifférents à son existence.</p> + +<p>Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue. +Notre groupe s'était émietté peu à peu, laissant +la place à une autre génération, à qui +nous avions aussi laissé <i>Ça ira</i>. Je l'appris en +allant déjeuner chez Fournaise de temps en +temps.</p> + +<p>Nos successeurs, ignorant pourquoi nous +l'avions baptisée ainsi, avaient cru à un nom +d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils +avaient cédé à leur tour leurs canots et quelques +canotières à là génération suivante. (Une +génération de canotiers vit, en général, trois +ans sur l'eau, puis quitte la Seine pour entrer +dans la magistrature, la médecine ou la politique).</p> + +<p>Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus +tard, Zara s'était encore modifié en Sarah. +On la crut alors israélite.</p> + +<p>Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient +donc tout simplement «La Juive».</p> + +<p>Puis elle disparut.</p> + +<p>Et voilà que je la retrouvais marchande de +tabac à Barviller.</p> + +<p>Je lui dis:</p> + +<p>—Eh bien, ça va donc, à présent?</p> + +<p>Elle répondit: Un peu mieux.</p> + +<p>Une curiosité me saisit de connaître la vie +de cette femme. Autrefois je n'y aurais point +songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué, +attiré, tout à fait intéressé. Je lui demandai:</p> + +<p>—Comment as-tu fait pour avoir de la +chance?</p> + +<p>—Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme +je m'y attendais le moins.</p> + +<p>—Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée?</p> + +<p>—Oh non!</p> + +<p>—Où ça donc?</p> + +<p>—A Paris, dans l'hôtel que j'habitais.</p> + +<p>—Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place +à Paris.</p> + +<p>—Oui, j'étais chez madame Ravelet.</p> + +<p>—Qui ça, madame Ravelet?</p> + +<p>—Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—La modiste, la grande modiste de la rue +de Rivoli.</p> + +<p>Et la voilà qui se met à me raconter mille +choses de sa vie ancienne, mille choses secrètes +de la vie parisienne, l'intérieur d'une +maison de modes, l'existence de ces demoiselles, +leurs aventures, leurs idées, toute +l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier +de trottoir qui chasse par les rues, le matin, +en allant au magasin, le midi, en flânant, nu-tête, +après le repas, et le soir en montant chez +elle.</p> + +<p>Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:</p> + +<p>—Si tu savais comme on est canaille... +et comme on en fait de roides. Nous nous les +racontions chaque jour. Vrai, on se moque +des hommes, tu sais!</p> + +<p>Moi, la première rosserie que j'ai faite, +c'est au sujet d'un parapluie. J'en avais un +vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse. +Comme je le fermais en arrivant, un +jour de pluie, voilà la grande Louise qui me +dit:—Comment! tu oses sortir avec ça!</p> + +<p>—Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce +moment, les fonds sont bas.</p> + +<p>Ils étaient toujours bas, les fonds!</p> + +<p>Elle me répond:—Vas en chercher un à +la Madeleine.</p> + +<p>Moi, ça m'étonne.</p> + +<p>Elle reprend:—C'est là que nous les +prenons, toutes; on en a autant qu'on veut. +Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.</p> + +<p>Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine. +Nous trouvons le sacristain et nous lui +expliquons comment nous avons oublié un +parapluie la semaine d'avant. Alors il nous +demande si nous nous rappelons son manche, +et je lui fais l'explication d'un manche avec +une pomme d'agate. Il nous introduit dans +une chambre où il y avait plus de cinquante +parapluies perdus; nous les regardons tous +et nous ne trouvons pas le mien; mais moi +j'en choisis un beau, un très beau, à manche +d'ivoire sculpté. Louise est allée le réclamer +quelques jours après. Elle l'a décrit avant de +l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance.</p> + +<p>Pour faire ça, on s'habillait très chic.»</p> + +<p>Et elle riait en ouvrant et laissant retomber +le couvercle à charnières de la grande boîte +à tabac.</p> + +<p>Elle reprit:—Oh! on en avait des tours, et on +en avait de si drôles. Tiens, nous étions cinq +à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien, +Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, +et elle avait un amant au conseil d'État. Ça +ne l'empêchait pas de lui en faire porter joliment. +Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous +ne savez pas, nous allons en faire une bien +bonne.» Et elle nous conta son idée.</p> + +<p>Tu sais, Irma, elle avait une tournure a +troubler la tête de tous les hommes, et puis +une taille, et puis des hanches qui leur faisaient +venir l'eau à la bouche. Donc, elle imagina +de nous faire gagner cent francs à chacune +pour nous acheter des bagues, et elle arrangea +la chose que voici:</p> + +<p>Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là, +les autres non plus; ça n'allait guère, nous +gagnions cent francs par mois au magasin, +rien de plus. Il fallait trouver. Je sais bien +que nous avions chacune deux ou trois amants +habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. +A la promenade de midi, il arrivait +quelquefois qu'on amorçait un monsieur qui +revenait le lendemain; on le faisait poser +quinze jours, et puis on cédait. Mais ces +hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux +de Chatou, c'était pour le plaisir. Oh! si tu +savais les ruses que nous avions; vrai, c'était +à mourir de rire. Donc, quand Irma nous +proposa de nous faire gagner cent francs, nous +voilà toutes allumées. C'est très vilain ce que +je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu +connais la vie, toi, et puis quand on est resté +quatre ans à Chatou....</p> + +<p>Donc elle nous dit: «Nous allons lever au +bal de l'Opéra ce qu'il y a de mieux à Paris +comme hommes, les plus distingués et les +plus riches. Moi, je les connais.»</p> + +<p>Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était +vrai; parce que ces hommes-là ne sont pas +faits pour les modistes, pour Irma oui, mais +pour nous, non. Oh! elle était d'un chic, cette +Irma. Tu sais, nous avions coutume de dire +à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il +l'aurait certainement épousée.</p> + +<p>Pour lors, elle nous fit habiller de ce que +nous avions de mieux et elle nous dit: «Vous, +vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester +chacune dans un fiacre dans les rues voisines. +Un monsieur viendra qui montera dans votre +voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez +le plus gentiment que vous pourrez; et +puis vous pousserez un grand cri pour montrer +que vous vous êtes trompée, que vous en +attendiez un autre. Ça allumera le pigeon de +voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra +rester par force; vous résisterez, vous ferez +les cent coups pour le chasser... et puis... +vous irez souper avec lui... Alors il vous devra +un bon dédommagement.</p> + +<p>Tu ne comprends point encore, n'est-ce +pas? Eh bien, voici ce qu'elle fit, la rosse.</p> + +<p>Elle nous fit monter toutes les quatre dans +quatre voitures, des voitures de cercle, des +voitures bien comme il faut, puis elle nous +plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, +elle alla au bal, toute seule. Comme elle connaissait, +par leur nom, les hommes les plus +marquants de Paris, parce que la patronne +fournissait leurs femmes, elle en choisit d'abord +un pour l'intriguer. Elle lui en dit de +toutes les sortes, car elle a de l'esprit aussi. +Quand elle le vit bien emballé, elle ôta son +loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc +il voulut l'emmener tout de suite, et elle lui +donna rendez-vous, dans une demi-heure, +dans une voilure en face du n° 20 de la rue +Taitbout. C'était moi, dans cette voiture-là? +J'étais bien enveloppée et la figure voilée. +Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa +tête à la portière, et il dit: «C'est vous?»</p> + +<p>Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez +vite.»</p> + +<p>Il monte; et moi je le saisis dans mes bras +et je l'embrasse, mais je l'embrasse à lui +couper la respiration; puis je reprends:</p> + +<p>—Oh! que je suis heureuse! que je suis +heureuse!</p> + +<p>Et, tout d'un coup, je crie:</p> + +<p>—Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! +Oh! mon Dieu! Et je me mets à pleurer.</p> + +<p>Tu juges si voilà un homme embarrassé! +Il cherche d'abord à me consoler; il s'excuse, +proteste qu'il s'est trompé aussi!</p> + +<p>Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; +et je poussais de gros soupirs. Alors il me dit +des choses très douces. C'était un homme tout +à fait comme il faut; et puis ça l'amusait +maintenant de me voir pleurer de moins en +moins.</p> + +<p>Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller +souper. Moi, j'ai refusé; j'ai voulu sauter de +la voiture; il m'a retenue par la taille; et puis +embrassée; comme j'avais fait à son entrée.</p> + +<p>Et puis... et puis... nous avons... soupé... +tu comprends... et il m'a donné... devine... +voyons, devine... il m'a donné cinq cents +francs!... crois-tu qu'il y en a des hommes +généreux.</p> + +<p>Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. +C'est Louise qui a eu le moins avec deux +cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle +était trop maigre!</p> + +<p>La marchande de tabac allait toujours, +vidant d'un seul coup tous ses souvenirs +amassés depuis si longtemps dans son coeur +fermé de débitante officielle. Tout l'autrefois +pauvre et drôle remuait son âme. Elle regrettait +cette vie galante et bohème du trottoir +parisien, faite de privations et de caresses +payées, de rire et de misère, de ruses et +d'amour vrai par moments.</p> + +<p>Je lui dis:—Mais comment as-tu obtenu +ton débit de tabac?</p> + +<p>Elle sourit:—Oh! c'est toute une histoire. +Figure-toi que j'avais dans mon hôtel, porte +à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, +un de ces étudiants qui ne font rien. Celui-là, +il vivait au café, du matin au soir; et il aimait +le billard, comme je n'ai jamais vu aimer +personne.</p> + +<p>Quand j'étais seule, nous passions la soirée +ensemble quelquefois. C'est de lui que j'ai eu +Roger.</p> + +<p>—Qui ça, Roger?</p> + +<p>—Mon fils.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Il me donna une petite pension pour élever +le gosse, mais je pensais bien que ce garçon-là +ne me rapporterait rien, d'autant plus que +je n'ai jamais vu un homme aussi fainéant, +mais là, jamais. Au bout de dix ans, il en était +encore à son premier examen. Quand sa famille +vit qu'on n'en pourrait rien tirer, elle le +rappela chez elle en province; mais nous étions +demeurés en correspondance à cause de l'enfant. +Et puis, figure-toi qu'aux dernières élections, +il y a deux ans, j'apprends qu'il a été +nommé député dans son pays. Et puis il a fait +des discours à la Chambre. Vrai, dans le +royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, +pour finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir, +tout de suite, un bureau de tabac comme +fille de déporté.... C'est vrai que mon père +a été déporté, mais je n'avais jamais pensé +non plus que ça pourrait me servir. +Bref.... Tiens, voilà Roger.</p> + +<p>Un grand jeune homme entrait, correct, +grave, poseur.</p> + +<p>Il embrassa sur le front sa mère, qui me +dit:</p> + +<p>—Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de +bureau à la mairie.... Vous savez... c'est un +futur sous-préfet.</p> + +<p>Je saluai dignement ce fontionnaire, et je +sortis pour gagner l'hôtel, après avoir serré, +avec gravité, la main tendue de <i>Ça ira</i>.</p> + +<br><br> +<a name="c14"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>DÉCOUVERTE</h3> +<br><br> + + + + + +<p>Le bateau était couvert de monde. La +traversée s'annonçant fort belle, les Havraises +allaient faire un tour à Trouville.</p> + +<p>On détacha les amarres; un dernier coup +de sifflet annonça le départ, et, aussitôt, un +frémissement secoua le corps entier du navire, +tandis qu'on entendait, le long de ses +flancs, un bruit d'eau remuée.</p> + +<p>Les roues tournèrent quelques secondes, +s'arrêtèrent, repartirent doucement; puis le +capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié +par le porte-voix qui descend dans les profondeurs +de la machine: «En route!» elles +se mirent à battre la mer avec rapidité.</p> + +<p>Nous filions le long de la jetée, couverte +de monde. Des gens sur le bateau agitaient +leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour +l'Amérique, et les amis restés à terre répondaient +de la même façon.</p> + +<p>Le grand soleil de juillet tombait sur les +ombrelles rouges, sur les toilettes claires, +sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine +remué par des ondulations. Quand on fut sorti +du port, le petit bâtiment fit une courbe +rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte +lointaine entrevue à travers la brume matinale.</p> + +<p>A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de +la Seine, large de vingt kilomètres. De place +en place les grosses bouées indiquaient les +bancs de sable, et on reconnaissait au loin +les eaux douces et bourbeuses du fleuve qui, +ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient +de grands rubans jaunes à travers l'immense +nappe verte et pure de la pleine mer.</p> + +<p>J'éprouve, aussitôt que je monte sur un +bateau, le besoin de marcher de long en +large, comme un marin qui fait le quart. +Pourquoi? Je n'en sais rien. Donc je me mis +à circuler sur le pont à travers la foule des +voyageurs.</p> + +<p>Tout à coup, on m'appela. Je me retournai. +C'était un de mes vieux amis, Henri +Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix +ans.</p> + +<p>Après nous être serré les mains, nous +recommençâmes ensemble, en parlant de +choses et d'autres, la promenade d'ours en +cage que j'accomplissais tout seul auparavant. +Et nous regardions, tout en causant, +les deux lignes de voyageurs assis sur les +deux côtés du pont.</p> + +<p>Tout à coup Sidoine prononça avec une +véritable expression de rage:</p> + +<p>—C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!</p> + +<p>C'était plein d'Anglais, en effet. Les +hommes debout lorgnaient l'horizon d'un +air important qui semblait dire: «C'est nous, +les Anglais, qui sommes les maîtres de la +mer! Boum, boum! nous voilà!»</p> + +<p>Et tous les voiles blancs qui flottaient sur +leurs chapeaux blancs avaient l'air des drapeaux +de leur suffisance.</p> + +<p>Les jeunes misses plates, dont les chaussures +aussi rappelaient les constructions navales +de leur patrie, serrant en des châles +multicolores leur taille droite et leurs bras +minces, souriaient vaguement au radieux +paysage. Leurs petites têtes, poussées au +bout de ces longs corps, portaient des chapeaux +anglais d'une forme étrange, et, derrière +leurs crânes leurs maigres chevelures +enroulées ressemblaient à des couleuvres +lofées.</p> + +<p>Et les vieilles misses, encore plus grêles, +ouvrant au vent leur mâchoire nationale, +paraissaient menacer l'espace de leurs dents +jaunes et démesurées.</p> + +<p>On sentait, en passant près d'elles, une +odeur de caoutchouc et d'eau dentifrice. +Sidoine répéta, avec une colère grandissante:</p> + +<p>—Les sales gens! On ne pourra donc +pas les empêcher de venir en France?</p> + +<p>Je demandai en souriant:</p> + +<p>—Pourquoi leur on veux-tu? Quant à +moi, ils me sont parfaitement indifférents.</p> + +<p>Il prononça:</p> + +<p>—Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà.</p> + +<p>Je m'arrêtai pour lui rire au nez.</p> + +<p>—Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te +rend donc très malheureux?</p> + +<p>Il haussa les épaules:</p> + +<p>—Non, pas précisément.</p> + +<p>—Alors... elle te... elle te... trompe?</p> + +<p>—Malheureusement non. Ça me ferait +une cause de divorce et j'en serais débarrassé.</p> + +<p>—Alors je ne comprends pas!</p> + +<p>—Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne +point. Eh bien, elle a tout simplement appris +le français, pas autre chose! Écoute:</p> + +<p>Je n'avais pas le moindre désir de me +marier, quand je vins passer l'été à Étrelat, +voici deux ans. Rien de plus dangereux que +les villes d'eaux. On ne se figure pas combien +les fillettes y sont à leur avantage. Paris +sied aux femmes et la campagne aux jeunes +filles.</p> + +<p>Les promenades à ânes, les bains du matin, +les déjeuners sur l'herbe, autant de pièges +à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus +gentil qu'une enfant de dix-huit ans qui court +à travers un champ ou qui ramasse des fleurs +le long d'un chemin.</p> + +<p>Je fis la connaissance d'une famille anglaise +descendue au même hôtel que moi. +Le père ressemblait aux hommes que tu vois +là, et la mère à toutes les Anglaises.</p> + +<p>Il y avait deux fils, de ces garçons tout +en os, qui jouent du matin au soir à des +jeux violents, avec des balles, des massues +ou des raquettes; puis deux filles, l'aînée, +une sèche, encore une Anglaise de boîte à +conserves; la cadette, une merveille. Une +blonde, ou plutôt une blondine avec une tête +venue du ciel. Quand elles se mettent à être +jolies, les gredines, elles sont divines. Celle-là +avait des yeux bleus, de ces yeux bleus qui +semblent contenir toute la poésie, tout le +rêve, toute l'espérance, tout le bonheur du +monde!</p> + +<p>Quel horizon ça vous ouvre dans les +songes infinis, deux yeux de femme comme +ceux-là! Comme ça répond bien à l'attente +éternelle et confuse de notre coeur!</p> + +<p>Il faut dire aussi que, nous autres Français, +nous adorons les étrangères. Aussitôt +que nous rencontrons une Russe, une Italienne, +une Suédoise, une Espagnole ou une +Anglaise un peu jolie, nous en tombons +amoureux instantanément. Tout ce qui vient +du dehors nous enthousiasme, drap pour +culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. +Nous avons tort, cependant.</p> + +<p>Mais je crois que ce qui nous séduit le +plus dans les exotiques, c'est leur défaut de +prononciation. Aussitôt qu'une femme parle +mal notre langue, elle est charmante; si elle +fait une faute de français par mot, elle est +exquise, et si elle baragouine d'une façon +tout à fait inintelligible, elle devient irrésistible.</p> + +<p>Tu ne te figures pas comme c'est gentil +d'entendre dire à une mignonne bouche rosé: +«J'aimé bôcoup la gigotte.»</p> + +<p>Ma petite Anglaise Kate parlait une langue +invraisemblable. Je n'y comprenais rien +dans les premiers jours, tant elle inventait +de mots inattendus; puis, je devins absolument +amoureux de cet argot comique et +gai.</p> + +<p>Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules, +prenaient sur ses lèvres un charme +délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse +du Casino, de longues conversations +qui ressemblaient à des énigmes parlées.</p> + +<p>Je l'épousai! Je l'aimais follement comme +on peut aimer un Rêve. Car les vrais amants +n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une +forme de femme.</p> + +<p>Te rappelles-tu les admirables vers de +Louis Bouilhet:</p> + + +<p><i>Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,<br> +Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,<br> +Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.<br> +J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur.</i></p> + + +<p>Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai +eu, ç'a été de donner à ma femme un professeur +de français.</p> + +<p>Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire +et supplicié la grammaire, je l'ai chérie.</p> + +<p>Nos causeries étaient simples. Elles me +révélaient la grâce surprenante de son être, +l'élégance incomparable de son geste; elles +me la montraient comme un merveilleux +bijou parlant, une poupée de chair faite pour +le baiser, sachant énumérer à peu près ce +qu'elle aimait, pousser parfois des exclamations +bizarres, et exprimer d'une façon coquette, +à force d'être incompréhensible et +imprévue, des émotions ou des sensations +peu compliquées.</p> + +<p>Elle ressemblait bien aux jolis jouets +qui disent «papa» et «maman», en prononçant—Baâba—et +Baâmban.</p> + +<p>Aurais-je pu croire que...</p> + +<p>Elle parie, à présent.... Elle parle... mal... +très mal.... Elle fait tout autant de fautes.... +Mais on la comprend... oui, je la comprends... +je sais... je la connais....</p> + +<p>J'ai ouvert ma poupée pour regarder +dedans... j'ai vu. Et il faut causer, mon cher!</p> + +<p>Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, +les idées, les théories d'une jeune +Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux +rien reprocher, et qui me répète, du matin +au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire +de la conversation à l'usage des pensionnats +de jeunes personnes.</p> + +<p>Tu as vu ces surprises du cotillon, ces +jolis papiers dorés qui renferment d'exécrables +bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée. +J'ai voulu manger le dedans et suis +resté tellement dégoûté que j'ai des haut-le-coeur, +à présent, rien qu'en apercevant +une de ses compatriotes.</p> + +<p>J'ai épousé un perroquet à qui une +vieille institutrice anglaise aurait enseigné +le français: comprends-tu?</p> + +<p>Le port de Trouville montrait maintenant +ses jetées de bois couvertes de monde.</p> + +<p>Je dis:</p> + +<p>—Où est ta femme?</p> + +<p>Il prononça:</p> + +<p>—Je l'ai ramenée à Étretat.</p> + +<p>—Et toi, où vas-tu?</p> + +<p>—Moi? moi je vais me distraire à Trouville</p> + +<p>Puis, après un silence, il ajouta:</p> + +<p>—Tu ne te figures pas comme ça peut +être bête quelquefois, une femme.</p> + + + + +<br><br> +<a name="c15"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>SOLITUDE</h3> +<br><br> + + + + +<p>C'était après un dîner d'hommes. On avait +été fort gai. Un d'eux, un vieil ami, me dit:</p> + +<p>—Veux-tu remonter à pied l'avenue des +Champs-Elysées?</p> + +<p>Et nous voilà partis, suivant à pas lents la +longue promenade, sous les arbres à peine +vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que +cette rumeur confuse et continue que fait +Paris. Un vent frais nous passait sur le visage, +et la légion des étoiles semait sur le ciel noir +une poudre d'or.</p> + +<p>Mon compagnon me dit:</p> + +<p>—Je ne sais pourquoi, je respire mieux +ici, la nuit, que partout ailleurs. Il me semble +quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, +ces espèces de lueurs dans l'esprit qui font +croire, pendant une seconde, qu'on va découvrir +le divin secret des choses. Puis la fenêtre +se referme. C'est fini.</p> + +<p>De temps en temps, nous voyions glisser +deux ombres le long des massifs; nous passions +devant un banc où deux êtres, assis +côte à côte, ne faisaient qu'une tache noire.</p> + +<p>Mou voisin murmura:</p> + +<p>—Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût +qu'ils m'inspirent, mais une immense pitié. +Parmi tous les mystères de la vie humaine, +il en est un que j'ai pénétré: notre grand +tourment dans l'existence vient de ce que +nous sommes éternellement seuls, et tous +nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à +fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux +des bancs en plein air, cherchent, comme +nous, comme toutes les créatures, à faire +cesser leur isolement, rien que pendant une +minute au moins; mais ils demeurent, ils +demeureront toujours seuls; et nous aussi.</p> + +<p>On s'en aperçoit plus ou moins, voilà +tout.</p> + +<p>Depuis quelque temps j'endure cet abominable +supplice d'avoir compris, d'avoir +découvert l'affreuse solitude où je vis, et je +sais que rien ne peut la faire cesser, rien, +entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que +nous fassions, quels que soient l'élan de nos +coeurs, l'appel de nos lèvres et l'étreinte de +nos bras, nous sommes toujours seuls.</p> + +<p>Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, +pour ne pas rentrer chez moi, parce +que je souffre horriblement, maintenant, de +la solitude de mon logement. A quoi cela me +servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et nous +sommes seuls tous deux, côte à côte, mais +seuls. Me comprends-tu?</p> + +<p>Bienheureux les simples d'esprit, dit +l'Écriture. Ils ont l'illusion du bonheur. Ils +ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, +ils n'errent pas, comme moi, dans la +vie, sans autre contact que celui des coudes, +sans autre joie que l'égoïste satisfaction de +comprendre, de voir, de deviner et de souffrir +sans fin de la connaissance de notre éternel +isolement.</p> + +<p>Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?</p> + +<p>Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la +solitude de mon être, il me semble que je +m'enfonce, chaque jour davantage, dans un +souterrain sombre, dont je ne trouve pas les +bords, dont je ne connais pas la fin, et qui +n'a point de bout, peut-être! J'y vais sans +personne avec moi, sans personne autour de +moi, sans personne de vivant faisant cette +même route ténébreuse. Ce souterrain, c'est +la vie. Parfois j'entends des bruits, des voix, +des cris... je m'avance à tâtons vers ces +rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au +juste d'où elles parlent; je ne rencontre +jamais personne, je ne trouve jamais une +autre main dans ce noir qui m'entoure. Me +comprends-tu?</p> + +<p>Quelques hommes ont parfois deviné cette +souffrance atroce.</p> + +<p>Musset s'est écrié:</p> + +<p><i>Qui vient? Qui m'appelle? Personne.<br> +Je suis seul.—C'est 1 heure qui sonne,<br> +O solitude!—O pauvreté!</i></p> + + +<p>Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute +passager, et non pas une certitude définitive, +comme chez moi. Il était poète; il peuplait +la vie de fantômes, de rêves. Il n'était +jamais vraiment seul.—Moi, je suis seul!</p> + +<p>Gustave Flaubert, un des grands malheureux +de ce monde, parce qu'il était un +des grands lucides, n'écrivit-il pas à une +amie cette phrase désespérante: «Nous +sommes tous dans un désert. Personne ne +comprend personne.»</p> + +<p>Non, personne ne comprend personne, +quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on +tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans +ces étoiles que voilà, jetées comme une +graine de feu à travers l'espace, si loin que +nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, +alors que l'innombrable armée +des autres est perdue dans l'infini, si proches +qu'elles forment peut-être un tout, comme +les molécules d'un corps?</p> + +<p>Eh bien, l'homme ne sait pas davantage +ce qui se passe dans un autre homme. Nous +sommes plus loin l'un de l'autre que ces +astres, plus isolés surtout, parce que la pensée +est insondable.</p> + +<p>Sais-tu quelque chose de plus affreux +que ce constant frôlement des êtres que nous +ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les +uns les autres comme si nous étions enchaînés, +tout près, les bras tendus, sans parvenir +à nous joindre. Un torturant besoin d'union +nous travaille, mais tous nos efforts restent +stériles, nos abandons inutiles, nos confidences +infructueuses, nos étreintes impuissantes, +nos caresses vaines. Quand nous voulons +nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre +ne font que nous heurter l'un à l'autre.</p> + +<p>Je ne me sens jamais plus seul que +lorsque je livre mon coeur à quelque ami, +parce que je comprends mieux alors l'infranchissable +obstacle. Il est là, cet homme; je +vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme, +derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. +Que pense-t-il? Oui, que pense-t-il? +Tu ne comprends pas ce tourment? Il me +hait peut-être? ou me méprise? ou se moque +de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me +juge, il me raille, il me condamne, m'estime +médiocre ou sot. Comment savoir ce qu'il +pense? Comment savoir s'il m'aime comme +je l'aime? et ce qui s'agite dans cette petite +tête ronde? Quel mystère que la pensée inconnue +d'un être, la pensée cachée et libre, +que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire, +ni dominer, ni vaincre!</p> + +<p>Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout +entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, +je ne parviens point à me livrer. Je garde au +fond, tout au fond, ce lieu secret du <i>Moi</i> où +personne ne pénètre. Personne ne peut le +découvrir, y entrer, parce que personne ne +me ressemble, parce que personne ne comprend +personne.</p> + +<p>Me comprends-tu, an moins, en ce moment, +toi? Non, tu me juges fou! tu m'examines, +tu te gardes de moi! Tu te demandes: +«Qu'est-ce qu'il a, ce soir?» Mais si tu parviens +à saisir un jour, à bien deviner mon +horrible et subtile souffrance, viens-t'en me +dire seulement: <i>Je t'ai compris</i>! et tu me +rendras heureux, une seconde, peut-être.</p> + +<p>Ce sont les femmes qui me font encore +le mieux apercevoir ma solitude.</p> + +<p>Misère! misère! Comme j'ai souffert par +elles, parce qu'elles m'ont donné souvent, +plus que les hommes, l'illusion de n'être pas +seul!</p> + +<p>Quand on entre dans l'Amour, il semble +qu'on s'élargit. Une félicité surhumaine vous +envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où +vient cette sensation d'immense bonheur? +C'est uniquement parce qu'on s'imagine +n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de +l'être humain paraît cesser. Quelle erreur! +Plus tourmentée encore que nous par +cet éternel besoin d'amour qui ronge notre +coeur solitaire, la femme est le grand mensonge +du Rêve.</p> + +<p>Tu connais ces heures délicieuses passées +face à face avec cet être à longs cheveux, +aux traits charmeurs et dont le regard nous +affole. Quel délire égare notre esprit! Quelle +illusion nous emporte!</p> + +<p>Elle et moi, nous n'allons plus faire +qu'un tout à l'heure, semble-t-il? Mais ce +tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des +semaines d'attente, d'espérance et de joie +trompeuse, je me retrouve tout à coup, un +jour, plus seul que je ne l'avais encore été.</p> + +<p>Après chaque baiser, après chaque étreinte, +l'isolement s'agrandit. Et comme il est navrant, +épouvantable!</p> + +<p>Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il +pas écrit:</p> + + +<p><i>Les caresses ne sont que d'inquiets transports,<br> +Infructueux essais du pauvre amour qui tente<br> +L'impossible union des âmes par les corps....</i></p> + + +<p>Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine +si on reconnaît cette femme qui a été tout +pour nous pendant un moment de la vie, et +dont nous n'avons jamais connu la pensée +intime et banale sans doute!</p> + +<p>Aux heures mêmes où il semblait que, +dans un accord mystérieux des êtres, dans +un complet emmêlement des désirs et de +toutes les aspirations, on était descendu jusqu'au +profond de son âme, un mot, un seul +mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous +montrait, comme un éclair dans la nuit, le +trou noir entre nous.</p> + +<p>Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur +au monde, c'est de passer un soir auprès +d'une femme qu'on aime, sans parler, +heureux presque complètement par la seule +sensation de sa présence. Ne demandons pas +plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.</p> + +<p>Quant à moi, maintenant, j'ai fermé +mon âme. Je ne dis plus à personne ce que +je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me +sachant condamné à l'horrible solitude, je +regarde les choses, sans jamais émettre mon +avis. Que m'importent les opinions, les querelles, +les plaisirs, les croyances! Ne pouvant +rien partager avec personne, je me suis désintéressé +de tout. Ma pensée, invisible, demeure +inexplorée. J'ai des phrases banales pour répondre +aux interrogations de chaque jour, et +un sourire qui dit: «oui», quand je ne veux +même pas prendre la peine de parler.</p> + +<p>Me comprends-tu?</p> + +<p>Nous avions remonté la longue avenue +jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile, puis +nous étions redescendus jusqu'à la place de +la Concorde, car il avait énoncé tout cela +lentement, en ajoutant encore beaucoup +d'autres choses dont je ne me souviens plus.</p> + +<p>Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras +vers le haut obélisque de granit, debout sur +le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des +étoiles, son long profil égyptien, monument +exilé, portant au flanc l'histoire de son pays +écrite en signes étranges, mon ami s'écria:</p> + +<p>—Tiens, nous sommes tous comme cette +pierre.</p> + +<p>Puis il me quitta sans ajouter un mot.</p> + +<p>Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je +ne le sais encore. Parfois il me semble qu'il +avait raison; parfois il me semble qu'il avait +perdu l'esprit.</p> + + + +<br><br> +<a name="c16"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>AU BORD DU LIT</h3> +<br><br> + + + + + +<p><i>Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la +table japonaise, deux tasses à thé se faisaient +face, tandis que la théière fumait à côté contre +le sucrier flanqué du carafon de rhum.</i></p> + +<p><i>Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses +gants et sa fourrure sur une chaise, tandis que +la comtesse, débarrassée de sa sortie de bal, +rajustait un peu ses cheveux devant la glace. +Elle se souriait aimablement à elle-même en +tapotant, du bout de ses doigts fins et luisants +de bagues, les cheveux frisés des tempes. +Puis elle se tourna vers son mari, il fa regardait +depuis quelques secondes, et semblait +hésiter comme si une pensée intime l'eût +Gêné. Enfin il dit</i>:</p> + +<p>—Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?</p> + +<p><i>Elle le considéra dans les yeux, le regard +allumé d'une flamme de triomphe et de défi, +et répondit:</i></p> + +<p>—Je l'espère bien!</p> + +<p><i>Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face +d'elle et reprit en cassant une brioche.</i></p> + +<p>—C'en était presque ridicule... pour moi?</p> + +<p><i>Elle demanda</i>:—Est-ce une scène? avez-vous +l'intention de me faire des reproches?</p> + +<p>—Non, ma chère amie, je dis seulement +que ce M. Burel a été presque inconvenant +auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des +droits... je me serais fâché.</p> + +<p>—Mon cher ami, soyez franc. Vous ne +pensez plus aujourd'hui comme vous pensiez +l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su +que vous aviez une maîtresse, une maîtresse +que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère +si on me faisait ou si on ne me faisait pas la +cour. Je vous ai dit mon chagrin, j'ai dit, +comme vous ce soir, mais avec plus de raison: +Mon ami, vous compromettez madame de +Servy, vous me faites de la peine et vous me +rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh! +vous m'avez parfaitement laissé entendre que +j'étais libre, que le mariage, entre gens intelligents, +n'était qu'une association d'intérêts, +un lien social, mais non un lien moral. Est-ce +vrai? Vous m'avez laissé comprendre que +votre maîtresse était infiniment mieux que +moi, plus séduisante, plus femme! Vous avez +dit: plus femme. Tout cela était entouré, bien +entendu, de ménagements d'homme bien élevé, +enveloppé de compliments, énoncé avec une +délicatesse à laquelle je rends hommage. Je +n'en ai pas moins parfaitement compris.</p> + +<p>Il a été convenu que nous vivrions désormais +ensemble, mais complètement séparés. +Nous avions un enfant qui formait entre +nous un trait d'union.</p> + +<p>Vous m'avez presque laissé deviner que +vous ne teniez qu'aux apparences, que je +pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant +pourvu que cette liaison restât secrète. Vous +avez longuement disserté, et fort bien, sur +la finesse des femmes, sur leur habileté pour +ménager les convenances, etc., etc.</p> + +<p>J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. +Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup +madame de Servy, et ma tendresse légitime, +ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais, +sans doute, quelques-uns de vos moyens. +Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous +allons dans le monde ensemble, nous en revenons +ensemble, puis nous rentrons chacun +chez nous.</p> + +<p>Or, depuis un mois ou deux, vous prenez +des allures d'homme jaloux. Qu'est-ce que +cela veut dire?</p> + +<p>—Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais +j'ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes +jeune, vive, aventureuse...</p> + +<p>—Pardon, si nous parlons d'aventures, +je demande à faire la balance entre nous.</p> + +<p>—Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. +Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant +à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement +exagéré.</p> + +<p>—Pas du tout. Vous avez avoué, vous +m'avez avoué votre liaison, ce qui équivalait +à me donner l'autorisation de vous imiter. +Je ne l'ai pas fait....</p> + +<p>—Permettez....</p> + +<p>—Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas +fait. Je n'ai point d'amant, et je n'en ai pas +eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je +ne trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... +de mieux que vous.... C'est un compliment +que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le +remarquer.</p> + +<p>—Ma chère, toutes ces plaisanteries sont +absolument déplacées.</p> + +<p>—Mais je ne plaisante pas le moins du +monde. Vous m'avez parlé du dix-huitième +siècle, vous m'avez laissé entendre que vous +étiez régence. Je n'ai rien oublié. Le jour où +il me conviendra de cesser d'être ce que je +sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, +vous serez, sans même vous en douter... +cocu comme d'autres.</p> + +<p>—Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils +mots?</p> + +<p>—De pareils mots!... Mais vous avez ri +comme un fou quand madame de Gers a déclaré +que M. de Servy avait l'air d'un cocu +à la recherche de ses cornes.</p> + +<p>—Ce qui peut paraître drôle dans la +bouche de madame de Gers devient inconvenant +dans la vôtre.</p> + +<p>—Pas du tout. Mais vous trouvez très +plaisant le mot cocu quand il s'agit de M. de +Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand +il s'agit de vous. Tout dépend du point de +vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce mot, je ne +l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.</p> + +<p>—Mûr... Pour quoi?</p> + +<p>—Mais pour l'être. Quand un homme se +fâche en entendant dire cette parole, c'est +qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez +tout le premier si je parle d'un... coiffé. +Alors... oui... quand on l'est, on ne le sent +pas.</p> + +<p>—Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. +Je ne vous ai jamais vue ainsi.</p> + +<p>—Ah! voilà... j'ai changé... en mal. C'est +votre faute.</p> + +<p>—Voyons, ma chère, parlons sérieusement. +Je vous prie, je vous supplie de ne +pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, +les poursuites inconvenantes de M. Burel.</p> + +<p>—Vous êtes jaloux. Je le disais bien.</p> + +<p>—Mais non, non. Seulement je désire +n'être pas ridicule. Je ne veux pas être ridicule. +Et si je revois ce monsieur vous parler +dans les... épaules, ou plutôt entre les +seins...</p> + +<p>—Il cherchait un porte-voix.</p> + +<p>—Je... je lui tirerai les oreilles.</p> + +<p>—Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?</p> + +<p>—On le pourrait être de femmes moins +jolies.</p> + +<p>—Tiens, comme vous voilà! C'est que je +ne suis plus amoureuse de vous, moi!</p> + + +<p><i>Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite +table, et, passant derrière sa femme, lui +dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle +se dresse d'une secousse, et, le regardant au +fond des yeux:</i></p> + +<p>—Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, +s'il vous plaît. Nous vivons séparés. C'est +fini.</p> + +<p>—Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous +trouve ravissante depuis quelque temps.</p> + +<p>—Alors... alors... c'est que j'ai gagné. +Vous aussi... vous me trouvez... mûre.</p> + +<p>—Je vous trouve ravissante, ma chère; +vous avez des bras, un teint, des épaules...</p> + +<p>—Qui plairaient à M. Burel.</p> + +<p>—Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne +connais pas de femme aussi séduisante que +vous.</p> + +<p>—Vous êtes à jeun.</p> + +<p>—Hein?</p> + +<p>—Je dis: Vous êtes à jeun.</p> + +<p>—Comment ça?</p> + +<p>—Quand on est à jeun, on a faim, et quand +on a faim, on se décide à manger des choses +qu'on n'aimerait point à un autre moment. +Je suis le plat... négligé jadis que vous ne +seriez pas fâché de vous mettre sous la dent... +ce soir.</p> + +<p>—Oh! Marguerite! Qui vous a appris à +parler comme ça?</p> + +<p>—Vous! Voyons: depuis votre rupture +avec madame de Servy, vous avez eu, à ma +connaissance, quatre maîtresses, des cocottes +celles-là, des artistes, dans leur partie. Alors, +comment voulez-vous que j'explique autrement +que par un jeûne momentané vos... +velléités de ce soir.</p> + +<p>—Je serai franc et brutal, sans politesse. +Je suis redevenu amoureux de vous. Pour de +vrai, très fort. Voilà.</p> + +<p>—Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p>—Ce soir!</p> + +<p>—Oh! Marguerite!</p> + +<p>—Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon +cher, entendons-nous. Nous ne sommes plus +rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre +femme, c'est vrai, mais votre femme—libre. +J'allais prendra un engagement d'un autre +côté, vous me demandez la préférence. Je vous +la donnerai... à prix égal.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>—Je m'explique. Suis-je aussi bien que +vos cocottes? Soyez franc.</p> + +<p>—Mille fois mieux.</p> + +<p>—Mieux que la mieux?</p> + +<p>—Mille fois.</p> + +<p>—Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la +mieux, en trois mois?</p> + +<p>—Je n'y suis plus.</p> + +<p>—Je dis: combien vous a coûté, en trois +mois, la plus charmante de vos maîtresses, en +argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., +entretien complet, enfin?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi?</p> + +<p>—Vous devez savoir. Voyons un prix +moyen, modéré. Cinq mille francs par mois: +est-ce a peu près juste?</p> + +<p>—Oui... à peu près.</p> + +<p>—Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de +suite cinq mille francs et je suis à vous pour +un mois, à compter de ce soir.</p> + +<p>—Vous êtes folle.</p> + +<p>—Vous le prenez ainsi; bonsoir.</p> + +<p><i>La comtesse sort, et entre dans sa chambre +à coucher. Le lit est entr'ouvert. Un vague +parfum flotte, imprègne les tentures</i>.</p> + +<p><i>Le comte apparaissant à la porte:</i></p> + +<p>—Ça sent très bon, ici.</p> + +<p>—Vraiment?... Ça n'a pourtant pas +changé. Je me sers toujours de peau d'Espagne.</p> + +<p>—Tiens, c'est étonnant... ça sent très +bon.</p> + +<p>—C'est possible. Mais vous faites-moi +le plaisir de vous en aller parce que je vais +me coucher.</p> + +<p>—Marguerite!</p> + +<p>—Allez-vous-en!</p> + +<p><i>Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil.</i></p> + +<p><i>La comtesse</i>:—Ah! c'est comme ça. Eh +bien, tant pis pour vous.</p> + +<p><i>Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant +ses bras nus et blancs. Elle les lève +au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant +la glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque +chose de rosé apparaît au bord du corset +de soie noire.</i></p> + +<p><i>Le comte se lève vivement et vient vers elle.</i></p> + +<p><i>La comtesse</i>:—Ne m'approchez pas, ou +je me fâche!...</p> + +<p><i>Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres.</i></p> + +<p><i>Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur +sa toilette un verre d'eau parfumée pour sa +bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en +plein visage de son mari.</i></p> + +<p><i>Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:</i></p> + +<p>—C'est stupide.</p> + +<p>—Ça se peut...Mais vous savez mes conditions: +Cinq mille francs.</p> + +<p>—Mais ce serait idiot!...</p> + +<p>—Pourquoi ça!</p> + +<p>—Comment, pourquoi? Un mari payer +pour coucher avec sa femme!...</p> + +<p>—Oh!... quels vilains mots vous employez!</p> + +<p>—C'est possible. Je répète que ce serait +idiot de payer sa femme, sa femme légitime.</p> + +<p>—Il est bien plus bête, quand on a une +femme légitime, d'aller payer des cocottes.</p> + +<p>—Soit, mais je ne veux pas être ridicule.</p> + +<p><i>La comtesse s'est assise sur une chaise +longue. Elle retire lentement ses bas en les +retournant comme une peau de serpent. Sa +jambe rose sort de la gaine de soie mauve, et +le pied mignon se pose sur le tapis.</i></p> + +<p><i>Le comte s'approche un peu et d'une voix +tendre:</i></p> + +<p>—Quelle drôle d'idée vous avez là?</p> + +<p>—Quelle idée?</p> + +<p>—De me demander cinq mille francs.</p> + +<p>—Rien de plus naturel. Nous sommes +étrangers l'un à l'autre, n'est-ce pas? Or vous +me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser +puisque nous sommés mariés. Alors vous m'achetez, +un peu moins peut-être qu'une autre.</p> + +<p>Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller +chez une gueuse qui en ferait je ne sais quoi, +restera dans votre maison, dans votre ménage. +Et puis, pour un homme intelligent, est-il +quelque chose de plus amusant, de plus original +que de se payer sa propre femme. On +n'aime bien, en amour illégitime, que ce qui +coûte cher, très cher. Vous donnez à notre +amour... légitime, un prix nouveau, une saveur +de débauche, un ragoût de... polissonnerie +en le... tarifant comme un amour coté. +Est-ce pas vrai?</p> + +<p><i>Elle s'est levée presque nue et se dirige vers +un cabinet de toilette.</i></p> + +<p>—Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou +je sonne ma femme de chambre.</p> + +<p><i>Le comte debout, perplexe, mécontent, la +regarde, et, brusquement, lui jetant à la tête +son portefeuille:</i></p> + +<p>—Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais +tu sais?...</p> + +<p><i>La comtesse ramasse l'argent, le compte, +et d'une voix lente:</i></p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Ne t'y accoutume pas.</p> + +<p><i>Elle éclate de rire, et allant vers lui:</i></p> + +<p>—Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou +bien je vous renvoie à vos cocottes. Et même +si...si vous êtes content...je vous demanderai +de l'augmentation.</p> + + +<br><br> +<a name="c17"></a> +<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a> +<h3>PETIT SOLDAT</h3> +<br><br> + + + +<p>Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient +libres, les deux petits soldats se mettaient +en marche.</p> + +<p>Ils tournaient à droite en sortant de la +caserne, traversaient Courbevoie à grands +pas rapides, comme s'ils eussent fait une +promenade militaire; puis, dès qu'ils avaient +quitté les maisons, ils suivaient, d'une allure +plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue +qui mène à Bezons.</p> + +<p>Ils étaient petits, maigres, perdus dans +leur capote trop large, trop longue, dont les +manches couvraient leurs mains, gênés par la +culotte rouge, trop vaste, qui les forçait à +écarter les jambes pour aller vite. Et sous le +shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un +rien du tout de figure, deux pauvres figures +creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté +presque animale, avec des yeux bleus doux +et calmes.</p> + +<p>Ils ne parlaient jamais durant le trajet, +allant devant eux, avec la même idée en tête, +qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient +trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux, +un endroit leur rappelant leur pays, et +ils ne se sentaient bien que là.</p> + +<p>Au croisement des routes de Colombes +et de Chatou, comme on arrivait sous les +arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait +la tête, et ils s'essuyaient le front.</p> + +<p>Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont +de Bezons pour regarder la Seine. Ils demeuraient +là, deux ou trois minutes, courbés en +deux, penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient +le grand bassin d'Argenteuil où +couraient les voiles blanches et inclinées des +clippers, qui, peut-être, leur remémoraient +la mer bretonne, le port de Vannes dont ils +étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en +allant à travers le Morbihan, vers le large.</p> + +<p>Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils +achetaient leurs provisions chez le charcutier, +le boulanger et le marchand de vin du +pays. Un morceau de boudin, quatre sous de +pain et un litre de petit bleu constituaient +leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. +Mais, aussitôt sortis du village, ils n'avançaient +plus qu'à pas très lents et ils se mettaient +à parler.</p> + +<p>Devant eux, une plaine maigre, semée de +bouquets d'arbres, conduisait au bois, au petit +bois qui leur avait paru ressembler à celui +de Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient +l'étroit chemin perdu dans la jeune +verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait +chaque fois à Luc Le Ganidec:</p> + +<p>—C'est tout comme auprès de Pleunivon.</p> + +<p>—Oui, c'est tout comme.</p> + +<p>Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein +de vagues souvenirs du pays, plein d'images +réveillées, d'images naïves comme les feuilles +coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de +champ, une haie, un bout de lande, un carrefour, +une croix de granit.</p> + +<p>Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès +d'une pierre qui bornait une propriété, parce +qu'elle avait quelque chose du dolmen de +Locneuveu.</p> + +<p>En arrivant au premier bouquet d'arbres, +Luc Le Ganidec cueillait tous les dimanches +une baguette, une baguette de coudrier; il se +mettait à arracher tout doucement l'écorce en +pensant aux gens de là-bas.</p> + +<p>Jean Kerderen portait les provisions.</p> + +<p>De temps en temps, Luc citait un nom, +rappelait un fait de leur enfance, en quelques +mots seulement qui leur donnaient longtemps +à songer. Et le pays, le cher pays lointain +les repossédait peu à peu, les envahissait, +leur envoyait, à travers la distance, ses +formes, ses bruits, ses horizons connus, ses +odeurs, l'odeur de la lande verte où courait +l'air marin.</p> + +<p>Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier +parisien dont sont engraissées les terres +de la banlieue, mais le parfum des ajoncs +fleuris que cueille et qu'emporte la brise salée +du large. Et les voiles des canotiers, apparues +au-dessus des berges, leur semblaient les +voiles des caboteurs, aperçues derrière la +longue plaine qui s'en allait de chez eux jusqu'au +bord des flots.</p> + +<p>Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec +et Jean Kerderen, contents et tristes, +hantés par un chagrin doux, un chagrin lent +et pénétrant de bête en cage, qui se souvient.</p> + +<p>Et quand Luc avait fini de dépouiller la +mince baguette de son écorce, ils arrivaient +au coin du bois où ils déjeunaient tous les +dimanches.</p> + +<p>Ils retrouvaient les deux briques cachées +par eux dans un taillis, et ils allumaient un +petit feu de branches pour cuire leur boudin +sur la pointe de leur couteau.</p> + +<p>Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur +pain jusqu'à la dernière miette, et bu leur vin +jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient +assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire, +les yeux au loin, les paupières lourdes, les +doigts croisés comme à la messe, leurs +jambes rouges allongées à côté des coquelicots +du champ; et le cuir de leurs shakos et +le cuivre de leurs boutons luisaient sous le +soleil ardent, faisaient s'arrêter les alouettes +qui chantaient en planant sur leurs têtes.</p> + +<p>Vers midi, ils commençaient à tourner +leurs regards de temps en temps du côté du +village de Bezons, car la fille à la vache allait +venir.</p> + +<p>Elle passait devant eux tous les dimanches +pour aller traire et remiser sa vache, la seule +vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait +une étroite prairie sur la lisière du bois, +plus loin.</p> + +<p>Ils apercevaient bientôt la servante, seul +être humain marchant à travers la campagne, +et ils se sentaient réjouis par les +reflets brillants que jetait le seau de fer blanc +sous la flamme du soleil. Jamais ils ne parlaient +d'elle. Ils étaient seulement contents +de la voir, sans comprendre pourquoi.</p> + +<p>C'était une grande fille vigoureuse, rousse +et brûlée par l'ardeur des jours clairs, une +grande fille hardie de la campagne parisienne.</p> + +<p>Une fois, en les revoyant assis à la même +place, elle leur dit:</p> + +<p>—Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?</p> + +<p>Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:</p> + +<p>—Oui, nous v'nons au repos.</p> + +<p>Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle +rit en les apercevant, elle rit avec une bienveillance +protectrice de femme dégourdie qui +sentait leur timidité, et elle demanda:</p> + +<p>—Que qu'vous faites comme ça? C'est-il +qu'vous r'gardez pousser l'herbe?</p> + +<p>Luc égayé sourit aussi: P'téte ben.</p> + +<p>Elle reprit: Hein! Ça va pas vite.</p> + +<p>Il répliqua, riant toujours:—Pour ça, +non.</p> + +<p>Elle passa. Mais en revenant avec son seau +plein de lait, elle s'arrêta encore devant eux, +et leur dit:</p> + +<p>En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera +l'pays.</p> + +<p>Avec son instinct d'être de même race, loin +de chez elle aussi peut-être, elle avait deviné +et touché juste.</p> + +<p>Ils furent émus tous les deux. Alors elle +fit couler un peu de lait, non sans peine, dans +le goulot du litre de verre où ils apportaient +leur vin; et Luc but le premier, à petites +gorgées, en s'arrêtant à tout moment pour +regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis +il donna la bouteille à Jean.</p> + +<p>Elle demeurait debout devant eux, les mains +sur ses hanches, son seau par terre à ses +pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.</p> + +<p>Puis elle s'en alla, en criant:—Allons, +adieu; à dimanche!</p> + +<p>Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps +qu'ils purent la voir, sa haute silhouette qui +s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer +dans la verdure des terres.</p> + +<p>Quand ils quitteront la caserne, la semaine +d'après, Jean dit a Luc:</p> + +<p>—Faut-il pas li acheter qué que chose de +bon?</p> + +<p>Et ils demeurèrent fort embarrassés devant +le problème d'une friandise à choisir pour la +fille à la vache.</p> + +<p>Luc opinait pour un morceau d'andouille, +mais Jean préférait des berlingots, car il +aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils +prirent, chez un épicier, pour doux sous de +bonbons blancs et rouges.</p> + +<p>Ils déjeunèrent plus vite que de coutume, +agités par l'attente.</p> + +<p>Jean l'aperçut le premier: «La v'là,» +dit-il. Luc reprit: «Oui. La v'là.»</p> + +<p>Elle riait de loin en les voyant, elle cria:</p> + +<p>—Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent +ensemble:</p> + +<p>—Et de vot' part?» Alors elle causa, elle +parla de choses simples qui les intéressaient, +du temps, de la récolte, de ses maîtres.</p> + +<p>Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui +fondaient doucement dans la poche de Jean.</p> + +<p>Luc enfin s'enhardit et murmura:</p> + +<p>—Nous vous avons apporté quelque chose.</p> + +<p>Elle demanda:—Qué'que c'est donc?</p> + +<p>Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le +mince cornet de papier et le lui tendit.</p> + +<p>Elle se mit à manger les petits morceaux +de sucre qu'elle roulait d'une joue à l'autre +et qui faisaient des bosses sous la chair. Les +deux soldats, assis devant elle, la regardaient, +émus et ravis.</p> + +<p>Puis elle alla traire sa vache, et elle leur +donna encore du lait en revenant.</p> + +<p>Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils +en parlèrent plusieurs fois. Le dimanche suivant, +elle s'assit à côté d'eux pour deviser +plus longtemps, et tous les trois, côte à côte, +les yeux perdus au loin, les genoux enfermés +dans leurs mains croisées, ils racontèrent +des menus faits et des menus détails des villages +où ils étaient nés, tandis que la vache, +là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait +vers elle sa lourde tête aux naseaux humides, +et mugissait longuement pour l'appeler.</p> + +<p>La fille accepta bientôt de manger un morceau +avec eux et de boire un petit coup de vin. +Souvent, elle leur apportait des prunes dans +sa poche; car la saison des prunes était venue. +Sa présence dégourdissait les deux petits soldats +bretons qui bavardaient comme deux +oiseaux.</p> + +<p>Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda +une permission, ce qui ne lui arrivait jamais, +et il ne rentra qu'à dix heures du soir.</p> + +<p>Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour +quelle raison son camarade avait bien pu +sortir ainsi.</p> + +<p>Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté +dix sous à son voisin de lit, demanda encore +et obtint l'autorisation de quitter pendant +quelques heures.</p> + +<p>Et quand il se mit en route avec Jean pour +la promenade du dimanche, il avait l'air tout +drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne +comprenait pas, mais il soupçonnait vaguement +quelque chose, sans deviner ce que ça +pouvait être.</p> + +<p>Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place +habituelle, dont ils avaient usé l'herbe à force +de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent +lentement. Ils n'avaient faim ni l'un +ni l'autre.</p> + +<p>Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient +venir comme ils faisaient tous les dimanches. +Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit +deux pas. Elle posa son seau par terre, et +l'embrassa. Elle l'embrassa fougueusement, +en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper +de Jean, sans songer qu'il était là, sans le +voir.</p> + +<p>Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, +si éperdu qu'il ne comprenait pas, l'âme bouleversée, +le coeur crevé, sans se rendre compte +encore.</p> + +<p>Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se +mirent à bavarder.</p> + +<p>Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant +pourquoi son camarade était sorti +deux fois pendant la semaine, et il sentait en +lui un chagrin cuisant, une sorte de blessure, +ce déchirement que font les trahisons.</p> + +<p>Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble +remiser la vache.</p> + +<p>Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner +côte à côte. La culotte rouge de son camarade +faisait une tache éclatante dans le +chemin. Ce fut Luc qui ramassa le maillet et +frappa sur le pieu qui retenait la bête.</p> + +<p>La fille se baissa pour la traire, tandis +qu'il caressait d'une main distraite l'échine +coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le +seau dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le +bois.</p> + +<p>Jean ne voyait plus rien que le mur de +feuilles où ils étaient entrés; et il se sentait +si troublé que, s'il avait essayé de se lever, +il serait tombé sur place assurément. +Il demeurait immobile, abruti d'étonnement +et de souffrance, d'une souffrance naïve +et profonde. Il avait envie de pleurer, de se +sauver, de se cacher, de ne plus voir personne +jamais.</p> + +<p>Tout à coup, il les aperçut qui sortaient +du taillis. Ils revinrent doucement en se tenant +par la main, comme font les promis dans +les villages. C'était Luc qui portait le seau.</p> + +<p>Ils s'embrassèrent encore avant de se +quitter, et la fille s'en alla après avoir jeté à +Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence. +Elle ne pensa point à lui offrir du +lait ce jour-là.</p> + +<p>Les deux petits soldats demeurèrent côte +à côte, immobiles comme toujours, silencieux +et calmes, sans que la placidité de +leur visage montrât rien de ce qui troublait +leur coeur. Le soleil tombait sur eux. La +vache, parfois, mugissait en les regardant +de loin.</p> + +<p>A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour +revenir.</p> + +<p>Luc épluchait une baguette. Jean portait +le litre vide. Il le déposa chez le marchand +de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur +le pont, et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent +au milieu, afin de regarder couler +l'eau quelques instants.</p> + +<p>Jean se penchait, se penchait de plus en +plus sur la balustrade de fer, comme s'il +avait vu dans le courant quelque chose qui +l'attirait. Luc lui dit: «C'est-il que tu veux +y boire un coup?» Comme il prononçait le +dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, +les jambes enlevées décrivirent un cercle en +l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba +d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.</p> + +<p>Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait +en vain de crier. Il vit plus loin quelque +chose remuer; puis la tête de son camarade +surgit à la surface du fleuve, pour y rentrer +aussitôt.</p> + +<p>Plus loin encore, il aperçut, de nouveau, +une main, une seule main qui sortit de la +rivière, et y replongea. Ce fut tout. +Les mariniers accourus ne retrouvèrent +point le corps ce jour-là.</p> + +<p>Luc revint seul à la caserne, en courant, +la tête affolée, et il raconta l'accident, les +yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant +coup sur coup: «Il se pencha... il +se... il se pencha... si bien... si bien que la +tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe... +qui tombe...»</p> + +<p>Il ne put en dire plus long, tant l'émotion +l'étranglait.—S'il avait su... + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT *** + +***** This file should be named 12011-h.htm or 12011-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/0/1/12011/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG +Distributed Proofreaders. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Monsieur Parent + Et autres histoires courtes + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG +Distributed Proofreaders. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes) + +Par + +GUY DE MAUPASSANT + + + + +MONSIEUR PARENT + +I + +Le petit Georges, a quatre pattes dans l'allee, faisait des montagnes de +sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'elevait en pyramide, puis +plantait au sommet une feuille de marronnier. + +Son pere, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention +concentree et amoureuse, ne voyait que lui dans l'etroit jardin public +rempli de monde. + +Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant +l'eglise de la Trinite pour revenir, apres avoir contourne le gazon, +d'autres enfants s'occupaient de meme, a leurs petits jeux de jeunes +animaux, tandis que les bonnes indifferentes regardaient en l'air +avec leurs yeux de brutes, ou que les meres causaient entre elles en +surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant. + +Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant +trainer derriere elles les longs rubans eclatants de leurs bonnets, et +portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppe de dentelles, +tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des +entretiens serieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du +square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches, +faisait sans cesse des detours pour ne point demolir des ouvrages de +terre, pour ne point ecraser des mains, pour ne point deranger le +travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines. + +Le soleil allait disparaitre derriere les toits de la rue Saint-Lazare +et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et paree, +Les marronniers s'eclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades, +devant le haut portail de l'eglise, semblaient en argent liquide. + +M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussiere: il suivait ses +moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des +levres a tous les mouvements de Georges. + +Mais ayant leve les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se +trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par +le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraina +vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer apres sa +femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait a son cote. + +Le pere alors le prit en ses bras, et, accelerant encore son allure, se +mit a souffler de peine en montant le trottoir incline. C'etait un homme +de quarante ans; deja gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un +bon ventre de joyeux garcon que les evenements ont rendu timide. + +Il avait epouse, quelques annees plus tot, une jeune femme aimee +tendrement qui le traitait a present avec une rudesse et une autorite de +despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il +faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement +ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses gouts, ses +allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa +voix. + +Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il +avait d'elle, Georges, age maintenant de trois ans, devenu la plus +grande joie et la plus grande preoccupation de son coeur. Rentier +modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et +sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son +mari. + +Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la premiere marche de +l'escalier, s'essuya le front, et se mit a monter. + +Au second etage, il sonna. + +Une vieille bonne qui l'avait eleve, une de ces servantes maitresses qui +sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse: + +--Madame est-elle rentree? + +La domestique haussa les epaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu +Madame rentrer pour six heures et demie? + +Il repondit d'un ton gene: + +--C'est bon, tant mieux, ca me donne le temps de me changer, car j'ai +tres chaud. + +La servante le regardait avec une pitie irritee et meprisante. Elle +grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il +a porte le petit peut-etre; et tout ca pour attendre Madame jusqu'a sept +heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant a etre +prete a l'heure. Je fais mon diner pour huit heures, moi, et quand on +l'attend, tant pis, un roti ne doit pas etre brule! + +M. Parent feignait de ne point ecouter. Il murmura: "C'est bon, c'est +bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pates de sable. +Moi, je vais me changer. Recommande a la femme de chambre de bien +nettoyer le petit." + +Et il entra dans son appartement. Des qu'il y fut, il poussa le verrou +pour etre seul, bien seul, tout seul. Il etait tellement habitue, +maintenant, a se voir malmene et rudoye qu'il ne se jugeait en surete +que sous la protection des serrures. Il n'osait meme plus penser, +reflechir, raisonner avec lui-meme, s'il ne se sentait garanti par un +tour de clef contre les regards et les suppositions. S'etant affaisse +sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre, +il songea que Julie commencait a devenir un danger nouveau dans la +maison. Elle haissait sa femme, c'etait visible; elle haissait surtout +son camarade Paul Limousin reste, chose rare, l'ami intime et familier +du menage, apres avoir ete l'inseparable compagnon de sa vie de garcon. + +C'etait Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et +lui, qui le defendait, meme vivement, meme severement, contre les +reproches immerites, contre les scenes harcelantes, contre tontes les +miseres quotidiennes de son existence. + +Mais voila que, depuis bientot six mois, Julie se permettait sans cesse +sur sa maitresse des remarques et des appreciations malveillantes. Elle +la jugeait a tout moment, declarait vingt fois par jour: "Si j'etais +Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ca par le nez. +Enfin, enfin... Voila... chacun suivant sa nature." + +Un jour meme elle avait ete insolente avec Henriette, qui s'etait +contentee de dire, le soir, a son mari: "Tu sais, a la premiere +parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi." Elle semblait +cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et +Parent attribuait cette mansuetude a une consideration pour la bonne qui +l'avait eleve, et qui avait ferme les yeux de sa mere. + +Mais c'etait fini, les choses ne pourraient trainer plus longtemps; +et il s'epouvantait a l'idee de ce qui allait arriver. Que ferait-il? +Renvoyer Julie lui apparaissait comme une resolution si redoutable, +qu'il n'osait y arreter sa pensee. Lui donner raison contre sa +femme, etait egalement impossible; et il ne se passerait pas un mois +maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux. + +Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de +tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: "Heureusement que +j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux." + +Puis l'idee lui vint de consulter Limousin; il s'y resolut; mais +aussitot le souvenir de l'inimitie nee entre sa bonne et son ami lui +fit craindre que celui-ci ne conseillat l'expulsion; et il demeurait de +nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes. + +La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il +n'avait pas encore change de linge! Alors, effare, essouffle, il +se devetit, se lava, mit une chemise blanche, et se revetit avec +precipitation, comme si on l'eut attendu dans la piece voisine pour un +evenement d'une importance extreme. + +Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien a redouter. + +Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint +s'asseoir sur le canape; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra, +nettoye, peigne, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa +avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux, +puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il +le fit sauter en l'air, l'elevant jusqu'au plafond, au bout de ses +poignets. Puis il s'assit, fatigue par cet effort; et prenant Georges +sur un genou, il lui fit faire "a dada". + +L'enfant riait enchante, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir, +et le pere aussi riait et criait de contentement, secouant son gros +ventre, s'amusant plus encore que le petit. + +Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de resigne, de meurtri. Il +l'aimait avec des elans fous, de grandes caresses emportees, avec toute +la tendresse honteuse cachee en lui, qui n'avait jamais pu sortir, +s'epandre, meme aux premieres heures de son mariage, sa femme s'etant +toujours montree seche et reservee. + +Julie parut sur la porte, le visage pale, l'oeil brillant, et elle +annonca d'une voix tremblante d'exasperation: + +--Il est sept heures et demie, Monsieur. + +Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et resigne, et murmura: + +--En effet, il est sept heures et demie. + +--Voila, mon diner est pret, maintenant. + +Voyant l'orage, il s'efforca de l'ecarter: + +--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentre, que tu ne le ferais que +pour huit heures? + +--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sur! Vous n'allez pas +vouloir faire manger le petit a huit heures maintenant: On dit ca, +pardi, c'est une maniere de parler. + +Mais ca detruirait l'estomac du petit de le faire manger a huit heures! +Oh! s'il n'y avait que sa mere! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah +oui! parlons-en, en voila une mere! Si ce n'est pas une pitie de voir +des meres comme ca! + +Parent, tout fremissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arreter net la +scene menacante. + +--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maitresse. +Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus a l'avenir. + +La vieille bonne, suffoquee par l'etonnement, tourna les talons et +sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du +lustre tinterent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une legere et +vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air +silencieux du salon. + +Georges, surpris d'abord, se mit a battre des mains avec bonheur, et, +gonflant ses joues, fit un gros "boum" de toute la force de ses poumons +pour imiter le bruit de la porte. + +Alors son pere lui conta des histoires; mais la preoccupation de son +esprit lui faisait perdre a tout moment le fil de son recit; et le +petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux etonnes. + +Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir +marcher l'aiguille. Il aurait voulu arreter l'heure, faire immobile le +temps jusqu'a la rentree de sa femme. Il n'en voulait pas a Henriette +d'etre en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de +tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener +une irreparable catastrophe, des explications et des violences qu'il +n'osait meme imaginer. La seule pensee de la querelle, des eclats de +voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes +face a face se regardant au fond des yeux et se jetant a la tete des +mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui sechait la bouche ainsi +qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il +n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur +son genou. + +Huit heures sonnerent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle +n'avait plus son air exaspere, mais un air de resolution mechante et +froide, plus redoutable encore. + +--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'a son dernier jour, +je vous ai eleve aussi de votre naissance jusqu'a aujourd'hui! Je crois +qu'on peut dire que je suis devouee a la famille... + +Elle attendit une reponse. + +Parent balbutia: "Mais oui, ma bonne Julie." + +Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par interet +d'argent, mais toujours par interet pour vous; que je ne vous ai jamais +trompe ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches... + +--Mais oui, ma bonne Julie. + +--Eh bien, Monsieur, ca ne peut pas durer plus longtemps. C'est par +amitie pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans +votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le +quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il +faut que je vous le dise aussi, a la fin, bien que ca ne m'aille guere +de rapporter. Si Madame rentre comme ca a des heures de fantaisie, c'est +qu'elle fait des choses abominables. + +Il demeurait effare, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier: +"Tais-toi... Tu sais que je t'ai defendu..." + +Elle lui coupa la parole avec une resolution irresistible. + +--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a +longtemps que Madame a faute avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus +de vingt fois s'embrasser derriere les portes. Oh, allez! si M. Limousin +avait ete riche, ca n'est pas M. Parent que Madame aurait epouse. Si +Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il +comprendrait la chose d'un bout a l'autre... + +Parent s'etait leve, livide, balbutiant: "Tais-toi... tais-toi... ou..." + +Elle continua: + +--Non, je vous dirai tout. Madame a epouse Monsieur par interet; et elle +l'a trompe du premier jour. C'etait entendu entre eux, pardi! Il suffit +de reflechir pour comprendre ca. Alors comme Madame n'etait pas contente +d'avoir epouse Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie +dure, si dure que j'en avais le coeur casse, moi qui voyais ca... + +Il fit deux pas, les poings fermes, repetant: "Tais-toi... tais-toi..." +car il ne trouvait rien a repondre. + +La vieille bonne ne recula point; elle semblait resolue a tout. + +Mais Georges, effare d'abord, puis effraye par ces voix grondantes, se +mit a pousser des cris aigus. Il restait debout derriere son pere, et, +la face crispee, la bouche ouverte, il hurlait. + +La clameur de son fils exaspera Parent, l'emplit de courage et de +fureur. Il se precipita vers Julie, les deux bras leves, pret a frapper +des deux mains, et criant: "Ah miserable! tu vas tourner les sens du +petit." + +Il la touchait deja! Elle lui jeta par lu face: + +--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai eleve; ca n'empechera +pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!... + +Il s'arreta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face +d'elle tellement eperdu qu'il ne comprenait plus rien. + +Elle ajouta:--Il suffit de regarder le petit pour reconnaitre le pere, +pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'a regarder ses +yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas.... + +Mais il l'avait saisie par les epaules et il la secouait de toute sa +force, begayant: "Vipere... vipere! Hors d'ici, vipere!... Va-t'en ou je +te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!... + +Et d'un effort desespere il la lanca dans la piece voisine. Elle tomba +sur la table servie dont les verres s'abattirent et se casserent; puis, +s'etant relevee, elle mit la table entre elle et son maitre, et, tandis +qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des +paroles terribles: + +--Monsieur n'a qu'a sortir... ce soir... apres diner... et qu'a rentrer +tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur +essaye... il verra. + +Elle avait gagne la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut +derriere elle, monta l'escalier de service jusqu'a sa chambre de bonne +ou elle s'etait enfermee, et heurtant la porte: + +--Tu vas quitter la maison a l'instant meme. + +Elle repondit a travers la planche: + +--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici. + +Alors il redescendit lentement, en se cramponnant a la rampe pour ne +point tomber; et il rentra dans son salon ou Georges pleurait, assis par +terre. + +Parent s'affaissa sur un siege et regarda l'enfant d'un oeil hebete. Il +ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait etourdi, +abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tete; a peine se +souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis, +peu a peu, sa raison, comme une eau troublee, se calma et s'eclairait; +et l'abominable revelation commenca a travailler son coeur. + +Julie avait parle si net, avec une telle force, une telle assurance, une +telle sincerite, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait +a douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'etre trompee, aveuglee par +son devouement pour lui, entrainee par une haine inconsciente contre +Henriette. Cependant, a mesure qu'il tachait de se rassurer et de se +convaincre, mille petits faits se reveillaient en son souvenir, +des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens +inobserves, presque inapercus, des sorties tardives, des absences +simultanees, et meme des gestes presque insignifiants, mais bizarres +qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant, +prenaient pour lui une importance extreme, etablissaient une connivence +entre eux. Tout ce qui s'etait passe depuis ses fiancailles surgissait +brusquement en sa memoire surexcitee par l'angoisse. Il retrouvait tout, +des intonations singulieres, des attitudes suspectes; et son pauvre +esprit d'homme calme et bon, harcele par le doute, lui montrait +maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'etre encore que des +soupcons. + +Il fouillait avec une obstination acharnee dans ces cinq annees de +mariage, cherchant a retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et +chaque chose inquietante qu'il decouvrait le piquait au coeur comme un +aiguillon de guepe. + +Il ne pensait plus a Georges, qui se taisait maintenant, le derriere sur +le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit +a pleurer. + +Son pere s'elanca, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tete de +baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste? + +Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulage, +console, balbutiant: "Georges..... mon petit Georges, mon cher petit +Georges....." Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!.... +Oui, elle avait dit que son enfant etait a Limousin..... Oh! cela +n'etait pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en +pouvait meme douter une seconde. C'etait la une de ces odieuses +infamies qui germent dans les ames ignobles des servantes! Il repetait: +"Georges..... mon cher Georges." Le gamin, caresse, s'etait tu de +nouveau. + +Parent sentait la chaleur de la petite poitrine penetrer dans la sienne +a travers les etoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie; +cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait. + +Alors il ecarta un peu de lui la tete mignonne et frisee pour la +regarder avec passion. Il la contemplait avidement, eperdument, se +grisant a la voir, et repetant toujours: "Oh! mon petit..... mon petit +Georges!....." + +Il pensa soudain: "S'il ressemblait a Limousin... pourtant!" + +Ce fut en lui quelque chose d'etrange, d'atroce, une poignante et +violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres, +comme si ses os, tout a coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il +ressemblait a Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui +riait maintenant. Il le regardait avec des yeux eperdus, troubles, +hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche, +dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez, +de la bouche ou des joues de Limousin. + +Sa pensee s'egarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son +enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres, +des ressemblances invraisemblables. + +Julie avait dit: "Un aveugle ne s'y tromperait pas." Il y avait donc +quelque chose de frappant, quoique chose d'indeniable! Mais quoi? Le +front? Oui, peut-etre? Cependant Limousin avait le front plus etroit! +Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater +les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet +homme? + +Parent pensait: "Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop +trouble; je ne pourrais rien reconnaitre maintenant... Il faut attendre; +il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant." + +Puis il songea: "Mais s'il me ressemblait, a moi, je serais sauve! +sauve!" + +Et il traversa le salon en deux enjambees pour aller examiner dans la +glace la face de son enfant a cote de la sienne. + +Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent +tout proches, et il parlait haut, tant son egarement etait grand. + +"Oui... nous avons le meme nez... le meme nez... peut-etre... ce n'est +pas sur... et le meme regard.... Mais non, il a les yeux bleus.... +Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!... +Je ne veux plus voir... je deviens fou!..." + +Il se sauva loin de la glace, a l'autre bout du salon, tomba sur un +fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit a pleurer. Il +pleurait par grands sanglots desesperes. Georges, effare d'entendre +gemir son pere, commenca aussitot a hurler. + +Le timbre d'entree sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eut +traverse. Il dit: "La voila... qu'est-ce que je vais faire?..." Et il +courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de +s'essuyer les yeux. Mais, apres quelques secondes, un nouveau coup de +timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie etait +partie sans que la femme de chambre fut prevenue. Donc personne n'irait +ouvrir? Que faire? Il y alla. + +Voici que tout d'un coup il se sentait brave, resolu, pret pour la +dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait muri en +quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une +fureur de timide et une tenacite de debonnaire exaspere. + +Il tremblait cependant! Etait-ce de peur? Oui... Peut-etre avait-il +encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lachete +fouettee? + +Derriere la porte qu'il avait atteinte a pas furtifs, il s'arreta pour +ecouter. Son coeur battait a coups furieux; il n'entendait que ce +bruit-la: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aigue de +Georges qui criait toujours, dans le salon. + +Soudain, le son du timbre eclatant sur sa tete, le secoua comme une +explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, defaillant, il fit +tourner la clef et tira le battant. + +Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier. + +Elle dit, avec un air d'etonnement ou apparaissait un peu d'irritation: + +--C'est toi qui ouvres, maintenant? Ou est donc Julie? + +Il avait la gorge serree, la respiration precipitee; et il s'efforcait +de repondre, sans pouvoir prononcer un mot. + +Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande ou est Julie. + +Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie.... + +Sa femme commencait a se facher: + +--Comment, partie? Ou ca? Pourquoi? + +Il reprenait son aplomb peu a peu et sentait naitre en lui une haine +mordante contre cette femme insolente, debout devant lui. + +--Oui, partie pour tout a fait... je l'ai renvoyee... + +--Tu l'as renvoyee?... Julie?... Mais tu es fou.... + +--Oui, je l'ai renvoyee parce qu'elle avait ete insolente... et +qu'elle... qu'elle a maltraite l'enfant. + +--Julie? + +--Oui... Julie. + +--A propos de quoi a-t-elle ete insolente? + +--A propos de toi. + +--A propos de moi? + +--Oui... parce que son diner etait brule et que tu ne rentrais pas. + +--Elle a dit...? + +--Elle a dit... des choses desobligeantes pour toi... et que je ne +devais pas... que je ne pouvais pas entendre.... + +--Quelles choses? + +--Il est inutile de les repeter. + +--Je desire les connaitre. + +--Elle a dit qu'il etait tres malheureux pour un homme comme moi, +d'epouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins, +mauvaise maitresse de maison, mauvaise mere, et mauvaise epouse.... + +La jeune femme etait entree dans l'antichambre, suivie par Limousin qui +ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement +la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en +begayant, exasperee: + +--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...? + +Il etait tres pale, tres calme. Il repondit: + +--Je ne dis rien, ma chere amie; je te repete seulement les propos de +Julie, que tu as voulu connaitre; et je te ferai remarquer que je l'ai +mise a la porte justement a cause de ces propos. + +Elle fremissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les +joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle +sentait bien la revolte, quoiqu'elle ne put rien repondre; et elle +cherchait a reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant. + +--Tu as dine? dit-elle. + +--Non, j'ai attendu. + +Elle haussa les epaules avec impatience. + +--C'est stupide d'attendre apres sept heures et demie. Tu aurais du +comprendre que j'avais ete retenue, que j'avais eu des affaires, des +courses. + +Puis, tout a coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps, +et elle raconta, avec des paroles breves, hautaines, qu'ayant eu des +objets de mobilier a choisir tres loin, tres loin, rue de Rennes, elle +avait rencontre Limousin a sept heures passees, boulevard Saint-Germain, +en revenant, et qu'alors elle lui avait demande son bras pour entrer +manger un morceau dans un restaurant ou elle n'osait penetrer seule, +bien qu'elle se sentit defaillir de faim. Voila comment elle avait dine, +avec Limousin, si on pouvait appeler cela diner; car ils n'avaient pris +qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bate de revenir. + +Parent repondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas +de reproches. + +Alors Limousin, reste jusque-la muet, presque cache derriere Henriette, +s'approcha et tendit sa main en murmurant: + +--Tu vas bien? + +Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, tres +bien. + +Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la derniere phrase de son +mari. + +--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu +as une intention. + +Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te repondre que je +ne m'etais pas inquiete de ton retard et que je ne t'en faisais point un +crime. + +Elle le prit de haut, cherchant un pretexte a querelle:--De mon +retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je +passe la nuit dehors. + +--Mais non, ma chere amie. J'ai dit "retard" parce que je n'ai pas +d'autre mot. Tu devais rentrer a six heures et demie, tu rentres a huit +heures et demie. C'est un retard, ca! Je le comprends tres bien; +je ne... ne... ne m'en etonne meme pas... Mais... mais... il m'est +difficile d'employer un autre mot. + +--C'est que tu le prononces comme si j'avais decouche... + +--Mais non... mais non... + +Elle vit qu'il cederait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre, +quand elle s'apercut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec +un visage emu: + +--Qu'a donc le petit? + +--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraite. + +--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse? + +--Oh! presque rien. Elle l'a pousse et il est tombe. + +Elle voulut voir son enfant et s'elanca dans la salle a manger, puis +s'arreta net devant la table couverte de vin repandu, de carafes et de +verres brises, et de salieres renversees. + +--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-la? + +--C'est Julie qui... + +Mais elle lui coupa la parole avec fureur: + +--C'est trop fort, a la fin! Julie me traite de devergondee, bat mon +enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu +trouves cela tout naturel. + +--Mais non... puisque je l'ai renvoyee. + +--Vraiment!... Tu l'as renvoyee!... Mais il fallait la faire arreter. +C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-la! + +Il balbutia:--Mais... ma chere amie... je ne pouvais pourtant pas... il +n'y avait point de raison... Vraiment, il etait bien difficile... + +Elle haussa les epaules avec un infini dedain. + +--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre +homme sans volonte, sans fermete, sans energie. Ah! elle a du t'en dire +de raides, ta Julie, pour que tu te sois decide a la mettre dehors. +J'aurais voulu etre la une minute, rien qu'une minute. + +Ayant ouvert la porte du salon, elle courut a Georges, le releva, le +serra dans ses bras en l'embrassant: "Georget, qu'est-ce que tu as, mon +chat, mon mignon, mon poulet?" + +Caresse par sa mere, il se tut. Elle repeta: + +--Qu'est-ce que tu as? + +Il repondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effraye: + +--C'est Zulie qu'a battu papa. + +Henriette se retourna vers son mari, stupefaite d'abord. Puis une folle +envie de rire s'eveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses +joues fines, releva sa levre, retroussa les ailes de ses narines, et +enfin jaillit de sa bouche en une claire fusee de joie, en une cascade +de gaiete, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle repetait, +avec de petits cris mechants qui passaient entre ses dents blanches et +dechiraient Parent ainsi que des morsures: "Ah!... ah!... ah!... ah!... +elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drole... +que c'est drole... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu... +Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drole!... + +Parent balbutiait: + +--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai... +C'est moi, au contraire, qui l'ai jetee dans la salle a manger, si fort +qu'elle a bouleverse la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai +battue! + +Henriette disait a son fils:--Repete, mon poulet. C'est Julie qui a +battu papa! + +Il repondit:--Oui, c'est Zulie. + +Puis, passant soudain a une autre idee, elle reprit:--Mais il n'a pas +dine, cet enfant-la? Tu n'as rien mange, mon cheri? + +--Non, maman. + +Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou, +archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dine! + +Il s'excusa, egare dans cette scene et dans cette explication, ecrase +sous cet ecroulement de sa vie. + +--Mais, ma chere amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas diner sans +toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais +revenir d'un moment a l'autre. + +Elle lanca dans un fauteuil son chapeau, garde jusque-la sur sa tete, +et, la voix nerveuse: + +--Vraiment, c'est intolerable d'avoir affaire a des gens qui ne +comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par +eux-memes. Alors, si j'etais rentree a minuit, l'enfant n'aurait rien +mange du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, apres sept +heures et demie passees, que j'avais eu un empechement, un retard, une +entrave!... + +Parent tremblait, sentant la colere le gagner; mais Limousin s'interposa +et, se tournant vers la jeune femme: + +--Vous etes tout a fait injuste, ma chere amie. Parent ne pouvait pas +deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et +puis, comment vouliez-vous qu'il se tirat d'affaire tout seul, apres +avoir renvoye Julie? + +Mais Henriette, exasperee, repondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se +tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se debrouille! + +Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant deja que son fils +n'avait point mange. + +Alors Limousin, tout a coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa +et enleva les verres brises qui couvraient la table, remit le couvert et +assit l'enfant sur son petit fauteuil a grands pieds, pendant que Parent +allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle. + +Elle arriva etonnee, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges ou +elle travaillait. + +Elle apporta la soupe, un gigot brule, puis des pommes de terre en +puree. + +Parent s'etait assis a cote de son enfant, l'esprit en detresse, la +raison emportee dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit, +essayait de manger lui-meme, coupait la viande, la machait et l'avalait +avec effort, comme si sa gorge eut ete paralysee. + +Alors, peu a peu, s'eveilla dans son ame un desir affole de regarder +Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il +voulait voir s'il ressemblait a Georges. Mais il n'osait pas lever les +yeux. Il s'y decida pourtant, et considera brusquement cette figure +qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblat ne l'avoir jamais +examinee, tant elle lui parut differente de ce qu'il pensait. De seconde +en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant a +en reconnaitre les moindres lignes, les moindres traits, les moindres +sens; puis, aussitot, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire +manger. + +Deux mots ronflaient dans son oreille: "Son pere! son pere! son pere!" +Ils bourdonnaient a ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui, +cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre cote de cette table, +etait peut-etre le pere de son fils, de Georges, de son petit Georges. +Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de +ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles, +lui dechirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son +couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le +sauverait; ce serait fini. + +Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin, +manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la +nuit avec cette pensee vrillee en lui: "Limousin, le pere de Georges!.." +Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser +a rien, de parler a personne! Chaque jour, a toute heure, a toute +seconde, il se demanderait cela, il chercherait a savoir, a deviner, +a surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne +pourrait plus le voir sans endurer l'epouvantable souffrance de ce +doute, sans se sentir dechire jusqu'aux entrailles, sans etre torture +jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans +cette maison, a cote de cet enfant qu'il aimerait et hairait! Oui, il +finirait par le hair assurement. Quel supplice! Oh! s'il etait certain +que Limousin fut le pere, peut-etre arriverait-il a se calmer, a +s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir etait +intolerable! + +Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet +enfant a tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville, +le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les +levres, l'adorer et penser sans cesse: "Il n'est pas a moi, peut-etre?" +Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans +les rues, ou se sauver soi-meme tres loin, si loin, qu'il n'entendrait +plus jamais parler de rien, jamais! + +Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait. + +--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin? + +Limousin repondit, en hesitant:--Ma foi, moi aussi. + +Et elle fit rapporter le gigot. + +Parent se demandait: "Ont-ils dine? ou bien se sont-ils mis en retard a +un rendez-vous d'amour?" + +Ils mangeaient maintenant de grand appetit, tous les deux. Henriette, +tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'epiait aussi, par regards +brusques, vite detournes. Elle avait une robe de chambre rose garnie de +dentelles blanches; et sa tete blonde, son cou frais, ses mains grasses +sortaient de ce joli vetement coquet et parfume, comme d'une coquille +bordee d'ecume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent +les voyait embrasses, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne +pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi +cote a cote, en face de lui? + +Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait ete leur dupe depuis le +premier jour? Etait-il possible qu'on se jouat ainsi d'un homme, d'un +brave homme, parce que son pere lui avait laisse un peu d'argent! +Comment ne pouvait-on voir ces choses-la dans les ames, comment se +pouvait-il que rien ne revelat aux coeurs droits les fraudes des coeurs +infames, que la voix fut la meme pour mentir que pour adorer, et le +regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincere? + +Il les epiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il +pensa: "Je vais les surprendre ce soir." Et il dit: + +--Ma chere amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je +m'occupe, des aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de +suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai +peut-etre un peu tard. + +Elle repondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra +compagnie. Nous t'attendrons. + +Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher +Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous. + +Parent s'etait leve. Il oscillait sur ses jambes, etourdi, trebuchant. +Il murmura: "A tout a l'heure," et gagna la sortie en s'appuyant au mur, +car le parquet remuait comme une barque. + +Georges etait parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin +passerent au salon. Des que la porte fut refermee:--Ah, ca! tu es donc +folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari? + +Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence a trouver violente cette +habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr. + +Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le +pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est +ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir. + +Elle prit une cigarette sur la cheminee, l'alluma, et repondit:--Mais +je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa +stupidite... et je le traite comme il le merite. + +Limousin reprit, d'une voix impatiente: + +--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont +pareilles. Comment? voila un excellent garcon, trop bon, stupide de +confiance et de bonte, qui ne nous gene en rien, qui ne nous soupconne +pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous +voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enrage et pour +gater notre vie. + +Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embetes! Toi, tu es lache, comme +tous les hommes! Tu as peur de ce cretin! + +Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! ca, je voudrais bien savoir +ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il +malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort a la fin de +faire souffrir ce garcon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui +en vouloir uniquement parce que tu le trompes. + +Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux: + +--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que +tu aies un sale coeur? + +Il se defendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chere +amie, je te demande seulement de menager un peu ton mari, parce que +nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu +devrais comprendre cela. + +Ils etaient tout pres l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris +tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garcon content de lui; +elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et +mi-bourgeoise, nee dans une arriere-boutique, elevee sur le seuil du +magasin a cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariee, au hasard +de cette cueillette, avec le promeneur naif qui s'est epris d'elle pour +l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en +rentrant le soir. + +Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je +l'execre justement parce qu'il m'a epousee, parce qu'il m'a achetee +enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il +pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspere a toute seconde par sa +sottise que tu appelles de la bonte, par sa lourdeur que tu appelles de +la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu +de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gene guere. Et +puis?... et puis?... Non, il est trop idiot a la fin de ne se douter de +rien! Je voudrais qu'il fut un peu jaloux au moins. Il y a des moments +ou j'ai envie de lui crier: "Mais tu ne vois donc rien, grosse bete, tu +ne comprends donc pas que Paul est mon amant." + +Limousin se mit a rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de +ne pas troubler notre existence. + +--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbecile-la, il n'y a rien a +craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien +il m'est odieux, combien il m'enerve. Toi, tu as toujours l'air de +le cherir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont +surprenants parfois. + +--Il faut bien savoir dissimuler, ma chere. + +--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous +autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de +suite davantage; nous autres, nous le haissons a partir du moment ou +nous l'avons trompe. + +--Je ne vois pas du tout pourquoi on hairait un brave garcon dont on +prend la femme. + +--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque a +tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut +pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais +point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse. + +Et souriant, avec un doux mepris de rouee, elle posa les deux mains sur +ses epaules en tendant vers lui ses levres; il pencha la tete vers elle +en l'enfermant dans une etreinte, et leurs bouches se rencontrerent. Et +comme ils etaient debout devant la glace de la cheminee, un autre couple +tout pareil a eux s'embrassait derriere la pendule. + +Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de +la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta +Limousin de ses deux bras; et ils apercurent Parent qui les regardait, +livide, les poings fermes, dechausse, et son chapeau sur le front. + +Il les regardait, l'un apres l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil, +sans remuer la tete. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua +sur Limousin, le prit a pleins bras comme pour l'etouffer, le culbuta +jusque dans l'angle du salon d'un elan si impetueux, que l'autre, +perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son +crane contre la muraille. + +Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son +amant, se jeta sur Parent, le saisit par le cou, et enfoncant dans la +chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs +de femme eperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui +mordait l'epaule comme si elle eut voulu le dechirer avec ses dents. +Parent, etrangle, suffoquant, lacha Limousin, pour secouer sa femme +accrochee a son col; et l'ayant empoignee par la taille, il la jeta, +d'une seule poussee, a l'autre bout du salon. + +Puis, comme il avait la colere courte dos debonnaires, et la violence +poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant, +epuise, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'etait +repandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin debouche; et son +energie insolite finissait en essoufflement. + +Des qu'il put parler, il balbutia: + +--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!... + +Limousin restait immobile dans son angle, colle contre le mur, trop +effare pour rien comprendre encore, trop effraye pour remuer un doigt. +Henriette, les poings appuyes sur le gueridon, la tete en avant, +decoiffee, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille a une +bete qui va sauter. + +Parent reprit d'une voix plus forte: + +--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en! + +Voyant calmee sa premiere exasperation, sa femme s'enhardit, se +redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente deja: + +--Tu as donc perdu la tete?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette +agression inqualifiable?... + +Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et +begayant: + +--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai... +j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!... +miserable!... miserable!... Vous etes deux miserables!... +Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous +tuerais!... Allez-vous-en!... + +Elle comprit que c'etait fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait +point innocenter et qu'il fallait ceder. Mais toute son impudence lui +etait revenue et sa haine contre cet nomme, exasperee a present, la +poussait a l'audace, mettait en elle un besoin de defi, un besoin de +bravade. + +Elle dit d'une voix claire: + +--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous. + +Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colere nouvelle saisissait, +se mit a crier: + +--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... miserables!... ou bien!... ou +bien!... + +Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tete. + +Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par +le bras, l'arracha du mur ou il semblait scelle, et l'entraina vers la +porte en repetant: "Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez +bien que cet homme est fou... Tenez donc!..." + +Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce +qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au +coeur, en quittant cette maison. Et une idee lui traversa l'esprit, une +de ces idees venimeuses, mortelles, ou fermente toute la perfidie des +femmes. + +Elle dit, resolue:--Je veux emporter mon enfant. + +Parent, stupefait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler +de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... apres... +apres... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc, +gueuse!... Va-t'en!... + +Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengee deja, et le +bravant, tout pres, face a face: + +--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce +qu'il n'est pas a toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas a +toi... Il est a Limousin. + +Parent, eperdu, cria:--Tu mens... tu mens... miserable! + +Mais elle reprit:--Imbecile! Tout le monde le sait, excepte toi. Je te +dis que voila son pere. Mais il suffit de regarder pour le voir... + +Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se +retourna, saisit une bougie, et s'elanca dans la chambre voisine. + +Il revint presque aussitot, portant sur son bras le petit Georges +enveloppe dans les couvertures de son lit. L'enfant, reveille en +sursaut, epouvante, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme, +puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers +l'escalier, ou Limousin attendait par prudence. + +Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les +verrous. A peine rentre dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur +le parquet. + + +II + + +Parent vecut seul, tout a fait seul. Pendant les premieres semaines qui +suivirent la separation, l'etonnement de sa vie nouvelle l'empecha de +songer beaucoup. Il avait repris son existence de garcon, ses habitudes +de flanerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu +eviter tout scandale, il faisait a sa femme une pension reglee par les +hommes d'affaires. Mais, peu a peu, le souvenir de l'enfant commenca a +hanter sa pensee. Souvent, quand il etait seul, chez lui, le soir, +il s'imaginait tout a coup entendre Georges crier "papa". Son coeur +aussitot commencait a battre et il se levait bien vite pour ouvrir la +porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas +revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les +pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bete? + +Apres avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son +fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures +entieres, des jours entiers. Ce n'etait point seulement une obsession +morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin +sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir +sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il +s'exasperait au souvenir enfievrant des caresses passees. Il sentait les +petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur +sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces +calineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux +levres, l'affolait comme le desir d'une femme aimee qui s'est enfuie. + +Dans la rue, tout a coup, il se mettait a pleurer en songeant qu'il +pourrait l'avoir, trottinant a son cote avec ses petits pieds, son gros +Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et, +la tete entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir. + +Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question: +"Etait-il ou n'etait-il pas le pere de Georges?" Mais c'etait surtout la +nuit qu'il se livrait sur cette idee a des raisonnements interminables. +A peine couche, il recommencait, chaque soir, la meme serie +d'argumentations desesperees. + +Apres le depart de sa femme, il n'avait plus doute tout d'abord: +l'enfant, certes, appartenait a Limousin. Puis, peu a peu, il se remit a +hesiter. Assurement, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune +valeur. Elle l'avait brave, en cherchant a le desesperer. En pesant +froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour +qu'elle eut menti. + +Seul Limousin, peut-etre, aurait pu dire la verite. Mais comment savoir, +comment l'interroger, comment le decider a avouer? + +Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, resolu a aller trouver +Limousin, a le prier, a lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre +fin a cette abominable angoisse. Puis il se recouchait desespere, ayant +reflechi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait meme +certainement pour empecher le pere veritable de reprendre son enfant. + +Alors que faire? Rien! + +Et il se desolait d'avoir ainsi brusque les evenements, de n'avoir point +reflechi, patiente, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un +mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait du +feindre de ne rien soupconner, et les laisser se trahir tout doucement. +Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner, +pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un pere. Il les aurait +epies derriere les portes! Comment n'avait-il pas songe a cela? Si +Limousin, demeure seul avec Georges, ne l'avait point aussitot saisi, +serre dans ses bras, baise passionnement, s'il l'avait laisse jouer +avec indifference, sans s'occuper de lui, aucune hesitation ne serait +demeuree possible: c'est qu'alors il n'etait pas, il ne se croyait pas, +il ne se sentait pas le pere. + +De sorte que lui, Parent, chassant la mere, aurait garde son fils, et il +aurait ete heureux, tout a fait heureux. + +Il se retournait dans son lit, suant et torture, et cherchant a se +souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se +rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune +parole, aucune caresse suspects. Et puis la mere non plus ne s'occupait +guere de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans +doute aime davantage. + +On l'avait donc separe de son fils par vengeance, par cruaute, pour le +punir de ce qu'il les avait surpris. + +Et il se decidai a aller, des l'aurore, requerir les magistrats pour se +faire rendre Georget. + +Mais a peine avait-il pris cette resolution qu'il se sentait envahi par +la certitude contraire. Du moment que Limousin avait ete, des le premier +jour, l'amant d'Henriette, l'amant aime, elle avait du se donner a lui +avec cet elan, cet abandon, cette ardeur qui rendent meres les femmes. +La reserve froide qu'elle avait toujours apportee dans ses relations +intimes avec lui, Parent, n'etait-elle pas aussi un obstacle a ce +qu'elle eut ete fecondee par son baiser! + +Alors il allait reclamer, prendre avec lui, conserver toujours +et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder, +l'embrasser, l'entendre dire "papa" sans que cette pensee le frappat, +le dechirat: "Ce n'est point mon fils." Il allait se condamner a ce +supplice de tous les instants, a cette vie de miserable! Non, il valait +mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul. + +Et chaque jour, chaque nuit recommencaient ces abominables hesitations +et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait +surtout l'obscurite du soir qui vient, la tristesse des crepuscules. +C'etait alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation +de desespoir qui tombait avec les tenebres, le noyait et l'affolait. Il +avait peur de ses pensees comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait +devant elles ainsi qu'une bete poursuivie. Il redoutait surtout son +logis vide, si noir, terrible, et les rues desertes aussi ou brille +seulement, de place en place, un bec de gaz, ou le passant isole qu'on +entend de loin semble un rodeur et fait ralentir ou hater le pas selon +qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit. + +Et Parent, malgre lui, par instinct, allait vers les grandes rues +illuminees et populeuses. La lumiere et la foule l'attiraient, +l'occupaient et l'etourdissaient. Puis, quand il etait las d'errer, +de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants +devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la +solitude et du silence le poussait vers un grand cafe plein de buveurs +et de clarte. Il y allait comme les mouches vont a la flamme, s'asseyait +devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait +lentement, s'inquietant chaque fois qu'un consommateur se levait pour +s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier +de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure ou le garcon, debout +devant lui, prononcerait d'un air furieux: "Allons, Monsieur, on ferme!" + +Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables, +eteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du +comptoir. Il regardait d'un oeil navre la caissiere compter son argent +et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, pousse dehors par le +personnel qui murmurait: "En voila un empote! On dirait qu'il ne sait +pas ou coucher." + +Et des qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommencait a +penser a Georget et a se creuser la tete, a se torturer la pensee pour +decouvrir s'il etait ou s'il n'etait point le pere de son enfant. + +Il prit ainsi l'habitude de la brasserie ou le coudoiement continu des +buveurs met pres de vous un public familier et silencieux, ou la grasse +fumee des pipes endort les inquietudes, tandis que la biere epaisse +alourdit l'esprit et calme le coeur. + +Il y vecut. A peine leve, il allait chercher la des voisins pour occuper +son regard et sa pensee. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit +bientot ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table +de marbre, et le garcon apportait vivement une assiette, un verre, une +serviette et le dejeuner du jour. Des qu'il avait fini de manger, il +buvait lentement son cafe, l'oeil fixe sur le carafon d'eau-de-vie qui +lui donnerait bientot une bonne heure d'abrutissement. Il trempait +d'abord ses levres dans le cognac, comme pour en prendre le gout, +cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis +il se le versait dans la bouche, goutte a goutte, en renversant la tete; +promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives, +sur toute la muqueuse de ses joues, la melant avec la salive claire que +ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce melange, il l'avalait +avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge, +jusqu'au fond de son estomac. + +Apres chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois +ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il +penchait la tete sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se +reveillait vers le milieu de l'apres-midi, et tendait aussitot la main +vers le bock que le garcon avait pose devant lui pendant son sommeil; +puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge, +relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne +blanche apercue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait +les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux +qu'il avait deja lus le matin. + +Il les recommencait, de la premiere ligne a la derniere, y compris les +reclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes +des theatres. + +Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards, +pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir a la place +qu'on lui avait conservee et demandait son absinthe. + +Alors il causait avec les habitues dont il avait fait la connaissance. +Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les +evenements politiques: cela le menait a l'heure du diner. La soiree se +passait comme l'apres-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'etait pour +lui l'instant terrible, l'instant ou il fallait rentrer dans le noir, +dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensees horribles +et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne +de ses parents, personne qui put lui rappeler sa vie passee. + +Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une +chambre dans un grand hotel, une belle chambre d'entresol afin de voir +les passants. Il n'etait plus seul en ce vaste logis public; il sentait +grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derriere les +cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop +cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il +sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire, +le long de toutes les portes fermees, en regardant avec tristesse les +souliers accouples devant chacune, les mignonnes bottines de femme +blotties a cote des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces +gens-la etaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote a +cote ou embrasses, dans la chaleur de leur couche. + +Cinq annees se passerent ainsi; cinq annees mornes, sans autres +evenements que des amours de deux heures, a deux louis, de temps en +temps. + +Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine +et la rue Drouot, il apercut tout a coup une femme dont la tournure le +frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les +trois marchaient devant lui. Il se demandait: "Ou donc ai-je vu ces +personnes-la?" et, tout a coup, il reconnut un geste de la main: c'etait +sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges. + +Son coeur battait a l'etouffer; il ne s'arreta pas cependant; il voulait +les voir; et il les suivit. On eut dit un menage, un bon menage de bons +bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement +en le regardant parfois de cote. Parent la voyait alors de profil, +reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa +bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le +preoccupait. Comme il etait grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir +la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le +col en boucles frisees. C'etait Georget, ce haut garcon aux jambes nues, +qui allait, ainsi qu'un petit homme, a cote de sa mere. + +Comme ils s'etaient arretes devant un magasin, il les vit soudain +tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au +contraire, plus fraiche que jamais, avait plutot engraisse; Georges +etait devenu meconnaissable, si different de jadis! + +Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devanca +a grands pas pour revenir; et les revoir, de tout pres, en face. Quand +il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir +dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit +tourna la tete et regarda ce maladroit avec des yeux mecontents. Alors +Parent s'enfuit, frappe, poursuivi, blesse par ce regard. Il s'enfuit +a la facon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir ete vu et +reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'a sa +brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise. + +Il but trois absinthes, ce soir-la. + +Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre. +Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles, +pere, mere, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer +diner chez eux. Cette vision nouvelle effacait l'ancienne. C'etait autre +chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur. +Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aime et tant +embrasse jadis, disparaissait dans un passe lointain et fini, et il en +voyait un nouveau, comme un frere du premier, un garconnet aux mollets +nus, qui ne le connaissait pas, celui-la! Il souffrait affreusement de +cette pensee. L'amour du petit etait mort; aucun lien n'existait plus +entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait +meme regarde d'un oeil mechant. + +Puis, peu a peu, son ame se calma encore; ses tortures mentales +s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits +devint indecise, plus rare. Il se remit a vivre a peu pres comme tout le +monde, comme tous les desoeuvres qui boivent des bocks sur des tables +de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours rape des +banquettes. + +Il vieillit dans la fumee des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme +du gaz, considera comme des evenements le bain de chaque semaine, la +taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vetement neuf ou +d'un chapeau. Quand il arrivait a sa brasserie coiffe d'un nouveau +couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de +s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait +de differentes facons, et demandait enfin a son amie, la dame du +comptoir, qui le regardait avec interet: "Trouvez-vous qu'il me va +bien?" + +Deux ou trois fois par an il allait au theatre; et, l'ete, il passait +quelquefois ses soirees dans un cafe-concert des Champs-Elysees. Il en +rapportait dans sa tete des airs qui chantaient au fond de sa memoire +pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait meme en battant la mesure +avec son pied, lorsqu'il etait assis devant son bock. + +Les annees se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles +etaient vides. + +Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait a la mort sans remuer, +sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la +grande glace ou il appuyait son crane plus denude chaque jour refletait +les ravages du temps qui passe et fuit en devorant les hommes, les +pauvres hommes. + +Il ne pensait plus que rarement, a present, au drame affreux ou avait +sombre sa vie, car vingt ans s'etaient ecoules depuis cette soiree +effroyable. + +Mais l'existence qu'il s'etait faite ensuite l'avait use, amolli, +epuise; et souvent le patron de sa brasserie, le sixieme patron depuis +son entree dans cet etablissement, lui disait: "Vous devriez vous +secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller a +la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques +mois." + +Et quand son client venait de sortir, ce commercant communiquait ses +reflexions a sa caissiere. "Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton, +ca ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc a aller aux +environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en +vous. Voila bientot l'ete, ca le retapera." + +Et la caissiere, pleine de pitie et de bienveillance pour ce +consommateur obstine, repetait chaque jour a Parent: "Voyons, Monsieur, +decidez-vous a prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait +beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!" + +Et elle lui communiquait ses reves, les reves poetiques et simples de +toutes les pauvres filles enfermees d'un bout a l'autre de l'annee +derriere les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie +factice et bruyante de la rue, en songeant a la vie calme et douce des +champs, a la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur +les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivieres, sur les +vaches couchees dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes +les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses, +blanches, si gentilles, si fraiches, si parfumees, toutes les fleurs +de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros +bouquets. + +Elle prenait plaisir a lui parler sans cesse de son desir eternel, +irrealise et irrealisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait +plaisir a l'ecouter. Il venait s'asseoir maintenant a cote du comptoir +pour causer avec Mlle Zoe et discuter sur la campagne avec elle. Alors, +peu a peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait +vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville. + +Un matin il demanda: + +--Savez-vous ou on peut bien dejeuner aux environs de Paris? + +Elle repondit: + +--Allez donc a la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli! + +Il s'y etait promene autrefois au moment de ses fiancailles. Il se +decida a y retourner. + +Il choisit un dimanche, sans raison speciale, uniquement parce qu'il est +d'usage de sortir le dimanche, meme quand on ne fait rien en semaine. + +Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain. + +C'etait au commencement de juillet, par un jour eclatant et chaud. Assis +contre la portiere de son wagon, il regardait courir les arbres et les +petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste, +ennuye d'avoir cede a ce desir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le +paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il +serait volontiers descendu a chaque station pour s'asseoir au cafe +apercu derriere la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier +train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long, +tres long. Il restait assis des journees entieres pourvu qu'il eut +sous les yeux les memes choses immobiles, mais il trouvait enervant et +fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays +tout entier, tandis que lui-meme ne faisait pas un mouvement. + +Il s'interessa a la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous +le pont de Chatou il apercut des yoles qui passaient enlevees a grands +coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: "Voila des +gaillards qui ne doivent pas s'embeter!" + +Le long ruban de riviere deroule des deux cotes du pont du Pecq eveilla, +dans le fond de son coeur, un vague desir de promenade au bord des +berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui precede la gare de +Saint-Germain pour s'arreter bientot au quai d'arrivee. + +Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains +derriere le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de +fer, il s'arreta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'etalait +en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplee de +grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches +traversaient ce large pays, des bouts de forets le boisaient par places, +les etangs du Vesinet brillaient comme des plaques d'argent, et les +coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une +brume legere et bleuatre qui les laissait a peine deviner. Le soleil +baignait de sa lumiere abondante et chaude tout le grand paysage un +peu voile par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffee +s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la +Seine, qui se deroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines, +contournait les villages et longeait les collines. + +Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des seves, caressait +la peau, penetrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur, +alleger l'esprit, vivifier le sang. + +Parent, surpris, la respirait largement, les yeux eblouis par l'etendue +du paysage; et il murmura: "Tiens, on est bien ici." + +Puis il fit quelques pas, et s'arreta de nouveau pour regarder. Il +croyait decouvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les +choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son ame, des +evenements ignores, des bonheurs entrevus, des joies inexplorees, +tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupconne et qui s'ouvrait +brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitee. + +Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminee par la +clarte violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt annees de cafe, +mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en +aller la-bas, la-bas, chez des peuples etrangers, sur des terres peu +connues, au dela des mers, s'interesser a tout ce qui passionne les +autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes, +la vie mysterieuse, charmante ou poignante, toujours changeante, +toujours inexplicable et curieuse. + +Maintenant il etait trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'a la +mort, sans famille, sans amis, sans esperances, sans curiosite pour +rien. Une detresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de +se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son +engourdissement! Toutes les pensees, tous les reves, tous les desirs qui +dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'etaient reveilles, remues +par ce rayon de soleil sur les plaines. + +Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait +perdre la tete, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour +dejeuner, s'etourdir avec du vin et de l'alcool et parler a quelqu'un, +au moins. + +Il prit une petite table dans les bosquets d'ou l'on domine toute la +campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite. + +D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se +sentait mieux; il n'etait plus seul. + +Dans une tonnelle, trois personnes dejeunaient. Il les avait regardees +plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifferents. + +Tout a coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font +tressaillir les moelles. + +Elle avait dit, cette voix: "Georges, tu vas decouper le poulet." + +Et une autre voix repondit: "Oui, maman." + +Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels +etaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme etait +toute blanche, tres forte, une vieille dame serieuse et respectable; et +elle mangeait en avancant la tete, par crainte des taches, bien qu'elle +eut recouvert ses seins d'une serviette. Georges etait devenu un homme. +Il avait de la barbe, de cette barbe inegale et presque incolore qui +frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute +forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute. +Parent le regardait, stupefait! C'etait la Georges, son fils?--Non, il +ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun +entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les epaules un peu +voutees. + +Donc ces trois etres semblaient heureux et contents; ils venaient +dejeuner a la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une +existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis +chaud et peuple, peuple par tous les riens qui font la vie agreable, par +toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on +echange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vecu ainsi, grace a +lui Parent, avec son argent, apres l'avoir trompe, vole, perdu! Ils +l'avaient condamne, lui, l'innocent, le naif, le debonnaire, a toutes +les tristesses de la solitude, a l'abominable vie qu'il avait menee +entre un trottoir et un comptoir, a toutes les tortures morales et a +toutes les miseres physiques! Ils avaient fait de lui un etre inutile, +perdu, egare dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans +attentes, qui n'esperait rien de rien et de personne. Pour lui la terre +etait vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir +les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris, +ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derriere aucune porte, la +figure cherchee, cherie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit +en vous apercevant. Et cette idee surtout le travaillait, l'idee de la +porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derriere. + +Et c'etait la faute de ces trois miserables, cela! la faute de cette +femme indigne, de cet ami infame et de ce grand garcon blond qui prenait +des airs arrogants. + +Il en voulait maintenant a l'enfant autant qu'aux deux autres! +N'etait-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait garde, +aime, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lache bien vite la +mere et le petit s'il n'avait pas su que le petit etait a lui, bien a +lui? Est-ce qu'on eleve les enfants des autres? + +Donc, ils etaient la, tout pres, ces trois malfaiteurs qui l'avaient +tant fait souffrir. + +Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes +ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses desespoirs. Il +s'exasperait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de +les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tete de +Limousin qu'il voyait, a toute seconde, se baisser vers son assiette et +se relever aussitot. + +Et ils continueraient a vivre ainsi, sans soucis, sans inquietudes +d'aucune sorte. Non, non. C'en etait trop a la fin! Il se vengerait; il +allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais +comment? Il cherchait, revait des choses effroyables comme il en arrive +dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait, +coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas +laisser echapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute +jamais. + +Soudain, il eut une idee, une idee terrible; et il cessa de boire pour +la murir. Un sourire plissait ses levres; il murmurait: "Je les tiens. +Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir." + +Un garcon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur desire ensuite? + +--Rien. Du cafe et du cognac, du meilleur. + +Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop +de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il +attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement +sur la terrasse ou dans la foret. Quand ils seraient un peu eloignes, +il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il +n'etait pas trop tot d'ailleurs, apres vingt-trois ans de souffrances. +Ah! ils ne soupconnaient guere ce qui allait leur arriver. + +Ils achevaient doucement leur dejeuner, en causant avec securite. Parent +ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes. +La figure de sa femme, surtout, l'exasperait. Elle avait pris un air +hautain, un air de devote grasse, de devote inabordable, cuirassee de +principes, blindee de vertu. + +Puis, ils payerent l'addition et se leverent. Alors il vit Limousin. On +eut dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses +beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les +revers de sa redingote. + +Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur +l'oreille. Parent, aussitot, les suivit. + +Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirerent le paysage avec +placidite, comme admirent les gens repus; puis ils entrerent dans la +foret. + +Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se +cachant pour ne point eveiller trop tot leur attention. + +Ils allaient a petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiede. +Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, a son +cote, en epouse sure et fiere d'elle. Georges abattait des feuilles avec +sa badine, et franchissait parfois les fosses de la route, d'un saut +leger de jeune cheval ardent pret a s'emporter dans le feuillage. + +Parent, peu a peu, se rapprochait, haletant d'emotion et de fatigue; +car il ne marchait plus jamais. Bientot il les rejoignit, mais une peur +l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devanca, pour +revenir sur eux et les aborder en face. + +Il allait, le coeur battant, les sentant derriere lui maintenant, et il +se repetait: "Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est +le moment." + +Il se retourna. Ils s'etaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au +pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours. + +Alors il se decida, et il revint a pas rapides. S'etant arrete devant +eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix breve, d'une +voix cassee par l'emotion: + +--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas? + +Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou. + +Il reprit: + +--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis +Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que +c'etait fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah! +mais non, me voila revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant. + +Henriette, effaree, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: "Oh! +mon Dieu!" + +Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mere, Georges s'etait leve, +pret a le saisir au collet. + +Limousin, atterre, regardait avec des yeux effares ce revenant qui, +ayant souffle quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous +expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompe, vous +m'avez condamne a une vie de forcat, et vous avez cru que je ne vous +rattraperais pas! + +Mais le jeune homme le prit par les epaules, et le repoussant: + +--Etes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien +vite ou je vais vous rosser, moi! + +Parent repondit: + +--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-la. + +Mais Georges, exaspere, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit: + +--Lache-moi donc. Je suis ton pere... Tiens, regarde s'ils me +reconnaissent maintenant, ces miserables! + +Effare, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mere. + +Parent, libre, s'avanca vers elle: + +--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri +Parent, et que je suis son pere puisqu'il se nomme Georges Parent, +puisque vous etes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon +argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je +vous ai chasses de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chasses +de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infame, +avec votre amant! + +--Dites-lui ce que j'etais, moi, un brave homme, epouse par vous pour ma +fortune, et trompe depuis le premier jour. Dites-lui qui vous etes et +qui je suis... + +Il balbutiait, haletait, emporte par la colere. + +La femme cria d'une voix dechirante: + +--Paul, Paul, empeche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empeche-le, +qu'il ne dise pas cela devant mon fils! + +Limousin, a son tour, s'etait leve. Il murmura, d'une voix tres basse: + +--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites. + +Parent reprit avec emportement: + +--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose +que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans. + +Puis, se tournant vers Georges, eperdu, qui s'etait appuye contre un +arbre: + +--Ecoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pense que ce +n'etait pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me desesperer. +Tu etais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporte en me jurant +que je n'etais pas ton pere, mais que ton pere, c'etait lui! A-t-elle +menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande. + +Il s'avanca tout pres d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main +dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de +me dire lequel de nous est le pere de ce jeune homme: lui ou moi; votre +mari ou votre amant. Allons, allons, dites! + +Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur: + +--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour ou tu te +sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle +ne repond pas, reponds toi-meme. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle. +Dis, es-tu le pere de ce garcon? Allons, allons, parle! + +Il revint vers sa femme. + +--Si vous ne voulez pas me le dire a moi, dites-le a votre fils au +moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est +son pere. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne +peux pas te le dire, mon garcon. + +Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras +comme un epileptique. + +--Voila... voila... Repondez donc... Elle ne sait pas... Je parie +qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle +couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait... +personne... Est-ce qu'on sait ces choses-la?... Tu ne le sauras pas non +plus, mon garcon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais... +Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas... +Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait... +Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis... +Bonsoir... c'est fini... Si elle se decide a te le dire, tu viendras me +l'apprendre, hotel des Continents, n'est-ce pas?... Ca me fera plaisir +de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrement... + +Et il s'en alla en gesticulant, continuant a parler seul, sous les +grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de seves. Il ne +se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une +poussee de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporte par +son idee fixe. + +Tout a coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta +dedans. Durant la route, sa colere s'apaisa, il reprit ses sens et il +rentra dans Paris, stupefait de son audace. + +Il se sentait brise comme si on lui eut rompu les os. Il alla cependant +prendre un bock a sa brasserie. + +En le voyant entrer, Mlle Zoe, surprise, lui demanda:--Deja revenu? +Est-ce que vous etes fatigue? + +Il repondit:--Oui... oui... tres fatigue... tres fatigue.... Vous +comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y +retournerai point, a la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici. +Desormais, je ne bougerai plus. + +Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgre l'envie qu'elle +en avait. + +Pour la premiere fois de sa vie il se grisa tout a fait, ce soir-la, et +on dut le rapporter chez lui. + + + +LA BETE A MAIT' BELHOMME + + +La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs +attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hotel du Commerce tenu +par Malandain fils. + +C'etait une voiture jaune, montee sur des roues jaunes aussi autrefois, +mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de +devant etaient toutes petites; celles de derriere, hautes et freles, +portaient le coffre difforme et enfle comme un ventre de bete. Trois +rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les tetes +enormes et les gros genoux ronds, attelees en arbalete, devaient trainer +cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les +chevaux semblaient endormis deja devant l'etrange vehicule. + +Le cocher Cesaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple +cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et +d'escalader l'imperiale, la face rougie par le grand air des champs, +les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus +clignotants sous les coups de vent et de grele, apparut sur la porte de +l'hotel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers +ronds, pleins de volailles effarees, attendaient devant les paysannes +immobiles. Cesaire Horlaville les prit l'un apres l'autre et les posa +sur le toit de sa voiture; puis il y placa plus doucement ceux qui +contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs +de grain, de menus paquets enveloppes de mouchoirs, de bouts de toile ou +de papiers. Puis il ouvrit la porte de derriere et, tirant une liste de +sa poche, il lut en appelant: + +--Monsieur le cure de Gorgeville. + +Le pretre s'avanca, un grand homme puissant, large, gros, violace et +d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les +femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde. + +--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets? + +L'homme se hata, long, timide, enredingote jusqu'aux genoux; et il +disparut a son tour dans la porte ouverte. + +--Mait' Poiret, deux places. + +Poiret s'en vint, haut et tortu, courbe par la charrue, maigri par +l'abstinence, osseux, la peau sechee par l'oubli des lavages. Sa femme +le suivait, petite et maigre, pareille a une bique fatiguee, portant a +deux mains un immense parapluie vert. + +--Mait' Rabot, deux places. + +Rabot hesita, etant de nature perplexe. Il demanda: "C'est ben me +qu't'appelles?" + +Le cocher, qu'on avait surnomme "degourdi", allait repondre une facetie, +quand Rabot piqua une tete vers la portiere, lance en avant par une +poussee de sa femme, une gaillarde haute et carree dont le ventre etait +vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs. + +Et Rabot fila dans la voiture a la facon d'un rat qui rentre dans son +trou. + +--Mait' Caniveau. + +Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et +s'engouffra a son tour dans l'interieur du coffre jaune. + +--Mait' Belhomme. + +Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face +dolente, un mouchoir applique sur l'oreille comme s'il souffrait d'un +fort mal de dents. + +Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulieres +vestes de drap noir ou verdatre, vetements de ceremonie qu'ils +decouvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs etaient coiffes +de casquettes de soie, hautes comme des tours, supreme elegance dans la +campagne normande. + +Gesaire Horlaville referma la portiere de sa boite, puis monta sur son +siege et fit claquer son fouet. + +Les trois chevaux parurent se reveiller et, remuant le cou, firent +entendre un vague murmure de grelots. + +Le cocher, alors, hurlant: "Hue!" de toute sa poitrine, fouailla les +betes a tour de bras. Elles s'agiterent, firent un effort, et se mirent +en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derriere elles, la voiture, +secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts, +faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que +chaque ligne de voyageurs, ballottee et balancee par les secousses, +avait des reflux de flots a tous les remous des cahots. + +On se tut d'abord, par respect pour le cure, qui genait les +epanchements. Il se mit a parler le premier, etant d'un caractere +loquace et familier. + +--Eh bien, mait' Caniveau, dit-il, ca va-t-il comme vous voulez? + +L'enorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre +liait avec l'ecclesiastique, repondit en souriant: + +--Toutd'meme, m'sieu l'cure, toutd'meme, et d'vote part? + +--Oh! d'ma part, ca va toujours. + +--Et vous, mait'Poiret? demanda l'abbe. + +--Oh! me, ca irait, n'etaient les cossards (colzas) qui n'donneront +guere c't'annee; et, vu les affaires, c'est la-dessus qu'on s'rattrape. + +--Que voulez-vous, les temps sont durs. + +--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande +femme de mait'Rabot. + +Comme elle etait d'un village voisin, le cure ne la connaissait que de +nom. + +--C'est vous, la Blondel? dit-il. + +--Oui, c'est me, qu'a epouse Rabot. + +Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une +grande inclinaison de tete en avant, comme pour dire: "C'est bien moi +Rabot, qu'a epouse la Blondel." + +Soudain mait' Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son +oreille, se mit a gemir d'une facon lamentable. Il faisait "gniau... +gniau... gniau" en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance. + +--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le cure. + +Le paysan cessa un instant de geindre pour repondre:--Non point... +m'sieu le cure.... C'est point des dents... c'est d'l'oreille, du fond +d'l'oreille. + +--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un depot? + +--J'sais point si c'est un depot, mais j'sais ben qu'c'est eune bete, +un' grosse bete, qui m'a entre d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans +l'grenier. + +--Un' bete. Vous etes sur? + +--Si j'en suis sur? Comme du Paradis, m'sieu le cure, vu qu'a m'grignote +l'fond d'l'oreille. A m'mange la tete, pour sur! a m'mange la tete? Oh! +gniau... gniau... gniau.... Et il se remit a taper du pied. + +Un grand interet s'etait eveille dans l'assistance. Chacun donnait son +avis. Poiret voulait que ce fut une araignee, l'instituteur que ce fut +une chenille. Il avait vu ca une fois deja a Campemuret, dans l'Orne, ou +il etait reste six ans; meme la chenille etait entree dans la tete et +sortie parle nez. Mais l'homme etait demeure sourd de cette oreille-la, +puisqu'il avait le tympan creve. + +--C'est plutot un ver, declara le cure. + +Mait' Belhomme, la tete renversee de cote et appuyee contre la portiere, +car il etait monte le dernier, gemissait toujours. + +--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune fremi, +eune grosso fremi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le cure... a +galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misere!!... + +--T'as point vu l'medecin? demanda Caniveau. + +--Pour sur, non. + +--D'ou vient ca? + +La peur du medecin sembla guerir Belhomme. + +Il se redressa, sans toutefois lacher son mouchoir. + +--D'ou vient ca! T'as des sous pour eusse, te, pour ces faineants-la? Y +s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ca +fait, deusse ecus de cent sous, deusse ecus, pour sur... Et qu'est-ce +qu'il aurait fait, dis, ca faineant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? +Sais-tu, te? + +Caniveau riait. + +--Non j'sais point? Ousque tu vas, comme ca? + +--J'vas t'au Havre ve Chambrelan. + +--Que Chambrelan? + +--L'guerisseux, donc. + +--Que guerisseux? + +--L'guerisseux qu'a gueri mon pe. + +--Ton pe? + +--Oui, mon pe, dans l'temps. + +--Que qu'il avait, ton pe? + +--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe. + +--Que qui li a fait ton Chambrelan? + +--Il y a manie l'dos comm' pou' fe du pain, avec les deux mains donc! Et +ca y a passe en une couple d'heures! + +Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononce des paroles, +mais il n'osait pas dire ca devant le cure. + +Caniveau reprit en riant: + +--C'est-il point queque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris cu +trou-la pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fe sauver. + +Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commenca a imiter les +aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, +piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit a rire dans la voiture, meme +l'instituteur qui ne riait jamais. + +Cependant, comme Belhomme paraissait fache qu'on se moquat de lui, le +cure detourna la conversation et, s'adressant a la grande femme de +Rabot: + +--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille? + +--Que oui, m'sieu le cure... Que c'est dur a elever! + +Rabot opinait de la tete, comme pour dire: "Oh! oui, c'est dur a +elever." + +--Combien d'enfants? + +Elle declara avec autorite, d'une voix forte et sure: + +--Seize enfants, m'sieu l'cure! Quinze de mon homme! + +Et Rabot se mit a sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait +fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on +n'en pouvait point douter. Il en etait fier, parbleu! + +De qui le seizieme? Elle ne le dit pas. C'etait le premier, sans doute? +On le savait peut-etre, car on ne s'etonna point. Caniveau lui-meme +demeura impassible. + +Mais Belhomme se mit a gemir: + +--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh! +misere!... + +La voiture s'arretait au cafe Polyte. Le cure dit: "Si on vous coulait +un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-etre sortir. Voulez-vous +essayer? + +--Pour sur! J'veux ben. + +Et tout le monde descendit pour assister a l'operation. + +Le pretre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il +chargea l'instituteur de tenir bien inclinee la tete du patient; puis, +des que le liquide aurait penetre dans le canal, de la renverser +brusquement. + +Mais Caniveau, qui regardait deja dans l'oreille de Belhomme pour voir +s'il ne decouvrirait pas la bete a l'oeil nu, s'ecria: + +--Cre nom d'un nom, que marmelade! Faut deboucher ca, mon vieux. Jamais +ton lapin sortira dans c'te confiture-la. Il s'y collerait les quat' +pattes. + +Le cure examina a son tour le passage et le reconnut trop etroit et trop +embourbe pour tenter l'expulsion de la bete. Ce fut l'instituteur qui +debarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au +milieu de l'anxiete generale, le pretre versa, dans ce conduit nettoye, +un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans +le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tole sur la +cuvette, comme s'il eut voulu la devisser. Quelques gouttes retomberent +dans le vase blanc. Tous les voyageurs se precipiterent. Aucune bete +n'etait sortie. + +Cependant Belhomme declarant: "Je sens pu rien", le +cure, triomphant, s'ecria: "Certainement elle est noyee." Tout le monde +etait content. On remonta dans la voiture. + +Mais a peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris +terribles. La bete s'etait reveillee et etait devenue furieuse. Il +affirmait meme qu'elle etait entree dans la tete maintenant, qu'elle lui +devorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme +de Poiret, le croyant possede du diable, se mit a pleurer en faisant le +signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta +qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les +mouvements de la bete, semblait la voir, la suivre du regard: "Tenez, +v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... que misere!" + +Caniveau s'impatientait: "C'est l'iau qui la rend enragee, c'te bete. +All' est p't-etre ben accoutumee au vin." + +On se remit a rire. Il reprit: "Quand j'allons arriver au cafe Bourboux, +donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure." + +Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit a crier comme si on +lui arrachait l'ame. Le cure fut oblige de lui soutenir la tete. On pria +Cesaire Horlaville d'arreter a la premiere maison rencontree. + +C'etait une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporte; +puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'operation. +Caniveau conseillait toujours de meler de l'eau-de-vie a l'eau, afin de +griser et d'endormir la bete, de la tuer peut-etre. Mais le cure prefera +du vinaigre. + +On fit couler le melange goutte a goutte, cette fois, afin qu'il +penetrat jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe +habite. + +Une cuvette ayant ete de nouveau apportee, Belhomme fut retournee tout +d'une piece par le cure et Caniveau, ces deux colosses, tandis que +l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien +vider l'autre. + +Cesaire Horlaville, lui-meme, etait entre pour voir, son fouet a la +main. + +Et soudain, on apercut au fond de la cuvette un petit point brun, pas +plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'etait une +puce! Des cris d'etonnement s'eleverent, puis des rires eclatants. Une +puce! Ah! elle etait bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la +cuisse, Cesaire Horlaville fit claquer son fouet; le cure s'esclaffait a +la facon des anes qui braient, l'instituteur riait comme on eternue, +et les deux femmes poussaient de petits cris de gaiete pareils au +gloussement des poules. + +Belhomme s'etait assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la +cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colere joyeuse +dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau. + +Il grogna: "Te v'la, charogne," et cracha dessus. + +Le cocher, fou de gaiete, repetait: "Eune puce, eune puce, ah! te v'la, +sacre pucot, sacre pucot, sacre pucot!" + +Puis, s'etant un peu calme, il cria: "Allons, en route! V'la assez de +temps perdu." + +Et les voyageurs, riant toujours, s'en allerent vers la voiture. + +Cependant Belhomme, venu le dernier, declara: "Me, j'm'en r'tourne a +Criquetot. J'ai pu que fe au Havre a cette heure." + +Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place! + +--Je t'en de que la moitie pisque j'ai point passe mi-chemin. + +--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout. + +Et une dispute commenca qui devint bientot une querelle furieuse: +Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Cesaire Horlaville +affirmait qu'il en recevrait quarante. + +Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux. + +Caniveau redescendit. + +--D'abord, tu des quarante sous au cure, t'entends, et pi une tournee +a tout le monde, ca fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt a +Cesaire. Ca va-t-il, degourdi? + +Le cocher, enchante de voir Belhomme debourser trois francs soixante et +quinze, repondit:--Ca va! + +--Allons, paye. + +--J'payerai point. L'cure n'est pas medecin d'abord. + +--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture a Cesaire et +j't'emporte au Havre. + +Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un +enfant. + +L'autre vit bien qu'il faudrait ceder. Il tira sa bourse, et paya. + +Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme +retournait a Criquetot, et tous les voyageurs, muets a present, +regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancee sur +ses longues jambes. + + + +A VENDRE + + +Partir a pied, quand le soleil se leve, et marcher dans la rosee, le +long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse! + +Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumiere, par la +narine avec l'air leger, par la peau avec les souffles du vent. + +Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de +certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation +delicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontre au +detour d'une route, a l'entree d'un vallon, au bord d'une riviere, ainsi +qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un +jour, entre autres. J'allais, le long de l'Ocean breton, vers la pointe +du Finistere. J'allais, sans penser a rien, d'un pas rapide, le long des +flots. C'etait dans les environs de Quimperle, dans cette partie la plus +douce et la plus belle de la Bretagne. + +Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de +vingt ans, vous refont des esperances et vous redonnent des reves +d'adolescents. + +J'allais, par un chemin a peine marque, entre les bles et les vagues. +Les bles ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient a peine. On +sentait bien l'odeur douce des champs murs et l'odeur marine du varech. +J'allais sans penser a rien, devant moi, continuant mon voyage commence +depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les cotes. Je me sentais +fort, agile, heureux et gai. J'allais. + +Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie +inconsciente, profonde, charnelle, joie de bete qui court dans l'herbe, +ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin +des chants pieux. Une procession peut-etre, car c'etait un dimanche. +Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros +bateaux de peche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, +allant au pardon de Plouneven. + +Ils longeaient la rive, doucement, pousses a peine par une brise molle +et essoufflee qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'epuisant +aussitot, les laissait retomber, flasques, le long des mats. + +Les lourdes barques glissaient lentement, chargees de monde. Et tout ce +monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffes du grand +chapeau, poussaient leur" notes puissantes, les femmes criaient leurs +notes aigues, et les voix greles des enfants passaient comme des sons de +fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers +des cinq bateaux clamaient le meme cantique, dont le rythme monotone +s'elevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derriere +l'autre, tout pres l'un de l'autre. + +Ils passerent devant moi, contre moi, et je les vis s'eloigner, +j'entendis s'affaiblir et s'eteindre leur chant. + +Et je me mis a rever a des choses delicieuses, comme revent les tout +jeunes gens, d'une facon puerile et charmante. + +Comme il fuit vite, cet age de la reverie, le seul age heureux de +l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais +morose et desole quand on porte en soi la faculte divine de s'egarer +dans les esperances, des qu'on est seul. Quel pays de fees, celui ou +tout arrive, dans l'hallucination de la pensee qui vagabonde! Comme la +vie est belle sous la poudre d'or des songes! + +Helas! c'est fini, cela! + +Je me mis a rever. A quoi? A tout ce qu'on attend sans cesse, a tout ce +qu'on desire, a la fortune, a la gloire, a la femme. + +Et j'allais, a grands pas rapides, caressant de la main la tete blonde +des bles qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau +comme si j'eusse touche des cheveux. + +Je contournai un petit promontoire et j'apercus, au fond d'une plage +etroite et ronde, une maison blanche, batie sur trois terrasses qui +descendaient jusqu'a la greve. + +Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le +sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on +croit connaitre depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils +plaisent a votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus? +qu'on n'ait point vecu la autrefois? Tout vous seduit, vous enchante, +la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du +sable! + +Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres +fruitiers avaient pousse le long des terrasses qui descendaient vers +l'eau, comme des marches geantes. Et chacune portait, ainsi qu'une +couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genets d'Espagne en +fleur! + +Je m'arretai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aime la +posseder, y vivre, toujours! + +Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'apercus, sur +un des piliers de la barriere, un grand ecriteau: "_A vendre_." + +J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eut offerte, +comme si on me l'eut donnee, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je +n'en sais rien! + +"A vendre." Donc elle n'etait presque plus a quelqu'un, elle pouvait +etre a tout le monde, a moi, a moi! Pourquoi cette joie, cette sensation +d'allegresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne +l'acheterais point! Comment l'aurais-je payee? N'importe, elle etait a +vendre. L'oiseau en cage appartient a son maitre, l'oiseau dans l'air +est a moi, n'etant a aucun autre. + +Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades +superposees, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifies, ses +touffes de genets d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque +terrasse. + +Quand je fus sur la derniere, je regardai l'horizon. La petite plage +s'etendait a mes pieds, ronde et sablonneuse, separee de la haute mer +par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entree et devaient +briser les vagues aux jours de grosse mer. + +Sur la pointe, en face, deux pierres enormes, l'une debout, l'autre +couchee dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils a deux epoux +etranges, immobilises par quelque malefice, semblaient regarder +toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui +connaissaient depuis des siecles, cette baie autrefois solitaire, la +petite maison qu'ils verraient s'ecrouler, s'emietter, s'envoler, +disparaitre, la petite maison a vendre! + +Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime! + +Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonne chez moi. Une femme vint +ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vetue de noir, coiffee de +blanc, qui ressemblait a une beguine. Il me sembla que je la connaissais +aussi, cette femme. + +Je lui dis:--Vous n'etes pas Bretonne, vous? + +Elle repondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous +venez pour visiter la maison? + +--Eh! oui, parbleu. + +Et j'entrai. + +Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je +m'etonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule. + +Je penetrai dans le salon, un joli salon tapisse de nattes, et qui +regardait la mer par trois larges fenetres. Sur la cheminee, des +potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle +aussitot, persuade que je la reconnaitrais aussi. Et je la reconnus, +bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontree. C'etait elle, +elle-meme, celle que j'attendais, que je desirais, que j'appelais, +dont le visage hantait mes reves. Elle, celle qu'on cherche toujours, +partout, celle qu'on va voir dans la rue tout a l'heure, qu'on va +trouver sur la route dans la campagne des qu'on apercoit une ombrelle +rouge sur les bles, celle qui doit etre deja arrivee dans l'hotel ou +j'entre en voyage, dans le wagon ou je vais monter, dans le salon dont +la porte s'ouvre devant moi. + +C'etait elle, assurement, indubitablement elle! Je la reconnus a ses +yeux qui me regardaient, a ses cheveux roules a l'anglaise, a sa bouche +surtout, a ce sourire que j'avais devine depuis longtemps. + +Je demandai aussitot:--Quelle est cette femme? + +La bonne a tete de beguine repondit sechement :--C'est Madame. + +Je repris:--C'est votre maitresse? + +Elle repliqua avec son air devot et dur: + +--Oh! non, Monsieur. + +Je m'assis et je prononcai:--Contez-moi ca. + +Elle demeurait stupefaite, immobile, silencieuse. + +J'insistai:--C'est la proprietaire de cette maison, alors! + +--Oh! non, Monsieur. + +--A qui appartient donc cette maison? + +--A mon maitre, monsieur Tournelle. + +J'etendis le doigt vers la photographie. + +--Et cette femme, qu'est-ce que c'est? + +--C'est Madame. + +--La femme de votre maitre? + +--Oh! non, Monsieur. + +--Sa maitresse alors? + +La beguine ne repondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par +une colere confuse contre cet homme qui avait trouve cette femme. + +--Ou sont-ils maintenant? + +La bonne murmura: + +--Monsieur est a Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas. + +Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble. + +--Non, Monsieur. + +Je fus ruse; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrive, je +pourrai peut-etre rendre service a votre maitre. Je connais cette femme, +c'est une mechante! + +La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle +eut confiance. + +--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maitre bien malheureux. Il a fait sa +connaissance en Italie et il l'a ramenee avec lui comme s'il l'avait +epousee. Elle chantait tres bien. Il l'aimait, Monsieur, que ca faisait +pitie de le voir. Et ils ont ete en voyage dans ce pays-ci, l'an +dernier. Et ils ont trouve cette maison qui avait ete batie par un fou, +un vrai fou pour s'installer a deux lieues du village. Madame a voulu +l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maitre. Et il a achete +la maison pour lui faire plaisir. + +Ils y sont demeures tout l'ete dernier, Monsieur, et presque tout +l'hiver. + +Et puis, voila qu'un matin, a l'heure du dejeuner, Monsieur +m'appelle:--Cesarine, est-ce que Madame est rentree? + +--Mais non, Monsieur. + +On attendit toute la journee. Mon maitre etait comme un furieux. On +chercha partout, on ne la trouva pas. Elle etait partie, Monsieur, on +n'a jamais su ou ni comment. + +Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la beguine, de la +prendre par la taille et de la faire danser dans le salon! + +Ah! elle etait partie, elle s'etait sauvee, elle l'avait quitte +fatiguee, degoutee de lui! Comme j'etais heureux! + +La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin a mourir, et il est +retourne a Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On +en demande vingt mille francs. + +Mais je n'ecoutais plus! Je pensais a elle! Et, tout a coup, il me +sembla que je n'avais qu'a repartir pour la trouver, qu'elle avait du +revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille +maison, qu'elle aurait tant aimee, sans lui. + +Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la +photographie, et je m'enfuis en courant et baisant eperdument le doux +visage entre dans le carton. + +Je regagnai la route et me remis a marcher, en la regardant, elle! +Quelle joie qu'elle fut libre, qu'elle se fut sauvee! Certes, j'allais +la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante, +puisqu'elle l'avait quitte! Elle l'avait quitte parce que mon heure +etait venue! + +Elle etait libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'a la +trouver puisque je la connaissais. + +Et je caressais toujours les tetes ployantes des bles murs, je buvais +l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser +le visage. J'allais, j'allais eperdu de bonheur, enivre d'espoir. +J'allais, sur de la rencontrer bientot et de la ramener pour habiter a +notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait, +cette fois! + + + +L'INCONNUE + + +On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'etranges: +rencontres surprenantes et delicieuses, en wagon, dans un hotel, a +l'etranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, +etaient singulierement favorables a l'amour. + +Gontran, qui se taisait, fut consulte. + +--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme +comme du bibelot, nous l'apprecions davantage dans les endroits ou nous +ne nous attendons point a en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment +de rares qu'a Paris: + +Il se tut quelques secondes, puis reprit: + +--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles +ont l'air d'eclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent +le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la +violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures +lentes poussees par les marchandes. + +Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, +comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes +legeres qui montrent la peau. On flane, le nez au vent et l'esprit +allume; on flane, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces +matins-la! + +On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnait a cent pas, +celle qui va nous plaire de tout pres. A la fleur de son chapeau, au +mouvement de sa tete, a sa demarche, on la devine. Elle vient. On se +dit: "Attention, en voila une," et on va au-devant d'elle en la devorant +des yeux. + +Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui +vient de l'eglise ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est +ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt +dessus? le doigt ou la levre.--Le regard est timide ou hardi, la tete +brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte +vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la desire jusqu'au +soir, celle qu'on a rencontree ainsi! Certes, j'ai bien garde le +souvenir d'une vingtaine de creatures vues une fois ou dix fois de cette +facon et dont j'aurais ete follement amoureux si je les avais connues +plus intimement. + +Mais voila, celles qu'on cherirait eperdument, on ne les connait jamais. +Avez-vous remarque ca? c'est assez drole! On apercoit, de temps en +temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de desirs. Mais on ne +fait que les apercevoir, celles-la. Moi, quand je pense a tous les etres +adorables que j'ai coudoyes dans les rues de Paris, j'ai des crises de +rage a me pendre. Ou sont-elles? Qui sont-elles? Ou pourrait-on les +retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent a cote du +bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passe plus d'une fois a +cote de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appat de sa chair +fraiche. + +Roger des Annettes avait ecoule en souriant. Il repondit: + +--Je connais ca aussi bien que toi. Voila meme ce qui m'est arrive, a +moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la premiere fois, sur +le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit +un effet... mais un effet... etonnant. C'etait une brune, une brune +grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils +liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe a l'autre. Un +peu de moustache sur les levres faisait rever... rever... comme on reve +a des bois aimes en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la +taille tres cambree, la poitrine tres saillante, presentee comme un +defi, offerte comme une tentation. L'oeil etait pareil a une tache +d'encre sur de l'email blanc. Ce n'etait pas un oeil, mais un trou noir, +un trou profond ouvert dans sa tete, dans cette femme, par ou on voyait +en elle, on entrait en elle. Oh! l'etrange regard opaque et vide, sans +pensee et si beau! + +J'imaginai que c'etait une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se +retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une facon peu gracieuse, +mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je +demeurai comme une bete, a cote de l'Obelisque, je demeurai frappe par +la plus forte emotion de desir qui m'eut encore assailli. + +J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai. + +Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en +l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une +maitresse follement aimee jadis. Je m'arretai pour bien la voir venir. +Quand elle passa pres de moi, a me toucher, il me sembla que j'etais +devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut eloignee, j'eus la +sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis +pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-meme. + +Elle hanta souvent mes reves. Tu connais ces obsessions-la. + +Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil, +vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des +Champs-Elysees. + +L'arc de l'Etoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une +poussiere d'or, un brouillard de clarte rouge voltigeait, c'etait un de +ces soirs delicieux qui sont les apotheoses de Paris. + +Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de +lui dire l'emotion qui m'etranglait. + +Deux fois je la depassai pour revenir. Deux fois j'eprouvai de nouveau, +en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappe, +rue de la Paix. + +Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de +Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. +Je me decidai alors a interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me +comprendre: "Ca doit etre une visite," dit-il. + +Et je fus encore huit mois sans la revoir. + +Or, un matin de janvier, par un froid de Siberie, je suivais le +boulevard Malesherbes, en courant pour m'echauffer, quand, au coin d'une +rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit +paquet. + +Je voulus m'excuser. C'etait elle! + +Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu +l'objet qu'elle tenait a la main, je lui dis brusquement: + +--Je suis desole et ravi, Madame, de vous avoir bousculee ainsi. Voila +plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le +desir le plus violent de vous etre presente; et je ne puis arriver a +savoir qui vous etes ni ou vous demeurez. Excusez de semblables paroles, +attribuez-les a une envie passionnee d'etre au nombre de ceux qui ont le +droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce +pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des +Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, +si vous resistez a ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment +malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de +vous voir. + +Elle me regardait fixement, de son oeil etrange et mort, et elle +repondit en souriant: + +--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous. + +Je fus tellement stupefait que je dus le laisser paraitre. Mais je +ne suis jamais longtemps a me remettre de ces surprises-la, et je +m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un +geste rapide, d'une main habituee aux lettres escamotees. + +Je balbutiai, redevenu hardi: + +--Quand vous verrai-je? + +Elle hesita, comme si elle eut fait un calcul complique, cherchant sans +doute a se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle +murmura:--Dimanche matin, voulez-vous? + +--Je crois bien que je veux. + +Et elle s'en alla, apres m'avoir devisage, juge, pese, analyse de ce +regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la +peau, une sorte de glu, comme s'il eut projete sur les gens un de ces +liquides epais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et +endormir leurs proies. + +Je me livrai, jusqu'au dimanche, a un terrible travail d'esprit pour +deviner ce qu'elle etait et pour me fixer une regle de conduite avec +elle. + +Devais-je la payer? Comment? + +Je me decidai a acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, +dans son ecrin, sur la cheminee. + +Et je l'attendis, apres avoir mal dormi. + +Elle arriva, vers dix heures, tres calme, tres tranquille, et elle me +tendit la main comme si elle m'eut connu beaucoup. Je la fis asseoir, +je la debarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son +manchon. Puis je commencai, avec un certain embarras, a me montrer plus +galant, car je n'avais point de temps a perdre. + +Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas echange +vingt paroles que je commencais a la devetir. Elle continua toute seule +cette besogne malaisee que je ne reussis jamais a achever. Je me pique +aux epingles, je serre les cordons en des noeuds indeliables au lieu de +les demeler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je +perds la tete. + +Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus delicieux que +ceux-la, quand on regarde, d'un peu loin, par discretion, pour ne point +effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se +depouille, pour vous, de toutes ses etoffes bruissantes tombant en rond +a ses pieds, l'une apres l'autre? + +Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour detacher ces doux +vetements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'etre +frappes de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de +la chair, des bras nus et de la gorge apres la chute du corsage, et +combien troublante la ligne, du corps devinee sous le dernier voile! + +Mais voila que, tout a coup, j'apercus une chose surprenante, une tache +noire, entre les epaules; car elle me tournait le dos; une grande tache +en relief, tres noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder. + +Qu'etait-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la +moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de +cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait du me preparer a cette +surprise. + +Je fus stupefait cependant, et hante brusquement par des visions, et +des reminiscences singulieres. Il me sembla que je voyais une des +magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces etres dangereux et +perfides qui ont pour mission d'entrainer les hommes en des abimes +inconnus. Je pensai a Salomon faisant passer sur une glace la reine de +Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu. + +Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je decouvris +que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, +j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'etonna d'abord et +se facha ensuite absolument, car elle prononca, en se rhabillant avec +vivacite: + +--Il etait bien inutile de me deranger. + +Je voulus lui faire accepter la bague achetee pour elle, mais elle +articula avec tant de hauteur: "Pour qui me prenez-vous, Monsieur?" que +je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et +elle partit sans ajouter un mot. + +Or voila toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que, +maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux. + +Je ne puis plus voir une femme sans penser a elle. Toutes les autres me +repugnent, me degoutent, a moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis +poser un baiser sur une joue sans voir sa joue a elle a cote de celle +que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du desir inapaise qui me +torture. + +Elle assiste a tous mes rendez-vous, a toutes mes caresses qu'elle me +gate, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours la, habillee ou nue, +comme ma vraie maitresse; elle est la, tout pres de l'autre, debout ou +couchee, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'etait +bien une femme ensorcelee, qui portait entre ses epaules un talisman +mysterieux. + +Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontree de nouveau +deux fois. Je l'ai saluee. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a +feint de ne me point connaitre. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-etre? +Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idee que +c'est une juive? Mais pourquoi? Voila! Pourquoi? Je ne sais pas! + + + +LA CONFIDENCE + + +La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand +la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agite, le +corsage un peu fripe, le chapeau un peu tourne, et elle tomba sur une +chaise, en disant: + +--Ouf! c'est fait! + +Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'etait redressee +fort surprise. Elle demanda: + +--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait? + +La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit +a marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise +longue ou reposait son amie, et, lui prenant les mains: + +--Ecoute, cherie, jure-moi de ne jamais repeter ce que je vais t'avouer! + +--Je te le jure. + +--Sur ton salut eternel? + +--Sur mon salut eternel. + +--Eh bien! je viens de me venger de Simon. + +L'autre s'ecria:--Oh! que tu as bien fait! + +--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il etait devenu plus +insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand +je l'ai epouse, je savais bien qu'il etait laid, mais je le croyais bon. +Comme je m'etais trompee! Il avait pense, sans doute, que je l'aimais +pour lui-meme, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit a +roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ca me faisait rire, +c'est de la que je l'ai appele: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de +droles d'idees sur eux-memes. Quand il a compris que je n'avais pour lui +que de l'amitie, il est devenu soupconneux, il a commence a me dire des +choses aigres, a me traiter de coquette, de rouee, de je ne sais quoi. +Et puis, c'est devenu plus grave a la suite de... de... c'est fort +difficile a dire ca... Enfin, il etait tres amoureux de moi... tres +amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chere, +en voila un supplice que d'etre... aimee par un homme grotesque... Non, +vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous +arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ca, bien pis! Enfin +figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de tres vilain, de tres +ridicule, de tres repugnant, avec un gros ventre,--c'est ca qui est +affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, +figure-toi encore que ce quelqu'un-la est ton mari... et que... tous +les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ca me +donnait des nausees, de vraies nausees... des nausees dans ma cuvette. +Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour proteger les +femmes dans ces cas-la.--Mais figure-toi ca, tous les soirs... Pouah! +que c'est sale! + +Ce n'est pas que j'aie reve des amours poetiques, non, jamais. On n'en +trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou +des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment +les femmes, c'est a la facon des chevaux, pour les montrer dans leur +salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie +est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part. + +Vivons donc en femmes pratiques et indifferentes. Les relations meme ne +sont plus que des rencontres regulieres, ou on repete chaque fois les +memes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection +ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en general que +des mannequins corrects a qui manquent toute intelligence et toute +delicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau +dans le desert, nous appelons pres de nous des artistes; et nous voyons +arriver des poseurs insupportables ou des bohemes mal eleves. Moi je +cherche un homme, comme Diogene, un seul homme dans toute la societe +parisienne; mais je suis deja bien certaine de ne pas le trouver et je +ne tarderai pas a souffler ma lanterne. Pour en revenir a mon mari, +comme ca me faisait une vraie revolution de le voir entrer chez moi en +chemise et en calecon, j'ai employe tous les moyens, tous, tu entends +bien, pour l'eloigner et pour... le degouter de moi. Il a d'abord ete +furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imagine que je le +trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller +Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient a la +maison; et puis la persecution a commence. Il m'a suivie, partout. Il a +employe des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus +laissee causer avec personne. Dans les bals, il restait plante derriere +moi, allongeant sa grosse tete de chien courant aussitot que je disais +un mot. Il me poursuivait au buffet, me defendait de danser avec +celui-ci ou avec celui-la, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait +stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est +alors que j'ai cesse d'aller dans le monde. + +Dans l'intimite, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce miserable-la +me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin! + +Ma chere!... il me disait le soir: "Avec qui as-tu couche aujourd'hui?" +Moi, je pleurais et il etait enchante. + +Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena diner aux +Champs-Elysees. Le hasard voulut que Baubignac fut a la table voisine. +Alors voila Simon qui se met a m'ecraser les pieds avec fureur et qui me +grogne, par-dessus le melon: "Tu lui as donne rendez-vous, sale bete; +attends un peu." Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma +chere: il a ote tout doucement l'epingle de mon chapeau et il me l'a +enfoncee dans le bras. Moi j'ai pousse un grand cri. Tout le monde est +accouru. Alors il a joue une affreuse comedie de chagrin. Tu comprends. + +A ce moment-la, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore. +Qu'est-ce que tu aurais fait, toi? + +--Oh! je me serais vengee! + +--Eh bien! ca y est. + +--Comment? + +--Quoi? tu ne comprends pas? + +--Mais, ma chere... cependant... Eh bien, oui... + +--Oui, quoi? + +--Voyons, pense a sa tete. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse +figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de +chien. + +--Oui. + +--Pense, avec ca, qu'il est plus jaloux qu'un tigre. + +--Oui. + +--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et +pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'a toi, par +exemple. Pense a sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il +est... + +--Quoi... tu l'as... + +--Oh! ma cherie, surtout ne le dis a personne, jure-le-moi encore!... +Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout change +depuis ce moment-la!... et je ris toute seule... toute seule... Pense +donc a sa tete...!!! + +La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait a la gorge +lui jaillit entre les dents; elle se mit a rire, mais a rire comme si +elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la +figure crispee, la respiration coupee, elle se penchait en avant comme +pour tomber sur le nez. + +Alors la petite marquise partit a son tour en suffoquant. Elle repetait, +entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drole?... +dis... pense a sa tete!... pense a ses favoris!... a son nez!... pense +donc... est-ce drole?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le... +dis pas... jamais!... + +Elles demeuraient presque suffoquees, incapables de parler, pleurant de +vraies larmes dans ce delire de gaiete. + +La baronne se calma la premiere; et toute palpitante encore:--Oh!... +raconte-moi comment tu as fait ca... raconte-moi... c'est si drole... si +drole!... + +Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait: + +--Quand j'ai eu pris ma resolution... je me suis dit... Allons... +vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait... +aujourd'hui... + +--Aujourd'hui!... + +--Oui... tout a l'heure... et j'ai dit a Simon de venir me chercher chez +toi pour nous amuser... Il va venir... tout a l'heure!... Il va venir!.. +Pense... pense... pense a sa tete en le regardant... + +La baronne, un peu apaisee, soufflait comme apres une course. Elle +reprit: + +--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!... + +--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh +bien! ce sera Baubignac. Il est bete comme ses pieds, mais tres honnete; +incapable de rien dire. Alors j'ai ete chez lui, apres dejeuner. + +--Tu as ete chez lui? Sous quel pretexte? + +--Une quete... pour les orphelins... + +--Raconte... vite... raconte... + +--Il a ete si etonne en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis +il m'a donne deux louis pour ma quete; et puis comme je me levais pour +m'en aller, il m'a demande des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait +semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconte tout ce que +j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!... +Alors Baubignac s'est emu, il a cherche des moyens de me venir en +aide... et moi j'ai commence a pleurer... mais comme on pleure... quand +on veut... Il m'a consolee... il m'a fait asseoir... et puis comme je +ne me calmais pas, il m'a embrassee... Moi, je disais:"Oh! mon pauvre +ami... mon pauvre ami!" Il repetait: "Ma pauvre amie... ma pauvre +amie!"--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout. +Voila. + +Apres ca, moi j'ai eu une grande crise de desespoir et de +reproches.--Oh! je l'ai traite, traite comme le dernier des derniers... +Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais a Simon, a sa tete, a +ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi, +je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ca y est!... Quoiqu'il +arrive maintenant, ca y est! Et lui qui avait tant peur de ca! Il peut +y avoir des guerres, des tremblements de terre, des epidemies, nous +pouvons tous mourir... ca y est!!! Rien ne peut plus empecher ca!!! +pense a sa tete... et dis-toi... ca y est!!!!! + +La baronne qui s'etranglait demanda: + +--Reverras-tu Baubignac...? + +--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux +que mon mari... + +Et elles recommencerent a rire toutes les deux avec tant de violence +qu'elles avaient des secousses d'epileptiques. + +Un coup de timbre arreta leur gaite. + +La marquise murmura:"C'est lui... regarde-le..." + +La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint +rouge, a la levre epaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux +irrites. + +Les deux jeunes femmes le regarderent une seconde, puis elles +s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel delire de +rire qu'elles gemissaient comme on fait dans les affreuses souffrances. + +Et lui, repetait d'une voix sourde: "Eh bien, etes-vous folles?... +etes-vous folles?... etes-vous folles...?" + + + +LE BAPTEME + + +--Allons, docteur, un peu de cognac. + +--Volontiers. + +Et le vieux medecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda +monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dores. + +Puis il l'eleva a la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarte de +la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps +sur sa langue et sur la chair humide et delicate du palais, puis il dit: + +--Oh! le charmant poison! Ou, plutot, le seduisant meurtrier! le +delicieux destructeur depeuples! + +Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet +admirable livre qu'on nomme l'_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu, +comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume +de negres, l'alcool apporte par tonnelets rondelets que debarquaient +d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses. + +Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien etrange +et bien saisissant, et tout pres d'ici, en Bretagne, dans un petit +village aux environs de Pont-l'Abbe. + +J'habitais alors, pendant un conge d'un an, une maison de campagne que +m'avait laissee mon pere. Vous connaissez cette cote plate ou le vent +siffle dans les ajoncs, jour et nuit, ou l'on voit par places, debout +ou couchees, ces enormes pierres qui furent des dieux et qui ont garde +quelque chose d'inquietant dans leur posture, dans leur allure, dans +leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais +les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de +colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de +pierre, vers le paradis des Druides. + +La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'ecueils +aux tetes noires, toujours entoures d'une bave d'ecume, pareils a des +chiens qui attendraient les pecheurs. + +Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne +leurs barques d'une secousse de son dos verdatre et les avale comme des +pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, +hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. "Quand la +bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'ecueil; mais quand elle est +vide, on ne le voit plus." + +Entrez dans ces chaumieres. Jamais vous ne trouverez le pere. Et si vous +demandez a la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur +la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. +Il est reste dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aine +aussi. Elle a encore quatre garcons, quatre grands gars blonds et forts. +A bientot leur tour. + +J'habitais donc une maison de campagne pres de Pont-l'Abbe. J'etais la, +seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne +qui gardait la propriete en mon absence. Elle se composait de trois +personnes, deux soeurs et un homme qui avait epouse l'une d'elles, et +qui cultivait mon jardin. + +Or, cette annee-la, vers la Noel, la compagne de mon jardinier accoucha +d'un garcon. + +Le mari vint me demander d'etre parrain. Je ne pouvais guere refuser, et +il m'emprunta dix francs pour les frais d'eglise, disait-il. + +La ceremonie fut fixee au deux janvier. Depuis huit jours la terre etait +couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait +illimite sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin +derriere la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos, +rouler ses vagues, comme si elle eut voulu se jeter sur sa pale voisine, +qui avait l'air d'etre morte, elle si calme, si morne, si froide. + +A neuf heures du matin, le pere Kerandec arriva devant ma porte avec sa +belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roule +dans une couverture. + +Et nous voila partis vers l'eglise. Il faisait un froid a fendre les +dolmens, un de ces froids dechirants qui cassent la peau et font +souffrir horriblement de leur brulure de glace. Moi je pensais au pauvre +petit etre qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race +bretonne etait de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables, +des leur naissance, de supporter de pareilles promenades. + +Nous arrivames devant l'eglise, mais la porte en demeurait fermee. M. le +cure etait en retard. + +Alors la garde, s'etant assise sur une des bornes, pres du seuil, se mit +a devetir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouille ses linges, mais +je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le miserable, tout nu, dans l'air +gele. Je m'avancai, revolte d'une telle imprudence. + +--Mais vous etes folle! Vous allez le tuer! + +La femme repondit placidement: "Oh non, m'sieu not' maitre, faut qu'il +attende l'bon Dieu tout nu." + +Le pere et la tante regardaient cela avec tranquillite. C'etait l'usage. +Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrive malheur au petit. + +Je me fachai, j'injuriai l'homme, je menacai de m'en aller, je voulus +couvrir de force la frele creature. Ce fut en vain. La garde se sauvait +devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait +violet. + +J'allais quitter ces brutes quand j'apercus le cure arrivant par la +campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays. + +Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il +ne fut point surpris, il ne hata pas sa marche, il ne pressa point ses +mouvements. Il repondit: + +--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne +pouvons empecher ca. + +--Mais au moins, depechez-vous, criai-je. + +Il reprit: + +--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la +sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'eglise ou je +souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la +morsure du froid. + +La porte enfin s'ouvrit. Nous entrames. Mais l'enfant devait rester nu +pendant toute la ceremonie. + +Elle fut interminable. Le pretre anonnait les syllabes latines qui +tombaient de sa bouche, scandees a contresens. Il marchait avec lenteur, +avec une lenteur de tortue sacree; et son surplis blanc me glacait +le coeur, comme une autre neige dont il se fut enveloppe pour faire +souffrir, au nom d'un Dieu inclement et barbare, cette larve humaine que +torturait le froid. + +Le bapteme enfin fut acheve selon les rites, et je vis la garde rouler +de nouveau dans la longue couverture l'enfant glace qui gemissait d'une +voix aigue et douloureuse. + +Le cure me dit: "Voulez-vous venir signer le registre?" + +Je me tournai vers mon jardinier: "Rentrez bien vite, maintenant, et +rechauffez-moi cet enfant-la tout de suite." Et je lui donnai quelques +conseils pour eviter, s'il en etait temps encore, une fluxion de +poitrine. + +L'homme promit d'executer mes recommandations, et il s'en alla avec sa +belle-soeur et la garde. Je suivis le pretre dans la sacristie. + +Quand j'eus signe, il me reclama cinq francs pour les frais. + +Ayant donne dix francs au pere, je refusai de payer de nouveau. Le cure +menaca de dechirer la feuille et d'annuler la ceremonie. Je le menacai a +mon tour du Procureur de la Republique. + +La querelle fut longue, je finis par payer. + +A peine rentre chez moi, je voulus savoir si rien de facheux n'etait +survenu. Je courus chez Kerandec, mais le pere, la belle-soeur et la +garde n'etaient pas encore revenus. + +L'accouchee, restee toute seule, grelottait de froid dans son lit, et +elle avait faim, n'ayant rien mange depuis la veille. + +--Ou diable sont-ils partis? demandai-je. Elle repondit sans s'etonner, +sans s'irriter: "Ils auront ete be pour feter." C'etait l'usage. Alors, +je pensai a mes dix francs qui devaient payer l'eglise et qui payeraient +l'alcool, sans doute. + +J'envoyai du bouillon a la mere et j'ordonnai qu'on fit bon feu dans sa +cheminee. J'etais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces +brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le miserable +mioche. + +A six heures du soir, ils n'etaient pas revenus. + +J'ordonnai a mon domestique de les attendre, et je me couchai. + +Je m'endormis bientot, car je dors comme un vrai matelot. + +Je fus reveille, des l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau +chaude pour ma barbe. + +Des que j'eus les yeux ouverts, je demandai: "Et Kerandec?" + +L'homme hesitait, puis il balbutia: "Oh! il est rentre, Monsieur, a +minuit passe, et soul a ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et +la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fosse, de +sorte que le p'tit etait mort, qu'ils s'en sont pas meme apercus." + +Je me levai d'un bond, criant: + +--L'enfant est mort! + +--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporte a la mere Kerandec. Quand elle a +vu ca, elle s'a mise a pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la +consoler. + +--Comment, ils l'ont fait boire? + +--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ca seulement au matin, tout a l'heure. +Comme Kerandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris +l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnee; et ils ont bu ca tous +les quatre, tant qu'il en est reste dans le litre. Meme que la Kerandec +est bien malade. + +J'avais passe mes vetements a la hate, et saisissant une canne, avec la +resolution de taper sur toutes ces betes humaines, je courus chez mon +jardinier. + +L'accouchee agonisait soule d'essence minerale, a cote du cadavre bleu +de son enfant. + +Kerandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol. + +Je dus soigner la femme qui mourut vers midi. + +Le vieux medecin s'etait tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en +versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir a travers la liqueur +blonde la lumiere des lampes qui semblait mettre en son verre un jus +clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et +chaud. + + + +IMPRUDENCE + + +Avant le mariage, ils s'etaient aimes chastement, dans les etoiles. Ca +avait ete d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Ocean. Il +l'avait trouvee delicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses +ombrelles claires et ses toilettes fraiches, sur le grand horizon marin. +Il l'avait aimee, blonde et frele, dans ce cadre de flots bleus et de +ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme a +peine eclose faisait naitre en lui, avec l'emotion vague et puissante +qu'eveillait dans son ame, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif +et sale, et le grand paysage plein de soleil et de vagues. + +Elle l'avait aime, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il etait +jeune, assez riche, gentil et delicat. Elle l'avait aime parce qu'il est +naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des +paroles tendres. + +Alors, pendant trois mois, ils avaient vecu cote a cote, les yeux dans +les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils echangeaient, le +matin, avant le bain, dans la fraicheur du jour nouveau, et l'adieu du +soir, sur le sable, sous les etoiles, dans la tiedeur de la nuit calme, +murmures tout bas, tout bas, avaient deja un gout de baisers, bien que +leurs levres ne se fussent jamais rencontrees. + +Ils revaient l'un de l'autre aussitot endormis, pensaient l'un a l'autre +aussitot eveilles, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se +desiraient de toute leur ame et de tout leur corps. + +Apres le mariage, ils s'etaient adores sur la terre. Ca avait ete +d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse +exaltee faite de poesie palpable, de caresses deja raffinees, +d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient +quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude +intimite des nuits. + +Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-etre, ils +commencaient a se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant; +mais ils n'avaient plus rien a se reveler, plus rien a faire qu'ils +n'eussent fait souvent, plus rien a apprendre l'un par l'autre, pas meme +un mot d'amour nouveau, un elan imprevu, une intonation qui fit plus +brulant le verbe connu, si souvent repete. + +Ils s'efforcaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des +premieres etreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, +des gamineries naives ou compliquees, toute une suite de tentatives +desesperees pour faire renaitre dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable +des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial. + +De temps en temps, a force de fouetter leur desir, ils retrouvaient une +heure d'affolement factice que suivait aussitot une lassitude degoutee. + +Ils avaient essaye des clairs de lune, des promenades sous les feuilles +dans la douceur des soirs, de la poesie des berges baignees de brume, de +l'excitation des fetes publiques. + +Or, un matin, Henriette dit a Paul: + +--Veux-tu m'emmener diner au cabaret? + +--Mais oui, ma cherie. + +--Dans un cabaret tres connu. + +--Mais oui. + +Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait a +quelque chose qu'elle ne voulait pas dire. + +Elle reprit: + +--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ca?... dans un cabaret +galant... dans un cabaret ou on se donne des rendez-vous? + +Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand +cafe? + +--C'est ca. Mais d'un grand cafe ou tu sois connu, ou tu aies deja +soupe... non... dine... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je +n'oserai jamais dire ca? + +--Dis-le, ma cherie; entre nous, qu'est-ce que ca fait? Nous n'en sommes +pas aux petits secrets. + +--Non, je n'oserai pas. + +--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le? + +--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais etre prise pour ta +maitresse... na... et que les garcons, qui ne savent pas que tu es +marie, me regardent comme ta maitresse, et toi aussi... que tu me croies +ta maitresse, une heure, dans cet endroit-la, ou tu dois avoir +des souvenirs... Voila!... Et je croirai moi-meme que je suis ta +maitresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec +toi... Voila!... C'est tres vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais +pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ca +me... me... troublerait de diner comme ca avec toi, dans un endroit +pas comme il faut... dans un cabinet particulier ou on s'aime tous les +soirs... tous les soirs.... C'est tres vilain.... Je suis rouge comme +une pivoine. Ne me regarde pas.... + +Il riait, tres amuse, et repondit: + +--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit tres chic ou je suis connu. + +Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand cafe du +boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilee, ravie. +Des qu'ils furent entres dans un cabinet meuble de quatre fauteuils et +d'un large canape de velours rouge, le maitre d'hotel, en habit noir, +entra et presenta la carte. Paul la tendit a sa femme. + +--Qu'est-ce que tu veux manger? + +--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici. + +Alors il lut la litanie des plats tout en otant son pardessus qu'il +remit aux mains du valet. Puis il dit: + +--Menu corse--potage bisque--poulet a la diable, rable de lievre, homard +a l'americaine, salade de legumes bien epicee et dessert.--Nous boirons +du champagne. + +Le maitre d'hotel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la +carte en murmurant: + +--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne? + +--Du champagne, tres sec. + +Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son +mari. + +Ils s'assirent, cote a cote, sur le canape et commencerent a manger. + +Dix bougies les eclairaient, refletees dans une grande glace ternie par +des milliers de noms traces au diamant, et qui jetaient sur le cristal +clair une sorte d'immense toile d'araignee. + +Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentit +etourdie des les premiers verres. Paul, excite par des souvenirs, +baisait a tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient. + +Elle se sentait etrangement emue par ce lieu suspect, agitee, contente, +un peu souillee mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitues a +tout voir et a tout oublier, a n'entrer qu'aux instants necessaires, +et a sortir aux minutes d'epanchement, allaient et venaient vite et +doucement. + +Vers le milieu du diner, Henriette etait grise, tout a fait grise, et +Paul, en gaiete, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait +maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noye. + +--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir? + +--Quoi donc, ma cherie? + +--Je n'ose pas te dire. + +--Dis toujours.... + +--As-tu eu des maitresses... beaucoup... avant moi? + +Il hesitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes +fortunes ou s'en vanter. + +Elle reprit: + +--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup? + +--Mais quelques-unes? + +--Combien? + +--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-la? + +--Tu ne les as pas comptees?... + +--Mais non. + +--Oh! alors, tu en as eu beaucoup? + +--Mais oui. + +--Combien a peu pres... seulement a peu pres. + +--Mais je ne sais pas du tout, ma cherie. Il y a des annees ou j'en ai +eu beaucoup, et des annees ou j'en ai eu bien moins. + +--Combien par an, dis? + +--Tantot vingt ou trente, tantot quatre ou cinq seulement. + +--Oh! ca fait plus de cent femmes en tout. + +--Mais oui, a peu pres. + +--Oh! que c'est degoutant! + +--Pourquoi ca, degoutant? + +--Mais parce que c'est degoutant, quand on y pense... toutes ces +femmes... nues... et toujours... toujours la meme chose.... Oh! que +c'est degoutant tout de meme, plus de cent femmes! + +Il fut choque qu'elle jugeat cela degoutant, et repondit de cet air +superieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes +qu'elles disent une sottise: + +--Voila qui est drole, par exemple! s'il est degoutant d'avoir cent +femmes, il est degoutant egalement d'en avoir une. + +--Oh non, pas du tout! + +--Pourquoi non? + +--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous +attache a elle, tandis que cent femmes c'est de la salete, de +l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter a +toutes ces filles qui sont sales.... + +--Mais non, elles sont tres propres. + +--On ne peut pas etre propre en faisant le metier qu'elles font. + +--Mais, au contraire, c'est a cause de leur metier qu'elles sont +propres. + +--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ca avec un autre! +C'est ignoble! + +--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre ou a bu je ne +sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lave, sois-en certaine, +que.... + +--Oh! tais-toi, tu me revoltes.... + +--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maitresses? + +--Dis donc, tes maitresses, c'etaient des filles, toutes?... Toutes les +cent?... + +--Mais non, mais non.... + +--Qu'est-ce que c'etait alors? + +--Mais des actrices... des... des petites ouvrieres... et des... +quelques femmes du monde.... + +--Combien de femmes du monde? + +--Six. + +--Seulement six? + +--Oui. + +--Elles etaient jolies? + +--Mais oui. + +--Plus jolies que les filles? + +--Non. + +--Lesquelles est-ce que tu preferais, des filles ou des femmes du monde? + +--Les filles. + +--Oh! que tu es sale! Pourquoi ca? + +--Parce que je n'aime guere les talents d'amateur. + +--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ca t'amusait de +passer comme ca de l'une a l'autre? + +--Mais oui. + +--Beaucoup? + +--Beaucoup. + +--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas? + +--Mais non. + +--Ah! les femmes ne se ressemblent pas. + +--Pas du tout. + +--En rien? + +--En rien. + +--Que c'est drole! Qu'est-ce qu'elles ont de different? + +--Mais, tout. + +--Le corps? + +--Mais oui, le corps. + +--Le corps tout entier? + +--Le corps tout entier. + +--Et quoi encore? + +--Mais, la maniere de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres +choses. + +--Ah! Et c'est tres amusant de changer? + +--Mais oui. + +--Et les hommes aussi sont differents? + +--Ca, je ne sais pas. + +--Tu ne sais pas? + +--Non. + +--Ils doivent etre differents. + +--Oui... sans doute.... + +Elle resta pensive, son verre de champagne a la main. Il etait plein, +elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses +deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche: + +--Oh! mon cheri, comme je t'aime!... + +Il la saisit d'une etreinte emportee.... Un garcon qui entrait recula en +refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes +environ. + +Quand le maitre d'hotel reparut, l'air grave et digne, apportant les +fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses +doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme +pour y voir des choses inconnues et revees, elle murmurait d'une voix +songeuse: + +--Oh! oui! ca doit etre amusant tout de Meme! + + + +UN FOU + + +Il etait mort chef d'un haut tribunal, magistrat integre dont la vie +irreprochable etait citee dans toutes les cours de France. Les avocats, +les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant tres bas, +par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre +qu'eclairaient deux yeux brillants et profonds. + +Il avait passe sa vie a poursuivre le crime et a proteger les faibles. +Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus +redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs ames, leurs pensees +secretes, et demeler, d'un coup d'oeil, tous les mysteres de leurs +intentions. + +Il etait donc mort, a l'age de quatre-vingt-deux ans, entoure d'hommages +et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte +rouge l'avaient escorte jusqu'a sa tombe, et des hommes en cravate +blanche avaient repandu sur son cercueil des paroles desolees et des +larmes qui semblaient vraies. + +Or, voici l'etrange papier que le notaire, eperdu, decouvrit dans +le secretaire ou il avait coutume de serrer les dossiers des grands +criminels. + +Cela portait pour titre: + +POURQUOI? + +_20 juin 1851_.--Je sors de la seance. J'ai fait condamner Blondel a +mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tue ses cinq enfants? Pourquoi? +Souvent, on rencontre de ces gens chez qui detruire la vie est une +volupte. Oui, oui, ce doit etre une volupte, la plus grande de toutes +peut-etre; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus a creer? Faire +et detruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute +l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant +de tuer? + +_25 Juin_.--Songer qu'un etre est la qui vit, qui marche, qui court.... +Un etre? Qu'est-ce qu'un etre? Cette chose animee, qui porte en elle le +principe du mouvement et une volonte reglant ce mouvement! Elle ne tient +a rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un +grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne +sais d'ou, on peut le detruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ca +pourrit, c'est fini. + +_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est, +au contraire, la loi de la nature. Tout etre a pour mission de tuer: il +tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre temperament; il +faut tuer! La bete tue sans cesse, tout le jour, a tout instant de son +existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a +besoin de tuer aussi, par volupte, il a invente la chasse! L'enfant tue +les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits +animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas a +l'irresistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez +de tuer la bete; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois, +on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la +necessite de vivre en societe a fait du meurtre un crime. On condamne et +on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer +a cet instinct naturel et imperieux de mort, nous nous soulageons, de +temps en temps, par des guerres ou un peuple entier egorge un autre +peuple. C'est alors une debauche de sang, une debauche ou s'affolent +les armees et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et +les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le recit exalte des +massacres. + +Et on pourrait croire qu'on meprise ceux destines a accomplir ces +boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec +de l'or et des draps eclatants; ils portent des plumes sur la tete, des +ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des recompenses, +des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectes, aimes des femmes, +acclames par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de +repandre le sang humain! Ils trainent par les rues leurs instruments de +mort que le passant vetu de noir regarde avec envie. Car tuer est la +grande loi jetee par la nature au coeur de l'etre! Il n'est rien de plus +beau et de plus honorable que de tuer! + +_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'eternelle +jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: "Vite! +vite! vite!" Plus elle detruit, plus elle se renouvelle. + +_2 juillet_.--L'etre--qu'est-ce que l'etre? Tout et rien. Parla pensee, +il est le reflet de tout. Par la memoire et la science, il est un abrege +du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir +des faits, chaque etre humain devient un petit univers dans l'univers! + +Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien! +plus rien, rien! Montez en barque, eloignez-vous du rivage couvert +de foule, et vous n'apercevez bientot plus rien que la cote. L'etre +imperceptible disparait, tant il est petit, insignifiant. Traversez +l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portiere. Des hommes, +des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent +dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides +sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout +juste faire la soupe du male et enfanter. Allez aux Indes, allez +en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'etres qui +naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi +ecrasee sur les routes. Allez aux pays des noirs, gites en des cases +de boue; aux pays des Arabes blancs, abrites sous une toile brune qui +flotte au vent, et vous comprendrez que l'etre isole, determine, n'est +rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'etre, l'etre quelconque +d'une tribu errante du desert? Et ces gens, qui sont des sages, ne +s'inquietent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue +son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir a +manoir, de province a province. + +Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables +et inconnus. Inconnus? Ah! voila le mot du probleme! Tuer est un crime +parce que nous avons numerote les etres! Quand ils naissent, on les +inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voila! L'etre +qui n'est point enregistre ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans +le desert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La +nature aime la mort; elle ne punit pas, elle! + +Ce qui est sacre, par exemple, c'est l'etat civil. Voila! C'est lui qui +defend l'homme. + +L'etre est sacre parce qu'il est inscrit a l'etat civil! Respect a +l'etat civil, le Dieu legal. A genoux! + +L'Etat peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'etat civil. +Quand il a fait egorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les +raye sur son etat civil, il les supprime par la main de ses greffiers. +C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les ecritures des +mairies, nous devons respecter la vie. Etat civil, glorieuse Divinite +qui regnes dans les temples des municipalites, je te salue. Tu es plus +fort que la Nature. Ah! ah! + +_3 juillet_.--Ce doit etre un etrange et savoureux plaisir que de tuer, +d'avoir la, devant soi, l'etre vivant, pensant; de faire dedans un petit +trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est +le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de +chair molle, froide, inerte, vide de pensee! + +_5 aout_.--Moi qui ai passe mon existence a juger, a condamner, a tuer +par des paroles prononcees, a tuer par la guillotine ceux qui avaient +tue par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que +j'ai frappes, moi! moi! qui le saurait? + +_10 aout._--Qui le saurait jamais? Me soupconnerait-on, moi, moi, +surtout si je choisis un etre que je n'ai aucun interet a supprimer? + +_15 aout._--La tentation! La tentation, elle est entree en moi comme +un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promene dans mon corps +entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'a ceci: tuer; dans mes +yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes +oreilles, ou passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible, +de dechirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un etre; dans mes +jambes, ou frissonne le desir d'aller, d'aller a l'endroit ou la chose +aura lieu; dans mes mains, qui fremissent du besoin de tuer. Comme cela +doit etre bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres, +maitre de son coeur et qui cherche des sensations raffinees! + +_22 aout.--_ Je ne pouvais plus resister. J'ai tue une petite bete pour +essayer, pour commencer. + +Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue a la +fenetre de l'office. Je l'ai envoye faire une course, et j'ai pris le +petit oiseau dans ma main, dans ma main ou je sentais battre son coeur. +Il avait chaud. Je suis monte dans ma chambre. De temps en temps, je +le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'etait atroce et +delicieux. J'ai failli l'etouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang. + +Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux a ongles, et je lui ai +coupe la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il +s'efforcait de m'echapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais +tenu un dogue enrage et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge, +luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempe le +bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit +oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais +voulu. Ce doit etre superbe de voir saigner un taureau. + +Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lave les +ciseaux, je me suis lave les mains, j'ai jete l'eau et j'ai porte le +corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous +un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une +fraise a cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on +sait! + +Mon domestique a pleure; il croit son oiseau parti. Comment me +soupconnerait-il! Ah! ah! + +_25 aout_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut. + +_30 aout_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose! + +J'etais alle me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais a rien, +non, a rien. Voila un enfant dans le chemin, un petit garcon qui +mangeait une tartine de beurre. + +Il s'arrete pour me voir passer et dit: "Bonjour, m'sieu le president." + +Et la pensee m'entre dans la tete: "Si je le tuais?" + +Je reponds:--Tu es tout seul, mon garcon? + +--Oui, M'sieu. + +--Tout seul dans le bois? + +--Oui, M'sieu. + +L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout +doucement, persuade qu'il allait s'enfuir. Et voila que je le saisis a +la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regarde +avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides, +terribles! Je n'ai jamais eprouve une emotion si brutale... mais si +courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se +tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remue. + +Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jete le corps dans le +fosse, puis de l'herbe par-dessus. + +Je suis rentre, j'ai bien dine. Comme c'est peu de chose! Le soir, +j'etais tres gai, leger, rajeuni, j'ai passe la soiree chez le prefet. +On m'a trouve spirituel. + +Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille. + +_30 aout_.--On a decouvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah! + +_1er septembre_.--On a arrete deux rodeurs. Les preuves manquent. + +_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleure! Ah! ah! + +_6 octobre_.--On n'a rien decouvert. Quelque vagabond errant aura fait +le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je +serais tranquille a present! + +_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est +comparable aux rages d'amour qui vous torturent a vingt ans. + +_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, apres dejeuner. Et +j'apercus, sous un saule, un pecheur endormi. Il etait midi. Une beche +semblait, tout expres, plantee dans un champ de pommes de terre voisin. + +Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul +coup, par le tranchant, je fendis la tete du pecheur. Oh! il a saigne, +celui-la! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout +doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah! +j'aurais fait un excellent assassin. + +_28 octobre_.--L'affaire du pecheur souleve un grand bruit. On accuse du +meurtre son neveu, qui pechait avec lui. + +_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable. +Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah! + +_27 octobre_.--Le neveu se defend bien mal. Il etait parti au village +acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tue son +oncle pendant son absence! Qui le croirait? + +_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la +tete! Ah! ah! La justice! + +_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait +heriter de son oncle. Je presiderai les assises. + +_25 janvier_.--A mort! a mort! a mort! Je l'ai fait condamner a mort! +Ah! ah! L'avocat general a parle comme un ange! Ah! ah! Encore un. +J'irai le voir executer! + +_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotine ce matin. Il est tres bien +mort! tres bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir +trancher la tete d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme +un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle +ivresse de me coucher la-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux +et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on +savait! + +Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose +pour me laisser surprendre. + +Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun +crime nouveau. + +Les medecins alienistes a qui on l'a confie, affirment qu'il existe dans +le monde beaucoup de fous ignores, aussi adroits et aussi redoutables +que ce monstrueux dement. + + + +TRIBUNAUX RUSTIQUES + + +La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui +attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la seance. + +Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui +ont l'air tailles dans une souche de pommiers. Ils ont pose par terre +leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, preoccupes par +leur affaire. Ils ont apporte avec eux des odeurs d'etable et de sueur, +de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond +blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs. + +Sur une sorte d'estrade s'etend une longue table couverte d'un tapis +vert. Un vieux homme ride ecrit, assis a l'extremite gauche. Un +gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air a l'extremite droite. +Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose +douloureuse, semble offrir encore sa souffrance eternelle pour la cause +de ces brutes aux senteurs de betes. + +M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, colore, et il secoue, +dans son pas rapide de gros homme presse, sa grande robe noire +de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde +l'assistance avec un air de profond mepris. + +C'est un lettre de province et un bel esprit d'arrondissement, un de +ceux qui traduisent Horace, goutent les petits vers de Voltaire et +savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poesies grivoises de Parny. + +Il prononce: + +--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires. + +Puis souriant, il murmure: + + _Quidquid tentabam dicere versus erat._ + +Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix +inintelligible: "Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon". + +Une enorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu +de canton, avec un chapeau a rubans, une chaine de montre en feston sur +le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes +comme des chandelles allumees. + +Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance ou perce une +raillerie, et dit: + +--Madame Bascule, articulez vos griefs. + +La partie adverse se tient de l'autre cote. Elle est representee par +trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu +comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme +toute jeune, maigre, petite, pareille a une poule cayenne, avec une tete +mince et plate que coiffe, comme une crete, un bonnet rose. Elle a +un oeil rond, etonne et colere, qui regarde de cote comme celui des +volailles. A la gauche du garcon se tient son pere, vieux homme courbe, +dont le corps tordu disparait dans sa blouse empesee, comme sous une +cloche. + +Mme Bascule s'explique: + +--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce +garcon. Je l'ai eleve et aime comme une mere, j'ai tout fait pour lui, +j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait jure de ne pas me +quitter, il m'en a meme fait un acte, moyennant lequel je lui ai donne +un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille. +Or, voila qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite +morveuse.... + +LE JUGE DE PAIX.--Moderez-vous, madame Bascule. + +MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourne +la tete, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en +va l'epouser ce sot, ce grand bete, et il lui porte mon bien en mariage, +mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un +papier, le voila.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un +acte de notaire pour le bien et un acte de papier prive pour l'amitie. +L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai? + +Elle tend au juge de paix un papier timbre grand ouvert. + +ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai. + +LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez a votre tour. (Il lit.) + +"Je soussigne, Isidore Paturon, promets par la presente a Mme Bascule, +ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir +avec devouement. + +Gorgeville, le 8 aout 1883." + +LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc +pas ecrire? + +ISIDORE.--Non, J'sais point. + +LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix? + +ISIDORE.--Non, c'est point me. + +LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors? + +ISIDORE.--C'est elle. + +LE JUGE.--Vous etes pret a jurer que vous n'avez pas fait cette croix? + +ISIDORE, avec precipitation.--Sur la tete d'mon pe, d'ma me, d'mon +grand-pe, de ma grand'-me, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que +c'est point me. (Il leve la main et crache de cote pour appuyer son +serment.) + +LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc ete vos rapports avec Mme +Bascule, ici presente? + +ISIDORE.--A ma servi de trainee. (Rires dans l'auditoire.) + +LE JUGE.--Moderez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations +n'ont pas ete aussi pures qu'elle le pretend. + +LE PERE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point +quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a debouche.... + +LE JUGE.--Vous voulez dire debauche? + +LE PERE.--Je sais ti me? I n'avait point quinze ans. Y en avait deja ben +quatre qu'a l'elevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet +gras, a l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand +l'temps fut v'nu qui lui sembla pret, qu'a l'a detrave.... + +LE JUGE.--Deprave.... Et vous avez laisse faire?... + +LE PERE.--Celle-la ou ben une autre, fallait ben qu'ca arrive!... + +LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous? + +LE PERE.--De rien! Oh! me plains de rien me, de rien, seulement qu'i +n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Je demande protection a la loi. + +Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en +ai fait un homme. + +LE JUGE.--Parbleu. + +Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien.... + +--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'la cinq ans, +vu qu'elle avait grossi d'exces, et que ca m'allait point. Ca me +deplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'la qu'a +pleure comme une gouttiere et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin +pour rester queque z'annees, rien que quatre ou cinq. Me, je dis "oui" +pardi! Queque vous auriez fait, vous? + +Je suis donc reste cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'etais +quitte. Chacun son du. Ca valait ben ca! (La femme d'Isidore, muette +jusque-la, crie avec une voix percante de perruche:) + +--Mais guetez-la, guetez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-me que +ca valait bien ca? + +LE PERE hoche la tete d'un air convaincu et repete: + +--Pardi, oui, ca valait ben ca. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc +derriere elle, et se met a pleurer.) + +LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chere dame, je n'y peux +rien. Vous lui avez donne votre terre du Bec-de-Mortin par acte +parfaitement regulier. C'est a lui, bien a lui. Il avait le droit +incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot a +sa femme. Je n'ai pas a entrer dans les questions de... de... +delicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la +loi. Je n'y peux rien. + +LE PERE PATURON, d'une voix fiere.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous? + +LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des +paysans, comme des gens dont la cause est gagnee. Mme Bascule sanglote +sur son banc.) + +LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chere dame. Voyons, voyons, +remettez-vous... et... si j'ai un conseil a vous donner, c'est de +chercher un autre... un autre eleve.... + +Mme BASCULE, a travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas.... + +LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un +regard desespere vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis +elle se leve et s'en va, a petits pas, avec des hoquets de chagrin, +cachant sa figure dans son mouchoir.) + +LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix +goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du depart d'Ulysse. (Puis +d'une voix grave:) + +Appelez les affaires suivantes. + +LE GREFFIER bredouille.--Celestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire +Dieulafait.... + + + +L'EPINGLE + + +Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'etait loin, bien +loin d'ici, sur une cote fertile et brulante. Nous suivions, depuis le +matin, le rivage couvert de recoltes et la mer bleue couverte de soleil. +Des fleurs poussaient tout pres des vagues, des vagues legeres, si +douces, endormantes. Il faisait chaud; c'etait une molle chaleur +parfumee de terre grasse, humide et feconde; on croyait respirer des +germes. + +On m'avait dit que, ce soir-la, je trouverais l'hospitalite dans la +maison du Francais qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois +d'orangers. Qui etait-il? Je l'ignorais encore. Il etait arrive un +matin, dix ans plus tot; il avait achete de la terre, plante des vignes, +seme des grains; il avait travaille, cet homme, avec passion, avec +fureur. Puis de mois en mois, d'annee en annee, agrandissant son +domaine, fecondant sans arret le sol puissant et vierge, il avait ainsi +amasse une fortune par son labeur infatigable. + +Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Leve des l'aurore, +parcourant ses champs jusqu'a la nuit, surveillant sans cesse, il +semblait harcele par une idee fixe, torture par l'insatiable desir de +l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise. + +Maintenant, il semblait tres riche. + +Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en +effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'etait une large maison +carree toute simple et dominant la mer. + +Comme j'approchais, un homme a grande barbe parut sur la porte. L'ayant +salue, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en +souriant. + +--Entrez, Monsieur, vous etes chez vous. + +Il me conduisit dans une chambre, mit a mes ordres un serviteur, avec +une aisance parfaite et une bonne grace familiere d'homme du monde; puis +il me quitta en disant: + +--Nous dinerons lorsque vous voudrez bien descendre. + +Nous dinames, en effet, en tete a tete, sur une terrasse en face de la +mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! +Il souriait, repondant avec distraction: + +--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plait loin de celle +qu'on aime. + +--Vous regrettez la France? + +--Je regrette Paris. + +--Pourquoi n'y retournez-vous pas? + +--Oh! j'y reviendrai. + +Et, tout doucement, nous nous mimes a parler du monde francais, des +boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a +connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir +du Vaudeville. + +--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui? + +--Toujours les memes, sauf les morts. + +Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, +j'avais vu cette tete-la quelque part! Mais ou? mais quand? Il semblait +fatigue, bien que vigoureux, triste, bien que resolu. Sa grande barbe +blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait pres du menton +et, la serrant dans sa main refermee, l'y faisait glisser jusqu'au bout. +Un peu chauve, il avait des sourcils epais et une forte moustache qui se +melait aux poils des joues. + +Derriere nous, le soleil s'enfoncait dans la mer, jetant sur la cote un +brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir +leur arome violent et delicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le +regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de +mon ame l'image lointaine, aimee et connue du large trottoir ombrage, +qui va de la Madeleine a la rue Drouet. + +--Connaissez-vous Boutrelle? + +--Oui, certes. + +--Est-il bien change? + +--Oui, tout blanc. + +--Et La Ridamie? + +--Toujours le meme. + +--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne +Verner? + +--Oui, tres forte, finie. + +--Ah! Et Sophie Astier? + +--Morte. + +--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous.... + +Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changee, la figure palie +soudain, il reprit: + +--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ca me ravage. + +Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva. + +--Voulez-vous rentrer? + +--Je veux bien. + +Et il me preceda dans sa maison. + +Les pieces du bas etaient enormes, nues, tristes, semblaient +abandonnees. Des assiettes et des verres trainaient sur des tables, +laisses la par les serviteurs a peau basanee qui rodaient sans cesse +dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient a deux clous sur le mur; +et, dans les encoignures, on voyait des beches, des lignes de peche, des +feuilles de palmier sechees, des objets de toute espece poses au hasard +des rentrees et qui se trouvaient a portee de la main pour le hasard des +sorties et des besognes. + +Mon hote sourit: + +--C'est le logis, ou plutot le taudis d'un exile, dit-il, mais ma +chambre est plus propre. Allons-y. + +Je crus, en y entrant, penetrer dans le magasin d'un brocanteur, tant +elle etait remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et +variees qu'on sent etre des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins +de peintres connus, des etoffes, des armes, epees et pistolets, puis, +juste au milieu du panneau principal, un carre de satin blanc encadre +d'or. + +Surpris, je m'approchai pour voir, et j'apercus une epingle a cheveux +piquee au centre de l'etoffe brillante. + +Mon hote posa sa main sur mon epaule: + +--Voila, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la +seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: "Ce sabre +est le plus beau jour de ma vie", moi, je puis dire: "Cette epingle est +toute ma vie." + +Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer: + +--Vous avez souffert par une femme? + +Il reprit brusquement: + +--Dites que je souffre comme un miserable... Mais venez sur mon balcon. +Un nom m'est venu tout a l'heure sur les levres que je n'ai point ose +prononcer, car si vous m'aviez repondu "morte", comme vous avez fait +pour Sophie Astier, je me serais brule la cervelle, aujourd'hui meme. + +Nous etions sortis sur le large balcon d'ou l'on voyait deux golfes, +l'un a droite, et l'autre a gauche, enfermes par de hautes montagnes +grises. C'etait l'heure crepusculaire ou le soleil disparu n'eclaire +plus la terre que par les reflets du ciel. + +Il reprit: + +--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore? + +Son oeil s'etait fixe sur le mien, plein d'une angoisse fremissante. + +Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais. + +--Vous la connaissez? + +--Oui. + +Il hesitait:--Tout a fait...? + +--Non. + +Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle. + +--Mais je n'ai rien a en dire; c'est une des femmes, ou plutot une des +filles les plus charmantes et les plus cotees de Paris. Elle mene une +existence agreable et princiere, voila tout. + +Il murmura: "Je l'aime" comme s'il eut dit: "Je vais mourir." Puis, +brusquement: + +--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et delicieuse +que la notre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tente de +me crever les yeux avec cette epingle que vous venez de voir. Tenez, +regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions! +Comment pourrais-je expliquer cette passion-la? Vous ne la comprendriez +point. + +Il doit exister un amour simple, fait du double elan de deux coeurs et +de deux ames; mais il existe assurement un amour atroce, cruellement +torturant, fait de l'invincible enlacement de deux etres disparates qui +se detestent en s'adorant. + +Cette fille m'a ruine en trois ans. Je possedais quatre millions qu'elle +a manges de son air calme, tranquillement, qu'elle a croques avec un +sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses levres. + +Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irresistible! Quoi? +Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une +vrille et reste en vous comme le crochet d'une fleche? C'est plutot ce +sourire doux, indifferent et seduisant, qui reste sur sa face a la facon +d'un masque. Sa grace lente penetre peu a peu, se degage d'elle comme un +parfum, de sa taille longue, a peine balancee quand elle passe, car elle +semble glisser plutot que marcher, de sa voix un peu trainante, jolie, +et qui semble etre la musique de son sourire, de son geste aussi, de son +geste toujours modere, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est +harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme +j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour +rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de +fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: "Est-ce que nous sommes +maries?" disait-elle. + +Depuis que je suis ici, j'ai tant songe a elle que j'ai fini par la +comprendre: cette fille-la, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui +ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir +et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, apres quelques minutes: +--Quand j'eus mange mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement: +"Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du +"temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il +"faut vivre. La misere et moi ne ferons jamais bon menage." + +--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menee a cote +d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de +l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux +d'ouvrir les bras, de l'etreindre et de l'etrangler. Il y avait en elle, +derriere ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me +faisait l'execrer; et c'est peut-etre a cause de cela que je l'aimais +tant. En elle, le Feminin, l'odieux et affolant Feminin etait plus +puissant qu'en aucune autre femme. Elle en etait chargee, surchargee +comme d'un fluide grisant et veneneux. Elle etait Femme, plus qu'on ne +l'a jamais ete. + +--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous +les hommes d'une telle facon, qu'elle semblait se donner a chacun, +d'un seul regard. Cela m'exasperait et m'attachait a elle davantage, +cependant. Cette creature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait a +tout le monde, malgre moi, malgre elle, par le fait de sa nature meme, +bien qu'elle eut l'allure modeste et douce. Comprenez-vous? + +Et quel supplice! Au theatre, au restaurant, il me semblait qu'on la +possedait sous mes yeux. Et des que je la laissais seule, d'autres, en +effet, la possedaient. + +Voila dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais! + +La nuit s'etait repandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers +flottait dans l'air. + +Je lui dis: + +--La reverrez-vous? + +Il repondit: + +--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept a huit +cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je +partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne annee entiere.--Et +puis adieu, ma vie sera close. + +Je demandai:--Mais ensuite? + +--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-etre de +me prendre comme valet de chambre. + + + +LES BECASSES + + +Ma chere amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas a Paris; vous +vous etonnez, et vous vous fachez presque. La raison que je vais vous +donner va, sans doute, vous revolter: Est-ce qu'un chasseur rentre a +Paris au moment du passage des becasses? + +Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la +chambre au trottoir; mais je prefere la vie libre, la rude vie d'automne +du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car +les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans +plafond. Est-on a l'air, entre deux murs, les pieds sur des paves de +bois ou de pierre, le regard borne partout par des batiments, sans aucun +horizon de verdure, de plaines ou de bois? Des milliers de voisins vous +coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de +recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas a me +donner l'impression, la sensation de l'espace. + +Ici, je percois bien nettement, et delicieusement la difference du +dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous +parler... + +Donc les becasses passent. + +Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une +vallee, aupres d'une petite riviere, et que je chasse presque tous les +jours. + +Les autres jours, je lis; je lis meme des choses que les hommes de +Paris n'ont pas le temps de connaitre, des choses tres serieuses, tres +profondes, tres curieuses, ecrites par un brave savant de genie, un +etranger qui a passe toute sa vie a etudier la meme question et a +observe les memes faits relatifs a l'influence du fonctionnement de nos +organes sur notre intelligence. + +Mais je veux vous parler des becasses. Donc mes deux amis, les freres +d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en +attendant les premiers froids. Puis, des qu'il gele, nous partons pour +leur ferme de Cannetot pres de Fecamp, parce qu'il y a la un petit bois +delicieux, un petit bois divin, ou viennent loger toutes les becasses +qui passent. + +Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux geants, ces deux Normands des +premiers temps, ces deux males de la vieille et puissante race de +conquerants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'etablit +sur toutes les cotes du vieux monde, eleva des villes partout, passa +comme un flot sur la Sicile en y creant un art admirable, battit tous +les rois, pilla les plus fieres cites, roula les papes dans leurs ruses +de pretres et les joua, plus madres que ces pontifes italiens, et +surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol +sont deux Normands timbres au meilleur titre, ils ont tout des Normands, +la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de +la mer. + +Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons, +agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans +que nos fermiers. + +Or, depuis quinze jours, nous attendions les becasses. + +Chaque matin l'aine, Simon, me disait: "He, v'la l'vent qui passe a +l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront." + +Le cadet Gaspard, plus precis, attendait que la gelee fut venue pour +l'annoncer. + +Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre des l'aurore en criant: + +--Ca y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ca et nous +allons a Connelot. + +Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes, +vous auriez ri en nous voyant. Nous nous deplacons dans une etrange +voiture de chasse que mon pere fit construire autrefois. Construire est +le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur, +ou plutot de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout la dedans: +caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les +malles, caisses a claire-voie pour les chiens. Tout y est a l'abri, +excepte les hommes, perches sur des banquettes a balustrades, hautes +comme un troisieme etage et portees par quatre roues gigantesques. On +parvient la-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et +meme des dents a l'occasion, car aucun marchepied ne donne acces sur cet +edifice. + +Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des +accoutrements de Lapons. Nous sommes vetus de peaux de mouton, nous +portons des bas de laine enormes par-dessus nos pantalons, et des +guetres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en +fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes +installes, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf +et Moustache. Pif appartient a Simon, Paf a Gaspard et Moustache a moi. +On dirait trois petits crocodiles a poil. Ils sont longs, bas, crochus, +avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de +broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs +sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les +enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le +sien sous ses pieds pour avoir chaud. + +Et nous voila partis, secoues abominablement. Il gelait, il gelait +ferme. Nous etions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le +fermier, maitre Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un +gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, ruse +comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire +argent de tout. + +C'est grande fete pour lui, au moment des becasses. + +La ferme est vaste, un vieux batiment dans une cour a pommiers, entouree +de quatre rangs de hetres qui bataillent toute l'annee contre le vent de +mer. + +Nous entrons dans la cuisine ou flambe un beau feu en notre honneur. + +Notre table est mise tout contre la haute cheminee ou tourne et cuit, +devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat +de terre. + +La fermiere alors nous salue, une grande femme muette, tres polie, +tout occupee des soins de la maison, la tete pleine d'affaires et de +chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs. +C'est une femme d'ordre, rangee et severe, connue a sa valeur dans les +environs. + +Au fond de la cuisine s'etend la grande table ou viendront s'asseoir +tout a l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs, +goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence +sous l'oeil actif de la maitresse, en nous regardant diner avec maitre +Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel +sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur +un coin de table, en surveillant la servante. + +Aux jours ordinaires elle dine avec tout son monde. + +Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre +blanche, toute nue, peinte a la chaux, et qui contient seulement nos +trois lits, trois chaises et trois cuvettes. + +Gaspard s'eveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante. +En une demi-heure tout le monde est pret et on part avec maitre Picot +qui chasse avec nous. + +Maitre Picot me prefere a ses maitres. Pourquoi? sans doute parce que +je ne suis pas son maitre. Donc nous voila tous les deux qui gagnons +le bois par la droite, tandis que les deux freres vont attaquer par la +gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traine, tous les trois +attaches au bout d'une corde. + +Car nous ne chassons pas la becasse, mais le lapin. Nous sommes +convaincus qu'il ne faut pas chercher la becasse, mais la trouver. +On tombe dessus et on la tue, voila. Quand on veut specialement en +rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et +curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la detonation breve +du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler: +"Becasse.--Elle y est." Moi je suis sournois. Quand j'ai tue une +becasse, je crie: "Lapin!" Et je triomphe avec exces lorsqu'on sort les +pieces du carnier, au dejeuner de midi. + +Donc nous voila, maitre Picot et moi, dans le petit bois dont les +feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu +triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid leger qui pique les +yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudre d'une fine mousse blanche +le bout des herbes et la terre brune des laboures. Mais on a chaud tout +le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai +dans l'air bleu, il ne chauffe guere, mais il est gai. Il fait bon +chasser au bois par les frais matins d'hiver. + +La-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix +frele. Puis, plus rien. Voila un autre cri, puis un autre; et Paf a +son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voila qui +piaule comme une poule qu'on etrangle! Ils ont leve un lapin. Attention, +maitre Picot! + +Ils s'eloignent, se rapprochent, s'ecartent encore, puis reviennent; +nous suivons leurs allees imprevues, en courant dans les petits chemins, +l'esprit en eveil, le doigt sur la gachette du fusil. + +Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache +grise, une ombre traverse le sentier. J'epaule et je tire. + +La fumee legere s'envole dans l'air bleu; et j'apercois sur l'herbe +une pincee de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force: +"Lapin, lapin.--Il y est!" Et je le montre aux trois chiens, aux trois +crocodiles velus qui me felicitent en remuant la queue; puis s'en vont +en chercher un autre. + +Maitre Picot m'avait rejoint. Moustache se remit a japper. Le fermier +dit: "Ca pourrait bien etre un lievre, allons au bord de la plaine." + +Mais au moment ou je sortais du bois, j'apercus, debout, a dix pas de +moi, enveloppe dans son immense manteau jaunatre, coiffe d'un bonnet de +laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous, +le patre de maitre Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage: +"Bonjour, pasteur." Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eut +pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes levres. + +Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le +voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps +immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme +une meute, semblait obeir a son oeil. Maitre Picot me serra le bras: +--Vous savez que le berger a tue sa femme. Je fus stupefait:--Gargan? Le +sourd-muet? + +--Oui, cet hiver, et il a ete juge a Rouen. Je vas vous conter ca. + +Et il m'entraina dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les +mots sur la bouche de son maitre comme s'il les eut entendus. Il ne +comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'etait plus sourd; et le +maitre, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de +la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses +joues et les reflets de ses yeux. + +Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux +champs, quelquefois. + +Gargan etait fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans +les marnieres pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et +fondante, qu'on seme sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait +eleve a garder des vaches le long des fosses des routes. + +Puis, recueilli par le pere de Picot, il etait devenu berger de la +ferme. C'etait un excellent berger, devoue, probe, et qui savait +replacer les membres demis, bien que personne ne lui eut jamais rien +appris. + +Quand Picot prit la ferme a son tour, Gargan avait trente ans et en +paraissait quarante. Il etait haut, maigre et barbu, barbu comme un +patriarche. + +Or, vers cette epoque, une bonne femme du pays, tres pauvre, la Martel, +mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte a +cause de son amour immodere pour l'eau-de-vie. + +Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa a de menues besognes, la +nourrissant sans la payer, en echange de son travail. Elle couchait +sous la grange, dans l'etable ou dans l'ecurie, sur la paille ou sur le +fumier, quelque part, n'importe ou, car on ne donne pas un lit a ces +va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe ou, avec n'importe qui, +peut-etre avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientot, +elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une facon continue. +Comment s'unirent ces deux miseres? Comment se comprirent-elles? +Avait-il jamais connu une femme avant cette rodeuse de granges, lui qui +n'avait jamais cause avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans +sa hutte roulante, et qui le seduisit, Eve d'orniere, au bord d'un +chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient +ensemble comme mari et femme. + +Personne ne s'en etonna. Et Picot trouva meme cet accouplement naturel. + +Mais voila que le cure apprit cette union sans messe et se facha. Il +fit des reproches a madame Picot, inquieta sa conscience, la menaca de +chatiments mysterieux. Que faire? + +C'etait bien simple. On allait les marier a l'eglise et a la mairie. Ils +n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entiere; elle, +pas un jupon d'une seule piece. Donc, rien ne s'opposait a ce que la loi +et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant +maire et cure, et on crut tout regle pour le mieux. + +Mais voila que, bientot, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce +vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fut marie, +personne ne songeait a coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun +voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un +petit verre, derriere le dos du mari. L'aventure fit meme tant de bruit +aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ca. + +Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec +n'importe qui, dans un fosse, derriere un mur, tandis qu'on apercevait, +en meme temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas a cent +pas de la et suivi de son troupeau belant. Et on riait a s'en rendre +malade dans tous les cafes de la contree; on ne parlait que de ca, le +soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant: +"As-tu paye la goutte a la Goutte?" On savait ce que cela voulait dire. + +Le berger ne semblait rien voir. Mais voila qu'un jour, le gars Poirot, +de Sasseville, appela d'un signe la femme a Gargan derriere une meule +en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en +riant; or, a peine etaient-ils occupes a leur besogne criminelle que le +patre tomba sur eux comme s'il fut sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit, +a cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des +cris de bete, serrait la gorge de sa femme. + +Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il etait trop +tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tete; du sang +lui coulait par le nez. Elle etait morte. + +Le berger fut juge par le tribunal de Rouen. Comme il etait muet, Picot +lui servait d'interprete. Les details de l'affaire amuserent beaucoup +l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idee: c'etait de faire +acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin. + +Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage; +puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-meme l'assassin. + +Toute l'assistance etait silencieuse. + +Picot prononcait avec lenteur: "Savais-tu qu'elle te trompait?" Et, en +meme temps, il mimait sa question avec les yeux. + +L'autre fit "non" de la tete. + +--"T'etais couche dans la meule quand tu l'as surpris?" Et il faisait le +geste d'un homme qui apercoit une chose degoutante. + +L'autre fit "oui" de la tete. + +Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du pretre +qui unit au nom de Dieu, demanda a son serviteur s'il avait tue sa femme +parce qu'elle etait liee a lui devant les hommes et devant le ciel. + +Le berger fit "oui" de la tete. + +Picot lui dit: "Allons, montre comment c'est arrive?" + +Alors, le sourd mima lui-meme toute la scene. Il montra qu'il dormait +dans la meule; qu'il s'etait reveille en sentant remuer la paille, qu'il +avait regarde tout doucement, et qu'il avait vu la chose. + +Il s'etait dresse, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita +le mouvement obscene du couple criminel enlace devant lui. + +Un rire tumultueux s'eleva dans la salle, puis s'arreta net; car le +berger, les yeux hagards, remuant sa machoire et sa grande barbe comme +s'il eut mordu quelque chose, les bras tendus, la tete en avant, +repetait l'action terrible du meurtrier qui etrangle un etre. + +Et il hurlait affreusement, tellement affole de colere qu'il croyait +la tenir encore et que les gendarmes furent obliges de le saisir et de +l'asseoir de force pour le calmer. + +Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maitre +Picot, posant la main sur l'epaule de son serviteur, dit simplement: "Il +a de l'honneur, cet homme-la." + +Et le berger fut acquitte. + +Quant a moi, ma chere amie, j'ecoutais, fort emu, la fin de cette +aventure que je vous ai racontee en termes bien grossiers, pour ne rien +changer au recit du fermier, quand un coup de fusil eclata au milieu du +bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup +de canon. + +--Becasse. Elle y est. + +Et voila comment j'emploie mon temps a guetter des becasses qui passent +tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premieres toilettes +d'hiver. + + + +EN WAGON + + +Le soleil allait disparaitre derriere la grande chaine dont le puy de +Dome est le geant, et l'ombre des cimes s'etendait dans la profonde +vallee de Royat. + +Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la +musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgre la +fraicheur du soir. + +Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il etait question +d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de +Vaulacelles et de Bridoie. + +Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de +faire venir leurs fils eleves chez les Jesuites et chez les Dominicains. + +Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-memes le voyage +pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement +personne qu'elles pussent charger de ce soin delicat. On touchait aux +derniers jours de juillet. Paris etait vide. Elles cherchaient, sans +trouver, un nom qui leur offrit les garanties desirees. + +Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs +avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames +demeuraient persuadees que toutes les filles de la capitale passaient +leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon. +Les echos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient +la presence a Vichy, au Mont-Dore et a la Bourboule, de toutes les +horizontales connues et inconnues. Pour y etre, elles avaient du y venir +en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon; +elles devaient meme s'en retourner sans cesse pour revenir tous les +jours. C'etait donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite +ligne. Ces dames se desolaient que l'acces des gares ne fut pas interdit +aux femmes suspectes. + +Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize +ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient +pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles +creatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que +pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journee entiere, ou une +nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-etre, une ou deux de +ces drolesses avec un ou deux de leurs compagnons? + +La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint a +passer. Elle s'arreta pour dire bonjour a ses amies qui lui raconterent +leurs angoisses. + +--Mais c'est bien simple, s'ecria-t-elle, je vais vous preter l'abbe. Je +peux tres bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'education de +Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants +et vous les ramenera. + +Il fut donc convenu que l'abbe Lecuir, un jeune pretre, fort instruit, +precepteur de Rodolphe de Martinsec, irait a Paris, la semaine suivante, +chercher les trois jeunes gens. + +L'abbe partit donc le vendredi; et il se trouvait a la gare de Lyon le +dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de +huit heures, le nouveau rapide-direct organise depuis quelques jours +seulement, sur la reclamation generale de tous les baigneurs de +l'Auvergne. + +Il se promenait sur le quai de depart, suivi de ses collegiens, comme +une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou +occupe par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hante +par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites +mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie. + +Or il apercut tout a coup devant une portiere un vieux monsieur et +une vieille dame a cheveux blancs qui causaient avec une autre dame +installee dans l'interieur du wagon. Le vieux monsieur etait officier de +la Legion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut. +"Voici mon affaire," pensa l'abbe. Il fit monter les trois eleves et les +suivit. + +La vieille dame disait: + +--Surtout soigne-toi bien, mon enfant. + +La jeune repondit: + +--Oh! oui, maman, ne crains rien. + +--Appelle le medecin aussitot que tu te sentiras souffrante. + +--Oui, oui, maman. + +--Allons, adieu, ma fille. + +--Adieu, maman. + +Il y eut une longue embrassade, puis un employe ferma les portieres et +le train se mit en route. + +Ils etaient seuls. L'abbe, ravi, se felicitait de son adresse, et il se +mit a causer avec les jeunes gens qui lui etaient confies. Il avait ete +convenu, le jour de son depart, que madame de Martinsec l'autoriserait a +donner des repetitions pendant toutes les vacances a ces trois garcons, +et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractere de ses +nouveaux eleves. + +Roger de Sarcagnes, le plus grand, etait un de ces hauts collegiens +pousses trop vite, maigres et pales, et dont les articulations ne +semblent pas tout a fait soudees. Il parlait lentement, d'une facon +naive. + +Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il +etait malin, sournois, mauvais et drole. Il se moquait toujours de tout +le monde, avait des mots de grande personne, des repliques a double sens +qui inquietaient ses parents. + +Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude +pour rien: C'etait une bonne petite bete qui ressemblerait a son papa. + +L'abbe les avait prevenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces +deux mois d'ete: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs +envers lui, sur la facon dont il entendait les gouverner, sur la methode +qu'il emploierait envers eux. + +C'etait un abbe d'ame droite et simple, un peu phraseur et plein de +systemes. + +Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur +voisine. Il tourna la tete vers elle. Elle demeurait assise dans son +coin, les yeux fixes, les joues un peu pales. L'abbe revint a ses +disciples. + +Le train roulait a toute vitesse, traversait des plaines, des bois, +passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trepidation +fremissante le chapelet de voyageurs enfermes dans les wagons. + +Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbe Lecuir sur +Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une riviere? Pouvait-on +pecher? Aurait-il un cheval, comme l'autre annee? etc. + +La jeune femme, tout a coup, jeta une sorte de cri, un "ah!" de +souffrance vite reprime. + +Le pretre, inquiet, lui demanda: + +--Vous sentez-vous indisposee, madame? + +--Elle repondit:--Non, non, monsieur l'abbe, ce n'est rien, une legere +douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et +le mouvement du train me fatigue. Sa figure etait devenue livide, en +effet. + +Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?... + +--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbe. Je vous remercie. + +Le pretre reprit sa causerie avec ses eleves, les preparant a son +enseignement et a sa direction. + +Les heures passaient. Le convoi s'arretait de temps en temps, puis +repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne +bougeait plus, enfoncee en son coin. Bien que le jour fut plus qu'a +moitie ecoule, elle n'avait encore rien mange. L'abbe pensait: + +"Cette personne doit etre bien souffrante. + +Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre +Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement a gemir. Elle +s'etait laissee presque tomber de sa banquette et, appuyee sur les +mains, les yeux hagards, les traits crispes, elle repetait: "Oh! mon +Dieu! oh! mon Dieu!" + +L'abbe s'elanca: + +--Madame... madame... madame, qu'avez-vous? + +Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher. +Et elle commenca aussitot a crier d'une effroyable facon. Elle poussait +une longue clameur affolee qui semblait dechirer sa gorge au passage, +une clameur aigue, affreuse, dont l'intonation sinistre disait +l'angoisse de son ame et la torture de son corps. + +Le pauvre pretre eperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que +dire, que tenter, et il murmurait: "Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu, +si je savais!" Il etait rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois +eleves regardaient avec stupeur cette femme etendue qui criait. + +Tout a coup, elle se tordit, elevant ses bras sur sa tete, et son flanc +eut une secousse etrange, une convulsion qui la parcourut. + +L'abbe pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privee de secours +et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois resolue:--Je vais +vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je +pourrai. Je dois mon assistance a toute creature qui souffre. + +Puis, s'etant retourne vers les trois gamins, il cria: + +--Vous--vous allez passer vos tetes a la portiere; et si un de vous se +retourne, il me copiera mille vers de Virgile. + +Il abaissa lui-meme les trois glaces, y placa les trois tetes, ramena +contre le cou les rideaux bleus, et il repeta: + +--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez prives d'excursions +pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne +jamais, moi. + +Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane. + +Elle gemissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbe, la face +cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la reconfortait, et, sans cesse, il +levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs, +vite detournes, vers la mysterieuse besogne accomplie par leur nouveau +precepteur. + +--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe +"desobeir"!--criait-il. + +--Monsieur de Bridoie, vous serez prive de dessert pendant un mois. + +Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque +aussitot un cri bizarre et leger qui ressemblait a un aboiement et a un +miaulement fit retourner, d'un seul elan, les trois collegiens persuades +qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau ne. + +L'abbe tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait +avec des yeux effares; il semblait content et desole, pret a rire et +pret a pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses +par le jeu rapide des yeux, des levres et des joues. + +Il declara, comme s'il eut annonce a ses eleves une grande nouvelle: + +--C'est un garcon. + +Puis aussitot il reprit: + +--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le +filet.--Bien.--Debouchez-la.--Tres bien.--Versez-m'en quelques gouttes +dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait. + +Et il repandit cette eau sur le front nu du petit etre qu'il portait, en +prononcant: + +"Je te baptise, au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi +soit-il." + +Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie +apparut a la portiere. Alors l'abbe, perdant la tete, lui presenta la +frele bete humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: "C'est madame +qui vient d'avoir un petit accident en route." + +Il avait l'air d'avoir ramasse cet enfant dans un egout; et, les cheveux +mouilles de sueur, le rabat sur l'epaule, la robe maculee, il repetait: +"Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en reponds.--Ils regardaient tous +trois par la portiere.--J'en reponds,--ils n'ont rien vu." + +Et il descendit du compartiment avec quatre garcons au lieu de +trois qu'il etait alle chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de +Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, echangeaient des regards eperdus, +sans trouver un seul mot a dire. + +Le soir, les trois familles dinaient ensemble pour feter l'arrivee +des collegiens. Mais on ne parlait guere; les peres, les meres et les +enfants eux-memes semblaient preoccupes. + +Tout a coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda: + +--Dis, maman, ou l'abbe l'a-t-il trouve, ce petit garcon? + +La mere ne repondit pas directement. + +--Allons, dine, et laisse-nous tranquilles avec tes questions. + +Il se tut quelques minutes, puis reprit: + +--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est +donc que l'abbe est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir +un bocal de poissons sous un tapis. + +--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoye. + +--Mais ou l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il +entre par la portiere, dis? + +Madame de Bridoie, impatientee, repliqua:--Voyons, c'est fini, +tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le +sais bien. + +--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon? + +Alors Gontran de Vaulacelles, qui ecoutait avec un air sournois, sourit +et dit: + +--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbe qui l'a vu. + + + +CA IRA + + +J'etais descendu a Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un +guide (je ne sais plus lequel): Beau musee, deux Rubens, un Teniers, un +Ribera. + +Donc je pensais: Allons voir ca. Je dinerai a l'hotel de l'Europe, que +le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain. + +Le musee etait ferme: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs; +il fut donc ouvert a ma requete, et je pus contempler quelques croutes +attribuees par un conservateur fantaisiste aux premiers maitres de la +peinture. + +Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien a faire, dans +une longue rue de petite ville inconnue, batie au milieu de plaines +interminables, je parcourus cette _artere_, j'examinai quelques pauvres +magasins; puis, comme il etait quatre heures, je fus saisi par un de ces +decouragements qui rendent fous les plus energiques. + +Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais paye cinq cents francs l'idee +d'une distraction quelconque! Me trouvant a sec d'inventions, je me +decidai, tout simplement, a fumer un bon cigare et je cherchai le bureau +de tabac. Je le reconnus bientot a sa lanterne rouge, j'entrai. La +marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regarde les +cigares, que je jugeai detestables, je considerai, par hasard, la +patronne. + +C'etait une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante. +Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver +quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame? +Non, je ne la connaissais pas assurement? Mais ne se pouvait-il faire +que je l'eusse rencontree? Oui, c'etait possible! Ce visage-la devait +etre une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de +vue, et changee, engraissee enormement sans doute? + +Je murmurai: + +--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je +vous connais depuis longtemps. + +Elle repondit en rougissant: + +--C'est drole... Moi aussi. + +Je poussai un cri:--Ah! Ca ira! + +Elle leva ses deux mains avec un desespoir comique, epouvantee de ce mot +et balbutiant: + +--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'ecria a son +tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on +ne l'avait point ecoutee. Mais nous etions seuls, bien seuls! + +"Ca ira." Comment avais-je pu reconnaitre "_Ca ira_", la pauvre _Ca +ira_, la maigre _Ca ira_, la desolee _Ca ira_, dans cette tranquille et +grasse fonctionnaire du gouvernement? + +_Ca ira_! Que de souvenirs s'eveillerent brusquement en moi: Bougival, +La Grenouillere, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journees +en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passes dans ce coin de +pays, sur ce delicieux bout de riviere. + +Nous etions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois, +a Chatou, et vivant la d'une drole de facon, toujours a moitie nus et a +moitie gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien change. Ces +messieurs portent des monocles. + +Or notre bande possedait une vingtaine de canotieres, regulieres et +irregulieres. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans +certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes etaient la, pour +ainsi dire, a demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de +mieux a faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans +femmes, et, parmi celles-la, _Ca ira_. C'etait une pauvre fille maigre +et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle etait +timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait +avec crainte, au plus humble, au plus inapercu, au moins riche de +nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment +s'etait-elle trouvee parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on +rencontree, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenee dans +une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous +invitee a dejeuner, en la voyant seule, assise a une petite table, dans +un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de +la bande. + +Nous l'avions baptisee _Ca ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de +la destinee, de sa malechance, de ses deboires. On lui disait chaque +dimanche: "Eh bien, _Ca ira_, ca va-t-il?" Et elle repondait toujours: +"Non, pas trop, mais faut esperer que ca ira mieux un jour." + +Comment ce pauvre etre disgracieux et gauche etait-il arrive a faire le +metier qui demande le plus de grace, d'adresse, de ruse et de beaute? +Mystere. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides a +degouter un gendarme. + +Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs +fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions, +indifferents a son existence. + +Et puis, je l'avais a peu pres perdue de vue. Notre groupe s'etait +emiette peu a peu, laissant la place a une autre generation, a qui +nous avions aussi laisse _Ca ira_. Je l'appris en allant dejeuner chez +Fournaise de temps en temps. + +Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisee ainsi, avaient +cru a un nom d'Orientale et la nommaient Zaira; puis ils avaient cede a +leur tour leurs canots et quelques canotieres a la generation suivante. +(Une generation de canotiers vit, en general, trois ans sur l'eau, puis +quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la medecine ou la +politique). + +Zaira etait alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'etait encore +modifie en Sarah. On la crut alors israelite. + +Les tout derniers, ceux a monocle, l'appelaient donc tout simplement "La +Juive". + +Puis elle disparut. + +Et voila que je la retrouvais marchande de tabac a Barviller. + +Je lui dis: + +--Eh bien, ca va donc, a present? + +Elle repondit: Un peu mieux. + +Une curiosite me saisit de connaitre la vie de cette femme. Autrefois +je n'y aurais point songe; aujourd'hui, je me sentais intrigue, attire, +tout a fait interesse. Je lui demandai: + +--Comment as-tu fait pour avoir de la chance? + +--Je ne sais pas. Ca m'est arrive comme je m'y attendais le moins. + +--Est-ce a Chatou que tu l'as rencontree? + +--Oh non! + +--Ou ca donc? + +--A Paris, dans l'hotel que j'habitais. + +--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place a Paris. + +--Oui, j'etais chez madame Ravelet. + +--Qui ca, madame Ravelet? + +--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh! + +--Mais non. + +--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli. + +Et la voila qui se met a me raconter mille choses de sa vie ancienne, +mille choses secretes de la vie parisienne, l'interieur d'une maison de +modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idees, +toute l'histoire d'un coeur d'ouvriere, cet epervier de trottoir qui +chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en +flanant, nu-tete, apres le repas, et le soir en montant chez elle. + +Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois: + +--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides. +Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu +sais! + +Moi, la premiere rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie. +J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie a en etre honteuse. Comme +je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voila la grande Louise qui +me dit:--Comment! tu oses sortir avec ca! + +--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas. + +Ils etaient toujours bas, les fonds! + +Elle me repond:--Vas en chercher un a la Madeleine. + +Moi, ca m'etonne. + +Elle reprend:--C'est la que nous les prenons, toutes; on en a autant +qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple. + +Donc, je m'en allai avec Irma a la Madeleine. Nous trouvons le +sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublie un parapluie +la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son +manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate. +Il nous introduit dans une chambre ou il y avait plus de cinquante +parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le +mien; mais moi j'en choisis un beau, un tres beau, a manche d'ivoire +sculpte. Louise est allee le reclamer quelques jours apres. Elle l'a +decrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donne sans mefiance. + +Pour faire ca, on s'habillait tres chic." + +Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle a charnieres +de la grande boite a tabac. + +Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si droles. +Tiens, nous etions cinq a l'atelier, quatre ordinaires et une tres bien, +Irma, la belle Irma. Elle etait tres distinguee, et elle avait un +amant au conseil d'Etat. Ca ne l'empechait pas de lui en faire porter +joliment. Voila qu'un hiver elle nous dit: "Vous ne savez pas, nous +allons en faire une bien bonne." Et elle nous conta son idee. + +Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tete de tous les +hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir +l'eau a la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs +a chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que +voici: + +Tu sais que je n'etais pas riche, a ce moment-la, les autres non plus; +ca n'allait guere, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien +de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux +ou trois amants habitues qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la +promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorcait un monsieur +qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on +cedait. Mais ces hommes-la, ca ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou, +c'etait pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions; +vrai, c'etait a mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous +faire gagner cent francs, nous voila toutes allumees. C'est tres vilain +ce que je vais te raconter, mais ca ne fait rien; tu connais la vie, +toi, et puis quand on est reste quatre ans a Chatou.... + +Donc elle nous dit: "Nous allons lever au bal de l'Opera ce qu'il y a de +mieux a Paris comme hommes, les plus distingues et les plus riches. Moi, +je les connais." + +Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'etait vrai; parce que ces hommes-la +ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non. +Oh! elle etait d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume +de dire a l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait +certainement epousee. + +Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle +nous dit: "Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune +dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera +dans votre voiture. Des qu'il sera entre, vous l'embrasserez le plus +gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour +montrer que vous vous etes trompee, que vous en attendiez un autre. Ca +allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra +rester par force; vous resisterez, vous ferez les cent coups pour le +chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra +un bon dedommagement." + +Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle +fit, la rosse. + +Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des +voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous +placa dans des rues voisines de l'Opera. Alors, elle alla au bal, +toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus +marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle +en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les +sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballe, +elle ota son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut +l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une +demi-heure, dans une voilure en face du n deg. 20 de la rue Taitbout. +C'etait moi, dans cette voiture-la? J'etais bien enveloppee et la figure +voilee. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tete a la portiere, +et il dit: "C'est vous?" + +Je reponds tout bas: "Oui, c'est moi, montez vite." + +Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je +l'embrasse a lui couper la respiration; puis je reprends: + +--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse! + +Et, tout d'un coup, je crie: + +--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets a +pleurer. + +Tu juges si voila un homme embarrasse! Il cherche d'abord a me consoler; +il s'excuse, proteste qu'il s'est trompe aussi! + +Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros +soupirs. Alors il me dit des choses tres douces. C'etait un homme tout a +fait comme il faut; et puis ca l'amusait maintenant de me voir pleurer +de moins en moins. + +Bref, de fil en aiguille, il m'a propose d'aller souper. Moi, j'ai +refuse; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille; +et puis embrassee; comme j'avais fait a son entree. + +Et puis... et puis... nous avons... soupe... tu comprends... et il m'a +donne... devine... voyons, devine... il m'a donne cinq cents francs!... +crois-tu qu'il y en a des hommes genereux. + +Enfin, la chose a reussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le +moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle etait +trop maigre! + +La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses +souvenirs amasses depuis si longtemps dans son coeur ferme de debitante +officielle. Tout l'autrefois pauvre et drole remuait son ame. Elle +regrettait cette vie galante et boheme du trottoir parisien, faite de +privations et de caresses payees, de rire et de misere, de ruses et +d'amour vrai par moments. + +Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton debit de tabac? + +Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans +mon hotel, porte a porte, un etudiant en droit, mais, tu sais, un de ces +etudiants qui ne font rien. Celui-la, il vivait au cafe, du matin au +soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne. + +Quand j'etais seule, nous passions la soiree ensemble quelquefois. C'est +de lui que j'ai eu Roger. + +--Qui ca, Roger? + +--Mon fils. + +--Ah! + +--Il me donna une petite pension pour elever le gosse, mais je pensais +bien que ce garcon-la ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai +jamais vu un homme aussi faineant, mais la, jamais. Au bout de dix ans, +il en etait encore a son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en +pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais +nous etions demeures en correspondance a cause de l'enfant. Et puis, +figure-toi qu'aux dernieres elections, il y a deux ans, j'apprends qu'il +a ete nomme depute dans son pays. Et puis il a fait des discours a la +Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour +finir, j'ai ete le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un +bureau de tabac comme fille de deporte.... C'est vrai que mon pere a +ete deporte, mais je n'avais jamais pense non plus que ca pourrait me +servir. Bref.... Tiens, voila Roger. + +Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur. + +Il embrassa sur le front sa mere, qui me dit: + +--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau a la mairie.... Vous +savez... c'est un futur sous-prefet. + +Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hotel, +apres avoir serre, avec gravite, la main tendue de _Ca ira_. + + + +DECOUVERTE + + +Le bateau etait couvert de monde. La traversee s'annoncant fort belle, +les Havraises allaient faire un tour a Trouville. + +On detacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonca le depart, +et, aussitot, un fremissement secoua le corps entier du navire, tandis +qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuee. + +Les roues tournerent quelques secondes, s'arreterent, repartirent +doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crie +par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: "En +route!" elles se mirent a battre la mer avec rapidite. + +Nous filions le long de la jetee, couverte de monde. Des gens sur le +bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amerique, +et les amis restes a terre repondaient de la meme facon. + +Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les +toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Ocean a peine remue par +des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit batiment fit une +courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la cote lointaine entrevue a +travers la brume matinale. + +A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt +kilometres. De place en place les grosses bouees indiquaient les bancs +de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du +fleuve qui, ne se melant point a l'eau salee, dessinaient de grands +rubans jaunes a travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer. + +J'eprouve, aussitot que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de +long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais +rien. Donc je me mis a circuler sur le pont a travers la foule des +voyageurs. + +Tout a coup, on m'appela. Je me retournai. C'etait un de mes vieux amis, +Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans. + +Apres nous etre serre les mains, nous recommencames ensemble, en parlant +de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais +tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux +lignes de voyageurs assis sur les deux cotes du pont. + +Tout a coup Sidoine prononca avec une veritable expression de rage: + +--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens! + +C'etait plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient +l'horizon d'un air important qui semblait dire: "C'est nous, les +Anglais, qui sommes les maitres de la mer! Boum, boum! nous voila!" + +Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs +avaient l'air des drapeaux de leur suffisance. + +Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les +constructions navales de leur patrie, serrant en des chales multicolores +leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux +paysage. Leurs petites tetes, poussees au bout de ces longs corps, +portaient des chapeaux anglais d'une forme etrange, et, derriere leurs +cranes leurs maigres chevelures enroulees ressemblaient a des couleuvres +lofees. + +Et les vieilles misses, encore plus greles, ouvrant au vent leur +machoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes +et demesurees. + +On sentait, en passant pres d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau +dentifrice. Sidoine repeta, avec une colere grandissante: + +--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empecher de venir en France? + +Je demandai en souriant: + +--Pourquoi leur on veux-tu? Quant a moi, ils me sont parfaitement +indifferents. + +Il prononca: + +--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai epouse une Anglaise. Voila. + +Je m'arretai pour lui rire au nez. + +--Ah! diable. Conte-moi ca. Et elle te rend donc tres malheureux? + +Il haussa les epaules: + +--Non, pas precisement. + +--Alors... elle te... elle te... trompe? + +--Malheureusement non. Ca me ferait une cause de divorce et j'en serais +debarrasse. + +--Alors je ne comprends pas! + +--Tu ne comprends pas? Ca ne m'etonne point. Eh bien, elle a tout +simplement appris le francais, pas autre chose! Ecoute: + +Je n'avais pas le moindre desir de me marier, quand je vins passer l'ete +a Etrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux. +On ne se figure pas combien les fillettes y sont a leur avantage. Paris +sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles. + +Les promenades a anes, les bains du matin, les dejeuners sur l'herbe, +autant de pieges a mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil +qu'une enfant de dix-huit ans qui court a travers un champ ou qui +ramasse des fleurs le long d'un chemin. + +Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au meme hotel +que moi. Le pere ressemblait aux hommes que tu vois la, et la mere a +toutes les Anglaises. + +Il y avait deux fils, de ces garcons tout en os, qui jouent du matin au +soir a des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes; +puis deux filles, l'ainee, une seche, encore une Anglaise de boite a +conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutot une blondine +avec une tete venue du ciel. Quand elles se mettent a etre jolies, les +gredines, elles sont divines. Celle-la avait des yeux bleus, de ces +yeux bleus qui semblent contenir toute la poesie, tout le reve, toute +l'esperance, tout le bonheur du monde! + +Quel horizon ca vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme +comme ceux-la! Comme ca repond bien a l'attente eternelle et confuse de +notre coeur! + +Il faut dire aussi que, nous autres Francais, nous adorons les +etrangeres. Aussitot que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une +Suedoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons +amoureux instantanement. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme, +drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons +tort, cependant. + +Mais je crois que ce qui nous seduit le plus dans les exotiques, c'est +leur defaut de prononciation. Aussitot qu'une femme parle mal notre +langue, elle est charmante; si elle fait une faute de francais par +mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une facon tout a fait +inintelligible, elle devient irresistible. + +Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire a une mignonne +bouche rose: "J'aime bocoup la gigotte." + +Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y +comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots +inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et +gai. + +Tous les termes estropies, bizarres, ridicules, prenaient sur ses levres +un charme delicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino, +de longues conversations qui ressemblaient a des enigmes parlees. + +Je l'epousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Reve. Car les +vrais amants n'adorent jamais qu'un reve qui a pris une forme de femme. + +Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet: + + Tu n'as jamais ete, dans tes jours les plus rares, + Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, + Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares. + J'ai fait chanter mon reve au vide de ton coeur. + +Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, c'a ete de donner a ma +femme un professeur de francais. + +Tant qu'elle a martyrise le dictionnaire et supplicie la grammaire, je +l'ai cherie. + +Nos causeries etaient simples. Elles me revelaient la grace surprenante +de son etre, l'elegance incomparable de son geste; elles me la +montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupee de chair faite +pour le baiser, sachant enumerer a peu pres ce qu'elle aimait, pousser +parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une facon coquette, +a force d'etre incomprehensible et imprevue, des emotions ou des +sensations peu compliquees. + +Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent "papa" et "maman", en +prononcant--Baaba--et Baamban. + +Aurais-je pu croire que... + +Elle parie, a present.... Elle parle... mal... tres mal.... Elle fait +tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends... +je sais... je la connais.... + +J'ai ouvert ma poupee pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut +causer, mon cher! + +Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idees, les theories +d'une jeune Anglaise bien elevee, a laquelle je ne peux rien reprocher, +et qui me repete, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire +de la conversation a l'usage des pensionnats de jeunes personnes. + +Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dores qui +renferment d'execrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai dechiree. J'ai +voulu manger le dedans et suis reste tellement degoute que j'ai des +haut-le-coeur, a present, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes. + +J'ai epouse un perroquet a qui une vieille institutrice anglaise aurait +enseigne le francais: comprends-tu? + +Le port de Trouville montrait maintenant ses jetees de bois couvertes de +monde. + +Je dis: + +--Ou est ta femme? + +Il prononca: + +--Je l'ai ramenee a Etretat. + +--Et toi, ou vas-tu? + +--Moi? moi je vais me distraire a Trouville + +Puis, apres un silence, il ajouta: + +--Tu ne te figures pas comme ca peut etre bete quelquefois, une femme. + + + +SOLITUDE + + +C'etait apres un diner d'hommes. On avait ete fort gai. Un d'eux, un +vieil ami, me dit: + +--Veux-tu remonter a pied l'avenue des Champs-Elysees? + +Et nous voila partis, suivant a pas lents la longue promenade, sous les +arbres a peine vetus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur +confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le +visage, et la legion des etoiles semait sur le ciel noir une poudre +d'or. + +Mon compagnon me dit: + +--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout +ailleurs. Il me semble quo ma pensee s'y elargit. J'ai, par moments, ces +especes de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde, +qu'on va decouvrir le divin secret des choses. Puis la fenetre se +referme. C'est fini. + +De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs; +nous passions devant un banc ou deux etres, assis cote a cote, ne +faisaient qu'une tache noire. + +Mou voisin murmura: + +--Pauvres gens! Ce n'est pas du degout qu'ils m'inspirent, mais une +immense pitie. Parmi tous les mysteres de la vie humaine, il en est un +que j'ai penetre: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que +nous sommes eternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne +tendent qu'a fuir cette solitude. Ceux-la, ces amoureux des bancs en +plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les creatures, a faire +cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils +demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi. + +On s'en apercoit plus ou moins, voila tout. + +Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris, +d'avoir decouvert l'affreuse solitude ou je vis, et je sais que rien ne +peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que +nous fassions, quels que soient l'elan de nos coeurs, l'appel de nos +levres et l'etreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls. + +Je t'ai entraine ce soir, a cette promenade, pour ne pas rentrer chez +moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de +mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'ecoutes, et +nous sommes seuls tous deux, cote a cote, mais seuls. Me comprends-tu? + +Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Ecriture. Ils ont l'illusion +du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-la, notre misere solitaire, ils +n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des +coudes, sans autre joie que l'egoiste satisfaction de comprendre, de +voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre +eternel isolement. + +Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas? + +Ecoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon etre, il me semble +que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont +je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a +point de bout, peut-etre! J'y vais sans personne avec moi, sans personne +autour de moi, sans personne de vivant faisant cette meme route +tenebreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits, +des voix, des cris... je m'avance a tatons vers ces rumeurs confuses. +Mais je ne sais jamais au juste d'ou elles parlent; je ne rencontre +jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui +m'entoure. Me comprends-tu? + +Quelques hommes ont parfois devine cette souffrance atroce. + +Musset s'est ecrie: + + Qui vient? Qui m'appelle? Personne. + Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne, + O solitude!--O pauvrete! + +Mais, chez lui, ce n'etait la qu'un doute passager, et non pas une +certitude definitive, comme chez moi. Il etait poete; il peuplait la vie +de fantomes, de reves. Il n'etait jamais vraiment seul.--Moi, je suis +seul! + +Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il +etait un des grands lucides, n'ecrivit-il pas a une amie cette phrase +desesperante: "Nous sommes tous dans un desert. Personne ne comprend +personne." + +Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, +quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces etoiles +que voila, jetees comme une graine de feu a travers l'espace, si loin +que nous apercevons seulement la clarte de quelques-unes, alors que +l'innombrable armee des autres est perdue dans l'infini, si proches +qu'elles forment peut-etre un tout, comme les molecules d'un corps? + +Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre +homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isoles +surtout, parce que la pensee est insondable. + +Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frolement des +etres que nous ne pouvons penetrer! Nous nous aimons les uns les autres +comme si nous etions enchaines, tout pres, les bras tendus, sans +parvenir a nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille, +mais tous nos efforts restent steriles, nos abandons inutiles, nos +confidences infructueuses, nos etreintes impuissantes, nos caresses +vaines. Quand nous voulons nous meler, nos elans de l'un vers l'autre ne +font que nous heurter l'un a l'autre. + +Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur a quelque +ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle. +Il est la, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son ame, +derriere eux, je ne la connais point. Il m'ecoute. Que pense-t-il? Oui, +que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-etre? +ou me meprise? ou se moque de moi? Il reflechit a ce que je dis, il me +juge, il me raille, il me condamne, m'estime mediocre ou sot. Comment +savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et +ce qui s'agite dans cette petite tete ronde? Quel mystere que la pensee +inconnue d'un etre, la pensee cachee et libre, que nous ne pouvons ni +connaitre, ni conduire, ni dominer, ni vaincre! + +Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les +portes de mon ame, je ne parviens point a me livrer. Je garde au fond, +tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ ou personne ne penetre. Personne ne +peut le decouvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce +que personne ne comprend personne. + +Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu +m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: "Qu'est-ce qu'il a, ce +soir?" Mais si tu parviens a saisir un jour, a bien deviner mon horrible +et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_! +et tu me rendras heureux, une seconde, peut-etre. + +Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude. + +Misere! misere! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont +donne souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'etre pas seul! + +Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'elargit. Une felicite +surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'ou vient cette +sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine +n'etre plus seul. L'isolement, l'abandon de l'etre humain parait cesser. +Quelle erreur! Plus tourmentee encore que nous par cet eternel besoin +d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge +du Reve. + +Tu connais ces heures delicieuses passees face a face avec cet etre a +longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel +delire egare notre esprit! Quelle illusion nous emporte! + +Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout a l'heure, semble-t-il? +Mais ce tout a l'heure n'arrive jamais, et, apres des semaines +d'attente, d'esperance et de joie trompeuse, je me retrouve tout a coup, +un jour, plus seul que je ne l'avais encore ete. + +Apres chaque baiser, apres chaque etreinte, l'isolement s'agrandit. Et +comme il est navrant, epouvantable! + +Un poete, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas ecrit: + + Les caresses ne sont que d'inquiets transports, + Infructueux essais du pauvre amour qui tente + L'impossible union des ames par les corps.... + +Et puis, adieu. C'est fini. C'est a peine si on reconnait cette femme +qui a ete tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous +n'avons jamais connu la pensee intime et banale sans doute! + +Aux heures memes ou il semblait que, dans un accord mysterieux +des etres, dans un complet emmelement des desirs et de toutes les +aspirations, on etait descendu jusqu'au profond de son ame, un mot, un +seul mot, parfois, nous revelait notre erreur, nous montrait, comme un +eclair dans la nuit, le trou noir entre nous. + +Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer +un soir aupres d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque +completement par la seule sensation de sa presence. Ne demandons pas +plus, car jamais deux etres ne se melent. + +Quant a moi, maintenant, j'ai ferme mon ame. Je ne dis plus a personne +ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamne +a l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais emettre mon +avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, +les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis +desinteresse de tout. Ma pensee, invisible, demeure inexploree. J'ai des +phrases banales pour repondre aux interrogations de chaque jour, et un +sourire qui dit: "oui", quand je ne veux meme pas prendre la peine de +parler. + +Me comprends-tu? + +Nous avions remonte la longue avenue jusqu'a l'arc de triomphe de +l'Etoile, puis nous etions redescendus jusqu'a la place de la Concorde, +car il avait enonce tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup +d'autres choses dont je ne me souviens plus. + +Il s'arreta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obelisque +de granit, debout sur le pave de Paris et qui perdait, au milieu des +etoiles, son long profil egyptien, monument exile, portant au flanc +l'histoire de son pays ecrite en signes etranges, mon ami s'ecria: + +--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre. + +Puis il me quitta sans ajouter un mot. + +Etait-il gris? Etait-il fou? Etait-il sage? Je ne le sais encore. +Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il +avait perdu l'esprit. + + + +AU BORD DU LIT + + +_Un grand feu flambait dans l'atre. Sur la table japonaise, deux tasses +a the se faisaient face, tandis que la theiere fumait a cote contre le +sucrier flanque du carafon de rhum._ + +_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur +une chaise, tandis que la comtesse, debarrassee de sa sortie de +bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait +aimablement a elle-meme en tapotant, du bout de ses doigts fins et +luisants de bagues, les cheveux frises des tempes. Puis elle se tourna +vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait +hesiter comme si une pensee intime l'eut Gene. Enfin il dit_: + +--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir? + +_Elle le considera dans les yeux, le regard allume d'une flamme de +triomphe et de defi, et repondit:_ + +--Je l'espere bien! + +_Puis elle s'assit a sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en +cassant une brioche._ + +--C'en etait presque ridicule... pour moi? + +_Elle demanda_:--Est-ce une scene? avez-vous l'intention de me faire des +reproches? + +--Non, ma chere amie, je dis seulement que ce M. Burel a ete presque +inconvenant aupres de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je +me serais fache. + +--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous +pensiez l'an dernier, voila tout. Quand j'ai su que vous aviez une +maitresse, une maitresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guere +si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon +chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon +ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine +et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous repondu? Oh! vous m'avez +parfaitement laisse entendre que j'etais libre, que le mariage, entre +gens intelligents, n'etait qu'une association d'interets, un lien +social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laisse +comprendre que votre maitresse etait infiniment mieux que moi, plus +seduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela etait +entoure, bien entendu, de menagements d'homme bien eleve, enveloppe de +compliments, enonce avec une delicatesse a laquelle je rends hommage. Je +n'en ai pas moins parfaitement compris. + +Il a ete convenu que nous vivrions desormais ensemble, mais completement +separes. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union. + +Vous m'avez presque laisse deviner que vous ne teniez qu'aux apparences, +que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette +liaison restat secrete. Vous avez longuement disserte, et fort bien, sur +la finesse des femmes, sur leur habilete pour menager les convenances, +etc., etc. + +J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, +beaucoup madame de Servy, et ma tendresse legitime, ma tendresse legale +vous genait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. +Nous avons, depuis lors, vecu separes. Nous allons dans le monde +ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez +nous. + +Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux. +Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Ma chere amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir +vous compromettre. Vous etes jeune, vive, aventureuse... + +--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande a faire la balance +entre nous. + +--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en +ami serieux. Quant a tout ce que vous venez de dire, c'est fortement +exagere. + +--Pas du tout. Vous avez avoue, vous m'avez avoue votre liaison, ce qui +equivalait a me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas +fait.... + +--Permettez.... + +--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant, +et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne +trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est +un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer. + +--Ma chere, toutes ces plaisanteries sont absolument deplacees. + +--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parle du +dix-huitieme siecle, vous m'avez laisse entendre que vous etiez regence. +Je n'ai rien oublie. Le jour ou il me conviendra de cesser d'etre ce que +je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans meme +vous en douter... cocu comme d'autres. + +--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots? + +--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de +Gers a declare que M. de Servy avait l'air d'un cocu a la recherche de +ses cornes. + +--Ce qui peut paraitre drole dans la bouche de madame de Gers devient +inconvenant dans la votre. + +--Pas du tout. Mais vous trouvez tres plaisant le mot cocu quand il +s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit +de vous. Tout depend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas a ce +mot, je ne l'ai prononce que pour voir si vous etes mur. + +--Mur... Pour quoi? + +--Mais pour l'etre. Quand un homme se fache en entendant dire cette +parole, c'est qu'il... brule. Dans deux mois, vous rirez tout le premier +si je parle d'un... coiffe. Alors... oui... quand on l'est, on ne le +sent pas. + +--Vous etes, ce soir, tout a fait mal elevee. Je ne vous ai jamais vue +ainsi. + +--Ah! voila... j'ai change... en mal. C'est votre faute. + +--Voyons, ma chere, parlons serieusement. Je vous prie, je vous supplie +de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites +inconvenantes de M. Burel. + +--Vous etes jaloux. Je le disais bien. + +--Mais non, non. Seulement je desire n'etre pas ridicule. Je ne veux +pas etre ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les... +epaules, ou plutot entre les seins... + +--Il cherchait un porte-voix. + +--Je... je lui tirerai les oreilles. + +--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard? + +--On le pourrait etre de femmes moins jolies. + +--Tiens, comme vous voila! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous, +moi! + +_Le comte s'est leve. Il fait le tour de la petite table, et, passant +derriere sa femme, lui depose vivement un baiser sur la nuque. Elle se +dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_ + +--Plus de ces plaisanteries-la, entre nous, s'il vous plait. Nous vivons +separes. C'est fini. + +--Voyons, ne vous fachez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque +temps. + +--Alors... alors... c'est que j'ai gagne. Vous aussi... vous me +trouvez... mure. + +--Je vous trouve ravissante, ma chere; vous avez des bras, un teint, des +epaules... + +--Qui plairaient a M. Burel. + +--Vous etes feroce. Mais la... vrai... je ne connais pas de femme aussi +seduisante que vous. + +--Vous etes a jeun. + +--Hein? + +--Je dis: Vous etes a jeun. + +--Comment ca? + +--Quand on est a jeun, on a faim, et quand on a faim, on se decide a +manger des choses qu'on n'aimerait point a un autre moment. Je suis le +plat... neglige jadis que vous ne seriez pas fache de vous mettre sous +la dent... ce soir. + +--Oh! Marguerite! Qui vous a appris a parler comme ca? + +--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez +eu, a ma connaissance, quatre maitresses, des cocottes celles-la, des +artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique +autrement que par un jeune momentane vos... velleites de ce soir. + +--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de +vous. Pour de vrai, tres fort. Voila. + +--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer? + +--Oui, Madame. + +--Ce soir! + +--Oh! Marguerite! + +--Bon. Vous voila encore scandalise. Mon cher, entendons-nous. Nous ne +sommes plus rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme, +c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un +autre cote, vous me demandez la preference. Je vous la donnerai... a +prix egal. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc. + +--Mille fois mieux. + +--Mieux que la mieux? + +--Mille fois. + +--Eh bien, combien vous a-t-elle coute, la mieux, en trois mois? + +--Je n'y suis plus. + +--Je dis: combien vous a coute, en trois mois, la plus charmante de vos +maitresses, en argent, bijoux, soupers, diners, theatre, etc., entretien +complet, enfin? + +--Est-ce que je sais, moi? + +--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modere. Cinq mille francs par +mois: est-ce a peu pres juste? + +--Oui... a peu pres. + +--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je +suis a vous pour un mois, a compter de ce soir. + +--Vous etes folle. + +--Vous le prenez ainsi; bonsoir. + +_La comtesse sort, et entre dans sa chambre a coucher. Le lit est +entr'ouvert. Un vague parfum flotte, impregne les tentures_. + +_Le comte apparaissant a la porte:_ + +--Ca sent tres bon, ici. + +--Vraiment?... Ca n'a pourtant pas change. Je me sers toujours de peau +d'Espagne. + +--Tiens, c'est etonnant... ca sent tres bon. + +--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce +que je vais me coucher. + +--Marguerite! + +--Allez-vous-en! + +_Il entre tout a fait et s'assied dans un fauteuil._ + +_La comtesse_:--Ah! c'est comme ca. Eh bien, tant pis pour vous. + +_Elle ote son corsage de bal lentement, degageant ses bras nus et +blancs. Elle les leve au-dessus de sa tete pour se decoiffer devant la +glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rose apparait +au bord du corset de soie noire._ + +_Le comte se leve vivement et vient vers elle._ + +_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fache!... + +_Il la saisit a pleins bras et cherche ses levres._ + +_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre +d'eau parfumee pour sa bouche, et, par-dessus l'epaule, le lance en +plein visage de son mari._ + +_Il se releve, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_ + +--C'est stupide. + +--Ca se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs. + +--Mais ce serait idiot!... + +--Pourquoi ca! + +--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!... + +--Oh!... quels vilains mots vous employez! + +--C'est possible. Je repete que ce serait idiot de payer sa femme, sa +femme legitime. + +--Il est bien plus bete, quand on a une femme legitime, d'aller payer +des cocottes. + +--Soit, mais je ne veux pas etre ridicule. + +_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement +ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort +de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._ + +_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_ + +--Quelle drole d'idee vous avez la? + +--Quelle idee? + +--De me demander cinq mille francs. + +--Rien de plus naturel. Nous sommes etrangers l'un a l'autre, n'est-ce +pas? Or vous me desirez. Vous ne pouvez pas m'epouser puisque nous +sommes maries. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-etre qu'une +autre. + +Or, reflechissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en +ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre menage. Et +puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, +de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en +amour illegitime, que ce qui coute cher, tres cher. Vous donnez a notre +amour... legitime, un prix nouveau, une saveur de debauche, un ragout +de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour cote. Est-ce pas +vrai? + +_Elle s'est levee presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._ + +--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre. + +_Le comte debout, perplexe, mecontent, la regarde, et, brusquement, lui +jetant a la tete son portefeuille:_ + +--Tiens, gredine, en voila six mille...Mais tu sais?... + +_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_ + +--Quoi? + +--Ne t'y accoutume pas. + +_Elle eclate de rire, et allant vers lui:_ + +--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie a vos +cocottes. Et meme si...si vous etes content...je vous demanderai de +l'augmentation. + + + +PETIT SOLDAT + + +Chaque dimanche, sitot qu'ils etaient libres, les deux petits soldats se +mettaient en marche. + +Ils tournaient a droite en sortant de la caserne, traversaient +Courbevoie a grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade +militaire; puis, des qu'ils avaient quitte les maisons, ils suivaient, +d'une allure plus calme, la grand'route poussiereuse et nue qui mene a +Bezons. + +Ils etaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop +longue, dont les manches couvraient leurs mains, genes par la culotte +rouge, trop vaste, qui les forcait a ecarter les jambes pour aller vite. +Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de +figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naives, d'une naivete +presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes. + +Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la +meme idee en tete, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient +trouve, a l'entree du petit bois des Champioux, un endroit leur +rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que la. + +Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait +sous les arbres, ils otaient leur coiffure qui leur ecrasait la tete, et +ils s'essuyaient le front. + +Ils s'arretaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder +la Seine. Ils demeuraient la, deux ou trois minutes, courbes en deux, +penches sur le parapet; ou bien ils consideraient le grand bassin +d'Argenteuil ou couraient les voiles blanches et inclinees des clippers, +qui, peut-etre, leur rememoraient la mer bretonne, le port de Vannes +dont ils etaient voisins, et les bateaux pecheurs s'en allant a travers +le Morbihan, vers le large. + +Des qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions +chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un +morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu +constituaient leurs vivres emportes dans leurs mouchoirs. Mais, aussitot +sortis du village, ils n'avancaient plus qu'a pas tres lents et ils se +mettaient a parler. + +Devant eux, une plaine maigre, semee de bouquets d'arbres, conduisait +au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler a celui de +Kermarivan. Les bles et les avoines bordaient l'etroit chemin perdu dans +la jeune verdure des recoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois a Luc +Le Ganidec: + +--C'est tout comme aupres de Pleunivon. + +--Oui, c'est tout comme. + +Ils s'en allaient, cote a cote, l'esprit plein de vagues souvenirs du +pays, plein d'images reveillees, d'images naives comme les feuilles +coloriees d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout +de lande, un carrefour, une croix de granit. + +Chaque fois aussi, ils s'arretaient aupres d'une pierre qui bornait une +propriete, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu. + +En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous +les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait a +arracher tout doucement l'ecorce en pensant aux gens de la-bas. + +Jean Kerderen portait les provisions. + +De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance, +en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps a songer. Et le +pays, le cher pays lointain les repossedait peu a peu, les envahissait, +leur envoyait, a travers la distance, ses formes, ses bruits, ses +horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte ou courait l'air +marin. + +Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont +engraissees les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris +que cueille et qu'emporte la brise salee du large. Et les voiles des +canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des +caboteurs, apercues derriere la longue plaine qui s'en allait de chez +eux jusqu'au bord des flots. + +Ils marchaient a petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents +et tristes, hantes par un chagrin doux, un chagrin lent et penetrant de +bete en cage, qui se souvient. + +Et quand Luc avait fini de depouiller la mince baguette de son ecorce, +ils arrivaient au coin du bois ou ils dejeunaient tous les dimanches. + +Ils retrouvaient les deux briques cachees par eux dans un taillis, et +ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la +pointe de leur couteau. + +Et quand ils avaient dejeune, mange leur pain jusqu'a la derniere +miette, et bu leur vin jusqu'a la derniere goutte, ils demeuraient +assis dans l'herbe, cote a cote, sans rien dire, les yeux au loin, les +paupieres lourdes, les doigts croises comme a la messe, leurs jambes +rouges allongees a cote des coquelicots du champ; et le cuir de leurs +shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent, +faisaient s'arreter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs +tetes. + +Vers midi, ils commencaient a tourner leurs regards de temps en temps du +cote du village de Bezons, car la fille a la vache allait venir. + +Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser +sa vache, la seule vache du pays qui fut a l'herbe, et qui paturait une +etroite prairie sur la lisiere du bois, plus loin. + +Ils apercevaient bientot la servante, seul etre humain marchant a +travers la campagne, et ils se sentaient rejouis par les reflets +brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil. +Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils etaient seulement contents de la +voir, sans comprendre pourquoi. + +C'etait une grande fille vigoureuse, rousse et brulee par l'ardeur des +jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne. + +Une fois, en les revoyant assis a la meme place, elle leur dit: + +--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici? + +Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia: + +--Oui, nous v'nons au repos. + +Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle +rit avec une bienveillance protectrice de femme degourdie qui sentait +leur timidite, et elle demanda: + +--Que qu'vous faites comme ca? C'est-il qu'vous r'gardez pousser +l'herbe? + +Luc egaye sourit aussi: P'tete ben. + +Elle reprit: Hein! Ca va pas vite. + +Il repliqua, riant toujours:--Pour ca, non. + +Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arreta +encore devant eux, et leur dit: + +En voulez-vous une goutte? Ca vous rappellera l'pays. + +Avec son instinct d'etre de meme race, loin de chez elle aussi +peut-etre, elle avait devine et touche juste. + +Ils furent emus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non +sans peine, dans le goulot du litre de verre ou ils apportaient leur +vin; et Luc but le premier, a petites gorgees, en s'arretant a tout +moment pour regarder s'il ne depassait point sa part. Puis il donna la +bouteille a Jean. + +Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau +par terre a ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait. + +Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; a dimanche! + +Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa +haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer +dans la verdure des terres. + +Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'apres, Jean dit a Luc: + +--Faut-il pas li acheter que que chose de bon? + +Et ils demeurerent fort embarrasses devant le probleme d'une friandise a +choisir pour la fille a la vache. + +Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean preferait des +berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils +prirent, chez un epicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges. + +Ils dejeunerent plus vite que de coutume, agites par l'attente. + +Jean l'apercut le premier: "La v'la," dit-il. Luc reprit: "Oui. La +v'la." + +Elle riait de loin en les voyant, elle cria: + +--Ca va-t-il comme vous voulez? Ils repondirent ensemble: + +--Et de vot' part?" Alors elle causa, elle parla de choses simples qui +les interessaient, du temps, de la recolte, de ses maitres. + +Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la +poche de Jean. + +Luc enfin s'enhardit et murmura: + +--Nous vous avons apporte quelque chose. + +Elle demanda:--Que'que c'est donc? + +Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de +papier et le lui tendit. + +Elle se mit a manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une +joue a l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux +soldats, assis devant elle, la regardaient, emus et ravis. + +Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en +revenant. + +Ils penserent a elle toute la semaine, et ils en parlerent plusieurs +fois. Le dimanche suivant, elle s'assit a cote d'eux pour deviser plus +longtemps, et tous les trois, cote a cote, les yeux perdus au loin, les +genoux enfermes dans leurs mains croisees, ils raconterent des menus +faits et des menus details des villages ou ils etaient nes, tandis que +la vache, la-bas, voyant arretee en route la servante, tendait vers +elle sa lourde tete aux naseaux humides, et mugissait longuement pour +l'appeler. + +La fille accepta bientot de manger un morceau avec eux et de boire un +petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa +poche; car la saison des prunes etait venue. Sa presence degourdissait +les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux. + +Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui +arrivait jamais, et il ne rentra qu'a dix heures du soir. + +Jean, inquiet, cherchait en sa tete pour quelle raison son camarade +avait bien pu sortir ainsi. + +Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunte dix sous a son voisin de lit, +demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques +heures. + +Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il +avait l'air tout drole, tout remue, tout change. Kerderen ne comprenait +pas, mais il soupconnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ca +pouvait etre. + +Ils ne dirent pas un mot jusqu'a leur place habituelle, dont ils avaient +use l'herbe a force de s'asseoir au meme endroit; et ils dejeunerent +lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre. + +Bientot la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient +tous les dimanches. Quand elle fut tout pres, Luc se leva et fit deux +pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa +fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean, +sans songer qu'il etait la, sans le voir. + +Et il demeurait eperdu, lui, le pauvre Jean, si eperdu qu'il ne +comprenait pas, l'ame bouleversee, le coeur creve, sans se rendre compte +encore. + +Puis, la fille s'assit a cote de Luc, et ils se mirent a bavarder. + +Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade +etait sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un +chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce dechirement que font les +trahisons. + +Luc et la fille se leverent pour aller ensemble remiser la vache. + +Jean les suivit des yeux. Il les vit s'eloigner cote a cote. La culotte +rouge de son camarade faisait une tache eclatante dans le chemin. Ce fut +Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bete. + +La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main +distraite l'echine coupante de l'animal. Puis ils laisserent le seau +dans l'herbe et ils s'enfoncerent sous le bois. + +Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles ou ils etaient entres; +et il se sentait si trouble que, s'il avait essaye de se lever, il +serait tombe sur place assurement. Il demeurait immobile, abruti +d'etonnement et de souffrance, d'une souffrance naive et profonde. Il +avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir +personne jamais. + +Tout a coup, il les apercut qui sortaient du taillis. Ils revinrent +doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les +villages. C'etait Luc qui portait le seau. + +Ils s'embrasserent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla +apres avoir jete a Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence. +Elle ne pensa point a lui offrir du lait ce jour-la. + +Les deux petits soldats demeurerent cote a cote, immobiles comme +toujours, silencieux et calmes, sans que la placidite de leur visage +montrat rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux. +La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin. + +A l'heure ordinaire, ils se leverent pour revenir. + +Luc epluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le deposa +chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagerent sur le pont, +et, comme chaque dimanche, ils s'arreterent au milieu, afin de regarder +couler l'eau quelques instants. + +Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer, +comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc +lui dit: "C'est-il que tu veux y boire un coup?" Comme il prononcait +le dernier mot, la tete de Jean emporta le reste, les jambes enlevees +decrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba +d'un bloc, entra et disparut dans l'eau. + +Luc, la gorge paralysee d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit +plus loin quelque chose remuer; puis la tete de son camarade surgit a la +surface du fleuve, pour y rentrer aussitot. + +Plus loin encore, il apercut, de nouveau, une main, une seule main +qui sortit de la riviere, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers +accourus ne retrouverent point le corps ce jour-la. + +Luc revint seul a la caserne, en courant, la tete affolee, et il raconta +l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup +sur coup: "Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si +bien que la tete fit culbute... et... et... le v'la qui tombe... qui +tombe..." + +Il ne put en dire plus long, tant l'emotion l'etranglait.--S'il avait +su... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT *** + +***** This file should be named 12011.txt or 12011.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/0/1/12011/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG +Distributed Proofreaders. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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