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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 ***
+
+MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes)
+
+Par
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+
+
+MONSIEUR PARENT
+
+I
+
+Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée, faisait des montagnes de
+sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'élevait en pyramide, puis
+plantait au sommet une feuille de marronnier.
+
+Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention
+concentrée et amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin public
+rempli de monde.
+
+Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant
+l'église de la Trinité pour revenir, après avoir contourné le gazon,
+d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs petits jeux de jeunes
+animaux, tandis que les bonnes indifférentes regardaient en l'air
+avec leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient entre elles en
+surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant.
+
+Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant
+traîner derrière elles les longs rubans éclatants de leurs bonnets, et
+portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppé de dentelles,
+tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des
+entretiens sérieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du
+square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches,
+faisait sans cesse des détours pour ne point démolir des ouvrages de
+terre, pour ne point écraser des mains, pour ne point déranger le
+travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines.
+
+Le soleil allait disparaître derrière les toits de la rue Saint-Lazare
+et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et parée,
+Les marronniers s'éclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades,
+devant le haut portail de l'église, semblaient en argent liquide.
+
+M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussière: il suivait ses
+moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des
+lèvres à tous les mouvements de Georges.
+
+Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se
+trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par
+le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraîna
+vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer après sa
+femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait à son côté.
+
+Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant encore son allure, se
+mit à souffler de peine en montant le trottoir incliné. C'était un homme
+de quarante ans; déjà gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un
+bon ventre de joyeux garçon que les événements ont rendu timide.
+
+Il avait épousé, quelques années plus tôt, une jeune femme aimée
+tendrement qui le traitait á présent avec une rudesse et une autorité de
+despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il
+faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement
+ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses goûts, ses
+allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa
+voix.
+
+Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il
+avait d'elle, Georges, âgé maintenant de trois ans, devenu la plus
+grande joie et la plus grande préoccupation de son coeur. Rentier
+modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et
+sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son
+mari.
+
+Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la première marche de
+l'escalier, s'essuya le front, et se mit à monter.
+
+Au second étage, il sonna.
+
+Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de ces servantes maîtresses qui
+sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse:
+
+--Madame est-elle rentrée?
+
+La domestique haussa les épaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu
+Madame rentrer pour six heures et demie?
+
+Il répondit d'un ton gêné:
+
+--C'est bon, tant mieux, ça me donne le temps de me changer, car j'ai
+très chaud.
+
+La servante le regardait avec une pitié irritée et méprisante. Elle
+grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il
+a porté le petit peut-être; et tout ça pour attendre Madame jusqu'à sept
+heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant à être
+prête à l'heure. Je fais mon dîner pour huit heures, moi, et quand on
+l'attend, tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé!
+
+M. Parent feignait de ne point écouter. Il murmura: «C'est bon, c'est
+bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pâtés de sable.
+Moi, je vais me changer. Recommande à la femme de chambre de bien
+nettoyer le petit.»
+
+Et il entra dans son appartement. Dès qu'il y fut, il poussa le verrou
+pour être seul, bien seul, tout seul. Il était tellement habitué,
+maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il ne se jugeait en sûreté
+que sous la protection des serrures. Il n'osait même plus penser,
+réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se sentait garanti par un
+tour de clef contre les regards et les suppositions. S'étant affaissé
+sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre,
+il songea que Julie commençait à devenir un danger nouveau dans la
+maison. Elle haïssait sa femme, c'était visible; elle haïssait surtout
+son camarade Paul Limousin resté, chose rare, l'ami intime et familier
+du ménage, après avoir été l'inséparable compagnon de sa vie de garçon.
+
+C'était Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et
+lui, qui le défendait, même vivement, même sévèrement, contre les
+reproches immérités, contre les scènes harcelantes, contre tontes les
+misères quotidiennes de son existence.
+
+Mais voilà que, depuis bientôt six mois, Julie se permettait sans cesse
+sur sa maîtresse des remarques et des appréciations malveillantes. Elle
+la jugeait à tout moment, déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais
+Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ça par le nez.
+Enfin, enfin... Voilà... chacun suivant sa nature.»
+
+Un jour même elle avait été insolente avec Henriette, qui s'était
+contentée de dire, le soir, à son mari: «Tu sais, à la première
+parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi.» Elle semblait
+cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et
+Parent attribuait cette mansuétude à une considération pour la bonne qui
+l'avait élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère.
+
+Mais c'était fini, les choses ne pourraient traîner plus longtemps;
+et il s'épouvantait a l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
+Renvoyer Julie lui apparaissait comme une résolution si redoutable,
+qu'il n'osait y arrêter sa pensée. Lui donner raison contre sa
+femme, était également impossible; et il ne se passerait pas un mois
+maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux.
+
+Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de
+tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement que
+j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux.»
+
+Puis l'idée lui vint de consulter Limousin; il s'y résolut; mais
+aussitôt le souvenir de l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui
+fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion; et il demeurait de
+nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes.
+
+La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il
+n'avait pas encore changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il
+se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche, et se revêtit avec
+précipitation, comme si on l'eût attendu dans la pièce voisine pour un
+événement d'une importance extrême.
+
+Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien à redouter.
+
+Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint
+s'asseoir sur le canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra,
+nettoyé, peigné, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa
+avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux,
+puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il
+le fit sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond, au bout de ses
+poignets. Puis il s'assit, fatigué par cet effort; et prenant Georges
+sur un genou, il lui fit faire «à dada».
+
+L'enfant riait enchanté, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir,
+et le père aussi riait et criait de contentement, secouant son gros
+ventre, s'amusant plus encore que le petit.
+
+Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de résigné, de meurtri. Il
+l'aimait avec des élans fous, de grandes caresses emportées, avec toute
+la tendresse honteuse cachée en lui, qui n'avait jamais pu sortir,
+s'épandre, même aux premières heures de son mariage, sa femme s'étant
+toujours montrée sèche et réservée.
+
+Julie parut sur la porte, le visage pâle, l'oeil brillant, et elle
+annonça d'une voix tremblante d'exaspération:
+
+--Il est sept heures et demie, Monsieur.
+
+Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et résigné, et murmura:
+
+--En effet, il est sept heures et demie.
+
+--Voilà, mon dîner est prêt, maintenant.
+
+Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter:
+
+--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré, que tu ne le ferais que
+pour huit heures?
+
+--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sûr! Vous n'allez pas
+vouloir faire manger le petit à huit heures maintenant: On dit ça,
+pardi, c'est une manière de parler.
+
+Mais ça détruirait l'estomac du petit de le faire manger à huit heures!
+Oh! s'il n'y avait que sa mère! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah
+oui! parlons-en, en voilà une mère! Si ce n'est pas une pitié de voir
+des mères comme ça!
+
+Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arrêter net la
+scène menaçante.
+
+--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maîtresse.
+Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir.
+
+La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement, tourna les talons et
+sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du
+lustre tintèrent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une légère et
+vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air
+silencieux du salon.
+
+Georges, surpris d'abord, se mit à battre des mains avec bonheur, et,
+gonflant ses joues, fit un gros «boum» de toute la force de ses poumons
+pour imiter le bruit de la porte.
+
+Alors son père lui conta des histoires; mais la préoccupation de son
+esprit lui faisait perdre à tout moment le fil de son récit; et le
+petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux étonnés.
+
+Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir
+marcher l'aiguille. Il aurait voulu arrêter l'heure, faire immobile le
+temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en voulait pas à Henriette
+d'être en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
+tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener
+une irréparable catastrophe, des explications et des violences qu'il
+n'osait même imaginer. La seule pensée de la querelle, des éclats de
+voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes
+face à face se regardant au fond des yeux et se jetant à la tête des
+mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche ainsi
+qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il
+n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur
+son genou.
+
+Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle
+n'avait plus son air exaspéré, mais un air de résolution méchante et
+froide, plus redoutable encore.
+
+--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'à son dernier jour,
+je vous ai élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui! Je crois
+qu'on peut dire que je suis dévouée à la famille...
+
+Elle attendit une réponse.
+
+Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.»
+
+Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par intérêt
+d'argent, mais toujours par intérêt pour vous; que je ne vous ai jamais
+trompé ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches...
+
+--Mais oui, ma bonne Julie.
+
+--Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer plus longtemps. C'est par
+amitié pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans
+votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le
+quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il
+faut que je vous le dise aussi, à la fin, bien que ça ne m'aille guère
+de rapporter. Si Madame rentre comme ça à des heures de fantaisie, c'est
+qu'elle fait des choses abominables.
+
+Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier:
+«Tais-toi... Tu sais que je t'ai défendu...»
+
+Elle lui coupa la parole avec une résolution irrésistible.
+
+--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a
+longtemps que Madame a fauté avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus
+de vingt fois s'embrasser derrière les portes. Oh, allez! si M. Limousin
+avait été riche, ça n'est pas M. Parent que Madame aurait épousé. Si
+Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il
+comprendrait la chose d'un bout à l'autre...
+
+Parent s'était levé, livide, balbutiant: «Tais-toi... tais-toi... ou...»
+
+Elle continua:
+
+--Non, je vous dirai tout. Madame a épousé Monsieur par intérêt; et elle
+l'a trompé du premier jour. C'était entendu entre eux, pardi! Il suffit
+de réfléchir pour comprendre ça. Alors comme Madame n'était pas contente
+d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie
+dure, si dure que j'en avais le coeur cassé, moi qui voyais ça...
+
+Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...»
+car il ne trouvait rien à répondre.
+
+La vieille bonne ne recula point; elle semblait résolue à tout.
+
+Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé par ces voix grondantes, se
+mit à pousser des cris aigus. Il restait debout derrière son père, et,
+la face crispée, la bouche ouverte, il hurlait.
+
+La clameur de son fils exaspéra Parent, l'emplit de courage et de
+fureur. Il se précipita vers Julie, les deux bras levés, prêt à frapper
+des deux mains, et criant: «Ah misérable! tu vas tourner les sens du
+petit.»
+
+Il la touchait déjà! Elle lui jeta par lu face:
+
+--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai élevé; ça n'empêchera
+pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!...
+
+Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face
+d'elle tellement éperdu qu'il ne comprenait plus rien.
+
+Elle ajouta:--Il suffît de regarder le petit pour reconnaître le père,
+pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à regarder ses
+yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas....
+
+Mais il l'avait saisie par les épaules et il la secouait de toute sa
+force, bégayant: «Vipère... vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en ou je
+te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...
+
+Et d'un effort désespéré il la lança dans la pièce voisine. Elle tomba
+sur la table servie dont les verres s'abattirent et se cassèrent; puis,
+s'étant relevée, elle mit la table entre elle et son maître, et, tandis
+qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des
+paroles terribles:
+
+--Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... après dîner... et qu'à rentrer
+tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
+essaye... il verra.
+
+Elle avait gagné la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut
+derrière elle, monta l'escalier de service jusqu'à sa chambre de bonne
+où elle s'était enfermée, et heurtant la porte:
+
+--Tu vas quitter la maison à l'instant même.
+
+Elle répondit à travers la planche:
+
+--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici.
+
+Alors il redescendit lentement, en se cramponnant à la rampe pour ne
+point tomber; et il rentra dans son salon où Georges pleurait, assis par
+terre.
+
+Parent s'affaissa sur un siège et regarda l'enfant d'un oeil hébété. Il
+ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait étourdi,
+abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tête; à peine se
+souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis,
+peu a peu, sa raison, comme une eau troublée, se calma et s'éclairait;
+et l'abominable révélation commença à travailler son coeur.
+
+Julie avait parlé si net, avec une telle force, une telle assurance, une
+telle sincérité, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
+à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'être trompée, aveuglée par
+son dévouement pour lui, entraînée par une haine inconsciente contre
+Henriette. Cependant, à mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se
+convaincre, mille petits faits se réveillaient en son souvenir,
+des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens
+inobservés, presque inaperçus, des sorties tardives, des absences
+simultanées, et même des gestes presque insignifiants, mais bizarres
+qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant,
+prenaient pour lui une importance extrême, établissaient une connivence
+entre eux. Tout ce qui s'était passé depuis ses fiançailles surgissait
+brusquement en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il retrouvait tout,
+des intonations singulières, des attitudes suspectes; et son pauvre
+esprit d'homme calme et bon, harcelé par le doute, lui montrait
+maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que des
+soupçons.
+
+Il fouillait avec une obstination acharnée dans ces cinq années de
+mariage, cherchant à retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et
+chaque chose inquiétante qu'il découvrait le piquait au coeur comme un
+aiguillon de guêpe.
+
+Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait maintenant, le derrière sur
+le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit
+à pleurer.
+
+Son père s'élança, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tête de
+baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste?
+
+Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulagé,
+consolé, balbutiant: «Georges..... mon petit Georges, mon cher petit
+Georges.....» Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!....
+Oui, elle avait dit que son enfant était à Limousin..... Oh! cela
+n'était pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en
+pouvait même douter une seconde. C'était là une de ces odieuses
+infamies qui germent dans les âmes ignobles des servantes! Il répétait:
+«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin, caressé, s'était tu de
+nouveau.
+
+Parent sentait la chaleur de la petite poitrine pénétrer dans la sienne
+à travers les étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie;
+cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait.
+
+Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne et frisée pour la
+regarder avec passion. Il la contemplait avidement, éperdument, se
+grisant à la voir, et répétant toujours: «Oh! mon petit..... mon petit
+Georges!.....»
+
+Il pensa soudain: «S'il ressemblait à Limousin... pourtant!»
+
+Ce fut en lui quelque chose d'étrange, d'atroce, une poignante et
+violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
+comme si ses os, tout à coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il
+ressemblait à Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui
+riait maintenant. Il le regardait avec des yeux éperdus, troubles,
+hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche,
+dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez,
+de la bouche ou des joues de Limousin.
+
+Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son
+enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres,
+des ressemblances invraisemblables.
+
+Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait pas.» Il y avait donc
+quelque chose de frappant, quoique chose d'indéniable! Mais quoi? Le
+front? Oui, peut-être? Cependant Limousin avait le front plus étroit!
+Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater
+les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet
+homme?
+
+Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop
+troublé; je ne pourrais rien reconnaître maintenant... Il faut attendre;
+il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant.»
+
+Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait, à moi, je serais sauvé!
+sauvé!»
+
+Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller examiner dans la
+glace la face de son enfant à côté de la sienne.
+
+Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent
+tout proches, et il parlait haut, tant son égarement était grand.
+
+«Oui... nous avons le même nez... le même nez... peut-être... ce n'est
+pas sûr... et le même regard.... Mais non, il a les yeux bleus....
+Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!...
+Je ne veux plus voir... je deviens fou!...»
+
+Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout du salon, tomba sur un
+fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit à pleurer. Il
+pleurait par grands sanglots désespérés. Georges, effaré d'entendre
+gémir son père, commença aussitôt à hurler.
+
+Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eût
+traversé. Il dit: «La voilà... qu'est-ce que je vais faire?...» Et il
+courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de
+s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes, un nouveau coup de
+timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie était
+partie sans que la femme de chambre fut prévenue. Donc personne n'irait
+ouvrir? Que faire? Il y alla.
+
+Voici que tout d'un coup il se sentait brave, résolu, prêt pour la
+dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait mûri en
+quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une
+fureur de timide et une ténacité de débonnaire exaspéré.
+
+Il tremblait cependant! Était-ce de peur? Oui... Peut-être avait-il
+encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lâcheté
+fouettée?
+
+Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas furtifs, il s'arrêta pour
+écouter. Son coeur battait à coups furieux; il n'entendait que ce
+bruit-là: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aiguë de
+Georges qui criait toujours, dans le salon.
+
+Soudain, le son du timbre éclatant sur sa tête, le secoua comme une
+explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit
+tourner la clef et tira le battant.
+
+Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.
+
+Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait un peu d'irritation:
+
+--C'est toi qui ouvres, maintenant? Où est donc Julie?
+
+Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée; et il s'efforçait
+de répondre, sans pouvoir prononcer un mot.
+
+Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande où est Julie.
+
+Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie....
+
+Sa femme commençait à se fâcher:
+
+--Comment, partie? Où ça? Pourquoi?
+
+Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait naître en lui une haine
+mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.
+
+--Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée...
+
+--Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu es fou....
+
+--Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait été insolente... et
+qu'elle... qu'elle a maltraité l'enfant.
+
+--Julie?
+
+--Oui... Julie.
+
+--A propos de quoi a-t-elle été insolente?
+
+--A propos de toi.
+
+--A propos de moi?
+
+--Oui... parce que son dîner était brûlé et que tu ne rentrais pas.
+
+--Elle a dit...?
+
+--Elle a dit... des choses désobligeantes pour toi... et que je ne
+devais pas... que je ne pouvais pas entendre....
+
+--Quelles choses?
+
+--Il est inutile de les répéter.
+
+--Je désire les connaître.
+
+--Elle a dit qu'il était très malheureux pour un homme comme moi,
+d'épouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
+mauvaise maîtresse de maison, mauvaise mère, et mauvaise épouse....
+
+La jeune femme était entrée dans l'antichambre, suivie par Limousin qui
+ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement
+la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en
+bégayant, exaspérée:
+
+--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?
+
+Il était très pâle, très calme. Il répondit:
+
+--Je ne dis rien, ma chère amie; je te répète seulement les propos de
+Julie, que tu as voulu connaître; et je te ferai remarquer que je l'ai
+mise à la porte justement à cause de ces propos.
+
+Elle frémissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les
+joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
+sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien répondre; et elle
+cherchait à reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.
+
+--Tu as dîné? dit-elle.
+
+--Non, j'ai attendu.
+
+Elle haussa les épaules avec impatience.
+
+--C'est stupide d'attendre après sept heures et demie. Tu aurais dû
+comprendre que j'avais été retenue, que j'avais eu des affaires, des
+courses.
+
+Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps,
+et elle raconta, avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant eu des
+objets de mobilier à choisir très loin, très loin, rue de Rennes, elle
+avait rencontré Limousin à sept heures passées, boulevard Saint-Germain,
+en revenant, et qu'alors elle lui avait demandé son bras pour entrer
+manger un morceau dans un restaurant où elle n'osait pénétrer seule,
+bien qu'elle se sentît défaillir de faim. Voilà comment elle avait dîné,
+avec Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; car ils n'avaient pris
+qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir.
+
+Parent répondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas
+de reproches.
+
+Alors Limousin, resté jusque-là muet, presque caché derrière Henriette,
+s'approcha et tendit sa main en murmurant:
+
+--Tu vas bien?
+
+Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, très
+bien.
+
+Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernière phrase de son
+mari.
+
+--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu
+as une intention.
+
+Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te répondre que je
+ne m'étais pas inquiété de ton retard et que je ne t'en faisais point un
+crime.
+
+Elle le prit de haut, cherchant un prétexte à querelle:--De mon
+retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je
+passe la nuit dehors.
+
+--Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» parce que je n'ai pas
+d'autre mot. Tu devais rentrer à six heures et demie, tu rentres à huit
+heures et demie. C'est un retard, ça! Je le comprends très bien;
+je ne... ne... ne m'en étonne même pas... Mais... mais... il m'est
+difficile d'employer un autre mot.
+
+--C'est que tu le prononces comme si j'avais découché...
+
+--Mais non... mais non...
+
+Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre,
+quand elle s'aperçut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec
+un visage ému:
+
+--Qu'a donc le petit?
+
+--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.
+
+--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?
+
+--Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il est tombé.
+
+Elle voulut voir son enfant et s'élança dans la salle à manger, puis
+s'arrêta net devant la table couverte de vin répandu, de carafes et de
+verres brisés, et de salières renversées.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là?
+
+--C'est Julie qui...
+
+Mais elle lui coupa la parole avec fureur:
+
+--C'est trop fort, à la fin! Julie me traite de dévergondée, bat mon
+enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu
+trouves cela tout naturel.
+
+--Mais non... puisque je l'ai renvoyée.
+
+--Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais il fallait la faire arrêter.
+C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-là!
+
+Il balbutia:--Mais... ma chère amie... je ne pouvais pourtant pas... il
+n'y avait point de raison... Vraiment, il était bien difficile...
+
+Elle haussa les épaules avec un infini dédain.
+
+--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre
+homme sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a dû t'en dire
+de raides, ta Julie, pour que tu te sois décidé à la mettre dehors.
+J'aurais voulu être là une minute, rien qu'une minute.
+
+Ayant ouvert la porte du salon, elle courut à Georges, le releva, le
+serra dans ses bras en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu as, mon
+chat, mon mignon, mon poulet?»
+
+Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effrayé:
+
+--C'est Zulie qu'a battu papa.
+
+Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite d'abord. Puis une folle
+envie de rire s'éveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses
+joues fines, releva sa lèvre, retroussa les ailes de ses narines, et
+enfin jaillit de sa bouche en une claire fusée de joie, en une cascade
+de gaieté, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle répétait,
+avec de petits cris méchants qui passaient entre ses dents blanches et
+déchiraient Parent ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... ah!... ah!...
+elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drôle...
+que c'est drôle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu...
+Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drôle!...
+
+Parent balbutiait:
+
+--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai...
+C'est moi, au contraire, qui l'ai jetée dans la salle à manger, si fort
+qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai
+battue!
+
+Henriette disait à son fils:--Répète, mon poulet. C'est Julie qui a
+battu papa!
+
+Il répondit:--Oui, c'est Zulie.
+
+Puis, passant soudain à une autre idée, elle reprit:--Mais il n'a pas
+dîné, cet enfant-là? Tu n'as rien mangé, mon chéri?
+
+--Non, maman.
+
+Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou,
+archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dîné!
+
+Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans cette explication, écrasé
+sous cet écroulement de sa vie.
+
+--Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dîner sans
+toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais
+revenir d'un moment à l'autre.
+
+Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé jusque-là sur sa tête,
+et, la voix nerveuse:
+
+--Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des gens qui ne
+comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
+eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien
+mangé du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept
+heures et demie passées, que j'avais eu un empêchement, un retard, une
+entrave!...
+
+Parent tremblait, sentant la colère le gagner; mais Limousin s'interposa
+et, se tournant vers la jeune femme:
+
+--Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent ne pouvait pas
+deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et
+puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul, après
+avoir renvoyé Julie?
+
+Mais Henriette, exaspérée, répondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se
+tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille!
+
+Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant déjà que son fils
+n'avait point mangé.
+
+Alors Limousin, tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa
+et enleva les verres brisés qui couvraient la table, remit le couvert et
+assit l'enfant sur son petit fauteuil à grands pieds, pendant que Parent
+allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.
+
+Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges où
+elle travaillait.
+
+Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes de terre en
+purée.
+
+Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en détresse, la
+raison emportée dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
+essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait
+avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée.
+
+Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder
+Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il
+voulait voir s'il ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les
+yeux. Il s'y décida pourtant, et considéra brusquement cette figure
+qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblât ne l'avoir jamais
+examinée, tant elle lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde
+en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant à
+en reconnaître les moindres lignes, les moindres traits, les moindres
+sens; puis, aussitôt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire
+manger.
+
+Deux mots ronflaient dans son oreille: «Son père! son père! son père!»
+Ils bourdonnaient à ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui,
+cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre côté de cette table,
+était peut-être le père de son fils, de Georges, de son petit Georges.
+Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de
+ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
+lui déchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son
+couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le
+sauverait; ce serait fini.
+
+Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin,
+manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la
+nuit avec cette pensée vrillée en lui: «Limousin, le père de Georges!..»
+Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser
+à rien, de parler à personne! Chaque jour, à toute heure, à toute
+seconde, il se demanderait cela, il chercherait à savoir, à deviner,
+à surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne
+pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable souffrance de ce
+doute, sans se sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être torturé
+jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans
+cette maison, à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! Oui, il
+finirait par le haïr assurément. Quel supplice! Oh! s'il était certain
+que Limousin fût le père, peut-être arriverait-il à se calmer, à
+s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir était
+intolérable!
+
+Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet
+enfant à tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville,
+le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
+lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il n'est pas à moi, peut-être?»
+Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans
+les rues, ou se sauver soi-même très loin, si loin, qu'il n'entendrait
+plus jamais parler de rien, jamais!
+
+Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait.
+
+--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?
+
+Limousin répondit, en hésitant:--Ma foi, moi aussi.
+
+Et elle fit rapporter le gigot.
+
+Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou bien se sont-ils mis en retard à
+un rendez-vous d'amour?»
+
+Ils mangeaient maintenant de grand appétit, tous les deux. Henriette,
+tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par regards
+brusques, vite détournés. Elle avait une robe de chambre rose garnie de
+dentelles blanches; et sa tête blonde, son cou frais, ses mains grasses
+sortaient de ce joli vêtement coquet et parfumé, comme d'une coquille
+bordée d'écume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent
+les voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne
+pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi
+côte à côte, en face de lui?
+
+Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait été leur dupe depuis le
+premier jour? Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un homme, d'un
+brave homme, parce que son père lui avait laissé un peu d'argent!
+Comment ne pouvait-on voir ces choses-là dans les âmes, comment se
+pouvait-il que rien ne révélât aux coeurs droits les fraudes des coeurs
+infâmes, que la voix fût la même pour mentir que pour adorer, et le
+regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincère?
+
+Il les épiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il
+pensa: «Je vais les surprendre ce soir.» Et il dit:
+
+--Ma chère amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je
+m'occupe, dès aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de
+suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai
+peut-être un peu tard.
+
+Elle répondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra
+compagnie. Nous t'attendrons.
+
+Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher
+Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous.
+
+Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes, étourdi, trébuchant.
+Il murmura: «A tout à l'heure,» et gagna la sortie en s'appuyant au mur,
+car le parquet remuait comme une barque.
+
+Georges était parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin
+passèrent au salon. Dès que la porte fut refermée:--Ah, çà! tu es donc
+folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?
+
+Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence à trouver violente cette
+habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.
+
+Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le
+pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est
+ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.
+
+Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et répondit:--Mais
+je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa
+stupidité... et je le traite comme il le mérite.
+
+Limousin reprit, d'une voix impatiente:
+
+--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont
+pareilles. Comment? voilà un excellent garçon, trop bon, stupide de
+confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous soupçonne
+pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous
+voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enragé et pour
+gâter notre vie.
+
+Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embêtes! Toi, tu es lâche, comme
+tous les hommes! Tu as peur de ce crétin!
+
+Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! çà, je voudrais bien savoir
+ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il
+malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort à la fin de
+faire souffrir ce garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui
+en vouloir uniquement parce que tu le trompes.
+
+Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:
+
+--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que
+tu aies un sale coeur?
+
+Il se défendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chère
+amie, je te demande seulement de ménager un peu ton mari, parce que
+nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
+devrais comprendre cela.
+
+Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris
+tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garçon content de lui;
+elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et
+mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du
+magasin à cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard
+de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour
+l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en
+rentrant le soir.
+
+Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je
+l'exècre justement parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a achetée
+enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il
+pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa
+sottise que tu appelles de la bonté, par sa lourdeur que tu appelles de
+la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu
+de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et
+puis?... et puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se douter de
+rien! Je voudrais qu'il fût un peu jaloux au moins. Il y a des moments
+où j'ai envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu
+ne comprends donc pas que Paul est mon amant.»
+
+Limousin se mit à rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de
+ne pas troubler notre existence.
+
+--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbécile-là, il n'y a rien à
+craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien
+il m'est odieux, combien il m'énerve. Toi, tu as toujours l'air de
+le chérir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont
+surprenants parfois.
+
+--Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.
+
+--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous
+autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de
+suite davantage; nous autres, nous le haïssons à partir du moment où
+nous l'avons trompé.
+
+--Je ne vois pas du tout pourquoi on haïrait un brave garçon dont on
+prend la femme.
+
+--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque à
+tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut
+pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais
+point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse.
+
+Et souriant, avec un doux mépris de rouée, elle posa les deux mains sur
+ses épaules en tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête vers elle
+en l'enfermant dans une étreinte, et leurs bouches se rencontrèrent. Et
+comme ils étaient debout devant la glace de la cheminée, un autre couple
+tout pareil à eux s'embrassait derrière la pendule.
+
+Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de
+la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
+Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent Parent qui les regardait,
+livide, les poings fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.
+
+Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil,
+sans remuer la tête. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua
+sur Limousin, le prit à pleins bras comme pour l'étouffer, le culbuta
+jusque dans l'angle du salon d'un élan si impétueux, que l'autre,
+perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son
+crâne contre la muraille.
+
+Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son
+amant, se jeta sur Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans la
+chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs
+de femme éperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
+mordait l'épaule comme si elle eût voulu le déchirer avec ses dents.
+Parent, étranglé, suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa femme
+accrochée à son col; et l'ayant empoignée par la taille, il la jeta,
+d'une seule poussée, à l'autre bout du salon.
+
+Puis, comme il avait la colère courte dos débonnaires, et la violence
+poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant,
+épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'était
+répandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; et son
+énergie insolite finissait en essoufflement.
+
+Dès qu'il put parler, il balbutia:
+
+--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!...
+
+Limousin restait immobile dans son angle, collé contre le mur, trop
+effaré pour rien comprendre encore, trop effrayé pour remuer un doigt.
+Henriette, les poings appuyés sur le guéridon, la tête en avant,
+décoiffée, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille à une
+bête qui va sauter.
+
+Parent reprit d'une voix plus forte:
+
+--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!
+
+Voyant calmée sa première exaspération, sa femme s'enhardit, se
+redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente déjà:
+
+--Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette
+agression inqualifiable?...
+
+Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et
+bégayant:
+
+--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai...
+j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!...
+misérable!... misérable!... Vous êtes deux misérables!...
+Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous
+tuerais!... Allez-vous-en!...
+
+Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait
+point innocenter et qu'il fallait céder. Mais toute son impudence lui
+était revenue et sa haine contre cet nomme, exaspérée a présent, la
+poussait à l'audace, mettait en elle un besoin de défi, un besoin de
+bravade.
+
+Elle dit d'une voix claire:
+
+--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous.
+
+Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colère nouvelle saisissait,
+se mit à crier:
+
+--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... misérables!... ou bien!... ou
+bien!...
+
+Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tête.
+
+Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par
+le bras, l'arracha du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers la
+porte en répétant: «Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez
+bien que cet homme est fou... Tenez donc!...»
+
+Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce
+qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au
+coeur, en quittant cette maison. Et une idée lui traversa l'esprit, une
+de ces idées venimeuses, mortelles, où fermente toute la perfidie des
+femmes.
+
+Elle dit, résolue:--Je veux emporter mon enfant.
+
+Parent, stupéfait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler
+de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... après...
+après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc,
+gueuse!... Va-t'en!...
+
+Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengée déjà, et le
+bravant, tout près, face à face:
+
+--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce
+qu'il n'est pas à toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas à
+toi... Il est à Limousin.
+
+Parent, éperdu, cria:--Tu mens... tu mens... misérable!
+
+Mais elle reprit:--Imbécile! Tout le monde le sait, excepté toi. Je te
+dis que voilà son père. Mais il suffit de regarder pour le voir...
+
+Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se
+retourna, saisit une bougie, et s'élança dans la chambre voisine.
+
+Il revint presque aussitôt, portant sur son bras le petit Georges
+enveloppé dans les couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en
+sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme,
+puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers
+l'escalier, où Limousin attendait par prudence.
+
+Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les
+verrous. A peine rentré dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur
+le parquet.
+
+
+II
+
+
+Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant les premières semaines qui
+suivirent la séparation, l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha de
+songer beaucoup. Il avait repris son existence de garçon, ses habitudes
+de flânerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu
+éviter tout scandale, il faisait à sa femme une pension réglée par les
+hommes d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir de l'enfant commença à
+hanter sa pensée. Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir,
+il s'imaginait tout à coup entendre Georges crier «papa». Son coeur
+aussitôt commençait à battre et il se levait bien vite pour ouvrir la
+porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas
+revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les
+pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bête?
+
+Après avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son
+fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures
+entières, des jours entiers. Ce n'était point seulement une obsession
+morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin
+sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir
+sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il
+s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses passées. Il sentait les
+petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur
+sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces
+câlineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux
+lèvres, l'affolait comme le désir d'une femme aimée qui s'est enfuie.
+
+Dans la rue, tout à coup, il se mettait à pleurer en songeant qu'il
+pourrait l'avoir, trottinant à son côté avec ses petits pieds, son gros
+Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et,
+la tête entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir.
+
+Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question:
+«Était-il ou n'était-il pas le père de Georges?» Mais c'était surtout la
+nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements interminables.
+A peine couché, il recommençait, chaque soir, la même série
+d'argumentations désespérées.
+
+Après le départ de sa femme, il n'avait plus douté tout d'abord:
+l'enfant, certes, appartenait à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit à
+hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune
+valeur. Elle l'avait bravé, en cherchant à le désespérer. En pesant
+froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour
+qu'elle eût menti.
+
+Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire la vérité. Mais comment savoir,
+comment l'interroger, comment le décider à avouer?
+
+Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, résolu à aller trouver
+Limousin, à le prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre
+fin à cette abominable angoisse. Puis il se recouchait désespéré, ayant
+réfléchi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait même
+certainement pour empêcher le père véritable de reprendre son enfant.
+
+Alors que faire? Rien!
+
+Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les événements, de n'avoir point
+réfléchi, patienté, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un
+mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû
+feindre de ne rien soupçonner, et les laisser se trahir tout doucement.
+Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner,
+pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un père. Il les aurait
+épiés derrière les portes! Comment n'avait-il pas songé à cela? Si
+Limousin, demeuré seul avec Georges, ne l'avait point aussitôt saisi,
+serré dans ses bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé jouer
+avec indifférence, sans s'occuper de lui, aucune hésitation ne serait
+demeurée possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se croyait pas,
+il ne se sentait pas le père.
+
+De sorte que lui, Parent, chassant la mère, aurait gardé son fils, et il
+aurait été heureux, tout à fait heureux.
+
+Il se retournait dans son lit, suant et torturé, et cherchant à se
+souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se
+rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune
+parole, aucune caresse suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait
+guère de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans
+doute aimé davantage.
+
+On l'avait donc séparé de son fils par vengeance, par cruauté, pour le
+punir de ce qu'il les avait surpris.
+
+Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir les magistrats pour se
+faire rendre Georget.
+
+Mais à peine avait-il pris cette résolution qu'il se sentait envahi par
+la certitude contraire. Du moment que Limousin avait été, dès le premier
+jour, l'amant d'Henriette, l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui
+avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui rendent mères les femmes.
+La réserve froide qu'elle avait toujours apportée dans ses relations
+intimes avec lui, Parent, n'était-elle pas aussi un obstacle à ce
+qu'elle eût été fécondée par son baiser!
+
+Alors il allait réclamer, prendre avec lui, conserver toujours
+et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder,
+l'embrasser, l'entendre dire «papa» sans que cette pensée le frappât,
+le déchirât: «Ce n'est point mon fils.» Il allait se condamner à ce
+supplice de tous les instants, à cette vie de misérable! Non, il valait
+mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.
+
+Et chaque jour, chaque nuit recommençaient ces abominables hésitations
+et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait
+surtout l'obscurité du soir qui vient, la tristesse des crépuscules.
+C'était alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation
+de désespoir qui tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait. Il
+avait peur de ses pensées comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait
+devant elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait surtout son
+logis vide, si noir, terrible, et les rues désertes aussi où brille
+seulement, de place en place, un bec de gaz, où le passant isolé qu'on
+entend de loin semble un rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon
+qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.
+
+Et Parent, malgré lui, par instinct, allait vers les grandes rues
+illuminées et populeuses. La lumière et la foule l'attiraient,
+l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand il était las d'errer,
+de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants
+devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la
+solitude et du silence le poussait vers un grand café plein de buveurs
+et de clarté. Il y allait comme les mouches vont à la flamme, s'asseyait
+devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait
+lentement, s'inquiétant chaque fois qu'un consommateur se levait pour
+s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier
+de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure où le garçon, debout
+devant lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons, Monsieur, on ferme!»
+
+Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables,
+éteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du
+comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière compter son argent
+et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le
+personnel qui murmurait: «En voilà un empoté! On dirait qu'il ne sait
+pas où coucher.»
+
+Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommençait à
+penser à Georget et à se creuser la tête, à se torturer la pensée pour
+découvrir s'il était ou s'il n'était point le père de son enfant.
+
+Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le coudoiement continu des
+buveurs met près de vous un public familier et silencieux, où la grasse
+fumée des pipes endort les inquiétudes, tandis que la bière épaisse
+alourdit l'esprit et calme le coeur.
+
+Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là des voisins pour occuper
+son regard et sa pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit
+bientôt ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table
+de marbre, et le garçon apportait vivement une assiette, un verre, une
+serviette et le déjeuner du jour. Dès qu'il avait fini de manger, il
+buvait lentement son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie qui
+lui donnerait bientôt une bonne heure d'abrutissement. Il trempait
+d'abord ses lèvres dans le cognac, comme pour en prendre le goût,
+cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis
+il se le versait dans la bouche, goutte à goutte, en renversant la tête;
+promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives,
+sur toute la muqueuse de ses joues, la mêlant avec la salive claire que
+ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce mélange, il l'avalait
+avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge,
+jusqu'au fond de son estomac.
+
+Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois
+ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il
+penchait la tête sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se
+réveillait vers le milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la main
+vers le bock que le garçon avait posé devant lui pendant son sommeil;
+puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge,
+relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne
+blanche aperçue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait
+les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux
+qu'il avait déjà lus le matin.
+
+Il les recommençait, de la première ligne à la dernière, y compris les
+réclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes
+des théâtres.
+
+Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards,
+pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir à la place
+qu'on lui avait conservée et demandait son absinthe.
+
+Alors il causait avec les habitués dont il avait fait la connaissance.
+Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les
+événements politiques: cela le menait à l'heure du dîner. La soirée se
+passait comme l'après-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour
+lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer dans le noir,
+dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensées horribles
+et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne
+de ses parents, personne qui pût lui rappeler sa vie passée.
+
+Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une
+chambre dans un grand hôtel, une belle chambre d'entresol afin de voir
+les passants. Il n'était plus seul en ce vaste logis public; il sentait
+grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derrière les
+cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop
+cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il
+sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire,
+le long de toutes les portes fermées, en regardant avec tristesse les
+souliers accouplés devant chacune, les mignonnes bottines de femme
+blotties à côté des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces
+gens-là étaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote à
+côte ou embrassés, dans la chaleur de leur couche.
+
+Cinq années se passèrent ainsi; cinq années mornes, sans autres
+événements que des amours de deux heures, à deux louis, de temps en
+temps.
+
+Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine
+et la rue Drouot, il aperçut tout à coup une femme dont la tournure le
+frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les
+trois marchaient devant lui. Il se demandait: «Où donc ai-je vu ces
+personnes-là?» et, tout à coup, il reconnut un geste de la main: c'était
+sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges.
+
+Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta pas cependant; il voulait
+les voir; et il les suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage de bons
+bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement
+en le regardant parfois de côté. Parent la voyait alors de profil,
+reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa
+bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le
+préoccupait. Comme il était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir
+la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le
+col en boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon aux jambes nues,
+qui allait, ainsi qu'un petit homme, à côté de sa mère.
+
+Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin, il les vit soudain
+tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au
+contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt engraissé; Georges
+était devenu méconnaissable, si différent de jadis!
+
+Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devança
+à grands pas pour revenir; et les revoir, de tout près, en face. Quand
+il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir
+dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit
+tourna la tête et regarda ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors
+Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par ce regard. Il s'enfuit
+à la façon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir été vu et
+reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'à sa
+brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise.
+
+Il but trois absinthes, ce soir-là.
+
+Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre.
+Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles,
+père, mère, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer
+dîner chez eux. Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne. C'était autre
+chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur.
+Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aimé et tant
+embrassé jadis, disparaissait dans un passé lointain et fini, et il en
+voyait un nouveau, comme un frère du premier, un garçonnet aux mollets
+nus, qui ne le connaissait pas, celui-là! Il souffrait affreusement de
+cette pensée. L'amour du petit était mort; aucun lien n'existait plus
+entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait
+même regardé d'un oeil méchant.
+
+Puis, peu à peu, son âme se calma encore; ses tortures mentales
+s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits
+devint indécise, plus rare. Il se remit à vivre à peu près comme tout le
+monde, comme tous les désoeuvrés qui boivent des bocks sur des tables
+de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours râpé des
+banquettes.
+
+Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme
+du gaz, considéra comme des événements le bain de chaque semaine, la
+taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou
+d'un chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé d'un nouveau
+couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de
+s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait
+de différentes façons, et demandait enfin à son amie, la dame du
+comptoir, qui le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous qu'il me va
+bien?»
+
+Deux ou trois fois par an il allait au théâtre; et, l'été, il passait
+quelquefois ses soirées dans un café-concert des Champs-Elysées. Il en
+rapportait dans sa tête des airs qui chantaient au fond de sa mémoire
+pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait même en battant la mesure
+avec son pied, lorsqu'il était assis devant son bock.
+
+Les années se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles
+étaient vides.
+
+Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait à la mort sans remuer,
+sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la
+grande glace où il appuyait son crâne plus dénudé chaque jour reflétait
+les ravages du temps qui passe et fuit en dévorant les hommes, les
+pauvres hommes.
+
+Il ne pensait plus que rarement, à présent, au drame affreux où avait
+sombré sa vie, car vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée
+effroyable.
+
+Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite l'avait usé, amolli,
+épuisé; et souvent le patron de sa brasserie, le sixième patron depuis
+son entrée dans cet établissement, lui disait: «Vous devriez vous
+secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller à
+la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques
+mois.»
+
+Et quand son client venait de sortir, ce commerçant communiquait ses
+réflexions à sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton,
+ça ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux
+environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en
+vous. Voilà bientôt l'été, ça le retapera.»
+
+Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance pour ce
+consommateur obstiné, répétait chaque jour à Parent: «Voyons, Monsieur,
+décidez-vous à prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait
+beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!»
+
+Et elle lui communiquait ses rêves, les rêves poétiques et simples de
+toutes les pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre de l'année
+derrière les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie
+factice et bruyante de la rue, en songeant à la vie calme et douce des
+champs, à la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur
+les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivières, sur les
+vaches couchées dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes
+les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses,
+blanches, si gentilles, si fraîches, si parfumées, toutes les fleurs
+de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros
+bouquets.
+
+Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse de son désir éternel,
+irréalisé et irréalisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait
+plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant à côté du comptoir
+pour causer avec Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec elle. Alors,
+peu à peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait
+vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville.
+
+Un matin il demanda:
+
+--Savez-vous où on peut bien déjeuner aux environs de Paris?
+
+Elle répondit:
+
+--Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli!
+
+Il s'y était promené autrefois au moment de ses fiançailles. Il se
+décida à y retourner.
+
+Il choisit un dimanche, sans raison spéciale, uniquement parce qu'il est
+d'usage de sortir le dimanche, même quand on ne fait rien en semaine.
+
+Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain.
+
+C'était au commencement de juillet, par un jour éclatant et chaud. Assis
+contre la portière de son wagon, il regardait courir les arbres et les
+petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste,
+ennuyé d'avoir cédé à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le
+paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il
+serait volontiers descendu à chaque station pour s'asseoir au café
+aperçu derrière la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier
+train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long,
+très long. Il restait assis des journées entières pourvu qu'il eût
+sous les yeux les mêmes choses immobiles, mais il trouvait énervant et
+fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays
+tout entier, tandis que lui-même ne faisait pas un mouvement.
+
+Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous
+le pont de Chatou il aperçut des yoles qui passaient enlevées à grands
+coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: «Voilà des
+gaillards qui ne doivent pas s'embêter!»
+
+Le long ruban de rivière déroulé des deux côtés du pont du Pecq éveilla,
+dans le fond de son coeur, un vague désir de promenade au bord des
+berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui précède la gare de
+Saint-Germain pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée.
+
+Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains
+derrière le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de
+fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'étalait
+en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplée de
+grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches
+traversaient ce large pays, des bouts de forêts le boisaient par places,
+les étangs du Vésinet brillaient comme des plaques d'argent, et les
+coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une
+brume légère et bleuâtre qui les laissait à peine deviner. Le soleil
+baignait de sa lumière abondante et chaude tout le grand paysage un
+peu voilé par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffée
+s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la
+Seine, qui se déroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines,
+contournait les villages et longeait les collines.
+
+Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des sèves, caressait
+la peau, pénétrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur,
+alléger l'esprit, vivifier le sang.
+
+Parent, surpris, la respirait largement, les yeux éblouis par l'étendue
+du paysage; et il murmura: «Tiens, on est bien ici.»
+
+Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau pour regarder. Il
+croyait découvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les
+choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son âme, des
+événements ignorés, des bonheurs entrevus, des joies inexplorées,
+tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait
+brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitée.
+
+Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminée par la
+clarté violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt années de café,
+mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en
+aller là-bas, là-bas, chez des peuples étrangers, sur des terres peu
+connues, au delà des mers, s'intéresser à tout ce qui passionne les
+autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes,
+la vie mystérieuse, charmante ou poignante, toujours changeante,
+toujours inexplicable et curieuse.
+
+Maintenant il était trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'à la
+mort, sans famille, sans amis, sans espérances, sans curiosité pour
+rien. Une détresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de
+se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son
+engourdissement! Toutes les pensées, tous les rêves, tous les désirs qui
+dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés, remués
+par ce rayon de soleil sur les plaines.
+
+Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait
+perdre la tête, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour
+déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool et parler à quelqu'un,
+au moins.
+
+Il prit une petite table dans les bosquets d'où l'on domine toute la
+campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite.
+
+D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se
+sentait mieux; il n'était plus seul.
+
+Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient. Il les avait regardées
+plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifférents.
+
+Tout à coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font
+tressaillir les moelles.
+
+Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu vas découper le poulet.»
+
+Et une autre voix répondit: «Oui, maman.»
+
+Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels
+étaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était
+toute blanche, très forte, une vieille dame sérieuse et respectable; et
+elle mangeait en avançant la tête, par crainte des taches, bien qu'elle
+eût recouvert ses seins d'une serviette. Georges était devenu un homme.
+Il avait de la barbe, de cette barbe inégale et presque incolore qui
+frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute
+forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute.
+Parent le regardait, stupéfait! C'était là Georges, son fils?--Non, il
+ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun
+entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les épaules un peu
+voûtées.
+
+Donc ces trois êtres semblaient heureux et contents; ils venaient
+déjeuner à la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une
+existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis
+chaud et peuplé, peuplé par tous les riens qui font la vie agréable, par
+toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on
+échange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vécu ainsi, grâce à
+lui Parent, avec son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu! Ils
+l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf, le débonnaire, à toutes
+les tristesses de la solitude, à l'abominable vie qu'il avait menée
+entre un trottoir et un comptoir, à toutes les tortures morales et à
+toutes les misères physiques! Ils avaient fait de lui un être inutile,
+perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans
+attentes, qui n'espérait rien de rien et de personne. Pour lui la terre
+était vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir
+les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris,
+ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derrière aucune porte, la
+figure cherchée, chérie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit
+en vous apercevant. Et cette idée surtout le travaillait, l'idée de la
+porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derrière.
+
+Et c'était la faute de ces trois misérables, cela! la faute de cette
+femme indigne, de cet ami infâme et de ce grand garçon blond qui prenait
+des airs arrogants.
+
+Il en voulait maintenant à l'enfant autant qu'aux deux autres!
+N'était-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé,
+aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lâché bien vite la
+mère et le petit s'il n'avait pas su que le petit était à lui, bien à
+lui? Est-ce qu'on élève les enfants des autres?
+
+Donc, ils étaient là, tout près, ces trois malfaiteurs qui l'avaient
+tant fait souffrir.
+
+Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes
+ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il
+s'exaspérait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de
+les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de
+Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se baisser vers son assiette et
+se relever aussitôt.
+
+Et ils continueraient à vivre ainsi, sans soucis, sans inquiétudes
+d'aucune sorte. Non, non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; il
+allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais
+comment? Il cherchait, rêvait des choses effroyables comme il en arrive
+dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait,
+coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas
+laisser échapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
+jamais.
+
+Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et il cessa de boire pour
+la mûrir. Un sourire plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les tiens.
+Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir.»
+
+Un garçon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur désire ensuite?
+
+--Rien. Du café et du cognac, du meilleur.
+
+Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop
+de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il
+attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement
+sur la terrasse ou dans la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés,
+il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il
+n'était pas trop tôt d'ailleurs, après vingt-trois ans de souffrances.
+Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait leur arriver.
+
+Ils achevaient doucement leur déjeuner, en causant avec sécurité. Parent
+ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes.
+La figure de sa femme, surtout, l'exaspérait. Elle avait pris un air
+hautain, un air de dévote grasse, de dévote inabordable, cuirassée de
+principes, blindée de vertu.
+
+Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. Alors il vit Limousin. On
+eût dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses
+beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les
+revers de sa redingote.
+
+Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur
+l'oreille. Parent, aussitôt, les suivit.
+
+Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirèrent le paysage avec
+placidité, comme admirent les gens repus; puis ils entrèrent dans la
+forêt.
+
+Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se
+cachant pour ne point éveiller trop tôt leur attention.
+
+Ils allaient à petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiède.
+Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, à son
+côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges abattait des feuilles avec
+sa badine, et franchissait parfois les fossés de la route, d'un saut
+léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter dans le feuillage.
+
+Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant d'émotion et de fatigue;
+car il ne marchait plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une peur
+l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devança, pour
+revenir sur eux et les aborder en face.
+
+Il allait, le coeur battant, les sentant derrière lui maintenant, et il
+se répétait: «Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est
+le moment.»
+
+Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au
+pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours.
+
+Alors il se décida, et il revint à pas rapides. S'étant arrêté devant
+eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une
+voix cassée par l'émotion:
+
+--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas?
+
+Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou.
+
+Il reprit:
+
+--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis
+Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que
+c'était fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
+mais non, me voilà revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant.
+
+Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: «Oh!
+mon Dieu!»
+
+Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mère, Georges s'était levé,
+prêt à le saisir au collet.
+
+Limousin, atterré, regardait avec des yeux effarés ce revenant qui,
+ayant soufflé quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous
+expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompé, vous
+m'avez condamné à une vie de forçat, et vous avez cru que je ne vous
+rattraperais pas!
+
+Mais le jeune homme le prit par les épaules, et le repoussant:
+
+--Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien
+vite ou je vais vous rosser, moi!
+
+Parent répondit:
+
+--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-là.
+
+Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit:
+
+--Lâche-moi donc. Je suis ton père... Tiens, regarde s'ils me
+reconnaissent maintenant, ces misérables!
+
+Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mère.
+
+Parent, libre, s'avança vers elle:
+
+--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri
+Parent, et que je suis son père puisqu'il se nomme Georges Parent,
+puisque vous êtes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon
+argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je
+vous ai chassés de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés
+de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infâme,
+avec votre amant!
+
+--Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave homme, épousé par vous pour ma
+fortune, et trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui vous êtes et
+qui je suis...
+
+Il balbutiait, haletait, emporté par la colère.
+
+La femme cria d'une voix déchirante:
+
+--Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empêche-le,
+qu'il ne dise pas cela devant mon fils!
+
+Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, d'une voix très basse:
+
+--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites.
+
+Parent reprit avec emportement:
+
+--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose
+que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans.
+
+Puis, se tournant vers Georges, éperdu, qui s'était appuyé contre un
+arbre:
+
+--Écoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pensé que ce
+n'était pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me désespérer.
+Tu étais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporté en me jurant
+que je n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était lui! A-t-elle
+menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande.
+
+Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main
+dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de
+me dire lequel de nous est le père de ce jeune homme: lui ou moi; votre
+mari ou votre amant. Allons, allons, dites!
+
+Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur:
+
+--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour où tu te
+sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle
+ne répond pas, réponds toi-même. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle.
+Dis, es-tu le père de ce garçon? Allons, allons, parle!
+
+Il revint vers sa femme.
+
+--Si vous ne voulez pas me le dire à moi, dites-le à votre fils au
+moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est
+son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne
+peux pas te le dire, mon garçon.
+
+Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras
+comme un épileptique.
+
+--Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne sait pas... Je parie
+qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle
+couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait...
+personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?... Tu ne le sauras pas non
+plus, mon garçon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais...
+Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas...
+Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait...
+Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis...
+Bonsoir... c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu viendras me
+l'apprendre, hôtel des Continents, n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir
+de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrément...
+
+Et il s'en alla en gesticulant, continuant à parler seul, sous les
+grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne
+se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une
+poussée de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté par
+son idée fixe.
+
+Tout à coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta
+dedans. Durant la route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et il
+rentra dans Paris, stupéfait de son audace.
+
+Il se sentait brisé comme si on lui eût rompu les os. Il alla cependant
+prendre un bock à sa brasserie.
+
+En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, lui demanda:--Déjà revenu?
+Est-ce que vous êtes fatigué?
+
+Il répondit:--Oui... oui... très fatigué... très fatigué.... Vous
+comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
+retournerai point, à la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici.
+Désormais, je ne bougerai plus.
+
+Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgré l'envie qu'elle
+en avait.
+
+Pour la première fois de sa vie il se grisa tout à fait, ce soir-là, et
+on dut le rapporter chez lui.
+
+
+
+LA BÊTE À MAÎT' BELHOMME
+
+
+La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs
+attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce tenu
+par Malandain fils.
+
+C'était une voiture jaune, montée sur des roues jaunes aussi autrefois,
+mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de
+devant étaient toutes petites; celles de derrière, hautes et frêles,
+portaient le coffre difforme et enflé comme un ventre de bête. Trois
+rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les têtes
+énormes et les gros genoux ronds, attelées en arbalète, devaient traîner
+cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les
+chevaux semblaient endormis déjà devant l'étrange véhicule.
+
+Le cocher Césaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple
+cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et
+d'escalader l'impériale, la face rougie par le grand air des champs,
+les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus
+clignotants sous les coups de vent et de grêle, apparut sur la porte de
+l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers
+ronds, pleins de volailles effarées, attendaient devant les paysannes
+immobiles. Césaire Horlaville les prit l'un après l'autre et les posa
+sur le toit de sa voiture; puis il y plaça plus doucement ceux qui
+contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs
+de grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, de bouts de toile ou
+de papiers. Puis il ouvrit la porte de derrière et, tirant une liste de
+sa poche, il lut en appelant:
+
+--Monsieur le curé de Gorgeville.
+
+Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, large, gros, violacé et
+d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les
+femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde.
+
+--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?
+
+L'homme se hâta, long, timide, enredingoté jusqu'aux genoux; et il
+disparut à son tour dans la porte ouverte.
+
+--Maît' Poiret, deux places.
+
+Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par la charrue, maigri par
+l'abstinence, osseux, la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa femme
+le suivait, petite et maigre, pareille à une bique fatiguée, portant à
+deux mains un immense parapluie vert.
+
+--Maît' Rabot, deux places.
+
+Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il demanda: «C'est ben mé
+qu't'appelles?»
+
+Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi», allait répondre une facétie,
+quand Rabot piqua une tête vers la portière, lancé en avant par une
+poussée de sa femme, une gaillarde haute et carrée dont le ventre était
+vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs.
+
+Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un rat qui rentre dans son
+trou.
+
+--Maît' Caniveau.
+
+Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et
+s'engouffra à son tour dans l'intérieur du coffre jaune.
+
+--Maît' Belhomme.
+
+Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face
+dolente, un mouchoir appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait d'un
+fort mal de dents.
+
+Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulières
+vestes de drap noir ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils
+découvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs étaient coiffés
+de casquettes de soie, hautes comme des tours, suprême élégance dans la
+campagne normande.
+
+Gésaire Horlaville referma la portière de sa boîte, puis monta sur son
+siège et fit claquer son fouet.
+
+Les trois chevaux parurent se réveiller et, remuant le cou, firent
+entendre un vague murmure de grelots.
+
+Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de toute sa poitrine, fouailla les
+bêtes à tour de bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se mirent
+en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derrière elles, la voiture,
+secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts,
+faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que
+chaque ligne de voyageurs, ballottée et balancée par les secousses,
+avait des reflux de flots à tous les remous des cahots.
+
+On se tut d'abord, par respect pour le curé, qui gênait les
+épanchements. Il se mit à parler le premier, étant d'un caractère
+loquace et familier.
+
+--Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il comme vous voulez?
+
+L'énorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre
+liait avec l'ecclésiastique, répondit en souriant:
+
+--Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même, et d'vote part?
+
+--Oh! d'ma part, ça va toujours.
+
+--Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé.
+
+--Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards (colzas) qui n'donneront
+guère c't'année; et, vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s'rattrape.
+
+--Que voulez-vous, les temps sont durs.
+
+--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande
+femme de maît'Rabot.
+
+Comme elle était d'un village voisin, le curé ne la connaissait que de
+nom.
+
+--C'est vous, la Blondel? dit-il.
+
+--Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot.
+
+Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une
+grande inclinaison de tête en avant, comme pour dire: «C'est bien moi
+Rabot, qu'a épousé la Blondel.»
+
+Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son
+oreille, se mit à gémir d'une façon lamentable. Il faisait «gniau...
+gniau... gniau» en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance.
+
+--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le curé.
+
+Le paysan cessa un instant de geindre pour répondre:--Non point...
+m'sieu le curé.... C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond
+d´l´oreille.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un dépôt?
+
+--J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais ben qu'c'est eune bête,
+un' grosse bête, qui m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans
+l'grenier.
+
+--Un' bête. Vous êtes sûr?
+
+--Si j'en suis sûr? Comme du Paradis, m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote
+l'fond d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a m'mange la tête? Oh!
+gniau... gniau... gniau.... Et il se remit à taper du pied.
+
+Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance. Chacun donnait son
+avis. Poiret voulait que ce fût une araignée, l'instituteur que ce fût
+une chenille. Il avait vu ça une fois déjà à Campemuret, dans l'Orne, où
+il était resté six ans; même la chenille était entrée dans la tête et
+sortie parle nez. Mais l'homme était demeuré sourd de cette oreille-là,
+puisqu'il avait le tympan crevé.
+
+--C'est plutôt un ver, déclara le curé.
+
+Maît' Belhomme, la tête renversée de côté et appuyée contre la portière,
+car il était monté le dernier, gémissait toujours.
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune frémi,
+eune grosso frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé... a
+galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misère!!...
+
+--T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau.
+
+--Pour sûr, non.
+
+--D'où vient ça?
+
+La peur du médecin sembla guérir Belhomme.
+
+Il se redressa, sans toutefois lâcher son mouchoir.
+
+--D'où vient ça! T'as des sous pour eusse, té, pour ces fainéants-là? Y
+s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ça
+fait, deusse écus de cent sous, deusse écus, pour sur... Et qu'est-ce
+qu'il aurait fait, dis, ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait?
+Sais-tu, té?
+
+Caniveau riait.
+
+--Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme ça?
+
+--J'vas t'au Havre vé Chambrelan.
+
+--Qué Chambrelan?
+
+--L'guérisseux, donc.
+
+--Qué guérisseux?
+
+--L'guérisseux qu'a guéri mon pé.
+
+--Ton pé?
+
+--Oui, mon pé, dans l'temps.
+
+--Que qu'il avait, ton pé?
+
+--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe.
+
+--Qué qui li a fait ton Chambrelan?
+
+--Il y a manié l'dos comm' pou' fé du pain, avec les deux mains donc! Et
+ça y a passé en une couple d'heures!
+
+Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononcé des paroles,
+mais il n'osait pas dire ça devant le curé.
+
+Caniveau reprit en riant:
+
+--C'est-il point quéque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris çu
+trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver.
+
+Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les
+aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait,
+piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même
+l'instituteur qui ne riait jamais.
+
+Cependant, comme Belhomme paraissait fâché qu'on se moquât de lui, le
+curé détourna la conversation et, s'adressant à la grande femme de
+Rabot:
+
+--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille?
+
+--Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur à élever!
+
+Rabot opinait de la tête, comme pour dire: «Oh! oui, c'est dur à
+élever.»
+
+--Combien d'enfants?
+
+Elle déclara avec autorité, d'une voix forte et sûre:
+
+--Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de mon homme!
+
+Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait
+fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on
+n'en pouvait point douter. Il en était fier, parbleu!
+
+De qui le seizième? Elle ne le dit pas. C'était le premier, sans doute?
+On le savait peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau lui-même
+demeura impassible.
+
+Mais Belhomme se mit à gémir:
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh!
+misère!...
+
+La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le curé dit: «Si on vous coulait
+un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. Voulez-vous
+essayer?
+
+--Pour sûr! J'veux ben.
+
+Et tout le monde descendit pour assister à l'opération.
+
+Le prêtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il
+chargea l'instituteur de tenir bien inclinée la tête du patient; puis,
+dès que le liquide aurait pénétré dans le canal, de la renverser
+brusquement.
+
+Mais Caniveau, qui regardait déjà dans l'oreille de Belhomme pour voir
+s'il ne découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria:
+
+--Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut déboucher ça, mon vieux. Jamais
+ton lapin sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait les quat'
+pattes.
+
+Le curé examina à son tour le passage et le reconnut trop étroit et trop
+embourbé pour tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur qui
+débarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au
+milieu de l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce conduit nettoyé,
+un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans
+le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tôle sur la
+cuvette, comme s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes retombèrent
+dans le vase blanc. Tous les voyageurs se précipitèrent. Aucune bête
+n'était sortie.
+
+Cependant Belhomme déclarant: «Je sens pu rien», le
+curé, triomphant, s'écria: «Certainement elle est noyée.» Tout le monde
+était content. On remonta dans la voiture.
+
+Mais à peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris
+terribles. La bête s'était réveillée et était devenue furieuse. Il
+affirmait même qu'elle était entrée dans la tête maintenant, qu'elle lui
+dévorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme
+de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le
+signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta
+qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les
+mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard: «Tenez,
+v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... qué misère!»
+
+Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la rend enragée, c'te bête.
+All' est p't-être ben accoutumée au vin.»
+
+On se remit à rire. Il reprit: «Quand j'allons arriver au café Bourboux,
+donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.»
+
+Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on
+lui arrachait l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria
+Césaire Horlaville d'arrêter à la première maison rencontrée.
+
+C'était une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporté;
+puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'opération.
+Caniveau conseillait toujours de mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de
+griser et d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra
+du vinaigre.
+
+On fit couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu'il
+pénétrât jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe
+habité.
+
+Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retournée tout
+d'une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que
+l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien
+vider l'autre.
+
+Césaire Horlaville, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la
+main.
+
+Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas
+plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'était une
+puce! Des cris d'étonnement s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une
+puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la
+cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait à
+la façon des ânes qui braient, l'instituteur riait comme on éternue,
+et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au
+gloussement des poules.
+
+Belhomme s'était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la
+cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse
+dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau.
+
+Il grogna: «Te v'là, charogne,» et cracha dessus.
+
+Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune puce, eune puce, ah! te v'là,
+sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot!»
+
+Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons, en route! V'là assez de
+temps perdu.»
+
+Et les voyageurs, riant toujours, s'en allèrent vers la voiture.
+
+Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à
+Criquetot. J'ai pu que fé au Havre à cette heure.»
+
+Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place!
+
+--Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point passé mi-chemin.
+
+--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout.
+
+Et une dispute commença qui devint bientôt une querelle furieuse:
+Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville
+affirmait qu'il en recevrait quarante.
+
+Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.
+
+Caniveau redescendit.
+
+--D'abord, tu dés quarante sous au curé, t'entends, et pi une tournée
+à tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt à
+Césaire. Ça va-t-il, dégourdi?
+
+Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et
+quinze, répondit:--Ça va!
+
+--Allons, paye.
+
+--J'payerai point. L'curé n'est pas médecin d'abord.
+
+--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture à Césaire et
+j't'emporte au Havre.
+
+Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un
+enfant.
+
+L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya.
+
+Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme
+retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent,
+regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur
+ses longues jambes.
+
+
+
+A VENDRE
+
+
+Partir à pied, quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le
+long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse!
+
+Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la
+narine avec l'air léger, par la peau avec les souffles du vent.
+
+Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de
+certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation
+délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontré au
+détour d'une route, à l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière, ainsi
+qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un
+jour, entre autres. J'allais, le long de l'Océan breton, vers la pointe
+du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un pas rapide, le long des
+flots. C'était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la plus
+douce et la plus belle de la Bretagne.
+
+Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de
+vingt ans, vous refont des espérances et vous redonnent des rêves
+d'adolescents.
+
+J'allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues.
+Les blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On
+sentait bien l'odeur douce des champs mûrs et l'odeur marine du varech.
+J'allais sans penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé
+depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais
+fort, agile, heureux et gai. J'allais.
+
+Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie
+inconsciente, profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe,
+ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin
+des chants pieux. Une procession peut-être, car c'était un dimanche.
+Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros
+bateaux de pêche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants,
+allant au pardon de Plouneven.
+
+Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle
+et essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'épuisant
+aussitôt, les laissait retomber, flasques, le long des mâts.
+
+Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce
+monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand
+chapeau, poussaient leur» notes puissantes, les femmes criaient leurs
+notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de
+fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers
+des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone
+s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derrière
+l'autre, tout près l'un de l'autre.
+
+Ils passèrent devant moi, contre moi, et je les vis s'éloigner,
+j'entendis s'affaiblir et s'éteindre leur chant.
+
+Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les tout
+jeunes gens, d'une façon puérile et charmante.
+
+Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de
+l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais
+morose et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s'égarer
+dans les espérances, dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où
+tout arrive, dans l'hallucination de la pensée qui vagabonde! Comme la
+vie est belle sous la poudre d'or des songes!
+
+Hélas! c'est fini, cela!
+
+Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on attend sans cesse, à tout ce
+qu'on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme.
+
+Et j'allais, à grands pas rapides, caressant de la main la tête blonde
+des blés qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau
+comme si j'eusse touché des cheveux.
+
+Je contournai un petit promontoire et j'aperçus, au fond d'une plage
+étroite et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui
+descendaient jusqu'à la grève.
+
+Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le
+sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on
+croit connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils
+plaisent à votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus?
+qu'on n'ait point vécu là autrefois? Tout vous séduit, vous enchante,
+la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du
+sable!
+
+Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres
+fruitiers avaient poussé le long des terrasses qui descendaient vers
+l'eau, comme des marches géantes. Et chacune portait, ainsi qu'une
+couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genêts d'Espagne en
+fleur!
+
+Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aimé la
+posséder, y vivre, toujours!
+
+Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'aperçus, sur
+un des piliers de la barrière, un grand écriteau: «_A vendre_.»
+
+J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eût offerte,
+comme si on me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je
+n'en sais rien!
+
+«A vendre.» Donc elle n'était presque plus à quelqu'un, elle pouvait
+être à tout le monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, cette sensation
+d'allégresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne
+l'achèterais point! Comment l'aurais-je payée? N'importe, elle était à
+vendre. L'oiseau en cage appartient à son maître, l'oiseau dans l'air
+est à moi, n'étant à aucun autre.
+
+Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades
+superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses
+touffes de genêts d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque
+terrasse.
+
+Quand je fus sur la dernière, je regardai l'horizon. La petite plage
+s'étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer
+par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entrée et devaient
+briser les vagues aux jours de grosse mer.
+
+Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l'une debout, l'autre
+couchée dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à deux époux
+étranges, immobilisés par quelque maléfice, semblaient regarder
+toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui
+connaissaient depuis des siècles, cette baie autrefois solitaire, la
+petite maison qu'ils verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler,
+disparaître, la petite maison à vendre!
+
+Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime!
+
+Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonné chez moi. Une femme vint
+ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, coiffée de
+blanc, qui ressemblait à une béguine. Il me sembla que je la connaissais
+aussi, cette femme.
+
+Je lui dis:--Vous n'êtes pas Bretonne, vous?
+
+Elle répondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous
+venez pour visiter la maison?
+
+--Eh! oui, parbleu.
+
+Et j'entrai.
+
+Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je
+m'étonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.
+
+Je pénétrai dans le salon, un joli salon tapissé de nattes, et qui
+regardait la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des
+potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle
+aussitôt, persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je la reconnus,
+bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontrée. C'était elle,
+elle-même, celle que j'attendais, que je désirais, que j'appelais,
+dont le visage hantait mes rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours,
+partout, celle qu'on va voir dans la rue tout à l'heure, qu'on va
+trouver sur la route dans la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle
+rouge sur les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l'hôtel où
+j'entre en voyage, dans le wagon où je vais monter, dans le salon dont
+la porte s'ouvre devant moi.
+
+C'était elle, assurément, indubitablement elle! Je la reconnus à ses
+yeux qui me regardaient, à ses cheveux roulés à l'anglaise, à sa bouche
+surtout, à ce sourire que j'avais deviné depuis longtemps.
+
+Je demandai aussitôt:--Quelle est cette femme?
+
+La bonne à tête de béguine répondit sèchement :--C'est Madame.
+
+Je repris:--C'est votre maîtresse?
+
+Elle répliqua avec son air dévot et dur:
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+Je m'assis et je prononçai:--Contez-moi ça.
+
+Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.
+
+J'insistai:--C'est la propriétaire de cette maison, alors!
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--A qui appartient donc cette maison?
+
+--A mon maître, monsieur Tournelle.
+
+J'étendis le doigt vers la photographie.
+
+--Et cette femme, qu'est-ce que c'est?
+
+--C'est Madame.
+
+--La femme de votre maître?
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--Sa maîtresse alors?
+
+La béguine ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par
+une colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme.
+
+--Où sont-ils maintenant?
+
+La bonne murmura:
+
+--Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.
+
+Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble.
+
+--Non, Monsieur.
+
+Je fus rusé; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrivé, je
+pourrai peut-être rendre service à votre maître. Je connais cette femme,
+c'est une méchante!
+
+La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle
+eut confiance.
+
+--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître bien malheureux. Il a fait sa
+connaissance en Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il l'avait
+épousée. Elle chantait très bien. Il l'aimait, Monsieur, que ça faisait
+pitié de le voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, l'an
+dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui avait été bâtie par un fou,
+un vrai fou pour s'installer à deux lieues du village. Madame a voulu
+l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maître. Et il a acheté
+la maison pour lui faire plaisir.
+
+Ils y sont demeurés tout l'été dernier, Monsieur, et presque tout
+l'hiver.
+
+Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du déjeuner, Monsieur
+m'appelle:--Césarine, est-ce que Madame est rentrée?
+
+--Mais non, Monsieur.
+
+On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On
+chercha partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, on
+n'a jamais su où ni comment.
+
+Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la béguine, de la
+prendre par la taille et de la faire danser dans le salon!
+
+Ah! elle était partie, elle s'était sauvée, elle l'avait quitté
+fatiguée, dégoûtée de lui! Comme j'étais heureux!
+
+La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est
+retourné à Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On
+en demande vingt mille francs.
+
+Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle! Et, tout à coup, il me
+sembla que je n'avais qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû
+revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille
+maison, qu'elle aurait tant aimée, sans lui.
+
+Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la
+photographie, et je m'enfuis en courant et baisant éperdument le doux
+visage entré dans le carton.
+
+Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle!
+Quelle joie qu'elle fût libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais
+la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante,
+puisqu'elle l'avait quitté! Elle l'avait quitté parce que mon heure
+était venue!
+
+Elle était libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'à la
+trouver puisque je la connaissais.
+
+Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais
+l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser
+le visage. J'allais, j'allais éperdu de bonheur, enivré d'espoir.
+J'allais, sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à
+notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait,
+cette fois!
+
+
+
+L'INCONNUE
+
+
+On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'étranges:
+rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à
+l'étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes,
+étaient singulièrement favorables à l'amour.
+
+Gontran, qui se taisait, fut consulté.
+
+--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme
+comme du bibelot, nous l'apprécions davantage dans les endroits où nous
+ne nous attendons point à en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment
+de rares qu'à Paris:
+
+Il se tut quelques secondes, puis reprit:
+
+--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles
+ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent
+le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la
+violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures
+lentes poussées par les marchandes.
+
+Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi,
+comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes
+légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit
+allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces
+matins-là!
+
+On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnaît à cent pas,
+celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au
+mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se
+dit: «Attention, en voilà une,» et on va au-devant d'elle en la dévorant
+des yeux.
+
+Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui
+vient de l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est
+ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt
+dessus? le doigt ou la lèvre.--Le regard est timide ou hardi, la tête
+brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte
+vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au
+soir, celle qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien gardé le
+souvenir d'une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette
+façon et dont j'aurais été follement amoureux si je les avais connues
+plus intimement.
+
+Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais.
+Avez-vous remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, de temps en
+temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne
+fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres
+adorables que j'ai coudoyés dans les rues de Paris, j'ai des crises de
+rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? Où pourrait-on les
+retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté du
+bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passé plus d'une fois à
+côté de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appât de sa chair
+fraîche.
+
+Roger des Annettes avait écoulé en souriant. Il répondit:
+
+--Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à
+moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur
+le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit
+un effet... mais un effet... étonnant. C'était une brune, une brune
+grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils
+liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe à l'autre. Un
+peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve
+à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la
+taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un
+défi, offerte comme une tentation. L'oeil était pareil à une tache
+d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un oeil, mais un trou noir,
+un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait
+en elle, on entrait en elle. Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans
+pensée et si beau!
+
+J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se
+retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon peu gracieuse,
+mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je
+demeurai comme une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai frappé par
+la plus forte émotion de désir qui m'eût encore assailli.
+
+J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.
+
+Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en
+l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une
+maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir.
+Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais
+devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut éloignée, j'eus la
+sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis
+pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même.
+
+Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là.
+
+Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil,
+vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des
+Champs-Elysées.
+
+L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une
+poussière d'or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c'était un de
+ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris.
+
+Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de
+lui dire l'émotion qui m'étranglait.
+
+Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j'éprouvai de nouveau,
+en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappé,
+rue de la Paix.
+
+Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de
+Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas.
+Je me décidai alors à interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me
+comprendre: «Ça doit être une visite,» dit-il.
+
+Et je fus encore huit mois sans la revoir.
+
+Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le
+boulevard Malesherbes, en courant pour m'échauffer, quand, au coin d'une
+rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit
+paquet.
+
+Je voulus m'excuser. C'était elle!
+
+Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu
+l'objet qu'elle tenait à la main, je lui dis brusquement:
+
+--Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà
+plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le
+désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à
+savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles,
+attribuez-les à une envie passionnée d'être au nombre de ceux qui ont le
+droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce
+pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des
+Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant,
+si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment
+malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de
+vous voir.
+
+Elle me regardait fixement, de son oeil étrange et mort, et elle
+répondit en souriant:
+
+--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.
+
+Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je
+ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je
+m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un
+geste rapide, d'une main habituée aux lettres escamotées.
+
+Je balbutiai, redevenu hardi:
+
+--Quand vous verrai-je?
+
+Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans
+doute à se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle
+murmura:--Dimanche matin, voulez-vous?
+
+--Je crois bien que je veux.
+
+Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce
+regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la
+peau, une sorte de glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces
+liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et
+endormir leurs proies.
+
+Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour
+deviner ce qu'elle était et pour me fixer une règle de conduite avec
+elle.
+
+Devais-je la payer? Comment?
+
+Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai,
+dans son écrin, sur la cheminée.
+
+Et je l'attendis, après avoir mal dormi.
+
+Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me
+tendit la main comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la fis asseoir,
+je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son
+manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus
+galant, car je n'avais point de temps à perdre.
+
+Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas échangé
+vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule
+cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique
+aux épingles, je serre les cordons en des noeuds indéliables au lieu de
+les démêler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je
+perds la tête.
+
+Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que
+ceux-là, quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, pour ne point
+effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se
+dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond
+à ses pieds, l'une après l'autre?
+
+Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux
+vêtements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'être
+frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de
+la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et
+combien troublante la ligne, du corps devinée sous le dernier voile!
+
+Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une chose surprenante, une tache
+noire, entre les épaules; car elle me tournait le dos; une grande tache
+en relief, très noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.
+
+Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la
+moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de
+cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette
+surprise.
+
+Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions, et
+des réminiscences singulières. Il me sembla que je voyais une des
+magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces êtres dangereux et
+perfides qui ont pour mission d'entraîner les hommes en des abîmes
+inconnus. Je pensai à Salomon faisant passer sur une glace la reine de
+Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.
+
+Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je découvris
+que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon,
+j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'étonna d'abord et
+se fâcha ensuite absolument, car elle prononça, en se rhabillant avec
+vivacité:
+
+--Il était bien inutile de me déranger.
+
+Je voulus lui faire accepter la bague achetée pour elle, mais elle
+articula avec tant de hauteur: «Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» que
+je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et
+elle partit sans ajouter un mot.
+
+Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que,
+maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux.
+
+Je ne puis plus voir une femme sans penser à elle. Toutes les autres me
+répugnent, me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis
+poser un baiser sur une joue sans voir sa joue à elle à côté de celle
+que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du désir inapaisé qui me
+torture.
+
+Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes mes caresses qu'elle me
+gâte, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue,
+comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout près de l'autre, debout ou
+couchée, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'était
+bien une femme ensorcelée, qui portait entre ses épaules un talisman
+mystérieux.
+
+Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontrée de nouveau
+deux fois. Je l'ai saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a
+feint de ne me point connaître. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-être?
+Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idée que
+c'est une juive? Mais pourquoi? Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas!
+
+
+
+LA CONFIDENCE
+
+
+La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand
+la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agité, le
+corsage un peu fripé, le chapeau un peu tourné, et elle tomba sur une
+chaise, en disant:
+
+--Ouf! c'est fait!
+
+Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'était redressée
+fort surprise. Elle demanda:
+
+--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?
+
+La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit
+à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise
+longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains:
+
+--Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t'avouer!
+
+--Je te le jure.
+
+--Sur ton salut éternel?
+
+--Sur mon salut éternel.
+
+--Eh bien! je viens de me venger de Simon.
+
+L'autre s'écria:--Oh! que tu as bien fait!
+
+--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus
+insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand
+je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon.
+Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais
+pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à
+roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire,
+c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de
+drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui
+que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des
+choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi.
+Et puis, c'est devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort
+difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très
+amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère,
+en voilà un supplice que d'être... aimée par un homme grotesque... Non,
+vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous
+arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin
+figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de très vilain, de très
+ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,--c'est ça qui est
+affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien,
+figure-toi encore que ce quelqu'un-là est ton mari... et que... tous
+les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça me
+donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette.
+Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les
+femmes dans ces cas-là.--Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah!
+que c'est sale!
+
+Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en
+trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou
+des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment
+les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur
+salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie
+est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.
+
+Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne
+sont plus que des rencontres régulières, où on répète chaque fois les
+mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection
+ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que
+des mannequins corrects à qui manquent toute intelligence et toute
+délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau
+dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons
+arriver des poseurs insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je
+cherche un homme, comme Diogène, un seul homme dans toute la société
+parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je
+ne tarderai pas à souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari,
+comme ça me faisait une vraie révolution de le voir entrer chez moi en
+chemise et en caleçon, j'ai employé tous les moyens, tous, tu entends
+bien, pour l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d'abord été
+furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imaginé que je le
+trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller
+Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la
+maison; et puis la persécution a commencé. Il m'a suivie, partout. Il a
+employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus
+laissée causer avec personne. Dans les bals, il restait planté derrière
+moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt que je disais
+un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec
+celui-ci ou avec celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait
+stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est
+alors que j'ai cessé d'aller dans le monde.
+
+Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là
+me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!
+
+Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd'hui?»
+Moi, je pleurais et il était enchanté.
+
+Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena dîner aux
+Champs-Élysées. Le hasard voulut que Baubignac fût à la table voisine.
+Alors voilà Simon qui se met à m'écraser les pieds avec fureur et qui me
+grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as donné rendez-vous, sale bête;
+attends un peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma
+chère: il a ôté tout doucement l'épingle de mon chapeau et il me l'a
+enfoncée dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. Tout le monde est
+accouru. Alors il a joué une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends.
+
+À ce moment-là, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore.
+Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?
+
+--Oh! je me serais vengée!
+
+--Eh bien! ça y est.
+
+--Comment?
+
+--Quoi? tu ne comprends pas?
+
+--Mais, ma chère... cependant... Eh bien, oui...
+
+--Oui, quoi?
+
+--Voyons, pense à sa tête. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse
+figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de
+chien.
+
+--Oui.
+
+--Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux qu'un tigre.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et
+pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'à toi, par
+exemple. Pense à sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il
+est...
+
+--Quoi... tu l'as...
+
+--Oh! ma chérie, surtout ne le dis à personne, jure-le-moi encore!...
+Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout changé
+depuis ce moment-là!... et je ris toute seule... toute seule... Pense
+donc à sa tête...!!!
+
+La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait à la gorge
+lui jaillit entre les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme si
+elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la
+figure crispée, la respiration coupée, elle se penchait en avant comme
+pour tomber sur le nez.
+
+Alors la petite marquise partit à son tour en suffoquant. Elle répétait,
+entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drôle?...
+dis... pense à sa tête!... pense à ses favoris!... à son nez!... pense
+donc... est-ce drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le...
+dis pas... jamais!...
+
+Elles demeuraient presque suffoquées, incapables de parler, pleurant de
+vraies larmes dans ce délire de gaieté.
+
+La baronne se calma la première; et toute palpitante encore:--Oh!...
+raconte-moi comment tu as fait ça... raconte-moi... c'est si drôle... si
+drôle!...
+
+Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:
+
+--Quand j'ai eu pris ma résolution... je me suis dit... Allons...
+vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait...
+aujourd'hui...
+
+--Aujourd'hui!...
+
+--Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon de venir me chercher chez
+toi pour nous amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va venir!..
+Pense... pense... pense à sa tête en le regardant...
+
+La baronne, un peu apaisée, soufflait comme après une course. Elle
+reprit:
+
+--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...
+
+--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh
+bien! ce sera Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais très honnête;
+incapable de rien dire. Alors j'ai été chez lui, après déjeuner.
+
+--Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?
+
+--Une quête... pour les orphelins...
+
+--Raconte... vite... raconte...
+
+--Il a été si étonné en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis
+il m'a donné deux louis pour ma quête; et puis comme je me levais pour
+m'en aller, il m'a demandé des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait
+semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconté tout ce que
+j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!...
+Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des moyens de me venir en
+aide... et moi j'ai commencé à pleurer... mais comme on pleure... quand
+on veut... Il m'a consolée... il m'a fait asseoir... et puis comme je
+ne me calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je disais:«Oh! mon pauvre
+ami... mon pauvre ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma pauvre
+amie!»--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout.
+Voilà.
+
+Après ça, moi j'ai eu une grande crise de désespoir et de
+reproches.--Oh! je l'ai traité, traité comme le dernier des derniers...
+Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais à Simon, à sa tête, à
+ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi,
+je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ça y est!... Quoiqu'il
+arrive maintenant, ça y est! Et lui qui avait tant peur de ça! Il peut
+y avoir des guerres, des tremblements de terre, des épidémies, nous
+pouvons tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus empêcher ça!!!
+pense à sa tête... et dis-toi... ça y est!!!!!
+
+La baronne qui s'étranglait demanda:
+
+--Reverras-tu Baubignac...?
+
+--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux
+que mon mari...
+
+Et elles recommencèrent à rire toutes les deux avec tant de violence
+qu'elles avaient des secousses d'épileptiques.
+
+Un coup de timbre arrêta leur gaîté.
+
+La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...»
+
+La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint
+rouge, à la lèvre épaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux
+irrités.
+
+Les deux jeunes femmes le regardèrent une seconde, puis elles
+s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel délire de
+rire qu'elles gémissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.
+
+Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh bien, êtes-vous folles?...
+êtes-vous folles?... êtes-vous folles...?»
+
+
+
+LE BAPTÊME
+
+
+--Allons, docteur, un peu de cognac.
+
+--Volontiers.
+
+Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda
+monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dorés.
+
+Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarté de
+la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps
+sur sa langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit:
+
+--Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier! le
+délicieux destructeur dépeuples!
+
+Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet
+admirable livre qu'on nomme l´_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu,
+comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume
+de nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient
+d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.
+
+Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien étrange
+et bien saisissant, et tout près d'ici, en Bretagne, dans un petit
+village aux environs de Pont-l'Abbé.
+
+J'habitais alors, pendant un congé d'un an, une maison de campagne que
+m'avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent
+siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l'on voit par places, debout
+ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé
+quelque chose d'inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans
+leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais
+les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de
+colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de
+pierre, vers le paradis des Druides.
+
+La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'écueils
+aux têtes noires, toujours entourés d'une bave d'écume, pareils à des
+chiens qui attendraient les pêcheurs.
+
+Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne
+leurs barques d'une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des
+pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit,
+hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la
+bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'écueil; mais quand elle est
+vide, on ne le voit plus.»
+
+Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous
+demandez à la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur
+la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage.
+Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aîné
+aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts.
+A bientôt leur tour.
+
+J'habitais donc une maison de campagne près de Pont-l'Abbé. J'étais là,
+seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne
+qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois
+personnes, deux soeurs et un homme qui avait épousé l'une d'elles, et
+qui cultivait mon jardin.
+
+Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha
+d'un garçon.
+
+Le mari vint me demander d'être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et
+il m'emprunta dix francs pour les frais d'église, disait-il.
+
+La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était
+couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait
+illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin
+derrière la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos,
+rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine,
+qui avait l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si froide.
+
+A neuf heures du matin, le père Kerandec arriva devant ma porte avec sa
+belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roulé
+dans une couverture.
+
+Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait un froid à fendre les
+dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font
+souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre
+petit être qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race
+bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables,
+dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades.
+
+Nous arrivâmes devant l'église, mais la porte en demeurait fermée. M. le
+curé était en retard.
+
+Alors la garde, s'étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit
+à dévêtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses linges, mais
+je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l'air
+gelé. Je m'avançai, révolté d'une telle imprudence.
+
+--Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!
+
+La femme répondit placidement: «Oh non, m'sieu not' maître, faut qu'il
+attende l'bon Dieu tout nu.»
+
+Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C'était l'usage.
+Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.
+
+Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai de m'en aller, je voulus
+couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait
+devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait
+violet.
+
+J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus le curé arrivant par la
+campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays.
+
+Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il
+ne fut point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses
+mouvements. Il répondit:
+
+--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne
+pouvons empêcher ça.
+
+--Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.
+
+Il reprit:
+
+--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la
+sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'église où je
+souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la
+morsure du froid.
+
+La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu
+pendant toute la cérémonie.
+
+Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui
+tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur,
+avec une lenteur de tortue sacrée; et son surplis blanc me glaçait
+le coeur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire
+souffrir, au nom d'un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que
+torturait le froid.
+
+Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler
+de nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une
+voix aiguë et douloureuse.
+
+Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer le registre?»
+
+Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez bien vite, maintenant, et
+réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai quelques
+conseils pour éviter, s'il en était temps encore, une fluxion de
+poitrine.
+
+L'homme promit d'exécuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa
+belle-soeur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.
+
+Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais.
+
+Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé
+menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à
+mon tour du Procureur de la République.
+
+La querelle fut longue, je finis par payer.
+
+A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n'était
+survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur et la
+garde n'étaient pas encore revenus.
+
+L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et
+elle avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille.
+
+--Où diable sont-ils partis? demandai-je. Elle répondit sans s'étonner,
+sans s'irriter: «Ils auront été bé pour fêter.» C'était l'usage. Alors,
+je pensai à mes dix francs qui devaient payer l'église et qui payeraient
+l'alcool, sans doute.
+
+J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fît bon feu dans sa
+cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces
+brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable
+mioche.
+
+A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.
+
+J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai.
+
+Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot.
+
+Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau
+chaude pour ma barbe.
+
+Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: «Et Kérandec?»
+
+L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! il est rentré, Monsieur, à
+minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et
+la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fossé, de
+sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même aperçus.»
+
+Je me levai d'un bond, criant:
+
+--L'enfant est mort!
+
+--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a
+vu ça, elle s'a mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la
+consoler.
+
+--Comment, ils l'ont fait boire?
+
+--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure.
+Comme Kérandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris
+l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous
+les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec
+est bien malade.
+
+J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la
+résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon
+jardinier.
+
+L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu
+de son enfant.
+
+Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.
+
+Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.
+
+Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en
+versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur
+blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus
+clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et
+chaud.
+
+
+
+IMPRUDENCE
+
+
+Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça
+avait été d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Océan. Il
+l'avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses
+ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin.
+Il l'avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de
+ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme à
+peine éclose faisait naître en lui, avec l'émotion vague et puissante
+qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif
+et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.
+
+Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il était
+jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est
+naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des
+paroles tendres.
+
+Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans
+les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils échangeaient, le
+matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du
+soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme,
+murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que
+leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.
+
+Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, pensaient l'un à l'autre
+aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se
+désiraient de toute leur âme et de tout leur corps.
+
+Après le mariage, ils s'étaient adorés sur la terre. Ça avait été
+d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse
+exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées,
+d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient
+quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude
+intimité des nuits.
+
+Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils
+commençaient à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant;
+mais ils n'avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu'ils
+n'eussent fait souvent, plus rien à apprendre l'un par l'autre, pas même
+un mot d'amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fit plus
+brûlant le verbe connu, si souvent répété.
+
+Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des
+premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres,
+des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives
+désespérées pour faire renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable
+des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.
+
+De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une
+heure d'affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée.
+
+Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles
+dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de
+l'excitation des fêtes publiques.
+
+Or, un matin, Henriette dit à Paul:
+
+--Veux-tu m'emmener dîner au cabaret?
+
+--Mais oui, ma chérie.
+
+--Dans un cabaret très connu.
+
+--Mais oui.
+
+Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait à
+quelque chose qu'elle ne voulait pas dire.
+
+Elle reprit:
+
+--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret
+galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous?
+
+Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand
+café?
+
+--C'est ça. Mais d'un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà
+soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je
+n'oserai jamais dire ça?
+
+--Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce que ça fait? Nous n'en sommes
+pas aux petits secrets.
+
+--Non, je n'oserai pas.
+
+--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?
+
+--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais être prise pour ta
+maîtresse... na... et que les garçons, qui ne savent pas que tu es
+marié, me regardent comme ta maîtresse, et toi aussi... que tu me croies
+ta maîtresse, une heure, dans cet endroit-là, où tu dois avoir
+des souvenirs... Voilà!... Et je croirai moi-même que je suis ta
+maîtresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec
+toi... Voilà!... C'est très vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais
+pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ça
+me... me... troublerait de dîner comme ça avec toi, dans un endroit
+pas comme il faut... dans un cabinet particulier où on s'aime tous les
+soirs... tous les soirs.... C'est très vilain.... Je suis rouge comme
+une pivoine. Ne me regarde pas....
+
+Il riait, très amusé, et répondit:
+
+--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit très chic où je suis connu.
+
+Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand café du
+boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie.
+Dès qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé de quatre fauteuils et
+d'un large canapé de velours rouge, le maître d'hôtel, en habit noir,
+entra et présenta la carte. Paul la tendit à sa femme.
+
+--Qu'est-ce que tu veux manger?
+
+--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici.
+
+Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant son pardessus qu'il
+remit aux mains du valet. Puis il dit:
+
+--Menu corsé--potage bisque--poulet à la diable, râble de lièvre, homard
+à l'américaine, salade de légumes bien épicée et dessert.--Nous boirons
+du champagne.
+
+Le maître d'hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la
+carte en murmurant:
+
+--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?
+
+--Du champagne, très sec.
+
+Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son
+mari.
+
+Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et commencèrent à manger.
+
+Dix bougies les éclairaient, reflétées dans une grande glace ternie par
+des milliers de noms tracés au diamant, et qui jetaient sur le cristal
+clair une sorte d'immense toile d'araignée.
+
+Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentît
+étourdie dès les premiers verres. Paul, excité par des souvenirs,
+baisait à tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.
+
+Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente,
+un peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à
+tout voir et à tout oublier, à n'entrer qu'aux instants nécessaires,
+et à sortir aux minutes d'épanchement, allaient et venaient vite et
+doucement.
+
+Vers le milieu du dîner, Henriette était grise, tout à fait grise, et
+Paul, en gaieté, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait
+maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noyé.
+
+--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir?
+
+--Quoi donc, ma chérie?
+
+--Je n'ose pas te dire.
+
+--Dis toujours....
+
+--As-tu eu des maîtresses... beaucoup... avant moi?
+
+Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes
+fortunes ou s'en vanter.
+
+Elle reprit:
+
+--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?
+
+--Mais quelques-unes?
+
+--Combien?
+
+--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-là?
+
+--Tu ne les as pas comptées?...
+
+--Mais non.
+
+--Oh! alors, tu en as eu beaucoup?
+
+--Mais oui.
+
+--Combien à peu près... seulement à peu près.
+
+--Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. Il y a des années où j'en ai
+eu beaucoup, et des années où j'en ai eu bien moins.
+
+--Combien par an, dis?
+
+--Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou cinq seulement.
+
+--Oh! ça fait plus de cent femmes en tout.
+
+--Mais oui, à peu près.
+
+--Oh! que c'est dégoûtant!
+
+--Pourquoi ça, dégoûtant?
+
+--Mais parce que c'est dégoûtant, quand on y pense... toutes ces
+femmes... nues... et toujours... toujours la même chose.... Oh! que
+c'est dégoûtant tout de même, plus de cent femmes!
+
+Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant, et répondit de cet air
+supérieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes
+qu'elles disent une sottise:
+
+--Voilà qui est drôle, par exemple! s'il est dégoûtant d'avoir cent
+femmes, il est dégoûtant également d'en avoir une.
+
+--Oh non, pas du tout!
+
+--Pourquoi non?
+
+--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous
+attache à elle, tandis que cent femmes c'est de la saleté, de
+l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter à
+toutes ces filles qui sont sales....
+
+--Mais non, elles sont très propres.
+
+--On ne peut pas être propre en faisant le métier qu'elles font.
+
+--Mais, au contraire, c'est à cause de leur métier qu'elles sont
+propres.
+
+--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ça avec un autre!
+C'est ignoble!
+
+--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre où a bu je ne
+sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine,
+que....
+
+--Oh! tais-toi, tu me révoltes....
+
+--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maîtresses?
+
+--Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des filles, toutes?... Toutes les
+cent?...
+
+--Mais non, mais non....
+
+--Qu'est-ce que c'était alors?
+
+--Mais des actrices... des... des petites ouvrières... et des...
+quelques femmes du monde....
+
+--Combien de femmes du monde?
+
+--Six.
+
+--Seulement six?
+
+--Oui.
+
+--Elles étaient jolies?
+
+--Mais oui.
+
+--Plus jolies que les filles?
+
+--Non.
+
+--Lesquelles est-ce que tu préférais, des filles ou des femmes du monde?
+
+--Les filles.
+
+--Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?
+
+--Parce que je n'aime guère les talents d'amateur.
+
+--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ça t'amusait de
+passer comme ça de l'une à l'autre?
+
+--Mais oui.
+
+--Beaucoup?
+
+--Beaucoup.
+
+--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas?
+
+--Mais non.
+
+--Ah! les femmes ne se ressemblent pas.
+
+--Pas du tout.
+
+--En rien?
+
+--En rien.
+
+--Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont de différent?
+
+--Mais, tout.
+
+--Le corps?
+
+--Mais oui, le corps.
+
+--Le corps tout entier?
+
+--Le corps tout entier.
+
+--Et quoi encore?
+
+--Mais, la manière de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres
+choses.
+
+--Ah! Et c'est très amusant de changer?
+
+--Mais oui.
+
+--Et les hommes aussi sont différents?
+
+--Ça, je ne sais pas.
+
+--Tu ne sais pas?
+
+--Non.
+
+--Ils doivent être différents.
+
+--Oui... sans doute....
+
+Elle resta pensive, son verre de champagne à la main. Il était plein,
+elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses
+deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:
+
+--Oh! mon chéri, comme je t'aime!...
+
+Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un garçon qui entrait recula en
+refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes
+environ.
+
+Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave et digne, apportant les
+fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses
+doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme
+pour y voir des choses inconnues et rêvées, elle murmurait d'une voix
+songeuse:
+
+--Oh! oui! ça doit être amusant tout de Même!
+
+
+
+UN FOU
+
+
+Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat intègre dont la vie
+irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats,
+les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant très bas,
+par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre
+qu'éclairaient deux yeux brillants et profonds.
+
+Il avait passé sa vie à poursuivre le crime et à protéger les faibles.
+Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus
+redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs âmes, leurs pensées
+secrètes, et démêler, d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs
+intentions.
+
+Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, entouré d'hommages
+et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte
+rouge l'avaient escorté jusqu'à sa tombe, et des hommes en cravate
+blanche avaient répandu sur son cercueil des paroles désolées et des
+larmes qui semblaient vraies.
+
+Or, voici l'étrange papier que le notaire, éperdu, découvrit dans
+le secrétaire où il avait coutume de serrer les dossiers des grands
+criminels.
+
+Cela portait pour titre:
+
+POURQUOI?
+
+_20 juin 1851_.--Je sors de la séance. J'ai fait condamner Blondel à
+mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? Pourquoi?
+Souvent, on rencontre de ces gens chez qui détruire la vie est une
+volupté. Oui, oui, ce doit être une volupté, la plus grande de toutes
+peut-être; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus à créer? Faire
+et détruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute
+l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant
+de tuer?
+
+_25 Juin_.--Songer qu'un être est là qui vit, qui marche, qui court....
+Un être? Qu'est-ce qu'un être? Cette chose animée, qui porte en elle le
+principe du mouvement et une volonté réglant ce mouvement! Elle ne tient
+à rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un
+grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne
+sais d'où, on peut le détruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ça
+pourrit, c'est fini.
+
+_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est,
+au contraire, la loi de la nature. Tout être a pour mission de tuer: il
+tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre tempérament; il
+faut tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à tout instant de son
+existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a
+besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé la chasse! L'enfant tue
+les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits
+animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas à
+l'irrésistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez
+de tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois,
+on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la
+nécessité de vivre en société a fait du meurtre un crime. On condamne et
+on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer
+à cet instinct naturel et impérieux de mort, nous nous soulageons, de
+temps en temps, par des guerres où un peuple entier égorge un autre
+peuple. C'est alors une débauche de sang, une débauche où s'affolent
+les armées et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et
+les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le récit exalté des
+massacres.
+
+Et on pourrait croire qu'on méprise ceux destinés à accomplir ces
+boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec
+de l'or et des draps éclatants; ils portent des plumes sur la tête, des
+ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des récompenses,
+des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes,
+acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de
+répandre le sang humain! Ils traînent par les rues leurs instruments de
+mort que le passant vêtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la
+grande loi jetée par la nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus
+beau et de plus honorable que de tuer!
+
+_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'éternelle
+jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: «Vite!
+vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se renouvelle.
+
+_2 juillet_.--L'être--qu'est-ce que l'être? Tout et rien. Parla pensée,
+il est le reflet de tout. Par la mémoire et la science, il est un abrégé
+du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir
+des faits, chaque être humain devient un petit univers dans l'univers!
+
+Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien!
+plus rien, rien! Montez en barque, éloignez-vous du rivage couvert
+de foule, et vous n'apercevez bientôt plus rien que la côte. L'être
+imperceptible disparaît, tant il est petit, insignifiant. Traversez
+l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portière. Des hommes,
+des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent
+dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides
+sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout
+juste faire la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, allez
+en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'êtres qui
+naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi
+écrasée sur les routes. Allez aux pays des noirs, gîtés en des cases
+de boue; aux pays des Arabes blancs, abrités sous une toile brune qui
+flotte au vent, et vous comprendrez que l'être isolé, déterminé, n'est
+rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être quelconque
+d'une tribu errante du désert? Et ces gens, qui sont des sages, ne
+s'inquiètent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue
+son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à
+manoir, de province à province.
+
+Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables
+et inconnus. Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! Tuer est un crime
+parce que nous avons numéroté les êtres! Quand ils naissent, on les
+inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voilà! L'être
+qui n'est point enregistré ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans
+le désert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La
+nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!
+
+Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état civil. Voilà! C'est lui qui
+défend l'homme.
+
+L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état civil! Respect à
+l'état civil, le Dieu légal. A genoux!
+
+L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'état civil.
+Quand il a fait égorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les
+raye sur son état civil, il les supprime par la main de ses greffiers.
+C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les écritures des
+mairies, nous devons respecter la vie. État civil, glorieuse Divinité
+qui règnes dans les temples des municipalités, je te salue. Tu es plus
+fort que la Nature. Ah! ah!
+
+_3 juillet_.--Ce doit être un étrange et savoureux plaisir que de tuer,
+d'avoir là, devant soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un petit
+trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est
+le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de
+chair molle, froide, inerte, vide de pensée!
+
+_5 août_.--Moi qui ai passé mon existence à juger, à condamner, à tuer
+par des paroles prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui avaient
+tué par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que
+j'ai frappés, moi! moi! qui le saurait?
+
+_10 août._--Qui le saurait jamais? Me soupçonnerait-on, moi, moi,
+surtout si je choisis un être que je n'ai aucun intérêt à supprimer?
+
+_15 août._--La tentation! La tentation, elle est entrée en moi comme
+un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon corps
+entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'à ceci: tuer; dans mes
+yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes
+oreilles, où passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible,
+de déchirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un être; dans mes
+jambes, où frissonne le désir d'aller, d'aller à l'endroit où la chose
+aura lieu; dans mes mains, qui frémissent du besoin de tuer. Comme cela
+doit être bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres,
+maître de son coeur et qui cherche des sensations raffinées!
+
+_22 août.--_ Je ne pouvais plus résister. J'ai tué une petite bête pour
+essayer, pour commencer.
+
+Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue à la
+fenêtre de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et j'ai pris le
+petit oiseau dans ma main, dans ma main où je sentais battre son coeur.
+Il avait chaud. Je suis monté dans ma chambre. De temps en temps, je
+le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'était atroce et
+délicieux. J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang.
+
+Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux à ongles, et je lui ai
+coupé la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il
+s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais
+tenu un dogue enragé et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge,
+luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempé le
+bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit
+oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais
+voulu. Ce doit être superbe de voir saigner un taureau.
+
+Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lavé les
+ciseaux, je me suis lavé les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le
+corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous
+un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une
+fraise à cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on
+sait!
+
+Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau parti. Comment me
+soupçonnerait-il! Ah! ah!
+
+_25 août_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut.
+
+_30 août_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose!
+
+J'étais allé me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais à rien,
+non, à rien. Voilà un enfant dans le chemin, un petit garçon qui
+mangeait une tartine de beurre.
+
+Il s'arrête pour me voir passer et dit: «Bonjour, m'sieu le président.»
+
+Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je le tuais?»
+
+Je réponds:--Tu es tout seul, mon garçon?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+--Tout seul dans le bois?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout
+doucement, persuadé qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le saisis à
+la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regardé
+avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides,
+terribles! Je n'ai jamais éprouvé une émotion si brutale... mais si
+courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se
+tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remué.
+
+Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jeté le corps dans le
+fossé, puis de l'herbe par-dessus.
+
+Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est peu de chose! Le soir,
+j'étais très gai, léger, rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet.
+On m'a trouvé spirituel.
+
+Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.
+
+_30 août_.--On a découvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah!
+
+_1er septembre_.--On a arrêté deux rôdeurs. Les preuves manquent.
+
+_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!
+
+_6 octobre_.--On n'a rien découvert. Quelque vagabond errant aura fait
+le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je
+serais tranquille à présent!
+
+_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est
+comparable aux rages d'amour qui vous torturent à vingt ans.
+
+_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, après déjeuner. Et
+j'aperçus, sous un saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une bêche
+semblait, tout exprès, plantée dans un champ de pommes de terre voisin.
+
+Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul
+coup, par le tranchant, je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné,
+celui-là! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout
+doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah!
+j'aurais fait un excellent assassin.
+
+_28 octobre_.--L'affaire du pêcheur soulève un grand bruit. On accuse du
+meurtre son neveu, qui pêchait avec lui.
+
+_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable.
+Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!
+
+_27 octobre_.--Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village
+acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tué son
+oncle pendant son absence! Qui le croirait?
+
+_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la
+tête! Ah! ah! La justice!
+
+_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait
+hériter de son oncle. Je présiderai les assises.
+
+_25 janvier_.--A mort! à mort! à mort! Je l'ai fait condamner à mort!
+Ah! ah! L'avocat général a parlé comme un ange! Ah! ah! Encore un.
+J'irai le voir exécuter!
+
+_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotiné ce matin. Il est très bien
+mort! très bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir
+trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme
+un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle
+ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux
+et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on
+savait!
+
+Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose
+pour me laisser surprendre.
+
+Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun
+crime nouveau.
+
+Les médecins aliénistes à qui on l'a confié, affirment qu'il existe dans
+le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables
+que ce monstrueux dément.
+
+
+
+TRIBUNAUX RUSTIQUES
+
+
+La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui
+attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la séance.
+
+Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui
+ont l'air taillés dans une souche de pommiers. Ils ont posé par terre
+leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, préoccupés par
+leur affaire. Ils ont apporté avec eux des odeurs d'étable et de sueur,
+de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond
+blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.
+
+Sur une sorte d'estrade s'étend une longue table couverte d'un tapis
+vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche. Un
+gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air à l'extrémité droite.
+Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose
+douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause
+de ces brutes aux senteurs de bêtes.
+
+M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue,
+dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire
+de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde
+l'assistance avec un air de profond mépris.
+
+C'est un lettré de province et un bel esprit d'arrondissement, un de
+ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et
+savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny.
+
+Il prononce:
+
+--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires.
+
+Puis souriant, il murmure:
+
+ _Quidquid tentabam dicere versus erat._
+
+Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix
+inintelligible: «Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon».
+
+Une énorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu
+de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur
+le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes
+comme des chandelles allumées.
+
+Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance où perce une
+raillerie, et dit:
+
+--Madame Bascule, articulez vos griefs.
+
+La partie adverse se tient de l'autre côté. Elle est représentée par
+trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu
+comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme
+toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête
+mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a
+un oeil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des
+volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé,
+dont le corps tordu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une
+cloche.
+
+Mme Bascule s'explique:
+
+--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce
+garçon. Je l'ai élevé et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour lui,
+j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait juré de ne pas me
+quitter, il m'en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné
+un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille.
+Or, voilà qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite
+morveuse....
+
+LE JUGE DE PAIX.--Modérez-vous, madame Bascule.
+
+MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourné
+la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en
+va l'épouser ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage,
+mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un
+papier, le voilà.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un
+acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l'amitié.
+L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?
+
+Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert.
+
+ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai.
+
+LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.)
+
+«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mme Bascule,
+ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir
+avec dévouement.
+
+Gorgeville, le 8 août 1883.»
+
+LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc
+pas écrire?
+
+ISIDORE.--Non, J'sais point.
+
+LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix?
+
+ISIDORE.--Non, c'est point mé.
+
+LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors?
+
+ISIDORE.--C'est elle.
+
+LE JUGE.--Vous êtes prêt à jurer que vous n'avez pas fait cette croix?
+
+ISIDORE, avec précipitation.--Sur la tête d'mon pé, d'ma mé, d'mon
+grand-pé, de ma grand'-mé, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que
+c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son
+serment.)
+
+LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc été vos rapports avec Mme
+Bascule, ici présente?
+
+ISIDORE.--A ma servi de traînée. (Rires dans l'auditoire.)
+
+LE JUGE.--Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations
+n'ont pas été aussi pures qu'elle le prétend.
+
+LE PÈRE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point
+quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a débouché....
+
+LE JUGE.--Vous voulez dire débauché?
+
+LE PÈRE.--Je sais ti mé? I n'avait point quinze ans. Y en avait déjà ben
+quatre qu'a l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet
+gras, à l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand
+l'temps fut v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé....
+
+LE JUGE.--Dépravé.... Et vous avez laissé faire?...
+
+LE PÈRE.--Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu'ça arrive!...
+
+LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?
+
+LE PÈRE.--De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu'i
+n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Jé demande protection à la loi.
+
+Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en
+ai fait un homme.
+
+LE JUGE.--Parbleu.
+
+Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien....
+
+--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'là cinq ans,
+vu qu'elle avait grossi d'excès, et que ça m'allait point. Ça me
+déplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'là qu'a
+pleure comme une gouttière et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin
+pour rester quéque z'années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui»
+pardi! Quéque vous auriez fait, vous?
+
+Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'étais
+quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette
+jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)
+
+--Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-mé que
+ça valait bien ça?
+
+LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète:
+
+--Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc
+derrière elle, et se met à pleurer.)
+
+LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chère dame, je n'y peux
+rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte
+parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui. Il avait le droit
+incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot à
+sa femme. Je n'ai pas à entrer dans les questions de... de...
+délicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la
+loi. Je n'y peux rien.
+
+LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous?
+
+LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des
+paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote
+sur son banc.)
+
+LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons,
+remettez-vous... et... si j'ai un conseil à vous donner, c'est de
+chercher un autre... un autre élève....
+
+Mme BASCULE, à travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas....
+
+LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un
+regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis
+elle se lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin,
+cachant sa figure dans son mouchoir.)
+
+LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix
+goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. (Puis
+d'une voix grave:)
+
+Appelez les affaires suivantes.
+
+LE GREFFIER bredouille.--Célestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire
+Dieulafait....
+
+
+
+L'ÉPINGLE
+
+
+Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'était loin, bien
+loin d'ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le
+matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil.
+Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si
+douces, endormantes. Il faisait chaud; c'était une molle chaleur
+parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des
+germes.
+
+On m'avait dit que, ce soir-là, je trouverais l'hospitalité dans la
+maison du Français qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois
+d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais encore. Il était arrivé un
+matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes,
+semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec
+fureur. Puis de mois en mois, d'année en année, agrandissant son
+domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi
+amassé une fortune par son labeur infatigable.
+
+Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l'aurore,
+parcourant ses champs jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il
+semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l'insatiable désir de
+l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise.
+
+Maintenant, il semblait très riche.
+
+Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en
+effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'était une large maison
+carrée toute simple et dominant la mer.
+
+Comme j'approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L'ayant
+salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en
+souriant.
+
+--Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous.
+
+Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec
+une aisance parfaite et une bonne grâce familière d'homme du monde; puis
+il me quitta en disant:
+
+--Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre.
+
+Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la
+mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu!
+Il souriait, répondant avec distraction:
+
+--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle
+qu'on aime.
+
+--Vous regrettez la France?
+
+--Je regrette Paris.
+
+--Pourquoi n'y retournez-vous pas?
+
+--Oh! j'y reviendrai.
+
+Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des
+boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a
+connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir
+du Vaudeville.
+
+--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?
+
+--Toujours les mêmes, sauf les morts.
+
+Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes,
+j'avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait
+fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe
+blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton
+et, la serrant dans sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au bout.
+Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se
+mêlait aux poils des joues.
+
+Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un
+brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir
+leur arôme violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le
+regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de
+mon âme l'image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé,
+qui va de la Madeleine à la rue Drouet.
+
+--Connaissez-vous Boutrelle?
+
+--Oui, certes.
+
+--Est-il bien changé?
+
+--Oui, tout blanc.
+
+--Et La Ridamie?
+
+--Toujours le même.
+
+--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne
+Verner?
+
+--Oui, très forte, finie.
+
+--Ah! Et Sophie Astier?
+
+--Morte.
+
+--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....
+
+Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie
+soudain, il reprit:
+
+--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ça me ravage.
+
+Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.
+
+--Voulez-vous rentrer?
+
+--Je veux bien.
+
+Et il me précéda dans sa maison.
+
+Les pièces du bas étaient énormes, nues, tristes, semblaient
+abandonnées. Des assiettes et des verres traînaient sur des tables,
+laissés là par les serviteurs à peau basanée qui rôdaient sans cesse
+dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient à deux clous sur le mur;
+et, dans les encoignures, on voyait des bêches, des lignes de pêche, des
+feuilles de palmier séchées, des objets de toute espèce posés au hasard
+des rentrées et qui se trouvaient à portée de la main pour le hasard des
+sorties et des besognes.
+
+Mon hôte sourit:
+
+--C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un exilé, dit-il, mais ma
+chambre est plus propre. Allons-y.
+
+Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d'un brocanteur, tant
+elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et
+variées qu'on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins
+de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis,
+juste au milieu du panneau principal, un carré de satin blanc encadré
+d'or.
+
+Surpris, je m'approchai pour voir, et j'aperçus une épingle à cheveux
+piquée au centre de l'étoffe brillante.
+
+Mon hôte posa sa main sur mon épaule:
+
+--Voilà, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la
+seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre
+est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est
+toute ma vie.»
+
+Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:
+
+--Vous avez souffert par une femme?
+
+Il reprit brusquement:
+
+--Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon.
+Un nom m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que je n'ai point osé
+prononcer, car si vous m'aviez répondu «morte», comme vous avez fait
+pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd'hui même.
+
+Nous étions sortis sur le large balcon d'où l'on voyait deux golfes,
+l'un à droite, et l'autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes
+grises. C'était l'heure crépusculaire où le soleil disparu n'éclaire
+plus la terre que par les reflets du ciel.
+
+Il reprit:
+
+--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?
+
+Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une angoisse frémissante.
+
+Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Oui.
+
+Il hésitait:--Tout à fait...?
+
+--Non.
+
+Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle.
+
+--Mais je n'ai rien à en dire; c'est une des femmes, ou plutôt une des
+filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une
+existence agréable et princière, voilà tout.
+
+Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût dit: «Je vais mourir.» Puis,
+brusquement:
+
+--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et délicieuse
+que la nôtre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de
+me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez,
+regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions!
+Comment pourrais-je expliquer cette passion-là? Vous ne la comprendriez
+point.
+
+Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux coeurs et
+de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement
+torturant, fait de l'invincible enlacement de deux êtres disparates qui
+se détestent en s'adorant.
+
+Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu'elle
+a mangés de son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués avec un
+sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres.
+
+Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irrésistible! Quoi?
+Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une
+vrille et reste en vous comme le crochet d'une flèche? C'est plutôt ce
+sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon
+d'un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle comme un
+parfum, de sa taille longue, à peine balancée quand elle passe, car elle
+semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie,
+et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son
+geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est
+harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme
+j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour
+rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de
+fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes
+mariés?» disait-elle.
+
+Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à elle que j'ai fini par la
+comprendre: cette fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui
+ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir
+et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, après quelques minutes:
+--Quand j'eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement:
+«Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du
+«temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il
+«faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.»
+
+--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menée à côté
+d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de
+l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux
+d'ouvrir les bras, de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en elle,
+derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me
+faisait l'exécrer; et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais
+tant. En elle, le Féminin, l'odieux et affolant Féminin était plus
+puissant qu'en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée
+comme d'un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne
+l'a jamais été.
+
+--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous
+les hommes d'une telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun,
+d'un seul regard. Cela m'exaspérait et m'attachait à elle davantage,
+cependant. Cette créature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait à
+tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même,
+bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?
+
+Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu'on la
+possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, en
+effet, la possédaient.
+
+Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais!
+
+La nuit s'était répandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers
+flottait dans l'air.
+
+Je lui dis:
+
+--La reverrez-vous?
+
+Il répondit:
+
+--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept à huit
+cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je
+partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne année entière.--Et
+puis adieu, ma vie sera close.
+
+Je demandai:--Mais ensuite?
+
+--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de
+me prendre comme valet de chambre.
+
+
+
+LES BÉCASSES
+
+
+Ma chère amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas à Paris; vous
+vous étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison que je vais vous
+donner va, sans doute, vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre à
+Paris au moment du passage des bécasses?
+
+Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la
+chambre au trottoir; mais je préfère la vie libre, la rude vie d'automne
+du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car
+les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans
+plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les pieds sur des pavés de
+bois ou de pierre, le regard borné partout par des bâtiments, sans aucun
+horizon de verdure, de plaines ou de bois? Dès milliers de voisins vous
+coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de
+recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas à me
+donner l'impression, la sensation de l'espace.
+
+Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement la différence du
+dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous
+parler...
+
+Donc les bécasses passent.
+
+Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une
+vallée, auprès d'une petite rivière, et que je chasse presque tous les
+jours.
+
+Les autres jours, je lis; je lis même des choses que les hommes de
+Paris n'ont pas le temps de connaître, des choses très sérieuses, très
+profondes, très curieuses, écrites par un brave savant de génie, un
+étranger qui a passé toute sa vie à étudier la même question et a
+observé les mêmes faits relatifs à l'influence du fonctionnement de nos
+organes sur notre intelligence.
+
+Mais je veux vous parler des bécasses. Donc mes deux amis, les frères
+d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en
+attendant les premiers froids. Puis, dès qu'il gèle, nous partons pour
+leur ferme de Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là un petit bois
+délicieux, un petit bois divin, où viennent loger toutes les bécasses
+qui passent.
+
+Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux géants, ces deux Normands des
+premiers temps, ces deux mâles de la vieille et puissante race de
+conquérants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'établit
+sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des villes partout, passa
+comme un flot sur la Sicile en y créant un art admirable, battit tous
+les rois, pilla les plus fières cités, roula les papes dans leurs ruses
+de prêtres et les joua, plus madrés que ces pontifes italiens, et
+surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol
+sont deux Normands timbrés au meilleur titre, ils ont tout des Normands,
+la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de
+la mer.
+
+Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons,
+agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans
+que nos fermiers.
+
+Or, depuis quinze jours, nous attendions les bécasses.
+
+Chaque matin l'aîné, Simon, me disait: «Hé, v'là l'vent qui passe à
+l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront.»
+
+Le cadet Gaspard, plus précis, attendait que la gelée fût venue pour
+l'annoncer.
+
+Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre dès l'aurore en criant:
+
+--Ça y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ça et nous
+allons à Connelot.
+
+Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes,
+vous auriez ri en nous voyant. Nous nous déplaçons dans une étrange
+voiture de chasse que mon père fit construire autrefois. Construire est
+le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur,
+ou plutôt de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout là dedans:
+caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les
+malles, caisses à claire-voie pour les chiens. Tout y est à l'abri,
+excepté les hommes, perchés sur des banquettes à balustrades, hautes
+comme un troisième étage et portées par quatre roues gigantesques. On
+parvient là-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et
+même des dents à l'occasion, car aucun marchepied ne donne accès sur cet
+édifice.
+
+Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des
+accoutrements de Lapons. Nous sommes vêtus de peaux de mouton, nous
+portons des bas de laine énormes par-dessus nos pantalons, et des
+guêtres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en
+fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes
+installés, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf
+et Moustache. Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard et Moustache à moi.
+On dirait trois petits crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus,
+avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de
+broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs
+sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les
+enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le
+sien sous ses pieds pour avoir chaud.
+
+Et nous voilà partis, secoués abominablement. Il gelait, il gelait
+ferme. Nous étions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le
+fermier, maître Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un
+gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, rusé
+comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire
+argent de tout.
+
+C'est grande fête pour lui, au moment des bécasses.
+
+La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans une cour à pommiers, entourée
+de quatre rangs de hêtres qui bataillent toute l'année contre le vent de
+mer.
+
+Nous entrons dans la cuisine où flambe un beau feu en notre honneur.
+
+Notre table est mise tout contre la haute cheminée où tourne et cuit,
+devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat
+de terre.
+
+La fermière alors nous salue, une grande femme muette, très polie,
+tout occupée des soins de la maison, la tête pleine d'affaires et de
+chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs.
+C'est une femme d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur dans les
+environs.
+
+Au fond de la cuisine s'étend la grande table où viendront s'asseoir
+tout à l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs,
+goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence
+sous l'oeil actif de la maîtresse, en nous regardant dîner avec maître
+Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel
+sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur
+un coin de table, en surveillant la servante.
+
+Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son monde.
+
+Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre
+blanche, toute nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement nos
+trois lits, trois chaises et trois cuvettes.
+
+Gaspard s'éveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante.
+En une demi-heure tout le monde est prêt et on part avec maître Picot
+qui chasse avec nous.
+
+Maître Picot me préfère à ses maîtres. Pourquoi? sans doute parce que
+je ne suis pas son maître. Donc nous voilà tous les deux qui gagnons
+le bois par la droite, tandis que les deux frères vont attaquer par la
+gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traîne, tous les trois
+attachés au bout d'une corde.
+
+Car nous ne chassons pas la bécasse, mais le lapin. Nous sommes
+convaincus qu'il ne faut pas chercher la bécasse, mais la trouver.
+On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand on veut spécialement en
+rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et
+curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la détonation brève
+du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler:
+«Bécasse.--Elle y est.» Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une
+bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe avec excès lorsqu'on sort les
+pièces du carnier, au déjeuner de midi.
+
+Donc nous voilà, maître Picot et moi, dans le petit bois dont les
+feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu
+triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid léger qui pique les
+yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse blanche
+le bout des herbes et la terre brune des labourés. Mais on a chaud tout
+le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai
+dans l'air bleu, il ne chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon
+chasser au bois par les frais matins d'hiver.
+
+Là-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix
+frêle. Puis, plus rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et Paf à
+son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voilà qui
+piaule comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé un lapin. Attention,
+maître Picot!
+
+Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent encore, puis reviennent;
+nous suivons leurs allées imprévues, en courant dans les petits chemins,
+l'esprit en éveil, le doigt sur la gâchette du fusil.
+
+Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache
+grise, une ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire.
+
+La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et j'aperçois sur l'herbe
+une pincée de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force:
+«Lapin, lapin.--Il y est!» Et je le montre aux trois chiens, aux trois
+crocodiles velus qui me félicitent en remuant la queue; puis s'en vont
+en chercher un autre.
+
+Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se remit à japper. Le fermier
+dit: «Ça pourrait bien être un lièvre, allons au bord de la plaine.»
+
+Mais au moment où je sortais du bois, j'aperçus, debout, à dix pas de
+moi, enveloppé dans son immense manteau jaunâtre, coiffé d'un bonnet de
+laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous,
+le pâtre de maître Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage:
+«Bonjour, pasteur.» Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eût
+pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes lèvres.
+
+Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le
+voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps
+immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme
+une meute, semblait obéir à son oeil. Maître Picot me serra le bras:
+--Vous savez que le berger a tué sa femme. Je fus stupéfait:--Gargan? Le
+sourd-muet?
+
+--Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. Je vas vous conter ça.
+
+Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les
+mots sur la bouche de son maître comme s'il les eût entendus. Il ne
+comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'était plus sourd; et le
+maître, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de
+la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses
+joues et les reflets de ses yeux.
+
+Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux
+champs, quelquefois.
+
+Gargan était fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans
+les marnières pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et
+fondante, qu'on sème sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait
+élevé à garder des vaches le long des fossés des routes.
+
+Puis, recueilli par le père de Picot, il était devenu berger de la
+ferme. C'était un excellent berger, dévoué, probe, et qui savait
+replacer les membres démis, bien que personne ne lui eût jamais rien
+appris.
+
+Quand Picot prit la ferme à son tour, Gargan avait trente ans et en
+paraissait quarante. Il était haut, maigre et barbu, barbu comme un
+patriarche.
+
+Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel,
+mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte à
+cause de son amour immodéré pour l'eau-de-vie.
+
+Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa à de menues besognes, la
+nourrissant sans la payer, en échange de son travail. Elle couchait
+sous la grange, dans l'étable ou dans l'écurie, sur la paille ou sur le
+fumier, quelque part, n'importe où, car on ne donne pas un lit à ces
+va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe où, avec n'importe qui,
+peut-être avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientôt,
+elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une façon continue.
+Comment s'unirent ces deux misères? Comment se comprirent-elles?
+Avait-il jamais connu une femme avant cette rôdeuse de granges, lui qui
+n'avait jamais causé avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans
+sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière, au bord d'un
+chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient
+ensemble comme mari et femme.
+
+Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva même cet accouplement naturel.
+
+Mais voilà que le curé apprit cette union sans messe et se fâcha. Il
+fit des reproches à madame Picot, inquiéta sa conscience, la menaça de
+châtiments mystérieux. Que faire?
+
+C'était bien simple. On allait les marier à l'église et à la mairie. Ils
+n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entière; elle,
+pas un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait à ce que la loi
+et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant
+maire et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.
+
+Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce
+vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût marié,
+personne ne songeait à coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun
+voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un
+petit verre, derrière le dos du mari. L'aventure fit même tant de bruit
+aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ça.
+
+Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec
+n'importe qui, dans un fossé, derrière un mur, tandis qu'on apercevait,
+en même temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas à cent
+pas de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on riait à s'en rendre
+malade dans tous les cafés de la contrée; on ne parlait que de ça, le
+soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant:
+«As-tu payé la goutte à la Goutte?» On savait ce que cela voulait dire.
+
+Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà qu'un jour, le gars Poirot,
+de Sasseville, appela d'un signe la femme à Gargan derrière une meule
+en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en
+riant; or, à peine étaient-ils occupés à leur besogne criminelle que le
+pâtre tomba sur eux comme s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit,
+à cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des
+cris de bête, serrait la gorge de sa femme.
+
+Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il était trop
+tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tête; du sang
+lui coulait par le nez. Elle était morte.
+
+Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. Comme il était muet, Picot
+lui servait d'interprète. Les détails de l'affaire amusèrent beaucoup
+l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idée: c'était de faire
+acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin.
+
+Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage;
+puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-même l'assassin.
+
+Toute l'assistance était silencieuse.
+
+Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu qu'elle te trompait?» Et, en
+même temps, il mimait sa question avec les yeux.
+
+L'autre fit «non» de la tête.
+
+--«T'étais couché dans la meule quand tu l'as surpris?» Et il faisait le
+geste d'un homme qui aperçoit une chose dégoûtante.
+
+L'autre fit «oui» de la tête.
+
+Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du prêtre
+qui unit au nom de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait tué sa femme
+parce qu'elle était liée à lui devant les hommes et devant le ciel.
+
+Le berger fit «oui» de la tête.
+
+Picot lui dit: «Allons, montre comment c'est arrivé?»
+
+Alors, le sourd mima lui-même toute la scène. Il montra qu'il dormait
+dans la meule; qu'il s'était réveillé en sentant remuer la paille, qu'il
+avait regardé tout doucement, et qu'il avait vu la chose.
+
+Il s'était dressé, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita
+le mouvement obscène du couple criminel enlacé devant lui.
+
+Un rire tumultueux s'éleva dans la salle, puis s'arrêta net; car le
+berger, les yeux hagards, remuant sa mâchoire et sa grande barbe comme
+s'il eût mordu quelque chose, les bras tendus, la tête en avant,
+répétait l'action terrible du meurtrier qui étrangle un être.
+
+Et il hurlait affreusement, tellement affolé de colère qu'il croyait
+la tenir encore et que les gendarmes furent obligés de le saisir et de
+l'asseoir de force pour le calmer.
+
+Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maître
+Picot, posant la main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement: «Il
+a de l'honneur, cet homme-là.»
+
+Et le berger fut acquitté.
+
+Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais, fort ému, la fin de cette
+aventure que je vous ai racontée en termes bien grossiers, pour ne rien
+changer au récit du fermier, quand un coup de fusil éclata au milieu du
+bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup
+de canon.
+
+--Bécasse. Elle y est.
+
+Et voilà comment j'emploie mon temps à guetter des bécasses qui passent
+tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premières toilettes
+d'hiver.
+
+
+
+EN WAGON
+
+
+Le soleil allait disparaître derrière la grande chaîne dont le puy de
+Dôme est le géant, et l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde
+vallée de Royat.
+
+Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la
+musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgré la
+fraîcheur du soir.
+
+Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il était question
+d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de
+Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de
+faire venir leurs fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains.
+
+Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-mêmes le voyage
+pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement
+personne qu'elles pussent charger de ce soin délicat. On touchait aux
+derniers jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient, sans
+trouver, un nom qui leur offrît les garanties désirées.
+
+Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs
+avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames
+demeuraient persuadées que toutes les filles de la capitale passaient
+leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon.
+Les échos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient
+la présence à Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de toutes les
+horizontales connues et inconnues. Pour y être, elles avaient dû y venir
+en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon;
+elles devaient même s'en retourner sans cesse pour revenir tous les
+jours. C'était donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite
+ligne. Ces dames se désolaient que l'accès des gares ne fût pas interdit
+aux femmes suspectes.
+
+Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize
+ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient
+pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles
+créatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que
+pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journée entière, ou une
+nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-être, une ou deux de
+ces drôlesses avec un ou deux de leurs compagnons?
+
+La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint à
+passer. Elle s'arrêta pour dire bonjour à ses amies qui lui racontèrent
+leurs angoisses.
+
+--Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je vais vous prêter l'abbé. Je
+peux très bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'éducation de
+Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants
+et vous les ramènera.
+
+Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un jeune prêtre, fort instruit,
+précepteur de Rodolphe de Martinsec, irait à Paris, la semaine suivante,
+chercher les trois jeunes gens.
+
+L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait à la gare de Lyon le
+dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de
+huit heures, le nouveau rapide-direct organisé depuis quelques jours
+seulement, sur la réclamation générale de tous les baigneurs de
+l'Auvergne.
+
+Il se promenait sur le quai de départ, suivi de ses collégiens, comme
+une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou
+occupé par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hanté
+par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites
+mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Or il aperçut tout à coup devant une portière un vieux monsieur et
+une vieille dame à cheveux blancs qui causaient avec une autre dame
+installée dans l'intérieur du wagon. Le vieux monsieur était officier de
+la Légion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut.
+«Voici mon affaire,» pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et les
+suivit.
+
+La vieille dame disait:
+
+--Surtout soigne-toi bien, mon enfant.
+
+La jeune répondit:
+
+--Oh! oui, maman, ne crains rien.
+
+--Appelle le médecin aussitôt que tu te sentiras souffrante.
+
+--Oui, oui, maman.
+
+--Allons, adieu, ma fille.
+
+--Adieu, maman.
+
+Il y eut une longue embrassade, puis un employé ferma les portières et
+le train se mit en route.
+
+Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait de son adresse, et il se
+mit à causer avec les jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait été
+convenu, le jour de son départ, que madame de Martinsec l'autoriserait à
+donner des répétitions pendant toutes les vacances à ces trois garçons,
+et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractère de ses
+nouveaux élèves.
+
+Roger de Sarcagnes, le plus grand, était un de ces hauts collégiens
+poussés trop vite, maigres et pâles, et dont les articulations ne
+semblent pas tout à fait soudées. Il parlait lentement, d'une façon
+naïve.
+
+Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il
+était malin, sournois, mauvais et drôle. Il se moquait toujours de tout
+le monde, avait des mots de grande personne, des répliques à double sens
+qui inquiétaient ses parents.
+
+Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude
+pour rien: C'était une bonne petite bête qui ressemblerait à son papa.
+
+L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces
+deux mois d'été: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs
+envers lui, sur la façon dont il entendait les gouverner, sur la méthode
+qu'il emploierait envers eux.
+
+C'était un abbé d'âme droite et simple, un peu phraseur et plein de
+systèmes.
+
+Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur
+voisine. Il tourna la tête vers elle. Elle demeurait assise dans son
+coin, les yeux fixes, les joues un peu pâles. L'abbé revint à ses
+disciples.
+
+Le train roulait à toute vitesse, traversait des plaines, des bois,
+passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trépidation
+frémissante le chapelet de voyageurs enfermés dans les wagons.
+
+Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbé Lecuir sur
+Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une rivière? Pouvait-on
+pêcher? Aurait-il un cheval, comme l'autre année? etc.
+
+La jeune femme, tout à coup, jeta une sorte de cri, un «ah!» de
+souffrance vite réprimé.
+
+Le prêtre, inquiet, lui demanda:
+
+--Vous sentez-vous indisposée, madame?
+
+--Elle répondit:--Non, non, monsieur l'abbé, ce n'est rien, une légère
+douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et
+le mouvement du train me fatigue. Sa figure était devenue livide, en
+effet.
+
+Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?...
+
+--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbé. Je vous remercie.
+
+Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves, les préparant à son
+enseignement et à sa direction.
+
+Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait de temps en temps, puis
+repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne
+bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien que le jour fût plus qu'à
+moitié écoulé, elle n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait:
+
+«Cette personne doit être bien souffrante.
+
+Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre
+Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle
+s'était laissée presque tomber de sa banquette et, appuyée sur les
+mains, les yeux hagards, les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon
+Dieu! oh! mon Dieu!»
+
+L'abbé s'élança:
+
+--Madame... madame... madame, qu'avez-vous?
+
+Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher.
+Et elle commença aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle poussait
+une longue clameur affolée qui semblait déchirer sa gorge au passage,
+une clameur aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre disait
+l'angoisse de son âme et la torture de son corps.
+
+Le pauvre prêtre éperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que
+dire, que tenter, et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu,
+si je savais!» Il était rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois
+élèves regardaient avec stupeur cette femme étendue qui criait.
+
+Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras sur sa tête, et son flanc
+eut une secousse étrange, une convulsion qui la parcourut.
+
+L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privée de secours
+et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois résolue:--Je vais
+vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je
+pourrai. Je dois mon assistance à toute créature qui souffre.
+
+Puis, s'étant retourné vers les trois gamins, il cria:
+
+--Vous--vous allez passer vos têtes à la portière; et si un de vous se
+retourne, il me copiera mille vers de Virgile.
+
+Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça les trois têtes, ramena
+contre le cou les rideaux bleus, et il répéta:
+
+--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez privés d'excursions
+pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne
+jamais, moi.
+
+Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane.
+
+Elle gémissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbé, la face
+cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il
+levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs,
+vite détournés, vers la mystérieuse besogne accomplie par leur nouveau
+précepteur.
+
+--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe
+«désobéir»!--criait-il.
+
+--Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois.
+
+Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque
+aussitôt un cri bizarre et léger qui ressemblait à un aboiement et à un
+miaulement fit retourner, d'un seul élan, les trois collégiens persuadés
+qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau né.
+
+L'abbé tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait
+avec des yeux effarés; il semblait content et désolé, prêt à rire et
+prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses
+par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues.
+
+Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses élèves une grande nouvelle:
+
+--C'est un garçon.
+
+Puis aussitôt il reprit:
+
+--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le
+filet.--Bien.--Débouchez-la.--Très bien.--Versez-m'en quelques gouttes
+dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait.
+
+Et il répandit cette eau sur le front nu du petit être qu'il portait, en
+prononçant:
+
+«Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi
+soit-il.»
+
+Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie
+apparut à la portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta la
+frêle bête humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: «C'est madame
+qui vient d'avoir un petit accident en route.»
+
+Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans un égout; et, les cheveux
+mouillés de sueur, le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait:
+«Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en réponds.--Ils regardaient tous
+trois par la portière.--J'en réponds,--ils n'ont rien vu.»
+
+Et il descendit du compartiment avec quatre garçons au lieu de
+trois qu'il était allé chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de
+Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient des regards éperdus,
+sans trouver un seul mot à dire.
+
+Le soir, les trois familles dînaient ensemble pour fêter l'arrivée
+des collégiens. Mais on ne parlait guère; les pères, les mères et les
+enfants eux-mêmes semblaient préoccupés.
+
+Tout à coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda:
+
+--Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé, ce petit garçon?
+
+La mère ne répondit pas directement.
+
+--Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles avec tes questions.
+
+Il se tut quelques minutes, puis reprit:
+
+--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est
+donc que l'abbé est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir
+un bocal de poissons sous un tapis.
+
+--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoyé.
+
+--Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il
+entré par la portière, dis?
+
+Madame de Bridoie, impatientée, répliqua:--Voyons, c'est fini,
+tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le
+sais bien.
+
+--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon?
+
+Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait avec un air sournois, sourit
+et dit:
+
+--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbé qui l'a vu.
+
+
+
+ÇA IRA
+
+
+J'étais descendu à Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un
+guide (je ne sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens, un Téniers, un
+Ribera.
+
+Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai à l'hôtel de l'Europe, que
+le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain.
+
+Le musée était fermé: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs;
+il fut donc ouvert à ma requête, et je pus contempler quelques croûtes
+attribuées par un conservateur fantaisiste aux premiers maîtres de la
+peinture.
+
+Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien à faire, dans
+une longue rue de petite ville inconnue, bâtie au milieu de plaines
+interminables, je parcourus cette _artère_, j'examinai quelques pauvres
+magasins; puis, comme il était quatre heures, je fus saisi par un de ces
+découragements qui rendent fous les plus énergiques.
+
+Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais payé cinq cents francs l'idée
+d'une distraction quelconque! Me trouvant à sec d'inventions, je me
+décidai, tout simplement, à fumer un bon cigare et je cherchai le bureau
+de tabac. Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge, j'entrai. La
+marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regardé les
+cigares, que je jugeai détestables, je considérai, par hasard, la
+patronne.
+
+C'était une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante.
+Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver
+quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame?
+Non, je ne la connaissais pas assurément? Mais ne se pouvait-il faire
+que je l'eusse rencontrée? Oui, c'était possible! Ce visage-là devait
+être une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de
+vue, et changée, engraissée énormément sans doute?
+
+Je murmurai:
+
+--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je
+vous connais depuis longtemps.
+
+Elle répondit en rougissant:
+
+--C'est drôle... Moi aussi.
+
+Je poussai un cri:--Ah! Ça ira!
+
+Elle leva ses deux mains avec un désespoir comique, épouvantée de ce mot
+et balbutiant:
+
+--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'écria à son
+tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on
+ne l'avait point écoutée. Mais nous étions seuls, bien seuls!
+
+«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître «_Ça ira_», la pauvre _Ça
+ira_, la maigre _Ça ira_, la désolée _Ça ira_, dans cette tranquille et
+grasse fonctionnaire du gouvernement?
+
+_Ça ira_! Que de souvenirs s'éveillèrent brusquement en moi: Bougival,
+La Grenouillère, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journées
+en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passés dans ce coin de
+pays, sur ce délicieux bout de rivière.
+
+Nous étions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois,
+à Chatou, et vivant là d'une drôle de façon, toujours à moitié nus et à
+moitié gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces
+messieurs portent des monocles.
+
+Or notre bande possédait une vingtaine de canotières, régulières et
+irrégulières. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans
+certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes étaient là, pour
+ainsi dire, à demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de
+mieux à faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans
+femmes, et, parmi celles-là, _Ça ira_. C'était une pauvre fille maigre
+et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle était
+timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait
+avec crainte, au plus humble, au plus inaperçu, au moins riche de
+nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment
+s'était-elle trouvée parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on
+rencontrée, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenée dans
+une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous
+invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise à une petite table, dans
+un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de
+la bande.
+
+Nous l'avions baptisée _Ça ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de
+la destinée, de sa malechance, de ses déboires. On lui disait chaque
+dimanche: «Eh bien, _Ça ira_, ça va-t-il?» Et elle répondait toujours:
+«Non, pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux un jour.»
+
+Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé à faire le
+métier qui demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse et de beauté?
+Mystère. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides à
+dégoûter un gendarme.
+
+Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs
+fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions,
+indifférents à son existence.
+
+Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue. Notre groupe s'était
+émietté peu à peu, laissant la place à une autre génération, à qui
+nous avions aussi laissé _Ça ira_. Je l'appris en allant déjeuner chez
+Fournaise de temps en temps.
+
+Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisée ainsi, avaient
+cru à un nom d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils avaient cédé à
+leur tour leurs canots et quelques canotières à là génération suivante.
+(Une génération de canotiers vit, en général, trois ans sur l'eau, puis
+quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la médecine ou la
+politique).
+
+Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'était encore
+modifié en Sarah. On la crut alors israélite.
+
+Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient donc tout simplement «La
+Juive».
+
+Puis elle disparut.
+
+Et voilà que je la retrouvais marchande de tabac à Barviller.
+
+Je lui dis:
+
+--Eh bien, ça va donc, à présent?
+
+Elle répondit: Un peu mieux.
+
+Une curiosité me saisit de connaître la vie de cette femme. Autrefois
+je n'y aurais point songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué, attiré,
+tout à fait intéressé. Je lui demandai:
+
+--Comment as-tu fait pour avoir de la chance?
+
+--Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme je m'y attendais le moins.
+
+--Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée?
+
+--Oh non!
+
+--Où ça donc?
+
+--A Paris, dans l'hôtel que j'habitais.
+
+--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place à Paris.
+
+--Oui, j'étais chez madame Ravelet.
+
+--Qui ça, madame Ravelet?
+
+--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!
+
+--Mais non.
+
+--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli.
+
+Et la voilà qui se met à me raconter mille choses de sa vie ancienne,
+mille choses secrètes de la vie parisienne, l'intérieur d'une maison de
+modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idées,
+toute l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier de trottoir qui
+chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en
+flânant, nu-tête, après le repas, et le soir en montant chez elle.
+
+Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:
+
+--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides.
+Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu
+sais!
+
+Moi, la première rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie.
+J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse. Comme
+je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voilà la grande Louise qui
+me dit:--Comment! tu oses sortir avec ça!
+
+--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas.
+
+Ils étaient toujours bas, les fonds!
+
+Elle me répond:--Vas en chercher un à la Madeleine.
+
+Moi, ça m'étonne.
+
+Elle reprend:--C'est là que nous les prenons, toutes; on en a autant
+qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.
+
+Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine. Nous trouvons le
+sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublié un parapluie
+la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son
+manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate.
+Il nous introduit dans une chambre où il y avait plus de cinquante
+parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le
+mien; mais moi j'en choisis un beau, un très beau, à manche d'ivoire
+sculpté. Louise est allée le réclamer quelques jours après. Elle l'a
+décrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance.
+
+Pour faire ça, on s'habillait très chic.»
+
+Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle à charnières
+de la grande boîte à tabac.
+
+Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drôles.
+Tiens, nous étions cinq à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien,
+Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, et elle avait un
+amant au conseil d'État. Ça ne l'empêchait pas de lui en faire porter
+joliment. Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous ne savez pas, nous
+allons en faire une bien bonne.» Et elle nous conta son idée.
+
+Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tête de tous les
+hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir
+l'eau à la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs
+à chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que
+voici:
+
+Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là, les autres non plus;
+ça n'allait guère, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien
+de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux
+ou trois amants habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la
+promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorçait un monsieur
+qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on
+cédait. Mais ces hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou,
+c'était pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions;
+vrai, c'était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous
+faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C'est très vilain
+ce que je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu connais la vie,
+toi, et puis quand on est resté quatre ans à Chatou....
+
+Donc elle nous dit: «Nous allons lever au bal de l'Opéra ce qu'il y a de
+mieux à Paris comme hommes, les plus distingués et les plus riches. Moi,
+je les connais.»
+
+Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était vrai; parce que ces hommes-là
+ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non.
+Oh! elle était d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume
+de dire à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait
+certainement épousée.
+
+Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle
+nous dit: «Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune
+dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera
+dans votre voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez le plus
+gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour
+montrer que vous vous êtes trompée, que vous en attendiez un autre. Ça
+allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra
+rester par force; vous résisterez, vous ferez les cent coups pour le
+chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra
+un bon dédommagement.»
+
+Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle
+fit, la rosse.
+
+Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des
+voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous
+plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, elle alla au bal,
+toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus
+marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle
+en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les
+sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballé,
+elle ôta son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut
+l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une
+demi-heure, dans une voilure en face du n° 20 de la rue Taitbout.
+C'était moi, dans cette voiture-là? J'étais bien enveloppée et la figure
+voilée. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tête à la portière,
+et il dit: «C'est vous?»
+
+Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez vite.»
+
+Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je
+l'embrasse à lui couper la respiration; puis je reprends:
+
+--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!
+
+Et, tout d'un coup, je crie:
+
+--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets à
+pleurer.
+
+Tu juges si voilà un homme embarrassé! Il cherche d'abord à me consoler;
+il s'excuse, proteste qu'il s'est trompé aussi!
+
+Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros
+soupirs. Alors il me dit des choses très douces. C'était un homme tout à
+fait comme il faut; et puis ça l'amusait maintenant de me voir pleurer
+de moins en moins.
+
+Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller souper. Moi, j'ai
+refusé; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille;
+et puis embrassée; comme j'avais fait à son entrée.
+
+Et puis... et puis... nous avons... soupé... tu comprends... et il m'a
+donné... devine... voyons, devine... il m'a donné cinq cents francs!...
+crois-tu qu'il y en a des hommes généreux.
+
+Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le
+moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle était
+trop maigre!
+
+La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses
+souvenirs amassés depuis si longtemps dans son coeur fermé de débitante
+officielle. Tout l'autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle
+regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de
+privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et
+d'amour vrai par moments.
+
+Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton débit de tabac?
+
+Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans
+mon hôtel, porte à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, un de ces
+étudiants qui ne font rien. Celui-là, il vivait au café, du matin au
+soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne.
+
+Quand j'étais seule, nous passions la soirée ensemble quelquefois. C'est
+de lui que j'ai eu Roger.
+
+--Qui ça, Roger?
+
+--Mon fils.
+
+--Ah!
+
+--Il me donna une petite pension pour élever le gosse, mais je pensais
+bien que ce garçon-là ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai
+jamais vu un homme aussi fainéant, mais là, jamais. Au bout de dix ans,
+il en était encore à son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en
+pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais
+nous étions demeurés en correspondance à cause de l'enfant. Et puis,
+figure-toi qu'aux dernières élections, il y a deux ans, j'apprends qu'il
+a été nommé député dans son pays. Et puis il a fait des discours à la
+Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour
+finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un
+bureau de tabac comme fille de déporté.... C'est vrai que mon père a
+été déporté, mais je n'avais jamais pensé non plus que ça pourrait me
+servir. Bref.... Tiens, voilà Roger.
+
+Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.
+
+Il embrassa sur le front sa mère, qui me dit:
+
+--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau à la mairie.... Vous
+savez... c'est un futur sous-préfet.
+
+Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hôtel,
+après avoir serré, avec gravité, la main tendue de _Ça ira_.
+
+
+
+DÉCOUVERTE
+
+
+Le bateau était couvert de monde. La traversée s'annonçant fort belle,
+les Havraises allaient faire un tour à Trouville.
+
+On détacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonça le départ,
+et, aussitôt, un frémissement secoua le corps entier du navire, tandis
+qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuée.
+
+Les roues tournèrent quelques secondes, s'arrêtèrent, repartirent
+doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié
+par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: «En
+route!» elles se mirent à battre la mer avec rapidité.
+
+Nous filions le long de la jetée, couverte de monde. Des gens sur le
+bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amérique,
+et les amis restés à terre répondaient de la même façon.
+
+Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les
+toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine remué par
+des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit bâtiment fit une
+courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte lointaine entrevue à
+travers la brume matinale.
+
+A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt
+kilomètres. De place en place les grosses bouées indiquaient les bancs
+de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du
+fleuve qui, ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient de grands
+rubans jaunes à travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer.
+
+J'éprouve, aussitôt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de
+long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais
+rien. Donc je me mis à circuler sur le pont à travers la foule des
+voyageurs.
+
+Tout à coup, on m'appela. Je me retournai. C'était un de mes vieux amis,
+Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.
+
+Après nous être serré les mains, nous recommençâmes ensemble, en parlant
+de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais
+tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux
+lignes de voyageurs assis sur les deux côtés du pont.
+
+Tout à coup Sidoine prononça avec une véritable expression de rage:
+
+--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!
+
+C'était plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient
+l'horizon d'un air important qui semblait dire: «C'est nous, les
+Anglais, qui sommes les maîtres de la mer! Boum, boum! nous voilà!»
+
+Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs
+avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.
+
+Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les
+constructions navales de leur patrie, serrant en des châles multicolores
+leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux
+paysage. Leurs petites têtes, poussées au bout de ces longs corps,
+portaient des chapeaux anglais d'une forme étrange, et, derrière leurs
+crânes leurs maigres chevelures enroulées ressemblaient à des couleuvres
+lofées.
+
+Et les vieilles misses, encore plus grêles, ouvrant au vent leur
+mâchoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes
+et démesurées.
+
+On sentait, en passant près d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau
+dentifrice. Sidoine répéta, avec une colère grandissante:
+
+--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empêcher de venir en France?
+
+Je demandai en souriant:
+
+--Pourquoi leur on veux-tu? Quant à moi, ils me sont parfaitement
+indifférents.
+
+Il prononça:
+
+--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà.
+
+Je m'arrêtai pour lui rire au nez.
+
+--Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te rend donc très malheureux?
+
+Il haussa les épaules:
+
+--Non, pas précisément.
+
+--Alors... elle te... elle te... trompe?
+
+--Malheureusement non. Ça me ferait une cause de divorce et j'en serais
+débarrassé.
+
+--Alors je ne comprends pas!
+
+--Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne point. Eh bien, elle a tout
+simplement appris le français, pas autre chose! Écoute:
+
+Je n'avais pas le moindre désir de me marier, quand je vins passer l'été
+à Étrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux.
+On ne se figure pas combien les fillettes y sont à leur avantage. Paris
+sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.
+
+Les promenades à ânes, les bains du matin, les déjeuners sur l'herbe,
+autant de pièges à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil
+qu'une enfant de dix-huit ans qui court à travers un champ ou qui
+ramasse des fleurs le long d'un chemin.
+
+Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au même hôtel
+que moi. Le père ressemblait aux hommes que tu vois là, et la mère à
+toutes les Anglaises.
+
+Il y avait deux fils, de ces garçons tout en os, qui jouent du matin au
+soir à des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes;
+puis deux filles, l'aînée, une sèche, encore une Anglaise de boîte à
+conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutôt une blondine
+avec une tête venue du ciel. Quand elles se mettent à être jolies, les
+gredines, elles sont divines. Celle-là avait des yeux bleus, de ces
+yeux bleus qui semblent contenir toute la poésie, tout le rêve, toute
+l'espérance, tout le bonheur du monde!
+
+Quel horizon ça vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme
+comme ceux-là! Comme ça répond bien à l'attente éternelle et confuse de
+notre coeur!
+
+Il faut dire aussi que, nous autres Français, nous adorons les
+étrangères. Aussitôt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une
+Suédoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons
+amoureux instantanément. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme,
+drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons
+tort, cependant.
+
+Mais je crois que ce qui nous séduit le plus dans les exotiques, c'est
+leur défaut de prononciation. Aussitôt qu'une femme parle mal notre
+langue, elle est charmante; si elle fait une faute de français par
+mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une façon tout à fait
+inintelligible, elle devient irrésistible.
+
+Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire à une mignonne
+bouche rosé: «J'aimé bôcoup la gigotte.»
+
+Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y
+comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots
+inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et
+gai.
+
+Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules, prenaient sur ses lèvres
+un charme délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino,
+de longues conversations qui ressemblaient à des énigmes parlées.
+
+Je l'épousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les
+vrais amants n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une forme de femme.
+
+Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:
+
+ Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,
+ Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
+ Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.
+ J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur.
+
+Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, ç'a été de donner à ma
+femme un professeur de français.
+
+Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je
+l'ai chérie.
+
+Nos causeries étaient simples. Elles me révélaient la grâce surprenante
+de son être, l'élégance incomparable de son geste; elles me la
+montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupée de chair faite
+pour le baiser, sachant énumérer à peu près ce qu'elle aimait, pousser
+parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une façon coquette,
+à force d'être incompréhensible et imprévue, des émotions ou des
+sensations peu compliquées.
+
+Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent «papa» et «maman», en
+prononçant--Baâba--et Baâmban.
+
+Aurais-je pu croire que...
+
+Elle parie, à présent.... Elle parle... mal... très mal.... Elle fait
+tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends...
+je sais... je la connais....
+
+J'ai ouvert ma poupée pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut
+causer, mon cher!
+
+Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idées, les théories
+d'une jeune Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux rien reprocher,
+et qui me répète, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
+de la conversation à l'usage des pensionnats de jeunes personnes.
+
+Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dorés qui
+renferment d'exécrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée. J'ai
+voulu manger le dedans et suis resté tellement dégoûté que j'ai des
+haut-le-coeur, à présent, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes.
+
+J'ai épousé un perroquet à qui une vieille institutrice anglaise aurait
+enseigné le français: comprends-tu?
+
+Le port de Trouville montrait maintenant ses jetées de bois couvertes de
+monde.
+
+Je dis:
+
+--Où est ta femme?
+
+Il prononça:
+
+--Je l'ai ramenée à Étretat.
+
+--Et toi, où vas-tu?
+
+--Moi? moi je vais me distraire à Trouville
+
+Puis, après un silence, il ajouta:
+
+--Tu ne te figures pas comme ça peut être bête quelquefois, une femme.
+
+
+
+SOLITUDE
+
+
+C'était après un dîner d'hommes. On avait été fort gai. Un d'eux, un
+vieil ami, me dit:
+
+--Veux-tu remonter à pied l'avenue des Champs-Elysées?
+
+Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les
+arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur
+confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le
+visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre
+d'or.
+
+Mon compagnon me dit:
+
+--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout
+ailleurs. Il me semble quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, ces
+espèces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde,
+qu'on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se
+referme. C'est fini.
+
+De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs;
+nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne
+faisaient qu'une tache noire.
+
+Mou voisin murmura:
+
+--Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût qu'ils m'inspirent, mais une
+immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un
+que j'ai pénétré: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que
+nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne
+tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en
+plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire
+cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils
+demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi.
+
+On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout.
+
+Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris,
+d'avoir découvert l'affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne
+peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que
+nous fassions, quels que soient l'élan de nos coeurs, l'appel de nos
+lèvres et l'étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.
+
+Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez
+moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de
+mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et
+nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu?
+
+Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Écriture. Ils ont l'illusion
+du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils
+n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des
+coudes, sans autre joie que l'égoïste satisfaction de comprendre, de
+voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre
+éternel isolement.
+
+Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?
+
+Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble
+que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont
+je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a
+point de bout, peut-être! J'y vais sans personne avec moi, sans personne
+autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route
+ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits,
+des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses.
+Mais je ne sais jamais au juste d'où elles parlent; je ne rencontre
+jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui
+m'entoure. Me comprends-tu?
+
+Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce.
+
+Musset s'est écrié:
+
+ Qui vient? Qui m'appelle? Personne.
+ Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne,
+ O solitude!--O pauvreté!
+
+Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une
+certitude définitive, comme chez moi. Il était poète; il peuplait la vie
+de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul.--Moi, je suis
+seul!
+
+Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il
+était un des grands lucides, n'écrivit-il pas à une amie cette phrase
+désespérante: «Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend
+personne.»
+
+Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise,
+quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles
+que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin
+que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que
+l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches
+qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps?
+
+Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre
+homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés
+surtout, parce que la pensée est insondable.
+
+Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des
+êtres que nous ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les uns les autres
+comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans
+parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille,
+mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos
+confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses
+vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne
+font que nous heurter l'un à l'autre.
+
+Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur à quelque
+ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle.
+Il est là, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme,
+derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il? Oui,
+que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-être?
+ou me méprise? ou se moque de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me
+juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment
+savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et
+ce qui s'agite dans cette petite tête ronde? Quel mystère que la pensée
+inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni
+connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre!
+
+Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les
+portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond,
+tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ où personne ne pénètre. Personne ne
+peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce
+que personne ne comprend personne.
+
+Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu
+m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: «Qu'est-ce qu'il a, ce
+soir?» Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible
+et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_!
+et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être.
+
+Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
+
+Misère! misère! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont
+donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul!
+
+Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité
+surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où vient cette
+sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine
+n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser.
+Quelle erreur! Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin
+d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge
+du Rêve.
+
+Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à
+longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel
+délire égare notre esprit! Quelle illusion nous emporte!
+
+Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout à l'heure, semble-t-il?
+Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines
+d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup,
+un jour, plus seul que je ne l'avais encore été.
+
+Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et
+comme il est navrant, épouvantable!
+
+Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas écrit:
+
+ Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
+ Infructueux essais du pauvre amour qui tente
+ L'impossible union des âmes par les corps....
+
+Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme
+qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous
+n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute!
+
+Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux
+des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les
+aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un
+seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un
+éclair dans la nuit, le trou noir entre nous.
+
+Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer
+un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque
+complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas
+plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.
+
+Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne
+ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné
+à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon
+avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs,
+les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis
+désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des
+phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un
+sourire qui dit: «oui», quand je ne veux même pas prendre la peine de
+parler.
+
+Me comprends-tu?
+
+Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'arc de triomphe de
+l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde,
+car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup
+d'autres choses dont je ne me souviens plus.
+
+Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque
+de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des
+étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc
+l'histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s'écria:
+
+--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.
+
+Puis il me quitta sans ajouter un mot.
+
+Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je ne le sais encore.
+Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il
+avait perdu l'esprit.
+
+
+
+AU BORD DU LIT
+
+
+_Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la table japonaise, deux tasses
+à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le
+sucrier flanqué du carafon de rhum._
+
+_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur
+une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de
+bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait
+aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et
+luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna
+vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait
+hésiter comme si une pensée intime l'eût Gêné. Enfin il dit_:
+
+--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?
+
+_Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d'une flamme de
+triomphe et de défi, et répondit:_
+
+--Je l'espère bien!
+
+_Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en
+cassant une brioche._
+
+--C'en était presque ridicule... pour moi?
+
+_Elle demanda_:--Est-ce une scène? avez-vous l'intention de me faire des
+reproches?
+
+--Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque
+inconvenant auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je
+me serais fâché.
+
+--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous
+pensiez l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su que vous aviez une
+maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère
+si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon
+chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon
+ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine
+et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh! vous m'avez
+parfaitement laissé entendre que j'étais libre, que le mariage, entre
+gens intelligents, n'était qu'une association d'intérêts, un lien
+social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laissé
+comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus
+séduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela était
+entouré, bien entendu, de ménagements d'homme bien élevé, enveloppé de
+compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je
+n'en ai pas moins parfaitement compris.
+
+Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement
+séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union.
+
+Vous m'avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu'aux apparences,
+que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette
+liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur
+la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances,
+etc., etc.
+
+J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup,
+beaucoup madame de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale
+vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens.
+Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde
+ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez
+nous.
+
+Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux.
+Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir
+vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse...
+
+--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande à faire la balance
+entre nous.
+
+--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en
+ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement
+exagéré.
+
+--Pas du tout. Vous avez avoué, vous m'avez avoué votre liaison, ce qui
+équivalait à me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas
+fait....
+
+--Permettez....
+
+--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant,
+et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne
+trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est
+un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.
+
+--Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées.
+
+--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parlé du
+dix-huitième siècle, vous m'avez laissé entendre que vous étiez régence.
+Je n'ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d'être ce que
+je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même
+vous en douter... cocu comme d'autres.
+
+--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?
+
+--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de
+Gers a déclaré que M. de Servy avait l'air d'un cocu à la recherche de
+ses cornes.
+
+--Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gers devient
+inconvenant dans la vôtre.
+
+--Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il
+s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit
+de vous. Tout dépend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce
+mot, je ne l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.
+
+--Mûr... Pour quoi?
+
+--Mais pour l'être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette
+parole, c'est qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier
+si je parle d'un... coiffé. Alors... oui... quand on l'est, on ne le
+sent pas.
+
+--Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue
+ainsi.
+
+--Ah! voilà... j'ai changé... en mal. C'est votre faute.
+
+--Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie
+de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites
+inconvenantes de M. Burel.
+
+--Vous êtes jaloux. Je le disais bien.
+
+--Mais non, non. Seulement je désire n'être pas ridicule. Je ne veux
+pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les...
+épaules, ou plutôt entre les seins...
+
+--Il cherchait un porte-voix.
+
+--Je... je lui tirerai les oreilles.
+
+--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?
+
+--On le pourrait être de femmes moins jolies.
+
+--Tiens, comme vous voilà! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous,
+moi!
+
+_Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant
+derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se
+dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_
+
+--Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s'il vous plaît. Nous vivons
+séparés. C'est fini.
+
+--Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque
+temps.
+
+--Alors... alors... c'est que j'ai gagné. Vous aussi... vous me
+trouvez... mûre.
+
+--Je vous trouve ravissante, ma chère; vous avez des bras, un teint, des
+épaules...
+
+--Qui plairaient à M. Burel.
+
+--Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne connais pas de femme aussi
+séduisante que vous.
+
+--Vous êtes à jeun.
+
+--Hein?
+
+--Je dis: Vous êtes à jeun.
+
+--Comment ça?
+
+--Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à
+manger des choses qu'on n'aimerait point à un autre moment. Je suis le
+plat... négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous
+la dent... ce soir.
+
+--Oh! Marguerite! Qui vous a appris à parler comme ça?
+
+--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez
+eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des
+artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique
+autrement que par un jeûne momentané vos... velléités de ce soir.
+
+--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de
+vous. Pour de vrai, très fort. Voilà.
+
+--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Ce soir!
+
+--Oh! Marguerite!
+
+--Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne
+sommes plus rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme,
+c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un
+autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai... à
+prix égal.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc.
+
+--Mille fois mieux.
+
+--Mieux que la mieux?
+
+--Mille fois.
+
+--Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois?
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Je dis: combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos
+maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien
+complet, enfin?
+
+--Est-ce que je sais, moi?
+
+--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par
+mois: est-ce a peu près juste?
+
+--Oui... à peu près.
+
+--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je
+suis à vous pour un mois, à compter de ce soir.
+
+--Vous êtes folle.
+
+--Vous le prenez ainsi; bonsoir.
+
+_La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est
+entr'ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures_.
+
+_Le comte apparaissant à la porte:_
+
+--Ça sent très bon, ici.
+
+--Vraiment?... Ça n'a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau
+d'Espagne.
+
+--Tiens, c'est étonnant... ça sent très bon.
+
+--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce
+que je vais me coucher.
+
+--Marguerite!
+
+--Allez-vous-en!
+
+_Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil._
+
+_La comtesse_:--Ah! c'est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous.
+
+_Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et
+blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la
+glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rosé apparaît
+au bord du corset de soie noire._
+
+_Le comte se lève vivement et vient vers elle._
+
+_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fâche!...
+
+_Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres._
+
+_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre
+d'eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en
+plein visage de son mari._
+
+_Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_
+
+--C'est stupide.
+
+--Ça se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs.
+
+--Mais ce serait idiot!...
+
+--Pourquoi ça!
+
+--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!...
+
+--Oh!... quels vilains mots vous employez!
+
+--C'est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa
+femme légitime.
+
+--Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d'aller payer
+des cocottes.
+
+--Soit, mais je ne veux pas être ridicule.
+
+_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement
+ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort
+de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._
+
+_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_
+
+--Quelle drôle d'idée vous avez là?
+
+--Quelle idée?
+
+--De me demander cinq mille francs.
+
+--Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l'un à l'autre, n'est-ce
+pas? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser puisque nous
+sommés mariés. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-être qu'une
+autre.
+
+Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en
+ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et
+puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant,
+de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en
+amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre
+amour... légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût
+de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour coté. Est-ce pas
+vrai?
+
+_Elle s'est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._
+
+--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.
+
+_Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui
+jetant à la tête son portefeuille:_
+
+--Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais tu sais?...
+
+_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_
+
+--Quoi?
+
+--Ne t'y accoutume pas.
+
+_Elle éclate de rire, et allant vers lui:_
+
+--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie à vos
+cocottes. Et même si...si vous êtes content...je vous demanderai de
+l'augmentation.
+
+
+
+PETIT SOLDAT
+
+
+Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient libres, les deux petits soldats se
+mettaient en marche.
+
+Ils tournaient à droite en sortant de la caserne, traversaient
+Courbevoie à grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade
+militaire; puis, dès qu'ils avaient quitté les maisons, ils suivaient,
+d'une allure plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue qui mène à
+Bezons.
+
+Ils étaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop
+longue, dont les manches couvraient leurs mains, gênés par la culotte
+rouge, trop vaste, qui les forçait à écarter les jambes pour aller vite.
+Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de
+figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté
+presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes.
+
+Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la
+même idée en tête, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient
+trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux, un endroit leur
+rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que là.
+
+Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait
+sous les arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait la tête, et
+ils s'essuyaient le front.
+
+Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder
+la Seine. Ils demeuraient là, deux ou trois minutes, courbés en deux,
+penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient le grand bassin
+d'Argenteuil où couraient les voiles blanches et inclinées des clippers,
+qui, peut-être, leur remémoraient la mer bretonne, le port de Vannes
+dont ils étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en allant à travers
+le Morbihan, vers le large.
+
+Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions
+chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un
+morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu
+constituaient leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. Mais, aussitôt
+sortis du village, ils n'avançaient plus qu'à pas très lents et ils se
+mettaient à parler.
+
+Devant eux, une plaine maigre, semée de bouquets d'arbres, conduisait
+au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler à celui de
+Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient l'étroit chemin perdu dans
+la jeune verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois à Luc
+Le Ganidec:
+
+--C'est tout comme auprès de Pleunivon.
+
+--Oui, c'est tout comme.
+
+Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein de vagues souvenirs du
+pays, plein d'images réveillées, d'images naïves comme les feuilles
+coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout
+de lande, un carrefour, une croix de granit.
+
+Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès d'une pierre qui bornait une
+propriété, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu.
+
+En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous
+les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait à
+arracher tout doucement l'écorce en pensant aux gens de là-bas.
+
+Jean Kerderen portait les provisions.
+
+De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance,
+en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps à songer. Et le
+pays, le cher pays lointain les repossédait peu à peu, les envahissait,
+leur envoyait, à travers la distance, ses formes, ses bruits, ses
+horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte où courait l'air
+marin.
+
+Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont
+engraissées les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris
+que cueille et qu'emporte la brise salée du large. Et les voiles des
+canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des
+caboteurs, aperçues derrière la longue plaine qui s'en allait de chez
+eux jusqu'au bord des flots.
+
+Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents
+et tristes, hantés par un chagrin doux, un chagrin lent et pénétrant de
+bête en cage, qui se souvient.
+
+Et quand Luc avait fini de dépouiller la mince baguette de son écorce,
+ils arrivaient au coin du bois où ils déjeunaient tous les dimanches.
+
+Ils retrouvaient les deux briques cachées par eux dans un taillis, et
+ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la
+pointe de leur couteau.
+
+Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur pain jusqu'à la dernière
+miette, et bu leur vin jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient
+assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire, les yeux au loin, les
+paupières lourdes, les doigts croisés comme à la messe, leurs jambes
+rouges allongées à côté des coquelicots du champ; et le cuir de leurs
+shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent,
+faisaient s'arrêter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs
+têtes.
+
+Vers midi, ils commençaient à tourner leurs regards de temps en temps du
+côté du village de Bezons, car la fille à la vache allait venir.
+
+Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser
+sa vache, la seule vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait une
+étroite prairie sur la lisière du bois, plus loin.
+
+Ils apercevaient bientôt la servante, seul être humain marchant à
+travers la campagne, et ils se sentaient réjouis par les reflets
+brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil.
+Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils étaient seulement contents de la
+voir, sans comprendre pourquoi.
+
+C'était une grande fille vigoureuse, rousse et brûlée par l'ardeur des
+jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne.
+
+Une fois, en les revoyant assis à la même place, elle leur dit:
+
+--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?
+
+Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:
+
+--Oui, nous v'nons au repos.
+
+Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle
+rit avec une bienveillance protectrice de femme dégourdie qui sentait
+leur timidité, et elle demanda:
+
+--Que qu'vous faites comme ça? C'est-il qu'vous r'gardez pousser
+l'herbe?
+
+Luc égayé sourit aussi: P'téte ben.
+
+Elle reprit: Hein! Ça va pas vite.
+
+Il répliqua, riant toujours:--Pour ça, non.
+
+Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arrêta
+encore devant eux, et leur dit:
+
+En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera l'pays.
+
+Avec son instinct d'être de même race, loin de chez elle aussi
+peut-être, elle avait deviné et touché juste.
+
+Ils furent émus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non
+sans peine, dans le goulot du litre de verre où ils apportaient leur
+vin; et Luc but le premier, à petites gorgées, en s'arrêtant à tout
+moment pour regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis il donna la
+bouteille à Jean.
+
+Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau
+par terre à ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.
+
+Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; à dimanche!
+
+Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa
+haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer
+dans la verdure des terres.
+
+Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'après, Jean dit a Luc:
+
+--Faut-il pas li acheter qué que chose de bon?
+
+Et ils demeurèrent fort embarrassés devant le problème d'une friandise à
+choisir pour la fille à la vache.
+
+Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean préférait des
+berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils
+prirent, chez un épicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges.
+
+Ils déjeunèrent plus vite que de coutume, agités par l'attente.
+
+Jean l'aperçut le premier: «La v'là,» dit-il. Luc reprit: «Oui. La
+v'là.»
+
+Elle riait de loin en les voyant, elle cria:
+
+--Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent ensemble:
+
+--Et de vot' part?» Alors elle causa, elle parla de choses simples qui
+les intéressaient, du temps, de la récolte, de ses maîtres.
+
+Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la
+poche de Jean.
+
+Luc enfin s'enhardit et murmura:
+
+--Nous vous avons apporté quelque chose.
+
+Elle demanda:--Qué'que c'est donc?
+
+Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de
+papier et le lui tendit.
+
+Elle se mit à manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une
+joue à l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux
+soldats, assis devant elle, la regardaient, émus et ravis.
+
+Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en
+revenant.
+
+Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils en parlèrent plusieurs
+fois. Le dimanche suivant, elle s'assit à côté d'eux pour deviser plus
+longtemps, et tous les trois, côte à côte, les yeux perdus au loin, les
+genoux enfermés dans leurs mains croisées, ils racontèrent des menus
+faits et des menus détails des villages où ils étaient nés, tandis que
+la vache, là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait vers
+elle sa lourde tête aux naseaux humides, et mugissait longuement pour
+l'appeler.
+
+La fille accepta bientôt de manger un morceau avec eux et de boire un
+petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa
+poche; car la saison des prunes était venue. Sa présence dégourdissait
+les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux.
+
+Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui
+arrivait jamais, et il ne rentra qu'à dix heures du soir.
+
+Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour quelle raison son camarade
+avait bien pu sortir ainsi.
+
+Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté dix sous à son voisin de lit,
+demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques
+heures.
+
+Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il
+avait l'air tout drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne comprenait
+pas, mais il soupçonnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ça
+pouvait être.
+
+Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place habituelle, dont ils avaient
+usé l'herbe à force de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent
+lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre.
+
+Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient
+tous les dimanches. Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit deux
+pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa
+fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean,
+sans songer qu'il était là, sans le voir.
+
+Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, si éperdu qu'il ne
+comprenait pas, l'âme bouleversée, le coeur crevé, sans se rendre compte
+encore.
+
+Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se mirent à bavarder.
+
+Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade
+était sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un
+chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce déchirement que font les
+trahisons.
+
+Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble remiser la vache.
+
+Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner côte à côte. La culotte
+rouge de son camarade faisait une tache éclatante dans le chemin. Ce fut
+Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bête.
+
+La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main
+distraite l'échine coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le seau
+dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le bois.
+
+Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles où ils étaient entrés;
+et il se sentait si troublé que, s'il avait essayé de se lever, il
+serait tombé sur place assurément. Il demeurait immobile, abruti
+d'étonnement et de souffrance, d'une souffrance naïve et profonde. Il
+avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir
+personne jamais.
+
+Tout à coup, il les aperçut qui sortaient du taillis. Ils revinrent
+doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les
+villages. C'était Luc qui portait le seau.
+
+Ils s'embrassèrent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla
+après avoir jeté à Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence.
+Elle ne pensa point à lui offrir du lait ce jour-là.
+
+Les deux petits soldats demeurèrent côte à côte, immobiles comme
+toujours, silencieux et calmes, sans que la placidité de leur visage
+montrât rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux.
+La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin.
+
+A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour revenir.
+
+Luc épluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le déposa
+chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur le pont,
+et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent au milieu, afin de regarder
+couler l'eau quelques instants.
+
+Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer,
+comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc
+lui dit: «C'est-il que tu veux y boire un coup?» Comme il prononçait
+le dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, les jambes enlevées
+décrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba
+d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.
+
+Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit
+plus loin quelque chose remuer; puis la tête de son camarade surgit à la
+surface du fleuve, pour y rentrer aussitôt.
+
+Plus loin encore, il aperçut, de nouveau, une main, une seule main
+qui sortit de la rivière, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers
+accourus ne retrouvèrent point le corps ce jour-là.
+
+Luc revint seul à la caserne, en courant, la tête affolée, et il raconta
+l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup
+sur coup: «Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si
+bien que la tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe... qui
+tombe...»
+
+Il ne put en dire plus long, tant l'émotion l'étranglait.--S'il avait
+su...
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 ***
diff --git a/12011-h/12011-h.htm b/12011-h/12011-h.htm
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
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+ <title>Monsieur Parent</title>
+ <meta name="author" content="Guy de Maupassant">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 ***</div>
+
+<a name="top"></a>
+<h1>MONSIEUR PARENT</h1>
+<h3>(et autres histoires courtes)</h3>
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary=""
+ style="text-align: left; width: 100%;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%;">
+<a href="#c2" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LA BÊTE A MAÎT' BELHOMME<br></a>
+<a href="#c3" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">A VENDRE<br></a>
+<a href="#c4" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">L'INCONNUE<br></a>
+<a href="#c5" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LA CONFIDENCE<br></a>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;">
+<a href="#c6" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LE BAPTÊME<br></a>
+<a href="#c7" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">IMPRUDENCE<br></a>
+<a href="#c8" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">UN FOU<br></a>
+<a href="#c9" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">TRIBUNAUX RUSTIQUES<br></a>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;">
+<a href="#c10" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">L'ÉPINGLE<br></a>
+<a href="#c11" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LES BÉCASSES<br></a>
+<a href="#c12" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">EN WAGON<br></a>
+<a href="#c13" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">ÇÀ IRA<br></a>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;">
+<a href="#c14" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">DÉCOUVERTE<br></a>
+<a href="#c15" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">SOLITUDE<br></a>
+<a href="#c16" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">AU BORD DU LIT<br></a>
+<a href="#c17" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">PETIT SOLDAT<br></a>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<h3>Par</h3>
+
+<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<a name="c1"></a>
+<h3>MONSIEUR PARENT</h3>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée,
+faisait des montagnes de sable. Il le ramassait
+de ses deux mains, l'élevait en pyramide,
+puis plantait au sommet une feuille de marronnier.</p>
+
+<p>Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait
+avec une attention concentrée et
+amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin
+public rempli de monde.</p>
+
+<p>Tout le long du chemin rond qui passe devant
+le bassin et devant l'église de la Trinité
+pour revenir, après avoir contourné le gazon,
+d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs
+petits jeux de jeunes animaux, tandis que les
+bonnes indifférentes regardaient en l'air avec
+leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient
+entre elles en surveillant la marmaille
+d'un coup d'oeil incessant.</p>
+
+<p>Des nourrices, deux par deux, se promenaient
+d'un air grave, laissant traîner derrière
+elles les longs rubans éclatants de leurs
+bonnets, et portant dans leurs bras quelque
+chose de blanc enveloppé de dentelles, tandis
+que de petites filles, en robe courte et jambes
+nues, avaient des entretiens sérieux entre
+deux courses au cerceau, et que le gardien du
+square, en tunique verte, errait au milieu de ce
+peuple de mioches, faisait sans cesse des détours
+pour ne point démolir des ouvrages de
+terre, pour ne point écraser des mains, pour
+ne point déranger le travail de fourmi de ces
+mignonnes larves humaines.</p>
+
+<p>Le soleil allait disparaître derrière les toits
+de la rue Saint-Lazare et jetait ses grands
+rayons obliques sur cette foule gamine et parée,
+Les marronniers s'éclairaient de lueurs
+jaunes, et les trois cascades, devant le haut
+portail de l'église, semblaient en argent liquide.</p>
+
+<p>M. Parent regardait son fils accroupi dans
+la poussière: il suivait ses moindres gestes
+avec amour, semblait envoyer des baisers du
+bout des lèvres à tous les mouvements de
+Georges.</p>
+
+<p>Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du
+clocher, il constata qu'il se trouvait en retard
+de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit
+par le bras, secoua sa robe pleine de terre,
+essuya ses mains et l'entraîna vers la rue
+Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer
+après sa femme; et le gamin, qui ne le
+pouvait suivre, trottinait à son côté.</p>
+
+<p>Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant
+encore son allure, se mit à souffler de
+peine en montant le trottoir incliné. C'était
+un homme de quarante ans; déjà gris, un peu
+gros, portant avec un air inquiet un bon
+ventre de joyeux garçon que les événements
+ont rendu timide.</p>
+
+<p>Il avait épousé, quelques années plus tôt,
+une jeune femme aimée tendrement qui le
+traitait á présent avec une rudesse et une autorité
+de despote tout-puissant. Elle le gourmandait
+sans cesse pour tout ce qu'il faisait et
+pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait
+aigrement ses moindres actes, ses habitudes,
+ses simples plaisirs, ses goûts, ses allures,
+ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son
+placide de sa voix.</p>
+
+<p>Il l'aimait encore cependant, mais il aimait
+surtout l'enfant qu'il avait d'elle, Georges,
+âgé maintenant de trois ans, devenu la plus
+grande joie et la plus grande préoccupation
+de son coeur. Rentier modeste, il vivait sans
+emploi avec ses vingt mille francs de revenu;
+et sa femme, prise sans dot, s'indignait sans
+cesse de l'inaction de son mari.</p>
+
+<p>Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant
+sur la première marche de l'escalier, s'essuya
+le front, et se mit à monter.</p>
+
+<p>Au second étage, il sonna.</p>
+
+<p>Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de
+ces servantes maîtresses qui sont les tyrans
+des familles, vint ouvrir; et il demanda avec
+angoisse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame est-elle rentrée?</p>
+
+<p>La domestique haussa les épaules:&mdash;Depuis
+quand Monsieur a-t-il vu Madame rentrer
+pour six heures et demie?</p>
+
+<p>Il répondit d'un ton gêné:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, tant mieux, ça me donne le
+temps de me changer, car j'ai très chaud.</p>
+
+<p>La servante le regardait avec une pitié irritée
+et méprisante. Elle grogna:&mdash;Oh! je
+le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur
+a couru; il a porté le petit peut-être; et tout
+ça pour attendre Madame jusqu'à sept heures
+et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas
+maintenant à être prête à l'heure. Je fais mon
+dîner pour huit heures, moi, et quand on l'attend,
+tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé!</p>
+
+<p>M. Parent feignait de ne point écouter. Il
+murmura: «C'est bon, c'est bon. Il faut laver
+les mains de Georges qui a fait des pâtés
+de sable. Moi, je vais me changer. Recommande
+à la femme de chambre de bien nettoyer
+le petit.»</p>
+
+<p>Et il entra dans son appartement. Dès qu'il
+y fut, il poussa le verrou pour être seul, bien
+seul, tout seul. Il était tellement habitué,
+maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il
+ne se jugeait en sûreté que sous la protection
+des serrures. Il n'osait même plus penser,
+réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se
+sentait garanti par un tour de clef contre les
+regards et les suppositions. S'étant affaissé
+sur une chaise pour se reposer un peu avant
+de mettre du linge propre, il songea que Julie
+commençait à devenir un danger nouveau
+dans la maison. Elle haïssait sa femme,
+c'était visible; elle haïssait surtout son camarade
+Paul Limousin resté, chose rare, l'ami
+intime et familier du ménage, après avoir été
+l'inséparable compagnon de sa vie de garçon.</p>
+
+<p>C'était Limousin qui servait d'huile et de
+tampon entre Henriette et lui, qui le défendait,
+même vivement, même sévèrement, contre
+les reproches immérités, contre les scènes
+harcelantes, contre tontes les misères quotidiennes
+de son existence.</p>
+
+<p>Mais voilà que, depuis bientôt six mois,
+Julie se permettait sans cesse sur sa maîtresse
+des remarques et des appréciations
+malveillantes. Elle la jugeait à tout moment,
+déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais
+Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas
+mener comme ça par le nez. Enfin, enfin...
+Voilà... chacun suivant sa nature.»</p>
+
+<p>Un jour même elle avait été insolente avec
+Henriette, qui s'était contentée de dire, le
+soir, à son mari: «Tu sais, à la première
+parole vive de cette fille, je la flanque dehors,
+moi.» Elle semblait cependant, elle
+qui ne craignait rien, redouter la vieille servante;
+et Parent attribuait cette mansuétude
+à une considération pour la bonne qui l'avait
+élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère.</p>
+
+<p>Mais c'était fini, les choses ne pourraient
+traîner plus longtemps; et il s'épouvantait a
+l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
+Renvoyer Julie lui apparaissait comme une
+résolution si redoutable, qu'il n'osait y arrêter
+sa pensée. Lui donner raison contre sa
+femme, était également impossible; et il ne se
+passerait pas un mois maintenant, avant que la
+situation devint insoutenable entre les deux.</p>
+
+<p>Il restait assis, les bras ballants, cherchant
+vaguement des moyens de tout concilier, et
+ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement
+que j'ai Georges... Sans lui, je
+serais bien malheureux.»</p>
+
+<p>Puis l'idée lui vint de consulter Limousin;
+il s'y résolut; mais aussitôt le souvenir de
+l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui
+fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion;
+et il demeurait de nouveau perdu dans
+ses angoisses et ses incertitudes.</p>
+
+<p>La pendule sonna sept heures. Il eut un
+sursaut. Sept heures, et il n'avait pas encore
+changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il
+se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche,
+et se revêtit avec précipitation, comme si on
+l'eût attendu dans la pièce voisine pour un
+événement d'une importance extrême.</p>
+
+<p>Puis il entra dans le salon, heureux de
+n'avoir plus rien à redouter.</p>
+
+<p>Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla
+regarder dans la rue, revint s'asseoir sur le
+canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils
+entra, nettoyé, peigné, souriant. Parent le
+saisit dans ses bras et le baisa avec passion.
+Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis
+sur les yeux, puis sur les joues, puis sur
+la bouche, puis sur les mains. Puis il le fit
+sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond,
+au bout de ses poignets. Puis il s'assit, fatigué
+par cet effort; et prenant Georges sur un
+genou, il lui fit faire «à dada».</p>
+
+<p>L'enfant riait enchanté, agitait ses bras,
+poussait des cris de plaisir, et le père aussi
+riait et criait de contentement, secouant son
+gros ventre, s'amusant plus encore que le
+petit.</p>
+
+<p>Il l'aimait de tout son bon coeur de faible,
+de résigné, de meurtri. Il l'aimait avec des
+élans fous, de grandes caresses emportées,
+avec toute la tendresse honteuse cachée en
+lui, qui n'avait jamais pu sortir, s'épandre,
+même aux premières heures de son mariage,
+sa femme s'étant toujours montrée sèche et
+réservée.</p>
+
+<p>Julie parut sur la porte, le visage pâle,
+l'oeil brillant, et elle annonça d'une voix
+tremblante d'exaspération:</p>
+
+<p>&mdash;Il est sept heures et demie, Monsieur.</p>
+
+<p>Parent jeta sur la pendule un regard inquiet
+et résigné, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il est sept heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, mon dîner est prêt, maintenant.</p>
+
+<p>Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré,
+que tu ne le ferais que pour huit heures?</p>
+
+<p>&mdash;Pour huit heures!... Vous n'y pensez
+pas, bien sûr! Vous n'allez pas vouloir faire
+manger le petit à huit heures maintenant:
+On dit ça, pardi, c'est une manière de parler.</p>
+
+<p>Mais ça détruirait l'estomac du petit de le
+faire manger à huit heures! Oh! s'il n'y avait
+que sa mère! Elle s'en soucie bien de son
+enfant! Ah oui! parlons-en, en voilà une
+mère! Si ce n'est pas une pitié de voir des
+mères comme ça!</p>
+
+<p>Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit
+qu'il fallait arrêter net la scène menaçante.</p>
+
+<p>&mdash;Julie, dit-il, je ne te permets point de
+parler ainsi de ta maîtresse. Tu entends,
+n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir.</p>
+
+<p>La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement,
+tourna les talons et sortit en tirant la
+porte avec tant de violence que tous les cristaux
+du lustre tintèrent. Ce fut, pendant
+quelques secondes, comme une légère et vague
+sonnerie de petites clochettes invisibles
+qui voltigea dans l'air silencieux du salon.</p>
+
+<p>Georges, surpris d'abord, se mit à battre
+des mains avec bonheur, et, gonflant ses joues,
+fit un gros «boum» de toute la force de ses
+poumons pour imiter le bruit de la porte.</p>
+
+<p>Alors son père lui conta des histoires;
+mais la préoccupation de son esprit lui faisait
+perdre à tout moment le fil de son récit;
+et le petit, ne comprenant plus, ouvrait de
+grands yeux étonnés.</p>
+
+<p>Parent ne quittait pas la pendule du regard.
+Il lui semblait voir marcher l'aiguille. Il aurait
+voulu arrêter l'heure, faire immobile le
+temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en
+voulait pas à Henriette d'être en retard, mais
+il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
+tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de
+plus suffiraient pour amener une irréparable
+catastrophe, des explications et des violences
+qu'il n'osait même imaginer. La seule pensée
+de la querelle, des éclats de voix, des injures
+traversant l'air comme des balles, des deux
+femmes face à face se regardant au fond des
+yeux et se jetant à la tête des mots blessants,
+lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche
+ainsi qu'une marche au soleil, le rendait
+mou comme une loque, si mou qu'il n'avait
+plus la force de soulever son enfant et de le
+faire sauter sur son genou.</p>
+
+<p>Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit
+et Julie reparut. Elle n'avait plus son air
+exaspéré, mais un air de résolution méchante
+et froide, plus redoutable encore.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre
+maman jusqu'à son dernier jour, je vous ai
+élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui!
+Je crois qu'on peut dire que je suis
+dévouée à la famille...</p>
+
+<p>Elle attendit une réponse.</p>
+
+<p>Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.»</p>
+
+<p>Elle reprit:&mdash;Vous savez bien que je n'ai
+jamais rien fait par intérêt d'argent, mais toujours
+par intérêt pour vous; que je ne vous
+ai jamais trompé ni menti; que vous n'avez
+jamais pu m'adresser de reproches...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, ma bonne Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer
+plus longtemps. C'est par amitié pour vous
+que je ne disais rien, que je vous laissais dans
+votre ignorance; mais c'est trop fort, et on
+rit trop de vous dans le quartier. Vous ferez
+ce que vous voudrez, mais tout le monde le
+sait; il faut que je vous le dise aussi, à la fin,
+bien que ça ne m'aille guère de rapporter. Si
+Madame rentre comme ça à des heures de
+fantaisie, c'est qu'elle fait des choses abominables.</p>
+
+<p>Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il
+ne put que balbutier: «Tais-toi... Tu sais
+que je t'ai défendu...»</p>
+
+<p>Elle lui coupa la parole avec une résolution
+irrésistible.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, il faut que je vous dise
+tout, maintenant. Il y a longtemps que Madame
+a fauté avec M. Limousin. Moi, je les
+ai vus plus de vingt fois s'embrasser derrière
+les portes. Oh, allez! si M. Limousin avait été
+riche, ça n'est pas M. Parent que Madame
+aurait épousé. Si Monsieur se rappelait seulement
+comment le mariage s'est fait, il
+comprendrait la chose d'un bout à l'autre...</p>
+
+<p>Parent s'était levé, livide, balbutiant:
+«Tais-toi... tais-toi... ou...»</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous dirai tout. Madame a
+épousé Monsieur par intérêt; et elle l'a trompé
+du premier jour. C'était entendu entre eux,
+pardi! Il suffit de réfléchir pour comprendre
+ça. Alors comme Madame n'était pas contente
+d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas,
+elle lui a fait la vie dure, si dure que j'en
+avais le coeur cassé, moi qui voyais ça...</p>
+
+<p>Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...» car il ne trouvait
+rien à répondre.</p>
+
+<p>La vieille bonne ne recula point; elle
+semblait résolue à tout.</p>
+
+<p>Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé
+par ces voix grondantes, se mit à pousser
+des cris aigus. Il restait debout derrière son
+père, et, la face crispée, la bouche ouverte,
+il hurlait.</p>
+
+<p>La clameur de son fils exaspéra Parent,
+l'emplit de courage et de fureur. Il se précipita
+vers Julie, les deux bras levés, prêt à
+frapper des deux mains, et criant: «Ah
+misérable! tu vas tourner les sens du petit.»</p>
+
+<p>Il la touchait déjà! Elle lui jeta par lu
+face:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur peut me battre s'il veut, moi
+qui l'ai élevé; ça n'empêchera pas que sa
+femme le trompe et que son enfant n'est pas
+de lui!...</p>
+
+<p>Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses
+bras; et il restait en face d'elle tellement
+éperdu qu'il ne comprenait plus rien.</p>
+
+<p>Elle ajouta:&mdash;Il suffît de regarder le petit
+pour reconnaître le père, pardi! c'est tout
+le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à
+regarder ses yeux et son front. Un aveugle
+ne s'y tromperait pas....</p>
+
+<p>Mais il l'avait saisie par les épaules et il
+la secouait de toute sa force, bégayant: «Vipère...
+vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en
+ou je te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...</p>
+
+<p>Et d'un effort désespéré il la lança dans la
+pièce voisine. Elle tomba sur la table servie
+dont les verres s'abattirent et se cassèrent;
+puis, s'étant relevée, elle mit la table entre
+elle et son maître, et, tandis qu'il la poursuivait
+pour la ressaisir, elle lui crachait au visage
+des paroles terribles:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir...
+après dîner... et qu'à rentrer tout de suite...
+il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
+essaye... il verra.</p>
+
+<p>Elle avait gagné la porte de la cuisine et
+elle s'enfuit. Il courut derrière elle, monta
+l'escalier de service jusqu'à sa chambre de
+bonne où elle s'était enfermée, et heurtant
+la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas quitter la maison à l'instant
+même.</p>
+
+<p>Elle répondit à travers la planche:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur peut y compter. Dans une
+heure je ne serai plus ici.</p>
+
+<p>Alors il redescendit lentement, en se cramponnant
+à la rampe pour ne point tomber; et
+il rentra dans son salon où Georges pleurait,
+assis par terre.</p>
+
+<p>Parent s'affaissa sur un siège et regarda
+l'enfant d'un oeil hébété. Il ne comprenait
+plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait
+étourdi, abruti, fou, comme s'il venait de
+choir sur la tête; à peine se souvenait-il des
+choses horribles que lui avait dites sa bonne.
+Puis, peu a peu, sa raison, comme une eau
+troublée, se calma et s'éclairait; et l'abominable
+révélation commença à travailler son
+coeur.</p>
+
+<p>Julie avait parlé si net, avec une telle force,
+une telle assurance, une telle sincérité, qu'il
+ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
+à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait
+s'être trompée, aveuglée par son dévouement
+pour lui, entraînée par une haine inconsciente
+contre Henriette. Cependant, à
+mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se
+convaincre, mille petits faits se réveillaient
+en son souvenir, des paroles de sa femme,
+des regards de Limousin, un tas de riens
+inobservés, presque inaperçus, des sorties
+tardives, des absences simultanées, et même
+des gestes presque insignifiants, mais bizarres
+qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre,
+et qui, maintenant, prenaient pour lui une
+importance extrême, établissaient une connivence
+entre eux. Tout ce qui s'était passé
+depuis ses fiançailles surgissait brusquement
+en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il
+retrouvait tout, des intonations singulières,
+des attitudes suspectes; et son pauvre esprit
+d'homme calme et bon, harcelé par le
+doute, lui montrait maintenant, comme des
+certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que
+des soupçons.</p>
+
+<p>Il fouillait avec une obstination acharnée
+dans ces cinq années de mariage, cherchant
+à retrouver tout, mois par mois, jour par
+jour; et chaque chose inquiétante qu'il découvrait
+le piquait au coeur comme un aiguillon
+de guêpe.</p>
+
+<p>Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait
+maintenant, le derrière sur le tapis. Mais,
+voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin
+se remit à pleurer.</p>
+
+<p>Son père s'élança, le saisit dans ses bras,
+et lui couvrit la tête de baisers. Son enfant lui
+demeurait au moins! Qu'importait le reste?</p>
+
+<p>Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses
+cheveux blonds, soulagé, consolé, balbutiant:
+«Georges..... mon petit Georges, mon cher
+petit Georges.....» Mais il se rappela brusquement
+ce qu'avait dit Julie!.... Oui, elle
+avait dit que son enfant était à Limousin.....
+Oh! cela n'était pas possible, par exemple!
+non, il ne pouvait le croire, il n'en pouvait
+même douter une seconde. C'était là une de
+ces odieuses infamies qui germent dans les
+âmes ignobles des servantes! Il répétait:
+«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin,
+caressé, s'était tu de nouveau.</p>
+
+<p>Parent sentait la chaleur de la petite poitrine
+pénétrer dans la sienne à travers les
+étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage,
+de joie; cette chaleur douce d'enfant le caressait,
+le fortifiait, le sauvait.</p>
+
+<p>Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne
+et frisée pour la regarder avec passion.
+Il la contemplait avidement, éperdument,
+se grisant à la voir, et répétant toujours:
+«Oh! mon petit..... mon petit Georges!.....»</p>
+
+<p>Il pensa soudain: «S'il ressemblait à
+Limousin... pourtant!»</p>
+
+<p>Ce fut en lui quelque chose d'étrange,
+d'atroce, une poignante et violente sensation
+de froid dans tout son corps, dans tous
+ses membres, comme si ses os, tout à coup,
+fussent devenus de glace. Oh! s'il ressemblait
+à Limousin!.....et il continuait a regarder
+Georges qui riait maintenant. Il le regardait
+avec des yeux éperdus, troubles, hagards. Et
+il cherchait dans le front, dans le nez, dans
+la bouche, dans les joues, s'il ne retrouvait
+pas quelque chose du front, du nez, de la
+bouche ou des joues de Limousin.</p>
+
+<p>Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient
+fou; et le visage de son enfant se transformait
+sous son regard, prenait des aspects
+bizarres, des ressemblances invraisemblables.</p>
+
+<p>Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait
+pas.» Il y avait donc quelque chose
+de frappant, quoique chose d'indéniable!
+Mais quoi? Le front? Oui, peut-être? Cependant
+Limousin avait le front plus étroit! Alors
+la bouche? Mais Limousin portait toute sa
+barbe! Comment constater les rapports entre
+ce gras menton d'enfant et le menton poilu
+de cet homme?</p>
+
+<p>Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je
+n'y vois plus; je suis trop troublé; je ne
+pourrais rien reconnaître maintenant... Il
+faut attendre; il faudra que je le regarde bien
+demain matin, en me levant.»</p>
+
+<p>Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait,
+à moi, je serais sauvé! sauvé!»></p>
+
+<p>Et il traversa le salon en deux enjambées
+pour aller examiner dans la glace la face de
+son enfant à côté de la sienne.</p>
+
+<p>Il tenait Georges assis sur son bras, afin
+que leurs visages fussent tout proches, et il
+parlait haut, tant son égarement était grand.</p>
+
+<p>«Oui... nous avons le même nez... le
+même nez... peut-être... ce n'est pas sûr...
+et le même regard.... Mais non, il a les
+yeux bleus.... Alors... oh! mon Dieu!...
+mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens
+fou!... Je ne veux plus voir... je deviens
+fou!...»</p>
+
+<p>Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout
+du salon, tomba sur un fauteuil, posa le petit
+sur un autre, et il se mit à pleurer. Il pleurait
+par grands sanglots désespérés. Georges,
+effaré d'entendre gémir son père, commença
+aussitôt à hurler.</p>
+
+<p>Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un
+bond, comme si une balle l'eût traversé. Il
+dit: «La voilà... qu'est-ce que je vais
+faire?...» Et il courut s'enfermer dans sa
+chambre pour avoir le temps, au moins, de
+s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes,
+un nouveau coup de timbre le fit
+encore tressaillir; puis il se rappela que Julie
+était partie sans que la femme de chambre
+fut prévenue. Donc personne n'irait ouvrir?
+Que faire? Il y alla.</p>
+
+<p>Voici que tout d'un coup il se sentait brave,
+résolu, prêt pour la dissimulation et la lutte.
+L'effroyable secousse l'avait mûri en quelques
+instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait
+avec une fureur de timide et une ténacité de
+débonnaire exaspéré.</p>
+
+<p>Il tremblait cependant! Était-ce de peur?
+Oui... Peut-être avait-il encore peur d'elle?
+sait-on combien l'audace contient parfois de
+lâcheté fouettée?</p>
+
+<p>Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas
+furtifs, il s'arrêta pour écouter. Son coeur
+battait à coups furieux; il n'entendait que ce
+bruit-là: ces grands coups sourds dans sa
+poitrine et la voix aiguë de Georges qui criait
+toujours, dans le salon.</p>
+
+<p>Soudain, le son du timbre éclatant sur sa
+tête, le secoua comme une explosion; alors il
+saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit
+tourner la clef et tira le battant.</p>
+
+<p>Sa femme et Limousin se tenaient debout
+en face de lui, sur l'escalier.</p>
+
+<p>Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait
+un peu d'irritation:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui ouvres, maintenant? Où
+est donc Julie?</p>
+
+<p>Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée;
+et il s'efforçait de répondre, sans pouvoir
+prononcer un mot.</p>
+
+<p>Elle reprit:&mdash;Es-tu devenu muet? Je te
+demande où est Julie.</p>
+
+<p>Alors il balbutia:&mdash;Elle.... elle.... est.....
+partie....</p>
+
+<p>Sa femme commençait à se fâcher:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, partie? Où ça? Pourquoi?</p>
+
+<p>Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait
+naître en lui une haine mordante contre cette
+femme insolente, debout devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu
+es fou....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait
+été insolente... et qu'elle... qu'elle a maltraité
+l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Julie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Julie.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de quoi a-t-elle été insolente?</p>
+
+<p>&mdash;A propos de toi.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... parce que son dîner était brûlé et
+que tu ne rentrais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit...?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit... des choses désobligeantes
+pour toi... et que je ne devais pas... que je ne
+pouvais pas entendre....</p>
+
+<p>&mdash;Quelles choses?</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile de les répéter.</p>
+
+<p>&mdash;Je désire les connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit qu'il était très malheureux
+pour un homme comme moi, d'épouser une
+femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans
+soins, mauvaise maîtresse de maison, mauvaise
+mère, et mauvaise épouse....</p>
+
+<p>La jeune femme était entrée dans l'antichambre,
+suivie par Limousin qui ne disait
+mot devant cette situation inattendue. Elle
+ferma brusquement la porte, jeta son manteau
+sur une chaise et marcha sur son mari en
+bégayant, exaspérée:</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?</p>
+
+<p>Il était très pâle, très calme. Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis rien, ma chère amie; je te
+répète seulement les propos de Julie, que tu
+as voulu connaître; et je te ferai remarquer
+que je l'ai mise à la porte justement à cause
+de ces propos.</p>
+
+<p>Elle frémissait de l'envie violente de lui
+arracher la barbe et les joues avec ses ongles.
+Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
+sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien
+répondre; et elle cherchait à reprendre l'offensive
+par quelque mot direct et blessant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as dîné? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai attendu.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;C'est stupide d'attendre après sept
+heures et demie. Tu aurais dû comprendre
+que j'avais été retenue, que j'avais eu des
+affaires, des courses.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer
+l'emploi de son temps, et elle raconta,
+avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant
+eu des objets de mobilier à choisir très loin,
+très loin, rue de Rennes, elle avait rencontré
+Limousin à sept heures passées, boulevard
+Saint-Germain, en revenant, et qu'alors elle
+lui avait demandé son bras pour entrer manger
+un morceau dans un restaurant où elle n'osait
+pénétrer seule, bien qu'elle se sentît défaillir
+de faim. Voilà comment elle avait dîné, avec
+Limousin, si on pouvait appeler cela dîner;
+car ils n'avaient pris qu'un bouillon et un
+demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir.</p>
+
+<p>Parent répondit simplement:&mdash;Mais tu as
+bien fait. Je ne t'adresse pas de reproches.</p>
+
+<p>Alors Limousin, resté jusque-là muet,
+presque caché derrière Henriette, s'approcha
+et tendit sa main en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas bien?</p>
+
+<p>Parent prit cette main offerte, et, la serrant
+mollement:&mdash;Oui, très bien.</p>
+
+<p>Mais la jeune femme avait saisi un mot
+dans la dernière phrase de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Des reproches... pourquoi parles-tu de
+reproches?... On dirait que tu as une intention.</p>
+
+<p>Il s'excusa:&mdash;Non, pas du tout. Je voulais
+simplement te répondre que je ne m'étais
+pas inquiété de ton retard et que je ne t'en
+faisais point un crime.</p>
+
+<p>Elle le prit de haut, cherchant un prétexte
+à querelle:&mdash;De mon retard?... On dirait
+vraiment qu'il est une heure du matin et que
+je passe la nuit dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard»
+parce que je n'ai pas d'autre mot. Tu
+devais rentrer à six heures et demie, tu rentres
+à huit heures et demie. C'est un retard,
+ça! Je le comprends très bien; je ne... ne...
+ne m'en étonne même pas... Mais... mais...
+il m'est difficile d'employer un autre mot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu le prononces comme si
+j'avais découché...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... mais non...</p>
+
+<p>Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait
+entrer dans sa chambre, quand elle s'aperçut
+enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda,
+avec un visage ému:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a donc le petit?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il
+est tombé.</p>
+
+<p>Elle voulut voir son enfant et s'élança dans
+la salle à manger, puis s'arrêta net devant la
+table couverte de vin répandu, de carafes et
+de verres brisés, et de salières renversées.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Julie qui...</p>
+
+<p>Mais elle lui coupa la parole avec fureur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop fort, à la fin! Julie me traite
+de dévergondée, bat mon enfant, casse ma
+vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble
+que tu trouves cela tout naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... puisque je l'ai renvoyée.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais
+il fallait la faire arrêter. C'est le commissaire
+de police qu'on appelle dans ces cas-là!</p>
+
+<p>Il balbutia:&mdash;Mais... ma chère amie... je
+ne pouvais pourtant pas... il n'y avait point
+de raison... Vraiment, il était bien difficile...</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules avec un infini dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque,
+un pauvre sire, un pauvre homme sans volonté,
+sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a
+dû t'en dire de raides, ta Julie, pour que tu
+te sois décidé à la mettre dehors. J'aurais
+voulu être là une minute, rien qu'une minute.</p>
+
+<p>Ayant ouvert la porte du salon, elle courut
+à Georges, le releva, le serra dans ses bras
+en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu
+as, mon chat, mon mignon, mon poulet?»</p>
+
+<p>Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as?</p>
+
+<p>Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux
+d'enfant effrayé:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Zulie qu'a battu papa.</p>
+
+<p>Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite
+d'abord. Puis une folle envie de rire
+s'éveilla dans son regard, passa comme un
+frisson sur ses joues fines, releva sa lèvre,
+retroussa les ailes de ses narines, et enfin
+jaillit de sa bouche en une claire fusée de
+joie, en une cascade de gaieté, sonore et vive
+comme une roulade d'oiseau. Elle répétait,
+avec de petits cris méchants qui passaient
+entre ses dents blanches et déchiraient Parent
+ainsi que des morsures: «Ah!... ah!...
+ah!... ah!... elle t'a ba... ba... battu... Ah!,.,
+ah!... ah!... que c'est drôle... que c'est drôle...
+Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu...
+battu... Julie a battu mon mari... Ah!...
+ah!... ah!... que c'est drôle!...</p>
+
+<p>Parent balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... mais non... ce n'est pas
+vrai... ce n'est pas vrai... C'est moi, au contraire,
+qui l'ai jetée dans la salle à manger, si
+fort qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a
+mal vu. C'est moi qui l'ai battue!</p>
+
+<p>Henriette disait à son fils:&mdash;Répète, mon
+poulet. C'est Julie qui a battu papa!</p>
+
+<p>Il répondit:&mdash;Oui, c'est Zulie.</p>
+
+<p>Puis, passant soudain à une autre idée,
+elle reprit:&mdash;Mais il n'a pas dîné, cet enfant-là?
+Tu n'as rien mangé, mon chéri?</p>
+
+<p>&mdash;Non, maman.</p>
+
+<p>Alors elle se retourna, furieuse, vers son
+mari:&mdash;Tu es donc fou, archi-fou! Il est huit
+heures et demie et Georges n'a pas dîné!</p>
+
+<p>Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans
+cette explication, écrasé sous cet écroulement
+de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère amie, nous t'attendions.
+Je ne voulais pas dîner sans toi. Comme tu
+rentres tous les jours en retard, je pensais
+que tu allais revenir d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>Elle lança dans un fauteuil son chapeau,
+gardé jusque-là sur sa tête, et, la voix nerveuse:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire
+à des gens qui ne comprennent rien, qui
+ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
+eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit,
+l'enfant n'aurait rien mangé du tout. Comme
+si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept
+heures et demie passées, que j'avais eu un
+empêchement, un retard, une entrave!...</p>
+
+<p>Parent tremblait, sentant la colère le gagner;
+mais Limousin s'interposa et, se tournant
+vers la jeune femme:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes tout à fait injuste, ma chère
+amie. Parent ne pouvait pas deviner que vous
+rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais;
+et puis, comment vouliez-vous qu'il se
+tirât d'affaire tout seul, après avoir renvoyé
+Julie?</p>
+
+<p>Mais Henriette, exaspérée, répondit:&mdash;Il
+faudra pourtant bien qu'il se tire d'affaire, car
+je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille!</p>
+
+<p>Et elle entra brusquement dans sa chambre,
+oubliant déjà que son fils n'avait point
+mangé.</p>
+
+<p>Alors Limousin, tout à coup, se multiplia
+pour aider son ami. Il ramassa et enleva les
+verres brisés qui couvraient la table, remit le
+couvert et assit l'enfant sur son petit fauteuil
+à grands pieds, pendant que Parent allait
+chercher la femme de chambre pour se faire
+servir par elle.</p>
+
+<p>Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu
+dans la chambre de Georges où elle travaillait.</p>
+
+<p>Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis
+des pommes de terre en purée.</p>
+
+<p>Parent s'était assis à côté de son enfant,
+l'esprit en détresse, la raison emportée dans
+cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
+essayait de manger lui-même, coupait la
+viande, la mâchait et l'avalait avec effort,
+comme si sa gorge eût été paralysée.</p>
+
+<p>Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un
+désir affolé de regarder Limousin assis en
+face de lui et qui roulait des boulettes de
+pain. Il voulait voir s'il ressemblait à Georges.
+Mais il n'osait pas lever les yeux. Il s'y décida
+pourtant, et considéra brusquement cette
+figure qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui
+semblât ne l'avoir jamais examinée, tant elle
+lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde
+en seconde, il jetait un coup d'oeil
+rapide sur ce visage, cherchant à en reconnaître
+les moindres lignes, les moindres
+traits, les moindres sens; puis, aussitôt, il
+regardait son fils, en ayant l'air de le faire
+manger.</p>
+
+<p>Deux mots ronflaient dans son oreille:
+«Son père! son père! son père!» Ils bourdonnaient
+à ses tempes avec chaque battement
+de son coeur. Oui, cet homme, cet
+homme tranquille, assis de l'autre côté de
+cette table, était peut-être le père de son fils,
+de Georges, de son petit Georges. Parent
+cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur
+atroce, une de ces douleurs qui font
+hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
+lui déchirait tout le dedans du corps. Il
+eut envie de prendre son couteau et de se
+l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait,
+le sauverait; ce serait fini.</p>
+
+<p>Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il
+vivre, se lever le matin, manger aux
+repas, sortir par les rues, se coucher le soir
+et dormir la nuit avec cette pensée vrillée en
+lui: «Limousin, le père de Georges!..» Non,
+il n'aurait plus la force de faire un pas, de
+s'habiller, de penser à rien, de parler à personne!
+Chaque jour, à toute heure, à toute
+seconde, il se demanderait cela, il chercherait
+à savoir, à deviner, à surprendre cet
+horrible secret? Et le petit, son cher petit, il
+ne pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable
+souffrance de ce doute, sans se
+sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être
+torturé jusqu'aux moelles de ses os. Il lui
+faudrait vivre ici, rester dans cette maison,
+à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait!
+Oui, il finirait par le haïr assurément. Quel
+supplice! Oh! s'il était certain que Limousin
+fût le père, peut-être arriverait-il à se
+calmer, à s'endormir dans son malheur, dans
+sa douleur? Mais ne pas savoir était intolérable!</p>
+
+<p>Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir
+toujours, et embrasser cet enfant à
+tout moment, l'enfant d'un autre, le promener
+dans la ville, le porter dans ses bras,
+sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
+lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il
+n'est pas à moi, peut-être?» Ne vaudrait-il
+pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le
+perdre dans les rues, ou se sauver soi-même
+très loin, si loin, qu'il n'entendrait plus jamais
+parler de rien, jamais!</p>
+
+<p>Il eut un sursaut en entendant ouvrir la
+porte. Sa femme rentrait.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?</p>
+
+<p>Limousin répondit, en hésitant:&mdash;Ma foi,
+moi aussi.</p>
+
+<p>Et elle fit rapporter le gigot.</p>
+
+<p>Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou
+bien se sont-ils mis en retard à un rendez-vous
+d'amour?»</p>
+
+<p>Ils mangeaient maintenant de grand appétit,
+tous les deux. Henriette, tranquille, riait
+et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par
+regards brusques, vite détournés. Elle avait
+une robe de chambre rose garnie de dentelles
+blanches; et sa tête blonde, son cou
+frais, ses mains grasses sortaient de ce joli
+vêtement coquet et parfumé, comme d'une
+coquille bordée d'écume. Qu'avait-elle fait
+tout le jour avec cet homme? Parent les
+voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes!
+Comment ne pouvait-il rien savoir,
+ne pouvait-il pas deviner en les regardant
+ainsi côte à côte, en face de lui?</p>
+
+<p>Comme ils devaient se moquer de lui, s'il
+avait été leur dupe depuis le premier jour?
+Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un
+homme, d'un brave homme, parce que son
+père lui avait laissé un peu d'argent! Comment
+ne pouvait-on voir ces choses-là dans
+les âmes, comment se pouvait-il que rien ne
+révélât aux coeurs droits les fraudes des
+coeurs infâmes, que la voix fût la même pour
+mentir que pour adorer, et le regard fourbe
+qui trompe, pareil au regard sincère?</p>
+
+<p>Il les épiait, attendant un geste, un mot,
+une intonation. Soudain il pensa: «Je vais
+les surprendre ce soir.» Et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, comme je viens de renvoyer
+Julie, il faut que je m'occupe, dès
+aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je
+sors tout de suite, afin de me procurer quelqu'un
+pour demain matin. Je rentrerai peut-être
+un peu tard.</p>
+
+<p>Elle répondit:&mdash;Va; je ne bougerai pas
+d'ici. Limousin me tiendra compagnie. Nous
+t'attendrons.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers la femme de chambre:
+&mdash;Vous allez coucher Georges, ensuite
+vous pourrez desservir et monter chez vous.</p>
+
+<p>Parent s'était levé. Il oscillait sur ses
+jambes, étourdi, trébuchant. Il murmura:
+«A tout à l'heure,» et gagna la sortie en
+s'appuyant au mur, car le parquet remuait
+comme une barque.</p>
+
+<p>Georges était parti aux bras de sa bonne.
+Henriette et Limousin passèrent au salon.
+Dès que la porte fut refermée:&mdash;Ah, çà! tu
+es donc folle, dit-il, de harceler ainsi ton
+mari?</p>
+
+<p>Elle se retourna:&mdash;Ah! tu sais, je commence
+à trouver violente cette habitude que
+tu prends depuis quelque temps de poser
+Parent en martyr.</p>
+
+<p>Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant
+ses jambes:&mdash;Je ne le pose pas en martyr
+le moins du monde, mais je trouve, moi,
+qu'il est ridicule, dans notre situation, de
+braver cet homme du matin au soir.</p>
+
+<p>Elle prit une cigarette sur la cheminée,
+l'alluma, et répondit:&mdash;Mais je ne le brave
+pas, bien au contraire; seulement il m'irrite
+par sa stupidité... et je le traite comme il le
+mérite.</p>
+
+<p>Limousin reprit, d'une voix impatiente:</p>
+
+<p>&mdash;C'est inepte, ce que tu fais! Du reste,
+toutes les femmes sont pareilles. Comment?
+voilà un excellent garçon, trop bon, stupide
+de confiance et de bonté, qui ne nous gêne
+en rien, qui ne nous soupçonne pas une seconde,
+qui nous laisse libres, tranquilles
+autant que nous voulons; et tu fais tout ce
+que tu peux pour le rendre enragé et pour
+gâter notre vie.</p>
+
+<p>Elle se tourna vers lui:&mdash;Tiens, tu m'embêtes!
+Toi, tu es lâche, comme tous les
+hommes! Tu as peur de ce crétin!</p>
+
+<p>Il se leva vivement, et, furieux:&mdash;Ah! çà,
+je voudrais bien savoir ce qu'il t'a fait, et de
+quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il malheureuse?
+Te bat-il? Te trompe-t-il? Non,
+c'est trop fort à la fin de faire souffrir ce
+garçon uniquement parce qu'il est trop bon,
+et de lui en vouloir uniquement parce que
+tu le trompes.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant
+au fond des yeux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui me reproches de le tromper,
+toi? toi? toi? Faut-il que tu aies un sale
+coeur?</p>
+
+<p>Il se défendit, un peu honteux:&mdash;Mais
+je ne te reproche rien, ma chère amie, je te
+demande seulement de ménager un peu ton
+mari, parce que nous avons besoin l'un et
+l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
+devrais comprendre cela.</p>
+
+<p>Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui
+grand, brun, avec des favoris tombants, l'allure
+un peu vulgaire d'un beau garçon content
+de lui; elle mignonne, rose et blonde,
+une petite parisienne mi-cocotte et mi-bourgeoise,
+née dans une arrière-boutique, élevée
+sur le seuil du magasin à cueillir les passants
+d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard
+de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui
+s'est épris d'elle pour l'avoir vue, chaque jour,
+devant cette porte, en sortant le matin et en
+rentrant le soir.</p>
+
+<p>Elle disait:&mdash;Mais tu ne comprends donc
+pas, grand niais, que je l'exècre justement
+parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a
+achetée enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout
+ce qu'il fait, tout ce qu'il pense me porte sur
+les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par
+sa sottise que tu appelles de la bonté, par sa
+lourdeur que tu appelles de la confiance, et
+puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui,
+au lieu de toi! Je le sens entre nous deux,
+quoiqu'il ne nous gêne guère. Et puis?... et
+puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se
+douter de rien! Je voudrais qu'il fût un peu
+jaloux au moins. Il y a des moments où j'ai
+envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc
+rien, grosse bête, tu ne comprends donc pas
+que Paul est mon amant.»</p>
+
+<p>Limousin se mit à rire:&mdash;En attendant, tu
+feras bien de te taire et de ne pas troubler
+notre existence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec
+cet imbécile-là, il n'y a rien à craindre. Non,
+mais c'est incroyable que tu ne comprennes
+pas combien il m'est odieux, combien il m'énerve.
+Toi, tu as toujours l'air de le chérir, de
+lui serrer la main avec franchise. Les hommes
+sont surprenants parfois.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de dissimulation, mon
+cher, mais de sentiments. Vous autres, quand
+vous trompez un homme, on dirait que vous
+l'aimez tout de suite davantage; nous autres,
+nous le haïssons à partir du moment où nous
+l'avons trompé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas du tout pourquoi on
+haïrait un brave garçon dont on prend la
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?...
+C'est un tact qui vous manque à tous, cela!
+Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et
+qu'on ne peut pas dire. Et puis d'abord on ne
+doit pas?... Non, tu ne comprendrais point,
+c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de
+finesse.</p>
+
+<p>Et souriant, avec un doux mépris de rouée,
+elle posa les deux mains sur ses épaules en
+tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête
+vers elle en l'enfermant dans une étreinte, et
+leurs bouches se rencontrèrent. Et comme
+ils étaient debout devant la glace de la cheminée,
+un autre couple tout pareil à eux
+s'embrassait derrière la pendule.</p>
+
+<p>Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la
+clef ni le grincement de la porte; mais Henriette,
+brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
+Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent
+Parent qui les regardait, livide, les poings
+fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.</p>
+
+<p>Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide
+mouvement de l'oeil, sans remuer la tête.
+Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se
+rua sur Limousin, le prit à pleins bras comme
+pour l'étouffer, le culbuta jusque dans l'angle
+du salon d'un élan si impétueux, que l'autre,
+perdant pied, battant l'air de ses mains, alla
+heurter brutalement son crâne contre la muraille.</p>
+
+<p>Mais Henriette, quand elle comprit que son
+mari allait assommer son amant, se jeta sur
+Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans
+la chair ses dix doigts fins et roses, elle serra
+si fort, avec ses nerfs de femme éperdue,
+que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
+mordait l'épaule comme si elle eût voulu le
+déchirer avec ses dents. Parent, étranglé,
+suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa
+femme accrochée à son col; et l'ayant empoignée
+par la taille, il la jeta, d'une seule poussée,
+à l'autre bout du salon.</p>
+
+<p>Puis, comme il avait la colère courte dos
+débonnaires, et la violence poussive des faibles,
+il demeura debout entre les deux, haletant,
+épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait
+faire. Sa fureur brutale s'était répandue dans
+cet effort, comme la mousse d'un vin débouché;
+et son énergie insolite finissait en essoufflement.</p>
+
+<p>Dès qu'il put parler, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en... tous les deux... tout de
+suite... allez-vous-en!...</p>
+
+<p>Limousin restait immobile dans son angle,
+collé contre le mur, trop effaré pour rien
+comprendre encore, trop effrayé pour remuer
+un doigt. Henriette, les poings appuyés sur le
+guéridon, la tête en avant, décoiffée, le corsage
+ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille
+à une bête qui va sauter.</p>
+
+<p>Parent reprit d'une voix plus forte:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!</p>
+
+<p>Voyant calmée sa première exaspération,
+sa femme s'enhardit, se redressa, fit deux pas
+vers lui, et presque insolente déjà:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce
+qui t'a pris?... Pourquoi cette agression inqualifiable?...</p>
+
+<p>Il se retourna vers elle, en levant le poing
+pour l'assommer, et bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop
+fort!... j'ai... j'ai... j'ai... tout entendu!...
+tout!... tout!...tu comprends...tout!... misérable!...
+misérable!... Vous êtes deux misérables!...
+Allez-vous-en!... tous les deux!...
+tout de suite!... Je vous tuerais!... Allez-vous-en!...</p>
+
+<p>Elle comprit que c'était fini, qu'il savait,
+qu'elle ne se pourrait point innocenter et
+qu'il fallait céder. Mais toute son impudence
+lui était revenue et sa haine contre cet
+nomme, exaspérée a présent, la poussait à
+l'audace, mettait en elle un besoin de défi,
+un besoin de bravade.</p>
+
+<p>Elle dit d'une voix claire:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse,
+je vais chez vous.</p>
+
+<p>Mais Limousin ne remuait pas. Parent,
+qu'une colère nouvelle saisissait, se mit à
+crier:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!...
+misérables!... ou bien!... ou bien!...</p>
+
+<p>Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur
+sa tête.</p>
+
+<p>Alors Henriette traversa le salon d'un pas
+rapide, prit son amant par le bras, l'arracha
+du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers
+la porte en répétant: «Mais venez donc, mon
+ami, venez donc... Vous voyez bien que cet
+homme est fou... Tenez donc!...»</p>
+
+<p>Au moment de sortir, elle se retourna vers
+son mari, cherchant ce qu'elle pourrait faire,
+ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser
+au coeur, en quittant cette maison. Et une
+idée lui traversa l'esprit, une de ces idées
+venimeuses, mortelles, où fermente toute la
+perfidie des femmes.</p>
+
+<p>Elle dit, résolue:&mdash;Je veux emporter
+mon enfant.</p>
+
+<p>Parent, stupéfait, balbutia:&mdash;Ton... ton...
+enfant?... Tu oses parler de ton enfant?... tu
+oses... tu oses demander ton enfant... après...
+après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu
+oses?... Mais va-t'en donc, gueuse!... Va-t'en!...</p>
+
+<p>Elle revint vers lui, presque souriante,
+presque vengée déjà, et le bravant, tout près,
+face à face:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux mon enfant... et tu n'as pas le
+droit de le garder, parce qu'il n'est pas à
+toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est
+pas à toi... Il est à Limousin.</p>
+
+<p>Parent, éperdu, cria:&mdash;Tu mens... tu
+mens... misérable!</p>
+
+<p>Mais elle reprit:&mdash;Imbécile! Tout le
+monde le sait, excepté toi. Je te dis que
+voilà son père. Mais il suffit de regarder
+pour le voir...</p>
+
+<p>Parent reculait devant elle, chancelant.
+Puis brusquement, il se retourna, saisit une
+bougie, et s'élança dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>Il revint presque aussitôt, portant sur son
+bras le petit Georges enveloppé dans les
+couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en
+sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta
+dans les mains de sa femme, puis, sans ajouter
+une parole, il la poussa rudement dehors,
+vers l'escalier, où Limousin attendait par prudence.</p>
+
+<p>Puis il referma la porte, donna deux tours
+de clef et poussa les verrous. A peine rentré
+dans le salon, il tomba de toute sa hauteur
+sur le parquet.</p>
+
+
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant
+les premières semaines qui suivirent la séparation,
+l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha
+de songer beaucoup. Il avait repris son
+existence de garçon, ses habitudes de flânerie,
+et il mangeait au restaurant, comme autrefois.
+Ayant voulu éviter tout scandale, il faisait
+à sa femme une pension réglée par les hommes
+d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir
+de l'enfant commença à hanter sa pensée.
+Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir,
+il s'imaginait tout à coup entendre Georges
+crier «papa». Son coeur aussitôt commençait
+à battre et il se levait bien vite pour
+ouvrir la porte de l'escalier et voir si, par
+hasard, le petit ne serait pas revenu. Oui, il
+aurait pu revenir comme reviennent les chiens
+et les pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il
+moins d'instinct qu'une bête?</p>
+
+<p>Après avoir reconnu son erreur, il retournait
+s'asseoir dans son fauteuil, et il pensait
+au petit. Il y pensait pendant des heures entières,
+des jours entiers. Ce n'était point seulement
+une obsession morale, mais aussi, et
+plus encore, une obsession physique, un besoin
+sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir,
+de le manier, de l'asseoir sur ses genoux, de
+le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il
+s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses
+passées. Il sentait les petits bras serrant
+son cou, la petite bouche posant un gros baiser
+sur sa barbe, les petits cheveux chatouillant
+sa joue. L'envie de ces douces câlineries
+disparues, de la peau fine, chaude et mignonne
+offerte aux lèvres, l'affolait comme le
+désir d'une femme aimée qui s'est enfuie.</p>
+
+<p>Dans la rue, tout à coup, il se mettait à
+pleurer en songeant qu'il pourrait l'avoir,
+trottinant à son côté avec ses petits pieds, son
+gros Georget, comme autrefois, quand il le
+promenait. Il rentrait alors; et, la tête entre
+ses mains, sanglotait jusqu'au soir.</p>
+
+<p>Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se
+posait cette question: «Était-il ou n'était-il
+pas le père de Georges?» Mais c'était surtout
+la nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements
+interminables. A peine couché,
+il recommençait, chaque soir, la même série
+d'argumentations désespérées.</p>
+
+<p>Après le départ de sa femme, il n'avait plus
+douté tout d'abord: l'enfant, certes, appartenait
+à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit
+à hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette
+ne pouvait avoir aucune valeur. Elle
+l'avait bravé, en cherchant à le désespérer.
+En pesant froidement le pour et le contre, il
+y avait bien des chances pour qu'elle eût
+menti.</p>
+
+<p>Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire
+la vérité. Mais comment savoir, comment l'interroger,
+comment le décider à avouer?</p>
+
+<p>Et quelquefois Parent se relevait en pleine
+nuit, résolu à aller trouver Limousin, à le
+prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour
+mettre fin à cette abominable angoisse. Puis
+il se recouchait désespéré, ayant réfléchi que
+l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait
+même certainement pour empêcher le
+père véritable de reprendre son enfant.</p>
+
+<p>Alors que faire? Rien!</p>
+
+<p>Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les
+événements, de n'avoir point réfléchi, patienté,
+de n'avoir pas su attendre et dissimuler,
+pendant un mois ou deux, afin de se
+renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû
+feindre de ne rien soupçonner, et les laisser
+se trahir tout doucement. Il lui aurait suffi de
+voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner,
+pour comprendre. Un ami n'embrasse pas
+comme un père. Il les aurait épiés derrière
+les portes! Comment n'avait-il pas songé à
+cela? Si Limousin, demeuré seul avec Georges,
+ne l'avait point aussitôt saisi, serré dans ses
+bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé
+jouer avec indifférence, sans s'occuper de
+lui, aucune hésitation ne serait demeurée
+possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se
+croyait pas, il ne se sentait pas le père.</p>
+
+<p>De sorte que lui, Parent, chassant la mère,
+aurait gardé son fils, et il aurait été heureux,
+tout à fait heureux.</p>
+
+<p>Il se retournait dans son lit, suant et torturé,
+et cherchant à se souvenir des attitudes
+de Limousin avec le petit. Mais il ne se rappelait
+rien, absolument rien, aucun geste,
+aucun regard, aucune parole, aucune caresse
+suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait
+guère de son enfant. Si elle l'avait eu de
+son amant, elle l'aurait sans doute aimé davantage.</p>
+
+<p>On l'avait donc séparé de son fils par vengeance,
+par cruauté, pour le punir de ce qu'il
+les avait surpris.</p>
+
+<p>Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir
+les magistrats pour se faire rendre Georget.</p>
+
+<p>Mais à peine avait-il pris cette résolution
+qu'il se sentait envahi par la certitude contraire.
+Du moment que Limousin avait été,
+dès le premier jour, l'amant d'Henriette,
+l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui
+avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui
+rendent mères les femmes. La réserve froide
+qu'elle avait toujours apportée dans ses relations
+intimes avec lui, Parent, n'était-elle
+pas aussi un obstacle à ce qu'elle eût été
+fécondée par son baiser!</p>
+
+<p>Alors il allait réclamer, prendre avec lui,
+conserver toujours et soigner l'enfant d'un
+autre. Il ne pourrait pas le regarder, l'embrasser,
+l'entendre dire «papa» sans que
+cette pensée le frappât, le déchirât: «Ce n'est
+point mon fils.» Il allait se condamner à ce
+supplice de tous les instants, à cette vie de
+misérable! Non, il valait mieux demeurer
+seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.</p>
+
+<p>Et chaque jour, chaque nuit recommençaient
+ces abominables hésitations et ces
+souffrances que rien ne pouvait calmer ni
+terminer. Il redoutait surtout l'obscurité du
+soir qui vient, la tristesse des crépuscules.
+C'était alors, sur son coeur, comme une pluie
+de chagrin, une inondation de désespoir qui
+tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait.
+Il avait peur de ses pensées comme on
+a peur des malfaiteurs, et il fuyait devant
+elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait
+surtout son logis vide, si noir, terrible,
+et les rues désertes aussi où brille seulement,
+de place en place, un bec de gaz, où le passant
+isolé qu'on entend de loin semble un
+rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon
+qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.</p>
+
+<p>Et Parent, malgré lui, par instinct, allait
+vers les grandes rues illuminées et populeuses.
+La lumière et la foule l'attiraient,
+l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand
+il était las d'errer, de vagabonder dans les
+remous du public, quand il voyait les passants
+devenir plus rares, et les trottoirs plus
+libres, la terreur de la solitude et du silence
+le poussait vers un grand café plein de buveurs
+et de clarté. Il y allait comme les mouches
+vont à la flamme, s'asseyait devant une
+petite table ronde, et demandait un bock. Il
+le buvait lentement, s'inquiétant chaque fois
+qu'un consommateur se levait pour s'en aller.
+Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir,
+le prier de rester encore un peu, tant il
+redoutait l'heure où le garçon, debout devant
+lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons,
+Monsieur, on ferme!»</p>
+
+<p>Car, chaque soir, il restait le dernier. Il
+voyait rentrer les tables, éteindre, un a un,
+les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du
+comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière
+compter son argent et l'enfermer dans
+le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le
+personnel qui murmurait: «En voilà un empoté!
+On dirait qu'il ne sait pas où coucher.»</p>
+
+<p>Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue
+sombre, il recommençait à penser à Georget
+et à se creuser la tête, à se torturer la pensée
+pour découvrir s'il était ou s'il n'était point
+le père de son enfant.</p>
+
+<p>Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le
+coudoiement continu des buveurs met près
+de vous un public familier et silencieux, où
+la grasse fumée des pipes endort les inquiétudes,
+tandis que la bière épaisse alourdit
+l'esprit et calme le coeur.</p>
+
+<p>Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là
+des voisins pour occuper son regard et sa
+pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il
+y prit bientôt ses repas. Vers midi, il frappait
+avec sa soucoupe sur la table de marbre, et
+le garçon apportait vivement une assiette, un
+verre, une serviette et le déjeuner du jour.
+Dès qu'il avait fini de manger, il buvait lentement
+son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie
+qui lui donnerait bientôt une bonne
+heure d'abrutissement. Il trempait d'abord
+ses lèvres dans le cognac, comme pour en
+prendre le goût, cueillant seulement la saveur
+du liquide avec le bout de sa langue.
+Puis il se le versait dans la bouche, goutte à
+goutte, en renversant la tête; promenait doucement
+la forte liqueur sur son palais, sur
+ses gencives, sur toute la muqueuse de ses
+joues, la mêlant avec la salive claire que ce
+contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce
+mélange, il l'avalait avec recueillement, la
+sentant couler, tout le long de sa gorge, jusqu'au
+fond de son estomac.</p>
+
+<p>Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant
+plus d'une heure, trois ou quatre petits
+verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors
+il penchait la tête sur son ventre, fermait les
+yeux et somnolait. Il se réveillait vers le
+milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la
+main vers le bock que le garçon avait posé
+devant lui pendant son sommeil; puis, l'ayant
+bu, il se soulevait sur la banquette de velours
+rouge, relevait son pantalon, rabaissait son
+gilet pour couvrir la ligne blanche aperçue
+entre les deux, secouait le col de sa jaquette,
+tirait les poignets de sa chemise hors des manches,
+puis reprenait les journaux qu'il avait
+déjà lus le matin.</p>
+
+<p>Il les recommençait, de la première ligne
+à la dernière, y compris les réclames, demandes
+d'emploi, annonces, cote de la Bourse
+et programmes des théâtres.</p>
+
+<p>Entre quatre et six heures il allait faire un
+tour sur les boulevards, pour prendre l'air, disait-il;
+puis il revenait s'asseoir à la place qu'on
+lui avait conservée et demandait son absinthe.</p>
+
+<p>Alors il causait avec les habitués dont il avait
+fait la connaissance. Ils commentaient les nouvelles
+du jour, les faits divers et les événements
+politiques: cela le menait à l'heure du
+dîner. La soirée se passait comme l'après-midi
+jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour
+lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer
+dans le noir, dans la chambre vide, pleine
+de souvenirs affreux, de pensées horribles et
+d'angoisses. Il ne voyait plus personne de
+ses anciens amis, personne de ses parents,
+personne qui pût lui rappeler sa vie passée.</p>
+
+<p>Mais comme son appartement devenait un
+enfer pour lui, il prit une chambre dans un
+grand hôtel, une belle chambre d'entresol
+afin de voir les passants. Il n'était plus seul
+en ce vaste logis public; il sentait grouiller
+des gens autour de lui; il entendait des voix
+derrière les cloisons; et quand ses anciennes,
+souffrances le harcelaient trop cruellement
+en face de son lit entr'ouvert et de son feu
+solitaire, il sortait dans les larges corridors et
+se promenait comme un factionnaire, le long
+de toutes les portes fermées, en regardant
+avec tristesse les souliers accouplés devant
+chacune, les mignonnes bottines de femme
+blotties à côté des fortes bottines d'hommes;
+et il pensait que tous ces gens-là étaient heureux,
+sans doute, et dormaient tendrement,
+cote à côte ou embrassés, dans la chaleur
+de leur couche.</p>
+
+<p>Cinq années se passèrent ainsi; cinq années
+mornes, sans autres événements que des
+amours de deux heures, à deux louis, de
+temps en temps.</p>
+
+<p>Or un jour, comme il faisait sa promenade
+ordinaire entre la Madeleine et la rue Drouot,
+il aperçut tout à coup une femme dont la tournure
+le frappa. Un grand monsieur et un
+enfant l'accompagnaient. Tous les trois marchaient
+devant lui. Il se demandait: «Où donc
+ai-je vu ces personnes-là?» et, tout à coup, il
+reconnut un geste de la main: c'était sa
+femme, sa femme avec Limousin, et avec son
+enfant, son petit Georges.</p>
+
+<p>Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta
+pas cependant; il voulait les voir; et il les
+suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage
+de bons bourgeois. Henriette s'appuyait
+au bras de Paul, lui parlait doucement en le
+regardant parfois de côté. Parent la voyait
+alors de profil, reconnaissait la ligne gracieuse
+de son visage, les mouvements de sa bouche,
+son sourire, et la caresse de son regard.
+L'enfant surtout le préoccupait. Comme il
+était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir
+la figure, mais seulement de longs
+cheveux blonds qui tombaient sur le col en
+boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon
+aux jambes nues, qui allait, ainsi qu'un
+petit homme, à côté de sa mère.</p>
+
+<p>Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin,
+il les vit soudain tous les trois. Limousin
+avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au
+contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt
+engraissé; Georges était devenu méconnaissable,
+si différent de jadis!</p>
+
+<p>Ils se remirent en route. Parent les suivit
+de nouveau, puis les devança à grands pas
+pour revenir; et les revoir, de tout près, en
+face. Quand il passa contre l'enfant, il eut
+envie, une envie folle de le saisir dans ses
+bras et de l'emporter. Il le toucha, comme
+par hasard. Le petit tourna la tête et regarda
+ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors
+Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par
+ce regard. Il s'enfuit à la façon d'un voleur,
+saisi de la peur horrible d'avoir été vu et
+reconnu par sa femme et son amant. Il alla
+d'une course jusqu'à sa brasserie, et tomba,
+haletant, sur sa chaise.</p>
+
+<p>Il but trois absinthes, ce soir-là.</p>
+
+<p>Pendant quatre mois, il garda au coeur la
+plaie de cette rencontre. Chaque nuit il les
+revoyait tous les trois, heureux et tranquilles,
+père, mère, enfant, se promenant sur le
+boulevard, avant de rentrer dîner chez eux.
+Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne.
+C'était autre chose, une autre hallucination
+maintenant, et aussi une autre douleur. Le
+petit Georges, son petit Georges, celui qu'il
+avait tant aimé et tant embrassé jadis, disparaissait
+dans un passé lointain et fini, et il en
+voyait un nouveau, comme un frère du premier,
+un garçonnet aux mollets nus, qui ne le
+connaissait pas, celui-là! Il souffrait affreusement
+de cette pensée. L'amour du petit était
+mort; aucun lien n'existait plus entre eux;
+l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le
+voyant. Il l'avait même regardé d'un oeil
+méchant.</p>
+
+<p>Puis, peu à peu, son âme se calma encore;
+ses tortures mentales s'affaiblirent; l'image
+apparue devant ses yeux et qui hantait ses
+nuits devint indécise, plus rare. Il se remit à
+vivre à peu près comme tout le monde,
+comme tous les désoeuvrés qui boivent des
+bocks sur des tables de marbre et usent leurs
+culottes par le fond sur le velours râpé des
+banquettes.</p>
+
+<p>Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit
+ses cheveux sous la flamme du gaz, considéra
+comme des événements le bain de chaque
+semaine, la taille de cheveux de chaque
+quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou d'un
+chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé
+d'un nouveau couvre-chef, il se contemplait
+longtemps dans la glace ayant de s'asseoir,
+le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite,
+le posait de différentes façons, et demandait
+enfin à son amie, la dame du comptoir, qui
+le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous
+qu'il me va bien?»</p>
+
+<p>Deux ou trois fois par an il allait au théâtre;
+et, l'été, il passait quelquefois ses soirées
+dans un café-concert des Champs-Elysées. Il
+en rapportait dans sa tête des airs qui chantaient
+au fond de sa mémoire pendant plusieurs
+semaines et qu'il fredonnait même en
+battant la mesure avec son pied, lorsqu'il
+était assis devant son bock.</p>
+
+<p>Les années se suivaient, lentes, monotones
+et courtes parce qu'elles étaient vides.</p>
+
+<p>Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait
+à la mort sans remuer, sans s'agiter, assis en
+face d'une table de brasserie; et seule la
+grande glace où il appuyait son crâne plus
+dénudé chaque jour reflétait les ravages du
+temps qui passe et fuit en dévorant les
+hommes, les pauvres hommes.</p>
+
+<p>Il ne pensait plus que rarement, à présent,
+au drame affreux où avait sombré sa vie, car
+vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée
+effroyable.</p>
+
+<p>Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite
+l'avait usé, amolli, épuisé; et souvent le
+patron de sa brasserie, le sixième patron
+depuis son entrée dans cet établissement, lui
+disait: «Vous devriez vous secouer un peu,
+Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air,
+aller à la campagne, je vous assure que vous
+changez beaucoup depuis quelques mois.»</p>
+
+<p>Et quand son client venait de sortir, ce
+commerçant communiquait ses réflexions à
+sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un
+mauvais coton, ça ne vaut rien de ne jamais
+quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux
+environs manger une matelote de temps en
+temps, puisqu'il a confiance en vous. Voilà
+bientôt l'été, ça le retapera.»</p>
+
+<p>Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance
+pour ce consommateur obstiné,
+répétait chaque jour à Parent: «Voyons,
+Monsieur, décidez-vous à prendre l'air! C'est
+si joli, la campagne quand il fait beau! Oh!
+moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!»</p>
+
+<p>Et elle lui communiquait ses rêves, les
+rêves poétiques et simples de toutes les
+pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre
+de l'année derrière les vitres d'une boutique
+et qui regardent passer la vie factice et
+bruyante de la rue, en songeant à la vie
+calme et douce des champs, à la vie sous les
+arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur
+les prairies, sur les bois profonds, sur les
+claires rivières, sur les vaches couchées dans
+l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes
+les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes,
+lilas, roses, blanches, si gentilles, si
+fraîches, si parfumées, toutes les fleurs de la
+nature qu'on cueille en se promenant et dont
+on fait de gros bouquets.</p>
+
+<p>Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse
+de son désir éternel, irréalisé et irréalisable;
+et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait
+plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant
+à côté du comptoir pour causer avec
+Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec
+elle. Alors, peu à peu, une vague envie lui
+vint d'aller voir, une fois, s'il faisait vraiment
+si bon qu'elle le disait, hors les murs
+de la grande ville.</p>
+
+<p>Un matin il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où on peut bien déjeuner
+aux environs de Paris?</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain.
+C'est si joli!</p>
+
+<p>Il s'y était promené autrefois au moment
+de ses fiançailles. Il se décida à y retourner.</p>
+
+<p>Il choisit un dimanche, sans raison spéciale,
+uniquement parce qu'il est d'usage de sortir
+le dimanche, même quand on ne fait rien en
+semaine.</p>
+
+<p>Donc il partit, un dimanche matin, pour
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>C'était au commencement de juillet, par un
+jour éclatant et chaud. Assis contre la portière
+de son wagon, il regardait courir les arbres et
+les petites maisons bizarres des alentours de
+Paris. Il se sentait triste, ennuyé d'avoir cédé
+à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes.
+Le paysage changeant et toujours
+pareil le fatiguait. Il avait soif; il serait
+volontiers descendu à chaque station pour
+s'asseoir au café aperçu derrière la gare,
+boire un bock ou deux et reprendre le premier
+train qui passerait vers Paris. Et puis
+le voyage lui semblait long, très long. Il
+restait assis des journées entières pourvu
+qu'il eût sous les yeux les mêmes choses
+immobiles, mais il trouvait énervant et fatigant
+de rester assis en changeant de place,
+de voir remuer le pays tout entier, tandis
+que lui-même ne faisait pas un mouvement.</p>
+
+<p>Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque
+fois qu'il la traversa. Sous le pont de Chatou
+il aperçut des yoles qui passaient enlevées à
+grands coups d'aviron par des canotiers aux
+bras nus; et il pensa: «Voilà des gaillards
+qui ne doivent pas s'embêter!»</p>
+
+<p>Le long ruban de rivière déroulé des deux
+côtés du pont du Pecq éveilla, dans le fond
+de son coeur, un vague désir de promenade au
+bord des berges. Mais le train s'engouffra
+sous le tunnel qui précède la gare de Saint-Germain
+pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée.</p>
+
+<p>Parent descendit, et, alourdi par la fatigue,
+s'en alla, les mains derrière le dos, vers la
+Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade
+de fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La
+plaine immense s'étalait en face de lui, vaste
+comme la mer, toute verte et peuplée de
+grands villages, aussi populeux que des villes.
+Des routes blanches traversaient ce large pays,
+des bouts de forêts le boisaient par places,
+les étangs du Vésinet brillaient comme des
+plaques d'argent, et les coteaux lointains de
+Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous
+une brume légère et bleuâtre qui les laissait
+à peine deviner. Le soleil baignait de sa lumière
+abondante et chaude tout le grand
+paysage un peu voilé par les vapeurs matinales,
+par la sueur de la terre chauffée
+s'exhalant en brouillards menus, et par les
+souffles humides de la Seine, qui se déroulait
+comme un serpent sans fin a travers les
+plaines, contournait les villages et longeait
+les collines.</p>
+
+<p>Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures
+et des sèves, caressait la peau, pénétrait
+au fond de la poitrine, semblait rajeunir
+le coeur, alléger l'esprit, vivifier le sang.</p>
+
+<p>Parent, surpris, la respirait largement, les
+yeux éblouis par l'étendue du paysage; et il
+murmura: «Tiens, on est bien ici.»</p>
+
+<p>Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau
+pour regarder. Il croyait découvrir des
+choses inconnues et nouvelles, non point les
+choses que voyait son oeil, mais des choses
+que pressentait son âme, des événements
+ignorés, des bonheurs entrevus, des joies
+inexplorées, tout un horizon de vie qu'il
+n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait
+brusquement devant lui en face de cet horizon
+de campagne illimitée.</p>
+
+<p>Toute l'affreuse tristesse de son existence
+lui apparut illuminée par la clarté violente
+qui inondait la terre. Il vit ses vingt années
+de café, mornes, monotones, navrantes. Il
+aurait pu voyager comme d'autres, s'en aller
+là-bas, là-bas, chez des peuples étrangers,
+sur des terres peu connues, au delà des mers,
+s'intéresser à tout ce qui passionne les autres
+hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie
+aux milles formes, la vie mystérieuse, charmante
+ou poignante, toujours changeante,
+toujours inexplicable et curieuse.</p>
+
+<p>Maintenant il était trop tard. Il irait de
+bock en bock, jusqu'à la mort, sans famille,
+sans amis, sans espérances, sans curiosité
+pour rien. Une détresse infinie l'envahit, et
+une envie de se sauver, de se cacher, de rentrer
+dans Paris, dans sa brasserie et dans son
+engourdissement! Toutes les pensées, tous
+les rêves, tous les désirs qui dorment dans la
+paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés,
+remués par ce rayon de soleil sur les
+plaines.</p>
+
+<p>Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps
+en ce lieu, il allait perdre la tête, et il
+gagna bien vite le pavillon Henri IV pour
+déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool
+et parler à quelqu'un, au moins.</p>
+
+<p>Il prit une petite table dans les bosquets
+d'où l'on domine toute la campagne, fit son
+menu et pria qu'on le servit tout de suite.</p>
+
+<p>D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient
+aux tables voisines. Il se sentait
+mieux; il n'était plus seul.</p>
+
+<p>Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient.
+Il les avait regardées plusieurs fois
+sans les voir, comme on regarde les indifférents.</p>
+
+<p>Tout à coup, une voix de femme jeta en
+lui un de ces frissons qui font tressaillir les
+moelles.</p>
+
+<p>Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu
+vas découper le poulet.»</p>
+
+<p>Et une autre voix répondit: «Oui, maman.»</p>
+
+<p>Parent leva les yeux; et il comprit, il devina
+tout de suite quels étaient ces gens! Certes
+il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était
+toute blanche, très forte, une vieille dame
+sérieuse et respectable; et elle mangeait en
+avançant la tête, par crainte des taches, bien
+qu'elle eût recouvert ses seins d'une serviette.
+Georges était devenu un homme. Il
+avait de la barbe, de cette barbe inégale et
+presque incolore qui frisotte sur les joues des
+adolescents. Il portait un chapeau de haute
+forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle,
+par chic, sans doute. Parent le regardait,
+stupéfait! C'était là Georges, son fils?&mdash;Non,
+il ne connaissait pas ce jeune homme; il ne
+pouvait rien exister de commun entre eux.
+Limousin tournait le dos et mangeait, les
+épaules un peu voûtées.</p>
+
+<p>Donc ces trois êtres semblaient heureux et
+contents; ils venaient déjeuner à la campagne,
+en des restaurants connus. Ils avaient
+eu une existence calme et douce, une existence
+familiale dans un bon logis chaud et
+peuplé, peuplé par tous les riens qui font la
+vie agréable, par toutes les douceurs de l'affection,
+par toutes les paroles tendres qu'on
+échange sans cesse, quand on s'aime. Ils
+avaient vécu ainsi, grâce à lui Parent, avec
+son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu!
+Ils l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf,
+le débonnaire, à toutes les tristesses de la solitude,
+à l'abominable vie qu'il avait menée
+entre un trottoir et un comptoir, à toutes les
+tortures morales et à toutes les misères physiques!
+Ils avaient fait de lui un être inutile,
+perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux
+sans joies possibles, sans attentes, qui n'espérait
+rien de rien et de personne. Pour lui
+la terre était vide, parce qu'il n'aimait rien
+sur la terre. Il pouvait courir les peuples ou
+courir les rues, entrer dans toutes les maisons
+de Paris, ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait,
+derrière aucune porte, la figure cherchée,
+chérie, figure de femme ou figure d'enfant,
+qui sourit en vous apercevant. Et cette
+idée surtout le travaillait, l'idée de la porte
+qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un
+derrière.</p>
+
+<p>Et c'était la faute de ces trois misérables,
+cela! la faute de cette femme indigne, de cet
+ami infâme et de ce grand garçon blond qui
+prenait des airs arrogants.</p>
+
+<p>Il en voulait maintenant à l'enfant autant
+qu'aux deux autres! N'était-il pas le fils de
+Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé,
+aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait
+pas lâché bien vite la mère et le petit s'il n'avait
+pas su que le petit était à lui, bien à lui?
+Est-ce qu'on élève les enfants des autres?</p>
+
+<p>Donc, ils étaient là, tout près, ces trois
+malfaiteurs qui l'avaient tant fait souffrir.</p>
+
+<p>Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant
+au souvenir de toutes ses douleurs, de toutes
+ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il s'exaspérait
+surtout de leur air placide et satisfait.
+Il avait envie de les tuer, de leur jeter son
+siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de
+Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se
+baisser vers son assiette et se relever aussitôt.</p>
+
+<p>Et ils continueraient à vivre ainsi, sans
+soucis, sans inquiétudes d'aucune sorte. Non,
+non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait;
+il allait se venger tout de suite puisqu'il les
+tenait sous la main. Mais comment? Il cherchait,
+rêvait des choses effroyables comme il
+en arrive dans les feuilletons, mais ne trouvait
+rien de pratique. Et il buvait, coup sur
+coup, pour s'exciter, pour se donner du courage,
+pour ne pas laisser échapper une pareille
+occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
+jamais.</p>
+
+<p>Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et
+il cessa de boire pour la mûrir. Un sourire
+plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les
+tiens. Je les tiens. Nous allons voir. Nous
+allons voir.»</p>
+
+<p>Un garçon lui demanda:&mdash;Qu'est-ce que
+Monsieur désire ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Du café et du cognac, du meilleur.</p>
+
+<p>Et il les regardait en sirotant ses petits
+verres. Il y avait trop de monde dans ce restaurant
+pour ce qu'il voulait faire: donc il
+attendrait, il les suivrait; car ils allaient se
+promener certainement sur la terrasse ou dans
+la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés,
+il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui,
+il se vengerait! Il n'était pas trop tôt d'ailleurs,
+après vingt-trois ans de souffrances.
+Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait
+leur arriver.</p>
+
+<p>Ils achevaient doucement leur déjeuner,
+en causant avec sécurité. Parent ne pouvait
+entendre leurs paroles, mais il voyait leurs
+gestes calmes. La figure de sa femme, surtout,
+l'exaspérait. Elle avait pris un air hautain,
+un air de dévote grasse, de dévote inabordable,
+cuirassée de principes, blindée de vertu.</p>
+
+<p>Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent.
+Alors il vit Limousin. On eût dit un diplomate
+en retraite, tant il semblait important
+avec ses beaux favoris souples et blancs dont
+les pointes tombaient sur les revers de sa
+redingote.</p>
+
+<p>Ils sortirent. Georges fumait un cigare et
+portait son chapeau sur l'oreille. Parent, aussitôt,
+les suivit.</p>
+
+<p>Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et
+admirèrent le paysage avec placidité, comme
+admirent les gens repus; puis ils entrèrent
+dans la forêt.</p>
+
+<p>Parent se frottait les mains, et les suivait
+toujours, de loin, en se cachant pour ne point
+éveiller trop tôt leur attention.</p>
+
+<p>Ils allaient à petits pas, prenant un bain de
+verdure et d'air tiède. Henriette s'appuyait
+au bras de Limousin et marchait, droite, à son
+côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges
+abattait des feuilles avec sa badine, et franchissait
+parfois les fossés de la route, d'un
+saut léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter
+dans le feuillage.</p>
+
+<p>Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant
+d'émotion et de fatigue; car il ne marchait
+plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une
+peur l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable,
+et il les devança, pour revenir sur eux
+et les aborder en face.</p>
+
+<p>Il allait, le coeur battant, les sentant derrière
+lui maintenant, et il se répétait: «Allons,
+c'est le moment: de l'audace, de l'audace!
+C'est le moment.»</p>
+
+<p>Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les
+trois, sur l'herbe, au pied d'un gros arbre;
+et ils causaient toujours.</p>
+
+<p>Alors il se décida, et il revint à pas rapides.
+S'étant arrêté devant eux, debout au milieu
+du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une
+voix cassée par l'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez
+pas?</p>
+
+<p>Tous trois examinaient cet homme qui leur
+semblait fou.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que vous ne m'avez pas reconnu.
+Regardez-moi donc! Je suis Parent,
+Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas?
+Vous pensiez que c'était fini, bien fini, que
+vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
+mais non, me voilà revenu. Nous allons nous
+expliquer, maintenant.</p>
+
+<p>Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses
+mains, en murmurant: «Oh! mon Dieu!»</p>
+
+<p>Voyant cet inconnu qui semblait menacer
+sa mère, Georges s'était levé, prêt à le saisir
+au collet.</p>
+
+<p>Limousin, atterré, regardait avec des yeux
+effarés ce revenant qui, ayant soufflé quelques
+secondes, continua:&mdash;Alors nous
+allons nous expliquer maintenant. Voici le
+moment venu! Ah! vous m'avez trompé,
+vous m'avez condamné à une vie de forçat,
+et vous avez cru que je ne vous rattraperais
+pas!</p>
+
+<p>Mais le jeune homme le prit par les épaules,
+et le repoussant:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez?
+Passez votre chemin bien vite ou je vais
+vous rosser, moi!</p>
+
+<p>Parent répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce
+que sont ces gens-là.</p>
+
+<p>Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait
+le frapper. L'autre reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Lâche-moi donc. Je suis ton père...
+Tiens, regarde s'ils me reconnaissent maintenant,
+ces misérables!</p>
+
+<p>Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et
+se tourna vers sa mère.</p>
+
+<p>Parent, libre, s'avança vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui
+que je m'appelle Henri Parent, et que je
+suis son père puisqu'il se nomme Georges
+Parent, puisque vous êtes ma femme, puisque
+vous vivez tous les trois de mon argent, de la
+pension de dix mille francs que je vous fais
+depuis que je vous ai chassés de chez moi.
+Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés de
+chez moi? Parce que je vous ai surprise avec
+ce gueux, cet infâme, avec votre amant!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave
+homme, épousé par vous pour ma fortune, et
+trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui
+vous êtes et qui je suis...</p>
+
+<p>Il balbutiait, haletait, emporté par la colère.</p>
+
+<p>La femme cria d'une voix déchirante:</p>
+
+<p>&mdash;Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise,
+qu'il se taise; empêche-le, qu'il ne dise pas
+cela devant mon fils!</p>
+
+<p>Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura,
+d'une voix très basse:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez
+donc ce que vous faites.</p>
+
+<p>Parent reprit avec emportement:</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est
+pas tout. Il y a une chose que je veux savoir,
+une chose qui me torture depuis vingt ans.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Georges, éperdu,
+qui s'était appuyé contre un arbre:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, toi: Quand elle est partie de
+chez moi, elle a pensé que ce n'était pas assez
+de m'avoir trahi; elle a voulu encore me
+désespérer. Tu étais toute ma consolation;
+eh bien, elle t'a emporté en me jurant que je
+n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était
+lui! A-t-elle menti? je ne sais pas. Depuis
+vingt ans je me le demande.</p>
+
+<p>Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible,
+et, arrachant la main dont elle se couvrait
+la face:&mdash;Eh bien! je vous somme
+aujourd'hui de me dire lequel de nous est le
+père de ce jeune homme: lui ou moi; votre
+mari ou votre amant. Allons, allons, dites!</p>
+
+<p>Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa
+et, ricanant avec fureur:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus
+brave que le jour où tu te sauvais sur l'escalier
+parce que j'allais t'assommer. Eh bien!
+si elle ne répond pas, réponds toi-même. Tu
+dois le savoir aussi bien qu'elle. Dis, es-tu
+le père de ce garçon? Allons, allons, parle!</p>
+
+<p>Il revint vers sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne voulez pas me le dire à moi,
+dites-le à votre fils au moins. C'est un homme,
+aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui
+est son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais
+su, jamais, jamais! Je ne peux pas te le
+dire, mon garçon.</p>
+
+<p>Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus.
+Et il agitait ses bras comme un épileptique.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne
+sait pas... Je parie qu'elle ne sait pas... Non...
+elle ne sait pas... parbleu!... elle couchait avec
+tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne
+sait... personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?...
+Tu ne le sauras pas non plus, mon garçon,
+tu ne le sauras pas, pas plus que moi...
+jamais... Tiens... demande-lui... demande-lui...
+tu verras qu'elle ne sait pas... Moi non
+plus... lui non plus... toi non plus... personne
+ne sait... Tu peux choisir... oui... tu peux
+choisir... lui ou moi... Choisis... Bonsoir...
+c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu
+viendras me l'apprendre, hôtel des Continents,
+n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir de le
+savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup
+d'agrément...</p>
+
+<p>Et il s'en alla en gesticulant, continuant à
+parler seul, sous les grands arbres, dans l'air
+vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne se
+retourna point pour les voir. Il allait devant
+lui, marchant sous une poussée de fureur,
+sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté
+par son idée fixe.</p>
+
+<p>Tout à coup, il se trouva devant la gare.
+Un train partait. Il monta dedans. Durant la
+route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et
+il rentra dans Paris, stupéfait de son audace.</p>
+
+<p>Il se sentait brisé comme si on lui eût
+rompu les os. Il alla cependant prendre un
+bock à sa brasserie.</p>
+
+<p>En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise,
+lui demanda:&mdash;Déjà revenu? Est-ce que
+vous êtes fatigué?</p>
+
+<p>Il répondit:&mdash;Oui... oui... très fatigué...
+très fatigué.... Vous comprenez... quand on
+n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
+retournerai point, à la campagne. J'aurais
+mieux fait de rester ici. Désormais, je ne bougerai
+plus.</p>
+
+<p>Et elle ne put lui faire raconter sa promenade,
+malgré l'envie qu'elle en avait.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie il se grisa
+tout à fait, ce soir-là, et on dut le rapporter
+chez lui.</p>
+
+<br><br>
+<a name="c2"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>LA BÊTE À MAÎT' BELHOMME</h3>
+<br><br>
+
+<p>La diligence du Havre allait quitter Criquetot;
+et tous les voyageurs attendaient l'appel
+de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce
+tenu par Malandain fils.</p>
+
+<p>C'était une voiture jaune, montée sur des
+roues jaunes aussi autrefois, mais rendues
+presque grises par l'accumulation des boues.
+Celles de devant étaient toutes petites; celles
+de derrière, hautes et frêles, portaient le
+coffre difforme et enflé comme un ventre de
+bête. Trois rosses blanches, dont on remarquait,
+au premier coup d'oeil, les têtes énormes
+et les gros genoux ronds, attelées en
+arbalète, devaient traîner cette carriole qui
+avait du monstre dans sa structure et son
+allure. Les chevaux semblaient endormis
+déjà devant l'étrange véhicule.</p>
+
+<p>Le cocher Césaire Horlaville, un petit
+homme a gros ventre, souple cependant, par
+suite de l'habitude constante de grimper sur
+ses roues et d'escalader l'impériale, la face
+rougie par le grand air des champs, les
+pluies, les bourrasques et les petits verres,
+les yeux devenus clignotants sous les coups
+de vent et de grêle, apparut sur la porte de
+l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de
+main. De larges paniers ronds, pleins de
+volailles effarées, attendaient devant les paysannes
+immobiles. Césaire Horlaville les
+prit l'un après l'autre et les posa sur le toit
+de sa voiture; puis il y plaça plus doucement
+ceux qui contenaient des oeufs; il y jeta
+ensuite, d'en bas, quelques petits sacs de
+grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs,
+de bouts de toile ou de papiers. Puis
+il ouvrit la porte de derrière et, tirant une
+liste de sa poche, il lut en appelant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le curé de Gorgeville.</p>
+
+<p>Le prêtre s'avança, un grand homme puissant,
+large, gros, violacé et d'air aimable. Il
+retroussa sa soutane pour lever le pied,
+comme les femmes retroussent leurs jupes,
+et grimpa dans la guimbarde.</p>
+
+<p>&mdash;L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?</p>
+
+<p>L'homme se hâta, long, timide, enredingoté
+jusqu'aux genoux; et il disparut à son
+tour dans la porte ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Maît' Poiret, deux places.</p>
+
+<p>Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par
+la charrue, maigri par l'abstinence, osseux,
+la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa
+femme le suivait, petite et maigre, pareille à
+une bique fatiguée, portant à deux mains un
+immense parapluie vert.</p>
+
+<p>&mdash;Maît' Rabot, deux places.</p>
+
+<p>Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il
+demanda: «C'est ben mé qu't'appelles?»</p>
+
+<p>Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi»,
+allait répondre une facétie, quand
+Rabot piqua une tête vers la portière, lancé
+en avant par une poussée de sa femme, une
+gaillarde haute et carrée dont le ventre était
+vaste et rond comme une futaille, les mains
+larges comme des battoirs.</p>
+
+<p>Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un
+rat qui rentre dans son trou.</p>
+
+<p>&mdash;Maît' Caniveau.</p>
+
+<p>Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit
+plier les ressorts et s'engouffra à son tour
+dans l'intérieur du coffre jaune.</p>
+
+<p>&mdash;Maît' Belhomme.</p>
+
+<p>Belhomme, un grand maigre, s'approcha,
+le cou de travers, la face dolente, un mouchoir
+appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait
+d'un fort mal de dents.</p>
+
+<p>Tous portaient la blouse bleue par-dessus
+d'antiques et singulières vestes de drap noir
+ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils
+découvriraient dans les rues du Havre; et
+leurs chefs étaient coiffés de casquettes de
+soie, hautes comme des tours, suprême élégance
+dans la campagne normande.</p>
+
+<p>Gésaire Horlaville referma la portière de
+sa boîte, puis monta sur son siège et fit claquer
+son fouet.</p>
+
+<p>Les trois chevaux parurent se réveiller et,
+remuant le cou, firent entendre un vague
+murmure de grelots.</p>
+
+<p>Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de
+toute sa poitrine, fouailla les bêtes à tour de
+bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se
+mirent en route d'un petit trot boiteux et lent.
+Et derrière elles, la voiture, secouant ses carreaux
+branlants et toute la ferraille de ses
+ressorts, faisait un bruit surprenant de ferblanterie
+et de verrerie, tandis que chaque
+ligne de voyageurs, ballottée et balancée par
+les secousses, avait des reflux de flots à tous
+les remous des cahots.</p>
+
+<p>On se tut d'abord, par respect pour le curé,
+qui gênait les épanchements. Il se mit à parler
+le premier, étant d'un caractère loquace
+et familier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il
+comme vous voulez?</p>
+
+<p>L'énorme campagnard, qu'une sympathie
+de taille, d'encolure et de ventre liait avec
+l'ecclésiastique, répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même,
+et d'vote part?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'ma part, ça va toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards
+(colzas) qui n'donneront guère c't'année; et,
+vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s'rattrape.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, les temps sont durs.</p>
+
+<p>&mdash;Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une
+voix de gendarme la grande femme de maît'Rabot.</p>
+
+<p>Comme elle était d'un village voisin, le
+curé ne la connaissait que de nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, la Blondel? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot.</p>
+
+<p>Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en
+souriant; il salua d'une grande inclinaison
+de tête en avant, comme pour dire: «C'est
+bien moi Rabot, qu'a épousé la Blondel.»</p>
+
+<p>Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours
+son mouchoir sur son oreille, se mit à
+gémir d'une façon lamentable. Il faisait
+«gniau... gniau... gniau» en tapant du pied
+pour exprimer son affreuse souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc bien mal aux dents?
+demanda le curé.</p>
+
+<p>Le paysan cessa un instant de geindre pour
+répondre:&mdash;Non point... m'sieu le curé....
+C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond
+d´l´oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc dans
+l'oreille. Un dépôt?</p>
+
+<p>&mdash;J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais
+ben qu'c'est eune bête, un' grosse bête, qui
+m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin
+dans l'grenier.</p>
+
+<p>&mdash;Un' bête. Vous êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'en suis sûr? Comme du Paradis,
+m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote l'fond
+d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a
+m'mange la tête? Oh! gniau... gniau...
+gniau.... Et il se remit à taper du pied.</p>
+
+<p>Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance.
+Chacun donnait son avis. Poiret
+voulait que ce fût une araignée, l'instituteur
+que ce fût une chenille. Il avait vu ça une fois
+déjà à Campemuret, dans l'Orne, où il était
+resté six ans; même la chenille était entrée
+dans la tête et sortie parle nez. Mais l'homme
+était demeuré sourd de cette oreille-là, puisqu'il
+avait le tympan crevé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plutôt un ver, déclara le curé.</p>
+
+<p>Maît' Belhomme, la tête renversée de côté
+et appuyée contre la portière, car il était
+monté le dernier, gémissait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais
+ben qu' c'est eune frémi, eune grosso
+frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé...
+a galope... a galope.... Oh! gniau... gniau...
+gniau... que misère!!...</p>
+
+<p>&mdash;T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, non.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient ça?</p>
+
+<p>La peur du médecin sembla guérir Belhomme.</p>
+
+<p>Il se redressa, sans toutefois lâcher son
+mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient ça! T'as des sous pour eusse,
+té, pour ces fainéants-là? Y s'rait v'nu eune
+fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois!
+Ça fait, deusse écus de cent sous, deusse écus,
+pour sur... Et qu'est-ce qu'il aurait fait, dis,
+ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait?
+Sais-tu, té?</p>
+
+<p>Caniveau riait.</p>
+
+<p>&mdash;Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme
+ça?</p>
+
+<p>&mdash;J'vas t'au Havre vé Chambrelan.</p>
+
+<p>&mdash;Qué Chambrelan?</p>
+
+<p>&mdash;L'guérisseux, donc.</p>
+
+<p>&mdash;Qué guérisseux?</p>
+
+<p>&mdash;L'guérisseux qu'a guéri mon pé.</p>
+
+<p>&mdash;Ton pé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon pé, dans l'temps.</p>
+
+<p>&mdash;Que qu'il avait, ton pé?</p>
+
+<p>&mdash;Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait
+pu r'muer pied ni gambe.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qui li a fait ton Chambrelan?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a manié l'dos comm' pou' fé du
+pain, avec les deux mains donc! Et ça y a
+passé en une couple d'heures!</p>
+
+<p>Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan
+avait prononcé des paroles, mais il
+n'osait pas dire ça devant le curé.</p>
+
+<p>Caniveau reprit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il point quéque lapin qu'tas dans
+l'oreille. Il aura pris çu trou-là pour son terrier,
+vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver.</p>
+
+<p>Et Caniveau, formant un porte-voix de ses
+mains, commença à imiter les aboiements des
+chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait,
+piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à
+rire dans la voiture, même l'instituteur qui
+ne riait jamais.</p>
+
+<p>Cependant, comme Belhomme paraissait
+fâché qu'on se moquât de lui, le curé détourna
+la conversation et, s'adressant à la
+grande femme de Rabot:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse
+famille?</p>
+
+<p>&mdash;Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur
+à élever!</p>
+
+<p>Rabot opinait de la tête, comme pour dire:
+«Oh! oui, c'est dur à élever.»</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'enfants?</p>
+
+<p>Elle déclara avec autorité, d'une voix forte
+et sûre:</p>
+
+<p>&mdash;Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de
+mon homme!</p>
+
+<p>Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant
+du front. Il en avait fait quinze, lui,
+lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait!
+Donc, on n'en pouvait point douter. Il en
+était fier, parbleu!</p>
+
+<p>De qui le seizième? Elle ne le dit pas.
+C'était le premier, sans doute? On le savait
+peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau
+lui-même demeura impassible.</p>
+
+<p>Mais Belhomme se mit à gémir:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gniau... gniau... gniau... a me
+trifouille dans l'fond.... Oh! misère!...</p>
+
+<p>La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le
+curé dit: «Si on vous coulait un peu d'eau
+dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir.
+Voulez-vous essayer?</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr! J'veux ben.</p>
+
+<p>Et tout le monde descendit pour assister à
+l'opération.</p>
+
+<p>Le prêtre demanda une cuvette, une serviette
+et un verre d'eau; et il chargea l'instituteur
+de tenir bien inclinée la tête du patient;
+puis, dès que le liquide aurait pénétré dans le
+canal, de la renverser brusquement.</p>
+
+<p>Mais Caniveau, qui regardait déjà dans
+l'oreille de Belhomme pour voir s'il ne
+découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut
+déboucher ça, mon vieux. Jamais ton lapin
+sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait
+les quat' pattes.</p>
+
+<p>Le curé examina à son tour le passage et
+le reconnut trop étroit et trop embourbé pour
+tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur
+qui débarrassa cette voie au moyen d'une
+allumette et d'une loque. Alors, au milieu de
+l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce
+conduit nettoyé, un demi-verre d'eau qui
+coula sur le visage, dans les cheveux et dans
+le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna
+vivement la tôle sur la cuvette, comme
+s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes
+retombèrent dans le vase blanc. Tous les
+voyageurs se précipitèrent. Aucune bête
+n'était sortie.</p>
+
+<p>Cependant Belhomme déclarant: «Je sens
+pu rien», le curé, triomphant, s'écria: «Certainement
+elle est noyée.» Tout le monde
+était content. On remonta dans la voiture.</p>
+
+<p>Mais à peine se fut-elle remise en route
+que Belhomme poussa des cris terribles. La
+bête s'était réveillée et était devenue furieuse.
+Il affirmait même qu'elle était entrée dans la
+tête maintenant, qu'elle lui dévorait la cervelle.
+Il hurlait avec de telles contorsions que
+la femme de Poiret, le croyant possédé du
+diable, se mit à pleurer en faisant le signe de
+la croix. Puis, la douleur se calmant un peu,
+le malade raconta qu'elle faisait le tour de
+son oreille. Il imitait avec son doigt les mouvements
+de la bête, semblait la voir, la suivre
+du regard: «Tenez, v'la qu'a r'monte...
+gniau... gniau... gniau... qué misère!»</p>
+
+<p>Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la
+rend enragée, c'te bête. All' est p't-être ben
+accoutumée au vin.»</p>
+
+<p>On se remit à rire. Il reprit: «Quand
+j'allons arriver au café Bourboux, donne-li
+du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.»</p>
+
+<p>Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur.
+Il se mit à crier comme si on lui arrachait
+l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la
+tête. On pria Césaire Horlaville d'arrêter à la
+première maison rencontrée.</p>
+
+<p>C'était une ferme en bordure sur la route.
+Belhomme y fut transporté; puis on le coucha
+sur la table de cuisine pour recommencer
+l'opération. Caniveau conseillait toujours de
+mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de griser et
+d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais
+le curé préféra du vinaigre.</p>
+
+<p>On fit couler le mélange goutte à goutte,
+cette fois, afin qu'il pénétrât jusqu'au fond,
+puis on le laissa quelques minutes dans l'organe
+habité.</p>
+
+<p>Une cuvette ayant été de nouveau apportée,
+Belhomme fut retournée tout d'une pièce
+par le curé et Caniveau, ces deux colosses,
+tandis que l'instituteur tapait avec ses doigts
+sur l'oreille saine, afin de bien vider l'autre.</p>
+
+<p>Césaire Horlaville, lui-même, était entré
+pour voir, son fouet à la main.</p>
+
+<p>Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette
+un petit point brun, pas plus gros qu'un
+grain d'oignon. Cela remuait, pourtant.
+C'était une puce! Des cris d'étonnement
+s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une puce!
+Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau
+se tapait sur la cuisse, Césaire Horlaville
+fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait
+à la façon des ânes qui braient, l'instituteur
+riait comme on éternue, et les deux femmes
+poussaient de petits cris de gaieté pareils au
+gloussement des poules.</p>
+
+<p>Belhomme s'était assis sur la table, et
+ayant pris sur ses genoux la cuvette, il contemplait
+avec une attention grave et une
+colère joyeuse dans l'oeil la bestiole vaincue
+qui tournait dans sa goutte d'eau.</p>
+
+<p>Il grogna: «Te v'là, charogne,» et cracha
+dessus.</p>
+
+<p>Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune
+puce, eune puce, ah! te v'là, sacré puçot,
+sacré puçot, sacré puçot!»</p>
+
+<p>Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons,
+en route! V'là assez de temps perdu.»</p>
+
+<p>Et les voyageurs, riant toujours, s'en
+allèrent vers la voiture.</p>
+
+<p>Cependant Belhomme, venu le dernier,
+déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à Criquetot.
+J'ai pu que fé au Havre à cette heure.»</p>
+
+<p>Le cocher lui dit:&mdash;N'importe, paye ta
+place!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point
+passé mi-chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au
+bout.</p>
+
+<p>Et une dispute commença qui devint bientôt
+une querelle furieuse: Belhomme jurait
+qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville
+affirmait qu'il en recevrait quarante.</p>
+
+<p>Et ils criaient, nez contre nez, les yeux
+dans les yeux.</p>
+
+<p>Caniveau redescendit.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, tu dés quarante sous au curé,
+t'entends, et pi une tournée à tout le monde,
+ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras
+vingt à Césaire. Ça va-t-il, dégourdi?</p>
+
+<p>Le cocher, enchanté de voir Belhomme
+débourser trois francs soixante et quinze,
+répondit:&mdash;Ça va!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, paye.</p>
+
+<p>&mdash;J'payerai point. L'curé n'est pas médecin
+d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu n'payes point, j'te r'mets dans
+la voiture à Césaire et j't'emporte au Havre.</p>
+
+<p>Et le colosse, ayant saisi Belhomme par
+les reins, l'enleva comme un enfant.</p>
+
+<p>L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira
+sa bourse, et paya.</p>
+
+<p>Puis la voiture se remit en marche vers le
+Havre, tandis que Belhomme retournait à
+Criquetot, et tous les voyageurs, muets à
+présent, regardaient sur la route blanche la
+blouse bleue du paysan, balancée sur ses longues
+jambes.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<a name="c3"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>A VENDRE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>Partir à pied, quand le soleil se lève, et
+marcher dans la rosée, le long des champs,
+au bord de la mer calme, quelle ivresse!</p>
+
+<p>Quelle ivresse! Elle entre en vous par les
+yeux avec la lumière, par la narine avec l'air
+léger, par la peau avec les souffles du vent.</p>
+
+<p>Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair,
+si cher, si aigu de certaines minutes d'amour
+avec la Terre, le souvenir d'une sensation
+délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un
+paysage rencontré au détour d'une route, à
+l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière,
+ainsi qu'on rencontrerait une belle fille complaisante.
+Je me souviens d'un jour, entre autres. J'allais,
+le long de l'Océan breton, vers la pointe
+du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un
+pas rapide, le long des flots. C'était dans les
+environs de Quimperlé, dans cette partie la
+plus douce et la plus belle de la Bretagne.</p>
+
+<p>Un mutin de printemps, un de ces matins
+qui vous rajeunissent de vingt ans, vous refont
+des espérances et vous redonnent des
+rêves d'adolescents.</p>
+
+<p>J'allais, par un chemin à peine marqué,
+entre les blés et les vagues. Les blés ne remuaient
+point du tout, et les vagues remuaient
+à peine. On sentait bien l'odeur
+douce des champs mûrs et l'odeur marine du
+varech. J'allais sans penser à rien, devant
+moi, continuant mon voyage commencé depuis
+quinze jours, un tour de Bretagne par
+les côtes. Je me sentais fort, agile, heureux
+et gai. J'allais.</p>
+
+<p>Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en
+ces heures de joie inconsciente, profonde,
+charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe,
+ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais
+chanter au loin des chants pieux.
+Une procession peut-être, car c'était un dimanche.
+Mais je tournai un petit cap et je
+demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux
+de pêche m'apparurent remplis de gens,
+hommes, femmes, enfants, allant au pardon
+de Plouneven.</p>
+
+<p>Ils longeaient la rive, doucement, poussés
+à peine par une brise molle et essoufflée qui
+gonflait un peu les voiles brunes, puis,
+s'épuisant aussitôt, les laissait retomber,
+flasques, le long des mâts.</p>
+
+<p>Les lourdes barques glissaient lentement,
+chargées de monde. Et tout ce monde chantait.
+Les hommes debout sur les bordages,
+coiffés du grand chapeau, poussaient leur»
+notes puissantes, les femmes criaient leurs
+notes aiguës, et les voix grêles des enfants
+passaient comme des sons de fifre faux
+dans la grande clameur pieuse et violente.
+Et les passagers des cinq bateaux clamaient
+le même cantique, dont le rythme monotone
+s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux
+allaient l'un derrière l'autre, tout près
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Ils passèrent devant moi, contre moi, et je
+les vis s'éloigner, j'entendis s'affaiblir et
+s'éteindre leur chant.</p>
+
+<p>Et je me mis à rêver à des choses délicieuses,
+comme rêvent les tout jeunes gens,
+d'une façon puérile et charmante.</p>
+
+<p>Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le
+seul âge heureux de l'existence! Jamais on
+n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais
+morose et désolé quand on porte en soi la
+faculté divine de s'égarer dans les espérances,
+dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où
+tout arrive, dans l'hallucination de la pensée
+qui vagabonde! Comme la vie est belle sous
+la poudre d'or des songes!</p>
+
+<p>Hélas! c'est fini, cela!</p>
+
+<p>Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on
+attend sans cesse, à tout ce qu'on désire, à la
+fortune, à la gloire, à la femme.</p>
+
+<p>Et j'allais, à grands pas rapides, caressant
+de la main la tête blonde des blés qui se
+penchaient sous mes doigts et me chatouillaient
+la peau comme si j'eusse touché des
+cheveux.</p>
+
+<p>Je contournai un petit promontoire et
+j'aperçus, au fond d'une plage étroite et
+ronde, une maison blanche, bâtie sur trois
+terrasses qui descendaient jusqu'à la grève.</p>
+
+<p>Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle
+tressaillir de joie? Le sais-je? On trouve parfois,
+en voyageant ainsi, des coins de pays
+qu'on croit connaître depuis longtemps, tant
+ils vous sont familiers, tant ils plaisent à
+votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait
+jamais vus? qu'on n'ait point vécu là autrefois?
+Tout vous séduit, vous enchante, la
+ligne douce de l'horizon, la disposition des
+arbres, la couleur du sable!</p>
+
+<p>Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts
+gradins! De grands arbres fruitiers avaient
+poussé le long des terrasses qui descendaient
+vers l'eau, comme des marches géantes. Et
+chacune portait, ainsi qu'une couronne d'or,
+sur son faite, un long bouquet de genêts
+d'Espagne en fleur!</p>
+
+<p>Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure.
+Comme j'eusse aimé la posséder, y
+vivre, toujours!</p>
+
+<p>Je m'approchai de la porte, le coeur battant
+d'envie, et j'aperçus, sur un des piliers de la
+barrière, un grand écriteau: «<i>A vendre</i>.»</p>
+
+<p>J'en ressentis une secousse de plaisir
+comme si on me l'eût offerte, comme si on
+me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi?
+oui, pourquoi? Je n'en sais rien!</p>
+
+<p>«A vendre.» Donc elle n'était presque
+plus à quelqu'un, elle pouvait être à tout le
+monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie,
+cette sensation d'allégresse profonde, inexplicable?
+Je savais bien pourtant que je ne l'achèterais
+point! Comment l'aurais-je payée?
+N'importe, elle était à vendre. L'oiseau en
+cage appartient à son maître, l'oiseau dans
+l'air est à moi, n'étant à aucun autre.</p>
+
+<p>Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant
+jardin avec ses estrades superposées, ses espaliers
+aux longs bras de martyrs crucifiés,
+ses touffes de genêts d'or, et deux vieux
+figuiers au bout de chaque terrasse.</p>
+
+<p>Quand je fus sur la dernière, je regardai
+l'horizon. La petite plage s'étendait à mes
+pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la
+haute mer par trois rochers lourds et bruns
+qui en fermaient l'entrée et devaient briser
+les vagues aux jours de grosse mer.</p>
+
+<p>Sur la pointe, en face, deux pierres
+énormes, l'une debout, l'autre couchée dans
+l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à
+deux époux étranges, immobilisés par quelque
+maléfice, semblaient regarder toujours
+la petite maison qu'ils avaient vu construire,
+eux qui connaissaient depuis des siècles, cette
+baie autrefois solitaire, la petite maison qu'ils
+verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler,
+disparaître, la petite maison à vendre!</p>
+
+<p>Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je
+vous aime!</p>
+
+<p>Et je sonnai a la porte comme si j'eusse
+sonné chez moi. Une femme vint ouvrir, une
+bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir,
+coiffée de blanc, qui ressemblait à une béguine.
+Il me sembla que je la connaissais
+aussi, cette femme.</p>
+
+<p>Je lui dis:&mdash;Vous n'êtes pas Bretonne,
+vous?</p>
+
+<p>Elle répondit:&mdash;Non, Monsieur, je suis
+de Lorraine. Elle ajouta:&mdash;Vous venez pour
+visiter la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, parbleu.</p>
+
+<p>Et j'entrai.</p>
+
+<p>Je reconnaissais tout, me semblait-il, les
+murs, les meubles. Je m'étonnai presque de
+ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.</p>
+
+<p>Je pénétrai dans le salon, un joli salon
+tapissé de nattes, et qui regardait la mer
+par trois larges fenêtres. Sur la cheminée,
+des potiches de Chine et une grande photographie
+de femme. J'allai vers elle aussitôt,
+persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je
+la reconnus, bien que je fusse certain de ne
+l'avoir jamais rencontrée. C'était elle, elle-même,
+celle que j'attendais, que je désirais,
+que j'appelais, dont le visage hantait mes
+rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours,
+partout, celle qu'on va voir dans la rue tout
+à l'heure, qu'on va trouver sur la route dans
+la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle
+rouge sur les blés, celle qui doit être déjà
+arrivée dans l'hôtel où j'entre en voyage, dans
+le wagon où je vais monter, dans le salon
+dont la porte s'ouvre devant moi.</p>
+
+<p>C'était elle, assurément, indubitablement
+elle! Je la reconnus à ses yeux qui me regardaient,
+à ses cheveux roulés à l'anglaise, à
+sa bouche surtout, à ce sourire que j'avais
+deviné depuis longtemps.</p>
+
+<p>Je demandai aussitôt:&mdash;Quelle est cette
+femme?</p>
+
+<p>La bonne à tête de béguine répondit sèchement:&mdash;C'est Madame.</p>
+
+<p>Je repris:&mdash;C'est votre maîtresse?</p>
+
+<p>Elle répliqua avec son air dévot et dur:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Monsieur.</p>
+
+<p>Je m'assis et je prononçai:&mdash;Contez-moi
+ça.</p>
+
+<p>Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.</p>
+
+<p>J'insistai:&mdash;C'est la propriétaire de cette
+maison, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;A qui appartient donc cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;A mon maître, monsieur Tournelle.</p>
+
+<p>J'étendis le doigt vers la photographie.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Madame.</p>
+
+<p>&mdash;La femme de votre maître?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Sa maîtresse alors?</p>
+
+<p>La béguine ne répondit pas. Je repris,
+mordu par une vague jalousie, par une colère
+confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils maintenant?</p>
+
+<p>La bonne murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est à Paris, mais, pour Madame,
+je ne sais pas.</p>
+
+<p>Je tressaillis:&mdash;Ah! Ils ne sont plus
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur.</p>
+
+<p>Je fus rusé; et, d'une voix grave:&mdash;Dites-moi
+ce qui est arrivé, je pourrai peut-être
+rendre service à votre maître. Je connais cette
+femme, c'est une méchante!</p>
+
+<p>La vieille servante me regarda, et devant
+mon air ouvert et franc, elle eut confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître
+bien malheureux. Il a fait sa connaissance en
+Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il
+l'avait épousée. Elle chantait très bien. Il
+l'aimait, Monsieur, que ça faisait pitié de le
+voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci,
+l'an dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui
+avait été bâtie par un fou, un vrai fou pour
+s'installer à deux lieues du village. Madame
+a voulu l'acheter tout de suite, pour y rester
+avec mon maître. Et il a acheté la maison
+pour lui faire plaisir.</p>
+
+<p>Ils y sont demeurés tout l'été dernier,
+Monsieur, et presque tout l'hiver.</p>
+
+<p>Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du
+déjeuner, Monsieur m'appelle:&mdash;Césarine,
+est-ce que Madame est rentrée?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Monsieur.</p>
+
+<p>On attendit toute la journée. Mon maître
+était comme un furieux. On chercha partout,
+on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur,
+on n'a jamais su où ni comment.</p>
+
+<p>Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie
+d'embrasser la béguine, de la prendre par la
+taille et de la faire danser dans le salon!</p>
+
+<p>Ah! elle était partie, elle s'était sauvée,
+elle l'avait quitté fatiguée, dégoûtée de lui!
+Comme j'étais heureux!</p>
+
+<p>La vieille bonne reprit:&mdash;Monsieur a eu
+un chagrin à mourir, et il est retourné à
+Paris en me laissant avec mon mari pour
+vendre la maison. On en demande vingt mille
+francs.</p>
+
+<p>Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle!
+Et, tout à coup, il me sembla que je n'avais
+qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû
+revenir dans le pays, ce printemps, pour voir
+la maison, sa gentille maison, qu'elle aurait
+tant aimée, sans lui.</p>
+
+<p>Je jetai dix francs dans les mains de la vieille
+femme; je saisis la photographie, et je m'enfuis
+en courant et baisant éperdument le doux
+visage entré dans le carton.</p>
+
+<p>Je regagnai la route et me remis à marcher,
+en la regardant, elle! Quelle joie qu'elle fût
+libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais
+la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette
+semaine ou la suivante, puisqu'elle l'avait
+quitté! Elle l'avait quitté parce que mon
+heure était venue!</p>
+
+<p>Elle était libre, quelque part dans le
+monde! Je n'avais plus qu'à la trouver puisque
+je la connaissais.</p>
+
+<p>Et je caressais toujours les têtes ployantes
+des blés mûrs, je buvais l'air marin qui me
+gonflait la poitrine, je sentais le soleil me
+baiser le visage. J'allais, j'allais éperdu de
+bonheur, enivré d'espoir. J'allais, sûr de la
+rencontrer bientôt et de la ramener pour
+habiter à notre tour dans la jolie maison.
+<i>A vendre</i>. Comme elle s'y plairait, cette
+fois!</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c4"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>L'INCONNUE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>On parlait de bonnes fortunes et chacun
+en racontait d'étranges: rencontres surprenantes
+et délicieuses, en wagon, dans un hôtel,
+à l'étranger, sur une plage. Les plages, au
+dire de Roger des Annettes, étaient singulièrement
+favorables à l'amour.</p>
+
+<p>Gontran, qui se taisait, fut consulté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore Paris qui vaut le mieux,
+dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot,
+nous l'apprécions davantage dans les endroits
+où nous ne nous attendons point à en rencontrer;
+mais on n'en rencontre vraiment de rares
+qu'à Paris:</p>
+
+<p>Il se tut quelques secondes, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Cristi! c'est gentil! Allez un matin de
+printemps dans nos rues. Elles ont l'air d'éclore
+comme des fleurs, les petites femmes qui
+trottent le long des maisons. Oh! le joli, le
+joli, joli spectacle! On sent la violette au
+bord des trottoirs; la violette qui passe dans
+les voitures lentes poussées par les marchandes.</p>
+
+<p>Il fait gai par la ville; et on regarde les
+femmes. Cristi de cristi, comme elles sont
+tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes
+légères qui montrent la peau. On flâne,
+le nez au vent et l'esprit allumé; on flâne,
+et on flaire et on guette. C'est rudement bon,
+ces matins-là!</p>
+
+<p>On la voit venir de loin on la distingue et
+on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous
+plaire de tout près. A la fleur de son chapeau,
+au mouvement de sa tête, à sa démarche, on
+la devine. Elle vient. On se dit: «Attention,
+en voilà une,» et on va au-devant d'elle
+en la dévorant des yeux.</p>
+
+<p>Est-ce une fillette qui fait les courses du
+magasin, une jeune femme qui vient de
+l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe!
+La poitrine est ronde sous le corsage transparent.&mdash;Oh!
+si on pouvait mettre le doigt
+dessus? le doigt ou la lèvre.&mdash;Le regard est
+timide ou hardi, la tête brune ou blonde?
+Qu'importe! L'effleurement de cette femme
+qui trotte vous fait courir un frisson dans le
+dos. Et comme on la désire jusqu'au soir, celle
+qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien
+gardé le souvenir d'une vingtaine de créatures
+vues une fois ou dix fois de cette façon et
+dont j'aurais été follement amoureux si je les
+avais connues plus intimement.</p>
+
+<p>Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument,
+on ne les connaît jamais. Avez-vous
+remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit,
+de temps en temps, des femmes dont la seule
+vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait
+que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je
+pense à tous les êtres adorables que j'ai coudoyés
+dans les rues de Paris, j'ai des crises de
+rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles?
+Où pourrait-on les retrouver? les revoir?
+Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté
+du bonheur, eh bien! moi je suis certain que
+j'ai passé plus d'une fois à côté de celle qui
+m'aurait pris comme un linot avec l'appât de
+sa chair fraîche.</p>
+
+<p>Roger des Annettes avait écoulé en souriant.
+Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je connais ça aussi bien que toi. Voilà
+même ce qui m'est arrivé, à moi. Il y a cinq ans
+environ, je rencontrai pour la première fois,
+sur le pont de la Concorde, une grande jeune
+femme un peu forte qui me fit un effet... mais
+un effet... étonnant. C'était une brune, une
+brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant
+le front, et des sourcils liant les deux
+yeux sous leur grand arc allant d'une tempe
+à l'autre. Un peu de moustache sur les lèvres
+faisait rêver... rêver... comme on rêve à des
+bois aimés en voyant un bouquet sur une
+table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine
+très saillante, présentée comme un défi,
+offerte comme une tentation. L'oeil était pareil
+à une tache d'encre sur de l'émail blanc. Ce
+n'était pas un oeil, mais un trou noir, un trou
+profond ouvert dans sa tête, dans cette femme,
+par où on voyait en elle, on entrait en elle.
+Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans
+pensée et si beau!</p>
+
+<p>J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis.
+Beaucoup d'hommes se retournaient. Elle
+marchait en se dandinant d'une façon peu
+gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre
+place de la Concorde. Et je demeurai comme
+une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai
+frappé par la plus forte émotion de désir qui
+m'eût encore assailli.</p>
+
+<p>J'y pensai pendant trois semaines au moins,
+puis je l'oubliai.</p>
+
+<p>Je la revis six mois plus tard, rue de la
+Paix; et je sentis, en l'apercevant, une secousse
+au coeur comme lorsqu'on retrouve une
+maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai
+pour bien la voir venir. Quand elle passa près
+de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais
+devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle
+se fut éloignée, j'eus la sensation d'un vent
+frais qui me courait sur le visage. Je ne la
+suivis pas. J'avais peur de faire quelque sottise,
+peur de moi-même.</p>
+
+<p>Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais
+ces obsessions-là.</p>
+
+<p>Je fus un an sans la retrouver; puis, un
+soir, au coucher du soleil, vers le mois de
+mai, je la reconnus qui montait devant moi
+l'avenue des Champs-Elysées.</p>
+
+<p>L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau
+de feu du ciel. Une poussière d'or, un brouillard
+de clarté rouge voltigeait, c'était un de
+ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de
+Paris.</p>
+
+<p>Je la suivais avec l'envie furieuse de lui
+parler, de m'agenouiller, de lui dire l'émotion
+qui m'étranglait.</p>
+
+<p>Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux
+fois j'éprouvai de nouveau, en la croisant,
+cette sensation de chaleur ardente qui m'avait
+frappé, rue de la Paix.</p>
+
+<p>Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans
+une maison de la rue de Presbourg. Je l'attendis
+deux heures sous une porte. Elle ne
+sortit pas. Je me décidai alors à interroger le
+concierge. Il eut l'air de ne pas me comprendre:
+«Ça doit être une visite,» dit-il.</p>
+
+<p>Et je fus encore huit mois sans la revoir.</p>
+
+<p>Or, un matin de janvier, par un froid de
+Sibérie, je suivais le boulevard Malesherbes,
+en courant pour m'échauffer, quand, au coin
+d'une rue, je heurtai si violemment une
+femme qu'elle laissa tomber un petit paquet.</p>
+
+<p>Je voulus m'excuser. C'était elle!</p>
+
+<p>Je demeurai d'abord stupide de saisissement;
+puis, lui ayant rendu l'objet qu'elle
+tenait à la main, je lui dis brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé et ravi, Madame, de vous
+avoir bousculée ainsi. Voilà plus de deux ans
+que je vous connais, que je vous admire, que j'ai
+le désir le plus violent de vous être présenté;
+et je ne puis arriver à savoir qui vous êtes ni
+où vous demeurez. Excusez de semblables
+paroles, attribuez-les à une envie passionnée
+d'être au nombre de ceux qui ont le droit de
+vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous
+blesser, n'est-ce pas? Vous ne me connaissez
+point. Je m'appelle le baron Roger des Annettes.
+Informez-vous, on vous dira que je
+suis recevable. Maintenant, si vous résistez à
+ma demande, vous ferez de moi un homme
+infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne,
+donnez-moi, indiquez-moi un moyen de vous
+voir.</p>
+
+<p>Elle me regardait fixement, de son oeil
+étrange et mort, et elle répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi votre adresse. J'irai chez
+vous.</p>
+
+<p>Je fus tellement stupéfait que je dus le
+laisser paraître. Mais je ne suis jamais longtemps
+à me remettre de ces surprises-là, et je
+m'empressai de lui donner une carte qu'elle
+glissa dans sa poche d'un geste rapide, d'une
+main habituée aux lettres escamotées.</p>
+
+<p>Je balbutiai, redevenu hardi:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous verrai-je?</p>
+
+<p>Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul
+compliqué, cherchant sans doute à se rappeler,
+heure par heure, l'emploi de son temps;
+puis elle murmura:&mdash;Dimanche matin, voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que je veux.</p>
+
+<p>Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé,
+jugé, pesé, analysé de ce regard lourd et
+vague qui semblait vous laisser quelque
+chose sur la peau, une sorte de glu, comme
+s'il eût projeté sur les gens un de ces liquides
+épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir
+l'eau et endormir leurs proies.</p>
+
+<p>Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible
+travail d'esprit pour deviner ce qu'elle
+était et pour me fixer une règle de conduite
+avec elle.</p>
+
+<p>Devais-je la payer? Comment?</p>
+
+<p>Je me décidai à acheter un bijou, un joli
+bijou, ma foi, que je posai, dans son écrin,
+sur la cheminée.</p>
+
+<p>Et je l'attendis, après avoir mal dormi.</p>
+
+<p>Elle arriva, vers dix heures, très calme,
+très tranquille, et elle me tendit la main
+comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la
+fis asseoir, je la débarrassai de son chapeau,
+de son voile, de sa fourrure, de son manchon.
+Puis je commençai, avec un certain embarras,
+à me montrer plus galant, car je n'avais
+point de temps à perdre.</p>
+
+<p>Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et
+nous n'avions pas échangé vingt paroles que
+je commençais à la dévêtir. Elle continua
+toute seule cette besogne malaisée que je ne
+réussis jamais à achever. Je me pique aux
+épingles, je serre les cordons en des noeuds
+indéliables au lieu de les démêler; je brouille
+tout, je confonds tout, je retarde tout et je
+perds la tête.</p>
+
+<p>Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie
+des moments plus délicieux que ceux-là,
+quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion,
+pour ne point effaroucher cette pudeur
+d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se
+dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes
+bruissantes tombant en rond à ses pieds,
+l'une après l'autre?</p>
+
+<p>Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements
+pour détacher ces doux vêtements
+qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils
+venaient d'être frappés de mort? Comme elle
+est superbe et saisissante l'apparition de la
+chair, des bras nus et de la gorge après la
+chute du corsage, et combien troublante la
+ligne, du corps devinée sous le dernier voile!</p>
+
+<p>Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une
+chose surprenante, une tache noire, entre les
+épaules; car elle me tournait le dos; une
+grande tache en relief, très noire. J'avais promis
+d'ailleurs de ne pas regarder.</p>
+
+<p>Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant,
+et le souvenir de la moustache visible,
+des sourcils unissant les yeux, de cette toison
+de cheveux qui la coiffait comme un
+casque, aurait dû me préparer à cette surprise.</p>
+
+<p>Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement
+par des visions, et des réminiscences
+singulières. Il me sembla que je voyais une
+des magiciennes des <i>Mille et une nuits</i>, un
+de ces êtres dangereux et perfides qui ont
+pour mission d'entraîner les hommes en des
+abîmes inconnus. Je pensai à Salomon faisant
+passer sur une glace la reine de Saba pour
+s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.</p>
+
+<p>Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson
+d'amour, je découvris que je n'avais plus
+de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon,
+j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont
+elle s'étonna d'abord et se fâcha ensuite absolument,
+car elle prononça, en se rhabillant
+avec vivacité:</p>
+
+<p>&mdash;Il était bien inutile de me déranger.</p>
+
+<p>Je voulus lui faire accepter la bague achetée
+pour elle, mais elle articula avec tant de hauteur:
+«Pour qui me prenez-vous, Monsieur?»
+que je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet
+empilement d'humiliations. Et elle partit sans
+ajouter un mot.</p>
+
+<p>Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il
+y a de pis, c'est que, maintenant, je suis amoureux
+d'elle et follement amoureux.</p>
+
+<p>Je ne puis plus voir une femme sans penser
+à elle. Toutes les autres me répugnent,
+me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent.
+Je ne puis poser un baiser sur une
+joue sans voir sa joue à elle à côté de celle
+que j'embrasse, et sans souffrir affreusement
+du désir inapaisé qui me torture.</p>
+
+<p>Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes
+mes caresses qu'elle me gâte, qu'elle me rend
+odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue,
+comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout
+près de l'autre, debout ou couchée, visible
+mais insaisissable. Et je crois maintenant que
+c'était bien une femme ensorcelée, qui portait
+entre ses épaules un talisman mystérieux.</p>
+
+<p>Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je
+l'ai rencontrée de nouveau deux fois. Je l'ai
+saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut,
+elle a feint de ne me point connaître. Qui est-elle!
+Une Asiatique, peut-être? Sans doute
+une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans
+l'idée que c'est une juive? Mais pourquoi?
+Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas!</p>
+
+<br><br>
+<a name="c5"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>LA CONFIDENCE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>La petite baronne de Grangerie sommeillait
+sur sa chaise longue, quand la petite marquise
+de Rennedou entra brusquement, d'un air
+agité, le corsage un peu fripé, le chapeau un
+peu tourné, et elle tomba sur une chaise, en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! c'est fait!</p>
+
+<p>Son amie, qui la savait calme et douce
+d'ordinaire, s'était redressée fort surprise.
+Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?</p>
+
+<p>La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir
+en place, se relevant, se mit à marcher par la
+chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la
+chaise longue où reposait son amie, et, lui
+prenant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais
+répéter ce que je vais t'avouer!</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ton salut éternel?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon salut éternel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je viens de me venger de
+Simon.</p>
+
+<p>L'autre s'écria:&mdash;Oh! que tu as bien fait!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six
+mois, il était devenu plus insupportable encore
+qu'autrefois; mais insupportable pour tout.
+Quand je l'ai épousé, je savais bien qu'il était
+laid, mais je le croyais bon. Comme je m'étais
+trompée! Il avait pensé, sans doute, que je
+l'aimais pour lui-même, avec son gros ventre
+et son nez rouge, car il se mit à roucouler
+comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça
+me faisait rire, c'est de là que je l'ai appelé:
+Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de
+drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris
+que je n'avais pour lui que de l'amitié, il
+est devenu soupçonneux, il a commencé à me
+dire des choses aigres, à me traiter de coquette,
+de rouée, de je ne sais quoi. Et puis, c'est
+devenu plus grave à la suite de... de... c'est
+fort difficile à dire ça... Enfin, il était très
+amoureux de moi... très amoureux... et il me
+le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma
+chère, en voilà un supplice que d'être... aimée
+par un homme grotesque... Non, vraiment,
+je ne pouvais plus... plus du tout... c'est
+comme si on vous arrachait une dent tous les
+soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin figure-toi
+dans tes connaissances quelqu'un de très
+vilain, de très ridicule, de très répugnant,
+avec un gros ventre,&mdash;c'est ça qui est affreux,&mdash;et
+de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce
+pas? Eh bien, figure-toi encore que ce
+quelqu'un-là est ton mari... et que... tous les
+soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...!
+odieux...! Moi, ça me donnait des nausées, de
+vraies nausées... des nausées dans ma cuvette.
+Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y
+avoir une loi pour protéger les femmes dans
+ces cas-là.&mdash;Mais figure-toi ça, tous les
+soirs... Pouah! que c'est sale!</p>
+
+<p>Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques,
+non, jamais. On n'en trouve plus. Tous
+les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers
+ou des banquiers; ils n'aiment que
+les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment les
+femmes, c'est à la façon des chevaux, pour
+les montrer dans leur salon comme on montre
+au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La
+vie est telle aujourd'hui que le sentiment n'y
+peut avoir aucune part.</p>
+
+<p>Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes.
+Les relations même ne sont plus
+que des rencontres régulières, où on répète
+chaque fois les mêmes choses. Pour qui pourrait-on,
+d'ailleurs, avoir un peu d'affection ou
+de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne
+sont en général que des mannequins corrects
+à qui manquent toute intelligence et toute
+délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit
+comme on cherche de l'eau dans le désert,
+nous appelons près de nous des artistes; et
+nous voyons arriver des poseurs insupportables
+ou des bohèmes mal élevés. Moi je
+cherche un homme, comme Diogène, un seul
+homme dans toute la société parisienne; mais
+je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver
+et je ne tarderai pas à souffler ma lanterne.
+Pour en revenir à mon mari, comme ça me faisait
+une vraie révolution de le voir entrer chez
+moi en chemise et en caleçon, j'ai employé
+tous les moyens, tous, tu entends bien, pour
+l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a
+d'abord été furieux; et puis il est devenu
+jaloux; il s'est imaginé que je le trompais.
+Dans les premiers temps, il se contentait de me
+surveiller Il regardait avec des yeux de tigre
+tous les hommes qui venaient à la maison;
+et puis la persécution a commencé. Il m'a
+suivie, partout. Il a employé des moyens abominables
+pour me surprendre. Puis il ne m'a
+plus laissée causer avec personne. Dans les
+bals, il restait planté derrière moi, allongeant
+sa grosse tête de chien courant aussitôt que
+je disais un mot. Il me poursuivait au buffet,
+me défendait de danser avec celui-ci ou avec
+celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon,
+me rendait stupide et ridicule et me faisait
+passer pour je ne sais quoi. C'est alors que j'ai
+cessé d'aller dans le monde.</p>
+
+<p>Dans l'intimité, c'est devenu pis encore.
+Figure-toi que ce misérable-là me traitait de...
+de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!</p>
+
+<p>Ma chère!... il me disait le soir: «Avec
+qui as-tu couché aujourd'hui?» Moi, je pleurais
+et il était enchanté.</p>
+
+<p>Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre
+semaine, il m'emmena dîner aux Champs-Élysées.
+Le hasard voulut que Baubignac fût
+à la table voisine. Alors voilà Simon qui se
+met à m'écraser les pieds avec fureur et qui
+me grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as
+donné rendez-vous, sale bête; attends un
+peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce
+qu'il a fait, ma chère: il a ôté tout doucement
+l'épingle de mon chapeau et il me l'a enfoncée
+dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri.
+Tout le monde est accouru. Alors il a joué
+une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends.</p>
+
+<p>À ce moment-là, je me suis dit: Je me
+vengerai et sans tarder encore. Qu'est-ce que
+tu aurais fait, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je me serais vengée!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ça y est.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? tu ne comprends pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère... cependant... Eh bien,
+oui...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, pense à sa tête. Tu le vois
+bien, n'est-ce pas, avec sa grosse figure, son
+nez rouge et ses favoris qui tombent comme
+des oreilles de chien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux
+qu'un tigre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je me suis dit: Je vais me
+venger pour moi toute seule et pour Marie,
+car je comptais bien te le dire, mais rien
+qu'à toi, par exemple. Pense à sa figure, et
+pense aussi qu'il... qu'il... qu'il est...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi... tu l'as...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chérie, surtout ne le dis à
+personne, jure-le-moi encore!... Mais pense
+comme c'est comique!... pense... Il me semble
+tout changé depuis ce moment-là!... et je ris
+toute seule... toute seule... Pense donc à sa
+tête...!!!</p>
+
+<p>La baronne regardait son amie, et le rire
+fou qui lui montait à la gorge lui jaillit entre
+les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme
+si elle avait une attaque de nerfs; et, les deux
+mains sur sa poitrine, la figure crispée, la
+respiration coupée, elle se penchait en avant
+comme pour tomber sur le nez.</p>
+
+<p>Alors la petite marquise partit à son tour
+en suffoquant. Elle répétait, entre deux cascades
+de petits cris:&mdash;Pense... pense... est-ce
+drôle?... dis... pense à sa tête!... pense à ses
+favoris!... à son nez!... pense donc... est-ce
+drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne...
+le... dis pas... jamais!...</p>
+
+<p>Elles demeuraient presque suffoquées, incapables
+de parler, pleurant de vraies larmes
+dans ce délire de gaieté.</p>
+
+<p>La baronne se calma la première; et toute
+palpitante encore:&mdash;Oh!... raconte-moi comment
+tu as fait ça... raconte-moi... c'est si
+drôle... si drôle!...</p>
+
+<p>Mais l'autre ne pouvait point parler: elle
+balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'ai eu pris ma résolution... je me
+suis dit... Allons... vite... il faut que ce soit
+tout de suite... Et je l'ai... fait... aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon
+de venir me chercher chez toi pour nous
+amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va
+venir!.. Pense... pense... pense à sa tête en
+le regardant...</p>
+
+<p>La baronne, un peu apaisée, soufflait
+comme après une course. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple... Je me suis dit: Il
+est jaloux de Baubignac; eh bien! ce sera
+Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais
+très honnête; incapable de rien dire. Alors
+j'ai été chez lui, après déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?</p>
+
+<p>&mdash;Une quête... pour les orphelins...</p>
+
+<p>&mdash;Raconte... vite... raconte...</p>
+
+<p>&mdash;Il a été si étonné en me voyant qu'il ne
+pouvait plus parler. Et puis il m'a donné
+deux louis pour ma quête; et puis comme je
+me levais pour m'en aller, il m'a demandé des
+nouvelles de mon mari; alors j'ai fait semblant
+de ne pouvoir plus me contenir et j'ai
+raconté tout ce que j'avais sur le coeur. Je
+l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!...
+Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des
+moyens de me venir en aide... et moi
+j'ai commencé à pleurer... mais comme on
+pleure... quand on veut... Il m'a consolée...
+il m'a fait asseoir... et puis comme je ne me
+calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je
+disais:«Oh! mon pauvre ami... mon pauvre
+ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma
+pauvre amie!»&mdash;et il m'embrassait toujours... toujours... jusqu'au bout. Voilà.</p>
+
+<p>Après ça, moi j'ai eu une grande crise de
+désespoir et de reproches.&mdash;Oh! je l'ai traité,
+traité comme le dernier des derniers... Mais
+j'avais une envie de rire folle. Je pensais à
+Simon, à sa tête, à ses favoris...! Songe...!
+songe donc!! Dans la rue, on venant chez
+toi, je ne pouvais plus me tenir. Mais
+songe!... Ça y est!... Quoiqu'il arrive maintenant,
+ça y est! Et lui qui avait tant peur de
+ça! Il peut y avoir des guerres, des tremblements
+de terre, des épidémies, nous pouvons
+tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus
+empêcher ça!!! pense à sa tête... et dis-toi...
+ça y est!!!!!</p>
+
+<p>La baronne qui s'étranglait demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Reverras-tu Baubignac...?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez
+... il ne vaudrait pas mieux que mon mari...</p>
+
+<p>Et elles recommencèrent à rire toutes les
+deux avec tant de violence qu'elles avaient
+des secousses d'épileptiques.</p>
+
+<p>Un coup de timbre arrêta leur gaîté.</p>
+
+<p>La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...»</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit; et un gros homme parut,
+un gros homme au teint rouge, à la lèvre
+épaisse, aux favoris tombants; et il roulait
+des yeux irrités.</p>
+
+<p>Les deux jeunes femmes le regardèrent une
+seconde, puis elles s'abattirent brusquement
+sur la chaise longue, dans un tel délire de rire
+qu'elles gémissaient comme on fait dans les
+affreuses souffrances.</p>
+
+<p>Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh
+bien, êtes-vous folles?... êtes-vous folles?...
+êtes-vous folles...?»</p>
+
+<br><br>
+<a name="c6"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>LE BAPTÊME</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>&mdash;Allons, docteur, un peu de cognac.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Et le vieux médecin de marine, ayant tendu
+son petit verre, regarda monter jusqu'aux
+bords le joli liquide aux reflets dorés.</p>
+
+<p>Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer
+dedans la clarté de la lampe, le flaira,
+en aspira quelques gouttes qu'il promena
+longtemps sur sa langue et sur la chair humide
+et délicate du palais, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le
+séduisant meurtrier! le délicieux destructeur
+dépeuples!</p>
+
+<p>Vous ne le connaissez pas, vous autres.
+Vous avez lu, il est vrai, cet admirable livre
+qu'on nomme l'<i>Assommoir</i>, mais vous n'avez
+pas vu, comme moi, l'alcool exterminer une
+tribu de sauvages, un petit royaume de
+nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets
+que débarquaient d'un air placide des
+matelots anglais aux barbes rousses.</p>
+
+<p>Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un
+drame de l'alcool bien étrange et bien saisissant,
+et tout près d'ici, en Bretagne, dans un
+petit village aux environs de Pont-l'Abbé.</p>
+
+<p>J'habitais alors, pendant un congé d'un an,
+une maison de campagne que m'avait laissée
+mon père. Vous connaissez cette côte plate
+où le vent siffle dans les ajoncs, jour et nuit,
+où l'on voit par places, debout ou couchées,
+ces énormes pierres qui furent des dieux et
+qui ont gardé quelque chose d'inquiétant
+dans leur posture, dans leur allure, dans leur
+forme. Il me semble toujours qu'elles vont
+s'animer, et que je vais les voir partir par
+la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur
+pas de colosses de granit, ou s'envoler avec
+des ailes immenses, des ailes de pierre, vers
+le paradis des Druides.</p>
+
+<p>La mer enferme et domine l'horizon, la
+mer remuante, pleine d'écueils aux têtes
+noires, toujours entourés d'une bave d'écume,
+pareils à des chiens qui attendraient les pêcheurs.</p>
+
+<p>Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette
+mer terrible qui retourne leurs barques d'une
+secousse de son dos verdâtre et les avale
+comme des pilules. Ils s'en vont dans leurs
+petits bateaux, le jour et la nuit, hardis, inquiets,
+et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent.
+«Quand la bouteille est pleine, disent-ils,
+on voit l'écueil; mais quand elle est vide,
+on ne le voit plus.»</p>
+
+<p>Entrez dans ces chaumières. Jamais vous
+ne trouverez le père. Et si vous demandez à
+la femme ce qu'est devenu son homme, elle
+tendra les bras sur la mer sombre qui grogne
+et crache sa salive blanche le long du rivage.
+Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un
+peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore
+quatre garçons, quatre grands gars blonds et
+forts. A bientôt leur tour.</p>
+
+<p>J'habitais donc une maison de campagne
+près de Pont-l'Abbé. J'étais là, seul avec mon
+domestique, un ancien marin, et une famille
+bretonne qui gardait la propriété en mon
+absence. Elle se composait de trois personnes,
+deux soeurs et un homme qui avait
+épousé l'une d'elles, et qui cultivait mon jardin.</p>
+
+<p>Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne
+de mon jardinier accoucha d'un garçon.</p>
+
+<p>Le mari vint me demander d'être parrain.
+Je ne pouvais guère refuser, et il m'emprunta
+dix francs pour les frais d'église, disait-il.</p>
+
+<p>La cérémonie fut fixée au deux janvier.
+Depuis huit jours la terre était couverte de
+neige, d'un immense tapis livide et dur qui
+paraissait illimité sur ce pays plat et bas. La
+mer semblait noire, au loin derrière la plaine
+blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son
+dos, rouler ses vagues, comme si elle eût
+voulu se jeter sur sa pâle voisine, qui avait
+l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si
+froide.</p>
+
+<p>A neuf heures du matin, le père Kerandec
+arriva devant ma porte avec sa belle-soeur,
+la grande Kermagan, et la garde qui portait
+l'enfant roulé dans une couverture.</p>
+
+<p>Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait
+un froid à fendre les dolmens, un de ces froids
+déchirants qui cassent la peau et font souffrir
+horriblement de leur brûlure de glace. Moi
+je pensais au pauvre petit être qu'on portait
+devant nous, et je me disais que cette race
+bretonne était de fer, vraiment, pour que ses
+enfants fussent capables, dès leur naissance,
+de supporter de pareilles promenades.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes devant l'église, mais la
+porte en demeurait fermée. M. le curé était
+en retard.</p>
+
+<p>Alors la garde, s'étant assise sur une des
+bornes, près du seuil, se mit à dévêtir l'enfant.
+Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses
+linges, mais je vis qu'on le mettait nu, tout
+nu, le misérable, tout nu, dans l'air gelé. Je
+m'avançai, révolté d'une telle imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!</p>
+
+<p>La femme répondit placidement: «Oh
+non, m'sieu not' maître, faut qu'il attende
+l'bon Dieu tout nu.»</p>
+
+<p>Le père et la tante regardaient cela avec
+tranquillité. C'était l'usage. Si on ne l'avait
+pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.</p>
+
+<p>Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai
+de m'en aller, je voulus couvrir de
+force la frêle créature. Ce fut en vain. La
+garde se sauvait devant moi en courant dans
+la neige, et le corps du mioche devenait violet.</p>
+
+<p>J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus
+le curé arrivant par la campagne suivi du
+sacristain et d'un gamin du pays.</p>
+
+<p>Je courus vers lui et je lui dis, avec violence,
+mon indignation. Il ne fut point surpris,
+il ne hâta pas sa marche, il ne pressa
+point ses mouvements. Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur, c'est
+l'usage. Ils le font tous, nous ne pouvons
+empêcher ça.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pourtant pas aller plus vite.
+Et il entra dans la sacristie, tandis que
+nous demeurions sur le seuil de l'église où
+je souffrais, certes, davantage que le pauvre
+petit qui hurlait sous la morsure du froid.</p>
+
+<p>La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes.
+Mais l'enfant devait rester nu pendant toute
+la cérémonie.</p>
+
+<p>Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait
+les syllabes latines qui tombaient de sa
+bouche, scandées à contresens. Il marchait
+avec lenteur, avec une lenteur de tortue sacrée;
+et son surplis blanc me glaçait le coeur,
+comme une autre neige dont il se fût enveloppé
+pour faire souffrir, au nom d'un Dieu
+inclément et barbare, cette larve humaine
+que torturait le froid.</p>
+
+<p>Le baptême enfin fut achevé selon les rites,
+et je vis la garde rouler de nouveau dans la
+longue couverture l'enfant glacé qui gémissait
+d'une voix aiguë et douloureuse.</p>
+
+<p>Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer
+le registre?»</p>
+
+<p>Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez
+bien vite, maintenant, et réchauffez-moi
+cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai
+quelques conseils pour éviter, s'il en était
+temps encore, une fluxion de poitrine.</p>
+
+<p>L'homme promit d'exécuter mes recommandations,
+et il s'en alla avec sa belle-soeur
+et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.</p>
+
+<p>Quand j'eus signé, il me réclama cinq
+francs pour les frais.</p>
+
+<p>Ayant donné dix francs au père, je refusai
+de payer de nouveau. Le curé menaça de
+déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie.
+Je le menaçai à mon tour du Procureur de la
+République.</p>
+
+<p>La querelle fut longue, je finis par payer.</p>
+
+<p>A peine rentré chez moi, je voulus savoir
+si rien de fâcheux n'était survenu. Je courus
+chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur
+et la garde n'étaient pas encore revenus.</p>
+
+<p>L'accouchée, restée toute seule, grelottait
+de froid dans son lit, et elle avait faim,
+n'ayant rien mangé depuis la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Où diable sont-ils partis? demandai-je.
+Elle répondit sans s'étonner, sans s'irriter:
+«Ils auront été bé pour fêter.» C'était
+l'usage. Alors, je pensai à mes dix francs
+qui devaient payer l'église et qui payeraient
+l'alcool, sans doute.</p>
+
+<p>J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai
+qu'on fît bon feu dans sa cheminée. J'étais
+anxieux et furieux, me promettant bien de
+chasser ces brutes et me demandant avec terreur
+ce qu'allait devenir le misérable mioche.</p>
+
+<p>A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.</p>
+
+<p>J'ordonnai à mon domestique de les attendre,
+et je me couchai.</p>
+
+<p>Je m'endormis bientôt, car je dors comme
+un vrai matelot.</p>
+
+<p>Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur
+qui m'apportait l'eau chaude pour ma
+barbe.</p>
+
+<p>Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai:
+«Et Kérandec?»</p>
+
+<p>L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh!
+il est rentré, Monsieur, à minuit passé, et
+soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan
+aussi, et la garde aussi. Je crois bien
+qu'ils avaient dormi dans un fossé, de sorte
+que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas
+même aperçus.»</p>
+
+<p>Je me levai d'un bond, criant:</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la
+mère Kérandec. Quand elle a vu ça, elle s'a
+mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour
+la consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ils l'ont fait boire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement
+au matin, tout à l'heure. Comme Kérandec
+n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a
+pris l'essence de la lampe que Monsieur lui
+a donnée; et ils ont bu ça tous les quatre,
+tant qu'il en est resté dans le litre. Même
+que la Kérandec est bien malade.</p>
+
+<p>J'avais passé mes vêtements à la hâte, et
+saisissant une canne, avec la résolution de
+taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus
+chez mon jardinier.</p>
+
+<p>L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale,
+à côté du cadavre bleu de son enfant.</p>
+
+<p>Kérandec, la garde et la grande Kermagan
+ronflaient sur le sol.</p>
+
+<p>Je dus soigner la femme qui mourut vers
+midi.</p>
+
+<p>Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la
+bouteille d'eau-de-vie, s'en versa un nouveau
+verre, et ayant encore fait courir à travers
+la liqueur blonde la lumière des lampes qui
+semblait mettre en son verre un jus clair de
+topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide
+perfide et chaud.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c7"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>IMPRUDENCE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+<p>Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement,
+dans les étoiles. Ça avait été d'abord
+une rencontre charmante sur une plage de
+l'Océan. Il l'avait trouvée délicieuse, la jeune
+fille rose qui passait, avec ses ombrelles
+claires et ses toilettes fraîches, sur le grand
+horizon marin. Il l'avait aimée, blonde et
+frêle, dans ce cadre de flots bleus et de ciel
+immense. Et il confondait l'attendrissement
+que cette femme à peine éclose faisait naître
+en lui, avec l'émotion vague et puissante
+qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et
+dans ses veines l'air vif et salé, et le grand
+paysage plein de soleil et de vagues.</p>
+
+<p>Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait
+la cour, qu'il était jeune, assez riche, gentil
+et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est
+naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes
+hommes qui leur disent des paroles tendres.</p>
+
+<p>Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu
+côte à côte, les yeux dans les yeux et les
+mains dans les mains. Le bonjour qu'ils
+échangeaient, le matin, avant le bain, dans la
+fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du soir,
+sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur
+de la nuit calme, murmurés tout bas, tout
+bas, avaient déjà un goût de baisers, bien
+que leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.</p>
+
+<p>Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis,
+pensaient l'un à l'autre aussitôt éveillés,
+et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se
+désiraient de toute leur âme et de tout leur
+corps.</p>
+
+<p>Après le mariage, ils s'étaient adorés sur
+la terre. Ça avait été d'abord une sorte de
+rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse
+exaltée faite de poésie palpable, de
+caresses déjà raffinées, d'inventions gentilles
+et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient
+quelque chose d'impur, et tous leurs gestes
+leur rappelaient la chaude intimité des nuits.</p>
+
+<p>Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre
+encore peut-être, ils commençaient
+à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien,
+pourtant; mais ils n'avaient plus rien à se
+révéler, plus rien à faire qu'ils n'eussent fait
+souvent, plus rien à apprendre l'un par
+l'autre, pas même un mot d'amour nouveau,
+un élan imprévu, une intonation qui fit plus
+brûlant le verbe connu, si souvent répété.</p>
+
+<p>Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la
+flamme affaiblie des premières étreintes. Ils
+imaginaient, chaque jour, des ruses tendres,
+des gamineries naïves ou compliquées, toute
+une suite de tentatives désespérées pour faire
+renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable
+des premiers jours, et dans leurs veines
+la flamme du mois nuptial.</p>
+
+<p>De temps en temps, à force de fouetter
+leur désir, ils retrouvaient une heure d'affolement
+factice que suivait aussitôt une lassitude
+dégoûtée.</p>
+
+<p>Ils avaient essayé des clairs de lune, des
+promenades sous les feuilles dans la douceur
+des soirs, de la poésie des berges baignées
+de brume, de l'excitation des fêtes publiques.</p>
+
+<p>Or, un matin, Henriette dit à Paul:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu m'emmener dîner au cabaret?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, ma chérie.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un cabaret très connu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil,
+voyant bien qu'elle pensait à quelque chose
+qu'elle ne voulait pas dire.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dans un cabaret... comment
+expliquer ça?... dans un cabaret galant... dans
+un cabaret où on se donne des rendez-vous?</p>
+
+<p>Il sourit:&mdash;Oui. Je comprends, dans
+un cabinet particulier d'un grand café?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça. Mais d'un grand café où tu
+sois connu, où tu aies déjà soupé... non...
+dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais...
+non, je n'oserai jamais dire ça?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce
+que ça fait? Nous n'en sommes pas aux petits
+secrets.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'oserai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... eh bien... je voudrais... je
+voudrais être prise pour ta maîtresse... na...
+et que les garçons, qui ne savent pas que tu
+es marié, me regardent comme ta maîtresse,
+et toi aussi... que tu me croies ta maîtresse,
+une heure, dans cet endroit-là, où tu dois
+avoir des souvenirs... Voilà!... Et je croirai
+moi-même que je suis ta maîtresse.... Je commettrai
+une grosse faute.... Je te tromperai...
+avec toi... Voilà!... C'est très vilain.... Mais je
+voudrais.... Ne me fais pas rougir.... Je sens
+que je rougis.... Tu ne te figures pas comme
+ça me... me... troublerait de dîner comme ça
+avec toi, dans un endroit pas comme il faut...
+dans un cabinet particulier où on s'aime tous
+les soirs... tous les soirs.... C'est très vilain....
+Je suis rouge comme une pivoine. Ne me
+regarde pas....</p>
+
+<p>Il riait, très amusé, et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit
+très chic où je suis connu.</p>
+
+<p>Ils montaient, vers sept heures, l'escalier
+d'un grand café du boulevard, lui, souriant,
+l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. Dès
+qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé
+de quatre fauteuils et d'un large canapé de
+velours rouge, le maître d'hôtel, en habit
+noir, entra et présenta la carte. Paul la tendit
+à sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux manger?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange
+ici.</p>
+
+<p>Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant
+son pardessus qu'il remit aux mains du
+valet. Puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Menu corsé&mdash;potage bisque&mdash;poulet à
+la diable, râble de lièvre, homard à l'américaine,
+salade de légumes bien épicée et dessert.&mdash;Nous
+boirons du champagne.</p>
+
+<p>Le maître d'hôtel souriait en regardant la
+jeune femme. Il reprit la carte en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Paul veut-il de la tisane ou
+du champagne?</p>
+
+<p>&mdash;Du champagne, très sec.</p>
+
+<p>Henriette fut heureuse d'entendre que cet
+homme savait le nom de son mari.</p>
+
+<p>Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et
+commencèrent à manger.</p>
+
+<p>Dix bougies les éclairaient, reflétées dans
+une grande glace ternie par des milliers de
+noms tracés au diamant, et qui jetaient sur
+le cristal clair une sorte d'immense toile
+d'araignée.</p>
+
+<p>Henriette buvait coup sur coup pour s'animer,
+bien qu'elle se sentît étourdie dès les
+premiers verres. Paul, excité par des souvenirs,
+baisait à tous moments la main de sa
+femme. Ses yeux brillaient.</p>
+
+<p>Elle se sentait étrangement émue par ce
+lieu suspect, agitée, contente, un peu souillée
+mais vibrante. Deux valets graves, muets,
+habitués à tout voir et à tout oublier, à n'entrer
+qu'aux instants nécessaires, et à sortir
+aux minutes d'épanchement, allaient et venaient
+vite et doucement.</p>
+
+<p>Vers le milieu du dîner, Henriette était
+grise, tout à fait grise, et Paul, en gaieté, lui
+pressait le genou de toute sa force. Elle
+bavardait maintenant, hardie, les joues rouges,
+le regard vif et noyé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais,
+je voudrais tout savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, ma chérie?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas te dire.</p>
+
+<p>&mdash;Dis toujours....</p>
+
+<p>&mdash;As-tu eu des maîtresses... beaucoup...
+avant moi?</p>
+
+<p>Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il
+devait cacher ses bonnes fortunes ou s'en
+vanter.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu
+beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelques-unes?</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait
+ces choses-là?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne les as pas comptées?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, tu en as eu beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Combien à peu près... seulement à peu
+près.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais pas du tout, ma chérie.
+Il y a des années où j'en ai eu beaucoup, et
+des années où j'en ai eu bien moins.</p>
+
+<p>&mdash;Combien par an, dis?</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou
+cinq seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça fait plus de cent femmes en
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c'est dégoûtant!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça, dégoûtant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que c'est dégoûtant, quand
+on y pense... toutes ces femmes... nues... et
+toujours... toujours la même chose.... Oh!
+que c'est dégoûtant tout de même, plus de
+cent femmes!</p>
+
+<p>Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant,
+et répondit de cet air supérieur que prennent
+les hommes pour faire comprendre aux
+femmes qu'elles disent une sottise:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est drôle, par exemple! s'il
+est dégoûtant d'avoir cent femmes, il est
+dégoûtant également d'en avoir une.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non, pas du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, une femme, c'est une liaison,
+c'est un amour qui vous attache à elle, tandis
+que cent femmes c'est de la saleté, de l'inconduite.
+Je ne comprends pas comment un
+homme peut se frotter à toutes ces filles qui
+sont sales....</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, elles sont très propres.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas être propre en faisant le
+métier qu'elles font.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au contraire, c'est à cause de leur
+métier qu'elles sont propres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fi! Quand on songe que la veille
+elles faisaient ça avec un autre! C'est
+ignoble!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas plus ignoble que de boire
+dans ce verre où a bu je ne sais qui, ce matin,
+et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine,
+que....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tais-toi, tu me révoltes....</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors pourquoi me demandes-tu
+si j'ai eu des maîtresses?</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des
+filles, toutes?... Toutes les cent?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'était alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mais des actrices... des... des petites
+ouvrières... et des... quelques femmes du
+monde....</p>
+
+<p>&mdash;Combien de femmes du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Six.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement six?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Elles étaient jolies?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Plus jolies que les filles?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles est-ce que tu préférais, des
+filles ou des femmes du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Les filles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'aime guère les talents
+d'amateur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu?
+Dis donc, et ça t'amusait de passer comme
+ça de l'une à l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles
+ne se ressemblent pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les femmes ne se ressemblent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;En rien?</p>
+
+<p>&mdash;En rien.</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont
+de différent?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tout.</p>
+
+<p>&mdash;Le corps?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Le corps tout entier?</p>
+
+<p>&mdash;Le corps tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, la manière de... d'embrasser, de
+parler, de dire les moindres choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et c'est très amusant de changer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et les hommes aussi sont différents?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ils doivent être différents.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... sans doute....</p>
+
+<p>Elle resta pensive, son verre de champagne
+à la main. Il était plein, elle le but d'un trait;
+puis, le reposant sur la table, elle jeta ses
+deux bras au cou de son mari, en lui murmurant
+dans la bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon chéri, comme je t'aime!...</p>
+
+<p>Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un
+garçon qui entrait recula en refermant la
+porte; et le service fut interrompu pendant
+cinq minutes environ.</p>
+
+<p>Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave
+et digne, apportant les fruits du dessert, elle
+tenait de nouveau un verre plein entre ses
+doigts, et, regardant au fond du liquide jaune
+et transparent, comme pour y voir des choses
+inconnues et rêvées, elle murmurait d'une
+voix songeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! ça doit être amusant tout de
+Même!</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c8"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>UN FOU</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat
+intègre dont la vie irréprochable était
+citée dans toutes les cours de France. Les
+avocats, les jeunes conseillers, les juges saluaient
+en s'inclinant très bas, par marque
+d'un profond respect, sa grande figure blanche
+et maigre qu'éclairaient deux yeux brillants
+et profonds.</p>
+
+<p>Il avait passé sa vie à poursuivre le crime
+et à protéger les faibles. Les escrocs et les
+meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus
+redoutable, car il semblait lire, an fond de
+leurs âmes, leurs pensées secrètes, et démêler,
+d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs
+intentions.</p>
+
+<p>Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux
+ans, entouré d'hommages et poursuivi
+par les regrets de tout un peuple. Des soldats
+en culotte rouge l'avaient escorté jusqu'à sa
+tombe, et des hommes en cravate blanche
+avaient répandu sur son cercueil des paroles
+désolées et des larmes qui semblaient vraies.</p>
+
+<p>Or, voici l'étrange papier que le notaire,
+éperdu, découvrit dans le secrétaire où il avait
+coutume de serrer les dossiers des grands criminels.</p>
+
+<p>Cela portait pour titre:</p>
+
+<p><b>POURQUOI?</b></p>
+
+<p><i>20 juin 1851</i>.&mdash;Je sors de la séance. J'ai
+fait condamner Blondel à mort! Pourquoi
+donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants?
+Pourquoi? Souvent, on rencontre de ces gens
+chez qui détruire la vie est une volupté. Oui,
+oui, ce doit être une volupté, la plus grande
+de toutes peut-être; car tuer n'est-il pas ce
+qui ressemble le plus à créer? Faire et détruire!
+Ces deux mots enferment l'histoire
+des univers, toute l'histoire des mondes, tout
+ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant de
+tuer?</p>
+
+<p><i>25 Juin</i>.&mdash;Songer qu'un être est là qui vit,
+qui marche, qui court.... Un être? Qu'est-ce
+qu'un être? Cette chose animée, qui porte en
+elle le principe du mouvement et une volonté
+réglant ce mouvement! Elle ne tient à rien,
+cette chose. Ses pieds ne communiquent pas
+au sol. C'est un grain de vie qui remue sur la
+terre; et ce grain de vie, venu je ne sais d'où,
+on peut le détruire comme on veut. Alors rien,
+plus rien. Ça pourrit, c'est fini.</p>
+
+<p><i>26 juin</i>.&mdash;Pourquoi donc est-ce un crime
+de tuer? oui, pourquoi? C'est, au contraire,
+la loi de la nature. Tout être a pour mission
+de tuer: il tue pour vivre et il tue pour tuer.&mdash;Tuer
+est dans notre tempérament; il faut
+tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à
+tout instant de son existence.&mdash;L'homme tue
+sans cesse pour se nourrir, mais comme il a
+besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé
+la chasse! L'enfant tue les insectes qu'il
+trouve, les petits oiseaux, tous les petits animaux
+qui lui tombent sous la main. Mais cela
+ne suffisait pas à l'irrésistible besoin de massacre
+qui est en nous. Ce n'est point assez de
+tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer
+l'homme. Autrefois, on satisfaisait ce besoin
+par des sacrifices humains. Aujourd'hui,la nécessité
+de vivre en société a fait du meurtre un
+crime. On condamne et on punit l'assassin!
+Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous
+livrer à cet instinct naturel et impérieux de
+mort, nous nous soulageons, de temps en
+temps, par des guerres où un peuple entier
+égorge un autre peuple. C'est alors une débauche
+de sang, une débauche où s'affolent les
+armées et dont se grisent encore les bourgeois,
+les femmes et les enfants qui lisent, le soir,
+sous la lampe, le récit exalté des massacres.</p>
+
+<p>Et on pourrait croire qu'on méprise ceux
+destinés à accomplir ces boucheries d'hommes!
+Non. On les accable d'honneurs! On les
+habille avec de l'or et des draps éclatants; ils
+portent des plumes sur la tête, des ornements
+sur la poitrine; et on leur donne des croix,
+des récompenses, des titres de toute nature.
+Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes,
+acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils
+ont pour mission de répandre le sang humain!
+Ils traînent par les rues leurs instruments de
+mort que le passant vêtu de noir regarde avec
+envie. Car tuer est la grande loi jetée par la
+nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus
+beau et de plus honorable que de tuer!</p>
+
+<p><i>30 juin</i>.&mdash;Tuer est la loi; parce que la
+nature aime l'éternelle jeunesse. Elle semble
+crier par tous ses actes inconscients: «Vite!
+vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se
+renouvelle.</p>
+
+<p><i>2 juillet</i>.&mdash;L'être&mdash;qu'est-ce que l'être?
+Tout et rien. Parla pensée, il est le reflet de
+tout. Par la mémoire et la science, il est un
+abrégé du monde, dont il porte l'histoire en
+lui. Miroir des choses et miroir des faits,
+chaque être humain devient un petit univers
+dans l'univers!</p>
+
+<p>Mais voyagez; regardez grouiller les races,
+et l'homme n'est plus rien! plus rien, rien!
+Montez en barque, éloignez-vous du rivage
+couvert de foule, et vous n'apercevez bientôt
+plus rien que la côte. L'être imperceptible
+disparaît, tant il est petit, insignifiant.
+Traversez l'Europe dans un train rapide,
+et regardez par la portière. Des hommes, des
+hommes, toujours des hommes, innombrables,
+inconnus, qui grouillent dans les champs,
+qui grouillent dans les rues; des paysans stupides
+sachant tout juste retourner la terre;
+des femmes hideuses sachant tout juste faire
+la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes,
+allez en Chine, et vous verrez encore s'agiter
+des milliards d'êtres qui naissent, vivent et
+meurent sans laisser plus de trace que la
+fourmi écrasée sur les routes. Allez aux pays
+des noirs, gîtés en des cases de boue; aux
+pays des Arabes blancs, abrités sous une toile
+brune qui flotte au vent, et vous comprendrez
+que l'être isolé, déterminé, n'est rien, rien.
+La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être
+quelconque d'une tribu errante du désert? Et
+ces gens, qui sont des sages, ne s'inquiètent
+pas de la mort. L'homme ne compte point
+chez eux. On tue son ennemi: c'est la guerre.
+Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à manoir,
+de province à province.</p>
+
+<p>Oui, traversez le monde et regardez grouiller
+les humains innombrables et inconnus.
+Inconnus? Ah! voilà le mot du problème!
+Tuer est un crime parce que nous avons numéroté
+les êtres! Quand ils naissent, on les
+inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi
+les prend! Voilà! L'être qui n'est point enregistré
+ne compte pas: tuez-le dans la lande
+ou dans le désert, tuez-le dans la montagne
+ou dans la plaine, qu'importe! La nature
+aime la mort; elle ne punit pas, elle!</p>
+
+<p>Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état
+civil. Voilà! C'est lui qui défend l'homme.</p>
+
+<p>L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état
+civil! Respect à l'état civil, le Dieu légal. A
+genoux!</p>
+
+<p>L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit
+de modifier l'état civil. Quand il a fait égorger
+deux cent mille hommes dans une guerre, il
+les raye sur son état civil, il les supprime par
+la main de ses greffiers. C'est fini. Mais nous,
+qui ne pouvons point changer les écritures
+des mairies, nous devons respecter la vie.
+État civil, glorieuse Divinité qui règnes dans
+les temples des municipalités, je te salue. Tu
+es plus fort que la Nature. Ah! ah!</p>
+
+<p><i>3 juillet</i>.&mdash;Ce doit être un étrange et savoureux
+plaisir que de tuer, d'avoir là, devant
+soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un
+petit trou, rien qu'un petit trou, de voir couler
+cette chose rouge qui est le sang, qui fait la
+vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas
+de chair molle, froide, inerte, vide de pensée!</p>
+
+<p><i>5 août</i>.&mdash;Moi qui ai passé mon existence
+à juger, à condamner, à tuer par des paroles
+prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui
+avaient tué par le couteau, moi! moi! si je
+faisais comme tous les assassins que j'ai frappés,
+moi! moi! qui le saurait?</p>
+
+<p><i>10 août.</i>&mdash;Qui le saurait jamais? Me
+soupçonnerait-on, moi, moi, surtout si je
+choisis un être que je n'ai aucun intérêt à
+supprimer?</p>
+
+<p><i>15 août.</i>&mdash;La tentation! La tentation, elle.
+est entrée en moi comme un ver qui rampe.
+Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon
+corps entier, dans mon esprit, qui ne pense
+plus qu'à ceci: tuer; dans mes yeux, qui ont
+besoin de regarder du sang, de voir mourir;
+dans mes oreilles, où passe sans cesse quelque
+chose d'inconnu, d'horrible, de déchirant
+et d'affolant, comme le dernier cri d'un être;
+dans mes jambes, où frissonne le désir d'aller,
+d'aller à l'endroit où la chose aura lieu; dans
+mes mains, qui frémissent du besoin de tuer.
+Comme cela doit être bon, rare, digne d'un
+homme libre, au-dessus des autres, maître de
+son coeur et qui cherche des sensations raffinées!</p>
+
+<p><i>22 août.&mdash;</i>Je ne pouvais plus résister. J'ai
+tué une petite bête pour essayer, pour commencer.</p>
+
+<p>Jean, mon domestique, avait un chardonneret
+dans une cage suspendue à la fenêtre
+de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et
+j'ai pris le petit oiseau dans ma main, dans ma
+main où je sentais battre son coeur. Il avait
+chaud. Je suis monté dans ma chambre. De
+temps en temps, je le serrais plus fort; son
+coeur battait plus vite; c'était atroce et délicieux.
+J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas
+vu le sang.</p>
+
+<p>Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux
+à ongles, et je lui ai coupé la gorge en trois
+coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il
+s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh!
+je le tenais; j'aurais tenu un dogue enragé
+et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau,
+rouge, luisant, clair, du sang! J'avais envie
+de le boire. J'y ai trempé le bout de ma langue!
+C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre
+petit oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir
+de cette vue comme j'aurais voulu. Ce doit
+être superbe de voir saigner un taureau.</p>
+
+<p>Et puis j'ai fait comme les assassins, comme
+les vrais. J'ai lavé les ciseaux, je me suis lavé
+les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le corps,
+le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je
+l'ai enfoui sous un fraisier. On ne le trouvera
+jamais. Je mangerai tous les jours une fraise
+à cette plante. Vraiment, comme on peut
+jouir de la vie, quand on sait!</p>
+
+<p>Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau
+parti. Comment me soupçonnerait-il!
+Ah! ah!</p>
+
+<p><i>25 août</i>.&mdash;Il faut que je tue un homme! Il
+le faut.</p>
+
+<p><i>30 août</i>.&mdash;C'est fait. Comme c'est peu de
+chose!</p>
+
+<p>J'étais allé me promener dans le bois de
+Vernes. Je ne pensais à rien, non, à rien.
+Voilà un enfant dans le chemin, un petit
+garçon qui mangeait une tartine de beurre.</p>
+
+<p>Il s'arrête pour me voir passer et dit:
+«Bonjour, m'sieu le président.»</p>
+
+<p>Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je
+le tuais?»</p>
+
+<p>Je réponds:&mdash;Tu es tout seul, mon garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, M'sieu.</p>
+
+<p>&mdash;Tout seul dans le bois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, M'sieu.</p>
+
+<p>L'envie de le tuer me grisait comme de
+l'alcool. Je m'approchai tout doucement, persuadé
+qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le
+saisis à la gorge.... Je le serre, je le serre de
+toute ma force! Il m'a regardé avec des yeux
+effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds,
+limpides, terribles! Je n'ai jamais éprouvé
+une émotion si brutale... mais si courte! Il
+tenait mes poignets dans ses petites mains,
+et son corps se tordait ainsi qu'une plume sur
+le feu. Puis il n'a plus remué.</p>
+
+<p>Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau!
+J'ai jeté le corps dans le fossé, puis de l'herbe
+par-dessus.</p>
+
+<p>Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est
+peu de chose! Le soir, j'étais très gai, léger,
+rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet. On
+m'a trouvé spirituel.</p>
+
+<p>Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.</p>
+
+<p><i>30 août</i>.&mdash;On a découvert le cadavre. On
+cherche l'assassin. Ah! ah!</p>
+
+<p><i>1er septembre</i>.&mdash;On a arrêté deux rôdeurs.
+Les preuves manquent.</p>
+
+<p><i>2 septembre</i>.&mdash;Les parents sont venus me
+voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!</p>
+
+<p><i>6 octobre</i>.&mdash;On n'a rien découvert.
+Quelque vagabond errant aura fait le coup.
+Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me
+semble que je serais tranquille à présent!</p>
+
+<p><i>10 octobre</i>.&mdash;L'envie de tuer me court
+dans les moelles. Cela est comparable aux
+rages d'amour qui vous torturent à vingt
+ans.</p>
+
+<p><i>20 octobre</i>.&mdash;Encore un. J'allais le long du
+fleuve, après déjeuner. Et j'aperçus, sous un
+saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une
+bêche semblait, tout exprès, plantée dans un
+champ de pommes de terre voisin.</p>
+
+<p>Je la pris, je revins; je la levai comme une
+massue et, d'un seul coup, par le tranchant,
+je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné,
+celui-là! Du sang rose, plein de cervelle!
+Cela coulait dans l'eau, tout doucement. Et
+je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait
+vu! Ah! ah! j'aurais fait un excellent assassin.</p>
+
+<p><i>28 octobre</i>.&mdash;L'affaire du pêcheur soulève
+un grand bruit. On accuse du meurtre son
+neveu, qui pêchait avec lui.</p>
+
+<p><i>26 octobre</i>.&mdash;Le juge d'instruction affirme
+que le neveu est coupable. Tout le monde le
+croit par la ville. Ah! ah!</p>
+
+<p><i>27 octobre</i>.&mdash;Le neveu se défend bien
+mal. Il était parti au village acheter du pain
+et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a
+tué son oncle pendant son absence! Qui le
+croirait?</p>
+
+<p><i>28 octobre</i>.&mdash;Le neveu a failli avouer,
+tant on lui fait perdre la tête! Ah! ah! La
+justice!</p>
+
+<p><i>15 novembre</i>.&mdash;On a des preuves accablantes
+contre le neveu, qui devait hériter de
+son oncle. Je présiderai les assises.</p>
+
+<p><i>25 janvier</i>.&mdash;A mort! à mort! à mort! Je
+l'ai fait condamner à mort! Ah! ah! L'avocat
+général a parlé comme un ange! Ah! ah!
+Encore un. J'irai le voir exécuter!</p>
+
+<p><i>10 mars</i>.&mdash;C'est fini. On l'a guillotiné ce
+matin. Il est très bien mort! très bien! Cela
+m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir
+trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli
+comme un flot, comme un flot! Oh! si j'avais
+pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle
+ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir
+cela dans mes cheveux et sur mon visage, et
+de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si
+on savait!</p>
+
+<p>Maintenant j'attendrai, je puis attendre.
+Il faudrait si peu de chose pour me laisser
+surprendre.</p>
+
+<p>Le manuscrit contenait encore beaucoup de
+pages, mais sans relater aucun crime nouveau.</p>
+
+<p>Les médecins aliénistes à qui on l'a confié,
+affirment qu'il existe dans le monde beaucoup
+de fous ignorés, aussi adroits et aussi
+redoutables que ce monstrueux dément.</p>
+
+<br><br>
+<a name="c9"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>TRIBUNAUX RUSTIQUES</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>La salle de la justice de paix de Gorgeville
+est pleine de paysans, qui attendent, immobiles
+le long des murs, l'ouverture de la
+séance.</p>
+
+<p>Il y en a des grands et des petits, des gros
+rouges et des maigres qui ont l'air taillés dans
+une souche de pommiers. Ils ont posé par
+terre leurs paniers et ils restent tranquilles,
+silencieux, préoccupés par leur affaire. Ils
+ont apporté avec eux des odeurs d'étable et
+de sueur, de lait, aigre et de fumier. Des
+mouches bourdonnent sons le plafond blanc.
+On entend, par la porte ouverte, chanter les
+coqs.</p>
+
+<p>Sur une sorte d'estrade s'étend une longue
+table couverte d'un tapis vert. Un vieux
+homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche.
+Un gendarme, raide sur sa chaise, regarde
+en l'air à l'extrémité droite. Et sur la muraille
+nue, un grand Christ de bois, tordu dans
+une pose douloureuse, semble offrir encore
+sa souffrance éternelle pour la cause de ces
+brutes aux senteurs de bêtes.</p>
+
+<p>M. le juge de paix entre enfin. Il est
+ventru, coloré, et il secoue, dans son pas
+rapide de gros homme pressé, sa grande robe
+noire de magistrat; il s'assied, pose sa toque
+sur la table et regarde l'assistance avec un
+air de profond mépris.</p>
+
+<p>C'est un lettré de province et un bel esprit
+d'arrondissement, un de ceux qui traduisent
+Horace, goûtent les petits vers de Voltaire
+et savent par coeur Vert-Vert ainsi que les
+poésies grivoises de Parny.</p>
+
+<p>Il prononce:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Monsieur Potel, appelez les
+affaires.</p>
+
+<p>Puis souriant, il murmure:</p>
+
+<p><i>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Quidquid tentabam dicere versus erat.</i></p>
+
+
+<p>Le greffier alors, levant son front chauve,
+bredouille d'une voix inintelligible: «Madame
+Victoire Bascule contre Isidore Paturon».</p>
+
+<p>Une énorme femme s'avance, une dame de
+campagne, une dame de chef-lieu de canton,
+avec un chapeau à rubans, une chaîne de
+montre en feston sur le ventre, des bagues
+aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes
+comme des chandelles allumées.</p>
+
+<p>Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil
+de connaissance où perce une raillerie, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Bascule, articulez vos griefs.</p>
+
+<p>La partie adverse se tient de l'autre côté.
+Elle est représentée par trois personnes. Au
+milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans,
+joufflu comme une pomme et rouge comme
+un coquelicot. A sa droite, sa femme toute
+jeune, maigre, petite, pareille à une poule
+cayenne, avec une tête mince et plate que
+coiffe, comme une crête, un bonnet rose.
+Elle a un oeil rond, étonné et colère, qui
+regarde de côté comme celui des volailles.
+A la gauche du garçon se tient son père,
+vieux homme courbé, dont le corps tordu
+disparaît dans sa blouse empesée, comme
+sous une cloche.</p>
+
+<p>Mme Bascule s'explique:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le juge de paix, voici quinze
+ans que j'ai recueilli ce garçon. Je l'ai élevé
+et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour
+lui, j'en ai fait un homme. Il m'avait promis,
+il m'avait juré de ne pas me quitter, il m'en
+a même fait un acte, moyennant lequel je lui
+ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin
+, qui vaut dans les six mille. Or, voilà
+qu'une petite chose, une petite rien du tout,
+une petite morveuse....</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX.&mdash;Modérez-vous, madame
+Bascule.</p>
+
+<p>MADAME BASCULE.&mdash;Une petite... une
+petite... je m'entends, lui a tourné la tête,
+lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi...
+et il s'en va l'épouser ce sot, ce grand bête,
+et il lui porte mon bien en mariage, mon
+bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah!
+mais non.... J'ai un papier, le voilà.... Qu'il
+me rende mon bien, alors. Nous avons fait un
+acte de notaire pour le bien et un acte de
+papier privé pour l'amitié. L'un vaut l'autre.
+Chacun son droit, est-ce pas vrai?</p>
+
+<p>Elle tend au juge de paix un papier timbré
+grand ouvert.</p>
+
+<p>ISIDORE PATURON.&mdash;C'est pas vrai.</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX.&mdash;Taisez-vous. Vous parlerez
+à votre tour. (Il lit.)</p>
+
+<p>«Je soussigné, Isidore Paturon, promets
+par la présente à Mme Bascule, ma bienfaitrice,
+de ne jamais la quitter de mon vivant,
+et de la servir avec dévouement.</p>
+
+<p>Gorgeville, le 8 août 1883.»</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX.&mdash;Il y a une croix comme
+signature; vous ne savez donc pas écrire?</p>
+
+<p>ISIDORE.&mdash;Non, J'sais point.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;C'est vous qui l'avez faite, cette
+croix?</p>
+
+<p>ISIDORE.&mdash;Non, c'est point mé.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Qu'est-ce qui l'a faite, alors?</p>
+
+<p>ISIDORE.&mdash;C'est elle.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Vous êtes prêt à jurer que vous
+n'avez pas fait cette croix?</p>
+
+<p>ISIDORE, avec précipitation.&mdash;Sur la tête d'mon
+pé, d'ma mé, d'mon grand-pé, de ma grand'-mé,
+et du bon Dieu qui m'entend, je jure que
+c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour
+appuyer son serment.)</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX, riant.&mdash;Quels ont donc été vos rapports avec Mme
+Bascule, ici présente?</p>
+
+<p>ISIDORE.&mdash;A ma servi de traînée. (Rires dans
+l'auditoire.)</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Modérez vos expressions. Vous
+voulez dire que vos relations n'ont pas été
+aussi pures qu'elle le prétend.</p>
+
+<p>LE PÈRE PATURON, prenant la parole.&mdash;Il n'avait
+point quinze ans, point quinze ans, m'sieu
+l'juge, quant a m'a débouché....</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Vous voulez dire débauché?</p>
+
+<p>LE PÈRE.&mdash;Je sais ti mé? I n'avait point
+quinze ans. Y en avait déjà ben quatre qu'a
+l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme
+un poulet gras, à l'faire crever de nourriture,
+sauf votre respect. Et pi, quand l'temps fut
+v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé....</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Dépravé.... Et vous avez laissé
+faire?...</p>
+
+<p>LE PÈRE.&mdash;Celle-là ou ben une autre, fallait
+ben qu'ça arrive!...</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Alors de quoi vous plaignez-vous?</p>
+
+<p>LE PÈRE.&mdash;De rien! Oh! me plains de rien
+mé, de rien, seulement qu'i n'en veut pu, li,
+qu'il est ben libre. Jé demande protection à
+la loi.</p>
+
+<p>Mme BASCULE.&mdash;Ces gens m'accablent de
+mensonges, monsieur le juge. J'en ai fait un
+homme.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Parbleu.</p>
+
+<p>Mme BASCULE.&mdash;Et il me renie, il m'abandonne,
+il me vole mon bien....</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas vrai, M'sieu l'juge.
+J'voulus la quitter, v'là cinq ans, vu qu'elle
+avait grossi d'excès, et que ça m'allait point.
+Ça me déplaisait, quoi? Je li dis donc que
+j'vas partir? Alors v'là qu'a pleure comme
+une gouttière et qu'a me promet son bien du
+Bec-de-Mortin pour rester quéque z'années,
+rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui»
+pardi! Quéque vous auriez fait, vous?</p>
+
+<p>Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour,
+heure pour heure. J'étais quitte. Chacun son
+dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette
+jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)</p>
+
+<p>&mdash;Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge,
+c'te meule, et dites-mé que ça valait bien ça?</p>
+
+<p>LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète:</p>
+
+<p>&mdash;Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule
+s'affaisse sur le banc derrière elle, et se met à pleurer.)</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX, paternel.&mdash;Que voulez-vous;
+chère dame, je n'y peux rien. Vous lui avez
+donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte
+parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui.
+Il avait le droit incontestable de faire ce qu'il
+a fait et de l'apporter en dot à sa femme. Je
+n'ai pas à entrer dans les questions de...
+de... délicatesse.... Je ne peux envisager
+les faits qu'au point de vue de la loi. Je n'y
+peux rien.</p>
+
+<p>LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.&mdash;J'pourrais
+ti r'tourner cheuz nous?</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Parfaitement. (Ils s'en vont sous les
+regards sympathiques des paysans, comme des gens dont
+la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote sur son banc.)</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX, souriant.&mdash;Remettez-vous,
+chère dame. Voyons, voyons, remettez-vous...
+et... si j'ai un conseil à vous
+donner, c'est de chercher un autre... un
+autre élève....</p>
+
+<p>Mme BASCULE, à travers ses larmes.&mdash;Je n'en
+trouverai pas... pas....</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Je regrette de ne pouvoir vous
+en indiquer un. (Elle jette un regard désespéré vers
+le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis elle se
+lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin,
+cachant sa figure dans son mouchoir.)</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et,
+d'une voix goguenarde.&mdash;Calypso ne pouvait se
+consoler du départ d'Ulysse. (Puis d'une voix
+grave:)</p>
+
+<p>Appelez les affaires suivantes.</p>
+
+<p>LE GREFFIER bredouille.&mdash;Célestin Polyte
+Lecacheur.&mdash;Prosper Magloire Dieulafait....</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c10"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>L'ÉPINGLE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+<p>Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de
+l'homme. C'était loin, bien loin d'ici, sur
+une côte fertile et brûlante. Nous suivions,
+depuis le matin, le rivage couvert de récoltes
+et la mer bleue couverte de soleil. Des fleurs
+poussaient tout près des vagues, des vagues
+légères, si douces, endormantes. Il faisait
+chaud; c'était une molle chaleur parfumée de
+terre grasse, humide et féconde; on croyait
+respirer des germes.</p>
+
+<p>On m'avait dit que, ce soir-là, je trouverais
+l'hospitalité dans la maison du Français qui
+habitait au bout d'un promontoire, dans un
+bois d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais
+encore. Il était arrivé un matin, dix ans plus
+tôt; il avait acheté de la terre, planté des
+vignes, semé des grains; il avait travaillé,
+cet homme, avec passion, avec fureur. Puis
+de mois en mois, d'année en année, agrandissant
+son domaine, fécondant sans arrêt le
+sol puissant et vierge, il avait ainsi amassé
+une fortune par son labeur infatigable.</p>
+
+<p>Pourtant il travaillait toujours, disait-on.
+Levé dès l'aurore, parcourant ses champs
+jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il
+semblait harcelé par une idée fixe, torturé
+par l'insatiable désir de l'argent, que rien
+n'endort, que rien n'apaise.</p>
+
+<p>Maintenant, il semblait très riche.</p>
+
+<p>Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure.
+Elle se dressait en effet au bout d'un
+cap au milieu des orangers. C'était une large
+maison carrée toute simple et dominant la
+mer.</p>
+
+<p>Comme j'approchais, un homme à grande
+barbe parut sur la porte. L'ayant salué, je lui
+demandai un asile pour la nuit. Il me tendit
+la main en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous.</p>
+
+<p>Il me conduisit dans une chambre, mit à
+mes ordres un serviteur, avec une aisance
+parfaite et une bonne grâce familière d'homme
+du monde; puis il me quitta en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous dînerons lorsque vous voudrez
+bien descendre.</p>
+
+<p>Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur
+une terrasse en face de la mer. Je lui parlai
+d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu!
+Il souriait, répondant avec distraction:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cette terre est belle. Mais aucune
+terre ne plaît loin de celle qu'on aime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous regrettez la France?</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y retournez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'y reviendrai.</p>
+
+<p>Et, tout doucement, nous nous mîmes à
+parler du monde français, des boulevards et
+des choses de Paris. Il m'interrogeait en
+homme qui a connu cela, me citait des noms,
+tous les noms familiers sur le trottoir du
+Vaudeville.</p>
+
+<p>&mdash;Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours les mêmes, sauf les morts.</p>
+
+<p>Je le regardais avec attention, poursuivi
+par un vague souvenir. Certes, j'avais vu
+cette tête-là quelque part! Mais où? mais
+quand? Il semblait fatigué, bien que vigoureux,
+triste, bien que résolu. Sa grande barbe
+blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il
+la prenait près du menton et, la serrant dans
+sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au
+bout. Un peu chauve, il avait des sourcils
+épais et une forte moustache qui se mêlait
+aux poils des joues.</p>
+
+<p>Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la
+mer, jetant sur la côte un brouillard de feu.
+Les orangers en fleur exhalaient dans l'air
+du soir leur arôme violent et délicieux. Lui
+ne voyait rien que moi, et, le regard fixe, il
+semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir
+au fond de mon âme l'image lointaine,
+aimée et connue du large trottoir ombragé,
+qui va de la Madeleine à la rue Drouet.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous Boutrelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bien changé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Et La Ridamie?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le même.</p>
+
+<p>&mdash;Et les femmes? Parlez-moi des femmes.
+Voyons. Connaissez-vous Suzanne Verner?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très forte, finie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et Sophie Astier?</p>
+
+<p>&mdash;Morte.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....</p>
+
+<p>Mais il se tut brusquement. Puis, la voix
+changée, la figure pâlie soudain, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, il vaut mieux que je ne parle plus
+de cela, ça me ravage.</p>
+
+<p>Puis, comme pour changer la marche de
+son esprit, il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien.</p>
+
+<p>Et il me précéda dans sa maison.</p>
+
+<p>Les pièces du bas étaient énormes, nues,
+tristes, semblaient abandonnées. Des assiettes
+et des verres traînaient sur des tables, laissés
+là par les serviteurs à peau basanée qui
+rôdaient sans cesse dans cette vaste demeure.
+Deux fusils pendaient à deux clous sur le
+mur; et, dans les encoignures, on voyait des
+bêches, des lignes de pêche, des feuilles de
+palmier séchées, des objets de toute espèce
+posés au hasard des rentrées et qui se trouvaient
+à portée de la main pour le hasard des
+sorties et des besognes.</p>
+
+<p>Mon hôte sourit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un
+exilé, dit-il, mais ma chambre est plus propre.
+Allons-y.</p>
+
+<p>Je crus, en y entrant, pénétrer dans le
+magasin d'un brocanteur, tant elle était remplie
+de choses, de ces choses disparates,
+bizarres et variées qu'on sent être des souvenirs.
+Sur les murs deux jolis dessins de
+peintres connus, des étoffes, des armes, épées
+et pistolets, puis, juste au milieu du panneau
+principal, un carré de satin blanc encadré
+d'or.</p>
+
+<p>Surpris, je m'approchai pour voir, et
+j'aperçus une épingle à cheveux piquée au
+centre de l'étoffe brillante.</p>
+
+<p>Mon hôte posa sa main sur mon épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-il en souriant, la seule chose
+que je regarde ici, et la seule que je voie
+depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait:
+«Ce sabre est le plus beau jour de ma vie»,
+moi, je puis dire: «Cette épingle est toute
+ma vie.»</p>
+
+<p>Je cherchais une phrase banale; je finis par
+prononcer:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez souffert par une femme?</p>
+
+<p>Il reprit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Dites que je souffre comme un misérable...
+Mais venez sur mon balcon. Un nom
+m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que
+je n'ai point osé prononcer, car si vous
+m'aviez répondu «morte», comme vous
+avez fait pour Sophie Astier, je me serais
+brûlé la cervelle, aujourd'hui même.</p>
+
+<p>Nous étions sortis sur le large balcon d'où
+l'on voyait deux golfes, l'un à droite, et
+l'autre à gauche, enfermés par de hautes
+montagnes grises. C'était l'heure crépusculaire
+où le soleil disparu n'éclaire plus la
+terre que par les reflets du ciel.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?</p>
+
+<p>Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une
+angoisse frémissante.</p>
+
+<p>Je souris:&mdash;Parbleu... et plus jolie que
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Il hésitait:&mdash;Tout à fait...?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Il me prit la main:&mdash;Parlez-moi d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai rien à en dire; c'est une
+des femmes, ou plutôt une des filles les plus
+charmantes et les plus cotées de Paris. Elle
+mène une existence agréable et princière,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût
+dit: «Je vais mourir.» Puis, brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pendant trois ans ce fut une existence
+effroyable et délicieuse que la nôtre. J'ai failli
+la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de me
+crever les yeux avec cette épingle que vous
+venez de voir. Tenez, regardez ce petit point
+blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions!
+Comment pourrais-je expliquer cette
+passion-là? Vous ne la comprendriez point.</p>
+
+<p>Il doit exister un amour simple, fait du
+double élan de deux coeurs et de deux âmes;
+mais il existe assurément un amour atroce,
+cruellement torturant, fait de l'invincible enlacement
+de deux êtres disparates qui se
+détestent en s'adorant.</p>
+
+<p>Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais
+quatre millions qu'elle a mangés de
+son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués
+avec un sourire doux qui semblait tomber
+de ses yeux sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Vous la connaissez? Elle a en elle quelque
+chose d'irrésistible! Quoi? Je ne sais pas.
+Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre
+comme une vrille et reste en vous comme le
+crochet d'une flèche? C'est plutôt ce sourire
+doux, indifférent et séduisant, qui reste sur
+sa face à la façon d'un masque. Sa grâce
+lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle
+comme un parfum, de sa taille longue, à
+peine balancée quand elle passe, car elle
+semble glisser plutôt que marcher, de sa voix
+un peu traînante, jolie, et qui semble être la
+musique de son sourire, de son geste aussi,
+de son geste toujours modéré, toujours juste
+et qui grise l'oeil tant il est harmonieux.
+Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la
+terre! Comme j'ai souffert! Car elle me trompait
+avec tout le monde! Pourquoi? Pour
+rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris,
+quand je la traitais de fille et de gueuse, elle
+avouait tranquillement: «Est-ce que nous
+sommes mariés?» disait-elle.</p>
+
+<p>Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à
+elle que j'ai fini par la comprendre: cette
+fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est
+Manon qui ne pourrait pas aimer sans tromper,
+Manon pour qui l'amour, le plaisir et
+l'argent ne font qu'un.
+Il se tut. Puis, après quelques minutes:
+&mdash;Quand j'eus mangé mon dernier sou pour
+elle, elle m'a dit simplement: «Vous comprenez,
+mon cher, que je ne peux pas vivre
+de l'air et du temps. Je vous aime beaucoup,
+je vous aime plus que personne, mais
+il faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.»</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous disais, pourtant, quelle vie
+atroce j'ai menée à côté d'elle! Quand je la
+regardais, j'avais autant envie de la tuer que
+de l'embrasser. Quand je la regardais... je
+sentais un besoin furieux d'ouvrir les bras,
+de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en
+elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide
+et d'insaisissable qui me faisait l'exécrer;
+et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais
+tant. En elle, le Féminin, l'odieux et
+affolant Féminin était plus puissant qu'en
+aucune autre femme. Elle en était chargée,
+surchargée comme d'un fluide grisant et
+vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne
+l'a jamais été.</p>
+
+<p>&mdash;Et tenez, quand je sortais avec elle, elle
+posait son oeil sur tous les hommes d'une
+telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun,
+d'un seul regard. Cela m'exaspérait et
+m'attachait à elle davantage, cependant. Cette
+créature, rien qu'en passant dans la rue,
+appartenait à tout le monde, malgré moi,
+malgré elle, par le fait de sa nature même,
+bien qu'elle eût l'allure modeste et douce.
+Comprenez-vous?</p>
+
+<p>Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant,
+il me semblait qu'on la possédait sous
+mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres,
+en effet, la possédaient.</p>
+
+<p>Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je
+l'aime plus que jamais!</p>
+
+<p>La nuit s'était répandue sur la terre. Un
+parfum puissant d'orangers flottait dans l'air.</p>
+
+<p>Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;La reverrez-vous?</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en
+terre qu'en argent, sept à huit cent mille
+francs. Quand le million sera complet, je
+vendrai tout et je partirai. J'en ai pour un an
+avec elle&mdash;une bonne année entière.&mdash;Et
+puis adieu, ma vie sera close.</p>
+
+<p>Je demandai:&mdash;Mais ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je
+lui demanderai peut-être de me prendre
+comme valet de chambre.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c11"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>LES BÉCASSES</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>Ma chère amie, vous me demandez pourquoi
+je ne rentre pas à Paris; vous vous
+étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison
+que je vais vous donner va, sans doute,
+vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre
+à Paris au moment du passage des bécasses?</p>
+
+<p>Certes, je comprends et j'aime assez cette
+vie de la ville, qui va de la chambre au trottoir;
+mais je préfère la vie libre, la rude vie
+d'automne du chasseur.
+A Paris, il me semble que je ne suis jamais
+dehors; car les rues ne sont, en somme, que
+de grands appartements communs, et sans
+plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les
+pieds sur des pavés de bois ou de pierre, le
+regard borné partout par des bâtiments, sans
+aucun horizon de verdure, de plaines ou de
+bois? Dès milliers de voisins vous coudoient,
+vous poussent, vous saluent et vous parlent;
+et le fait de recevoir de l'eau sur un parapluie
+quand il pleut ne suffit pas à me donner l'impression,
+la sensation de l'espace.</p>
+
+<p>Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement
+la différence du dedans et du dehors...
+Mais ce n'est pas de cela que je veux vous
+parler...</p>
+
+<p>Donc les bécasses passent.</p>
+
+<p>Il faut vous dire que j'habite une grande
+maison normande, dans une vallée, auprès
+d'une petite rivière, et que je chasse presque
+tous les jours.</p>
+
+<p>Les autres jours, je lis; je lis même des
+choses que les hommes de Paris n'ont pas le
+temps de connaître, des choses très sérieuses,
+très profondes, très curieuses, écrites par un
+brave savant de génie, un étranger qui a passé
+toute sa vie à étudier la même question et a
+observé les mêmes faits relatifs à l'influence
+du fonctionnement de nos organes sur notre
+intelligence.</p>
+
+<p>Mais je veux vous parler des bécasses. Donc
+mes deux amis, les frères d'Orgemol et moi,
+nous restons ici pendant la saison de chasse,
+en attendant les premiers froids. Puis, dès
+qu'il gèle, nous partons pour leur ferme de
+Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là
+un petit bois délicieux, un petit bois divin,
+où viennent loger toutes les bécasses qui passent.</p>
+
+<p>Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux
+géants, ces deux Normands des premiers
+temps, ces deux mâles de la vieille et puissante
+race de conquérants qui envahit la
+France, prit et garda l'Angleterre, s'établit
+sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des
+villes partout, passa comme un flot sur la
+Sicile en y créant un art admirable, battit tous
+les rois, pilla les plus fières cités, roula les
+papes dans leurs ruses de prêtres et les joua,
+plus madrés que ces pontifes italiens, et surtout
+laissa des enfants dans tous les lits de la
+terre. Les d'Orgemol sont deux Normands
+timbrés au meilleur titre, ils ont tout des
+Normands, la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux
+blonds et les yeux couleur de la mer.</p>
+
+<p>Quand nous sommes ensemble, nous parlons
+patois, nous vivons, pensons, agissons
+en Normands, nous devenons des Normands
+terriens plus paysans que nos fermiers.</p>
+
+<p>Or, depuis quinze jours, nous attendions
+les bécasses.</p>
+
+<p>Chaque matin l'aîné, Simon, me disait:
+«Hé, v'là l'vent qui passe à l'est, y va geler.
+Dans deux jours, elles viendront.»</p>
+
+<p>Le cadet Gaspard, plus précis, attendait
+que la gelée fût venue pour l'annoncer.</p>
+
+<p>Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre
+dès l'aurore en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est, la terre est toute blanche. Deux
+jours comme ça et nous allons à Connelot.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, en effet, nous partions
+pour Connelot. Certes, vous auriez ri
+en nous voyant. Nous nous déplaçons dans
+une étrange voiture de chasse que mon père
+fit construire autrefois. Construire est le seul
+mot que je puisse employer en parlant de ce
+monument voyageur, ou plutôt de ce tremblement
+de terre roulant. Il y a de tout là dedans:
+caisses pour les provisions, caisses
+pour les armes, caisses pour les malles, caisses
+à claire-voie pour les chiens. Tout y est
+à l'abri, excepté les hommes, perchés sur des
+banquettes à balustrades, hautes comme un
+troisième étage et portées par quatre roues
+gigantesques. On parvient là-dessus comme
+on peut, en se servant des pieds, des mains
+et même des dents à l'occasion, car aucun
+marchepied ne donne accès sur cet édifice.</p>
+
+<p>Donc, les deux d'Orgemol et moi nous
+escaladons cette montagne, en des accoutrements
+de Lapons. Nous sommes vêtus de
+peaux de mouton, nous portons des bas de
+laine énormes par-dessus nos pantalons, et
+des guêtres par-dessus nos bas de laine; nous
+avons des coiffures en fourrure noire et des
+gants en fourrure blanche. Quand nous
+sommes installés, Jean, mon domestique, nous
+jette nos trois bassets, Pif, Paf et Moustache.
+Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard
+et Moustache à moi. On dirait trois petits
+crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus,
+avec des pattes torses, et tellement
+velus qu'ils ont l'air de broussailles jaunes.
+A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs
+sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs
+barbes. Jamais on ne les enferme dans les
+chenils roulants de la voilure. Chacun de
+nous garde le sien sous ses pieds pour avoir
+chaud.</p>
+
+<p>Et nous voilà partis, secoués abominablement.
+Il gelait, il gelait ferme. Nous étions
+contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le
+fermier, maître Picot, nous attendait devant
+la porte. C'est aussi un gaillard, pas grand,
+mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue,
+rusé comme un renard, toujours souriant,
+toujours content et sachant faire argent
+de tout.</p>
+
+<p>C'est grande fête pour lui, au moment des
+bécasses.</p>
+
+<p>La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans
+une cour à pommiers, entourée de quatre
+rangs de hêtres qui bataillent toute l'année
+contre le vent de mer.</p>
+
+<p>Nous entrons dans la cuisine où flambe un
+beau feu en notre honneur.</p>
+
+<p>Notre table est mise tout contre la haute
+cheminée où tourne et cuit, devant la flamme
+claire, un gros poulet dont le jus coule dans
+un plat de terre.</p>
+
+<p>La fermière alors nous salue, une grande
+femme muette, très polie, tout occupée des
+soins de la maison, la tête pleine d'affaires
+et de chiffres, prix des grains, des volailles,
+des moutons, des boeufs. C'est une femme
+d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur
+dans les environs.</p>
+
+<p>Au fond de la cuisine s'étend la grande
+table où viendront s'asseoir tout à l'heure les
+valets de tout ordre, charretiers, laboureurs,
+goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces
+gens mangeront en silence sous l'oeil actif de
+la maîtresse, en nous regardant dîner avec
+maître Picot, qui dira des blagues pour rire.
+Puis, quand tout son personnel sera repu,
+madame Picot prendra, seule, son repas rapide
+et frugal sur un coin de table, en surveillant
+la servante.</p>
+
+<p>Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son
+monde.</p>
+
+<p>Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol
+et moi, dans une chambre blanche, toute
+nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement
+nos trois lits, trois chaises et trois
+cuvettes.</p>
+
+<p>Gaspard s'éveille toujours le premier, et
+sonne une diane retentissante. En une demi-heure
+tout le monde est prêt et on part avec
+maître Picot qui chasse avec nous.</p>
+
+<p>Maître Picot me préfère à ses maîtres.
+Pourquoi? sans doute parce que je ne suis
+pas son maître. Donc nous voilà tous les
+deux qui gagnons le bois par la droite, tandis
+que les deux frères vont attaquer par la
+gauche. Simon a la direction des chiens qu'il
+traîne, tous les trois attachés au bout d'une
+corde.</p>
+
+<p>Car nous ne chassons pas la bécasse, mais
+le lapin. Nous sommes convaincus qu'il ne
+faut pas chercher la bécasse, mais la trouver.
+On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand
+on veut spécialement en rencontrer, on ne
+les pince jamais. C'est vraiment une chose
+belle et curieuse que d'entendre dans l'air
+frais du matin, la détonation brève du fusil,
+puis la voix formidable de Gaspard emplir
+l'horizon et hurler: «Bécasse.&mdash;Elle y est.»
+Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une
+bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe
+avec excès lorsqu'on sort les pièces du carnier,
+au déjeuner de midi.</p>
+
+<p>Donc nous voilà, maître Picot et moi, dans
+le petit bois dont les feuilles tombent avec un
+murmure doux et continu, un murmure sec,
+un peu triste, elles sont mortes. Il fait froid,
+un froid léger qui pique les yeux, le nez, et
+les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse
+blanche le bout des herbes et la terre brune
+des labourés. Mais on a chaud tout le long
+des membres, sous la grosse peau de mouton.
+Le soleil est gai dans l'air bleu, il ne
+chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon
+chasser au bois par les frais matins d'hiver.</p>
+
+<p>Là-bas, un chien jette un aboiement aigu.
+C'est Pif. Je connais sa voix frêle. Puis, plus
+rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et
+Paf à son tour donne de la gueule. Que fait
+donc Moustache? Ah! le voilà qui piaule
+comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé
+un lapin. Attention, maître Picot!</p>
+
+<p>Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent
+encore, puis reviennent; nous suivons leurs
+allées imprévues, en courant dans les petits
+chemins, l'esprit en éveil, le doigt sur la
+gâchette du fusil.</p>
+
+<p>Ils remontent vers la plaine, nous remontons
+aussi. Soudain, une tache grise, une
+ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire.</p>
+
+<p>La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et
+j'aperçois sur l'herbe une pincée de poil blanc
+qui remue. Alors je hurle de toute ma force:
+«Lapin, lapin.&mdash;Il y est!» Et je le montre
+aux trois chiens, aux trois crocodiles velus
+qui me félicitent en remuant la queue; puis
+s'en vont en chercher un autre.</p>
+
+<p>Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se
+remit à japper. Le fermier dit: «Ça pourrait
+bien être un lièvre, allons au bord de la
+plaine.»</p>
+
+<p>Mais au moment où je sortais du bois,
+j'aperçus, debout, à dix pas de moi, enveloppé
+dans son immense manteau jaunâtre,
+coiffé d'un bonnet de laine, et tricotant toujours
+un bas, comme font les bergers chez
+nous, le pâtre de maître Picot, Gargan, le
+muet. Je lui dis, selon l'usage: «Bonjour,
+pasteur.» Et il leva la main pour me saluer,
+bien qu'il n'eût pas entendu ma voix; mais il
+avait vu le mouvement de mes lèvres.</p>
+
+<p>Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger.
+Depuis quinze ans je le voyais chaque
+automne, debout au bord ou au milieu
+d'un champ, le corps immobile, et ses mains
+tricotant toujours. Son troupeau le suivait
+comme une meute, semblait obéir à son oeil.
+Maître Picot me serra le bras:
+&mdash;Vous savez que le berger a tué sa femme.
+Je fus stupéfait:&mdash;Gargan? Le sourd-muet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen.
+Je vas vous conter ça.</p>
+
+<p>Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur
+savait cueillir les mots sur la bouche de son
+maître comme s'il les eût entendus. Il ne
+comprenait que lui; mais, en face de lui, il
+n'était plus sourd; et le maître, par contre,
+devinait comme un sorcier toutes les intentions
+de la pantomime du muet, tous les gestes
+de ses doigts, les plis de ses joues et les reflets
+de ses yeux.</p>
+
+<p>Voici cette simple histoire, sombre fait
+divers, comme il s'en passe aux champs, quelquefois.</p>
+
+<p>Gargan était fils d'un marneux, d'un de
+ces hommes qui descendent dans les marnières
+pour extraire cette sorte de pierre
+molle, blanche et fondante, qu'on sème sur
+les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait
+élevé à garder des vaches le long des fossés
+des routes.</p>
+
+<p>Puis, recueilli par le père de Picot, il était
+devenu berger de la ferme. C'était un excellent
+berger, dévoué, probe, et qui savait
+replacer les membres démis, bien que personne
+ne lui eût jamais rien appris.</p>
+
+<p>Quand Picot prit la ferme à son tour,
+Gargan avait trente ans et en paraissait quarante.
+Il était haut, maigre et barbu, barbu
+comme un patriarche.</p>
+
+<p>Or, vers cette époque, une bonne femme
+du pays, très pauvre, la Martel, mourut, laissant
+une fillette de quinze ans, qu'on appelait
+la Goutte à cause de son amour immodéré
+pour l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa
+à de menues besognes, la nourrissant
+sans la payer, en échange de son travail. Elle
+couchait sous la grange, dans l'étable ou dans
+l'écurie, sur la paille ou sur le fumier, quelque
+part, n'importe où, car on ne donne pas
+un lit à ces va-nu-pieds. Elle couchait donc
+n'importe où, avec n'importe qui, peut-être
+avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva
+que, bientôt, elle s'adonna avec le sourd et
+s'accoupla avec lui d'une façon continue.
+Comment s'unirent ces deux misères? Comment
+se comprirent-elles? Avait-il jamais
+connu une femme avant cette rôdeuse de
+granges, lui qui n'avait jamais causé avec
+personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans
+sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière,
+au bord d'un chemin? On ne sait pas.
+On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient
+ensemble comme mari et femme.</p>
+
+<p>Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva
+même cet accouplement naturel.</p>
+
+<p>Mais voilà que le curé apprit cette union
+sans messe et se fâcha. Il fit des reproches à
+madame Picot, inquiéta sa conscience, la
+menaça de châtiments mystérieux. Que faire?</p>
+
+
+<p>C'était bien simple. On allait les marier à l'église
+et à la mairie. Ils n'avaient rien ni l'un ni
+l'autre: lui, pas une culotte entière; elle, pas
+un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait
+à ce que la loi et la religion fussent satisfaites.
+On les unit, en une heure, devant maire
+et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.</p>
+
+<p>Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans
+le pays (pardon pour ce vilain mot!) de faire
+cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût
+marié, personne ne songeait à coucher avec
+la Goutte; et, maintenant, chacun voulait son
+tour, histoire de rire. Tout le monde y passait
+pour un petit verre, derrière le dos du mari.
+L'aventure fit même tant de bruit aux environs
+qu'il vint des messieurs de Goderville
+pour voir ça.</p>
+
+<p>Moyennant un demi-litre, la Goutte leur
+donnait le spectacle avec n'importe qui, dans
+un fossé, derrière un mur, tandis qu'on
+apercevait, en même temps, la silhouette immobile
+de Gargan, tricotant un bas à cent pas
+de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on
+riait à s'en rendre malade dans tous les cafés
+de la contrée; on ne parlait que de ça, le soir,
+devant le feu; on s'abordait sur les routes en
+se demandant: «As-tu payé la goutte à la
+Goutte?» On savait ce que cela voulait dire.</p>
+
+<p>Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà
+qu'un jour, le gars Poirot, de Sasseville,
+appela d'un signe la femme à Gargan derrière
+une meule en lui faisant voir une bouteille
+pleine. Elle comprit et accourut en riant; or,
+à peine étaient-ils occupés à leur besogne
+criminelle que le pâtre tomba sur eux comme
+s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit, à
+cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis
+que le muet, avec des cris de bête, serrait la
+gorge de sa femme.</p>
+
+<p>Des gens accoururent qui travaillaient dans
+la plaine. Il était trop tard; elle avait la langue
+noire, les yeux sortis de la tête; du sang
+lui coulait par le nez. Elle était morte.</p>
+
+<p>Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen.
+Comme il était muet, Picot lui servait d'interprète.
+Les détails de l'affaire amusèrent
+beaucoup l'auditoire. Mais le fermier n'avait
+qu'une idée: c'était de faire acquitter son
+pasteur, et il s'y prenait en matin.</p>
+
+<p>Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd
+et celle de son mariage; puis, quand il en vint
+au crime, il interrogea lui-même l'assassin.</p>
+
+<p>Toute l'assistance était silencieuse.</p>
+
+<p>Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu
+qu'elle te trompait?» Et, en même temps, il
+mimait sa question avec les yeux.</p>
+
+<p>L'autre fit «non» de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;«T'étais couché dans la meule quand tu
+l'as surpris?» Et il faisait le geste d'un homme
+qui aperçoit une chose dégoûtante.</p>
+
+<p>L'autre fit «oui» de la tête.</p>
+
+<p>Alors, le fermier, imitant les signes du
+maire qui marie, et du prêtre qui unit au nom
+de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait
+tué sa femme parce qu'elle était liée à lui devant
+les hommes et devant le ciel.</p>
+
+<p>Le berger fit «oui» de la tête.</p>
+
+<p>Picot lui dit: «Allons, montre comment
+c'est arrivé?»</p>
+
+<p>Alors, le sourd mima lui-même toute la
+scène. Il montra qu'il dormait dans la meule;
+qu'il s'était réveillé en sentant remuer la
+paille, qu'il avait regardé tout doucement, et
+qu'il avait vu la chose.</p>
+
+<p>Il s'était dressé, entre les deux gendarmes,
+et, brusquement, il imita le mouvement obscène
+du couple criminel enlacé devant lui.</p>
+
+<p>Un rire tumultueux s'éleva dans la salle,
+puis s'arrêta net; car le berger, les yeux
+hagards, remuant sa mâchoire et sa grande
+barbe comme s'il eût mordu quelque chose,
+les bras tendus, la tête en avant, répétait l'action
+terrible du meurtrier qui étrangle un être.</p>
+
+<p>Et il hurlait affreusement, tellement affolé
+de colère qu'il croyait la tenir encore et que
+les gendarmes furent obligés de le saisir et de
+l'asseoir de force pour le calmer.</p>
+
+<p>Un grand frisson d'angoisse courut dans
+l'assistance. Alors maître Picot, posant la
+main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement:
+«Il a de l'honneur, cet homme-là.»</p>
+
+<p>Et le berger fut acquitté.</p>
+
+<p>Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais,
+fort ému, la fin de cette aventure que je vous
+ai racontée en termes bien grossiers, pour ne
+rien changer au récit du fermier, quand un
+coup de fusil éclata au milieu du bois; et la
+vois formidable de Gaspard gronda dans le
+vent comme un coup de canon.</p>
+
+<p>&mdash;Bécasse. Elle y est.</p>
+
+<p>Et voilà comment j'emploie mon temps à
+guetter des bécasses qui passent tandis que
+vous allez aussi voir passer au bois les premières
+toilettes d'hiver.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c12"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>EN WAGON</h3>
+<br><br>
+
+<p>Le soleil allait disparaître derrière la grande
+chaîne dont le puy de Dôme est le géant, et
+l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde
+vallée de Royat.</p>
+
+<p>Quelques personnes se promenaient dans
+le parc, autour du kiosque de la musique.
+D'autres demeuraient encore assises, par
+groupes, malgré la fraîcheur du soir.</p>
+
+<p>Dans un de ces groupes on causait avec
+animation, car il était question d'une grave
+affaire qui tourmentait beaucoup mesdames
+de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.</p>
+
+<p>Dans quelques jours allaient commencer les
+vacances, et il s'agissait de faire venir leurs
+fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains.</p>
+
+<p>Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre
+elles-mêmes le voyage pour ramener
+leurs descendants, et elles ne connaissaient
+justement personne qu'elles pussent charger
+de ce soin délicat. On touchait aux derniers
+jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient,
+sans trouver, un nom qui leur offrît
+les garanties désirées.</p>
+
+<p>Leur embarras s'augmentait de ce qu'une
+vilaine affaire de moeurs avait eu lieu quelques
+jours auparavant dans un wagon. Et ces
+dames demeuraient persuadées que toutes les
+filles de la capitale passaient leur existence
+dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare
+de Lyon. Les échos de <i>Gil Blas</i>, d'ailleurs, au
+dire M. de Bridoie, signalaient la présence à
+Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de
+toutes les horizontales connues et inconnues.
+Pour y être, elles avaient dû y venir en wagon;
+et elles s'en retournaient indubitablement
+encore en wagon; elles devaient même s'en
+retourner sans cesse pour revenir tous les
+jours. C'était donc un va-et-vient continu
+d'impures sur cette maudite ligne. Ces dames
+se désolaient que l'accès des gares ne fût pas
+interdit aux femmes suspectes.</p>
+
+<p>Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans,
+Gontran de Vaulacelles treize ans et Roland
+de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient
+pas, cependant, exposer leurs chers
+enfants au contact de pareilles créatures. Que
+pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir,
+que pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient
+une journée entière, ou une nuit, dans un
+compartiment qui enfermerait, peut-être, une
+ou deux de ces drôlesses avec un ou deux de
+leurs compagnons?</p>
+
+<p>La situation semblait sans issue, quand
+madame de Martinsec vint à passer. Elle s'arrêta
+pour dire bonjour à ses amies qui lui
+racontèrent leurs angoisses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je
+vais vous prêter l'abbé. Je peux très bien m'en
+passer pendant quarante-huit heures. L'éducation
+de Rodolphe ne sera pas compromise
+pour si peu. Il ira chercher vos enfants et vous
+les ramènera.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un
+jeune prêtre, fort instruit, précepteur de Rodolphe
+de Martinsec, irait à Paris, la semaine
+suivante, chercher les trois jeunes gens.</p>
+
+<p>L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait
+à la gare de Lyon le dimanche matin
+pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide
+de huit heures, le nouveau rapide-direct organisé
+depuis quelques jours seulement, sur la
+réclamation générale de tous les baigneurs
+de l'Auvergne.</p>
+
+<p>Il se promenait sur le quai de départ, suivi de
+ses collégiens, comme une poule de ses poussins,
+et il cherchait un compartiment vide ou
+occupé par des gens d'aspect respectable, car
+il avait l'esprit hanté par toutes les recommandations
+minutieuses que lui avaient faites
+mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de
+Bridoie.</p>
+
+<p>Or il aperçut tout à coup devant une portière
+un vieux monsieur et une vieille dame
+à cheveux blancs qui causaient avec une autre
+dame installée dans l'intérieur du wagon. Le
+vieux monsieur était officier de la Légion
+d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le
+plus comme il faut. «Voici mon affaire,»
+pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et
+les suivit.</p>
+
+<p>La vieille dame disait:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout soigne-toi bien, mon enfant.</p>
+
+<p>La jeune répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, maman, ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;Appelle le médecin aussitôt que tu te
+sentiras souffrante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, adieu, ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, maman.</p>
+
+<p>Il y eut une longue embrassade, puis un
+employé ferma les portières et le train se mit
+en route.</p>
+
+<p>Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait
+de son adresse, et il se mit à causer avec les
+jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait
+été convenu, le jour de son départ, que madame
+de Martinsec l'autoriserait à donner des répétitions
+pendant toutes les vacances à ces trois
+garçons, et il voulait sonder un peu l'intelligence
+et le caractère de ses nouveaux élèves.</p>
+
+<p>Roger de Sarcagnes, le plus grand, était
+un de ces hauts collégiens poussés trop vite,
+maigres et pâles, et dont les articulations ne
+semblent pas tout à fait soudées. Il parlait
+lentement, d'une façon naïve.</p>
+
+<p>Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait
+tout petit, trapu, et il était malin,
+sournois, mauvais et drôle. Il se moquait
+toujours de tout le monde, avait des mots de
+grande personne, des répliques à double sens
+qui inquiétaient ses parents.</p>
+
+<p>Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne
+paraissait montrer aucune aptitude pour rien:
+C'était une bonne petite bête qui ressemblerait
+à son papa.</p>
+
+<p>L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient
+sous ses ordres pendant ces deux mois d'été:
+et il leur fit un sermon bien senti sur leurs
+devoirs envers lui, sur la façon dont il entendait
+les gouverner, sur la méthode qu'il emploierait
+envers eux.</p>
+
+<p>C'était un abbé d'âme droite et simple, un
+peu phraseur et plein de systèmes.</p>
+
+<p>Son discours fut interrompu par un profond
+soupir que poussa leur voisine. Il tourna la
+tête vers elle. Elle demeurait assise dans
+son coin, les yeux fixes, les joues un peu
+pâles. L'abbé revint à ses disciples.</p>
+
+<p>Le train roulait à toute vitesse, traversait
+des plaines, des bois, passait sous des ponts
+et sur des ponts, secouait de sa trépidation
+frémissante le chapelet de voyageurs enfermés
+dans les wagons.</p>
+
+<p>Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait
+l'abbé Lecuir sur Royat, sur les amusements
+du pays. Y avait-il une rivière?
+Pouvait-on pêcher? Aurait-il un cheval, comme
+l'autre année? etc.</p>
+
+<p>La jeune femme, tout à coup, jeta une
+sorte de cri, un «ah!» de souffrance vite
+réprimé.</p>
+
+<p>Le prêtre, inquiet, lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez-vous indisposée, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Elle répondit:&mdash;Non, non, monsieur
+l'abbé, ce n'est rien, une légère douleur, ce
+n'est rien. Je suis un peu malade depuis
+quelque temps, et le mouvement du train me
+fatigue. Sa figure était devenue livide, en effet.</p>
+
+<p>Il insista:&mdash;Si je puis quelque chose
+pour vous, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non,&mdash;rien du tout,&mdash;monsieur
+l'abbé. Je vous remercie.</p>
+
+<p>Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves,
+les préparant à son enseignement et à sa
+direction.</p>
+
+<p>Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait
+de temps en temps, puis repartait. La jeune
+femme, maintenant, paraissait dormir et elle
+ne bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien
+que le jour fût plus qu'à moitié écoulé, elle
+n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait:</p>
+
+<p>«Cette personne doit être bien souffrante.</p>
+
+<p>Il ne restait plus que deux heures de route
+pour atteindre Clermont-Ferrand, quand la
+voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle
+s'était laissée presque tomber de sa banquette
+et, appuyée sur les mains, les yeux hagards,
+les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon
+Dieu! oh! mon Dieu!»</p>
+
+<p>L'abbé s'élança:</p>
+
+<p>&mdash;Madame... madame... madame, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>Elle balbutia:&mdash;Je... je... crois que... que...
+que je vais accoucher. Et elle commença
+aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle
+poussait une longue clameur affolée qui semblait
+déchirer sa gorge au passage, une clameur
+aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre
+disait l'angoisse de son âme et la torture de
+son corps.</p>
+
+<p>Le pauvre prêtre éperdu, debout devant
+elle, ne savait que faire, que dire, que tenter,
+et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais...
+Mon Dieu, si je savais!» Il était rouge
+jusqu'au blanc des yeux; et ses trois élèves
+regardaient avec stupeur cette femme étendue
+qui criait.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras
+sur sa tête, et son flanc eut une secousse
+étrange, une convulsion qui la parcourut.</p>
+
+<p>L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir
+devant lui privée de secours et de soins, par
+sa faute. Alors il dit d'une vois résolue:
+&mdash;Je vais vous aider, madame. Je ne sais
+pas... mais je vous aiderai comme je pourrai.
+Je dois mon assistance à toute créature qui
+souffre.</p>
+
+<p>Puis, s'étant retourné vers les trois gamins,
+il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous&mdash;vous allez passer vos têtes
+à la portière; et si un de vous se retourne, il
+me copiera mille vers de Virgile.</p>
+
+<p>Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça
+les trois têtes, ramena contre le cou les rideaux
+bleus, et il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous faites seulement un mouvement,
+vous serez privés d'excursions pendant
+toutes les vacances. Et n'oubliez point que
+je ne pardonne jamais, moi.</p>
+
+<p>Et il revint vers la jeune femme, en relevant
+les manches de sa soutane.</p>
+
+<p>Elle gémissait toujours, et, par moments,
+hurlait. L'abbé, la face cramoisie, l'assistait,
+l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il
+levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient
+des regards furtifs, vite détournés, vers
+la mystérieuse besogne accomplie par leur
+nouveau précepteur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez
+vingt fois le verbe «désobéir»!&mdash;criait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois.</p>
+
+<p>Soudain la jeune femme cessa sa plainte
+persistante, et presque aussitôt un cri bizarre
+et léger qui ressemblait à un aboiement et à
+un miaulement fit retourner, d'un seul élan,
+les trois collégiens persuadés qu'ils venaient
+d'entendre un chien nouveau né.</p>
+
+<p>L'abbé tenait dans ses mains un petit
+enfant tout nu. Il le regardait avec des yeux
+effarés; il semblait content et désolé, prêt à
+rire et prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant
+sa figure exprimait de choses par le jeu rapide
+des yeux, des lèvres et des joues.</p>
+
+<p>Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses
+élèves une grande nouvelle:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un garçon.</p>
+
+<p>Puis aussitôt il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la
+bouteille d'eau qui est dans le
+filet.&mdash;Bien.&mdash;Débouchez-la.&mdash;Très bien.&mdash;Versez-m'en
+quelques gouttes dans la main, seulement
+quelques gouttes.&mdash;Parfait.</p>
+
+<p>Et il répandit cette eau sur le front nu du
+petit être qu'il portait, en prononçant:</p>
+
+<p>«Je te baptise, au nom du Père, du Fils
+et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.»</p>
+
+<p>Le train entrait en gare de Clermont. La
+figure de madame de Bridoie apparut à la
+portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta
+la frêle bête humaine qu'il venait de
+cueillir, en murmurant: «C'est madame qui
+vient d'avoir un petit accident en route.»</p>
+
+<p>Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans
+un égout; et, les cheveux mouillés de sueur,
+le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait:
+«Ils n'ont rien vu&mdash;rien du tout,&mdash;j'en
+réponds.&mdash;Ils regardaient tous trois par la
+portière.&mdash;J'en réponds,&mdash;ils n'ont rien vu.»</p>
+
+<p>Et il descendit du compartiment avec
+quatre garçons au lieu de trois qu'il était allé
+chercher, tandis que mesdames de Bridoie,
+de Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient
+des regards éperdus, sans trouver un
+seul mot à dire.</p>
+
+<p>Le soir, les trois familles dînaient ensemble
+pour fêter l'arrivée des collégiens. Mais on
+ne parlait guère; les pères, les mères et les
+enfants eux-mêmes semblaient préoccupés.</p>
+
+<p>Tout à coup, le plus jeune, Roland de
+Bridoie, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé,
+ce petit garçon?</p>
+
+<p>La mère ne répondit pas directement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles
+avec tes questions.</p>
+
+<p>Il se tut quelques minutes, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait personne que cette dame qui
+avait mal au ventre. C'est donc que l'abbé est
+prestidigitateur, comme Robert Houdin qui
+fait venir un bocal de poissons sous un tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui
+l'a envoyé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je
+n'ai rien vu, moi. Est-il entré par la portière,
+dis?</p>
+
+<p>Madame de Bridoie, impatientée, répliqua:
+&mdash;Voyons, c'est fini, tais-toi. Il est venu sous
+un chou comme tous les petits enfants. Tu le
+sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y avait pas de chou dans le
+wagon?</p>
+
+<p>Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait
+avec un air sournois, sourit et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que
+monsieur l'abbé qui l'a vu.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c13"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>ÇA IRA</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+<p>J'étais descendu à Barviller uniquement
+parce que j'avais lu dans un guide (je ne
+sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens,
+un Téniers, un Ribera.</p>
+
+<p>Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai
+à l'hôtel de l'Europe, que le guide affirme
+excellent, et je repartirai le lendemain.</p>
+
+<p>Le musée était fermé: on ne l'ouvre que
+sur la demande des voyageurs; il fut donc
+ouvert à ma requête, et je pus contempler
+quelques croûtes attribuées par un conservateur
+fantaisiste aux premiers maîtres de la
+peinture.</p>
+
+<p>Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant
+absolument rien à faire, dans une longue rue
+de petite ville inconnue, bâtie au milieu de
+plaines interminables, je parcourus cette
+<i>artère</i>, j'examinai quelques pauvres magasins;
+puis, comme il était quatre heures, je
+fus saisi par un de ces découragements qui
+rendent fous les plus énergiques.</p>
+
+<p>Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais
+payé cinq cents francs l'idée d'une distraction
+quelconque! Me trouvant à sec d'inventions,
+je me décidai, tout simplement, à fumer un
+bon cigare et je cherchai le bureau de tabac.
+Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge,
+j'entrai. La marchande me tendit plusieurs
+boites au choix; ayant regardé les cigares,
+que je jugeai détestables, je considérai, par
+hasard, la patronne.</p>
+
+<p>C'était une femme de quarante-cinq ans
+environ, forte et grisonnante. Elle avait une
+figure grasse, respectable, en qui il me sembla
+trouver quelque chose de familier. Pourtant
+je ne connaissais point cette dame? Non,
+je ne la connaissais pas assurément? Mais ne
+se pouvait-il faire que je l'eusse rencontrée?
+Oui, c'était possible! Ce visage-là devait être
+une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance
+perdue de vue, et changée, engraissée
+énormément sans doute?</p>
+
+<p>Je murmurai:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, madame, de vous examiner
+ainsi, mais il me semble que je vous
+connais depuis longtemps.</p>
+
+<p>Elle répondit en rougissant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle... Moi aussi.</p>
+
+<p>Je poussai un cri:&mdash;Ah! Ça ira!</p>
+
+<p>Elle leva ses deux mains avec un désespoir
+comique, épouvantée de ce mot et balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis
+soudain elle s'écria à son tour:&mdash;Tiens,
+c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec
+frayeur si on ne l'avait point écoutée. Mais
+nous étions seuls, bien seuls!</p>
+
+<p>«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître
+«<i>Ça ira</i>», la pauvre <i>Ça ira</i>, la maigre
+<i>Ça ira</i>, la désolée <i>Ça ira</i>, dans cette tranquille
+et grasse fonctionnaire du gouvernement?</p>
+
+<p><i>Ça ira</i>! Que de souvenirs s'éveillèrent
+brusquement en moi: Bougival, La Grenouillère,
+Chatou, le restaurant Fournaise, les
+longues journées en yole au bord des berges,
+dix ans de ma vie passés dans ce coin de pays,
+sur ce délicieux bout de rivière.</p>
+
+<p>Nous étions alors une bande d'une douzaine,
+habitant la maison Galopois, à Chatou,
+et vivant là d'une drôle de façon, toujours à
+moitié nus et à moitié gris. Les moeurs des
+canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces
+messieurs portent des monocles.</p>
+
+<p>Or notre bande possédait une vingtaine de
+canotières, régulières et irrégulières. Dans
+certains dimanches, nous en avions quatre;
+dans certains autres, nous les avions toutes.
+Quelques-unes étaient là, pour ainsi dire, à
+demeure, les autres venaient quand elles
+n'avaient rien de mieux à faire. Cinq ou six
+vivaient sur le commun, sur les hommes sans
+femmes, et, parmi celles-là, <i>Ça ira</i>.
+C'était une pauvre fille maigre et qui boitait.
+Cela lui donnait des allures de sauterelle.
+Elle était timide, gauche, maladroite en tout
+ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait avec
+crainte, au plus humble, au plus inaperçu,
+au moins riche de nous, qui la gardait un
+jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment
+s'était-elle trouvée parmi nous, personne
+ne le savait plus. L'avait-on rencontrée,
+un soir de pochardise, au bal des Canotiers et
+emmenée dans une de ces rafles de femmes
+que nous faisions souvent? L'avions-nous
+invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise
+à une petite table, dans un coin. Aucun de
+nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait
+partie de la bande.</p>
+
+<p>Nous l'avions baptisée <i>Ça ira</i>, parce qu'elle
+se plaignait toujours de la destinée, de sa
+malechance, de ses déboires. On lui disait
+chaque dimanche: «Eh bien, <i>Ça ira</i>, ça
+va-t-il?» Et elle répondait toujours: «Non,
+pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux
+un jour.»</p>
+
+<p>Comment ce pauvre être disgracieux et
+gauche était-il arrivé à faire le métier qui
+demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse
+et de beauté? Mystère. Paris, d'ailleurs, est
+plein de filles d'amour laides à dégoûter
+un gendarme.</p>
+
+<p>Que faisait-elle pendant les six autres jours
+de la semaine? Plusieurs fois, elle nous avait
+dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions,
+indifférents à son existence.</p>
+
+<p>Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue.
+Notre groupe s'était émietté peu à peu, laissant
+la place à une autre génération, à qui
+nous avions aussi laissé <i>Ça ira</i>. Je l'appris en
+allant déjeuner chez Fournaise de temps en
+temps.</p>
+
+<p>Nos successeurs, ignorant pourquoi nous
+l'avions baptisée ainsi, avaient cru à un nom
+d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils
+avaient cédé à leur tour leurs canots et quelques
+canotières à là génération suivante. (Une
+génération de canotiers vit, en général, trois
+ans sur l'eau, puis quitte la Seine pour entrer
+dans la magistrature, la médecine ou la politique).</p>
+
+<p>Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus
+tard, Zara s'était encore modifié en Sarah.
+On la crut alors israélite.</p>
+
+<p>Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient
+donc tout simplement «La Juive».</p>
+
+<p>Puis elle disparut.</p>
+
+<p>Et voilà que je la retrouvais marchande de
+tabac à Barviller.</p>
+
+<p>Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ça va donc, à présent?</p>
+
+<p>Elle répondit: Un peu mieux.</p>
+
+<p>Une curiosité me saisit de connaître la vie
+de cette femme. Autrefois je n'y aurais point
+songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué,
+attiré, tout à fait intéressé. Je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Comment as-tu fait pour avoir de la
+chance?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme
+je m'y attendais le moins.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée?</p>
+
+<p>&mdash;Oh non!</p>
+
+<p>&mdash;Où ça donc?</p>
+
+<p>&mdash;A Paris, dans l'hôtel que j'habitais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place
+à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'étais chez madame Ravelet.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, madame Ravelet?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;La modiste, la grande modiste de la rue
+de Rivoli.</p>
+
+<p>Et la voilà qui se met à me raconter mille
+choses de sa vie ancienne, mille choses secrètes
+de la vie parisienne, l'intérieur d'une
+maison de modes, l'existence de ces demoiselles,
+leurs aventures, leurs idées, toute
+l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier
+de trottoir qui chasse par les rues, le matin,
+en allant au magasin, le midi, en flânant, nu-tête,
+après le repas, et le soir en montant chez
+elle.</p>
+
+<p>Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme on est canaille...
+et comme on en fait de roides. Nous nous les
+racontions chaque jour. Vrai, on se moque
+des hommes, tu sais!</p>
+
+<p>Moi, la première rosserie que j'ai faite,
+c'est au sujet d'un parapluie. J'en avais un
+vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse.
+Comme je le fermais en arrivant, un
+jour de pluie, voilà la grande Louise qui me
+dit:&mdash;Comment! tu oses sortir avec ça!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce
+moment, les fonds sont bas.</p>
+
+<p>Ils étaient toujours bas, les fonds!</p>
+
+<p>Elle me répond:&mdash;Vas en chercher un à
+la Madeleine.</p>
+
+<p>Moi, ça m'étonne.</p>
+
+<p>Elle reprend:&mdash;C'est là que nous les
+prenons, toutes; on en a autant qu'on veut.
+Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.</p>
+
+<p>Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine.
+Nous trouvons le sacristain et nous lui
+expliquons comment nous avons oublié un
+parapluie la semaine d'avant. Alors il nous
+demande si nous nous rappelons son manche,
+et je lui fais l'explication d'un manche avec
+une pomme d'agate. Il nous introduit dans
+une chambre où il y avait plus de cinquante
+parapluies perdus; nous les regardons tous
+et nous ne trouvons pas le mien; mais moi
+j'en choisis un beau, un très beau, à manche
+d'ivoire sculpté. Louise est allée le réclamer
+quelques jours après. Elle l'a décrit avant de
+l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance.</p>
+
+<p>Pour faire ça, on s'habillait très chic.»</p>
+
+<p>Et elle riait en ouvrant et laissant retomber
+le couvercle à charnières de la grande boîte
+à tabac.</p>
+
+<p>Elle reprit:&mdash;Oh! on en avait des tours, et on
+en avait de si drôles. Tiens, nous étions cinq
+à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien,
+Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée,
+et elle avait un amant au conseil d'État. Ça
+ne l'empêchait pas de lui en faire porter joliment.
+Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous
+ne savez pas, nous allons en faire une bien
+bonne.» Et elle nous conta son idée.</p>
+
+<p>Tu sais, Irma, elle avait une tournure a
+troubler la tête de tous les hommes, et puis
+une taille, et puis des hanches qui leur faisaient
+venir l'eau à la bouche. Donc, elle imagina
+de nous faire gagner cent francs à chacune
+pour nous acheter des bagues, et elle arrangea
+la chose que voici:</p>
+
+<p>Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là,
+les autres non plus; ça n'allait guère, nous
+gagnions cent francs par mois au magasin,
+rien de plus. Il fallait trouver. Je sais bien
+que nous avions chacune deux ou trois amants
+habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup.
+A la promenade de midi, il arrivait
+quelquefois qu'on amorçait un monsieur qui
+revenait le lendemain; on le faisait poser
+quinze jours, et puis on cédait. Mais ces
+hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux
+de Chatou, c'était pour le plaisir. Oh! si tu
+savais les ruses que nous avions; vrai, c'était
+à mourir de rire. Donc, quand Irma nous
+proposa de nous faire gagner cent francs, nous
+voilà toutes allumées. C'est très vilain ce que
+je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu
+connais la vie, toi, et puis quand on est resté
+quatre ans à Chatou....</p>
+
+<p>Donc elle nous dit: «Nous allons lever au
+bal de l'Opéra ce qu'il y a de mieux à Paris
+comme hommes, les plus distingués et les
+plus riches. Moi, je les connais.»</p>
+
+<p>Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était
+vrai; parce que ces hommes-là ne sont pas
+faits pour les modistes, pour Irma oui, mais
+pour nous, non. Oh! elle était d'un chic, cette
+Irma. Tu sais, nous avions coutume de dire
+à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il
+l'aurait certainement épousée.</p>
+
+<p>Pour lors, elle nous fit habiller de ce que
+nous avions de mieux et elle nous dit: «Vous,
+vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester
+chacune dans un fiacre dans les rues voisines.
+Un monsieur viendra qui montera dans votre
+voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez
+le plus gentiment que vous pourrez; et
+puis vous pousserez un grand cri pour montrer
+que vous vous êtes trompée, que vous en
+attendiez un autre. Ça allumera le pigeon de
+voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra
+rester par force; vous résisterez, vous ferez
+les cent coups pour le chasser... et puis...
+vous irez souper avec lui... Alors il vous devra
+un bon dédommagement.</p>
+
+<p>Tu ne comprends point encore, n'est-ce
+pas? Eh bien, voici ce qu'elle fit, la rosse.</p>
+
+<p>Elle nous fit monter toutes les quatre dans
+quatre voitures, des voitures de cercle, des
+voitures bien comme il faut, puis elle nous
+plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors,
+elle alla au bal, toute seule. Comme elle connaissait,
+par leur nom, les hommes les plus
+marquants de Paris, parce que la patronne
+fournissait leurs femmes, elle en choisit d'abord
+un pour l'intriguer. Elle lui en dit de
+toutes les sortes, car elle a de l'esprit aussi.
+Quand elle le vit bien emballé, elle ôta son
+loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc
+il voulut l'emmener tout de suite, et elle lui
+donna rendez-vous, dans une demi-heure,
+dans une voilure en face du n° 20 de la rue
+Taitbout. C'était moi, dans cette voiture-là?
+J'étais bien enveloppée et la figure voilée.
+Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa
+tête à la portière, et il dit: «C'est vous?»</p>
+
+<p>Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez
+vite.»</p>
+
+<p>Il monte; et moi je le saisis dans mes bras
+et je l'embrasse, mais je l'embrasse à lui
+couper la respiration; puis je reprends:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je suis heureuse! que je suis
+heureuse!</p>
+
+<p>Et, tout d'un coup, je crie:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu!
+Oh! mon Dieu! Et je me mets à pleurer.</p>
+
+<p>Tu juges si voilà un homme embarrassé!
+Il cherche d'abord à me consoler; il s'excuse,
+proteste qu'il s'est trompé aussi!</p>
+
+<p>Moi, je pleurais toujours, mais moins fort;
+et je poussais de gros soupirs. Alors il me dit
+des choses très douces. C'était un homme tout
+à fait comme il faut; et puis ça l'amusait
+maintenant de me voir pleurer de moins en
+moins.</p>
+
+<p>Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller
+souper. Moi, j'ai refusé; j'ai voulu sauter de
+la voiture; il m'a retenue par la taille; et puis
+embrassée; comme j'avais fait à son entrée.</p>
+
+<p>Et puis... et puis... nous avons... soupé...
+tu comprends... et il m'a donné... devine...
+voyons, devine... il m'a donné cinq cents
+francs!... crois-tu qu'il y en a des hommes
+généreux.</p>
+
+<p>Enfin, la chose a réussi pour tout le monde.
+C'est Louise qui a eu le moins avec deux
+cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle
+était trop maigre!</p>
+
+<p>La marchande de tabac allait toujours,
+vidant d'un seul coup tous ses souvenirs
+amassés depuis si longtemps dans son coeur
+fermé de débitante officielle. Tout l'autrefois
+pauvre et drôle remuait son âme. Elle regrettait
+cette vie galante et bohème du trottoir
+parisien, faite de privations et de caresses
+payées, de rire et de misère, de ruses et
+d'amour vrai par moments.</p>
+
+<p>Je lui dis:&mdash;Mais comment as-tu obtenu
+ton débit de tabac?</p>
+
+<p>Elle sourit:&mdash;Oh! c'est toute une histoire.
+Figure-toi que j'avais dans mon hôtel, porte
+à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais,
+un de ces étudiants qui ne font rien. Celui-là,
+il vivait au café, du matin au soir; et il aimait
+le billard, comme je n'ai jamais vu aimer
+personne.</p>
+
+<p>Quand j'étais seule, nous passions la soirée
+ensemble quelquefois. C'est de lui que j'ai eu
+Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, Roger?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Il me donna une petite pension pour élever
+le gosse, mais je pensais bien que ce garçon-là
+ne me rapporterait rien, d'autant plus que
+je n'ai jamais vu un homme aussi fainéant,
+mais là, jamais. Au bout de dix ans, il en était
+encore à son premier examen. Quand sa famille
+vit qu'on n'en pourrait rien tirer, elle le
+rappela chez elle en province; mais nous étions
+demeurés en correspondance à cause de l'enfant.
+Et puis, figure-toi qu'aux dernières élections,
+il y a deux ans, j'apprends qu'il a été
+nommé député dans son pays. Et puis il a fait
+des discours à la Chambre. Vrai, dans le
+royaume des aveugles, comme on dit.... Mais,
+pour finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir,
+tout de suite, un bureau de tabac comme
+fille de déporté.... C'est vrai que mon père
+a été déporté, mais je n'avais jamais pensé
+non plus que ça pourrait me servir.
+Bref.... Tiens, voilà Roger.</p>
+
+<p>Un grand jeune homme entrait, correct,
+grave, poseur.</p>
+
+<p>Il embrassa sur le front sa mère, qui me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de
+bureau à la mairie.... Vous savez... c'est un
+futur sous-préfet.</p>
+
+<p>Je saluai dignement ce fontionnaire, et je
+sortis pour gagner l'hôtel, après avoir serré,
+avec gravité, la main tendue de <i>Ça ira</i>.</p>
+
+<br><br>
+<a name="c14"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>DÉCOUVERTE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<p>Le bateau était couvert de monde. La
+traversée s'annonçant fort belle, les Havraises
+allaient faire un tour à Trouville.</p>
+
+<p>On détacha les amarres; un dernier coup
+de sifflet annonça le départ, et, aussitôt, un
+frémissement secoua le corps entier du navire,
+tandis qu'on entendait, le long de ses
+flancs, un bruit d'eau remuée.</p>
+
+<p>Les roues tournèrent quelques secondes,
+s'arrêtèrent, repartirent doucement; puis le
+capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié
+par le porte-voix qui descend dans les profondeurs
+de la machine: «En route!» elles
+se mirent à battre la mer avec rapidité.</p>
+
+<p>Nous filions le long de la jetée, couverte
+de monde. Des gens sur le bateau agitaient
+leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour
+l'Amérique, et les amis restés à terre répondaient
+de la même façon.</p>
+
+<p>Le grand soleil de juillet tombait sur les
+ombrelles rouges, sur les toilettes claires,
+sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine
+remué par des ondulations. Quand on fut sorti
+du port, le petit bâtiment fit une courbe
+rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte
+lointaine entrevue à travers la brume matinale.</p>
+
+<p>A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de
+la Seine, large de vingt kilomètres. De place
+en place les grosses bouées indiquaient les
+bancs de sable, et on reconnaissait au loin
+les eaux douces et bourbeuses du fleuve qui,
+ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient
+de grands rubans jaunes à travers l'immense
+nappe verte et pure de la pleine mer.</p>
+
+<p>J'éprouve, aussitôt que je monte sur un
+bateau, le besoin de marcher de long en
+large, comme un marin qui fait le quart.
+Pourquoi? Je n'en sais rien. Donc je me mis
+à circuler sur le pont à travers la foule des
+voyageurs.</p>
+
+<p>Tout à coup, on m'appela. Je me retournai.
+C'était un de mes vieux amis, Henri
+Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix
+ans.</p>
+
+<p>Après nous être serré les mains, nous
+recommençâmes ensemble, en parlant de
+choses et d'autres, la promenade d'ours en
+cage que j'accomplissais tout seul auparavant.
+Et nous regardions, tout en causant,
+les deux lignes de voyageurs assis sur les
+deux côtés du pont.</p>
+
+<p>Tout à coup Sidoine prononça avec une
+véritable expression de rage:</p>
+
+<p>&mdash;C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!</p>
+
+<p>C'était plein d'Anglais, en effet. Les
+hommes debout lorgnaient l'horizon d'un
+air important qui semblait dire: «C'est nous,
+les Anglais, qui sommes les maîtres de la
+mer! Boum, boum! nous voilà!»</p>
+
+<p>Et tous les voiles blancs qui flottaient sur
+leurs chapeaux blancs avaient l'air des drapeaux
+de leur suffisance.</p>
+
+<p>Les jeunes misses plates, dont les chaussures
+aussi rappelaient les constructions navales
+de leur patrie, serrant en des châles
+multicolores leur taille droite et leurs bras
+minces, souriaient vaguement au radieux
+paysage. Leurs petites têtes, poussées au
+bout de ces longs corps, portaient des chapeaux
+anglais d'une forme étrange, et, derrière
+leurs crânes leurs maigres chevelures
+enroulées ressemblaient à des couleuvres
+lofées.</p>
+
+<p>Et les vieilles misses, encore plus grêles,
+ouvrant au vent leur mâchoire nationale,
+paraissaient menacer l'espace de leurs dents
+jaunes et démesurées.</p>
+
+<p>On sentait, en passant près d'elles, une
+odeur de caoutchouc et d'eau dentifrice.
+Sidoine répéta, avec une colère grandissante:</p>
+
+<p>&mdash;Les sales gens! On ne pourra donc
+pas les empêcher de venir en France?</p>
+
+<p>Je demandai en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi leur on veux-tu? Quant à
+moi, ils me sont parfaitement indifférents.</p>
+
+<p>Il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai pour lui rire au nez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te
+rend donc très malheureux?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... elle te... elle te... trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement non. Ça me ferait
+une cause de divorce et j'en serais débarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je ne comprends pas!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne
+point. Eh bien, elle a tout simplement appris
+le français, pas autre chose! Écoute:</p>
+
+<p>Je n'avais pas le moindre désir de me
+marier, quand je vins passer l'été à Étrelat,
+voici deux ans. Rien de plus dangereux que
+les villes d'eaux. On ne se figure pas combien
+les fillettes y sont à leur avantage. Paris
+sied aux femmes et la campagne aux jeunes
+filles.</p>
+
+<p>Les promenades à ânes, les bains du matin,
+les déjeuners sur l'herbe, autant de pièges
+à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus
+gentil qu'une enfant de dix-huit ans qui court
+à travers un champ ou qui ramasse des fleurs
+le long d'un chemin.</p>
+
+<p>Je fis la connaissance d'une famille anglaise
+descendue au même hôtel que moi.
+Le père ressemblait aux hommes que tu vois
+là, et la mère à toutes les Anglaises.</p>
+
+<p>Il y avait deux fils, de ces garçons tout
+en os, qui jouent du matin au soir à des
+jeux violents, avec des balles, des massues
+ou des raquettes; puis deux filles, l'aînée,
+une sèche, encore une Anglaise de boîte à
+conserves; la cadette, une merveille. Une
+blonde, ou plutôt une blondine avec une tête
+venue du ciel. Quand elles se mettent à être
+jolies, les gredines, elles sont divines. Celle-là
+avait des yeux bleus, de ces yeux bleus qui
+semblent contenir toute la poésie, tout le
+rêve, toute l'espérance, tout le bonheur du
+monde!</p>
+
+<p>Quel horizon ça vous ouvre dans les
+songes infinis, deux yeux de femme comme
+ceux-là! Comme ça répond bien à l'attente
+éternelle et confuse de notre coeur!</p>
+
+<p>Il faut dire aussi que, nous autres Français,
+nous adorons les étrangères. Aussitôt
+que nous rencontrons une Russe, une Italienne,
+une Suédoise, une Espagnole ou une
+Anglaise un peu jolie, nous en tombons
+amoureux instantanément. Tout ce qui vient
+du dehors nous enthousiasme, drap pour
+culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes.
+Nous avons tort, cependant.</p>
+
+<p>Mais je crois que ce qui nous séduit le
+plus dans les exotiques, c'est leur défaut de
+prononciation. Aussitôt qu'une femme parle
+mal notre langue, elle est charmante; si elle
+fait une faute de français par mot, elle est
+exquise, et si elle baragouine d'une façon
+tout à fait inintelligible, elle devient irrésistible.</p>
+
+<p>Tu ne te figures pas comme c'est gentil
+d'entendre dire à une mignonne bouche rosé:
+«J'aimé bôcoup la gigotte.»</p>
+
+<p>Ma petite Anglaise Kate parlait une langue
+invraisemblable. Je n'y comprenais rien
+dans les premiers jours, tant elle inventait
+de mots inattendus; puis, je devins absolument
+amoureux de cet argot comique et
+gai.</p>
+
+<p>Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules,
+prenaient sur ses lèvres un charme
+délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse
+du Casino, de longues conversations
+qui ressemblaient à des énigmes parlées.</p>
+
+<p>Je l'épousai! Je l'aimais follement comme
+on peut aimer un Rêve. Car les vrais amants
+n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une
+forme de femme.</p>
+
+<p>Te rappelles-tu les admirables vers de
+Louis Bouilhet:</p>
+
+
+<p><i>Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,<br>
+Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,<br>
+Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.<br>
+J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur.</i></p>
+
+
+<p>Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai
+eu, ç'a été de donner à ma femme un professeur
+de français.</p>
+
+<p>Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire
+et supplicié la grammaire, je l'ai chérie.</p>
+
+<p>Nos causeries étaient simples. Elles me
+révélaient la grâce surprenante de son être,
+l'élégance incomparable de son geste; elles
+me la montraient comme un merveilleux
+bijou parlant, une poupée de chair faite pour
+le baiser, sachant énumérer à peu près ce
+qu'elle aimait, pousser parfois des exclamations
+bizarres, et exprimer d'une façon coquette,
+à force d'être incompréhensible et
+imprévue, des émotions ou des sensations
+peu compliquées.</p>
+
+<p>Elle ressemblait bien aux jolis jouets
+qui disent «papa» et «maman», en prononçant&mdash;Baâba&mdash;et
+Baâmban.</p>
+
+<p>Aurais-je pu croire que...</p>
+
+<p>Elle parie, à présent.... Elle parle... mal...
+très mal.... Elle fait tout autant de fautes....
+Mais on la comprend... oui, je la comprends...
+je sais... je la connais....</p>
+
+<p>J'ai ouvert ma poupée pour regarder
+dedans... j'ai vu. Et il faut causer, mon cher!</p>
+
+<p>Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions,
+les idées, les théories d'une jeune
+Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux
+rien reprocher, et qui me répète, du matin
+au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
+de la conversation à l'usage des pensionnats
+de jeunes personnes.</p>
+
+<p>Tu as vu ces surprises du cotillon, ces
+jolis papiers dorés qui renferment d'exécrables
+bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée.
+J'ai voulu manger le dedans et suis
+resté tellement dégoûté que j'ai des haut-le-coeur,
+à présent, rien qu'en apercevant
+une de ses compatriotes.</p>
+
+<p>J'ai épousé un perroquet à qui une
+vieille institutrice anglaise aurait enseigné
+le français: comprends-tu?</p>
+
+<p>Le port de Trouville montrait maintenant
+ses jetées de bois couvertes de monde.</p>
+
+<p>Je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Où est ta femme?</p>
+
+<p>Il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai ramenée à Étretat.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, où vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? moi je vais me distraire à Trouville</p>
+
+<p>Puis, après un silence, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te figures pas comme ça peut
+être bête quelquefois, une femme.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+<a name="c15"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>SOLITUDE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+<p>C'était après un dîner d'hommes. On avait
+été fort gai. Un d'eux, un vieil ami, me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu remonter à pied l'avenue des
+Champs-Elysées?</p>
+
+<p>Et nous voilà partis, suivant à pas lents la
+longue promenade, sous les arbres à peine
+vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que
+cette rumeur confuse et continue que fait
+Paris. Un vent frais nous passait sur le visage,
+et la légion des étoiles semait sur le ciel noir
+une poudre d'or.</p>
+
+<p>Mon compagnon me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pourquoi, je respire mieux
+ici, la nuit, que partout ailleurs. Il me semble
+quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments,
+ces espèces de lueurs dans l'esprit qui font
+croire, pendant une seconde, qu'on va découvrir
+le divin secret des choses. Puis la fenêtre
+se referme. C'est fini.</p>
+
+<p>De temps en temps, nous voyions glisser
+deux ombres le long des massifs; nous passions
+devant un banc où deux êtres, assis
+côte à côte, ne faisaient qu'une tache noire.</p>
+
+<p>Mou voisin murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût
+qu'ils m'inspirent, mais une immense pitié.
+Parmi tous les mystères de la vie humaine,
+il en est un que j'ai pénétré: notre grand
+tourment dans l'existence vient de ce que
+nous sommes éternellement seuls, et tous
+nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à
+fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux
+des bancs en plein air, cherchent, comme
+nous, comme toutes les créatures, à faire
+cesser leur isolement, rien que pendant une
+minute au moins; mais ils demeurent, ils
+demeureront toujours seuls; et nous aussi.</p>
+
+<p>On s'en aperçoit plus ou moins, voilà
+tout.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps j'endure cet abominable
+supplice d'avoir compris, d'avoir
+découvert l'affreuse solitude où je vis, et je
+sais que rien ne peut la faire cesser, rien,
+entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que
+nous fassions, quels que soient l'élan de nos
+coeurs, l'appel de nos lèvres et l'étreinte de
+nos bras, nous sommes toujours seuls.</p>
+
+<p>Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade,
+pour ne pas rentrer chez moi, parce
+que je souffre horriblement, maintenant, de
+la solitude de mon logement. A quoi cela me
+servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et nous
+sommes seuls tous deux, côte à côte, mais
+seuls. Me comprends-tu?</p>
+
+<p>Bienheureux les simples d'esprit, dit
+l'Écriture. Ils ont l'illusion du bonheur. Ils
+ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire,
+ils n'errent pas, comme moi, dans la
+vie, sans autre contact que celui des coudes,
+sans autre joie que l'égoïste satisfaction de
+comprendre, de voir, de deviner et de souffrir
+sans fin de la connaissance de notre éternel
+isolement.</p>
+
+<p>Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la
+solitude de mon être, il me semble que je
+m'enfonce, chaque jour davantage, dans un
+souterrain sombre, dont je ne trouve pas les
+bords, dont je ne connais pas la fin, et qui
+n'a point de bout, peut-être! J'y vais sans
+personne avec moi, sans personne autour de
+moi, sans personne de vivant faisant cette
+même route ténébreuse. Ce souterrain, c'est
+la vie. Parfois j'entends des bruits, des voix,
+des cris... je m'avance à tâtons vers ces
+rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au
+juste d'où elles parlent; je ne rencontre
+jamais personne, je ne trouve jamais une
+autre main dans ce noir qui m'entoure. Me
+comprends-tu?</p>
+
+<p>Quelques hommes ont parfois deviné cette
+souffrance atroce.</p>
+
+<p>Musset s'est écrié:</p>
+
+<p><i>Qui vient? Qui m'appelle? Personne.<br>
+Je suis seul.&mdash;C'est 1 heure qui sonne,<br>
+O solitude!&mdash;O pauvreté!</i></p>
+
+
+<p>Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute
+passager, et non pas une certitude définitive,
+comme chez moi. Il était poète; il peuplait
+la vie de fantômes, de rêves. Il n'était
+jamais vraiment seul.&mdash;Moi, je suis seul!</p>
+
+<p>Gustave Flaubert, un des grands malheureux
+de ce monde, parce qu'il était un
+des grands lucides, n'écrivit-il pas à une
+amie cette phrase désespérante: «Nous
+sommes tous dans un désert. Personne ne
+comprend personne.»</p>
+
+<p>Non, personne ne comprend personne,
+quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on
+tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans
+ces étoiles que voilà, jetées comme une
+graine de feu à travers l'espace, si loin que
+nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes,
+alors que l'innombrable armée
+des autres est perdue dans l'infini, si proches
+qu'elles forment peut-être un tout, comme
+les molécules d'un corps?</p>
+
+<p>Eh bien, l'homme ne sait pas davantage
+ce qui se passe dans un autre homme. Nous
+sommes plus loin l'un de l'autre que ces
+astres, plus isolés surtout, parce que la pensée
+est insondable.</p>
+
+<p>Sais-tu quelque chose de plus affreux
+que ce constant frôlement des êtres que nous
+ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les
+uns les autres comme si nous étions enchaînés,
+tout près, les bras tendus, sans parvenir
+à nous joindre. Un torturant besoin d'union
+nous travaille, mais tous nos efforts restent
+stériles, nos abandons inutiles, nos confidences
+infructueuses, nos étreintes impuissantes,
+nos caresses vaines. Quand nous voulons
+nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre
+ne font que nous heurter l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Je ne me sens jamais plus seul que
+lorsque je livre mon coeur à quelque ami,
+parce que je comprends mieux alors l'infranchissable
+obstacle. Il est là, cet homme; je
+vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme,
+derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute.
+Que pense-t-il? Oui, que pense-t-il?
+Tu ne comprends pas ce tourment? Il me
+hait peut-être? ou me méprise? ou se moque
+de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me
+juge, il me raille, il me condamne, m'estime
+médiocre ou sot. Comment savoir ce qu'il
+pense? Comment savoir s'il m'aime comme
+je l'aime? et ce qui s'agite dans cette petite
+tête ronde? Quel mystère que la pensée inconnue
+d'un être, la pensée cachée et libre,
+que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire,
+ni dominer, ni vaincre!</p>
+
+<p>Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout
+entier, ouvrir toutes les portes de mon âme,
+je ne parviens point à me livrer. Je garde au
+fond, tout au fond, ce lieu secret du <i>Moi</i> où
+personne ne pénètre. Personne ne peut le
+découvrir, y entrer, parce que personne ne
+me ressemble, parce que personne ne comprend
+personne.</p>
+
+<p>Me comprends-tu, an moins, en ce moment,
+toi? Non, tu me juges fou! tu m'examines,
+tu te gardes de moi! Tu te demandes:
+«Qu'est-ce qu'il a, ce soir?» Mais si tu parviens
+à saisir un jour, à bien deviner mon
+horrible et subtile souffrance, viens-t'en me
+dire seulement: <i>Je t'ai compris</i>! et tu me
+rendras heureux, une seconde, peut-être.</p>
+
+<p>Ce sont les femmes qui me font encore
+le mieux apercevoir ma solitude.</p>
+
+<p>Misère! misère! Comme j'ai souffert par
+elles, parce qu'elles m'ont donné souvent,
+plus que les hommes, l'illusion de n'être pas
+seul!</p>
+
+<p>Quand on entre dans l'Amour, il semble
+qu'on s'élargit. Une félicité surhumaine vous
+envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où
+vient cette sensation d'immense bonheur?
+C'est uniquement parce qu'on s'imagine
+n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de
+l'être humain paraît cesser. Quelle erreur!
+Plus tourmentée encore que nous par
+cet éternel besoin d'amour qui ronge notre
+coeur solitaire, la femme est le grand mensonge
+du Rêve.</p>
+
+<p>Tu connais ces heures délicieuses passées
+face à face avec cet être à longs cheveux,
+aux traits charmeurs et dont le regard nous
+affole. Quel délire égare notre esprit! Quelle
+illusion nous emporte!</p>
+
+<p>Elle et moi, nous n'allons plus faire
+qu'un tout à l'heure, semble-t-il? Mais ce
+tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des
+semaines d'attente, d'espérance et de joie
+trompeuse, je me retrouve tout à coup, un
+jour, plus seul que je ne l'avais encore été.</p>
+
+<p>Après chaque baiser, après chaque étreinte,
+l'isolement s'agrandit. Et comme il est navrant,
+épouvantable!</p>
+
+<p>Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il
+pas écrit:</p>
+
+
+<p><i>Les caresses ne sont que d'inquiets transports,<br>
+Infructueux essais du pauvre amour qui tente<br>
+L'impossible union des âmes par les corps....</i></p>
+
+
+<p>Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine
+si on reconnaît cette femme qui a été tout
+pour nous pendant un moment de la vie, et
+dont nous n'avons jamais connu la pensée
+intime et banale sans doute!</p>
+
+<p>Aux heures mêmes où il semblait que,
+dans un accord mystérieux des êtres, dans
+un complet emmêlement des désirs et de
+toutes les aspirations, on était descendu jusqu'au
+profond de son âme, un mot, un seul
+mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous
+montrait, comme un éclair dans la nuit, le
+trou noir entre nous.</p>
+
+<p>Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur
+au monde, c'est de passer un soir auprès
+d'une femme qu'on aime, sans parler,
+heureux presque complètement par la seule
+sensation de sa présence. Ne demandons pas
+plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.</p>
+
+<p>Quant à moi, maintenant, j'ai fermé
+mon âme. Je ne dis plus à personne ce que
+je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me
+sachant condamné à l'horrible solitude, je
+regarde les choses, sans jamais émettre mon
+avis. Que m'importent les opinions, les querelles,
+les plaisirs, les croyances! Ne pouvant
+rien partager avec personne, je me suis désintéressé
+de tout. Ma pensée, invisible, demeure
+inexplorée. J'ai des phrases banales pour répondre
+aux interrogations de chaque jour, et
+un sourire qui dit: «oui», quand je ne veux
+même pas prendre la peine de parler.</p>
+
+<p>Me comprends-tu?</p>
+
+<p>Nous avions remonté la longue avenue
+jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile, puis
+nous étions redescendus jusqu'à la place de
+la Concorde, car il avait énoncé tout cela
+lentement, en ajoutant encore beaucoup
+d'autres choses dont je ne me souviens plus.</p>
+
+<p>Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras
+vers le haut obélisque de granit, debout sur
+le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des
+étoiles, son long profil égyptien, monument
+exilé, portant au flanc l'histoire de son pays
+écrite en signes étranges, mon ami s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, nous sommes tous comme cette
+pierre.</p>
+
+<p>Puis il me quitta sans ajouter un mot.</p>
+
+<p>Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je
+ne le sais encore. Parfois il me semble qu'il
+avait raison; parfois il me semble qu'il avait
+perdu l'esprit.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<a name="c16"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>AU BORD DU LIT</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<p><i>Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la
+table japonaise, deux tasses à thé se faisaient
+face, tandis que la théière fumait à côté contre
+le sucrier flanqué du carafon de rhum.</i></p>
+
+<p><i>Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses
+gants et sa fourrure sur une chaise, tandis que
+la comtesse, débarrassée de sa sortie de bal,
+rajustait un peu ses cheveux devant la glace.
+Elle se souriait aimablement à elle-même en
+tapotant, du bout de ses doigts fins et luisants
+de bagues, les cheveux frisés des tempes.
+Puis elle se tourna vers son mari, il fa regardait
+depuis quelques secondes, et semblait
+hésiter comme si une pensée intime l'eût
+Gêné. Enfin il dit</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?</p>
+
+<p><i>Elle le considéra dans les yeux, le regard
+allumé d'une flamme de triomphe et de défi,
+et répondit:</i></p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien!</p>
+
+<p><i>Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face
+d'elle et reprit en cassant une brioche.</i></p>
+
+<p>&mdash;C'en était presque ridicule... pour moi?</p>
+
+<p><i>Elle demanda</i>:&mdash;Est-ce une scène? avez-vous
+l'intention de me faire des reproches?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère amie, je dis seulement
+que ce M. Burel a été presque inconvenant
+auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des
+droits... je me serais fâché.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, soyez franc. Vous ne
+pensez plus aujourd'hui comme vous pensiez
+l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su
+que vous aviez une maîtresse, une maîtresse
+que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère
+si on me faisait ou si on ne me faisait pas la
+cour. Je vous ai dit mon chagrin, j'ai dit,
+comme vous ce soir, mais avec plus de raison:
+Mon ami, vous compromettez madame de
+Servy, vous me faites de la peine et vous me
+rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh!
+vous m'avez parfaitement laissé entendre que
+j'étais libre, que le mariage, entre gens intelligents,
+n'était qu'une association d'intérêts,
+un lien social, mais non un lien moral. Est-ce
+vrai? Vous m'avez laissé comprendre que
+votre maîtresse était infiniment mieux que
+moi, plus séduisante, plus femme! Vous avez
+dit: plus femme. Tout cela était entouré, bien
+entendu, de ménagements d'homme bien élevé,
+enveloppé de compliments, énoncé avec une
+délicatesse à laquelle je rends hommage. Je
+n'en ai pas moins parfaitement compris.</p>
+
+<p>Il a été convenu que nous vivrions désormais
+ensemble, mais complètement séparés.
+Nous avions un enfant qui formait entre
+nous un trait d'union.</p>
+
+<p>Vous m'avez presque laissé deviner que
+vous ne teniez qu'aux apparences, que je
+pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant
+pourvu que cette liaison restât secrète. Vous
+avez longuement disserté, et fort bien, sur
+la finesse des femmes, sur leur habileté pour
+ménager les convenances, etc., etc.</p>
+
+<p>J'ai compris, mon ami, parfaitement compris.
+Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup
+madame de Servy, et ma tendresse légitime,
+ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais,
+sans doute, quelques-uns de vos moyens.
+Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous
+allons dans le monde ensemble, nous en revenons
+ensemble, puis nous rentrons chacun
+chez nous.</p>
+
+<p>Or, depuis un mois ou deux, vous prenez
+des allures d'homme jaloux. Qu'est-ce que
+cela veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais
+j'ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes
+jeune, vive, aventureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, si nous parlons d'aventures,
+je demande à faire la balance entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie.
+Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant
+à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement
+exagéré.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Vous avez avoué, vous
+m'avez avoué votre liaison, ce qui équivalait
+à me donner l'autorisation de vous imiter.
+Je ne l'ai pas fait....</p>
+
+<p>&mdash;Permettez....</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas
+fait. Je n'ai point d'amant, et je n'en ai pas
+eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je
+ne trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien...
+de mieux que vous.... C'est un compliment
+que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le
+remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, toutes ces plaisanteries sont
+absolument déplacées.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne plaisante pas le moins du
+monde. Vous m'avez parlé du dix-huitième
+siècle, vous m'avez laissé entendre que vous
+étiez régence. Je n'ai rien oublié. Le jour où
+il me conviendra de cesser d'être ce que je
+sais, vous aurez beau faire, entendez-vous,
+vous serez, sans même vous en douter...
+cocu comme d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils
+mots?</p>
+
+<p>&mdash;De pareils mots!... Mais vous avez ri
+comme un fou quand madame de Gers a déclaré
+que M. de Servy avait l'air d'un cocu
+à la recherche de ses cornes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui peut paraître drôle dans la
+bouche de madame de Gers devient inconvenant
+dans la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Mais vous trouvez très
+plaisant le mot cocu quand il s'agit de M. de
+Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand
+il s'agit de vous. Tout dépend du point de
+vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce mot, je ne
+l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.</p>
+
+<p>&mdash;Mûr... Pour quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour l'être. Quand un homme se
+fâche en entendant dire cette parole, c'est
+qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez
+tout le premier si je parle d'un... coiffé.
+Alors... oui... quand on l'est, on ne le sent
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée.
+Je ne vous ai jamais vue ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà... j'ai changé... en mal. C'est
+votre faute.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chère, parlons sérieusement.
+Je vous prie, je vous supplie de ne
+pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir,
+les poursuites inconvenantes de M. Burel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes jaloux. Je le disais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, non. Seulement je désire
+n'être pas ridicule. Je ne veux pas être ridicule.
+Et si je revois ce monsieur vous parler
+dans les... épaules, ou plutôt entre les
+seins...</p>
+
+<p>&mdash;Il cherchait un porte-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je... je lui tirerai les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;On le pourrait être de femmes moins
+jolies.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, comme vous voilà! C'est que je
+ne suis plus amoureuse de vous, moi!</p>
+
+
+<p><i>Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite
+table, et, passant derrière sa femme, lui
+dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle
+se dresse d'une secousse, et, le regardant au
+fond des yeux:</i></p>
+
+<p>&mdash;Plus de ces plaisanteries-là, entre nous,
+s'il vous plaît. Nous vivons séparés. C'est
+fini.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous
+trouve ravissante depuis quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... alors... c'est que j'ai gagné.
+Vous aussi... vous me trouvez... mûre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous trouve ravissante, ma chère;
+vous avez des bras, un teint, des épaules...</p>
+
+<p>&mdash;Qui plairaient à M. Burel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne
+connais pas de femme aussi séduisante que
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes à jeun.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: Vous êtes à jeun.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est à jeun, on a faim, et quand
+on a faim, on se décide à manger des choses
+qu'on n'aimerait point à un autre moment.
+Je suis le plat... négligé jadis que vous ne
+seriez pas fâché de vous mettre sous la dent...
+ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Marguerite! Qui vous a appris à
+parler comme ça?</p>
+
+<p>&mdash;Vous! Voyons: depuis votre rupture
+avec madame de Servy, vous avez eu, à ma
+connaissance, quatre maîtresses, des cocottes
+celles-là, des artistes, dans leur partie. Alors,
+comment voulez-vous que j'explique autrement
+que par un jeûne momentané vos...
+velléités de ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai franc et brutal, sans politesse.
+Je suis redevenu amoureux de vous. Pour de
+vrai, très fort. Voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Marguerite!</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon
+cher, entendons-nous. Nous ne sommes plus
+rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre
+femme, c'est vrai, mais votre femme&mdash;libre.
+J'allais prendra un engagement d'un autre
+côté, vous me demandez la préférence. Je vous
+la donnerai... à prix égal.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'explique. Suis-je aussi bien que
+vos cocottes? Soyez franc.</p>
+
+<p>&mdash;Mille fois mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que la mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Mille fois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la
+mieux, en trois mois?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: combien vous a coûté, en trois
+mois, la plus charmante de vos maîtresses, en
+argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc.,
+entretien complet, enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez savoir. Voyons un prix
+moyen, modéré. Cinq mille francs par mois:
+est-ce a peu près juste?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de
+suite cinq mille francs et je suis à vous pour
+un mois, à compter de ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le prenez ainsi; bonsoir.</p>
+
+<p><i>La comtesse sort, et entre dans sa chambre
+à coucher. Le lit est entr'ouvert. Un vague
+parfum flotte, imprègne les tentures</i>.</p>
+
+<p><i>Le comte apparaissant à la porte:</i></p>
+
+<p>&mdash;Ça sent très bon, ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... Ça n'a pourtant pas
+changé. Je me sers toujours de peau d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est étonnant... ça sent très
+bon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Mais vous faites-moi
+le plaisir de vous en aller parce que je vais
+me coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite!</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en!</p>
+
+<p><i>Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil.</i></p>
+
+<p><i>La comtesse</i>:&mdash;Ah! c'est comme ça. Eh
+bien, tant pis pour vous.</p>
+
+<p><i>Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant
+ses bras nus et blancs. Elle les lève
+au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant
+la glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque
+chose de rosé apparaît au bord du corset
+de soie noire.</i></p>
+
+<p><i>Le comte se lève vivement et vient vers elle.</i></p>
+
+<p><i>La comtesse</i>:&mdash;Ne m'approchez pas, ou
+je me fâche!...</p>
+
+<p><i>Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres.</i></p>
+
+<p><i>Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur
+sa toilette un verre d'eau parfumée pour sa
+bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en
+plein visage de son mari.</i></p>
+
+<p><i>Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:</i></p>
+
+<p>&mdash;C'est stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se peut...Mais vous savez mes conditions:
+Cinq mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce serait idiot!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pourquoi? Un mari payer
+pour coucher avec sa femme!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... quels vilains mots vous employez!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Je répète que ce serait
+idiot de payer sa femme, sa femme légitime.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien plus bête, quand on a une
+femme légitime, d'aller payer des cocottes.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais je ne veux pas être ridicule.</p>
+
+<p><i>La comtesse s'est assise sur une chaise
+longue. Elle retire lentement ses bas en les
+retournant comme une peau de serpent. Sa
+jambe rose sort de la gaine de soie mauve, et
+le pied mignon se pose sur le tapis.</i></p>
+
+<p><i>Le comte s'approche un peu et d'une voix
+tendre:</i></p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle d'idée vous avez là?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée?</p>
+
+<p>&mdash;De me demander cinq mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus naturel. Nous sommes
+étrangers l'un à l'autre, n'est-ce pas? Or vous
+me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser
+puisque nous sommés mariés. Alors vous m'achetez,
+un peu moins peut-être qu'une autre.</p>
+
+<p>Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller
+chez une gueuse qui en ferait je ne sais quoi,
+restera dans votre maison, dans votre ménage.
+Et puis, pour un homme intelligent, est-il
+quelque chose de plus amusant, de plus original
+que de se payer sa propre femme. On
+n'aime bien, en amour illégitime, que ce qui
+coûte cher, très cher. Vous donnez à notre
+amour... légitime, un prix nouveau, une saveur
+de débauche, un ragoût de... polissonnerie
+en le... tarifant comme un amour coté.
+Est-ce pas vrai?</p>
+
+<p><i>Elle s'est levée presque nue et se dirige vers
+un cabinet de toilette.</i></p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou
+je sonne ma femme de chambre.</p>
+
+<p><i>Le comte debout, perplexe, mécontent, la
+regarde, et, brusquement, lui jetant à la tête
+son portefeuille:</i></p>
+
+<p>&mdash;Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais
+tu sais?...</p>
+
+<p><i>La comtesse ramasse l'argent, le compte,
+et d'une voix lente:</i></p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'y accoutume pas.</p>
+
+<p><i>Elle éclate de rire, et allant vers lui:</i></p>
+
+<p>&mdash;Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou
+bien je vous renvoie à vos cocottes. Et même
+si...si vous êtes content...je vous demanderai
+de l'augmentation.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c17"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>PETIT SOLDAT</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient
+libres, les deux petits soldats se mettaient
+en marche.</p>
+
+<p>Ils tournaient à droite en sortant de la
+caserne, traversaient Courbevoie à grands
+pas rapides, comme s'ils eussent fait une
+promenade militaire; puis, dès qu'ils avaient
+quitté les maisons, ils suivaient, d'une allure
+plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue
+qui mène à Bezons.</p>
+
+<p>Ils étaient petits, maigres, perdus dans
+leur capote trop large, trop longue, dont les
+manches couvraient leurs mains, gênés par la
+culotte rouge, trop vaste, qui les forçait à
+écarter les jambes pour aller vite. Et sous le
+shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un
+rien du tout de figure, deux pauvres figures
+creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté
+presque animale, avec des yeux bleus doux
+et calmes.</p>
+
+<p>Ils ne parlaient jamais durant le trajet,
+allant devant eux, avec la même idée en tête,
+qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient
+trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux,
+un endroit leur rappelant leur pays, et
+ils ne se sentaient bien que là.</p>
+
+<p>Au croisement des routes de Colombes
+et de Chatou, comme on arrivait sous les
+arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait
+la tête, et ils s'essuyaient le front.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont
+de Bezons pour regarder la Seine. Ils demeuraient
+là, deux ou trois minutes, courbés en
+deux, penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient
+le grand bassin d'Argenteuil où
+couraient les voiles blanches et inclinées des
+clippers, qui, peut-être, leur remémoraient
+la mer bretonne, le port de Vannes dont ils
+étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en
+allant à travers le Morbihan, vers le large.</p>
+
+<p>Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils
+achetaient leurs provisions chez le charcutier,
+le boulanger et le marchand de vin du
+pays. Un morceau de boudin, quatre sous de
+pain et un litre de petit bleu constituaient
+leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs.
+Mais, aussitôt sortis du village, ils n'avançaient
+plus qu'à pas très lents et ils se mettaient
+à parler.</p>
+
+<p>Devant eux, une plaine maigre, semée de
+bouquets d'arbres, conduisait au bois, au petit
+bois qui leur avait paru ressembler à celui
+de Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient
+l'étroit chemin perdu dans la jeune
+verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait
+chaque fois à Luc Le Ganidec:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout comme auprès de Pleunivon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est tout comme.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein
+de vagues souvenirs du pays, plein d'images
+réveillées, d'images naïves comme les feuilles
+coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de
+champ, une haie, un bout de lande, un carrefour,
+une croix de granit.</p>
+
+<p>Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès
+d'une pierre qui bornait une propriété, parce
+qu'elle avait quelque chose du dolmen de
+Locneuveu.</p>
+
+<p>En arrivant au premier bouquet d'arbres,
+Luc Le Ganidec cueillait tous les dimanches
+une baguette, une baguette de coudrier; il se
+mettait à arracher tout doucement l'écorce en
+pensant aux gens de là-bas.</p>
+
+<p>Jean Kerderen portait les provisions.</p>
+
+<p>De temps en temps, Luc citait un nom,
+rappelait un fait de leur enfance, en quelques
+mots seulement qui leur donnaient longtemps
+à songer. Et le pays, le cher pays lointain
+les repossédait peu à peu, les envahissait,
+leur envoyait, à travers la distance, ses
+formes, ses bruits, ses horizons connus, ses
+odeurs, l'odeur de la lande verte où courait
+l'air marin.</p>
+
+<p>Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier
+parisien dont sont engraissées les terres
+de la banlieue, mais le parfum des ajoncs
+fleuris que cueille et qu'emporte la brise salée
+du large. Et les voiles des canotiers, apparues
+au-dessus des berges, leur semblaient les
+voiles des caboteurs, aperçues derrière la
+longue plaine qui s'en allait de chez eux jusqu'au
+bord des flots.</p>
+
+<p>Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec
+et Jean Kerderen, contents et tristes,
+hantés par un chagrin doux, un chagrin lent
+et pénétrant de bête en cage, qui se souvient.</p>
+
+<p>Et quand Luc avait fini de dépouiller la
+mince baguette de son écorce, ils arrivaient
+au coin du bois où ils déjeunaient tous les
+dimanches.</p>
+
+<p>Ils retrouvaient les deux briques cachées
+par eux dans un taillis, et ils allumaient un
+petit feu de branches pour cuire leur boudin
+sur la pointe de leur couteau.</p>
+
+<p>Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur
+pain jusqu'à la dernière miette, et bu leur vin
+jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient
+assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire,
+les yeux au loin, les paupières lourdes, les
+doigts croisés comme à la messe, leurs
+jambes rouges allongées à côté des coquelicots
+du champ; et le cuir de leurs shakos et
+le cuivre de leurs boutons luisaient sous le
+soleil ardent, faisaient s'arrêter les alouettes
+qui chantaient en planant sur leurs têtes.</p>
+
+<p>Vers midi, ils commençaient à tourner
+leurs regards de temps en temps du côté du
+village de Bezons, car la fille à la vache allait
+venir.</p>
+
+<p>Elle passait devant eux tous les dimanches
+pour aller traire et remiser sa vache, la seule
+vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait
+une étroite prairie sur la lisière du bois,
+plus loin.</p>
+
+<p>Ils apercevaient bientôt la servante, seul
+être humain marchant à travers la campagne,
+et ils se sentaient réjouis par les
+reflets brillants que jetait le seau de fer blanc
+sous la flamme du soleil. Jamais ils ne parlaient
+d'elle. Ils étaient seulement contents
+de la voir, sans comprendre pourquoi.</p>
+
+<p>C'était une grande fille vigoureuse, rousse
+et brûlée par l'ardeur des jours clairs, une
+grande fille hardie de la campagne parisienne.</p>
+
+<p>Une fois, en les revoyant assis à la même
+place, elle leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?</p>
+
+<p>Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous v'nons au repos.</p>
+
+<p>Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle
+rit en les apercevant, elle rit avec une bienveillance
+protectrice de femme dégourdie qui
+sentait leur timidité, et elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que qu'vous faites comme ça? C'est-il
+qu'vous r'gardez pousser l'herbe?</p>
+
+<p>Luc égayé sourit aussi: P'téte ben.</p>
+
+<p>Elle reprit: Hein! Ça va pas vite.</p>
+
+<p>Il répliqua, riant toujours:&mdash;Pour ça,
+non.</p>
+
+<p>Elle passa. Mais en revenant avec son seau
+plein de lait, elle s'arrêta encore devant eux,
+et leur dit:</p>
+
+<p>En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera
+l'pays.</p>
+
+<p>Avec son instinct d'être de même race, loin
+de chez elle aussi peut-être, elle avait deviné
+et touché juste.</p>
+
+<p>Ils furent émus tous les deux. Alors elle
+fit couler un peu de lait, non sans peine, dans
+le goulot du litre de verre où ils apportaient
+leur vin; et Luc but le premier, à petites
+gorgées, en s'arrêtant à tout moment pour
+regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis
+il donna la bouteille à Jean.</p>
+
+<p>Elle demeurait debout devant eux, les mains
+sur ses hanches, son seau par terre à ses
+pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.</p>
+
+<p>Puis elle s'en alla, en criant:&mdash;Allons,
+adieu; à dimanche!</p>
+
+<p>Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps
+qu'ils purent la voir, sa haute silhouette qui
+s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer
+dans la verdure des terres.</p>
+
+<p>Quand ils quitteront la caserne, la semaine
+d'après, Jean dit a Luc:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il pas li acheter qué que chose de
+bon?</p>
+
+<p>Et ils demeurèrent fort embarrassés devant
+le problème d'une friandise à choisir pour la
+fille à la vache.</p>
+
+<p>Luc opinait pour un morceau d'andouille,
+mais Jean préférait des berlingots, car il
+aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils
+prirent, chez un épicier, pour doux sous de
+bonbons blancs et rouges.</p>
+
+<p>Ils déjeunèrent plus vite que de coutume,
+agités par l'attente.</p>
+
+<p>Jean l'aperçut le premier: «La v'là,»
+dit-il. Luc reprit: «Oui. La v'là.»</p>
+
+<p>Elle riait de loin en les voyant, elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent
+ensemble:</p>
+
+<p>&mdash;Et de vot' part?» Alors elle causa, elle
+parla de choses simples qui les intéressaient,
+du temps, de la récolte, de ses maîtres.</p>
+
+<p>Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui
+fondaient doucement dans la poche de Jean.</p>
+
+<p>Luc enfin s'enhardit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous avons apporté quelque chose.</p>
+
+<p>Elle demanda:&mdash;Qué'que c'est donc?</p>
+
+<p>Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le
+mince cornet de papier et le lui tendit.</p>
+
+<p>Elle se mit à manger les petits morceaux
+de sucre qu'elle roulait d'une joue à l'autre
+et qui faisaient des bosses sous la chair. Les
+deux soldats, assis devant elle, la regardaient,
+émus et ravis.</p>
+
+<p>Puis elle alla traire sa vache, et elle leur
+donna encore du lait en revenant.</p>
+
+<p>Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils
+en parlèrent plusieurs fois. Le dimanche suivant,
+elle s'assit à côté d'eux pour deviser
+plus longtemps, et tous les trois, côte à côte,
+les yeux perdus au loin, les genoux enfermés
+dans leurs mains croisées, ils racontèrent
+des menus faits et des menus détails des villages
+où ils étaient nés, tandis que la vache,
+là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait
+vers elle sa lourde tête aux naseaux humides,
+et mugissait longuement pour l'appeler.</p>
+
+<p>La fille accepta bientôt de manger un morceau
+avec eux et de boire un petit coup de vin.
+Souvent, elle leur apportait des prunes dans
+sa poche; car la saison des prunes était venue.
+Sa présence dégourdissait les deux petits soldats
+bretons qui bavardaient comme deux
+oiseaux.</p>
+
+<p>Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda
+une permission, ce qui ne lui arrivait jamais,
+et il ne rentra qu'à dix heures du soir.</p>
+
+<p>Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour
+quelle raison son camarade avait bien pu
+sortir ainsi.</p>
+
+<p>Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté
+dix sous à son voisin de lit, demanda encore
+et obtint l'autorisation de quitter pendant
+quelques heures.</p>
+
+<p>Et quand il se mit en route avec Jean pour
+la promenade du dimanche, il avait l'air tout
+drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne
+comprenait pas, mais il soupçonnait vaguement
+quelque chose, sans deviner ce que ça
+pouvait être.</p>
+
+<p>Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place
+habituelle, dont ils avaient usé l'herbe à force
+de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent
+lentement. Ils n'avaient faim ni l'un
+ni l'autre.</p>
+
+<p>Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient
+venir comme ils faisaient tous les dimanches.
+Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit
+deux pas. Elle posa son seau par terre, et
+l'embrassa. Elle l'embrassa fougueusement,
+en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper
+de Jean, sans songer qu'il était là, sans le
+voir.</p>
+
+<p>Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean,
+si éperdu qu'il ne comprenait pas, l'âme bouleversée,
+le coeur crevé, sans se rendre compte
+encore.</p>
+
+<p>Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se
+mirent à bavarder.</p>
+
+<p>Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant
+pourquoi son camarade était sorti
+deux fois pendant la semaine, et il sentait en
+lui un chagrin cuisant, une sorte de blessure,
+ce déchirement que font les trahisons.</p>
+
+<p>Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble
+remiser la vache.</p>
+
+<p>Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner
+côte à côte. La culotte rouge de son camarade
+faisait une tache éclatante dans le
+chemin. Ce fut Luc qui ramassa le maillet et
+frappa sur le pieu qui retenait la bête.</p>
+
+<p>La fille se baissa pour la traire, tandis
+qu'il caressait d'une main distraite l'échine
+coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le
+seau dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le
+bois.</p>
+
+<p>Jean ne voyait plus rien que le mur de
+feuilles où ils étaient entrés; et il se sentait
+si troublé que, s'il avait essayé de se lever,
+il serait tombé sur place assurément.
+Il demeurait immobile, abruti d'étonnement
+et de souffrance, d'une souffrance naïve
+et profonde. Il avait envie de pleurer, de se
+sauver, de se cacher, de ne plus voir personne
+jamais.</p>
+
+<p>Tout à coup, il les aperçut qui sortaient
+du taillis. Ils revinrent doucement en se tenant
+par la main, comme font les promis dans
+les villages. C'était Luc qui portait le seau.</p>
+
+<p>Ils s'embrassèrent encore avant de se
+quitter, et la fille s'en alla après avoir jeté à
+Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence.
+Elle ne pensa point à lui offrir du
+lait ce jour-là.</p>
+
+<p>Les deux petits soldats demeurèrent côte
+à côte, immobiles comme toujours, silencieux
+et calmes, sans que la placidité de
+leur visage montrât rien de ce qui troublait
+leur coeur. Le soleil tombait sur eux. La
+vache, parfois, mugissait en les regardant
+de loin.</p>
+
+<p>A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour
+revenir.</p>
+
+<p>Luc épluchait une baguette. Jean portait
+le litre vide. Il le déposa chez le marchand
+de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur
+le pont, et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent
+au milieu, afin de regarder couler
+l'eau quelques instants.</p>
+
+<p>Jean se penchait, se penchait de plus en
+plus sur la balustrade de fer, comme s'il
+avait vu dans le courant quelque chose qui
+l'attirait. Luc lui dit: «C'est-il que tu veux
+y boire un coup?» Comme il prononçait le
+dernier mot, la tête de Jean emporta le reste,
+les jambes enlevées décrivirent un cercle en
+l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba
+d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.</p>
+
+<p>Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait
+en vain de crier. Il vit plus loin quelque
+chose remuer; puis la tête de son camarade
+surgit à la surface du fleuve, pour y rentrer
+aussitôt.</p>
+
+<p>Plus loin encore, il aperçut, de nouveau,
+une main, une seule main qui sortit de la
+rivière, et y replongea. Ce fut tout.
+Les mariniers accourus ne retrouvèrent
+point le corps ce jour-là.</p>
+
+<p>Luc revint seul à la caserne, en courant,
+la tête affolée, et il raconta l'accident, les
+yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant
+coup sur coup: «Il se pencha... il
+se... il se pencha... si bien... si bien que la
+tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe...
+qui tombe...»</p>
+
+<p>Il ne put en dire plus long, tant l'émotion
+l'étranglait.&mdash;S'il avait su...
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+++ b/old/12011-8.txt
@@ -0,0 +1,6713 @@
+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Monsieur Parent
+ Et autres histoires courtes
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG
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+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes)
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+Par
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+GUY DE MAUPASSANT
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+MONSIEUR PARENT
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+I
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+Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée, faisait des montagnes de
+sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'élevait en pyramide, puis
+plantait au sommet une feuille de marronnier.
+
+Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention
+concentrée et amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin public
+rempli de monde.
+
+Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant
+l'église de la Trinité pour revenir, après avoir contourné le gazon,
+d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs petits jeux de jeunes
+animaux, tandis que les bonnes indifférentes regardaient en l'air
+avec leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient entre elles en
+surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant.
+
+Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant
+traîner derrière elles les longs rubans éclatants de leurs bonnets, et
+portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppé de dentelles,
+tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des
+entretiens sérieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du
+square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches,
+faisait sans cesse des détours pour ne point démolir des ouvrages de
+terre, pour ne point écraser des mains, pour ne point déranger le
+travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines.
+
+Le soleil allait disparaître derrière les toits de la rue Saint-Lazare
+et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et parée,
+Les marronniers s'éclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades,
+devant le haut portail de l'église, semblaient en argent liquide.
+
+M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussière: il suivait ses
+moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des
+lèvres à tous les mouvements de Georges.
+
+Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se
+trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par
+le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraîna
+vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer après sa
+femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait à son côté.
+
+Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant encore son allure, se
+mit à souffler de peine en montant le trottoir incliné. C'était un homme
+de quarante ans; déjà gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un
+bon ventre de joyeux garçon que les événements ont rendu timide.
+
+Il avait épousé, quelques années plus tôt, une jeune femme aimée
+tendrement qui le traitait á présent avec une rudesse et une autorité de
+despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il
+faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement
+ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses goûts, ses
+allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa
+voix.
+
+Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il
+avait d'elle, Georges, âgé maintenant de trois ans, devenu la plus
+grande joie et la plus grande préoccupation de son coeur. Rentier
+modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et
+sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son
+mari.
+
+Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la première marche de
+l'escalier, s'essuya le front, et se mit à monter.
+
+Au second étage, il sonna.
+
+Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de ces servantes maîtresses qui
+sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse:
+
+--Madame est-elle rentrée?
+
+La domestique haussa les épaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu
+Madame rentrer pour six heures et demie?
+
+Il répondit d'un ton gêné:
+
+--C'est bon, tant mieux, ça me donne le temps de me changer, car j'ai
+très chaud.
+
+La servante le regardait avec une pitié irritée et méprisante. Elle
+grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il
+a porté le petit peut-être; et tout ça pour attendre Madame jusqu'à sept
+heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant à être
+prête à l'heure. Je fais mon dîner pour huit heures, moi, et quand on
+l'attend, tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé!
+
+M. Parent feignait de ne point écouter. Il murmura: «C'est bon, c'est
+bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pâtés de sable.
+Moi, je vais me changer. Recommande à la femme de chambre de bien
+nettoyer le petit.»
+
+Et il entra dans son appartement. Dès qu'il y fut, il poussa le verrou
+pour être seul, bien seul, tout seul. Il était tellement habitué,
+maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il ne se jugeait en sûreté
+que sous la protection des serrures. Il n'osait même plus penser,
+réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se sentait garanti par un
+tour de clef contre les regards et les suppositions. S'étant affaissé
+sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre,
+il songea que Julie commençait à devenir un danger nouveau dans la
+maison. Elle haïssait sa femme, c'était visible; elle haïssait surtout
+son camarade Paul Limousin resté, chose rare, l'ami intime et familier
+du ménage, après avoir été l'inséparable compagnon de sa vie de garçon.
+
+C'était Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et
+lui, qui le défendait, même vivement, même sévèrement, contre les
+reproches immérités, contre les scènes harcelantes, contre tontes les
+misères quotidiennes de son existence.
+
+Mais voilà que, depuis bientôt six mois, Julie se permettait sans cesse
+sur sa maîtresse des remarques et des appréciations malveillantes. Elle
+la jugeait à tout moment, déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais
+Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ça par le nez.
+Enfin, enfin... Voilà... chacun suivant sa nature.»
+
+Un jour même elle avait été insolente avec Henriette, qui s'était
+contentée de dire, le soir, à son mari: «Tu sais, à la première
+parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi.» Elle semblait
+cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et
+Parent attribuait cette mansuétude à une considération pour la bonne qui
+l'avait élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère.
+
+Mais c'était fini, les choses ne pourraient traîner plus longtemps;
+et il s'épouvantait a l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
+Renvoyer Julie lui apparaissait comme une résolution si redoutable,
+qu'il n'osait y arrêter sa pensée. Lui donner raison contre sa
+femme, était également impossible; et il ne se passerait pas un mois
+maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux.
+
+Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de
+tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement que
+j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux.»
+
+Puis l'idée lui vint de consulter Limousin; il s'y résolut; mais
+aussitôt le souvenir de l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui
+fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion; et il demeurait de
+nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes.
+
+La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il
+n'avait pas encore changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il
+se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche, et se revêtit avec
+précipitation, comme si on l'eût attendu dans la pièce voisine pour un
+événement d'une importance extrême.
+
+Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien à redouter.
+
+Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint
+s'asseoir sur le canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra,
+nettoyé, peigné, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa
+avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux,
+puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il
+le fit sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond, au bout de ses
+poignets. Puis il s'assit, fatigué par cet effort; et prenant Georges
+sur un genou, il lui fit faire «à dada».
+
+L'enfant riait enchanté, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir,
+et le père aussi riait et criait de contentement, secouant son gros
+ventre, s'amusant plus encore que le petit.
+
+Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de résigné, de meurtri. Il
+l'aimait avec des élans fous, de grandes caresses emportées, avec toute
+la tendresse honteuse cachée en lui, qui n'avait jamais pu sortir,
+s'épandre, même aux premières heures de son mariage, sa femme s'étant
+toujours montrée sèche et réservée.
+
+Julie parut sur la porte, le visage pâle, l'oeil brillant, et elle
+annonça d'une voix tremblante d'exaspération:
+
+--Il est sept heures et demie, Monsieur.
+
+Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et résigné, et murmura:
+
+--En effet, il est sept heures et demie.
+
+--Voilà, mon dîner est prêt, maintenant.
+
+Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter:
+
+--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré, que tu ne le ferais que
+pour huit heures?
+
+--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sûr! Vous n'allez pas
+vouloir faire manger le petit à huit heures maintenant: On dit ça,
+pardi, c'est une manière de parler.
+
+Mais ça détruirait l'estomac du petit de le faire manger à huit heures!
+Oh! s'il n'y avait que sa mère! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah
+oui! parlons-en, en voilà une mère! Si ce n'est pas une pitié de voir
+des mères comme ça!
+
+Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arrêter net la
+scène menaçante.
+
+--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maîtresse.
+Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir.
+
+La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement, tourna les talons et
+sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du
+lustre tintèrent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une légère et
+vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air
+silencieux du salon.
+
+Georges, surpris d'abord, se mit à battre des mains avec bonheur, et,
+gonflant ses joues, fit un gros «boum» de toute la force de ses poumons
+pour imiter le bruit de la porte.
+
+Alors son père lui conta des histoires; mais la préoccupation de son
+esprit lui faisait perdre à tout moment le fil de son récit; et le
+petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux étonnés.
+
+Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir
+marcher l'aiguille. Il aurait voulu arrêter l'heure, faire immobile le
+temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en voulait pas à Henriette
+d'être en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
+tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener
+une irréparable catastrophe, des explications et des violences qu'il
+n'osait même imaginer. La seule pensée de la querelle, des éclats de
+voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes
+face à face se regardant au fond des yeux et se jetant à la tête des
+mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche ainsi
+qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il
+n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur
+son genou.
+
+Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle
+n'avait plus son air exaspéré, mais un air de résolution méchante et
+froide, plus redoutable encore.
+
+--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'à son dernier jour,
+je vous ai élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui! Je crois
+qu'on peut dire que je suis dévouée à la famille...
+
+Elle attendit une réponse.
+
+Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.»
+
+Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par intérêt
+d'argent, mais toujours par intérêt pour vous; que je ne vous ai jamais
+trompé ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches...
+
+--Mais oui, ma bonne Julie.
+
+--Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer plus longtemps. C'est par
+amitié pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans
+votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le
+quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il
+faut que je vous le dise aussi, à la fin, bien que ça ne m'aille guère
+de rapporter. Si Madame rentre comme ça à des heures de fantaisie, c'est
+qu'elle fait des choses abominables.
+
+Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier:
+«Tais-toi... Tu sais que je t'ai défendu...»
+
+Elle lui coupa la parole avec une résolution irrésistible.
+
+--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a
+longtemps que Madame a fauté avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus
+de vingt fois s'embrasser derrière les portes. Oh, allez! si M. Limousin
+avait été riche, ça n'est pas M. Parent que Madame aurait épousé. Si
+Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il
+comprendrait la chose d'un bout à l'autre...
+
+Parent s'était levé, livide, balbutiant: «Tais-toi... tais-toi... ou...»
+
+Elle continua:
+
+--Non, je vous dirai tout. Madame a épousé Monsieur par intérêt; et elle
+l'a trompé du premier jour. C'était entendu entre eux, pardi! Il suffit
+de réfléchir pour comprendre ça. Alors comme Madame n'était pas contente
+d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie
+dure, si dure que j'en avais le coeur cassé, moi qui voyais ça...
+
+Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...»
+car il ne trouvait rien à répondre.
+
+La vieille bonne ne recula point; elle semblait résolue à tout.
+
+Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé par ces voix grondantes, se
+mit à pousser des cris aigus. Il restait debout derrière son père, et,
+la face crispée, la bouche ouverte, il hurlait.
+
+La clameur de son fils exaspéra Parent, l'emplit de courage et de
+fureur. Il se précipita vers Julie, les deux bras levés, prêt à frapper
+des deux mains, et criant: «Ah misérable! tu vas tourner les sens du
+petit.»
+
+Il la touchait déjà! Elle lui jeta par lu face:
+
+--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai élevé; ça n'empêchera
+pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!...
+
+Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face
+d'elle tellement éperdu qu'il ne comprenait plus rien.
+
+Elle ajouta:--Il suffît de regarder le petit pour reconnaître le père,
+pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à regarder ses
+yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas....
+
+Mais il l'avait saisie par les épaules et il la secouait de toute sa
+force, bégayant: «Vipère... vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en ou je
+te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...
+
+Et d'un effort désespéré il la lança dans la pièce voisine. Elle tomba
+sur la table servie dont les verres s'abattirent et se cassèrent; puis,
+s'étant relevée, elle mit la table entre elle et son maître, et, tandis
+qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des
+paroles terribles:
+
+--Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... après dîner... et qu'à rentrer
+tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
+essaye... il verra.
+
+Elle avait gagné la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut
+derrière elle, monta l'escalier de service jusqu'à sa chambre de bonne
+où elle s'était enfermée, et heurtant la porte:
+
+--Tu vas quitter la maison à l'instant même.
+
+Elle répondit à travers la planche:
+
+--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici.
+
+Alors il redescendit lentement, en se cramponnant à la rampe pour ne
+point tomber; et il rentra dans son salon où Georges pleurait, assis par
+terre.
+
+Parent s'affaissa sur un siège et regarda l'enfant d'un oeil hébété. Il
+ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait étourdi,
+abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tête; à peine se
+souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis,
+peu a peu, sa raison, comme une eau troublée, se calma et s'éclairait;
+et l'abominable révélation commença à travailler son coeur.
+
+Julie avait parlé si net, avec une telle force, une telle assurance, une
+telle sincérité, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
+à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'être trompée, aveuglée par
+son dévouement pour lui, entraînée par une haine inconsciente contre
+Henriette. Cependant, à mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se
+convaincre, mille petits faits se réveillaient en son souvenir,
+des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens
+inobservés, presque inaperçus, des sorties tardives, des absences
+simultanées, et même des gestes presque insignifiants, mais bizarres
+qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant,
+prenaient pour lui une importance extrême, établissaient une connivence
+entre eux. Tout ce qui s'était passé depuis ses fiançailles surgissait
+brusquement en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il retrouvait tout,
+des intonations singulières, des attitudes suspectes; et son pauvre
+esprit d'homme calme et bon, harcelé par le doute, lui montrait
+maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que des
+soupçons.
+
+Il fouillait avec une obstination acharnée dans ces cinq années de
+mariage, cherchant à retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et
+chaque chose inquiétante qu'il découvrait le piquait au coeur comme un
+aiguillon de guêpe.
+
+Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait maintenant, le derrière sur
+le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit
+à pleurer.
+
+Son père s'élança, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tête de
+baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste?
+
+Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulagé,
+consolé, balbutiant: «Georges..... mon petit Georges, mon cher petit
+Georges.....» Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!....
+Oui, elle avait dit que son enfant était à Limousin..... Oh! cela
+n'était pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en
+pouvait même douter une seconde. C'était là une de ces odieuses
+infamies qui germent dans les âmes ignobles des servantes! Il répétait:
+«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin, caressé, s'était tu de
+nouveau.
+
+Parent sentait la chaleur de la petite poitrine pénétrer dans la sienne
+à travers les étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie;
+cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait.
+
+Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne et frisée pour la
+regarder avec passion. Il la contemplait avidement, éperdument, se
+grisant à la voir, et répétant toujours: «Oh! mon petit..... mon petit
+Georges!.....»
+
+Il pensa soudain: «S'il ressemblait à Limousin... pourtant!»
+
+Ce fut en lui quelque chose d'étrange, d'atroce, une poignante et
+violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
+comme si ses os, tout à coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il
+ressemblait à Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui
+riait maintenant. Il le regardait avec des yeux éperdus, troubles,
+hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche,
+dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez,
+de la bouche ou des joues de Limousin.
+
+Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son
+enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres,
+des ressemblances invraisemblables.
+
+Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait pas.» Il y avait donc
+quelque chose de frappant, quoique chose d'indéniable! Mais quoi? Le
+front? Oui, peut-être? Cependant Limousin avait le front plus étroit!
+Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater
+les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet
+homme?
+
+Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop
+troublé; je ne pourrais rien reconnaître maintenant... Il faut attendre;
+il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant.»
+
+Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait, à moi, je serais sauvé!
+sauvé!»
+
+Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller examiner dans la
+glace la face de son enfant à côté de la sienne.
+
+Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent
+tout proches, et il parlait haut, tant son égarement était grand.
+
+«Oui... nous avons le même nez... le même nez... peut-être... ce n'est
+pas sûr... et le même regard.... Mais non, il a les yeux bleus....
+Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!...
+Je ne veux plus voir... je deviens fou!...»
+
+Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout du salon, tomba sur un
+fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit à pleurer. Il
+pleurait par grands sanglots désespérés. Georges, effaré d'entendre
+gémir son père, commença aussitôt à hurler.
+
+Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eût
+traversé. Il dit: «La voilà... qu'est-ce que je vais faire?...» Et il
+courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de
+s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes, un nouveau coup de
+timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie était
+partie sans que la femme de chambre fut prévenue. Donc personne n'irait
+ouvrir? Que faire? Il y alla.
+
+Voici que tout d'un coup il se sentait brave, résolu, prêt pour la
+dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait mûri en
+quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une
+fureur de timide et une ténacité de débonnaire exaspéré.
+
+Il tremblait cependant! Était-ce de peur? Oui... Peut-être avait-il
+encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lâcheté
+fouettée?
+
+Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas furtifs, il s'arrêta pour
+écouter. Son coeur battait à coups furieux; il n'entendait que ce
+bruit-là: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aiguë de
+Georges qui criait toujours, dans le salon.
+
+Soudain, le son du timbre éclatant sur sa tête, le secoua comme une
+explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit
+tourner la clef et tira le battant.
+
+Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.
+
+Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait un peu d'irritation:
+
+--C'est toi qui ouvres, maintenant? Où est donc Julie?
+
+Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée; et il s'efforçait
+de répondre, sans pouvoir prononcer un mot.
+
+Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande où est Julie.
+
+Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie....
+
+Sa femme commençait à se fâcher:
+
+--Comment, partie? Où ça? Pourquoi?
+
+Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait naître en lui une haine
+mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.
+
+--Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée...
+
+--Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu es fou....
+
+--Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait été insolente... et
+qu'elle... qu'elle a maltraité l'enfant.
+
+--Julie?
+
+--Oui... Julie.
+
+--A propos de quoi a-t-elle été insolente?
+
+--A propos de toi.
+
+--A propos de moi?
+
+--Oui... parce que son dîner était brûlé et que tu ne rentrais pas.
+
+--Elle a dit...?
+
+--Elle a dit... des choses désobligeantes pour toi... et que je ne
+devais pas... que je ne pouvais pas entendre....
+
+--Quelles choses?
+
+--Il est inutile de les répéter.
+
+--Je désire les connaître.
+
+--Elle a dit qu'il était très malheureux pour un homme comme moi,
+d'épouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
+mauvaise maîtresse de maison, mauvaise mère, et mauvaise épouse....
+
+La jeune femme était entrée dans l'antichambre, suivie par Limousin qui
+ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement
+la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en
+bégayant, exaspérée:
+
+--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?
+
+Il était très pâle, très calme. Il répondit:
+
+--Je ne dis rien, ma chère amie; je te répète seulement les propos de
+Julie, que tu as voulu connaître; et je te ferai remarquer que je l'ai
+mise à la porte justement à cause de ces propos.
+
+Elle frémissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les
+joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
+sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien répondre; et elle
+cherchait à reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.
+
+--Tu as dîné? dit-elle.
+
+--Non, j'ai attendu.
+
+Elle haussa les épaules avec impatience.
+
+--C'est stupide d'attendre après sept heures et demie. Tu aurais dû
+comprendre que j'avais été retenue, que j'avais eu des affaires, des
+courses.
+
+Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps,
+et elle raconta, avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant eu des
+objets de mobilier à choisir très loin, très loin, rue de Rennes, elle
+avait rencontré Limousin à sept heures passées, boulevard Saint-Germain,
+en revenant, et qu'alors elle lui avait demandé son bras pour entrer
+manger un morceau dans un restaurant où elle n'osait pénétrer seule,
+bien qu'elle se sentît défaillir de faim. Voilà comment elle avait dîné,
+avec Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; car ils n'avaient pris
+qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir.
+
+Parent répondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas
+de reproches.
+
+Alors Limousin, resté jusque-là muet, presque caché derrière Henriette,
+s'approcha et tendit sa main en murmurant:
+
+--Tu vas bien?
+
+Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, très
+bien.
+
+Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernière phrase de son
+mari.
+
+--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu
+as une intention.
+
+Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te répondre que je
+ne m'étais pas inquiété de ton retard et que je ne t'en faisais point un
+crime.
+
+Elle le prit de haut, cherchant un prétexte à querelle:--De mon
+retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je
+passe la nuit dehors.
+
+--Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» parce que je n'ai pas
+d'autre mot. Tu devais rentrer à six heures et demie, tu rentres à huit
+heures et demie. C'est un retard, ça! Je le comprends très bien;
+je ne... ne... ne m'en étonne même pas... Mais... mais... il m'est
+difficile d'employer un autre mot.
+
+--C'est que tu le prononces comme si j'avais découché...
+
+--Mais non... mais non...
+
+Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre,
+quand elle s'aperçut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec
+un visage ému:
+
+--Qu'a donc le petit?
+
+--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.
+
+--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?
+
+--Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il est tombé.
+
+Elle voulut voir son enfant et s'élança dans la salle à manger, puis
+s'arrêta net devant la table couverte de vin répandu, de carafes et de
+verres brisés, et de salières renversées.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là?
+
+--C'est Julie qui...
+
+Mais elle lui coupa la parole avec fureur:
+
+--C'est trop fort, à la fin! Julie me traite de dévergondée, bat mon
+enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu
+trouves cela tout naturel.
+
+--Mais non... puisque je l'ai renvoyée.
+
+--Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais il fallait la faire arrêter.
+C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-là!
+
+Il balbutia:--Mais... ma chère amie... je ne pouvais pourtant pas... il
+n'y avait point de raison... Vraiment, il était bien difficile...
+
+Elle haussa les épaules avec un infini dédain.
+
+--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre
+homme sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a dû t'en dire
+de raides, ta Julie, pour que tu te sois décidé à la mettre dehors.
+J'aurais voulu être là une minute, rien qu'une minute.
+
+Ayant ouvert la porte du salon, elle courut à Georges, le releva, le
+serra dans ses bras en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu as, mon
+chat, mon mignon, mon poulet?»
+
+Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effrayé:
+
+--C'est Zulie qu'a battu papa.
+
+Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite d'abord. Puis une folle
+envie de rire s'éveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses
+joues fines, releva sa lèvre, retroussa les ailes de ses narines, et
+enfin jaillit de sa bouche en une claire fusée de joie, en une cascade
+de gaieté, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle répétait,
+avec de petits cris méchants qui passaient entre ses dents blanches et
+déchiraient Parent ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... ah!... ah!...
+elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drôle...
+que c'est drôle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu...
+Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drôle!...
+
+Parent balbutiait:
+
+--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai...
+C'est moi, au contraire, qui l'ai jetée dans la salle à manger, si fort
+qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai
+battue!
+
+Henriette disait à son fils:--Répète, mon poulet. C'est Julie qui a
+battu papa!
+
+Il répondit:--Oui, c'est Zulie.
+
+Puis, passant soudain à une autre idée, elle reprit:--Mais il n'a pas
+dîné, cet enfant-là? Tu n'as rien mangé, mon chéri?
+
+--Non, maman.
+
+Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou,
+archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dîné!
+
+Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans cette explication, écrasé
+sous cet écroulement de sa vie.
+
+--Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dîner sans
+toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais
+revenir d'un moment à l'autre.
+
+Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé jusque-là sur sa tête,
+et, la voix nerveuse:
+
+--Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des gens qui ne
+comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
+eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien
+mangé du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept
+heures et demie passées, que j'avais eu un empêchement, un retard, une
+entrave!...
+
+Parent tremblait, sentant la colère le gagner; mais Limousin s'interposa
+et, se tournant vers la jeune femme:
+
+--Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent ne pouvait pas
+deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et
+puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul, après
+avoir renvoyé Julie?
+
+Mais Henriette, exaspérée, répondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se
+tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille!
+
+Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant déjà que son fils
+n'avait point mangé.
+
+Alors Limousin, tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa
+et enleva les verres brisés qui couvraient la table, remit le couvert et
+assit l'enfant sur son petit fauteuil à grands pieds, pendant que Parent
+allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.
+
+Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges où
+elle travaillait.
+
+Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes de terre en
+purée.
+
+Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en détresse, la
+raison emportée dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
+essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait
+avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée.
+
+Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder
+Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il
+voulait voir s'il ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les
+yeux. Il s'y décida pourtant, et considéra brusquement cette figure
+qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblât ne l'avoir jamais
+examinée, tant elle lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde
+en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant à
+en reconnaître les moindres lignes, les moindres traits, les moindres
+sens; puis, aussitôt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire
+manger.
+
+Deux mots ronflaient dans son oreille: «Son père! son père! son père!»
+Ils bourdonnaient à ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui,
+cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre côté de cette table,
+était peut-être le père de son fils, de Georges, de son petit Georges.
+Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de
+ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
+lui déchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son
+couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le
+sauverait; ce serait fini.
+
+Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin,
+manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la
+nuit avec cette pensée vrillée en lui: «Limousin, le père de Georges!..»
+Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser
+à rien, de parler à personne! Chaque jour, à toute heure, à toute
+seconde, il se demanderait cela, il chercherait à savoir, à deviner,
+à surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne
+pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable souffrance de ce
+doute, sans se sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être torturé
+jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans
+cette maison, à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! Oui, il
+finirait par le haïr assurément. Quel supplice! Oh! s'il était certain
+que Limousin fût le père, peut-être arriverait-il à se calmer, à
+s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir était
+intolérable!
+
+Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet
+enfant à tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville,
+le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
+lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il n'est pas à moi, peut-être?»
+Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans
+les rues, ou se sauver soi-même très loin, si loin, qu'il n'entendrait
+plus jamais parler de rien, jamais!
+
+Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait.
+
+--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?
+
+Limousin répondit, en hésitant:--Ma foi, moi aussi.
+
+Et elle fit rapporter le gigot.
+
+Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou bien se sont-ils mis en retard à
+un rendez-vous d'amour?»
+
+Ils mangeaient maintenant de grand appétit, tous les deux. Henriette,
+tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par regards
+brusques, vite détournés. Elle avait une robe de chambre rose garnie de
+dentelles blanches; et sa tête blonde, son cou frais, ses mains grasses
+sortaient de ce joli vêtement coquet et parfumé, comme d'une coquille
+bordée d'écume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent
+les voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne
+pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi
+côte à côte, en face de lui?
+
+Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait été leur dupe depuis le
+premier jour? Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un homme, d'un
+brave homme, parce que son père lui avait laissé un peu d'argent!
+Comment ne pouvait-on voir ces choses-là dans les âmes, comment se
+pouvait-il que rien ne révélât aux coeurs droits les fraudes des coeurs
+infâmes, que la voix fût la même pour mentir que pour adorer, et le
+regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincère?
+
+Il les épiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il
+pensa: «Je vais les surprendre ce soir.» Et il dit:
+
+--Ma chère amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je
+m'occupe, dès aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de
+suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai
+peut-être un peu tard.
+
+Elle répondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra
+compagnie. Nous t'attendrons.
+
+Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher
+Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous.
+
+Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes, étourdi, trébuchant.
+Il murmura: «A tout à l'heure,» et gagna la sortie en s'appuyant au mur,
+car le parquet remuait comme une barque.
+
+Georges était parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin
+passèrent au salon. Dès que la porte fut refermée:--Ah, çà! tu es donc
+folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?
+
+Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence à trouver violente cette
+habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.
+
+Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le
+pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est
+ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.
+
+Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et répondit:--Mais
+je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa
+stupidité... et je le traite comme il le mérite.
+
+Limousin reprit, d'une voix impatiente:
+
+--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont
+pareilles. Comment? voilà un excellent garçon, trop bon, stupide de
+confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous soupçonne
+pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous
+voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enragé et pour
+gâter notre vie.
+
+Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embêtes! Toi, tu es lâche, comme
+tous les hommes! Tu as peur de ce crétin!
+
+Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! çà, je voudrais bien savoir
+ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il
+malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort à la fin de
+faire souffrir ce garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui
+en vouloir uniquement parce que tu le trompes.
+
+Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:
+
+--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que
+tu aies un sale coeur?
+
+Il se défendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chère
+amie, je te demande seulement de ménager un peu ton mari, parce que
+nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
+devrais comprendre cela.
+
+Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris
+tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garçon content de lui;
+elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et
+mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du
+magasin à cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard
+de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour
+l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en
+rentrant le soir.
+
+Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je
+l'exècre justement parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a achetée
+enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il
+pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa
+sottise que tu appelles de la bonté, par sa lourdeur que tu appelles de
+la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu
+de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et
+puis?... et puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se douter de
+rien! Je voudrais qu'il fût un peu jaloux au moins. Il y a des moments
+où j'ai envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu
+ne comprends donc pas que Paul est mon amant.»
+
+Limousin se mit à rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de
+ne pas troubler notre existence.
+
+--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbécile-là, il n'y a rien à
+craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien
+il m'est odieux, combien il m'énerve. Toi, tu as toujours l'air de
+le chérir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont
+surprenants parfois.
+
+--Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.
+
+--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous
+autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de
+suite davantage; nous autres, nous le haïssons à partir du moment où
+nous l'avons trompé.
+
+--Je ne vois pas du tout pourquoi on haïrait un brave garçon dont on
+prend la femme.
+
+--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque à
+tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut
+pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais
+point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse.
+
+Et souriant, avec un doux mépris de rouée, elle posa les deux mains sur
+ses épaules en tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête vers elle
+en l'enfermant dans une étreinte, et leurs bouches se rencontrèrent. Et
+comme ils étaient debout devant la glace de la cheminée, un autre couple
+tout pareil à eux s'embrassait derrière la pendule.
+
+Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de
+la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
+Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent Parent qui les regardait,
+livide, les poings fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.
+
+Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil,
+sans remuer la tête. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua
+sur Limousin, le prit à pleins bras comme pour l'étouffer, le culbuta
+jusque dans l'angle du salon d'un élan si impétueux, que l'autre,
+perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son
+crâne contre la muraille.
+
+Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son
+amant, se jeta sur Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans la
+chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs
+de femme éperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
+mordait l'épaule comme si elle eût voulu le déchirer avec ses dents.
+Parent, étranglé, suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa femme
+accrochée à son col; et l'ayant empoignée par la taille, il la jeta,
+d'une seule poussée, à l'autre bout du salon.
+
+Puis, comme il avait la colère courte dos débonnaires, et la violence
+poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant,
+épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'était
+répandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; et son
+énergie insolite finissait en essoufflement.
+
+Dès qu'il put parler, il balbutia:
+
+--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!...
+
+Limousin restait immobile dans son angle, collé contre le mur, trop
+effaré pour rien comprendre encore, trop effrayé pour remuer un doigt.
+Henriette, les poings appuyés sur le guéridon, la tête en avant,
+décoiffée, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille à une
+bête qui va sauter.
+
+Parent reprit d'une voix plus forte:
+
+--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!
+
+Voyant calmée sa première exaspération, sa femme s'enhardit, se
+redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente déjà:
+
+--Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette
+agression inqualifiable?...
+
+Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et
+bégayant:
+
+--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai...
+j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!...
+misérable!... misérable!... Vous êtes deux misérables!...
+Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous
+tuerais!... Allez-vous-en!...
+
+Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait
+point innocenter et qu'il fallait céder. Mais toute son impudence lui
+était revenue et sa haine contre cet nomme, exaspérée a présent, la
+poussait à l'audace, mettait en elle un besoin de défi, un besoin de
+bravade.
+
+Elle dit d'une voix claire:
+
+--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous.
+
+Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colère nouvelle saisissait,
+se mit à crier:
+
+--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... misérables!... ou bien!... ou
+bien!...
+
+Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tête.
+
+Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par
+le bras, l'arracha du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers la
+porte en répétant: «Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez
+bien que cet homme est fou... Tenez donc!...»
+
+Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce
+qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au
+coeur, en quittant cette maison. Et une idée lui traversa l'esprit, une
+de ces idées venimeuses, mortelles, où fermente toute la perfidie des
+femmes.
+
+Elle dit, résolue:--Je veux emporter mon enfant.
+
+Parent, stupéfait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler
+de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... après...
+après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc,
+gueuse!... Va-t'en!...
+
+Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengée déjà, et le
+bravant, tout près, face à face:
+
+--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce
+qu'il n'est pas à toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas à
+toi... Il est à Limousin.
+
+Parent, éperdu, cria:--Tu mens... tu mens... misérable!
+
+Mais elle reprit:--Imbécile! Tout le monde le sait, excepté toi. Je te
+dis que voilà son père. Mais il suffit de regarder pour le voir...
+
+Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se
+retourna, saisit une bougie, et s'élança dans la chambre voisine.
+
+Il revint presque aussitôt, portant sur son bras le petit Georges
+enveloppé dans les couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en
+sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme,
+puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers
+l'escalier, où Limousin attendait par prudence.
+
+Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les
+verrous. A peine rentré dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur
+le parquet.
+
+
+II
+
+
+Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant les premières semaines qui
+suivirent la séparation, l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha de
+songer beaucoup. Il avait repris son existence de garçon, ses habitudes
+de flânerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu
+éviter tout scandale, il faisait à sa femme une pension réglée par les
+hommes d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir de l'enfant commença à
+hanter sa pensée. Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir,
+il s'imaginait tout à coup entendre Georges crier «papa». Son coeur
+aussitôt commençait à battre et il se levait bien vite pour ouvrir la
+porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas
+revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les
+pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bête?
+
+Après avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son
+fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures
+entières, des jours entiers. Ce n'était point seulement une obsession
+morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin
+sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir
+sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il
+s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses passées. Il sentait les
+petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur
+sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces
+câlineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux
+lèvres, l'affolait comme le désir d'une femme aimée qui s'est enfuie.
+
+Dans la rue, tout à coup, il se mettait à pleurer en songeant qu'il
+pourrait l'avoir, trottinant à son côté avec ses petits pieds, son gros
+Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et,
+la tête entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir.
+
+Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question:
+«Était-il ou n'était-il pas le père de Georges?» Mais c'était surtout la
+nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements interminables.
+A peine couché, il recommençait, chaque soir, la même série
+d'argumentations désespérées.
+
+Après le départ de sa femme, il n'avait plus douté tout d'abord:
+l'enfant, certes, appartenait à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit à
+hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune
+valeur. Elle l'avait bravé, en cherchant à le désespérer. En pesant
+froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour
+qu'elle eût menti.
+
+Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire la vérité. Mais comment savoir,
+comment l'interroger, comment le décider à avouer?
+
+Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, résolu à aller trouver
+Limousin, à le prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre
+fin à cette abominable angoisse. Puis il se recouchait désespéré, ayant
+réfléchi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait même
+certainement pour empêcher le père véritable de reprendre son enfant.
+
+Alors que faire? Rien!
+
+Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les événements, de n'avoir point
+réfléchi, patienté, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un
+mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû
+feindre de ne rien soupçonner, et les laisser se trahir tout doucement.
+Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner,
+pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un père. Il les aurait
+épiés derrière les portes! Comment n'avait-il pas songé à cela? Si
+Limousin, demeuré seul avec Georges, ne l'avait point aussitôt saisi,
+serré dans ses bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé jouer
+avec indifférence, sans s'occuper de lui, aucune hésitation ne serait
+demeurée possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se croyait pas,
+il ne se sentait pas le père.
+
+De sorte que lui, Parent, chassant la mère, aurait gardé son fils, et il
+aurait été heureux, tout à fait heureux.
+
+Il se retournait dans son lit, suant et torturé, et cherchant à se
+souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se
+rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune
+parole, aucune caresse suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait
+guère de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans
+doute aimé davantage.
+
+On l'avait donc séparé de son fils par vengeance, par cruauté, pour le
+punir de ce qu'il les avait surpris.
+
+Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir les magistrats pour se
+faire rendre Georget.
+
+Mais à peine avait-il pris cette résolution qu'il se sentait envahi par
+la certitude contraire. Du moment que Limousin avait été, dès le premier
+jour, l'amant d'Henriette, l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui
+avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui rendent mères les femmes.
+La réserve froide qu'elle avait toujours apportée dans ses relations
+intimes avec lui, Parent, n'était-elle pas aussi un obstacle à ce
+qu'elle eût été fécondée par son baiser!
+
+Alors il allait réclamer, prendre avec lui, conserver toujours
+et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder,
+l'embrasser, l'entendre dire «papa» sans que cette pensée le frappât,
+le déchirât: «Ce n'est point mon fils.» Il allait se condamner à ce
+supplice de tous les instants, à cette vie de misérable! Non, il valait
+mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.
+
+Et chaque jour, chaque nuit recommençaient ces abominables hésitations
+et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait
+surtout l'obscurité du soir qui vient, la tristesse des crépuscules.
+C'était alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation
+de désespoir qui tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait. Il
+avait peur de ses pensées comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait
+devant elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait surtout son
+logis vide, si noir, terrible, et les rues désertes aussi où brille
+seulement, de place en place, un bec de gaz, où le passant isolé qu'on
+entend de loin semble un rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon
+qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.
+
+Et Parent, malgré lui, par instinct, allait vers les grandes rues
+illuminées et populeuses. La lumière et la foule l'attiraient,
+l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand il était las d'errer,
+de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants
+devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la
+solitude et du silence le poussait vers un grand café plein de buveurs
+et de clarté. Il y allait comme les mouches vont à la flamme, s'asseyait
+devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait
+lentement, s'inquiétant chaque fois qu'un consommateur se levait pour
+s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier
+de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure où le garçon, debout
+devant lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons, Monsieur, on ferme!»
+
+Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables,
+éteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du
+comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière compter son argent
+et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le
+personnel qui murmurait: «En voilà un empoté! On dirait qu'il ne sait
+pas où coucher.»
+
+Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommençait à
+penser à Georget et à se creuser la tête, à se torturer la pensée pour
+découvrir s'il était ou s'il n'était point le père de son enfant.
+
+Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le coudoiement continu des
+buveurs met près de vous un public familier et silencieux, où la grasse
+fumée des pipes endort les inquiétudes, tandis que la bière épaisse
+alourdit l'esprit et calme le coeur.
+
+Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là des voisins pour occuper
+son regard et sa pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit
+bientôt ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table
+de marbre, et le garçon apportait vivement une assiette, un verre, une
+serviette et le déjeuner du jour. Dès qu'il avait fini de manger, il
+buvait lentement son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie qui
+lui donnerait bientôt une bonne heure d'abrutissement. Il trempait
+d'abord ses lèvres dans le cognac, comme pour en prendre le goût,
+cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis
+il se le versait dans la bouche, goutte à goutte, en renversant la tête;
+promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives,
+sur toute la muqueuse de ses joues, la mêlant avec la salive claire que
+ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce mélange, il l'avalait
+avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge,
+jusqu'au fond de son estomac.
+
+Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois
+ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il
+penchait la tête sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se
+réveillait vers le milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la main
+vers le bock que le garçon avait posé devant lui pendant son sommeil;
+puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge,
+relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne
+blanche aperçue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait
+les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux
+qu'il avait déjà lus le matin.
+
+Il les recommençait, de la première ligne à la dernière, y compris les
+réclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes
+des théâtres.
+
+Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards,
+pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir à la place
+qu'on lui avait conservée et demandait son absinthe.
+
+Alors il causait avec les habitués dont il avait fait la connaissance.
+Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les
+événements politiques: cela le menait à l'heure du dîner. La soirée se
+passait comme l'après-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour
+lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer dans le noir,
+dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensées horribles
+et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne
+de ses parents, personne qui pût lui rappeler sa vie passée.
+
+Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une
+chambre dans un grand hôtel, une belle chambre d'entresol afin de voir
+les passants. Il n'était plus seul en ce vaste logis public; il sentait
+grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derrière les
+cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop
+cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il
+sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire,
+le long de toutes les portes fermées, en regardant avec tristesse les
+souliers accouplés devant chacune, les mignonnes bottines de femme
+blotties à côté des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces
+gens-là étaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote à
+côte ou embrassés, dans la chaleur de leur couche.
+
+Cinq années se passèrent ainsi; cinq années mornes, sans autres
+événements que des amours de deux heures, à deux louis, de temps en
+temps.
+
+Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine
+et la rue Drouot, il aperçut tout à coup une femme dont la tournure le
+frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les
+trois marchaient devant lui. Il se demandait: «Où donc ai-je vu ces
+personnes-là?» et, tout à coup, il reconnut un geste de la main: c'était
+sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges.
+
+Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta pas cependant; il voulait
+les voir; et il les suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage de bons
+bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement
+en le regardant parfois de côté. Parent la voyait alors de profil,
+reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa
+bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le
+préoccupait. Comme il était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir
+la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le
+col en boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon aux jambes nues,
+qui allait, ainsi qu'un petit homme, à côté de sa mère.
+
+Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin, il les vit soudain
+tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au
+contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt engraissé; Georges
+était devenu méconnaissable, si différent de jadis!
+
+Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devança
+à grands pas pour revenir; et les revoir, de tout près, en face. Quand
+il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir
+dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit
+tourna la tête et regarda ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors
+Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par ce regard. Il s'enfuit
+à la façon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir été vu et
+reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'à sa
+brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise.
+
+Il but trois absinthes, ce soir-là.
+
+Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre.
+Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles,
+père, mère, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer
+dîner chez eux. Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne. C'était autre
+chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur.
+Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aimé et tant
+embrassé jadis, disparaissait dans un passé lointain et fini, et il en
+voyait un nouveau, comme un frère du premier, un garçonnet aux mollets
+nus, qui ne le connaissait pas, celui-là! Il souffrait affreusement de
+cette pensée. L'amour du petit était mort; aucun lien n'existait plus
+entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait
+même regardé d'un oeil méchant.
+
+Puis, peu à peu, son âme se calma encore; ses tortures mentales
+s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits
+devint indécise, plus rare. Il se remit à vivre à peu près comme tout le
+monde, comme tous les désoeuvrés qui boivent des bocks sur des tables
+de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours râpé des
+banquettes.
+
+Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme
+du gaz, considéra comme des événements le bain de chaque semaine, la
+taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou
+d'un chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé d'un nouveau
+couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de
+s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait
+de différentes façons, et demandait enfin à son amie, la dame du
+comptoir, qui le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous qu'il me va
+bien?»
+
+Deux ou trois fois par an il allait au théâtre; et, l'été, il passait
+quelquefois ses soirées dans un café-concert des Champs-Elysées. Il en
+rapportait dans sa tête des airs qui chantaient au fond de sa mémoire
+pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait même en battant la mesure
+avec son pied, lorsqu'il était assis devant son bock.
+
+Les années se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles
+étaient vides.
+
+Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait à la mort sans remuer,
+sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la
+grande glace où il appuyait son crâne plus dénudé chaque jour reflétait
+les ravages du temps qui passe et fuit en dévorant les hommes, les
+pauvres hommes.
+
+Il ne pensait plus que rarement, à présent, au drame affreux où avait
+sombré sa vie, car vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée
+effroyable.
+
+Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite l'avait usé, amolli,
+épuisé; et souvent le patron de sa brasserie, le sixième patron depuis
+son entrée dans cet établissement, lui disait: «Vous devriez vous
+secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller à
+la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques
+mois.»
+
+Et quand son client venait de sortir, ce commerçant communiquait ses
+réflexions à sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton,
+ça ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux
+environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en
+vous. Voilà bientôt l'été, ça le retapera.»
+
+Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance pour ce
+consommateur obstiné, répétait chaque jour à Parent: «Voyons, Monsieur,
+décidez-vous à prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait
+beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!»
+
+Et elle lui communiquait ses rêves, les rêves poétiques et simples de
+toutes les pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre de l'année
+derrière les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie
+factice et bruyante de la rue, en songeant à la vie calme et douce des
+champs, à la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur
+les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivières, sur les
+vaches couchées dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes
+les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses,
+blanches, si gentilles, si fraîches, si parfumées, toutes les fleurs
+de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros
+bouquets.
+
+Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse de son désir éternel,
+irréalisé et irréalisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait
+plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant à côté du comptoir
+pour causer avec Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec elle. Alors,
+peu à peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait
+vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville.
+
+Un matin il demanda:
+
+--Savez-vous où on peut bien déjeuner aux environs de Paris?
+
+Elle répondit:
+
+--Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli!
+
+Il s'y était promené autrefois au moment de ses fiançailles. Il se
+décida à y retourner.
+
+Il choisit un dimanche, sans raison spéciale, uniquement parce qu'il est
+d'usage de sortir le dimanche, même quand on ne fait rien en semaine.
+
+Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain.
+
+C'était au commencement de juillet, par un jour éclatant et chaud. Assis
+contre la portière de son wagon, il regardait courir les arbres et les
+petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste,
+ennuyé d'avoir cédé à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le
+paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il
+serait volontiers descendu à chaque station pour s'asseoir au café
+aperçu derrière la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier
+train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long,
+très long. Il restait assis des journées entières pourvu qu'il eût
+sous les yeux les mêmes choses immobiles, mais il trouvait énervant et
+fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays
+tout entier, tandis que lui-même ne faisait pas un mouvement.
+
+Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous
+le pont de Chatou il aperçut des yoles qui passaient enlevées à grands
+coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: «Voilà des
+gaillards qui ne doivent pas s'embêter!»
+
+Le long ruban de rivière déroulé des deux côtés du pont du Pecq éveilla,
+dans le fond de son coeur, un vague désir de promenade au bord des
+berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui précède la gare de
+Saint-Germain pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée.
+
+Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains
+derrière le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de
+fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'étalait
+en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplée de
+grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches
+traversaient ce large pays, des bouts de forêts le boisaient par places,
+les étangs du Vésinet brillaient comme des plaques d'argent, et les
+coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une
+brume légère et bleuâtre qui les laissait à peine deviner. Le soleil
+baignait de sa lumière abondante et chaude tout le grand paysage un
+peu voilé par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffée
+s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la
+Seine, qui se déroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines,
+contournait les villages et longeait les collines.
+
+Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des sèves, caressait
+la peau, pénétrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur,
+alléger l'esprit, vivifier le sang.
+
+Parent, surpris, la respirait largement, les yeux éblouis par l'étendue
+du paysage; et il murmura: «Tiens, on est bien ici.»
+
+Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau pour regarder. Il
+croyait découvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les
+choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son âme, des
+événements ignorés, des bonheurs entrevus, des joies inexplorées,
+tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait
+brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitée.
+
+Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminée par la
+clarté violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt années de café,
+mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en
+aller là-bas, là-bas, chez des peuples étrangers, sur des terres peu
+connues, au delà des mers, s'intéresser à tout ce qui passionne les
+autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes,
+la vie mystérieuse, charmante ou poignante, toujours changeante,
+toujours inexplicable et curieuse.
+
+Maintenant il était trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'à la
+mort, sans famille, sans amis, sans espérances, sans curiosité pour
+rien. Une détresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de
+se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son
+engourdissement! Toutes les pensées, tous les rêves, tous les désirs qui
+dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés, remués
+par ce rayon de soleil sur les plaines.
+
+Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait
+perdre la tête, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour
+déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool et parler à quelqu'un,
+au moins.
+
+Il prit une petite table dans les bosquets d'où l'on domine toute la
+campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite.
+
+D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se
+sentait mieux; il n'était plus seul.
+
+Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient. Il les avait regardées
+plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifférents.
+
+Tout à coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font
+tressaillir les moelles.
+
+Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu vas découper le poulet.»
+
+Et une autre voix répondit: «Oui, maman.»
+
+Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels
+étaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était
+toute blanche, très forte, une vieille dame sérieuse et respectable; et
+elle mangeait en avançant la tête, par crainte des taches, bien qu'elle
+eût recouvert ses seins d'une serviette. Georges était devenu un homme.
+Il avait de la barbe, de cette barbe inégale et presque incolore qui
+frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute
+forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute.
+Parent le regardait, stupéfait! C'était là Georges, son fils?--Non, il
+ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun
+entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les épaules un peu
+voûtées.
+
+Donc ces trois êtres semblaient heureux et contents; ils venaient
+déjeuner à la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une
+existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis
+chaud et peuplé, peuplé par tous les riens qui font la vie agréable, par
+toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on
+échange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vécu ainsi, grâce à
+lui Parent, avec son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu! Ils
+l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf, le débonnaire, à toutes
+les tristesses de la solitude, à l'abominable vie qu'il avait menée
+entre un trottoir et un comptoir, à toutes les tortures morales et à
+toutes les misères physiques! Ils avaient fait de lui un être inutile,
+perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans
+attentes, qui n'espérait rien de rien et de personne. Pour lui la terre
+était vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir
+les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris,
+ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derrière aucune porte, la
+figure cherchée, chérie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit
+en vous apercevant. Et cette idée surtout le travaillait, l'idée de la
+porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derrière.
+
+Et c'était la faute de ces trois misérables, cela! la faute de cette
+femme indigne, de cet ami infâme et de ce grand garçon blond qui prenait
+des airs arrogants.
+
+Il en voulait maintenant à l'enfant autant qu'aux deux autres!
+N'était-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé,
+aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lâché bien vite la
+mère et le petit s'il n'avait pas su que le petit était à lui, bien à
+lui? Est-ce qu'on élève les enfants des autres?
+
+Donc, ils étaient là, tout près, ces trois malfaiteurs qui l'avaient
+tant fait souffrir.
+
+Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes
+ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il
+s'exaspérait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de
+les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de
+Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se baisser vers son assiette et
+se relever aussitôt.
+
+Et ils continueraient à vivre ainsi, sans soucis, sans inquiétudes
+d'aucune sorte. Non, non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; il
+allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais
+comment? Il cherchait, rêvait des choses effroyables comme il en arrive
+dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait,
+coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas
+laisser échapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
+jamais.
+
+Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et il cessa de boire pour
+la mûrir. Un sourire plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les tiens.
+Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir.»
+
+Un garçon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur désire ensuite?
+
+--Rien. Du café et du cognac, du meilleur.
+
+Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop
+de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il
+attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement
+sur la terrasse ou dans la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés,
+il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il
+n'était pas trop tôt d'ailleurs, après vingt-trois ans de souffrances.
+Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait leur arriver.
+
+Ils achevaient doucement leur déjeuner, en causant avec sécurité. Parent
+ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes.
+La figure de sa femme, surtout, l'exaspérait. Elle avait pris un air
+hautain, un air de dévote grasse, de dévote inabordable, cuirassée de
+principes, blindée de vertu.
+
+Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. Alors il vit Limousin. On
+eût dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses
+beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les
+revers de sa redingote.
+
+Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur
+l'oreille. Parent, aussitôt, les suivit.
+
+Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirèrent le paysage avec
+placidité, comme admirent les gens repus; puis ils entrèrent dans la
+forêt.
+
+Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se
+cachant pour ne point éveiller trop tôt leur attention.
+
+Ils allaient à petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiède.
+Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, à son
+côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges abattait des feuilles avec
+sa badine, et franchissait parfois les fossés de la route, d'un saut
+léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter dans le feuillage.
+
+Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant d'émotion et de fatigue;
+car il ne marchait plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une peur
+l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devança, pour
+revenir sur eux et les aborder en face.
+
+Il allait, le coeur battant, les sentant derrière lui maintenant, et il
+se répétait: «Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est
+le moment.»
+
+Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au
+pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours.
+
+Alors il se décida, et il revint à pas rapides. S'étant arrêté devant
+eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une
+voix cassée par l'émotion:
+
+--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas?
+
+Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou.
+
+Il reprit:
+
+--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis
+Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que
+c'était fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
+mais non, me voilà revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant.
+
+Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: «Oh!
+mon Dieu!»
+
+Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mère, Georges s'était levé,
+prêt à le saisir au collet.
+
+Limousin, atterré, regardait avec des yeux effarés ce revenant qui,
+ayant soufflé quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous
+expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompé, vous
+m'avez condamné à une vie de forçat, et vous avez cru que je ne vous
+rattraperais pas!
+
+Mais le jeune homme le prit par les épaules, et le repoussant:
+
+--Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien
+vite ou je vais vous rosser, moi!
+
+Parent répondit:
+
+--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-là.
+
+Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit:
+
+--Lâche-moi donc. Je suis ton père... Tiens, regarde s'ils me
+reconnaissent maintenant, ces misérables!
+
+Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mère.
+
+Parent, libre, s'avança vers elle:
+
+--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri
+Parent, et que je suis son père puisqu'il se nomme Georges Parent,
+puisque vous êtes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon
+argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je
+vous ai chassés de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés
+de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infâme,
+avec votre amant!
+
+--Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave homme, épousé par vous pour ma
+fortune, et trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui vous êtes et
+qui je suis...
+
+Il balbutiait, haletait, emporté par la colère.
+
+La femme cria d'une voix déchirante:
+
+--Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empêche-le,
+qu'il ne dise pas cela devant mon fils!
+
+Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, d'une voix très basse:
+
+--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites.
+
+Parent reprit avec emportement:
+
+--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose
+que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans.
+
+Puis, se tournant vers Georges, éperdu, qui s'était appuyé contre un
+arbre:
+
+--Écoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pensé que ce
+n'était pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me désespérer.
+Tu étais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporté en me jurant
+que je n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était lui! A-t-elle
+menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande.
+
+Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main
+dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de
+me dire lequel de nous est le père de ce jeune homme: lui ou moi; votre
+mari ou votre amant. Allons, allons, dites!
+
+Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur:
+
+--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour où tu te
+sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle
+ne répond pas, réponds toi-même. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle.
+Dis, es-tu le père de ce garçon? Allons, allons, parle!
+
+Il revint vers sa femme.
+
+--Si vous ne voulez pas me le dire à moi, dites-le à votre fils au
+moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est
+son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne
+peux pas te le dire, mon garçon.
+
+Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras
+comme un épileptique.
+
+--Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne sait pas... Je parie
+qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle
+couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait...
+personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?... Tu ne le sauras pas non
+plus, mon garçon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais...
+Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas...
+Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait...
+Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis...
+Bonsoir... c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu viendras me
+l'apprendre, hôtel des Continents, n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir
+de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrément...
+
+Et il s'en alla en gesticulant, continuant à parler seul, sous les
+grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne
+se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une
+poussée de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté par
+son idée fixe.
+
+Tout à coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta
+dedans. Durant la route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et il
+rentra dans Paris, stupéfait de son audace.
+
+Il se sentait brisé comme si on lui eût rompu les os. Il alla cependant
+prendre un bock à sa brasserie.
+
+En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, lui demanda:--Déjà revenu?
+Est-ce que vous êtes fatigué?
+
+Il répondit:--Oui... oui... très fatigué... très fatigué.... Vous
+comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
+retournerai point, à la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici.
+Désormais, je ne bougerai plus.
+
+Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgré l'envie qu'elle
+en avait.
+
+Pour la première fois de sa vie il se grisa tout à fait, ce soir-là, et
+on dut le rapporter chez lui.
+
+
+
+LA BÊTE À MAÎT' BELHOMME
+
+
+La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs
+attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce tenu
+par Malandain fils.
+
+C'était une voiture jaune, montée sur des roues jaunes aussi autrefois,
+mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de
+devant étaient toutes petites; celles de derrière, hautes et frêles,
+portaient le coffre difforme et enflé comme un ventre de bête. Trois
+rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les têtes
+énormes et les gros genoux ronds, attelées en arbalète, devaient traîner
+cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les
+chevaux semblaient endormis déjà devant l'étrange véhicule.
+
+Le cocher Césaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple
+cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et
+d'escalader l'impériale, la face rougie par le grand air des champs,
+les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus
+clignotants sous les coups de vent et de grêle, apparut sur la porte de
+l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers
+ronds, pleins de volailles effarées, attendaient devant les paysannes
+immobiles. Césaire Horlaville les prit l'un après l'autre et les posa
+sur le toit de sa voiture; puis il y plaça plus doucement ceux qui
+contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs
+de grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, de bouts de toile ou
+de papiers. Puis il ouvrit la porte de derrière et, tirant une liste de
+sa poche, il lut en appelant:
+
+--Monsieur le curé de Gorgeville.
+
+Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, large, gros, violacé et
+d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les
+femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde.
+
+--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?
+
+L'homme se hâta, long, timide, enredingoté jusqu'aux genoux; et il
+disparut à son tour dans la porte ouverte.
+
+--Maît' Poiret, deux places.
+
+Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par la charrue, maigri par
+l'abstinence, osseux, la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa femme
+le suivait, petite et maigre, pareille à une bique fatiguée, portant à
+deux mains un immense parapluie vert.
+
+--Maît' Rabot, deux places.
+
+Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il demanda: «C'est ben mé
+qu't'appelles?»
+
+Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi», allait répondre une facétie,
+quand Rabot piqua une tête vers la portière, lancé en avant par une
+poussée de sa femme, une gaillarde haute et carrée dont le ventre était
+vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs.
+
+Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un rat qui rentre dans son
+trou.
+
+--Maît' Caniveau.
+
+Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et
+s'engouffra à son tour dans l'intérieur du coffre jaune.
+
+--Maît' Belhomme.
+
+Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face
+dolente, un mouchoir appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait d'un
+fort mal de dents.
+
+Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulières
+vestes de drap noir ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils
+découvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs étaient coiffés
+de casquettes de soie, hautes comme des tours, suprême élégance dans la
+campagne normande.
+
+Gésaire Horlaville referma la portière de sa boîte, puis monta sur son
+siège et fit claquer son fouet.
+
+Les trois chevaux parurent se réveiller et, remuant le cou, firent
+entendre un vague murmure de grelots.
+
+Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de toute sa poitrine, fouailla les
+bêtes à tour de bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se mirent
+en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derrière elles, la voiture,
+secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts,
+faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que
+chaque ligne de voyageurs, ballottée et balancée par les secousses,
+avait des reflux de flots à tous les remous des cahots.
+
+On se tut d'abord, par respect pour le curé, qui gênait les
+épanchements. Il se mit à parler le premier, étant d'un caractère
+loquace et familier.
+
+--Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il comme vous voulez?
+
+L'énorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre
+liait avec l'ecclésiastique, répondit en souriant:
+
+--Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même, et d'vote part?
+
+--Oh! d'ma part, ça va toujours.
+
+--Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé.
+
+--Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards (colzas) qui n'donneront
+guère c't'année; et, vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s'rattrape.
+
+--Que voulez-vous, les temps sont durs.
+
+--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande
+femme de maît'Rabot.
+
+Comme elle était d'un village voisin, le curé ne la connaissait que de
+nom.
+
+--C'est vous, la Blondel? dit-il.
+
+--Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot.
+
+Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une
+grande inclinaison de tête en avant, comme pour dire: «C'est bien moi
+Rabot, qu'a épousé la Blondel.»
+
+Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son
+oreille, se mit à gémir d'une façon lamentable. Il faisait «gniau...
+gniau... gniau» en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance.
+
+--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le curé.
+
+Le paysan cessa un instant de geindre pour répondre:--Non point...
+m'sieu le curé.... C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond
+d´l´oreille.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un dépôt?
+
+--J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais ben qu'c'est eune bête,
+un' grosse bête, qui m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans
+l'grenier.
+
+--Un' bête. Vous êtes sûr?
+
+--Si j'en suis sûr? Comme du Paradis, m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote
+l'fond d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a m'mange la tête? Oh!
+gniau... gniau... gniau.... Et il se remit à taper du pied.
+
+Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance. Chacun donnait son
+avis. Poiret voulait que ce fût une araignée, l'instituteur que ce fût
+une chenille. Il avait vu ça une fois déjà à Campemuret, dans l'Orne, où
+il était resté six ans; même la chenille était entrée dans la tête et
+sortie parle nez. Mais l'homme était demeuré sourd de cette oreille-là,
+puisqu'il avait le tympan crevé.
+
+--C'est plutôt un ver, déclara le curé.
+
+Maît' Belhomme, la tête renversée de côté et appuyée contre la portière,
+car il était monté le dernier, gémissait toujours.
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune frémi,
+eune grosso frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé... a
+galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misère!!...
+
+--T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau.
+
+--Pour sûr, non.
+
+--D'où vient ça?
+
+La peur du médecin sembla guérir Belhomme.
+
+Il se redressa, sans toutefois lâcher son mouchoir.
+
+--D'où vient ça! T'as des sous pour eusse, té, pour ces fainéants-là? Y
+s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ça
+fait, deusse écus de cent sous, deusse écus, pour sur... Et qu'est-ce
+qu'il aurait fait, dis, ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait?
+Sais-tu, té?
+
+Caniveau riait.
+
+--Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme ça?
+
+--J'vas t'au Havre vé Chambrelan.
+
+--Qué Chambrelan?
+
+--L'guérisseux, donc.
+
+--Qué guérisseux?
+
+--L'guérisseux qu'a guéri mon pé.
+
+--Ton pé?
+
+--Oui, mon pé, dans l'temps.
+
+--Que qu'il avait, ton pé?
+
+--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe.
+
+--Qué qui li a fait ton Chambrelan?
+
+--Il y a manié l'dos comm' pou' fé du pain, avec les deux mains donc! Et
+ça y a passé en une couple d'heures!
+
+Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononcé des paroles,
+mais il n'osait pas dire ça devant le curé.
+
+Caniveau reprit en riant:
+
+--C'est-il point quéque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris çu
+trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver.
+
+Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les
+aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait,
+piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même
+l'instituteur qui ne riait jamais.
+
+Cependant, comme Belhomme paraissait fâché qu'on se moquât de lui, le
+curé détourna la conversation et, s'adressant à la grande femme de
+Rabot:
+
+--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille?
+
+--Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur à élever!
+
+Rabot opinait de la tête, comme pour dire: «Oh! oui, c'est dur à
+élever.»
+
+--Combien d'enfants?
+
+Elle déclara avec autorité, d'une voix forte et sûre:
+
+--Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de mon homme!
+
+Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait
+fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on
+n'en pouvait point douter. Il en était fier, parbleu!
+
+De qui le seizième? Elle ne le dit pas. C'était le premier, sans doute?
+On le savait peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau lui-même
+demeura impassible.
+
+Mais Belhomme se mit à gémir:
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh!
+misère!...
+
+La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le curé dit: «Si on vous coulait
+un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. Voulez-vous
+essayer?
+
+--Pour sûr! J'veux ben.
+
+Et tout le monde descendit pour assister à l'opération.
+
+Le prêtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il
+chargea l'instituteur de tenir bien inclinée la tête du patient; puis,
+dès que le liquide aurait pénétré dans le canal, de la renverser
+brusquement.
+
+Mais Caniveau, qui regardait déjà dans l'oreille de Belhomme pour voir
+s'il ne découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria:
+
+--Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut déboucher ça, mon vieux. Jamais
+ton lapin sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait les quat'
+pattes.
+
+Le curé examina à son tour le passage et le reconnut trop étroit et trop
+embourbé pour tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur qui
+débarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au
+milieu de l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce conduit nettoyé,
+un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans
+le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tôle sur la
+cuvette, comme s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes retombèrent
+dans le vase blanc. Tous les voyageurs se précipitèrent. Aucune bête
+n'était sortie.
+
+Cependant Belhomme déclarant: «Je sens pu rien», le
+curé, triomphant, s'écria: «Certainement elle est noyée.» Tout le monde
+était content. On remonta dans la voiture.
+
+Mais à peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris
+terribles. La bête s'était réveillée et était devenue furieuse. Il
+affirmait même qu'elle était entrée dans la tête maintenant, qu'elle lui
+dévorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme
+de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le
+signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta
+qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les
+mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard: «Tenez,
+v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... qué misère!»
+
+Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la rend enragée, c'te bête.
+All' est p't-être ben accoutumée au vin.»
+
+On se remit à rire. Il reprit: «Quand j'allons arriver au café Bourboux,
+donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.»
+
+Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on
+lui arrachait l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria
+Césaire Horlaville d'arrêter à la première maison rencontrée.
+
+C'était une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporté;
+puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'opération.
+Caniveau conseillait toujours de mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de
+griser et d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra
+du vinaigre.
+
+On fit couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu'il
+pénétrât jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe
+habité.
+
+Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retournée tout
+d'une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que
+l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien
+vider l'autre.
+
+Césaire Horlaville, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la
+main.
+
+Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas
+plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'était une
+puce! Des cris d'étonnement s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une
+puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la
+cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait à
+la façon des ânes qui braient, l'instituteur riait comme on éternue,
+et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au
+gloussement des poules.
+
+Belhomme s'était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la
+cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse
+dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau.
+
+Il grogna: «Te v'là, charogne,» et cracha dessus.
+
+Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune puce, eune puce, ah! te v'là,
+sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot!»
+
+Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons, en route! V'là assez de
+temps perdu.»
+
+Et les voyageurs, riant toujours, s'en allèrent vers la voiture.
+
+Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à
+Criquetot. J'ai pu que fé au Havre à cette heure.»
+
+Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place!
+
+--Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point passé mi-chemin.
+
+--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout.
+
+Et une dispute commença qui devint bientôt une querelle furieuse:
+Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville
+affirmait qu'il en recevrait quarante.
+
+Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.
+
+Caniveau redescendit.
+
+--D'abord, tu dés quarante sous au curé, t'entends, et pi une tournée
+à tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt à
+Césaire. Ça va-t-il, dégourdi?
+
+Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et
+quinze, répondit:--Ça va!
+
+--Allons, paye.
+
+--J'payerai point. L'curé n'est pas médecin d'abord.
+
+--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture à Césaire et
+j't'emporte au Havre.
+
+Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un
+enfant.
+
+L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya.
+
+Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme
+retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent,
+regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur
+ses longues jambes.
+
+
+
+A VENDRE
+
+
+Partir à pied, quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le
+long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse!
+
+Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la
+narine avec l'air léger, par la peau avec les souffles du vent.
+
+Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de
+certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation
+délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontré au
+détour d'une route, à l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière, ainsi
+qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un
+jour, entre autres. J'allais, le long de l'Océan breton, vers la pointe
+du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un pas rapide, le long des
+flots. C'était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la plus
+douce et la plus belle de la Bretagne.
+
+Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de
+vingt ans, vous refont des espérances et vous redonnent des rêves
+d'adolescents.
+
+J'allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues.
+Les blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On
+sentait bien l'odeur douce des champs mûrs et l'odeur marine du varech.
+J'allais sans penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé
+depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais
+fort, agile, heureux et gai. J'allais.
+
+Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie
+inconsciente, profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe,
+ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin
+des chants pieux. Une procession peut-être, car c'était un dimanche.
+Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros
+bateaux de pêche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants,
+allant au pardon de Plouneven.
+
+Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle
+et essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'épuisant
+aussitôt, les laissait retomber, flasques, le long des mâts.
+
+Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce
+monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand
+chapeau, poussaient leur» notes puissantes, les femmes criaient leurs
+notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de
+fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers
+des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone
+s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derrière
+l'autre, tout près l'un de l'autre.
+
+Ils passèrent devant moi, contre moi, et je les vis s'éloigner,
+j'entendis s'affaiblir et s'éteindre leur chant.
+
+Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les tout
+jeunes gens, d'une façon puérile et charmante.
+
+Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de
+l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais
+morose et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s'égarer
+dans les espérances, dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où
+tout arrive, dans l'hallucination de la pensée qui vagabonde! Comme la
+vie est belle sous la poudre d'or des songes!
+
+Hélas! c'est fini, cela!
+
+Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on attend sans cesse, à tout ce
+qu'on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme.
+
+Et j'allais, à grands pas rapides, caressant de la main la tête blonde
+des blés qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau
+comme si j'eusse touché des cheveux.
+
+Je contournai un petit promontoire et j'aperçus, au fond d'une plage
+étroite et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui
+descendaient jusqu'à la grève.
+
+Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le
+sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on
+croit connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils
+plaisent à votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus?
+qu'on n'ait point vécu là autrefois? Tout vous séduit, vous enchante,
+la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du
+sable!
+
+Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres
+fruitiers avaient poussé le long des terrasses qui descendaient vers
+l'eau, comme des marches géantes. Et chacune portait, ainsi qu'une
+couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genêts d'Espagne en
+fleur!
+
+Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aimé la
+posséder, y vivre, toujours!
+
+Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'aperçus, sur
+un des piliers de la barrière, un grand écriteau: «_A vendre_.»
+
+J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eût offerte,
+comme si on me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je
+n'en sais rien!
+
+«A vendre.» Donc elle n'était presque plus à quelqu'un, elle pouvait
+être à tout le monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, cette sensation
+d'allégresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne
+l'achèterais point! Comment l'aurais-je payée? N'importe, elle était à
+vendre. L'oiseau en cage appartient à son maître, l'oiseau dans l'air
+est à moi, n'étant à aucun autre.
+
+Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades
+superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses
+touffes de genêts d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque
+terrasse.
+
+Quand je fus sur la dernière, je regardai l'horizon. La petite plage
+s'étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer
+par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entrée et devaient
+briser les vagues aux jours de grosse mer.
+
+Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l'une debout, l'autre
+couchée dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à deux époux
+étranges, immobilisés par quelque maléfice, semblaient regarder
+toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui
+connaissaient depuis des siècles, cette baie autrefois solitaire, la
+petite maison qu'ils verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler,
+disparaître, la petite maison à vendre!
+
+Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime!
+
+Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonné chez moi. Une femme vint
+ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, coiffée de
+blanc, qui ressemblait à une béguine. Il me sembla que je la connaissais
+aussi, cette femme.
+
+Je lui dis:--Vous n'êtes pas Bretonne, vous?
+
+Elle répondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous
+venez pour visiter la maison?
+
+--Eh! oui, parbleu.
+
+Et j'entrai.
+
+Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je
+m'étonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.
+
+Je pénétrai dans le salon, un joli salon tapissé de nattes, et qui
+regardait la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des
+potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle
+aussitôt, persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je la reconnus,
+bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontrée. C'était elle,
+elle-même, celle que j'attendais, que je désirais, que j'appelais,
+dont le visage hantait mes rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours,
+partout, celle qu'on va voir dans la rue tout à l'heure, qu'on va
+trouver sur la route dans la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle
+rouge sur les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l'hôtel où
+j'entre en voyage, dans le wagon où je vais monter, dans le salon dont
+la porte s'ouvre devant moi.
+
+C'était elle, assurément, indubitablement elle! Je la reconnus à ses
+yeux qui me regardaient, à ses cheveux roulés à l'anglaise, à sa bouche
+surtout, à ce sourire que j'avais deviné depuis longtemps.
+
+Je demandai aussitôt:--Quelle est cette femme?
+
+La bonne à tête de béguine répondit sèchement :--C'est Madame.
+
+Je repris:--C'est votre maîtresse?
+
+Elle répliqua avec son air dévot et dur:
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+Je m'assis et je prononçai:--Contez-moi ça.
+
+Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.
+
+J'insistai:--C'est la propriétaire de cette maison, alors!
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--A qui appartient donc cette maison?
+
+--A mon maître, monsieur Tournelle.
+
+J'étendis le doigt vers la photographie.
+
+--Et cette femme, qu'est-ce que c'est?
+
+--C'est Madame.
+
+--La femme de votre maître?
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--Sa maîtresse alors?
+
+La béguine ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par
+une colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme.
+
+--Où sont-ils maintenant?
+
+La bonne murmura:
+
+--Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.
+
+Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble.
+
+--Non, Monsieur.
+
+Je fus rusé; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrivé, je
+pourrai peut-être rendre service à votre maître. Je connais cette femme,
+c'est une méchante!
+
+La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle
+eut confiance.
+
+--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître bien malheureux. Il a fait sa
+connaissance en Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il l'avait
+épousée. Elle chantait très bien. Il l'aimait, Monsieur, que ça faisait
+pitié de le voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, l'an
+dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui avait été bâtie par un fou,
+un vrai fou pour s'installer à deux lieues du village. Madame a voulu
+l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maître. Et il a acheté
+la maison pour lui faire plaisir.
+
+Ils y sont demeurés tout l'été dernier, Monsieur, et presque tout
+l'hiver.
+
+Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du déjeuner, Monsieur
+m'appelle:--Césarine, est-ce que Madame est rentrée?
+
+--Mais non, Monsieur.
+
+On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On
+chercha partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, on
+n'a jamais su où ni comment.
+
+Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la béguine, de la
+prendre par la taille et de la faire danser dans le salon!
+
+Ah! elle était partie, elle s'était sauvée, elle l'avait quitté
+fatiguée, dégoûtée de lui! Comme j'étais heureux!
+
+La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est
+retourné à Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On
+en demande vingt mille francs.
+
+Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle! Et, tout à coup, il me
+sembla que je n'avais qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû
+revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille
+maison, qu'elle aurait tant aimée, sans lui.
+
+Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la
+photographie, et je m'enfuis en courant et baisant éperdument le doux
+visage entré dans le carton.
+
+Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle!
+Quelle joie qu'elle fût libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais
+la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante,
+puisqu'elle l'avait quitté! Elle l'avait quitté parce que mon heure
+était venue!
+
+Elle était libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'à la
+trouver puisque je la connaissais.
+
+Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais
+l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser
+le visage. J'allais, j'allais éperdu de bonheur, enivré d'espoir.
+J'allais, sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à
+notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait,
+cette fois!
+
+
+
+L'INCONNUE
+
+
+On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'étranges:
+rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à
+l'étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes,
+étaient singulièrement favorables à l'amour.
+
+Gontran, qui se taisait, fut consulté.
+
+--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme
+comme du bibelot, nous l'apprécions davantage dans les endroits où nous
+ne nous attendons point à en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment
+de rares qu'à Paris:
+
+Il se tut quelques secondes, puis reprit:
+
+--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles
+ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent
+le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la
+violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures
+lentes poussées par les marchandes.
+
+Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi,
+comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes
+légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit
+allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces
+matins-là!
+
+On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnaît à cent pas,
+celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au
+mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se
+dit: «Attention, en voilà une,» et on va au-devant d'elle en la dévorant
+des yeux.
+
+Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui
+vient de l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est
+ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt
+dessus? le doigt ou la lèvre.--Le regard est timide ou hardi, la tête
+brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte
+vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au
+soir, celle qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien gardé le
+souvenir d'une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette
+façon et dont j'aurais été follement amoureux si je les avais connues
+plus intimement.
+
+Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais.
+Avez-vous remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, de temps en
+temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne
+fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres
+adorables que j'ai coudoyés dans les rues de Paris, j'ai des crises de
+rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? Où pourrait-on les
+retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté du
+bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passé plus d'une fois à
+côté de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appât de sa chair
+fraîche.
+
+Roger des Annettes avait écoulé en souriant. Il répondit:
+
+--Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à
+moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur
+le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit
+un effet... mais un effet... étonnant. C'était une brune, une brune
+grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils
+liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe à l'autre. Un
+peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve
+à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la
+taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un
+défi, offerte comme une tentation. L'oeil était pareil à une tache
+d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un oeil, mais un trou noir,
+un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait
+en elle, on entrait en elle. Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans
+pensée et si beau!
+
+J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se
+retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon peu gracieuse,
+mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je
+demeurai comme une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai frappé par
+la plus forte émotion de désir qui m'eût encore assailli.
+
+J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.
+
+Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en
+l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une
+maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir.
+Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais
+devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut éloignée, j'eus la
+sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis
+pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même.
+
+Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là.
+
+Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil,
+vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des
+Champs-Elysées.
+
+L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une
+poussière d'or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c'était un de
+ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris.
+
+Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de
+lui dire l'émotion qui m'étranglait.
+
+Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j'éprouvai de nouveau,
+en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappé,
+rue de la Paix.
+
+Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de
+Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas.
+Je me décidai alors à interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me
+comprendre: «Ça doit être une visite,» dit-il.
+
+Et je fus encore huit mois sans la revoir.
+
+Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le
+boulevard Malesherbes, en courant pour m'échauffer, quand, au coin d'une
+rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit
+paquet.
+
+Je voulus m'excuser. C'était elle!
+
+Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu
+l'objet qu'elle tenait à la main, je lui dis brusquement:
+
+--Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà
+plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le
+désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à
+savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles,
+attribuez-les à une envie passionnée d'être au nombre de ceux qui ont le
+droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce
+pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des
+Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant,
+si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment
+malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de
+vous voir.
+
+Elle me regardait fixement, de son oeil étrange et mort, et elle
+répondit en souriant:
+
+--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.
+
+Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je
+ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je
+m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un
+geste rapide, d'une main habituée aux lettres escamotées.
+
+Je balbutiai, redevenu hardi:
+
+--Quand vous verrai-je?
+
+Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans
+doute à se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle
+murmura:--Dimanche matin, voulez-vous?
+
+--Je crois bien que je veux.
+
+Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce
+regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la
+peau, une sorte de glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces
+liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et
+endormir leurs proies.
+
+Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour
+deviner ce qu'elle était et pour me fixer une règle de conduite avec
+elle.
+
+Devais-je la payer? Comment?
+
+Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai,
+dans son écrin, sur la cheminée.
+
+Et je l'attendis, après avoir mal dormi.
+
+Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me
+tendit la main comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la fis asseoir,
+je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son
+manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus
+galant, car je n'avais point de temps à perdre.
+
+Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas échangé
+vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule
+cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique
+aux épingles, je serre les cordons en des noeuds indéliables au lieu de
+les démêler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je
+perds la tête.
+
+Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que
+ceux-là, quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, pour ne point
+effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se
+dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond
+à ses pieds, l'une après l'autre?
+
+Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux
+vêtements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'être
+frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de
+la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et
+combien troublante la ligne, du corps devinée sous le dernier voile!
+
+Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une chose surprenante, une tache
+noire, entre les épaules; car elle me tournait le dos; une grande tache
+en relief, très noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.
+
+Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la
+moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de
+cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette
+surprise.
+
+Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions, et
+des réminiscences singulières. Il me sembla que je voyais une des
+magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces êtres dangereux et
+perfides qui ont pour mission d'entraîner les hommes en des abîmes
+inconnus. Je pensai à Salomon faisant passer sur une glace la reine de
+Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.
+
+Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je découvris
+que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon,
+j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'étonna d'abord et
+se fâcha ensuite absolument, car elle prononça, en se rhabillant avec
+vivacité:
+
+--Il était bien inutile de me déranger.
+
+Je voulus lui faire accepter la bague achetée pour elle, mais elle
+articula avec tant de hauteur: «Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» que
+je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et
+elle partit sans ajouter un mot.
+
+Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que,
+maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux.
+
+Je ne puis plus voir une femme sans penser à elle. Toutes les autres me
+répugnent, me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis
+poser un baiser sur une joue sans voir sa joue à elle à côté de celle
+que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du désir inapaisé qui me
+torture.
+
+Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes mes caresses qu'elle me
+gâte, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue,
+comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout près de l'autre, debout ou
+couchée, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'était
+bien une femme ensorcelée, qui portait entre ses épaules un talisman
+mystérieux.
+
+Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontrée de nouveau
+deux fois. Je l'ai saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a
+feint de ne me point connaître. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-être?
+Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idée que
+c'est une juive? Mais pourquoi? Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas!
+
+
+
+LA CONFIDENCE
+
+
+La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand
+la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agité, le
+corsage un peu fripé, le chapeau un peu tourné, et elle tomba sur une
+chaise, en disant:
+
+--Ouf! c'est fait!
+
+Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'était redressée
+fort surprise. Elle demanda:
+
+--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?
+
+La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit
+à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise
+longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains:
+
+--Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t'avouer!
+
+--Je te le jure.
+
+--Sur ton salut éternel?
+
+--Sur mon salut éternel.
+
+--Eh bien! je viens de me venger de Simon.
+
+L'autre s'écria:--Oh! que tu as bien fait!
+
+--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus
+insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand
+je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon.
+Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais
+pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à
+roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire,
+c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de
+drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui
+que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des
+choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi.
+Et puis, c'est devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort
+difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très
+amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère,
+en voilà un supplice que d'être... aimée par un homme grotesque... Non,
+vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous
+arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin
+figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de très vilain, de très
+ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,--c'est ça qui est
+affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien,
+figure-toi encore que ce quelqu'un-là est ton mari... et que... tous
+les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça me
+donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette.
+Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les
+femmes dans ces cas-là.--Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah!
+que c'est sale!
+
+Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en
+trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou
+des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment
+les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur
+salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie
+est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.
+
+Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne
+sont plus que des rencontres régulières, où on répète chaque fois les
+mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection
+ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que
+des mannequins corrects à qui manquent toute intelligence et toute
+délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau
+dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons
+arriver des poseurs insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je
+cherche un homme, comme Diogène, un seul homme dans toute la société
+parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je
+ne tarderai pas à souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari,
+comme ça me faisait une vraie révolution de le voir entrer chez moi en
+chemise et en caleçon, j'ai employé tous les moyens, tous, tu entends
+bien, pour l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d'abord été
+furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imaginé que je le
+trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller
+Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la
+maison; et puis la persécution a commencé. Il m'a suivie, partout. Il a
+employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus
+laissée causer avec personne. Dans les bals, il restait planté derrière
+moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt que je disais
+un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec
+celui-ci ou avec celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait
+stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est
+alors que j'ai cessé d'aller dans le monde.
+
+Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là
+me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!
+
+Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd'hui?»
+Moi, je pleurais et il était enchanté.
+
+Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena dîner aux
+Champs-Élysées. Le hasard voulut que Baubignac fût à la table voisine.
+Alors voilà Simon qui se met à m'écraser les pieds avec fureur et qui me
+grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as donné rendez-vous, sale bête;
+attends un peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma
+chère: il a ôté tout doucement l'épingle de mon chapeau et il me l'a
+enfoncée dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. Tout le monde est
+accouru. Alors il a joué une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends.
+
+À ce moment-là, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore.
+Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?
+
+--Oh! je me serais vengée!
+
+--Eh bien! ça y est.
+
+--Comment?
+
+--Quoi? tu ne comprends pas?
+
+--Mais, ma chère... cependant... Eh bien, oui...
+
+--Oui, quoi?
+
+--Voyons, pense à sa tête. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse
+figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de
+chien.
+
+--Oui.
+
+--Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux qu'un tigre.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et
+pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'à toi, par
+exemple. Pense à sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il
+est...
+
+--Quoi... tu l'as...
+
+--Oh! ma chérie, surtout ne le dis à personne, jure-le-moi encore!...
+Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout changé
+depuis ce moment-là!... et je ris toute seule... toute seule... Pense
+donc à sa tête...!!!
+
+La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait à la gorge
+lui jaillit entre les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme si
+elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la
+figure crispée, la respiration coupée, elle se penchait en avant comme
+pour tomber sur le nez.
+
+Alors la petite marquise partit à son tour en suffoquant. Elle répétait,
+entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drôle?...
+dis... pense à sa tête!... pense à ses favoris!... à son nez!... pense
+donc... est-ce drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le...
+dis pas... jamais!...
+
+Elles demeuraient presque suffoquées, incapables de parler, pleurant de
+vraies larmes dans ce délire de gaieté.
+
+La baronne se calma la première; et toute palpitante encore:--Oh!...
+raconte-moi comment tu as fait ça... raconte-moi... c'est si drôle... si
+drôle!...
+
+Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:
+
+--Quand j'ai eu pris ma résolution... je me suis dit... Allons...
+vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait...
+aujourd'hui...
+
+--Aujourd'hui!...
+
+--Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon de venir me chercher chez
+toi pour nous amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va venir!..
+Pense... pense... pense à sa tête en le regardant...
+
+La baronne, un peu apaisée, soufflait comme après une course. Elle
+reprit:
+
+--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...
+
+--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh
+bien! ce sera Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais très honnête;
+incapable de rien dire. Alors j'ai été chez lui, après déjeuner.
+
+--Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?
+
+--Une quête... pour les orphelins...
+
+--Raconte... vite... raconte...
+
+--Il a été si étonné en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis
+il m'a donné deux louis pour ma quête; et puis comme je me levais pour
+m'en aller, il m'a demandé des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait
+semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconté tout ce que
+j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!...
+Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des moyens de me venir en
+aide... et moi j'ai commencé à pleurer... mais comme on pleure... quand
+on veut... Il m'a consolée... il m'a fait asseoir... et puis comme je
+ne me calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je disais:«Oh! mon pauvre
+ami... mon pauvre ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma pauvre
+amie!»--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout.
+Voilà.
+
+Après ça, moi j'ai eu une grande crise de désespoir et de
+reproches.--Oh! je l'ai traité, traité comme le dernier des derniers...
+Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais à Simon, à sa tête, à
+ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi,
+je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ça y est!... Quoiqu'il
+arrive maintenant, ça y est! Et lui qui avait tant peur de ça! Il peut
+y avoir des guerres, des tremblements de terre, des épidémies, nous
+pouvons tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus empêcher ça!!!
+pense à sa tête... et dis-toi... ça y est!!!!!
+
+La baronne qui s'étranglait demanda:
+
+--Reverras-tu Baubignac...?
+
+--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux
+que mon mari...
+
+Et elles recommencèrent à rire toutes les deux avec tant de violence
+qu'elles avaient des secousses d'épileptiques.
+
+Un coup de timbre arrêta leur gaîté.
+
+La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...»
+
+La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint
+rouge, à la lèvre épaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux
+irrités.
+
+Les deux jeunes femmes le regardèrent une seconde, puis elles
+s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel délire de
+rire qu'elles gémissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.
+
+Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh bien, êtes-vous folles?...
+êtes-vous folles?... êtes-vous folles...?»
+
+
+
+LE BAPTÊME
+
+
+--Allons, docteur, un peu de cognac.
+
+--Volontiers.
+
+Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda
+monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dorés.
+
+Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarté de
+la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps
+sur sa langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit:
+
+--Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier! le
+délicieux destructeur dépeuples!
+
+Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet
+admirable livre qu'on nomme l´_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu,
+comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume
+de nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient
+d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.
+
+Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien étrange
+et bien saisissant, et tout près d'ici, en Bretagne, dans un petit
+village aux environs de Pont-l'Abbé.
+
+J'habitais alors, pendant un congé d'un an, une maison de campagne que
+m'avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent
+siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l'on voit par places, debout
+ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé
+quelque chose d'inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans
+leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais
+les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de
+colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de
+pierre, vers le paradis des Druides.
+
+La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'écueils
+aux têtes noires, toujours entourés d'une bave d'écume, pareils à des
+chiens qui attendraient les pêcheurs.
+
+Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne
+leurs barques d'une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des
+pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit,
+hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la
+bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'écueil; mais quand elle est
+vide, on ne le voit plus.»
+
+Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous
+demandez à la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur
+la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage.
+Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aîné
+aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts.
+A bientôt leur tour.
+
+J'habitais donc une maison de campagne près de Pont-l'Abbé. J'étais là,
+seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne
+qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois
+personnes, deux soeurs et un homme qui avait épousé l'une d'elles, et
+qui cultivait mon jardin.
+
+Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha
+d'un garçon.
+
+Le mari vint me demander d'être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et
+il m'emprunta dix francs pour les frais d'église, disait-il.
+
+La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était
+couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait
+illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin
+derrière la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos,
+rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine,
+qui avait l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si froide.
+
+A neuf heures du matin, le père Kerandec arriva devant ma porte avec sa
+belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roulé
+dans une couverture.
+
+Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait un froid à fendre les
+dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font
+souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre
+petit être qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race
+bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables,
+dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades.
+
+Nous arrivâmes devant l'église, mais la porte en demeurait fermée. M. le
+curé était en retard.
+
+Alors la garde, s'étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit
+à dévêtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses linges, mais
+je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l'air
+gelé. Je m'avançai, révolté d'une telle imprudence.
+
+--Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!
+
+La femme répondit placidement: «Oh non, m'sieu not' maître, faut qu'il
+attende l'bon Dieu tout nu.»
+
+Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C'était l'usage.
+Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.
+
+Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai de m'en aller, je voulus
+couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait
+devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait
+violet.
+
+J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus le curé arrivant par la
+campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays.
+
+Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il
+ne fut point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses
+mouvements. Il répondit:
+
+--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne
+pouvons empêcher ça.
+
+--Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.
+
+Il reprit:
+
+--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la
+sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'église où je
+souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la
+morsure du froid.
+
+La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu
+pendant toute la cérémonie.
+
+Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui
+tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur,
+avec une lenteur de tortue sacrée; et son surplis blanc me glaçait
+le coeur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire
+souffrir, au nom d'un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que
+torturait le froid.
+
+Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler
+de nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une
+voix aiguë et douloureuse.
+
+Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer le registre?»
+
+Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez bien vite, maintenant, et
+réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai quelques
+conseils pour éviter, s'il en était temps encore, une fluxion de
+poitrine.
+
+L'homme promit d'exécuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa
+belle-soeur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.
+
+Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais.
+
+Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé
+menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à
+mon tour du Procureur de la République.
+
+La querelle fut longue, je finis par payer.
+
+A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n'était
+survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur et la
+garde n'étaient pas encore revenus.
+
+L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et
+elle avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille.
+
+--Où diable sont-ils partis? demandai-je. Elle répondit sans s'étonner,
+sans s'irriter: «Ils auront été bé pour fêter.» C'était l'usage. Alors,
+je pensai à mes dix francs qui devaient payer l'église et qui payeraient
+l'alcool, sans doute.
+
+J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fît bon feu dans sa
+cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces
+brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable
+mioche.
+
+A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.
+
+J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai.
+
+Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot.
+
+Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau
+chaude pour ma barbe.
+
+Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: «Et Kérandec?»
+
+L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! il est rentré, Monsieur, à
+minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et
+la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fossé, de
+sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même aperçus.»
+
+Je me levai d'un bond, criant:
+
+--L'enfant est mort!
+
+--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a
+vu ça, elle s'a mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la
+consoler.
+
+--Comment, ils l'ont fait boire?
+
+--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure.
+Comme Kérandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris
+l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous
+les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec
+est bien malade.
+
+J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la
+résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon
+jardinier.
+
+L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu
+de son enfant.
+
+Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.
+
+Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.
+
+Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en
+versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur
+blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus
+clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et
+chaud.
+
+
+
+IMPRUDENCE
+
+
+Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça
+avait été d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Océan. Il
+l'avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses
+ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin.
+Il l'avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de
+ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme à
+peine éclose faisait naître en lui, avec l'émotion vague et puissante
+qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif
+et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.
+
+Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il était
+jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est
+naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des
+paroles tendres.
+
+Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans
+les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils échangeaient, le
+matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du
+soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme,
+murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que
+leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.
+
+Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, pensaient l'un à l'autre
+aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se
+désiraient de toute leur âme et de tout leur corps.
+
+Après le mariage, ils s'étaient adorés sur la terre. Ça avait été
+d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse
+exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées,
+d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient
+quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude
+intimité des nuits.
+
+Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils
+commençaient à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant;
+mais ils n'avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu'ils
+n'eussent fait souvent, plus rien à apprendre l'un par l'autre, pas même
+un mot d'amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fit plus
+brûlant le verbe connu, si souvent répété.
+
+Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des
+premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres,
+des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives
+désespérées pour faire renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable
+des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.
+
+De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une
+heure d'affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée.
+
+Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles
+dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de
+l'excitation des fêtes publiques.
+
+Or, un matin, Henriette dit à Paul:
+
+--Veux-tu m'emmener dîner au cabaret?
+
+--Mais oui, ma chérie.
+
+--Dans un cabaret très connu.
+
+--Mais oui.
+
+Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait à
+quelque chose qu'elle ne voulait pas dire.
+
+Elle reprit:
+
+--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret
+galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous?
+
+Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand
+café?
+
+--C'est ça. Mais d'un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà
+soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je
+n'oserai jamais dire ça?
+
+--Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce que ça fait? Nous n'en sommes
+pas aux petits secrets.
+
+--Non, je n'oserai pas.
+
+--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?
+
+--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais être prise pour ta
+maîtresse... na... et que les garçons, qui ne savent pas que tu es
+marié, me regardent comme ta maîtresse, et toi aussi... que tu me croies
+ta maîtresse, une heure, dans cet endroit-là, où tu dois avoir
+des souvenirs... Voilà!... Et je croirai moi-même que je suis ta
+maîtresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec
+toi... Voilà!... C'est très vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais
+pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ça
+me... me... troublerait de dîner comme ça avec toi, dans un endroit
+pas comme il faut... dans un cabinet particulier où on s'aime tous les
+soirs... tous les soirs.... C'est très vilain.... Je suis rouge comme
+une pivoine. Ne me regarde pas....
+
+Il riait, très amusé, et répondit:
+
+--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit très chic où je suis connu.
+
+Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand café du
+boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie.
+Dès qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé de quatre fauteuils et
+d'un large canapé de velours rouge, le maître d'hôtel, en habit noir,
+entra et présenta la carte. Paul la tendit à sa femme.
+
+--Qu'est-ce que tu veux manger?
+
+--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici.
+
+Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant son pardessus qu'il
+remit aux mains du valet. Puis il dit:
+
+--Menu corsé--potage bisque--poulet à la diable, râble de lièvre, homard
+à l'américaine, salade de légumes bien épicée et dessert.--Nous boirons
+du champagne.
+
+Le maître d'hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la
+carte en murmurant:
+
+--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?
+
+--Du champagne, très sec.
+
+Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son
+mari.
+
+Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et commencèrent à manger.
+
+Dix bougies les éclairaient, reflétées dans une grande glace ternie par
+des milliers de noms tracés au diamant, et qui jetaient sur le cristal
+clair une sorte d'immense toile d'araignée.
+
+Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentît
+étourdie dès les premiers verres. Paul, excité par des souvenirs,
+baisait à tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.
+
+Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente,
+un peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à
+tout voir et à tout oublier, à n'entrer qu'aux instants nécessaires,
+et à sortir aux minutes d'épanchement, allaient et venaient vite et
+doucement.
+
+Vers le milieu du dîner, Henriette était grise, tout à fait grise, et
+Paul, en gaieté, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait
+maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noyé.
+
+--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir?
+
+--Quoi donc, ma chérie?
+
+--Je n'ose pas te dire.
+
+--Dis toujours....
+
+--As-tu eu des maîtresses... beaucoup... avant moi?
+
+Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes
+fortunes ou s'en vanter.
+
+Elle reprit:
+
+--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?
+
+--Mais quelques-unes?
+
+--Combien?
+
+--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-là?
+
+--Tu ne les as pas comptées?...
+
+--Mais non.
+
+--Oh! alors, tu en as eu beaucoup?
+
+--Mais oui.
+
+--Combien à peu près... seulement à peu près.
+
+--Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. Il y a des années où j'en ai
+eu beaucoup, et des années où j'en ai eu bien moins.
+
+--Combien par an, dis?
+
+--Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou cinq seulement.
+
+--Oh! ça fait plus de cent femmes en tout.
+
+--Mais oui, à peu près.
+
+--Oh! que c'est dégoûtant!
+
+--Pourquoi ça, dégoûtant?
+
+--Mais parce que c'est dégoûtant, quand on y pense... toutes ces
+femmes... nues... et toujours... toujours la même chose.... Oh! que
+c'est dégoûtant tout de même, plus de cent femmes!
+
+Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant, et répondit de cet air
+supérieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes
+qu'elles disent une sottise:
+
+--Voilà qui est drôle, par exemple! s'il est dégoûtant d'avoir cent
+femmes, il est dégoûtant également d'en avoir une.
+
+--Oh non, pas du tout!
+
+--Pourquoi non?
+
+--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous
+attache à elle, tandis que cent femmes c'est de la saleté, de
+l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter à
+toutes ces filles qui sont sales....
+
+--Mais non, elles sont très propres.
+
+--On ne peut pas être propre en faisant le métier qu'elles font.
+
+--Mais, au contraire, c'est à cause de leur métier qu'elles sont
+propres.
+
+--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ça avec un autre!
+C'est ignoble!
+
+--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre où a bu je ne
+sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine,
+que....
+
+--Oh! tais-toi, tu me révoltes....
+
+--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maîtresses?
+
+--Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des filles, toutes?... Toutes les
+cent?...
+
+--Mais non, mais non....
+
+--Qu'est-ce que c'était alors?
+
+--Mais des actrices... des... des petites ouvrières... et des...
+quelques femmes du monde....
+
+--Combien de femmes du monde?
+
+--Six.
+
+--Seulement six?
+
+--Oui.
+
+--Elles étaient jolies?
+
+--Mais oui.
+
+--Plus jolies que les filles?
+
+--Non.
+
+--Lesquelles est-ce que tu préférais, des filles ou des femmes du monde?
+
+--Les filles.
+
+--Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?
+
+--Parce que je n'aime guère les talents d'amateur.
+
+--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ça t'amusait de
+passer comme ça de l'une à l'autre?
+
+--Mais oui.
+
+--Beaucoup?
+
+--Beaucoup.
+
+--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas?
+
+--Mais non.
+
+--Ah! les femmes ne se ressemblent pas.
+
+--Pas du tout.
+
+--En rien?
+
+--En rien.
+
+--Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont de différent?
+
+--Mais, tout.
+
+--Le corps?
+
+--Mais oui, le corps.
+
+--Le corps tout entier?
+
+--Le corps tout entier.
+
+--Et quoi encore?
+
+--Mais, la manière de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres
+choses.
+
+--Ah! Et c'est très amusant de changer?
+
+--Mais oui.
+
+--Et les hommes aussi sont différents?
+
+--Ça, je ne sais pas.
+
+--Tu ne sais pas?
+
+--Non.
+
+--Ils doivent être différents.
+
+--Oui... sans doute....
+
+Elle resta pensive, son verre de champagne à la main. Il était plein,
+elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses
+deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:
+
+--Oh! mon chéri, comme je t'aime!...
+
+Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un garçon qui entrait recula en
+refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes
+environ.
+
+Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave et digne, apportant les
+fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses
+doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme
+pour y voir des choses inconnues et rêvées, elle murmurait d'une voix
+songeuse:
+
+--Oh! oui! ça doit être amusant tout de Même!
+
+
+
+UN FOU
+
+
+Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat intègre dont la vie
+irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats,
+les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant très bas,
+par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre
+qu'éclairaient deux yeux brillants et profonds.
+
+Il avait passé sa vie à poursuivre le crime et à protéger les faibles.
+Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus
+redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs âmes, leurs pensées
+secrètes, et démêler, d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs
+intentions.
+
+Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, entouré d'hommages
+et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte
+rouge l'avaient escorté jusqu'à sa tombe, et des hommes en cravate
+blanche avaient répandu sur son cercueil des paroles désolées et des
+larmes qui semblaient vraies.
+
+Or, voici l'étrange papier que le notaire, éperdu, découvrit dans
+le secrétaire où il avait coutume de serrer les dossiers des grands
+criminels.
+
+Cela portait pour titre:
+
+POURQUOI?
+
+_20 juin 1851_.--Je sors de la séance. J'ai fait condamner Blondel à
+mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? Pourquoi?
+Souvent, on rencontre de ces gens chez qui détruire la vie est une
+volupté. Oui, oui, ce doit être une volupté, la plus grande de toutes
+peut-être; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus à créer? Faire
+et détruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute
+l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant
+de tuer?
+
+_25 Juin_.--Songer qu'un être est là qui vit, qui marche, qui court....
+Un être? Qu'est-ce qu'un être? Cette chose animée, qui porte en elle le
+principe du mouvement et une volonté réglant ce mouvement! Elle ne tient
+à rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un
+grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne
+sais d'où, on peut le détruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ça
+pourrit, c'est fini.
+
+_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est,
+au contraire, la loi de la nature. Tout être a pour mission de tuer: il
+tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre tempérament; il
+faut tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à tout instant de son
+existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a
+besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé la chasse! L'enfant tue
+les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits
+animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas à
+l'irrésistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez
+de tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois,
+on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la
+nécessité de vivre en société a fait du meurtre un crime. On condamne et
+on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer
+à cet instinct naturel et impérieux de mort, nous nous soulageons, de
+temps en temps, par des guerres où un peuple entier égorge un autre
+peuple. C'est alors une débauche de sang, une débauche où s'affolent
+les armées et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et
+les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le récit exalté des
+massacres.
+
+Et on pourrait croire qu'on méprise ceux destinés à accomplir ces
+boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec
+de l'or et des draps éclatants; ils portent des plumes sur la tête, des
+ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des récompenses,
+des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes,
+acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de
+répandre le sang humain! Ils traînent par les rues leurs instruments de
+mort que le passant vêtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la
+grande loi jetée par la nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus
+beau et de plus honorable que de tuer!
+
+_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'éternelle
+jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: «Vite!
+vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se renouvelle.
+
+_2 juillet_.--L'être--qu'est-ce que l'être? Tout et rien. Parla pensée,
+il est le reflet de tout. Par la mémoire et la science, il est un abrégé
+du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir
+des faits, chaque être humain devient un petit univers dans l'univers!
+
+Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien!
+plus rien, rien! Montez en barque, éloignez-vous du rivage couvert
+de foule, et vous n'apercevez bientôt plus rien que la côte. L'être
+imperceptible disparaît, tant il est petit, insignifiant. Traversez
+l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portière. Des hommes,
+des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent
+dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides
+sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout
+juste faire la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, allez
+en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'êtres qui
+naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi
+écrasée sur les routes. Allez aux pays des noirs, gîtés en des cases
+de boue; aux pays des Arabes blancs, abrités sous une toile brune qui
+flotte au vent, et vous comprendrez que l'être isolé, déterminé, n'est
+rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être quelconque
+d'une tribu errante du désert? Et ces gens, qui sont des sages, ne
+s'inquiètent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue
+son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à
+manoir, de province à province.
+
+Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables
+et inconnus. Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! Tuer est un crime
+parce que nous avons numéroté les êtres! Quand ils naissent, on les
+inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voilà! L'être
+qui n'est point enregistré ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans
+le désert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La
+nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!
+
+Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état civil. Voilà! C'est lui qui
+défend l'homme.
+
+L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état civil! Respect à
+l'état civil, le Dieu légal. A genoux!
+
+L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'état civil.
+Quand il a fait égorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les
+raye sur son état civil, il les supprime par la main de ses greffiers.
+C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les écritures des
+mairies, nous devons respecter la vie. État civil, glorieuse Divinité
+qui règnes dans les temples des municipalités, je te salue. Tu es plus
+fort que la Nature. Ah! ah!
+
+_3 juillet_.--Ce doit être un étrange et savoureux plaisir que de tuer,
+d'avoir là, devant soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un petit
+trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est
+le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de
+chair molle, froide, inerte, vide de pensée!
+
+_5 août_.--Moi qui ai passé mon existence à juger, à condamner, à tuer
+par des paroles prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui avaient
+tué par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que
+j'ai frappés, moi! moi! qui le saurait?
+
+_10 août._--Qui le saurait jamais? Me soupçonnerait-on, moi, moi,
+surtout si je choisis un être que je n'ai aucun intérêt à supprimer?
+
+_15 août._--La tentation! La tentation, elle est entrée en moi comme
+un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon corps
+entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'à ceci: tuer; dans mes
+yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes
+oreilles, où passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible,
+de déchirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un être; dans mes
+jambes, où frissonne le désir d'aller, d'aller à l'endroit où la chose
+aura lieu; dans mes mains, qui frémissent du besoin de tuer. Comme cela
+doit être bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres,
+maître de son coeur et qui cherche des sensations raffinées!
+
+_22 août.--_ Je ne pouvais plus résister. J'ai tué une petite bête pour
+essayer, pour commencer.
+
+Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue à la
+fenêtre de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et j'ai pris le
+petit oiseau dans ma main, dans ma main où je sentais battre son coeur.
+Il avait chaud. Je suis monté dans ma chambre. De temps en temps, je
+le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'était atroce et
+délicieux. J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang.
+
+Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux à ongles, et je lui ai
+coupé la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il
+s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais
+tenu un dogue enragé et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge,
+luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempé le
+bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit
+oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais
+voulu. Ce doit être superbe de voir saigner un taureau.
+
+Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lavé les
+ciseaux, je me suis lavé les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le
+corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous
+un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une
+fraise à cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on
+sait!
+
+Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau parti. Comment me
+soupçonnerait-il! Ah! ah!
+
+_25 août_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut.
+
+_30 août_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose!
+
+J'étais allé me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais à rien,
+non, à rien. Voilà un enfant dans le chemin, un petit garçon qui
+mangeait une tartine de beurre.
+
+Il s'arrête pour me voir passer et dit: «Bonjour, m'sieu le président.»
+
+Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je le tuais?»
+
+Je réponds:--Tu es tout seul, mon garçon?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+--Tout seul dans le bois?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout
+doucement, persuadé qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le saisis à
+la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regardé
+avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides,
+terribles! Je n'ai jamais éprouvé une émotion si brutale... mais si
+courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se
+tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remué.
+
+Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jeté le corps dans le
+fossé, puis de l'herbe par-dessus.
+
+Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est peu de chose! Le soir,
+j'étais très gai, léger, rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet.
+On m'a trouvé spirituel.
+
+Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.
+
+_30 août_.--On a découvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah!
+
+_1er septembre_.--On a arrêté deux rôdeurs. Les preuves manquent.
+
+_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!
+
+_6 octobre_.--On n'a rien découvert. Quelque vagabond errant aura fait
+le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je
+serais tranquille à présent!
+
+_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est
+comparable aux rages d'amour qui vous torturent à vingt ans.
+
+_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, après déjeuner. Et
+j'aperçus, sous un saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une bêche
+semblait, tout exprès, plantée dans un champ de pommes de terre voisin.
+
+Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul
+coup, par le tranchant, je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné,
+celui-là! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout
+doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah!
+j'aurais fait un excellent assassin.
+
+_28 octobre_.--L'affaire du pêcheur soulève un grand bruit. On accuse du
+meurtre son neveu, qui pêchait avec lui.
+
+_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable.
+Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!
+
+_27 octobre_.--Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village
+acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tué son
+oncle pendant son absence! Qui le croirait?
+
+_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la
+tête! Ah! ah! La justice!
+
+_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait
+hériter de son oncle. Je présiderai les assises.
+
+_25 janvier_.--A mort! à mort! à mort! Je l'ai fait condamner à mort!
+Ah! ah! L'avocat général a parlé comme un ange! Ah! ah! Encore un.
+J'irai le voir exécuter!
+
+_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotiné ce matin. Il est très bien
+mort! très bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir
+trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme
+un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle
+ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux
+et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on
+savait!
+
+Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose
+pour me laisser surprendre.
+
+Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun
+crime nouveau.
+
+Les médecins aliénistes à qui on l'a confié, affirment qu'il existe dans
+le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables
+que ce monstrueux dément.
+
+
+
+TRIBUNAUX RUSTIQUES
+
+
+La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui
+attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la séance.
+
+Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui
+ont l'air taillés dans une souche de pommiers. Ils ont posé par terre
+leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, préoccupés par
+leur affaire. Ils ont apporté avec eux des odeurs d'étable et de sueur,
+de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond
+blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.
+
+Sur une sorte d'estrade s'étend une longue table couverte d'un tapis
+vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche. Un
+gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air à l'extrémité droite.
+Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose
+douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause
+de ces brutes aux senteurs de bêtes.
+
+M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue,
+dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire
+de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde
+l'assistance avec un air de profond mépris.
+
+C'est un lettré de province et un bel esprit d'arrondissement, un de
+ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et
+savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny.
+
+Il prononce:
+
+--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires.
+
+Puis souriant, il murmure:
+
+ _Quidquid tentabam dicere versus erat._
+
+Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix
+inintelligible: «Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon».
+
+Une énorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu
+de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur
+le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes
+comme des chandelles allumées.
+
+Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance où perce une
+raillerie, et dit:
+
+--Madame Bascule, articulez vos griefs.
+
+La partie adverse se tient de l'autre côté. Elle est représentée par
+trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu
+comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme
+toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête
+mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a
+un oeil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des
+volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé,
+dont le corps tordu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une
+cloche.
+
+Mme Bascule s'explique:
+
+--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce
+garçon. Je l'ai élevé et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour lui,
+j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait juré de ne pas me
+quitter, il m'en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné
+un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille.
+Or, voilà qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite
+morveuse....
+
+LE JUGE DE PAIX.--Modérez-vous, madame Bascule.
+
+MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourné
+la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en
+va l'épouser ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage,
+mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un
+papier, le voilà.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un
+acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l'amitié.
+L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?
+
+Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert.
+
+ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai.
+
+LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.)
+
+«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mme Bascule,
+ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir
+avec dévouement.
+
+Gorgeville, le 8 août 1883.»
+
+LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc
+pas écrire?
+
+ISIDORE.--Non, J'sais point.
+
+LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix?
+
+ISIDORE.--Non, c'est point mé.
+
+LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors?
+
+ISIDORE.--C'est elle.
+
+LE JUGE.--Vous êtes prêt à jurer que vous n'avez pas fait cette croix?
+
+ISIDORE, avec précipitation.--Sur la tête d'mon pé, d'ma mé, d'mon
+grand-pé, de ma grand'-mé, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que
+c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son
+serment.)
+
+LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc été vos rapports avec Mme
+Bascule, ici présente?
+
+ISIDORE.--A ma servi de traînée. (Rires dans l'auditoire.)
+
+LE JUGE.--Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations
+n'ont pas été aussi pures qu'elle le prétend.
+
+LE PÈRE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point
+quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a débouché....
+
+LE JUGE.--Vous voulez dire débauché?
+
+LE PÈRE.--Je sais ti mé? I n'avait point quinze ans. Y en avait déjà ben
+quatre qu'a l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet
+gras, à l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand
+l'temps fut v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé....
+
+LE JUGE.--Dépravé.... Et vous avez laissé faire?...
+
+LE PÈRE.--Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu'ça arrive!...
+
+LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?
+
+LE PÈRE.--De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu'i
+n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Jé demande protection à la loi.
+
+Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en
+ai fait un homme.
+
+LE JUGE.--Parbleu.
+
+Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien....
+
+--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'là cinq ans,
+vu qu'elle avait grossi d'excès, et que ça m'allait point. Ça me
+déplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'là qu'a
+pleure comme une gouttière et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin
+pour rester quéque z'années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui»
+pardi! Quéque vous auriez fait, vous?
+
+Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'étais
+quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette
+jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)
+
+--Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-mé que
+ça valait bien ça?
+
+LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète:
+
+--Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc
+derrière elle, et se met à pleurer.)
+
+LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chère dame, je n'y peux
+rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte
+parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui. Il avait le droit
+incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot à
+sa femme. Je n'ai pas à entrer dans les questions de... de...
+délicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la
+loi. Je n'y peux rien.
+
+LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous?
+
+LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des
+paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote
+sur son banc.)
+
+LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons,
+remettez-vous... et... si j'ai un conseil à vous donner, c'est de
+chercher un autre... un autre élève....
+
+Mme BASCULE, à travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas....
+
+LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un
+regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis
+elle se lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin,
+cachant sa figure dans son mouchoir.)
+
+LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix
+goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. (Puis
+d'une voix grave:)
+
+Appelez les affaires suivantes.
+
+LE GREFFIER bredouille.--Célestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire
+Dieulafait....
+
+
+
+L'ÉPINGLE
+
+
+Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'était loin, bien
+loin d'ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le
+matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil.
+Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si
+douces, endormantes. Il faisait chaud; c'était une molle chaleur
+parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des
+germes.
+
+On m'avait dit que, ce soir-là, je trouverais l'hospitalité dans la
+maison du Français qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois
+d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais encore. Il était arrivé un
+matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes,
+semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec
+fureur. Puis de mois en mois, d'année en année, agrandissant son
+domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi
+amassé une fortune par son labeur infatigable.
+
+Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l'aurore,
+parcourant ses champs jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il
+semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l'insatiable désir de
+l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise.
+
+Maintenant, il semblait très riche.
+
+Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en
+effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'était une large maison
+carrée toute simple et dominant la mer.
+
+Comme j'approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L'ayant
+salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en
+souriant.
+
+--Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous.
+
+Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec
+une aisance parfaite et une bonne grâce familière d'homme du monde; puis
+il me quitta en disant:
+
+--Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre.
+
+Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la
+mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu!
+Il souriait, répondant avec distraction:
+
+--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle
+qu'on aime.
+
+--Vous regrettez la France?
+
+--Je regrette Paris.
+
+--Pourquoi n'y retournez-vous pas?
+
+--Oh! j'y reviendrai.
+
+Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des
+boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a
+connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir
+du Vaudeville.
+
+--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?
+
+--Toujours les mêmes, sauf les morts.
+
+Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes,
+j'avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait
+fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe
+blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton
+et, la serrant dans sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au bout.
+Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se
+mêlait aux poils des joues.
+
+Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un
+brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir
+leur arôme violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le
+regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de
+mon âme l'image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé,
+qui va de la Madeleine à la rue Drouet.
+
+--Connaissez-vous Boutrelle?
+
+--Oui, certes.
+
+--Est-il bien changé?
+
+--Oui, tout blanc.
+
+--Et La Ridamie?
+
+--Toujours le même.
+
+--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne
+Verner?
+
+--Oui, très forte, finie.
+
+--Ah! Et Sophie Astier?
+
+--Morte.
+
+--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....
+
+Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie
+soudain, il reprit:
+
+--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ça me ravage.
+
+Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.
+
+--Voulez-vous rentrer?
+
+--Je veux bien.
+
+Et il me précéda dans sa maison.
+
+Les pièces du bas étaient énormes, nues, tristes, semblaient
+abandonnées. Des assiettes et des verres traînaient sur des tables,
+laissés là par les serviteurs à peau basanée qui rôdaient sans cesse
+dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient à deux clous sur le mur;
+et, dans les encoignures, on voyait des bêches, des lignes de pêche, des
+feuilles de palmier séchées, des objets de toute espèce posés au hasard
+des rentrées et qui se trouvaient à portée de la main pour le hasard des
+sorties et des besognes.
+
+Mon hôte sourit:
+
+--C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un exilé, dit-il, mais ma
+chambre est plus propre. Allons-y.
+
+Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d'un brocanteur, tant
+elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et
+variées qu'on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins
+de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis,
+juste au milieu du panneau principal, un carré de satin blanc encadré
+d'or.
+
+Surpris, je m'approchai pour voir, et j'aperçus une épingle à cheveux
+piquée au centre de l'étoffe brillante.
+
+Mon hôte posa sa main sur mon épaule:
+
+--Voilà, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la
+seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre
+est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est
+toute ma vie.»
+
+Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:
+
+--Vous avez souffert par une femme?
+
+Il reprit brusquement:
+
+--Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon.
+Un nom m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que je n'ai point osé
+prononcer, car si vous m'aviez répondu «morte», comme vous avez fait
+pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd'hui même.
+
+Nous étions sortis sur le large balcon d'où l'on voyait deux golfes,
+l'un à droite, et l'autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes
+grises. C'était l'heure crépusculaire où le soleil disparu n'éclaire
+plus la terre que par les reflets du ciel.
+
+Il reprit:
+
+--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?
+
+Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une angoisse frémissante.
+
+Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Oui.
+
+Il hésitait:--Tout à fait...?
+
+--Non.
+
+Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle.
+
+--Mais je n'ai rien à en dire; c'est une des femmes, ou plutôt une des
+filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une
+existence agréable et princière, voilà tout.
+
+Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût dit: «Je vais mourir.» Puis,
+brusquement:
+
+--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et délicieuse
+que la nôtre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de
+me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez,
+regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions!
+Comment pourrais-je expliquer cette passion-là? Vous ne la comprendriez
+point.
+
+Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux coeurs et
+de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement
+torturant, fait de l'invincible enlacement de deux êtres disparates qui
+se détestent en s'adorant.
+
+Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu'elle
+a mangés de son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués avec un
+sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres.
+
+Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irrésistible! Quoi?
+Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une
+vrille et reste en vous comme le crochet d'une flèche? C'est plutôt ce
+sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon
+d'un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle comme un
+parfum, de sa taille longue, à peine balancée quand elle passe, car elle
+semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie,
+et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son
+geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est
+harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme
+j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour
+rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de
+fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes
+mariés?» disait-elle.
+
+Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à elle que j'ai fini par la
+comprendre: cette fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui
+ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir
+et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, après quelques minutes:
+--Quand j'eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement:
+«Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du
+«temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il
+«faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.»
+
+--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menée à côté
+d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de
+l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux
+d'ouvrir les bras, de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en elle,
+derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me
+faisait l'exécrer; et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais
+tant. En elle, le Féminin, l'odieux et affolant Féminin était plus
+puissant qu'en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée
+comme d'un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne
+l'a jamais été.
+
+--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous
+les hommes d'une telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun,
+d'un seul regard. Cela m'exaspérait et m'attachait à elle davantage,
+cependant. Cette créature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait à
+tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même,
+bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?
+
+Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu'on la
+possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, en
+effet, la possédaient.
+
+Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais!
+
+La nuit s'était répandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers
+flottait dans l'air.
+
+Je lui dis:
+
+--La reverrez-vous?
+
+Il répondit:
+
+--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept à huit
+cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je
+partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne année entière.--Et
+puis adieu, ma vie sera close.
+
+Je demandai:--Mais ensuite?
+
+--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de
+me prendre comme valet de chambre.
+
+
+
+LES BÉCASSES
+
+
+Ma chère amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas à Paris; vous
+vous étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison que je vais vous
+donner va, sans doute, vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre à
+Paris au moment du passage des bécasses?
+
+Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la
+chambre au trottoir; mais je préfère la vie libre, la rude vie d'automne
+du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car
+les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans
+plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les pieds sur des pavés de
+bois ou de pierre, le regard borné partout par des bâtiments, sans aucun
+horizon de verdure, de plaines ou de bois? Dès milliers de voisins vous
+coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de
+recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas à me
+donner l'impression, la sensation de l'espace.
+
+Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement la différence du
+dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous
+parler...
+
+Donc les bécasses passent.
+
+Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une
+vallée, auprès d'une petite rivière, et que je chasse presque tous les
+jours.
+
+Les autres jours, je lis; je lis même des choses que les hommes de
+Paris n'ont pas le temps de connaître, des choses très sérieuses, très
+profondes, très curieuses, écrites par un brave savant de génie, un
+étranger qui a passé toute sa vie à étudier la même question et a
+observé les mêmes faits relatifs à l'influence du fonctionnement de nos
+organes sur notre intelligence.
+
+Mais je veux vous parler des bécasses. Donc mes deux amis, les frères
+d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en
+attendant les premiers froids. Puis, dès qu'il gèle, nous partons pour
+leur ferme de Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là un petit bois
+délicieux, un petit bois divin, où viennent loger toutes les bécasses
+qui passent.
+
+Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux géants, ces deux Normands des
+premiers temps, ces deux mâles de la vieille et puissante race de
+conquérants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'établit
+sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des villes partout, passa
+comme un flot sur la Sicile en y créant un art admirable, battit tous
+les rois, pilla les plus fières cités, roula les papes dans leurs ruses
+de prêtres et les joua, plus madrés que ces pontifes italiens, et
+surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol
+sont deux Normands timbrés au meilleur titre, ils ont tout des Normands,
+la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de
+la mer.
+
+Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons,
+agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans
+que nos fermiers.
+
+Or, depuis quinze jours, nous attendions les bécasses.
+
+Chaque matin l'aîné, Simon, me disait: «Hé, v'là l'vent qui passe à
+l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront.»
+
+Le cadet Gaspard, plus précis, attendait que la gelée fût venue pour
+l'annoncer.
+
+Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre dès l'aurore en criant:
+
+--Ça y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ça et nous
+allons à Connelot.
+
+Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes,
+vous auriez ri en nous voyant. Nous nous déplaçons dans une étrange
+voiture de chasse que mon père fit construire autrefois. Construire est
+le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur,
+ou plutôt de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout là dedans:
+caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les
+malles, caisses à claire-voie pour les chiens. Tout y est à l'abri,
+excepté les hommes, perchés sur des banquettes à balustrades, hautes
+comme un troisième étage et portées par quatre roues gigantesques. On
+parvient là-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et
+même des dents à l'occasion, car aucun marchepied ne donne accès sur cet
+édifice.
+
+Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des
+accoutrements de Lapons. Nous sommes vêtus de peaux de mouton, nous
+portons des bas de laine énormes par-dessus nos pantalons, et des
+guêtres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en
+fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes
+installés, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf
+et Moustache. Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard et Moustache à moi.
+On dirait trois petits crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus,
+avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de
+broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs
+sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les
+enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le
+sien sous ses pieds pour avoir chaud.
+
+Et nous voilà partis, secoués abominablement. Il gelait, il gelait
+ferme. Nous étions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le
+fermier, maître Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un
+gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, rusé
+comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire
+argent de tout.
+
+C'est grande fête pour lui, au moment des bécasses.
+
+La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans une cour à pommiers, entourée
+de quatre rangs de hêtres qui bataillent toute l'année contre le vent de
+mer.
+
+Nous entrons dans la cuisine où flambe un beau feu en notre honneur.
+
+Notre table est mise tout contre la haute cheminée où tourne et cuit,
+devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat
+de terre.
+
+La fermière alors nous salue, une grande femme muette, très polie,
+tout occupée des soins de la maison, la tête pleine d'affaires et de
+chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs.
+C'est une femme d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur dans les
+environs.
+
+Au fond de la cuisine s'étend la grande table où viendront s'asseoir
+tout à l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs,
+goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence
+sous l'oeil actif de la maîtresse, en nous regardant dîner avec maître
+Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel
+sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur
+un coin de table, en surveillant la servante.
+
+Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son monde.
+
+Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre
+blanche, toute nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement nos
+trois lits, trois chaises et trois cuvettes.
+
+Gaspard s'éveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante.
+En une demi-heure tout le monde est prêt et on part avec maître Picot
+qui chasse avec nous.
+
+Maître Picot me préfère à ses maîtres. Pourquoi? sans doute parce que
+je ne suis pas son maître. Donc nous voilà tous les deux qui gagnons
+le bois par la droite, tandis que les deux frères vont attaquer par la
+gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traîne, tous les trois
+attachés au bout d'une corde.
+
+Car nous ne chassons pas la bécasse, mais le lapin. Nous sommes
+convaincus qu'il ne faut pas chercher la bécasse, mais la trouver.
+On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand on veut spécialement en
+rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et
+curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la détonation brève
+du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler:
+«Bécasse.--Elle y est.» Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une
+bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe avec excès lorsqu'on sort les
+pièces du carnier, au déjeuner de midi.
+
+Donc nous voilà, maître Picot et moi, dans le petit bois dont les
+feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu
+triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid léger qui pique les
+yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse blanche
+le bout des herbes et la terre brune des labourés. Mais on a chaud tout
+le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai
+dans l'air bleu, il ne chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon
+chasser au bois par les frais matins d'hiver.
+
+Là-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix
+frêle. Puis, plus rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et Paf à
+son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voilà qui
+piaule comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé un lapin. Attention,
+maître Picot!
+
+Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent encore, puis reviennent;
+nous suivons leurs allées imprévues, en courant dans les petits chemins,
+l'esprit en éveil, le doigt sur la gâchette du fusil.
+
+Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache
+grise, une ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire.
+
+La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et j'aperçois sur l'herbe
+une pincée de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force:
+«Lapin, lapin.--Il y est!» Et je le montre aux trois chiens, aux trois
+crocodiles velus qui me félicitent en remuant la queue; puis s'en vont
+en chercher un autre.
+
+Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se remit à japper. Le fermier
+dit: «Ça pourrait bien être un lièvre, allons au bord de la plaine.»
+
+Mais au moment où je sortais du bois, j'aperçus, debout, à dix pas de
+moi, enveloppé dans son immense manteau jaunâtre, coiffé d'un bonnet de
+laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous,
+le pâtre de maître Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage:
+«Bonjour, pasteur.» Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eût
+pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes lèvres.
+
+Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le
+voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps
+immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme
+une meute, semblait obéir à son oeil. Maître Picot me serra le bras:
+--Vous savez que le berger a tué sa femme. Je fus stupéfait:--Gargan? Le
+sourd-muet?
+
+--Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. Je vas vous conter ça.
+
+Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les
+mots sur la bouche de son maître comme s'il les eût entendus. Il ne
+comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'était plus sourd; et le
+maître, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de
+la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses
+joues et les reflets de ses yeux.
+
+Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux
+champs, quelquefois.
+
+Gargan était fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans
+les marnières pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et
+fondante, qu'on sème sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait
+élevé à garder des vaches le long des fossés des routes.
+
+Puis, recueilli par le père de Picot, il était devenu berger de la
+ferme. C'était un excellent berger, dévoué, probe, et qui savait
+replacer les membres démis, bien que personne ne lui eût jamais rien
+appris.
+
+Quand Picot prit la ferme à son tour, Gargan avait trente ans et en
+paraissait quarante. Il était haut, maigre et barbu, barbu comme un
+patriarche.
+
+Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel,
+mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte à
+cause de son amour immodéré pour l'eau-de-vie.
+
+Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa à de menues besognes, la
+nourrissant sans la payer, en échange de son travail. Elle couchait
+sous la grange, dans l'étable ou dans l'écurie, sur la paille ou sur le
+fumier, quelque part, n'importe où, car on ne donne pas un lit à ces
+va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe où, avec n'importe qui,
+peut-être avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientôt,
+elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une façon continue.
+Comment s'unirent ces deux misères? Comment se comprirent-elles?
+Avait-il jamais connu une femme avant cette rôdeuse de granges, lui qui
+n'avait jamais causé avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans
+sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière, au bord d'un
+chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient
+ensemble comme mari et femme.
+
+Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva même cet accouplement naturel.
+
+Mais voilà que le curé apprit cette union sans messe et se fâcha. Il
+fit des reproches à madame Picot, inquiéta sa conscience, la menaça de
+châtiments mystérieux. Que faire?
+
+C'était bien simple. On allait les marier à l'église et à la mairie. Ils
+n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entière; elle,
+pas un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait à ce que la loi
+et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant
+maire et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.
+
+Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce
+vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût marié,
+personne ne songeait à coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun
+voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un
+petit verre, derrière le dos du mari. L'aventure fit même tant de bruit
+aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ça.
+
+Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec
+n'importe qui, dans un fossé, derrière un mur, tandis qu'on apercevait,
+en même temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas à cent
+pas de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on riait à s'en rendre
+malade dans tous les cafés de la contrée; on ne parlait que de ça, le
+soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant:
+«As-tu payé la goutte à la Goutte?» On savait ce que cela voulait dire.
+
+Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà qu'un jour, le gars Poirot,
+de Sasseville, appela d'un signe la femme à Gargan derrière une meule
+en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en
+riant; or, à peine étaient-ils occupés à leur besogne criminelle que le
+pâtre tomba sur eux comme s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit,
+à cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des
+cris de bête, serrait la gorge de sa femme.
+
+Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il était trop
+tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tête; du sang
+lui coulait par le nez. Elle était morte.
+
+Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. Comme il était muet, Picot
+lui servait d'interprète. Les détails de l'affaire amusèrent beaucoup
+l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idée: c'était de faire
+acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin.
+
+Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage;
+puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-même l'assassin.
+
+Toute l'assistance était silencieuse.
+
+Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu qu'elle te trompait?» Et, en
+même temps, il mimait sa question avec les yeux.
+
+L'autre fit «non» de la tête.
+
+--«T'étais couché dans la meule quand tu l'as surpris?» Et il faisait le
+geste d'un homme qui aperçoit une chose dégoûtante.
+
+L'autre fit «oui» de la tête.
+
+Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du prêtre
+qui unit au nom de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait tué sa femme
+parce qu'elle était liée à lui devant les hommes et devant le ciel.
+
+Le berger fit «oui» de la tête.
+
+Picot lui dit: «Allons, montre comment c'est arrivé?»
+
+Alors, le sourd mima lui-même toute la scène. Il montra qu'il dormait
+dans la meule; qu'il s'était réveillé en sentant remuer la paille, qu'il
+avait regardé tout doucement, et qu'il avait vu la chose.
+
+Il s'était dressé, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita
+le mouvement obscène du couple criminel enlacé devant lui.
+
+Un rire tumultueux s'éleva dans la salle, puis s'arrêta net; car le
+berger, les yeux hagards, remuant sa mâchoire et sa grande barbe comme
+s'il eût mordu quelque chose, les bras tendus, la tête en avant,
+répétait l'action terrible du meurtrier qui étrangle un être.
+
+Et il hurlait affreusement, tellement affolé de colère qu'il croyait
+la tenir encore et que les gendarmes furent obligés de le saisir et de
+l'asseoir de force pour le calmer.
+
+Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maître
+Picot, posant la main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement: «Il
+a de l'honneur, cet homme-là.»
+
+Et le berger fut acquitté.
+
+Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais, fort ému, la fin de cette
+aventure que je vous ai racontée en termes bien grossiers, pour ne rien
+changer au récit du fermier, quand un coup de fusil éclata au milieu du
+bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup
+de canon.
+
+--Bécasse. Elle y est.
+
+Et voilà comment j'emploie mon temps à guetter des bécasses qui passent
+tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premières toilettes
+d'hiver.
+
+
+
+EN WAGON
+
+
+Le soleil allait disparaître derrière la grande chaîne dont le puy de
+Dôme est le géant, et l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde
+vallée de Royat.
+
+Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la
+musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgré la
+fraîcheur du soir.
+
+Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il était question
+d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de
+Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de
+faire venir leurs fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains.
+
+Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-mêmes le voyage
+pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement
+personne qu'elles pussent charger de ce soin délicat. On touchait aux
+derniers jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient, sans
+trouver, un nom qui leur offrît les garanties désirées.
+
+Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs
+avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames
+demeuraient persuadées que toutes les filles de la capitale passaient
+leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon.
+Les échos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient
+la présence à Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de toutes les
+horizontales connues et inconnues. Pour y être, elles avaient dû y venir
+en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon;
+elles devaient même s'en retourner sans cesse pour revenir tous les
+jours. C'était donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite
+ligne. Ces dames se désolaient que l'accès des gares ne fût pas interdit
+aux femmes suspectes.
+
+Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize
+ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient
+pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles
+créatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que
+pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journée entière, ou une
+nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-être, une ou deux de
+ces drôlesses avec un ou deux de leurs compagnons?
+
+La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint à
+passer. Elle s'arrêta pour dire bonjour à ses amies qui lui racontèrent
+leurs angoisses.
+
+--Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je vais vous prêter l'abbé. Je
+peux très bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'éducation de
+Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants
+et vous les ramènera.
+
+Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un jeune prêtre, fort instruit,
+précepteur de Rodolphe de Martinsec, irait à Paris, la semaine suivante,
+chercher les trois jeunes gens.
+
+L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait à la gare de Lyon le
+dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de
+huit heures, le nouveau rapide-direct organisé depuis quelques jours
+seulement, sur la réclamation générale de tous les baigneurs de
+l'Auvergne.
+
+Il se promenait sur le quai de départ, suivi de ses collégiens, comme
+une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou
+occupé par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hanté
+par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites
+mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Or il aperçut tout à coup devant une portière un vieux monsieur et
+une vieille dame à cheveux blancs qui causaient avec une autre dame
+installée dans l'intérieur du wagon. Le vieux monsieur était officier de
+la Légion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut.
+«Voici mon affaire,» pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et les
+suivit.
+
+La vieille dame disait:
+
+--Surtout soigne-toi bien, mon enfant.
+
+La jeune répondit:
+
+--Oh! oui, maman, ne crains rien.
+
+--Appelle le médecin aussitôt que tu te sentiras souffrante.
+
+--Oui, oui, maman.
+
+--Allons, adieu, ma fille.
+
+--Adieu, maman.
+
+Il y eut une longue embrassade, puis un employé ferma les portières et
+le train se mit en route.
+
+Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait de son adresse, et il se
+mit à causer avec les jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait été
+convenu, le jour de son départ, que madame de Martinsec l'autoriserait à
+donner des répétitions pendant toutes les vacances à ces trois garçons,
+et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractère de ses
+nouveaux élèves.
+
+Roger de Sarcagnes, le plus grand, était un de ces hauts collégiens
+poussés trop vite, maigres et pâles, et dont les articulations ne
+semblent pas tout à fait soudées. Il parlait lentement, d'une façon
+naïve.
+
+Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il
+était malin, sournois, mauvais et drôle. Il se moquait toujours de tout
+le monde, avait des mots de grande personne, des répliques à double sens
+qui inquiétaient ses parents.
+
+Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude
+pour rien: C'était une bonne petite bête qui ressemblerait à son papa.
+
+L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces
+deux mois d'été: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs
+envers lui, sur la façon dont il entendait les gouverner, sur la méthode
+qu'il emploierait envers eux.
+
+C'était un abbé d'âme droite et simple, un peu phraseur et plein de
+systèmes.
+
+Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur
+voisine. Il tourna la tête vers elle. Elle demeurait assise dans son
+coin, les yeux fixes, les joues un peu pâles. L'abbé revint à ses
+disciples.
+
+Le train roulait à toute vitesse, traversait des plaines, des bois,
+passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trépidation
+frémissante le chapelet de voyageurs enfermés dans les wagons.
+
+Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbé Lecuir sur
+Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une rivière? Pouvait-on
+pêcher? Aurait-il un cheval, comme l'autre année? etc.
+
+La jeune femme, tout à coup, jeta une sorte de cri, un «ah!» de
+souffrance vite réprimé.
+
+Le prêtre, inquiet, lui demanda:
+
+--Vous sentez-vous indisposée, madame?
+
+--Elle répondit:--Non, non, monsieur l'abbé, ce n'est rien, une légère
+douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et
+le mouvement du train me fatigue. Sa figure était devenue livide, en
+effet.
+
+Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?...
+
+--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbé. Je vous remercie.
+
+Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves, les préparant à son
+enseignement et à sa direction.
+
+Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait de temps en temps, puis
+repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne
+bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien que le jour fût plus qu'à
+moitié écoulé, elle n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait:
+
+«Cette personne doit être bien souffrante.
+
+Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre
+Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle
+s'était laissée presque tomber de sa banquette et, appuyée sur les
+mains, les yeux hagards, les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon
+Dieu! oh! mon Dieu!»
+
+L'abbé s'élança:
+
+--Madame... madame... madame, qu'avez-vous?
+
+Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher.
+Et elle commença aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle poussait
+une longue clameur affolée qui semblait déchirer sa gorge au passage,
+une clameur aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre disait
+l'angoisse de son âme et la torture de son corps.
+
+Le pauvre prêtre éperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que
+dire, que tenter, et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu,
+si je savais!» Il était rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois
+élèves regardaient avec stupeur cette femme étendue qui criait.
+
+Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras sur sa tête, et son flanc
+eut une secousse étrange, une convulsion qui la parcourut.
+
+L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privée de secours
+et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois résolue:--Je vais
+vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je
+pourrai. Je dois mon assistance à toute créature qui souffre.
+
+Puis, s'étant retourné vers les trois gamins, il cria:
+
+--Vous--vous allez passer vos têtes à la portière; et si un de vous se
+retourne, il me copiera mille vers de Virgile.
+
+Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça les trois têtes, ramena
+contre le cou les rideaux bleus, et il répéta:
+
+--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez privés d'excursions
+pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne
+jamais, moi.
+
+Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane.
+
+Elle gémissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbé, la face
+cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il
+levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs,
+vite détournés, vers la mystérieuse besogne accomplie par leur nouveau
+précepteur.
+
+--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe
+«désobéir»!--criait-il.
+
+--Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois.
+
+Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque
+aussitôt un cri bizarre et léger qui ressemblait à un aboiement et à un
+miaulement fit retourner, d'un seul élan, les trois collégiens persuadés
+qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau né.
+
+L'abbé tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait
+avec des yeux effarés; il semblait content et désolé, prêt à rire et
+prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses
+par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues.
+
+Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses élèves une grande nouvelle:
+
+--C'est un garçon.
+
+Puis aussitôt il reprit:
+
+--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le
+filet.--Bien.--Débouchez-la.--Très bien.--Versez-m'en quelques gouttes
+dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait.
+
+Et il répandit cette eau sur le front nu du petit être qu'il portait, en
+prononçant:
+
+«Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi
+soit-il.»
+
+Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie
+apparut à la portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta la
+frêle bête humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: «C'est madame
+qui vient d'avoir un petit accident en route.»
+
+Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans un égout; et, les cheveux
+mouillés de sueur, le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait:
+«Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en réponds.--Ils regardaient tous
+trois par la portière.--J'en réponds,--ils n'ont rien vu.»
+
+Et il descendit du compartiment avec quatre garçons au lieu de
+trois qu'il était allé chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de
+Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient des regards éperdus,
+sans trouver un seul mot à dire.
+
+Le soir, les trois familles dînaient ensemble pour fêter l'arrivée
+des collégiens. Mais on ne parlait guère; les pères, les mères et les
+enfants eux-mêmes semblaient préoccupés.
+
+Tout à coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda:
+
+--Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé, ce petit garçon?
+
+La mère ne répondit pas directement.
+
+--Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles avec tes questions.
+
+Il se tut quelques minutes, puis reprit:
+
+--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est
+donc que l'abbé est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir
+un bocal de poissons sous un tapis.
+
+--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoyé.
+
+--Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il
+entré par la portière, dis?
+
+Madame de Bridoie, impatientée, répliqua:--Voyons, c'est fini,
+tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le
+sais bien.
+
+--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon?
+
+Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait avec un air sournois, sourit
+et dit:
+
+--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbé qui l'a vu.
+
+
+
+ÇA IRA
+
+
+J'étais descendu à Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un
+guide (je ne sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens, un Téniers, un
+Ribera.
+
+Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai à l'hôtel de l'Europe, que
+le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain.
+
+Le musée était fermé: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs;
+il fut donc ouvert à ma requête, et je pus contempler quelques croûtes
+attribuées par un conservateur fantaisiste aux premiers maîtres de la
+peinture.
+
+Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien à faire, dans
+une longue rue de petite ville inconnue, bâtie au milieu de plaines
+interminables, je parcourus cette _artère_, j'examinai quelques pauvres
+magasins; puis, comme il était quatre heures, je fus saisi par un de ces
+découragements qui rendent fous les plus énergiques.
+
+Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais payé cinq cents francs l'idée
+d'une distraction quelconque! Me trouvant à sec d'inventions, je me
+décidai, tout simplement, à fumer un bon cigare et je cherchai le bureau
+de tabac. Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge, j'entrai. La
+marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regardé les
+cigares, que je jugeai détestables, je considérai, par hasard, la
+patronne.
+
+C'était une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante.
+Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver
+quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame?
+Non, je ne la connaissais pas assurément? Mais ne se pouvait-il faire
+que je l'eusse rencontrée? Oui, c'était possible! Ce visage-là devait
+être une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de
+vue, et changée, engraissée énormément sans doute?
+
+Je murmurai:
+
+--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je
+vous connais depuis longtemps.
+
+Elle répondit en rougissant:
+
+--C'est drôle... Moi aussi.
+
+Je poussai un cri:--Ah! Ça ira!
+
+Elle leva ses deux mains avec un désespoir comique, épouvantée de ce mot
+et balbutiant:
+
+--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'écria à son
+tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on
+ne l'avait point écoutée. Mais nous étions seuls, bien seuls!
+
+«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître «_Ça ira_», la pauvre _Ça
+ira_, la maigre _Ça ira_, la désolée _Ça ira_, dans cette tranquille et
+grasse fonctionnaire du gouvernement?
+
+_Ça ira_! Que de souvenirs s'éveillèrent brusquement en moi: Bougival,
+La Grenouillère, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journées
+en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passés dans ce coin de
+pays, sur ce délicieux bout de rivière.
+
+Nous étions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois,
+à Chatou, et vivant là d'une drôle de façon, toujours à moitié nus et à
+moitié gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces
+messieurs portent des monocles.
+
+Or notre bande possédait une vingtaine de canotières, régulières et
+irrégulières. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans
+certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes étaient là, pour
+ainsi dire, à demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de
+mieux à faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans
+femmes, et, parmi celles-là, _Ça ira_. C'était une pauvre fille maigre
+et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle était
+timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait
+avec crainte, au plus humble, au plus inaperçu, au moins riche de
+nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment
+s'était-elle trouvée parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on
+rencontrée, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenée dans
+une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous
+invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise à une petite table, dans
+un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de
+la bande.
+
+Nous l'avions baptisée _Ça ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de
+la destinée, de sa malechance, de ses déboires. On lui disait chaque
+dimanche: «Eh bien, _Ça ira_, ça va-t-il?» Et elle répondait toujours:
+«Non, pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux un jour.»
+
+Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé à faire le
+métier qui demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse et de beauté?
+Mystère. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides à
+dégoûter un gendarme.
+
+Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs
+fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions,
+indifférents à son existence.
+
+Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue. Notre groupe s'était
+émietté peu à peu, laissant la place à une autre génération, à qui
+nous avions aussi laissé _Ça ira_. Je l'appris en allant déjeuner chez
+Fournaise de temps en temps.
+
+Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisée ainsi, avaient
+cru à un nom d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils avaient cédé à
+leur tour leurs canots et quelques canotières à là génération suivante.
+(Une génération de canotiers vit, en général, trois ans sur l'eau, puis
+quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la médecine ou la
+politique).
+
+Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'était encore
+modifié en Sarah. On la crut alors israélite.
+
+Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient donc tout simplement «La
+Juive».
+
+Puis elle disparut.
+
+Et voilà que je la retrouvais marchande de tabac à Barviller.
+
+Je lui dis:
+
+--Eh bien, ça va donc, à présent?
+
+Elle répondit: Un peu mieux.
+
+Une curiosité me saisit de connaître la vie de cette femme. Autrefois
+je n'y aurais point songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué, attiré,
+tout à fait intéressé. Je lui demandai:
+
+--Comment as-tu fait pour avoir de la chance?
+
+--Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme je m'y attendais le moins.
+
+--Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée?
+
+--Oh non!
+
+--Où ça donc?
+
+--A Paris, dans l'hôtel que j'habitais.
+
+--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place à Paris.
+
+--Oui, j'étais chez madame Ravelet.
+
+--Qui ça, madame Ravelet?
+
+--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!
+
+--Mais non.
+
+--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli.
+
+Et la voilà qui se met à me raconter mille choses de sa vie ancienne,
+mille choses secrètes de la vie parisienne, l'intérieur d'une maison de
+modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idées,
+toute l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier de trottoir qui
+chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en
+flânant, nu-tête, après le repas, et le soir en montant chez elle.
+
+Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:
+
+--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides.
+Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu
+sais!
+
+Moi, la première rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie.
+J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse. Comme
+je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voilà la grande Louise qui
+me dit:--Comment! tu oses sortir avec ça!
+
+--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas.
+
+Ils étaient toujours bas, les fonds!
+
+Elle me répond:--Vas en chercher un à la Madeleine.
+
+Moi, ça m'étonne.
+
+Elle reprend:--C'est là que nous les prenons, toutes; on en a autant
+qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.
+
+Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine. Nous trouvons le
+sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublié un parapluie
+la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son
+manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate.
+Il nous introduit dans une chambre où il y avait plus de cinquante
+parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le
+mien; mais moi j'en choisis un beau, un très beau, à manche d'ivoire
+sculpté. Louise est allée le réclamer quelques jours après. Elle l'a
+décrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance.
+
+Pour faire ça, on s'habillait très chic.»
+
+Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle à charnières
+de la grande boîte à tabac.
+
+Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drôles.
+Tiens, nous étions cinq à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien,
+Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, et elle avait un
+amant au conseil d'État. Ça ne l'empêchait pas de lui en faire porter
+joliment. Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous ne savez pas, nous
+allons en faire une bien bonne.» Et elle nous conta son idée.
+
+Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tête de tous les
+hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir
+l'eau à la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs
+à chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que
+voici:
+
+Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là, les autres non plus;
+ça n'allait guère, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien
+de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux
+ou trois amants habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la
+promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorçait un monsieur
+qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on
+cédait. Mais ces hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou,
+c'était pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions;
+vrai, c'était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous
+faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C'est très vilain
+ce que je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu connais la vie,
+toi, et puis quand on est resté quatre ans à Chatou....
+
+Donc elle nous dit: «Nous allons lever au bal de l'Opéra ce qu'il y a de
+mieux à Paris comme hommes, les plus distingués et les plus riches. Moi,
+je les connais.»
+
+Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était vrai; parce que ces hommes-là
+ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non.
+Oh! elle était d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume
+de dire à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait
+certainement épousée.
+
+Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle
+nous dit: «Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune
+dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera
+dans votre voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez le plus
+gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour
+montrer que vous vous êtes trompée, que vous en attendiez un autre. Ça
+allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra
+rester par force; vous résisterez, vous ferez les cent coups pour le
+chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra
+un bon dédommagement.»
+
+Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle
+fit, la rosse.
+
+Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des
+voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous
+plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, elle alla au bal,
+toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus
+marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle
+en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les
+sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballé,
+elle ôta son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut
+l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une
+demi-heure, dans une voilure en face du n° 20 de la rue Taitbout.
+C'était moi, dans cette voiture-là? J'étais bien enveloppée et la figure
+voilée. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tête à la portière,
+et il dit: «C'est vous?»
+
+Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez vite.»
+
+Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je
+l'embrasse à lui couper la respiration; puis je reprends:
+
+--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!
+
+Et, tout d'un coup, je crie:
+
+--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets à
+pleurer.
+
+Tu juges si voilà un homme embarrassé! Il cherche d'abord à me consoler;
+il s'excuse, proteste qu'il s'est trompé aussi!
+
+Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros
+soupirs. Alors il me dit des choses très douces. C'était un homme tout à
+fait comme il faut; et puis ça l'amusait maintenant de me voir pleurer
+de moins en moins.
+
+Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller souper. Moi, j'ai
+refusé; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille;
+et puis embrassée; comme j'avais fait à son entrée.
+
+Et puis... et puis... nous avons... soupé... tu comprends... et il m'a
+donné... devine... voyons, devine... il m'a donné cinq cents francs!...
+crois-tu qu'il y en a des hommes généreux.
+
+Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le
+moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle était
+trop maigre!
+
+La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses
+souvenirs amassés depuis si longtemps dans son coeur fermé de débitante
+officielle. Tout l'autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle
+regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de
+privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et
+d'amour vrai par moments.
+
+Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton débit de tabac?
+
+Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans
+mon hôtel, porte à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, un de ces
+étudiants qui ne font rien. Celui-là, il vivait au café, du matin au
+soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne.
+
+Quand j'étais seule, nous passions la soirée ensemble quelquefois. C'est
+de lui que j'ai eu Roger.
+
+--Qui ça, Roger?
+
+--Mon fils.
+
+--Ah!
+
+--Il me donna une petite pension pour élever le gosse, mais je pensais
+bien que ce garçon-là ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai
+jamais vu un homme aussi fainéant, mais là, jamais. Au bout de dix ans,
+il en était encore à son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en
+pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais
+nous étions demeurés en correspondance à cause de l'enfant. Et puis,
+figure-toi qu'aux dernières élections, il y a deux ans, j'apprends qu'il
+a été nommé député dans son pays. Et puis il a fait des discours à la
+Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour
+finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un
+bureau de tabac comme fille de déporté.... C'est vrai que mon père a
+été déporté, mais je n'avais jamais pensé non plus que ça pourrait me
+servir. Bref.... Tiens, voilà Roger.
+
+Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.
+
+Il embrassa sur le front sa mère, qui me dit:
+
+--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau à la mairie.... Vous
+savez... c'est un futur sous-préfet.
+
+Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hôtel,
+après avoir serré, avec gravité, la main tendue de _Ça ira_.
+
+
+
+DÉCOUVERTE
+
+
+Le bateau était couvert de monde. La traversée s'annonçant fort belle,
+les Havraises allaient faire un tour à Trouville.
+
+On détacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonça le départ,
+et, aussitôt, un frémissement secoua le corps entier du navire, tandis
+qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuée.
+
+Les roues tournèrent quelques secondes, s'arrêtèrent, repartirent
+doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié
+par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: «En
+route!» elles se mirent à battre la mer avec rapidité.
+
+Nous filions le long de la jetée, couverte de monde. Des gens sur le
+bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amérique,
+et les amis restés à terre répondaient de la même façon.
+
+Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les
+toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine remué par
+des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit bâtiment fit une
+courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte lointaine entrevue à
+travers la brume matinale.
+
+A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt
+kilomètres. De place en place les grosses bouées indiquaient les bancs
+de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du
+fleuve qui, ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient de grands
+rubans jaunes à travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer.
+
+J'éprouve, aussitôt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de
+long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais
+rien. Donc je me mis à circuler sur le pont à travers la foule des
+voyageurs.
+
+Tout à coup, on m'appela. Je me retournai. C'était un de mes vieux amis,
+Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.
+
+Après nous être serré les mains, nous recommençâmes ensemble, en parlant
+de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais
+tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux
+lignes de voyageurs assis sur les deux côtés du pont.
+
+Tout à coup Sidoine prononça avec une véritable expression de rage:
+
+--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!
+
+C'était plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient
+l'horizon d'un air important qui semblait dire: «C'est nous, les
+Anglais, qui sommes les maîtres de la mer! Boum, boum! nous voilà!»
+
+Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs
+avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.
+
+Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les
+constructions navales de leur patrie, serrant en des châles multicolores
+leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux
+paysage. Leurs petites têtes, poussées au bout de ces longs corps,
+portaient des chapeaux anglais d'une forme étrange, et, derrière leurs
+crânes leurs maigres chevelures enroulées ressemblaient à des couleuvres
+lofées.
+
+Et les vieilles misses, encore plus grêles, ouvrant au vent leur
+mâchoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes
+et démesurées.
+
+On sentait, en passant près d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau
+dentifrice. Sidoine répéta, avec une colère grandissante:
+
+--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empêcher de venir en France?
+
+Je demandai en souriant:
+
+--Pourquoi leur on veux-tu? Quant à moi, ils me sont parfaitement
+indifférents.
+
+Il prononça:
+
+--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà.
+
+Je m'arrêtai pour lui rire au nez.
+
+--Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te rend donc très malheureux?
+
+Il haussa les épaules:
+
+--Non, pas précisément.
+
+--Alors... elle te... elle te... trompe?
+
+--Malheureusement non. Ça me ferait une cause de divorce et j'en serais
+débarrassé.
+
+--Alors je ne comprends pas!
+
+--Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne point. Eh bien, elle a tout
+simplement appris le français, pas autre chose! Écoute:
+
+Je n'avais pas le moindre désir de me marier, quand je vins passer l'été
+à Étrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux.
+On ne se figure pas combien les fillettes y sont à leur avantage. Paris
+sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.
+
+Les promenades à ânes, les bains du matin, les déjeuners sur l'herbe,
+autant de pièges à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil
+qu'une enfant de dix-huit ans qui court à travers un champ ou qui
+ramasse des fleurs le long d'un chemin.
+
+Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au même hôtel
+que moi. Le père ressemblait aux hommes que tu vois là, et la mère à
+toutes les Anglaises.
+
+Il y avait deux fils, de ces garçons tout en os, qui jouent du matin au
+soir à des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes;
+puis deux filles, l'aînée, une sèche, encore une Anglaise de boîte à
+conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutôt une blondine
+avec une tête venue du ciel. Quand elles se mettent à être jolies, les
+gredines, elles sont divines. Celle-là avait des yeux bleus, de ces
+yeux bleus qui semblent contenir toute la poésie, tout le rêve, toute
+l'espérance, tout le bonheur du monde!
+
+Quel horizon ça vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme
+comme ceux-là! Comme ça répond bien à l'attente éternelle et confuse de
+notre coeur!
+
+Il faut dire aussi que, nous autres Français, nous adorons les
+étrangères. Aussitôt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une
+Suédoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons
+amoureux instantanément. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme,
+drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons
+tort, cependant.
+
+Mais je crois que ce qui nous séduit le plus dans les exotiques, c'est
+leur défaut de prononciation. Aussitôt qu'une femme parle mal notre
+langue, elle est charmante; si elle fait une faute de français par
+mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une façon tout à fait
+inintelligible, elle devient irrésistible.
+
+Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire à une mignonne
+bouche rosé: «J'aimé bôcoup la gigotte.»
+
+Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y
+comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots
+inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et
+gai.
+
+Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules, prenaient sur ses lèvres
+un charme délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino,
+de longues conversations qui ressemblaient à des énigmes parlées.
+
+Je l'épousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les
+vrais amants n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une forme de femme.
+
+Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:
+
+ Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,
+ Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
+ Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.
+ J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur.
+
+Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, ç'a été de donner à ma
+femme un professeur de français.
+
+Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je
+l'ai chérie.
+
+Nos causeries étaient simples. Elles me révélaient la grâce surprenante
+de son être, l'élégance incomparable de son geste; elles me la
+montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupée de chair faite
+pour le baiser, sachant énumérer à peu près ce qu'elle aimait, pousser
+parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une façon coquette,
+à force d'être incompréhensible et imprévue, des émotions ou des
+sensations peu compliquées.
+
+Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent «papa» et «maman», en
+prononçant--Baâba--et Baâmban.
+
+Aurais-je pu croire que...
+
+Elle parie, à présent.... Elle parle... mal... très mal.... Elle fait
+tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends...
+je sais... je la connais....
+
+J'ai ouvert ma poupée pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut
+causer, mon cher!
+
+Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idées, les théories
+d'une jeune Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux rien reprocher,
+et qui me répète, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
+de la conversation à l'usage des pensionnats de jeunes personnes.
+
+Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dorés qui
+renferment d'exécrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée. J'ai
+voulu manger le dedans et suis resté tellement dégoûté que j'ai des
+haut-le-coeur, à présent, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes.
+
+J'ai épousé un perroquet à qui une vieille institutrice anglaise aurait
+enseigné le français: comprends-tu?
+
+Le port de Trouville montrait maintenant ses jetées de bois couvertes de
+monde.
+
+Je dis:
+
+--Où est ta femme?
+
+Il prononça:
+
+--Je l'ai ramenée à Étretat.
+
+--Et toi, où vas-tu?
+
+--Moi? moi je vais me distraire à Trouville
+
+Puis, après un silence, il ajouta:
+
+--Tu ne te figures pas comme ça peut être bête quelquefois, une femme.
+
+
+
+SOLITUDE
+
+
+C'était après un dîner d'hommes. On avait été fort gai. Un d'eux, un
+vieil ami, me dit:
+
+--Veux-tu remonter à pied l'avenue des Champs-Elysées?
+
+Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les
+arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur
+confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le
+visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre
+d'or.
+
+Mon compagnon me dit:
+
+--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout
+ailleurs. Il me semble quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, ces
+espèces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde,
+qu'on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se
+referme. C'est fini.
+
+De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs;
+nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne
+faisaient qu'une tache noire.
+
+Mou voisin murmura:
+
+--Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût qu'ils m'inspirent, mais une
+immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un
+que j'ai pénétré: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que
+nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne
+tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en
+plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire
+cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils
+demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi.
+
+On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout.
+
+Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris,
+d'avoir découvert l'affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne
+peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que
+nous fassions, quels que soient l'élan de nos coeurs, l'appel de nos
+lèvres et l'étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.
+
+Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez
+moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de
+mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et
+nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu?
+
+Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Écriture. Ils ont l'illusion
+du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils
+n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des
+coudes, sans autre joie que l'égoïste satisfaction de comprendre, de
+voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre
+éternel isolement.
+
+Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?
+
+Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble
+que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont
+je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a
+point de bout, peut-être! J'y vais sans personne avec moi, sans personne
+autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route
+ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits,
+des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses.
+Mais je ne sais jamais au juste d'où elles parlent; je ne rencontre
+jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui
+m'entoure. Me comprends-tu?
+
+Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce.
+
+Musset s'est écrié:
+
+ Qui vient? Qui m'appelle? Personne.
+ Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne,
+ O solitude!--O pauvreté!
+
+Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une
+certitude définitive, comme chez moi. Il était poète; il peuplait la vie
+de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul.--Moi, je suis
+seul!
+
+Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il
+était un des grands lucides, n'écrivit-il pas à une amie cette phrase
+désespérante: «Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend
+personne.»
+
+Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise,
+quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles
+que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin
+que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que
+l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches
+qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps?
+
+Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre
+homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés
+surtout, parce que la pensée est insondable.
+
+Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des
+êtres que nous ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les uns les autres
+comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans
+parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille,
+mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos
+confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses
+vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne
+font que nous heurter l'un à l'autre.
+
+Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur à quelque
+ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle.
+Il est là, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme,
+derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il? Oui,
+que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-être?
+ou me méprise? ou se moque de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me
+juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment
+savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et
+ce qui s'agite dans cette petite tête ronde? Quel mystère que la pensée
+inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni
+connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre!
+
+Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les
+portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond,
+tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ où personne ne pénètre. Personne ne
+peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce
+que personne ne comprend personne.
+
+Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu
+m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: «Qu'est-ce qu'il a, ce
+soir?» Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible
+et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_!
+et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être.
+
+Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
+
+Misère! misère! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont
+donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul!
+
+Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité
+surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où vient cette
+sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine
+n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser.
+Quelle erreur! Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin
+d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge
+du Rêve.
+
+Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à
+longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel
+délire égare notre esprit! Quelle illusion nous emporte!
+
+Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout à l'heure, semble-t-il?
+Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines
+d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup,
+un jour, plus seul que je ne l'avais encore été.
+
+Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et
+comme il est navrant, épouvantable!
+
+Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas écrit:
+
+ Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
+ Infructueux essais du pauvre amour qui tente
+ L'impossible union des âmes par les corps....
+
+Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme
+qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous
+n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute!
+
+Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux
+des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les
+aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un
+seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un
+éclair dans la nuit, le trou noir entre nous.
+
+Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer
+un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque
+complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas
+plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.
+
+Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne
+ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné
+à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon
+avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs,
+les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis
+désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des
+phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un
+sourire qui dit: «oui», quand je ne veux même pas prendre la peine de
+parler.
+
+Me comprends-tu?
+
+Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'arc de triomphe de
+l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde,
+car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup
+d'autres choses dont je ne me souviens plus.
+
+Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque
+de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des
+étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc
+l'histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s'écria:
+
+--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.
+
+Puis il me quitta sans ajouter un mot.
+
+Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je ne le sais encore.
+Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il
+avait perdu l'esprit.
+
+
+
+AU BORD DU LIT
+
+
+_Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la table japonaise, deux tasses
+à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le
+sucrier flanqué du carafon de rhum._
+
+_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur
+une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de
+bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait
+aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et
+luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna
+vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait
+hésiter comme si une pensée intime l'eût Gêné. Enfin il dit_:
+
+--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?
+
+_Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d'une flamme de
+triomphe et de défi, et répondit:_
+
+--Je l'espère bien!
+
+_Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en
+cassant une brioche._
+
+--C'en était presque ridicule... pour moi?
+
+_Elle demanda_:--Est-ce une scène? avez-vous l'intention de me faire des
+reproches?
+
+--Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque
+inconvenant auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je
+me serais fâché.
+
+--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous
+pensiez l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su que vous aviez une
+maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère
+si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon
+chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon
+ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine
+et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh! vous m'avez
+parfaitement laissé entendre que j'étais libre, que le mariage, entre
+gens intelligents, n'était qu'une association d'intérêts, un lien
+social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laissé
+comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus
+séduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela était
+entouré, bien entendu, de ménagements d'homme bien élevé, enveloppé de
+compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je
+n'en ai pas moins parfaitement compris.
+
+Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement
+séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union.
+
+Vous m'avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu'aux apparences,
+que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette
+liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur
+la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances,
+etc., etc.
+
+J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup,
+beaucoup madame de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale
+vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens.
+Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde
+ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez
+nous.
+
+Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux.
+Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir
+vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse...
+
+--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande à faire la balance
+entre nous.
+
+--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en
+ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement
+exagéré.
+
+--Pas du tout. Vous avez avoué, vous m'avez avoué votre liaison, ce qui
+équivalait à me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas
+fait....
+
+--Permettez....
+
+--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant,
+et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne
+trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est
+un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.
+
+--Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées.
+
+--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parlé du
+dix-huitième siècle, vous m'avez laissé entendre que vous étiez régence.
+Je n'ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d'être ce que
+je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même
+vous en douter... cocu comme d'autres.
+
+--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?
+
+--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de
+Gers a déclaré que M. de Servy avait l'air d'un cocu à la recherche de
+ses cornes.
+
+--Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gers devient
+inconvenant dans la vôtre.
+
+--Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il
+s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit
+de vous. Tout dépend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce
+mot, je ne l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.
+
+--Mûr... Pour quoi?
+
+--Mais pour l'être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette
+parole, c'est qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier
+si je parle d'un... coiffé. Alors... oui... quand on l'est, on ne le
+sent pas.
+
+--Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue
+ainsi.
+
+--Ah! voilà... j'ai changé... en mal. C'est votre faute.
+
+--Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie
+de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites
+inconvenantes de M. Burel.
+
+--Vous êtes jaloux. Je le disais bien.
+
+--Mais non, non. Seulement je désire n'être pas ridicule. Je ne veux
+pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les...
+épaules, ou plutôt entre les seins...
+
+--Il cherchait un porte-voix.
+
+--Je... je lui tirerai les oreilles.
+
+--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?
+
+--On le pourrait être de femmes moins jolies.
+
+--Tiens, comme vous voilà! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous,
+moi!
+
+_Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant
+derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se
+dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_
+
+--Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s'il vous plaît. Nous vivons
+séparés. C'est fini.
+
+--Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque
+temps.
+
+--Alors... alors... c'est que j'ai gagné. Vous aussi... vous me
+trouvez... mûre.
+
+--Je vous trouve ravissante, ma chère; vous avez des bras, un teint, des
+épaules...
+
+--Qui plairaient à M. Burel.
+
+--Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne connais pas de femme aussi
+séduisante que vous.
+
+--Vous êtes à jeun.
+
+--Hein?
+
+--Je dis: Vous êtes à jeun.
+
+--Comment ça?
+
+--Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à
+manger des choses qu'on n'aimerait point à un autre moment. Je suis le
+plat... négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous
+la dent... ce soir.
+
+--Oh! Marguerite! Qui vous a appris à parler comme ça?
+
+--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez
+eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des
+artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique
+autrement que par un jeûne momentané vos... velléités de ce soir.
+
+--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de
+vous. Pour de vrai, très fort. Voilà.
+
+--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Ce soir!
+
+--Oh! Marguerite!
+
+--Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne
+sommes plus rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme,
+c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un
+autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai... à
+prix égal.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc.
+
+--Mille fois mieux.
+
+--Mieux que la mieux?
+
+--Mille fois.
+
+--Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois?
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Je dis: combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos
+maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien
+complet, enfin?
+
+--Est-ce que je sais, moi?
+
+--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par
+mois: est-ce a peu près juste?
+
+--Oui... à peu près.
+
+--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je
+suis à vous pour un mois, à compter de ce soir.
+
+--Vous êtes folle.
+
+--Vous le prenez ainsi; bonsoir.
+
+_La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est
+entr'ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures_.
+
+_Le comte apparaissant à la porte:_
+
+--Ça sent très bon, ici.
+
+--Vraiment?... Ça n'a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau
+d'Espagne.
+
+--Tiens, c'est étonnant... ça sent très bon.
+
+--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce
+que je vais me coucher.
+
+--Marguerite!
+
+--Allez-vous-en!
+
+_Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil._
+
+_La comtesse_:--Ah! c'est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous.
+
+_Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et
+blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la
+glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rosé apparaît
+au bord du corset de soie noire._
+
+_Le comte se lève vivement et vient vers elle._
+
+_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fâche!...
+
+_Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres._
+
+_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre
+d'eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en
+plein visage de son mari._
+
+_Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_
+
+--C'est stupide.
+
+--Ça se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs.
+
+--Mais ce serait idiot!...
+
+--Pourquoi ça!
+
+--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!...
+
+--Oh!... quels vilains mots vous employez!
+
+--C'est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa
+femme légitime.
+
+--Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d'aller payer
+des cocottes.
+
+--Soit, mais je ne veux pas être ridicule.
+
+_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement
+ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort
+de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._
+
+_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_
+
+--Quelle drôle d'idée vous avez là?
+
+--Quelle idée?
+
+--De me demander cinq mille francs.
+
+--Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l'un à l'autre, n'est-ce
+pas? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser puisque nous
+sommés mariés. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-être qu'une
+autre.
+
+Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en
+ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et
+puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant,
+de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en
+amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre
+amour... légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût
+de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour coté. Est-ce pas
+vrai?
+
+_Elle s'est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._
+
+--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.
+
+_Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui
+jetant à la tête son portefeuille:_
+
+--Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais tu sais?...
+
+_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_
+
+--Quoi?
+
+--Ne t'y accoutume pas.
+
+_Elle éclate de rire, et allant vers lui:_
+
+--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie à vos
+cocottes. Et même si...si vous êtes content...je vous demanderai de
+l'augmentation.
+
+
+
+PETIT SOLDAT
+
+
+Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient libres, les deux petits soldats se
+mettaient en marche.
+
+Ils tournaient à droite en sortant de la caserne, traversaient
+Courbevoie à grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade
+militaire; puis, dès qu'ils avaient quitté les maisons, ils suivaient,
+d'une allure plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue qui mène à
+Bezons.
+
+Ils étaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop
+longue, dont les manches couvraient leurs mains, gênés par la culotte
+rouge, trop vaste, qui les forçait à écarter les jambes pour aller vite.
+Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de
+figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté
+presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes.
+
+Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la
+même idée en tête, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient
+trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux, un endroit leur
+rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que là.
+
+Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait
+sous les arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait la tête, et
+ils s'essuyaient le front.
+
+Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder
+la Seine. Ils demeuraient là, deux ou trois minutes, courbés en deux,
+penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient le grand bassin
+d'Argenteuil où couraient les voiles blanches et inclinées des clippers,
+qui, peut-être, leur remémoraient la mer bretonne, le port de Vannes
+dont ils étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en allant à travers
+le Morbihan, vers le large.
+
+Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions
+chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un
+morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu
+constituaient leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. Mais, aussitôt
+sortis du village, ils n'avançaient plus qu'à pas très lents et ils se
+mettaient à parler.
+
+Devant eux, une plaine maigre, semée de bouquets d'arbres, conduisait
+au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler à celui de
+Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient l'étroit chemin perdu dans
+la jeune verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois à Luc
+Le Ganidec:
+
+--C'est tout comme auprès de Pleunivon.
+
+--Oui, c'est tout comme.
+
+Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein de vagues souvenirs du
+pays, plein d'images réveillées, d'images naïves comme les feuilles
+coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout
+de lande, un carrefour, une croix de granit.
+
+Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès d'une pierre qui bornait une
+propriété, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu.
+
+En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous
+les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait à
+arracher tout doucement l'écorce en pensant aux gens de là-bas.
+
+Jean Kerderen portait les provisions.
+
+De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance,
+en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps à songer. Et le
+pays, le cher pays lointain les repossédait peu à peu, les envahissait,
+leur envoyait, à travers la distance, ses formes, ses bruits, ses
+horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte où courait l'air
+marin.
+
+Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont
+engraissées les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris
+que cueille et qu'emporte la brise salée du large. Et les voiles des
+canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des
+caboteurs, aperçues derrière la longue plaine qui s'en allait de chez
+eux jusqu'au bord des flots.
+
+Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents
+et tristes, hantés par un chagrin doux, un chagrin lent et pénétrant de
+bête en cage, qui se souvient.
+
+Et quand Luc avait fini de dépouiller la mince baguette de son écorce,
+ils arrivaient au coin du bois où ils déjeunaient tous les dimanches.
+
+Ils retrouvaient les deux briques cachées par eux dans un taillis, et
+ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la
+pointe de leur couteau.
+
+Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur pain jusqu'à la dernière
+miette, et bu leur vin jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient
+assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire, les yeux au loin, les
+paupières lourdes, les doigts croisés comme à la messe, leurs jambes
+rouges allongées à côté des coquelicots du champ; et le cuir de leurs
+shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent,
+faisaient s'arrêter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs
+têtes.
+
+Vers midi, ils commençaient à tourner leurs regards de temps en temps du
+côté du village de Bezons, car la fille à la vache allait venir.
+
+Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser
+sa vache, la seule vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait une
+étroite prairie sur la lisière du bois, plus loin.
+
+Ils apercevaient bientôt la servante, seul être humain marchant à
+travers la campagne, et ils se sentaient réjouis par les reflets
+brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil.
+Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils étaient seulement contents de la
+voir, sans comprendre pourquoi.
+
+C'était une grande fille vigoureuse, rousse et brûlée par l'ardeur des
+jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne.
+
+Une fois, en les revoyant assis à la même place, elle leur dit:
+
+--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?
+
+Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:
+
+--Oui, nous v'nons au repos.
+
+Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle
+rit avec une bienveillance protectrice de femme dégourdie qui sentait
+leur timidité, et elle demanda:
+
+--Que qu'vous faites comme ça? C'est-il qu'vous r'gardez pousser
+l'herbe?
+
+Luc égayé sourit aussi: P'téte ben.
+
+Elle reprit: Hein! Ça va pas vite.
+
+Il répliqua, riant toujours:--Pour ça, non.
+
+Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arrêta
+encore devant eux, et leur dit:
+
+En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera l'pays.
+
+Avec son instinct d'être de même race, loin de chez elle aussi
+peut-être, elle avait deviné et touché juste.
+
+Ils furent émus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non
+sans peine, dans le goulot du litre de verre où ils apportaient leur
+vin; et Luc but le premier, à petites gorgées, en s'arrêtant à tout
+moment pour regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis il donna la
+bouteille à Jean.
+
+Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau
+par terre à ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.
+
+Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; à dimanche!
+
+Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa
+haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer
+dans la verdure des terres.
+
+Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'après, Jean dit a Luc:
+
+--Faut-il pas li acheter qué que chose de bon?
+
+Et ils demeurèrent fort embarrassés devant le problème d'une friandise à
+choisir pour la fille à la vache.
+
+Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean préférait des
+berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils
+prirent, chez un épicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges.
+
+Ils déjeunèrent plus vite que de coutume, agités par l'attente.
+
+Jean l'aperçut le premier: «La v'là,» dit-il. Luc reprit: «Oui. La
+v'là.»
+
+Elle riait de loin en les voyant, elle cria:
+
+--Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent ensemble:
+
+--Et de vot' part?» Alors elle causa, elle parla de choses simples qui
+les intéressaient, du temps, de la récolte, de ses maîtres.
+
+Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la
+poche de Jean.
+
+Luc enfin s'enhardit et murmura:
+
+--Nous vous avons apporté quelque chose.
+
+Elle demanda:--Qué'que c'est donc?
+
+Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de
+papier et le lui tendit.
+
+Elle se mit à manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une
+joue à l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux
+soldats, assis devant elle, la regardaient, émus et ravis.
+
+Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en
+revenant.
+
+Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils en parlèrent plusieurs
+fois. Le dimanche suivant, elle s'assit à côté d'eux pour deviser plus
+longtemps, et tous les trois, côte à côte, les yeux perdus au loin, les
+genoux enfermés dans leurs mains croisées, ils racontèrent des menus
+faits et des menus détails des villages où ils étaient nés, tandis que
+la vache, là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait vers
+elle sa lourde tête aux naseaux humides, et mugissait longuement pour
+l'appeler.
+
+La fille accepta bientôt de manger un morceau avec eux et de boire un
+petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa
+poche; car la saison des prunes était venue. Sa présence dégourdissait
+les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux.
+
+Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui
+arrivait jamais, et il ne rentra qu'à dix heures du soir.
+
+Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour quelle raison son camarade
+avait bien pu sortir ainsi.
+
+Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté dix sous à son voisin de lit,
+demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques
+heures.
+
+Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il
+avait l'air tout drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne comprenait
+pas, mais il soupçonnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ça
+pouvait être.
+
+Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place habituelle, dont ils avaient
+usé l'herbe à force de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent
+lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre.
+
+Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient
+tous les dimanches. Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit deux
+pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa
+fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean,
+sans songer qu'il était là, sans le voir.
+
+Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, si éperdu qu'il ne
+comprenait pas, l'âme bouleversée, le coeur crevé, sans se rendre compte
+encore.
+
+Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se mirent à bavarder.
+
+Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade
+était sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un
+chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce déchirement que font les
+trahisons.
+
+Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble remiser la vache.
+
+Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner côte à côte. La culotte
+rouge de son camarade faisait une tache éclatante dans le chemin. Ce fut
+Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bête.
+
+La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main
+distraite l'échine coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le seau
+dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le bois.
+
+Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles où ils étaient entrés;
+et il se sentait si troublé que, s'il avait essayé de se lever, il
+serait tombé sur place assurément. Il demeurait immobile, abruti
+d'étonnement et de souffrance, d'une souffrance naïve et profonde. Il
+avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir
+personne jamais.
+
+Tout à coup, il les aperçut qui sortaient du taillis. Ils revinrent
+doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les
+villages. C'était Luc qui portait le seau.
+
+Ils s'embrassèrent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla
+après avoir jeté à Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence.
+Elle ne pensa point à lui offrir du lait ce jour-là.
+
+Les deux petits soldats demeurèrent côte à côte, immobiles comme
+toujours, silencieux et calmes, sans que la placidité de leur visage
+montrât rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux.
+La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin.
+
+A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour revenir.
+
+Luc épluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le déposa
+chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur le pont,
+et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent au milieu, afin de regarder
+couler l'eau quelques instants.
+
+Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer,
+comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc
+lui dit: «C'est-il que tu veux y boire un coup?» Comme il prononçait
+le dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, les jambes enlevées
+décrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba
+d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.
+
+Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit
+plus loin quelque chose remuer; puis la tête de son camarade surgit à la
+surface du fleuve, pour y rentrer aussitôt.
+
+Plus loin encore, il aperçut, de nouveau, une main, une seule main
+qui sortit de la rivière, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers
+accourus ne retrouvèrent point le corps ce jour-là.
+
+Luc revint seul à la caserne, en courant, la tête affolée, et il raconta
+l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup
+sur coup: «Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si
+bien que la tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe... qui
+tombe...»
+
+Il ne put en dire plus long, tant l'émotion l'étranglait.--S'il avait
+su...
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT ***
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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+ <title>Monsieur Parent</title>
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+
+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Monsieur Parent
+ Et autres histoires courtes
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+<a name="top"></a>
+<h1>MONSIEUR PARENT</h1>
+<h3>(et autres histoires courtes)</h3>
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary=""
+ style="text-align: left; width: 100%;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%;">
+<a href="#c2" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LA BÊTE A MAÎT' BELHOMME<br></a>
+<a href="#c3" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">A VENDRE<br></a>
+<a href="#c4" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">L'INCONNUE<br></a>
+<a href="#c5" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LA CONFIDENCE<br></a>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;">
+<a href="#c6" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LE BAPTÊME<br></a>
+<a href="#c7" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">IMPRUDENCE<br></a>
+<a href="#c8" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">UN FOU<br></a>
+<a href="#c9" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">TRIBUNAUX RUSTIQUES<br></a>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;">
+<a href="#c10" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">L'ÉPINGLE<br></a>
+<a href="#c11" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">LES BÉCASSES<br></a>
+<a href="#c12" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">EN WAGON<br></a>
+<a href="#c13" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">ÇÀ IRA<br></a>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: justify; font size:14pt; font-family: serif;">
+<a href="#c14" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">DÉCOUVERTE<br></a>
+<a href="#c15" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">SOLITUDE<br></a>
+<a href="#c16" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">AU BORD DU LIT<br></a>
+<a href="#c17" style="font-size:0.9em; font-family: sans-serif; text-align: left;">PETIT SOLDAT<br></a>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<h3>Par</h3>
+
+<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<a name="c1"></a>
+<h3>MONSIEUR PARENT</h3>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée,
+faisait des montagnes de sable. Il le ramassait
+de ses deux mains, l'élevait en pyramide,
+puis plantait au sommet une feuille de marronnier.</p>
+
+<p>Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait
+avec une attention concentrée et
+amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin
+public rempli de monde.</p>
+
+<p>Tout le long du chemin rond qui passe devant
+le bassin et devant l'église de la Trinité
+pour revenir, après avoir contourné le gazon,
+d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs
+petits jeux de jeunes animaux, tandis que les
+bonnes indifférentes regardaient en l'air avec
+leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient
+entre elles en surveillant la marmaille
+d'un coup d'oeil incessant.</p>
+
+<p>Des nourrices, deux par deux, se promenaient
+d'un air grave, laissant traîner derrière
+elles les longs rubans éclatants de leurs
+bonnets, et portant dans leurs bras quelque
+chose de blanc enveloppé de dentelles, tandis
+que de petites filles, en robe courte et jambes
+nues, avaient des entretiens sérieux entre
+deux courses au cerceau, et que le gardien du
+square, en tunique verte, errait au milieu de ce
+peuple de mioches, faisait sans cesse des détours
+pour ne point démolir des ouvrages de
+terre, pour ne point écraser des mains, pour
+ne point déranger le travail de fourmi de ces
+mignonnes larves humaines.</p>
+
+<p>Le soleil allait disparaître derrière les toits
+de la rue Saint-Lazare et jetait ses grands
+rayons obliques sur cette foule gamine et parée,
+Les marronniers s'éclairaient de lueurs
+jaunes, et les trois cascades, devant le haut
+portail de l'église, semblaient en argent liquide.</p>
+
+<p>M. Parent regardait son fils accroupi dans
+la poussière: il suivait ses moindres gestes
+avec amour, semblait envoyer des baisers du
+bout des lèvres à tous les mouvements de
+Georges.</p>
+
+<p>Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du
+clocher, il constata qu'il se trouvait en retard
+de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit
+par le bras, secoua sa robe pleine de terre,
+essuya ses mains et l'entraîna vers la rue
+Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer
+après sa femme; et le gamin, qui ne le
+pouvait suivre, trottinait à son côté.</p>
+
+<p>Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant
+encore son allure, se mit à souffler de
+peine en montant le trottoir incliné. C'était
+un homme de quarante ans; déjà gris, un peu
+gros, portant avec un air inquiet un bon
+ventre de joyeux garçon que les événements
+ont rendu timide.</p>
+
+<p>Il avait épousé, quelques années plus tôt,
+une jeune femme aimée tendrement qui le
+traitait á présent avec une rudesse et une autorité
+de despote tout-puissant. Elle le gourmandait
+sans cesse pour tout ce qu'il faisait et
+pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait
+aigrement ses moindres actes, ses habitudes,
+ses simples plaisirs, ses goûts, ses allures,
+ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son
+placide de sa voix.</p>
+
+<p>Il l'aimait encore cependant, mais il aimait
+surtout l'enfant qu'il avait d'elle, Georges,
+âgé maintenant de trois ans, devenu la plus
+grande joie et la plus grande préoccupation
+de son coeur. Rentier modeste, il vivait sans
+emploi avec ses vingt mille francs de revenu;
+et sa femme, prise sans dot, s'indignait sans
+cesse de l'inaction de son mari.</p>
+
+<p>Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant
+sur la première marche de l'escalier, s'essuya
+le front, et se mit à monter.</p>
+
+<p>Au second étage, il sonna.</p>
+
+<p>Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de
+ces servantes maîtresses qui sont les tyrans
+des familles, vint ouvrir; et il demanda avec
+angoisse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame est-elle rentrée?</p>
+
+<p>La domestique haussa les épaules:&mdash;Depuis
+quand Monsieur a-t-il vu Madame rentrer
+pour six heures et demie?</p>
+
+<p>Il répondit d'un ton gêné:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, tant mieux, ça me donne le
+temps de me changer, car j'ai très chaud.</p>
+
+<p>La servante le regardait avec une pitié irritée
+et méprisante. Elle grogna:&mdash;Oh! je
+le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur
+a couru; il a porté le petit peut-être; et tout
+ça pour attendre Madame jusqu'à sept heures
+et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas
+maintenant à être prête à l'heure. Je fais mon
+dîner pour huit heures, moi, et quand on l'attend,
+tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé!</p>
+
+<p>M. Parent feignait de ne point écouter. Il
+murmura: «C'est bon, c'est bon. Il faut laver
+les mains de Georges qui a fait des pâtés
+de sable. Moi, je vais me changer. Recommande
+à la femme de chambre de bien nettoyer
+le petit.»</p>
+
+<p>Et il entra dans son appartement. Dès qu'il
+y fut, il poussa le verrou pour être seul, bien
+seul, tout seul. Il était tellement habitué,
+maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il
+ne se jugeait en sûreté que sous la protection
+des serrures. Il n'osait même plus penser,
+réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se
+sentait garanti par un tour de clef contre les
+regards et les suppositions. S'étant affaissé
+sur une chaise pour se reposer un peu avant
+de mettre du linge propre, il songea que Julie
+commençait à devenir un danger nouveau
+dans la maison. Elle haïssait sa femme,
+c'était visible; elle haïssait surtout son camarade
+Paul Limousin resté, chose rare, l'ami
+intime et familier du ménage, après avoir été
+l'inséparable compagnon de sa vie de garçon.</p>
+
+<p>C'était Limousin qui servait d'huile et de
+tampon entre Henriette et lui, qui le défendait,
+même vivement, même sévèrement, contre
+les reproches immérités, contre les scènes
+harcelantes, contre tontes les misères quotidiennes
+de son existence.</p>
+
+<p>Mais voilà que, depuis bientôt six mois,
+Julie se permettait sans cesse sur sa maîtresse
+des remarques et des appréciations
+malveillantes. Elle la jugeait à tout moment,
+déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais
+Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas
+mener comme ça par le nez. Enfin, enfin...
+Voilà... chacun suivant sa nature.»</p>
+
+<p>Un jour même elle avait été insolente avec
+Henriette, qui s'était contentée de dire, le
+soir, à son mari: «Tu sais, à la première
+parole vive de cette fille, je la flanque dehors,
+moi.» Elle semblait cependant, elle
+qui ne craignait rien, redouter la vieille servante;
+et Parent attribuait cette mansuétude
+à une considération pour la bonne qui l'avait
+élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère.</p>
+
+<p>Mais c'était fini, les choses ne pourraient
+traîner plus longtemps; et il s'épouvantait a
+l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
+Renvoyer Julie lui apparaissait comme une
+résolution si redoutable, qu'il n'osait y arrêter
+sa pensée. Lui donner raison contre sa
+femme, était également impossible; et il ne se
+passerait pas un mois maintenant, avant que la
+situation devint insoutenable entre les deux.</p>
+
+<p>Il restait assis, les bras ballants, cherchant
+vaguement des moyens de tout concilier, et
+ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement
+que j'ai Georges... Sans lui, je
+serais bien malheureux.»</p>
+
+<p>Puis l'idée lui vint de consulter Limousin;
+il s'y résolut; mais aussitôt le souvenir de
+l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui
+fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion;
+et il demeurait de nouveau perdu dans
+ses angoisses et ses incertitudes.</p>
+
+<p>La pendule sonna sept heures. Il eut un
+sursaut. Sept heures, et il n'avait pas encore
+changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il
+se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche,
+et se revêtit avec précipitation, comme si on
+l'eût attendu dans la pièce voisine pour un
+événement d'une importance extrême.</p>
+
+<p>Puis il entra dans le salon, heureux de
+n'avoir plus rien à redouter.</p>
+
+<p>Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla
+regarder dans la rue, revint s'asseoir sur le
+canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils
+entra, nettoyé, peigné, souriant. Parent le
+saisit dans ses bras et le baisa avec passion.
+Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis
+sur les yeux, puis sur les joues, puis sur
+la bouche, puis sur les mains. Puis il le fit
+sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond,
+au bout de ses poignets. Puis il s'assit, fatigué
+par cet effort; et prenant Georges sur un
+genou, il lui fit faire «à dada».</p>
+
+<p>L'enfant riait enchanté, agitait ses bras,
+poussait des cris de plaisir, et le père aussi
+riait et criait de contentement, secouant son
+gros ventre, s'amusant plus encore que le
+petit.</p>
+
+<p>Il l'aimait de tout son bon coeur de faible,
+de résigné, de meurtri. Il l'aimait avec des
+élans fous, de grandes caresses emportées,
+avec toute la tendresse honteuse cachée en
+lui, qui n'avait jamais pu sortir, s'épandre,
+même aux premières heures de son mariage,
+sa femme s'étant toujours montrée sèche et
+réservée.</p>
+
+<p>Julie parut sur la porte, le visage pâle,
+l'oeil brillant, et elle annonça d'une voix
+tremblante d'exaspération:</p>
+
+<p>&mdash;Il est sept heures et demie, Monsieur.</p>
+
+<p>Parent jeta sur la pendule un regard inquiet
+et résigné, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il est sept heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, mon dîner est prêt, maintenant.</p>
+
+<p>Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré,
+que tu ne le ferais que pour huit heures?</p>
+
+<p>&mdash;Pour huit heures!... Vous n'y pensez
+pas, bien sûr! Vous n'allez pas vouloir faire
+manger le petit à huit heures maintenant:
+On dit ça, pardi, c'est une manière de parler.</p>
+
+<p>Mais ça détruirait l'estomac du petit de le
+faire manger à huit heures! Oh! s'il n'y avait
+que sa mère! Elle s'en soucie bien de son
+enfant! Ah oui! parlons-en, en voilà une
+mère! Si ce n'est pas une pitié de voir des
+mères comme ça!</p>
+
+<p>Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit
+qu'il fallait arrêter net la scène menaçante.</p>
+
+<p>&mdash;Julie, dit-il, je ne te permets point de
+parler ainsi de ta maîtresse. Tu entends,
+n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir.</p>
+
+<p>La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement,
+tourna les talons et sortit en tirant la
+porte avec tant de violence que tous les cristaux
+du lustre tintèrent. Ce fut, pendant
+quelques secondes, comme une légère et vague
+sonnerie de petites clochettes invisibles
+qui voltigea dans l'air silencieux du salon.</p>
+
+<p>Georges, surpris d'abord, se mit à battre
+des mains avec bonheur, et, gonflant ses joues,
+fit un gros «boum» de toute la force de ses
+poumons pour imiter le bruit de la porte.</p>
+
+<p>Alors son père lui conta des histoires;
+mais la préoccupation de son esprit lui faisait
+perdre à tout moment le fil de son récit;
+et le petit, ne comprenant plus, ouvrait de
+grands yeux étonnés.</p>
+
+<p>Parent ne quittait pas la pendule du regard.
+Il lui semblait voir marcher l'aiguille. Il aurait
+voulu arrêter l'heure, faire immobile le
+temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en
+voulait pas à Henriette d'être en retard, mais
+il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
+tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de
+plus suffiraient pour amener une irréparable
+catastrophe, des explications et des violences
+qu'il n'osait même imaginer. La seule pensée
+de la querelle, des éclats de voix, des injures
+traversant l'air comme des balles, des deux
+femmes face à face se regardant au fond des
+yeux et se jetant à la tête des mots blessants,
+lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche
+ainsi qu'une marche au soleil, le rendait
+mou comme une loque, si mou qu'il n'avait
+plus la force de soulever son enfant et de le
+faire sauter sur son genou.</p>
+
+<p>Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit
+et Julie reparut. Elle n'avait plus son air
+exaspéré, mais un air de résolution méchante
+et froide, plus redoutable encore.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre
+maman jusqu'à son dernier jour, je vous ai
+élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui!
+Je crois qu'on peut dire que je suis
+dévouée à la famille...</p>
+
+<p>Elle attendit une réponse.</p>
+
+<p>Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.»</p>
+
+<p>Elle reprit:&mdash;Vous savez bien que je n'ai
+jamais rien fait par intérêt d'argent, mais toujours
+par intérêt pour vous; que je ne vous
+ai jamais trompé ni menti; que vous n'avez
+jamais pu m'adresser de reproches...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, ma bonne Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer
+plus longtemps. C'est par amitié pour vous
+que je ne disais rien, que je vous laissais dans
+votre ignorance; mais c'est trop fort, et on
+rit trop de vous dans le quartier. Vous ferez
+ce que vous voudrez, mais tout le monde le
+sait; il faut que je vous le dise aussi, à la fin,
+bien que ça ne m'aille guère de rapporter. Si
+Madame rentre comme ça à des heures de
+fantaisie, c'est qu'elle fait des choses abominables.</p>
+
+<p>Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il
+ne put que balbutier: «Tais-toi... Tu sais
+que je t'ai défendu...»</p>
+
+<p>Elle lui coupa la parole avec une résolution
+irrésistible.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, il faut que je vous dise
+tout, maintenant. Il y a longtemps que Madame
+a fauté avec M. Limousin. Moi, je les
+ai vus plus de vingt fois s'embrasser derrière
+les portes. Oh, allez! si M. Limousin avait été
+riche, ça n'est pas M. Parent que Madame
+aurait épousé. Si Monsieur se rappelait seulement
+comment le mariage s'est fait, il
+comprendrait la chose d'un bout à l'autre...</p>
+
+<p>Parent s'était levé, livide, balbutiant:
+«Tais-toi... tais-toi... ou...»</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous dirai tout. Madame a
+épousé Monsieur par intérêt; et elle l'a trompé
+du premier jour. C'était entendu entre eux,
+pardi! Il suffit de réfléchir pour comprendre
+ça. Alors comme Madame n'était pas contente
+d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas,
+elle lui a fait la vie dure, si dure que j'en
+avais le coeur cassé, moi qui voyais ça...</p>
+
+<p>Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...» car il ne trouvait
+rien à répondre.</p>
+
+<p>La vieille bonne ne recula point; elle
+semblait résolue à tout.</p>
+
+<p>Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé
+par ces voix grondantes, se mit à pousser
+des cris aigus. Il restait debout derrière son
+père, et, la face crispée, la bouche ouverte,
+il hurlait.</p>
+
+<p>La clameur de son fils exaspéra Parent,
+l'emplit de courage et de fureur. Il se précipita
+vers Julie, les deux bras levés, prêt à
+frapper des deux mains, et criant: «Ah
+misérable! tu vas tourner les sens du petit.»</p>
+
+<p>Il la touchait déjà! Elle lui jeta par lu
+face:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur peut me battre s'il veut, moi
+qui l'ai élevé; ça n'empêchera pas que sa
+femme le trompe et que son enfant n'est pas
+de lui!...</p>
+
+<p>Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses
+bras; et il restait en face d'elle tellement
+éperdu qu'il ne comprenait plus rien.</p>
+
+<p>Elle ajouta:&mdash;Il suffît de regarder le petit
+pour reconnaître le père, pardi! c'est tout
+le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à
+regarder ses yeux et son front. Un aveugle
+ne s'y tromperait pas....</p>
+
+<p>Mais il l'avait saisie par les épaules et il
+la secouait de toute sa force, bégayant: «Vipère...
+vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en
+ou je te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...</p>
+
+<p>Et d'un effort désespéré il la lança dans la
+pièce voisine. Elle tomba sur la table servie
+dont les verres s'abattirent et se cassèrent;
+puis, s'étant relevée, elle mit la table entre
+elle et son maître, et, tandis qu'il la poursuivait
+pour la ressaisir, elle lui crachait au visage
+des paroles terribles:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir...
+après dîner... et qu'à rentrer tout de suite...
+il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
+essaye... il verra.</p>
+
+<p>Elle avait gagné la porte de la cuisine et
+elle s'enfuit. Il courut derrière elle, monta
+l'escalier de service jusqu'à sa chambre de
+bonne où elle s'était enfermée, et heurtant
+la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas quitter la maison à l'instant
+même.</p>
+
+<p>Elle répondit à travers la planche:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur peut y compter. Dans une
+heure je ne serai plus ici.</p>
+
+<p>Alors il redescendit lentement, en se cramponnant
+à la rampe pour ne point tomber; et
+il rentra dans son salon où Georges pleurait,
+assis par terre.</p>
+
+<p>Parent s'affaissa sur un siège et regarda
+l'enfant d'un oeil hébété. Il ne comprenait
+plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait
+étourdi, abruti, fou, comme s'il venait de
+choir sur la tête; à peine se souvenait-il des
+choses horribles que lui avait dites sa bonne.
+Puis, peu a peu, sa raison, comme une eau
+troublée, se calma et s'éclairait; et l'abominable
+révélation commença à travailler son
+coeur.</p>
+
+<p>Julie avait parlé si net, avec une telle force,
+une telle assurance, une telle sincérité, qu'il
+ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
+à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait
+s'être trompée, aveuglée par son dévouement
+pour lui, entraînée par une haine inconsciente
+contre Henriette. Cependant, à
+mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se
+convaincre, mille petits faits se réveillaient
+en son souvenir, des paroles de sa femme,
+des regards de Limousin, un tas de riens
+inobservés, presque inaperçus, des sorties
+tardives, des absences simultanées, et même
+des gestes presque insignifiants, mais bizarres
+qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre,
+et qui, maintenant, prenaient pour lui une
+importance extrême, établissaient une connivence
+entre eux. Tout ce qui s'était passé
+depuis ses fiançailles surgissait brusquement
+en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il
+retrouvait tout, des intonations singulières,
+des attitudes suspectes; et son pauvre esprit
+d'homme calme et bon, harcelé par le
+doute, lui montrait maintenant, comme des
+certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que
+des soupçons.</p>
+
+<p>Il fouillait avec une obstination acharnée
+dans ces cinq années de mariage, cherchant
+à retrouver tout, mois par mois, jour par
+jour; et chaque chose inquiétante qu'il découvrait
+le piquait au coeur comme un aiguillon
+de guêpe.</p>
+
+<p>Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait
+maintenant, le derrière sur le tapis. Mais,
+voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin
+se remit à pleurer.</p>
+
+<p>Son père s'élança, le saisit dans ses bras,
+et lui couvrit la tête de baisers. Son enfant lui
+demeurait au moins! Qu'importait le reste?</p>
+
+<p>Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses
+cheveux blonds, soulagé, consolé, balbutiant:
+«Georges..... mon petit Georges, mon cher
+petit Georges.....» Mais il se rappela brusquement
+ce qu'avait dit Julie!.... Oui, elle
+avait dit que son enfant était à Limousin.....
+Oh! cela n'était pas possible, par exemple!
+non, il ne pouvait le croire, il n'en pouvait
+même douter une seconde. C'était là une de
+ces odieuses infamies qui germent dans les
+âmes ignobles des servantes! Il répétait:
+«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin,
+caressé, s'était tu de nouveau.</p>
+
+<p>Parent sentait la chaleur de la petite poitrine
+pénétrer dans la sienne à travers les
+étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage,
+de joie; cette chaleur douce d'enfant le caressait,
+le fortifiait, le sauvait.</p>
+
+<p>Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne
+et frisée pour la regarder avec passion.
+Il la contemplait avidement, éperdument,
+se grisant à la voir, et répétant toujours:
+«Oh! mon petit..... mon petit Georges!.....»</p>
+
+<p>Il pensa soudain: «S'il ressemblait à
+Limousin... pourtant!»</p>
+
+<p>Ce fut en lui quelque chose d'étrange,
+d'atroce, une poignante et violente sensation
+de froid dans tout son corps, dans tous
+ses membres, comme si ses os, tout à coup,
+fussent devenus de glace. Oh! s'il ressemblait
+à Limousin!.....et il continuait a regarder
+Georges qui riait maintenant. Il le regardait
+avec des yeux éperdus, troubles, hagards. Et
+il cherchait dans le front, dans le nez, dans
+la bouche, dans les joues, s'il ne retrouvait
+pas quelque chose du front, du nez, de la
+bouche ou des joues de Limousin.</p>
+
+<p>Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient
+fou; et le visage de son enfant se transformait
+sous son regard, prenait des aspects
+bizarres, des ressemblances invraisemblables.</p>
+
+<p>Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait
+pas.» Il y avait donc quelque chose
+de frappant, quoique chose d'indéniable!
+Mais quoi? Le front? Oui, peut-être? Cependant
+Limousin avait le front plus étroit! Alors
+la bouche? Mais Limousin portait toute sa
+barbe! Comment constater les rapports entre
+ce gras menton d'enfant et le menton poilu
+de cet homme?</p>
+
+<p>Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je
+n'y vois plus; je suis trop troublé; je ne
+pourrais rien reconnaître maintenant... Il
+faut attendre; il faudra que je le regarde bien
+demain matin, en me levant.»</p>
+
+<p>Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait,
+à moi, je serais sauvé! sauvé!»></p>
+
+<p>Et il traversa le salon en deux enjambées
+pour aller examiner dans la glace la face de
+son enfant à côté de la sienne.</p>
+
+<p>Il tenait Georges assis sur son bras, afin
+que leurs visages fussent tout proches, et il
+parlait haut, tant son égarement était grand.</p>
+
+<p>«Oui... nous avons le même nez... le
+même nez... peut-être... ce n'est pas sûr...
+et le même regard.... Mais non, il a les
+yeux bleus.... Alors... oh! mon Dieu!...
+mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens
+fou!... Je ne veux plus voir... je deviens
+fou!...»</p>
+
+<p>Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout
+du salon, tomba sur un fauteuil, posa le petit
+sur un autre, et il se mit à pleurer. Il pleurait
+par grands sanglots désespérés. Georges,
+effaré d'entendre gémir son père, commença
+aussitôt à hurler.</p>
+
+<p>Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un
+bond, comme si une balle l'eût traversé. Il
+dit: «La voilà... qu'est-ce que je vais
+faire?...» Et il courut s'enfermer dans sa
+chambre pour avoir le temps, au moins, de
+s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes,
+un nouveau coup de timbre le fit
+encore tressaillir; puis il se rappela que Julie
+était partie sans que la femme de chambre
+fut prévenue. Donc personne n'irait ouvrir?
+Que faire? Il y alla.</p>
+
+<p>Voici que tout d'un coup il se sentait brave,
+résolu, prêt pour la dissimulation et la lutte.
+L'effroyable secousse l'avait mûri en quelques
+instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait
+avec une fureur de timide et une ténacité de
+débonnaire exaspéré.</p>
+
+<p>Il tremblait cependant! Était-ce de peur?
+Oui... Peut-être avait-il encore peur d'elle?
+sait-on combien l'audace contient parfois de
+lâcheté fouettée?</p>
+
+<p>Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas
+furtifs, il s'arrêta pour écouter. Son coeur
+battait à coups furieux; il n'entendait que ce
+bruit-là: ces grands coups sourds dans sa
+poitrine et la voix aiguë de Georges qui criait
+toujours, dans le salon.</p>
+
+<p>Soudain, le son du timbre éclatant sur sa
+tête, le secoua comme une explosion; alors il
+saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit
+tourner la clef et tira le battant.</p>
+
+<p>Sa femme et Limousin se tenaient debout
+en face de lui, sur l'escalier.</p>
+
+<p>Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait
+un peu d'irritation:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui ouvres, maintenant? Où
+est donc Julie?</p>
+
+<p>Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée;
+et il s'efforçait de répondre, sans pouvoir
+prononcer un mot.</p>
+
+<p>Elle reprit:&mdash;Es-tu devenu muet? Je te
+demande où est Julie.</p>
+
+<p>Alors il balbutia:&mdash;Elle.... elle.... est.....
+partie....</p>
+
+<p>Sa femme commençait à se fâcher:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, partie? Où ça? Pourquoi?</p>
+
+<p>Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait
+naître en lui une haine mordante contre cette
+femme insolente, debout devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu
+es fou....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait
+été insolente... et qu'elle... qu'elle a maltraité
+l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Julie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Julie.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de quoi a-t-elle été insolente?</p>
+
+<p>&mdash;A propos de toi.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... parce que son dîner était brûlé et
+que tu ne rentrais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit...?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit... des choses désobligeantes
+pour toi... et que je ne devais pas... que je ne
+pouvais pas entendre....</p>
+
+<p>&mdash;Quelles choses?</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile de les répéter.</p>
+
+<p>&mdash;Je désire les connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit qu'il était très malheureux
+pour un homme comme moi, d'épouser une
+femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans
+soins, mauvaise maîtresse de maison, mauvaise
+mère, et mauvaise épouse....</p>
+
+<p>La jeune femme était entrée dans l'antichambre,
+suivie par Limousin qui ne disait
+mot devant cette situation inattendue. Elle
+ferma brusquement la porte, jeta son manteau
+sur une chaise et marcha sur son mari en
+bégayant, exaspérée:</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?</p>
+
+<p>Il était très pâle, très calme. Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis rien, ma chère amie; je te
+répète seulement les propos de Julie, que tu
+as voulu connaître; et je te ferai remarquer
+que je l'ai mise à la porte justement à cause
+de ces propos.</p>
+
+<p>Elle frémissait de l'envie violente de lui
+arracher la barbe et les joues avec ses ongles.
+Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
+sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien
+répondre; et elle cherchait à reprendre l'offensive
+par quelque mot direct et blessant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as dîné? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai attendu.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;C'est stupide d'attendre après sept
+heures et demie. Tu aurais dû comprendre
+que j'avais été retenue, que j'avais eu des
+affaires, des courses.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer
+l'emploi de son temps, et elle raconta,
+avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant
+eu des objets de mobilier à choisir très loin,
+très loin, rue de Rennes, elle avait rencontré
+Limousin à sept heures passées, boulevard
+Saint-Germain, en revenant, et qu'alors elle
+lui avait demandé son bras pour entrer manger
+un morceau dans un restaurant où elle n'osait
+pénétrer seule, bien qu'elle se sentît défaillir
+de faim. Voilà comment elle avait dîné, avec
+Limousin, si on pouvait appeler cela dîner;
+car ils n'avaient pris qu'un bouillon et un
+demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir.</p>
+
+<p>Parent répondit simplement:&mdash;Mais tu as
+bien fait. Je ne t'adresse pas de reproches.</p>
+
+<p>Alors Limousin, resté jusque-là muet,
+presque caché derrière Henriette, s'approcha
+et tendit sa main en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas bien?</p>
+
+<p>Parent prit cette main offerte, et, la serrant
+mollement:&mdash;Oui, très bien.</p>
+
+<p>Mais la jeune femme avait saisi un mot
+dans la dernière phrase de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Des reproches... pourquoi parles-tu de
+reproches?... On dirait que tu as une intention.</p>
+
+<p>Il s'excusa:&mdash;Non, pas du tout. Je voulais
+simplement te répondre que je ne m'étais
+pas inquiété de ton retard et que je ne t'en
+faisais point un crime.</p>
+
+<p>Elle le prit de haut, cherchant un prétexte
+à querelle:&mdash;De mon retard?... On dirait
+vraiment qu'il est une heure du matin et que
+je passe la nuit dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard»
+parce que je n'ai pas d'autre mot. Tu
+devais rentrer à six heures et demie, tu rentres
+à huit heures et demie. C'est un retard,
+ça! Je le comprends très bien; je ne... ne...
+ne m'en étonne même pas... Mais... mais...
+il m'est difficile d'employer un autre mot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu le prononces comme si
+j'avais découché...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... mais non...</p>
+
+<p>Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait
+entrer dans sa chambre, quand elle s'aperçut
+enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda,
+avec un visage ému:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a donc le petit?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il
+est tombé.</p>
+
+<p>Elle voulut voir son enfant et s'élança dans
+la salle à manger, puis s'arrêta net devant la
+table couverte de vin répandu, de carafes et
+de verres brisés, et de salières renversées.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Julie qui...</p>
+
+<p>Mais elle lui coupa la parole avec fureur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop fort, à la fin! Julie me traite
+de dévergondée, bat mon enfant, casse ma
+vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble
+que tu trouves cela tout naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... puisque je l'ai renvoyée.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais
+il fallait la faire arrêter. C'est le commissaire
+de police qu'on appelle dans ces cas-là!</p>
+
+<p>Il balbutia:&mdash;Mais... ma chère amie... je
+ne pouvais pourtant pas... il n'y avait point
+de raison... Vraiment, il était bien difficile...</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules avec un infini dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque,
+un pauvre sire, un pauvre homme sans volonté,
+sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a
+dû t'en dire de raides, ta Julie, pour que tu
+te sois décidé à la mettre dehors. J'aurais
+voulu être là une minute, rien qu'une minute.</p>
+
+<p>Ayant ouvert la porte du salon, elle courut
+à Georges, le releva, le serra dans ses bras
+en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu
+as, mon chat, mon mignon, mon poulet?»</p>
+
+<p>Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as?</p>
+
+<p>Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux
+d'enfant effrayé:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Zulie qu'a battu papa.</p>
+
+<p>Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite
+d'abord. Puis une folle envie de rire
+s'éveilla dans son regard, passa comme un
+frisson sur ses joues fines, releva sa lèvre,
+retroussa les ailes de ses narines, et enfin
+jaillit de sa bouche en une claire fusée de
+joie, en une cascade de gaieté, sonore et vive
+comme une roulade d'oiseau. Elle répétait,
+avec de petits cris méchants qui passaient
+entre ses dents blanches et déchiraient Parent
+ainsi que des morsures: «Ah!... ah!...
+ah!... ah!... elle t'a ba... ba... battu... Ah!,.,
+ah!... ah!... que c'est drôle... que c'est drôle...
+Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu...
+battu... Julie a battu mon mari... Ah!...
+ah!... ah!... que c'est drôle!...</p>
+
+<p>Parent balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... mais non... ce n'est pas
+vrai... ce n'est pas vrai... C'est moi, au contraire,
+qui l'ai jetée dans la salle à manger, si
+fort qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a
+mal vu. C'est moi qui l'ai battue!</p>
+
+<p>Henriette disait à son fils:&mdash;Répète, mon
+poulet. C'est Julie qui a battu papa!</p>
+
+<p>Il répondit:&mdash;Oui, c'est Zulie.</p>
+
+<p>Puis, passant soudain à une autre idée,
+elle reprit:&mdash;Mais il n'a pas dîné, cet enfant-là?
+Tu n'as rien mangé, mon chéri?</p>
+
+<p>&mdash;Non, maman.</p>
+
+<p>Alors elle se retourna, furieuse, vers son
+mari:&mdash;Tu es donc fou, archi-fou! Il est huit
+heures et demie et Georges n'a pas dîné!</p>
+
+<p>Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans
+cette explication, écrasé sous cet écroulement
+de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère amie, nous t'attendions.
+Je ne voulais pas dîner sans toi. Comme tu
+rentres tous les jours en retard, je pensais
+que tu allais revenir d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>Elle lança dans un fauteuil son chapeau,
+gardé jusque-là sur sa tête, et, la voix nerveuse:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire
+à des gens qui ne comprennent rien, qui
+ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
+eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit,
+l'enfant n'aurait rien mangé du tout. Comme
+si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept
+heures et demie passées, que j'avais eu un
+empêchement, un retard, une entrave!...</p>
+
+<p>Parent tremblait, sentant la colère le gagner;
+mais Limousin s'interposa et, se tournant
+vers la jeune femme:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes tout à fait injuste, ma chère
+amie. Parent ne pouvait pas deviner que vous
+rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais;
+et puis, comment vouliez-vous qu'il se
+tirât d'affaire tout seul, après avoir renvoyé
+Julie?</p>
+
+<p>Mais Henriette, exaspérée, répondit:&mdash;Il
+faudra pourtant bien qu'il se tire d'affaire, car
+je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille!</p>
+
+<p>Et elle entra brusquement dans sa chambre,
+oubliant déjà que son fils n'avait point
+mangé.</p>
+
+<p>Alors Limousin, tout à coup, se multiplia
+pour aider son ami. Il ramassa et enleva les
+verres brisés qui couvraient la table, remit le
+couvert et assit l'enfant sur son petit fauteuil
+à grands pieds, pendant que Parent allait
+chercher la femme de chambre pour se faire
+servir par elle.</p>
+
+<p>Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu
+dans la chambre de Georges où elle travaillait.</p>
+
+<p>Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis
+des pommes de terre en purée.</p>
+
+<p>Parent s'était assis à côté de son enfant,
+l'esprit en détresse, la raison emportée dans
+cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
+essayait de manger lui-même, coupait la
+viande, la mâchait et l'avalait avec effort,
+comme si sa gorge eût été paralysée.</p>
+
+<p>Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un
+désir affolé de regarder Limousin assis en
+face de lui et qui roulait des boulettes de
+pain. Il voulait voir s'il ressemblait à Georges.
+Mais il n'osait pas lever les yeux. Il s'y décida
+pourtant, et considéra brusquement cette
+figure qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui
+semblât ne l'avoir jamais examinée, tant elle
+lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde
+en seconde, il jetait un coup d'oeil
+rapide sur ce visage, cherchant à en reconnaître
+les moindres lignes, les moindres
+traits, les moindres sens; puis, aussitôt, il
+regardait son fils, en ayant l'air de le faire
+manger.</p>
+
+<p>Deux mots ronflaient dans son oreille:
+«Son père! son père! son père!» Ils bourdonnaient
+à ses tempes avec chaque battement
+de son coeur. Oui, cet homme, cet
+homme tranquille, assis de l'autre côté de
+cette table, était peut-être le père de son fils,
+de Georges, de son petit Georges. Parent
+cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur
+atroce, une de ces douleurs qui font
+hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
+lui déchirait tout le dedans du corps. Il
+eut envie de prendre son couteau et de se
+l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait,
+le sauverait; ce serait fini.</p>
+
+<p>Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il
+vivre, se lever le matin, manger aux
+repas, sortir par les rues, se coucher le soir
+et dormir la nuit avec cette pensée vrillée en
+lui: «Limousin, le père de Georges!..» Non,
+il n'aurait plus la force de faire un pas, de
+s'habiller, de penser à rien, de parler à personne!
+Chaque jour, à toute heure, à toute
+seconde, il se demanderait cela, il chercherait
+à savoir, à deviner, à surprendre cet
+horrible secret? Et le petit, son cher petit, il
+ne pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable
+souffrance de ce doute, sans se
+sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être
+torturé jusqu'aux moelles de ses os. Il lui
+faudrait vivre ici, rester dans cette maison,
+à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait!
+Oui, il finirait par le haïr assurément. Quel
+supplice! Oh! s'il était certain que Limousin
+fût le père, peut-être arriverait-il à se
+calmer, à s'endormir dans son malheur, dans
+sa douleur? Mais ne pas savoir était intolérable!</p>
+
+<p>Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir
+toujours, et embrasser cet enfant à
+tout moment, l'enfant d'un autre, le promener
+dans la ville, le porter dans ses bras,
+sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
+lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il
+n'est pas à moi, peut-être?» Ne vaudrait-il
+pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le
+perdre dans les rues, ou se sauver soi-même
+très loin, si loin, qu'il n'entendrait plus jamais
+parler de rien, jamais!</p>
+
+<p>Il eut un sursaut en entendant ouvrir la
+porte. Sa femme rentrait.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?</p>
+
+<p>Limousin répondit, en hésitant:&mdash;Ma foi,
+moi aussi.</p>
+
+<p>Et elle fit rapporter le gigot.</p>
+
+<p>Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou
+bien se sont-ils mis en retard à un rendez-vous
+d'amour?»</p>
+
+<p>Ils mangeaient maintenant de grand appétit,
+tous les deux. Henriette, tranquille, riait
+et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par
+regards brusques, vite détournés. Elle avait
+une robe de chambre rose garnie de dentelles
+blanches; et sa tête blonde, son cou
+frais, ses mains grasses sortaient de ce joli
+vêtement coquet et parfumé, comme d'une
+coquille bordée d'écume. Qu'avait-elle fait
+tout le jour avec cet homme? Parent les
+voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes!
+Comment ne pouvait-il rien savoir,
+ne pouvait-il pas deviner en les regardant
+ainsi côte à côte, en face de lui?</p>
+
+<p>Comme ils devaient se moquer de lui, s'il
+avait été leur dupe depuis le premier jour?
+Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un
+homme, d'un brave homme, parce que son
+père lui avait laissé un peu d'argent! Comment
+ne pouvait-on voir ces choses-là dans
+les âmes, comment se pouvait-il que rien ne
+révélât aux coeurs droits les fraudes des
+coeurs infâmes, que la voix fût la même pour
+mentir que pour adorer, et le regard fourbe
+qui trompe, pareil au regard sincère?</p>
+
+<p>Il les épiait, attendant un geste, un mot,
+une intonation. Soudain il pensa: «Je vais
+les surprendre ce soir.» Et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, comme je viens de renvoyer
+Julie, il faut que je m'occupe, dès
+aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je
+sors tout de suite, afin de me procurer quelqu'un
+pour demain matin. Je rentrerai peut-être
+un peu tard.</p>
+
+<p>Elle répondit:&mdash;Va; je ne bougerai pas
+d'ici. Limousin me tiendra compagnie. Nous
+t'attendrons.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers la femme de chambre:
+&mdash;Vous allez coucher Georges, ensuite
+vous pourrez desservir et monter chez vous.</p>
+
+<p>Parent s'était levé. Il oscillait sur ses
+jambes, étourdi, trébuchant. Il murmura:
+«A tout à l'heure,» et gagna la sortie en
+s'appuyant au mur, car le parquet remuait
+comme une barque.</p>
+
+<p>Georges était parti aux bras de sa bonne.
+Henriette et Limousin passèrent au salon.
+Dès que la porte fut refermée:&mdash;Ah, çà! tu
+es donc folle, dit-il, de harceler ainsi ton
+mari?</p>
+
+<p>Elle se retourna:&mdash;Ah! tu sais, je commence
+à trouver violente cette habitude que
+tu prends depuis quelque temps de poser
+Parent en martyr.</p>
+
+<p>Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant
+ses jambes:&mdash;Je ne le pose pas en martyr
+le moins du monde, mais je trouve, moi,
+qu'il est ridicule, dans notre situation, de
+braver cet homme du matin au soir.</p>
+
+<p>Elle prit une cigarette sur la cheminée,
+l'alluma, et répondit:&mdash;Mais je ne le brave
+pas, bien au contraire; seulement il m'irrite
+par sa stupidité... et je le traite comme il le
+mérite.</p>
+
+<p>Limousin reprit, d'une voix impatiente:</p>
+
+<p>&mdash;C'est inepte, ce que tu fais! Du reste,
+toutes les femmes sont pareilles. Comment?
+voilà un excellent garçon, trop bon, stupide
+de confiance et de bonté, qui ne nous gêne
+en rien, qui ne nous soupçonne pas une seconde,
+qui nous laisse libres, tranquilles
+autant que nous voulons; et tu fais tout ce
+que tu peux pour le rendre enragé et pour
+gâter notre vie.</p>
+
+<p>Elle se tourna vers lui:&mdash;Tiens, tu m'embêtes!
+Toi, tu es lâche, comme tous les
+hommes! Tu as peur de ce crétin!</p>
+
+<p>Il se leva vivement, et, furieux:&mdash;Ah! çà,
+je voudrais bien savoir ce qu'il t'a fait, et de
+quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il malheureuse?
+Te bat-il? Te trompe-t-il? Non,
+c'est trop fort à la fin de faire souffrir ce
+garçon uniquement parce qu'il est trop bon,
+et de lui en vouloir uniquement parce que
+tu le trompes.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant
+au fond des yeux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui me reproches de le tromper,
+toi? toi? toi? Faut-il que tu aies un sale
+coeur?</p>
+
+<p>Il se défendit, un peu honteux:&mdash;Mais
+je ne te reproche rien, ma chère amie, je te
+demande seulement de ménager un peu ton
+mari, parce que nous avons besoin l'un et
+l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
+devrais comprendre cela.</p>
+
+<p>Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui
+grand, brun, avec des favoris tombants, l'allure
+un peu vulgaire d'un beau garçon content
+de lui; elle mignonne, rose et blonde,
+une petite parisienne mi-cocotte et mi-bourgeoise,
+née dans une arrière-boutique, élevée
+sur le seuil du magasin à cueillir les passants
+d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard
+de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui
+s'est épris d'elle pour l'avoir vue, chaque jour,
+devant cette porte, en sortant le matin et en
+rentrant le soir.</p>
+
+<p>Elle disait:&mdash;Mais tu ne comprends donc
+pas, grand niais, que je l'exècre justement
+parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a
+achetée enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout
+ce qu'il fait, tout ce qu'il pense me porte sur
+les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par
+sa sottise que tu appelles de la bonté, par sa
+lourdeur que tu appelles de la confiance, et
+puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui,
+au lieu de toi! Je le sens entre nous deux,
+quoiqu'il ne nous gêne guère. Et puis?... et
+puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se
+douter de rien! Je voudrais qu'il fût un peu
+jaloux au moins. Il y a des moments où j'ai
+envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc
+rien, grosse bête, tu ne comprends donc pas
+que Paul est mon amant.»</p>
+
+<p>Limousin se mit à rire:&mdash;En attendant, tu
+feras bien de te taire et de ne pas troubler
+notre existence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec
+cet imbécile-là, il n'y a rien à craindre. Non,
+mais c'est incroyable que tu ne comprennes
+pas combien il m'est odieux, combien il m'énerve.
+Toi, tu as toujours l'air de le chérir, de
+lui serrer la main avec franchise. Les hommes
+sont surprenants parfois.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de dissimulation, mon
+cher, mais de sentiments. Vous autres, quand
+vous trompez un homme, on dirait que vous
+l'aimez tout de suite davantage; nous autres,
+nous le haïssons à partir du moment où nous
+l'avons trompé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas du tout pourquoi on
+haïrait un brave garçon dont on prend la
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?...
+C'est un tact qui vous manque à tous, cela!
+Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et
+qu'on ne peut pas dire. Et puis d'abord on ne
+doit pas?... Non, tu ne comprendrais point,
+c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de
+finesse.</p>
+
+<p>Et souriant, avec un doux mépris de rouée,
+elle posa les deux mains sur ses épaules en
+tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête
+vers elle en l'enfermant dans une étreinte, et
+leurs bouches se rencontrèrent. Et comme
+ils étaient debout devant la glace de la cheminée,
+un autre couple tout pareil à eux
+s'embrassait derrière la pendule.</p>
+
+<p>Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la
+clef ni le grincement de la porte; mais Henriette,
+brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
+Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent
+Parent qui les regardait, livide, les poings
+fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.</p>
+
+<p>Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide
+mouvement de l'oeil, sans remuer la tête.
+Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se
+rua sur Limousin, le prit à pleins bras comme
+pour l'étouffer, le culbuta jusque dans l'angle
+du salon d'un élan si impétueux, que l'autre,
+perdant pied, battant l'air de ses mains, alla
+heurter brutalement son crâne contre la muraille.</p>
+
+<p>Mais Henriette, quand elle comprit que son
+mari allait assommer son amant, se jeta sur
+Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans
+la chair ses dix doigts fins et roses, elle serra
+si fort, avec ses nerfs de femme éperdue,
+que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
+mordait l'épaule comme si elle eût voulu le
+déchirer avec ses dents. Parent, étranglé,
+suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa
+femme accrochée à son col; et l'ayant empoignée
+par la taille, il la jeta, d'une seule poussée,
+à l'autre bout du salon.</p>
+
+<p>Puis, comme il avait la colère courte dos
+débonnaires, et la violence poussive des faibles,
+il demeura debout entre les deux, haletant,
+épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait
+faire. Sa fureur brutale s'était répandue dans
+cet effort, comme la mousse d'un vin débouché;
+et son énergie insolite finissait en essoufflement.</p>
+
+<p>Dès qu'il put parler, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en... tous les deux... tout de
+suite... allez-vous-en!...</p>
+
+<p>Limousin restait immobile dans son angle,
+collé contre le mur, trop effaré pour rien
+comprendre encore, trop effrayé pour remuer
+un doigt. Henriette, les poings appuyés sur le
+guéridon, la tête en avant, décoiffée, le corsage
+ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille
+à une bête qui va sauter.</p>
+
+<p>Parent reprit d'une voix plus forte:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!</p>
+
+<p>Voyant calmée sa première exaspération,
+sa femme s'enhardit, se redressa, fit deux pas
+vers lui, et presque insolente déjà:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce
+qui t'a pris?... Pourquoi cette agression inqualifiable?...</p>
+
+<p>Il se retourna vers elle, en levant le poing
+pour l'assommer, et bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop
+fort!... j'ai... j'ai... j'ai... tout entendu!...
+tout!... tout!...tu comprends...tout!... misérable!...
+misérable!... Vous êtes deux misérables!...
+Allez-vous-en!... tous les deux!...
+tout de suite!... Je vous tuerais!... Allez-vous-en!...</p>
+
+<p>Elle comprit que c'était fini, qu'il savait,
+qu'elle ne se pourrait point innocenter et
+qu'il fallait céder. Mais toute son impudence
+lui était revenue et sa haine contre cet
+nomme, exaspérée a présent, la poussait à
+l'audace, mettait en elle un besoin de défi,
+un besoin de bravade.</p>
+
+<p>Elle dit d'une voix claire:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse,
+je vais chez vous.</p>
+
+<p>Mais Limousin ne remuait pas. Parent,
+qu'une colère nouvelle saisissait, se mit à
+crier:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!...
+misérables!... ou bien!... ou bien!...</p>
+
+<p>Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur
+sa tête.</p>
+
+<p>Alors Henriette traversa le salon d'un pas
+rapide, prit son amant par le bras, l'arracha
+du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers
+la porte en répétant: «Mais venez donc, mon
+ami, venez donc... Vous voyez bien que cet
+homme est fou... Tenez donc!...»</p>
+
+<p>Au moment de sortir, elle se retourna vers
+son mari, cherchant ce qu'elle pourrait faire,
+ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser
+au coeur, en quittant cette maison. Et une
+idée lui traversa l'esprit, une de ces idées
+venimeuses, mortelles, où fermente toute la
+perfidie des femmes.</p>
+
+<p>Elle dit, résolue:&mdash;Je veux emporter
+mon enfant.</p>
+
+<p>Parent, stupéfait, balbutia:&mdash;Ton... ton...
+enfant?... Tu oses parler de ton enfant?... tu
+oses... tu oses demander ton enfant... après...
+après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu
+oses?... Mais va-t'en donc, gueuse!... Va-t'en!...</p>
+
+<p>Elle revint vers lui, presque souriante,
+presque vengée déjà, et le bravant, tout près,
+face à face:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux mon enfant... et tu n'as pas le
+droit de le garder, parce qu'il n'est pas à
+toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est
+pas à toi... Il est à Limousin.</p>
+
+<p>Parent, éperdu, cria:&mdash;Tu mens... tu
+mens... misérable!</p>
+
+<p>Mais elle reprit:&mdash;Imbécile! Tout le
+monde le sait, excepté toi. Je te dis que
+voilà son père. Mais il suffit de regarder
+pour le voir...</p>
+
+<p>Parent reculait devant elle, chancelant.
+Puis brusquement, il se retourna, saisit une
+bougie, et s'élança dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>Il revint presque aussitôt, portant sur son
+bras le petit Georges enveloppé dans les
+couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en
+sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta
+dans les mains de sa femme, puis, sans ajouter
+une parole, il la poussa rudement dehors,
+vers l'escalier, où Limousin attendait par prudence.</p>
+
+<p>Puis il referma la porte, donna deux tours
+de clef et poussa les verrous. A peine rentré
+dans le salon, il tomba de toute sa hauteur
+sur le parquet.</p>
+
+
+<br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant
+les premières semaines qui suivirent la séparation,
+l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha
+de songer beaucoup. Il avait repris son
+existence de garçon, ses habitudes de flânerie,
+et il mangeait au restaurant, comme autrefois.
+Ayant voulu éviter tout scandale, il faisait
+à sa femme une pension réglée par les hommes
+d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir
+de l'enfant commença à hanter sa pensée.
+Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir,
+il s'imaginait tout à coup entendre Georges
+crier «papa». Son coeur aussitôt commençait
+à battre et il se levait bien vite pour
+ouvrir la porte de l'escalier et voir si, par
+hasard, le petit ne serait pas revenu. Oui, il
+aurait pu revenir comme reviennent les chiens
+et les pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il
+moins d'instinct qu'une bête?</p>
+
+<p>Après avoir reconnu son erreur, il retournait
+s'asseoir dans son fauteuil, et il pensait
+au petit. Il y pensait pendant des heures entières,
+des jours entiers. Ce n'était point seulement
+une obsession morale, mais aussi, et
+plus encore, une obsession physique, un besoin
+sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir,
+de le manier, de l'asseoir sur ses genoux, de
+le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il
+s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses
+passées. Il sentait les petits bras serrant
+son cou, la petite bouche posant un gros baiser
+sur sa barbe, les petits cheveux chatouillant
+sa joue. L'envie de ces douces câlineries
+disparues, de la peau fine, chaude et mignonne
+offerte aux lèvres, l'affolait comme le
+désir d'une femme aimée qui s'est enfuie.</p>
+
+<p>Dans la rue, tout à coup, il se mettait à
+pleurer en songeant qu'il pourrait l'avoir,
+trottinant à son côté avec ses petits pieds, son
+gros Georget, comme autrefois, quand il le
+promenait. Il rentrait alors; et, la tête entre
+ses mains, sanglotait jusqu'au soir.</p>
+
+<p>Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se
+posait cette question: «Était-il ou n'était-il
+pas le père de Georges?» Mais c'était surtout
+la nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements
+interminables. A peine couché,
+il recommençait, chaque soir, la même série
+d'argumentations désespérées.</p>
+
+<p>Après le départ de sa femme, il n'avait plus
+douté tout d'abord: l'enfant, certes, appartenait
+à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit
+à hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette
+ne pouvait avoir aucune valeur. Elle
+l'avait bravé, en cherchant à le désespérer.
+En pesant froidement le pour et le contre, il
+y avait bien des chances pour qu'elle eût
+menti.</p>
+
+<p>Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire
+la vérité. Mais comment savoir, comment l'interroger,
+comment le décider à avouer?</p>
+
+<p>Et quelquefois Parent se relevait en pleine
+nuit, résolu à aller trouver Limousin, à le
+prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour
+mettre fin à cette abominable angoisse. Puis
+il se recouchait désespéré, ayant réfléchi que
+l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait
+même certainement pour empêcher le
+père véritable de reprendre son enfant.</p>
+
+<p>Alors que faire? Rien!</p>
+
+<p>Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les
+événements, de n'avoir point réfléchi, patienté,
+de n'avoir pas su attendre et dissimuler,
+pendant un mois ou deux, afin de se
+renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû
+feindre de ne rien soupçonner, et les laisser
+se trahir tout doucement. Il lui aurait suffi de
+voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner,
+pour comprendre. Un ami n'embrasse pas
+comme un père. Il les aurait épiés derrière
+les portes! Comment n'avait-il pas songé à
+cela? Si Limousin, demeuré seul avec Georges,
+ne l'avait point aussitôt saisi, serré dans ses
+bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé
+jouer avec indifférence, sans s'occuper de
+lui, aucune hésitation ne serait demeurée
+possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se
+croyait pas, il ne se sentait pas le père.</p>
+
+<p>De sorte que lui, Parent, chassant la mère,
+aurait gardé son fils, et il aurait été heureux,
+tout à fait heureux.</p>
+
+<p>Il se retournait dans son lit, suant et torturé,
+et cherchant à se souvenir des attitudes
+de Limousin avec le petit. Mais il ne se rappelait
+rien, absolument rien, aucun geste,
+aucun regard, aucune parole, aucune caresse
+suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait
+guère de son enfant. Si elle l'avait eu de
+son amant, elle l'aurait sans doute aimé davantage.</p>
+
+<p>On l'avait donc séparé de son fils par vengeance,
+par cruauté, pour le punir de ce qu'il
+les avait surpris.</p>
+
+<p>Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir
+les magistrats pour se faire rendre Georget.</p>
+
+<p>Mais à peine avait-il pris cette résolution
+qu'il se sentait envahi par la certitude contraire.
+Du moment que Limousin avait été,
+dès le premier jour, l'amant d'Henriette,
+l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui
+avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui
+rendent mères les femmes. La réserve froide
+qu'elle avait toujours apportée dans ses relations
+intimes avec lui, Parent, n'était-elle
+pas aussi un obstacle à ce qu'elle eût été
+fécondée par son baiser!</p>
+
+<p>Alors il allait réclamer, prendre avec lui,
+conserver toujours et soigner l'enfant d'un
+autre. Il ne pourrait pas le regarder, l'embrasser,
+l'entendre dire «papa» sans que
+cette pensée le frappât, le déchirât: «Ce n'est
+point mon fils.» Il allait se condamner à ce
+supplice de tous les instants, à cette vie de
+misérable! Non, il valait mieux demeurer
+seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.</p>
+
+<p>Et chaque jour, chaque nuit recommençaient
+ces abominables hésitations et ces
+souffrances que rien ne pouvait calmer ni
+terminer. Il redoutait surtout l'obscurité du
+soir qui vient, la tristesse des crépuscules.
+C'était alors, sur son coeur, comme une pluie
+de chagrin, une inondation de désespoir qui
+tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait.
+Il avait peur de ses pensées comme on
+a peur des malfaiteurs, et il fuyait devant
+elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait
+surtout son logis vide, si noir, terrible,
+et les rues désertes aussi où brille seulement,
+de place en place, un bec de gaz, où le passant
+isolé qu'on entend de loin semble un
+rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon
+qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.</p>
+
+<p>Et Parent, malgré lui, par instinct, allait
+vers les grandes rues illuminées et populeuses.
+La lumière et la foule l'attiraient,
+l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand
+il était las d'errer, de vagabonder dans les
+remous du public, quand il voyait les passants
+devenir plus rares, et les trottoirs plus
+libres, la terreur de la solitude et du silence
+le poussait vers un grand café plein de buveurs
+et de clarté. Il y allait comme les mouches
+vont à la flamme, s'asseyait devant une
+petite table ronde, et demandait un bock. Il
+le buvait lentement, s'inquiétant chaque fois
+qu'un consommateur se levait pour s'en aller.
+Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir,
+le prier de rester encore un peu, tant il
+redoutait l'heure où le garçon, debout devant
+lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons,
+Monsieur, on ferme!»</p>
+
+<p>Car, chaque soir, il restait le dernier. Il
+voyait rentrer les tables, éteindre, un a un,
+les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du
+comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière
+compter son argent et l'enfermer dans
+le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le
+personnel qui murmurait: «En voilà un empoté!
+On dirait qu'il ne sait pas où coucher.»</p>
+
+<p>Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue
+sombre, il recommençait à penser à Georget
+et à se creuser la tête, à se torturer la pensée
+pour découvrir s'il était ou s'il n'était point
+le père de son enfant.</p>
+
+<p>Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le
+coudoiement continu des buveurs met près
+de vous un public familier et silencieux, où
+la grasse fumée des pipes endort les inquiétudes,
+tandis que la bière épaisse alourdit
+l'esprit et calme le coeur.</p>
+
+<p>Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là
+des voisins pour occuper son regard et sa
+pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il
+y prit bientôt ses repas. Vers midi, il frappait
+avec sa soucoupe sur la table de marbre, et
+le garçon apportait vivement une assiette, un
+verre, une serviette et le déjeuner du jour.
+Dès qu'il avait fini de manger, il buvait lentement
+son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie
+qui lui donnerait bientôt une bonne
+heure d'abrutissement. Il trempait d'abord
+ses lèvres dans le cognac, comme pour en
+prendre le goût, cueillant seulement la saveur
+du liquide avec le bout de sa langue.
+Puis il se le versait dans la bouche, goutte à
+goutte, en renversant la tête; promenait doucement
+la forte liqueur sur son palais, sur
+ses gencives, sur toute la muqueuse de ses
+joues, la mêlant avec la salive claire que ce
+contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce
+mélange, il l'avalait avec recueillement, la
+sentant couler, tout le long de sa gorge, jusqu'au
+fond de son estomac.</p>
+
+<p>Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant
+plus d'une heure, trois ou quatre petits
+verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors
+il penchait la tête sur son ventre, fermait les
+yeux et somnolait. Il se réveillait vers le
+milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la
+main vers le bock que le garçon avait posé
+devant lui pendant son sommeil; puis, l'ayant
+bu, il se soulevait sur la banquette de velours
+rouge, relevait son pantalon, rabaissait son
+gilet pour couvrir la ligne blanche aperçue
+entre les deux, secouait le col de sa jaquette,
+tirait les poignets de sa chemise hors des manches,
+puis reprenait les journaux qu'il avait
+déjà lus le matin.</p>
+
+<p>Il les recommençait, de la première ligne
+à la dernière, y compris les réclames, demandes
+d'emploi, annonces, cote de la Bourse
+et programmes des théâtres.</p>
+
+<p>Entre quatre et six heures il allait faire un
+tour sur les boulevards, pour prendre l'air, disait-il;
+puis il revenait s'asseoir à la place qu'on
+lui avait conservée et demandait son absinthe.</p>
+
+<p>Alors il causait avec les habitués dont il avait
+fait la connaissance. Ils commentaient les nouvelles
+du jour, les faits divers et les événements
+politiques: cela le menait à l'heure du
+dîner. La soirée se passait comme l'après-midi
+jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour
+lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer
+dans le noir, dans la chambre vide, pleine
+de souvenirs affreux, de pensées horribles et
+d'angoisses. Il ne voyait plus personne de
+ses anciens amis, personne de ses parents,
+personne qui pût lui rappeler sa vie passée.</p>
+
+<p>Mais comme son appartement devenait un
+enfer pour lui, il prit une chambre dans un
+grand hôtel, une belle chambre d'entresol
+afin de voir les passants. Il n'était plus seul
+en ce vaste logis public; il sentait grouiller
+des gens autour de lui; il entendait des voix
+derrière les cloisons; et quand ses anciennes,
+souffrances le harcelaient trop cruellement
+en face de son lit entr'ouvert et de son feu
+solitaire, il sortait dans les larges corridors et
+se promenait comme un factionnaire, le long
+de toutes les portes fermées, en regardant
+avec tristesse les souliers accouplés devant
+chacune, les mignonnes bottines de femme
+blotties à côté des fortes bottines d'hommes;
+et il pensait que tous ces gens-là étaient heureux,
+sans doute, et dormaient tendrement,
+cote à côte ou embrassés, dans la chaleur
+de leur couche.</p>
+
+<p>Cinq années se passèrent ainsi; cinq années
+mornes, sans autres événements que des
+amours de deux heures, à deux louis, de
+temps en temps.</p>
+
+<p>Or un jour, comme il faisait sa promenade
+ordinaire entre la Madeleine et la rue Drouot,
+il aperçut tout à coup une femme dont la tournure
+le frappa. Un grand monsieur et un
+enfant l'accompagnaient. Tous les trois marchaient
+devant lui. Il se demandait: «Où donc
+ai-je vu ces personnes-là?» et, tout à coup, il
+reconnut un geste de la main: c'était sa
+femme, sa femme avec Limousin, et avec son
+enfant, son petit Georges.</p>
+
+<p>Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta
+pas cependant; il voulait les voir; et il les
+suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage
+de bons bourgeois. Henriette s'appuyait
+au bras de Paul, lui parlait doucement en le
+regardant parfois de côté. Parent la voyait
+alors de profil, reconnaissait la ligne gracieuse
+de son visage, les mouvements de sa bouche,
+son sourire, et la caresse de son regard.
+L'enfant surtout le préoccupait. Comme il
+était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir
+la figure, mais seulement de longs
+cheveux blonds qui tombaient sur le col en
+boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon
+aux jambes nues, qui allait, ainsi qu'un
+petit homme, à côté de sa mère.</p>
+
+<p>Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin,
+il les vit soudain tous les trois. Limousin
+avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au
+contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt
+engraissé; Georges était devenu méconnaissable,
+si différent de jadis!</p>
+
+<p>Ils se remirent en route. Parent les suivit
+de nouveau, puis les devança à grands pas
+pour revenir; et les revoir, de tout près, en
+face. Quand il passa contre l'enfant, il eut
+envie, une envie folle de le saisir dans ses
+bras et de l'emporter. Il le toucha, comme
+par hasard. Le petit tourna la tête et regarda
+ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors
+Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par
+ce regard. Il s'enfuit à la façon d'un voleur,
+saisi de la peur horrible d'avoir été vu et
+reconnu par sa femme et son amant. Il alla
+d'une course jusqu'à sa brasserie, et tomba,
+haletant, sur sa chaise.</p>
+
+<p>Il but trois absinthes, ce soir-là.</p>
+
+<p>Pendant quatre mois, il garda au coeur la
+plaie de cette rencontre. Chaque nuit il les
+revoyait tous les trois, heureux et tranquilles,
+père, mère, enfant, se promenant sur le
+boulevard, avant de rentrer dîner chez eux.
+Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne.
+C'était autre chose, une autre hallucination
+maintenant, et aussi une autre douleur. Le
+petit Georges, son petit Georges, celui qu'il
+avait tant aimé et tant embrassé jadis, disparaissait
+dans un passé lointain et fini, et il en
+voyait un nouveau, comme un frère du premier,
+un garçonnet aux mollets nus, qui ne le
+connaissait pas, celui-là! Il souffrait affreusement
+de cette pensée. L'amour du petit était
+mort; aucun lien n'existait plus entre eux;
+l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le
+voyant. Il l'avait même regardé d'un oeil
+méchant.</p>
+
+<p>Puis, peu à peu, son âme se calma encore;
+ses tortures mentales s'affaiblirent; l'image
+apparue devant ses yeux et qui hantait ses
+nuits devint indécise, plus rare. Il se remit à
+vivre à peu près comme tout le monde,
+comme tous les désoeuvrés qui boivent des
+bocks sur des tables de marbre et usent leurs
+culottes par le fond sur le velours râpé des
+banquettes.</p>
+
+<p>Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit
+ses cheveux sous la flamme du gaz, considéra
+comme des événements le bain de chaque
+semaine, la taille de cheveux de chaque
+quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou d'un
+chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé
+d'un nouveau couvre-chef, il se contemplait
+longtemps dans la glace ayant de s'asseoir,
+le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite,
+le posait de différentes façons, et demandait
+enfin à son amie, la dame du comptoir, qui
+le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous
+qu'il me va bien?»</p>
+
+<p>Deux ou trois fois par an il allait au théâtre;
+et, l'été, il passait quelquefois ses soirées
+dans un café-concert des Champs-Elysées. Il
+en rapportait dans sa tête des airs qui chantaient
+au fond de sa mémoire pendant plusieurs
+semaines et qu'il fredonnait même en
+battant la mesure avec son pied, lorsqu'il
+était assis devant son bock.</p>
+
+<p>Les années se suivaient, lentes, monotones
+et courtes parce qu'elles étaient vides.</p>
+
+<p>Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait
+à la mort sans remuer, sans s'agiter, assis en
+face d'une table de brasserie; et seule la
+grande glace où il appuyait son crâne plus
+dénudé chaque jour reflétait les ravages du
+temps qui passe et fuit en dévorant les
+hommes, les pauvres hommes.</p>
+
+<p>Il ne pensait plus que rarement, à présent,
+au drame affreux où avait sombré sa vie, car
+vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée
+effroyable.</p>
+
+<p>Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite
+l'avait usé, amolli, épuisé; et souvent le
+patron de sa brasserie, le sixième patron
+depuis son entrée dans cet établissement, lui
+disait: «Vous devriez vous secouer un peu,
+Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air,
+aller à la campagne, je vous assure que vous
+changez beaucoup depuis quelques mois.»</p>
+
+<p>Et quand son client venait de sortir, ce
+commerçant communiquait ses réflexions à
+sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un
+mauvais coton, ça ne vaut rien de ne jamais
+quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux
+environs manger une matelote de temps en
+temps, puisqu'il a confiance en vous. Voilà
+bientôt l'été, ça le retapera.»</p>
+
+<p>Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance
+pour ce consommateur obstiné,
+répétait chaque jour à Parent: «Voyons,
+Monsieur, décidez-vous à prendre l'air! C'est
+si joli, la campagne quand il fait beau! Oh!
+moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!»</p>
+
+<p>Et elle lui communiquait ses rêves, les
+rêves poétiques et simples de toutes les
+pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre
+de l'année derrière les vitres d'une boutique
+et qui regardent passer la vie factice et
+bruyante de la rue, en songeant à la vie
+calme et douce des champs, à la vie sous les
+arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur
+les prairies, sur les bois profonds, sur les
+claires rivières, sur les vaches couchées dans
+l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes
+les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes,
+lilas, roses, blanches, si gentilles, si
+fraîches, si parfumées, toutes les fleurs de la
+nature qu'on cueille en se promenant et dont
+on fait de gros bouquets.</p>
+
+<p>Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse
+de son désir éternel, irréalisé et irréalisable;
+et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait
+plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant
+à côté du comptoir pour causer avec
+Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec
+elle. Alors, peu à peu, une vague envie lui
+vint d'aller voir, une fois, s'il faisait vraiment
+si bon qu'elle le disait, hors les murs
+de la grande ville.</p>
+
+<p>Un matin il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où on peut bien déjeuner
+aux environs de Paris?</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain.
+C'est si joli!</p>
+
+<p>Il s'y était promené autrefois au moment
+de ses fiançailles. Il se décida à y retourner.</p>
+
+<p>Il choisit un dimanche, sans raison spéciale,
+uniquement parce qu'il est d'usage de sortir
+le dimanche, même quand on ne fait rien en
+semaine.</p>
+
+<p>Donc il partit, un dimanche matin, pour
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>C'était au commencement de juillet, par un
+jour éclatant et chaud. Assis contre la portière
+de son wagon, il regardait courir les arbres et
+les petites maisons bizarres des alentours de
+Paris. Il se sentait triste, ennuyé d'avoir cédé
+à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes.
+Le paysage changeant et toujours
+pareil le fatiguait. Il avait soif; il serait
+volontiers descendu à chaque station pour
+s'asseoir au café aperçu derrière la gare,
+boire un bock ou deux et reprendre le premier
+train qui passerait vers Paris. Et puis
+le voyage lui semblait long, très long. Il
+restait assis des journées entières pourvu
+qu'il eût sous les yeux les mêmes choses
+immobiles, mais il trouvait énervant et fatigant
+de rester assis en changeant de place,
+de voir remuer le pays tout entier, tandis
+que lui-même ne faisait pas un mouvement.</p>
+
+<p>Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque
+fois qu'il la traversa. Sous le pont de Chatou
+il aperçut des yoles qui passaient enlevées à
+grands coups d'aviron par des canotiers aux
+bras nus; et il pensa: «Voilà des gaillards
+qui ne doivent pas s'embêter!»</p>
+
+<p>Le long ruban de rivière déroulé des deux
+côtés du pont du Pecq éveilla, dans le fond
+de son coeur, un vague désir de promenade au
+bord des berges. Mais le train s'engouffra
+sous le tunnel qui précède la gare de Saint-Germain
+pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée.</p>
+
+<p>Parent descendit, et, alourdi par la fatigue,
+s'en alla, les mains derrière le dos, vers la
+Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade
+de fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La
+plaine immense s'étalait en face de lui, vaste
+comme la mer, toute verte et peuplée de
+grands villages, aussi populeux que des villes.
+Des routes blanches traversaient ce large pays,
+des bouts de forêts le boisaient par places,
+les étangs du Vésinet brillaient comme des
+plaques d'argent, et les coteaux lointains de
+Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous
+une brume légère et bleuâtre qui les laissait
+à peine deviner. Le soleil baignait de sa lumière
+abondante et chaude tout le grand
+paysage un peu voilé par les vapeurs matinales,
+par la sueur de la terre chauffée
+s'exhalant en brouillards menus, et par les
+souffles humides de la Seine, qui se déroulait
+comme un serpent sans fin a travers les
+plaines, contournait les villages et longeait
+les collines.</p>
+
+<p>Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures
+et des sèves, caressait la peau, pénétrait
+au fond de la poitrine, semblait rajeunir
+le coeur, alléger l'esprit, vivifier le sang.</p>
+
+<p>Parent, surpris, la respirait largement, les
+yeux éblouis par l'étendue du paysage; et il
+murmura: «Tiens, on est bien ici.»</p>
+
+<p>Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau
+pour regarder. Il croyait découvrir des
+choses inconnues et nouvelles, non point les
+choses que voyait son oeil, mais des choses
+que pressentait son âme, des événements
+ignorés, des bonheurs entrevus, des joies
+inexplorées, tout un horizon de vie qu'il
+n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait
+brusquement devant lui en face de cet horizon
+de campagne illimitée.</p>
+
+<p>Toute l'affreuse tristesse de son existence
+lui apparut illuminée par la clarté violente
+qui inondait la terre. Il vit ses vingt années
+de café, mornes, monotones, navrantes. Il
+aurait pu voyager comme d'autres, s'en aller
+là-bas, là-bas, chez des peuples étrangers,
+sur des terres peu connues, au delà des mers,
+s'intéresser à tout ce qui passionne les autres
+hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie
+aux milles formes, la vie mystérieuse, charmante
+ou poignante, toujours changeante,
+toujours inexplicable et curieuse.</p>
+
+<p>Maintenant il était trop tard. Il irait de
+bock en bock, jusqu'à la mort, sans famille,
+sans amis, sans espérances, sans curiosité
+pour rien. Une détresse infinie l'envahit, et
+une envie de se sauver, de se cacher, de rentrer
+dans Paris, dans sa brasserie et dans son
+engourdissement! Toutes les pensées, tous
+les rêves, tous les désirs qui dorment dans la
+paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés,
+remués par ce rayon de soleil sur les
+plaines.</p>
+
+<p>Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps
+en ce lieu, il allait perdre la tête, et il
+gagna bien vite le pavillon Henri IV pour
+déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool
+et parler à quelqu'un, au moins.</p>
+
+<p>Il prit une petite table dans les bosquets
+d'où l'on domine toute la campagne, fit son
+menu et pria qu'on le servit tout de suite.</p>
+
+<p>D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient
+aux tables voisines. Il se sentait
+mieux; il n'était plus seul.</p>
+
+<p>Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient.
+Il les avait regardées plusieurs fois
+sans les voir, comme on regarde les indifférents.</p>
+
+<p>Tout à coup, une voix de femme jeta en
+lui un de ces frissons qui font tressaillir les
+moelles.</p>
+
+<p>Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu
+vas découper le poulet.»</p>
+
+<p>Et une autre voix répondit: «Oui, maman.»</p>
+
+<p>Parent leva les yeux; et il comprit, il devina
+tout de suite quels étaient ces gens! Certes
+il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était
+toute blanche, très forte, une vieille dame
+sérieuse et respectable; et elle mangeait en
+avançant la tête, par crainte des taches, bien
+qu'elle eût recouvert ses seins d'une serviette.
+Georges était devenu un homme. Il
+avait de la barbe, de cette barbe inégale et
+presque incolore qui frisotte sur les joues des
+adolescents. Il portait un chapeau de haute
+forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle,
+par chic, sans doute. Parent le regardait,
+stupéfait! C'était là Georges, son fils?&mdash;Non,
+il ne connaissait pas ce jeune homme; il ne
+pouvait rien exister de commun entre eux.
+Limousin tournait le dos et mangeait, les
+épaules un peu voûtées.</p>
+
+<p>Donc ces trois êtres semblaient heureux et
+contents; ils venaient déjeuner à la campagne,
+en des restaurants connus. Ils avaient
+eu une existence calme et douce, une existence
+familiale dans un bon logis chaud et
+peuplé, peuplé par tous les riens qui font la
+vie agréable, par toutes les douceurs de l'affection,
+par toutes les paroles tendres qu'on
+échange sans cesse, quand on s'aime. Ils
+avaient vécu ainsi, grâce à lui Parent, avec
+son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu!
+Ils l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf,
+le débonnaire, à toutes les tristesses de la solitude,
+à l'abominable vie qu'il avait menée
+entre un trottoir et un comptoir, à toutes les
+tortures morales et à toutes les misères physiques!
+Ils avaient fait de lui un être inutile,
+perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux
+sans joies possibles, sans attentes, qui n'espérait
+rien de rien et de personne. Pour lui
+la terre était vide, parce qu'il n'aimait rien
+sur la terre. Il pouvait courir les peuples ou
+courir les rues, entrer dans toutes les maisons
+de Paris, ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait,
+derrière aucune porte, la figure cherchée,
+chérie, figure de femme ou figure d'enfant,
+qui sourit en vous apercevant. Et cette
+idée surtout le travaillait, l'idée de la porte
+qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un
+derrière.</p>
+
+<p>Et c'était la faute de ces trois misérables,
+cela! la faute de cette femme indigne, de cet
+ami infâme et de ce grand garçon blond qui
+prenait des airs arrogants.</p>
+
+<p>Il en voulait maintenant à l'enfant autant
+qu'aux deux autres! N'était-il pas le fils de
+Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé,
+aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait
+pas lâché bien vite la mère et le petit s'il n'avait
+pas su que le petit était à lui, bien à lui?
+Est-ce qu'on élève les enfants des autres?</p>
+
+<p>Donc, ils étaient là, tout près, ces trois
+malfaiteurs qui l'avaient tant fait souffrir.</p>
+
+<p>Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant
+au souvenir de toutes ses douleurs, de toutes
+ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il s'exaspérait
+surtout de leur air placide et satisfait.
+Il avait envie de les tuer, de leur jeter son
+siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de
+Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se
+baisser vers son assiette et se relever aussitôt.</p>
+
+<p>Et ils continueraient à vivre ainsi, sans
+soucis, sans inquiétudes d'aucune sorte. Non,
+non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait;
+il allait se venger tout de suite puisqu'il les
+tenait sous la main. Mais comment? Il cherchait,
+rêvait des choses effroyables comme il
+en arrive dans les feuilletons, mais ne trouvait
+rien de pratique. Et il buvait, coup sur
+coup, pour s'exciter, pour se donner du courage,
+pour ne pas laisser échapper une pareille
+occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
+jamais.</p>
+
+<p>Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et
+il cessa de boire pour la mûrir. Un sourire
+plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les
+tiens. Je les tiens. Nous allons voir. Nous
+allons voir.»</p>
+
+<p>Un garçon lui demanda:&mdash;Qu'est-ce que
+Monsieur désire ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Du café et du cognac, du meilleur.</p>
+
+<p>Et il les regardait en sirotant ses petits
+verres. Il y avait trop de monde dans ce restaurant
+pour ce qu'il voulait faire: donc il
+attendrait, il les suivrait; car ils allaient se
+promener certainement sur la terrasse ou dans
+la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés,
+il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui,
+il se vengerait! Il n'était pas trop tôt d'ailleurs,
+après vingt-trois ans de souffrances.
+Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait
+leur arriver.</p>
+
+<p>Ils achevaient doucement leur déjeuner,
+en causant avec sécurité. Parent ne pouvait
+entendre leurs paroles, mais il voyait leurs
+gestes calmes. La figure de sa femme, surtout,
+l'exaspérait. Elle avait pris un air hautain,
+un air de dévote grasse, de dévote inabordable,
+cuirassée de principes, blindée de vertu.</p>
+
+<p>Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent.
+Alors il vit Limousin. On eût dit un diplomate
+en retraite, tant il semblait important
+avec ses beaux favoris souples et blancs dont
+les pointes tombaient sur les revers de sa
+redingote.</p>
+
+<p>Ils sortirent. Georges fumait un cigare et
+portait son chapeau sur l'oreille. Parent, aussitôt,
+les suivit.</p>
+
+<p>Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et
+admirèrent le paysage avec placidité, comme
+admirent les gens repus; puis ils entrèrent
+dans la forêt.</p>
+
+<p>Parent se frottait les mains, et les suivait
+toujours, de loin, en se cachant pour ne point
+éveiller trop tôt leur attention.</p>
+
+<p>Ils allaient à petits pas, prenant un bain de
+verdure et d'air tiède. Henriette s'appuyait
+au bras de Limousin et marchait, droite, à son
+côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges
+abattait des feuilles avec sa badine, et franchissait
+parfois les fossés de la route, d'un
+saut léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter
+dans le feuillage.</p>
+
+<p>Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant
+d'émotion et de fatigue; car il ne marchait
+plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une
+peur l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable,
+et il les devança, pour revenir sur eux
+et les aborder en face.</p>
+
+<p>Il allait, le coeur battant, les sentant derrière
+lui maintenant, et il se répétait: «Allons,
+c'est le moment: de l'audace, de l'audace!
+C'est le moment.»</p>
+
+<p>Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les
+trois, sur l'herbe, au pied d'un gros arbre;
+et ils causaient toujours.</p>
+
+<p>Alors il se décida, et il revint à pas rapides.
+S'étant arrêté devant eux, debout au milieu
+du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une
+voix cassée par l'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez
+pas?</p>
+
+<p>Tous trois examinaient cet homme qui leur
+semblait fou.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que vous ne m'avez pas reconnu.
+Regardez-moi donc! Je suis Parent,
+Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas?
+Vous pensiez que c'était fini, bien fini, que
+vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
+mais non, me voilà revenu. Nous allons nous
+expliquer, maintenant.</p>
+
+<p>Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses
+mains, en murmurant: «Oh! mon Dieu!»</p>
+
+<p>Voyant cet inconnu qui semblait menacer
+sa mère, Georges s'était levé, prêt à le saisir
+au collet.</p>
+
+<p>Limousin, atterré, regardait avec des yeux
+effarés ce revenant qui, ayant soufflé quelques
+secondes, continua:&mdash;Alors nous
+allons nous expliquer maintenant. Voici le
+moment venu! Ah! vous m'avez trompé,
+vous m'avez condamné à une vie de forçat,
+et vous avez cru que je ne vous rattraperais
+pas!</p>
+
+<p>Mais le jeune homme le prit par les épaules,
+et le repoussant:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez?
+Passez votre chemin bien vite ou je vais
+vous rosser, moi!</p>
+
+<p>Parent répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce
+que sont ces gens-là.</p>
+
+<p>Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait
+le frapper. L'autre reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Lâche-moi donc. Je suis ton père...
+Tiens, regarde s'ils me reconnaissent maintenant,
+ces misérables!</p>
+
+<p>Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et
+se tourna vers sa mère.</p>
+
+<p>Parent, libre, s'avança vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui
+que je m'appelle Henri Parent, et que je
+suis son père puisqu'il se nomme Georges
+Parent, puisque vous êtes ma femme, puisque
+vous vivez tous les trois de mon argent, de la
+pension de dix mille francs que je vous fais
+depuis que je vous ai chassés de chez moi.
+Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés de
+chez moi? Parce que je vous ai surprise avec
+ce gueux, cet infâme, avec votre amant!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave
+homme, épousé par vous pour ma fortune, et
+trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui
+vous êtes et qui je suis...</p>
+
+<p>Il balbutiait, haletait, emporté par la colère.</p>
+
+<p>La femme cria d'une voix déchirante:</p>
+
+<p>&mdash;Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise,
+qu'il se taise; empêche-le, qu'il ne dise pas
+cela devant mon fils!</p>
+
+<p>Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura,
+d'une voix très basse:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez
+donc ce que vous faites.</p>
+
+<p>Parent reprit avec emportement:</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est
+pas tout. Il y a une chose que je veux savoir,
+une chose qui me torture depuis vingt ans.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Georges, éperdu,
+qui s'était appuyé contre un arbre:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, toi: Quand elle est partie de
+chez moi, elle a pensé que ce n'était pas assez
+de m'avoir trahi; elle a voulu encore me
+désespérer. Tu étais toute ma consolation;
+eh bien, elle t'a emporté en me jurant que je
+n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était
+lui! A-t-elle menti? je ne sais pas. Depuis
+vingt ans je me le demande.</p>
+
+<p>Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible,
+et, arrachant la main dont elle se couvrait
+la face:&mdash;Eh bien! je vous somme
+aujourd'hui de me dire lequel de nous est le
+père de ce jeune homme: lui ou moi; votre
+mari ou votre amant. Allons, allons, dites!</p>
+
+<p>Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa
+et, ricanant avec fureur:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus
+brave que le jour où tu te sauvais sur l'escalier
+parce que j'allais t'assommer. Eh bien!
+si elle ne répond pas, réponds toi-même. Tu
+dois le savoir aussi bien qu'elle. Dis, es-tu
+le père de ce garçon? Allons, allons, parle!</p>
+
+<p>Il revint vers sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne voulez pas me le dire à moi,
+dites-le à votre fils au moins. C'est un homme,
+aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui
+est son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais
+su, jamais, jamais! Je ne peux pas te le
+dire, mon garçon.</p>
+
+<p>Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus.
+Et il agitait ses bras comme un épileptique.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne
+sait pas... Je parie qu'elle ne sait pas... Non...
+elle ne sait pas... parbleu!... elle couchait avec
+tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne
+sait... personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?...
+Tu ne le sauras pas non plus, mon garçon,
+tu ne le sauras pas, pas plus que moi...
+jamais... Tiens... demande-lui... demande-lui...
+tu verras qu'elle ne sait pas... Moi non
+plus... lui non plus... toi non plus... personne
+ne sait... Tu peux choisir... oui... tu peux
+choisir... lui ou moi... Choisis... Bonsoir...
+c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu
+viendras me l'apprendre, hôtel des Continents,
+n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir de le
+savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup
+d'agrément...</p>
+
+<p>Et il s'en alla en gesticulant, continuant à
+parler seul, sous les grands arbres, dans l'air
+vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne se
+retourna point pour les voir. Il allait devant
+lui, marchant sous une poussée de fureur,
+sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté
+par son idée fixe.</p>
+
+<p>Tout à coup, il se trouva devant la gare.
+Un train partait. Il monta dedans. Durant la
+route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et
+il rentra dans Paris, stupéfait de son audace.</p>
+
+<p>Il se sentait brisé comme si on lui eût
+rompu les os. Il alla cependant prendre un
+bock à sa brasserie.</p>
+
+<p>En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise,
+lui demanda:&mdash;Déjà revenu? Est-ce que
+vous êtes fatigué?</p>
+
+<p>Il répondit:&mdash;Oui... oui... très fatigué...
+très fatigué.... Vous comprenez... quand on
+n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
+retournerai point, à la campagne. J'aurais
+mieux fait de rester ici. Désormais, je ne bougerai
+plus.</p>
+
+<p>Et elle ne put lui faire raconter sa promenade,
+malgré l'envie qu'elle en avait.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie il se grisa
+tout à fait, ce soir-là, et on dut le rapporter
+chez lui.</p>
+
+<br><br>
+<a name="c2"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>LA BÊTE À MAÎT' BELHOMME</h3>
+<br><br>
+
+<p>La diligence du Havre allait quitter Criquetot;
+et tous les voyageurs attendaient l'appel
+de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce
+tenu par Malandain fils.</p>
+
+<p>C'était une voiture jaune, montée sur des
+roues jaunes aussi autrefois, mais rendues
+presque grises par l'accumulation des boues.
+Celles de devant étaient toutes petites; celles
+de derrière, hautes et frêles, portaient le
+coffre difforme et enflé comme un ventre de
+bête. Trois rosses blanches, dont on remarquait,
+au premier coup d'oeil, les têtes énormes
+et les gros genoux ronds, attelées en
+arbalète, devaient traîner cette carriole qui
+avait du monstre dans sa structure et son
+allure. Les chevaux semblaient endormis
+déjà devant l'étrange véhicule.</p>
+
+<p>Le cocher Césaire Horlaville, un petit
+homme a gros ventre, souple cependant, par
+suite de l'habitude constante de grimper sur
+ses roues et d'escalader l'impériale, la face
+rougie par le grand air des champs, les
+pluies, les bourrasques et les petits verres,
+les yeux devenus clignotants sous les coups
+de vent et de grêle, apparut sur la porte de
+l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de
+main. De larges paniers ronds, pleins de
+volailles effarées, attendaient devant les paysannes
+immobiles. Césaire Horlaville les
+prit l'un après l'autre et les posa sur le toit
+de sa voiture; puis il y plaça plus doucement
+ceux qui contenaient des oeufs; il y jeta
+ensuite, d'en bas, quelques petits sacs de
+grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs,
+de bouts de toile ou de papiers. Puis
+il ouvrit la porte de derrière et, tirant une
+liste de sa poche, il lut en appelant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le curé de Gorgeville.</p>
+
+<p>Le prêtre s'avança, un grand homme puissant,
+large, gros, violacé et d'air aimable. Il
+retroussa sa soutane pour lever le pied,
+comme les femmes retroussent leurs jupes,
+et grimpa dans la guimbarde.</p>
+
+<p>&mdash;L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?</p>
+
+<p>L'homme se hâta, long, timide, enredingoté
+jusqu'aux genoux; et il disparut à son
+tour dans la porte ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Maît' Poiret, deux places.</p>
+
+<p>Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par
+la charrue, maigri par l'abstinence, osseux,
+la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa
+femme le suivait, petite et maigre, pareille à
+une bique fatiguée, portant à deux mains un
+immense parapluie vert.</p>
+
+<p>&mdash;Maît' Rabot, deux places.</p>
+
+<p>Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il
+demanda: «C'est ben mé qu't'appelles?»</p>
+
+<p>Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi»,
+allait répondre une facétie, quand
+Rabot piqua une tête vers la portière, lancé
+en avant par une poussée de sa femme, une
+gaillarde haute et carrée dont le ventre était
+vaste et rond comme une futaille, les mains
+larges comme des battoirs.</p>
+
+<p>Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un
+rat qui rentre dans son trou.</p>
+
+<p>&mdash;Maît' Caniveau.</p>
+
+<p>Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit
+plier les ressorts et s'engouffra à son tour
+dans l'intérieur du coffre jaune.</p>
+
+<p>&mdash;Maît' Belhomme.</p>
+
+<p>Belhomme, un grand maigre, s'approcha,
+le cou de travers, la face dolente, un mouchoir
+appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait
+d'un fort mal de dents.</p>
+
+<p>Tous portaient la blouse bleue par-dessus
+d'antiques et singulières vestes de drap noir
+ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils
+découvriraient dans les rues du Havre; et
+leurs chefs étaient coiffés de casquettes de
+soie, hautes comme des tours, suprême élégance
+dans la campagne normande.</p>
+
+<p>Gésaire Horlaville referma la portière de
+sa boîte, puis monta sur son siège et fit claquer
+son fouet.</p>
+
+<p>Les trois chevaux parurent se réveiller et,
+remuant le cou, firent entendre un vague
+murmure de grelots.</p>
+
+<p>Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de
+toute sa poitrine, fouailla les bêtes à tour de
+bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se
+mirent en route d'un petit trot boiteux et lent.
+Et derrière elles, la voiture, secouant ses carreaux
+branlants et toute la ferraille de ses
+ressorts, faisait un bruit surprenant de ferblanterie
+et de verrerie, tandis que chaque
+ligne de voyageurs, ballottée et balancée par
+les secousses, avait des reflux de flots à tous
+les remous des cahots.</p>
+
+<p>On se tut d'abord, par respect pour le curé,
+qui gênait les épanchements. Il se mit à parler
+le premier, étant d'un caractère loquace
+et familier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il
+comme vous voulez?</p>
+
+<p>L'énorme campagnard, qu'une sympathie
+de taille, d'encolure et de ventre liait avec
+l'ecclésiastique, répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même,
+et d'vote part?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'ma part, ça va toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards
+(colzas) qui n'donneront guère c't'année; et,
+vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s'rattrape.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, les temps sont durs.</p>
+
+<p>&mdash;Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une
+voix de gendarme la grande femme de maît'Rabot.</p>
+
+<p>Comme elle était d'un village voisin, le
+curé ne la connaissait que de nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, la Blondel? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot.</p>
+
+<p>Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en
+souriant; il salua d'une grande inclinaison
+de tête en avant, comme pour dire: «C'est
+bien moi Rabot, qu'a épousé la Blondel.»</p>
+
+<p>Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours
+son mouchoir sur son oreille, se mit à
+gémir d'une façon lamentable. Il faisait
+«gniau... gniau... gniau» en tapant du pied
+pour exprimer son affreuse souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc bien mal aux dents?
+demanda le curé.</p>
+
+<p>Le paysan cessa un instant de geindre pour
+répondre:&mdash;Non point... m'sieu le curé....
+C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond
+d´l´oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc dans
+l'oreille. Un dépôt?</p>
+
+<p>&mdash;J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais
+ben qu'c'est eune bête, un' grosse bête, qui
+m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin
+dans l'grenier.</p>
+
+<p>&mdash;Un' bête. Vous êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'en suis sûr? Comme du Paradis,
+m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote l'fond
+d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a
+m'mange la tête? Oh! gniau... gniau...
+gniau.... Et il se remit à taper du pied.</p>
+
+<p>Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance.
+Chacun donnait son avis. Poiret
+voulait que ce fût une araignée, l'instituteur
+que ce fût une chenille. Il avait vu ça une fois
+déjà à Campemuret, dans l'Orne, où il était
+resté six ans; même la chenille était entrée
+dans la tête et sortie parle nez. Mais l'homme
+était demeuré sourd de cette oreille-là, puisqu'il
+avait le tympan crevé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plutôt un ver, déclara le curé.</p>
+
+<p>Maît' Belhomme, la tête renversée de côté
+et appuyée contre la portière, car il était
+monté le dernier, gémissait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais
+ben qu' c'est eune frémi, eune grosso
+frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé...
+a galope... a galope.... Oh! gniau... gniau...
+gniau... que misère!!...</p>
+
+<p>&mdash;T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, non.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient ça?</p>
+
+<p>La peur du médecin sembla guérir Belhomme.</p>
+
+<p>Il se redressa, sans toutefois lâcher son
+mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient ça! T'as des sous pour eusse,
+té, pour ces fainéants-là? Y s'rait v'nu eune
+fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois!
+Ça fait, deusse écus de cent sous, deusse écus,
+pour sur... Et qu'est-ce qu'il aurait fait, dis,
+ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait?
+Sais-tu, té?</p>
+
+<p>Caniveau riait.</p>
+
+<p>&mdash;Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme
+ça?</p>
+
+<p>&mdash;J'vas t'au Havre vé Chambrelan.</p>
+
+<p>&mdash;Qué Chambrelan?</p>
+
+<p>&mdash;L'guérisseux, donc.</p>
+
+<p>&mdash;Qué guérisseux?</p>
+
+<p>&mdash;L'guérisseux qu'a guéri mon pé.</p>
+
+<p>&mdash;Ton pé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon pé, dans l'temps.</p>
+
+<p>&mdash;Que qu'il avait, ton pé?</p>
+
+<p>&mdash;Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait
+pu r'muer pied ni gambe.</p>
+
+<p>&mdash;Qué qui li a fait ton Chambrelan?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a manié l'dos comm' pou' fé du
+pain, avec les deux mains donc! Et ça y a
+passé en une couple d'heures!</p>
+
+<p>Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan
+avait prononcé des paroles, mais il
+n'osait pas dire ça devant le curé.</p>
+
+<p>Caniveau reprit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il point quéque lapin qu'tas dans
+l'oreille. Il aura pris çu trou-là pour son terrier,
+vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver.</p>
+
+<p>Et Caniveau, formant un porte-voix de ses
+mains, commença à imiter les aboiements des
+chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait,
+piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à
+rire dans la voiture, même l'instituteur qui
+ne riait jamais.</p>
+
+<p>Cependant, comme Belhomme paraissait
+fâché qu'on se moquât de lui, le curé détourna
+la conversation et, s'adressant à la
+grande femme de Rabot:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse
+famille?</p>
+
+<p>&mdash;Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur
+à élever!</p>
+
+<p>Rabot opinait de la tête, comme pour dire:
+«Oh! oui, c'est dur à élever.»</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'enfants?</p>
+
+<p>Elle déclara avec autorité, d'une voix forte
+et sûre:</p>
+
+<p>&mdash;Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de
+mon homme!</p>
+
+<p>Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant
+du front. Il en avait fait quinze, lui,
+lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait!
+Donc, on n'en pouvait point douter. Il en
+était fier, parbleu!</p>
+
+<p>De qui le seizième? Elle ne le dit pas.
+C'était le premier, sans doute? On le savait
+peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau
+lui-même demeura impassible.</p>
+
+<p>Mais Belhomme se mit à gémir:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gniau... gniau... gniau... a me
+trifouille dans l'fond.... Oh! misère!...</p>
+
+<p>La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le
+curé dit: «Si on vous coulait un peu d'eau
+dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir.
+Voulez-vous essayer?</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr! J'veux ben.</p>
+
+<p>Et tout le monde descendit pour assister à
+l'opération.</p>
+
+<p>Le prêtre demanda une cuvette, une serviette
+et un verre d'eau; et il chargea l'instituteur
+de tenir bien inclinée la tête du patient;
+puis, dès que le liquide aurait pénétré dans le
+canal, de la renverser brusquement.</p>
+
+<p>Mais Caniveau, qui regardait déjà dans
+l'oreille de Belhomme pour voir s'il ne
+découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut
+déboucher ça, mon vieux. Jamais ton lapin
+sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait
+les quat' pattes.</p>
+
+<p>Le curé examina à son tour le passage et
+le reconnut trop étroit et trop embourbé pour
+tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur
+qui débarrassa cette voie au moyen d'une
+allumette et d'une loque. Alors, au milieu de
+l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce
+conduit nettoyé, un demi-verre d'eau qui
+coula sur le visage, dans les cheveux et dans
+le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna
+vivement la tôle sur la cuvette, comme
+s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes
+retombèrent dans le vase blanc. Tous les
+voyageurs se précipitèrent. Aucune bête
+n'était sortie.</p>
+
+<p>Cependant Belhomme déclarant: «Je sens
+pu rien», le curé, triomphant, s'écria: «Certainement
+elle est noyée.» Tout le monde
+était content. On remonta dans la voiture.</p>
+
+<p>Mais à peine se fut-elle remise en route
+que Belhomme poussa des cris terribles. La
+bête s'était réveillée et était devenue furieuse.
+Il affirmait même qu'elle était entrée dans la
+tête maintenant, qu'elle lui dévorait la cervelle.
+Il hurlait avec de telles contorsions que
+la femme de Poiret, le croyant possédé du
+diable, se mit à pleurer en faisant le signe de
+la croix. Puis, la douleur se calmant un peu,
+le malade raconta qu'elle faisait le tour de
+son oreille. Il imitait avec son doigt les mouvements
+de la bête, semblait la voir, la suivre
+du regard: «Tenez, v'la qu'a r'monte...
+gniau... gniau... gniau... qué misère!»</p>
+
+<p>Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la
+rend enragée, c'te bête. All' est p't-être ben
+accoutumée au vin.»</p>
+
+<p>On se remit à rire. Il reprit: «Quand
+j'allons arriver au café Bourboux, donne-li
+du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.»</p>
+
+<p>Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur.
+Il se mit à crier comme si on lui arrachait
+l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la
+tête. On pria Césaire Horlaville d'arrêter à la
+première maison rencontrée.</p>
+
+<p>C'était une ferme en bordure sur la route.
+Belhomme y fut transporté; puis on le coucha
+sur la table de cuisine pour recommencer
+l'opération. Caniveau conseillait toujours de
+mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de griser et
+d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais
+le curé préféra du vinaigre.</p>
+
+<p>On fit couler le mélange goutte à goutte,
+cette fois, afin qu'il pénétrât jusqu'au fond,
+puis on le laissa quelques minutes dans l'organe
+habité.</p>
+
+<p>Une cuvette ayant été de nouveau apportée,
+Belhomme fut retournée tout d'une pièce
+par le curé et Caniveau, ces deux colosses,
+tandis que l'instituteur tapait avec ses doigts
+sur l'oreille saine, afin de bien vider l'autre.</p>
+
+<p>Césaire Horlaville, lui-même, était entré
+pour voir, son fouet à la main.</p>
+
+<p>Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette
+un petit point brun, pas plus gros qu'un
+grain d'oignon. Cela remuait, pourtant.
+C'était une puce! Des cris d'étonnement
+s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une puce!
+Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau
+se tapait sur la cuisse, Césaire Horlaville
+fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait
+à la façon des ânes qui braient, l'instituteur
+riait comme on éternue, et les deux femmes
+poussaient de petits cris de gaieté pareils au
+gloussement des poules.</p>
+
+<p>Belhomme s'était assis sur la table, et
+ayant pris sur ses genoux la cuvette, il contemplait
+avec une attention grave et une
+colère joyeuse dans l'oeil la bestiole vaincue
+qui tournait dans sa goutte d'eau.</p>
+
+<p>Il grogna: «Te v'là, charogne,» et cracha
+dessus.</p>
+
+<p>Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune
+puce, eune puce, ah! te v'là, sacré puçot,
+sacré puçot, sacré puçot!»</p>
+
+<p>Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons,
+en route! V'là assez de temps perdu.»</p>
+
+<p>Et les voyageurs, riant toujours, s'en
+allèrent vers la voiture.</p>
+
+<p>Cependant Belhomme, venu le dernier,
+déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à Criquetot.
+J'ai pu que fé au Havre à cette heure.»</p>
+
+<p>Le cocher lui dit:&mdash;N'importe, paye ta
+place!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point
+passé mi-chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au
+bout.</p>
+
+<p>Et une dispute commença qui devint bientôt
+une querelle furieuse: Belhomme jurait
+qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville
+affirmait qu'il en recevrait quarante.</p>
+
+<p>Et ils criaient, nez contre nez, les yeux
+dans les yeux.</p>
+
+<p>Caniveau redescendit.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, tu dés quarante sous au curé,
+t'entends, et pi une tournée à tout le monde,
+ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras
+vingt à Césaire. Ça va-t-il, dégourdi?</p>
+
+<p>Le cocher, enchanté de voir Belhomme
+débourser trois francs soixante et quinze,
+répondit:&mdash;Ça va!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, paye.</p>
+
+<p>&mdash;J'payerai point. L'curé n'est pas médecin
+d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu n'payes point, j'te r'mets dans
+la voiture à Césaire et j't'emporte au Havre.</p>
+
+<p>Et le colosse, ayant saisi Belhomme par
+les reins, l'enleva comme un enfant.</p>
+
+<p>L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira
+sa bourse, et paya.</p>
+
+<p>Puis la voiture se remit en marche vers le
+Havre, tandis que Belhomme retournait à
+Criquetot, et tous les voyageurs, muets à
+présent, regardaient sur la route blanche la
+blouse bleue du paysan, balancée sur ses longues
+jambes.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<a name="c3"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>A VENDRE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>Partir à pied, quand le soleil se lève, et
+marcher dans la rosée, le long des champs,
+au bord de la mer calme, quelle ivresse!</p>
+
+<p>Quelle ivresse! Elle entre en vous par les
+yeux avec la lumière, par la narine avec l'air
+léger, par la peau avec les souffles du vent.</p>
+
+<p>Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair,
+si cher, si aigu de certaines minutes d'amour
+avec la Terre, le souvenir d'une sensation
+délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un
+paysage rencontré au détour d'une route, à
+l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière,
+ainsi qu'on rencontrerait une belle fille complaisante.
+Je me souviens d'un jour, entre autres. J'allais,
+le long de l'Océan breton, vers la pointe
+du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un
+pas rapide, le long des flots. C'était dans les
+environs de Quimperlé, dans cette partie la
+plus douce et la plus belle de la Bretagne.</p>
+
+<p>Un mutin de printemps, un de ces matins
+qui vous rajeunissent de vingt ans, vous refont
+des espérances et vous redonnent des
+rêves d'adolescents.</p>
+
+<p>J'allais, par un chemin à peine marqué,
+entre les blés et les vagues. Les blés ne remuaient
+point du tout, et les vagues remuaient
+à peine. On sentait bien l'odeur
+douce des champs mûrs et l'odeur marine du
+varech. J'allais sans penser à rien, devant
+moi, continuant mon voyage commencé depuis
+quinze jours, un tour de Bretagne par
+les côtes. Je me sentais fort, agile, heureux
+et gai. J'allais.</p>
+
+<p>Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en
+ces heures de joie inconsciente, profonde,
+charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe,
+ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais
+chanter au loin des chants pieux.
+Une procession peut-être, car c'était un dimanche.
+Mais je tournai un petit cap et je
+demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux
+de pêche m'apparurent remplis de gens,
+hommes, femmes, enfants, allant au pardon
+de Plouneven.</p>
+
+<p>Ils longeaient la rive, doucement, poussés
+à peine par une brise molle et essoufflée qui
+gonflait un peu les voiles brunes, puis,
+s'épuisant aussitôt, les laissait retomber,
+flasques, le long des mâts.</p>
+
+<p>Les lourdes barques glissaient lentement,
+chargées de monde. Et tout ce monde chantait.
+Les hommes debout sur les bordages,
+coiffés du grand chapeau, poussaient leur»
+notes puissantes, les femmes criaient leurs
+notes aiguës, et les voix grêles des enfants
+passaient comme des sons de fifre faux
+dans la grande clameur pieuse et violente.
+Et les passagers des cinq bateaux clamaient
+le même cantique, dont le rythme monotone
+s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux
+allaient l'un derrière l'autre, tout près
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Ils passèrent devant moi, contre moi, et je
+les vis s'éloigner, j'entendis s'affaiblir et
+s'éteindre leur chant.</p>
+
+<p>Et je me mis à rêver à des choses délicieuses,
+comme rêvent les tout jeunes gens,
+d'une façon puérile et charmante.</p>
+
+<p>Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le
+seul âge heureux de l'existence! Jamais on
+n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais
+morose et désolé quand on porte en soi la
+faculté divine de s'égarer dans les espérances,
+dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où
+tout arrive, dans l'hallucination de la pensée
+qui vagabonde! Comme la vie est belle sous
+la poudre d'or des songes!</p>
+
+<p>Hélas! c'est fini, cela!</p>
+
+<p>Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on
+attend sans cesse, à tout ce qu'on désire, à la
+fortune, à la gloire, à la femme.</p>
+
+<p>Et j'allais, à grands pas rapides, caressant
+de la main la tête blonde des blés qui se
+penchaient sous mes doigts et me chatouillaient
+la peau comme si j'eusse touché des
+cheveux.</p>
+
+<p>Je contournai un petit promontoire et
+j'aperçus, au fond d'une plage étroite et
+ronde, une maison blanche, bâtie sur trois
+terrasses qui descendaient jusqu'à la grève.</p>
+
+<p>Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle
+tressaillir de joie? Le sais-je? On trouve parfois,
+en voyageant ainsi, des coins de pays
+qu'on croit connaître depuis longtemps, tant
+ils vous sont familiers, tant ils plaisent à
+votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait
+jamais vus? qu'on n'ait point vécu là autrefois?
+Tout vous séduit, vous enchante, la
+ligne douce de l'horizon, la disposition des
+arbres, la couleur du sable!</p>
+
+<p>Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts
+gradins! De grands arbres fruitiers avaient
+poussé le long des terrasses qui descendaient
+vers l'eau, comme des marches géantes. Et
+chacune portait, ainsi qu'une couronne d'or,
+sur son faite, un long bouquet de genêts
+d'Espagne en fleur!</p>
+
+<p>Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure.
+Comme j'eusse aimé la posséder, y
+vivre, toujours!</p>
+
+<p>Je m'approchai de la porte, le coeur battant
+d'envie, et j'aperçus, sur un des piliers de la
+barrière, un grand écriteau: «<i>A vendre</i>.»</p>
+
+<p>J'en ressentis une secousse de plaisir
+comme si on me l'eût offerte, comme si on
+me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi?
+oui, pourquoi? Je n'en sais rien!</p>
+
+<p>«A vendre.» Donc elle n'était presque
+plus à quelqu'un, elle pouvait être à tout le
+monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie,
+cette sensation d'allégresse profonde, inexplicable?
+Je savais bien pourtant que je ne l'achèterais
+point! Comment l'aurais-je payée?
+N'importe, elle était à vendre. L'oiseau en
+cage appartient à son maître, l'oiseau dans
+l'air est à moi, n'étant à aucun autre.</p>
+
+<p>Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant
+jardin avec ses estrades superposées, ses espaliers
+aux longs bras de martyrs crucifiés,
+ses touffes de genêts d'or, et deux vieux
+figuiers au bout de chaque terrasse.</p>
+
+<p>Quand je fus sur la dernière, je regardai
+l'horizon. La petite plage s'étendait à mes
+pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la
+haute mer par trois rochers lourds et bruns
+qui en fermaient l'entrée et devaient briser
+les vagues aux jours de grosse mer.</p>
+
+<p>Sur la pointe, en face, deux pierres
+énormes, l'une debout, l'autre couchée dans
+l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à
+deux époux étranges, immobilisés par quelque
+maléfice, semblaient regarder toujours
+la petite maison qu'ils avaient vu construire,
+eux qui connaissaient depuis des siècles, cette
+baie autrefois solitaire, la petite maison qu'ils
+verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler,
+disparaître, la petite maison à vendre!</p>
+
+<p>Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je
+vous aime!</p>
+
+<p>Et je sonnai a la porte comme si j'eusse
+sonné chez moi. Une femme vint ouvrir, une
+bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir,
+coiffée de blanc, qui ressemblait à une béguine.
+Il me sembla que je la connaissais
+aussi, cette femme.</p>
+
+<p>Je lui dis:&mdash;Vous n'êtes pas Bretonne,
+vous?</p>
+
+<p>Elle répondit:&mdash;Non, Monsieur, je suis
+de Lorraine. Elle ajouta:&mdash;Vous venez pour
+visiter la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, parbleu.</p>
+
+<p>Et j'entrai.</p>
+
+<p>Je reconnaissais tout, me semblait-il, les
+murs, les meubles. Je m'étonnai presque de
+ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.</p>
+
+<p>Je pénétrai dans le salon, un joli salon
+tapissé de nattes, et qui regardait la mer
+par trois larges fenêtres. Sur la cheminée,
+des potiches de Chine et une grande photographie
+de femme. J'allai vers elle aussitôt,
+persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je
+la reconnus, bien que je fusse certain de ne
+l'avoir jamais rencontrée. C'était elle, elle-même,
+celle que j'attendais, que je désirais,
+que j'appelais, dont le visage hantait mes
+rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours,
+partout, celle qu'on va voir dans la rue tout
+à l'heure, qu'on va trouver sur la route dans
+la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle
+rouge sur les blés, celle qui doit être déjà
+arrivée dans l'hôtel où j'entre en voyage, dans
+le wagon où je vais monter, dans le salon
+dont la porte s'ouvre devant moi.</p>
+
+<p>C'était elle, assurément, indubitablement
+elle! Je la reconnus à ses yeux qui me regardaient,
+à ses cheveux roulés à l'anglaise, à
+sa bouche surtout, à ce sourire que j'avais
+deviné depuis longtemps.</p>
+
+<p>Je demandai aussitôt:&mdash;Quelle est cette
+femme?</p>
+
+<p>La bonne à tête de béguine répondit sèchement:&mdash;C'est Madame.</p>
+
+<p>Je repris:&mdash;C'est votre maîtresse?</p>
+
+<p>Elle répliqua avec son air dévot et dur:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Monsieur.</p>
+
+<p>Je m'assis et je prononçai:&mdash;Contez-moi
+ça.</p>
+
+<p>Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.</p>
+
+<p>J'insistai:&mdash;C'est la propriétaire de cette
+maison, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;A qui appartient donc cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;A mon maître, monsieur Tournelle.</p>
+
+<p>J'étendis le doigt vers la photographie.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Madame.</p>
+
+<p>&mdash;La femme de votre maître?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Sa maîtresse alors?</p>
+
+<p>La béguine ne répondit pas. Je repris,
+mordu par une vague jalousie, par une colère
+confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils maintenant?</p>
+
+<p>La bonne murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est à Paris, mais, pour Madame,
+je ne sais pas.</p>
+
+<p>Je tressaillis:&mdash;Ah! Ils ne sont plus
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur.</p>
+
+<p>Je fus rusé; et, d'une voix grave:&mdash;Dites-moi
+ce qui est arrivé, je pourrai peut-être
+rendre service à votre maître. Je connais cette
+femme, c'est une méchante!</p>
+
+<p>La vieille servante me regarda, et devant
+mon air ouvert et franc, elle eut confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître
+bien malheureux. Il a fait sa connaissance en
+Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il
+l'avait épousée. Elle chantait très bien. Il
+l'aimait, Monsieur, que ça faisait pitié de le
+voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci,
+l'an dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui
+avait été bâtie par un fou, un vrai fou pour
+s'installer à deux lieues du village. Madame
+a voulu l'acheter tout de suite, pour y rester
+avec mon maître. Et il a acheté la maison
+pour lui faire plaisir.</p>
+
+<p>Ils y sont demeurés tout l'été dernier,
+Monsieur, et presque tout l'hiver.</p>
+
+<p>Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du
+déjeuner, Monsieur m'appelle:&mdash;Césarine,
+est-ce que Madame est rentrée?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Monsieur.</p>
+
+<p>On attendit toute la journée. Mon maître
+était comme un furieux. On chercha partout,
+on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur,
+on n'a jamais su où ni comment.</p>
+
+<p>Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie
+d'embrasser la béguine, de la prendre par la
+taille et de la faire danser dans le salon!</p>
+
+<p>Ah! elle était partie, elle s'était sauvée,
+elle l'avait quitté fatiguée, dégoûtée de lui!
+Comme j'étais heureux!</p>
+
+<p>La vieille bonne reprit:&mdash;Monsieur a eu
+un chagrin à mourir, et il est retourné à
+Paris en me laissant avec mon mari pour
+vendre la maison. On en demande vingt mille
+francs.</p>
+
+<p>Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle!
+Et, tout à coup, il me sembla que je n'avais
+qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû
+revenir dans le pays, ce printemps, pour voir
+la maison, sa gentille maison, qu'elle aurait
+tant aimée, sans lui.</p>
+
+<p>Je jetai dix francs dans les mains de la vieille
+femme; je saisis la photographie, et je m'enfuis
+en courant et baisant éperdument le doux
+visage entré dans le carton.</p>
+
+<p>Je regagnai la route et me remis à marcher,
+en la regardant, elle! Quelle joie qu'elle fût
+libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais
+la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette
+semaine ou la suivante, puisqu'elle l'avait
+quitté! Elle l'avait quitté parce que mon
+heure était venue!</p>
+
+<p>Elle était libre, quelque part dans le
+monde! Je n'avais plus qu'à la trouver puisque
+je la connaissais.</p>
+
+<p>Et je caressais toujours les têtes ployantes
+des blés mûrs, je buvais l'air marin qui me
+gonflait la poitrine, je sentais le soleil me
+baiser le visage. J'allais, j'allais éperdu de
+bonheur, enivré d'espoir. J'allais, sûr de la
+rencontrer bientôt et de la ramener pour
+habiter à notre tour dans la jolie maison.
+<i>A vendre</i>. Comme elle s'y plairait, cette
+fois!</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c4"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>L'INCONNUE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>On parlait de bonnes fortunes et chacun
+en racontait d'étranges: rencontres surprenantes
+et délicieuses, en wagon, dans un hôtel,
+à l'étranger, sur une plage. Les plages, au
+dire de Roger des Annettes, étaient singulièrement
+favorables à l'amour.</p>
+
+<p>Gontran, qui se taisait, fut consulté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore Paris qui vaut le mieux,
+dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot,
+nous l'apprécions davantage dans les endroits
+où nous ne nous attendons point à en rencontrer;
+mais on n'en rencontre vraiment de rares
+qu'à Paris:</p>
+
+<p>Il se tut quelques secondes, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Cristi! c'est gentil! Allez un matin de
+printemps dans nos rues. Elles ont l'air d'éclore
+comme des fleurs, les petites femmes qui
+trottent le long des maisons. Oh! le joli, le
+joli, joli spectacle! On sent la violette au
+bord des trottoirs; la violette qui passe dans
+les voitures lentes poussées par les marchandes.</p>
+
+<p>Il fait gai par la ville; et on regarde les
+femmes. Cristi de cristi, comme elles sont
+tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes
+légères qui montrent la peau. On flâne,
+le nez au vent et l'esprit allumé; on flâne,
+et on flaire et on guette. C'est rudement bon,
+ces matins-là!</p>
+
+<p>On la voit venir de loin on la distingue et
+on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous
+plaire de tout près. A la fleur de son chapeau,
+au mouvement de sa tête, à sa démarche, on
+la devine. Elle vient. On se dit: «Attention,
+en voilà une,» et on va au-devant d'elle
+en la dévorant des yeux.</p>
+
+<p>Est-ce une fillette qui fait les courses du
+magasin, une jeune femme qui vient de
+l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe!
+La poitrine est ronde sous le corsage transparent.&mdash;Oh!
+si on pouvait mettre le doigt
+dessus? le doigt ou la lèvre.&mdash;Le regard est
+timide ou hardi, la tête brune ou blonde?
+Qu'importe! L'effleurement de cette femme
+qui trotte vous fait courir un frisson dans le
+dos. Et comme on la désire jusqu'au soir, celle
+qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien
+gardé le souvenir d'une vingtaine de créatures
+vues une fois ou dix fois de cette façon et
+dont j'aurais été follement amoureux si je les
+avais connues plus intimement.</p>
+
+<p>Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument,
+on ne les connaît jamais. Avez-vous
+remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit,
+de temps en temps, des femmes dont la seule
+vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait
+que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je
+pense à tous les êtres adorables que j'ai coudoyés
+dans les rues de Paris, j'ai des crises de
+rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles?
+Où pourrait-on les retrouver? les revoir?
+Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté
+du bonheur, eh bien! moi je suis certain que
+j'ai passé plus d'une fois à côté de celle qui
+m'aurait pris comme un linot avec l'appât de
+sa chair fraîche.</p>
+
+<p>Roger des Annettes avait écoulé en souriant.
+Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je connais ça aussi bien que toi. Voilà
+même ce qui m'est arrivé, à moi. Il y a cinq ans
+environ, je rencontrai pour la première fois,
+sur le pont de la Concorde, une grande jeune
+femme un peu forte qui me fit un effet... mais
+un effet... étonnant. C'était une brune, une
+brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant
+le front, et des sourcils liant les deux
+yeux sous leur grand arc allant d'une tempe
+à l'autre. Un peu de moustache sur les lèvres
+faisait rêver... rêver... comme on rêve à des
+bois aimés en voyant un bouquet sur une
+table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine
+très saillante, présentée comme un défi,
+offerte comme une tentation. L'oeil était pareil
+à une tache d'encre sur de l'émail blanc. Ce
+n'était pas un oeil, mais un trou noir, un trou
+profond ouvert dans sa tête, dans cette femme,
+par où on voyait en elle, on entrait en elle.
+Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans
+pensée et si beau!</p>
+
+<p>J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis.
+Beaucoup d'hommes se retournaient. Elle
+marchait en se dandinant d'une façon peu
+gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre
+place de la Concorde. Et je demeurai comme
+une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai
+frappé par la plus forte émotion de désir qui
+m'eût encore assailli.</p>
+
+<p>J'y pensai pendant trois semaines au moins,
+puis je l'oubliai.</p>
+
+<p>Je la revis six mois plus tard, rue de la
+Paix; et je sentis, en l'apercevant, une secousse
+au coeur comme lorsqu'on retrouve une
+maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai
+pour bien la voir venir. Quand elle passa près
+de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais
+devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle
+se fut éloignée, j'eus la sensation d'un vent
+frais qui me courait sur le visage. Je ne la
+suivis pas. J'avais peur de faire quelque sottise,
+peur de moi-même.</p>
+
+<p>Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais
+ces obsessions-là.</p>
+
+<p>Je fus un an sans la retrouver; puis, un
+soir, au coucher du soleil, vers le mois de
+mai, je la reconnus qui montait devant moi
+l'avenue des Champs-Elysées.</p>
+
+<p>L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau
+de feu du ciel. Une poussière d'or, un brouillard
+de clarté rouge voltigeait, c'était un de
+ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de
+Paris.</p>
+
+<p>Je la suivais avec l'envie furieuse de lui
+parler, de m'agenouiller, de lui dire l'émotion
+qui m'étranglait.</p>
+
+<p>Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux
+fois j'éprouvai de nouveau, en la croisant,
+cette sensation de chaleur ardente qui m'avait
+frappé, rue de la Paix.</p>
+
+<p>Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans
+une maison de la rue de Presbourg. Je l'attendis
+deux heures sous une porte. Elle ne
+sortit pas. Je me décidai alors à interroger le
+concierge. Il eut l'air de ne pas me comprendre:
+«Ça doit être une visite,» dit-il.</p>
+
+<p>Et je fus encore huit mois sans la revoir.</p>
+
+<p>Or, un matin de janvier, par un froid de
+Sibérie, je suivais le boulevard Malesherbes,
+en courant pour m'échauffer, quand, au coin
+d'une rue, je heurtai si violemment une
+femme qu'elle laissa tomber un petit paquet.</p>
+
+<p>Je voulus m'excuser. C'était elle!</p>
+
+<p>Je demeurai d'abord stupide de saisissement;
+puis, lui ayant rendu l'objet qu'elle
+tenait à la main, je lui dis brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé et ravi, Madame, de vous
+avoir bousculée ainsi. Voilà plus de deux ans
+que je vous connais, que je vous admire, que j'ai
+le désir le plus violent de vous être présenté;
+et je ne puis arriver à savoir qui vous êtes ni
+où vous demeurez. Excusez de semblables
+paroles, attribuez-les à une envie passionnée
+d'être au nombre de ceux qui ont le droit de
+vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous
+blesser, n'est-ce pas? Vous ne me connaissez
+point. Je m'appelle le baron Roger des Annettes.
+Informez-vous, on vous dira que je
+suis recevable. Maintenant, si vous résistez à
+ma demande, vous ferez de moi un homme
+infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne,
+donnez-moi, indiquez-moi un moyen de vous
+voir.</p>
+
+<p>Elle me regardait fixement, de son oeil
+étrange et mort, et elle répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi votre adresse. J'irai chez
+vous.</p>
+
+<p>Je fus tellement stupéfait que je dus le
+laisser paraître. Mais je ne suis jamais longtemps
+à me remettre de ces surprises-là, et je
+m'empressai de lui donner une carte qu'elle
+glissa dans sa poche d'un geste rapide, d'une
+main habituée aux lettres escamotées.</p>
+
+<p>Je balbutiai, redevenu hardi:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous verrai-je?</p>
+
+<p>Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul
+compliqué, cherchant sans doute à se rappeler,
+heure par heure, l'emploi de son temps;
+puis elle murmura:&mdash;Dimanche matin, voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que je veux.</p>
+
+<p>Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé,
+jugé, pesé, analysé de ce regard lourd et
+vague qui semblait vous laisser quelque
+chose sur la peau, une sorte de glu, comme
+s'il eût projeté sur les gens un de ces liquides
+épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir
+l'eau et endormir leurs proies.</p>
+
+<p>Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible
+travail d'esprit pour deviner ce qu'elle
+était et pour me fixer une règle de conduite
+avec elle.</p>
+
+<p>Devais-je la payer? Comment?</p>
+
+<p>Je me décidai à acheter un bijou, un joli
+bijou, ma foi, que je posai, dans son écrin,
+sur la cheminée.</p>
+
+<p>Et je l'attendis, après avoir mal dormi.</p>
+
+<p>Elle arriva, vers dix heures, très calme,
+très tranquille, et elle me tendit la main
+comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la
+fis asseoir, je la débarrassai de son chapeau,
+de son voile, de sa fourrure, de son manchon.
+Puis je commençai, avec un certain embarras,
+à me montrer plus galant, car je n'avais
+point de temps à perdre.</p>
+
+<p>Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et
+nous n'avions pas échangé vingt paroles que
+je commençais à la dévêtir. Elle continua
+toute seule cette besogne malaisée que je ne
+réussis jamais à achever. Je me pique aux
+épingles, je serre les cordons en des noeuds
+indéliables au lieu de les démêler; je brouille
+tout, je confonds tout, je retarde tout et je
+perds la tête.</p>
+
+<p>Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie
+des moments plus délicieux que ceux-là,
+quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion,
+pour ne point effaroucher cette pudeur
+d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se
+dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes
+bruissantes tombant en rond à ses pieds,
+l'une après l'autre?</p>
+
+<p>Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements
+pour détacher ces doux vêtements
+qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils
+venaient d'être frappés de mort? Comme elle
+est superbe et saisissante l'apparition de la
+chair, des bras nus et de la gorge après la
+chute du corsage, et combien troublante la
+ligne, du corps devinée sous le dernier voile!</p>
+
+<p>Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une
+chose surprenante, une tache noire, entre les
+épaules; car elle me tournait le dos; une
+grande tache en relief, très noire. J'avais promis
+d'ailleurs de ne pas regarder.</p>
+
+<p>Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant,
+et le souvenir de la moustache visible,
+des sourcils unissant les yeux, de cette toison
+de cheveux qui la coiffait comme un
+casque, aurait dû me préparer à cette surprise.</p>
+
+<p>Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement
+par des visions, et des réminiscences
+singulières. Il me sembla que je voyais une
+des magiciennes des <i>Mille et une nuits</i>, un
+de ces êtres dangereux et perfides qui ont
+pour mission d'entraîner les hommes en des
+abîmes inconnus. Je pensai à Salomon faisant
+passer sur une glace la reine de Saba pour
+s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.</p>
+
+<p>Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson
+d'amour, je découvris que je n'avais plus
+de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon,
+j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont
+elle s'étonna d'abord et se fâcha ensuite absolument,
+car elle prononça, en se rhabillant
+avec vivacité:</p>
+
+<p>&mdash;Il était bien inutile de me déranger.</p>
+
+<p>Je voulus lui faire accepter la bague achetée
+pour elle, mais elle articula avec tant de hauteur:
+«Pour qui me prenez-vous, Monsieur?»
+que je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet
+empilement d'humiliations. Et elle partit sans
+ajouter un mot.</p>
+
+<p>Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il
+y a de pis, c'est que, maintenant, je suis amoureux
+d'elle et follement amoureux.</p>
+
+<p>Je ne puis plus voir une femme sans penser
+à elle. Toutes les autres me répugnent,
+me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent.
+Je ne puis poser un baiser sur une
+joue sans voir sa joue à elle à côté de celle
+que j'embrasse, et sans souffrir affreusement
+du désir inapaisé qui me torture.</p>
+
+<p>Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes
+mes caresses qu'elle me gâte, qu'elle me rend
+odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue,
+comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout
+près de l'autre, debout ou couchée, visible
+mais insaisissable. Et je crois maintenant que
+c'était bien une femme ensorcelée, qui portait
+entre ses épaules un talisman mystérieux.</p>
+
+<p>Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je
+l'ai rencontrée de nouveau deux fois. Je l'ai
+saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut,
+elle a feint de ne me point connaître. Qui est-elle!
+Une Asiatique, peut-être? Sans doute
+une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans
+l'idée que c'est une juive? Mais pourquoi?
+Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas!</p>
+
+<br><br>
+<a name="c5"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>LA CONFIDENCE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>La petite baronne de Grangerie sommeillait
+sur sa chaise longue, quand la petite marquise
+de Rennedou entra brusquement, d'un air
+agité, le corsage un peu fripé, le chapeau un
+peu tourné, et elle tomba sur une chaise, en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! c'est fait!</p>
+
+<p>Son amie, qui la savait calme et douce
+d'ordinaire, s'était redressée fort surprise.
+Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?</p>
+
+<p>La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir
+en place, se relevant, se mit à marcher par la
+chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la
+chaise longue où reposait son amie, et, lui
+prenant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais
+répéter ce que je vais t'avouer!</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ton salut éternel?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon salut éternel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je viens de me venger de
+Simon.</p>
+
+<p>L'autre s'écria:&mdash;Oh! que tu as bien fait!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six
+mois, il était devenu plus insupportable encore
+qu'autrefois; mais insupportable pour tout.
+Quand je l'ai épousé, je savais bien qu'il était
+laid, mais je le croyais bon. Comme je m'étais
+trompée! Il avait pensé, sans doute, que je
+l'aimais pour lui-même, avec son gros ventre
+et son nez rouge, car il se mit à roucouler
+comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça
+me faisait rire, c'est de là que je l'ai appelé:
+Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de
+drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris
+que je n'avais pour lui que de l'amitié, il
+est devenu soupçonneux, il a commencé à me
+dire des choses aigres, à me traiter de coquette,
+de rouée, de je ne sais quoi. Et puis, c'est
+devenu plus grave à la suite de... de... c'est
+fort difficile à dire ça... Enfin, il était très
+amoureux de moi... très amoureux... et il me
+le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma
+chère, en voilà un supplice que d'être... aimée
+par un homme grotesque... Non, vraiment,
+je ne pouvais plus... plus du tout... c'est
+comme si on vous arrachait une dent tous les
+soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin figure-toi
+dans tes connaissances quelqu'un de très
+vilain, de très ridicule, de très répugnant,
+avec un gros ventre,&mdash;c'est ça qui est affreux,&mdash;et
+de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce
+pas? Eh bien, figure-toi encore que ce
+quelqu'un-là est ton mari... et que... tous les
+soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...!
+odieux...! Moi, ça me donnait des nausées, de
+vraies nausées... des nausées dans ma cuvette.
+Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y
+avoir une loi pour protéger les femmes dans
+ces cas-là.&mdash;Mais figure-toi ça, tous les
+soirs... Pouah! que c'est sale!</p>
+
+<p>Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques,
+non, jamais. On n'en trouve plus. Tous
+les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers
+ou des banquiers; ils n'aiment que
+les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment les
+femmes, c'est à la façon des chevaux, pour
+les montrer dans leur salon comme on montre
+au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La
+vie est telle aujourd'hui que le sentiment n'y
+peut avoir aucune part.</p>
+
+<p>Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes.
+Les relations même ne sont plus
+que des rencontres régulières, où on répète
+chaque fois les mêmes choses. Pour qui pourrait-on,
+d'ailleurs, avoir un peu d'affection ou
+de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne
+sont en général que des mannequins corrects
+à qui manquent toute intelligence et toute
+délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit
+comme on cherche de l'eau dans le désert,
+nous appelons près de nous des artistes; et
+nous voyons arriver des poseurs insupportables
+ou des bohèmes mal élevés. Moi je
+cherche un homme, comme Diogène, un seul
+homme dans toute la société parisienne; mais
+je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver
+et je ne tarderai pas à souffler ma lanterne.
+Pour en revenir à mon mari, comme ça me faisait
+une vraie révolution de le voir entrer chez
+moi en chemise et en caleçon, j'ai employé
+tous les moyens, tous, tu entends bien, pour
+l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a
+d'abord été furieux; et puis il est devenu
+jaloux; il s'est imaginé que je le trompais.
+Dans les premiers temps, il se contentait de me
+surveiller Il regardait avec des yeux de tigre
+tous les hommes qui venaient à la maison;
+et puis la persécution a commencé. Il m'a
+suivie, partout. Il a employé des moyens abominables
+pour me surprendre. Puis il ne m'a
+plus laissée causer avec personne. Dans les
+bals, il restait planté derrière moi, allongeant
+sa grosse tête de chien courant aussitôt que
+je disais un mot. Il me poursuivait au buffet,
+me défendait de danser avec celui-ci ou avec
+celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon,
+me rendait stupide et ridicule et me faisait
+passer pour je ne sais quoi. C'est alors que j'ai
+cessé d'aller dans le monde.</p>
+
+<p>Dans l'intimité, c'est devenu pis encore.
+Figure-toi que ce misérable-là me traitait de...
+de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!</p>
+
+<p>Ma chère!... il me disait le soir: «Avec
+qui as-tu couché aujourd'hui?» Moi, je pleurais
+et il était enchanté.</p>
+
+<p>Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre
+semaine, il m'emmena dîner aux Champs-Élysées.
+Le hasard voulut que Baubignac fût
+à la table voisine. Alors voilà Simon qui se
+met à m'écraser les pieds avec fureur et qui
+me grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as
+donné rendez-vous, sale bête; attends un
+peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce
+qu'il a fait, ma chère: il a ôté tout doucement
+l'épingle de mon chapeau et il me l'a enfoncée
+dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri.
+Tout le monde est accouru. Alors il a joué
+une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends.</p>
+
+<p>À ce moment-là, je me suis dit: Je me
+vengerai et sans tarder encore. Qu'est-ce que
+tu aurais fait, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je me serais vengée!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ça y est.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? tu ne comprends pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère... cependant... Eh bien,
+oui...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, pense à sa tête. Tu le vois
+bien, n'est-ce pas, avec sa grosse figure, son
+nez rouge et ses favoris qui tombent comme
+des oreilles de chien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux
+qu'un tigre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je me suis dit: Je vais me
+venger pour moi toute seule et pour Marie,
+car je comptais bien te le dire, mais rien
+qu'à toi, par exemple. Pense à sa figure, et
+pense aussi qu'il... qu'il... qu'il est...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi... tu l'as...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chérie, surtout ne le dis à
+personne, jure-le-moi encore!... Mais pense
+comme c'est comique!... pense... Il me semble
+tout changé depuis ce moment-là!... et je ris
+toute seule... toute seule... Pense donc à sa
+tête...!!!</p>
+
+<p>La baronne regardait son amie, et le rire
+fou qui lui montait à la gorge lui jaillit entre
+les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme
+si elle avait une attaque de nerfs; et, les deux
+mains sur sa poitrine, la figure crispée, la
+respiration coupée, elle se penchait en avant
+comme pour tomber sur le nez.</p>
+
+<p>Alors la petite marquise partit à son tour
+en suffoquant. Elle répétait, entre deux cascades
+de petits cris:&mdash;Pense... pense... est-ce
+drôle?... dis... pense à sa tête!... pense à ses
+favoris!... à son nez!... pense donc... est-ce
+drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne...
+le... dis pas... jamais!...</p>
+
+<p>Elles demeuraient presque suffoquées, incapables
+de parler, pleurant de vraies larmes
+dans ce délire de gaieté.</p>
+
+<p>La baronne se calma la première; et toute
+palpitante encore:&mdash;Oh!... raconte-moi comment
+tu as fait ça... raconte-moi... c'est si
+drôle... si drôle!...</p>
+
+<p>Mais l'autre ne pouvait point parler: elle
+balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'ai eu pris ma résolution... je me
+suis dit... Allons... vite... il faut que ce soit
+tout de suite... Et je l'ai... fait... aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon
+de venir me chercher chez toi pour nous
+amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va
+venir!.. Pense... pense... pense à sa tête en
+le regardant...</p>
+
+<p>La baronne, un peu apaisée, soufflait
+comme après une course. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple... Je me suis dit: Il
+est jaloux de Baubignac; eh bien! ce sera
+Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais
+très honnête; incapable de rien dire. Alors
+j'ai été chez lui, après déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?</p>
+
+<p>&mdash;Une quête... pour les orphelins...</p>
+
+<p>&mdash;Raconte... vite... raconte...</p>
+
+<p>&mdash;Il a été si étonné en me voyant qu'il ne
+pouvait plus parler. Et puis il m'a donné
+deux louis pour ma quête; et puis comme je
+me levais pour m'en aller, il m'a demandé des
+nouvelles de mon mari; alors j'ai fait semblant
+de ne pouvoir plus me contenir et j'ai
+raconté tout ce que j'avais sur le coeur. Je
+l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!...
+Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des
+moyens de me venir en aide... et moi
+j'ai commencé à pleurer... mais comme on
+pleure... quand on veut... Il m'a consolée...
+il m'a fait asseoir... et puis comme je ne me
+calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je
+disais:«Oh! mon pauvre ami... mon pauvre
+ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma
+pauvre amie!»&mdash;et il m'embrassait toujours... toujours... jusqu'au bout. Voilà.</p>
+
+<p>Après ça, moi j'ai eu une grande crise de
+désespoir et de reproches.&mdash;Oh! je l'ai traité,
+traité comme le dernier des derniers... Mais
+j'avais une envie de rire folle. Je pensais à
+Simon, à sa tête, à ses favoris...! Songe...!
+songe donc!! Dans la rue, on venant chez
+toi, je ne pouvais plus me tenir. Mais
+songe!... Ça y est!... Quoiqu'il arrive maintenant,
+ça y est! Et lui qui avait tant peur de
+ça! Il peut y avoir des guerres, des tremblements
+de terre, des épidémies, nous pouvons
+tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus
+empêcher ça!!! pense à sa tête... et dis-toi...
+ça y est!!!!!</p>
+
+<p>La baronne qui s'étranglait demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Reverras-tu Baubignac...?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez
+... il ne vaudrait pas mieux que mon mari...</p>
+
+<p>Et elles recommencèrent à rire toutes les
+deux avec tant de violence qu'elles avaient
+des secousses d'épileptiques.</p>
+
+<p>Un coup de timbre arrêta leur gaîté.</p>
+
+<p>La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...»</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit; et un gros homme parut,
+un gros homme au teint rouge, à la lèvre
+épaisse, aux favoris tombants; et il roulait
+des yeux irrités.</p>
+
+<p>Les deux jeunes femmes le regardèrent une
+seconde, puis elles s'abattirent brusquement
+sur la chaise longue, dans un tel délire de rire
+qu'elles gémissaient comme on fait dans les
+affreuses souffrances.</p>
+
+<p>Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh
+bien, êtes-vous folles?... êtes-vous folles?...
+êtes-vous folles...?»</p>
+
+<br><br>
+<a name="c6"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>LE BAPTÊME</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>&mdash;Allons, docteur, un peu de cognac.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Et le vieux médecin de marine, ayant tendu
+son petit verre, regarda monter jusqu'aux
+bords le joli liquide aux reflets dorés.</p>
+
+<p>Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer
+dedans la clarté de la lampe, le flaira,
+en aspira quelques gouttes qu'il promena
+longtemps sur sa langue et sur la chair humide
+et délicate du palais, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le
+séduisant meurtrier! le délicieux destructeur
+dépeuples!</p>
+
+<p>Vous ne le connaissez pas, vous autres.
+Vous avez lu, il est vrai, cet admirable livre
+qu'on nomme l'<i>Assommoir</i>, mais vous n'avez
+pas vu, comme moi, l'alcool exterminer une
+tribu de sauvages, un petit royaume de
+nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets
+que débarquaient d'un air placide des
+matelots anglais aux barbes rousses.</p>
+
+<p>Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un
+drame de l'alcool bien étrange et bien saisissant,
+et tout près d'ici, en Bretagne, dans un
+petit village aux environs de Pont-l'Abbé.</p>
+
+<p>J'habitais alors, pendant un congé d'un an,
+une maison de campagne que m'avait laissée
+mon père. Vous connaissez cette côte plate
+où le vent siffle dans les ajoncs, jour et nuit,
+où l'on voit par places, debout ou couchées,
+ces énormes pierres qui furent des dieux et
+qui ont gardé quelque chose d'inquiétant
+dans leur posture, dans leur allure, dans leur
+forme. Il me semble toujours qu'elles vont
+s'animer, et que je vais les voir partir par
+la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur
+pas de colosses de granit, ou s'envoler avec
+des ailes immenses, des ailes de pierre, vers
+le paradis des Druides.</p>
+
+<p>La mer enferme et domine l'horizon, la
+mer remuante, pleine d'écueils aux têtes
+noires, toujours entourés d'une bave d'écume,
+pareils à des chiens qui attendraient les pêcheurs.</p>
+
+<p>Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette
+mer terrible qui retourne leurs barques d'une
+secousse de son dos verdâtre et les avale
+comme des pilules. Ils s'en vont dans leurs
+petits bateaux, le jour et la nuit, hardis, inquiets,
+et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent.
+«Quand la bouteille est pleine, disent-ils,
+on voit l'écueil; mais quand elle est vide,
+on ne le voit plus.»</p>
+
+<p>Entrez dans ces chaumières. Jamais vous
+ne trouverez le père. Et si vous demandez à
+la femme ce qu'est devenu son homme, elle
+tendra les bras sur la mer sombre qui grogne
+et crache sa salive blanche le long du rivage.
+Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un
+peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore
+quatre garçons, quatre grands gars blonds et
+forts. A bientôt leur tour.</p>
+
+<p>J'habitais donc une maison de campagne
+près de Pont-l'Abbé. J'étais là, seul avec mon
+domestique, un ancien marin, et une famille
+bretonne qui gardait la propriété en mon
+absence. Elle se composait de trois personnes,
+deux soeurs et un homme qui avait
+épousé l'une d'elles, et qui cultivait mon jardin.</p>
+
+<p>Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne
+de mon jardinier accoucha d'un garçon.</p>
+
+<p>Le mari vint me demander d'être parrain.
+Je ne pouvais guère refuser, et il m'emprunta
+dix francs pour les frais d'église, disait-il.</p>
+
+<p>La cérémonie fut fixée au deux janvier.
+Depuis huit jours la terre était couverte de
+neige, d'un immense tapis livide et dur qui
+paraissait illimité sur ce pays plat et bas. La
+mer semblait noire, au loin derrière la plaine
+blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son
+dos, rouler ses vagues, comme si elle eût
+voulu se jeter sur sa pâle voisine, qui avait
+l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si
+froide.</p>
+
+<p>A neuf heures du matin, le père Kerandec
+arriva devant ma porte avec sa belle-soeur,
+la grande Kermagan, et la garde qui portait
+l'enfant roulé dans une couverture.</p>
+
+<p>Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait
+un froid à fendre les dolmens, un de ces froids
+déchirants qui cassent la peau et font souffrir
+horriblement de leur brûlure de glace. Moi
+je pensais au pauvre petit être qu'on portait
+devant nous, et je me disais que cette race
+bretonne était de fer, vraiment, pour que ses
+enfants fussent capables, dès leur naissance,
+de supporter de pareilles promenades.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes devant l'église, mais la
+porte en demeurait fermée. M. le curé était
+en retard.</p>
+
+<p>Alors la garde, s'étant assise sur une des
+bornes, près du seuil, se mit à dévêtir l'enfant.
+Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses
+linges, mais je vis qu'on le mettait nu, tout
+nu, le misérable, tout nu, dans l'air gelé. Je
+m'avançai, révolté d'une telle imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!</p>
+
+<p>La femme répondit placidement: «Oh
+non, m'sieu not' maître, faut qu'il attende
+l'bon Dieu tout nu.»</p>
+
+<p>Le père et la tante regardaient cela avec
+tranquillité. C'était l'usage. Si on ne l'avait
+pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.</p>
+
+<p>Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai
+de m'en aller, je voulus couvrir de
+force la frêle créature. Ce fut en vain. La
+garde se sauvait devant moi en courant dans
+la neige, et le corps du mioche devenait violet.</p>
+
+<p>J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus
+le curé arrivant par la campagne suivi du
+sacristain et d'un gamin du pays.</p>
+
+<p>Je courus vers lui et je lui dis, avec violence,
+mon indignation. Il ne fut point surpris,
+il ne hâta pas sa marche, il ne pressa
+point ses mouvements. Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur, c'est
+l'usage. Ils le font tous, nous ne pouvons
+empêcher ça.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pourtant pas aller plus vite.
+Et il entra dans la sacristie, tandis que
+nous demeurions sur le seuil de l'église où
+je souffrais, certes, davantage que le pauvre
+petit qui hurlait sous la morsure du froid.</p>
+
+<p>La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes.
+Mais l'enfant devait rester nu pendant toute
+la cérémonie.</p>
+
+<p>Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait
+les syllabes latines qui tombaient de sa
+bouche, scandées à contresens. Il marchait
+avec lenteur, avec une lenteur de tortue sacrée;
+et son surplis blanc me glaçait le coeur,
+comme une autre neige dont il se fût enveloppé
+pour faire souffrir, au nom d'un Dieu
+inclément et barbare, cette larve humaine
+que torturait le froid.</p>
+
+<p>Le baptême enfin fut achevé selon les rites,
+et je vis la garde rouler de nouveau dans la
+longue couverture l'enfant glacé qui gémissait
+d'une voix aiguë et douloureuse.</p>
+
+<p>Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer
+le registre?»</p>
+
+<p>Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez
+bien vite, maintenant, et réchauffez-moi
+cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai
+quelques conseils pour éviter, s'il en était
+temps encore, une fluxion de poitrine.</p>
+
+<p>L'homme promit d'exécuter mes recommandations,
+et il s'en alla avec sa belle-soeur
+et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.</p>
+
+<p>Quand j'eus signé, il me réclama cinq
+francs pour les frais.</p>
+
+<p>Ayant donné dix francs au père, je refusai
+de payer de nouveau. Le curé menaça de
+déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie.
+Je le menaçai à mon tour du Procureur de la
+République.</p>
+
+<p>La querelle fut longue, je finis par payer.</p>
+
+<p>A peine rentré chez moi, je voulus savoir
+si rien de fâcheux n'était survenu. Je courus
+chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur
+et la garde n'étaient pas encore revenus.</p>
+
+<p>L'accouchée, restée toute seule, grelottait
+de froid dans son lit, et elle avait faim,
+n'ayant rien mangé depuis la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Où diable sont-ils partis? demandai-je.
+Elle répondit sans s'étonner, sans s'irriter:
+«Ils auront été bé pour fêter.» C'était
+l'usage. Alors, je pensai à mes dix francs
+qui devaient payer l'église et qui payeraient
+l'alcool, sans doute.</p>
+
+<p>J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai
+qu'on fît bon feu dans sa cheminée. J'étais
+anxieux et furieux, me promettant bien de
+chasser ces brutes et me demandant avec terreur
+ce qu'allait devenir le misérable mioche.</p>
+
+<p>A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.</p>
+
+<p>J'ordonnai à mon domestique de les attendre,
+et je me couchai.</p>
+
+<p>Je m'endormis bientôt, car je dors comme
+un vrai matelot.</p>
+
+<p>Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur
+qui m'apportait l'eau chaude pour ma
+barbe.</p>
+
+<p>Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai:
+«Et Kérandec?»</p>
+
+<p>L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh!
+il est rentré, Monsieur, à minuit passé, et
+soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan
+aussi, et la garde aussi. Je crois bien
+qu'ils avaient dormi dans un fossé, de sorte
+que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas
+même aperçus.»</p>
+
+<p>Je me levai d'un bond, criant:</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la
+mère Kérandec. Quand elle a vu ça, elle s'a
+mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour
+la consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ils l'ont fait boire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement
+au matin, tout à l'heure. Comme Kérandec
+n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a
+pris l'essence de la lampe que Monsieur lui
+a donnée; et ils ont bu ça tous les quatre,
+tant qu'il en est resté dans le litre. Même
+que la Kérandec est bien malade.</p>
+
+<p>J'avais passé mes vêtements à la hâte, et
+saisissant une canne, avec la résolution de
+taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus
+chez mon jardinier.</p>
+
+<p>L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale,
+à côté du cadavre bleu de son enfant.</p>
+
+<p>Kérandec, la garde et la grande Kermagan
+ronflaient sur le sol.</p>
+
+<p>Je dus soigner la femme qui mourut vers
+midi.</p>
+
+<p>Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la
+bouteille d'eau-de-vie, s'en versa un nouveau
+verre, et ayant encore fait courir à travers
+la liqueur blonde la lumière des lampes qui
+semblait mettre en son verre un jus clair de
+topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide
+perfide et chaud.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c7"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>IMPRUDENCE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+<p>Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement,
+dans les étoiles. Ça avait été d'abord
+une rencontre charmante sur une plage de
+l'Océan. Il l'avait trouvée délicieuse, la jeune
+fille rose qui passait, avec ses ombrelles
+claires et ses toilettes fraîches, sur le grand
+horizon marin. Il l'avait aimée, blonde et
+frêle, dans ce cadre de flots bleus et de ciel
+immense. Et il confondait l'attendrissement
+que cette femme à peine éclose faisait naître
+en lui, avec l'émotion vague et puissante
+qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et
+dans ses veines l'air vif et salé, et le grand
+paysage plein de soleil et de vagues.</p>
+
+<p>Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait
+la cour, qu'il était jeune, assez riche, gentil
+et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est
+naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes
+hommes qui leur disent des paroles tendres.</p>
+
+<p>Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu
+côte à côte, les yeux dans les yeux et les
+mains dans les mains. Le bonjour qu'ils
+échangeaient, le matin, avant le bain, dans la
+fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du soir,
+sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur
+de la nuit calme, murmurés tout bas, tout
+bas, avaient déjà un goût de baisers, bien
+que leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.</p>
+
+<p>Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis,
+pensaient l'un à l'autre aussitôt éveillés,
+et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se
+désiraient de toute leur âme et de tout leur
+corps.</p>
+
+<p>Après le mariage, ils s'étaient adorés sur
+la terre. Ça avait été d'abord une sorte de
+rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse
+exaltée faite de poésie palpable, de
+caresses déjà raffinées, d'inventions gentilles
+et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient
+quelque chose d'impur, et tous leurs gestes
+leur rappelaient la chaude intimité des nuits.</p>
+
+<p>Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre
+encore peut-être, ils commençaient
+à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien,
+pourtant; mais ils n'avaient plus rien à se
+révéler, plus rien à faire qu'ils n'eussent fait
+souvent, plus rien à apprendre l'un par
+l'autre, pas même un mot d'amour nouveau,
+un élan imprévu, une intonation qui fit plus
+brûlant le verbe connu, si souvent répété.</p>
+
+<p>Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la
+flamme affaiblie des premières étreintes. Ils
+imaginaient, chaque jour, des ruses tendres,
+des gamineries naïves ou compliquées, toute
+une suite de tentatives désespérées pour faire
+renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable
+des premiers jours, et dans leurs veines
+la flamme du mois nuptial.</p>
+
+<p>De temps en temps, à force de fouetter
+leur désir, ils retrouvaient une heure d'affolement
+factice que suivait aussitôt une lassitude
+dégoûtée.</p>
+
+<p>Ils avaient essayé des clairs de lune, des
+promenades sous les feuilles dans la douceur
+des soirs, de la poésie des berges baignées
+de brume, de l'excitation des fêtes publiques.</p>
+
+<p>Or, un matin, Henriette dit à Paul:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu m'emmener dîner au cabaret?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, ma chérie.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un cabaret très connu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil,
+voyant bien qu'elle pensait à quelque chose
+qu'elle ne voulait pas dire.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dans un cabaret... comment
+expliquer ça?... dans un cabaret galant... dans
+un cabaret où on se donne des rendez-vous?</p>
+
+<p>Il sourit:&mdash;Oui. Je comprends, dans
+un cabinet particulier d'un grand café?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça. Mais d'un grand café où tu
+sois connu, où tu aies déjà soupé... non...
+dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais...
+non, je n'oserai jamais dire ça?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce
+que ça fait? Nous n'en sommes pas aux petits
+secrets.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'oserai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... eh bien... je voudrais... je
+voudrais être prise pour ta maîtresse... na...
+et que les garçons, qui ne savent pas que tu
+es marié, me regardent comme ta maîtresse,
+et toi aussi... que tu me croies ta maîtresse,
+une heure, dans cet endroit-là, où tu dois
+avoir des souvenirs... Voilà!... Et je croirai
+moi-même que je suis ta maîtresse.... Je commettrai
+une grosse faute.... Je te tromperai...
+avec toi... Voilà!... C'est très vilain.... Mais je
+voudrais.... Ne me fais pas rougir.... Je sens
+que je rougis.... Tu ne te figures pas comme
+ça me... me... troublerait de dîner comme ça
+avec toi, dans un endroit pas comme il faut...
+dans un cabinet particulier où on s'aime tous
+les soirs... tous les soirs.... C'est très vilain....
+Je suis rouge comme une pivoine. Ne me
+regarde pas....</p>
+
+<p>Il riait, très amusé, et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit
+très chic où je suis connu.</p>
+
+<p>Ils montaient, vers sept heures, l'escalier
+d'un grand café du boulevard, lui, souriant,
+l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. Dès
+qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé
+de quatre fauteuils et d'un large canapé de
+velours rouge, le maître d'hôtel, en habit
+noir, entra et présenta la carte. Paul la tendit
+à sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux manger?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange
+ici.</p>
+
+<p>Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant
+son pardessus qu'il remit aux mains du
+valet. Puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Menu corsé&mdash;potage bisque&mdash;poulet à
+la diable, râble de lièvre, homard à l'américaine,
+salade de légumes bien épicée et dessert.&mdash;Nous
+boirons du champagne.</p>
+
+<p>Le maître d'hôtel souriait en regardant la
+jeune femme. Il reprit la carte en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Paul veut-il de la tisane ou
+du champagne?</p>
+
+<p>&mdash;Du champagne, très sec.</p>
+
+<p>Henriette fut heureuse d'entendre que cet
+homme savait le nom de son mari.</p>
+
+<p>Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et
+commencèrent à manger.</p>
+
+<p>Dix bougies les éclairaient, reflétées dans
+une grande glace ternie par des milliers de
+noms tracés au diamant, et qui jetaient sur
+le cristal clair une sorte d'immense toile
+d'araignée.</p>
+
+<p>Henriette buvait coup sur coup pour s'animer,
+bien qu'elle se sentît étourdie dès les
+premiers verres. Paul, excité par des souvenirs,
+baisait à tous moments la main de sa
+femme. Ses yeux brillaient.</p>
+
+<p>Elle se sentait étrangement émue par ce
+lieu suspect, agitée, contente, un peu souillée
+mais vibrante. Deux valets graves, muets,
+habitués à tout voir et à tout oublier, à n'entrer
+qu'aux instants nécessaires, et à sortir
+aux minutes d'épanchement, allaient et venaient
+vite et doucement.</p>
+
+<p>Vers le milieu du dîner, Henriette était
+grise, tout à fait grise, et Paul, en gaieté, lui
+pressait le genou de toute sa force. Elle
+bavardait maintenant, hardie, les joues rouges,
+le regard vif et noyé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais,
+je voudrais tout savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, ma chérie?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas te dire.</p>
+
+<p>&mdash;Dis toujours....</p>
+
+<p>&mdash;As-tu eu des maîtresses... beaucoup...
+avant moi?</p>
+
+<p>Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il
+devait cacher ses bonnes fortunes ou s'en
+vanter.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu
+beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelques-unes?</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait
+ces choses-là?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne les as pas comptées?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, tu en as eu beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Combien à peu près... seulement à peu
+près.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais pas du tout, ma chérie.
+Il y a des années où j'en ai eu beaucoup, et
+des années où j'en ai eu bien moins.</p>
+
+<p>&mdash;Combien par an, dis?</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou
+cinq seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça fait plus de cent femmes en
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c'est dégoûtant!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça, dégoûtant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que c'est dégoûtant, quand
+on y pense... toutes ces femmes... nues... et
+toujours... toujours la même chose.... Oh!
+que c'est dégoûtant tout de même, plus de
+cent femmes!</p>
+
+<p>Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant,
+et répondit de cet air supérieur que prennent
+les hommes pour faire comprendre aux
+femmes qu'elles disent une sottise:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est drôle, par exemple! s'il
+est dégoûtant d'avoir cent femmes, il est
+dégoûtant également d'en avoir une.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non, pas du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, une femme, c'est une liaison,
+c'est un amour qui vous attache à elle, tandis
+que cent femmes c'est de la saleté, de l'inconduite.
+Je ne comprends pas comment un
+homme peut se frotter à toutes ces filles qui
+sont sales....</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, elles sont très propres.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas être propre en faisant le
+métier qu'elles font.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au contraire, c'est à cause de leur
+métier qu'elles sont propres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fi! Quand on songe que la veille
+elles faisaient ça avec un autre! C'est
+ignoble!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas plus ignoble que de boire
+dans ce verre où a bu je ne sais qui, ce matin,
+et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine,
+que....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tais-toi, tu me révoltes....</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors pourquoi me demandes-tu
+si j'ai eu des maîtresses?</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des
+filles, toutes?... Toutes les cent?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'était alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mais des actrices... des... des petites
+ouvrières... et des... quelques femmes du
+monde....</p>
+
+<p>&mdash;Combien de femmes du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Six.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement six?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Elles étaient jolies?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Plus jolies que les filles?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles est-ce que tu préférais, des
+filles ou des femmes du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Les filles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'aime guère les talents
+d'amateur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu?
+Dis donc, et ça t'amusait de passer comme
+ça de l'une à l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles
+ne se ressemblent pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les femmes ne se ressemblent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;En rien?</p>
+
+<p>&mdash;En rien.</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont
+de différent?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tout.</p>
+
+<p>&mdash;Le corps?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Le corps tout entier?</p>
+
+<p>&mdash;Le corps tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, la manière de... d'embrasser, de
+parler, de dire les moindres choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et c'est très amusant de changer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et les hommes aussi sont différents?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ils doivent être différents.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... sans doute....</p>
+
+<p>Elle resta pensive, son verre de champagne
+à la main. Il était plein, elle le but d'un trait;
+puis, le reposant sur la table, elle jeta ses
+deux bras au cou de son mari, en lui murmurant
+dans la bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon chéri, comme je t'aime!...</p>
+
+<p>Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un
+garçon qui entrait recula en refermant la
+porte; et le service fut interrompu pendant
+cinq minutes environ.</p>
+
+<p>Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave
+et digne, apportant les fruits du dessert, elle
+tenait de nouveau un verre plein entre ses
+doigts, et, regardant au fond du liquide jaune
+et transparent, comme pour y voir des choses
+inconnues et rêvées, elle murmurait d'une
+voix songeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! ça doit être amusant tout de
+Même!</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c8"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>UN FOU</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat
+intègre dont la vie irréprochable était
+citée dans toutes les cours de France. Les
+avocats, les jeunes conseillers, les juges saluaient
+en s'inclinant très bas, par marque
+d'un profond respect, sa grande figure blanche
+et maigre qu'éclairaient deux yeux brillants
+et profonds.</p>
+
+<p>Il avait passé sa vie à poursuivre le crime
+et à protéger les faibles. Les escrocs et les
+meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus
+redoutable, car il semblait lire, an fond de
+leurs âmes, leurs pensées secrètes, et démêler,
+d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs
+intentions.</p>
+
+<p>Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux
+ans, entouré d'hommages et poursuivi
+par les regrets de tout un peuple. Des soldats
+en culotte rouge l'avaient escorté jusqu'à sa
+tombe, et des hommes en cravate blanche
+avaient répandu sur son cercueil des paroles
+désolées et des larmes qui semblaient vraies.</p>
+
+<p>Or, voici l'étrange papier que le notaire,
+éperdu, découvrit dans le secrétaire où il avait
+coutume de serrer les dossiers des grands criminels.</p>
+
+<p>Cela portait pour titre:</p>
+
+<p><b>POURQUOI?</b></p>
+
+<p><i>20 juin 1851</i>.&mdash;Je sors de la séance. J'ai
+fait condamner Blondel à mort! Pourquoi
+donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants?
+Pourquoi? Souvent, on rencontre de ces gens
+chez qui détruire la vie est une volupté. Oui,
+oui, ce doit être une volupté, la plus grande
+de toutes peut-être; car tuer n'est-il pas ce
+qui ressemble le plus à créer? Faire et détruire!
+Ces deux mots enferment l'histoire
+des univers, toute l'histoire des mondes, tout
+ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant de
+tuer?</p>
+
+<p><i>25 Juin</i>.&mdash;Songer qu'un être est là qui vit,
+qui marche, qui court.... Un être? Qu'est-ce
+qu'un être? Cette chose animée, qui porte en
+elle le principe du mouvement et une volonté
+réglant ce mouvement! Elle ne tient à rien,
+cette chose. Ses pieds ne communiquent pas
+au sol. C'est un grain de vie qui remue sur la
+terre; et ce grain de vie, venu je ne sais d'où,
+on peut le détruire comme on veut. Alors rien,
+plus rien. Ça pourrit, c'est fini.</p>
+
+<p><i>26 juin</i>.&mdash;Pourquoi donc est-ce un crime
+de tuer? oui, pourquoi? C'est, au contraire,
+la loi de la nature. Tout être a pour mission
+de tuer: il tue pour vivre et il tue pour tuer.&mdash;Tuer
+est dans notre tempérament; il faut
+tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à
+tout instant de son existence.&mdash;L'homme tue
+sans cesse pour se nourrir, mais comme il a
+besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé
+la chasse! L'enfant tue les insectes qu'il
+trouve, les petits oiseaux, tous les petits animaux
+qui lui tombent sous la main. Mais cela
+ne suffisait pas à l'irrésistible besoin de massacre
+qui est en nous. Ce n'est point assez de
+tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer
+l'homme. Autrefois, on satisfaisait ce besoin
+par des sacrifices humains. Aujourd'hui,la nécessité
+de vivre en société a fait du meurtre un
+crime. On condamne et on punit l'assassin!
+Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous
+livrer à cet instinct naturel et impérieux de
+mort, nous nous soulageons, de temps en
+temps, par des guerres où un peuple entier
+égorge un autre peuple. C'est alors une débauche
+de sang, une débauche où s'affolent les
+armées et dont se grisent encore les bourgeois,
+les femmes et les enfants qui lisent, le soir,
+sous la lampe, le récit exalté des massacres.</p>
+
+<p>Et on pourrait croire qu'on méprise ceux
+destinés à accomplir ces boucheries d'hommes!
+Non. On les accable d'honneurs! On les
+habille avec de l'or et des draps éclatants; ils
+portent des plumes sur la tête, des ornements
+sur la poitrine; et on leur donne des croix,
+des récompenses, des titres de toute nature.
+Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes,
+acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils
+ont pour mission de répandre le sang humain!
+Ils traînent par les rues leurs instruments de
+mort que le passant vêtu de noir regarde avec
+envie. Car tuer est la grande loi jetée par la
+nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus
+beau et de plus honorable que de tuer!</p>
+
+<p><i>30 juin</i>.&mdash;Tuer est la loi; parce que la
+nature aime l'éternelle jeunesse. Elle semble
+crier par tous ses actes inconscients: «Vite!
+vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se
+renouvelle.</p>
+
+<p><i>2 juillet</i>.&mdash;L'être&mdash;qu'est-ce que l'être?
+Tout et rien. Parla pensée, il est le reflet de
+tout. Par la mémoire et la science, il est un
+abrégé du monde, dont il porte l'histoire en
+lui. Miroir des choses et miroir des faits,
+chaque être humain devient un petit univers
+dans l'univers!</p>
+
+<p>Mais voyagez; regardez grouiller les races,
+et l'homme n'est plus rien! plus rien, rien!
+Montez en barque, éloignez-vous du rivage
+couvert de foule, et vous n'apercevez bientôt
+plus rien que la côte. L'être imperceptible
+disparaît, tant il est petit, insignifiant.
+Traversez l'Europe dans un train rapide,
+et regardez par la portière. Des hommes, des
+hommes, toujours des hommes, innombrables,
+inconnus, qui grouillent dans les champs,
+qui grouillent dans les rues; des paysans stupides
+sachant tout juste retourner la terre;
+des femmes hideuses sachant tout juste faire
+la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes,
+allez en Chine, et vous verrez encore s'agiter
+des milliards d'êtres qui naissent, vivent et
+meurent sans laisser plus de trace que la
+fourmi écrasée sur les routes. Allez aux pays
+des noirs, gîtés en des cases de boue; aux
+pays des Arabes blancs, abrités sous une toile
+brune qui flotte au vent, et vous comprendrez
+que l'être isolé, déterminé, n'est rien, rien.
+La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être
+quelconque d'une tribu errante du désert? Et
+ces gens, qui sont des sages, ne s'inquiètent
+pas de la mort. L'homme ne compte point
+chez eux. On tue son ennemi: c'est la guerre.
+Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à manoir,
+de province à province.</p>
+
+<p>Oui, traversez le monde et regardez grouiller
+les humains innombrables et inconnus.
+Inconnus? Ah! voilà le mot du problème!
+Tuer est un crime parce que nous avons numéroté
+les êtres! Quand ils naissent, on les
+inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi
+les prend! Voilà! L'être qui n'est point enregistré
+ne compte pas: tuez-le dans la lande
+ou dans le désert, tuez-le dans la montagne
+ou dans la plaine, qu'importe! La nature
+aime la mort; elle ne punit pas, elle!</p>
+
+<p>Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état
+civil. Voilà! C'est lui qui défend l'homme.</p>
+
+<p>L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état
+civil! Respect à l'état civil, le Dieu légal. A
+genoux!</p>
+
+<p>L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit
+de modifier l'état civil. Quand il a fait égorger
+deux cent mille hommes dans une guerre, il
+les raye sur son état civil, il les supprime par
+la main de ses greffiers. C'est fini. Mais nous,
+qui ne pouvons point changer les écritures
+des mairies, nous devons respecter la vie.
+État civil, glorieuse Divinité qui règnes dans
+les temples des municipalités, je te salue. Tu
+es plus fort que la Nature. Ah! ah!</p>
+
+<p><i>3 juillet</i>.&mdash;Ce doit être un étrange et savoureux
+plaisir que de tuer, d'avoir là, devant
+soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un
+petit trou, rien qu'un petit trou, de voir couler
+cette chose rouge qui est le sang, qui fait la
+vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas
+de chair molle, froide, inerte, vide de pensée!</p>
+
+<p><i>5 août</i>.&mdash;Moi qui ai passé mon existence
+à juger, à condamner, à tuer par des paroles
+prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui
+avaient tué par le couteau, moi! moi! si je
+faisais comme tous les assassins que j'ai frappés,
+moi! moi! qui le saurait?</p>
+
+<p><i>10 août.</i>&mdash;Qui le saurait jamais? Me
+soupçonnerait-on, moi, moi, surtout si je
+choisis un être que je n'ai aucun intérêt à
+supprimer?</p>
+
+<p><i>15 août.</i>&mdash;La tentation! La tentation, elle.
+est entrée en moi comme un ver qui rampe.
+Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon
+corps entier, dans mon esprit, qui ne pense
+plus qu'à ceci: tuer; dans mes yeux, qui ont
+besoin de regarder du sang, de voir mourir;
+dans mes oreilles, où passe sans cesse quelque
+chose d'inconnu, d'horrible, de déchirant
+et d'affolant, comme le dernier cri d'un être;
+dans mes jambes, où frissonne le désir d'aller,
+d'aller à l'endroit où la chose aura lieu; dans
+mes mains, qui frémissent du besoin de tuer.
+Comme cela doit être bon, rare, digne d'un
+homme libre, au-dessus des autres, maître de
+son coeur et qui cherche des sensations raffinées!</p>
+
+<p><i>22 août.&mdash;</i>Je ne pouvais plus résister. J'ai
+tué une petite bête pour essayer, pour commencer.</p>
+
+<p>Jean, mon domestique, avait un chardonneret
+dans une cage suspendue à la fenêtre
+de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et
+j'ai pris le petit oiseau dans ma main, dans ma
+main où je sentais battre son coeur. Il avait
+chaud. Je suis monté dans ma chambre. De
+temps en temps, je le serrais plus fort; son
+coeur battait plus vite; c'était atroce et délicieux.
+J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas
+vu le sang.</p>
+
+<p>Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux
+à ongles, et je lui ai coupé la gorge en trois
+coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il
+s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh!
+je le tenais; j'aurais tenu un dogue enragé
+et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau,
+rouge, luisant, clair, du sang! J'avais envie
+de le boire. J'y ai trempé le bout de ma langue!
+C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre
+petit oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir
+de cette vue comme j'aurais voulu. Ce doit
+être superbe de voir saigner un taureau.</p>
+
+<p>Et puis j'ai fait comme les assassins, comme
+les vrais. J'ai lavé les ciseaux, je me suis lavé
+les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le corps,
+le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je
+l'ai enfoui sous un fraisier. On ne le trouvera
+jamais. Je mangerai tous les jours une fraise
+à cette plante. Vraiment, comme on peut
+jouir de la vie, quand on sait!</p>
+
+<p>Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau
+parti. Comment me soupçonnerait-il!
+Ah! ah!</p>
+
+<p><i>25 août</i>.&mdash;Il faut que je tue un homme! Il
+le faut.</p>
+
+<p><i>30 août</i>.&mdash;C'est fait. Comme c'est peu de
+chose!</p>
+
+<p>J'étais allé me promener dans le bois de
+Vernes. Je ne pensais à rien, non, à rien.
+Voilà un enfant dans le chemin, un petit
+garçon qui mangeait une tartine de beurre.</p>
+
+<p>Il s'arrête pour me voir passer et dit:
+«Bonjour, m'sieu le président.»</p>
+
+<p>Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je
+le tuais?»</p>
+
+<p>Je réponds:&mdash;Tu es tout seul, mon garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, M'sieu.</p>
+
+<p>&mdash;Tout seul dans le bois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, M'sieu.</p>
+
+<p>L'envie de le tuer me grisait comme de
+l'alcool. Je m'approchai tout doucement, persuadé
+qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le
+saisis à la gorge.... Je le serre, je le serre de
+toute ma force! Il m'a regardé avec des yeux
+effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds,
+limpides, terribles! Je n'ai jamais éprouvé
+une émotion si brutale... mais si courte! Il
+tenait mes poignets dans ses petites mains,
+et son corps se tordait ainsi qu'une plume sur
+le feu. Puis il n'a plus remué.</p>
+
+<p>Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau!
+J'ai jeté le corps dans le fossé, puis de l'herbe
+par-dessus.</p>
+
+<p>Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est
+peu de chose! Le soir, j'étais très gai, léger,
+rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet. On
+m'a trouvé spirituel.</p>
+
+<p>Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.</p>
+
+<p><i>30 août</i>.&mdash;On a découvert le cadavre. On
+cherche l'assassin. Ah! ah!</p>
+
+<p><i>1er septembre</i>.&mdash;On a arrêté deux rôdeurs.
+Les preuves manquent.</p>
+
+<p><i>2 septembre</i>.&mdash;Les parents sont venus me
+voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!</p>
+
+<p><i>6 octobre</i>.&mdash;On n'a rien découvert.
+Quelque vagabond errant aura fait le coup.
+Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me
+semble que je serais tranquille à présent!</p>
+
+<p><i>10 octobre</i>.&mdash;L'envie de tuer me court
+dans les moelles. Cela est comparable aux
+rages d'amour qui vous torturent à vingt
+ans.</p>
+
+<p><i>20 octobre</i>.&mdash;Encore un. J'allais le long du
+fleuve, après déjeuner. Et j'aperçus, sous un
+saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une
+bêche semblait, tout exprès, plantée dans un
+champ de pommes de terre voisin.</p>
+
+<p>Je la pris, je revins; je la levai comme une
+massue et, d'un seul coup, par le tranchant,
+je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné,
+celui-là! Du sang rose, plein de cervelle!
+Cela coulait dans l'eau, tout doucement. Et
+je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait
+vu! Ah! ah! j'aurais fait un excellent assassin.</p>
+
+<p><i>28 octobre</i>.&mdash;L'affaire du pêcheur soulève
+un grand bruit. On accuse du meurtre son
+neveu, qui pêchait avec lui.</p>
+
+<p><i>26 octobre</i>.&mdash;Le juge d'instruction affirme
+que le neveu est coupable. Tout le monde le
+croit par la ville. Ah! ah!</p>
+
+<p><i>27 octobre</i>.&mdash;Le neveu se défend bien
+mal. Il était parti au village acheter du pain
+et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a
+tué son oncle pendant son absence! Qui le
+croirait?</p>
+
+<p><i>28 octobre</i>.&mdash;Le neveu a failli avouer,
+tant on lui fait perdre la tête! Ah! ah! La
+justice!</p>
+
+<p><i>15 novembre</i>.&mdash;On a des preuves accablantes
+contre le neveu, qui devait hériter de
+son oncle. Je présiderai les assises.</p>
+
+<p><i>25 janvier</i>.&mdash;A mort! à mort! à mort! Je
+l'ai fait condamner à mort! Ah! ah! L'avocat
+général a parlé comme un ange! Ah! ah!
+Encore un. J'irai le voir exécuter!</p>
+
+<p><i>10 mars</i>.&mdash;C'est fini. On l'a guillotiné ce
+matin. Il est très bien mort! très bien! Cela
+m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir
+trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli
+comme un flot, comme un flot! Oh! si j'avais
+pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle
+ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir
+cela dans mes cheveux et sur mon visage, et
+de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si
+on savait!</p>
+
+<p>Maintenant j'attendrai, je puis attendre.
+Il faudrait si peu de chose pour me laisser
+surprendre.</p>
+
+<p>Le manuscrit contenait encore beaucoup de
+pages, mais sans relater aucun crime nouveau.</p>
+
+<p>Les médecins aliénistes à qui on l'a confié,
+affirment qu'il existe dans le monde beaucoup
+de fous ignorés, aussi adroits et aussi
+redoutables que ce monstrueux dément.</p>
+
+<br><br>
+<a name="c9"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>TRIBUNAUX RUSTIQUES</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>La salle de la justice de paix de Gorgeville
+est pleine de paysans, qui attendent, immobiles
+le long des murs, l'ouverture de la
+séance.</p>
+
+<p>Il y en a des grands et des petits, des gros
+rouges et des maigres qui ont l'air taillés dans
+une souche de pommiers. Ils ont posé par
+terre leurs paniers et ils restent tranquilles,
+silencieux, préoccupés par leur affaire. Ils
+ont apporté avec eux des odeurs d'étable et
+de sueur, de lait, aigre et de fumier. Des
+mouches bourdonnent sons le plafond blanc.
+On entend, par la porte ouverte, chanter les
+coqs.</p>
+
+<p>Sur une sorte d'estrade s'étend une longue
+table couverte d'un tapis vert. Un vieux
+homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche.
+Un gendarme, raide sur sa chaise, regarde
+en l'air à l'extrémité droite. Et sur la muraille
+nue, un grand Christ de bois, tordu dans
+une pose douloureuse, semble offrir encore
+sa souffrance éternelle pour la cause de ces
+brutes aux senteurs de bêtes.</p>
+
+<p>M. le juge de paix entre enfin. Il est
+ventru, coloré, et il secoue, dans son pas
+rapide de gros homme pressé, sa grande robe
+noire de magistrat; il s'assied, pose sa toque
+sur la table et regarde l'assistance avec un
+air de profond mépris.</p>
+
+<p>C'est un lettré de province et un bel esprit
+d'arrondissement, un de ceux qui traduisent
+Horace, goûtent les petits vers de Voltaire
+et savent par coeur Vert-Vert ainsi que les
+poésies grivoises de Parny.</p>
+
+<p>Il prononce:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Monsieur Potel, appelez les
+affaires.</p>
+
+<p>Puis souriant, il murmure:</p>
+
+<p><i>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Quidquid tentabam dicere versus erat.</i></p>
+
+
+<p>Le greffier alors, levant son front chauve,
+bredouille d'une voix inintelligible: «Madame
+Victoire Bascule contre Isidore Paturon».</p>
+
+<p>Une énorme femme s'avance, une dame de
+campagne, une dame de chef-lieu de canton,
+avec un chapeau à rubans, une chaîne de
+montre en feston sur le ventre, des bagues
+aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes
+comme des chandelles allumées.</p>
+
+<p>Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil
+de connaissance où perce une raillerie, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Bascule, articulez vos griefs.</p>
+
+<p>La partie adverse se tient de l'autre côté.
+Elle est représentée par trois personnes. Au
+milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans,
+joufflu comme une pomme et rouge comme
+un coquelicot. A sa droite, sa femme toute
+jeune, maigre, petite, pareille à une poule
+cayenne, avec une tête mince et plate que
+coiffe, comme une crête, un bonnet rose.
+Elle a un oeil rond, étonné et colère, qui
+regarde de côté comme celui des volailles.
+A la gauche du garçon se tient son père,
+vieux homme courbé, dont le corps tordu
+disparaît dans sa blouse empesée, comme
+sous une cloche.</p>
+
+<p>Mme Bascule s'explique:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le juge de paix, voici quinze
+ans que j'ai recueilli ce garçon. Je l'ai élevé
+et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour
+lui, j'en ai fait un homme. Il m'avait promis,
+il m'avait juré de ne pas me quitter, il m'en
+a même fait un acte, moyennant lequel je lui
+ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin
+, qui vaut dans les six mille. Or, voilà
+qu'une petite chose, une petite rien du tout,
+une petite morveuse....</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX.&mdash;Modérez-vous, madame
+Bascule.</p>
+
+<p>MADAME BASCULE.&mdash;Une petite... une
+petite... je m'entends, lui a tourné la tête,
+lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi...
+et il s'en va l'épouser ce sot, ce grand bête,
+et il lui porte mon bien en mariage, mon
+bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah!
+mais non.... J'ai un papier, le voilà.... Qu'il
+me rende mon bien, alors. Nous avons fait un
+acte de notaire pour le bien et un acte de
+papier privé pour l'amitié. L'un vaut l'autre.
+Chacun son droit, est-ce pas vrai?</p>
+
+<p>Elle tend au juge de paix un papier timbré
+grand ouvert.</p>
+
+<p>ISIDORE PATURON.&mdash;C'est pas vrai.</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX.&mdash;Taisez-vous. Vous parlerez
+à votre tour. (Il lit.)</p>
+
+<p>«Je soussigné, Isidore Paturon, promets
+par la présente à Mme Bascule, ma bienfaitrice,
+de ne jamais la quitter de mon vivant,
+et de la servir avec dévouement.</p>
+
+<p>Gorgeville, le 8 août 1883.»</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX.&mdash;Il y a une croix comme
+signature; vous ne savez donc pas écrire?</p>
+
+<p>ISIDORE.&mdash;Non, J'sais point.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;C'est vous qui l'avez faite, cette
+croix?</p>
+
+<p>ISIDORE.&mdash;Non, c'est point mé.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Qu'est-ce qui l'a faite, alors?</p>
+
+<p>ISIDORE.&mdash;C'est elle.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Vous êtes prêt à jurer que vous
+n'avez pas fait cette croix?</p>
+
+<p>ISIDORE, avec précipitation.&mdash;Sur la tête d'mon
+pé, d'ma mé, d'mon grand-pé, de ma grand'-mé,
+et du bon Dieu qui m'entend, je jure que
+c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour
+appuyer son serment.)</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX, riant.&mdash;Quels ont donc été vos rapports avec Mme
+Bascule, ici présente?</p>
+
+<p>ISIDORE.&mdash;A ma servi de traînée. (Rires dans
+l'auditoire.)</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Modérez vos expressions. Vous
+voulez dire que vos relations n'ont pas été
+aussi pures qu'elle le prétend.</p>
+
+<p>LE PÈRE PATURON, prenant la parole.&mdash;Il n'avait
+point quinze ans, point quinze ans, m'sieu
+l'juge, quant a m'a débouché....</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Vous voulez dire débauché?</p>
+
+<p>LE PÈRE.&mdash;Je sais ti mé? I n'avait point
+quinze ans. Y en avait déjà ben quatre qu'a
+l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme
+un poulet gras, à l'faire crever de nourriture,
+sauf votre respect. Et pi, quand l'temps fut
+v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé....</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Dépravé.... Et vous avez laissé
+faire?...</p>
+
+<p>LE PÈRE.&mdash;Celle-là ou ben une autre, fallait
+ben qu'ça arrive!...</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Alors de quoi vous plaignez-vous?</p>
+
+<p>LE PÈRE.&mdash;De rien! Oh! me plains de rien
+mé, de rien, seulement qu'i n'en veut pu, li,
+qu'il est ben libre. Jé demande protection à
+la loi.</p>
+
+<p>Mme BASCULE.&mdash;Ces gens m'accablent de
+mensonges, monsieur le juge. J'en ai fait un
+homme.</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Parbleu.</p>
+
+<p>Mme BASCULE.&mdash;Et il me renie, il m'abandonne,
+il me vole mon bien....</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas vrai, M'sieu l'juge.
+J'voulus la quitter, v'là cinq ans, vu qu'elle
+avait grossi d'excès, et que ça m'allait point.
+Ça me déplaisait, quoi? Je li dis donc que
+j'vas partir? Alors v'là qu'a pleure comme
+une gouttière et qu'a me promet son bien du
+Bec-de-Mortin pour rester quéque z'années,
+rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui»
+pardi! Quéque vous auriez fait, vous?</p>
+
+<p>Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour,
+heure pour heure. J'étais quitte. Chacun son
+dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette
+jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)</p>
+
+<p>&mdash;Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge,
+c'te meule, et dites-mé que ça valait bien ça?</p>
+
+<p>LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète:</p>
+
+<p>&mdash;Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule
+s'affaisse sur le banc derrière elle, et se met à pleurer.)</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX, paternel.&mdash;Que voulez-vous;
+chère dame, je n'y peux rien. Vous lui avez
+donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte
+parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui.
+Il avait le droit incontestable de faire ce qu'il
+a fait et de l'apporter en dot à sa femme. Je
+n'ai pas à entrer dans les questions de...
+de... délicatesse.... Je ne peux envisager
+les faits qu'au point de vue de la loi. Je n'y
+peux rien.</p>
+
+<p>LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.&mdash;J'pourrais
+ti r'tourner cheuz nous?</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Parfaitement. (Ils s'en vont sous les
+regards sympathiques des paysans, comme des gens dont
+la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote sur son banc.)</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX, souriant.&mdash;Remettez-vous,
+chère dame. Voyons, voyons, remettez-vous...
+et... si j'ai un conseil à vous
+donner, c'est de chercher un autre... un
+autre élève....</p>
+
+<p>Mme BASCULE, à travers ses larmes.&mdash;Je n'en
+trouverai pas... pas....</p>
+
+<p>LE JUGE.&mdash;Je regrette de ne pouvoir vous
+en indiquer un. (Elle jette un regard désespéré vers
+le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis elle se
+lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin,
+cachant sa figure dans son mouchoir.)</p>
+
+<p>LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et,
+d'une voix goguenarde.&mdash;Calypso ne pouvait se
+consoler du départ d'Ulysse. (Puis d'une voix
+grave:)</p>
+
+<p>Appelez les affaires suivantes.</p>
+
+<p>LE GREFFIER bredouille.&mdash;Célestin Polyte
+Lecacheur.&mdash;Prosper Magloire Dieulafait....</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c10"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>L'ÉPINGLE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+<p>Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de
+l'homme. C'était loin, bien loin d'ici, sur
+une côte fertile et brûlante. Nous suivions,
+depuis le matin, le rivage couvert de récoltes
+et la mer bleue couverte de soleil. Des fleurs
+poussaient tout près des vagues, des vagues
+légères, si douces, endormantes. Il faisait
+chaud; c'était une molle chaleur parfumée de
+terre grasse, humide et féconde; on croyait
+respirer des germes.</p>
+
+<p>On m'avait dit que, ce soir-là, je trouverais
+l'hospitalité dans la maison du Français qui
+habitait au bout d'un promontoire, dans un
+bois d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais
+encore. Il était arrivé un matin, dix ans plus
+tôt; il avait acheté de la terre, planté des
+vignes, semé des grains; il avait travaillé,
+cet homme, avec passion, avec fureur. Puis
+de mois en mois, d'année en année, agrandissant
+son domaine, fécondant sans arrêt le
+sol puissant et vierge, il avait ainsi amassé
+une fortune par son labeur infatigable.</p>
+
+<p>Pourtant il travaillait toujours, disait-on.
+Levé dès l'aurore, parcourant ses champs
+jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il
+semblait harcelé par une idée fixe, torturé
+par l'insatiable désir de l'argent, que rien
+n'endort, que rien n'apaise.</p>
+
+<p>Maintenant, il semblait très riche.</p>
+
+<p>Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure.
+Elle se dressait en effet au bout d'un
+cap au milieu des orangers. C'était une large
+maison carrée toute simple et dominant la
+mer.</p>
+
+<p>Comme j'approchais, un homme à grande
+barbe parut sur la porte. L'ayant salué, je lui
+demandai un asile pour la nuit. Il me tendit
+la main en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous.</p>
+
+<p>Il me conduisit dans une chambre, mit à
+mes ordres un serviteur, avec une aisance
+parfaite et une bonne grâce familière d'homme
+du monde; puis il me quitta en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous dînerons lorsque vous voudrez
+bien descendre.</p>
+
+<p>Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur
+une terrasse en face de la mer. Je lui parlai
+d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu!
+Il souriait, répondant avec distraction:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cette terre est belle. Mais aucune
+terre ne plaît loin de celle qu'on aime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous regrettez la France?</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y retournez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'y reviendrai.</p>
+
+<p>Et, tout doucement, nous nous mîmes à
+parler du monde français, des boulevards et
+des choses de Paris. Il m'interrogeait en
+homme qui a connu cela, me citait des noms,
+tous les noms familiers sur le trottoir du
+Vaudeville.</p>
+
+<p>&mdash;Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours les mêmes, sauf les morts.</p>
+
+<p>Je le regardais avec attention, poursuivi
+par un vague souvenir. Certes, j'avais vu
+cette tête-là quelque part! Mais où? mais
+quand? Il semblait fatigué, bien que vigoureux,
+triste, bien que résolu. Sa grande barbe
+blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il
+la prenait près du menton et, la serrant dans
+sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au
+bout. Un peu chauve, il avait des sourcils
+épais et une forte moustache qui se mêlait
+aux poils des joues.</p>
+
+<p>Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la
+mer, jetant sur la côte un brouillard de feu.
+Les orangers en fleur exhalaient dans l'air
+du soir leur arôme violent et délicieux. Lui
+ne voyait rien que moi, et, le regard fixe, il
+semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir
+au fond de mon âme l'image lointaine,
+aimée et connue du large trottoir ombragé,
+qui va de la Madeleine à la rue Drouet.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous Boutrelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bien changé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Et La Ridamie?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le même.</p>
+
+<p>&mdash;Et les femmes? Parlez-moi des femmes.
+Voyons. Connaissez-vous Suzanne Verner?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très forte, finie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et Sophie Astier?</p>
+
+<p>&mdash;Morte.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....</p>
+
+<p>Mais il se tut brusquement. Puis, la voix
+changée, la figure pâlie soudain, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, il vaut mieux que je ne parle plus
+de cela, ça me ravage.</p>
+
+<p>Puis, comme pour changer la marche de
+son esprit, il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien.</p>
+
+<p>Et il me précéda dans sa maison.</p>
+
+<p>Les pièces du bas étaient énormes, nues,
+tristes, semblaient abandonnées. Des assiettes
+et des verres traînaient sur des tables, laissés
+là par les serviteurs à peau basanée qui
+rôdaient sans cesse dans cette vaste demeure.
+Deux fusils pendaient à deux clous sur le
+mur; et, dans les encoignures, on voyait des
+bêches, des lignes de pêche, des feuilles de
+palmier séchées, des objets de toute espèce
+posés au hasard des rentrées et qui se trouvaient
+à portée de la main pour le hasard des
+sorties et des besognes.</p>
+
+<p>Mon hôte sourit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un
+exilé, dit-il, mais ma chambre est plus propre.
+Allons-y.</p>
+
+<p>Je crus, en y entrant, pénétrer dans le
+magasin d'un brocanteur, tant elle était remplie
+de choses, de ces choses disparates,
+bizarres et variées qu'on sent être des souvenirs.
+Sur les murs deux jolis dessins de
+peintres connus, des étoffes, des armes, épées
+et pistolets, puis, juste au milieu du panneau
+principal, un carré de satin blanc encadré
+d'or.</p>
+
+<p>Surpris, je m'approchai pour voir, et
+j'aperçus une épingle à cheveux piquée au
+centre de l'étoffe brillante.</p>
+
+<p>Mon hôte posa sa main sur mon épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-il en souriant, la seule chose
+que je regarde ici, et la seule que je voie
+depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait:
+«Ce sabre est le plus beau jour de ma vie»,
+moi, je puis dire: «Cette épingle est toute
+ma vie.»</p>
+
+<p>Je cherchais une phrase banale; je finis par
+prononcer:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez souffert par une femme?</p>
+
+<p>Il reprit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Dites que je souffre comme un misérable...
+Mais venez sur mon balcon. Un nom
+m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que
+je n'ai point osé prononcer, car si vous
+m'aviez répondu «morte», comme vous
+avez fait pour Sophie Astier, je me serais
+brûlé la cervelle, aujourd'hui même.</p>
+
+<p>Nous étions sortis sur le large balcon d'où
+l'on voyait deux golfes, l'un à droite, et
+l'autre à gauche, enfermés par de hautes
+montagnes grises. C'était l'heure crépusculaire
+où le soleil disparu n'éclaire plus la
+terre que par les reflets du ciel.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?</p>
+
+<p>Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une
+angoisse frémissante.</p>
+
+<p>Je souris:&mdash;Parbleu... et plus jolie que
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Il hésitait:&mdash;Tout à fait...?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Il me prit la main:&mdash;Parlez-moi d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai rien à en dire; c'est une
+des femmes, ou plutôt une des filles les plus
+charmantes et les plus cotées de Paris. Elle
+mène une existence agréable et princière,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût
+dit: «Je vais mourir.» Puis, brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pendant trois ans ce fut une existence
+effroyable et délicieuse que la nôtre. J'ai failli
+la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de me
+crever les yeux avec cette épingle que vous
+venez de voir. Tenez, regardez ce petit point
+blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions!
+Comment pourrais-je expliquer cette
+passion-là? Vous ne la comprendriez point.</p>
+
+<p>Il doit exister un amour simple, fait du
+double élan de deux coeurs et de deux âmes;
+mais il existe assurément un amour atroce,
+cruellement torturant, fait de l'invincible enlacement
+de deux êtres disparates qui se
+détestent en s'adorant.</p>
+
+<p>Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais
+quatre millions qu'elle a mangés de
+son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués
+avec un sourire doux qui semblait tomber
+de ses yeux sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Vous la connaissez? Elle a en elle quelque
+chose d'irrésistible! Quoi? Je ne sais pas.
+Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre
+comme une vrille et reste en vous comme le
+crochet d'une flèche? C'est plutôt ce sourire
+doux, indifférent et séduisant, qui reste sur
+sa face à la façon d'un masque. Sa grâce
+lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle
+comme un parfum, de sa taille longue, à
+peine balancée quand elle passe, car elle
+semble glisser plutôt que marcher, de sa voix
+un peu traînante, jolie, et qui semble être la
+musique de son sourire, de son geste aussi,
+de son geste toujours modéré, toujours juste
+et qui grise l'oeil tant il est harmonieux.
+Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la
+terre! Comme j'ai souffert! Car elle me trompait
+avec tout le monde! Pourquoi? Pour
+rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris,
+quand je la traitais de fille et de gueuse, elle
+avouait tranquillement: «Est-ce que nous
+sommes mariés?» disait-elle.</p>
+
+<p>Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à
+elle que j'ai fini par la comprendre: cette
+fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est
+Manon qui ne pourrait pas aimer sans tromper,
+Manon pour qui l'amour, le plaisir et
+l'argent ne font qu'un.
+Il se tut. Puis, après quelques minutes:
+&mdash;Quand j'eus mangé mon dernier sou pour
+elle, elle m'a dit simplement: «Vous comprenez,
+mon cher, que je ne peux pas vivre
+de l'air et du temps. Je vous aime beaucoup,
+je vous aime plus que personne, mais
+il faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.»</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous disais, pourtant, quelle vie
+atroce j'ai menée à côté d'elle! Quand je la
+regardais, j'avais autant envie de la tuer que
+de l'embrasser. Quand je la regardais... je
+sentais un besoin furieux d'ouvrir les bras,
+de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en
+elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide
+et d'insaisissable qui me faisait l'exécrer;
+et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais
+tant. En elle, le Féminin, l'odieux et
+affolant Féminin était plus puissant qu'en
+aucune autre femme. Elle en était chargée,
+surchargée comme d'un fluide grisant et
+vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne
+l'a jamais été.</p>
+
+<p>&mdash;Et tenez, quand je sortais avec elle, elle
+posait son oeil sur tous les hommes d'une
+telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun,
+d'un seul regard. Cela m'exaspérait et
+m'attachait à elle davantage, cependant. Cette
+créature, rien qu'en passant dans la rue,
+appartenait à tout le monde, malgré moi,
+malgré elle, par le fait de sa nature même,
+bien qu'elle eût l'allure modeste et douce.
+Comprenez-vous?</p>
+
+<p>Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant,
+il me semblait qu'on la possédait sous
+mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres,
+en effet, la possédaient.</p>
+
+<p>Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je
+l'aime plus que jamais!</p>
+
+<p>La nuit s'était répandue sur la terre. Un
+parfum puissant d'orangers flottait dans l'air.</p>
+
+<p>Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;La reverrez-vous?</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en
+terre qu'en argent, sept à huit cent mille
+francs. Quand le million sera complet, je
+vendrai tout et je partirai. J'en ai pour un an
+avec elle&mdash;une bonne année entière.&mdash;Et
+puis adieu, ma vie sera close.</p>
+
+<p>Je demandai:&mdash;Mais ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je
+lui demanderai peut-être de me prendre
+comme valet de chambre.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c11"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>LES BÉCASSES</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>Ma chère amie, vous me demandez pourquoi
+je ne rentre pas à Paris; vous vous
+étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison
+que je vais vous donner va, sans doute,
+vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre
+à Paris au moment du passage des bécasses?</p>
+
+<p>Certes, je comprends et j'aime assez cette
+vie de la ville, qui va de la chambre au trottoir;
+mais je préfère la vie libre, la rude vie
+d'automne du chasseur.
+A Paris, il me semble que je ne suis jamais
+dehors; car les rues ne sont, en somme, que
+de grands appartements communs, et sans
+plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les
+pieds sur des pavés de bois ou de pierre, le
+regard borné partout par des bâtiments, sans
+aucun horizon de verdure, de plaines ou de
+bois? Dès milliers de voisins vous coudoient,
+vous poussent, vous saluent et vous parlent;
+et le fait de recevoir de l'eau sur un parapluie
+quand il pleut ne suffit pas à me donner l'impression,
+la sensation de l'espace.</p>
+
+<p>Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement
+la différence du dedans et du dehors...
+Mais ce n'est pas de cela que je veux vous
+parler...</p>
+
+<p>Donc les bécasses passent.</p>
+
+<p>Il faut vous dire que j'habite une grande
+maison normande, dans une vallée, auprès
+d'une petite rivière, et que je chasse presque
+tous les jours.</p>
+
+<p>Les autres jours, je lis; je lis même des
+choses que les hommes de Paris n'ont pas le
+temps de connaître, des choses très sérieuses,
+très profondes, très curieuses, écrites par un
+brave savant de génie, un étranger qui a passé
+toute sa vie à étudier la même question et a
+observé les mêmes faits relatifs à l'influence
+du fonctionnement de nos organes sur notre
+intelligence.</p>
+
+<p>Mais je veux vous parler des bécasses. Donc
+mes deux amis, les frères d'Orgemol et moi,
+nous restons ici pendant la saison de chasse,
+en attendant les premiers froids. Puis, dès
+qu'il gèle, nous partons pour leur ferme de
+Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là
+un petit bois délicieux, un petit bois divin,
+où viennent loger toutes les bécasses qui passent.</p>
+
+<p>Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux
+géants, ces deux Normands des premiers
+temps, ces deux mâles de la vieille et puissante
+race de conquérants qui envahit la
+France, prit et garda l'Angleterre, s'établit
+sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des
+villes partout, passa comme un flot sur la
+Sicile en y créant un art admirable, battit tous
+les rois, pilla les plus fières cités, roula les
+papes dans leurs ruses de prêtres et les joua,
+plus madrés que ces pontifes italiens, et surtout
+laissa des enfants dans tous les lits de la
+terre. Les d'Orgemol sont deux Normands
+timbrés au meilleur titre, ils ont tout des
+Normands, la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux
+blonds et les yeux couleur de la mer.</p>
+
+<p>Quand nous sommes ensemble, nous parlons
+patois, nous vivons, pensons, agissons
+en Normands, nous devenons des Normands
+terriens plus paysans que nos fermiers.</p>
+
+<p>Or, depuis quinze jours, nous attendions
+les bécasses.</p>
+
+<p>Chaque matin l'aîné, Simon, me disait:
+«Hé, v'là l'vent qui passe à l'est, y va geler.
+Dans deux jours, elles viendront.»</p>
+
+<p>Le cadet Gaspard, plus précis, attendait
+que la gelée fût venue pour l'annoncer.</p>
+
+<p>Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre
+dès l'aurore en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est, la terre est toute blanche. Deux
+jours comme ça et nous allons à Connelot.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, en effet, nous partions
+pour Connelot. Certes, vous auriez ri
+en nous voyant. Nous nous déplaçons dans
+une étrange voiture de chasse que mon père
+fit construire autrefois. Construire est le seul
+mot que je puisse employer en parlant de ce
+monument voyageur, ou plutôt de ce tremblement
+de terre roulant. Il y a de tout là dedans:
+caisses pour les provisions, caisses
+pour les armes, caisses pour les malles, caisses
+à claire-voie pour les chiens. Tout y est
+à l'abri, excepté les hommes, perchés sur des
+banquettes à balustrades, hautes comme un
+troisième étage et portées par quatre roues
+gigantesques. On parvient là-dessus comme
+on peut, en se servant des pieds, des mains
+et même des dents à l'occasion, car aucun
+marchepied ne donne accès sur cet édifice.</p>
+
+<p>Donc, les deux d'Orgemol et moi nous
+escaladons cette montagne, en des accoutrements
+de Lapons. Nous sommes vêtus de
+peaux de mouton, nous portons des bas de
+laine énormes par-dessus nos pantalons, et
+des guêtres par-dessus nos bas de laine; nous
+avons des coiffures en fourrure noire et des
+gants en fourrure blanche. Quand nous
+sommes installés, Jean, mon domestique, nous
+jette nos trois bassets, Pif, Paf et Moustache.
+Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard
+et Moustache à moi. On dirait trois petits
+crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus,
+avec des pattes torses, et tellement
+velus qu'ils ont l'air de broussailles jaunes.
+A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs
+sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs
+barbes. Jamais on ne les enferme dans les
+chenils roulants de la voilure. Chacun de
+nous garde le sien sous ses pieds pour avoir
+chaud.</p>
+
+<p>Et nous voilà partis, secoués abominablement.
+Il gelait, il gelait ferme. Nous étions
+contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le
+fermier, maître Picot, nous attendait devant
+la porte. C'est aussi un gaillard, pas grand,
+mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue,
+rusé comme un renard, toujours souriant,
+toujours content et sachant faire argent
+de tout.</p>
+
+<p>C'est grande fête pour lui, au moment des
+bécasses.</p>
+
+<p>La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans
+une cour à pommiers, entourée de quatre
+rangs de hêtres qui bataillent toute l'année
+contre le vent de mer.</p>
+
+<p>Nous entrons dans la cuisine où flambe un
+beau feu en notre honneur.</p>
+
+<p>Notre table est mise tout contre la haute
+cheminée où tourne et cuit, devant la flamme
+claire, un gros poulet dont le jus coule dans
+un plat de terre.</p>
+
+<p>La fermière alors nous salue, une grande
+femme muette, très polie, tout occupée des
+soins de la maison, la tête pleine d'affaires
+et de chiffres, prix des grains, des volailles,
+des moutons, des boeufs. C'est une femme
+d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur
+dans les environs.</p>
+
+<p>Au fond de la cuisine s'étend la grande
+table où viendront s'asseoir tout à l'heure les
+valets de tout ordre, charretiers, laboureurs,
+goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces
+gens mangeront en silence sous l'oeil actif de
+la maîtresse, en nous regardant dîner avec
+maître Picot, qui dira des blagues pour rire.
+Puis, quand tout son personnel sera repu,
+madame Picot prendra, seule, son repas rapide
+et frugal sur un coin de table, en surveillant
+la servante.</p>
+
+<p>Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son
+monde.</p>
+
+<p>Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol
+et moi, dans une chambre blanche, toute
+nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement
+nos trois lits, trois chaises et trois
+cuvettes.</p>
+
+<p>Gaspard s'éveille toujours le premier, et
+sonne une diane retentissante. En une demi-heure
+tout le monde est prêt et on part avec
+maître Picot qui chasse avec nous.</p>
+
+<p>Maître Picot me préfère à ses maîtres.
+Pourquoi? sans doute parce que je ne suis
+pas son maître. Donc nous voilà tous les
+deux qui gagnons le bois par la droite, tandis
+que les deux frères vont attaquer par la
+gauche. Simon a la direction des chiens qu'il
+traîne, tous les trois attachés au bout d'une
+corde.</p>
+
+<p>Car nous ne chassons pas la bécasse, mais
+le lapin. Nous sommes convaincus qu'il ne
+faut pas chercher la bécasse, mais la trouver.
+On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand
+on veut spécialement en rencontrer, on ne
+les pince jamais. C'est vraiment une chose
+belle et curieuse que d'entendre dans l'air
+frais du matin, la détonation brève du fusil,
+puis la voix formidable de Gaspard emplir
+l'horizon et hurler: «Bécasse.&mdash;Elle y est.»
+Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une
+bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe
+avec excès lorsqu'on sort les pièces du carnier,
+au déjeuner de midi.</p>
+
+<p>Donc nous voilà, maître Picot et moi, dans
+le petit bois dont les feuilles tombent avec un
+murmure doux et continu, un murmure sec,
+un peu triste, elles sont mortes. Il fait froid,
+un froid léger qui pique les yeux, le nez, et
+les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse
+blanche le bout des herbes et la terre brune
+des labourés. Mais on a chaud tout le long
+des membres, sous la grosse peau de mouton.
+Le soleil est gai dans l'air bleu, il ne
+chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon
+chasser au bois par les frais matins d'hiver.</p>
+
+<p>Là-bas, un chien jette un aboiement aigu.
+C'est Pif. Je connais sa voix frêle. Puis, plus
+rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et
+Paf à son tour donne de la gueule. Que fait
+donc Moustache? Ah! le voilà qui piaule
+comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé
+un lapin. Attention, maître Picot!</p>
+
+<p>Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent
+encore, puis reviennent; nous suivons leurs
+allées imprévues, en courant dans les petits
+chemins, l'esprit en éveil, le doigt sur la
+gâchette du fusil.</p>
+
+<p>Ils remontent vers la plaine, nous remontons
+aussi. Soudain, une tache grise, une
+ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire.</p>
+
+<p>La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et
+j'aperçois sur l'herbe une pincée de poil blanc
+qui remue. Alors je hurle de toute ma force:
+«Lapin, lapin.&mdash;Il y est!» Et je le montre
+aux trois chiens, aux trois crocodiles velus
+qui me félicitent en remuant la queue; puis
+s'en vont en chercher un autre.</p>
+
+<p>Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se
+remit à japper. Le fermier dit: «Ça pourrait
+bien être un lièvre, allons au bord de la
+plaine.»</p>
+
+<p>Mais au moment où je sortais du bois,
+j'aperçus, debout, à dix pas de moi, enveloppé
+dans son immense manteau jaunâtre,
+coiffé d'un bonnet de laine, et tricotant toujours
+un bas, comme font les bergers chez
+nous, le pâtre de maître Picot, Gargan, le
+muet. Je lui dis, selon l'usage: «Bonjour,
+pasteur.» Et il leva la main pour me saluer,
+bien qu'il n'eût pas entendu ma voix; mais il
+avait vu le mouvement de mes lèvres.</p>
+
+<p>Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger.
+Depuis quinze ans je le voyais chaque
+automne, debout au bord ou au milieu
+d'un champ, le corps immobile, et ses mains
+tricotant toujours. Son troupeau le suivait
+comme une meute, semblait obéir à son oeil.
+Maître Picot me serra le bras:
+&mdash;Vous savez que le berger a tué sa femme.
+Je fus stupéfait:&mdash;Gargan? Le sourd-muet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen.
+Je vas vous conter ça.</p>
+
+<p>Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur
+savait cueillir les mots sur la bouche de son
+maître comme s'il les eût entendus. Il ne
+comprenait que lui; mais, en face de lui, il
+n'était plus sourd; et le maître, par contre,
+devinait comme un sorcier toutes les intentions
+de la pantomime du muet, tous les gestes
+de ses doigts, les plis de ses joues et les reflets
+de ses yeux.</p>
+
+<p>Voici cette simple histoire, sombre fait
+divers, comme il s'en passe aux champs, quelquefois.</p>
+
+<p>Gargan était fils d'un marneux, d'un de
+ces hommes qui descendent dans les marnières
+pour extraire cette sorte de pierre
+molle, blanche et fondante, qu'on sème sur
+les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait
+élevé à garder des vaches le long des fossés
+des routes.</p>
+
+<p>Puis, recueilli par le père de Picot, il était
+devenu berger de la ferme. C'était un excellent
+berger, dévoué, probe, et qui savait
+replacer les membres démis, bien que personne
+ne lui eût jamais rien appris.</p>
+
+<p>Quand Picot prit la ferme à son tour,
+Gargan avait trente ans et en paraissait quarante.
+Il était haut, maigre et barbu, barbu
+comme un patriarche.</p>
+
+<p>Or, vers cette époque, une bonne femme
+du pays, très pauvre, la Martel, mourut, laissant
+une fillette de quinze ans, qu'on appelait
+la Goutte à cause de son amour immodéré
+pour l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa
+à de menues besognes, la nourrissant
+sans la payer, en échange de son travail. Elle
+couchait sous la grange, dans l'étable ou dans
+l'écurie, sur la paille ou sur le fumier, quelque
+part, n'importe où, car on ne donne pas
+un lit à ces va-nu-pieds. Elle couchait donc
+n'importe où, avec n'importe qui, peut-être
+avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva
+que, bientôt, elle s'adonna avec le sourd et
+s'accoupla avec lui d'une façon continue.
+Comment s'unirent ces deux misères? Comment
+se comprirent-elles? Avait-il jamais
+connu une femme avant cette rôdeuse de
+granges, lui qui n'avait jamais causé avec
+personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans
+sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière,
+au bord d'un chemin? On ne sait pas.
+On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient
+ensemble comme mari et femme.</p>
+
+<p>Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva
+même cet accouplement naturel.</p>
+
+<p>Mais voilà que le curé apprit cette union
+sans messe et se fâcha. Il fit des reproches à
+madame Picot, inquiéta sa conscience, la
+menaça de châtiments mystérieux. Que faire?</p>
+
+
+<p>C'était bien simple. On allait les marier à l'église
+et à la mairie. Ils n'avaient rien ni l'un ni
+l'autre: lui, pas une culotte entière; elle, pas
+un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait
+à ce que la loi et la religion fussent satisfaites.
+On les unit, en une heure, devant maire
+et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.</p>
+
+<p>Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans
+le pays (pardon pour ce vilain mot!) de faire
+cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût
+marié, personne ne songeait à coucher avec
+la Goutte; et, maintenant, chacun voulait son
+tour, histoire de rire. Tout le monde y passait
+pour un petit verre, derrière le dos du mari.
+L'aventure fit même tant de bruit aux environs
+qu'il vint des messieurs de Goderville
+pour voir ça.</p>
+
+<p>Moyennant un demi-litre, la Goutte leur
+donnait le spectacle avec n'importe qui, dans
+un fossé, derrière un mur, tandis qu'on
+apercevait, en même temps, la silhouette immobile
+de Gargan, tricotant un bas à cent pas
+de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on
+riait à s'en rendre malade dans tous les cafés
+de la contrée; on ne parlait que de ça, le soir,
+devant le feu; on s'abordait sur les routes en
+se demandant: «As-tu payé la goutte à la
+Goutte?» On savait ce que cela voulait dire.</p>
+
+<p>Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà
+qu'un jour, le gars Poirot, de Sasseville,
+appela d'un signe la femme à Gargan derrière
+une meule en lui faisant voir une bouteille
+pleine. Elle comprit et accourut en riant; or,
+à peine étaient-ils occupés à leur besogne
+criminelle que le pâtre tomba sur eux comme
+s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit, à
+cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis
+que le muet, avec des cris de bête, serrait la
+gorge de sa femme.</p>
+
+<p>Des gens accoururent qui travaillaient dans
+la plaine. Il était trop tard; elle avait la langue
+noire, les yeux sortis de la tête; du sang
+lui coulait par le nez. Elle était morte.</p>
+
+<p>Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen.
+Comme il était muet, Picot lui servait d'interprète.
+Les détails de l'affaire amusèrent
+beaucoup l'auditoire. Mais le fermier n'avait
+qu'une idée: c'était de faire acquitter son
+pasteur, et il s'y prenait en matin.</p>
+
+<p>Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd
+et celle de son mariage; puis, quand il en vint
+au crime, il interrogea lui-même l'assassin.</p>
+
+<p>Toute l'assistance était silencieuse.</p>
+
+<p>Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu
+qu'elle te trompait?» Et, en même temps, il
+mimait sa question avec les yeux.</p>
+
+<p>L'autre fit «non» de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;«T'étais couché dans la meule quand tu
+l'as surpris?» Et il faisait le geste d'un homme
+qui aperçoit une chose dégoûtante.</p>
+
+<p>L'autre fit «oui» de la tête.</p>
+
+<p>Alors, le fermier, imitant les signes du
+maire qui marie, et du prêtre qui unit au nom
+de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait
+tué sa femme parce qu'elle était liée à lui devant
+les hommes et devant le ciel.</p>
+
+<p>Le berger fit «oui» de la tête.</p>
+
+<p>Picot lui dit: «Allons, montre comment
+c'est arrivé?»</p>
+
+<p>Alors, le sourd mima lui-même toute la
+scène. Il montra qu'il dormait dans la meule;
+qu'il s'était réveillé en sentant remuer la
+paille, qu'il avait regardé tout doucement, et
+qu'il avait vu la chose.</p>
+
+<p>Il s'était dressé, entre les deux gendarmes,
+et, brusquement, il imita le mouvement obscène
+du couple criminel enlacé devant lui.</p>
+
+<p>Un rire tumultueux s'éleva dans la salle,
+puis s'arrêta net; car le berger, les yeux
+hagards, remuant sa mâchoire et sa grande
+barbe comme s'il eût mordu quelque chose,
+les bras tendus, la tête en avant, répétait l'action
+terrible du meurtrier qui étrangle un être.</p>
+
+<p>Et il hurlait affreusement, tellement affolé
+de colère qu'il croyait la tenir encore et que
+les gendarmes furent obligés de le saisir et de
+l'asseoir de force pour le calmer.</p>
+
+<p>Un grand frisson d'angoisse courut dans
+l'assistance. Alors maître Picot, posant la
+main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement:
+«Il a de l'honneur, cet homme-là.»</p>
+
+<p>Et le berger fut acquitté.</p>
+
+<p>Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais,
+fort ému, la fin de cette aventure que je vous
+ai racontée en termes bien grossiers, pour ne
+rien changer au récit du fermier, quand un
+coup de fusil éclata au milieu du bois; et la
+vois formidable de Gaspard gronda dans le
+vent comme un coup de canon.</p>
+
+<p>&mdash;Bécasse. Elle y est.</p>
+
+<p>Et voilà comment j'emploie mon temps à
+guetter des bécasses qui passent tandis que
+vous allez aussi voir passer au bois les premières
+toilettes d'hiver.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c12"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>EN WAGON</h3>
+<br><br>
+
+<p>Le soleil allait disparaître derrière la grande
+chaîne dont le puy de Dôme est le géant, et
+l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde
+vallée de Royat.</p>
+
+<p>Quelques personnes se promenaient dans
+le parc, autour du kiosque de la musique.
+D'autres demeuraient encore assises, par
+groupes, malgré la fraîcheur du soir.</p>
+
+<p>Dans un de ces groupes on causait avec
+animation, car il était question d'une grave
+affaire qui tourmentait beaucoup mesdames
+de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.</p>
+
+<p>Dans quelques jours allaient commencer les
+vacances, et il s'agissait de faire venir leurs
+fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains.</p>
+
+<p>Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre
+elles-mêmes le voyage pour ramener
+leurs descendants, et elles ne connaissaient
+justement personne qu'elles pussent charger
+de ce soin délicat. On touchait aux derniers
+jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient,
+sans trouver, un nom qui leur offrît
+les garanties désirées.</p>
+
+<p>Leur embarras s'augmentait de ce qu'une
+vilaine affaire de moeurs avait eu lieu quelques
+jours auparavant dans un wagon. Et ces
+dames demeuraient persuadées que toutes les
+filles de la capitale passaient leur existence
+dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare
+de Lyon. Les échos de <i>Gil Blas</i>, d'ailleurs, au
+dire M. de Bridoie, signalaient la présence à
+Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de
+toutes les horizontales connues et inconnues.
+Pour y être, elles avaient dû y venir en wagon;
+et elles s'en retournaient indubitablement
+encore en wagon; elles devaient même s'en
+retourner sans cesse pour revenir tous les
+jours. C'était donc un va-et-vient continu
+d'impures sur cette maudite ligne. Ces dames
+se désolaient que l'accès des gares ne fût pas
+interdit aux femmes suspectes.</p>
+
+<p>Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans,
+Gontran de Vaulacelles treize ans et Roland
+de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient
+pas, cependant, exposer leurs chers
+enfants au contact de pareilles créatures. Que
+pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir,
+que pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient
+une journée entière, ou une nuit, dans un
+compartiment qui enfermerait, peut-être, une
+ou deux de ces drôlesses avec un ou deux de
+leurs compagnons?</p>
+
+<p>La situation semblait sans issue, quand
+madame de Martinsec vint à passer. Elle s'arrêta
+pour dire bonjour à ses amies qui lui
+racontèrent leurs angoisses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je
+vais vous prêter l'abbé. Je peux très bien m'en
+passer pendant quarante-huit heures. L'éducation
+de Rodolphe ne sera pas compromise
+pour si peu. Il ira chercher vos enfants et vous
+les ramènera.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un
+jeune prêtre, fort instruit, précepteur de Rodolphe
+de Martinsec, irait à Paris, la semaine
+suivante, chercher les trois jeunes gens.</p>
+
+<p>L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait
+à la gare de Lyon le dimanche matin
+pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide
+de huit heures, le nouveau rapide-direct organisé
+depuis quelques jours seulement, sur la
+réclamation générale de tous les baigneurs
+de l'Auvergne.</p>
+
+<p>Il se promenait sur le quai de départ, suivi de
+ses collégiens, comme une poule de ses poussins,
+et il cherchait un compartiment vide ou
+occupé par des gens d'aspect respectable, car
+il avait l'esprit hanté par toutes les recommandations
+minutieuses que lui avaient faites
+mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de
+Bridoie.</p>
+
+<p>Or il aperçut tout à coup devant une portière
+un vieux monsieur et une vieille dame
+à cheveux blancs qui causaient avec une autre
+dame installée dans l'intérieur du wagon. Le
+vieux monsieur était officier de la Légion
+d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le
+plus comme il faut. «Voici mon affaire,»
+pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et
+les suivit.</p>
+
+<p>La vieille dame disait:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout soigne-toi bien, mon enfant.</p>
+
+<p>La jeune répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, maman, ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;Appelle le médecin aussitôt que tu te
+sentiras souffrante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, adieu, ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, maman.</p>
+
+<p>Il y eut une longue embrassade, puis un
+employé ferma les portières et le train se mit
+en route.</p>
+
+<p>Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait
+de son adresse, et il se mit à causer avec les
+jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait
+été convenu, le jour de son départ, que madame
+de Martinsec l'autoriserait à donner des répétitions
+pendant toutes les vacances à ces trois
+garçons, et il voulait sonder un peu l'intelligence
+et le caractère de ses nouveaux élèves.</p>
+
+<p>Roger de Sarcagnes, le plus grand, était
+un de ces hauts collégiens poussés trop vite,
+maigres et pâles, et dont les articulations ne
+semblent pas tout à fait soudées. Il parlait
+lentement, d'une façon naïve.</p>
+
+<p>Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait
+tout petit, trapu, et il était malin,
+sournois, mauvais et drôle. Il se moquait
+toujours de tout le monde, avait des mots de
+grande personne, des répliques à double sens
+qui inquiétaient ses parents.</p>
+
+<p>Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne
+paraissait montrer aucune aptitude pour rien:
+C'était une bonne petite bête qui ressemblerait
+à son papa.</p>
+
+<p>L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient
+sous ses ordres pendant ces deux mois d'été:
+et il leur fit un sermon bien senti sur leurs
+devoirs envers lui, sur la façon dont il entendait
+les gouverner, sur la méthode qu'il emploierait
+envers eux.</p>
+
+<p>C'était un abbé d'âme droite et simple, un
+peu phraseur et plein de systèmes.</p>
+
+<p>Son discours fut interrompu par un profond
+soupir que poussa leur voisine. Il tourna la
+tête vers elle. Elle demeurait assise dans
+son coin, les yeux fixes, les joues un peu
+pâles. L'abbé revint à ses disciples.</p>
+
+<p>Le train roulait à toute vitesse, traversait
+des plaines, des bois, passait sous des ponts
+et sur des ponts, secouait de sa trépidation
+frémissante le chapelet de voyageurs enfermés
+dans les wagons.</p>
+
+<p>Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait
+l'abbé Lecuir sur Royat, sur les amusements
+du pays. Y avait-il une rivière?
+Pouvait-on pêcher? Aurait-il un cheval, comme
+l'autre année? etc.</p>
+
+<p>La jeune femme, tout à coup, jeta une
+sorte de cri, un «ah!» de souffrance vite
+réprimé.</p>
+
+<p>Le prêtre, inquiet, lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez-vous indisposée, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Elle répondit:&mdash;Non, non, monsieur
+l'abbé, ce n'est rien, une légère douleur, ce
+n'est rien. Je suis un peu malade depuis
+quelque temps, et le mouvement du train me
+fatigue. Sa figure était devenue livide, en effet.</p>
+
+<p>Il insista:&mdash;Si je puis quelque chose
+pour vous, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non,&mdash;rien du tout,&mdash;monsieur
+l'abbé. Je vous remercie.</p>
+
+<p>Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves,
+les préparant à son enseignement et à sa
+direction.</p>
+
+<p>Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait
+de temps en temps, puis repartait. La jeune
+femme, maintenant, paraissait dormir et elle
+ne bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien
+que le jour fût plus qu'à moitié écoulé, elle
+n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait:</p>
+
+<p>«Cette personne doit être bien souffrante.</p>
+
+<p>Il ne restait plus que deux heures de route
+pour atteindre Clermont-Ferrand, quand la
+voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle
+s'était laissée presque tomber de sa banquette
+et, appuyée sur les mains, les yeux hagards,
+les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon
+Dieu! oh! mon Dieu!»</p>
+
+<p>L'abbé s'élança:</p>
+
+<p>&mdash;Madame... madame... madame, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>Elle balbutia:&mdash;Je... je... crois que... que...
+que je vais accoucher. Et elle commença
+aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle
+poussait une longue clameur affolée qui semblait
+déchirer sa gorge au passage, une clameur
+aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre
+disait l'angoisse de son âme et la torture de
+son corps.</p>
+
+<p>Le pauvre prêtre éperdu, debout devant
+elle, ne savait que faire, que dire, que tenter,
+et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais...
+Mon Dieu, si je savais!» Il était rouge
+jusqu'au blanc des yeux; et ses trois élèves
+regardaient avec stupeur cette femme étendue
+qui criait.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras
+sur sa tête, et son flanc eut une secousse
+étrange, une convulsion qui la parcourut.</p>
+
+<p>L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir
+devant lui privée de secours et de soins, par
+sa faute. Alors il dit d'une vois résolue:
+&mdash;Je vais vous aider, madame. Je ne sais
+pas... mais je vous aiderai comme je pourrai.
+Je dois mon assistance à toute créature qui
+souffre.</p>
+
+<p>Puis, s'étant retourné vers les trois gamins,
+il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous&mdash;vous allez passer vos têtes
+à la portière; et si un de vous se retourne, il
+me copiera mille vers de Virgile.</p>
+
+<p>Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça
+les trois têtes, ramena contre le cou les rideaux
+bleus, et il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous faites seulement un mouvement,
+vous serez privés d'excursions pendant
+toutes les vacances. Et n'oubliez point que
+je ne pardonne jamais, moi.</p>
+
+<p>Et il revint vers la jeune femme, en relevant
+les manches de sa soutane.</p>
+
+<p>Elle gémissait toujours, et, par moments,
+hurlait. L'abbé, la face cramoisie, l'assistait,
+l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il
+levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient
+des regards furtifs, vite détournés, vers
+la mystérieuse besogne accomplie par leur
+nouveau précepteur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez
+vingt fois le verbe «désobéir»!&mdash;criait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois.</p>
+
+<p>Soudain la jeune femme cessa sa plainte
+persistante, et presque aussitôt un cri bizarre
+et léger qui ressemblait à un aboiement et à
+un miaulement fit retourner, d'un seul élan,
+les trois collégiens persuadés qu'ils venaient
+d'entendre un chien nouveau né.</p>
+
+<p>L'abbé tenait dans ses mains un petit
+enfant tout nu. Il le regardait avec des yeux
+effarés; il semblait content et désolé, prêt à
+rire et prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant
+sa figure exprimait de choses par le jeu rapide
+des yeux, des lèvres et des joues.</p>
+
+<p>Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses
+élèves une grande nouvelle:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un garçon.</p>
+
+<p>Puis aussitôt il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la
+bouteille d'eau qui est dans le
+filet.&mdash;Bien.&mdash;Débouchez-la.&mdash;Très bien.&mdash;Versez-m'en
+quelques gouttes dans la main, seulement
+quelques gouttes.&mdash;Parfait.</p>
+
+<p>Et il répandit cette eau sur le front nu du
+petit être qu'il portait, en prononçant:</p>
+
+<p>«Je te baptise, au nom du Père, du Fils
+et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.»</p>
+
+<p>Le train entrait en gare de Clermont. La
+figure de madame de Bridoie apparut à la
+portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta
+la frêle bête humaine qu'il venait de
+cueillir, en murmurant: «C'est madame qui
+vient d'avoir un petit accident en route.»</p>
+
+<p>Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans
+un égout; et, les cheveux mouillés de sueur,
+le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait:
+«Ils n'ont rien vu&mdash;rien du tout,&mdash;j'en
+réponds.&mdash;Ils regardaient tous trois par la
+portière.&mdash;J'en réponds,&mdash;ils n'ont rien vu.»</p>
+
+<p>Et il descendit du compartiment avec
+quatre garçons au lieu de trois qu'il était allé
+chercher, tandis que mesdames de Bridoie,
+de Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient
+des regards éperdus, sans trouver un
+seul mot à dire.</p>
+
+<p>Le soir, les trois familles dînaient ensemble
+pour fêter l'arrivée des collégiens. Mais on
+ne parlait guère; les pères, les mères et les
+enfants eux-mêmes semblaient préoccupés.</p>
+
+<p>Tout à coup, le plus jeune, Roland de
+Bridoie, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé,
+ce petit garçon?</p>
+
+<p>La mère ne répondit pas directement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles
+avec tes questions.</p>
+
+<p>Il se tut quelques minutes, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait personne que cette dame qui
+avait mal au ventre. C'est donc que l'abbé est
+prestidigitateur, comme Robert Houdin qui
+fait venir un bocal de poissons sous un tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui
+l'a envoyé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je
+n'ai rien vu, moi. Est-il entré par la portière,
+dis?</p>
+
+<p>Madame de Bridoie, impatientée, répliqua:
+&mdash;Voyons, c'est fini, tais-toi. Il est venu sous
+un chou comme tous les petits enfants. Tu le
+sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y avait pas de chou dans le
+wagon?</p>
+
+<p>Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait
+avec un air sournois, sourit et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que
+monsieur l'abbé qui l'a vu.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c13"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>ÇA IRA</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+<p>J'étais descendu à Barviller uniquement
+parce que j'avais lu dans un guide (je ne
+sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens,
+un Téniers, un Ribera.</p>
+
+<p>Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai
+à l'hôtel de l'Europe, que le guide affirme
+excellent, et je repartirai le lendemain.</p>
+
+<p>Le musée était fermé: on ne l'ouvre que
+sur la demande des voyageurs; il fut donc
+ouvert à ma requête, et je pus contempler
+quelques croûtes attribuées par un conservateur
+fantaisiste aux premiers maîtres de la
+peinture.</p>
+
+<p>Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant
+absolument rien à faire, dans une longue rue
+de petite ville inconnue, bâtie au milieu de
+plaines interminables, je parcourus cette
+<i>artère</i>, j'examinai quelques pauvres magasins;
+puis, comme il était quatre heures, je
+fus saisi par un de ces découragements qui
+rendent fous les plus énergiques.</p>
+
+<p>Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais
+payé cinq cents francs l'idée d'une distraction
+quelconque! Me trouvant à sec d'inventions,
+je me décidai, tout simplement, à fumer un
+bon cigare et je cherchai le bureau de tabac.
+Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge,
+j'entrai. La marchande me tendit plusieurs
+boites au choix; ayant regardé les cigares,
+que je jugeai détestables, je considérai, par
+hasard, la patronne.</p>
+
+<p>C'était une femme de quarante-cinq ans
+environ, forte et grisonnante. Elle avait une
+figure grasse, respectable, en qui il me sembla
+trouver quelque chose de familier. Pourtant
+je ne connaissais point cette dame? Non,
+je ne la connaissais pas assurément? Mais ne
+se pouvait-il faire que je l'eusse rencontrée?
+Oui, c'était possible! Ce visage-là devait être
+une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance
+perdue de vue, et changée, engraissée
+énormément sans doute?</p>
+
+<p>Je murmurai:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, madame, de vous examiner
+ainsi, mais il me semble que je vous
+connais depuis longtemps.</p>
+
+<p>Elle répondit en rougissant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle... Moi aussi.</p>
+
+<p>Je poussai un cri:&mdash;Ah! Ça ira!</p>
+
+<p>Elle leva ses deux mains avec un désespoir
+comique, épouvantée de ce mot et balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis
+soudain elle s'écria à son tour:&mdash;Tiens,
+c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec
+frayeur si on ne l'avait point écoutée. Mais
+nous étions seuls, bien seuls!</p>
+
+<p>«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître
+«<i>Ça ira</i>», la pauvre <i>Ça ira</i>, la maigre
+<i>Ça ira</i>, la désolée <i>Ça ira</i>, dans cette tranquille
+et grasse fonctionnaire du gouvernement?</p>
+
+<p><i>Ça ira</i>! Que de souvenirs s'éveillèrent
+brusquement en moi: Bougival, La Grenouillère,
+Chatou, le restaurant Fournaise, les
+longues journées en yole au bord des berges,
+dix ans de ma vie passés dans ce coin de pays,
+sur ce délicieux bout de rivière.</p>
+
+<p>Nous étions alors une bande d'une douzaine,
+habitant la maison Galopois, à Chatou,
+et vivant là d'une drôle de façon, toujours à
+moitié nus et à moitié gris. Les moeurs des
+canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces
+messieurs portent des monocles.</p>
+
+<p>Or notre bande possédait une vingtaine de
+canotières, régulières et irrégulières. Dans
+certains dimanches, nous en avions quatre;
+dans certains autres, nous les avions toutes.
+Quelques-unes étaient là, pour ainsi dire, à
+demeure, les autres venaient quand elles
+n'avaient rien de mieux à faire. Cinq ou six
+vivaient sur le commun, sur les hommes sans
+femmes, et, parmi celles-là, <i>Ça ira</i>.
+C'était une pauvre fille maigre et qui boitait.
+Cela lui donnait des allures de sauterelle.
+Elle était timide, gauche, maladroite en tout
+ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait avec
+crainte, au plus humble, au plus inaperçu,
+au moins riche de nous, qui la gardait un
+jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment
+s'était-elle trouvée parmi nous, personne
+ne le savait plus. L'avait-on rencontrée,
+un soir de pochardise, au bal des Canotiers et
+emmenée dans une de ces rafles de femmes
+que nous faisions souvent? L'avions-nous
+invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise
+à une petite table, dans un coin. Aucun de
+nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait
+partie de la bande.</p>
+
+<p>Nous l'avions baptisée <i>Ça ira</i>, parce qu'elle
+se plaignait toujours de la destinée, de sa
+malechance, de ses déboires. On lui disait
+chaque dimanche: «Eh bien, <i>Ça ira</i>, ça
+va-t-il?» Et elle répondait toujours: «Non,
+pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux
+un jour.»</p>
+
+<p>Comment ce pauvre être disgracieux et
+gauche était-il arrivé à faire le métier qui
+demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse
+et de beauté? Mystère. Paris, d'ailleurs, est
+plein de filles d'amour laides à dégoûter
+un gendarme.</p>
+
+<p>Que faisait-elle pendant les six autres jours
+de la semaine? Plusieurs fois, elle nous avait
+dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions,
+indifférents à son existence.</p>
+
+<p>Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue.
+Notre groupe s'était émietté peu à peu, laissant
+la place à une autre génération, à qui
+nous avions aussi laissé <i>Ça ira</i>. Je l'appris en
+allant déjeuner chez Fournaise de temps en
+temps.</p>
+
+<p>Nos successeurs, ignorant pourquoi nous
+l'avions baptisée ainsi, avaient cru à un nom
+d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils
+avaient cédé à leur tour leurs canots et quelques
+canotières à là génération suivante. (Une
+génération de canotiers vit, en général, trois
+ans sur l'eau, puis quitte la Seine pour entrer
+dans la magistrature, la médecine ou la politique).</p>
+
+<p>Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus
+tard, Zara s'était encore modifié en Sarah.
+On la crut alors israélite.</p>
+
+<p>Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient
+donc tout simplement «La Juive».</p>
+
+<p>Puis elle disparut.</p>
+
+<p>Et voilà que je la retrouvais marchande de
+tabac à Barviller.</p>
+
+<p>Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ça va donc, à présent?</p>
+
+<p>Elle répondit: Un peu mieux.</p>
+
+<p>Une curiosité me saisit de connaître la vie
+de cette femme. Autrefois je n'y aurais point
+songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué,
+attiré, tout à fait intéressé. Je lui demandai:</p>
+
+<p>&mdash;Comment as-tu fait pour avoir de la
+chance?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme
+je m'y attendais le moins.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée?</p>
+
+<p>&mdash;Oh non!</p>
+
+<p>&mdash;Où ça donc?</p>
+
+<p>&mdash;A Paris, dans l'hôtel que j'habitais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place
+à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'étais chez madame Ravelet.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, madame Ravelet?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;La modiste, la grande modiste de la rue
+de Rivoli.</p>
+
+<p>Et la voilà qui se met à me raconter mille
+choses de sa vie ancienne, mille choses secrètes
+de la vie parisienne, l'intérieur d'une
+maison de modes, l'existence de ces demoiselles,
+leurs aventures, leurs idées, toute
+l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier
+de trottoir qui chasse par les rues, le matin,
+en allant au magasin, le midi, en flânant, nu-tête,
+après le repas, et le soir en montant chez
+elle.</p>
+
+<p>Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme on est canaille...
+et comme on en fait de roides. Nous nous les
+racontions chaque jour. Vrai, on se moque
+des hommes, tu sais!</p>
+
+<p>Moi, la première rosserie que j'ai faite,
+c'est au sujet d'un parapluie. J'en avais un
+vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse.
+Comme je le fermais en arrivant, un
+jour de pluie, voilà la grande Louise qui me
+dit:&mdash;Comment! tu oses sortir avec ça!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce
+moment, les fonds sont bas.</p>
+
+<p>Ils étaient toujours bas, les fonds!</p>
+
+<p>Elle me répond:&mdash;Vas en chercher un à
+la Madeleine.</p>
+
+<p>Moi, ça m'étonne.</p>
+
+<p>Elle reprend:&mdash;C'est là que nous les
+prenons, toutes; on en a autant qu'on veut.
+Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.</p>
+
+<p>Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine.
+Nous trouvons le sacristain et nous lui
+expliquons comment nous avons oublié un
+parapluie la semaine d'avant. Alors il nous
+demande si nous nous rappelons son manche,
+et je lui fais l'explication d'un manche avec
+une pomme d'agate. Il nous introduit dans
+une chambre où il y avait plus de cinquante
+parapluies perdus; nous les regardons tous
+et nous ne trouvons pas le mien; mais moi
+j'en choisis un beau, un très beau, à manche
+d'ivoire sculpté. Louise est allée le réclamer
+quelques jours après. Elle l'a décrit avant de
+l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance.</p>
+
+<p>Pour faire ça, on s'habillait très chic.»</p>
+
+<p>Et elle riait en ouvrant et laissant retomber
+le couvercle à charnières de la grande boîte
+à tabac.</p>
+
+<p>Elle reprit:&mdash;Oh! on en avait des tours, et on
+en avait de si drôles. Tiens, nous étions cinq
+à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien,
+Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée,
+et elle avait un amant au conseil d'État. Ça
+ne l'empêchait pas de lui en faire porter joliment.
+Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous
+ne savez pas, nous allons en faire une bien
+bonne.» Et elle nous conta son idée.</p>
+
+<p>Tu sais, Irma, elle avait une tournure a
+troubler la tête de tous les hommes, et puis
+une taille, et puis des hanches qui leur faisaient
+venir l'eau à la bouche. Donc, elle imagina
+de nous faire gagner cent francs à chacune
+pour nous acheter des bagues, et elle arrangea
+la chose que voici:</p>
+
+<p>Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là,
+les autres non plus; ça n'allait guère, nous
+gagnions cent francs par mois au magasin,
+rien de plus. Il fallait trouver. Je sais bien
+que nous avions chacune deux ou trois amants
+habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup.
+A la promenade de midi, il arrivait
+quelquefois qu'on amorçait un monsieur qui
+revenait le lendemain; on le faisait poser
+quinze jours, et puis on cédait. Mais ces
+hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux
+de Chatou, c'était pour le plaisir. Oh! si tu
+savais les ruses que nous avions; vrai, c'était
+à mourir de rire. Donc, quand Irma nous
+proposa de nous faire gagner cent francs, nous
+voilà toutes allumées. C'est très vilain ce que
+je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu
+connais la vie, toi, et puis quand on est resté
+quatre ans à Chatou....</p>
+
+<p>Donc elle nous dit: «Nous allons lever au
+bal de l'Opéra ce qu'il y a de mieux à Paris
+comme hommes, les plus distingués et les
+plus riches. Moi, je les connais.»</p>
+
+<p>Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était
+vrai; parce que ces hommes-là ne sont pas
+faits pour les modistes, pour Irma oui, mais
+pour nous, non. Oh! elle était d'un chic, cette
+Irma. Tu sais, nous avions coutume de dire
+à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il
+l'aurait certainement épousée.</p>
+
+<p>Pour lors, elle nous fit habiller de ce que
+nous avions de mieux et elle nous dit: «Vous,
+vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester
+chacune dans un fiacre dans les rues voisines.
+Un monsieur viendra qui montera dans votre
+voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez
+le plus gentiment que vous pourrez; et
+puis vous pousserez un grand cri pour montrer
+que vous vous êtes trompée, que vous en
+attendiez un autre. Ça allumera le pigeon de
+voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra
+rester par force; vous résisterez, vous ferez
+les cent coups pour le chasser... et puis...
+vous irez souper avec lui... Alors il vous devra
+un bon dédommagement.</p>
+
+<p>Tu ne comprends point encore, n'est-ce
+pas? Eh bien, voici ce qu'elle fit, la rosse.</p>
+
+<p>Elle nous fit monter toutes les quatre dans
+quatre voitures, des voitures de cercle, des
+voitures bien comme il faut, puis elle nous
+plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors,
+elle alla au bal, toute seule. Comme elle connaissait,
+par leur nom, les hommes les plus
+marquants de Paris, parce que la patronne
+fournissait leurs femmes, elle en choisit d'abord
+un pour l'intriguer. Elle lui en dit de
+toutes les sortes, car elle a de l'esprit aussi.
+Quand elle le vit bien emballé, elle ôta son
+loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc
+il voulut l'emmener tout de suite, et elle lui
+donna rendez-vous, dans une demi-heure,
+dans une voilure en face du n° 20 de la rue
+Taitbout. C'était moi, dans cette voiture-là?
+J'étais bien enveloppée et la figure voilée.
+Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa
+tête à la portière, et il dit: «C'est vous?»</p>
+
+<p>Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez
+vite.»</p>
+
+<p>Il monte; et moi je le saisis dans mes bras
+et je l'embrasse, mais je l'embrasse à lui
+couper la respiration; puis je reprends:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je suis heureuse! que je suis
+heureuse!</p>
+
+<p>Et, tout d'un coup, je crie:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu!
+Oh! mon Dieu! Et je me mets à pleurer.</p>
+
+<p>Tu juges si voilà un homme embarrassé!
+Il cherche d'abord à me consoler; il s'excuse,
+proteste qu'il s'est trompé aussi!</p>
+
+<p>Moi, je pleurais toujours, mais moins fort;
+et je poussais de gros soupirs. Alors il me dit
+des choses très douces. C'était un homme tout
+à fait comme il faut; et puis ça l'amusait
+maintenant de me voir pleurer de moins en
+moins.</p>
+
+<p>Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller
+souper. Moi, j'ai refusé; j'ai voulu sauter de
+la voiture; il m'a retenue par la taille; et puis
+embrassée; comme j'avais fait à son entrée.</p>
+
+<p>Et puis... et puis... nous avons... soupé...
+tu comprends... et il m'a donné... devine...
+voyons, devine... il m'a donné cinq cents
+francs!... crois-tu qu'il y en a des hommes
+généreux.</p>
+
+<p>Enfin, la chose a réussi pour tout le monde.
+C'est Louise qui a eu le moins avec deux
+cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle
+était trop maigre!</p>
+
+<p>La marchande de tabac allait toujours,
+vidant d'un seul coup tous ses souvenirs
+amassés depuis si longtemps dans son coeur
+fermé de débitante officielle. Tout l'autrefois
+pauvre et drôle remuait son âme. Elle regrettait
+cette vie galante et bohème du trottoir
+parisien, faite de privations et de caresses
+payées, de rire et de misère, de ruses et
+d'amour vrai par moments.</p>
+
+<p>Je lui dis:&mdash;Mais comment as-tu obtenu
+ton débit de tabac?</p>
+
+<p>Elle sourit:&mdash;Oh! c'est toute une histoire.
+Figure-toi que j'avais dans mon hôtel, porte
+à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais,
+un de ces étudiants qui ne font rien. Celui-là,
+il vivait au café, du matin au soir; et il aimait
+le billard, comme je n'ai jamais vu aimer
+personne.</p>
+
+<p>Quand j'étais seule, nous passions la soirée
+ensemble quelquefois. C'est de lui que j'ai eu
+Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, Roger?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Il me donna une petite pension pour élever
+le gosse, mais je pensais bien que ce garçon-là
+ne me rapporterait rien, d'autant plus que
+je n'ai jamais vu un homme aussi fainéant,
+mais là, jamais. Au bout de dix ans, il en était
+encore à son premier examen. Quand sa famille
+vit qu'on n'en pourrait rien tirer, elle le
+rappela chez elle en province; mais nous étions
+demeurés en correspondance à cause de l'enfant.
+Et puis, figure-toi qu'aux dernières élections,
+il y a deux ans, j'apprends qu'il a été
+nommé député dans son pays. Et puis il a fait
+des discours à la Chambre. Vrai, dans le
+royaume des aveugles, comme on dit.... Mais,
+pour finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir,
+tout de suite, un bureau de tabac comme
+fille de déporté.... C'est vrai que mon père
+a été déporté, mais je n'avais jamais pensé
+non plus que ça pourrait me servir.
+Bref.... Tiens, voilà Roger.</p>
+
+<p>Un grand jeune homme entrait, correct,
+grave, poseur.</p>
+
+<p>Il embrassa sur le front sa mère, qui me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de
+bureau à la mairie.... Vous savez... c'est un
+futur sous-préfet.</p>
+
+<p>Je saluai dignement ce fontionnaire, et je
+sortis pour gagner l'hôtel, après avoir serré,
+avec gravité, la main tendue de <i>Ça ira</i>.</p>
+
+<br><br>
+<a name="c14"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>DÉCOUVERTE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<p>Le bateau était couvert de monde. La
+traversée s'annonçant fort belle, les Havraises
+allaient faire un tour à Trouville.</p>
+
+<p>On détacha les amarres; un dernier coup
+de sifflet annonça le départ, et, aussitôt, un
+frémissement secoua le corps entier du navire,
+tandis qu'on entendait, le long de ses
+flancs, un bruit d'eau remuée.</p>
+
+<p>Les roues tournèrent quelques secondes,
+s'arrêtèrent, repartirent doucement; puis le
+capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié
+par le porte-voix qui descend dans les profondeurs
+de la machine: «En route!» elles
+se mirent à battre la mer avec rapidité.</p>
+
+<p>Nous filions le long de la jetée, couverte
+de monde. Des gens sur le bateau agitaient
+leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour
+l'Amérique, et les amis restés à terre répondaient
+de la même façon.</p>
+
+<p>Le grand soleil de juillet tombait sur les
+ombrelles rouges, sur les toilettes claires,
+sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine
+remué par des ondulations. Quand on fut sorti
+du port, le petit bâtiment fit une courbe
+rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte
+lointaine entrevue à travers la brume matinale.</p>
+
+<p>A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de
+la Seine, large de vingt kilomètres. De place
+en place les grosses bouées indiquaient les
+bancs de sable, et on reconnaissait au loin
+les eaux douces et bourbeuses du fleuve qui,
+ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient
+de grands rubans jaunes à travers l'immense
+nappe verte et pure de la pleine mer.</p>
+
+<p>J'éprouve, aussitôt que je monte sur un
+bateau, le besoin de marcher de long en
+large, comme un marin qui fait le quart.
+Pourquoi? Je n'en sais rien. Donc je me mis
+à circuler sur le pont à travers la foule des
+voyageurs.</p>
+
+<p>Tout à coup, on m'appela. Je me retournai.
+C'était un de mes vieux amis, Henri
+Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix
+ans.</p>
+
+<p>Après nous être serré les mains, nous
+recommençâmes ensemble, en parlant de
+choses et d'autres, la promenade d'ours en
+cage que j'accomplissais tout seul auparavant.
+Et nous regardions, tout en causant,
+les deux lignes de voyageurs assis sur les
+deux côtés du pont.</p>
+
+<p>Tout à coup Sidoine prononça avec une
+véritable expression de rage:</p>
+
+<p>&mdash;C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!</p>
+
+<p>C'était plein d'Anglais, en effet. Les
+hommes debout lorgnaient l'horizon d'un
+air important qui semblait dire: «C'est nous,
+les Anglais, qui sommes les maîtres de la
+mer! Boum, boum! nous voilà!»</p>
+
+<p>Et tous les voiles blancs qui flottaient sur
+leurs chapeaux blancs avaient l'air des drapeaux
+de leur suffisance.</p>
+
+<p>Les jeunes misses plates, dont les chaussures
+aussi rappelaient les constructions navales
+de leur patrie, serrant en des châles
+multicolores leur taille droite et leurs bras
+minces, souriaient vaguement au radieux
+paysage. Leurs petites têtes, poussées au
+bout de ces longs corps, portaient des chapeaux
+anglais d'une forme étrange, et, derrière
+leurs crânes leurs maigres chevelures
+enroulées ressemblaient à des couleuvres
+lofées.</p>
+
+<p>Et les vieilles misses, encore plus grêles,
+ouvrant au vent leur mâchoire nationale,
+paraissaient menacer l'espace de leurs dents
+jaunes et démesurées.</p>
+
+<p>On sentait, en passant près d'elles, une
+odeur de caoutchouc et d'eau dentifrice.
+Sidoine répéta, avec une colère grandissante:</p>
+
+<p>&mdash;Les sales gens! On ne pourra donc
+pas les empêcher de venir en France?</p>
+
+<p>Je demandai en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi leur on veux-tu? Quant à
+moi, ils me sont parfaitement indifférents.</p>
+
+<p>Il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai pour lui rire au nez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te
+rend donc très malheureux?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... elle te... elle te... trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement non. Ça me ferait
+une cause de divorce et j'en serais débarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je ne comprends pas!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne
+point. Eh bien, elle a tout simplement appris
+le français, pas autre chose! Écoute:</p>
+
+<p>Je n'avais pas le moindre désir de me
+marier, quand je vins passer l'été à Étrelat,
+voici deux ans. Rien de plus dangereux que
+les villes d'eaux. On ne se figure pas combien
+les fillettes y sont à leur avantage. Paris
+sied aux femmes et la campagne aux jeunes
+filles.</p>
+
+<p>Les promenades à ânes, les bains du matin,
+les déjeuners sur l'herbe, autant de pièges
+à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus
+gentil qu'une enfant de dix-huit ans qui court
+à travers un champ ou qui ramasse des fleurs
+le long d'un chemin.</p>
+
+<p>Je fis la connaissance d'une famille anglaise
+descendue au même hôtel que moi.
+Le père ressemblait aux hommes que tu vois
+là, et la mère à toutes les Anglaises.</p>
+
+<p>Il y avait deux fils, de ces garçons tout
+en os, qui jouent du matin au soir à des
+jeux violents, avec des balles, des massues
+ou des raquettes; puis deux filles, l'aînée,
+une sèche, encore une Anglaise de boîte à
+conserves; la cadette, une merveille. Une
+blonde, ou plutôt une blondine avec une tête
+venue du ciel. Quand elles se mettent à être
+jolies, les gredines, elles sont divines. Celle-là
+avait des yeux bleus, de ces yeux bleus qui
+semblent contenir toute la poésie, tout le
+rêve, toute l'espérance, tout le bonheur du
+monde!</p>
+
+<p>Quel horizon ça vous ouvre dans les
+songes infinis, deux yeux de femme comme
+ceux-là! Comme ça répond bien à l'attente
+éternelle et confuse de notre coeur!</p>
+
+<p>Il faut dire aussi que, nous autres Français,
+nous adorons les étrangères. Aussitôt
+que nous rencontrons une Russe, une Italienne,
+une Suédoise, une Espagnole ou une
+Anglaise un peu jolie, nous en tombons
+amoureux instantanément. Tout ce qui vient
+du dehors nous enthousiasme, drap pour
+culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes.
+Nous avons tort, cependant.</p>
+
+<p>Mais je crois que ce qui nous séduit le
+plus dans les exotiques, c'est leur défaut de
+prononciation. Aussitôt qu'une femme parle
+mal notre langue, elle est charmante; si elle
+fait une faute de français par mot, elle est
+exquise, et si elle baragouine d'une façon
+tout à fait inintelligible, elle devient irrésistible.</p>
+
+<p>Tu ne te figures pas comme c'est gentil
+d'entendre dire à une mignonne bouche rosé:
+«J'aimé bôcoup la gigotte.»</p>
+
+<p>Ma petite Anglaise Kate parlait une langue
+invraisemblable. Je n'y comprenais rien
+dans les premiers jours, tant elle inventait
+de mots inattendus; puis, je devins absolument
+amoureux de cet argot comique et
+gai.</p>
+
+<p>Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules,
+prenaient sur ses lèvres un charme
+délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse
+du Casino, de longues conversations
+qui ressemblaient à des énigmes parlées.</p>
+
+<p>Je l'épousai! Je l'aimais follement comme
+on peut aimer un Rêve. Car les vrais amants
+n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une
+forme de femme.</p>
+
+<p>Te rappelles-tu les admirables vers de
+Louis Bouilhet:</p>
+
+
+<p><i>Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,<br>
+Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,<br>
+Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.<br>
+J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur.</i></p>
+
+
+<p>Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai
+eu, ç'a été de donner à ma femme un professeur
+de français.</p>
+
+<p>Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire
+et supplicié la grammaire, je l'ai chérie.</p>
+
+<p>Nos causeries étaient simples. Elles me
+révélaient la grâce surprenante de son être,
+l'élégance incomparable de son geste; elles
+me la montraient comme un merveilleux
+bijou parlant, une poupée de chair faite pour
+le baiser, sachant énumérer à peu près ce
+qu'elle aimait, pousser parfois des exclamations
+bizarres, et exprimer d'une façon coquette,
+à force d'être incompréhensible et
+imprévue, des émotions ou des sensations
+peu compliquées.</p>
+
+<p>Elle ressemblait bien aux jolis jouets
+qui disent «papa» et «maman», en prononçant&mdash;Baâba&mdash;et
+Baâmban.</p>
+
+<p>Aurais-je pu croire que...</p>
+
+<p>Elle parie, à présent.... Elle parle... mal...
+très mal.... Elle fait tout autant de fautes....
+Mais on la comprend... oui, je la comprends...
+je sais... je la connais....</p>
+
+<p>J'ai ouvert ma poupée pour regarder
+dedans... j'ai vu. Et il faut causer, mon cher!</p>
+
+<p>Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions,
+les idées, les théories d'une jeune
+Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux
+rien reprocher, et qui me répète, du matin
+au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
+de la conversation à l'usage des pensionnats
+de jeunes personnes.</p>
+
+<p>Tu as vu ces surprises du cotillon, ces
+jolis papiers dorés qui renferment d'exécrables
+bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée.
+J'ai voulu manger le dedans et suis
+resté tellement dégoûté que j'ai des haut-le-coeur,
+à présent, rien qu'en apercevant
+une de ses compatriotes.</p>
+
+<p>J'ai épousé un perroquet à qui une
+vieille institutrice anglaise aurait enseigné
+le français: comprends-tu?</p>
+
+<p>Le port de Trouville montrait maintenant
+ses jetées de bois couvertes de monde.</p>
+
+<p>Je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Où est ta femme?</p>
+
+<p>Il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai ramenée à Étretat.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, où vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? moi je vais me distraire à Trouville</p>
+
+<p>Puis, après un silence, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te figures pas comme ça peut
+être bête quelquefois, une femme.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+<a name="c15"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>SOLITUDE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+<p>C'était après un dîner d'hommes. On avait
+été fort gai. Un d'eux, un vieil ami, me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu remonter à pied l'avenue des
+Champs-Elysées?</p>
+
+<p>Et nous voilà partis, suivant à pas lents la
+longue promenade, sous les arbres à peine
+vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que
+cette rumeur confuse et continue que fait
+Paris. Un vent frais nous passait sur le visage,
+et la légion des étoiles semait sur le ciel noir
+une poudre d'or.</p>
+
+<p>Mon compagnon me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pourquoi, je respire mieux
+ici, la nuit, que partout ailleurs. Il me semble
+quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments,
+ces espèces de lueurs dans l'esprit qui font
+croire, pendant une seconde, qu'on va découvrir
+le divin secret des choses. Puis la fenêtre
+se referme. C'est fini.</p>
+
+<p>De temps en temps, nous voyions glisser
+deux ombres le long des massifs; nous passions
+devant un banc où deux êtres, assis
+côte à côte, ne faisaient qu'une tache noire.</p>
+
+<p>Mou voisin murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût
+qu'ils m'inspirent, mais une immense pitié.
+Parmi tous les mystères de la vie humaine,
+il en est un que j'ai pénétré: notre grand
+tourment dans l'existence vient de ce que
+nous sommes éternellement seuls, et tous
+nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à
+fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux
+des bancs en plein air, cherchent, comme
+nous, comme toutes les créatures, à faire
+cesser leur isolement, rien que pendant une
+minute au moins; mais ils demeurent, ils
+demeureront toujours seuls; et nous aussi.</p>
+
+<p>On s'en aperçoit plus ou moins, voilà
+tout.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps j'endure cet abominable
+supplice d'avoir compris, d'avoir
+découvert l'affreuse solitude où je vis, et je
+sais que rien ne peut la faire cesser, rien,
+entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que
+nous fassions, quels que soient l'élan de nos
+coeurs, l'appel de nos lèvres et l'étreinte de
+nos bras, nous sommes toujours seuls.</p>
+
+<p>Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade,
+pour ne pas rentrer chez moi, parce
+que je souffre horriblement, maintenant, de
+la solitude de mon logement. A quoi cela me
+servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et nous
+sommes seuls tous deux, côte à côte, mais
+seuls. Me comprends-tu?</p>
+
+<p>Bienheureux les simples d'esprit, dit
+l'Écriture. Ils ont l'illusion du bonheur. Ils
+ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire,
+ils n'errent pas, comme moi, dans la
+vie, sans autre contact que celui des coudes,
+sans autre joie que l'égoïste satisfaction de
+comprendre, de voir, de deviner et de souffrir
+sans fin de la connaissance de notre éternel
+isolement.</p>
+
+<p>Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la
+solitude de mon être, il me semble que je
+m'enfonce, chaque jour davantage, dans un
+souterrain sombre, dont je ne trouve pas les
+bords, dont je ne connais pas la fin, et qui
+n'a point de bout, peut-être! J'y vais sans
+personne avec moi, sans personne autour de
+moi, sans personne de vivant faisant cette
+même route ténébreuse. Ce souterrain, c'est
+la vie. Parfois j'entends des bruits, des voix,
+des cris... je m'avance à tâtons vers ces
+rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au
+juste d'où elles parlent; je ne rencontre
+jamais personne, je ne trouve jamais une
+autre main dans ce noir qui m'entoure. Me
+comprends-tu?</p>
+
+<p>Quelques hommes ont parfois deviné cette
+souffrance atroce.</p>
+
+<p>Musset s'est écrié:</p>
+
+<p><i>Qui vient? Qui m'appelle? Personne.<br>
+Je suis seul.&mdash;C'est 1 heure qui sonne,<br>
+O solitude!&mdash;O pauvreté!</i></p>
+
+
+<p>Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute
+passager, et non pas une certitude définitive,
+comme chez moi. Il était poète; il peuplait
+la vie de fantômes, de rêves. Il n'était
+jamais vraiment seul.&mdash;Moi, je suis seul!</p>
+
+<p>Gustave Flaubert, un des grands malheureux
+de ce monde, parce qu'il était un
+des grands lucides, n'écrivit-il pas à une
+amie cette phrase désespérante: «Nous
+sommes tous dans un désert. Personne ne
+comprend personne.»</p>
+
+<p>Non, personne ne comprend personne,
+quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on
+tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans
+ces étoiles que voilà, jetées comme une
+graine de feu à travers l'espace, si loin que
+nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes,
+alors que l'innombrable armée
+des autres est perdue dans l'infini, si proches
+qu'elles forment peut-être un tout, comme
+les molécules d'un corps?</p>
+
+<p>Eh bien, l'homme ne sait pas davantage
+ce qui se passe dans un autre homme. Nous
+sommes plus loin l'un de l'autre que ces
+astres, plus isolés surtout, parce que la pensée
+est insondable.</p>
+
+<p>Sais-tu quelque chose de plus affreux
+que ce constant frôlement des êtres que nous
+ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les
+uns les autres comme si nous étions enchaînés,
+tout près, les bras tendus, sans parvenir
+à nous joindre. Un torturant besoin d'union
+nous travaille, mais tous nos efforts restent
+stériles, nos abandons inutiles, nos confidences
+infructueuses, nos étreintes impuissantes,
+nos caresses vaines. Quand nous voulons
+nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre
+ne font que nous heurter l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Je ne me sens jamais plus seul que
+lorsque je livre mon coeur à quelque ami,
+parce que je comprends mieux alors l'infranchissable
+obstacle. Il est là, cet homme; je
+vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme,
+derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute.
+Que pense-t-il? Oui, que pense-t-il?
+Tu ne comprends pas ce tourment? Il me
+hait peut-être? ou me méprise? ou se moque
+de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me
+juge, il me raille, il me condamne, m'estime
+médiocre ou sot. Comment savoir ce qu'il
+pense? Comment savoir s'il m'aime comme
+je l'aime? et ce qui s'agite dans cette petite
+tête ronde? Quel mystère que la pensée inconnue
+d'un être, la pensée cachée et libre,
+que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire,
+ni dominer, ni vaincre!</p>
+
+<p>Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout
+entier, ouvrir toutes les portes de mon âme,
+je ne parviens point à me livrer. Je garde au
+fond, tout au fond, ce lieu secret du <i>Moi</i> où
+personne ne pénètre. Personne ne peut le
+découvrir, y entrer, parce que personne ne
+me ressemble, parce que personne ne comprend
+personne.</p>
+
+<p>Me comprends-tu, an moins, en ce moment,
+toi? Non, tu me juges fou! tu m'examines,
+tu te gardes de moi! Tu te demandes:
+«Qu'est-ce qu'il a, ce soir?» Mais si tu parviens
+à saisir un jour, à bien deviner mon
+horrible et subtile souffrance, viens-t'en me
+dire seulement: <i>Je t'ai compris</i>! et tu me
+rendras heureux, une seconde, peut-être.</p>
+
+<p>Ce sont les femmes qui me font encore
+le mieux apercevoir ma solitude.</p>
+
+<p>Misère! misère! Comme j'ai souffert par
+elles, parce qu'elles m'ont donné souvent,
+plus que les hommes, l'illusion de n'être pas
+seul!</p>
+
+<p>Quand on entre dans l'Amour, il semble
+qu'on s'élargit. Une félicité surhumaine vous
+envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où
+vient cette sensation d'immense bonheur?
+C'est uniquement parce qu'on s'imagine
+n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de
+l'être humain paraît cesser. Quelle erreur!
+Plus tourmentée encore que nous par
+cet éternel besoin d'amour qui ronge notre
+coeur solitaire, la femme est le grand mensonge
+du Rêve.</p>
+
+<p>Tu connais ces heures délicieuses passées
+face à face avec cet être à longs cheveux,
+aux traits charmeurs et dont le regard nous
+affole. Quel délire égare notre esprit! Quelle
+illusion nous emporte!</p>
+
+<p>Elle et moi, nous n'allons plus faire
+qu'un tout à l'heure, semble-t-il? Mais ce
+tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des
+semaines d'attente, d'espérance et de joie
+trompeuse, je me retrouve tout à coup, un
+jour, plus seul que je ne l'avais encore été.</p>
+
+<p>Après chaque baiser, après chaque étreinte,
+l'isolement s'agrandit. Et comme il est navrant,
+épouvantable!</p>
+
+<p>Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il
+pas écrit:</p>
+
+
+<p><i>Les caresses ne sont que d'inquiets transports,<br>
+Infructueux essais du pauvre amour qui tente<br>
+L'impossible union des âmes par les corps....</i></p>
+
+
+<p>Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine
+si on reconnaît cette femme qui a été tout
+pour nous pendant un moment de la vie, et
+dont nous n'avons jamais connu la pensée
+intime et banale sans doute!</p>
+
+<p>Aux heures mêmes où il semblait que,
+dans un accord mystérieux des êtres, dans
+un complet emmêlement des désirs et de
+toutes les aspirations, on était descendu jusqu'au
+profond de son âme, un mot, un seul
+mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous
+montrait, comme un éclair dans la nuit, le
+trou noir entre nous.</p>
+
+<p>Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur
+au monde, c'est de passer un soir auprès
+d'une femme qu'on aime, sans parler,
+heureux presque complètement par la seule
+sensation de sa présence. Ne demandons pas
+plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.</p>
+
+<p>Quant à moi, maintenant, j'ai fermé
+mon âme. Je ne dis plus à personne ce que
+je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me
+sachant condamné à l'horrible solitude, je
+regarde les choses, sans jamais émettre mon
+avis. Que m'importent les opinions, les querelles,
+les plaisirs, les croyances! Ne pouvant
+rien partager avec personne, je me suis désintéressé
+de tout. Ma pensée, invisible, demeure
+inexplorée. J'ai des phrases banales pour répondre
+aux interrogations de chaque jour, et
+un sourire qui dit: «oui», quand je ne veux
+même pas prendre la peine de parler.</p>
+
+<p>Me comprends-tu?</p>
+
+<p>Nous avions remonté la longue avenue
+jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile, puis
+nous étions redescendus jusqu'à la place de
+la Concorde, car il avait énoncé tout cela
+lentement, en ajoutant encore beaucoup
+d'autres choses dont je ne me souviens plus.</p>
+
+<p>Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras
+vers le haut obélisque de granit, debout sur
+le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des
+étoiles, son long profil égyptien, monument
+exilé, portant au flanc l'histoire de son pays
+écrite en signes étranges, mon ami s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, nous sommes tous comme cette
+pierre.</p>
+
+<p>Puis il me quitta sans ajouter un mot.</p>
+
+<p>Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je
+ne le sais encore. Parfois il me semble qu'il
+avait raison; parfois il me semble qu'il avait
+perdu l'esprit.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<a name="c16"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>AU BORD DU LIT</h3>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<p><i>Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la
+table japonaise, deux tasses à thé se faisaient
+face, tandis que la théière fumait à côté contre
+le sucrier flanqué du carafon de rhum.</i></p>
+
+<p><i>Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses
+gants et sa fourrure sur une chaise, tandis que
+la comtesse, débarrassée de sa sortie de bal,
+rajustait un peu ses cheveux devant la glace.
+Elle se souriait aimablement à elle-même en
+tapotant, du bout de ses doigts fins et luisants
+de bagues, les cheveux frisés des tempes.
+Puis elle se tourna vers son mari, il fa regardait
+depuis quelques secondes, et semblait
+hésiter comme si une pensée intime l'eût
+Gêné. Enfin il dit</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?</p>
+
+<p><i>Elle le considéra dans les yeux, le regard
+allumé d'une flamme de triomphe et de défi,
+et répondit:</i></p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien!</p>
+
+<p><i>Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face
+d'elle et reprit en cassant une brioche.</i></p>
+
+<p>&mdash;C'en était presque ridicule... pour moi?</p>
+
+<p><i>Elle demanda</i>:&mdash;Est-ce une scène? avez-vous
+l'intention de me faire des reproches?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère amie, je dis seulement
+que ce M. Burel a été presque inconvenant
+auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des
+droits... je me serais fâché.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, soyez franc. Vous ne
+pensez plus aujourd'hui comme vous pensiez
+l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su
+que vous aviez une maîtresse, une maîtresse
+que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère
+si on me faisait ou si on ne me faisait pas la
+cour. Je vous ai dit mon chagrin, j'ai dit,
+comme vous ce soir, mais avec plus de raison:
+Mon ami, vous compromettez madame de
+Servy, vous me faites de la peine et vous me
+rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh!
+vous m'avez parfaitement laissé entendre que
+j'étais libre, que le mariage, entre gens intelligents,
+n'était qu'une association d'intérêts,
+un lien social, mais non un lien moral. Est-ce
+vrai? Vous m'avez laissé comprendre que
+votre maîtresse était infiniment mieux que
+moi, plus séduisante, plus femme! Vous avez
+dit: plus femme. Tout cela était entouré, bien
+entendu, de ménagements d'homme bien élevé,
+enveloppé de compliments, énoncé avec une
+délicatesse à laquelle je rends hommage. Je
+n'en ai pas moins parfaitement compris.</p>
+
+<p>Il a été convenu que nous vivrions désormais
+ensemble, mais complètement séparés.
+Nous avions un enfant qui formait entre
+nous un trait d'union.</p>
+
+<p>Vous m'avez presque laissé deviner que
+vous ne teniez qu'aux apparences, que je
+pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant
+pourvu que cette liaison restât secrète. Vous
+avez longuement disserté, et fort bien, sur
+la finesse des femmes, sur leur habileté pour
+ménager les convenances, etc., etc.</p>
+
+<p>J'ai compris, mon ami, parfaitement compris.
+Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup
+madame de Servy, et ma tendresse légitime,
+ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais,
+sans doute, quelques-uns de vos moyens.
+Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous
+allons dans le monde ensemble, nous en revenons
+ensemble, puis nous rentrons chacun
+chez nous.</p>
+
+<p>Or, depuis un mois ou deux, vous prenez
+des allures d'homme jaloux. Qu'est-ce que
+cela veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais
+j'ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes
+jeune, vive, aventureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, si nous parlons d'aventures,
+je demande à faire la balance entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie.
+Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant
+à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement
+exagéré.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Vous avez avoué, vous
+m'avez avoué votre liaison, ce qui équivalait
+à me donner l'autorisation de vous imiter.
+Je ne l'ai pas fait....</p>
+
+<p>&mdash;Permettez....</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas
+fait. Je n'ai point d'amant, et je n'en ai pas
+eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je
+ne trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien...
+de mieux que vous.... C'est un compliment
+que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le
+remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, toutes ces plaisanteries sont
+absolument déplacées.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne plaisante pas le moins du
+monde. Vous m'avez parlé du dix-huitième
+siècle, vous m'avez laissé entendre que vous
+étiez régence. Je n'ai rien oublié. Le jour où
+il me conviendra de cesser d'être ce que je
+sais, vous aurez beau faire, entendez-vous,
+vous serez, sans même vous en douter...
+cocu comme d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils
+mots?</p>
+
+<p>&mdash;De pareils mots!... Mais vous avez ri
+comme un fou quand madame de Gers a déclaré
+que M. de Servy avait l'air d'un cocu
+à la recherche de ses cornes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui peut paraître drôle dans la
+bouche de madame de Gers devient inconvenant
+dans la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Mais vous trouvez très
+plaisant le mot cocu quand il s'agit de M. de
+Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand
+il s'agit de vous. Tout dépend du point de
+vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce mot, je ne
+l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.</p>
+
+<p>&mdash;Mûr... Pour quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour l'être. Quand un homme se
+fâche en entendant dire cette parole, c'est
+qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez
+tout le premier si je parle d'un... coiffé.
+Alors... oui... quand on l'est, on ne le sent
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée.
+Je ne vous ai jamais vue ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà... j'ai changé... en mal. C'est
+votre faute.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chère, parlons sérieusement.
+Je vous prie, je vous supplie de ne
+pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir,
+les poursuites inconvenantes de M. Burel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes jaloux. Je le disais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, non. Seulement je désire
+n'être pas ridicule. Je ne veux pas être ridicule.
+Et si je revois ce monsieur vous parler
+dans les... épaules, ou plutôt entre les
+seins...</p>
+
+<p>&mdash;Il cherchait un porte-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je... je lui tirerai les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;On le pourrait être de femmes moins
+jolies.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, comme vous voilà! C'est que je
+ne suis plus amoureuse de vous, moi!</p>
+
+
+<p><i>Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite
+table, et, passant derrière sa femme, lui
+dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle
+se dresse d'une secousse, et, le regardant au
+fond des yeux:</i></p>
+
+<p>&mdash;Plus de ces plaisanteries-là, entre nous,
+s'il vous plaît. Nous vivons séparés. C'est
+fini.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous
+trouve ravissante depuis quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... alors... c'est que j'ai gagné.
+Vous aussi... vous me trouvez... mûre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous trouve ravissante, ma chère;
+vous avez des bras, un teint, des épaules...</p>
+
+<p>&mdash;Qui plairaient à M. Burel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne
+connais pas de femme aussi séduisante que
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes à jeun.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: Vous êtes à jeun.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est à jeun, on a faim, et quand
+on a faim, on se décide à manger des choses
+qu'on n'aimerait point à un autre moment.
+Je suis le plat... négligé jadis que vous ne
+seriez pas fâché de vous mettre sous la dent...
+ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Marguerite! Qui vous a appris à
+parler comme ça?</p>
+
+<p>&mdash;Vous! Voyons: depuis votre rupture
+avec madame de Servy, vous avez eu, à ma
+connaissance, quatre maîtresses, des cocottes
+celles-là, des artistes, dans leur partie. Alors,
+comment voulez-vous que j'explique autrement
+que par un jeûne momentané vos...
+velléités de ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai franc et brutal, sans politesse.
+Je suis redevenu amoureux de vous. Pour de
+vrai, très fort. Voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Marguerite!</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon
+cher, entendons-nous. Nous ne sommes plus
+rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre
+femme, c'est vrai, mais votre femme&mdash;libre.
+J'allais prendra un engagement d'un autre
+côté, vous me demandez la préférence. Je vous
+la donnerai... à prix égal.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'explique. Suis-je aussi bien que
+vos cocottes? Soyez franc.</p>
+
+<p>&mdash;Mille fois mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que la mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Mille fois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la
+mieux, en trois mois?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: combien vous a coûté, en trois
+mois, la plus charmante de vos maîtresses, en
+argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc.,
+entretien complet, enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez savoir. Voyons un prix
+moyen, modéré. Cinq mille francs par mois:
+est-ce a peu près juste?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de
+suite cinq mille francs et je suis à vous pour
+un mois, à compter de ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le prenez ainsi; bonsoir.</p>
+
+<p><i>La comtesse sort, et entre dans sa chambre
+à coucher. Le lit est entr'ouvert. Un vague
+parfum flotte, imprègne les tentures</i>.</p>
+
+<p><i>Le comte apparaissant à la porte:</i></p>
+
+<p>&mdash;Ça sent très bon, ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... Ça n'a pourtant pas
+changé. Je me sers toujours de peau d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est étonnant... ça sent très
+bon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Mais vous faites-moi
+le plaisir de vous en aller parce que je vais
+me coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite!</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en!</p>
+
+<p><i>Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil.</i></p>
+
+<p><i>La comtesse</i>:&mdash;Ah! c'est comme ça. Eh
+bien, tant pis pour vous.</p>
+
+<p><i>Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant
+ses bras nus et blancs. Elle les lève
+au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant
+la glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque
+chose de rosé apparaît au bord du corset
+de soie noire.</i></p>
+
+<p><i>Le comte se lève vivement et vient vers elle.</i></p>
+
+<p><i>La comtesse</i>:&mdash;Ne m'approchez pas, ou
+je me fâche!...</p>
+
+<p><i>Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres.</i></p>
+
+<p><i>Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur
+sa toilette un verre d'eau parfumée pour sa
+bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en
+plein visage de son mari.</i></p>
+
+<p><i>Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:</i></p>
+
+<p>&mdash;C'est stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se peut...Mais vous savez mes conditions:
+Cinq mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce serait idiot!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pourquoi? Un mari payer
+pour coucher avec sa femme!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... quels vilains mots vous employez!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Je répète que ce serait
+idiot de payer sa femme, sa femme légitime.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien plus bête, quand on a une
+femme légitime, d'aller payer des cocottes.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais je ne veux pas être ridicule.</p>
+
+<p><i>La comtesse s'est assise sur une chaise
+longue. Elle retire lentement ses bas en les
+retournant comme une peau de serpent. Sa
+jambe rose sort de la gaine de soie mauve, et
+le pied mignon se pose sur le tapis.</i></p>
+
+<p><i>Le comte s'approche un peu et d'une voix
+tendre:</i></p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle d'idée vous avez là?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée?</p>
+
+<p>&mdash;De me demander cinq mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus naturel. Nous sommes
+étrangers l'un à l'autre, n'est-ce pas? Or vous
+me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser
+puisque nous sommés mariés. Alors vous m'achetez,
+un peu moins peut-être qu'une autre.</p>
+
+<p>Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller
+chez une gueuse qui en ferait je ne sais quoi,
+restera dans votre maison, dans votre ménage.
+Et puis, pour un homme intelligent, est-il
+quelque chose de plus amusant, de plus original
+que de se payer sa propre femme. On
+n'aime bien, en amour illégitime, que ce qui
+coûte cher, très cher. Vous donnez à notre
+amour... légitime, un prix nouveau, une saveur
+de débauche, un ragoût de... polissonnerie
+en le... tarifant comme un amour coté.
+Est-ce pas vrai?</p>
+
+<p><i>Elle s'est levée presque nue et se dirige vers
+un cabinet de toilette.</i></p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou
+je sonne ma femme de chambre.</p>
+
+<p><i>Le comte debout, perplexe, mécontent, la
+regarde, et, brusquement, lui jetant à la tête
+son portefeuille:</i></p>
+
+<p>&mdash;Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais
+tu sais?...</p>
+
+<p><i>La comtesse ramasse l'argent, le compte,
+et d'une voix lente:</i></p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'y accoutume pas.</p>
+
+<p><i>Elle éclate de rire, et allant vers lui:</i></p>
+
+<p>&mdash;Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou
+bien je vous renvoie à vos cocottes. Et même
+si...si vous êtes content...je vous demanderai
+de l'augmentation.</p>
+
+
+<br><br>
+<a name="c17"></a>
+<a href="#top" style="font size:10pt; font-family: sans-serif; text-align: left;">Début</a>
+<h3>PETIT SOLDAT</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<p>Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient
+libres, les deux petits soldats se mettaient
+en marche.</p>
+
+<p>Ils tournaient à droite en sortant de la
+caserne, traversaient Courbevoie à grands
+pas rapides, comme s'ils eussent fait une
+promenade militaire; puis, dès qu'ils avaient
+quitté les maisons, ils suivaient, d'une allure
+plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue
+qui mène à Bezons.</p>
+
+<p>Ils étaient petits, maigres, perdus dans
+leur capote trop large, trop longue, dont les
+manches couvraient leurs mains, gênés par la
+culotte rouge, trop vaste, qui les forçait à
+écarter les jambes pour aller vite. Et sous le
+shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un
+rien du tout de figure, deux pauvres figures
+creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté
+presque animale, avec des yeux bleus doux
+et calmes.</p>
+
+<p>Ils ne parlaient jamais durant le trajet,
+allant devant eux, avec la même idée en tête,
+qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient
+trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux,
+un endroit leur rappelant leur pays, et
+ils ne se sentaient bien que là.</p>
+
+<p>Au croisement des routes de Colombes
+et de Chatou, comme on arrivait sous les
+arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait
+la tête, et ils s'essuyaient le front.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont
+de Bezons pour regarder la Seine. Ils demeuraient
+là, deux ou trois minutes, courbés en
+deux, penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient
+le grand bassin d'Argenteuil où
+couraient les voiles blanches et inclinées des
+clippers, qui, peut-être, leur remémoraient
+la mer bretonne, le port de Vannes dont ils
+étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en
+allant à travers le Morbihan, vers le large.</p>
+
+<p>Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils
+achetaient leurs provisions chez le charcutier,
+le boulanger et le marchand de vin du
+pays. Un morceau de boudin, quatre sous de
+pain et un litre de petit bleu constituaient
+leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs.
+Mais, aussitôt sortis du village, ils n'avançaient
+plus qu'à pas très lents et ils se mettaient
+à parler.</p>
+
+<p>Devant eux, une plaine maigre, semée de
+bouquets d'arbres, conduisait au bois, au petit
+bois qui leur avait paru ressembler à celui
+de Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient
+l'étroit chemin perdu dans la jeune
+verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait
+chaque fois à Luc Le Ganidec:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout comme auprès de Pleunivon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est tout comme.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein
+de vagues souvenirs du pays, plein d'images
+réveillées, d'images naïves comme les feuilles
+coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de
+champ, une haie, un bout de lande, un carrefour,
+une croix de granit.</p>
+
+<p>Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès
+d'une pierre qui bornait une propriété, parce
+qu'elle avait quelque chose du dolmen de
+Locneuveu.</p>
+
+<p>En arrivant au premier bouquet d'arbres,
+Luc Le Ganidec cueillait tous les dimanches
+une baguette, une baguette de coudrier; il se
+mettait à arracher tout doucement l'écorce en
+pensant aux gens de là-bas.</p>
+
+<p>Jean Kerderen portait les provisions.</p>
+
+<p>De temps en temps, Luc citait un nom,
+rappelait un fait de leur enfance, en quelques
+mots seulement qui leur donnaient longtemps
+à songer. Et le pays, le cher pays lointain
+les repossédait peu à peu, les envahissait,
+leur envoyait, à travers la distance, ses
+formes, ses bruits, ses horizons connus, ses
+odeurs, l'odeur de la lande verte où courait
+l'air marin.</p>
+
+<p>Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier
+parisien dont sont engraissées les terres
+de la banlieue, mais le parfum des ajoncs
+fleuris que cueille et qu'emporte la brise salée
+du large. Et les voiles des canotiers, apparues
+au-dessus des berges, leur semblaient les
+voiles des caboteurs, aperçues derrière la
+longue plaine qui s'en allait de chez eux jusqu'au
+bord des flots.</p>
+
+<p>Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec
+et Jean Kerderen, contents et tristes,
+hantés par un chagrin doux, un chagrin lent
+et pénétrant de bête en cage, qui se souvient.</p>
+
+<p>Et quand Luc avait fini de dépouiller la
+mince baguette de son écorce, ils arrivaient
+au coin du bois où ils déjeunaient tous les
+dimanches.</p>
+
+<p>Ils retrouvaient les deux briques cachées
+par eux dans un taillis, et ils allumaient un
+petit feu de branches pour cuire leur boudin
+sur la pointe de leur couteau.</p>
+
+<p>Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur
+pain jusqu'à la dernière miette, et bu leur vin
+jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient
+assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire,
+les yeux au loin, les paupières lourdes, les
+doigts croisés comme à la messe, leurs
+jambes rouges allongées à côté des coquelicots
+du champ; et le cuir de leurs shakos et
+le cuivre de leurs boutons luisaient sous le
+soleil ardent, faisaient s'arrêter les alouettes
+qui chantaient en planant sur leurs têtes.</p>
+
+<p>Vers midi, ils commençaient à tourner
+leurs regards de temps en temps du côté du
+village de Bezons, car la fille à la vache allait
+venir.</p>
+
+<p>Elle passait devant eux tous les dimanches
+pour aller traire et remiser sa vache, la seule
+vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait
+une étroite prairie sur la lisière du bois,
+plus loin.</p>
+
+<p>Ils apercevaient bientôt la servante, seul
+être humain marchant à travers la campagne,
+et ils se sentaient réjouis par les
+reflets brillants que jetait le seau de fer blanc
+sous la flamme du soleil. Jamais ils ne parlaient
+d'elle. Ils étaient seulement contents
+de la voir, sans comprendre pourquoi.</p>
+
+<p>C'était une grande fille vigoureuse, rousse
+et brûlée par l'ardeur des jours clairs, une
+grande fille hardie de la campagne parisienne.</p>
+
+<p>Une fois, en les revoyant assis à la même
+place, elle leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?</p>
+
+<p>Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous v'nons au repos.</p>
+
+<p>Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle
+rit en les apercevant, elle rit avec une bienveillance
+protectrice de femme dégourdie qui
+sentait leur timidité, et elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que qu'vous faites comme ça? C'est-il
+qu'vous r'gardez pousser l'herbe?</p>
+
+<p>Luc égayé sourit aussi: P'téte ben.</p>
+
+<p>Elle reprit: Hein! Ça va pas vite.</p>
+
+<p>Il répliqua, riant toujours:&mdash;Pour ça,
+non.</p>
+
+<p>Elle passa. Mais en revenant avec son seau
+plein de lait, elle s'arrêta encore devant eux,
+et leur dit:</p>
+
+<p>En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera
+l'pays.</p>
+
+<p>Avec son instinct d'être de même race, loin
+de chez elle aussi peut-être, elle avait deviné
+et touché juste.</p>
+
+<p>Ils furent émus tous les deux. Alors elle
+fit couler un peu de lait, non sans peine, dans
+le goulot du litre de verre où ils apportaient
+leur vin; et Luc but le premier, à petites
+gorgées, en s'arrêtant à tout moment pour
+regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis
+il donna la bouteille à Jean.</p>
+
+<p>Elle demeurait debout devant eux, les mains
+sur ses hanches, son seau par terre à ses
+pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.</p>
+
+<p>Puis elle s'en alla, en criant:&mdash;Allons,
+adieu; à dimanche!</p>
+
+<p>Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps
+qu'ils purent la voir, sa haute silhouette qui
+s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer
+dans la verdure des terres.</p>
+
+<p>Quand ils quitteront la caserne, la semaine
+d'après, Jean dit a Luc:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il pas li acheter qué que chose de
+bon?</p>
+
+<p>Et ils demeurèrent fort embarrassés devant
+le problème d'une friandise à choisir pour la
+fille à la vache.</p>
+
+<p>Luc opinait pour un morceau d'andouille,
+mais Jean préférait des berlingots, car il
+aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils
+prirent, chez un épicier, pour doux sous de
+bonbons blancs et rouges.</p>
+
+<p>Ils déjeunèrent plus vite que de coutume,
+agités par l'attente.</p>
+
+<p>Jean l'aperçut le premier: «La v'là,»
+dit-il. Luc reprit: «Oui. La v'là.»</p>
+
+<p>Elle riait de loin en les voyant, elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent
+ensemble:</p>
+
+<p>&mdash;Et de vot' part?» Alors elle causa, elle
+parla de choses simples qui les intéressaient,
+du temps, de la récolte, de ses maîtres.</p>
+
+<p>Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui
+fondaient doucement dans la poche de Jean.</p>
+
+<p>Luc enfin s'enhardit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous avons apporté quelque chose.</p>
+
+<p>Elle demanda:&mdash;Qué'que c'est donc?</p>
+
+<p>Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le
+mince cornet de papier et le lui tendit.</p>
+
+<p>Elle se mit à manger les petits morceaux
+de sucre qu'elle roulait d'une joue à l'autre
+et qui faisaient des bosses sous la chair. Les
+deux soldats, assis devant elle, la regardaient,
+émus et ravis.</p>
+
+<p>Puis elle alla traire sa vache, et elle leur
+donna encore du lait en revenant.</p>
+
+<p>Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils
+en parlèrent plusieurs fois. Le dimanche suivant,
+elle s'assit à côté d'eux pour deviser
+plus longtemps, et tous les trois, côte à côte,
+les yeux perdus au loin, les genoux enfermés
+dans leurs mains croisées, ils racontèrent
+des menus faits et des menus détails des villages
+où ils étaient nés, tandis que la vache,
+là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait
+vers elle sa lourde tête aux naseaux humides,
+et mugissait longuement pour l'appeler.</p>
+
+<p>La fille accepta bientôt de manger un morceau
+avec eux et de boire un petit coup de vin.
+Souvent, elle leur apportait des prunes dans
+sa poche; car la saison des prunes était venue.
+Sa présence dégourdissait les deux petits soldats
+bretons qui bavardaient comme deux
+oiseaux.</p>
+
+<p>Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda
+une permission, ce qui ne lui arrivait jamais,
+et il ne rentra qu'à dix heures du soir.</p>
+
+<p>Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour
+quelle raison son camarade avait bien pu
+sortir ainsi.</p>
+
+<p>Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté
+dix sous à son voisin de lit, demanda encore
+et obtint l'autorisation de quitter pendant
+quelques heures.</p>
+
+<p>Et quand il se mit en route avec Jean pour
+la promenade du dimanche, il avait l'air tout
+drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne
+comprenait pas, mais il soupçonnait vaguement
+quelque chose, sans deviner ce que ça
+pouvait être.</p>
+
+<p>Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place
+habituelle, dont ils avaient usé l'herbe à force
+de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent
+lentement. Ils n'avaient faim ni l'un
+ni l'autre.</p>
+
+<p>Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient
+venir comme ils faisaient tous les dimanches.
+Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit
+deux pas. Elle posa son seau par terre, et
+l'embrassa. Elle l'embrassa fougueusement,
+en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper
+de Jean, sans songer qu'il était là, sans le
+voir.</p>
+
+<p>Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean,
+si éperdu qu'il ne comprenait pas, l'âme bouleversée,
+le coeur crevé, sans se rendre compte
+encore.</p>
+
+<p>Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se
+mirent à bavarder.</p>
+
+<p>Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant
+pourquoi son camarade était sorti
+deux fois pendant la semaine, et il sentait en
+lui un chagrin cuisant, une sorte de blessure,
+ce déchirement que font les trahisons.</p>
+
+<p>Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble
+remiser la vache.</p>
+
+<p>Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner
+côte à côte. La culotte rouge de son camarade
+faisait une tache éclatante dans le
+chemin. Ce fut Luc qui ramassa le maillet et
+frappa sur le pieu qui retenait la bête.</p>
+
+<p>La fille se baissa pour la traire, tandis
+qu'il caressait d'une main distraite l'échine
+coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le
+seau dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le
+bois.</p>
+
+<p>Jean ne voyait plus rien que le mur de
+feuilles où ils étaient entrés; et il se sentait
+si troublé que, s'il avait essayé de se lever,
+il serait tombé sur place assurément.
+Il demeurait immobile, abruti d'étonnement
+et de souffrance, d'une souffrance naïve
+et profonde. Il avait envie de pleurer, de se
+sauver, de se cacher, de ne plus voir personne
+jamais.</p>
+
+<p>Tout à coup, il les aperçut qui sortaient
+du taillis. Ils revinrent doucement en se tenant
+par la main, comme font les promis dans
+les villages. C'était Luc qui portait le seau.</p>
+
+<p>Ils s'embrassèrent encore avant de se
+quitter, et la fille s'en alla après avoir jeté à
+Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence.
+Elle ne pensa point à lui offrir du
+lait ce jour-là.</p>
+
+<p>Les deux petits soldats demeurèrent côte
+à côte, immobiles comme toujours, silencieux
+et calmes, sans que la placidité de
+leur visage montrât rien de ce qui troublait
+leur coeur. Le soleil tombait sur eux. La
+vache, parfois, mugissait en les regardant
+de loin.</p>
+
+<p>A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour
+revenir.</p>
+
+<p>Luc épluchait une baguette. Jean portait
+le litre vide. Il le déposa chez le marchand
+de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur
+le pont, et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent
+au milieu, afin de regarder couler
+l'eau quelques instants.</p>
+
+<p>Jean se penchait, se penchait de plus en
+plus sur la balustrade de fer, comme s'il
+avait vu dans le courant quelque chose qui
+l'attirait. Luc lui dit: «C'est-il que tu veux
+y boire un coup?» Comme il prononçait le
+dernier mot, la tête de Jean emporta le reste,
+les jambes enlevées décrivirent un cercle en
+l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba
+d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.</p>
+
+<p>Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait
+en vain de crier. Il vit plus loin quelque
+chose remuer; puis la tête de son camarade
+surgit à la surface du fleuve, pour y rentrer
+aussitôt.</p>
+
+<p>Plus loin encore, il aperçut, de nouveau,
+une main, une seule main qui sortit de la
+rivière, et y replongea. Ce fut tout.
+Les mariniers accourus ne retrouvèrent
+point le corps ce jour-là.</p>
+
+<p>Luc revint seul à la caserne, en courant,
+la tête affolée, et il raconta l'accident, les
+yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant
+coup sur coup: «Il se pencha... il
+se... il se pencha... si bien... si bien que la
+tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe...
+qui tombe...»</p>
+
+<p>Il ne put en dire plus long, tant l'émotion
+l'étranglait.&mdash;S'il avait su...
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT ***
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+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/old/12011.txt b/old/12011.txt
new file mode 100644
index 0000000..82e6453
--- /dev/null
+++ b/old/12011.txt
@@ -0,0 +1,6713 @@
+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Monsieur Parent
+ Et autres histoires courtes
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes)
+
+Par
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+
+
+MONSIEUR PARENT
+
+I
+
+Le petit Georges, a quatre pattes dans l'allee, faisait des montagnes de
+sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'elevait en pyramide, puis
+plantait au sommet une feuille de marronnier.
+
+Son pere, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention
+concentree et amoureuse, ne voyait que lui dans l'etroit jardin public
+rempli de monde.
+
+Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant
+l'eglise de la Trinite pour revenir, apres avoir contourne le gazon,
+d'autres enfants s'occupaient de meme, a leurs petits jeux de jeunes
+animaux, tandis que les bonnes indifferentes regardaient en l'air
+avec leurs yeux de brutes, ou que les meres causaient entre elles en
+surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant.
+
+Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant
+trainer derriere elles les longs rubans eclatants de leurs bonnets, et
+portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppe de dentelles,
+tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des
+entretiens serieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du
+square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches,
+faisait sans cesse des detours pour ne point demolir des ouvrages de
+terre, pour ne point ecraser des mains, pour ne point deranger le
+travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines.
+
+Le soleil allait disparaitre derriere les toits de la rue Saint-Lazare
+et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et paree,
+Les marronniers s'eclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades,
+devant le haut portail de l'eglise, semblaient en argent liquide.
+
+M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussiere: il suivait ses
+moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des
+levres a tous les mouvements de Georges.
+
+Mais ayant leve les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se
+trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par
+le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraina
+vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer apres sa
+femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait a son cote.
+
+Le pere alors le prit en ses bras, et, accelerant encore son allure, se
+mit a souffler de peine en montant le trottoir incline. C'etait un homme
+de quarante ans; deja gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un
+bon ventre de joyeux garcon que les evenements ont rendu timide.
+
+Il avait epouse, quelques annees plus tot, une jeune femme aimee
+tendrement qui le traitait a present avec une rudesse et une autorite de
+despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il
+faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement
+ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses gouts, ses
+allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa
+voix.
+
+Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il
+avait d'elle, Georges, age maintenant de trois ans, devenu la plus
+grande joie et la plus grande preoccupation de son coeur. Rentier
+modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et
+sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son
+mari.
+
+Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la premiere marche de
+l'escalier, s'essuya le front, et se mit a monter.
+
+Au second etage, il sonna.
+
+Une vieille bonne qui l'avait eleve, une de ces servantes maitresses qui
+sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse:
+
+--Madame est-elle rentree?
+
+La domestique haussa les epaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu
+Madame rentrer pour six heures et demie?
+
+Il repondit d'un ton gene:
+
+--C'est bon, tant mieux, ca me donne le temps de me changer, car j'ai
+tres chaud.
+
+La servante le regardait avec une pitie irritee et meprisante. Elle
+grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il
+a porte le petit peut-etre; et tout ca pour attendre Madame jusqu'a sept
+heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant a etre
+prete a l'heure. Je fais mon diner pour huit heures, moi, et quand on
+l'attend, tant pis, un roti ne doit pas etre brule!
+
+M. Parent feignait de ne point ecouter. Il murmura: "C'est bon, c'est
+bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pates de sable.
+Moi, je vais me changer. Recommande a la femme de chambre de bien
+nettoyer le petit."
+
+Et il entra dans son appartement. Des qu'il y fut, il poussa le verrou
+pour etre seul, bien seul, tout seul. Il etait tellement habitue,
+maintenant, a se voir malmene et rudoye qu'il ne se jugeait en surete
+que sous la protection des serrures. Il n'osait meme plus penser,
+reflechir, raisonner avec lui-meme, s'il ne se sentait garanti par un
+tour de clef contre les regards et les suppositions. S'etant affaisse
+sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre,
+il songea que Julie commencait a devenir un danger nouveau dans la
+maison. Elle haissait sa femme, c'etait visible; elle haissait surtout
+son camarade Paul Limousin reste, chose rare, l'ami intime et familier
+du menage, apres avoir ete l'inseparable compagnon de sa vie de garcon.
+
+C'etait Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et
+lui, qui le defendait, meme vivement, meme severement, contre les
+reproches immerites, contre les scenes harcelantes, contre tontes les
+miseres quotidiennes de son existence.
+
+Mais voila que, depuis bientot six mois, Julie se permettait sans cesse
+sur sa maitresse des remarques et des appreciations malveillantes. Elle
+la jugeait a tout moment, declarait vingt fois par jour: "Si j'etais
+Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ca par le nez.
+Enfin, enfin... Voila... chacun suivant sa nature."
+
+Un jour meme elle avait ete insolente avec Henriette, qui s'etait
+contentee de dire, le soir, a son mari: "Tu sais, a la premiere
+parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi." Elle semblait
+cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et
+Parent attribuait cette mansuetude a une consideration pour la bonne qui
+l'avait eleve, et qui avait ferme les yeux de sa mere.
+
+Mais c'etait fini, les choses ne pourraient trainer plus longtemps;
+et il s'epouvantait a l'idee de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
+Renvoyer Julie lui apparaissait comme une resolution si redoutable,
+qu'il n'osait y arreter sa pensee. Lui donner raison contre sa
+femme, etait egalement impossible; et il ne se passerait pas un mois
+maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux.
+
+Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de
+tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: "Heureusement que
+j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux."
+
+Puis l'idee lui vint de consulter Limousin; il s'y resolut; mais
+aussitot le souvenir de l'inimitie nee entre sa bonne et son ami lui
+fit craindre que celui-ci ne conseillat l'expulsion; et il demeurait de
+nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes.
+
+La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il
+n'avait pas encore change de linge! Alors, effare, essouffle, il
+se devetit, se lava, mit une chemise blanche, et se revetit avec
+precipitation, comme si on l'eut attendu dans la piece voisine pour un
+evenement d'une importance extreme.
+
+Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien a redouter.
+
+Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint
+s'asseoir sur le canape; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra,
+nettoye, peigne, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa
+avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux,
+puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il
+le fit sauter en l'air, l'elevant jusqu'au plafond, au bout de ses
+poignets. Puis il s'assit, fatigue par cet effort; et prenant Georges
+sur un genou, il lui fit faire "a dada".
+
+L'enfant riait enchante, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir,
+et le pere aussi riait et criait de contentement, secouant son gros
+ventre, s'amusant plus encore que le petit.
+
+Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de resigne, de meurtri. Il
+l'aimait avec des elans fous, de grandes caresses emportees, avec toute
+la tendresse honteuse cachee en lui, qui n'avait jamais pu sortir,
+s'epandre, meme aux premieres heures de son mariage, sa femme s'etant
+toujours montree seche et reservee.
+
+Julie parut sur la porte, le visage pale, l'oeil brillant, et elle
+annonca d'une voix tremblante d'exasperation:
+
+--Il est sept heures et demie, Monsieur.
+
+Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et resigne, et murmura:
+
+--En effet, il est sept heures et demie.
+
+--Voila, mon diner est pret, maintenant.
+
+Voyant l'orage, il s'efforca de l'ecarter:
+
+--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentre, que tu ne le ferais que
+pour huit heures?
+
+--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sur! Vous n'allez pas
+vouloir faire manger le petit a huit heures maintenant: On dit ca,
+pardi, c'est une maniere de parler.
+
+Mais ca detruirait l'estomac du petit de le faire manger a huit heures!
+Oh! s'il n'y avait que sa mere! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah
+oui! parlons-en, en voila une mere! Si ce n'est pas une pitie de voir
+des meres comme ca!
+
+Parent, tout fremissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arreter net la
+scene menacante.
+
+--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maitresse.
+Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus a l'avenir.
+
+La vieille bonne, suffoquee par l'etonnement, tourna les talons et
+sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du
+lustre tinterent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une legere et
+vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air
+silencieux du salon.
+
+Georges, surpris d'abord, se mit a battre des mains avec bonheur, et,
+gonflant ses joues, fit un gros "boum" de toute la force de ses poumons
+pour imiter le bruit de la porte.
+
+Alors son pere lui conta des histoires; mais la preoccupation de son
+esprit lui faisait perdre a tout moment le fil de son recit; et le
+petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux etonnes.
+
+Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir
+marcher l'aiguille. Il aurait voulu arreter l'heure, faire immobile le
+temps jusqu'a la rentree de sa femme. Il n'en voulait pas a Henriette
+d'etre en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
+tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener
+une irreparable catastrophe, des explications et des violences qu'il
+n'osait meme imaginer. La seule pensee de la querelle, des eclats de
+voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes
+face a face se regardant au fond des yeux et se jetant a la tete des
+mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui sechait la bouche ainsi
+qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il
+n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur
+son genou.
+
+Huit heures sonnerent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle
+n'avait plus son air exaspere, mais un air de resolution mechante et
+froide, plus redoutable encore.
+
+--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'a son dernier jour,
+je vous ai eleve aussi de votre naissance jusqu'a aujourd'hui! Je crois
+qu'on peut dire que je suis devouee a la famille...
+
+Elle attendit une reponse.
+
+Parent balbutia: "Mais oui, ma bonne Julie."
+
+Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par interet
+d'argent, mais toujours par interet pour vous; que je ne vous ai jamais
+trompe ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches...
+
+--Mais oui, ma bonne Julie.
+
+--Eh bien, Monsieur, ca ne peut pas durer plus longtemps. C'est par
+amitie pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans
+votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le
+quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il
+faut que je vous le dise aussi, a la fin, bien que ca ne m'aille guere
+de rapporter. Si Madame rentre comme ca a des heures de fantaisie, c'est
+qu'elle fait des choses abominables.
+
+Il demeurait effare, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier:
+"Tais-toi... Tu sais que je t'ai defendu..."
+
+Elle lui coupa la parole avec une resolution irresistible.
+
+--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a
+longtemps que Madame a faute avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus
+de vingt fois s'embrasser derriere les portes. Oh, allez! si M. Limousin
+avait ete riche, ca n'est pas M. Parent que Madame aurait epouse. Si
+Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il
+comprendrait la chose d'un bout a l'autre...
+
+Parent s'etait leve, livide, balbutiant: "Tais-toi... tais-toi... ou..."
+
+Elle continua:
+
+--Non, je vous dirai tout. Madame a epouse Monsieur par interet; et elle
+l'a trompe du premier jour. C'etait entendu entre eux, pardi! Il suffit
+de reflechir pour comprendre ca. Alors comme Madame n'etait pas contente
+d'avoir epouse Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie
+dure, si dure que j'en avais le coeur casse, moi qui voyais ca...
+
+Il fit deux pas, les poings fermes, repetant: "Tais-toi... tais-toi..."
+car il ne trouvait rien a repondre.
+
+La vieille bonne ne recula point; elle semblait resolue a tout.
+
+Mais Georges, effare d'abord, puis effraye par ces voix grondantes, se
+mit a pousser des cris aigus. Il restait debout derriere son pere, et,
+la face crispee, la bouche ouverte, il hurlait.
+
+La clameur de son fils exaspera Parent, l'emplit de courage et de
+fureur. Il se precipita vers Julie, les deux bras leves, pret a frapper
+des deux mains, et criant: "Ah miserable! tu vas tourner les sens du
+petit."
+
+Il la touchait deja! Elle lui jeta par lu face:
+
+--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai eleve; ca n'empechera
+pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!...
+
+Il s'arreta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face
+d'elle tellement eperdu qu'il ne comprenait plus rien.
+
+Elle ajouta:--Il suffit de regarder le petit pour reconnaitre le pere,
+pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'a regarder ses
+yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas....
+
+Mais il l'avait saisie par les epaules et il la secouait de toute sa
+force, begayant: "Vipere... vipere! Hors d'ici, vipere!... Va-t'en ou je
+te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...
+
+Et d'un effort desespere il la lanca dans la piece voisine. Elle tomba
+sur la table servie dont les verres s'abattirent et se casserent; puis,
+s'etant relevee, elle mit la table entre elle et son maitre, et, tandis
+qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des
+paroles terribles:
+
+--Monsieur n'a qu'a sortir... ce soir... apres diner... et qu'a rentrer
+tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
+essaye... il verra.
+
+Elle avait gagne la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut
+derriere elle, monta l'escalier de service jusqu'a sa chambre de bonne
+ou elle s'etait enfermee, et heurtant la porte:
+
+--Tu vas quitter la maison a l'instant meme.
+
+Elle repondit a travers la planche:
+
+--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici.
+
+Alors il redescendit lentement, en se cramponnant a la rampe pour ne
+point tomber; et il rentra dans son salon ou Georges pleurait, assis par
+terre.
+
+Parent s'affaissa sur un siege et regarda l'enfant d'un oeil hebete. Il
+ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait etourdi,
+abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tete; a peine se
+souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis,
+peu a peu, sa raison, comme une eau troublee, se calma et s'eclairait;
+et l'abominable revelation commenca a travailler son coeur.
+
+Julie avait parle si net, avec une telle force, une telle assurance, une
+telle sincerite, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
+a douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'etre trompee, aveuglee par
+son devouement pour lui, entrainee par une haine inconsciente contre
+Henriette. Cependant, a mesure qu'il tachait de se rassurer et de se
+convaincre, mille petits faits se reveillaient en son souvenir,
+des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens
+inobserves, presque inapercus, des sorties tardives, des absences
+simultanees, et meme des gestes presque insignifiants, mais bizarres
+qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant,
+prenaient pour lui une importance extreme, etablissaient une connivence
+entre eux. Tout ce qui s'etait passe depuis ses fiancailles surgissait
+brusquement en sa memoire surexcitee par l'angoisse. Il retrouvait tout,
+des intonations singulieres, des attitudes suspectes; et son pauvre
+esprit d'homme calme et bon, harcele par le doute, lui montrait
+maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'etre encore que des
+soupcons.
+
+Il fouillait avec une obstination acharnee dans ces cinq annees de
+mariage, cherchant a retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et
+chaque chose inquietante qu'il decouvrait le piquait au coeur comme un
+aiguillon de guepe.
+
+Il ne pensait plus a Georges, qui se taisait maintenant, le derriere sur
+le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit
+a pleurer.
+
+Son pere s'elanca, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tete de
+baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste?
+
+Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulage,
+console, balbutiant: "Georges..... mon petit Georges, mon cher petit
+Georges....." Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!....
+Oui, elle avait dit que son enfant etait a Limousin..... Oh! cela
+n'etait pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en
+pouvait meme douter une seconde. C'etait la une de ces odieuses
+infamies qui germent dans les ames ignobles des servantes! Il repetait:
+"Georges..... mon cher Georges." Le gamin, caresse, s'etait tu de
+nouveau.
+
+Parent sentait la chaleur de la petite poitrine penetrer dans la sienne
+a travers les etoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie;
+cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait.
+
+Alors il ecarta un peu de lui la tete mignonne et frisee pour la
+regarder avec passion. Il la contemplait avidement, eperdument, se
+grisant a la voir, et repetant toujours: "Oh! mon petit..... mon petit
+Georges!....."
+
+Il pensa soudain: "S'il ressemblait a Limousin... pourtant!"
+
+Ce fut en lui quelque chose d'etrange, d'atroce, une poignante et
+violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
+comme si ses os, tout a coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il
+ressemblait a Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui
+riait maintenant. Il le regardait avec des yeux eperdus, troubles,
+hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche,
+dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez,
+de la bouche ou des joues de Limousin.
+
+Sa pensee s'egarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son
+enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres,
+des ressemblances invraisemblables.
+
+Julie avait dit: "Un aveugle ne s'y tromperait pas." Il y avait donc
+quelque chose de frappant, quoique chose d'indeniable! Mais quoi? Le
+front? Oui, peut-etre? Cependant Limousin avait le front plus etroit!
+Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater
+les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet
+homme?
+
+Parent pensait: "Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop
+trouble; je ne pourrais rien reconnaitre maintenant... Il faut attendre;
+il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant."
+
+Puis il songea: "Mais s'il me ressemblait, a moi, je serais sauve!
+sauve!"
+
+Et il traversa le salon en deux enjambees pour aller examiner dans la
+glace la face de son enfant a cote de la sienne.
+
+Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent
+tout proches, et il parlait haut, tant son egarement etait grand.
+
+"Oui... nous avons le meme nez... le meme nez... peut-etre... ce n'est
+pas sur... et le meme regard.... Mais non, il a les yeux bleus....
+Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!...
+Je ne veux plus voir... je deviens fou!..."
+
+Il se sauva loin de la glace, a l'autre bout du salon, tomba sur un
+fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit a pleurer. Il
+pleurait par grands sanglots desesperes. Georges, effare d'entendre
+gemir son pere, commenca aussitot a hurler.
+
+Le timbre d'entree sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eut
+traverse. Il dit: "La voila... qu'est-ce que je vais faire?..." Et il
+courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de
+s'essuyer les yeux. Mais, apres quelques secondes, un nouveau coup de
+timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie etait
+partie sans que la femme de chambre fut prevenue. Donc personne n'irait
+ouvrir? Que faire? Il y alla.
+
+Voici que tout d'un coup il se sentait brave, resolu, pret pour la
+dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait muri en
+quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une
+fureur de timide et une tenacite de debonnaire exaspere.
+
+Il tremblait cependant! Etait-ce de peur? Oui... Peut-etre avait-il
+encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lachete
+fouettee?
+
+Derriere la porte qu'il avait atteinte a pas furtifs, il s'arreta pour
+ecouter. Son coeur battait a coups furieux; il n'entendait que ce
+bruit-la: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aigue de
+Georges qui criait toujours, dans le salon.
+
+Soudain, le son du timbre eclatant sur sa tete, le secoua comme une
+explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, defaillant, il fit
+tourner la clef et tira le battant.
+
+Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.
+
+Elle dit, avec un air d'etonnement ou apparaissait un peu d'irritation:
+
+--C'est toi qui ouvres, maintenant? Ou est donc Julie?
+
+Il avait la gorge serree, la respiration precipitee; et il s'efforcait
+de repondre, sans pouvoir prononcer un mot.
+
+Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande ou est Julie.
+
+Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie....
+
+Sa femme commencait a se facher:
+
+--Comment, partie? Ou ca? Pourquoi?
+
+Il reprenait son aplomb peu a peu et sentait naitre en lui une haine
+mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.
+
+--Oui, partie pour tout a fait... je l'ai renvoyee...
+
+--Tu l'as renvoyee?... Julie?... Mais tu es fou....
+
+--Oui, je l'ai renvoyee parce qu'elle avait ete insolente... et
+qu'elle... qu'elle a maltraite l'enfant.
+
+--Julie?
+
+--Oui... Julie.
+
+--A propos de quoi a-t-elle ete insolente?
+
+--A propos de toi.
+
+--A propos de moi?
+
+--Oui... parce que son diner etait brule et que tu ne rentrais pas.
+
+--Elle a dit...?
+
+--Elle a dit... des choses desobligeantes pour toi... et que je ne
+devais pas... que je ne pouvais pas entendre....
+
+--Quelles choses?
+
+--Il est inutile de les repeter.
+
+--Je desire les connaitre.
+
+--Elle a dit qu'il etait tres malheureux pour un homme comme moi,
+d'epouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
+mauvaise maitresse de maison, mauvaise mere, et mauvaise epouse....
+
+La jeune femme etait entree dans l'antichambre, suivie par Limousin qui
+ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement
+la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en
+begayant, exasperee:
+
+--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?
+
+Il etait tres pale, tres calme. Il repondit:
+
+--Je ne dis rien, ma chere amie; je te repete seulement les propos de
+Julie, que tu as voulu connaitre; et je te ferai remarquer que je l'ai
+mise a la porte justement a cause de ces propos.
+
+Elle fremissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les
+joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
+sentait bien la revolte, quoiqu'elle ne put rien repondre; et elle
+cherchait a reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.
+
+--Tu as dine? dit-elle.
+
+--Non, j'ai attendu.
+
+Elle haussa les epaules avec impatience.
+
+--C'est stupide d'attendre apres sept heures et demie. Tu aurais du
+comprendre que j'avais ete retenue, que j'avais eu des affaires, des
+courses.
+
+Puis, tout a coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps,
+et elle raconta, avec des paroles breves, hautaines, qu'ayant eu des
+objets de mobilier a choisir tres loin, tres loin, rue de Rennes, elle
+avait rencontre Limousin a sept heures passees, boulevard Saint-Germain,
+en revenant, et qu'alors elle lui avait demande son bras pour entrer
+manger un morceau dans un restaurant ou elle n'osait penetrer seule,
+bien qu'elle se sentit defaillir de faim. Voila comment elle avait dine,
+avec Limousin, si on pouvait appeler cela diner; car ils n'avaient pris
+qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bate de revenir.
+
+Parent repondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas
+de reproches.
+
+Alors Limousin, reste jusque-la muet, presque cache derriere Henriette,
+s'approcha et tendit sa main en murmurant:
+
+--Tu vas bien?
+
+Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, tres
+bien.
+
+Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la derniere phrase de son
+mari.
+
+--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu
+as une intention.
+
+Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te repondre que je
+ne m'etais pas inquiete de ton retard et que je ne t'en faisais point un
+crime.
+
+Elle le prit de haut, cherchant un pretexte a querelle:--De mon
+retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je
+passe la nuit dehors.
+
+--Mais non, ma chere amie. J'ai dit "retard" parce que je n'ai pas
+d'autre mot. Tu devais rentrer a six heures et demie, tu rentres a huit
+heures et demie. C'est un retard, ca! Je le comprends tres bien;
+je ne... ne... ne m'en etonne meme pas... Mais... mais... il m'est
+difficile d'employer un autre mot.
+
+--C'est que tu le prononces comme si j'avais decouche...
+
+--Mais non... mais non...
+
+Elle vit qu'il cederait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre,
+quand elle s'apercut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec
+un visage emu:
+
+--Qu'a donc le petit?
+
+--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraite.
+
+--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?
+
+--Oh! presque rien. Elle l'a pousse et il est tombe.
+
+Elle voulut voir son enfant et s'elanca dans la salle a manger, puis
+s'arreta net devant la table couverte de vin repandu, de carafes et de
+verres brises, et de salieres renversees.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-la?
+
+--C'est Julie qui...
+
+Mais elle lui coupa la parole avec fureur:
+
+--C'est trop fort, a la fin! Julie me traite de devergondee, bat mon
+enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu
+trouves cela tout naturel.
+
+--Mais non... puisque je l'ai renvoyee.
+
+--Vraiment!... Tu l'as renvoyee!... Mais il fallait la faire arreter.
+C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-la!
+
+Il balbutia:--Mais... ma chere amie... je ne pouvais pourtant pas... il
+n'y avait point de raison... Vraiment, il etait bien difficile...
+
+Elle haussa les epaules avec un infini dedain.
+
+--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre
+homme sans volonte, sans fermete, sans energie. Ah! elle a du t'en dire
+de raides, ta Julie, pour que tu te sois decide a la mettre dehors.
+J'aurais voulu etre la une minute, rien qu'une minute.
+
+Ayant ouvert la porte du salon, elle courut a Georges, le releva, le
+serra dans ses bras en l'embrassant: "Georget, qu'est-ce que tu as, mon
+chat, mon mignon, mon poulet?"
+
+Caresse par sa mere, il se tut. Elle repeta:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Il repondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effraye:
+
+--C'est Zulie qu'a battu papa.
+
+Henriette se retourna vers son mari, stupefaite d'abord. Puis une folle
+envie de rire s'eveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses
+joues fines, releva sa levre, retroussa les ailes de ses narines, et
+enfin jaillit de sa bouche en une claire fusee de joie, en une cascade
+de gaiete, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle repetait,
+avec de petits cris mechants qui passaient entre ses dents blanches et
+dechiraient Parent ainsi que des morsures: "Ah!... ah!... ah!... ah!...
+elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drole...
+que c'est drole... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu...
+Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drole!...
+
+Parent balbutiait:
+
+--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai...
+C'est moi, au contraire, qui l'ai jetee dans la salle a manger, si fort
+qu'elle a bouleverse la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai
+battue!
+
+Henriette disait a son fils:--Repete, mon poulet. C'est Julie qui a
+battu papa!
+
+Il repondit:--Oui, c'est Zulie.
+
+Puis, passant soudain a une autre idee, elle reprit:--Mais il n'a pas
+dine, cet enfant-la? Tu n'as rien mange, mon cheri?
+
+--Non, maman.
+
+Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou,
+archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dine!
+
+Il s'excusa, egare dans cette scene et dans cette explication, ecrase
+sous cet ecroulement de sa vie.
+
+--Mais, ma chere amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas diner sans
+toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais
+revenir d'un moment a l'autre.
+
+Elle lanca dans un fauteuil son chapeau, garde jusque-la sur sa tete,
+et, la voix nerveuse:
+
+--Vraiment, c'est intolerable d'avoir affaire a des gens qui ne
+comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
+eux-memes. Alors, si j'etais rentree a minuit, l'enfant n'aurait rien
+mange du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, apres sept
+heures et demie passees, que j'avais eu un empechement, un retard, une
+entrave!...
+
+Parent tremblait, sentant la colere le gagner; mais Limousin s'interposa
+et, se tournant vers la jeune femme:
+
+--Vous etes tout a fait injuste, ma chere amie. Parent ne pouvait pas
+deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et
+puis, comment vouliez-vous qu'il se tirat d'affaire tout seul, apres
+avoir renvoye Julie?
+
+Mais Henriette, exasperee, repondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se
+tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se debrouille!
+
+Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant deja que son fils
+n'avait point mange.
+
+Alors Limousin, tout a coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa
+et enleva les verres brises qui couvraient la table, remit le couvert et
+assit l'enfant sur son petit fauteuil a grands pieds, pendant que Parent
+allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.
+
+Elle arriva etonnee, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges ou
+elle travaillait.
+
+Elle apporta la soupe, un gigot brule, puis des pommes de terre en
+puree.
+
+Parent s'etait assis a cote de son enfant, l'esprit en detresse, la
+raison emportee dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
+essayait de manger lui-meme, coupait la viande, la machait et l'avalait
+avec effort, comme si sa gorge eut ete paralysee.
+
+Alors, peu a peu, s'eveilla dans son ame un desir affole de regarder
+Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il
+voulait voir s'il ressemblait a Georges. Mais il n'osait pas lever les
+yeux. Il s'y decida pourtant, et considera brusquement cette figure
+qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblat ne l'avoir jamais
+examinee, tant elle lui parut differente de ce qu'il pensait. De seconde
+en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant a
+en reconnaitre les moindres lignes, les moindres traits, les moindres
+sens; puis, aussitot, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire
+manger.
+
+Deux mots ronflaient dans son oreille: "Son pere! son pere! son pere!"
+Ils bourdonnaient a ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui,
+cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre cote de cette table,
+etait peut-etre le pere de son fils, de Georges, de son petit Georges.
+Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de
+ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
+lui dechirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son
+couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le
+sauverait; ce serait fini.
+
+Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin,
+manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la
+nuit avec cette pensee vrillee en lui: "Limousin, le pere de Georges!.."
+Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser
+a rien, de parler a personne! Chaque jour, a toute heure, a toute
+seconde, il se demanderait cela, il chercherait a savoir, a deviner,
+a surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne
+pourrait plus le voir sans endurer l'epouvantable souffrance de ce
+doute, sans se sentir dechire jusqu'aux entrailles, sans etre torture
+jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans
+cette maison, a cote de cet enfant qu'il aimerait et hairait! Oui, il
+finirait par le hair assurement. Quel supplice! Oh! s'il etait certain
+que Limousin fut le pere, peut-etre arriverait-il a se calmer, a
+s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir etait
+intolerable!
+
+Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet
+enfant a tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville,
+le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
+levres, l'adorer et penser sans cesse: "Il n'est pas a moi, peut-etre?"
+Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans
+les rues, ou se sauver soi-meme tres loin, si loin, qu'il n'entendrait
+plus jamais parler de rien, jamais!
+
+Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait.
+
+--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?
+
+Limousin repondit, en hesitant:--Ma foi, moi aussi.
+
+Et elle fit rapporter le gigot.
+
+Parent se demandait: "Ont-ils dine? ou bien se sont-ils mis en retard a
+un rendez-vous d'amour?"
+
+Ils mangeaient maintenant de grand appetit, tous les deux. Henriette,
+tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'epiait aussi, par regards
+brusques, vite detournes. Elle avait une robe de chambre rose garnie de
+dentelles blanches; et sa tete blonde, son cou frais, ses mains grasses
+sortaient de ce joli vetement coquet et parfume, comme d'une coquille
+bordee d'ecume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent
+les voyait embrasses, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne
+pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi
+cote a cote, en face de lui?
+
+Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait ete leur dupe depuis le
+premier jour? Etait-il possible qu'on se jouat ainsi d'un homme, d'un
+brave homme, parce que son pere lui avait laisse un peu d'argent!
+Comment ne pouvait-on voir ces choses-la dans les ames, comment se
+pouvait-il que rien ne revelat aux coeurs droits les fraudes des coeurs
+infames, que la voix fut la meme pour mentir que pour adorer, et le
+regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincere?
+
+Il les epiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il
+pensa: "Je vais les surprendre ce soir." Et il dit:
+
+--Ma chere amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je
+m'occupe, des aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de
+suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai
+peut-etre un peu tard.
+
+Elle repondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra
+compagnie. Nous t'attendrons.
+
+Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher
+Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous.
+
+Parent s'etait leve. Il oscillait sur ses jambes, etourdi, trebuchant.
+Il murmura: "A tout a l'heure," et gagna la sortie en s'appuyant au mur,
+car le parquet remuait comme une barque.
+
+Georges etait parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin
+passerent au salon. Des que la porte fut refermee:--Ah, ca! tu es donc
+folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?
+
+Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence a trouver violente cette
+habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.
+
+Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le
+pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est
+ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.
+
+Elle prit une cigarette sur la cheminee, l'alluma, et repondit:--Mais
+je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa
+stupidite... et je le traite comme il le merite.
+
+Limousin reprit, d'une voix impatiente:
+
+--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont
+pareilles. Comment? voila un excellent garcon, trop bon, stupide de
+confiance et de bonte, qui ne nous gene en rien, qui ne nous soupconne
+pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous
+voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enrage et pour
+gater notre vie.
+
+Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embetes! Toi, tu es lache, comme
+tous les hommes! Tu as peur de ce cretin!
+
+Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! ca, je voudrais bien savoir
+ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il
+malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort a la fin de
+faire souffrir ce garcon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui
+en vouloir uniquement parce que tu le trompes.
+
+Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:
+
+--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que
+tu aies un sale coeur?
+
+Il se defendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chere
+amie, je te demande seulement de menager un peu ton mari, parce que
+nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
+devrais comprendre cela.
+
+Ils etaient tout pres l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris
+tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garcon content de lui;
+elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et
+mi-bourgeoise, nee dans une arriere-boutique, elevee sur le seuil du
+magasin a cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariee, au hasard
+de cette cueillette, avec le promeneur naif qui s'est epris d'elle pour
+l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en
+rentrant le soir.
+
+Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je
+l'execre justement parce qu'il m'a epousee, parce qu'il m'a achetee
+enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il
+pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspere a toute seconde par sa
+sottise que tu appelles de la bonte, par sa lourdeur que tu appelles de
+la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu
+de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gene guere. Et
+puis?... et puis?... Non, il est trop idiot a la fin de ne se douter de
+rien! Je voudrais qu'il fut un peu jaloux au moins. Il y a des moments
+ou j'ai envie de lui crier: "Mais tu ne vois donc rien, grosse bete, tu
+ne comprends donc pas que Paul est mon amant."
+
+Limousin se mit a rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de
+ne pas troubler notre existence.
+
+--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbecile-la, il n'y a rien a
+craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien
+il m'est odieux, combien il m'enerve. Toi, tu as toujours l'air de
+le cherir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont
+surprenants parfois.
+
+--Il faut bien savoir dissimuler, ma chere.
+
+--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous
+autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de
+suite davantage; nous autres, nous le haissons a partir du moment ou
+nous l'avons trompe.
+
+--Je ne vois pas du tout pourquoi on hairait un brave garcon dont on
+prend la femme.
+
+--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque a
+tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut
+pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais
+point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse.
+
+Et souriant, avec un doux mepris de rouee, elle posa les deux mains sur
+ses epaules en tendant vers lui ses levres; il pencha la tete vers elle
+en l'enfermant dans une etreinte, et leurs bouches se rencontrerent. Et
+comme ils etaient debout devant la glace de la cheminee, un autre couple
+tout pareil a eux s'embrassait derriere la pendule.
+
+Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de
+la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
+Limousin de ses deux bras; et ils apercurent Parent qui les regardait,
+livide, les poings fermes, dechausse, et son chapeau sur le front.
+
+Il les regardait, l'un apres l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil,
+sans remuer la tete. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua
+sur Limousin, le prit a pleins bras comme pour l'etouffer, le culbuta
+jusque dans l'angle du salon d'un elan si impetueux, que l'autre,
+perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son
+crane contre la muraille.
+
+Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son
+amant, se jeta sur Parent, le saisit par le cou, et enfoncant dans la
+chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs
+de femme eperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
+mordait l'epaule comme si elle eut voulu le dechirer avec ses dents.
+Parent, etrangle, suffoquant, lacha Limousin, pour secouer sa femme
+accrochee a son col; et l'ayant empoignee par la taille, il la jeta,
+d'une seule poussee, a l'autre bout du salon.
+
+Puis, comme il avait la colere courte dos debonnaires, et la violence
+poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant,
+epuise, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'etait
+repandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin debouche; et son
+energie insolite finissait en essoufflement.
+
+Des qu'il put parler, il balbutia:
+
+--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!...
+
+Limousin restait immobile dans son angle, colle contre le mur, trop
+effare pour rien comprendre encore, trop effraye pour remuer un doigt.
+Henriette, les poings appuyes sur le gueridon, la tete en avant,
+decoiffee, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille a une
+bete qui va sauter.
+
+Parent reprit d'une voix plus forte:
+
+--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!
+
+Voyant calmee sa premiere exasperation, sa femme s'enhardit, se
+redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente deja:
+
+--Tu as donc perdu la tete?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette
+agression inqualifiable?...
+
+Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et
+begayant:
+
+--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai...
+j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!...
+miserable!... miserable!... Vous etes deux miserables!...
+Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous
+tuerais!... Allez-vous-en!...
+
+Elle comprit que c'etait fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait
+point innocenter et qu'il fallait ceder. Mais toute son impudence lui
+etait revenue et sa haine contre cet nomme, exasperee a present, la
+poussait a l'audace, mettait en elle un besoin de defi, un besoin de
+bravade.
+
+Elle dit d'une voix claire:
+
+--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous.
+
+Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colere nouvelle saisissait,
+se mit a crier:
+
+--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... miserables!... ou bien!... ou
+bien!...
+
+Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tete.
+
+Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par
+le bras, l'arracha du mur ou il semblait scelle, et l'entraina vers la
+porte en repetant: "Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez
+bien que cet homme est fou... Tenez donc!..."
+
+Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce
+qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au
+coeur, en quittant cette maison. Et une idee lui traversa l'esprit, une
+de ces idees venimeuses, mortelles, ou fermente toute la perfidie des
+femmes.
+
+Elle dit, resolue:--Je veux emporter mon enfant.
+
+Parent, stupefait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler
+de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... apres...
+apres... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc,
+gueuse!... Va-t'en!...
+
+Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengee deja, et le
+bravant, tout pres, face a face:
+
+--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce
+qu'il n'est pas a toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas a
+toi... Il est a Limousin.
+
+Parent, eperdu, cria:--Tu mens... tu mens... miserable!
+
+Mais elle reprit:--Imbecile! Tout le monde le sait, excepte toi. Je te
+dis que voila son pere. Mais il suffit de regarder pour le voir...
+
+Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se
+retourna, saisit une bougie, et s'elanca dans la chambre voisine.
+
+Il revint presque aussitot, portant sur son bras le petit Georges
+enveloppe dans les couvertures de son lit. L'enfant, reveille en
+sursaut, epouvante, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme,
+puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers
+l'escalier, ou Limousin attendait par prudence.
+
+Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les
+verrous. A peine rentre dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur
+le parquet.
+
+
+II
+
+
+Parent vecut seul, tout a fait seul. Pendant les premieres semaines qui
+suivirent la separation, l'etonnement de sa vie nouvelle l'empecha de
+songer beaucoup. Il avait repris son existence de garcon, ses habitudes
+de flanerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu
+eviter tout scandale, il faisait a sa femme une pension reglee par les
+hommes d'affaires. Mais, peu a peu, le souvenir de l'enfant commenca a
+hanter sa pensee. Souvent, quand il etait seul, chez lui, le soir,
+il s'imaginait tout a coup entendre Georges crier "papa". Son coeur
+aussitot commencait a battre et il se levait bien vite pour ouvrir la
+porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas
+revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les
+pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bete?
+
+Apres avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son
+fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures
+entieres, des jours entiers. Ce n'etait point seulement une obsession
+morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin
+sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir
+sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il
+s'exasperait au souvenir enfievrant des caresses passees. Il sentait les
+petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur
+sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces
+calineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux
+levres, l'affolait comme le desir d'une femme aimee qui s'est enfuie.
+
+Dans la rue, tout a coup, il se mettait a pleurer en songeant qu'il
+pourrait l'avoir, trottinant a son cote avec ses petits pieds, son gros
+Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et,
+la tete entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir.
+
+Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question:
+"Etait-il ou n'etait-il pas le pere de Georges?" Mais c'etait surtout la
+nuit qu'il se livrait sur cette idee a des raisonnements interminables.
+A peine couche, il recommencait, chaque soir, la meme serie
+d'argumentations desesperees.
+
+Apres le depart de sa femme, il n'avait plus doute tout d'abord:
+l'enfant, certes, appartenait a Limousin. Puis, peu a peu, il se remit a
+hesiter. Assurement, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune
+valeur. Elle l'avait brave, en cherchant a le desesperer. En pesant
+froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour
+qu'elle eut menti.
+
+Seul Limousin, peut-etre, aurait pu dire la verite. Mais comment savoir,
+comment l'interroger, comment le decider a avouer?
+
+Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, resolu a aller trouver
+Limousin, a le prier, a lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre
+fin a cette abominable angoisse. Puis il se recouchait desespere, ayant
+reflechi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait meme
+certainement pour empecher le pere veritable de reprendre son enfant.
+
+Alors que faire? Rien!
+
+Et il se desolait d'avoir ainsi brusque les evenements, de n'avoir point
+reflechi, patiente, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un
+mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait du
+feindre de ne rien soupconner, et les laisser se trahir tout doucement.
+Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner,
+pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un pere. Il les aurait
+epies derriere les portes! Comment n'avait-il pas songe a cela? Si
+Limousin, demeure seul avec Georges, ne l'avait point aussitot saisi,
+serre dans ses bras, baise passionnement, s'il l'avait laisse jouer
+avec indifference, sans s'occuper de lui, aucune hesitation ne serait
+demeuree possible: c'est qu'alors il n'etait pas, il ne se croyait pas,
+il ne se sentait pas le pere.
+
+De sorte que lui, Parent, chassant la mere, aurait garde son fils, et il
+aurait ete heureux, tout a fait heureux.
+
+Il se retournait dans son lit, suant et torture, et cherchant a se
+souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se
+rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune
+parole, aucune caresse suspects. Et puis la mere non plus ne s'occupait
+guere de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans
+doute aime davantage.
+
+On l'avait donc separe de son fils par vengeance, par cruaute, pour le
+punir de ce qu'il les avait surpris.
+
+Et il se decidai a aller, des l'aurore, requerir les magistrats pour se
+faire rendre Georget.
+
+Mais a peine avait-il pris cette resolution qu'il se sentait envahi par
+la certitude contraire. Du moment que Limousin avait ete, des le premier
+jour, l'amant d'Henriette, l'amant aime, elle avait du se donner a lui
+avec cet elan, cet abandon, cette ardeur qui rendent meres les femmes.
+La reserve froide qu'elle avait toujours apportee dans ses relations
+intimes avec lui, Parent, n'etait-elle pas aussi un obstacle a ce
+qu'elle eut ete fecondee par son baiser!
+
+Alors il allait reclamer, prendre avec lui, conserver toujours
+et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder,
+l'embrasser, l'entendre dire "papa" sans que cette pensee le frappat,
+le dechirat: "Ce n'est point mon fils." Il allait se condamner a ce
+supplice de tous les instants, a cette vie de miserable! Non, il valait
+mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.
+
+Et chaque jour, chaque nuit recommencaient ces abominables hesitations
+et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait
+surtout l'obscurite du soir qui vient, la tristesse des crepuscules.
+C'etait alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation
+de desespoir qui tombait avec les tenebres, le noyait et l'affolait. Il
+avait peur de ses pensees comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait
+devant elles ainsi qu'une bete poursuivie. Il redoutait surtout son
+logis vide, si noir, terrible, et les rues desertes aussi ou brille
+seulement, de place en place, un bec de gaz, ou le passant isole qu'on
+entend de loin semble un rodeur et fait ralentir ou hater le pas selon
+qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.
+
+Et Parent, malgre lui, par instinct, allait vers les grandes rues
+illuminees et populeuses. La lumiere et la foule l'attiraient,
+l'occupaient et l'etourdissaient. Puis, quand il etait las d'errer,
+de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants
+devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la
+solitude et du silence le poussait vers un grand cafe plein de buveurs
+et de clarte. Il y allait comme les mouches vont a la flamme, s'asseyait
+devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait
+lentement, s'inquietant chaque fois qu'un consommateur se levait pour
+s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier
+de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure ou le garcon, debout
+devant lui, prononcerait d'un air furieux: "Allons, Monsieur, on ferme!"
+
+Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables,
+eteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du
+comptoir. Il regardait d'un oeil navre la caissiere compter son argent
+et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, pousse dehors par le
+personnel qui murmurait: "En voila un empote! On dirait qu'il ne sait
+pas ou coucher."
+
+Et des qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommencait a
+penser a Georget et a se creuser la tete, a se torturer la pensee pour
+decouvrir s'il etait ou s'il n'etait point le pere de son enfant.
+
+Il prit ainsi l'habitude de la brasserie ou le coudoiement continu des
+buveurs met pres de vous un public familier et silencieux, ou la grasse
+fumee des pipes endort les inquietudes, tandis que la biere epaisse
+alourdit l'esprit et calme le coeur.
+
+Il y vecut. A peine leve, il allait chercher la des voisins pour occuper
+son regard et sa pensee. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit
+bientot ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table
+de marbre, et le garcon apportait vivement une assiette, un verre, une
+serviette et le dejeuner du jour. Des qu'il avait fini de manger, il
+buvait lentement son cafe, l'oeil fixe sur le carafon d'eau-de-vie qui
+lui donnerait bientot une bonne heure d'abrutissement. Il trempait
+d'abord ses levres dans le cognac, comme pour en prendre le gout,
+cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis
+il se le versait dans la bouche, goutte a goutte, en renversant la tete;
+promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives,
+sur toute la muqueuse de ses joues, la melant avec la salive claire que
+ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce melange, il l'avalait
+avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge,
+jusqu'au fond de son estomac.
+
+Apres chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois
+ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il
+penchait la tete sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se
+reveillait vers le milieu de l'apres-midi, et tendait aussitot la main
+vers le bock que le garcon avait pose devant lui pendant son sommeil;
+puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge,
+relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne
+blanche apercue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait
+les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux
+qu'il avait deja lus le matin.
+
+Il les recommencait, de la premiere ligne a la derniere, y compris les
+reclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes
+des theatres.
+
+Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards,
+pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir a la place
+qu'on lui avait conservee et demandait son absinthe.
+
+Alors il causait avec les habitues dont il avait fait la connaissance.
+Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les
+evenements politiques: cela le menait a l'heure du diner. La soiree se
+passait comme l'apres-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'etait pour
+lui l'instant terrible, l'instant ou il fallait rentrer dans le noir,
+dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensees horribles
+et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne
+de ses parents, personne qui put lui rappeler sa vie passee.
+
+Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une
+chambre dans un grand hotel, une belle chambre d'entresol afin de voir
+les passants. Il n'etait plus seul en ce vaste logis public; il sentait
+grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derriere les
+cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop
+cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il
+sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire,
+le long de toutes les portes fermees, en regardant avec tristesse les
+souliers accouples devant chacune, les mignonnes bottines de femme
+blotties a cote des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces
+gens-la etaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote a
+cote ou embrasses, dans la chaleur de leur couche.
+
+Cinq annees se passerent ainsi; cinq annees mornes, sans autres
+evenements que des amours de deux heures, a deux louis, de temps en
+temps.
+
+Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine
+et la rue Drouot, il apercut tout a coup une femme dont la tournure le
+frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les
+trois marchaient devant lui. Il se demandait: "Ou donc ai-je vu ces
+personnes-la?" et, tout a coup, il reconnut un geste de la main: c'etait
+sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges.
+
+Son coeur battait a l'etouffer; il ne s'arreta pas cependant; il voulait
+les voir; et il les suivit. On eut dit un menage, un bon menage de bons
+bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement
+en le regardant parfois de cote. Parent la voyait alors de profil,
+reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa
+bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le
+preoccupait. Comme il etait grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir
+la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le
+col en boucles frisees. C'etait Georget, ce haut garcon aux jambes nues,
+qui allait, ainsi qu'un petit homme, a cote de sa mere.
+
+Comme ils s'etaient arretes devant un magasin, il les vit soudain
+tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au
+contraire, plus fraiche que jamais, avait plutot engraisse; Georges
+etait devenu meconnaissable, si different de jadis!
+
+Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devanca
+a grands pas pour revenir; et les revoir, de tout pres, en face. Quand
+il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir
+dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit
+tourna la tete et regarda ce maladroit avec des yeux mecontents. Alors
+Parent s'enfuit, frappe, poursuivi, blesse par ce regard. Il s'enfuit
+a la facon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir ete vu et
+reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'a sa
+brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise.
+
+Il but trois absinthes, ce soir-la.
+
+Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre.
+Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles,
+pere, mere, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer
+diner chez eux. Cette vision nouvelle effacait l'ancienne. C'etait autre
+chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur.
+Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aime et tant
+embrasse jadis, disparaissait dans un passe lointain et fini, et il en
+voyait un nouveau, comme un frere du premier, un garconnet aux mollets
+nus, qui ne le connaissait pas, celui-la! Il souffrait affreusement de
+cette pensee. L'amour du petit etait mort; aucun lien n'existait plus
+entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait
+meme regarde d'un oeil mechant.
+
+Puis, peu a peu, son ame se calma encore; ses tortures mentales
+s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits
+devint indecise, plus rare. Il se remit a vivre a peu pres comme tout le
+monde, comme tous les desoeuvres qui boivent des bocks sur des tables
+de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours rape des
+banquettes.
+
+Il vieillit dans la fumee des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme
+du gaz, considera comme des evenements le bain de chaque semaine, la
+taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vetement neuf ou
+d'un chapeau. Quand il arrivait a sa brasserie coiffe d'un nouveau
+couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de
+s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait
+de differentes facons, et demandait enfin a son amie, la dame du
+comptoir, qui le regardait avec interet: "Trouvez-vous qu'il me va
+bien?"
+
+Deux ou trois fois par an il allait au theatre; et, l'ete, il passait
+quelquefois ses soirees dans un cafe-concert des Champs-Elysees. Il en
+rapportait dans sa tete des airs qui chantaient au fond de sa memoire
+pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait meme en battant la mesure
+avec son pied, lorsqu'il etait assis devant son bock.
+
+Les annees se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles
+etaient vides.
+
+Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait a la mort sans remuer,
+sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la
+grande glace ou il appuyait son crane plus denude chaque jour refletait
+les ravages du temps qui passe et fuit en devorant les hommes, les
+pauvres hommes.
+
+Il ne pensait plus que rarement, a present, au drame affreux ou avait
+sombre sa vie, car vingt ans s'etaient ecoules depuis cette soiree
+effroyable.
+
+Mais l'existence qu'il s'etait faite ensuite l'avait use, amolli,
+epuise; et souvent le patron de sa brasserie, le sixieme patron depuis
+son entree dans cet etablissement, lui disait: "Vous devriez vous
+secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller a
+la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques
+mois."
+
+Et quand son client venait de sortir, ce commercant communiquait ses
+reflexions a sa caissiere. "Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton,
+ca ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc a aller aux
+environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en
+vous. Voila bientot l'ete, ca le retapera."
+
+Et la caissiere, pleine de pitie et de bienveillance pour ce
+consommateur obstine, repetait chaque jour a Parent: "Voyons, Monsieur,
+decidez-vous a prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait
+beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!"
+
+Et elle lui communiquait ses reves, les reves poetiques et simples de
+toutes les pauvres filles enfermees d'un bout a l'autre de l'annee
+derriere les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie
+factice et bruyante de la rue, en songeant a la vie calme et douce des
+champs, a la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur
+les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivieres, sur les
+vaches couchees dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes
+les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses,
+blanches, si gentilles, si fraiches, si parfumees, toutes les fleurs
+de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros
+bouquets.
+
+Elle prenait plaisir a lui parler sans cesse de son desir eternel,
+irrealise et irrealisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait
+plaisir a l'ecouter. Il venait s'asseoir maintenant a cote du comptoir
+pour causer avec Mlle Zoe et discuter sur la campagne avec elle. Alors,
+peu a peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait
+vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville.
+
+Un matin il demanda:
+
+--Savez-vous ou on peut bien dejeuner aux environs de Paris?
+
+Elle repondit:
+
+--Allez donc a la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli!
+
+Il s'y etait promene autrefois au moment de ses fiancailles. Il se
+decida a y retourner.
+
+Il choisit un dimanche, sans raison speciale, uniquement parce qu'il est
+d'usage de sortir le dimanche, meme quand on ne fait rien en semaine.
+
+Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain.
+
+C'etait au commencement de juillet, par un jour eclatant et chaud. Assis
+contre la portiere de son wagon, il regardait courir les arbres et les
+petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste,
+ennuye d'avoir cede a ce desir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le
+paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il
+serait volontiers descendu a chaque station pour s'asseoir au cafe
+apercu derriere la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier
+train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long,
+tres long. Il restait assis des journees entieres pourvu qu'il eut
+sous les yeux les memes choses immobiles, mais il trouvait enervant et
+fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays
+tout entier, tandis que lui-meme ne faisait pas un mouvement.
+
+Il s'interessa a la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous
+le pont de Chatou il apercut des yoles qui passaient enlevees a grands
+coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: "Voila des
+gaillards qui ne doivent pas s'embeter!"
+
+Le long ruban de riviere deroule des deux cotes du pont du Pecq eveilla,
+dans le fond de son coeur, un vague desir de promenade au bord des
+berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui precede la gare de
+Saint-Germain pour s'arreter bientot au quai d'arrivee.
+
+Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains
+derriere le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de
+fer, il s'arreta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'etalait
+en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplee de
+grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches
+traversaient ce large pays, des bouts de forets le boisaient par places,
+les etangs du Vesinet brillaient comme des plaques d'argent, et les
+coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une
+brume legere et bleuatre qui les laissait a peine deviner. Le soleil
+baignait de sa lumiere abondante et chaude tout le grand paysage un
+peu voile par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffee
+s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la
+Seine, qui se deroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines,
+contournait les villages et longeait les collines.
+
+Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des seves, caressait
+la peau, penetrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur,
+alleger l'esprit, vivifier le sang.
+
+Parent, surpris, la respirait largement, les yeux eblouis par l'etendue
+du paysage; et il murmura: "Tiens, on est bien ici."
+
+Puis il fit quelques pas, et s'arreta de nouveau pour regarder. Il
+croyait decouvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les
+choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son ame, des
+evenements ignores, des bonheurs entrevus, des joies inexplorees,
+tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupconne et qui s'ouvrait
+brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitee.
+
+Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminee par la
+clarte violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt annees de cafe,
+mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en
+aller la-bas, la-bas, chez des peuples etrangers, sur des terres peu
+connues, au dela des mers, s'interesser a tout ce qui passionne les
+autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes,
+la vie mysterieuse, charmante ou poignante, toujours changeante,
+toujours inexplicable et curieuse.
+
+Maintenant il etait trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'a la
+mort, sans famille, sans amis, sans esperances, sans curiosite pour
+rien. Une detresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de
+se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son
+engourdissement! Toutes les pensees, tous les reves, tous les desirs qui
+dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'etaient reveilles, remues
+par ce rayon de soleil sur les plaines.
+
+Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait
+perdre la tete, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour
+dejeuner, s'etourdir avec du vin et de l'alcool et parler a quelqu'un,
+au moins.
+
+Il prit une petite table dans les bosquets d'ou l'on domine toute la
+campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite.
+
+D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se
+sentait mieux; il n'etait plus seul.
+
+Dans une tonnelle, trois personnes dejeunaient. Il les avait regardees
+plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifferents.
+
+Tout a coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font
+tressaillir les moelles.
+
+Elle avait dit, cette voix: "Georges, tu vas decouper le poulet."
+
+Et une autre voix repondit: "Oui, maman."
+
+Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels
+etaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme etait
+toute blanche, tres forte, une vieille dame serieuse et respectable; et
+elle mangeait en avancant la tete, par crainte des taches, bien qu'elle
+eut recouvert ses seins d'une serviette. Georges etait devenu un homme.
+Il avait de la barbe, de cette barbe inegale et presque incolore qui
+frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute
+forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute.
+Parent le regardait, stupefait! C'etait la Georges, son fils?--Non, il
+ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun
+entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les epaules un peu
+voutees.
+
+Donc ces trois etres semblaient heureux et contents; ils venaient
+dejeuner a la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une
+existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis
+chaud et peuple, peuple par tous les riens qui font la vie agreable, par
+toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on
+echange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vecu ainsi, grace a
+lui Parent, avec son argent, apres l'avoir trompe, vole, perdu! Ils
+l'avaient condamne, lui, l'innocent, le naif, le debonnaire, a toutes
+les tristesses de la solitude, a l'abominable vie qu'il avait menee
+entre un trottoir et un comptoir, a toutes les tortures morales et a
+toutes les miseres physiques! Ils avaient fait de lui un etre inutile,
+perdu, egare dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans
+attentes, qui n'esperait rien de rien et de personne. Pour lui la terre
+etait vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir
+les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris,
+ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derriere aucune porte, la
+figure cherchee, cherie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit
+en vous apercevant. Et cette idee surtout le travaillait, l'idee de la
+porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derriere.
+
+Et c'etait la faute de ces trois miserables, cela! la faute de cette
+femme indigne, de cet ami infame et de ce grand garcon blond qui prenait
+des airs arrogants.
+
+Il en voulait maintenant a l'enfant autant qu'aux deux autres!
+N'etait-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait garde,
+aime, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lache bien vite la
+mere et le petit s'il n'avait pas su que le petit etait a lui, bien a
+lui? Est-ce qu'on eleve les enfants des autres?
+
+Donc, ils etaient la, tout pres, ces trois malfaiteurs qui l'avaient
+tant fait souffrir.
+
+Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes
+ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses desespoirs. Il
+s'exasperait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de
+les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tete de
+Limousin qu'il voyait, a toute seconde, se baisser vers son assiette et
+se relever aussitot.
+
+Et ils continueraient a vivre ainsi, sans soucis, sans inquietudes
+d'aucune sorte. Non, non. C'en etait trop a la fin! Il se vengerait; il
+allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais
+comment? Il cherchait, revait des choses effroyables comme il en arrive
+dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait,
+coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas
+laisser echapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
+jamais.
+
+Soudain, il eut une idee, une idee terrible; et il cessa de boire pour
+la murir. Un sourire plissait ses levres; il murmurait: "Je les tiens.
+Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir."
+
+Un garcon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur desire ensuite?
+
+--Rien. Du cafe et du cognac, du meilleur.
+
+Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop
+de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il
+attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement
+sur la terrasse ou dans la foret. Quand ils seraient un peu eloignes,
+il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il
+n'etait pas trop tot d'ailleurs, apres vingt-trois ans de souffrances.
+Ah! ils ne soupconnaient guere ce qui allait leur arriver.
+
+Ils achevaient doucement leur dejeuner, en causant avec securite. Parent
+ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes.
+La figure de sa femme, surtout, l'exasperait. Elle avait pris un air
+hautain, un air de devote grasse, de devote inabordable, cuirassee de
+principes, blindee de vertu.
+
+Puis, ils payerent l'addition et se leverent. Alors il vit Limousin. On
+eut dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses
+beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les
+revers de sa redingote.
+
+Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur
+l'oreille. Parent, aussitot, les suivit.
+
+Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirerent le paysage avec
+placidite, comme admirent les gens repus; puis ils entrerent dans la
+foret.
+
+Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se
+cachant pour ne point eveiller trop tot leur attention.
+
+Ils allaient a petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiede.
+Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, a son
+cote, en epouse sure et fiere d'elle. Georges abattait des feuilles avec
+sa badine, et franchissait parfois les fosses de la route, d'un saut
+leger de jeune cheval ardent pret a s'emporter dans le feuillage.
+
+Parent, peu a peu, se rapprochait, haletant d'emotion et de fatigue;
+car il ne marchait plus jamais. Bientot il les rejoignit, mais une peur
+l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devanca, pour
+revenir sur eux et les aborder en face.
+
+Il allait, le coeur battant, les sentant derriere lui maintenant, et il
+se repetait: "Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est
+le moment."
+
+Il se retourna. Ils s'etaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au
+pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours.
+
+Alors il se decida, et il revint a pas rapides. S'etant arrete devant
+eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix breve, d'une
+voix cassee par l'emotion:
+
+--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas?
+
+Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou.
+
+Il reprit:
+
+--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis
+Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que
+c'etait fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
+mais non, me voila revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant.
+
+Henriette, effaree, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: "Oh!
+mon Dieu!"
+
+Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mere, Georges s'etait leve,
+pret a le saisir au collet.
+
+Limousin, atterre, regardait avec des yeux effares ce revenant qui,
+ayant souffle quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous
+expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompe, vous
+m'avez condamne a une vie de forcat, et vous avez cru que je ne vous
+rattraperais pas!
+
+Mais le jeune homme le prit par les epaules, et le repoussant:
+
+--Etes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien
+vite ou je vais vous rosser, moi!
+
+Parent repondit:
+
+--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-la.
+
+Mais Georges, exaspere, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit:
+
+--Lache-moi donc. Je suis ton pere... Tiens, regarde s'ils me
+reconnaissent maintenant, ces miserables!
+
+Effare, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mere.
+
+Parent, libre, s'avanca vers elle:
+
+--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri
+Parent, et que je suis son pere puisqu'il se nomme Georges Parent,
+puisque vous etes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon
+argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je
+vous ai chasses de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chasses
+de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infame,
+avec votre amant!
+
+--Dites-lui ce que j'etais, moi, un brave homme, epouse par vous pour ma
+fortune, et trompe depuis le premier jour. Dites-lui qui vous etes et
+qui je suis...
+
+Il balbutiait, haletait, emporte par la colere.
+
+La femme cria d'une voix dechirante:
+
+--Paul, Paul, empeche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empeche-le,
+qu'il ne dise pas cela devant mon fils!
+
+Limousin, a son tour, s'etait leve. Il murmura, d'une voix tres basse:
+
+--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites.
+
+Parent reprit avec emportement:
+
+--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose
+que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans.
+
+Puis, se tournant vers Georges, eperdu, qui s'etait appuye contre un
+arbre:
+
+--Ecoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pense que ce
+n'etait pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me desesperer.
+Tu etais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporte en me jurant
+que je n'etais pas ton pere, mais que ton pere, c'etait lui! A-t-elle
+menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande.
+
+Il s'avanca tout pres d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main
+dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de
+me dire lequel de nous est le pere de ce jeune homme: lui ou moi; votre
+mari ou votre amant. Allons, allons, dites!
+
+Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur:
+
+--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour ou tu te
+sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle
+ne repond pas, reponds toi-meme. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle.
+Dis, es-tu le pere de ce garcon? Allons, allons, parle!
+
+Il revint vers sa femme.
+
+--Si vous ne voulez pas me le dire a moi, dites-le a votre fils au
+moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est
+son pere. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne
+peux pas te le dire, mon garcon.
+
+Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras
+comme un epileptique.
+
+--Voila... voila... Repondez donc... Elle ne sait pas... Je parie
+qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle
+couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait...
+personne... Est-ce qu'on sait ces choses-la?... Tu ne le sauras pas non
+plus, mon garcon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais...
+Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas...
+Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait...
+Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis...
+Bonsoir... c'est fini... Si elle se decide a te le dire, tu viendras me
+l'apprendre, hotel des Continents, n'est-ce pas?... Ca me fera plaisir
+de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrement...
+
+Et il s'en alla en gesticulant, continuant a parler seul, sous les
+grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de seves. Il ne
+se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une
+poussee de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporte par
+son idee fixe.
+
+Tout a coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta
+dedans. Durant la route, sa colere s'apaisa, il reprit ses sens et il
+rentra dans Paris, stupefait de son audace.
+
+Il se sentait brise comme si on lui eut rompu les os. Il alla cependant
+prendre un bock a sa brasserie.
+
+En le voyant entrer, Mlle Zoe, surprise, lui demanda:--Deja revenu?
+Est-ce que vous etes fatigue?
+
+Il repondit:--Oui... oui... tres fatigue... tres fatigue.... Vous
+comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
+retournerai point, a la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici.
+Desormais, je ne bougerai plus.
+
+Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgre l'envie qu'elle
+en avait.
+
+Pour la premiere fois de sa vie il se grisa tout a fait, ce soir-la, et
+on dut le rapporter chez lui.
+
+
+
+LA BETE A MAIT' BELHOMME
+
+
+La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs
+attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hotel du Commerce tenu
+par Malandain fils.
+
+C'etait une voiture jaune, montee sur des roues jaunes aussi autrefois,
+mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de
+devant etaient toutes petites; celles de derriere, hautes et freles,
+portaient le coffre difforme et enfle comme un ventre de bete. Trois
+rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les tetes
+enormes et les gros genoux ronds, attelees en arbalete, devaient trainer
+cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les
+chevaux semblaient endormis deja devant l'etrange vehicule.
+
+Le cocher Cesaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple
+cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et
+d'escalader l'imperiale, la face rougie par le grand air des champs,
+les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus
+clignotants sous les coups de vent et de grele, apparut sur la porte de
+l'hotel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers
+ronds, pleins de volailles effarees, attendaient devant les paysannes
+immobiles. Cesaire Horlaville les prit l'un apres l'autre et les posa
+sur le toit de sa voiture; puis il y placa plus doucement ceux qui
+contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs
+de grain, de menus paquets enveloppes de mouchoirs, de bouts de toile ou
+de papiers. Puis il ouvrit la porte de derriere et, tirant une liste de
+sa poche, il lut en appelant:
+
+--Monsieur le cure de Gorgeville.
+
+Le pretre s'avanca, un grand homme puissant, large, gros, violace et
+d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les
+femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde.
+
+--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?
+
+L'homme se hata, long, timide, enredingote jusqu'aux genoux; et il
+disparut a son tour dans la porte ouverte.
+
+--Mait' Poiret, deux places.
+
+Poiret s'en vint, haut et tortu, courbe par la charrue, maigri par
+l'abstinence, osseux, la peau sechee par l'oubli des lavages. Sa femme
+le suivait, petite et maigre, pareille a une bique fatiguee, portant a
+deux mains un immense parapluie vert.
+
+--Mait' Rabot, deux places.
+
+Rabot hesita, etant de nature perplexe. Il demanda: "C'est ben me
+qu't'appelles?"
+
+Le cocher, qu'on avait surnomme "degourdi", allait repondre une facetie,
+quand Rabot piqua une tete vers la portiere, lance en avant par une
+poussee de sa femme, une gaillarde haute et carree dont le ventre etait
+vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs.
+
+Et Rabot fila dans la voiture a la facon d'un rat qui rentre dans son
+trou.
+
+--Mait' Caniveau.
+
+Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et
+s'engouffra a son tour dans l'interieur du coffre jaune.
+
+--Mait' Belhomme.
+
+Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face
+dolente, un mouchoir applique sur l'oreille comme s'il souffrait d'un
+fort mal de dents.
+
+Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulieres
+vestes de drap noir ou verdatre, vetements de ceremonie qu'ils
+decouvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs etaient coiffes
+de casquettes de soie, hautes comme des tours, supreme elegance dans la
+campagne normande.
+
+Gesaire Horlaville referma la portiere de sa boite, puis monta sur son
+siege et fit claquer son fouet.
+
+Les trois chevaux parurent se reveiller et, remuant le cou, firent
+entendre un vague murmure de grelots.
+
+Le cocher, alors, hurlant: "Hue!" de toute sa poitrine, fouailla les
+betes a tour de bras. Elles s'agiterent, firent un effort, et se mirent
+en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derriere elles, la voiture,
+secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts,
+faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que
+chaque ligne de voyageurs, ballottee et balancee par les secousses,
+avait des reflux de flots a tous les remous des cahots.
+
+On se tut d'abord, par respect pour le cure, qui genait les
+epanchements. Il se mit a parler le premier, etant d'un caractere
+loquace et familier.
+
+--Eh bien, mait' Caniveau, dit-il, ca va-t-il comme vous voulez?
+
+L'enorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre
+liait avec l'ecclesiastique, repondit en souriant:
+
+--Toutd'meme, m'sieu l'cure, toutd'meme, et d'vote part?
+
+--Oh! d'ma part, ca va toujours.
+
+--Et vous, mait'Poiret? demanda l'abbe.
+
+--Oh! me, ca irait, n'etaient les cossards (colzas) qui n'donneront
+guere c't'annee; et, vu les affaires, c'est la-dessus qu'on s'rattrape.
+
+--Que voulez-vous, les temps sont durs.
+
+--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande
+femme de mait'Rabot.
+
+Comme elle etait d'un village voisin, le cure ne la connaissait que de
+nom.
+
+--C'est vous, la Blondel? dit-il.
+
+--Oui, c'est me, qu'a epouse Rabot.
+
+Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une
+grande inclinaison de tete en avant, comme pour dire: "C'est bien moi
+Rabot, qu'a epouse la Blondel."
+
+Soudain mait' Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son
+oreille, se mit a gemir d'une facon lamentable. Il faisait "gniau...
+gniau... gniau" en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance.
+
+--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le cure.
+
+Le paysan cessa un instant de geindre pour repondre:--Non point...
+m'sieu le cure.... C'est point des dents... c'est d'l'oreille, du fond
+d'l'oreille.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un depot?
+
+--J'sais point si c'est un depot, mais j'sais ben qu'c'est eune bete,
+un' grosse bete, qui m'a entre d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans
+l'grenier.
+
+--Un' bete. Vous etes sur?
+
+--Si j'en suis sur? Comme du Paradis, m'sieu le cure, vu qu'a m'grignote
+l'fond d'l'oreille. A m'mange la tete, pour sur! a m'mange la tete? Oh!
+gniau... gniau... gniau.... Et il se remit a taper du pied.
+
+Un grand interet s'etait eveille dans l'assistance. Chacun donnait son
+avis. Poiret voulait que ce fut une araignee, l'instituteur que ce fut
+une chenille. Il avait vu ca une fois deja a Campemuret, dans l'Orne, ou
+il etait reste six ans; meme la chenille etait entree dans la tete et
+sortie parle nez. Mais l'homme etait demeure sourd de cette oreille-la,
+puisqu'il avait le tympan creve.
+
+--C'est plutot un ver, declara le cure.
+
+Mait' Belhomme, la tete renversee de cote et appuyee contre la portiere,
+car il etait monte le dernier, gemissait toujours.
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune fremi,
+eune grosso fremi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le cure... a
+galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misere!!...
+
+--T'as point vu l'medecin? demanda Caniveau.
+
+--Pour sur, non.
+
+--D'ou vient ca?
+
+La peur du medecin sembla guerir Belhomme.
+
+Il se redressa, sans toutefois lacher son mouchoir.
+
+--D'ou vient ca! T'as des sous pour eusse, te, pour ces faineants-la? Y
+s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ca
+fait, deusse ecus de cent sous, deusse ecus, pour sur... Et qu'est-ce
+qu'il aurait fait, dis, ca faineant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait?
+Sais-tu, te?
+
+Caniveau riait.
+
+--Non j'sais point? Ousque tu vas, comme ca?
+
+--J'vas t'au Havre ve Chambrelan.
+
+--Que Chambrelan?
+
+--L'guerisseux, donc.
+
+--Que guerisseux?
+
+--L'guerisseux qu'a gueri mon pe.
+
+--Ton pe?
+
+--Oui, mon pe, dans l'temps.
+
+--Que qu'il avait, ton pe?
+
+--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe.
+
+--Que qui li a fait ton Chambrelan?
+
+--Il y a manie l'dos comm' pou' fe du pain, avec les deux mains donc! Et
+ca y a passe en une couple d'heures!
+
+Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononce des paroles,
+mais il n'osait pas dire ca devant le cure.
+
+Caniveau reprit en riant:
+
+--C'est-il point queque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris cu
+trou-la pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fe sauver.
+
+Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commenca a imiter les
+aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait,
+piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit a rire dans la voiture, meme
+l'instituteur qui ne riait jamais.
+
+Cependant, comme Belhomme paraissait fache qu'on se moquat de lui, le
+cure detourna la conversation et, s'adressant a la grande femme de
+Rabot:
+
+--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille?
+
+--Que oui, m'sieu le cure... Que c'est dur a elever!
+
+Rabot opinait de la tete, comme pour dire: "Oh! oui, c'est dur a
+elever."
+
+--Combien d'enfants?
+
+Elle declara avec autorite, d'une voix forte et sure:
+
+--Seize enfants, m'sieu l'cure! Quinze de mon homme!
+
+Et Rabot se mit a sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait
+fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on
+n'en pouvait point douter. Il en etait fier, parbleu!
+
+De qui le seizieme? Elle ne le dit pas. C'etait le premier, sans doute?
+On le savait peut-etre, car on ne s'etonna point. Caniveau lui-meme
+demeura impassible.
+
+Mais Belhomme se mit a gemir:
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh!
+misere!...
+
+La voiture s'arretait au cafe Polyte. Le cure dit: "Si on vous coulait
+un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-etre sortir. Voulez-vous
+essayer?
+
+--Pour sur! J'veux ben.
+
+Et tout le monde descendit pour assister a l'operation.
+
+Le pretre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il
+chargea l'instituteur de tenir bien inclinee la tete du patient; puis,
+des que le liquide aurait penetre dans le canal, de la renverser
+brusquement.
+
+Mais Caniveau, qui regardait deja dans l'oreille de Belhomme pour voir
+s'il ne decouvrirait pas la bete a l'oeil nu, s'ecria:
+
+--Cre nom d'un nom, que marmelade! Faut deboucher ca, mon vieux. Jamais
+ton lapin sortira dans c'te confiture-la. Il s'y collerait les quat'
+pattes.
+
+Le cure examina a son tour le passage et le reconnut trop etroit et trop
+embourbe pour tenter l'expulsion de la bete. Ce fut l'instituteur qui
+debarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au
+milieu de l'anxiete generale, le pretre versa, dans ce conduit nettoye,
+un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans
+le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tole sur la
+cuvette, comme s'il eut voulu la devisser. Quelques gouttes retomberent
+dans le vase blanc. Tous les voyageurs se precipiterent. Aucune bete
+n'etait sortie.
+
+Cependant Belhomme declarant: "Je sens pu rien", le
+cure, triomphant, s'ecria: "Certainement elle est noyee." Tout le monde
+etait content. On remonta dans la voiture.
+
+Mais a peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris
+terribles. La bete s'etait reveillee et etait devenue furieuse. Il
+affirmait meme qu'elle etait entree dans la tete maintenant, qu'elle lui
+devorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme
+de Poiret, le croyant possede du diable, se mit a pleurer en faisant le
+signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta
+qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les
+mouvements de la bete, semblait la voir, la suivre du regard: "Tenez,
+v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... que misere!"
+
+Caniveau s'impatientait: "C'est l'iau qui la rend enragee, c'te bete.
+All' est p't-etre ben accoutumee au vin."
+
+On se remit a rire. Il reprit: "Quand j'allons arriver au cafe Bourboux,
+donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure."
+
+Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit a crier comme si on
+lui arrachait l'ame. Le cure fut oblige de lui soutenir la tete. On pria
+Cesaire Horlaville d'arreter a la premiere maison rencontree.
+
+C'etait une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporte;
+puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'operation.
+Caniveau conseillait toujours de meler de l'eau-de-vie a l'eau, afin de
+griser et d'endormir la bete, de la tuer peut-etre. Mais le cure prefera
+du vinaigre.
+
+On fit couler le melange goutte a goutte, cette fois, afin qu'il
+penetrat jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe
+habite.
+
+Une cuvette ayant ete de nouveau apportee, Belhomme fut retournee tout
+d'une piece par le cure et Caniveau, ces deux colosses, tandis que
+l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien
+vider l'autre.
+
+Cesaire Horlaville, lui-meme, etait entre pour voir, son fouet a la
+main.
+
+Et soudain, on apercut au fond de la cuvette un petit point brun, pas
+plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'etait une
+puce! Des cris d'etonnement s'eleverent, puis des rires eclatants. Une
+puce! Ah! elle etait bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la
+cuisse, Cesaire Horlaville fit claquer son fouet; le cure s'esclaffait a
+la facon des anes qui braient, l'instituteur riait comme on eternue,
+et les deux femmes poussaient de petits cris de gaiete pareils au
+gloussement des poules.
+
+Belhomme s'etait assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la
+cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colere joyeuse
+dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau.
+
+Il grogna: "Te v'la, charogne," et cracha dessus.
+
+Le cocher, fou de gaiete, repetait: "Eune puce, eune puce, ah! te v'la,
+sacre pucot, sacre pucot, sacre pucot!"
+
+Puis, s'etant un peu calme, il cria: "Allons, en route! V'la assez de
+temps perdu."
+
+Et les voyageurs, riant toujours, s'en allerent vers la voiture.
+
+Cependant Belhomme, venu le dernier, declara: "Me, j'm'en r'tourne a
+Criquetot. J'ai pu que fe au Havre a cette heure."
+
+Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place!
+
+--Je t'en de que la moitie pisque j'ai point passe mi-chemin.
+
+--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout.
+
+Et une dispute commenca qui devint bientot une querelle furieuse:
+Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Cesaire Horlaville
+affirmait qu'il en recevrait quarante.
+
+Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.
+
+Caniveau redescendit.
+
+--D'abord, tu des quarante sous au cure, t'entends, et pi une tournee
+a tout le monde, ca fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt a
+Cesaire. Ca va-t-il, degourdi?
+
+Le cocher, enchante de voir Belhomme debourser trois francs soixante et
+quinze, repondit:--Ca va!
+
+--Allons, paye.
+
+--J'payerai point. L'cure n'est pas medecin d'abord.
+
+--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture a Cesaire et
+j't'emporte au Havre.
+
+Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un
+enfant.
+
+L'autre vit bien qu'il faudrait ceder. Il tira sa bourse, et paya.
+
+Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme
+retournait a Criquetot, et tous les voyageurs, muets a present,
+regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancee sur
+ses longues jambes.
+
+
+
+A VENDRE
+
+
+Partir a pied, quand le soleil se leve, et marcher dans la rosee, le
+long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse!
+
+Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumiere, par la
+narine avec l'air leger, par la peau avec les souffles du vent.
+
+Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de
+certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation
+delicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontre au
+detour d'une route, a l'entree d'un vallon, au bord d'une riviere, ainsi
+qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un
+jour, entre autres. J'allais, le long de l'Ocean breton, vers la pointe
+du Finistere. J'allais, sans penser a rien, d'un pas rapide, le long des
+flots. C'etait dans les environs de Quimperle, dans cette partie la plus
+douce et la plus belle de la Bretagne.
+
+Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de
+vingt ans, vous refont des esperances et vous redonnent des reves
+d'adolescents.
+
+J'allais, par un chemin a peine marque, entre les bles et les vagues.
+Les bles ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient a peine. On
+sentait bien l'odeur douce des champs murs et l'odeur marine du varech.
+J'allais sans penser a rien, devant moi, continuant mon voyage commence
+depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les cotes. Je me sentais
+fort, agile, heureux et gai. J'allais.
+
+Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie
+inconsciente, profonde, charnelle, joie de bete qui court dans l'herbe,
+ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin
+des chants pieux. Une procession peut-etre, car c'etait un dimanche.
+Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros
+bateaux de peche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants,
+allant au pardon de Plouneven.
+
+Ils longeaient la rive, doucement, pousses a peine par une brise molle
+et essoufflee qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'epuisant
+aussitot, les laissait retomber, flasques, le long des mats.
+
+Les lourdes barques glissaient lentement, chargees de monde. Et tout ce
+monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffes du grand
+chapeau, poussaient leur" notes puissantes, les femmes criaient leurs
+notes aigues, et les voix greles des enfants passaient comme des sons de
+fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers
+des cinq bateaux clamaient le meme cantique, dont le rythme monotone
+s'elevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derriere
+l'autre, tout pres l'un de l'autre.
+
+Ils passerent devant moi, contre moi, et je les vis s'eloigner,
+j'entendis s'affaiblir et s'eteindre leur chant.
+
+Et je me mis a rever a des choses delicieuses, comme revent les tout
+jeunes gens, d'une facon puerile et charmante.
+
+Comme il fuit vite, cet age de la reverie, le seul age heureux de
+l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais
+morose et desole quand on porte en soi la faculte divine de s'egarer
+dans les esperances, des qu'on est seul. Quel pays de fees, celui ou
+tout arrive, dans l'hallucination de la pensee qui vagabonde! Comme la
+vie est belle sous la poudre d'or des songes!
+
+Helas! c'est fini, cela!
+
+Je me mis a rever. A quoi? A tout ce qu'on attend sans cesse, a tout ce
+qu'on desire, a la fortune, a la gloire, a la femme.
+
+Et j'allais, a grands pas rapides, caressant de la main la tete blonde
+des bles qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau
+comme si j'eusse touche des cheveux.
+
+Je contournai un petit promontoire et j'apercus, au fond d'une plage
+etroite et ronde, une maison blanche, batie sur trois terrasses qui
+descendaient jusqu'a la greve.
+
+Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le
+sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on
+croit connaitre depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils
+plaisent a votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus?
+qu'on n'ait point vecu la autrefois? Tout vous seduit, vous enchante,
+la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du
+sable!
+
+Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres
+fruitiers avaient pousse le long des terrasses qui descendaient vers
+l'eau, comme des marches geantes. Et chacune portait, ainsi qu'une
+couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genets d'Espagne en
+fleur!
+
+Je m'arretai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aime la
+posseder, y vivre, toujours!
+
+Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'apercus, sur
+un des piliers de la barriere, un grand ecriteau: "_A vendre_."
+
+J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eut offerte,
+comme si on me l'eut donnee, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je
+n'en sais rien!
+
+"A vendre." Donc elle n'etait presque plus a quelqu'un, elle pouvait
+etre a tout le monde, a moi, a moi! Pourquoi cette joie, cette sensation
+d'allegresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne
+l'acheterais point! Comment l'aurais-je payee? N'importe, elle etait a
+vendre. L'oiseau en cage appartient a son maitre, l'oiseau dans l'air
+est a moi, n'etant a aucun autre.
+
+Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades
+superposees, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifies, ses
+touffes de genets d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque
+terrasse.
+
+Quand je fus sur la derniere, je regardai l'horizon. La petite plage
+s'etendait a mes pieds, ronde et sablonneuse, separee de la haute mer
+par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entree et devaient
+briser les vagues aux jours de grosse mer.
+
+Sur la pointe, en face, deux pierres enormes, l'une debout, l'autre
+couchee dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils a deux epoux
+etranges, immobilises par quelque malefice, semblaient regarder
+toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui
+connaissaient depuis des siecles, cette baie autrefois solitaire, la
+petite maison qu'ils verraient s'ecrouler, s'emietter, s'envoler,
+disparaitre, la petite maison a vendre!
+
+Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime!
+
+Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonne chez moi. Une femme vint
+ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vetue de noir, coiffee de
+blanc, qui ressemblait a une beguine. Il me sembla que je la connaissais
+aussi, cette femme.
+
+Je lui dis:--Vous n'etes pas Bretonne, vous?
+
+Elle repondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous
+venez pour visiter la maison?
+
+--Eh! oui, parbleu.
+
+Et j'entrai.
+
+Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je
+m'etonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.
+
+Je penetrai dans le salon, un joli salon tapisse de nattes, et qui
+regardait la mer par trois larges fenetres. Sur la cheminee, des
+potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle
+aussitot, persuade que je la reconnaitrais aussi. Et je la reconnus,
+bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontree. C'etait elle,
+elle-meme, celle que j'attendais, que je desirais, que j'appelais,
+dont le visage hantait mes reves. Elle, celle qu'on cherche toujours,
+partout, celle qu'on va voir dans la rue tout a l'heure, qu'on va
+trouver sur la route dans la campagne des qu'on apercoit une ombrelle
+rouge sur les bles, celle qui doit etre deja arrivee dans l'hotel ou
+j'entre en voyage, dans le wagon ou je vais monter, dans le salon dont
+la porte s'ouvre devant moi.
+
+C'etait elle, assurement, indubitablement elle! Je la reconnus a ses
+yeux qui me regardaient, a ses cheveux roules a l'anglaise, a sa bouche
+surtout, a ce sourire que j'avais devine depuis longtemps.
+
+Je demandai aussitot:--Quelle est cette femme?
+
+La bonne a tete de beguine repondit sechement :--C'est Madame.
+
+Je repris:--C'est votre maitresse?
+
+Elle repliqua avec son air devot et dur:
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+Je m'assis et je prononcai:--Contez-moi ca.
+
+Elle demeurait stupefaite, immobile, silencieuse.
+
+J'insistai:--C'est la proprietaire de cette maison, alors!
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--A qui appartient donc cette maison?
+
+--A mon maitre, monsieur Tournelle.
+
+J'etendis le doigt vers la photographie.
+
+--Et cette femme, qu'est-ce que c'est?
+
+--C'est Madame.
+
+--La femme de votre maitre?
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--Sa maitresse alors?
+
+La beguine ne repondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par
+une colere confuse contre cet homme qui avait trouve cette femme.
+
+--Ou sont-ils maintenant?
+
+La bonne murmura:
+
+--Monsieur est a Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.
+
+Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble.
+
+--Non, Monsieur.
+
+Je fus ruse; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrive, je
+pourrai peut-etre rendre service a votre maitre. Je connais cette femme,
+c'est une mechante!
+
+La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle
+eut confiance.
+
+--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maitre bien malheureux. Il a fait sa
+connaissance en Italie et il l'a ramenee avec lui comme s'il l'avait
+epousee. Elle chantait tres bien. Il l'aimait, Monsieur, que ca faisait
+pitie de le voir. Et ils ont ete en voyage dans ce pays-ci, l'an
+dernier. Et ils ont trouve cette maison qui avait ete batie par un fou,
+un vrai fou pour s'installer a deux lieues du village. Madame a voulu
+l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maitre. Et il a achete
+la maison pour lui faire plaisir.
+
+Ils y sont demeures tout l'ete dernier, Monsieur, et presque tout
+l'hiver.
+
+Et puis, voila qu'un matin, a l'heure du dejeuner, Monsieur
+m'appelle:--Cesarine, est-ce que Madame est rentree?
+
+--Mais non, Monsieur.
+
+On attendit toute la journee. Mon maitre etait comme un furieux. On
+chercha partout, on ne la trouva pas. Elle etait partie, Monsieur, on
+n'a jamais su ou ni comment.
+
+Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la beguine, de la
+prendre par la taille et de la faire danser dans le salon!
+
+Ah! elle etait partie, elle s'etait sauvee, elle l'avait quitte
+fatiguee, degoutee de lui! Comme j'etais heureux!
+
+La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin a mourir, et il est
+retourne a Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On
+en demande vingt mille francs.
+
+Mais je n'ecoutais plus! Je pensais a elle! Et, tout a coup, il me
+sembla que je n'avais qu'a repartir pour la trouver, qu'elle avait du
+revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille
+maison, qu'elle aurait tant aimee, sans lui.
+
+Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la
+photographie, et je m'enfuis en courant et baisant eperdument le doux
+visage entre dans le carton.
+
+Je regagnai la route et me remis a marcher, en la regardant, elle!
+Quelle joie qu'elle fut libre, qu'elle se fut sauvee! Certes, j'allais
+la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante,
+puisqu'elle l'avait quitte! Elle l'avait quitte parce que mon heure
+etait venue!
+
+Elle etait libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'a la
+trouver puisque je la connaissais.
+
+Et je caressais toujours les tetes ployantes des bles murs, je buvais
+l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser
+le visage. J'allais, j'allais eperdu de bonheur, enivre d'espoir.
+J'allais, sur de la rencontrer bientot et de la ramener pour habiter a
+notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait,
+cette fois!
+
+
+
+L'INCONNUE
+
+
+On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'etranges:
+rencontres surprenantes et delicieuses, en wagon, dans un hotel, a
+l'etranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes,
+etaient singulierement favorables a l'amour.
+
+Gontran, qui se taisait, fut consulte.
+
+--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme
+comme du bibelot, nous l'apprecions davantage dans les endroits ou nous
+ne nous attendons point a en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment
+de rares qu'a Paris:
+
+Il se tut quelques secondes, puis reprit:
+
+--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles
+ont l'air d'eclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent
+le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la
+violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures
+lentes poussees par les marchandes.
+
+Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi,
+comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes
+legeres qui montrent la peau. On flane, le nez au vent et l'esprit
+allume; on flane, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces
+matins-la!
+
+On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnait a cent pas,
+celle qui va nous plaire de tout pres. A la fleur de son chapeau, au
+mouvement de sa tete, a sa demarche, on la devine. Elle vient. On se
+dit: "Attention, en voila une," et on va au-devant d'elle en la devorant
+des yeux.
+
+Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui
+vient de l'eglise ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est
+ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt
+dessus? le doigt ou la levre.--Le regard est timide ou hardi, la tete
+brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte
+vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la desire jusqu'au
+soir, celle qu'on a rencontree ainsi! Certes, j'ai bien garde le
+souvenir d'une vingtaine de creatures vues une fois ou dix fois de cette
+facon et dont j'aurais ete follement amoureux si je les avais connues
+plus intimement.
+
+Mais voila, celles qu'on cherirait eperdument, on ne les connait jamais.
+Avez-vous remarque ca? c'est assez drole! On apercoit, de temps en
+temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de desirs. Mais on ne
+fait que les apercevoir, celles-la. Moi, quand je pense a tous les etres
+adorables que j'ai coudoyes dans les rues de Paris, j'ai des crises de
+rage a me pendre. Ou sont-elles? Qui sont-elles? Ou pourrait-on les
+retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent a cote du
+bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passe plus d'une fois a
+cote de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appat de sa chair
+fraiche.
+
+Roger des Annettes avait ecoule en souriant. Il repondit:
+
+--Je connais ca aussi bien que toi. Voila meme ce qui m'est arrive, a
+moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la premiere fois, sur
+le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit
+un effet... mais un effet... etonnant. C'etait une brune, une brune
+grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils
+liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe a l'autre. Un
+peu de moustache sur les levres faisait rever... rever... comme on reve
+a des bois aimes en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la
+taille tres cambree, la poitrine tres saillante, presentee comme un
+defi, offerte comme une tentation. L'oeil etait pareil a une tache
+d'encre sur de l'email blanc. Ce n'etait pas un oeil, mais un trou noir,
+un trou profond ouvert dans sa tete, dans cette femme, par ou on voyait
+en elle, on entrait en elle. Oh! l'etrange regard opaque et vide, sans
+pensee et si beau!
+
+J'imaginai que c'etait une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se
+retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une facon peu gracieuse,
+mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je
+demeurai comme une bete, a cote de l'Obelisque, je demeurai frappe par
+la plus forte emotion de desir qui m'eut encore assailli.
+
+J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.
+
+Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en
+l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une
+maitresse follement aimee jadis. Je m'arretai pour bien la voir venir.
+Quand elle passa pres de moi, a me toucher, il me sembla que j'etais
+devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut eloignee, j'eus la
+sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis
+pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-meme.
+
+Elle hanta souvent mes reves. Tu connais ces obsessions-la.
+
+Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil,
+vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des
+Champs-Elysees.
+
+L'arc de l'Etoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une
+poussiere d'or, un brouillard de clarte rouge voltigeait, c'etait un de
+ces soirs delicieux qui sont les apotheoses de Paris.
+
+Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de
+lui dire l'emotion qui m'etranglait.
+
+Deux fois je la depassai pour revenir. Deux fois j'eprouvai de nouveau,
+en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappe,
+rue de la Paix.
+
+Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de
+Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas.
+Je me decidai alors a interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me
+comprendre: "Ca doit etre une visite," dit-il.
+
+Et je fus encore huit mois sans la revoir.
+
+Or, un matin de janvier, par un froid de Siberie, je suivais le
+boulevard Malesherbes, en courant pour m'echauffer, quand, au coin d'une
+rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit
+paquet.
+
+Je voulus m'excuser. C'etait elle!
+
+Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu
+l'objet qu'elle tenait a la main, je lui dis brusquement:
+
+--Je suis desole et ravi, Madame, de vous avoir bousculee ainsi. Voila
+plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le
+desir le plus violent de vous etre presente; et je ne puis arriver a
+savoir qui vous etes ni ou vous demeurez. Excusez de semblables paroles,
+attribuez-les a une envie passionnee d'etre au nombre de ceux qui ont le
+droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce
+pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des
+Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant,
+si vous resistez a ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment
+malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de
+vous voir.
+
+Elle me regardait fixement, de son oeil etrange et mort, et elle
+repondit en souriant:
+
+--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.
+
+Je fus tellement stupefait que je dus le laisser paraitre. Mais je
+ne suis jamais longtemps a me remettre de ces surprises-la, et je
+m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un
+geste rapide, d'une main habituee aux lettres escamotees.
+
+Je balbutiai, redevenu hardi:
+
+--Quand vous verrai-je?
+
+Elle hesita, comme si elle eut fait un calcul complique, cherchant sans
+doute a se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle
+murmura:--Dimanche matin, voulez-vous?
+
+--Je crois bien que je veux.
+
+Et elle s'en alla, apres m'avoir devisage, juge, pese, analyse de ce
+regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la
+peau, une sorte de glu, comme s'il eut projete sur les gens un de ces
+liquides epais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et
+endormir leurs proies.
+
+Je me livrai, jusqu'au dimanche, a un terrible travail d'esprit pour
+deviner ce qu'elle etait et pour me fixer une regle de conduite avec
+elle.
+
+Devais-je la payer? Comment?
+
+Je me decidai a acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai,
+dans son ecrin, sur la cheminee.
+
+Et je l'attendis, apres avoir mal dormi.
+
+Elle arriva, vers dix heures, tres calme, tres tranquille, et elle me
+tendit la main comme si elle m'eut connu beaucoup. Je la fis asseoir,
+je la debarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son
+manchon. Puis je commencai, avec un certain embarras, a me montrer plus
+galant, car je n'avais point de temps a perdre.
+
+Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas echange
+vingt paroles que je commencais a la devetir. Elle continua toute seule
+cette besogne malaisee que je ne reussis jamais a achever. Je me pique
+aux epingles, je serre les cordons en des noeuds indeliables au lieu de
+les demeler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je
+perds la tete.
+
+Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus delicieux que
+ceux-la, quand on regarde, d'un peu loin, par discretion, pour ne point
+effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se
+depouille, pour vous, de toutes ses etoffes bruissantes tombant en rond
+a ses pieds, l'une apres l'autre?
+
+Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour detacher ces doux
+vetements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'etre
+frappes de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de
+la chair, des bras nus et de la gorge apres la chute du corsage, et
+combien troublante la ligne, du corps devinee sous le dernier voile!
+
+Mais voila que, tout a coup, j'apercus une chose surprenante, une tache
+noire, entre les epaules; car elle me tournait le dos; une grande tache
+en relief, tres noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.
+
+Qu'etait-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la
+moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de
+cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait du me preparer a cette
+surprise.
+
+Je fus stupefait cependant, et hante brusquement par des visions, et
+des reminiscences singulieres. Il me sembla que je voyais une des
+magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces etres dangereux et
+perfides qui ont pour mission d'entrainer les hommes en des abimes
+inconnus. Je pensai a Salomon faisant passer sur une glace la reine de
+Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.
+
+Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je decouvris
+que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon,
+j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'etonna d'abord et
+se facha ensuite absolument, car elle prononca, en se rhabillant avec
+vivacite:
+
+--Il etait bien inutile de me deranger.
+
+Je voulus lui faire accepter la bague achetee pour elle, mais elle
+articula avec tant de hauteur: "Pour qui me prenez-vous, Monsieur?" que
+je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et
+elle partit sans ajouter un mot.
+
+Or voila toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que,
+maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux.
+
+Je ne puis plus voir une femme sans penser a elle. Toutes les autres me
+repugnent, me degoutent, a moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis
+poser un baiser sur une joue sans voir sa joue a elle a cote de celle
+que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du desir inapaise qui me
+torture.
+
+Elle assiste a tous mes rendez-vous, a toutes mes caresses qu'elle me
+gate, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours la, habillee ou nue,
+comme ma vraie maitresse; elle est la, tout pres de l'autre, debout ou
+couchee, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'etait
+bien une femme ensorcelee, qui portait entre ses epaules un talisman
+mysterieux.
+
+Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontree de nouveau
+deux fois. Je l'ai saluee. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a
+feint de ne me point connaitre. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-etre?
+Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idee que
+c'est une juive? Mais pourquoi? Voila! Pourquoi? Je ne sais pas!
+
+
+
+LA CONFIDENCE
+
+
+La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand
+la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agite, le
+corsage un peu fripe, le chapeau un peu tourne, et elle tomba sur une
+chaise, en disant:
+
+--Ouf! c'est fait!
+
+Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'etait redressee
+fort surprise. Elle demanda:
+
+--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?
+
+La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit
+a marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise
+longue ou reposait son amie, et, lui prenant les mains:
+
+--Ecoute, cherie, jure-moi de ne jamais repeter ce que je vais t'avouer!
+
+--Je te le jure.
+
+--Sur ton salut eternel?
+
+--Sur mon salut eternel.
+
+--Eh bien! je viens de me venger de Simon.
+
+L'autre s'ecria:--Oh! que tu as bien fait!
+
+--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il etait devenu plus
+insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand
+je l'ai epouse, je savais bien qu'il etait laid, mais je le croyais bon.
+Comme je m'etais trompee! Il avait pense, sans doute, que je l'aimais
+pour lui-meme, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit a
+roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ca me faisait rire,
+c'est de la que je l'ai appele: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de
+droles d'idees sur eux-memes. Quand il a compris que je n'avais pour lui
+que de l'amitie, il est devenu soupconneux, il a commence a me dire des
+choses aigres, a me traiter de coquette, de rouee, de je ne sais quoi.
+Et puis, c'est devenu plus grave a la suite de... de... c'est fort
+difficile a dire ca... Enfin, il etait tres amoureux de moi... tres
+amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chere,
+en voila un supplice que d'etre... aimee par un homme grotesque... Non,
+vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous
+arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ca, bien pis! Enfin
+figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de tres vilain, de tres
+ridicule, de tres repugnant, avec un gros ventre,--c'est ca qui est
+affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien,
+figure-toi encore que ce quelqu'un-la est ton mari... et que... tous
+les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ca me
+donnait des nausees, de vraies nausees... des nausees dans ma cuvette.
+Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour proteger les
+femmes dans ces cas-la.--Mais figure-toi ca, tous les soirs... Pouah!
+que c'est sale!
+
+Ce n'est pas que j'aie reve des amours poetiques, non, jamais. On n'en
+trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou
+des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment
+les femmes, c'est a la facon des chevaux, pour les montrer dans leur
+salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie
+est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.
+
+Vivons donc en femmes pratiques et indifferentes. Les relations meme ne
+sont plus que des rencontres regulieres, ou on repete chaque fois les
+memes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection
+ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en general que
+des mannequins corrects a qui manquent toute intelligence et toute
+delicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau
+dans le desert, nous appelons pres de nous des artistes; et nous voyons
+arriver des poseurs insupportables ou des bohemes mal eleves. Moi je
+cherche un homme, comme Diogene, un seul homme dans toute la societe
+parisienne; mais je suis deja bien certaine de ne pas le trouver et je
+ne tarderai pas a souffler ma lanterne. Pour en revenir a mon mari,
+comme ca me faisait une vraie revolution de le voir entrer chez moi en
+chemise et en calecon, j'ai employe tous les moyens, tous, tu entends
+bien, pour l'eloigner et pour... le degouter de moi. Il a d'abord ete
+furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imagine que je le
+trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller
+Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient a la
+maison; et puis la persecution a commence. Il m'a suivie, partout. Il a
+employe des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus
+laissee causer avec personne. Dans les bals, il restait plante derriere
+moi, allongeant sa grosse tete de chien courant aussitot que je disais
+un mot. Il me poursuivait au buffet, me defendait de danser avec
+celui-ci ou avec celui-la, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait
+stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est
+alors que j'ai cesse d'aller dans le monde.
+
+Dans l'intimite, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce miserable-la
+me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!
+
+Ma chere!... il me disait le soir: "Avec qui as-tu couche aujourd'hui?"
+Moi, je pleurais et il etait enchante.
+
+Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena diner aux
+Champs-Elysees. Le hasard voulut que Baubignac fut a la table voisine.
+Alors voila Simon qui se met a m'ecraser les pieds avec fureur et qui me
+grogne, par-dessus le melon: "Tu lui as donne rendez-vous, sale bete;
+attends un peu." Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma
+chere: il a ote tout doucement l'epingle de mon chapeau et il me l'a
+enfoncee dans le bras. Moi j'ai pousse un grand cri. Tout le monde est
+accouru. Alors il a joue une affreuse comedie de chagrin. Tu comprends.
+
+A ce moment-la, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore.
+Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?
+
+--Oh! je me serais vengee!
+
+--Eh bien! ca y est.
+
+--Comment?
+
+--Quoi? tu ne comprends pas?
+
+--Mais, ma chere... cependant... Eh bien, oui...
+
+--Oui, quoi?
+
+--Voyons, pense a sa tete. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse
+figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de
+chien.
+
+--Oui.
+
+--Pense, avec ca, qu'il est plus jaloux qu'un tigre.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et
+pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'a toi, par
+exemple. Pense a sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il
+est...
+
+--Quoi... tu l'as...
+
+--Oh! ma cherie, surtout ne le dis a personne, jure-le-moi encore!...
+Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout change
+depuis ce moment-la!... et je ris toute seule... toute seule... Pense
+donc a sa tete...!!!
+
+La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait a la gorge
+lui jaillit entre les dents; elle se mit a rire, mais a rire comme si
+elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la
+figure crispee, la respiration coupee, elle se penchait en avant comme
+pour tomber sur le nez.
+
+Alors la petite marquise partit a son tour en suffoquant. Elle repetait,
+entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drole?...
+dis... pense a sa tete!... pense a ses favoris!... a son nez!... pense
+donc... est-ce drole?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le...
+dis pas... jamais!...
+
+Elles demeuraient presque suffoquees, incapables de parler, pleurant de
+vraies larmes dans ce delire de gaiete.
+
+La baronne se calma la premiere; et toute palpitante encore:--Oh!...
+raconte-moi comment tu as fait ca... raconte-moi... c'est si drole... si
+drole!...
+
+Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:
+
+--Quand j'ai eu pris ma resolution... je me suis dit... Allons...
+vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait...
+aujourd'hui...
+
+--Aujourd'hui!...
+
+--Oui... tout a l'heure... et j'ai dit a Simon de venir me chercher chez
+toi pour nous amuser... Il va venir... tout a l'heure!... Il va venir!..
+Pense... pense... pense a sa tete en le regardant...
+
+La baronne, un peu apaisee, soufflait comme apres une course. Elle
+reprit:
+
+--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...
+
+--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh
+bien! ce sera Baubignac. Il est bete comme ses pieds, mais tres honnete;
+incapable de rien dire. Alors j'ai ete chez lui, apres dejeuner.
+
+--Tu as ete chez lui? Sous quel pretexte?
+
+--Une quete... pour les orphelins...
+
+--Raconte... vite... raconte...
+
+--Il a ete si etonne en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis
+il m'a donne deux louis pour ma quete; et puis comme je me levais pour
+m'en aller, il m'a demande des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait
+semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconte tout ce que
+j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!...
+Alors Baubignac s'est emu, il a cherche des moyens de me venir en
+aide... et moi j'ai commence a pleurer... mais comme on pleure... quand
+on veut... Il m'a consolee... il m'a fait asseoir... et puis comme je
+ne me calmais pas, il m'a embrassee... Moi, je disais:"Oh! mon pauvre
+ami... mon pauvre ami!" Il repetait: "Ma pauvre amie... ma pauvre
+amie!"--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout.
+Voila.
+
+Apres ca, moi j'ai eu une grande crise de desespoir et de
+reproches.--Oh! je l'ai traite, traite comme le dernier des derniers...
+Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais a Simon, a sa tete, a
+ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi,
+je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ca y est!... Quoiqu'il
+arrive maintenant, ca y est! Et lui qui avait tant peur de ca! Il peut
+y avoir des guerres, des tremblements de terre, des epidemies, nous
+pouvons tous mourir... ca y est!!! Rien ne peut plus empecher ca!!!
+pense a sa tete... et dis-toi... ca y est!!!!!
+
+La baronne qui s'etranglait demanda:
+
+--Reverras-tu Baubignac...?
+
+--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux
+que mon mari...
+
+Et elles recommencerent a rire toutes les deux avec tant de violence
+qu'elles avaient des secousses d'epileptiques.
+
+Un coup de timbre arreta leur gaite.
+
+La marquise murmura:"C'est lui... regarde-le..."
+
+La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint
+rouge, a la levre epaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux
+irrites.
+
+Les deux jeunes femmes le regarderent une seconde, puis elles
+s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel delire de
+rire qu'elles gemissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.
+
+Et lui, repetait d'une voix sourde: "Eh bien, etes-vous folles?...
+etes-vous folles?... etes-vous folles...?"
+
+
+
+LE BAPTEME
+
+
+--Allons, docteur, un peu de cognac.
+
+--Volontiers.
+
+Et le vieux medecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda
+monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dores.
+
+Puis il l'eleva a la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarte de
+la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps
+sur sa langue et sur la chair humide et delicate du palais, puis il dit:
+
+--Oh! le charmant poison! Ou, plutot, le seduisant meurtrier! le
+delicieux destructeur depeuples!
+
+Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet
+admirable livre qu'on nomme l'_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu,
+comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume
+de negres, l'alcool apporte par tonnelets rondelets que debarquaient
+d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.
+
+Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien etrange
+et bien saisissant, et tout pres d'ici, en Bretagne, dans un petit
+village aux environs de Pont-l'Abbe.
+
+J'habitais alors, pendant un conge d'un an, une maison de campagne que
+m'avait laissee mon pere. Vous connaissez cette cote plate ou le vent
+siffle dans les ajoncs, jour et nuit, ou l'on voit par places, debout
+ou couchees, ces enormes pierres qui furent des dieux et qui ont garde
+quelque chose d'inquietant dans leur posture, dans leur allure, dans
+leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais
+les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de
+colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de
+pierre, vers le paradis des Druides.
+
+La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'ecueils
+aux tetes noires, toujours entoures d'une bave d'ecume, pareils a des
+chiens qui attendraient les pecheurs.
+
+Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne
+leurs barques d'une secousse de son dos verdatre et les avale comme des
+pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit,
+hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. "Quand la
+bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'ecueil; mais quand elle est
+vide, on ne le voit plus."
+
+Entrez dans ces chaumieres. Jamais vous ne trouverez le pere. Et si vous
+demandez a la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur
+la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage.
+Il est reste dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aine
+aussi. Elle a encore quatre garcons, quatre grands gars blonds et forts.
+A bientot leur tour.
+
+J'habitais donc une maison de campagne pres de Pont-l'Abbe. J'etais la,
+seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne
+qui gardait la propriete en mon absence. Elle se composait de trois
+personnes, deux soeurs et un homme qui avait epouse l'une d'elles, et
+qui cultivait mon jardin.
+
+Or, cette annee-la, vers la Noel, la compagne de mon jardinier accoucha
+d'un garcon.
+
+Le mari vint me demander d'etre parrain. Je ne pouvais guere refuser, et
+il m'emprunta dix francs pour les frais d'eglise, disait-il.
+
+La ceremonie fut fixee au deux janvier. Depuis huit jours la terre etait
+couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait
+illimite sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin
+derriere la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos,
+rouler ses vagues, comme si elle eut voulu se jeter sur sa pale voisine,
+qui avait l'air d'etre morte, elle si calme, si morne, si froide.
+
+A neuf heures du matin, le pere Kerandec arriva devant ma porte avec sa
+belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roule
+dans une couverture.
+
+Et nous voila partis vers l'eglise. Il faisait un froid a fendre les
+dolmens, un de ces froids dechirants qui cassent la peau et font
+souffrir horriblement de leur brulure de glace. Moi je pensais au pauvre
+petit etre qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race
+bretonne etait de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables,
+des leur naissance, de supporter de pareilles promenades.
+
+Nous arrivames devant l'eglise, mais la porte en demeurait fermee. M. le
+cure etait en retard.
+
+Alors la garde, s'etant assise sur une des bornes, pres du seuil, se mit
+a devetir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouille ses linges, mais
+je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le miserable, tout nu, dans l'air
+gele. Je m'avancai, revolte d'une telle imprudence.
+
+--Mais vous etes folle! Vous allez le tuer!
+
+La femme repondit placidement: "Oh non, m'sieu not' maitre, faut qu'il
+attende l'bon Dieu tout nu."
+
+Le pere et la tante regardaient cela avec tranquillite. C'etait l'usage.
+Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrive malheur au petit.
+
+Je me fachai, j'injuriai l'homme, je menacai de m'en aller, je voulus
+couvrir de force la frele creature. Ce fut en vain. La garde se sauvait
+devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait
+violet.
+
+J'allais quitter ces brutes quand j'apercus le cure arrivant par la
+campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays.
+
+Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il
+ne fut point surpris, il ne hata pas sa marche, il ne pressa point ses
+mouvements. Il repondit:
+
+--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne
+pouvons empecher ca.
+
+--Mais au moins, depechez-vous, criai-je.
+
+Il reprit:
+
+--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la
+sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'eglise ou je
+souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la
+morsure du froid.
+
+La porte enfin s'ouvrit. Nous entrames. Mais l'enfant devait rester nu
+pendant toute la ceremonie.
+
+Elle fut interminable. Le pretre anonnait les syllabes latines qui
+tombaient de sa bouche, scandees a contresens. Il marchait avec lenteur,
+avec une lenteur de tortue sacree; et son surplis blanc me glacait
+le coeur, comme une autre neige dont il se fut enveloppe pour faire
+souffrir, au nom d'un Dieu inclement et barbare, cette larve humaine que
+torturait le froid.
+
+Le bapteme enfin fut acheve selon les rites, et je vis la garde rouler
+de nouveau dans la longue couverture l'enfant glace qui gemissait d'une
+voix aigue et douloureuse.
+
+Le cure me dit: "Voulez-vous venir signer le registre?"
+
+Je me tournai vers mon jardinier: "Rentrez bien vite, maintenant, et
+rechauffez-moi cet enfant-la tout de suite." Et je lui donnai quelques
+conseils pour eviter, s'il en etait temps encore, une fluxion de
+poitrine.
+
+L'homme promit d'executer mes recommandations, et il s'en alla avec sa
+belle-soeur et la garde. Je suivis le pretre dans la sacristie.
+
+Quand j'eus signe, il me reclama cinq francs pour les frais.
+
+Ayant donne dix francs au pere, je refusai de payer de nouveau. Le cure
+menaca de dechirer la feuille et d'annuler la ceremonie. Je le menacai a
+mon tour du Procureur de la Republique.
+
+La querelle fut longue, je finis par payer.
+
+A peine rentre chez moi, je voulus savoir si rien de facheux n'etait
+survenu. Je courus chez Kerandec, mais le pere, la belle-soeur et la
+garde n'etaient pas encore revenus.
+
+L'accouchee, restee toute seule, grelottait de froid dans son lit, et
+elle avait faim, n'ayant rien mange depuis la veille.
+
+--Ou diable sont-ils partis? demandai-je. Elle repondit sans s'etonner,
+sans s'irriter: "Ils auront ete be pour feter." C'etait l'usage. Alors,
+je pensai a mes dix francs qui devaient payer l'eglise et qui payeraient
+l'alcool, sans doute.
+
+J'envoyai du bouillon a la mere et j'ordonnai qu'on fit bon feu dans sa
+cheminee. J'etais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces
+brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le miserable
+mioche.
+
+A six heures du soir, ils n'etaient pas revenus.
+
+J'ordonnai a mon domestique de les attendre, et je me couchai.
+
+Je m'endormis bientot, car je dors comme un vrai matelot.
+
+Je fus reveille, des l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau
+chaude pour ma barbe.
+
+Des que j'eus les yeux ouverts, je demandai: "Et Kerandec?"
+
+L'homme hesitait, puis il balbutia: "Oh! il est rentre, Monsieur, a
+minuit passe, et soul a ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et
+la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fosse, de
+sorte que le p'tit etait mort, qu'ils s'en sont pas meme apercus."
+
+Je me levai d'un bond, criant:
+
+--L'enfant est mort!
+
+--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporte a la mere Kerandec. Quand elle a
+vu ca, elle s'a mise a pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la
+consoler.
+
+--Comment, ils l'ont fait boire?
+
+--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ca seulement au matin, tout a l'heure.
+Comme Kerandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris
+l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnee; et ils ont bu ca tous
+les quatre, tant qu'il en est reste dans le litre. Meme que la Kerandec
+est bien malade.
+
+J'avais passe mes vetements a la hate, et saisissant une canne, avec la
+resolution de taper sur toutes ces betes humaines, je courus chez mon
+jardinier.
+
+L'accouchee agonisait soule d'essence minerale, a cote du cadavre bleu
+de son enfant.
+
+Kerandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.
+
+Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.
+
+Le vieux medecin s'etait tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en
+versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir a travers la liqueur
+blonde la lumiere des lampes qui semblait mettre en son verre un jus
+clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et
+chaud.
+
+
+
+IMPRUDENCE
+
+
+Avant le mariage, ils s'etaient aimes chastement, dans les etoiles. Ca
+avait ete d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Ocean. Il
+l'avait trouvee delicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses
+ombrelles claires et ses toilettes fraiches, sur le grand horizon marin.
+Il l'avait aimee, blonde et frele, dans ce cadre de flots bleus et de
+ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme a
+peine eclose faisait naitre en lui, avec l'emotion vague et puissante
+qu'eveillait dans son ame, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif
+et sale, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.
+
+Elle l'avait aime, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il etait
+jeune, assez riche, gentil et delicat. Elle l'avait aime parce qu'il est
+naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des
+paroles tendres.
+
+Alors, pendant trois mois, ils avaient vecu cote a cote, les yeux dans
+les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils echangeaient, le
+matin, avant le bain, dans la fraicheur du jour nouveau, et l'adieu du
+soir, sur le sable, sous les etoiles, dans la tiedeur de la nuit calme,
+murmures tout bas, tout bas, avaient deja un gout de baisers, bien que
+leurs levres ne se fussent jamais rencontrees.
+
+Ils revaient l'un de l'autre aussitot endormis, pensaient l'un a l'autre
+aussitot eveilles, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se
+desiraient de toute leur ame et de tout leur corps.
+
+Apres le mariage, ils s'etaient adores sur la terre. Ca avait ete
+d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse
+exaltee faite de poesie palpable, de caresses deja raffinees,
+d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient
+quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude
+intimite des nuits.
+
+Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-etre, ils
+commencaient a se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant;
+mais ils n'avaient plus rien a se reveler, plus rien a faire qu'ils
+n'eussent fait souvent, plus rien a apprendre l'un par l'autre, pas meme
+un mot d'amour nouveau, un elan imprevu, une intonation qui fit plus
+brulant le verbe connu, si souvent repete.
+
+Ils s'efforcaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des
+premieres etreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres,
+des gamineries naives ou compliquees, toute une suite de tentatives
+desesperees pour faire renaitre dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable
+des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.
+
+De temps en temps, a force de fouetter leur desir, ils retrouvaient une
+heure d'affolement factice que suivait aussitot une lassitude degoutee.
+
+Ils avaient essaye des clairs de lune, des promenades sous les feuilles
+dans la douceur des soirs, de la poesie des berges baignees de brume, de
+l'excitation des fetes publiques.
+
+Or, un matin, Henriette dit a Paul:
+
+--Veux-tu m'emmener diner au cabaret?
+
+--Mais oui, ma cherie.
+
+--Dans un cabaret tres connu.
+
+--Mais oui.
+
+Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait a
+quelque chose qu'elle ne voulait pas dire.
+
+Elle reprit:
+
+--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ca?... dans un cabaret
+galant... dans un cabaret ou on se donne des rendez-vous?
+
+Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand
+cafe?
+
+--C'est ca. Mais d'un grand cafe ou tu sois connu, ou tu aies deja
+soupe... non... dine... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je
+n'oserai jamais dire ca?
+
+--Dis-le, ma cherie; entre nous, qu'est-ce que ca fait? Nous n'en sommes
+pas aux petits secrets.
+
+--Non, je n'oserai pas.
+
+--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?
+
+--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais etre prise pour ta
+maitresse... na... et que les garcons, qui ne savent pas que tu es
+marie, me regardent comme ta maitresse, et toi aussi... que tu me croies
+ta maitresse, une heure, dans cet endroit-la, ou tu dois avoir
+des souvenirs... Voila!... Et je croirai moi-meme que je suis ta
+maitresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec
+toi... Voila!... C'est tres vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais
+pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ca
+me... me... troublerait de diner comme ca avec toi, dans un endroit
+pas comme il faut... dans un cabinet particulier ou on s'aime tous les
+soirs... tous les soirs.... C'est tres vilain.... Je suis rouge comme
+une pivoine. Ne me regarde pas....
+
+Il riait, tres amuse, et repondit:
+
+--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit tres chic ou je suis connu.
+
+Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand cafe du
+boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilee, ravie.
+Des qu'ils furent entres dans un cabinet meuble de quatre fauteuils et
+d'un large canape de velours rouge, le maitre d'hotel, en habit noir,
+entra et presenta la carte. Paul la tendit a sa femme.
+
+--Qu'est-ce que tu veux manger?
+
+--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici.
+
+Alors il lut la litanie des plats tout en otant son pardessus qu'il
+remit aux mains du valet. Puis il dit:
+
+--Menu corse--potage bisque--poulet a la diable, rable de lievre, homard
+a l'americaine, salade de legumes bien epicee et dessert.--Nous boirons
+du champagne.
+
+Le maitre d'hotel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la
+carte en murmurant:
+
+--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?
+
+--Du champagne, tres sec.
+
+Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son
+mari.
+
+Ils s'assirent, cote a cote, sur le canape et commencerent a manger.
+
+Dix bougies les eclairaient, refletees dans une grande glace ternie par
+des milliers de noms traces au diamant, et qui jetaient sur le cristal
+clair une sorte d'immense toile d'araignee.
+
+Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentit
+etourdie des les premiers verres. Paul, excite par des souvenirs,
+baisait a tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.
+
+Elle se sentait etrangement emue par ce lieu suspect, agitee, contente,
+un peu souillee mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitues a
+tout voir et a tout oublier, a n'entrer qu'aux instants necessaires,
+et a sortir aux minutes d'epanchement, allaient et venaient vite et
+doucement.
+
+Vers le milieu du diner, Henriette etait grise, tout a fait grise, et
+Paul, en gaiete, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait
+maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noye.
+
+--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir?
+
+--Quoi donc, ma cherie?
+
+--Je n'ose pas te dire.
+
+--Dis toujours....
+
+--As-tu eu des maitresses... beaucoup... avant moi?
+
+Il hesitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes
+fortunes ou s'en vanter.
+
+Elle reprit:
+
+--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?
+
+--Mais quelques-unes?
+
+--Combien?
+
+--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-la?
+
+--Tu ne les as pas comptees?...
+
+--Mais non.
+
+--Oh! alors, tu en as eu beaucoup?
+
+--Mais oui.
+
+--Combien a peu pres... seulement a peu pres.
+
+--Mais je ne sais pas du tout, ma cherie. Il y a des annees ou j'en ai
+eu beaucoup, et des annees ou j'en ai eu bien moins.
+
+--Combien par an, dis?
+
+--Tantot vingt ou trente, tantot quatre ou cinq seulement.
+
+--Oh! ca fait plus de cent femmes en tout.
+
+--Mais oui, a peu pres.
+
+--Oh! que c'est degoutant!
+
+--Pourquoi ca, degoutant?
+
+--Mais parce que c'est degoutant, quand on y pense... toutes ces
+femmes... nues... et toujours... toujours la meme chose.... Oh! que
+c'est degoutant tout de meme, plus de cent femmes!
+
+Il fut choque qu'elle jugeat cela degoutant, et repondit de cet air
+superieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes
+qu'elles disent une sottise:
+
+--Voila qui est drole, par exemple! s'il est degoutant d'avoir cent
+femmes, il est degoutant egalement d'en avoir une.
+
+--Oh non, pas du tout!
+
+--Pourquoi non?
+
+--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous
+attache a elle, tandis que cent femmes c'est de la salete, de
+l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter a
+toutes ces filles qui sont sales....
+
+--Mais non, elles sont tres propres.
+
+--On ne peut pas etre propre en faisant le metier qu'elles font.
+
+--Mais, au contraire, c'est a cause de leur metier qu'elles sont
+propres.
+
+--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ca avec un autre!
+C'est ignoble!
+
+--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre ou a bu je ne
+sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lave, sois-en certaine,
+que....
+
+--Oh! tais-toi, tu me revoltes....
+
+--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maitresses?
+
+--Dis donc, tes maitresses, c'etaient des filles, toutes?... Toutes les
+cent?...
+
+--Mais non, mais non....
+
+--Qu'est-ce que c'etait alors?
+
+--Mais des actrices... des... des petites ouvrieres... et des...
+quelques femmes du monde....
+
+--Combien de femmes du monde?
+
+--Six.
+
+--Seulement six?
+
+--Oui.
+
+--Elles etaient jolies?
+
+--Mais oui.
+
+--Plus jolies que les filles?
+
+--Non.
+
+--Lesquelles est-ce que tu preferais, des filles ou des femmes du monde?
+
+--Les filles.
+
+--Oh! que tu es sale! Pourquoi ca?
+
+--Parce que je n'aime guere les talents d'amateur.
+
+--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ca t'amusait de
+passer comme ca de l'une a l'autre?
+
+--Mais oui.
+
+--Beaucoup?
+
+--Beaucoup.
+
+--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas?
+
+--Mais non.
+
+--Ah! les femmes ne se ressemblent pas.
+
+--Pas du tout.
+
+--En rien?
+
+--En rien.
+
+--Que c'est drole! Qu'est-ce qu'elles ont de different?
+
+--Mais, tout.
+
+--Le corps?
+
+--Mais oui, le corps.
+
+--Le corps tout entier?
+
+--Le corps tout entier.
+
+--Et quoi encore?
+
+--Mais, la maniere de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres
+choses.
+
+--Ah! Et c'est tres amusant de changer?
+
+--Mais oui.
+
+--Et les hommes aussi sont differents?
+
+--Ca, je ne sais pas.
+
+--Tu ne sais pas?
+
+--Non.
+
+--Ils doivent etre differents.
+
+--Oui... sans doute....
+
+Elle resta pensive, son verre de champagne a la main. Il etait plein,
+elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses
+deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:
+
+--Oh! mon cheri, comme je t'aime!...
+
+Il la saisit d'une etreinte emportee.... Un garcon qui entrait recula en
+refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes
+environ.
+
+Quand le maitre d'hotel reparut, l'air grave et digne, apportant les
+fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses
+doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme
+pour y voir des choses inconnues et revees, elle murmurait d'une voix
+songeuse:
+
+--Oh! oui! ca doit etre amusant tout de Meme!
+
+
+
+UN FOU
+
+
+Il etait mort chef d'un haut tribunal, magistrat integre dont la vie
+irreprochable etait citee dans toutes les cours de France. Les avocats,
+les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant tres bas,
+par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre
+qu'eclairaient deux yeux brillants et profonds.
+
+Il avait passe sa vie a poursuivre le crime et a proteger les faibles.
+Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus
+redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs ames, leurs pensees
+secretes, et demeler, d'un coup d'oeil, tous les mysteres de leurs
+intentions.
+
+Il etait donc mort, a l'age de quatre-vingt-deux ans, entoure d'hommages
+et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte
+rouge l'avaient escorte jusqu'a sa tombe, et des hommes en cravate
+blanche avaient repandu sur son cercueil des paroles desolees et des
+larmes qui semblaient vraies.
+
+Or, voici l'etrange papier que le notaire, eperdu, decouvrit dans
+le secretaire ou il avait coutume de serrer les dossiers des grands
+criminels.
+
+Cela portait pour titre:
+
+POURQUOI?
+
+_20 juin 1851_.--Je sors de la seance. J'ai fait condamner Blondel a
+mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tue ses cinq enfants? Pourquoi?
+Souvent, on rencontre de ces gens chez qui detruire la vie est une
+volupte. Oui, oui, ce doit etre une volupte, la plus grande de toutes
+peut-etre; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus a creer? Faire
+et detruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute
+l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant
+de tuer?
+
+_25 Juin_.--Songer qu'un etre est la qui vit, qui marche, qui court....
+Un etre? Qu'est-ce qu'un etre? Cette chose animee, qui porte en elle le
+principe du mouvement et une volonte reglant ce mouvement! Elle ne tient
+a rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un
+grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne
+sais d'ou, on peut le detruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ca
+pourrit, c'est fini.
+
+_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est,
+au contraire, la loi de la nature. Tout etre a pour mission de tuer: il
+tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre temperament; il
+faut tuer! La bete tue sans cesse, tout le jour, a tout instant de son
+existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a
+besoin de tuer aussi, par volupte, il a invente la chasse! L'enfant tue
+les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits
+animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas a
+l'irresistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez
+de tuer la bete; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois,
+on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la
+necessite de vivre en societe a fait du meurtre un crime. On condamne et
+on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer
+a cet instinct naturel et imperieux de mort, nous nous soulageons, de
+temps en temps, par des guerres ou un peuple entier egorge un autre
+peuple. C'est alors une debauche de sang, une debauche ou s'affolent
+les armees et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et
+les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le recit exalte des
+massacres.
+
+Et on pourrait croire qu'on meprise ceux destines a accomplir ces
+boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec
+de l'or et des draps eclatants; ils portent des plumes sur la tete, des
+ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des recompenses,
+des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectes, aimes des femmes,
+acclames par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de
+repandre le sang humain! Ils trainent par les rues leurs instruments de
+mort que le passant vetu de noir regarde avec envie. Car tuer est la
+grande loi jetee par la nature au coeur de l'etre! Il n'est rien de plus
+beau et de plus honorable que de tuer!
+
+_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'eternelle
+jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: "Vite!
+vite! vite!" Plus elle detruit, plus elle se renouvelle.
+
+_2 juillet_.--L'etre--qu'est-ce que l'etre? Tout et rien. Parla pensee,
+il est le reflet de tout. Par la memoire et la science, il est un abrege
+du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir
+des faits, chaque etre humain devient un petit univers dans l'univers!
+
+Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien!
+plus rien, rien! Montez en barque, eloignez-vous du rivage couvert
+de foule, et vous n'apercevez bientot plus rien que la cote. L'etre
+imperceptible disparait, tant il est petit, insignifiant. Traversez
+l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portiere. Des hommes,
+des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent
+dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides
+sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout
+juste faire la soupe du male et enfanter. Allez aux Indes, allez
+en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'etres qui
+naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi
+ecrasee sur les routes. Allez aux pays des noirs, gites en des cases
+de boue; aux pays des Arabes blancs, abrites sous une toile brune qui
+flotte au vent, et vous comprendrez que l'etre isole, determine, n'est
+rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'etre, l'etre quelconque
+d'une tribu errante du desert? Et ces gens, qui sont des sages, ne
+s'inquietent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue
+son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir a
+manoir, de province a province.
+
+Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables
+et inconnus. Inconnus? Ah! voila le mot du probleme! Tuer est un crime
+parce que nous avons numerote les etres! Quand ils naissent, on les
+inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voila! L'etre
+qui n'est point enregistre ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans
+le desert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La
+nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!
+
+Ce qui est sacre, par exemple, c'est l'etat civil. Voila! C'est lui qui
+defend l'homme.
+
+L'etre est sacre parce qu'il est inscrit a l'etat civil! Respect a
+l'etat civil, le Dieu legal. A genoux!
+
+L'Etat peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'etat civil.
+Quand il a fait egorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les
+raye sur son etat civil, il les supprime par la main de ses greffiers.
+C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les ecritures des
+mairies, nous devons respecter la vie. Etat civil, glorieuse Divinite
+qui regnes dans les temples des municipalites, je te salue. Tu es plus
+fort que la Nature. Ah! ah!
+
+_3 juillet_.--Ce doit etre un etrange et savoureux plaisir que de tuer,
+d'avoir la, devant soi, l'etre vivant, pensant; de faire dedans un petit
+trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est
+le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de
+chair molle, froide, inerte, vide de pensee!
+
+_5 aout_.--Moi qui ai passe mon existence a juger, a condamner, a tuer
+par des paroles prononcees, a tuer par la guillotine ceux qui avaient
+tue par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que
+j'ai frappes, moi! moi! qui le saurait?
+
+_10 aout._--Qui le saurait jamais? Me soupconnerait-on, moi, moi,
+surtout si je choisis un etre que je n'ai aucun interet a supprimer?
+
+_15 aout._--La tentation! La tentation, elle est entree en moi comme
+un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promene dans mon corps
+entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'a ceci: tuer; dans mes
+yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes
+oreilles, ou passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible,
+de dechirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un etre; dans mes
+jambes, ou frissonne le desir d'aller, d'aller a l'endroit ou la chose
+aura lieu; dans mes mains, qui fremissent du besoin de tuer. Comme cela
+doit etre bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres,
+maitre de son coeur et qui cherche des sensations raffinees!
+
+_22 aout.--_ Je ne pouvais plus resister. J'ai tue une petite bete pour
+essayer, pour commencer.
+
+Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue a la
+fenetre de l'office. Je l'ai envoye faire une course, et j'ai pris le
+petit oiseau dans ma main, dans ma main ou je sentais battre son coeur.
+Il avait chaud. Je suis monte dans ma chambre. De temps en temps, je
+le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'etait atroce et
+delicieux. J'ai failli l'etouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang.
+
+Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux a ongles, et je lui ai
+coupe la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il
+s'efforcait de m'echapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais
+tenu un dogue enrage et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge,
+luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempe le
+bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit
+oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais
+voulu. Ce doit etre superbe de voir saigner un taureau.
+
+Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lave les
+ciseaux, je me suis lave les mains, j'ai jete l'eau et j'ai porte le
+corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous
+un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une
+fraise a cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on
+sait!
+
+Mon domestique a pleure; il croit son oiseau parti. Comment me
+soupconnerait-il! Ah! ah!
+
+_25 aout_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut.
+
+_30 aout_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose!
+
+J'etais alle me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais a rien,
+non, a rien. Voila un enfant dans le chemin, un petit garcon qui
+mangeait une tartine de beurre.
+
+Il s'arrete pour me voir passer et dit: "Bonjour, m'sieu le president."
+
+Et la pensee m'entre dans la tete: "Si je le tuais?"
+
+Je reponds:--Tu es tout seul, mon garcon?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+--Tout seul dans le bois?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout
+doucement, persuade qu'il allait s'enfuir. Et voila que je le saisis a
+la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regarde
+avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides,
+terribles! Je n'ai jamais eprouve une emotion si brutale... mais si
+courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se
+tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remue.
+
+Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jete le corps dans le
+fosse, puis de l'herbe par-dessus.
+
+Je suis rentre, j'ai bien dine. Comme c'est peu de chose! Le soir,
+j'etais tres gai, leger, rajeuni, j'ai passe la soiree chez le prefet.
+On m'a trouve spirituel.
+
+Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.
+
+_30 aout_.--On a decouvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah!
+
+_1er septembre_.--On a arrete deux rodeurs. Les preuves manquent.
+
+_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleure! Ah! ah!
+
+_6 octobre_.--On n'a rien decouvert. Quelque vagabond errant aura fait
+le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je
+serais tranquille a present!
+
+_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est
+comparable aux rages d'amour qui vous torturent a vingt ans.
+
+_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, apres dejeuner. Et
+j'apercus, sous un saule, un pecheur endormi. Il etait midi. Une beche
+semblait, tout expres, plantee dans un champ de pommes de terre voisin.
+
+Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul
+coup, par le tranchant, je fendis la tete du pecheur. Oh! il a saigne,
+celui-la! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout
+doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah!
+j'aurais fait un excellent assassin.
+
+_28 octobre_.--L'affaire du pecheur souleve un grand bruit. On accuse du
+meurtre son neveu, qui pechait avec lui.
+
+_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable.
+Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!
+
+_27 octobre_.--Le neveu se defend bien mal. Il etait parti au village
+acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tue son
+oncle pendant son absence! Qui le croirait?
+
+_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la
+tete! Ah! ah! La justice!
+
+_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait
+heriter de son oncle. Je presiderai les assises.
+
+_25 janvier_.--A mort! a mort! a mort! Je l'ai fait condamner a mort!
+Ah! ah! L'avocat general a parle comme un ange! Ah! ah! Encore un.
+J'irai le voir executer!
+
+_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotine ce matin. Il est tres bien
+mort! tres bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir
+trancher la tete d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme
+un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle
+ivresse de me coucher la-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux
+et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on
+savait!
+
+Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose
+pour me laisser surprendre.
+
+Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun
+crime nouveau.
+
+Les medecins alienistes a qui on l'a confie, affirment qu'il existe dans
+le monde beaucoup de fous ignores, aussi adroits et aussi redoutables
+que ce monstrueux dement.
+
+
+
+TRIBUNAUX RUSTIQUES
+
+
+La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui
+attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la seance.
+
+Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui
+ont l'air tailles dans une souche de pommiers. Ils ont pose par terre
+leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, preoccupes par
+leur affaire. Ils ont apporte avec eux des odeurs d'etable et de sueur,
+de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond
+blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.
+
+Sur une sorte d'estrade s'etend une longue table couverte d'un tapis
+vert. Un vieux homme ride ecrit, assis a l'extremite gauche. Un
+gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air a l'extremite droite.
+Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose
+douloureuse, semble offrir encore sa souffrance eternelle pour la cause
+de ces brutes aux senteurs de betes.
+
+M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, colore, et il secoue,
+dans son pas rapide de gros homme presse, sa grande robe noire
+de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde
+l'assistance avec un air de profond mepris.
+
+C'est un lettre de province et un bel esprit d'arrondissement, un de
+ceux qui traduisent Horace, goutent les petits vers de Voltaire et
+savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poesies grivoises de Parny.
+
+Il prononce:
+
+--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires.
+
+Puis souriant, il murmure:
+
+ _Quidquid tentabam dicere versus erat._
+
+Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix
+inintelligible: "Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon".
+
+Une enorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu
+de canton, avec un chapeau a rubans, une chaine de montre en feston sur
+le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes
+comme des chandelles allumees.
+
+Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance ou perce une
+raillerie, et dit:
+
+--Madame Bascule, articulez vos griefs.
+
+La partie adverse se tient de l'autre cote. Elle est representee par
+trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu
+comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme
+toute jeune, maigre, petite, pareille a une poule cayenne, avec une tete
+mince et plate que coiffe, comme une crete, un bonnet rose. Elle a
+un oeil rond, etonne et colere, qui regarde de cote comme celui des
+volailles. A la gauche du garcon se tient son pere, vieux homme courbe,
+dont le corps tordu disparait dans sa blouse empesee, comme sous une
+cloche.
+
+Mme Bascule s'explique:
+
+--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce
+garcon. Je l'ai eleve et aime comme une mere, j'ai tout fait pour lui,
+j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait jure de ne pas me
+quitter, il m'en a meme fait un acte, moyennant lequel je lui ai donne
+un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille.
+Or, voila qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite
+morveuse....
+
+LE JUGE DE PAIX.--Moderez-vous, madame Bascule.
+
+MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourne
+la tete, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en
+va l'epouser ce sot, ce grand bete, et il lui porte mon bien en mariage,
+mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un
+papier, le voila.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un
+acte de notaire pour le bien et un acte de papier prive pour l'amitie.
+L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?
+
+Elle tend au juge de paix un papier timbre grand ouvert.
+
+ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai.
+
+LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez a votre tour. (Il lit.)
+
+"Je soussigne, Isidore Paturon, promets par la presente a Mme Bascule,
+ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir
+avec devouement.
+
+Gorgeville, le 8 aout 1883."
+
+LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc
+pas ecrire?
+
+ISIDORE.--Non, J'sais point.
+
+LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix?
+
+ISIDORE.--Non, c'est point me.
+
+LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors?
+
+ISIDORE.--C'est elle.
+
+LE JUGE.--Vous etes pret a jurer que vous n'avez pas fait cette croix?
+
+ISIDORE, avec precipitation.--Sur la tete d'mon pe, d'ma me, d'mon
+grand-pe, de ma grand'-me, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que
+c'est point me. (Il leve la main et crache de cote pour appuyer son
+serment.)
+
+LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc ete vos rapports avec Mme
+Bascule, ici presente?
+
+ISIDORE.--A ma servi de trainee. (Rires dans l'auditoire.)
+
+LE JUGE.--Moderez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations
+n'ont pas ete aussi pures qu'elle le pretend.
+
+LE PERE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point
+quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a debouche....
+
+LE JUGE.--Vous voulez dire debauche?
+
+LE PERE.--Je sais ti me? I n'avait point quinze ans. Y en avait deja ben
+quatre qu'a l'elevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet
+gras, a l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand
+l'temps fut v'nu qui lui sembla pret, qu'a l'a detrave....
+
+LE JUGE.--Deprave.... Et vous avez laisse faire?...
+
+LE PERE.--Celle-la ou ben une autre, fallait ben qu'ca arrive!...
+
+LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?
+
+LE PERE.--De rien! Oh! me plains de rien me, de rien, seulement qu'i
+n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Je demande protection a la loi.
+
+Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en
+ai fait un homme.
+
+LE JUGE.--Parbleu.
+
+Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien....
+
+--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'la cinq ans,
+vu qu'elle avait grossi d'exces, et que ca m'allait point. Ca me
+deplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'la qu'a
+pleure comme une gouttiere et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin
+pour rester queque z'annees, rien que quatre ou cinq. Me, je dis "oui"
+pardi! Queque vous auriez fait, vous?
+
+Je suis donc reste cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'etais
+quitte. Chacun son du. Ca valait ben ca! (La femme d'Isidore, muette
+jusque-la, crie avec une voix percante de perruche:)
+
+--Mais guetez-la, guetez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-me que
+ca valait bien ca?
+
+LE PERE hoche la tete d'un air convaincu et repete:
+
+--Pardi, oui, ca valait ben ca. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc
+derriere elle, et se met a pleurer.)
+
+LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chere dame, je n'y peux
+rien. Vous lui avez donne votre terre du Bec-de-Mortin par acte
+parfaitement regulier. C'est a lui, bien a lui. Il avait le droit
+incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot a
+sa femme. Je n'ai pas a entrer dans les questions de... de...
+delicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la
+loi. Je n'y peux rien.
+
+LE PERE PATURON, d'une voix fiere.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous?
+
+LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des
+paysans, comme des gens dont la cause est gagnee. Mme Bascule sanglote
+sur son banc.)
+
+LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chere dame. Voyons, voyons,
+remettez-vous... et... si j'ai un conseil a vous donner, c'est de
+chercher un autre... un autre eleve....
+
+Mme BASCULE, a travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas....
+
+LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un
+regard desespere vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis
+elle se leve et s'en va, a petits pas, avec des hoquets de chagrin,
+cachant sa figure dans son mouchoir.)
+
+LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix
+goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du depart d'Ulysse. (Puis
+d'une voix grave:)
+
+Appelez les affaires suivantes.
+
+LE GREFFIER bredouille.--Celestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire
+Dieulafait....
+
+
+
+L'EPINGLE
+
+
+Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'etait loin, bien
+loin d'ici, sur une cote fertile et brulante. Nous suivions, depuis le
+matin, le rivage couvert de recoltes et la mer bleue couverte de soleil.
+Des fleurs poussaient tout pres des vagues, des vagues legeres, si
+douces, endormantes. Il faisait chaud; c'etait une molle chaleur
+parfumee de terre grasse, humide et feconde; on croyait respirer des
+germes.
+
+On m'avait dit que, ce soir-la, je trouverais l'hospitalite dans la
+maison du Francais qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois
+d'orangers. Qui etait-il? Je l'ignorais encore. Il etait arrive un
+matin, dix ans plus tot; il avait achete de la terre, plante des vignes,
+seme des grains; il avait travaille, cet homme, avec passion, avec
+fureur. Puis de mois en mois, d'annee en annee, agrandissant son
+domaine, fecondant sans arret le sol puissant et vierge, il avait ainsi
+amasse une fortune par son labeur infatigable.
+
+Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Leve des l'aurore,
+parcourant ses champs jusqu'a la nuit, surveillant sans cesse, il
+semblait harcele par une idee fixe, torture par l'insatiable desir de
+l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise.
+
+Maintenant, il semblait tres riche.
+
+Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en
+effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'etait une large maison
+carree toute simple et dominant la mer.
+
+Comme j'approchais, un homme a grande barbe parut sur la porte. L'ayant
+salue, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en
+souriant.
+
+--Entrez, Monsieur, vous etes chez vous.
+
+Il me conduisit dans une chambre, mit a mes ordres un serviteur, avec
+une aisance parfaite et une bonne grace familiere d'homme du monde; puis
+il me quitta en disant:
+
+--Nous dinerons lorsque vous voudrez bien descendre.
+
+Nous dinames, en effet, en tete a tete, sur une terrasse en face de la
+mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu!
+Il souriait, repondant avec distraction:
+
+--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plait loin de celle
+qu'on aime.
+
+--Vous regrettez la France?
+
+--Je regrette Paris.
+
+--Pourquoi n'y retournez-vous pas?
+
+--Oh! j'y reviendrai.
+
+Et, tout doucement, nous nous mimes a parler du monde francais, des
+boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a
+connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir
+du Vaudeville.
+
+--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?
+
+--Toujours les memes, sauf les morts.
+
+Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes,
+j'avais vu cette tete-la quelque part! Mais ou? mais quand? Il semblait
+fatigue, bien que vigoureux, triste, bien que resolu. Sa grande barbe
+blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait pres du menton
+et, la serrant dans sa main refermee, l'y faisait glisser jusqu'au bout.
+Un peu chauve, il avait des sourcils epais et une forte moustache qui se
+melait aux poils des joues.
+
+Derriere nous, le soleil s'enfoncait dans la mer, jetant sur la cote un
+brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir
+leur arome violent et delicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le
+regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de
+mon ame l'image lointaine, aimee et connue du large trottoir ombrage,
+qui va de la Madeleine a la rue Drouet.
+
+--Connaissez-vous Boutrelle?
+
+--Oui, certes.
+
+--Est-il bien change?
+
+--Oui, tout blanc.
+
+--Et La Ridamie?
+
+--Toujours le meme.
+
+--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne
+Verner?
+
+--Oui, tres forte, finie.
+
+--Ah! Et Sophie Astier?
+
+--Morte.
+
+--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....
+
+Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changee, la figure palie
+soudain, il reprit:
+
+--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ca me ravage.
+
+Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.
+
+--Voulez-vous rentrer?
+
+--Je veux bien.
+
+Et il me preceda dans sa maison.
+
+Les pieces du bas etaient enormes, nues, tristes, semblaient
+abandonnees. Des assiettes et des verres trainaient sur des tables,
+laisses la par les serviteurs a peau basanee qui rodaient sans cesse
+dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient a deux clous sur le mur;
+et, dans les encoignures, on voyait des beches, des lignes de peche, des
+feuilles de palmier sechees, des objets de toute espece poses au hasard
+des rentrees et qui se trouvaient a portee de la main pour le hasard des
+sorties et des besognes.
+
+Mon hote sourit:
+
+--C'est le logis, ou plutot le taudis d'un exile, dit-il, mais ma
+chambre est plus propre. Allons-y.
+
+Je crus, en y entrant, penetrer dans le magasin d'un brocanteur, tant
+elle etait remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et
+variees qu'on sent etre des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins
+de peintres connus, des etoffes, des armes, epees et pistolets, puis,
+juste au milieu du panneau principal, un carre de satin blanc encadre
+d'or.
+
+Surpris, je m'approchai pour voir, et j'apercus une epingle a cheveux
+piquee au centre de l'etoffe brillante.
+
+Mon hote posa sa main sur mon epaule:
+
+--Voila, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la
+seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: "Ce sabre
+est le plus beau jour de ma vie", moi, je puis dire: "Cette epingle est
+toute ma vie."
+
+Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:
+
+--Vous avez souffert par une femme?
+
+Il reprit brusquement:
+
+--Dites que je souffre comme un miserable... Mais venez sur mon balcon.
+Un nom m'est venu tout a l'heure sur les levres que je n'ai point ose
+prononcer, car si vous m'aviez repondu "morte", comme vous avez fait
+pour Sophie Astier, je me serais brule la cervelle, aujourd'hui meme.
+
+Nous etions sortis sur le large balcon d'ou l'on voyait deux golfes,
+l'un a droite, et l'autre a gauche, enfermes par de hautes montagnes
+grises. C'etait l'heure crepusculaire ou le soleil disparu n'eclaire
+plus la terre que par les reflets du ciel.
+
+Il reprit:
+
+--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?
+
+Son oeil s'etait fixe sur le mien, plein d'une angoisse fremissante.
+
+Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Oui.
+
+Il hesitait:--Tout a fait...?
+
+--Non.
+
+Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle.
+
+--Mais je n'ai rien a en dire; c'est une des femmes, ou plutot une des
+filles les plus charmantes et les plus cotees de Paris. Elle mene une
+existence agreable et princiere, voila tout.
+
+Il murmura: "Je l'aime" comme s'il eut dit: "Je vais mourir." Puis,
+brusquement:
+
+--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et delicieuse
+que la notre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tente de
+me crever les yeux avec cette epingle que vous venez de voir. Tenez,
+regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions!
+Comment pourrais-je expliquer cette passion-la? Vous ne la comprendriez
+point.
+
+Il doit exister un amour simple, fait du double elan de deux coeurs et
+de deux ames; mais il existe assurement un amour atroce, cruellement
+torturant, fait de l'invincible enlacement de deux etres disparates qui
+se detestent en s'adorant.
+
+Cette fille m'a ruine en trois ans. Je possedais quatre millions qu'elle
+a manges de son air calme, tranquillement, qu'elle a croques avec un
+sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses levres.
+
+Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irresistible! Quoi?
+Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une
+vrille et reste en vous comme le crochet d'une fleche? C'est plutot ce
+sourire doux, indifferent et seduisant, qui reste sur sa face a la facon
+d'un masque. Sa grace lente penetre peu a peu, se degage d'elle comme un
+parfum, de sa taille longue, a peine balancee quand elle passe, car elle
+semble glisser plutot que marcher, de sa voix un peu trainante, jolie,
+et qui semble etre la musique de son sourire, de son geste aussi, de son
+geste toujours modere, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est
+harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme
+j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour
+rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de
+fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: "Est-ce que nous sommes
+maries?" disait-elle.
+
+Depuis que je suis ici, j'ai tant songe a elle que j'ai fini par la
+comprendre: cette fille-la, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui
+ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir
+et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, apres quelques minutes:
+--Quand j'eus mange mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement:
+"Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du
+"temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il
+"faut vivre. La misere et moi ne ferons jamais bon menage."
+
+--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menee a cote
+d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de
+l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux
+d'ouvrir les bras, de l'etreindre et de l'etrangler. Il y avait en elle,
+derriere ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me
+faisait l'execrer; et c'est peut-etre a cause de cela que je l'aimais
+tant. En elle, le Feminin, l'odieux et affolant Feminin etait plus
+puissant qu'en aucune autre femme. Elle en etait chargee, surchargee
+comme d'un fluide grisant et veneneux. Elle etait Femme, plus qu'on ne
+l'a jamais ete.
+
+--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous
+les hommes d'une telle facon, qu'elle semblait se donner a chacun,
+d'un seul regard. Cela m'exasperait et m'attachait a elle davantage,
+cependant. Cette creature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait a
+tout le monde, malgre moi, malgre elle, par le fait de sa nature meme,
+bien qu'elle eut l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?
+
+Et quel supplice! Au theatre, au restaurant, il me semblait qu'on la
+possedait sous mes yeux. Et des que je la laissais seule, d'autres, en
+effet, la possedaient.
+
+Voila dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais!
+
+La nuit s'etait repandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers
+flottait dans l'air.
+
+Je lui dis:
+
+--La reverrez-vous?
+
+Il repondit:
+
+--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept a huit
+cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je
+partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne annee entiere.--Et
+puis adieu, ma vie sera close.
+
+Je demandai:--Mais ensuite?
+
+--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-etre de
+me prendre comme valet de chambre.
+
+
+
+LES BECASSES
+
+
+Ma chere amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas a Paris; vous
+vous etonnez, et vous vous fachez presque. La raison que je vais vous
+donner va, sans doute, vous revolter: Est-ce qu'un chasseur rentre a
+Paris au moment du passage des becasses?
+
+Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la
+chambre au trottoir; mais je prefere la vie libre, la rude vie d'automne
+du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car
+les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans
+plafond. Est-on a l'air, entre deux murs, les pieds sur des paves de
+bois ou de pierre, le regard borne partout par des batiments, sans aucun
+horizon de verdure, de plaines ou de bois? Des milliers de voisins vous
+coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de
+recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas a me
+donner l'impression, la sensation de l'espace.
+
+Ici, je percois bien nettement, et delicieusement la difference du
+dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous
+parler...
+
+Donc les becasses passent.
+
+Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une
+vallee, aupres d'une petite riviere, et que je chasse presque tous les
+jours.
+
+Les autres jours, je lis; je lis meme des choses que les hommes de
+Paris n'ont pas le temps de connaitre, des choses tres serieuses, tres
+profondes, tres curieuses, ecrites par un brave savant de genie, un
+etranger qui a passe toute sa vie a etudier la meme question et a
+observe les memes faits relatifs a l'influence du fonctionnement de nos
+organes sur notre intelligence.
+
+Mais je veux vous parler des becasses. Donc mes deux amis, les freres
+d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en
+attendant les premiers froids. Puis, des qu'il gele, nous partons pour
+leur ferme de Cannetot pres de Fecamp, parce qu'il y a la un petit bois
+delicieux, un petit bois divin, ou viennent loger toutes les becasses
+qui passent.
+
+Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux geants, ces deux Normands des
+premiers temps, ces deux males de la vieille et puissante race de
+conquerants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'etablit
+sur toutes les cotes du vieux monde, eleva des villes partout, passa
+comme un flot sur la Sicile en y creant un art admirable, battit tous
+les rois, pilla les plus fieres cites, roula les papes dans leurs ruses
+de pretres et les joua, plus madres que ces pontifes italiens, et
+surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol
+sont deux Normands timbres au meilleur titre, ils ont tout des Normands,
+la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de
+la mer.
+
+Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons,
+agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans
+que nos fermiers.
+
+Or, depuis quinze jours, nous attendions les becasses.
+
+Chaque matin l'aine, Simon, me disait: "He, v'la l'vent qui passe a
+l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront."
+
+Le cadet Gaspard, plus precis, attendait que la gelee fut venue pour
+l'annoncer.
+
+Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre des l'aurore en criant:
+
+--Ca y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ca et nous
+allons a Connelot.
+
+Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes,
+vous auriez ri en nous voyant. Nous nous deplacons dans une etrange
+voiture de chasse que mon pere fit construire autrefois. Construire est
+le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur,
+ou plutot de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout la dedans:
+caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les
+malles, caisses a claire-voie pour les chiens. Tout y est a l'abri,
+excepte les hommes, perches sur des banquettes a balustrades, hautes
+comme un troisieme etage et portees par quatre roues gigantesques. On
+parvient la-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et
+meme des dents a l'occasion, car aucun marchepied ne donne acces sur cet
+edifice.
+
+Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des
+accoutrements de Lapons. Nous sommes vetus de peaux de mouton, nous
+portons des bas de laine enormes par-dessus nos pantalons, et des
+guetres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en
+fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes
+installes, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf
+et Moustache. Pif appartient a Simon, Paf a Gaspard et Moustache a moi.
+On dirait trois petits crocodiles a poil. Ils sont longs, bas, crochus,
+avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de
+broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs
+sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les
+enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le
+sien sous ses pieds pour avoir chaud.
+
+Et nous voila partis, secoues abominablement. Il gelait, il gelait
+ferme. Nous etions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le
+fermier, maitre Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un
+gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, ruse
+comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire
+argent de tout.
+
+C'est grande fete pour lui, au moment des becasses.
+
+La ferme est vaste, un vieux batiment dans une cour a pommiers, entouree
+de quatre rangs de hetres qui bataillent toute l'annee contre le vent de
+mer.
+
+Nous entrons dans la cuisine ou flambe un beau feu en notre honneur.
+
+Notre table est mise tout contre la haute cheminee ou tourne et cuit,
+devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat
+de terre.
+
+La fermiere alors nous salue, une grande femme muette, tres polie,
+tout occupee des soins de la maison, la tete pleine d'affaires et de
+chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs.
+C'est une femme d'ordre, rangee et severe, connue a sa valeur dans les
+environs.
+
+Au fond de la cuisine s'etend la grande table ou viendront s'asseoir
+tout a l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs,
+goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence
+sous l'oeil actif de la maitresse, en nous regardant diner avec maitre
+Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel
+sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur
+un coin de table, en surveillant la servante.
+
+Aux jours ordinaires elle dine avec tout son monde.
+
+Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre
+blanche, toute nue, peinte a la chaux, et qui contient seulement nos
+trois lits, trois chaises et trois cuvettes.
+
+Gaspard s'eveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante.
+En une demi-heure tout le monde est pret et on part avec maitre Picot
+qui chasse avec nous.
+
+Maitre Picot me prefere a ses maitres. Pourquoi? sans doute parce que
+je ne suis pas son maitre. Donc nous voila tous les deux qui gagnons
+le bois par la droite, tandis que les deux freres vont attaquer par la
+gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traine, tous les trois
+attaches au bout d'une corde.
+
+Car nous ne chassons pas la becasse, mais le lapin. Nous sommes
+convaincus qu'il ne faut pas chercher la becasse, mais la trouver.
+On tombe dessus et on la tue, voila. Quand on veut specialement en
+rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et
+curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la detonation breve
+du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler:
+"Becasse.--Elle y est." Moi je suis sournois. Quand j'ai tue une
+becasse, je crie: "Lapin!" Et je triomphe avec exces lorsqu'on sort les
+pieces du carnier, au dejeuner de midi.
+
+Donc nous voila, maitre Picot et moi, dans le petit bois dont les
+feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu
+triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid leger qui pique les
+yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudre d'une fine mousse blanche
+le bout des herbes et la terre brune des laboures. Mais on a chaud tout
+le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai
+dans l'air bleu, il ne chauffe guere, mais il est gai. Il fait bon
+chasser au bois par les frais matins d'hiver.
+
+La-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix
+frele. Puis, plus rien. Voila un autre cri, puis un autre; et Paf a
+son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voila qui
+piaule comme une poule qu'on etrangle! Ils ont leve un lapin. Attention,
+maitre Picot!
+
+Ils s'eloignent, se rapprochent, s'ecartent encore, puis reviennent;
+nous suivons leurs allees imprevues, en courant dans les petits chemins,
+l'esprit en eveil, le doigt sur la gachette du fusil.
+
+Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache
+grise, une ombre traverse le sentier. J'epaule et je tire.
+
+La fumee legere s'envole dans l'air bleu; et j'apercois sur l'herbe
+une pincee de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force:
+"Lapin, lapin.--Il y est!" Et je le montre aux trois chiens, aux trois
+crocodiles velus qui me felicitent en remuant la queue; puis s'en vont
+en chercher un autre.
+
+Maitre Picot m'avait rejoint. Moustache se remit a japper. Le fermier
+dit: "Ca pourrait bien etre un lievre, allons au bord de la plaine."
+
+Mais au moment ou je sortais du bois, j'apercus, debout, a dix pas de
+moi, enveloppe dans son immense manteau jaunatre, coiffe d'un bonnet de
+laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous,
+le patre de maitre Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage:
+"Bonjour, pasteur." Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eut
+pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes levres.
+
+Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le
+voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps
+immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme
+une meute, semblait obeir a son oeil. Maitre Picot me serra le bras:
+--Vous savez que le berger a tue sa femme. Je fus stupefait:--Gargan? Le
+sourd-muet?
+
+--Oui, cet hiver, et il a ete juge a Rouen. Je vas vous conter ca.
+
+Et il m'entraina dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les
+mots sur la bouche de son maitre comme s'il les eut entendus. Il ne
+comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'etait plus sourd; et le
+maitre, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de
+la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses
+joues et les reflets de ses yeux.
+
+Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux
+champs, quelquefois.
+
+Gargan etait fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans
+les marnieres pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et
+fondante, qu'on seme sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait
+eleve a garder des vaches le long des fosses des routes.
+
+Puis, recueilli par le pere de Picot, il etait devenu berger de la
+ferme. C'etait un excellent berger, devoue, probe, et qui savait
+replacer les membres demis, bien que personne ne lui eut jamais rien
+appris.
+
+Quand Picot prit la ferme a son tour, Gargan avait trente ans et en
+paraissait quarante. Il etait haut, maigre et barbu, barbu comme un
+patriarche.
+
+Or, vers cette epoque, une bonne femme du pays, tres pauvre, la Martel,
+mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte a
+cause de son amour immodere pour l'eau-de-vie.
+
+Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa a de menues besognes, la
+nourrissant sans la payer, en echange de son travail. Elle couchait
+sous la grange, dans l'etable ou dans l'ecurie, sur la paille ou sur le
+fumier, quelque part, n'importe ou, car on ne donne pas un lit a ces
+va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe ou, avec n'importe qui,
+peut-etre avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientot,
+elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une facon continue.
+Comment s'unirent ces deux miseres? Comment se comprirent-elles?
+Avait-il jamais connu une femme avant cette rodeuse de granges, lui qui
+n'avait jamais cause avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans
+sa hutte roulante, et qui le seduisit, Eve d'orniere, au bord d'un
+chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient
+ensemble comme mari et femme.
+
+Personne ne s'en etonna. Et Picot trouva meme cet accouplement naturel.
+
+Mais voila que le cure apprit cette union sans messe et se facha. Il
+fit des reproches a madame Picot, inquieta sa conscience, la menaca de
+chatiments mysterieux. Que faire?
+
+C'etait bien simple. On allait les marier a l'eglise et a la mairie. Ils
+n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entiere; elle,
+pas un jupon d'une seule piece. Donc, rien ne s'opposait a ce que la loi
+et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant
+maire et cure, et on crut tout regle pour le mieux.
+
+Mais voila que, bientot, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce
+vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fut marie,
+personne ne songeait a coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun
+voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un
+petit verre, derriere le dos du mari. L'aventure fit meme tant de bruit
+aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ca.
+
+Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec
+n'importe qui, dans un fosse, derriere un mur, tandis qu'on apercevait,
+en meme temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas a cent
+pas de la et suivi de son troupeau belant. Et on riait a s'en rendre
+malade dans tous les cafes de la contree; on ne parlait que de ca, le
+soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant:
+"As-tu paye la goutte a la Goutte?" On savait ce que cela voulait dire.
+
+Le berger ne semblait rien voir. Mais voila qu'un jour, le gars Poirot,
+de Sasseville, appela d'un signe la femme a Gargan derriere une meule
+en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en
+riant; or, a peine etaient-ils occupes a leur besogne criminelle que le
+patre tomba sur eux comme s'il fut sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit,
+a cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des
+cris de bete, serrait la gorge de sa femme.
+
+Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il etait trop
+tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tete; du sang
+lui coulait par le nez. Elle etait morte.
+
+Le berger fut juge par le tribunal de Rouen. Comme il etait muet, Picot
+lui servait d'interprete. Les details de l'affaire amuserent beaucoup
+l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idee: c'etait de faire
+acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin.
+
+Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage;
+puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-meme l'assassin.
+
+Toute l'assistance etait silencieuse.
+
+Picot prononcait avec lenteur: "Savais-tu qu'elle te trompait?" Et, en
+meme temps, il mimait sa question avec les yeux.
+
+L'autre fit "non" de la tete.
+
+--"T'etais couche dans la meule quand tu l'as surpris?" Et il faisait le
+geste d'un homme qui apercoit une chose degoutante.
+
+L'autre fit "oui" de la tete.
+
+Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du pretre
+qui unit au nom de Dieu, demanda a son serviteur s'il avait tue sa femme
+parce qu'elle etait liee a lui devant les hommes et devant le ciel.
+
+Le berger fit "oui" de la tete.
+
+Picot lui dit: "Allons, montre comment c'est arrive?"
+
+Alors, le sourd mima lui-meme toute la scene. Il montra qu'il dormait
+dans la meule; qu'il s'etait reveille en sentant remuer la paille, qu'il
+avait regarde tout doucement, et qu'il avait vu la chose.
+
+Il s'etait dresse, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita
+le mouvement obscene du couple criminel enlace devant lui.
+
+Un rire tumultueux s'eleva dans la salle, puis s'arreta net; car le
+berger, les yeux hagards, remuant sa machoire et sa grande barbe comme
+s'il eut mordu quelque chose, les bras tendus, la tete en avant,
+repetait l'action terrible du meurtrier qui etrangle un etre.
+
+Et il hurlait affreusement, tellement affole de colere qu'il croyait
+la tenir encore et que les gendarmes furent obliges de le saisir et de
+l'asseoir de force pour le calmer.
+
+Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maitre
+Picot, posant la main sur l'epaule de son serviteur, dit simplement: "Il
+a de l'honneur, cet homme-la."
+
+Et le berger fut acquitte.
+
+Quant a moi, ma chere amie, j'ecoutais, fort emu, la fin de cette
+aventure que je vous ai racontee en termes bien grossiers, pour ne rien
+changer au recit du fermier, quand un coup de fusil eclata au milieu du
+bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup
+de canon.
+
+--Becasse. Elle y est.
+
+Et voila comment j'emploie mon temps a guetter des becasses qui passent
+tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premieres toilettes
+d'hiver.
+
+
+
+EN WAGON
+
+
+Le soleil allait disparaitre derriere la grande chaine dont le puy de
+Dome est le geant, et l'ombre des cimes s'etendait dans la profonde
+vallee de Royat.
+
+Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la
+musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgre la
+fraicheur du soir.
+
+Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il etait question
+d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de
+Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de
+faire venir leurs fils eleves chez les Jesuites et chez les Dominicains.
+
+Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-memes le voyage
+pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement
+personne qu'elles pussent charger de ce soin delicat. On touchait aux
+derniers jours de juillet. Paris etait vide. Elles cherchaient, sans
+trouver, un nom qui leur offrit les garanties desirees.
+
+Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs
+avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames
+demeuraient persuadees que toutes les filles de la capitale passaient
+leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon.
+Les echos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient
+la presence a Vichy, au Mont-Dore et a la Bourboule, de toutes les
+horizontales connues et inconnues. Pour y etre, elles avaient du y venir
+en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon;
+elles devaient meme s'en retourner sans cesse pour revenir tous les
+jours. C'etait donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite
+ligne. Ces dames se desolaient que l'acces des gares ne fut pas interdit
+aux femmes suspectes.
+
+Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize
+ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient
+pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles
+creatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que
+pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journee entiere, ou une
+nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-etre, une ou deux de
+ces drolesses avec un ou deux de leurs compagnons?
+
+La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint a
+passer. Elle s'arreta pour dire bonjour a ses amies qui lui raconterent
+leurs angoisses.
+
+--Mais c'est bien simple, s'ecria-t-elle, je vais vous preter l'abbe. Je
+peux tres bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'education de
+Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants
+et vous les ramenera.
+
+Il fut donc convenu que l'abbe Lecuir, un jeune pretre, fort instruit,
+precepteur de Rodolphe de Martinsec, irait a Paris, la semaine suivante,
+chercher les trois jeunes gens.
+
+L'abbe partit donc le vendredi; et il se trouvait a la gare de Lyon le
+dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de
+huit heures, le nouveau rapide-direct organise depuis quelques jours
+seulement, sur la reclamation generale de tous les baigneurs de
+l'Auvergne.
+
+Il se promenait sur le quai de depart, suivi de ses collegiens, comme
+une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou
+occupe par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hante
+par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites
+mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Or il apercut tout a coup devant une portiere un vieux monsieur et
+une vieille dame a cheveux blancs qui causaient avec une autre dame
+installee dans l'interieur du wagon. Le vieux monsieur etait officier de
+la Legion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut.
+"Voici mon affaire," pensa l'abbe. Il fit monter les trois eleves et les
+suivit.
+
+La vieille dame disait:
+
+--Surtout soigne-toi bien, mon enfant.
+
+La jeune repondit:
+
+--Oh! oui, maman, ne crains rien.
+
+--Appelle le medecin aussitot que tu te sentiras souffrante.
+
+--Oui, oui, maman.
+
+--Allons, adieu, ma fille.
+
+--Adieu, maman.
+
+Il y eut une longue embrassade, puis un employe ferma les portieres et
+le train se mit en route.
+
+Ils etaient seuls. L'abbe, ravi, se felicitait de son adresse, et il se
+mit a causer avec les jeunes gens qui lui etaient confies. Il avait ete
+convenu, le jour de son depart, que madame de Martinsec l'autoriserait a
+donner des repetitions pendant toutes les vacances a ces trois garcons,
+et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractere de ses
+nouveaux eleves.
+
+Roger de Sarcagnes, le plus grand, etait un de ces hauts collegiens
+pousses trop vite, maigres et pales, et dont les articulations ne
+semblent pas tout a fait soudees. Il parlait lentement, d'une facon
+naive.
+
+Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il
+etait malin, sournois, mauvais et drole. Il se moquait toujours de tout
+le monde, avait des mots de grande personne, des repliques a double sens
+qui inquietaient ses parents.
+
+Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude
+pour rien: C'etait une bonne petite bete qui ressemblerait a son papa.
+
+L'abbe les avait prevenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces
+deux mois d'ete: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs
+envers lui, sur la facon dont il entendait les gouverner, sur la methode
+qu'il emploierait envers eux.
+
+C'etait un abbe d'ame droite et simple, un peu phraseur et plein de
+systemes.
+
+Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur
+voisine. Il tourna la tete vers elle. Elle demeurait assise dans son
+coin, les yeux fixes, les joues un peu pales. L'abbe revint a ses
+disciples.
+
+Le train roulait a toute vitesse, traversait des plaines, des bois,
+passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trepidation
+fremissante le chapelet de voyageurs enfermes dans les wagons.
+
+Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbe Lecuir sur
+Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une riviere? Pouvait-on
+pecher? Aurait-il un cheval, comme l'autre annee? etc.
+
+La jeune femme, tout a coup, jeta une sorte de cri, un "ah!" de
+souffrance vite reprime.
+
+Le pretre, inquiet, lui demanda:
+
+--Vous sentez-vous indisposee, madame?
+
+--Elle repondit:--Non, non, monsieur l'abbe, ce n'est rien, une legere
+douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et
+le mouvement du train me fatigue. Sa figure etait devenue livide, en
+effet.
+
+Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?...
+
+--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbe. Je vous remercie.
+
+Le pretre reprit sa causerie avec ses eleves, les preparant a son
+enseignement et a sa direction.
+
+Les heures passaient. Le convoi s'arretait de temps en temps, puis
+repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne
+bougeait plus, enfoncee en son coin. Bien que le jour fut plus qu'a
+moitie ecoule, elle n'avait encore rien mange. L'abbe pensait:
+
+"Cette personne doit etre bien souffrante.
+
+Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre
+Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement a gemir. Elle
+s'etait laissee presque tomber de sa banquette et, appuyee sur les
+mains, les yeux hagards, les traits crispes, elle repetait: "Oh! mon
+Dieu! oh! mon Dieu!"
+
+L'abbe s'elanca:
+
+--Madame... madame... madame, qu'avez-vous?
+
+Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher.
+Et elle commenca aussitot a crier d'une effroyable facon. Elle poussait
+une longue clameur affolee qui semblait dechirer sa gorge au passage,
+une clameur aigue, affreuse, dont l'intonation sinistre disait
+l'angoisse de son ame et la torture de son corps.
+
+Le pauvre pretre eperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que
+dire, que tenter, et il murmurait: "Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu,
+si je savais!" Il etait rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois
+eleves regardaient avec stupeur cette femme etendue qui criait.
+
+Tout a coup, elle se tordit, elevant ses bras sur sa tete, et son flanc
+eut une secousse etrange, une convulsion qui la parcourut.
+
+L'abbe pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privee de secours
+et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois resolue:--Je vais
+vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je
+pourrai. Je dois mon assistance a toute creature qui souffre.
+
+Puis, s'etant retourne vers les trois gamins, il cria:
+
+--Vous--vous allez passer vos tetes a la portiere; et si un de vous se
+retourne, il me copiera mille vers de Virgile.
+
+Il abaissa lui-meme les trois glaces, y placa les trois tetes, ramena
+contre le cou les rideaux bleus, et il repeta:
+
+--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez prives d'excursions
+pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne
+jamais, moi.
+
+Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane.
+
+Elle gemissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbe, la face
+cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la reconfortait, et, sans cesse, il
+levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs,
+vite detournes, vers la mysterieuse besogne accomplie par leur nouveau
+precepteur.
+
+--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe
+"desobeir"!--criait-il.
+
+--Monsieur de Bridoie, vous serez prive de dessert pendant un mois.
+
+Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque
+aussitot un cri bizarre et leger qui ressemblait a un aboiement et a un
+miaulement fit retourner, d'un seul elan, les trois collegiens persuades
+qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau ne.
+
+L'abbe tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait
+avec des yeux effares; il semblait content et desole, pret a rire et
+pret a pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses
+par le jeu rapide des yeux, des levres et des joues.
+
+Il declara, comme s'il eut annonce a ses eleves une grande nouvelle:
+
+--C'est un garcon.
+
+Puis aussitot il reprit:
+
+--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le
+filet.--Bien.--Debouchez-la.--Tres bien.--Versez-m'en quelques gouttes
+dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait.
+
+Et il repandit cette eau sur le front nu du petit etre qu'il portait, en
+prononcant:
+
+"Je te baptise, au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi
+soit-il."
+
+Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie
+apparut a la portiere. Alors l'abbe, perdant la tete, lui presenta la
+frele bete humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: "C'est madame
+qui vient d'avoir un petit accident en route."
+
+Il avait l'air d'avoir ramasse cet enfant dans un egout; et, les cheveux
+mouilles de sueur, le rabat sur l'epaule, la robe maculee, il repetait:
+"Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en reponds.--Ils regardaient tous
+trois par la portiere.--J'en reponds,--ils n'ont rien vu."
+
+Et il descendit du compartiment avec quatre garcons au lieu de
+trois qu'il etait alle chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de
+Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, echangeaient des regards eperdus,
+sans trouver un seul mot a dire.
+
+Le soir, les trois familles dinaient ensemble pour feter l'arrivee
+des collegiens. Mais on ne parlait guere; les peres, les meres et les
+enfants eux-memes semblaient preoccupes.
+
+Tout a coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda:
+
+--Dis, maman, ou l'abbe l'a-t-il trouve, ce petit garcon?
+
+La mere ne repondit pas directement.
+
+--Allons, dine, et laisse-nous tranquilles avec tes questions.
+
+Il se tut quelques minutes, puis reprit:
+
+--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est
+donc que l'abbe est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir
+un bocal de poissons sous un tapis.
+
+--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoye.
+
+--Mais ou l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il
+entre par la portiere, dis?
+
+Madame de Bridoie, impatientee, repliqua:--Voyons, c'est fini,
+tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le
+sais bien.
+
+--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon?
+
+Alors Gontran de Vaulacelles, qui ecoutait avec un air sournois, sourit
+et dit:
+
+--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbe qui l'a vu.
+
+
+
+CA IRA
+
+
+J'etais descendu a Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un
+guide (je ne sais plus lequel): Beau musee, deux Rubens, un Teniers, un
+Ribera.
+
+Donc je pensais: Allons voir ca. Je dinerai a l'hotel de l'Europe, que
+le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain.
+
+Le musee etait ferme: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs;
+il fut donc ouvert a ma requete, et je pus contempler quelques croutes
+attribuees par un conservateur fantaisiste aux premiers maitres de la
+peinture.
+
+Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien a faire, dans
+une longue rue de petite ville inconnue, batie au milieu de plaines
+interminables, je parcourus cette _artere_, j'examinai quelques pauvres
+magasins; puis, comme il etait quatre heures, je fus saisi par un de ces
+decouragements qui rendent fous les plus energiques.
+
+Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais paye cinq cents francs l'idee
+d'une distraction quelconque! Me trouvant a sec d'inventions, je me
+decidai, tout simplement, a fumer un bon cigare et je cherchai le bureau
+de tabac. Je le reconnus bientot a sa lanterne rouge, j'entrai. La
+marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regarde les
+cigares, que je jugeai detestables, je considerai, par hasard, la
+patronne.
+
+C'etait une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante.
+Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver
+quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame?
+Non, je ne la connaissais pas assurement? Mais ne se pouvait-il faire
+que je l'eusse rencontree? Oui, c'etait possible! Ce visage-la devait
+etre une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de
+vue, et changee, engraissee enormement sans doute?
+
+Je murmurai:
+
+--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je
+vous connais depuis longtemps.
+
+Elle repondit en rougissant:
+
+--C'est drole... Moi aussi.
+
+Je poussai un cri:--Ah! Ca ira!
+
+Elle leva ses deux mains avec un desespoir comique, epouvantee de ce mot
+et balbutiant:
+
+--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'ecria a son
+tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on
+ne l'avait point ecoutee. Mais nous etions seuls, bien seuls!
+
+"Ca ira." Comment avais-je pu reconnaitre "_Ca ira_", la pauvre _Ca
+ira_, la maigre _Ca ira_, la desolee _Ca ira_, dans cette tranquille et
+grasse fonctionnaire du gouvernement?
+
+_Ca ira_! Que de souvenirs s'eveillerent brusquement en moi: Bougival,
+La Grenouillere, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journees
+en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passes dans ce coin de
+pays, sur ce delicieux bout de riviere.
+
+Nous etions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois,
+a Chatou, et vivant la d'une drole de facon, toujours a moitie nus et a
+moitie gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien change. Ces
+messieurs portent des monocles.
+
+Or notre bande possedait une vingtaine de canotieres, regulieres et
+irregulieres. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans
+certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes etaient la, pour
+ainsi dire, a demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de
+mieux a faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans
+femmes, et, parmi celles-la, _Ca ira_. C'etait une pauvre fille maigre
+et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle etait
+timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait
+avec crainte, au plus humble, au plus inapercu, au moins riche de
+nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment
+s'etait-elle trouvee parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on
+rencontree, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenee dans
+une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous
+invitee a dejeuner, en la voyant seule, assise a une petite table, dans
+un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de
+la bande.
+
+Nous l'avions baptisee _Ca ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de
+la destinee, de sa malechance, de ses deboires. On lui disait chaque
+dimanche: "Eh bien, _Ca ira_, ca va-t-il?" Et elle repondait toujours:
+"Non, pas trop, mais faut esperer que ca ira mieux un jour."
+
+Comment ce pauvre etre disgracieux et gauche etait-il arrive a faire le
+metier qui demande le plus de grace, d'adresse, de ruse et de beaute?
+Mystere. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides a
+degouter un gendarme.
+
+Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs
+fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions,
+indifferents a son existence.
+
+Et puis, je l'avais a peu pres perdue de vue. Notre groupe s'etait
+emiette peu a peu, laissant la place a une autre generation, a qui
+nous avions aussi laisse _Ca ira_. Je l'appris en allant dejeuner chez
+Fournaise de temps en temps.
+
+Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisee ainsi, avaient
+cru a un nom d'Orientale et la nommaient Zaira; puis ils avaient cede a
+leur tour leurs canots et quelques canotieres a la generation suivante.
+(Une generation de canotiers vit, en general, trois ans sur l'eau, puis
+quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la medecine ou la
+politique).
+
+Zaira etait alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'etait encore
+modifie en Sarah. On la crut alors israelite.
+
+Les tout derniers, ceux a monocle, l'appelaient donc tout simplement "La
+Juive".
+
+Puis elle disparut.
+
+Et voila que je la retrouvais marchande de tabac a Barviller.
+
+Je lui dis:
+
+--Eh bien, ca va donc, a present?
+
+Elle repondit: Un peu mieux.
+
+Une curiosite me saisit de connaitre la vie de cette femme. Autrefois
+je n'y aurais point songe; aujourd'hui, je me sentais intrigue, attire,
+tout a fait interesse. Je lui demandai:
+
+--Comment as-tu fait pour avoir de la chance?
+
+--Je ne sais pas. Ca m'est arrive comme je m'y attendais le moins.
+
+--Est-ce a Chatou que tu l'as rencontree?
+
+--Oh non!
+
+--Ou ca donc?
+
+--A Paris, dans l'hotel que j'habitais.
+
+--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place a Paris.
+
+--Oui, j'etais chez madame Ravelet.
+
+--Qui ca, madame Ravelet?
+
+--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!
+
+--Mais non.
+
+--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli.
+
+Et la voila qui se met a me raconter mille choses de sa vie ancienne,
+mille choses secretes de la vie parisienne, l'interieur d'une maison de
+modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idees,
+toute l'histoire d'un coeur d'ouvriere, cet epervier de trottoir qui
+chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en
+flanant, nu-tete, apres le repas, et le soir en montant chez elle.
+
+Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:
+
+--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides.
+Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu
+sais!
+
+Moi, la premiere rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie.
+J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie a en etre honteuse. Comme
+je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voila la grande Louise qui
+me dit:--Comment! tu oses sortir avec ca!
+
+--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas.
+
+Ils etaient toujours bas, les fonds!
+
+Elle me repond:--Vas en chercher un a la Madeleine.
+
+Moi, ca m'etonne.
+
+Elle reprend:--C'est la que nous les prenons, toutes; on en a autant
+qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.
+
+Donc, je m'en allai avec Irma a la Madeleine. Nous trouvons le
+sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublie un parapluie
+la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son
+manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate.
+Il nous introduit dans une chambre ou il y avait plus de cinquante
+parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le
+mien; mais moi j'en choisis un beau, un tres beau, a manche d'ivoire
+sculpte. Louise est allee le reclamer quelques jours apres. Elle l'a
+decrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donne sans mefiance.
+
+Pour faire ca, on s'habillait tres chic."
+
+Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle a charnieres
+de la grande boite a tabac.
+
+Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si droles.
+Tiens, nous etions cinq a l'atelier, quatre ordinaires et une tres bien,
+Irma, la belle Irma. Elle etait tres distinguee, et elle avait un
+amant au conseil d'Etat. Ca ne l'empechait pas de lui en faire porter
+joliment. Voila qu'un hiver elle nous dit: "Vous ne savez pas, nous
+allons en faire une bien bonne." Et elle nous conta son idee.
+
+Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tete de tous les
+hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir
+l'eau a la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs
+a chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que
+voici:
+
+Tu sais que je n'etais pas riche, a ce moment-la, les autres non plus;
+ca n'allait guere, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien
+de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux
+ou trois amants habitues qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la
+promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorcait un monsieur
+qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on
+cedait. Mais ces hommes-la, ca ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou,
+c'etait pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions;
+vrai, c'etait a mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous
+faire gagner cent francs, nous voila toutes allumees. C'est tres vilain
+ce que je vais te raconter, mais ca ne fait rien; tu connais la vie,
+toi, et puis quand on est reste quatre ans a Chatou....
+
+Donc elle nous dit: "Nous allons lever au bal de l'Opera ce qu'il y a de
+mieux a Paris comme hommes, les plus distingues et les plus riches. Moi,
+je les connais."
+
+Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'etait vrai; parce que ces hommes-la
+ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non.
+Oh! elle etait d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume
+de dire a l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait
+certainement epousee.
+
+Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle
+nous dit: "Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune
+dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera
+dans votre voiture. Des qu'il sera entre, vous l'embrasserez le plus
+gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour
+montrer que vous vous etes trompee, que vous en attendiez un autre. Ca
+allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra
+rester par force; vous resisterez, vous ferez les cent coups pour le
+chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra
+un bon dedommagement."
+
+Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle
+fit, la rosse.
+
+Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des
+voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous
+placa dans des rues voisines de l'Opera. Alors, elle alla au bal,
+toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus
+marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle
+en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les
+sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballe,
+elle ota son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut
+l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une
+demi-heure, dans une voilure en face du n deg. 20 de la rue Taitbout.
+C'etait moi, dans cette voiture-la? J'etais bien enveloppee et la figure
+voilee. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tete a la portiere,
+et il dit: "C'est vous?"
+
+Je reponds tout bas: "Oui, c'est moi, montez vite."
+
+Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je
+l'embrasse a lui couper la respiration; puis je reprends:
+
+--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!
+
+Et, tout d'un coup, je crie:
+
+--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets a
+pleurer.
+
+Tu juges si voila un homme embarrasse! Il cherche d'abord a me consoler;
+il s'excuse, proteste qu'il s'est trompe aussi!
+
+Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros
+soupirs. Alors il me dit des choses tres douces. C'etait un homme tout a
+fait comme il faut; et puis ca l'amusait maintenant de me voir pleurer
+de moins en moins.
+
+Bref, de fil en aiguille, il m'a propose d'aller souper. Moi, j'ai
+refuse; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille;
+et puis embrassee; comme j'avais fait a son entree.
+
+Et puis... et puis... nous avons... soupe... tu comprends... et il m'a
+donne... devine... voyons, devine... il m'a donne cinq cents francs!...
+crois-tu qu'il y en a des hommes genereux.
+
+Enfin, la chose a reussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le
+moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle etait
+trop maigre!
+
+La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses
+souvenirs amasses depuis si longtemps dans son coeur ferme de debitante
+officielle. Tout l'autrefois pauvre et drole remuait son ame. Elle
+regrettait cette vie galante et boheme du trottoir parisien, faite de
+privations et de caresses payees, de rire et de misere, de ruses et
+d'amour vrai par moments.
+
+Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton debit de tabac?
+
+Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans
+mon hotel, porte a porte, un etudiant en droit, mais, tu sais, un de ces
+etudiants qui ne font rien. Celui-la, il vivait au cafe, du matin au
+soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne.
+
+Quand j'etais seule, nous passions la soiree ensemble quelquefois. C'est
+de lui que j'ai eu Roger.
+
+--Qui ca, Roger?
+
+--Mon fils.
+
+--Ah!
+
+--Il me donna une petite pension pour elever le gosse, mais je pensais
+bien que ce garcon-la ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai
+jamais vu un homme aussi faineant, mais la, jamais. Au bout de dix ans,
+il en etait encore a son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en
+pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais
+nous etions demeures en correspondance a cause de l'enfant. Et puis,
+figure-toi qu'aux dernieres elections, il y a deux ans, j'apprends qu'il
+a ete nomme depute dans son pays. Et puis il a fait des discours a la
+Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour
+finir, j'ai ete le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un
+bureau de tabac comme fille de deporte.... C'est vrai que mon pere a
+ete deporte, mais je n'avais jamais pense non plus que ca pourrait me
+servir. Bref.... Tiens, voila Roger.
+
+Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.
+
+Il embrassa sur le front sa mere, qui me dit:
+
+--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau a la mairie.... Vous
+savez... c'est un futur sous-prefet.
+
+Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hotel,
+apres avoir serre, avec gravite, la main tendue de _Ca ira_.
+
+
+
+DECOUVERTE
+
+
+Le bateau etait couvert de monde. La traversee s'annoncant fort belle,
+les Havraises allaient faire un tour a Trouville.
+
+On detacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonca le depart,
+et, aussitot, un fremissement secoua le corps entier du navire, tandis
+qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuee.
+
+Les roues tournerent quelques secondes, s'arreterent, repartirent
+doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crie
+par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: "En
+route!" elles se mirent a battre la mer avec rapidite.
+
+Nous filions le long de la jetee, couverte de monde. Des gens sur le
+bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amerique,
+et les amis restes a terre repondaient de la meme facon.
+
+Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les
+toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Ocean a peine remue par
+des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit batiment fit une
+courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la cote lointaine entrevue a
+travers la brume matinale.
+
+A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt
+kilometres. De place en place les grosses bouees indiquaient les bancs
+de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du
+fleuve qui, ne se melant point a l'eau salee, dessinaient de grands
+rubans jaunes a travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer.
+
+J'eprouve, aussitot que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de
+long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais
+rien. Donc je me mis a circuler sur le pont a travers la foule des
+voyageurs.
+
+Tout a coup, on m'appela. Je me retournai. C'etait un de mes vieux amis,
+Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.
+
+Apres nous etre serre les mains, nous recommencames ensemble, en parlant
+de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais
+tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux
+lignes de voyageurs assis sur les deux cotes du pont.
+
+Tout a coup Sidoine prononca avec une veritable expression de rage:
+
+--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!
+
+C'etait plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient
+l'horizon d'un air important qui semblait dire: "C'est nous, les
+Anglais, qui sommes les maitres de la mer! Boum, boum! nous voila!"
+
+Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs
+avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.
+
+Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les
+constructions navales de leur patrie, serrant en des chales multicolores
+leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux
+paysage. Leurs petites tetes, poussees au bout de ces longs corps,
+portaient des chapeaux anglais d'une forme etrange, et, derriere leurs
+cranes leurs maigres chevelures enroulees ressemblaient a des couleuvres
+lofees.
+
+Et les vieilles misses, encore plus greles, ouvrant au vent leur
+machoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes
+et demesurees.
+
+On sentait, en passant pres d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau
+dentifrice. Sidoine repeta, avec une colere grandissante:
+
+--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empecher de venir en France?
+
+Je demandai en souriant:
+
+--Pourquoi leur on veux-tu? Quant a moi, ils me sont parfaitement
+indifferents.
+
+Il prononca:
+
+--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai epouse une Anglaise. Voila.
+
+Je m'arretai pour lui rire au nez.
+
+--Ah! diable. Conte-moi ca. Et elle te rend donc tres malheureux?
+
+Il haussa les epaules:
+
+--Non, pas precisement.
+
+--Alors... elle te... elle te... trompe?
+
+--Malheureusement non. Ca me ferait une cause de divorce et j'en serais
+debarrasse.
+
+--Alors je ne comprends pas!
+
+--Tu ne comprends pas? Ca ne m'etonne point. Eh bien, elle a tout
+simplement appris le francais, pas autre chose! Ecoute:
+
+Je n'avais pas le moindre desir de me marier, quand je vins passer l'ete
+a Etrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux.
+On ne se figure pas combien les fillettes y sont a leur avantage. Paris
+sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.
+
+Les promenades a anes, les bains du matin, les dejeuners sur l'herbe,
+autant de pieges a mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil
+qu'une enfant de dix-huit ans qui court a travers un champ ou qui
+ramasse des fleurs le long d'un chemin.
+
+Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au meme hotel
+que moi. Le pere ressemblait aux hommes que tu vois la, et la mere a
+toutes les Anglaises.
+
+Il y avait deux fils, de ces garcons tout en os, qui jouent du matin au
+soir a des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes;
+puis deux filles, l'ainee, une seche, encore une Anglaise de boite a
+conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutot une blondine
+avec une tete venue du ciel. Quand elles se mettent a etre jolies, les
+gredines, elles sont divines. Celle-la avait des yeux bleus, de ces
+yeux bleus qui semblent contenir toute la poesie, tout le reve, toute
+l'esperance, tout le bonheur du monde!
+
+Quel horizon ca vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme
+comme ceux-la! Comme ca repond bien a l'attente eternelle et confuse de
+notre coeur!
+
+Il faut dire aussi que, nous autres Francais, nous adorons les
+etrangeres. Aussitot que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une
+Suedoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons
+amoureux instantanement. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme,
+drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons
+tort, cependant.
+
+Mais je crois que ce qui nous seduit le plus dans les exotiques, c'est
+leur defaut de prononciation. Aussitot qu'une femme parle mal notre
+langue, elle est charmante; si elle fait une faute de francais par
+mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une facon tout a fait
+inintelligible, elle devient irresistible.
+
+Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire a une mignonne
+bouche rose: "J'aime bocoup la gigotte."
+
+Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y
+comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots
+inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et
+gai.
+
+Tous les termes estropies, bizarres, ridicules, prenaient sur ses levres
+un charme delicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino,
+de longues conversations qui ressemblaient a des enigmes parlees.
+
+Je l'epousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Reve. Car les
+vrais amants n'adorent jamais qu'un reve qui a pris une forme de femme.
+
+Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:
+
+ Tu n'as jamais ete, dans tes jours les plus rares,
+ Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
+ Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.
+ J'ai fait chanter mon reve au vide de ton coeur.
+
+Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, c'a ete de donner a ma
+femme un professeur de francais.
+
+Tant qu'elle a martyrise le dictionnaire et supplicie la grammaire, je
+l'ai cherie.
+
+Nos causeries etaient simples. Elles me revelaient la grace surprenante
+de son etre, l'elegance incomparable de son geste; elles me la
+montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupee de chair faite
+pour le baiser, sachant enumerer a peu pres ce qu'elle aimait, pousser
+parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une facon coquette,
+a force d'etre incomprehensible et imprevue, des emotions ou des
+sensations peu compliquees.
+
+Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent "papa" et "maman", en
+prononcant--Baaba--et Baamban.
+
+Aurais-je pu croire que...
+
+Elle parie, a present.... Elle parle... mal... tres mal.... Elle fait
+tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends...
+je sais... je la connais....
+
+J'ai ouvert ma poupee pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut
+causer, mon cher!
+
+Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idees, les theories
+d'une jeune Anglaise bien elevee, a laquelle je ne peux rien reprocher,
+et qui me repete, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
+de la conversation a l'usage des pensionnats de jeunes personnes.
+
+Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dores qui
+renferment d'execrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai dechiree. J'ai
+voulu manger le dedans et suis reste tellement degoute que j'ai des
+haut-le-coeur, a present, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes.
+
+J'ai epouse un perroquet a qui une vieille institutrice anglaise aurait
+enseigne le francais: comprends-tu?
+
+Le port de Trouville montrait maintenant ses jetees de bois couvertes de
+monde.
+
+Je dis:
+
+--Ou est ta femme?
+
+Il prononca:
+
+--Je l'ai ramenee a Etretat.
+
+--Et toi, ou vas-tu?
+
+--Moi? moi je vais me distraire a Trouville
+
+Puis, apres un silence, il ajouta:
+
+--Tu ne te figures pas comme ca peut etre bete quelquefois, une femme.
+
+
+
+SOLITUDE
+
+
+C'etait apres un diner d'hommes. On avait ete fort gai. Un d'eux, un
+vieil ami, me dit:
+
+--Veux-tu remonter a pied l'avenue des Champs-Elysees?
+
+Et nous voila partis, suivant a pas lents la longue promenade, sous les
+arbres a peine vetus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur
+confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le
+visage, et la legion des etoiles semait sur le ciel noir une poudre
+d'or.
+
+Mon compagnon me dit:
+
+--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout
+ailleurs. Il me semble quo ma pensee s'y elargit. J'ai, par moments, ces
+especes de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde,
+qu'on va decouvrir le divin secret des choses. Puis la fenetre se
+referme. C'est fini.
+
+De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs;
+nous passions devant un banc ou deux etres, assis cote a cote, ne
+faisaient qu'une tache noire.
+
+Mou voisin murmura:
+
+--Pauvres gens! Ce n'est pas du degout qu'ils m'inspirent, mais une
+immense pitie. Parmi tous les mysteres de la vie humaine, il en est un
+que j'ai penetre: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que
+nous sommes eternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne
+tendent qu'a fuir cette solitude. Ceux-la, ces amoureux des bancs en
+plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les creatures, a faire
+cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils
+demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi.
+
+On s'en apercoit plus ou moins, voila tout.
+
+Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris,
+d'avoir decouvert l'affreuse solitude ou je vis, et je sais que rien ne
+peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que
+nous fassions, quels que soient l'elan de nos coeurs, l'appel de nos
+levres et l'etreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.
+
+Je t'ai entraine ce soir, a cette promenade, pour ne pas rentrer chez
+moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de
+mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'ecoutes, et
+nous sommes seuls tous deux, cote a cote, mais seuls. Me comprends-tu?
+
+Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Ecriture. Ils ont l'illusion
+du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-la, notre misere solitaire, ils
+n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des
+coudes, sans autre joie que l'egoiste satisfaction de comprendre, de
+voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre
+eternel isolement.
+
+Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?
+
+Ecoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon etre, il me semble
+que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont
+je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a
+point de bout, peut-etre! J'y vais sans personne avec moi, sans personne
+autour de moi, sans personne de vivant faisant cette meme route
+tenebreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits,
+des voix, des cris... je m'avance a tatons vers ces rumeurs confuses.
+Mais je ne sais jamais au juste d'ou elles parlent; je ne rencontre
+jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui
+m'entoure. Me comprends-tu?
+
+Quelques hommes ont parfois devine cette souffrance atroce.
+
+Musset s'est ecrie:
+
+ Qui vient? Qui m'appelle? Personne.
+ Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne,
+ O solitude!--O pauvrete!
+
+Mais, chez lui, ce n'etait la qu'un doute passager, et non pas une
+certitude definitive, comme chez moi. Il etait poete; il peuplait la vie
+de fantomes, de reves. Il n'etait jamais vraiment seul.--Moi, je suis
+seul!
+
+Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il
+etait un des grands lucides, n'ecrivit-il pas a une amie cette phrase
+desesperante: "Nous sommes tous dans un desert. Personne ne comprend
+personne."
+
+Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise,
+quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces etoiles
+que voila, jetees comme une graine de feu a travers l'espace, si loin
+que nous apercevons seulement la clarte de quelques-unes, alors que
+l'innombrable armee des autres est perdue dans l'infini, si proches
+qu'elles forment peut-etre un tout, comme les molecules d'un corps?
+
+Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre
+homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isoles
+surtout, parce que la pensee est insondable.
+
+Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frolement des
+etres que nous ne pouvons penetrer! Nous nous aimons les uns les autres
+comme si nous etions enchaines, tout pres, les bras tendus, sans
+parvenir a nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille,
+mais tous nos efforts restent steriles, nos abandons inutiles, nos
+confidences infructueuses, nos etreintes impuissantes, nos caresses
+vaines. Quand nous voulons nous meler, nos elans de l'un vers l'autre ne
+font que nous heurter l'un a l'autre.
+
+Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur a quelque
+ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle.
+Il est la, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son ame,
+derriere eux, je ne la connais point. Il m'ecoute. Que pense-t-il? Oui,
+que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-etre?
+ou me meprise? ou se moque de moi? Il reflechit a ce que je dis, il me
+juge, il me raille, il me condamne, m'estime mediocre ou sot. Comment
+savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et
+ce qui s'agite dans cette petite tete ronde? Quel mystere que la pensee
+inconnue d'un etre, la pensee cachee et libre, que nous ne pouvons ni
+connaitre, ni conduire, ni dominer, ni vaincre!
+
+Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les
+portes de mon ame, je ne parviens point a me livrer. Je garde au fond,
+tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ ou personne ne penetre. Personne ne
+peut le decouvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce
+que personne ne comprend personne.
+
+Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu
+m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: "Qu'est-ce qu'il a, ce
+soir?" Mais si tu parviens a saisir un jour, a bien deviner mon horrible
+et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_!
+et tu me rendras heureux, une seconde, peut-etre.
+
+Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
+
+Misere! misere! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont
+donne souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'etre pas seul!
+
+Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'elargit. Une felicite
+surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'ou vient cette
+sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine
+n'etre plus seul. L'isolement, l'abandon de l'etre humain parait cesser.
+Quelle erreur! Plus tourmentee encore que nous par cet eternel besoin
+d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge
+du Reve.
+
+Tu connais ces heures delicieuses passees face a face avec cet etre a
+longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel
+delire egare notre esprit! Quelle illusion nous emporte!
+
+Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout a l'heure, semble-t-il?
+Mais ce tout a l'heure n'arrive jamais, et, apres des semaines
+d'attente, d'esperance et de joie trompeuse, je me retrouve tout a coup,
+un jour, plus seul que je ne l'avais encore ete.
+
+Apres chaque baiser, apres chaque etreinte, l'isolement s'agrandit. Et
+comme il est navrant, epouvantable!
+
+Un poete, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas ecrit:
+
+ Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
+ Infructueux essais du pauvre amour qui tente
+ L'impossible union des ames par les corps....
+
+Et puis, adieu. C'est fini. C'est a peine si on reconnait cette femme
+qui a ete tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous
+n'avons jamais connu la pensee intime et banale sans doute!
+
+Aux heures memes ou il semblait que, dans un accord mysterieux
+des etres, dans un complet emmelement des desirs et de toutes les
+aspirations, on etait descendu jusqu'au profond de son ame, un mot, un
+seul mot, parfois, nous revelait notre erreur, nous montrait, comme un
+eclair dans la nuit, le trou noir entre nous.
+
+Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer
+un soir aupres d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque
+completement par la seule sensation de sa presence. Ne demandons pas
+plus, car jamais deux etres ne se melent.
+
+Quant a moi, maintenant, j'ai ferme mon ame. Je ne dis plus a personne
+ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamne
+a l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais emettre mon
+avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs,
+les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis
+desinteresse de tout. Ma pensee, invisible, demeure inexploree. J'ai des
+phrases banales pour repondre aux interrogations de chaque jour, et un
+sourire qui dit: "oui", quand je ne veux meme pas prendre la peine de
+parler.
+
+Me comprends-tu?
+
+Nous avions remonte la longue avenue jusqu'a l'arc de triomphe de
+l'Etoile, puis nous etions redescendus jusqu'a la place de la Concorde,
+car il avait enonce tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup
+d'autres choses dont je ne me souviens plus.
+
+Il s'arreta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obelisque
+de granit, debout sur le pave de Paris et qui perdait, au milieu des
+etoiles, son long profil egyptien, monument exile, portant au flanc
+l'histoire de son pays ecrite en signes etranges, mon ami s'ecria:
+
+--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.
+
+Puis il me quitta sans ajouter un mot.
+
+Etait-il gris? Etait-il fou? Etait-il sage? Je ne le sais encore.
+Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il
+avait perdu l'esprit.
+
+
+
+AU BORD DU LIT
+
+
+_Un grand feu flambait dans l'atre. Sur la table japonaise, deux tasses
+a the se faisaient face, tandis que la theiere fumait a cote contre le
+sucrier flanque du carafon de rhum._
+
+_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur
+une chaise, tandis que la comtesse, debarrassee de sa sortie de
+bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait
+aimablement a elle-meme en tapotant, du bout de ses doigts fins et
+luisants de bagues, les cheveux frises des tempes. Puis elle se tourna
+vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait
+hesiter comme si une pensee intime l'eut Gene. Enfin il dit_:
+
+--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?
+
+_Elle le considera dans les yeux, le regard allume d'une flamme de
+triomphe et de defi, et repondit:_
+
+--Je l'espere bien!
+
+_Puis elle s'assit a sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en
+cassant une brioche._
+
+--C'en etait presque ridicule... pour moi?
+
+_Elle demanda_:--Est-ce une scene? avez-vous l'intention de me faire des
+reproches?
+
+--Non, ma chere amie, je dis seulement que ce M. Burel a ete presque
+inconvenant aupres de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je
+me serais fache.
+
+--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous
+pensiez l'an dernier, voila tout. Quand j'ai su que vous aviez une
+maitresse, une maitresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guere
+si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon
+chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon
+ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine
+et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous repondu? Oh! vous m'avez
+parfaitement laisse entendre que j'etais libre, que le mariage, entre
+gens intelligents, n'etait qu'une association d'interets, un lien
+social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laisse
+comprendre que votre maitresse etait infiniment mieux que moi, plus
+seduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela etait
+entoure, bien entendu, de menagements d'homme bien eleve, enveloppe de
+compliments, enonce avec une delicatesse a laquelle je rends hommage. Je
+n'en ai pas moins parfaitement compris.
+
+Il a ete convenu que nous vivrions desormais ensemble, mais completement
+separes. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union.
+
+Vous m'avez presque laisse deviner que vous ne teniez qu'aux apparences,
+que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette
+liaison restat secrete. Vous avez longuement disserte, et fort bien, sur
+la finesse des femmes, sur leur habilete pour menager les convenances,
+etc., etc.
+
+J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup,
+beaucoup madame de Servy, et ma tendresse legitime, ma tendresse legale
+vous genait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens.
+Nous avons, depuis lors, vecu separes. Nous allons dans le monde
+ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez
+nous.
+
+Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux.
+Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Ma chere amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir
+vous compromettre. Vous etes jeune, vive, aventureuse...
+
+--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande a faire la balance
+entre nous.
+
+--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en
+ami serieux. Quant a tout ce que vous venez de dire, c'est fortement
+exagere.
+
+--Pas du tout. Vous avez avoue, vous m'avez avoue votre liaison, ce qui
+equivalait a me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas
+fait....
+
+--Permettez....
+
+--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant,
+et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne
+trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est
+un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.
+
+--Ma chere, toutes ces plaisanteries sont absolument deplacees.
+
+--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parle du
+dix-huitieme siecle, vous m'avez laisse entendre que vous etiez regence.
+Je n'ai rien oublie. Le jour ou il me conviendra de cesser d'etre ce que
+je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans meme
+vous en douter... cocu comme d'autres.
+
+--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?
+
+--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de
+Gers a declare que M. de Servy avait l'air d'un cocu a la recherche de
+ses cornes.
+
+--Ce qui peut paraitre drole dans la bouche de madame de Gers devient
+inconvenant dans la votre.
+
+--Pas du tout. Mais vous trouvez tres plaisant le mot cocu quand il
+s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit
+de vous. Tout depend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas a ce
+mot, je ne l'ai prononce que pour voir si vous etes mur.
+
+--Mur... Pour quoi?
+
+--Mais pour l'etre. Quand un homme se fache en entendant dire cette
+parole, c'est qu'il... brule. Dans deux mois, vous rirez tout le premier
+si je parle d'un... coiffe. Alors... oui... quand on l'est, on ne le
+sent pas.
+
+--Vous etes, ce soir, tout a fait mal elevee. Je ne vous ai jamais vue
+ainsi.
+
+--Ah! voila... j'ai change... en mal. C'est votre faute.
+
+--Voyons, ma chere, parlons serieusement. Je vous prie, je vous supplie
+de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites
+inconvenantes de M. Burel.
+
+--Vous etes jaloux. Je le disais bien.
+
+--Mais non, non. Seulement je desire n'etre pas ridicule. Je ne veux
+pas etre ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les...
+epaules, ou plutot entre les seins...
+
+--Il cherchait un porte-voix.
+
+--Je... je lui tirerai les oreilles.
+
+--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?
+
+--On le pourrait etre de femmes moins jolies.
+
+--Tiens, comme vous voila! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous,
+moi!
+
+_Le comte s'est leve. Il fait le tour de la petite table, et, passant
+derriere sa femme, lui depose vivement un baiser sur la nuque. Elle se
+dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_
+
+--Plus de ces plaisanteries-la, entre nous, s'il vous plait. Nous vivons
+separes. C'est fini.
+
+--Voyons, ne vous fachez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque
+temps.
+
+--Alors... alors... c'est que j'ai gagne. Vous aussi... vous me
+trouvez... mure.
+
+--Je vous trouve ravissante, ma chere; vous avez des bras, un teint, des
+epaules...
+
+--Qui plairaient a M. Burel.
+
+--Vous etes feroce. Mais la... vrai... je ne connais pas de femme aussi
+seduisante que vous.
+
+--Vous etes a jeun.
+
+--Hein?
+
+--Je dis: Vous etes a jeun.
+
+--Comment ca?
+
+--Quand on est a jeun, on a faim, et quand on a faim, on se decide a
+manger des choses qu'on n'aimerait point a un autre moment. Je suis le
+plat... neglige jadis que vous ne seriez pas fache de vous mettre sous
+la dent... ce soir.
+
+--Oh! Marguerite! Qui vous a appris a parler comme ca?
+
+--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez
+eu, a ma connaissance, quatre maitresses, des cocottes celles-la, des
+artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique
+autrement que par un jeune momentane vos... velleites de ce soir.
+
+--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de
+vous. Pour de vrai, tres fort. Voila.
+
+--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Ce soir!
+
+--Oh! Marguerite!
+
+--Bon. Vous voila encore scandalise. Mon cher, entendons-nous. Nous ne
+sommes plus rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme,
+c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un
+autre cote, vous me demandez la preference. Je vous la donnerai... a
+prix egal.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc.
+
+--Mille fois mieux.
+
+--Mieux que la mieux?
+
+--Mille fois.
+
+--Eh bien, combien vous a-t-elle coute, la mieux, en trois mois?
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Je dis: combien vous a coute, en trois mois, la plus charmante de vos
+maitresses, en argent, bijoux, soupers, diners, theatre, etc., entretien
+complet, enfin?
+
+--Est-ce que je sais, moi?
+
+--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modere. Cinq mille francs par
+mois: est-ce a peu pres juste?
+
+--Oui... a peu pres.
+
+--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je
+suis a vous pour un mois, a compter de ce soir.
+
+--Vous etes folle.
+
+--Vous le prenez ainsi; bonsoir.
+
+_La comtesse sort, et entre dans sa chambre a coucher. Le lit est
+entr'ouvert. Un vague parfum flotte, impregne les tentures_.
+
+_Le comte apparaissant a la porte:_
+
+--Ca sent tres bon, ici.
+
+--Vraiment?... Ca n'a pourtant pas change. Je me sers toujours de peau
+d'Espagne.
+
+--Tiens, c'est etonnant... ca sent tres bon.
+
+--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce
+que je vais me coucher.
+
+--Marguerite!
+
+--Allez-vous-en!
+
+_Il entre tout a fait et s'assied dans un fauteuil._
+
+_La comtesse_:--Ah! c'est comme ca. Eh bien, tant pis pour vous.
+
+_Elle ote son corsage de bal lentement, degageant ses bras nus et
+blancs. Elle les leve au-dessus de sa tete pour se decoiffer devant la
+glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rose apparait
+au bord du corset de soie noire._
+
+_Le comte se leve vivement et vient vers elle._
+
+_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fache!...
+
+_Il la saisit a pleins bras et cherche ses levres._
+
+_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre
+d'eau parfumee pour sa bouche, et, par-dessus l'epaule, le lance en
+plein visage de son mari._
+
+_Il se releve, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_
+
+--C'est stupide.
+
+--Ca se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs.
+
+--Mais ce serait idiot!...
+
+--Pourquoi ca!
+
+--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!...
+
+--Oh!... quels vilains mots vous employez!
+
+--C'est possible. Je repete que ce serait idiot de payer sa femme, sa
+femme legitime.
+
+--Il est bien plus bete, quand on a une femme legitime, d'aller payer
+des cocottes.
+
+--Soit, mais je ne veux pas etre ridicule.
+
+_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement
+ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort
+de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._
+
+_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_
+
+--Quelle drole d'idee vous avez la?
+
+--Quelle idee?
+
+--De me demander cinq mille francs.
+
+--Rien de plus naturel. Nous sommes etrangers l'un a l'autre, n'est-ce
+pas? Or vous me desirez. Vous ne pouvez pas m'epouser puisque nous
+sommes maries. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-etre qu'une
+autre.
+
+Or, reflechissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en
+ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre menage. Et
+puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant,
+de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en
+amour illegitime, que ce qui coute cher, tres cher. Vous donnez a notre
+amour... legitime, un prix nouveau, une saveur de debauche, un ragout
+de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour cote. Est-ce pas
+vrai?
+
+_Elle s'est levee presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._
+
+--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.
+
+_Le comte debout, perplexe, mecontent, la regarde, et, brusquement, lui
+jetant a la tete son portefeuille:_
+
+--Tiens, gredine, en voila six mille...Mais tu sais?...
+
+_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_
+
+--Quoi?
+
+--Ne t'y accoutume pas.
+
+_Elle eclate de rire, et allant vers lui:_
+
+--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie a vos
+cocottes. Et meme si...si vous etes content...je vous demanderai de
+l'augmentation.
+
+
+
+PETIT SOLDAT
+
+
+Chaque dimanche, sitot qu'ils etaient libres, les deux petits soldats se
+mettaient en marche.
+
+Ils tournaient a droite en sortant de la caserne, traversaient
+Courbevoie a grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade
+militaire; puis, des qu'ils avaient quitte les maisons, ils suivaient,
+d'une allure plus calme, la grand'route poussiereuse et nue qui mene a
+Bezons.
+
+Ils etaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop
+longue, dont les manches couvraient leurs mains, genes par la culotte
+rouge, trop vaste, qui les forcait a ecarter les jambes pour aller vite.
+Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de
+figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naives, d'une naivete
+presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes.
+
+Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la
+meme idee en tete, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient
+trouve, a l'entree du petit bois des Champioux, un endroit leur
+rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que la.
+
+Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait
+sous les arbres, ils otaient leur coiffure qui leur ecrasait la tete, et
+ils s'essuyaient le front.
+
+Ils s'arretaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder
+la Seine. Ils demeuraient la, deux ou trois minutes, courbes en deux,
+penches sur le parapet; ou bien ils consideraient le grand bassin
+d'Argenteuil ou couraient les voiles blanches et inclinees des clippers,
+qui, peut-etre, leur rememoraient la mer bretonne, le port de Vannes
+dont ils etaient voisins, et les bateaux pecheurs s'en allant a travers
+le Morbihan, vers le large.
+
+Des qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions
+chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un
+morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu
+constituaient leurs vivres emportes dans leurs mouchoirs. Mais, aussitot
+sortis du village, ils n'avancaient plus qu'a pas tres lents et ils se
+mettaient a parler.
+
+Devant eux, une plaine maigre, semee de bouquets d'arbres, conduisait
+au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler a celui de
+Kermarivan. Les bles et les avoines bordaient l'etroit chemin perdu dans
+la jeune verdure des recoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois a Luc
+Le Ganidec:
+
+--C'est tout comme aupres de Pleunivon.
+
+--Oui, c'est tout comme.
+
+Ils s'en allaient, cote a cote, l'esprit plein de vagues souvenirs du
+pays, plein d'images reveillees, d'images naives comme les feuilles
+coloriees d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout
+de lande, un carrefour, une croix de granit.
+
+Chaque fois aussi, ils s'arretaient aupres d'une pierre qui bornait une
+propriete, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu.
+
+En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous
+les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait a
+arracher tout doucement l'ecorce en pensant aux gens de la-bas.
+
+Jean Kerderen portait les provisions.
+
+De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance,
+en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps a songer. Et le
+pays, le cher pays lointain les repossedait peu a peu, les envahissait,
+leur envoyait, a travers la distance, ses formes, ses bruits, ses
+horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte ou courait l'air
+marin.
+
+Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont
+engraissees les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris
+que cueille et qu'emporte la brise salee du large. Et les voiles des
+canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des
+caboteurs, apercues derriere la longue plaine qui s'en allait de chez
+eux jusqu'au bord des flots.
+
+Ils marchaient a petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents
+et tristes, hantes par un chagrin doux, un chagrin lent et penetrant de
+bete en cage, qui se souvient.
+
+Et quand Luc avait fini de depouiller la mince baguette de son ecorce,
+ils arrivaient au coin du bois ou ils dejeunaient tous les dimanches.
+
+Ils retrouvaient les deux briques cachees par eux dans un taillis, et
+ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la
+pointe de leur couteau.
+
+Et quand ils avaient dejeune, mange leur pain jusqu'a la derniere
+miette, et bu leur vin jusqu'a la derniere goutte, ils demeuraient
+assis dans l'herbe, cote a cote, sans rien dire, les yeux au loin, les
+paupieres lourdes, les doigts croises comme a la messe, leurs jambes
+rouges allongees a cote des coquelicots du champ; et le cuir de leurs
+shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent,
+faisaient s'arreter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs
+tetes.
+
+Vers midi, ils commencaient a tourner leurs regards de temps en temps du
+cote du village de Bezons, car la fille a la vache allait venir.
+
+Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser
+sa vache, la seule vache du pays qui fut a l'herbe, et qui paturait une
+etroite prairie sur la lisiere du bois, plus loin.
+
+Ils apercevaient bientot la servante, seul etre humain marchant a
+travers la campagne, et ils se sentaient rejouis par les reflets
+brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil.
+Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils etaient seulement contents de la
+voir, sans comprendre pourquoi.
+
+C'etait une grande fille vigoureuse, rousse et brulee par l'ardeur des
+jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne.
+
+Une fois, en les revoyant assis a la meme place, elle leur dit:
+
+--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?
+
+Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:
+
+--Oui, nous v'nons au repos.
+
+Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle
+rit avec une bienveillance protectrice de femme degourdie qui sentait
+leur timidite, et elle demanda:
+
+--Que qu'vous faites comme ca? C'est-il qu'vous r'gardez pousser
+l'herbe?
+
+Luc egaye sourit aussi: P'tete ben.
+
+Elle reprit: Hein! Ca va pas vite.
+
+Il repliqua, riant toujours:--Pour ca, non.
+
+Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arreta
+encore devant eux, et leur dit:
+
+En voulez-vous une goutte? Ca vous rappellera l'pays.
+
+Avec son instinct d'etre de meme race, loin de chez elle aussi
+peut-etre, elle avait devine et touche juste.
+
+Ils furent emus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non
+sans peine, dans le goulot du litre de verre ou ils apportaient leur
+vin; et Luc but le premier, a petites gorgees, en s'arretant a tout
+moment pour regarder s'il ne depassait point sa part. Puis il donna la
+bouteille a Jean.
+
+Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau
+par terre a ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.
+
+Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; a dimanche!
+
+Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa
+haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer
+dans la verdure des terres.
+
+Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'apres, Jean dit a Luc:
+
+--Faut-il pas li acheter que que chose de bon?
+
+Et ils demeurerent fort embarrasses devant le probleme d'une friandise a
+choisir pour la fille a la vache.
+
+Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean preferait des
+berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils
+prirent, chez un epicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges.
+
+Ils dejeunerent plus vite que de coutume, agites par l'attente.
+
+Jean l'apercut le premier: "La v'la," dit-il. Luc reprit: "Oui. La
+v'la."
+
+Elle riait de loin en les voyant, elle cria:
+
+--Ca va-t-il comme vous voulez? Ils repondirent ensemble:
+
+--Et de vot' part?" Alors elle causa, elle parla de choses simples qui
+les interessaient, du temps, de la recolte, de ses maitres.
+
+Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la
+poche de Jean.
+
+Luc enfin s'enhardit et murmura:
+
+--Nous vous avons apporte quelque chose.
+
+Elle demanda:--Que'que c'est donc?
+
+Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de
+papier et le lui tendit.
+
+Elle se mit a manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une
+joue a l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux
+soldats, assis devant elle, la regardaient, emus et ravis.
+
+Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en
+revenant.
+
+Ils penserent a elle toute la semaine, et ils en parlerent plusieurs
+fois. Le dimanche suivant, elle s'assit a cote d'eux pour deviser plus
+longtemps, et tous les trois, cote a cote, les yeux perdus au loin, les
+genoux enfermes dans leurs mains croisees, ils raconterent des menus
+faits et des menus details des villages ou ils etaient nes, tandis que
+la vache, la-bas, voyant arretee en route la servante, tendait vers
+elle sa lourde tete aux naseaux humides, et mugissait longuement pour
+l'appeler.
+
+La fille accepta bientot de manger un morceau avec eux et de boire un
+petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa
+poche; car la saison des prunes etait venue. Sa presence degourdissait
+les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux.
+
+Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui
+arrivait jamais, et il ne rentra qu'a dix heures du soir.
+
+Jean, inquiet, cherchait en sa tete pour quelle raison son camarade
+avait bien pu sortir ainsi.
+
+Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunte dix sous a son voisin de lit,
+demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques
+heures.
+
+Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il
+avait l'air tout drole, tout remue, tout change. Kerderen ne comprenait
+pas, mais il soupconnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ca
+pouvait etre.
+
+Ils ne dirent pas un mot jusqu'a leur place habituelle, dont ils avaient
+use l'herbe a force de s'asseoir au meme endroit; et ils dejeunerent
+lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre.
+
+Bientot la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient
+tous les dimanches. Quand elle fut tout pres, Luc se leva et fit deux
+pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa
+fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean,
+sans songer qu'il etait la, sans le voir.
+
+Et il demeurait eperdu, lui, le pauvre Jean, si eperdu qu'il ne
+comprenait pas, l'ame bouleversee, le coeur creve, sans se rendre compte
+encore.
+
+Puis, la fille s'assit a cote de Luc, et ils se mirent a bavarder.
+
+Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade
+etait sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un
+chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce dechirement que font les
+trahisons.
+
+Luc et la fille se leverent pour aller ensemble remiser la vache.
+
+Jean les suivit des yeux. Il les vit s'eloigner cote a cote. La culotte
+rouge de son camarade faisait une tache eclatante dans le chemin. Ce fut
+Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bete.
+
+La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main
+distraite l'echine coupante de l'animal. Puis ils laisserent le seau
+dans l'herbe et ils s'enfoncerent sous le bois.
+
+Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles ou ils etaient entres;
+et il se sentait si trouble que, s'il avait essaye de se lever, il
+serait tombe sur place assurement. Il demeurait immobile, abruti
+d'etonnement et de souffrance, d'une souffrance naive et profonde. Il
+avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir
+personne jamais.
+
+Tout a coup, il les apercut qui sortaient du taillis. Ils revinrent
+doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les
+villages. C'etait Luc qui portait le seau.
+
+Ils s'embrasserent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla
+apres avoir jete a Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence.
+Elle ne pensa point a lui offrir du lait ce jour-la.
+
+Les deux petits soldats demeurerent cote a cote, immobiles comme
+toujours, silencieux et calmes, sans que la placidite de leur visage
+montrat rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux.
+La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin.
+
+A l'heure ordinaire, ils se leverent pour revenir.
+
+Luc epluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le deposa
+chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagerent sur le pont,
+et, comme chaque dimanche, ils s'arreterent au milieu, afin de regarder
+couler l'eau quelques instants.
+
+Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer,
+comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc
+lui dit: "C'est-il que tu veux y boire un coup?" Comme il prononcait
+le dernier mot, la tete de Jean emporta le reste, les jambes enlevees
+decrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba
+d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.
+
+Luc, la gorge paralysee d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit
+plus loin quelque chose remuer; puis la tete de son camarade surgit a la
+surface du fleuve, pour y rentrer aussitot.
+
+Plus loin encore, il apercut, de nouveau, une main, une seule main
+qui sortit de la riviere, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers
+accourus ne retrouverent point le corps ce jour-la.
+
+Luc revint seul a la caserne, en courant, la tete affolee, et il raconta
+l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup
+sur coup: "Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si
+bien que la tete fit culbute... et... et... le v'la qui tombe... qui
+tombe..."
+
+Il ne put en dire plus long, tant l'emotion l'etranglait.--S'il avait
+su...
+
+
+
+
+
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
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+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
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