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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 ***
+
+MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes)
+
+Par
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+
+
+MONSIEUR PARENT
+
+I
+
+Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée, faisait des montagnes de
+sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'élevait en pyramide, puis
+plantait au sommet une feuille de marronnier.
+
+Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention
+concentrée et amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin public
+rempli de monde.
+
+Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant
+l'église de la Trinité pour revenir, après avoir contourné le gazon,
+d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs petits jeux de jeunes
+animaux, tandis que les bonnes indifférentes regardaient en l'air
+avec leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient entre elles en
+surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant.
+
+Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant
+traîner derrière elles les longs rubans éclatants de leurs bonnets, et
+portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppé de dentelles,
+tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des
+entretiens sérieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du
+square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches,
+faisait sans cesse des détours pour ne point démolir des ouvrages de
+terre, pour ne point écraser des mains, pour ne point déranger le
+travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines.
+
+Le soleil allait disparaître derrière les toits de la rue Saint-Lazare
+et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et parée,
+Les marronniers s'éclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades,
+devant le haut portail de l'église, semblaient en argent liquide.
+
+M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussière: il suivait ses
+moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des
+lèvres à tous les mouvements de Georges.
+
+Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se
+trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par
+le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraîna
+vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer après sa
+femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait à son côté.
+
+Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant encore son allure, se
+mit à souffler de peine en montant le trottoir incliné. C'était un homme
+de quarante ans; déjà gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un
+bon ventre de joyeux garçon que les événements ont rendu timide.
+
+Il avait épousé, quelques années plus tôt, une jeune femme aimée
+tendrement qui le traitait á présent avec une rudesse et une autorité de
+despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il
+faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement
+ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses goûts, ses
+allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa
+voix.
+
+Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il
+avait d'elle, Georges, âgé maintenant de trois ans, devenu la plus
+grande joie et la plus grande préoccupation de son coeur. Rentier
+modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et
+sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son
+mari.
+
+Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la première marche de
+l'escalier, s'essuya le front, et se mit à monter.
+
+Au second étage, il sonna.
+
+Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de ces servantes maîtresses qui
+sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse:
+
+--Madame est-elle rentrée?
+
+La domestique haussa les épaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu
+Madame rentrer pour six heures et demie?
+
+Il répondit d'un ton gêné:
+
+--C'est bon, tant mieux, ça me donne le temps de me changer, car j'ai
+très chaud.
+
+La servante le regardait avec une pitié irritée et méprisante. Elle
+grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il
+a porté le petit peut-être; et tout ça pour attendre Madame jusqu'à sept
+heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant à être
+prête à l'heure. Je fais mon dîner pour huit heures, moi, et quand on
+l'attend, tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé!
+
+M. Parent feignait de ne point écouter. Il murmura: «C'est bon, c'est
+bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pâtés de sable.
+Moi, je vais me changer. Recommande à la femme de chambre de bien
+nettoyer le petit.»
+
+Et il entra dans son appartement. Dès qu'il y fut, il poussa le verrou
+pour être seul, bien seul, tout seul. Il était tellement habitué,
+maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il ne se jugeait en sûreté
+que sous la protection des serrures. Il n'osait même plus penser,
+réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se sentait garanti par un
+tour de clef contre les regards et les suppositions. S'étant affaissé
+sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre,
+il songea que Julie commençait à devenir un danger nouveau dans la
+maison. Elle haïssait sa femme, c'était visible; elle haïssait surtout
+son camarade Paul Limousin resté, chose rare, l'ami intime et familier
+du ménage, après avoir été l'inséparable compagnon de sa vie de garçon.
+
+C'était Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et
+lui, qui le défendait, même vivement, même sévèrement, contre les
+reproches immérités, contre les scènes harcelantes, contre tontes les
+misères quotidiennes de son existence.
+
+Mais voilà que, depuis bientôt six mois, Julie se permettait sans cesse
+sur sa maîtresse des remarques et des appréciations malveillantes. Elle
+la jugeait à tout moment, déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais
+Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ça par le nez.
+Enfin, enfin... Voilà... chacun suivant sa nature.»
+
+Un jour même elle avait été insolente avec Henriette, qui s'était
+contentée de dire, le soir, à son mari: «Tu sais, à la première
+parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi.» Elle semblait
+cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et
+Parent attribuait cette mansuétude à une considération pour la bonne qui
+l'avait élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère.
+
+Mais c'était fini, les choses ne pourraient traîner plus longtemps;
+et il s'épouvantait a l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
+Renvoyer Julie lui apparaissait comme une résolution si redoutable,
+qu'il n'osait y arrêter sa pensée. Lui donner raison contre sa
+femme, était également impossible; et il ne se passerait pas un mois
+maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux.
+
+Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de
+tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement que
+j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux.»
+
+Puis l'idée lui vint de consulter Limousin; il s'y résolut; mais
+aussitôt le souvenir de l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui
+fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion; et il demeurait de
+nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes.
+
+La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il
+n'avait pas encore changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il
+se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche, et se revêtit avec
+précipitation, comme si on l'eût attendu dans la pièce voisine pour un
+événement d'une importance extrême.
+
+Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien à redouter.
+
+Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint
+s'asseoir sur le canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra,
+nettoyé, peigné, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa
+avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux,
+puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il
+le fit sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond, au bout de ses
+poignets. Puis il s'assit, fatigué par cet effort; et prenant Georges
+sur un genou, il lui fit faire «à dada».
+
+L'enfant riait enchanté, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir,
+et le père aussi riait et criait de contentement, secouant son gros
+ventre, s'amusant plus encore que le petit.
+
+Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de résigné, de meurtri. Il
+l'aimait avec des élans fous, de grandes caresses emportées, avec toute
+la tendresse honteuse cachée en lui, qui n'avait jamais pu sortir,
+s'épandre, même aux premières heures de son mariage, sa femme s'étant
+toujours montrée sèche et réservée.
+
+Julie parut sur la porte, le visage pâle, l'oeil brillant, et elle
+annonça d'une voix tremblante d'exaspération:
+
+--Il est sept heures et demie, Monsieur.
+
+Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et résigné, et murmura:
+
+--En effet, il est sept heures et demie.
+
+--Voilà, mon dîner est prêt, maintenant.
+
+Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter:
+
+--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré, que tu ne le ferais que
+pour huit heures?
+
+--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sûr! Vous n'allez pas
+vouloir faire manger le petit à huit heures maintenant: On dit ça,
+pardi, c'est une manière de parler.
+
+Mais ça détruirait l'estomac du petit de le faire manger à huit heures!
+Oh! s'il n'y avait que sa mère! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah
+oui! parlons-en, en voilà une mère! Si ce n'est pas une pitié de voir
+des mères comme ça!
+
+Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arrêter net la
+scène menaçante.
+
+--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maîtresse.
+Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir.
+
+La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement, tourna les talons et
+sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du
+lustre tintèrent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une légère et
+vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air
+silencieux du salon.
+
+Georges, surpris d'abord, se mit à battre des mains avec bonheur, et,
+gonflant ses joues, fit un gros «boum» de toute la force de ses poumons
+pour imiter le bruit de la porte.
+
+Alors son père lui conta des histoires; mais la préoccupation de son
+esprit lui faisait perdre à tout moment le fil de son récit; et le
+petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux étonnés.
+
+Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir
+marcher l'aiguille. Il aurait voulu arrêter l'heure, faire immobile le
+temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en voulait pas à Henriette
+d'être en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
+tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener
+une irréparable catastrophe, des explications et des violences qu'il
+n'osait même imaginer. La seule pensée de la querelle, des éclats de
+voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes
+face à face se regardant au fond des yeux et se jetant à la tête des
+mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche ainsi
+qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il
+n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur
+son genou.
+
+Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle
+n'avait plus son air exaspéré, mais un air de résolution méchante et
+froide, plus redoutable encore.
+
+--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'à son dernier jour,
+je vous ai élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui! Je crois
+qu'on peut dire que je suis dévouée à la famille...
+
+Elle attendit une réponse.
+
+Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.»
+
+Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par intérêt
+d'argent, mais toujours par intérêt pour vous; que je ne vous ai jamais
+trompé ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches...
+
+--Mais oui, ma bonne Julie.
+
+--Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer plus longtemps. C'est par
+amitié pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans
+votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le
+quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il
+faut que je vous le dise aussi, à la fin, bien que ça ne m'aille guère
+de rapporter. Si Madame rentre comme ça à des heures de fantaisie, c'est
+qu'elle fait des choses abominables.
+
+Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier:
+«Tais-toi... Tu sais que je t'ai défendu...»
+
+Elle lui coupa la parole avec une résolution irrésistible.
+
+--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a
+longtemps que Madame a fauté avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus
+de vingt fois s'embrasser derrière les portes. Oh, allez! si M. Limousin
+avait été riche, ça n'est pas M. Parent que Madame aurait épousé. Si
+Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il
+comprendrait la chose d'un bout à l'autre...
+
+Parent s'était levé, livide, balbutiant: «Tais-toi... tais-toi... ou...»
+
+Elle continua:
+
+--Non, je vous dirai tout. Madame a épousé Monsieur par intérêt; et elle
+l'a trompé du premier jour. C'était entendu entre eux, pardi! Il suffit
+de réfléchir pour comprendre ça. Alors comme Madame n'était pas contente
+d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie
+dure, si dure que j'en avais le coeur cassé, moi qui voyais ça...
+
+Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...»
+car il ne trouvait rien à répondre.
+
+La vieille bonne ne recula point; elle semblait résolue à tout.
+
+Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé par ces voix grondantes, se
+mit à pousser des cris aigus. Il restait debout derrière son père, et,
+la face crispée, la bouche ouverte, il hurlait.
+
+La clameur de son fils exaspéra Parent, l'emplit de courage et de
+fureur. Il se précipita vers Julie, les deux bras levés, prêt à frapper
+des deux mains, et criant: «Ah misérable! tu vas tourner les sens du
+petit.»
+
+Il la touchait déjà! Elle lui jeta par lu face:
+
+--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai élevé; ça n'empêchera
+pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!...
+
+Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face
+d'elle tellement éperdu qu'il ne comprenait plus rien.
+
+Elle ajouta:--Il suffît de regarder le petit pour reconnaître le père,
+pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à regarder ses
+yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas....
+
+Mais il l'avait saisie par les épaules et il la secouait de toute sa
+force, bégayant: «Vipère... vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en ou je
+te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...
+
+Et d'un effort désespéré il la lança dans la pièce voisine. Elle tomba
+sur la table servie dont les verres s'abattirent et se cassèrent; puis,
+s'étant relevée, elle mit la table entre elle et son maître, et, tandis
+qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des
+paroles terribles:
+
+--Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... après dîner... et qu'à rentrer
+tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
+essaye... il verra.
+
+Elle avait gagné la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut
+derrière elle, monta l'escalier de service jusqu'à sa chambre de bonne
+où elle s'était enfermée, et heurtant la porte:
+
+--Tu vas quitter la maison à l'instant même.
+
+Elle répondit à travers la planche:
+
+--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici.
+
+Alors il redescendit lentement, en se cramponnant à la rampe pour ne
+point tomber; et il rentra dans son salon où Georges pleurait, assis par
+terre.
+
+Parent s'affaissa sur un siège et regarda l'enfant d'un oeil hébété. Il
+ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait étourdi,
+abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tête; à peine se
+souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis,
+peu a peu, sa raison, comme une eau troublée, se calma et s'éclairait;
+et l'abominable révélation commença à travailler son coeur.
+
+Julie avait parlé si net, avec une telle force, une telle assurance, une
+telle sincérité, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
+à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'être trompée, aveuglée par
+son dévouement pour lui, entraînée par une haine inconsciente contre
+Henriette. Cependant, à mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se
+convaincre, mille petits faits se réveillaient en son souvenir,
+des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens
+inobservés, presque inaperçus, des sorties tardives, des absences
+simultanées, et même des gestes presque insignifiants, mais bizarres
+qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant,
+prenaient pour lui une importance extrême, établissaient une connivence
+entre eux. Tout ce qui s'était passé depuis ses fiançailles surgissait
+brusquement en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il retrouvait tout,
+des intonations singulières, des attitudes suspectes; et son pauvre
+esprit d'homme calme et bon, harcelé par le doute, lui montrait
+maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que des
+soupçons.
+
+Il fouillait avec une obstination acharnée dans ces cinq années de
+mariage, cherchant à retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et
+chaque chose inquiétante qu'il découvrait le piquait au coeur comme un
+aiguillon de guêpe.
+
+Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait maintenant, le derrière sur
+le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit
+à pleurer.
+
+Son père s'élança, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tête de
+baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste?
+
+Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulagé,
+consolé, balbutiant: «Georges..... mon petit Georges, mon cher petit
+Georges.....» Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!....
+Oui, elle avait dit que son enfant était à Limousin..... Oh! cela
+n'était pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en
+pouvait même douter une seconde. C'était là une de ces odieuses
+infamies qui germent dans les âmes ignobles des servantes! Il répétait:
+«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin, caressé, s'était tu de
+nouveau.
+
+Parent sentait la chaleur de la petite poitrine pénétrer dans la sienne
+à travers les étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie;
+cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait.
+
+Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne et frisée pour la
+regarder avec passion. Il la contemplait avidement, éperdument, se
+grisant à la voir, et répétant toujours: «Oh! mon petit..... mon petit
+Georges!.....»
+
+Il pensa soudain: «S'il ressemblait à Limousin... pourtant!»
+
+Ce fut en lui quelque chose d'étrange, d'atroce, une poignante et
+violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
+comme si ses os, tout à coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il
+ressemblait à Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui
+riait maintenant. Il le regardait avec des yeux éperdus, troubles,
+hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche,
+dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez,
+de la bouche ou des joues de Limousin.
+
+Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son
+enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres,
+des ressemblances invraisemblables.
+
+Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait pas.» Il y avait donc
+quelque chose de frappant, quoique chose d'indéniable! Mais quoi? Le
+front? Oui, peut-être? Cependant Limousin avait le front plus étroit!
+Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater
+les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet
+homme?
+
+Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop
+troublé; je ne pourrais rien reconnaître maintenant... Il faut attendre;
+il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant.»
+
+Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait, à moi, je serais sauvé!
+sauvé!»
+
+Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller examiner dans la
+glace la face de son enfant à côté de la sienne.
+
+Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent
+tout proches, et il parlait haut, tant son égarement était grand.
+
+«Oui... nous avons le même nez... le même nez... peut-être... ce n'est
+pas sûr... et le même regard.... Mais non, il a les yeux bleus....
+Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!...
+Je ne veux plus voir... je deviens fou!...»
+
+Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout du salon, tomba sur un
+fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit à pleurer. Il
+pleurait par grands sanglots désespérés. Georges, effaré d'entendre
+gémir son père, commença aussitôt à hurler.
+
+Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eût
+traversé. Il dit: «La voilà... qu'est-ce que je vais faire?...» Et il
+courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de
+s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes, un nouveau coup de
+timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie était
+partie sans que la femme de chambre fut prévenue. Donc personne n'irait
+ouvrir? Que faire? Il y alla.
+
+Voici que tout d'un coup il se sentait brave, résolu, prêt pour la
+dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait mûri en
+quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une
+fureur de timide et une ténacité de débonnaire exaspéré.
+
+Il tremblait cependant! Était-ce de peur? Oui... Peut-être avait-il
+encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lâcheté
+fouettée?
+
+Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas furtifs, il s'arrêta pour
+écouter. Son coeur battait à coups furieux; il n'entendait que ce
+bruit-là: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aiguë de
+Georges qui criait toujours, dans le salon.
+
+Soudain, le son du timbre éclatant sur sa tête, le secoua comme une
+explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit
+tourner la clef et tira le battant.
+
+Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.
+
+Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait un peu d'irritation:
+
+--C'est toi qui ouvres, maintenant? Où est donc Julie?
+
+Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée; et il s'efforçait
+de répondre, sans pouvoir prononcer un mot.
+
+Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande où est Julie.
+
+Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie....
+
+Sa femme commençait à se fâcher:
+
+--Comment, partie? Où ça? Pourquoi?
+
+Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait naître en lui une haine
+mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.
+
+--Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée...
+
+--Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu es fou....
+
+--Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait été insolente... et
+qu'elle... qu'elle a maltraité l'enfant.
+
+--Julie?
+
+--Oui... Julie.
+
+--A propos de quoi a-t-elle été insolente?
+
+--A propos de toi.
+
+--A propos de moi?
+
+--Oui... parce que son dîner était brûlé et que tu ne rentrais pas.
+
+--Elle a dit...?
+
+--Elle a dit... des choses désobligeantes pour toi... et que je ne
+devais pas... que je ne pouvais pas entendre....
+
+--Quelles choses?
+
+--Il est inutile de les répéter.
+
+--Je désire les connaître.
+
+--Elle a dit qu'il était très malheureux pour un homme comme moi,
+d'épouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
+mauvaise maîtresse de maison, mauvaise mère, et mauvaise épouse....
+
+La jeune femme était entrée dans l'antichambre, suivie par Limousin qui
+ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement
+la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en
+bégayant, exaspérée:
+
+--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?
+
+Il était très pâle, très calme. Il répondit:
+
+--Je ne dis rien, ma chère amie; je te répète seulement les propos de
+Julie, que tu as voulu connaître; et je te ferai remarquer que je l'ai
+mise à la porte justement à cause de ces propos.
+
+Elle frémissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les
+joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
+sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien répondre; et elle
+cherchait à reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.
+
+--Tu as dîné? dit-elle.
+
+--Non, j'ai attendu.
+
+Elle haussa les épaules avec impatience.
+
+--C'est stupide d'attendre après sept heures et demie. Tu aurais dû
+comprendre que j'avais été retenue, que j'avais eu des affaires, des
+courses.
+
+Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps,
+et elle raconta, avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant eu des
+objets de mobilier à choisir très loin, très loin, rue de Rennes, elle
+avait rencontré Limousin à sept heures passées, boulevard Saint-Germain,
+en revenant, et qu'alors elle lui avait demandé son bras pour entrer
+manger un morceau dans un restaurant où elle n'osait pénétrer seule,
+bien qu'elle se sentît défaillir de faim. Voilà comment elle avait dîné,
+avec Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; car ils n'avaient pris
+qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir.
+
+Parent répondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas
+de reproches.
+
+Alors Limousin, resté jusque-là muet, presque caché derrière Henriette,
+s'approcha et tendit sa main en murmurant:
+
+--Tu vas bien?
+
+Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, très
+bien.
+
+Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernière phrase de son
+mari.
+
+--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu
+as une intention.
+
+Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te répondre que je
+ne m'étais pas inquiété de ton retard et que je ne t'en faisais point un
+crime.
+
+Elle le prit de haut, cherchant un prétexte à querelle:--De mon
+retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je
+passe la nuit dehors.
+
+--Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» parce que je n'ai pas
+d'autre mot. Tu devais rentrer à six heures et demie, tu rentres à huit
+heures et demie. C'est un retard, ça! Je le comprends très bien;
+je ne... ne... ne m'en étonne même pas... Mais... mais... il m'est
+difficile d'employer un autre mot.
+
+--C'est que tu le prononces comme si j'avais découché...
+
+--Mais non... mais non...
+
+Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre,
+quand elle s'aperçut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec
+un visage ému:
+
+--Qu'a donc le petit?
+
+--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.
+
+--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?
+
+--Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il est tombé.
+
+Elle voulut voir son enfant et s'élança dans la salle à manger, puis
+s'arrêta net devant la table couverte de vin répandu, de carafes et de
+verres brisés, et de salières renversées.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là?
+
+--C'est Julie qui...
+
+Mais elle lui coupa la parole avec fureur:
+
+--C'est trop fort, à la fin! Julie me traite de dévergondée, bat mon
+enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu
+trouves cela tout naturel.
+
+--Mais non... puisque je l'ai renvoyée.
+
+--Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais il fallait la faire arrêter.
+C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-là!
+
+Il balbutia:--Mais... ma chère amie... je ne pouvais pourtant pas... il
+n'y avait point de raison... Vraiment, il était bien difficile...
+
+Elle haussa les épaules avec un infini dédain.
+
+--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre
+homme sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a dû t'en dire
+de raides, ta Julie, pour que tu te sois décidé à la mettre dehors.
+J'aurais voulu être là une minute, rien qu'une minute.
+
+Ayant ouvert la porte du salon, elle courut à Georges, le releva, le
+serra dans ses bras en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu as, mon
+chat, mon mignon, mon poulet?»
+
+Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effrayé:
+
+--C'est Zulie qu'a battu papa.
+
+Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite d'abord. Puis une folle
+envie de rire s'éveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses
+joues fines, releva sa lèvre, retroussa les ailes de ses narines, et
+enfin jaillit de sa bouche en une claire fusée de joie, en une cascade
+de gaieté, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle répétait,
+avec de petits cris méchants qui passaient entre ses dents blanches et
+déchiraient Parent ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... ah!... ah!...
+elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drôle...
+que c'est drôle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu...
+Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drôle!...
+
+Parent balbutiait:
+
+--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai...
+C'est moi, au contraire, qui l'ai jetée dans la salle à manger, si fort
+qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai
+battue!
+
+Henriette disait à son fils:--Répète, mon poulet. C'est Julie qui a
+battu papa!
+
+Il répondit:--Oui, c'est Zulie.
+
+Puis, passant soudain à une autre idée, elle reprit:--Mais il n'a pas
+dîné, cet enfant-là? Tu n'as rien mangé, mon chéri?
+
+--Non, maman.
+
+Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou,
+archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dîné!
+
+Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans cette explication, écrasé
+sous cet écroulement de sa vie.
+
+--Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dîner sans
+toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais
+revenir d'un moment à l'autre.
+
+Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé jusque-là sur sa tête,
+et, la voix nerveuse:
+
+--Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des gens qui ne
+comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
+eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien
+mangé du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept
+heures et demie passées, que j'avais eu un empêchement, un retard, une
+entrave!...
+
+Parent tremblait, sentant la colère le gagner; mais Limousin s'interposa
+et, se tournant vers la jeune femme:
+
+--Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent ne pouvait pas
+deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et
+puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul, après
+avoir renvoyé Julie?
+
+Mais Henriette, exaspérée, répondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se
+tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille!
+
+Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant déjà que son fils
+n'avait point mangé.
+
+Alors Limousin, tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa
+et enleva les verres brisés qui couvraient la table, remit le couvert et
+assit l'enfant sur son petit fauteuil à grands pieds, pendant que Parent
+allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.
+
+Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges où
+elle travaillait.
+
+Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes de terre en
+purée.
+
+Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en détresse, la
+raison emportée dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
+essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait
+avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée.
+
+Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder
+Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il
+voulait voir s'il ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les
+yeux. Il s'y décida pourtant, et considéra brusquement cette figure
+qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblât ne l'avoir jamais
+examinée, tant elle lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde
+en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant à
+en reconnaître les moindres lignes, les moindres traits, les moindres
+sens; puis, aussitôt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire
+manger.
+
+Deux mots ronflaient dans son oreille: «Son père! son père! son père!»
+Ils bourdonnaient à ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui,
+cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre côté de cette table,
+était peut-être le père de son fils, de Georges, de son petit Georges.
+Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de
+ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
+lui déchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son
+couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le
+sauverait; ce serait fini.
+
+Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin,
+manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la
+nuit avec cette pensée vrillée en lui: «Limousin, le père de Georges!..»
+Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser
+à rien, de parler à personne! Chaque jour, à toute heure, à toute
+seconde, il se demanderait cela, il chercherait à savoir, à deviner,
+à surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne
+pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable souffrance de ce
+doute, sans se sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être torturé
+jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans
+cette maison, à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! Oui, il
+finirait par le haïr assurément. Quel supplice! Oh! s'il était certain
+que Limousin fût le père, peut-être arriverait-il à se calmer, à
+s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir était
+intolérable!
+
+Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet
+enfant à tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville,
+le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
+lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il n'est pas à moi, peut-être?»
+Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans
+les rues, ou se sauver soi-même très loin, si loin, qu'il n'entendrait
+plus jamais parler de rien, jamais!
+
+Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait.
+
+--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?
+
+Limousin répondit, en hésitant:--Ma foi, moi aussi.
+
+Et elle fit rapporter le gigot.
+
+Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou bien se sont-ils mis en retard à
+un rendez-vous d'amour?»
+
+Ils mangeaient maintenant de grand appétit, tous les deux. Henriette,
+tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par regards
+brusques, vite détournés. Elle avait une robe de chambre rose garnie de
+dentelles blanches; et sa tête blonde, son cou frais, ses mains grasses
+sortaient de ce joli vêtement coquet et parfumé, comme d'une coquille
+bordée d'écume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent
+les voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne
+pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi
+côte à côte, en face de lui?
+
+Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait été leur dupe depuis le
+premier jour? Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un homme, d'un
+brave homme, parce que son père lui avait laissé un peu d'argent!
+Comment ne pouvait-on voir ces choses-là dans les âmes, comment se
+pouvait-il que rien ne révélât aux coeurs droits les fraudes des coeurs
+infâmes, que la voix fût la même pour mentir que pour adorer, et le
+regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincère?
+
+Il les épiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il
+pensa: «Je vais les surprendre ce soir.» Et il dit:
+
+--Ma chère amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je
+m'occupe, dès aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de
+suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai
+peut-être un peu tard.
+
+Elle répondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra
+compagnie. Nous t'attendrons.
+
+Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher
+Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous.
+
+Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes, étourdi, trébuchant.
+Il murmura: «A tout à l'heure,» et gagna la sortie en s'appuyant au mur,
+car le parquet remuait comme une barque.
+
+Georges était parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin
+passèrent au salon. Dès que la porte fut refermée:--Ah, çà! tu es donc
+folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?
+
+Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence à trouver violente cette
+habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.
+
+Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le
+pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est
+ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.
+
+Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et répondit:--Mais
+je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa
+stupidité... et je le traite comme il le mérite.
+
+Limousin reprit, d'une voix impatiente:
+
+--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont
+pareilles. Comment? voilà un excellent garçon, trop bon, stupide de
+confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous soupçonne
+pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous
+voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enragé et pour
+gâter notre vie.
+
+Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embêtes! Toi, tu es lâche, comme
+tous les hommes! Tu as peur de ce crétin!
+
+Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! çà, je voudrais bien savoir
+ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il
+malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort à la fin de
+faire souffrir ce garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui
+en vouloir uniquement parce que tu le trompes.
+
+Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:
+
+--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que
+tu aies un sale coeur?
+
+Il se défendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chère
+amie, je te demande seulement de ménager un peu ton mari, parce que
+nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
+devrais comprendre cela.
+
+Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris
+tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garçon content de lui;
+elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et
+mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du
+magasin à cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard
+de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour
+l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en
+rentrant le soir.
+
+Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je
+l'exècre justement parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a achetée
+enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il
+pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa
+sottise que tu appelles de la bonté, par sa lourdeur que tu appelles de
+la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu
+de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et
+puis?... et puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se douter de
+rien! Je voudrais qu'il fût un peu jaloux au moins. Il y a des moments
+où j'ai envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu
+ne comprends donc pas que Paul est mon amant.»
+
+Limousin se mit à rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de
+ne pas troubler notre existence.
+
+--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbécile-là, il n'y a rien à
+craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien
+il m'est odieux, combien il m'énerve. Toi, tu as toujours l'air de
+le chérir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont
+surprenants parfois.
+
+--Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.
+
+--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous
+autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de
+suite davantage; nous autres, nous le haïssons à partir du moment où
+nous l'avons trompé.
+
+--Je ne vois pas du tout pourquoi on haïrait un brave garçon dont on
+prend la femme.
+
+--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque à
+tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut
+pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais
+point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse.
+
+Et souriant, avec un doux mépris de rouée, elle posa les deux mains sur
+ses épaules en tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête vers elle
+en l'enfermant dans une étreinte, et leurs bouches se rencontrèrent. Et
+comme ils étaient debout devant la glace de la cheminée, un autre couple
+tout pareil à eux s'embrassait derrière la pendule.
+
+Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de
+la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
+Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent Parent qui les regardait,
+livide, les poings fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.
+
+Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil,
+sans remuer la tête. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua
+sur Limousin, le prit à pleins bras comme pour l'étouffer, le culbuta
+jusque dans l'angle du salon d'un élan si impétueux, que l'autre,
+perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son
+crâne contre la muraille.
+
+Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son
+amant, se jeta sur Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans la
+chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs
+de femme éperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
+mordait l'épaule comme si elle eût voulu le déchirer avec ses dents.
+Parent, étranglé, suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa femme
+accrochée à son col; et l'ayant empoignée par la taille, il la jeta,
+d'une seule poussée, à l'autre bout du salon.
+
+Puis, comme il avait la colère courte dos débonnaires, et la violence
+poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant,
+épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'était
+répandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; et son
+énergie insolite finissait en essoufflement.
+
+Dès qu'il put parler, il balbutia:
+
+--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!...
+
+Limousin restait immobile dans son angle, collé contre le mur, trop
+effaré pour rien comprendre encore, trop effrayé pour remuer un doigt.
+Henriette, les poings appuyés sur le guéridon, la tête en avant,
+décoiffée, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille à une
+bête qui va sauter.
+
+Parent reprit d'une voix plus forte:
+
+--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!
+
+Voyant calmée sa première exaspération, sa femme s'enhardit, se
+redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente déjà:
+
+--Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette
+agression inqualifiable?...
+
+Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et
+bégayant:
+
+--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai...
+j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!...
+misérable!... misérable!... Vous êtes deux misérables!...
+Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous
+tuerais!... Allez-vous-en!...
+
+Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait
+point innocenter et qu'il fallait céder. Mais toute son impudence lui
+était revenue et sa haine contre cet nomme, exaspérée a présent, la
+poussait à l'audace, mettait en elle un besoin de défi, un besoin de
+bravade.
+
+Elle dit d'une voix claire:
+
+--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous.
+
+Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colère nouvelle saisissait,
+se mit à crier:
+
+--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... misérables!... ou bien!... ou
+bien!...
+
+Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tête.
+
+Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par
+le bras, l'arracha du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers la
+porte en répétant: «Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez
+bien que cet homme est fou... Tenez donc!...»
+
+Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce
+qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au
+coeur, en quittant cette maison. Et une idée lui traversa l'esprit, une
+de ces idées venimeuses, mortelles, où fermente toute la perfidie des
+femmes.
+
+Elle dit, résolue:--Je veux emporter mon enfant.
+
+Parent, stupéfait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler
+de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... après...
+après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc,
+gueuse!... Va-t'en!...
+
+Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengée déjà, et le
+bravant, tout près, face à face:
+
+--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce
+qu'il n'est pas à toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas à
+toi... Il est à Limousin.
+
+Parent, éperdu, cria:--Tu mens... tu mens... misérable!
+
+Mais elle reprit:--Imbécile! Tout le monde le sait, excepté toi. Je te
+dis que voilà son père. Mais il suffit de regarder pour le voir...
+
+Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se
+retourna, saisit une bougie, et s'élança dans la chambre voisine.
+
+Il revint presque aussitôt, portant sur son bras le petit Georges
+enveloppé dans les couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en
+sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme,
+puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers
+l'escalier, où Limousin attendait par prudence.
+
+Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les
+verrous. A peine rentré dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur
+le parquet.
+
+
+II
+
+
+Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant les premières semaines qui
+suivirent la séparation, l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha de
+songer beaucoup. Il avait repris son existence de garçon, ses habitudes
+de flânerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu
+éviter tout scandale, il faisait à sa femme une pension réglée par les
+hommes d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir de l'enfant commença à
+hanter sa pensée. Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir,
+il s'imaginait tout à coup entendre Georges crier «papa». Son coeur
+aussitôt commençait à battre et il se levait bien vite pour ouvrir la
+porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas
+revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les
+pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bête?
+
+Après avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son
+fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures
+entières, des jours entiers. Ce n'était point seulement une obsession
+morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin
+sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir
+sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il
+s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses passées. Il sentait les
+petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur
+sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces
+câlineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux
+lèvres, l'affolait comme le désir d'une femme aimée qui s'est enfuie.
+
+Dans la rue, tout à coup, il se mettait à pleurer en songeant qu'il
+pourrait l'avoir, trottinant à son côté avec ses petits pieds, son gros
+Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et,
+la tête entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir.
+
+Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question:
+«Était-il ou n'était-il pas le père de Georges?» Mais c'était surtout la
+nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements interminables.
+A peine couché, il recommençait, chaque soir, la même série
+d'argumentations désespérées.
+
+Après le départ de sa femme, il n'avait plus douté tout d'abord:
+l'enfant, certes, appartenait à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit à
+hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune
+valeur. Elle l'avait bravé, en cherchant à le désespérer. En pesant
+froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour
+qu'elle eût menti.
+
+Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire la vérité. Mais comment savoir,
+comment l'interroger, comment le décider à avouer?
+
+Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, résolu à aller trouver
+Limousin, à le prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre
+fin à cette abominable angoisse. Puis il se recouchait désespéré, ayant
+réfléchi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait même
+certainement pour empêcher le père véritable de reprendre son enfant.
+
+Alors que faire? Rien!
+
+Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les événements, de n'avoir point
+réfléchi, patienté, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un
+mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû
+feindre de ne rien soupçonner, et les laisser se trahir tout doucement.
+Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner,
+pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un père. Il les aurait
+épiés derrière les portes! Comment n'avait-il pas songé à cela? Si
+Limousin, demeuré seul avec Georges, ne l'avait point aussitôt saisi,
+serré dans ses bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé jouer
+avec indifférence, sans s'occuper de lui, aucune hésitation ne serait
+demeurée possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se croyait pas,
+il ne se sentait pas le père.
+
+De sorte que lui, Parent, chassant la mère, aurait gardé son fils, et il
+aurait été heureux, tout à fait heureux.
+
+Il se retournait dans son lit, suant et torturé, et cherchant à se
+souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se
+rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune
+parole, aucune caresse suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait
+guère de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans
+doute aimé davantage.
+
+On l'avait donc séparé de son fils par vengeance, par cruauté, pour le
+punir de ce qu'il les avait surpris.
+
+Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir les magistrats pour se
+faire rendre Georget.
+
+Mais à peine avait-il pris cette résolution qu'il se sentait envahi par
+la certitude contraire. Du moment que Limousin avait été, dès le premier
+jour, l'amant d'Henriette, l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui
+avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui rendent mères les femmes.
+La réserve froide qu'elle avait toujours apportée dans ses relations
+intimes avec lui, Parent, n'était-elle pas aussi un obstacle à ce
+qu'elle eût été fécondée par son baiser!
+
+Alors il allait réclamer, prendre avec lui, conserver toujours
+et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder,
+l'embrasser, l'entendre dire «papa» sans que cette pensée le frappât,
+le déchirât: «Ce n'est point mon fils.» Il allait se condamner à ce
+supplice de tous les instants, à cette vie de misérable! Non, il valait
+mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.
+
+Et chaque jour, chaque nuit recommençaient ces abominables hésitations
+et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait
+surtout l'obscurité du soir qui vient, la tristesse des crépuscules.
+C'était alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation
+de désespoir qui tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait. Il
+avait peur de ses pensées comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait
+devant elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait surtout son
+logis vide, si noir, terrible, et les rues désertes aussi où brille
+seulement, de place en place, un bec de gaz, où le passant isolé qu'on
+entend de loin semble un rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon
+qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.
+
+Et Parent, malgré lui, par instinct, allait vers les grandes rues
+illuminées et populeuses. La lumière et la foule l'attiraient,
+l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand il était las d'errer,
+de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants
+devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la
+solitude et du silence le poussait vers un grand café plein de buveurs
+et de clarté. Il y allait comme les mouches vont à la flamme, s'asseyait
+devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait
+lentement, s'inquiétant chaque fois qu'un consommateur se levait pour
+s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier
+de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure où le garçon, debout
+devant lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons, Monsieur, on ferme!»
+
+Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables,
+éteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du
+comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière compter son argent
+et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le
+personnel qui murmurait: «En voilà un empoté! On dirait qu'il ne sait
+pas où coucher.»
+
+Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommençait à
+penser à Georget et à se creuser la tête, à se torturer la pensée pour
+découvrir s'il était ou s'il n'était point le père de son enfant.
+
+Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le coudoiement continu des
+buveurs met près de vous un public familier et silencieux, où la grasse
+fumée des pipes endort les inquiétudes, tandis que la bière épaisse
+alourdit l'esprit et calme le coeur.
+
+Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là des voisins pour occuper
+son regard et sa pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit
+bientôt ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table
+de marbre, et le garçon apportait vivement une assiette, un verre, une
+serviette et le déjeuner du jour. Dès qu'il avait fini de manger, il
+buvait lentement son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie qui
+lui donnerait bientôt une bonne heure d'abrutissement. Il trempait
+d'abord ses lèvres dans le cognac, comme pour en prendre le goût,
+cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis
+il se le versait dans la bouche, goutte à goutte, en renversant la tête;
+promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives,
+sur toute la muqueuse de ses joues, la mêlant avec la salive claire que
+ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce mélange, il l'avalait
+avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge,
+jusqu'au fond de son estomac.
+
+Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois
+ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il
+penchait la tête sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se
+réveillait vers le milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la main
+vers le bock que le garçon avait posé devant lui pendant son sommeil;
+puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge,
+relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne
+blanche aperçue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait
+les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux
+qu'il avait déjà lus le matin.
+
+Il les recommençait, de la première ligne à la dernière, y compris les
+réclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes
+des théâtres.
+
+Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards,
+pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir à la place
+qu'on lui avait conservée et demandait son absinthe.
+
+Alors il causait avec les habitués dont il avait fait la connaissance.
+Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les
+événements politiques: cela le menait à l'heure du dîner. La soirée se
+passait comme l'après-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour
+lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer dans le noir,
+dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensées horribles
+et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne
+de ses parents, personne qui pût lui rappeler sa vie passée.
+
+Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une
+chambre dans un grand hôtel, une belle chambre d'entresol afin de voir
+les passants. Il n'était plus seul en ce vaste logis public; il sentait
+grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derrière les
+cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop
+cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il
+sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire,
+le long de toutes les portes fermées, en regardant avec tristesse les
+souliers accouplés devant chacune, les mignonnes bottines de femme
+blotties à côté des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces
+gens-là étaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote à
+côte ou embrassés, dans la chaleur de leur couche.
+
+Cinq années se passèrent ainsi; cinq années mornes, sans autres
+événements que des amours de deux heures, à deux louis, de temps en
+temps.
+
+Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine
+et la rue Drouot, il aperçut tout à coup une femme dont la tournure le
+frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les
+trois marchaient devant lui. Il se demandait: «Où donc ai-je vu ces
+personnes-là?» et, tout à coup, il reconnut un geste de la main: c'était
+sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges.
+
+Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta pas cependant; il voulait
+les voir; et il les suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage de bons
+bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement
+en le regardant parfois de côté. Parent la voyait alors de profil,
+reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa
+bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le
+préoccupait. Comme il était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir
+la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le
+col en boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon aux jambes nues,
+qui allait, ainsi qu'un petit homme, à côté de sa mère.
+
+Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin, il les vit soudain
+tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au
+contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt engraissé; Georges
+était devenu méconnaissable, si différent de jadis!
+
+Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devança
+à grands pas pour revenir; et les revoir, de tout près, en face. Quand
+il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir
+dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit
+tourna la tête et regarda ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors
+Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par ce regard. Il s'enfuit
+à la façon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir été vu et
+reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'à sa
+brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise.
+
+Il but trois absinthes, ce soir-là.
+
+Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre.
+Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles,
+père, mère, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer
+dîner chez eux. Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne. C'était autre
+chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur.
+Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aimé et tant
+embrassé jadis, disparaissait dans un passé lointain et fini, et il en
+voyait un nouveau, comme un frère du premier, un garçonnet aux mollets
+nus, qui ne le connaissait pas, celui-là! Il souffrait affreusement de
+cette pensée. L'amour du petit était mort; aucun lien n'existait plus
+entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait
+même regardé d'un oeil méchant.
+
+Puis, peu à peu, son âme se calma encore; ses tortures mentales
+s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits
+devint indécise, plus rare. Il se remit à vivre à peu près comme tout le
+monde, comme tous les désoeuvrés qui boivent des bocks sur des tables
+de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours râpé des
+banquettes.
+
+Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme
+du gaz, considéra comme des événements le bain de chaque semaine, la
+taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou
+d'un chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé d'un nouveau
+couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de
+s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait
+de différentes façons, et demandait enfin à son amie, la dame du
+comptoir, qui le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous qu'il me va
+bien?»
+
+Deux ou trois fois par an il allait au théâtre; et, l'été, il passait
+quelquefois ses soirées dans un café-concert des Champs-Elysées. Il en
+rapportait dans sa tête des airs qui chantaient au fond de sa mémoire
+pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait même en battant la mesure
+avec son pied, lorsqu'il était assis devant son bock.
+
+Les années se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles
+étaient vides.
+
+Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait à la mort sans remuer,
+sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la
+grande glace où il appuyait son crâne plus dénudé chaque jour reflétait
+les ravages du temps qui passe et fuit en dévorant les hommes, les
+pauvres hommes.
+
+Il ne pensait plus que rarement, à présent, au drame affreux où avait
+sombré sa vie, car vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée
+effroyable.
+
+Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite l'avait usé, amolli,
+épuisé; et souvent le patron de sa brasserie, le sixième patron depuis
+son entrée dans cet établissement, lui disait: «Vous devriez vous
+secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller à
+la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques
+mois.»
+
+Et quand son client venait de sortir, ce commerçant communiquait ses
+réflexions à sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton,
+ça ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux
+environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en
+vous. Voilà bientôt l'été, ça le retapera.»
+
+Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance pour ce
+consommateur obstiné, répétait chaque jour à Parent: «Voyons, Monsieur,
+décidez-vous à prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait
+beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!»
+
+Et elle lui communiquait ses rêves, les rêves poétiques et simples de
+toutes les pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre de l'année
+derrière les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie
+factice et bruyante de la rue, en songeant à la vie calme et douce des
+champs, à la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur
+les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivières, sur les
+vaches couchées dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes
+les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses,
+blanches, si gentilles, si fraîches, si parfumées, toutes les fleurs
+de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros
+bouquets.
+
+Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse de son désir éternel,
+irréalisé et irréalisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait
+plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant à côté du comptoir
+pour causer avec Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec elle. Alors,
+peu à peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait
+vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville.
+
+Un matin il demanda:
+
+--Savez-vous où on peut bien déjeuner aux environs de Paris?
+
+Elle répondit:
+
+--Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli!
+
+Il s'y était promené autrefois au moment de ses fiançailles. Il se
+décida à y retourner.
+
+Il choisit un dimanche, sans raison spéciale, uniquement parce qu'il est
+d'usage de sortir le dimanche, même quand on ne fait rien en semaine.
+
+Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain.
+
+C'était au commencement de juillet, par un jour éclatant et chaud. Assis
+contre la portière de son wagon, il regardait courir les arbres et les
+petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste,
+ennuyé d'avoir cédé à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le
+paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il
+serait volontiers descendu à chaque station pour s'asseoir au café
+aperçu derrière la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier
+train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long,
+très long. Il restait assis des journées entières pourvu qu'il eût
+sous les yeux les mêmes choses immobiles, mais il trouvait énervant et
+fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays
+tout entier, tandis que lui-même ne faisait pas un mouvement.
+
+Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous
+le pont de Chatou il aperçut des yoles qui passaient enlevées à grands
+coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: «Voilà des
+gaillards qui ne doivent pas s'embêter!»
+
+Le long ruban de rivière déroulé des deux côtés du pont du Pecq éveilla,
+dans le fond de son coeur, un vague désir de promenade au bord des
+berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui précède la gare de
+Saint-Germain pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée.
+
+Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains
+derrière le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de
+fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'étalait
+en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplée de
+grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches
+traversaient ce large pays, des bouts de forêts le boisaient par places,
+les étangs du Vésinet brillaient comme des plaques d'argent, et les
+coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une
+brume légère et bleuâtre qui les laissait à peine deviner. Le soleil
+baignait de sa lumière abondante et chaude tout le grand paysage un
+peu voilé par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffée
+s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la
+Seine, qui se déroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines,
+contournait les villages et longeait les collines.
+
+Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des sèves, caressait
+la peau, pénétrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur,
+alléger l'esprit, vivifier le sang.
+
+Parent, surpris, la respirait largement, les yeux éblouis par l'étendue
+du paysage; et il murmura: «Tiens, on est bien ici.»
+
+Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau pour regarder. Il
+croyait découvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les
+choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son âme, des
+événements ignorés, des bonheurs entrevus, des joies inexplorées,
+tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait
+brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitée.
+
+Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminée par la
+clarté violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt années de café,
+mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en
+aller là-bas, là-bas, chez des peuples étrangers, sur des terres peu
+connues, au delà des mers, s'intéresser à tout ce qui passionne les
+autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes,
+la vie mystérieuse, charmante ou poignante, toujours changeante,
+toujours inexplicable et curieuse.
+
+Maintenant il était trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'à la
+mort, sans famille, sans amis, sans espérances, sans curiosité pour
+rien. Une détresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de
+se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son
+engourdissement! Toutes les pensées, tous les rêves, tous les désirs qui
+dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés, remués
+par ce rayon de soleil sur les plaines.
+
+Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait
+perdre la tête, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour
+déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool et parler à quelqu'un,
+au moins.
+
+Il prit une petite table dans les bosquets d'où l'on domine toute la
+campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite.
+
+D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se
+sentait mieux; il n'était plus seul.
+
+Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient. Il les avait regardées
+plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifférents.
+
+Tout à coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font
+tressaillir les moelles.
+
+Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu vas découper le poulet.»
+
+Et une autre voix répondit: «Oui, maman.»
+
+Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels
+étaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était
+toute blanche, très forte, une vieille dame sérieuse et respectable; et
+elle mangeait en avançant la tête, par crainte des taches, bien qu'elle
+eût recouvert ses seins d'une serviette. Georges était devenu un homme.
+Il avait de la barbe, de cette barbe inégale et presque incolore qui
+frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute
+forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute.
+Parent le regardait, stupéfait! C'était là Georges, son fils?--Non, il
+ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun
+entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les épaules un peu
+voûtées.
+
+Donc ces trois êtres semblaient heureux et contents; ils venaient
+déjeuner à la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une
+existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis
+chaud et peuplé, peuplé par tous les riens qui font la vie agréable, par
+toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on
+échange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vécu ainsi, grâce à
+lui Parent, avec son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu! Ils
+l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf, le débonnaire, à toutes
+les tristesses de la solitude, à l'abominable vie qu'il avait menée
+entre un trottoir et un comptoir, à toutes les tortures morales et à
+toutes les misères physiques! Ils avaient fait de lui un être inutile,
+perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans
+attentes, qui n'espérait rien de rien et de personne. Pour lui la terre
+était vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir
+les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris,
+ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derrière aucune porte, la
+figure cherchée, chérie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit
+en vous apercevant. Et cette idée surtout le travaillait, l'idée de la
+porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derrière.
+
+Et c'était la faute de ces trois misérables, cela! la faute de cette
+femme indigne, de cet ami infâme et de ce grand garçon blond qui prenait
+des airs arrogants.
+
+Il en voulait maintenant à l'enfant autant qu'aux deux autres!
+N'était-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé,
+aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lâché bien vite la
+mère et le petit s'il n'avait pas su que le petit était à lui, bien à
+lui? Est-ce qu'on élève les enfants des autres?
+
+Donc, ils étaient là, tout près, ces trois malfaiteurs qui l'avaient
+tant fait souffrir.
+
+Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes
+ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il
+s'exaspérait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de
+les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de
+Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se baisser vers son assiette et
+se relever aussitôt.
+
+Et ils continueraient à vivre ainsi, sans soucis, sans inquiétudes
+d'aucune sorte. Non, non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; il
+allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais
+comment? Il cherchait, rêvait des choses effroyables comme il en arrive
+dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait,
+coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas
+laisser échapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
+jamais.
+
+Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et il cessa de boire pour
+la mûrir. Un sourire plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les tiens.
+Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir.»
+
+Un garçon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur désire ensuite?
+
+--Rien. Du café et du cognac, du meilleur.
+
+Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop
+de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il
+attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement
+sur la terrasse ou dans la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés,
+il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il
+n'était pas trop tôt d'ailleurs, après vingt-trois ans de souffrances.
+Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait leur arriver.
+
+Ils achevaient doucement leur déjeuner, en causant avec sécurité. Parent
+ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes.
+La figure de sa femme, surtout, l'exaspérait. Elle avait pris un air
+hautain, un air de dévote grasse, de dévote inabordable, cuirassée de
+principes, blindée de vertu.
+
+Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. Alors il vit Limousin. On
+eût dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses
+beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les
+revers de sa redingote.
+
+Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur
+l'oreille. Parent, aussitôt, les suivit.
+
+Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirèrent le paysage avec
+placidité, comme admirent les gens repus; puis ils entrèrent dans la
+forêt.
+
+Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se
+cachant pour ne point éveiller trop tôt leur attention.
+
+Ils allaient à petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiède.
+Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, à son
+côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges abattait des feuilles avec
+sa badine, et franchissait parfois les fossés de la route, d'un saut
+léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter dans le feuillage.
+
+Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant d'émotion et de fatigue;
+car il ne marchait plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une peur
+l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devança, pour
+revenir sur eux et les aborder en face.
+
+Il allait, le coeur battant, les sentant derrière lui maintenant, et il
+se répétait: «Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est
+le moment.»
+
+Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au
+pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours.
+
+Alors il se décida, et il revint à pas rapides. S'étant arrêté devant
+eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une
+voix cassée par l'émotion:
+
+--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas?
+
+Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou.
+
+Il reprit:
+
+--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis
+Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que
+c'était fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
+mais non, me voilà revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant.
+
+Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: «Oh!
+mon Dieu!»
+
+Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mère, Georges s'était levé,
+prêt à le saisir au collet.
+
+Limousin, atterré, regardait avec des yeux effarés ce revenant qui,
+ayant soufflé quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous
+expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompé, vous
+m'avez condamné à une vie de forçat, et vous avez cru que je ne vous
+rattraperais pas!
+
+Mais le jeune homme le prit par les épaules, et le repoussant:
+
+--Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien
+vite ou je vais vous rosser, moi!
+
+Parent répondit:
+
+--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-là.
+
+Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit:
+
+--Lâche-moi donc. Je suis ton père... Tiens, regarde s'ils me
+reconnaissent maintenant, ces misérables!
+
+Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mère.
+
+Parent, libre, s'avança vers elle:
+
+--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri
+Parent, et que je suis son père puisqu'il se nomme Georges Parent,
+puisque vous êtes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon
+argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je
+vous ai chassés de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés
+de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infâme,
+avec votre amant!
+
+--Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave homme, épousé par vous pour ma
+fortune, et trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui vous êtes et
+qui je suis...
+
+Il balbutiait, haletait, emporté par la colère.
+
+La femme cria d'une voix déchirante:
+
+--Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empêche-le,
+qu'il ne dise pas cela devant mon fils!
+
+Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, d'une voix très basse:
+
+--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites.
+
+Parent reprit avec emportement:
+
+--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose
+que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans.
+
+Puis, se tournant vers Georges, éperdu, qui s'était appuyé contre un
+arbre:
+
+--Écoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pensé que ce
+n'était pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me désespérer.
+Tu étais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporté en me jurant
+que je n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était lui! A-t-elle
+menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande.
+
+Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main
+dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de
+me dire lequel de nous est le père de ce jeune homme: lui ou moi; votre
+mari ou votre amant. Allons, allons, dites!
+
+Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur:
+
+--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour où tu te
+sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle
+ne répond pas, réponds toi-même. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle.
+Dis, es-tu le père de ce garçon? Allons, allons, parle!
+
+Il revint vers sa femme.
+
+--Si vous ne voulez pas me le dire à moi, dites-le à votre fils au
+moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est
+son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne
+peux pas te le dire, mon garçon.
+
+Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras
+comme un épileptique.
+
+--Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne sait pas... Je parie
+qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle
+couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait...
+personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?... Tu ne le sauras pas non
+plus, mon garçon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais...
+Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas...
+Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait...
+Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis...
+Bonsoir... c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu viendras me
+l'apprendre, hôtel des Continents, n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir
+de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrément...
+
+Et il s'en alla en gesticulant, continuant à parler seul, sous les
+grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne
+se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une
+poussée de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté par
+son idée fixe.
+
+Tout à coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta
+dedans. Durant la route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et il
+rentra dans Paris, stupéfait de son audace.
+
+Il se sentait brisé comme si on lui eût rompu les os. Il alla cependant
+prendre un bock à sa brasserie.
+
+En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, lui demanda:--Déjà revenu?
+Est-ce que vous êtes fatigué?
+
+Il répondit:--Oui... oui... très fatigué... très fatigué.... Vous
+comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
+retournerai point, à la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici.
+Désormais, je ne bougerai plus.
+
+Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgré l'envie qu'elle
+en avait.
+
+Pour la première fois de sa vie il se grisa tout à fait, ce soir-là, et
+on dut le rapporter chez lui.
+
+
+
+LA BÊTE À MAÎT' BELHOMME
+
+
+La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs
+attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce tenu
+par Malandain fils.
+
+C'était une voiture jaune, montée sur des roues jaunes aussi autrefois,
+mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de
+devant étaient toutes petites; celles de derrière, hautes et frêles,
+portaient le coffre difforme et enflé comme un ventre de bête. Trois
+rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les têtes
+énormes et les gros genoux ronds, attelées en arbalète, devaient traîner
+cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les
+chevaux semblaient endormis déjà devant l'étrange véhicule.
+
+Le cocher Césaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple
+cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et
+d'escalader l'impériale, la face rougie par le grand air des champs,
+les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus
+clignotants sous les coups de vent et de grêle, apparut sur la porte de
+l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers
+ronds, pleins de volailles effarées, attendaient devant les paysannes
+immobiles. Césaire Horlaville les prit l'un après l'autre et les posa
+sur le toit de sa voiture; puis il y plaça plus doucement ceux qui
+contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs
+de grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, de bouts de toile ou
+de papiers. Puis il ouvrit la porte de derrière et, tirant une liste de
+sa poche, il lut en appelant:
+
+--Monsieur le curé de Gorgeville.
+
+Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, large, gros, violacé et
+d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les
+femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde.
+
+--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?
+
+L'homme se hâta, long, timide, enredingoté jusqu'aux genoux; et il
+disparut à son tour dans la porte ouverte.
+
+--Maît' Poiret, deux places.
+
+Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par la charrue, maigri par
+l'abstinence, osseux, la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa femme
+le suivait, petite et maigre, pareille à une bique fatiguée, portant à
+deux mains un immense parapluie vert.
+
+--Maît' Rabot, deux places.
+
+Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il demanda: «C'est ben mé
+qu't'appelles?»
+
+Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi», allait répondre une facétie,
+quand Rabot piqua une tête vers la portière, lancé en avant par une
+poussée de sa femme, une gaillarde haute et carrée dont le ventre était
+vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs.
+
+Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un rat qui rentre dans son
+trou.
+
+--Maît' Caniveau.
+
+Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et
+s'engouffra à son tour dans l'intérieur du coffre jaune.
+
+--Maît' Belhomme.
+
+Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face
+dolente, un mouchoir appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait d'un
+fort mal de dents.
+
+Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulières
+vestes de drap noir ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils
+découvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs étaient coiffés
+de casquettes de soie, hautes comme des tours, suprême élégance dans la
+campagne normande.
+
+Gésaire Horlaville referma la portière de sa boîte, puis monta sur son
+siège et fit claquer son fouet.
+
+Les trois chevaux parurent se réveiller et, remuant le cou, firent
+entendre un vague murmure de grelots.
+
+Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de toute sa poitrine, fouailla les
+bêtes à tour de bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se mirent
+en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derrière elles, la voiture,
+secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts,
+faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que
+chaque ligne de voyageurs, ballottée et balancée par les secousses,
+avait des reflux de flots à tous les remous des cahots.
+
+On se tut d'abord, par respect pour le curé, qui gênait les
+épanchements. Il se mit à parler le premier, étant d'un caractère
+loquace et familier.
+
+--Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il comme vous voulez?
+
+L'énorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre
+liait avec l'ecclésiastique, répondit en souriant:
+
+--Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même, et d'vote part?
+
+--Oh! d'ma part, ça va toujours.
+
+--Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé.
+
+--Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards (colzas) qui n'donneront
+guère c't'année; et, vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s'rattrape.
+
+--Que voulez-vous, les temps sont durs.
+
+--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande
+femme de maît'Rabot.
+
+Comme elle était d'un village voisin, le curé ne la connaissait que de
+nom.
+
+--C'est vous, la Blondel? dit-il.
+
+--Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot.
+
+Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une
+grande inclinaison de tête en avant, comme pour dire: «C'est bien moi
+Rabot, qu'a épousé la Blondel.»
+
+Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son
+oreille, se mit à gémir d'une façon lamentable. Il faisait «gniau...
+gniau... gniau» en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance.
+
+--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le curé.
+
+Le paysan cessa un instant de geindre pour répondre:--Non point...
+m'sieu le curé.... C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond
+d´l´oreille.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un dépôt?
+
+--J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais ben qu'c'est eune bête,
+un' grosse bête, qui m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans
+l'grenier.
+
+--Un' bête. Vous êtes sûr?
+
+--Si j'en suis sûr? Comme du Paradis, m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote
+l'fond d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a m'mange la tête? Oh!
+gniau... gniau... gniau.... Et il se remit à taper du pied.
+
+Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance. Chacun donnait son
+avis. Poiret voulait que ce fût une araignée, l'instituteur que ce fût
+une chenille. Il avait vu ça une fois déjà à Campemuret, dans l'Orne, où
+il était resté six ans; même la chenille était entrée dans la tête et
+sortie parle nez. Mais l'homme était demeuré sourd de cette oreille-là,
+puisqu'il avait le tympan crevé.
+
+--C'est plutôt un ver, déclara le curé.
+
+Maît' Belhomme, la tête renversée de côté et appuyée contre la portière,
+car il était monté le dernier, gémissait toujours.
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune frémi,
+eune grosso frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé... a
+galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misère!!...
+
+--T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau.
+
+--Pour sûr, non.
+
+--D'où vient ça?
+
+La peur du médecin sembla guérir Belhomme.
+
+Il se redressa, sans toutefois lâcher son mouchoir.
+
+--D'où vient ça! T'as des sous pour eusse, té, pour ces fainéants-là? Y
+s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ça
+fait, deusse écus de cent sous, deusse écus, pour sur... Et qu'est-ce
+qu'il aurait fait, dis, ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait?
+Sais-tu, té?
+
+Caniveau riait.
+
+--Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme ça?
+
+--J'vas t'au Havre vé Chambrelan.
+
+--Qué Chambrelan?
+
+--L'guérisseux, donc.
+
+--Qué guérisseux?
+
+--L'guérisseux qu'a guéri mon pé.
+
+--Ton pé?
+
+--Oui, mon pé, dans l'temps.
+
+--Que qu'il avait, ton pé?
+
+--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe.
+
+--Qué qui li a fait ton Chambrelan?
+
+--Il y a manié l'dos comm' pou' fé du pain, avec les deux mains donc! Et
+ça y a passé en une couple d'heures!
+
+Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononcé des paroles,
+mais il n'osait pas dire ça devant le curé.
+
+Caniveau reprit en riant:
+
+--C'est-il point quéque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris çu
+trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver.
+
+Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les
+aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait,
+piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même
+l'instituteur qui ne riait jamais.
+
+Cependant, comme Belhomme paraissait fâché qu'on se moquât de lui, le
+curé détourna la conversation et, s'adressant à la grande femme de
+Rabot:
+
+--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille?
+
+--Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur à élever!
+
+Rabot opinait de la tête, comme pour dire: «Oh! oui, c'est dur à
+élever.»
+
+--Combien d'enfants?
+
+Elle déclara avec autorité, d'une voix forte et sûre:
+
+--Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de mon homme!
+
+Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait
+fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on
+n'en pouvait point douter. Il en était fier, parbleu!
+
+De qui le seizième? Elle ne le dit pas. C'était le premier, sans doute?
+On le savait peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau lui-même
+demeura impassible.
+
+Mais Belhomme se mit à gémir:
+
+--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh!
+misère!...
+
+La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le curé dit: «Si on vous coulait
+un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. Voulez-vous
+essayer?
+
+--Pour sûr! J'veux ben.
+
+Et tout le monde descendit pour assister à l'opération.
+
+Le prêtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il
+chargea l'instituteur de tenir bien inclinée la tête du patient; puis,
+dès que le liquide aurait pénétré dans le canal, de la renverser
+brusquement.
+
+Mais Caniveau, qui regardait déjà dans l'oreille de Belhomme pour voir
+s'il ne découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria:
+
+--Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut déboucher ça, mon vieux. Jamais
+ton lapin sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait les quat'
+pattes.
+
+Le curé examina à son tour le passage et le reconnut trop étroit et trop
+embourbé pour tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur qui
+débarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au
+milieu de l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce conduit nettoyé,
+un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans
+le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tôle sur la
+cuvette, comme s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes retombèrent
+dans le vase blanc. Tous les voyageurs se précipitèrent. Aucune bête
+n'était sortie.
+
+Cependant Belhomme déclarant: «Je sens pu rien», le
+curé, triomphant, s'écria: «Certainement elle est noyée.» Tout le monde
+était content. On remonta dans la voiture.
+
+Mais à peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris
+terribles. La bête s'était réveillée et était devenue furieuse. Il
+affirmait même qu'elle était entrée dans la tête maintenant, qu'elle lui
+dévorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme
+de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le
+signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta
+qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les
+mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard: «Tenez,
+v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... qué misère!»
+
+Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la rend enragée, c'te bête.
+All' est p't-être ben accoutumée au vin.»
+
+On se remit à rire. Il reprit: «Quand j'allons arriver au café Bourboux,
+donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.»
+
+Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on
+lui arrachait l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria
+Césaire Horlaville d'arrêter à la première maison rencontrée.
+
+C'était une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporté;
+puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'opération.
+Caniveau conseillait toujours de mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de
+griser et d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra
+du vinaigre.
+
+On fit couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu'il
+pénétrât jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe
+habité.
+
+Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retournée tout
+d'une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que
+l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien
+vider l'autre.
+
+Césaire Horlaville, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la
+main.
+
+Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas
+plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'était une
+puce! Des cris d'étonnement s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une
+puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la
+cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait à
+la façon des ânes qui braient, l'instituteur riait comme on éternue,
+et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au
+gloussement des poules.
+
+Belhomme s'était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la
+cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse
+dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau.
+
+Il grogna: «Te v'là, charogne,» et cracha dessus.
+
+Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune puce, eune puce, ah! te v'là,
+sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot!»
+
+Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons, en route! V'là assez de
+temps perdu.»
+
+Et les voyageurs, riant toujours, s'en allèrent vers la voiture.
+
+Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à
+Criquetot. J'ai pu que fé au Havre à cette heure.»
+
+Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place!
+
+--Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point passé mi-chemin.
+
+--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout.
+
+Et une dispute commença qui devint bientôt une querelle furieuse:
+Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville
+affirmait qu'il en recevrait quarante.
+
+Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.
+
+Caniveau redescendit.
+
+--D'abord, tu dés quarante sous au curé, t'entends, et pi une tournée
+à tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt à
+Césaire. Ça va-t-il, dégourdi?
+
+Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et
+quinze, répondit:--Ça va!
+
+--Allons, paye.
+
+--J'payerai point. L'curé n'est pas médecin d'abord.
+
+--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture à Césaire et
+j't'emporte au Havre.
+
+Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un
+enfant.
+
+L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya.
+
+Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme
+retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent,
+regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur
+ses longues jambes.
+
+
+
+A VENDRE
+
+
+Partir à pied, quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le
+long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse!
+
+Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la
+narine avec l'air léger, par la peau avec les souffles du vent.
+
+Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de
+certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation
+délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontré au
+détour d'une route, à l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière, ainsi
+qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un
+jour, entre autres. J'allais, le long de l'Océan breton, vers la pointe
+du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un pas rapide, le long des
+flots. C'était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la plus
+douce et la plus belle de la Bretagne.
+
+Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de
+vingt ans, vous refont des espérances et vous redonnent des rêves
+d'adolescents.
+
+J'allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues.
+Les blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On
+sentait bien l'odeur douce des champs mûrs et l'odeur marine du varech.
+J'allais sans penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé
+depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais
+fort, agile, heureux et gai. J'allais.
+
+Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie
+inconsciente, profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe,
+ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin
+des chants pieux. Une procession peut-être, car c'était un dimanche.
+Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros
+bateaux de pêche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants,
+allant au pardon de Plouneven.
+
+Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle
+et essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'épuisant
+aussitôt, les laissait retomber, flasques, le long des mâts.
+
+Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce
+monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand
+chapeau, poussaient leur» notes puissantes, les femmes criaient leurs
+notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de
+fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers
+des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone
+s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derrière
+l'autre, tout près l'un de l'autre.
+
+Ils passèrent devant moi, contre moi, et je les vis s'éloigner,
+j'entendis s'affaiblir et s'éteindre leur chant.
+
+Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les tout
+jeunes gens, d'une façon puérile et charmante.
+
+Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de
+l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais
+morose et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s'égarer
+dans les espérances, dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où
+tout arrive, dans l'hallucination de la pensée qui vagabonde! Comme la
+vie est belle sous la poudre d'or des songes!
+
+Hélas! c'est fini, cela!
+
+Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on attend sans cesse, à tout ce
+qu'on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme.
+
+Et j'allais, à grands pas rapides, caressant de la main la tête blonde
+des blés qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau
+comme si j'eusse touché des cheveux.
+
+Je contournai un petit promontoire et j'aperçus, au fond d'une plage
+étroite et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui
+descendaient jusqu'à la grève.
+
+Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le
+sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on
+croit connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils
+plaisent à votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus?
+qu'on n'ait point vécu là autrefois? Tout vous séduit, vous enchante,
+la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du
+sable!
+
+Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres
+fruitiers avaient poussé le long des terrasses qui descendaient vers
+l'eau, comme des marches géantes. Et chacune portait, ainsi qu'une
+couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genêts d'Espagne en
+fleur!
+
+Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aimé la
+posséder, y vivre, toujours!
+
+Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'aperçus, sur
+un des piliers de la barrière, un grand écriteau: «_A vendre_.»
+
+J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eût offerte,
+comme si on me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je
+n'en sais rien!
+
+«A vendre.» Donc elle n'était presque plus à quelqu'un, elle pouvait
+être à tout le monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, cette sensation
+d'allégresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne
+l'achèterais point! Comment l'aurais-je payée? N'importe, elle était à
+vendre. L'oiseau en cage appartient à son maître, l'oiseau dans l'air
+est à moi, n'étant à aucun autre.
+
+Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades
+superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses
+touffes de genêts d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque
+terrasse.
+
+Quand je fus sur la dernière, je regardai l'horizon. La petite plage
+s'étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer
+par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entrée et devaient
+briser les vagues aux jours de grosse mer.
+
+Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l'une debout, l'autre
+couchée dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à deux époux
+étranges, immobilisés par quelque maléfice, semblaient regarder
+toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui
+connaissaient depuis des siècles, cette baie autrefois solitaire, la
+petite maison qu'ils verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler,
+disparaître, la petite maison à vendre!
+
+Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime!
+
+Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonné chez moi. Une femme vint
+ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, coiffée de
+blanc, qui ressemblait à une béguine. Il me sembla que je la connaissais
+aussi, cette femme.
+
+Je lui dis:--Vous n'êtes pas Bretonne, vous?
+
+Elle répondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous
+venez pour visiter la maison?
+
+--Eh! oui, parbleu.
+
+Et j'entrai.
+
+Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je
+m'étonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.
+
+Je pénétrai dans le salon, un joli salon tapissé de nattes, et qui
+regardait la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des
+potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle
+aussitôt, persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je la reconnus,
+bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontrée. C'était elle,
+elle-même, celle que j'attendais, que je désirais, que j'appelais,
+dont le visage hantait mes rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours,
+partout, celle qu'on va voir dans la rue tout à l'heure, qu'on va
+trouver sur la route dans la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle
+rouge sur les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l'hôtel où
+j'entre en voyage, dans le wagon où je vais monter, dans le salon dont
+la porte s'ouvre devant moi.
+
+C'était elle, assurément, indubitablement elle! Je la reconnus à ses
+yeux qui me regardaient, à ses cheveux roulés à l'anglaise, à sa bouche
+surtout, à ce sourire que j'avais deviné depuis longtemps.
+
+Je demandai aussitôt:--Quelle est cette femme?
+
+La bonne à tête de béguine répondit sèchement :--C'est Madame.
+
+Je repris:--C'est votre maîtresse?
+
+Elle répliqua avec son air dévot et dur:
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+Je m'assis et je prononçai:--Contez-moi ça.
+
+Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.
+
+J'insistai:--C'est la propriétaire de cette maison, alors!
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--A qui appartient donc cette maison?
+
+--A mon maître, monsieur Tournelle.
+
+J'étendis le doigt vers la photographie.
+
+--Et cette femme, qu'est-ce que c'est?
+
+--C'est Madame.
+
+--La femme de votre maître?
+
+--Oh! non, Monsieur.
+
+--Sa maîtresse alors?
+
+La béguine ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par
+une colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme.
+
+--Où sont-ils maintenant?
+
+La bonne murmura:
+
+--Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.
+
+Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble.
+
+--Non, Monsieur.
+
+Je fus rusé; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrivé, je
+pourrai peut-être rendre service à votre maître. Je connais cette femme,
+c'est une méchante!
+
+La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle
+eut confiance.
+
+--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître bien malheureux. Il a fait sa
+connaissance en Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il l'avait
+épousée. Elle chantait très bien. Il l'aimait, Monsieur, que ça faisait
+pitié de le voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, l'an
+dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui avait été bâtie par un fou,
+un vrai fou pour s'installer à deux lieues du village. Madame a voulu
+l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maître. Et il a acheté
+la maison pour lui faire plaisir.
+
+Ils y sont demeurés tout l'été dernier, Monsieur, et presque tout
+l'hiver.
+
+Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du déjeuner, Monsieur
+m'appelle:--Césarine, est-ce que Madame est rentrée?
+
+--Mais non, Monsieur.
+
+On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On
+chercha partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, on
+n'a jamais su où ni comment.
+
+Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la béguine, de la
+prendre par la taille et de la faire danser dans le salon!
+
+Ah! elle était partie, elle s'était sauvée, elle l'avait quitté
+fatiguée, dégoûtée de lui! Comme j'étais heureux!
+
+La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est
+retourné à Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On
+en demande vingt mille francs.
+
+Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle! Et, tout à coup, il me
+sembla que je n'avais qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû
+revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille
+maison, qu'elle aurait tant aimée, sans lui.
+
+Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la
+photographie, et je m'enfuis en courant et baisant éperdument le doux
+visage entré dans le carton.
+
+Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle!
+Quelle joie qu'elle fût libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais
+la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante,
+puisqu'elle l'avait quitté! Elle l'avait quitté parce que mon heure
+était venue!
+
+Elle était libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'à la
+trouver puisque je la connaissais.
+
+Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais
+l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser
+le visage. J'allais, j'allais éperdu de bonheur, enivré d'espoir.
+J'allais, sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à
+notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait,
+cette fois!
+
+
+
+L'INCONNUE
+
+
+On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'étranges:
+rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à
+l'étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes,
+étaient singulièrement favorables à l'amour.
+
+Gontran, qui se taisait, fut consulté.
+
+--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme
+comme du bibelot, nous l'apprécions davantage dans les endroits où nous
+ne nous attendons point à en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment
+de rares qu'à Paris:
+
+Il se tut quelques secondes, puis reprit:
+
+--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles
+ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent
+le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la
+violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures
+lentes poussées par les marchandes.
+
+Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi,
+comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes
+légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit
+allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces
+matins-là!
+
+On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnaît à cent pas,
+celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au
+mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se
+dit: «Attention, en voilà une,» et on va au-devant d'elle en la dévorant
+des yeux.
+
+Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui
+vient de l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est
+ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt
+dessus? le doigt ou la lèvre.--Le regard est timide ou hardi, la tête
+brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte
+vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au
+soir, celle qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien gardé le
+souvenir d'une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette
+façon et dont j'aurais été follement amoureux si je les avais connues
+plus intimement.
+
+Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais.
+Avez-vous remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, de temps en
+temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne
+fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres
+adorables que j'ai coudoyés dans les rues de Paris, j'ai des crises de
+rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? Où pourrait-on les
+retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté du
+bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passé plus d'une fois à
+côté de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appât de sa chair
+fraîche.
+
+Roger des Annettes avait écoulé en souriant. Il répondit:
+
+--Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à
+moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur
+le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit
+un effet... mais un effet... étonnant. C'était une brune, une brune
+grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils
+liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe à l'autre. Un
+peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve
+à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la
+taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un
+défi, offerte comme une tentation. L'oeil était pareil à une tache
+d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un oeil, mais un trou noir,
+un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait
+en elle, on entrait en elle. Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans
+pensée et si beau!
+
+J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se
+retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon peu gracieuse,
+mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je
+demeurai comme une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai frappé par
+la plus forte émotion de désir qui m'eût encore assailli.
+
+J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.
+
+Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en
+l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une
+maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir.
+Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais
+devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut éloignée, j'eus la
+sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis
+pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même.
+
+Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là.
+
+Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil,
+vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des
+Champs-Elysées.
+
+L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une
+poussière d'or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c'était un de
+ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris.
+
+Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de
+lui dire l'émotion qui m'étranglait.
+
+Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j'éprouvai de nouveau,
+en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappé,
+rue de la Paix.
+
+Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de
+Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas.
+Je me décidai alors à interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me
+comprendre: «Ça doit être une visite,» dit-il.
+
+Et je fus encore huit mois sans la revoir.
+
+Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le
+boulevard Malesherbes, en courant pour m'échauffer, quand, au coin d'une
+rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit
+paquet.
+
+Je voulus m'excuser. C'était elle!
+
+Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu
+l'objet qu'elle tenait à la main, je lui dis brusquement:
+
+--Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà
+plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le
+désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à
+savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles,
+attribuez-les à une envie passionnée d'être au nombre de ceux qui ont le
+droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce
+pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des
+Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant,
+si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment
+malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de
+vous voir.
+
+Elle me regardait fixement, de son oeil étrange et mort, et elle
+répondit en souriant:
+
+--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.
+
+Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je
+ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je
+m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un
+geste rapide, d'une main habituée aux lettres escamotées.
+
+Je balbutiai, redevenu hardi:
+
+--Quand vous verrai-je?
+
+Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans
+doute à se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle
+murmura:--Dimanche matin, voulez-vous?
+
+--Je crois bien que je veux.
+
+Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce
+regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la
+peau, une sorte de glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces
+liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et
+endormir leurs proies.
+
+Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour
+deviner ce qu'elle était et pour me fixer une règle de conduite avec
+elle.
+
+Devais-je la payer? Comment?
+
+Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai,
+dans son écrin, sur la cheminée.
+
+Et je l'attendis, après avoir mal dormi.
+
+Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me
+tendit la main comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la fis asseoir,
+je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son
+manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus
+galant, car je n'avais point de temps à perdre.
+
+Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas échangé
+vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule
+cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique
+aux épingles, je serre les cordons en des noeuds indéliables au lieu de
+les démêler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je
+perds la tête.
+
+Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que
+ceux-là, quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, pour ne point
+effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se
+dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond
+à ses pieds, l'une après l'autre?
+
+Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux
+vêtements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'être
+frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de
+la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et
+combien troublante la ligne, du corps devinée sous le dernier voile!
+
+Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une chose surprenante, une tache
+noire, entre les épaules; car elle me tournait le dos; une grande tache
+en relief, très noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.
+
+Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la
+moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de
+cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette
+surprise.
+
+Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions, et
+des réminiscences singulières. Il me sembla que je voyais une des
+magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces êtres dangereux et
+perfides qui ont pour mission d'entraîner les hommes en des abîmes
+inconnus. Je pensai à Salomon faisant passer sur une glace la reine de
+Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.
+
+Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je découvris
+que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon,
+j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'étonna d'abord et
+se fâcha ensuite absolument, car elle prononça, en se rhabillant avec
+vivacité:
+
+--Il était bien inutile de me déranger.
+
+Je voulus lui faire accepter la bague achetée pour elle, mais elle
+articula avec tant de hauteur: «Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» que
+je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et
+elle partit sans ajouter un mot.
+
+Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que,
+maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux.
+
+Je ne puis plus voir une femme sans penser à elle. Toutes les autres me
+répugnent, me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis
+poser un baiser sur une joue sans voir sa joue à elle à côté de celle
+que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du désir inapaisé qui me
+torture.
+
+Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes mes caresses qu'elle me
+gâte, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue,
+comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout près de l'autre, debout ou
+couchée, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'était
+bien une femme ensorcelée, qui portait entre ses épaules un talisman
+mystérieux.
+
+Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontrée de nouveau
+deux fois. Je l'ai saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a
+feint de ne me point connaître. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-être?
+Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idée que
+c'est une juive? Mais pourquoi? Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas!
+
+
+
+LA CONFIDENCE
+
+
+La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand
+la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agité, le
+corsage un peu fripé, le chapeau un peu tourné, et elle tomba sur une
+chaise, en disant:
+
+--Ouf! c'est fait!
+
+Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'était redressée
+fort surprise. Elle demanda:
+
+--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?
+
+La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit
+à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise
+longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains:
+
+--Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t'avouer!
+
+--Je te le jure.
+
+--Sur ton salut éternel?
+
+--Sur mon salut éternel.
+
+--Eh bien! je viens de me venger de Simon.
+
+L'autre s'écria:--Oh! que tu as bien fait!
+
+--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus
+insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand
+je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon.
+Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais
+pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à
+roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire,
+c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de
+drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui
+que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des
+choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi.
+Et puis, c'est devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort
+difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très
+amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère,
+en voilà un supplice que d'être... aimée par un homme grotesque... Non,
+vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous
+arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin
+figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de très vilain, de très
+ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,--c'est ça qui est
+affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien,
+figure-toi encore que ce quelqu'un-là est ton mari... et que... tous
+les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça me
+donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette.
+Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les
+femmes dans ces cas-là.--Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah!
+que c'est sale!
+
+Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en
+trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou
+des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment
+les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur
+salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie
+est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.
+
+Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne
+sont plus que des rencontres régulières, où on répète chaque fois les
+mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection
+ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que
+des mannequins corrects à qui manquent toute intelligence et toute
+délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau
+dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons
+arriver des poseurs insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je
+cherche un homme, comme Diogène, un seul homme dans toute la société
+parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je
+ne tarderai pas à souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari,
+comme ça me faisait une vraie révolution de le voir entrer chez moi en
+chemise et en caleçon, j'ai employé tous les moyens, tous, tu entends
+bien, pour l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d'abord été
+furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imaginé que je le
+trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller
+Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la
+maison; et puis la persécution a commencé. Il m'a suivie, partout. Il a
+employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus
+laissée causer avec personne. Dans les bals, il restait planté derrière
+moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt que je disais
+un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec
+celui-ci ou avec celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait
+stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est
+alors que j'ai cessé d'aller dans le monde.
+
+Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là
+me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!
+
+Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd'hui?»
+Moi, je pleurais et il était enchanté.
+
+Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena dîner aux
+Champs-Élysées. Le hasard voulut que Baubignac fût à la table voisine.
+Alors voilà Simon qui se met à m'écraser les pieds avec fureur et qui me
+grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as donné rendez-vous, sale bête;
+attends un peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma
+chère: il a ôté tout doucement l'épingle de mon chapeau et il me l'a
+enfoncée dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. Tout le monde est
+accouru. Alors il a joué une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends.
+
+À ce moment-là, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore.
+Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?
+
+--Oh! je me serais vengée!
+
+--Eh bien! ça y est.
+
+--Comment?
+
+--Quoi? tu ne comprends pas?
+
+--Mais, ma chère... cependant... Eh bien, oui...
+
+--Oui, quoi?
+
+--Voyons, pense à sa tête. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse
+figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de
+chien.
+
+--Oui.
+
+--Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux qu'un tigre.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et
+pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'à toi, par
+exemple. Pense à sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il
+est...
+
+--Quoi... tu l'as...
+
+--Oh! ma chérie, surtout ne le dis à personne, jure-le-moi encore!...
+Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout changé
+depuis ce moment-là!... et je ris toute seule... toute seule... Pense
+donc à sa tête...!!!
+
+La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait à la gorge
+lui jaillit entre les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme si
+elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la
+figure crispée, la respiration coupée, elle se penchait en avant comme
+pour tomber sur le nez.
+
+Alors la petite marquise partit à son tour en suffoquant. Elle répétait,
+entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drôle?...
+dis... pense à sa tête!... pense à ses favoris!... à son nez!... pense
+donc... est-ce drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le...
+dis pas... jamais!...
+
+Elles demeuraient presque suffoquées, incapables de parler, pleurant de
+vraies larmes dans ce délire de gaieté.
+
+La baronne se calma la première; et toute palpitante encore:--Oh!...
+raconte-moi comment tu as fait ça... raconte-moi... c'est si drôle... si
+drôle!...
+
+Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:
+
+--Quand j'ai eu pris ma résolution... je me suis dit... Allons...
+vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait...
+aujourd'hui...
+
+--Aujourd'hui!...
+
+--Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon de venir me chercher chez
+toi pour nous amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va venir!..
+Pense... pense... pense à sa tête en le regardant...
+
+La baronne, un peu apaisée, soufflait comme après une course. Elle
+reprit:
+
+--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...
+
+--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh
+bien! ce sera Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais très honnête;
+incapable de rien dire. Alors j'ai été chez lui, après déjeuner.
+
+--Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?
+
+--Une quête... pour les orphelins...
+
+--Raconte... vite... raconte...
+
+--Il a été si étonné en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis
+il m'a donné deux louis pour ma quête; et puis comme je me levais pour
+m'en aller, il m'a demandé des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait
+semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconté tout ce que
+j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!...
+Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des moyens de me venir en
+aide... et moi j'ai commencé à pleurer... mais comme on pleure... quand
+on veut... Il m'a consolée... il m'a fait asseoir... et puis comme je
+ne me calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je disais:«Oh! mon pauvre
+ami... mon pauvre ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma pauvre
+amie!»--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout.
+Voilà.
+
+Après ça, moi j'ai eu une grande crise de désespoir et de
+reproches.--Oh! je l'ai traité, traité comme le dernier des derniers...
+Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais à Simon, à sa tête, à
+ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi,
+je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ça y est!... Quoiqu'il
+arrive maintenant, ça y est! Et lui qui avait tant peur de ça! Il peut
+y avoir des guerres, des tremblements de terre, des épidémies, nous
+pouvons tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus empêcher ça!!!
+pense à sa tête... et dis-toi... ça y est!!!!!
+
+La baronne qui s'étranglait demanda:
+
+--Reverras-tu Baubignac...?
+
+--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux
+que mon mari...
+
+Et elles recommencèrent à rire toutes les deux avec tant de violence
+qu'elles avaient des secousses d'épileptiques.
+
+Un coup de timbre arrêta leur gaîté.
+
+La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...»
+
+La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint
+rouge, à la lèvre épaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux
+irrités.
+
+Les deux jeunes femmes le regardèrent une seconde, puis elles
+s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel délire de
+rire qu'elles gémissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.
+
+Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh bien, êtes-vous folles?...
+êtes-vous folles?... êtes-vous folles...?»
+
+
+
+LE BAPTÊME
+
+
+--Allons, docteur, un peu de cognac.
+
+--Volontiers.
+
+Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda
+monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dorés.
+
+Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarté de
+la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps
+sur sa langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit:
+
+--Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier! le
+délicieux destructeur dépeuples!
+
+Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet
+admirable livre qu'on nomme l´_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu,
+comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume
+de nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient
+d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.
+
+Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien étrange
+et bien saisissant, et tout près d'ici, en Bretagne, dans un petit
+village aux environs de Pont-l'Abbé.
+
+J'habitais alors, pendant un congé d'un an, une maison de campagne que
+m'avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent
+siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l'on voit par places, debout
+ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé
+quelque chose d'inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans
+leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais
+les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de
+colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de
+pierre, vers le paradis des Druides.
+
+La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'écueils
+aux têtes noires, toujours entourés d'une bave d'écume, pareils à des
+chiens qui attendraient les pêcheurs.
+
+Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne
+leurs barques d'une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des
+pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit,
+hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la
+bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'écueil; mais quand elle est
+vide, on ne le voit plus.»
+
+Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous
+demandez à la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur
+la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage.
+Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aîné
+aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts.
+A bientôt leur tour.
+
+J'habitais donc une maison de campagne près de Pont-l'Abbé. J'étais là,
+seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne
+qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois
+personnes, deux soeurs et un homme qui avait épousé l'une d'elles, et
+qui cultivait mon jardin.
+
+Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha
+d'un garçon.
+
+Le mari vint me demander d'être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et
+il m'emprunta dix francs pour les frais d'église, disait-il.
+
+La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était
+couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait
+illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin
+derrière la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos,
+rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine,
+qui avait l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si froide.
+
+A neuf heures du matin, le père Kerandec arriva devant ma porte avec sa
+belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roulé
+dans une couverture.
+
+Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait un froid à fendre les
+dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font
+souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre
+petit être qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race
+bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables,
+dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades.
+
+Nous arrivâmes devant l'église, mais la porte en demeurait fermée. M. le
+curé était en retard.
+
+Alors la garde, s'étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit
+à dévêtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses linges, mais
+je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l'air
+gelé. Je m'avançai, révolté d'une telle imprudence.
+
+--Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!
+
+La femme répondit placidement: «Oh non, m'sieu not' maître, faut qu'il
+attende l'bon Dieu tout nu.»
+
+Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C'était l'usage.
+Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.
+
+Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai de m'en aller, je voulus
+couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait
+devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait
+violet.
+
+J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus le curé arrivant par la
+campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays.
+
+Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il
+ne fut point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses
+mouvements. Il répondit:
+
+--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne
+pouvons empêcher ça.
+
+--Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.
+
+Il reprit:
+
+--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la
+sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'église où je
+souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la
+morsure du froid.
+
+La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu
+pendant toute la cérémonie.
+
+Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui
+tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur,
+avec une lenteur de tortue sacrée; et son surplis blanc me glaçait
+le coeur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire
+souffrir, au nom d'un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que
+torturait le froid.
+
+Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler
+de nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une
+voix aiguë et douloureuse.
+
+Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer le registre?»
+
+Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez bien vite, maintenant, et
+réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai quelques
+conseils pour éviter, s'il en était temps encore, une fluxion de
+poitrine.
+
+L'homme promit d'exécuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa
+belle-soeur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.
+
+Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais.
+
+Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé
+menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à
+mon tour du Procureur de la République.
+
+La querelle fut longue, je finis par payer.
+
+A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n'était
+survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur et la
+garde n'étaient pas encore revenus.
+
+L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et
+elle avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille.
+
+--Où diable sont-ils partis? demandai-je. Elle répondit sans s'étonner,
+sans s'irriter: «Ils auront été bé pour fêter.» C'était l'usage. Alors,
+je pensai à mes dix francs qui devaient payer l'église et qui payeraient
+l'alcool, sans doute.
+
+J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fît bon feu dans sa
+cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces
+brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable
+mioche.
+
+A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.
+
+J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai.
+
+Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot.
+
+Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau
+chaude pour ma barbe.
+
+Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: «Et Kérandec?»
+
+L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! il est rentré, Monsieur, à
+minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et
+la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fossé, de
+sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même aperçus.»
+
+Je me levai d'un bond, criant:
+
+--L'enfant est mort!
+
+--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a
+vu ça, elle s'a mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la
+consoler.
+
+--Comment, ils l'ont fait boire?
+
+--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure.
+Comme Kérandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris
+l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous
+les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec
+est bien malade.
+
+J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la
+résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon
+jardinier.
+
+L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu
+de son enfant.
+
+Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.
+
+Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.
+
+Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en
+versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur
+blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus
+clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et
+chaud.
+
+
+
+IMPRUDENCE
+
+
+Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça
+avait été d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Océan. Il
+l'avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses
+ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin.
+Il l'avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de
+ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme à
+peine éclose faisait naître en lui, avec l'émotion vague et puissante
+qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif
+et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.
+
+Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il était
+jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est
+naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des
+paroles tendres.
+
+Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans
+les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils échangeaient, le
+matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du
+soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme,
+murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que
+leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.
+
+Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, pensaient l'un à l'autre
+aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se
+désiraient de toute leur âme et de tout leur corps.
+
+Après le mariage, ils s'étaient adorés sur la terre. Ça avait été
+d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse
+exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées,
+d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient
+quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude
+intimité des nuits.
+
+Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils
+commençaient à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant;
+mais ils n'avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu'ils
+n'eussent fait souvent, plus rien à apprendre l'un par l'autre, pas même
+un mot d'amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fit plus
+brûlant le verbe connu, si souvent répété.
+
+Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des
+premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres,
+des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives
+désespérées pour faire renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable
+des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.
+
+De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une
+heure d'affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée.
+
+Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles
+dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de
+l'excitation des fêtes publiques.
+
+Or, un matin, Henriette dit à Paul:
+
+--Veux-tu m'emmener dîner au cabaret?
+
+--Mais oui, ma chérie.
+
+--Dans un cabaret très connu.
+
+--Mais oui.
+
+Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait à
+quelque chose qu'elle ne voulait pas dire.
+
+Elle reprit:
+
+--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret
+galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous?
+
+Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand
+café?
+
+--C'est ça. Mais d'un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà
+soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je
+n'oserai jamais dire ça?
+
+--Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce que ça fait? Nous n'en sommes
+pas aux petits secrets.
+
+--Non, je n'oserai pas.
+
+--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?
+
+--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais être prise pour ta
+maîtresse... na... et que les garçons, qui ne savent pas que tu es
+marié, me regardent comme ta maîtresse, et toi aussi... que tu me croies
+ta maîtresse, une heure, dans cet endroit-là, où tu dois avoir
+des souvenirs... Voilà!... Et je croirai moi-même que je suis ta
+maîtresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec
+toi... Voilà!... C'est très vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais
+pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ça
+me... me... troublerait de dîner comme ça avec toi, dans un endroit
+pas comme il faut... dans un cabinet particulier où on s'aime tous les
+soirs... tous les soirs.... C'est très vilain.... Je suis rouge comme
+une pivoine. Ne me regarde pas....
+
+Il riait, très amusé, et répondit:
+
+--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit très chic où je suis connu.
+
+Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand café du
+boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie.
+Dès qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé de quatre fauteuils et
+d'un large canapé de velours rouge, le maître d'hôtel, en habit noir,
+entra et présenta la carte. Paul la tendit à sa femme.
+
+--Qu'est-ce que tu veux manger?
+
+--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici.
+
+Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant son pardessus qu'il
+remit aux mains du valet. Puis il dit:
+
+--Menu corsé--potage bisque--poulet à la diable, râble de lièvre, homard
+à l'américaine, salade de légumes bien épicée et dessert.--Nous boirons
+du champagne.
+
+Le maître d'hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la
+carte en murmurant:
+
+--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?
+
+--Du champagne, très sec.
+
+Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son
+mari.
+
+Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et commencèrent à manger.
+
+Dix bougies les éclairaient, reflétées dans une grande glace ternie par
+des milliers de noms tracés au diamant, et qui jetaient sur le cristal
+clair une sorte d'immense toile d'araignée.
+
+Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentît
+étourdie dès les premiers verres. Paul, excité par des souvenirs,
+baisait à tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.
+
+Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente,
+un peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à
+tout voir et à tout oublier, à n'entrer qu'aux instants nécessaires,
+et à sortir aux minutes d'épanchement, allaient et venaient vite et
+doucement.
+
+Vers le milieu du dîner, Henriette était grise, tout à fait grise, et
+Paul, en gaieté, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait
+maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noyé.
+
+--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir?
+
+--Quoi donc, ma chérie?
+
+--Je n'ose pas te dire.
+
+--Dis toujours....
+
+--As-tu eu des maîtresses... beaucoup... avant moi?
+
+Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes
+fortunes ou s'en vanter.
+
+Elle reprit:
+
+--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?
+
+--Mais quelques-unes?
+
+--Combien?
+
+--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-là?
+
+--Tu ne les as pas comptées?...
+
+--Mais non.
+
+--Oh! alors, tu en as eu beaucoup?
+
+--Mais oui.
+
+--Combien à peu près... seulement à peu près.
+
+--Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. Il y a des années où j'en ai
+eu beaucoup, et des années où j'en ai eu bien moins.
+
+--Combien par an, dis?
+
+--Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou cinq seulement.
+
+--Oh! ça fait plus de cent femmes en tout.
+
+--Mais oui, à peu près.
+
+--Oh! que c'est dégoûtant!
+
+--Pourquoi ça, dégoûtant?
+
+--Mais parce que c'est dégoûtant, quand on y pense... toutes ces
+femmes... nues... et toujours... toujours la même chose.... Oh! que
+c'est dégoûtant tout de même, plus de cent femmes!
+
+Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant, et répondit de cet air
+supérieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes
+qu'elles disent une sottise:
+
+--Voilà qui est drôle, par exemple! s'il est dégoûtant d'avoir cent
+femmes, il est dégoûtant également d'en avoir une.
+
+--Oh non, pas du tout!
+
+--Pourquoi non?
+
+--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous
+attache à elle, tandis que cent femmes c'est de la saleté, de
+l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter à
+toutes ces filles qui sont sales....
+
+--Mais non, elles sont très propres.
+
+--On ne peut pas être propre en faisant le métier qu'elles font.
+
+--Mais, au contraire, c'est à cause de leur métier qu'elles sont
+propres.
+
+--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ça avec un autre!
+C'est ignoble!
+
+--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre où a bu je ne
+sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine,
+que....
+
+--Oh! tais-toi, tu me révoltes....
+
+--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maîtresses?
+
+--Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des filles, toutes?... Toutes les
+cent?...
+
+--Mais non, mais non....
+
+--Qu'est-ce que c'était alors?
+
+--Mais des actrices... des... des petites ouvrières... et des...
+quelques femmes du monde....
+
+--Combien de femmes du monde?
+
+--Six.
+
+--Seulement six?
+
+--Oui.
+
+--Elles étaient jolies?
+
+--Mais oui.
+
+--Plus jolies que les filles?
+
+--Non.
+
+--Lesquelles est-ce que tu préférais, des filles ou des femmes du monde?
+
+--Les filles.
+
+--Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?
+
+--Parce que je n'aime guère les talents d'amateur.
+
+--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ça t'amusait de
+passer comme ça de l'une à l'autre?
+
+--Mais oui.
+
+--Beaucoup?
+
+--Beaucoup.
+
+--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas?
+
+--Mais non.
+
+--Ah! les femmes ne se ressemblent pas.
+
+--Pas du tout.
+
+--En rien?
+
+--En rien.
+
+--Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont de différent?
+
+--Mais, tout.
+
+--Le corps?
+
+--Mais oui, le corps.
+
+--Le corps tout entier?
+
+--Le corps tout entier.
+
+--Et quoi encore?
+
+--Mais, la manière de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres
+choses.
+
+--Ah! Et c'est très amusant de changer?
+
+--Mais oui.
+
+--Et les hommes aussi sont différents?
+
+--Ça, je ne sais pas.
+
+--Tu ne sais pas?
+
+--Non.
+
+--Ils doivent être différents.
+
+--Oui... sans doute....
+
+Elle resta pensive, son verre de champagne à la main. Il était plein,
+elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses
+deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:
+
+--Oh! mon chéri, comme je t'aime!...
+
+Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un garçon qui entrait recula en
+refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes
+environ.
+
+Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave et digne, apportant les
+fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses
+doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme
+pour y voir des choses inconnues et rêvées, elle murmurait d'une voix
+songeuse:
+
+--Oh! oui! ça doit être amusant tout de Même!
+
+
+
+UN FOU
+
+
+Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat intègre dont la vie
+irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats,
+les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant très bas,
+par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre
+qu'éclairaient deux yeux brillants et profonds.
+
+Il avait passé sa vie à poursuivre le crime et à protéger les faibles.
+Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus
+redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs âmes, leurs pensées
+secrètes, et démêler, d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs
+intentions.
+
+Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, entouré d'hommages
+et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte
+rouge l'avaient escorté jusqu'à sa tombe, et des hommes en cravate
+blanche avaient répandu sur son cercueil des paroles désolées et des
+larmes qui semblaient vraies.
+
+Or, voici l'étrange papier que le notaire, éperdu, découvrit dans
+le secrétaire où il avait coutume de serrer les dossiers des grands
+criminels.
+
+Cela portait pour titre:
+
+POURQUOI?
+
+_20 juin 1851_.--Je sors de la séance. J'ai fait condamner Blondel à
+mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? Pourquoi?
+Souvent, on rencontre de ces gens chez qui détruire la vie est une
+volupté. Oui, oui, ce doit être une volupté, la plus grande de toutes
+peut-être; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus à créer? Faire
+et détruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute
+l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant
+de tuer?
+
+_25 Juin_.--Songer qu'un être est là qui vit, qui marche, qui court....
+Un être? Qu'est-ce qu'un être? Cette chose animée, qui porte en elle le
+principe du mouvement et une volonté réglant ce mouvement! Elle ne tient
+à rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un
+grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne
+sais d'où, on peut le détruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ça
+pourrit, c'est fini.
+
+_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est,
+au contraire, la loi de la nature. Tout être a pour mission de tuer: il
+tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre tempérament; il
+faut tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à tout instant de son
+existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a
+besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé la chasse! L'enfant tue
+les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits
+animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas à
+l'irrésistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez
+de tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois,
+on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la
+nécessité de vivre en société a fait du meurtre un crime. On condamne et
+on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer
+à cet instinct naturel et impérieux de mort, nous nous soulageons, de
+temps en temps, par des guerres où un peuple entier égorge un autre
+peuple. C'est alors une débauche de sang, une débauche où s'affolent
+les armées et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et
+les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le récit exalté des
+massacres.
+
+Et on pourrait croire qu'on méprise ceux destinés à accomplir ces
+boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec
+de l'or et des draps éclatants; ils portent des plumes sur la tête, des
+ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des récompenses,
+des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes,
+acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de
+répandre le sang humain! Ils traînent par les rues leurs instruments de
+mort que le passant vêtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la
+grande loi jetée par la nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus
+beau et de plus honorable que de tuer!
+
+_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'éternelle
+jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: «Vite!
+vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se renouvelle.
+
+_2 juillet_.--L'être--qu'est-ce que l'être? Tout et rien. Parla pensée,
+il est le reflet de tout. Par la mémoire et la science, il est un abrégé
+du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir
+des faits, chaque être humain devient un petit univers dans l'univers!
+
+Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien!
+plus rien, rien! Montez en barque, éloignez-vous du rivage couvert
+de foule, et vous n'apercevez bientôt plus rien que la côte. L'être
+imperceptible disparaît, tant il est petit, insignifiant. Traversez
+l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portière. Des hommes,
+des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent
+dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides
+sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout
+juste faire la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, allez
+en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'êtres qui
+naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi
+écrasée sur les routes. Allez aux pays des noirs, gîtés en des cases
+de boue; aux pays des Arabes blancs, abrités sous une toile brune qui
+flotte au vent, et vous comprendrez que l'être isolé, déterminé, n'est
+rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être quelconque
+d'une tribu errante du désert? Et ces gens, qui sont des sages, ne
+s'inquiètent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue
+son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à
+manoir, de province à province.
+
+Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables
+et inconnus. Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! Tuer est un crime
+parce que nous avons numéroté les êtres! Quand ils naissent, on les
+inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voilà! L'être
+qui n'est point enregistré ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans
+le désert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La
+nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!
+
+Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état civil. Voilà! C'est lui qui
+défend l'homme.
+
+L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état civil! Respect à
+l'état civil, le Dieu légal. A genoux!
+
+L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'état civil.
+Quand il a fait égorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les
+raye sur son état civil, il les supprime par la main de ses greffiers.
+C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les écritures des
+mairies, nous devons respecter la vie. État civil, glorieuse Divinité
+qui règnes dans les temples des municipalités, je te salue. Tu es plus
+fort que la Nature. Ah! ah!
+
+_3 juillet_.--Ce doit être un étrange et savoureux plaisir que de tuer,
+d'avoir là, devant soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un petit
+trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est
+le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de
+chair molle, froide, inerte, vide de pensée!
+
+_5 août_.--Moi qui ai passé mon existence à juger, à condamner, à tuer
+par des paroles prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui avaient
+tué par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que
+j'ai frappés, moi! moi! qui le saurait?
+
+_10 août._--Qui le saurait jamais? Me soupçonnerait-on, moi, moi,
+surtout si je choisis un être que je n'ai aucun intérêt à supprimer?
+
+_15 août._--La tentation! La tentation, elle est entrée en moi comme
+un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon corps
+entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'à ceci: tuer; dans mes
+yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes
+oreilles, où passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible,
+de déchirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un être; dans mes
+jambes, où frissonne le désir d'aller, d'aller à l'endroit où la chose
+aura lieu; dans mes mains, qui frémissent du besoin de tuer. Comme cela
+doit être bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres,
+maître de son coeur et qui cherche des sensations raffinées!
+
+_22 août.--_ Je ne pouvais plus résister. J'ai tué une petite bête pour
+essayer, pour commencer.
+
+Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue à la
+fenêtre de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et j'ai pris le
+petit oiseau dans ma main, dans ma main où je sentais battre son coeur.
+Il avait chaud. Je suis monté dans ma chambre. De temps en temps, je
+le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'était atroce et
+délicieux. J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang.
+
+Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux à ongles, et je lui ai
+coupé la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il
+s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais
+tenu un dogue enragé et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge,
+luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempé le
+bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit
+oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais
+voulu. Ce doit être superbe de voir saigner un taureau.
+
+Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lavé les
+ciseaux, je me suis lavé les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le
+corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous
+un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une
+fraise à cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on
+sait!
+
+Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau parti. Comment me
+soupçonnerait-il! Ah! ah!
+
+_25 août_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut.
+
+_30 août_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose!
+
+J'étais allé me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais à rien,
+non, à rien. Voilà un enfant dans le chemin, un petit garçon qui
+mangeait une tartine de beurre.
+
+Il s'arrête pour me voir passer et dit: «Bonjour, m'sieu le président.»
+
+Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je le tuais?»
+
+Je réponds:--Tu es tout seul, mon garçon?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+--Tout seul dans le bois?
+
+--Oui, M'sieu.
+
+L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout
+doucement, persuadé qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le saisis à
+la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regardé
+avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides,
+terribles! Je n'ai jamais éprouvé une émotion si brutale... mais si
+courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se
+tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remué.
+
+Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jeté le corps dans le
+fossé, puis de l'herbe par-dessus.
+
+Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est peu de chose! Le soir,
+j'étais très gai, léger, rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet.
+On m'a trouvé spirituel.
+
+Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.
+
+_30 août_.--On a découvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah!
+
+_1er septembre_.--On a arrêté deux rôdeurs. Les preuves manquent.
+
+_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!
+
+_6 octobre_.--On n'a rien découvert. Quelque vagabond errant aura fait
+le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je
+serais tranquille à présent!
+
+_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est
+comparable aux rages d'amour qui vous torturent à vingt ans.
+
+_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, après déjeuner. Et
+j'aperçus, sous un saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une bêche
+semblait, tout exprès, plantée dans un champ de pommes de terre voisin.
+
+Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul
+coup, par le tranchant, je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné,
+celui-là! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout
+doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah!
+j'aurais fait un excellent assassin.
+
+_28 octobre_.--L'affaire du pêcheur soulève un grand bruit. On accuse du
+meurtre son neveu, qui pêchait avec lui.
+
+_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable.
+Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!
+
+_27 octobre_.--Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village
+acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tué son
+oncle pendant son absence! Qui le croirait?
+
+_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la
+tête! Ah! ah! La justice!
+
+_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait
+hériter de son oncle. Je présiderai les assises.
+
+_25 janvier_.--A mort! à mort! à mort! Je l'ai fait condamner à mort!
+Ah! ah! L'avocat général a parlé comme un ange! Ah! ah! Encore un.
+J'irai le voir exécuter!
+
+_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotiné ce matin. Il est très bien
+mort! très bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir
+trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme
+un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle
+ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux
+et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on
+savait!
+
+Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose
+pour me laisser surprendre.
+
+Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun
+crime nouveau.
+
+Les médecins aliénistes à qui on l'a confié, affirment qu'il existe dans
+le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables
+que ce monstrueux dément.
+
+
+
+TRIBUNAUX RUSTIQUES
+
+
+La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui
+attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la séance.
+
+Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui
+ont l'air taillés dans une souche de pommiers. Ils ont posé par terre
+leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, préoccupés par
+leur affaire. Ils ont apporté avec eux des odeurs d'étable et de sueur,
+de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond
+blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.
+
+Sur une sorte d'estrade s'étend une longue table couverte d'un tapis
+vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche. Un
+gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air à l'extrémité droite.
+Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose
+douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause
+de ces brutes aux senteurs de bêtes.
+
+M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue,
+dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire
+de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde
+l'assistance avec un air de profond mépris.
+
+C'est un lettré de province et un bel esprit d'arrondissement, un de
+ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et
+savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny.
+
+Il prononce:
+
+--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires.
+
+Puis souriant, il murmure:
+
+ _Quidquid tentabam dicere versus erat._
+
+Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix
+inintelligible: «Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon».
+
+Une énorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu
+de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur
+le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes
+comme des chandelles allumées.
+
+Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance où perce une
+raillerie, et dit:
+
+--Madame Bascule, articulez vos griefs.
+
+La partie adverse se tient de l'autre côté. Elle est représentée par
+trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu
+comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme
+toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête
+mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a
+un oeil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des
+volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé,
+dont le corps tordu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une
+cloche.
+
+Mme Bascule s'explique:
+
+--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce
+garçon. Je l'ai élevé et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour lui,
+j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait juré de ne pas me
+quitter, il m'en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné
+un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille.
+Or, voilà qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite
+morveuse....
+
+LE JUGE DE PAIX.--Modérez-vous, madame Bascule.
+
+MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourné
+la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en
+va l'épouser ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage,
+mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un
+papier, le voilà.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un
+acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l'amitié.
+L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?
+
+Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert.
+
+ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai.
+
+LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.)
+
+«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mme Bascule,
+ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir
+avec dévouement.
+
+Gorgeville, le 8 août 1883.»
+
+LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc
+pas écrire?
+
+ISIDORE.--Non, J'sais point.
+
+LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix?
+
+ISIDORE.--Non, c'est point mé.
+
+LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors?
+
+ISIDORE.--C'est elle.
+
+LE JUGE.--Vous êtes prêt à jurer que vous n'avez pas fait cette croix?
+
+ISIDORE, avec précipitation.--Sur la tête d'mon pé, d'ma mé, d'mon
+grand-pé, de ma grand'-mé, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que
+c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son
+serment.)
+
+LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc été vos rapports avec Mme
+Bascule, ici présente?
+
+ISIDORE.--A ma servi de traînée. (Rires dans l'auditoire.)
+
+LE JUGE.--Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations
+n'ont pas été aussi pures qu'elle le prétend.
+
+LE PÈRE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point
+quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a débouché....
+
+LE JUGE.--Vous voulez dire débauché?
+
+LE PÈRE.--Je sais ti mé? I n'avait point quinze ans. Y en avait déjà ben
+quatre qu'a l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet
+gras, à l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand
+l'temps fut v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé....
+
+LE JUGE.--Dépravé.... Et vous avez laissé faire?...
+
+LE PÈRE.--Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu'ça arrive!...
+
+LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?
+
+LE PÈRE.--De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu'i
+n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Jé demande protection à la loi.
+
+Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en
+ai fait un homme.
+
+LE JUGE.--Parbleu.
+
+Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien....
+
+--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'là cinq ans,
+vu qu'elle avait grossi d'excès, et que ça m'allait point. Ça me
+déplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'là qu'a
+pleure comme une gouttière et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin
+pour rester quéque z'années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui»
+pardi! Quéque vous auriez fait, vous?
+
+Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'étais
+quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette
+jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)
+
+--Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-mé que
+ça valait bien ça?
+
+LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète:
+
+--Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc
+derrière elle, et se met à pleurer.)
+
+LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chère dame, je n'y peux
+rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte
+parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui. Il avait le droit
+incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot à
+sa femme. Je n'ai pas à entrer dans les questions de... de...
+délicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la
+loi. Je n'y peux rien.
+
+LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous?
+
+LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des
+paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote
+sur son banc.)
+
+LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons,
+remettez-vous... et... si j'ai un conseil à vous donner, c'est de
+chercher un autre... un autre élève....
+
+Mme BASCULE, à travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas....
+
+LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un
+regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis
+elle se lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin,
+cachant sa figure dans son mouchoir.)
+
+LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix
+goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. (Puis
+d'une voix grave:)
+
+Appelez les affaires suivantes.
+
+LE GREFFIER bredouille.--Célestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire
+Dieulafait....
+
+
+
+L'ÉPINGLE
+
+
+Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'était loin, bien
+loin d'ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le
+matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil.
+Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si
+douces, endormantes. Il faisait chaud; c'était une molle chaleur
+parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des
+germes.
+
+On m'avait dit que, ce soir-là, je trouverais l'hospitalité dans la
+maison du Français qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois
+d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais encore. Il était arrivé un
+matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes,
+semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec
+fureur. Puis de mois en mois, d'année en année, agrandissant son
+domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi
+amassé une fortune par son labeur infatigable.
+
+Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l'aurore,
+parcourant ses champs jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il
+semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l'insatiable désir de
+l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise.
+
+Maintenant, il semblait très riche.
+
+Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en
+effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'était une large maison
+carrée toute simple et dominant la mer.
+
+Comme j'approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L'ayant
+salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en
+souriant.
+
+--Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous.
+
+Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec
+une aisance parfaite et une bonne grâce familière d'homme du monde; puis
+il me quitta en disant:
+
+--Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre.
+
+Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la
+mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu!
+Il souriait, répondant avec distraction:
+
+--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle
+qu'on aime.
+
+--Vous regrettez la France?
+
+--Je regrette Paris.
+
+--Pourquoi n'y retournez-vous pas?
+
+--Oh! j'y reviendrai.
+
+Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des
+boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a
+connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir
+du Vaudeville.
+
+--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?
+
+--Toujours les mêmes, sauf les morts.
+
+Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes,
+j'avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait
+fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe
+blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton
+et, la serrant dans sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au bout.
+Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se
+mêlait aux poils des joues.
+
+Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un
+brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir
+leur arôme violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le
+regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de
+mon âme l'image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé,
+qui va de la Madeleine à la rue Drouet.
+
+--Connaissez-vous Boutrelle?
+
+--Oui, certes.
+
+--Est-il bien changé?
+
+--Oui, tout blanc.
+
+--Et La Ridamie?
+
+--Toujours le même.
+
+--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne
+Verner?
+
+--Oui, très forte, finie.
+
+--Ah! Et Sophie Astier?
+
+--Morte.
+
+--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....
+
+Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie
+soudain, il reprit:
+
+--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ça me ravage.
+
+Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.
+
+--Voulez-vous rentrer?
+
+--Je veux bien.
+
+Et il me précéda dans sa maison.
+
+Les pièces du bas étaient énormes, nues, tristes, semblaient
+abandonnées. Des assiettes et des verres traînaient sur des tables,
+laissés là par les serviteurs à peau basanée qui rôdaient sans cesse
+dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient à deux clous sur le mur;
+et, dans les encoignures, on voyait des bêches, des lignes de pêche, des
+feuilles de palmier séchées, des objets de toute espèce posés au hasard
+des rentrées et qui se trouvaient à portée de la main pour le hasard des
+sorties et des besognes.
+
+Mon hôte sourit:
+
+--C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un exilé, dit-il, mais ma
+chambre est plus propre. Allons-y.
+
+Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d'un brocanteur, tant
+elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et
+variées qu'on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins
+de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis,
+juste au milieu du panneau principal, un carré de satin blanc encadré
+d'or.
+
+Surpris, je m'approchai pour voir, et j'aperçus une épingle à cheveux
+piquée au centre de l'étoffe brillante.
+
+Mon hôte posa sa main sur mon épaule:
+
+--Voilà, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la
+seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre
+est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est
+toute ma vie.»
+
+Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:
+
+--Vous avez souffert par une femme?
+
+Il reprit brusquement:
+
+--Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon.
+Un nom m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que je n'ai point osé
+prononcer, car si vous m'aviez répondu «morte», comme vous avez fait
+pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd'hui même.
+
+Nous étions sortis sur le large balcon d'où l'on voyait deux golfes,
+l'un à droite, et l'autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes
+grises. C'était l'heure crépusculaire où le soleil disparu n'éclaire
+plus la terre que par les reflets du ciel.
+
+Il reprit:
+
+--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?
+
+Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une angoisse frémissante.
+
+Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Oui.
+
+Il hésitait:--Tout à fait...?
+
+--Non.
+
+Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle.
+
+--Mais je n'ai rien à en dire; c'est une des femmes, ou plutôt une des
+filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une
+existence agréable et princière, voilà tout.
+
+Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût dit: «Je vais mourir.» Puis,
+brusquement:
+
+--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et délicieuse
+que la nôtre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de
+me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez,
+regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions!
+Comment pourrais-je expliquer cette passion-là? Vous ne la comprendriez
+point.
+
+Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux coeurs et
+de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement
+torturant, fait de l'invincible enlacement de deux êtres disparates qui
+se détestent en s'adorant.
+
+Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu'elle
+a mangés de son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués avec un
+sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres.
+
+Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irrésistible! Quoi?
+Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une
+vrille et reste en vous comme le crochet d'une flèche? C'est plutôt ce
+sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon
+d'un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle comme un
+parfum, de sa taille longue, à peine balancée quand elle passe, car elle
+semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie,
+et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son
+geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est
+harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme
+j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour
+rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de
+fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes
+mariés?» disait-elle.
+
+Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à elle que j'ai fini par la
+comprendre: cette fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui
+ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir
+et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, après quelques minutes:
+--Quand j'eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement:
+«Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du
+«temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il
+«faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.»
+
+--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menée à côté
+d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de
+l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux
+d'ouvrir les bras, de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en elle,
+derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me
+faisait l'exécrer; et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais
+tant. En elle, le Féminin, l'odieux et affolant Féminin était plus
+puissant qu'en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée
+comme d'un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne
+l'a jamais été.
+
+--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous
+les hommes d'une telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun,
+d'un seul regard. Cela m'exaspérait et m'attachait à elle davantage,
+cependant. Cette créature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait à
+tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même,
+bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?
+
+Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu'on la
+possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, en
+effet, la possédaient.
+
+Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais!
+
+La nuit s'était répandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers
+flottait dans l'air.
+
+Je lui dis:
+
+--La reverrez-vous?
+
+Il répondit:
+
+--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept à huit
+cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je
+partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne année entière.--Et
+puis adieu, ma vie sera close.
+
+Je demandai:--Mais ensuite?
+
+--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de
+me prendre comme valet de chambre.
+
+
+
+LES BÉCASSES
+
+
+Ma chère amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas à Paris; vous
+vous étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison que je vais vous
+donner va, sans doute, vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre à
+Paris au moment du passage des bécasses?
+
+Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la
+chambre au trottoir; mais je préfère la vie libre, la rude vie d'automne
+du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car
+les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans
+plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les pieds sur des pavés de
+bois ou de pierre, le regard borné partout par des bâtiments, sans aucun
+horizon de verdure, de plaines ou de bois? Dès milliers de voisins vous
+coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de
+recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas à me
+donner l'impression, la sensation de l'espace.
+
+Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement la différence du
+dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous
+parler...
+
+Donc les bécasses passent.
+
+Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une
+vallée, auprès d'une petite rivière, et que je chasse presque tous les
+jours.
+
+Les autres jours, je lis; je lis même des choses que les hommes de
+Paris n'ont pas le temps de connaître, des choses très sérieuses, très
+profondes, très curieuses, écrites par un brave savant de génie, un
+étranger qui a passé toute sa vie à étudier la même question et a
+observé les mêmes faits relatifs à l'influence du fonctionnement de nos
+organes sur notre intelligence.
+
+Mais je veux vous parler des bécasses. Donc mes deux amis, les frères
+d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en
+attendant les premiers froids. Puis, dès qu'il gèle, nous partons pour
+leur ferme de Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là un petit bois
+délicieux, un petit bois divin, où viennent loger toutes les bécasses
+qui passent.
+
+Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux géants, ces deux Normands des
+premiers temps, ces deux mâles de la vieille et puissante race de
+conquérants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'établit
+sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des villes partout, passa
+comme un flot sur la Sicile en y créant un art admirable, battit tous
+les rois, pilla les plus fières cités, roula les papes dans leurs ruses
+de prêtres et les joua, plus madrés que ces pontifes italiens, et
+surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol
+sont deux Normands timbrés au meilleur titre, ils ont tout des Normands,
+la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de
+la mer.
+
+Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons,
+agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans
+que nos fermiers.
+
+Or, depuis quinze jours, nous attendions les bécasses.
+
+Chaque matin l'aîné, Simon, me disait: «Hé, v'là l'vent qui passe à
+l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront.»
+
+Le cadet Gaspard, plus précis, attendait que la gelée fût venue pour
+l'annoncer.
+
+Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre dès l'aurore en criant:
+
+--Ça y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ça et nous
+allons à Connelot.
+
+Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes,
+vous auriez ri en nous voyant. Nous nous déplaçons dans une étrange
+voiture de chasse que mon père fit construire autrefois. Construire est
+le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur,
+ou plutôt de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout là dedans:
+caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les
+malles, caisses à claire-voie pour les chiens. Tout y est à l'abri,
+excepté les hommes, perchés sur des banquettes à balustrades, hautes
+comme un troisième étage et portées par quatre roues gigantesques. On
+parvient là-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et
+même des dents à l'occasion, car aucun marchepied ne donne accès sur cet
+édifice.
+
+Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des
+accoutrements de Lapons. Nous sommes vêtus de peaux de mouton, nous
+portons des bas de laine énormes par-dessus nos pantalons, et des
+guêtres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en
+fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes
+installés, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf
+et Moustache. Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard et Moustache à moi.
+On dirait trois petits crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus,
+avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de
+broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs
+sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les
+enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le
+sien sous ses pieds pour avoir chaud.
+
+Et nous voilà partis, secoués abominablement. Il gelait, il gelait
+ferme. Nous étions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le
+fermier, maître Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un
+gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, rusé
+comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire
+argent de tout.
+
+C'est grande fête pour lui, au moment des bécasses.
+
+La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans une cour à pommiers, entourée
+de quatre rangs de hêtres qui bataillent toute l'année contre le vent de
+mer.
+
+Nous entrons dans la cuisine où flambe un beau feu en notre honneur.
+
+Notre table est mise tout contre la haute cheminée où tourne et cuit,
+devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat
+de terre.
+
+La fermière alors nous salue, une grande femme muette, très polie,
+tout occupée des soins de la maison, la tête pleine d'affaires et de
+chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs.
+C'est une femme d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur dans les
+environs.
+
+Au fond de la cuisine s'étend la grande table où viendront s'asseoir
+tout à l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs,
+goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence
+sous l'oeil actif de la maîtresse, en nous regardant dîner avec maître
+Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel
+sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur
+un coin de table, en surveillant la servante.
+
+Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son monde.
+
+Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre
+blanche, toute nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement nos
+trois lits, trois chaises et trois cuvettes.
+
+Gaspard s'éveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante.
+En une demi-heure tout le monde est prêt et on part avec maître Picot
+qui chasse avec nous.
+
+Maître Picot me préfère à ses maîtres. Pourquoi? sans doute parce que
+je ne suis pas son maître. Donc nous voilà tous les deux qui gagnons
+le bois par la droite, tandis que les deux frères vont attaquer par la
+gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traîne, tous les trois
+attachés au bout d'une corde.
+
+Car nous ne chassons pas la bécasse, mais le lapin. Nous sommes
+convaincus qu'il ne faut pas chercher la bécasse, mais la trouver.
+On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand on veut spécialement en
+rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et
+curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la détonation brève
+du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler:
+«Bécasse.--Elle y est.» Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une
+bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe avec excès lorsqu'on sort les
+pièces du carnier, au déjeuner de midi.
+
+Donc nous voilà, maître Picot et moi, dans le petit bois dont les
+feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu
+triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid léger qui pique les
+yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse blanche
+le bout des herbes et la terre brune des labourés. Mais on a chaud tout
+le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai
+dans l'air bleu, il ne chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon
+chasser au bois par les frais matins d'hiver.
+
+Là-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix
+frêle. Puis, plus rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et Paf à
+son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voilà qui
+piaule comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé un lapin. Attention,
+maître Picot!
+
+Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent encore, puis reviennent;
+nous suivons leurs allées imprévues, en courant dans les petits chemins,
+l'esprit en éveil, le doigt sur la gâchette du fusil.
+
+Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache
+grise, une ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire.
+
+La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et j'aperçois sur l'herbe
+une pincée de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force:
+«Lapin, lapin.--Il y est!» Et je le montre aux trois chiens, aux trois
+crocodiles velus qui me félicitent en remuant la queue; puis s'en vont
+en chercher un autre.
+
+Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se remit à japper. Le fermier
+dit: «Ça pourrait bien être un lièvre, allons au bord de la plaine.»
+
+Mais au moment où je sortais du bois, j'aperçus, debout, à dix pas de
+moi, enveloppé dans son immense manteau jaunâtre, coiffé d'un bonnet de
+laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous,
+le pâtre de maître Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage:
+«Bonjour, pasteur.» Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eût
+pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes lèvres.
+
+Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le
+voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps
+immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme
+une meute, semblait obéir à son oeil. Maître Picot me serra le bras:
+--Vous savez que le berger a tué sa femme. Je fus stupéfait:--Gargan? Le
+sourd-muet?
+
+--Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. Je vas vous conter ça.
+
+Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les
+mots sur la bouche de son maître comme s'il les eût entendus. Il ne
+comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'était plus sourd; et le
+maître, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de
+la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses
+joues et les reflets de ses yeux.
+
+Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux
+champs, quelquefois.
+
+Gargan était fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans
+les marnières pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et
+fondante, qu'on sème sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait
+élevé à garder des vaches le long des fossés des routes.
+
+Puis, recueilli par le père de Picot, il était devenu berger de la
+ferme. C'était un excellent berger, dévoué, probe, et qui savait
+replacer les membres démis, bien que personne ne lui eût jamais rien
+appris.
+
+Quand Picot prit la ferme à son tour, Gargan avait trente ans et en
+paraissait quarante. Il était haut, maigre et barbu, barbu comme un
+patriarche.
+
+Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel,
+mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte à
+cause de son amour immodéré pour l'eau-de-vie.
+
+Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa à de menues besognes, la
+nourrissant sans la payer, en échange de son travail. Elle couchait
+sous la grange, dans l'étable ou dans l'écurie, sur la paille ou sur le
+fumier, quelque part, n'importe où, car on ne donne pas un lit à ces
+va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe où, avec n'importe qui,
+peut-être avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientôt,
+elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une façon continue.
+Comment s'unirent ces deux misères? Comment se comprirent-elles?
+Avait-il jamais connu une femme avant cette rôdeuse de granges, lui qui
+n'avait jamais causé avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans
+sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière, au bord d'un
+chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient
+ensemble comme mari et femme.
+
+Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva même cet accouplement naturel.
+
+Mais voilà que le curé apprit cette union sans messe et se fâcha. Il
+fit des reproches à madame Picot, inquiéta sa conscience, la menaça de
+châtiments mystérieux. Que faire?
+
+C'était bien simple. On allait les marier à l'église et à la mairie. Ils
+n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entière; elle,
+pas un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait à ce que la loi
+et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant
+maire et curé, et on crut tout réglé pour le mieux.
+
+Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce
+vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût marié,
+personne ne songeait à coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun
+voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un
+petit verre, derrière le dos du mari. L'aventure fit même tant de bruit
+aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ça.
+
+Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec
+n'importe qui, dans un fossé, derrière un mur, tandis qu'on apercevait,
+en même temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas à cent
+pas de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on riait à s'en rendre
+malade dans tous les cafés de la contrée; on ne parlait que de ça, le
+soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant:
+«As-tu payé la goutte à la Goutte?» On savait ce que cela voulait dire.
+
+Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà qu'un jour, le gars Poirot,
+de Sasseville, appela d'un signe la femme à Gargan derrière une meule
+en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en
+riant; or, à peine étaient-ils occupés à leur besogne criminelle que le
+pâtre tomba sur eux comme s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit,
+à cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des
+cris de bête, serrait la gorge de sa femme.
+
+Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il était trop
+tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tête; du sang
+lui coulait par le nez. Elle était morte.
+
+Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. Comme il était muet, Picot
+lui servait d'interprète. Les détails de l'affaire amusèrent beaucoup
+l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idée: c'était de faire
+acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin.
+
+Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage;
+puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-même l'assassin.
+
+Toute l'assistance était silencieuse.
+
+Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu qu'elle te trompait?» Et, en
+même temps, il mimait sa question avec les yeux.
+
+L'autre fit «non» de la tête.
+
+--«T'étais couché dans la meule quand tu l'as surpris?» Et il faisait le
+geste d'un homme qui aperçoit une chose dégoûtante.
+
+L'autre fit «oui» de la tête.
+
+Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du prêtre
+qui unit au nom de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait tué sa femme
+parce qu'elle était liée à lui devant les hommes et devant le ciel.
+
+Le berger fit «oui» de la tête.
+
+Picot lui dit: «Allons, montre comment c'est arrivé?»
+
+Alors, le sourd mima lui-même toute la scène. Il montra qu'il dormait
+dans la meule; qu'il s'était réveillé en sentant remuer la paille, qu'il
+avait regardé tout doucement, et qu'il avait vu la chose.
+
+Il s'était dressé, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita
+le mouvement obscène du couple criminel enlacé devant lui.
+
+Un rire tumultueux s'éleva dans la salle, puis s'arrêta net; car le
+berger, les yeux hagards, remuant sa mâchoire et sa grande barbe comme
+s'il eût mordu quelque chose, les bras tendus, la tête en avant,
+répétait l'action terrible du meurtrier qui étrangle un être.
+
+Et il hurlait affreusement, tellement affolé de colère qu'il croyait
+la tenir encore et que les gendarmes furent obligés de le saisir et de
+l'asseoir de force pour le calmer.
+
+Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maître
+Picot, posant la main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement: «Il
+a de l'honneur, cet homme-là.»
+
+Et le berger fut acquitté.
+
+Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais, fort ému, la fin de cette
+aventure que je vous ai racontée en termes bien grossiers, pour ne rien
+changer au récit du fermier, quand un coup de fusil éclata au milieu du
+bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup
+de canon.
+
+--Bécasse. Elle y est.
+
+Et voilà comment j'emploie mon temps à guetter des bécasses qui passent
+tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premières toilettes
+d'hiver.
+
+
+
+EN WAGON
+
+
+Le soleil allait disparaître derrière la grande chaîne dont le puy de
+Dôme est le géant, et l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde
+vallée de Royat.
+
+Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la
+musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgré la
+fraîcheur du soir.
+
+Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il était question
+d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de
+Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de
+faire venir leurs fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains.
+
+Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-mêmes le voyage
+pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement
+personne qu'elles pussent charger de ce soin délicat. On touchait aux
+derniers jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient, sans
+trouver, un nom qui leur offrît les garanties désirées.
+
+Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs
+avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames
+demeuraient persuadées que toutes les filles de la capitale passaient
+leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon.
+Les échos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient
+la présence à Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de toutes les
+horizontales connues et inconnues. Pour y être, elles avaient dû y venir
+en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon;
+elles devaient même s'en retourner sans cesse pour revenir tous les
+jours. C'était donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite
+ligne. Ces dames se désolaient que l'accès des gares ne fût pas interdit
+aux femmes suspectes.
+
+Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize
+ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient
+pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles
+créatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que
+pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journée entière, ou une
+nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-être, une ou deux de
+ces drôlesses avec un ou deux de leurs compagnons?
+
+La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint à
+passer. Elle s'arrêta pour dire bonjour à ses amies qui lui racontèrent
+leurs angoisses.
+
+--Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je vais vous prêter l'abbé. Je
+peux très bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'éducation de
+Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants
+et vous les ramènera.
+
+Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un jeune prêtre, fort instruit,
+précepteur de Rodolphe de Martinsec, irait à Paris, la semaine suivante,
+chercher les trois jeunes gens.
+
+L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait à la gare de Lyon le
+dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de
+huit heures, le nouveau rapide-direct organisé depuis quelques jours
+seulement, sur la réclamation générale de tous les baigneurs de
+l'Auvergne.
+
+Il se promenait sur le quai de départ, suivi de ses collégiens, comme
+une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou
+occupé par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hanté
+par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites
+mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.
+
+Or il aperçut tout à coup devant une portière un vieux monsieur et
+une vieille dame à cheveux blancs qui causaient avec une autre dame
+installée dans l'intérieur du wagon. Le vieux monsieur était officier de
+la Légion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut.
+«Voici mon affaire,» pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et les
+suivit.
+
+La vieille dame disait:
+
+--Surtout soigne-toi bien, mon enfant.
+
+La jeune répondit:
+
+--Oh! oui, maman, ne crains rien.
+
+--Appelle le médecin aussitôt que tu te sentiras souffrante.
+
+--Oui, oui, maman.
+
+--Allons, adieu, ma fille.
+
+--Adieu, maman.
+
+Il y eut une longue embrassade, puis un employé ferma les portières et
+le train se mit en route.
+
+Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait de son adresse, et il se
+mit à causer avec les jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait été
+convenu, le jour de son départ, que madame de Martinsec l'autoriserait à
+donner des répétitions pendant toutes les vacances à ces trois garçons,
+et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractère de ses
+nouveaux élèves.
+
+Roger de Sarcagnes, le plus grand, était un de ces hauts collégiens
+poussés trop vite, maigres et pâles, et dont les articulations ne
+semblent pas tout à fait soudées. Il parlait lentement, d'une façon
+naïve.
+
+Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il
+était malin, sournois, mauvais et drôle. Il se moquait toujours de tout
+le monde, avait des mots de grande personne, des répliques à double sens
+qui inquiétaient ses parents.
+
+Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude
+pour rien: C'était une bonne petite bête qui ressemblerait à son papa.
+
+L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces
+deux mois d'été: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs
+envers lui, sur la façon dont il entendait les gouverner, sur la méthode
+qu'il emploierait envers eux.
+
+C'était un abbé d'âme droite et simple, un peu phraseur et plein de
+systèmes.
+
+Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur
+voisine. Il tourna la tête vers elle. Elle demeurait assise dans son
+coin, les yeux fixes, les joues un peu pâles. L'abbé revint à ses
+disciples.
+
+Le train roulait à toute vitesse, traversait des plaines, des bois,
+passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trépidation
+frémissante le chapelet de voyageurs enfermés dans les wagons.
+
+Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbé Lecuir sur
+Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une rivière? Pouvait-on
+pêcher? Aurait-il un cheval, comme l'autre année? etc.
+
+La jeune femme, tout à coup, jeta une sorte de cri, un «ah!» de
+souffrance vite réprimé.
+
+Le prêtre, inquiet, lui demanda:
+
+--Vous sentez-vous indisposée, madame?
+
+--Elle répondit:--Non, non, monsieur l'abbé, ce n'est rien, une légère
+douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et
+le mouvement du train me fatigue. Sa figure était devenue livide, en
+effet.
+
+Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?...
+
+--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbé. Je vous remercie.
+
+Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves, les préparant à son
+enseignement et à sa direction.
+
+Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait de temps en temps, puis
+repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne
+bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien que le jour fût plus qu'à
+moitié écoulé, elle n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait:
+
+«Cette personne doit être bien souffrante.
+
+Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre
+Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle
+s'était laissée presque tomber de sa banquette et, appuyée sur les
+mains, les yeux hagards, les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon
+Dieu! oh! mon Dieu!»
+
+L'abbé s'élança:
+
+--Madame... madame... madame, qu'avez-vous?
+
+Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher.
+Et elle commença aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle poussait
+une longue clameur affolée qui semblait déchirer sa gorge au passage,
+une clameur aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre disait
+l'angoisse de son âme et la torture de son corps.
+
+Le pauvre prêtre éperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que
+dire, que tenter, et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu,
+si je savais!» Il était rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois
+élèves regardaient avec stupeur cette femme étendue qui criait.
+
+Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras sur sa tête, et son flanc
+eut une secousse étrange, une convulsion qui la parcourut.
+
+L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privée de secours
+et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois résolue:--Je vais
+vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je
+pourrai. Je dois mon assistance à toute créature qui souffre.
+
+Puis, s'étant retourné vers les trois gamins, il cria:
+
+--Vous--vous allez passer vos têtes à la portière; et si un de vous se
+retourne, il me copiera mille vers de Virgile.
+
+Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça les trois têtes, ramena
+contre le cou les rideaux bleus, et il répéta:
+
+--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez privés d'excursions
+pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne
+jamais, moi.
+
+Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane.
+
+Elle gémissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbé, la face
+cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il
+levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs,
+vite détournés, vers la mystérieuse besogne accomplie par leur nouveau
+précepteur.
+
+--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe
+«désobéir»!--criait-il.
+
+--Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois.
+
+Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque
+aussitôt un cri bizarre et léger qui ressemblait à un aboiement et à un
+miaulement fit retourner, d'un seul élan, les trois collégiens persuadés
+qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau né.
+
+L'abbé tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait
+avec des yeux effarés; il semblait content et désolé, prêt à rire et
+prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses
+par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues.
+
+Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses élèves une grande nouvelle:
+
+--C'est un garçon.
+
+Puis aussitôt il reprit:
+
+--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le
+filet.--Bien.--Débouchez-la.--Très bien.--Versez-m'en quelques gouttes
+dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait.
+
+Et il répandit cette eau sur le front nu du petit être qu'il portait, en
+prononçant:
+
+«Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi
+soit-il.»
+
+Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie
+apparut à la portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta la
+frêle bête humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: «C'est madame
+qui vient d'avoir un petit accident en route.»
+
+Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans un égout; et, les cheveux
+mouillés de sueur, le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait:
+«Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en réponds.--Ils regardaient tous
+trois par la portière.--J'en réponds,--ils n'ont rien vu.»
+
+Et il descendit du compartiment avec quatre garçons au lieu de
+trois qu'il était allé chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de
+Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient des regards éperdus,
+sans trouver un seul mot à dire.
+
+Le soir, les trois familles dînaient ensemble pour fêter l'arrivée
+des collégiens. Mais on ne parlait guère; les pères, les mères et les
+enfants eux-mêmes semblaient préoccupés.
+
+Tout à coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda:
+
+--Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé, ce petit garçon?
+
+La mère ne répondit pas directement.
+
+--Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles avec tes questions.
+
+Il se tut quelques minutes, puis reprit:
+
+--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est
+donc que l'abbé est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir
+un bocal de poissons sous un tapis.
+
+--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoyé.
+
+--Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il
+entré par la portière, dis?
+
+Madame de Bridoie, impatientée, répliqua:--Voyons, c'est fini,
+tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le
+sais bien.
+
+--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon?
+
+Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait avec un air sournois, sourit
+et dit:
+
+--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbé qui l'a vu.
+
+
+
+ÇA IRA
+
+
+J'étais descendu à Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un
+guide (je ne sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens, un Téniers, un
+Ribera.
+
+Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai à l'hôtel de l'Europe, que
+le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain.
+
+Le musée était fermé: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs;
+il fut donc ouvert à ma requête, et je pus contempler quelques croûtes
+attribuées par un conservateur fantaisiste aux premiers maîtres de la
+peinture.
+
+Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien à faire, dans
+une longue rue de petite ville inconnue, bâtie au milieu de plaines
+interminables, je parcourus cette _artère_, j'examinai quelques pauvres
+magasins; puis, comme il était quatre heures, je fus saisi par un de ces
+découragements qui rendent fous les plus énergiques.
+
+Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais payé cinq cents francs l'idée
+d'une distraction quelconque! Me trouvant à sec d'inventions, je me
+décidai, tout simplement, à fumer un bon cigare et je cherchai le bureau
+de tabac. Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge, j'entrai. La
+marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regardé les
+cigares, que je jugeai détestables, je considérai, par hasard, la
+patronne.
+
+C'était une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante.
+Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver
+quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame?
+Non, je ne la connaissais pas assurément? Mais ne se pouvait-il faire
+que je l'eusse rencontrée? Oui, c'était possible! Ce visage-là devait
+être une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de
+vue, et changée, engraissée énormément sans doute?
+
+Je murmurai:
+
+--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je
+vous connais depuis longtemps.
+
+Elle répondit en rougissant:
+
+--C'est drôle... Moi aussi.
+
+Je poussai un cri:--Ah! Ça ira!
+
+Elle leva ses deux mains avec un désespoir comique, épouvantée de ce mot
+et balbutiant:
+
+--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'écria à son
+tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on
+ne l'avait point écoutée. Mais nous étions seuls, bien seuls!
+
+«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître «_Ça ira_», la pauvre _Ça
+ira_, la maigre _Ça ira_, la désolée _Ça ira_, dans cette tranquille et
+grasse fonctionnaire du gouvernement?
+
+_Ça ira_! Que de souvenirs s'éveillèrent brusquement en moi: Bougival,
+La Grenouillère, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journées
+en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passés dans ce coin de
+pays, sur ce délicieux bout de rivière.
+
+Nous étions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois,
+à Chatou, et vivant là d'une drôle de façon, toujours à moitié nus et à
+moitié gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces
+messieurs portent des monocles.
+
+Or notre bande possédait une vingtaine de canotières, régulières et
+irrégulières. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans
+certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes étaient là, pour
+ainsi dire, à demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de
+mieux à faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans
+femmes, et, parmi celles-là, _Ça ira_. C'était une pauvre fille maigre
+et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle était
+timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait
+avec crainte, au plus humble, au plus inaperçu, au moins riche de
+nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment
+s'était-elle trouvée parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on
+rencontrée, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenée dans
+une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous
+invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise à une petite table, dans
+un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de
+la bande.
+
+Nous l'avions baptisée _Ça ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de
+la destinée, de sa malechance, de ses déboires. On lui disait chaque
+dimanche: «Eh bien, _Ça ira_, ça va-t-il?» Et elle répondait toujours:
+«Non, pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux un jour.»
+
+Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé à faire le
+métier qui demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse et de beauté?
+Mystère. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides à
+dégoûter un gendarme.
+
+Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs
+fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions,
+indifférents à son existence.
+
+Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue. Notre groupe s'était
+émietté peu à peu, laissant la place à une autre génération, à qui
+nous avions aussi laissé _Ça ira_. Je l'appris en allant déjeuner chez
+Fournaise de temps en temps.
+
+Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisée ainsi, avaient
+cru à un nom d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils avaient cédé à
+leur tour leurs canots et quelques canotières à là génération suivante.
+(Une génération de canotiers vit, en général, trois ans sur l'eau, puis
+quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la médecine ou la
+politique).
+
+Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'était encore
+modifié en Sarah. On la crut alors israélite.
+
+Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient donc tout simplement «La
+Juive».
+
+Puis elle disparut.
+
+Et voilà que je la retrouvais marchande de tabac à Barviller.
+
+Je lui dis:
+
+--Eh bien, ça va donc, à présent?
+
+Elle répondit: Un peu mieux.
+
+Une curiosité me saisit de connaître la vie de cette femme. Autrefois
+je n'y aurais point songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué, attiré,
+tout à fait intéressé. Je lui demandai:
+
+--Comment as-tu fait pour avoir de la chance?
+
+--Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme je m'y attendais le moins.
+
+--Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée?
+
+--Oh non!
+
+--Où ça donc?
+
+--A Paris, dans l'hôtel que j'habitais.
+
+--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place à Paris.
+
+--Oui, j'étais chez madame Ravelet.
+
+--Qui ça, madame Ravelet?
+
+--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!
+
+--Mais non.
+
+--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli.
+
+Et la voilà qui se met à me raconter mille choses de sa vie ancienne,
+mille choses secrètes de la vie parisienne, l'intérieur d'une maison de
+modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idées,
+toute l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier de trottoir qui
+chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en
+flânant, nu-tête, après le repas, et le soir en montant chez elle.
+
+Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:
+
+--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides.
+Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu
+sais!
+
+Moi, la première rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie.
+J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse. Comme
+je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voilà la grande Louise qui
+me dit:--Comment! tu oses sortir avec ça!
+
+--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas.
+
+Ils étaient toujours bas, les fonds!
+
+Elle me répond:--Vas en chercher un à la Madeleine.
+
+Moi, ça m'étonne.
+
+Elle reprend:--C'est là que nous les prenons, toutes; on en a autant
+qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.
+
+Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine. Nous trouvons le
+sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublié un parapluie
+la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son
+manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate.
+Il nous introduit dans une chambre où il y avait plus de cinquante
+parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le
+mien; mais moi j'en choisis un beau, un très beau, à manche d'ivoire
+sculpté. Louise est allée le réclamer quelques jours après. Elle l'a
+décrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance.
+
+Pour faire ça, on s'habillait très chic.»
+
+Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle à charnières
+de la grande boîte à tabac.
+
+Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drôles.
+Tiens, nous étions cinq à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien,
+Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, et elle avait un
+amant au conseil d'État. Ça ne l'empêchait pas de lui en faire porter
+joliment. Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous ne savez pas, nous
+allons en faire une bien bonne.» Et elle nous conta son idée.
+
+Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tête de tous les
+hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir
+l'eau à la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs
+à chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que
+voici:
+
+Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là, les autres non plus;
+ça n'allait guère, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien
+de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux
+ou trois amants habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la
+promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorçait un monsieur
+qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on
+cédait. Mais ces hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou,
+c'était pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions;
+vrai, c'était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous
+faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C'est très vilain
+ce que je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu connais la vie,
+toi, et puis quand on est resté quatre ans à Chatou....
+
+Donc elle nous dit: «Nous allons lever au bal de l'Opéra ce qu'il y a de
+mieux à Paris comme hommes, les plus distingués et les plus riches. Moi,
+je les connais.»
+
+Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était vrai; parce que ces hommes-là
+ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non.
+Oh! elle était d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume
+de dire à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait
+certainement épousée.
+
+Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle
+nous dit: «Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune
+dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera
+dans votre voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez le plus
+gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour
+montrer que vous vous êtes trompée, que vous en attendiez un autre. Ça
+allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra
+rester par force; vous résisterez, vous ferez les cent coups pour le
+chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra
+un bon dédommagement.»
+
+Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle
+fit, la rosse.
+
+Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des
+voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous
+plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, elle alla au bal,
+toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus
+marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle
+en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les
+sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballé,
+elle ôta son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut
+l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une
+demi-heure, dans une voilure en face du n° 20 de la rue Taitbout.
+C'était moi, dans cette voiture-là? J'étais bien enveloppée et la figure
+voilée. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tête à la portière,
+et il dit: «C'est vous?»
+
+Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez vite.»
+
+Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je
+l'embrasse à lui couper la respiration; puis je reprends:
+
+--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!
+
+Et, tout d'un coup, je crie:
+
+--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets à
+pleurer.
+
+Tu juges si voilà un homme embarrassé! Il cherche d'abord à me consoler;
+il s'excuse, proteste qu'il s'est trompé aussi!
+
+Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros
+soupirs. Alors il me dit des choses très douces. C'était un homme tout à
+fait comme il faut; et puis ça l'amusait maintenant de me voir pleurer
+de moins en moins.
+
+Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller souper. Moi, j'ai
+refusé; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille;
+et puis embrassée; comme j'avais fait à son entrée.
+
+Et puis... et puis... nous avons... soupé... tu comprends... et il m'a
+donné... devine... voyons, devine... il m'a donné cinq cents francs!...
+crois-tu qu'il y en a des hommes généreux.
+
+Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le
+moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle était
+trop maigre!
+
+La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses
+souvenirs amassés depuis si longtemps dans son coeur fermé de débitante
+officielle. Tout l'autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle
+regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de
+privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et
+d'amour vrai par moments.
+
+Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton débit de tabac?
+
+Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans
+mon hôtel, porte à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, un de ces
+étudiants qui ne font rien. Celui-là, il vivait au café, du matin au
+soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne.
+
+Quand j'étais seule, nous passions la soirée ensemble quelquefois. C'est
+de lui que j'ai eu Roger.
+
+--Qui ça, Roger?
+
+--Mon fils.
+
+--Ah!
+
+--Il me donna une petite pension pour élever le gosse, mais je pensais
+bien que ce garçon-là ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai
+jamais vu un homme aussi fainéant, mais là, jamais. Au bout de dix ans,
+il en était encore à son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en
+pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais
+nous étions demeurés en correspondance à cause de l'enfant. Et puis,
+figure-toi qu'aux dernières élections, il y a deux ans, j'apprends qu'il
+a été nommé député dans son pays. Et puis il a fait des discours à la
+Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour
+finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un
+bureau de tabac comme fille de déporté.... C'est vrai que mon père a
+été déporté, mais je n'avais jamais pensé non plus que ça pourrait me
+servir. Bref.... Tiens, voilà Roger.
+
+Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.
+
+Il embrassa sur le front sa mère, qui me dit:
+
+--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau à la mairie.... Vous
+savez... c'est un futur sous-préfet.
+
+Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hôtel,
+après avoir serré, avec gravité, la main tendue de _Ça ira_.
+
+
+
+DÉCOUVERTE
+
+
+Le bateau était couvert de monde. La traversée s'annonçant fort belle,
+les Havraises allaient faire un tour à Trouville.
+
+On détacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonça le départ,
+et, aussitôt, un frémissement secoua le corps entier du navire, tandis
+qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuée.
+
+Les roues tournèrent quelques secondes, s'arrêtèrent, repartirent
+doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié
+par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: «En
+route!» elles se mirent à battre la mer avec rapidité.
+
+Nous filions le long de la jetée, couverte de monde. Des gens sur le
+bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amérique,
+et les amis restés à terre répondaient de la même façon.
+
+Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les
+toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine remué par
+des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit bâtiment fit une
+courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte lointaine entrevue à
+travers la brume matinale.
+
+A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt
+kilomètres. De place en place les grosses bouées indiquaient les bancs
+de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du
+fleuve qui, ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient de grands
+rubans jaunes à travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer.
+
+J'éprouve, aussitôt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de
+long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais
+rien. Donc je me mis à circuler sur le pont à travers la foule des
+voyageurs.
+
+Tout à coup, on m'appela. Je me retournai. C'était un de mes vieux amis,
+Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.
+
+Après nous être serré les mains, nous recommençâmes ensemble, en parlant
+de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais
+tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux
+lignes de voyageurs assis sur les deux côtés du pont.
+
+Tout à coup Sidoine prononça avec une véritable expression de rage:
+
+--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!
+
+C'était plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient
+l'horizon d'un air important qui semblait dire: «C'est nous, les
+Anglais, qui sommes les maîtres de la mer! Boum, boum! nous voilà!»
+
+Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs
+avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.
+
+Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les
+constructions navales de leur patrie, serrant en des châles multicolores
+leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux
+paysage. Leurs petites têtes, poussées au bout de ces longs corps,
+portaient des chapeaux anglais d'une forme étrange, et, derrière leurs
+crânes leurs maigres chevelures enroulées ressemblaient à des couleuvres
+lofées.
+
+Et les vieilles misses, encore plus grêles, ouvrant au vent leur
+mâchoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes
+et démesurées.
+
+On sentait, en passant près d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau
+dentifrice. Sidoine répéta, avec une colère grandissante:
+
+--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empêcher de venir en France?
+
+Je demandai en souriant:
+
+--Pourquoi leur on veux-tu? Quant à moi, ils me sont parfaitement
+indifférents.
+
+Il prononça:
+
+--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà.
+
+Je m'arrêtai pour lui rire au nez.
+
+--Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te rend donc très malheureux?
+
+Il haussa les épaules:
+
+--Non, pas précisément.
+
+--Alors... elle te... elle te... trompe?
+
+--Malheureusement non. Ça me ferait une cause de divorce et j'en serais
+débarrassé.
+
+--Alors je ne comprends pas!
+
+--Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne point. Eh bien, elle a tout
+simplement appris le français, pas autre chose! Écoute:
+
+Je n'avais pas le moindre désir de me marier, quand je vins passer l'été
+à Étrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux.
+On ne se figure pas combien les fillettes y sont à leur avantage. Paris
+sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.
+
+Les promenades à ânes, les bains du matin, les déjeuners sur l'herbe,
+autant de pièges à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil
+qu'une enfant de dix-huit ans qui court à travers un champ ou qui
+ramasse des fleurs le long d'un chemin.
+
+Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au même hôtel
+que moi. Le père ressemblait aux hommes que tu vois là, et la mère à
+toutes les Anglaises.
+
+Il y avait deux fils, de ces garçons tout en os, qui jouent du matin au
+soir à des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes;
+puis deux filles, l'aînée, une sèche, encore une Anglaise de boîte à
+conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutôt une blondine
+avec une tête venue du ciel. Quand elles se mettent à être jolies, les
+gredines, elles sont divines. Celle-là avait des yeux bleus, de ces
+yeux bleus qui semblent contenir toute la poésie, tout le rêve, toute
+l'espérance, tout le bonheur du monde!
+
+Quel horizon ça vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme
+comme ceux-là! Comme ça répond bien à l'attente éternelle et confuse de
+notre coeur!
+
+Il faut dire aussi que, nous autres Français, nous adorons les
+étrangères. Aussitôt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une
+Suédoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons
+amoureux instantanément. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme,
+drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons
+tort, cependant.
+
+Mais je crois que ce qui nous séduit le plus dans les exotiques, c'est
+leur défaut de prononciation. Aussitôt qu'une femme parle mal notre
+langue, elle est charmante; si elle fait une faute de français par
+mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une façon tout à fait
+inintelligible, elle devient irrésistible.
+
+Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire à une mignonne
+bouche rosé: «J'aimé bôcoup la gigotte.»
+
+Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y
+comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots
+inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et
+gai.
+
+Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules, prenaient sur ses lèvres
+un charme délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino,
+de longues conversations qui ressemblaient à des énigmes parlées.
+
+Je l'épousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les
+vrais amants n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une forme de femme.
+
+Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:
+
+ Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,
+ Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
+ Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.
+ J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur.
+
+Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, ç'a été de donner à ma
+femme un professeur de français.
+
+Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je
+l'ai chérie.
+
+Nos causeries étaient simples. Elles me révélaient la grâce surprenante
+de son être, l'élégance incomparable de son geste; elles me la
+montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupée de chair faite
+pour le baiser, sachant énumérer à peu près ce qu'elle aimait, pousser
+parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une façon coquette,
+à force d'être incompréhensible et imprévue, des émotions ou des
+sensations peu compliquées.
+
+Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent «papa» et «maman», en
+prononçant--Baâba--et Baâmban.
+
+Aurais-je pu croire que...
+
+Elle parie, à présent.... Elle parle... mal... très mal.... Elle fait
+tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends...
+je sais... je la connais....
+
+J'ai ouvert ma poupée pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut
+causer, mon cher!
+
+Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idées, les théories
+d'une jeune Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux rien reprocher,
+et qui me répète, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
+de la conversation à l'usage des pensionnats de jeunes personnes.
+
+Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dorés qui
+renferment d'exécrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée. J'ai
+voulu manger le dedans et suis resté tellement dégoûté que j'ai des
+haut-le-coeur, à présent, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes.
+
+J'ai épousé un perroquet à qui une vieille institutrice anglaise aurait
+enseigné le français: comprends-tu?
+
+Le port de Trouville montrait maintenant ses jetées de bois couvertes de
+monde.
+
+Je dis:
+
+--Où est ta femme?
+
+Il prononça:
+
+--Je l'ai ramenée à Étretat.
+
+--Et toi, où vas-tu?
+
+--Moi? moi je vais me distraire à Trouville
+
+Puis, après un silence, il ajouta:
+
+--Tu ne te figures pas comme ça peut être bête quelquefois, une femme.
+
+
+
+SOLITUDE
+
+
+C'était après un dîner d'hommes. On avait été fort gai. Un d'eux, un
+vieil ami, me dit:
+
+--Veux-tu remonter à pied l'avenue des Champs-Elysées?
+
+Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les
+arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur
+confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le
+visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre
+d'or.
+
+Mon compagnon me dit:
+
+--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout
+ailleurs. Il me semble quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, ces
+espèces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde,
+qu'on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se
+referme. C'est fini.
+
+De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs;
+nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne
+faisaient qu'une tache noire.
+
+Mou voisin murmura:
+
+--Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût qu'ils m'inspirent, mais une
+immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un
+que j'ai pénétré: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que
+nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne
+tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en
+plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire
+cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils
+demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi.
+
+On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout.
+
+Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris,
+d'avoir découvert l'affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne
+peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que
+nous fassions, quels que soient l'élan de nos coeurs, l'appel de nos
+lèvres et l'étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.
+
+Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez
+moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de
+mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et
+nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu?
+
+Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Écriture. Ils ont l'illusion
+du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils
+n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des
+coudes, sans autre joie que l'égoïste satisfaction de comprendre, de
+voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre
+éternel isolement.
+
+Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?
+
+Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble
+que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont
+je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a
+point de bout, peut-être! J'y vais sans personne avec moi, sans personne
+autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route
+ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits,
+des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses.
+Mais je ne sais jamais au juste d'où elles parlent; je ne rencontre
+jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui
+m'entoure. Me comprends-tu?
+
+Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce.
+
+Musset s'est écrié:
+
+ Qui vient? Qui m'appelle? Personne.
+ Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne,
+ O solitude!--O pauvreté!
+
+Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une
+certitude définitive, comme chez moi. Il était poète; il peuplait la vie
+de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul.--Moi, je suis
+seul!
+
+Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il
+était un des grands lucides, n'écrivit-il pas à une amie cette phrase
+désespérante: «Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend
+personne.»
+
+Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise,
+quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles
+que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin
+que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que
+l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches
+qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps?
+
+Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre
+homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés
+surtout, parce que la pensée est insondable.
+
+Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des
+êtres que nous ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les uns les autres
+comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans
+parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille,
+mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos
+confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses
+vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne
+font que nous heurter l'un à l'autre.
+
+Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur à quelque
+ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle.
+Il est là, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme,
+derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il? Oui,
+que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-être?
+ou me méprise? ou se moque de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me
+juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment
+savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et
+ce qui s'agite dans cette petite tête ronde? Quel mystère que la pensée
+inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni
+connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre!
+
+Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les
+portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond,
+tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ où personne ne pénètre. Personne ne
+peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce
+que personne ne comprend personne.
+
+Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu
+m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: «Qu'est-ce qu'il a, ce
+soir?» Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible
+et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_!
+et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être.
+
+Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
+
+Misère! misère! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont
+donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul!
+
+Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité
+surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où vient cette
+sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine
+n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser.
+Quelle erreur! Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin
+d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge
+du Rêve.
+
+Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à
+longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel
+délire égare notre esprit! Quelle illusion nous emporte!
+
+Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout à l'heure, semble-t-il?
+Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines
+d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup,
+un jour, plus seul que je ne l'avais encore été.
+
+Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et
+comme il est navrant, épouvantable!
+
+Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas écrit:
+
+ Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
+ Infructueux essais du pauvre amour qui tente
+ L'impossible union des âmes par les corps....
+
+Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme
+qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous
+n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute!
+
+Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux
+des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les
+aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un
+seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un
+éclair dans la nuit, le trou noir entre nous.
+
+Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer
+un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque
+complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas
+plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.
+
+Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne
+ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné
+à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon
+avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs,
+les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis
+désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des
+phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un
+sourire qui dit: «oui», quand je ne veux même pas prendre la peine de
+parler.
+
+Me comprends-tu?
+
+Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'arc de triomphe de
+l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde,
+car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup
+d'autres choses dont je ne me souviens plus.
+
+Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque
+de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des
+étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc
+l'histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s'écria:
+
+--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.
+
+Puis il me quitta sans ajouter un mot.
+
+Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je ne le sais encore.
+Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il
+avait perdu l'esprit.
+
+
+
+AU BORD DU LIT
+
+
+_Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la table japonaise, deux tasses
+à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le
+sucrier flanqué du carafon de rhum._
+
+_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur
+une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de
+bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait
+aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et
+luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna
+vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait
+hésiter comme si une pensée intime l'eût Gêné. Enfin il dit_:
+
+--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?
+
+_Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d'une flamme de
+triomphe et de défi, et répondit:_
+
+--Je l'espère bien!
+
+_Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en
+cassant une brioche._
+
+--C'en était presque ridicule... pour moi?
+
+_Elle demanda_:--Est-ce une scène? avez-vous l'intention de me faire des
+reproches?
+
+--Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque
+inconvenant auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je
+me serais fâché.
+
+--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous
+pensiez l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su que vous aviez une
+maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère
+si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon
+chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon
+ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine
+et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh! vous m'avez
+parfaitement laissé entendre que j'étais libre, que le mariage, entre
+gens intelligents, n'était qu'une association d'intérêts, un lien
+social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laissé
+comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus
+séduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela était
+entouré, bien entendu, de ménagements d'homme bien élevé, enveloppé de
+compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je
+n'en ai pas moins parfaitement compris.
+
+Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement
+séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union.
+
+Vous m'avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu'aux apparences,
+que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette
+liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur
+la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances,
+etc., etc.
+
+J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup,
+beaucoup madame de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale
+vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens.
+Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde
+ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez
+nous.
+
+Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux.
+Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir
+vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse...
+
+--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande à faire la balance
+entre nous.
+
+--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en
+ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement
+exagéré.
+
+--Pas du tout. Vous avez avoué, vous m'avez avoué votre liaison, ce qui
+équivalait à me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas
+fait....
+
+--Permettez....
+
+--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant,
+et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne
+trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est
+un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.
+
+--Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées.
+
+--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parlé du
+dix-huitième siècle, vous m'avez laissé entendre que vous étiez régence.
+Je n'ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d'être ce que
+je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même
+vous en douter... cocu comme d'autres.
+
+--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?
+
+--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de
+Gers a déclaré que M. de Servy avait l'air d'un cocu à la recherche de
+ses cornes.
+
+--Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gers devient
+inconvenant dans la vôtre.
+
+--Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il
+s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit
+de vous. Tout dépend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce
+mot, je ne l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.
+
+--Mûr... Pour quoi?
+
+--Mais pour l'être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette
+parole, c'est qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier
+si je parle d'un... coiffé. Alors... oui... quand on l'est, on ne le
+sent pas.
+
+--Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue
+ainsi.
+
+--Ah! voilà... j'ai changé... en mal. C'est votre faute.
+
+--Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie
+de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites
+inconvenantes de M. Burel.
+
+--Vous êtes jaloux. Je le disais bien.
+
+--Mais non, non. Seulement je désire n'être pas ridicule. Je ne veux
+pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les...
+épaules, ou plutôt entre les seins...
+
+--Il cherchait un porte-voix.
+
+--Je... je lui tirerai les oreilles.
+
+--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?
+
+--On le pourrait être de femmes moins jolies.
+
+--Tiens, comme vous voilà! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous,
+moi!
+
+_Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant
+derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se
+dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_
+
+--Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s'il vous plaît. Nous vivons
+séparés. C'est fini.
+
+--Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque
+temps.
+
+--Alors... alors... c'est que j'ai gagné. Vous aussi... vous me
+trouvez... mûre.
+
+--Je vous trouve ravissante, ma chère; vous avez des bras, un teint, des
+épaules...
+
+--Qui plairaient à M. Burel.
+
+--Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne connais pas de femme aussi
+séduisante que vous.
+
+--Vous êtes à jeun.
+
+--Hein?
+
+--Je dis: Vous êtes à jeun.
+
+--Comment ça?
+
+--Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à
+manger des choses qu'on n'aimerait point à un autre moment. Je suis le
+plat... négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous
+la dent... ce soir.
+
+--Oh! Marguerite! Qui vous a appris à parler comme ça?
+
+--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez
+eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des
+artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique
+autrement que par un jeûne momentané vos... velléités de ce soir.
+
+--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de
+vous. Pour de vrai, très fort. Voilà.
+
+--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Ce soir!
+
+--Oh! Marguerite!
+
+--Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne
+sommes plus rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme,
+c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un
+autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai... à
+prix égal.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc.
+
+--Mille fois mieux.
+
+--Mieux que la mieux?
+
+--Mille fois.
+
+--Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois?
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Je dis: combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos
+maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien
+complet, enfin?
+
+--Est-ce que je sais, moi?
+
+--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par
+mois: est-ce a peu près juste?
+
+--Oui... à peu près.
+
+--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je
+suis à vous pour un mois, à compter de ce soir.
+
+--Vous êtes folle.
+
+--Vous le prenez ainsi; bonsoir.
+
+_La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est
+entr'ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures_.
+
+_Le comte apparaissant à la porte:_
+
+--Ça sent très bon, ici.
+
+--Vraiment?... Ça n'a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau
+d'Espagne.
+
+--Tiens, c'est étonnant... ça sent très bon.
+
+--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce
+que je vais me coucher.
+
+--Marguerite!
+
+--Allez-vous-en!
+
+_Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil._
+
+_La comtesse_:--Ah! c'est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous.
+
+_Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et
+blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la
+glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rosé apparaît
+au bord du corset de soie noire._
+
+_Le comte se lève vivement et vient vers elle._
+
+_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fâche!...
+
+_Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres._
+
+_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre
+d'eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en
+plein visage de son mari._
+
+_Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_
+
+--C'est stupide.
+
+--Ça se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs.
+
+--Mais ce serait idiot!...
+
+--Pourquoi ça!
+
+--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!...
+
+--Oh!... quels vilains mots vous employez!
+
+--C'est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa
+femme légitime.
+
+--Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d'aller payer
+des cocottes.
+
+--Soit, mais je ne veux pas être ridicule.
+
+_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement
+ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort
+de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._
+
+_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_
+
+--Quelle drôle d'idée vous avez là?
+
+--Quelle idée?
+
+--De me demander cinq mille francs.
+
+--Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l'un à l'autre, n'est-ce
+pas? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser puisque nous
+sommés mariés. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-être qu'une
+autre.
+
+Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en
+ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et
+puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant,
+de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en
+amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre
+amour... légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût
+de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour coté. Est-ce pas
+vrai?
+
+_Elle s'est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._
+
+--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.
+
+_Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui
+jetant à la tête son portefeuille:_
+
+--Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais tu sais?...
+
+_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_
+
+--Quoi?
+
+--Ne t'y accoutume pas.
+
+_Elle éclate de rire, et allant vers lui:_
+
+--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie à vos
+cocottes. Et même si...si vous êtes content...je vous demanderai de
+l'augmentation.
+
+
+
+PETIT SOLDAT
+
+
+Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient libres, les deux petits soldats se
+mettaient en marche.
+
+Ils tournaient à droite en sortant de la caserne, traversaient
+Courbevoie à grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade
+militaire; puis, dès qu'ils avaient quitté les maisons, ils suivaient,
+d'une allure plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue qui mène à
+Bezons.
+
+Ils étaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop
+longue, dont les manches couvraient leurs mains, gênés par la culotte
+rouge, trop vaste, qui les forçait à écarter les jambes pour aller vite.
+Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de
+figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté
+presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes.
+
+Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la
+même idée en tête, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient
+trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux, un endroit leur
+rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que là.
+
+Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait
+sous les arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait la tête, et
+ils s'essuyaient le front.
+
+Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder
+la Seine. Ils demeuraient là, deux ou trois minutes, courbés en deux,
+penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient le grand bassin
+d'Argenteuil où couraient les voiles blanches et inclinées des clippers,
+qui, peut-être, leur remémoraient la mer bretonne, le port de Vannes
+dont ils étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en allant à travers
+le Morbihan, vers le large.
+
+Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions
+chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un
+morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu
+constituaient leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. Mais, aussitôt
+sortis du village, ils n'avançaient plus qu'à pas très lents et ils se
+mettaient à parler.
+
+Devant eux, une plaine maigre, semée de bouquets d'arbres, conduisait
+au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler à celui de
+Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient l'étroit chemin perdu dans
+la jeune verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois à Luc
+Le Ganidec:
+
+--C'est tout comme auprès de Pleunivon.
+
+--Oui, c'est tout comme.
+
+Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein de vagues souvenirs du
+pays, plein d'images réveillées, d'images naïves comme les feuilles
+coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout
+de lande, un carrefour, une croix de granit.
+
+Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès d'une pierre qui bornait une
+propriété, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu.
+
+En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous
+les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait à
+arracher tout doucement l'écorce en pensant aux gens de là-bas.
+
+Jean Kerderen portait les provisions.
+
+De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance,
+en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps à songer. Et le
+pays, le cher pays lointain les repossédait peu à peu, les envahissait,
+leur envoyait, à travers la distance, ses formes, ses bruits, ses
+horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte où courait l'air
+marin.
+
+Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont
+engraissées les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris
+que cueille et qu'emporte la brise salée du large. Et les voiles des
+canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des
+caboteurs, aperçues derrière la longue plaine qui s'en allait de chez
+eux jusqu'au bord des flots.
+
+Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents
+et tristes, hantés par un chagrin doux, un chagrin lent et pénétrant de
+bête en cage, qui se souvient.
+
+Et quand Luc avait fini de dépouiller la mince baguette de son écorce,
+ils arrivaient au coin du bois où ils déjeunaient tous les dimanches.
+
+Ils retrouvaient les deux briques cachées par eux dans un taillis, et
+ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la
+pointe de leur couteau.
+
+Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur pain jusqu'à la dernière
+miette, et bu leur vin jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient
+assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire, les yeux au loin, les
+paupières lourdes, les doigts croisés comme à la messe, leurs jambes
+rouges allongées à côté des coquelicots du champ; et le cuir de leurs
+shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent,
+faisaient s'arrêter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs
+têtes.
+
+Vers midi, ils commençaient à tourner leurs regards de temps en temps du
+côté du village de Bezons, car la fille à la vache allait venir.
+
+Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser
+sa vache, la seule vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait une
+étroite prairie sur la lisière du bois, plus loin.
+
+Ils apercevaient bientôt la servante, seul être humain marchant à
+travers la campagne, et ils se sentaient réjouis par les reflets
+brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil.
+Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils étaient seulement contents de la
+voir, sans comprendre pourquoi.
+
+C'était une grande fille vigoureuse, rousse et brûlée par l'ardeur des
+jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne.
+
+Une fois, en les revoyant assis à la même place, elle leur dit:
+
+--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?
+
+Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:
+
+--Oui, nous v'nons au repos.
+
+Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle
+rit avec une bienveillance protectrice de femme dégourdie qui sentait
+leur timidité, et elle demanda:
+
+--Que qu'vous faites comme ça? C'est-il qu'vous r'gardez pousser
+l'herbe?
+
+Luc égayé sourit aussi: P'téte ben.
+
+Elle reprit: Hein! Ça va pas vite.
+
+Il répliqua, riant toujours:--Pour ça, non.
+
+Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arrêta
+encore devant eux, et leur dit:
+
+En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera l'pays.
+
+Avec son instinct d'être de même race, loin de chez elle aussi
+peut-être, elle avait deviné et touché juste.
+
+Ils furent émus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non
+sans peine, dans le goulot du litre de verre où ils apportaient leur
+vin; et Luc but le premier, à petites gorgées, en s'arrêtant à tout
+moment pour regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis il donna la
+bouteille à Jean.
+
+Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau
+par terre à ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.
+
+Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; à dimanche!
+
+Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa
+haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer
+dans la verdure des terres.
+
+Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'après, Jean dit a Luc:
+
+--Faut-il pas li acheter qué que chose de bon?
+
+Et ils demeurèrent fort embarrassés devant le problème d'une friandise à
+choisir pour la fille à la vache.
+
+Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean préférait des
+berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils
+prirent, chez un épicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges.
+
+Ils déjeunèrent plus vite que de coutume, agités par l'attente.
+
+Jean l'aperçut le premier: «La v'là,» dit-il. Luc reprit: «Oui. La
+v'là.»
+
+Elle riait de loin en les voyant, elle cria:
+
+--Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent ensemble:
+
+--Et de vot' part?» Alors elle causa, elle parla de choses simples qui
+les intéressaient, du temps, de la récolte, de ses maîtres.
+
+Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la
+poche de Jean.
+
+Luc enfin s'enhardit et murmura:
+
+--Nous vous avons apporté quelque chose.
+
+Elle demanda:--Qué'que c'est donc?
+
+Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de
+papier et le lui tendit.
+
+Elle se mit à manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une
+joue à l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux
+soldats, assis devant elle, la regardaient, émus et ravis.
+
+Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en
+revenant.
+
+Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils en parlèrent plusieurs
+fois. Le dimanche suivant, elle s'assit à côté d'eux pour deviser plus
+longtemps, et tous les trois, côte à côte, les yeux perdus au loin, les
+genoux enfermés dans leurs mains croisées, ils racontèrent des menus
+faits et des menus détails des villages où ils étaient nés, tandis que
+la vache, là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait vers
+elle sa lourde tête aux naseaux humides, et mugissait longuement pour
+l'appeler.
+
+La fille accepta bientôt de manger un morceau avec eux et de boire un
+petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa
+poche; car la saison des prunes était venue. Sa présence dégourdissait
+les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux.
+
+Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui
+arrivait jamais, et il ne rentra qu'à dix heures du soir.
+
+Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour quelle raison son camarade
+avait bien pu sortir ainsi.
+
+Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté dix sous à son voisin de lit,
+demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques
+heures.
+
+Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il
+avait l'air tout drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne comprenait
+pas, mais il soupçonnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ça
+pouvait être.
+
+Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place habituelle, dont ils avaient
+usé l'herbe à force de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent
+lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre.
+
+Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient
+tous les dimanches. Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit deux
+pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa
+fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean,
+sans songer qu'il était là, sans le voir.
+
+Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, si éperdu qu'il ne
+comprenait pas, l'âme bouleversée, le coeur crevé, sans se rendre compte
+encore.
+
+Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se mirent à bavarder.
+
+Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade
+était sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un
+chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce déchirement que font les
+trahisons.
+
+Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble remiser la vache.
+
+Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner côte à côte. La culotte
+rouge de son camarade faisait une tache éclatante dans le chemin. Ce fut
+Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bête.
+
+La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main
+distraite l'échine coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le seau
+dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le bois.
+
+Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles où ils étaient entrés;
+et il se sentait si troublé que, s'il avait essayé de se lever, il
+serait tombé sur place assurément. Il demeurait immobile, abruti
+d'étonnement et de souffrance, d'une souffrance naïve et profonde. Il
+avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir
+personne jamais.
+
+Tout à coup, il les aperçut qui sortaient du taillis. Ils revinrent
+doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les
+villages. C'était Luc qui portait le seau.
+
+Ils s'embrassèrent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla
+après avoir jeté à Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence.
+Elle ne pensa point à lui offrir du lait ce jour-là.
+
+Les deux petits soldats demeurèrent côte à côte, immobiles comme
+toujours, silencieux et calmes, sans que la placidité de leur visage
+montrât rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux.
+La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin.
+
+A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour revenir.
+
+Luc épluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le déposa
+chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur le pont,
+et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent au milieu, afin de regarder
+couler l'eau quelques instants.
+
+Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer,
+comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc
+lui dit: «C'est-il que tu veux y boire un coup?» Comme il prononçait
+le dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, les jambes enlevées
+décrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba
+d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.
+
+Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit
+plus loin quelque chose remuer; puis la tête de son camarade surgit à la
+surface du fleuve, pour y rentrer aussitôt.
+
+Plus loin encore, il aperçut, de nouveau, une main, une seule main
+qui sortit de la rivière, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers
+accourus ne retrouvèrent point le corps ce jour-là.
+
+Luc revint seul à la caserne, en courant, la tête affolée, et il raconta
+l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup
+sur coup: «Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si
+bien que la tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe... qui
+tombe...»
+
+Il ne put en dire plus long, tant l'émotion l'étranglait.--S'il avait
+su...
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 ***