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diff --git a/12011-0.txt b/12011-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ab59702 --- /dev/null +++ b/12011-0.txt @@ -0,0 +1,6285 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 *** + +MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes) + +Par + +GUY DE MAUPASSANT + + + + +MONSIEUR PARENT + +I + +Le petit Georges, à quatre pattes dans l'allée, faisait des montagnes de +sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'élevait en pyramide, puis +plantait au sommet une feuille de marronnier. + +Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention +concentrée et amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit jardin public +rempli de monde. + +Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant +l'église de la Trinité pour revenir, après avoir contourné le gazon, +d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs petits jeux de jeunes +animaux, tandis que les bonnes indifférentes regardaient en l'air +avec leurs yeux de brutes, ou que les mères causaient entre elles en +surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant. + +Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant +traîner derrière elles les longs rubans éclatants de leurs bonnets, et +portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppé de dentelles, +tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des +entretiens sérieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du +square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches, +faisait sans cesse des détours pour ne point démolir des ouvrages de +terre, pour ne point écraser des mains, pour ne point déranger le +travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines. + +Le soleil allait disparaître derrière les toits de la rue Saint-Lazare +et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et parée, +Les marronniers s'éclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades, +devant le haut portail de l'église, semblaient en argent liquide. + +M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussière: il suivait ses +moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des +lèvres à tous les mouvements de Georges. + +Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se +trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par +le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraîna +vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer après sa +femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait à son côté. + +Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant encore son allure, se +mit à souffler de peine en montant le trottoir incliné. C'était un homme +de quarante ans; déjà gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un +bon ventre de joyeux garçon que les événements ont rendu timide. + +Il avait épousé, quelques années plus tôt, une jeune femme aimée +tendrement qui le traitait á présent avec une rudesse et une autorité de +despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il +faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement +ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses goûts, ses +allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa +voix. + +Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il +avait d'elle, Georges, âgé maintenant de trois ans, devenu la plus +grande joie et la plus grande préoccupation de son coeur. Rentier +modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et +sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son +mari. + +Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la première marche de +l'escalier, s'essuya le front, et se mit à monter. + +Au second étage, il sonna. + +Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de ces servantes maîtresses qui +sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse: + +--Madame est-elle rentrée? + +La domestique haussa les épaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu +Madame rentrer pour six heures et demie? + +Il répondit d'un ton gêné: + +--C'est bon, tant mieux, ça me donne le temps de me changer, car j'ai +très chaud. + +La servante le regardait avec une pitié irritée et méprisante. Elle +grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il +a porté le petit peut-être; et tout ça pour attendre Madame jusqu'à sept +heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant à être +prête à l'heure. Je fais mon dîner pour huit heures, moi, et quand on +l'attend, tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé! + +M. Parent feignait de ne point écouter. Il murmura: «C'est bon, c'est +bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pâtés de sable. +Moi, je vais me changer. Recommande à la femme de chambre de bien +nettoyer le petit.» + +Et il entra dans son appartement. Dès qu'il y fut, il poussa le verrou +pour être seul, bien seul, tout seul. Il était tellement habitué, +maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il ne se jugeait en sûreté +que sous la protection des serrures. Il n'osait même plus penser, +réfléchir, raisonner avec lui-même, s'il ne se sentait garanti par un +tour de clef contre les regards et les suppositions. S'étant affaissé +sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre, +il songea que Julie commençait à devenir un danger nouveau dans la +maison. Elle haïssait sa femme, c'était visible; elle haïssait surtout +son camarade Paul Limousin resté, chose rare, l'ami intime et familier +du ménage, après avoir été l'inséparable compagnon de sa vie de garçon. + +C'était Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et +lui, qui le défendait, même vivement, même sévèrement, contre les +reproches immérités, contre les scènes harcelantes, contre tontes les +misères quotidiennes de son existence. + +Mais voilà que, depuis bientôt six mois, Julie se permettait sans cesse +sur sa maîtresse des remarques et des appréciations malveillantes. Elle +la jugeait à tout moment, déclarait vingt fois par jour: «Si j'étais +Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ça par le nez. +Enfin, enfin... Voilà... chacun suivant sa nature.» + +Un jour même elle avait été insolente avec Henriette, qui s'était +contentée de dire, le soir, à son mari: «Tu sais, à la première +parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi.» Elle semblait +cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et +Parent attribuait cette mansuétude à une considération pour la bonne qui +l'avait élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère. + +Mais c'était fini, les choses ne pourraient traîner plus longtemps; +et il s'épouvantait a l'idée de ce qui allait arriver. Que ferait-il? +Renvoyer Julie lui apparaissait comme une résolution si redoutable, +qu'il n'osait y arrêter sa pensée. Lui donner raison contre sa +femme, était également impossible; et il ne se passerait pas un mois +maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux. + +Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de +tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: «Heureusement que +j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux.» + +Puis l'idée lui vint de consulter Limousin; il s'y résolut; mais +aussitôt le souvenir de l'inimitié née entre sa bonne et son ami lui +fit craindre que celui-ci ne conseillât l'expulsion; et il demeurait de +nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes. + +La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il +n'avait pas encore changé de linge! Alors, effaré, essoufflé, il +se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche, et se revêtit avec +précipitation, comme si on l'eût attendu dans la pièce voisine pour un +événement d'une importance extrême. + +Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien à redouter. + +Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint +s'asseoir sur le canapé; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra, +nettoyé, peigné, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa +avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux, +puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il +le fit sauter en l'air, l'élevant jusqu'au plafond, au bout de ses +poignets. Puis il s'assit, fatigué par cet effort; et prenant Georges +sur un genou, il lui fit faire «à dada». + +L'enfant riait enchanté, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir, +et le père aussi riait et criait de contentement, secouant son gros +ventre, s'amusant plus encore que le petit. + +Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de résigné, de meurtri. Il +l'aimait avec des élans fous, de grandes caresses emportées, avec toute +la tendresse honteuse cachée en lui, qui n'avait jamais pu sortir, +s'épandre, même aux premières heures de son mariage, sa femme s'étant +toujours montrée sèche et réservée. + +Julie parut sur la porte, le visage pâle, l'oeil brillant, et elle +annonça d'une voix tremblante d'exaspération: + +--Il est sept heures et demie, Monsieur. + +Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et résigné, et murmura: + +--En effet, il est sept heures et demie. + +--Voilà, mon dîner est prêt, maintenant. + +Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter: + +--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré, que tu ne le ferais que +pour huit heures? + +--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sûr! Vous n'allez pas +vouloir faire manger le petit à huit heures maintenant: On dit ça, +pardi, c'est une manière de parler. + +Mais ça détruirait l'estomac du petit de le faire manger à huit heures! +Oh! s'il n'y avait que sa mère! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah +oui! parlons-en, en voilà une mère! Si ce n'est pas une pitié de voir +des mères comme ça! + +Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arrêter net la +scène menaçante. + +--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maîtresse. +Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus à l'avenir. + +La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement, tourna les talons et +sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du +lustre tintèrent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une légère et +vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air +silencieux du salon. + +Georges, surpris d'abord, se mit à battre des mains avec bonheur, et, +gonflant ses joues, fit un gros «boum» de toute la force de ses poumons +pour imiter le bruit de la porte. + +Alors son père lui conta des histoires; mais la préoccupation de son +esprit lui faisait perdre à tout moment le fil de son récit; et le +petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux étonnés. + +Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir +marcher l'aiguille. Il aurait voulu arrêter l'heure, faire immobile le +temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en voulait pas à Henriette +d'être en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de +tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener +une irréparable catastrophe, des explications et des violences qu'il +n'osait même imaginer. La seule pensée de la querelle, des éclats de +voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes +face à face se regardant au fond des yeux et se jetant à la tête des +mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche ainsi +qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il +n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur +son genou. + +Huit heures sonnèrent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle +n'avait plus son air exaspéré, mais un air de résolution méchante et +froide, plus redoutable encore. + +--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'à son dernier jour, +je vous ai élevé aussi de votre naissance jusqu'à aujourd'hui! Je crois +qu'on peut dire que je suis dévouée à la famille... + +Elle attendit une réponse. + +Parent balbutia: «Mais oui, ma bonne Julie.» + +Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par intérêt +d'argent, mais toujours par intérêt pour vous; que je ne vous ai jamais +trompé ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches... + +--Mais oui, ma bonne Julie. + +--Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer plus longtemps. C'est par +amitié pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans +votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le +quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il +faut que je vous le dise aussi, à la fin, bien que ça ne m'aille guère +de rapporter. Si Madame rentre comme ça à des heures de fantaisie, c'est +qu'elle fait des choses abominables. + +Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier: +«Tais-toi... Tu sais que je t'ai défendu...» + +Elle lui coupa la parole avec une résolution irrésistible. + +--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a +longtemps que Madame a fauté avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus +de vingt fois s'embrasser derrière les portes. Oh, allez! si M. Limousin +avait été riche, ça n'est pas M. Parent que Madame aurait épousé. Si +Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il +comprendrait la chose d'un bout à l'autre... + +Parent s'était levé, livide, balbutiant: «Tais-toi... tais-toi... ou...» + +Elle continua: + +--Non, je vous dirai tout. Madame a épousé Monsieur par intérêt; et elle +l'a trompé du premier jour. C'était entendu entre eux, pardi! Il suffit +de réfléchir pour comprendre ça. Alors comme Madame n'était pas contente +d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie +dure, si dure que j'en avais le coeur cassé, moi qui voyais ça... + +Il fit deux pas, les poings fermés, répétant: «Tais-toi... tais-toi...» +car il ne trouvait rien à répondre. + +La vieille bonne ne recula point; elle semblait résolue à tout. + +Mais Georges, effaré d'abord, puis effrayé par ces voix grondantes, se +mit à pousser des cris aigus. Il restait debout derrière son père, et, +la face crispée, la bouche ouverte, il hurlait. + +La clameur de son fils exaspéra Parent, l'emplit de courage et de +fureur. Il se précipita vers Julie, les deux bras levés, prêt à frapper +des deux mains, et criant: «Ah misérable! tu vas tourner les sens du +petit.» + +Il la touchait déjà! Elle lui jeta par lu face: + +--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai élevé; ça n'empêchera +pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!... + +Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face +d'elle tellement éperdu qu'il ne comprenait plus rien. + +Elle ajouta:--Il suffît de regarder le petit pour reconnaître le père, +pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à regarder ses +yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas.... + +Mais il l'avait saisie par les épaules et il la secouait de toute sa +force, bégayant: «Vipère... vipère! Hors d'ici, vipère!... Va-t'en ou je +te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!... + +Et d'un effort désespéré il la lança dans la pièce voisine. Elle tomba +sur la table servie dont les verres s'abattirent et se cassèrent; puis, +s'étant relevée, elle mit la table entre elle et son maître, et, tandis +qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des +paroles terribles: + +--Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... après dîner... et qu'à rentrer +tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur +essaye... il verra. + +Elle avait gagné la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut +derrière elle, monta l'escalier de service jusqu'à sa chambre de bonne +où elle s'était enfermée, et heurtant la porte: + +--Tu vas quitter la maison à l'instant même. + +Elle répondit à travers la planche: + +--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici. + +Alors il redescendit lentement, en se cramponnant à la rampe pour ne +point tomber; et il rentra dans son salon où Georges pleurait, assis par +terre. + +Parent s'affaissa sur un siège et regarda l'enfant d'un oeil hébété. Il +ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait étourdi, +abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tête; à peine se +souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis, +peu a peu, sa raison, comme une eau troublée, se calma et s'éclairait; +et l'abominable révélation commença à travailler son coeur. + +Julie avait parlé si net, avec une telle force, une telle assurance, une +telle sincérité, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait +à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'être trompée, aveuglée par +son dévouement pour lui, entraînée par une haine inconsciente contre +Henriette. Cependant, à mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se +convaincre, mille petits faits se réveillaient en son souvenir, +des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens +inobservés, presque inaperçus, des sorties tardives, des absences +simultanées, et même des gestes presque insignifiants, mais bizarres +qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant, +prenaient pour lui une importance extrême, établissaient une connivence +entre eux. Tout ce qui s'était passé depuis ses fiançailles surgissait +brusquement en sa mémoire surexcitée par l'angoisse. Il retrouvait tout, +des intonations singulières, des attitudes suspectes; et son pauvre +esprit d'homme calme et bon, harcelé par le doute, lui montrait +maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'être encore que des +soupçons. + +Il fouillait avec une obstination acharnée dans ces cinq années de +mariage, cherchant à retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et +chaque chose inquiétante qu'il découvrait le piquait au coeur comme un +aiguillon de guêpe. + +Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait maintenant, le derrière sur +le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit +à pleurer. + +Son père s'élança, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tête de +baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste? + +Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulagé, +consolé, balbutiant: «Georges..... mon petit Georges, mon cher petit +Georges.....» Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!.... +Oui, elle avait dit que son enfant était à Limousin..... Oh! cela +n'était pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en +pouvait même douter une seconde. C'était là une de ces odieuses +infamies qui germent dans les âmes ignobles des servantes! Il répétait: +«Georges..... mon cher Georges.» Le gamin, caressé, s'était tu de +nouveau. + +Parent sentait la chaleur de la petite poitrine pénétrer dans la sienne +à travers les étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie; +cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait. + +Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne et frisée pour la +regarder avec passion. Il la contemplait avidement, éperdument, se +grisant à la voir, et répétant toujours: «Oh! mon petit..... mon petit +Georges!.....» + +Il pensa soudain: «S'il ressemblait à Limousin... pourtant!» + +Ce fut en lui quelque chose d'étrange, d'atroce, une poignante et +violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres, +comme si ses os, tout à coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il +ressemblait à Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui +riait maintenant. Il le regardait avec des yeux éperdus, troubles, +hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche, +dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez, +de la bouche ou des joues de Limousin. + +Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son +enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres, +des ressemblances invraisemblables. + +Julie avait dit: «Un aveugle ne s'y tromperait pas.» Il y avait donc +quelque chose de frappant, quoique chose d'indéniable! Mais quoi? Le +front? Oui, peut-être? Cependant Limousin avait le front plus étroit! +Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater +les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet +homme? + +Parent pensait: «Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop +troublé; je ne pourrais rien reconnaître maintenant... Il faut attendre; +il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant.» + +Puis il songea: «Mais s'il me ressemblait, à moi, je serais sauvé! +sauvé!» + +Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller examiner dans la +glace la face de son enfant à côté de la sienne. + +Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent +tout proches, et il parlait haut, tant son égarement était grand. + +«Oui... nous avons le même nez... le même nez... peut-être... ce n'est +pas sûr... et le même regard.... Mais non, il a les yeux bleus.... +Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!... +Je ne veux plus voir... je deviens fou!...» + +Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout du salon, tomba sur un +fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit à pleurer. Il +pleurait par grands sanglots désespérés. Georges, effaré d'entendre +gémir son père, commença aussitôt à hurler. + +Le timbre d'entrée sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eût +traversé. Il dit: «La voilà... qu'est-ce que je vais faire?...» Et il +courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de +s'essuyer les yeux. Mais, après quelques secondes, un nouveau coup de +timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie était +partie sans que la femme de chambre fut prévenue. Donc personne n'irait +ouvrir? Que faire? Il y alla. + +Voici que tout d'un coup il se sentait brave, résolu, prêt pour la +dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait mûri en +quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une +fureur de timide et une ténacité de débonnaire exaspéré. + +Il tremblait cependant! Était-ce de peur? Oui... Peut-être avait-il +encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lâcheté +fouettée? + +Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas furtifs, il s'arrêta pour +écouter. Son coeur battait à coups furieux; il n'entendait que ce +bruit-là: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aiguë de +Georges qui criait toujours, dans le salon. + +Soudain, le son du timbre éclatant sur sa tête, le secoua comme une +explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, défaillant, il fit +tourner la clef et tira le battant. + +Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier. + +Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait un peu d'irritation: + +--C'est toi qui ouvres, maintenant? Où est donc Julie? + +Il avait la gorge serrée, la respiration précipitée; et il s'efforçait +de répondre, sans pouvoir prononcer un mot. + +Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande où est Julie. + +Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie.... + +Sa femme commençait à se fâcher: + +--Comment, partie? Où ça? Pourquoi? + +Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait naître en lui une haine +mordante contre cette femme insolente, debout devant lui. + +--Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée... + +--Tu l'as renvoyée?... Julie?... Mais tu es fou.... + +--Oui, je l'ai renvoyée parce qu'elle avait été insolente... et +qu'elle... qu'elle a maltraité l'enfant. + +--Julie? + +--Oui... Julie. + +--A propos de quoi a-t-elle été insolente? + +--A propos de toi. + +--A propos de moi? + +--Oui... parce que son dîner était brûlé et que tu ne rentrais pas. + +--Elle a dit...? + +--Elle a dit... des choses désobligeantes pour toi... et que je ne +devais pas... que je ne pouvais pas entendre.... + +--Quelles choses? + +--Il est inutile de les répéter. + +--Je désire les connaître. + +--Elle a dit qu'il était très malheureux pour un homme comme moi, +d'épouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins, +mauvaise maîtresse de maison, mauvaise mère, et mauvaise épouse.... + +La jeune femme était entrée dans l'antichambre, suivie par Limousin qui +ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement +la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en +bégayant, exaspérée: + +--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...? + +Il était très pâle, très calme. Il répondit: + +--Je ne dis rien, ma chère amie; je te répète seulement les propos de +Julie, que tu as voulu connaître; et je te ferai remarquer que je l'ai +mise à la porte justement à cause de ces propos. + +Elle frémissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les +joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle +sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien répondre; et elle +cherchait à reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant. + +--Tu as dîné? dit-elle. + +--Non, j'ai attendu. + +Elle haussa les épaules avec impatience. + +--C'est stupide d'attendre après sept heures et demie. Tu aurais dû +comprendre que j'avais été retenue, que j'avais eu des affaires, des +courses. + +Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps, +et elle raconta, avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant eu des +objets de mobilier à choisir très loin, très loin, rue de Rennes, elle +avait rencontré Limousin à sept heures passées, boulevard Saint-Germain, +en revenant, et qu'alors elle lui avait demandé son bras pour entrer +manger un morceau dans un restaurant où elle n'osait pénétrer seule, +bien qu'elle se sentît défaillir de faim. Voilà comment elle avait dîné, +avec Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; car ils n'avaient pris +qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir. + +Parent répondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas +de reproches. + +Alors Limousin, resté jusque-là muet, presque caché derrière Henriette, +s'approcha et tendit sa main en murmurant: + +--Tu vas bien? + +Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, très +bien. + +Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernière phrase de son +mari. + +--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu +as une intention. + +Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te répondre que je +ne m'étais pas inquiété de ton retard et que je ne t'en faisais point un +crime. + +Elle le prit de haut, cherchant un prétexte à querelle:--De mon +retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je +passe la nuit dehors. + +--Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» parce que je n'ai pas +d'autre mot. Tu devais rentrer à six heures et demie, tu rentres à huit +heures et demie. C'est un retard, ça! Je le comprends très bien; +je ne... ne... ne m'en étonne même pas... Mais... mais... il m'est +difficile d'employer un autre mot. + +--C'est que tu le prononces comme si j'avais découché... + +--Mais non... mais non... + +Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre, +quand elle s'aperçut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec +un visage ému: + +--Qu'a donc le petit? + +--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité. + +--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse? + +--Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il est tombé. + +Elle voulut voir son enfant et s'élança dans la salle à manger, puis +s'arrêta net devant la table couverte de vin répandu, de carafes et de +verres brisés, et de salières renversées. + +--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là? + +--C'est Julie qui... + +Mais elle lui coupa la parole avec fureur: + +--C'est trop fort, à la fin! Julie me traite de dévergondée, bat mon +enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu +trouves cela tout naturel. + +--Mais non... puisque je l'ai renvoyée. + +--Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais il fallait la faire arrêter. +C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-là! + +Il balbutia:--Mais... ma chère amie... je ne pouvais pourtant pas... il +n'y avait point de raison... Vraiment, il était bien difficile... + +Elle haussa les épaules avec un infini dédain. + +--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre +homme sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a dû t'en dire +de raides, ta Julie, pour que tu te sois décidé à la mettre dehors. +J'aurais voulu être là une minute, rien qu'une minute. + +Ayant ouvert la porte du salon, elle courut à Georges, le releva, le +serra dans ses bras en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu as, mon +chat, mon mignon, mon poulet?» + +Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta: + +--Qu'est-ce que tu as? + +Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effrayé: + +--C'est Zulie qu'a battu papa. + +Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite d'abord. Puis une folle +envie de rire s'éveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses +joues fines, releva sa lèvre, retroussa les ailes de ses narines, et +enfin jaillit de sa bouche en une claire fusée de joie, en une cascade +de gaieté, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle répétait, +avec de petits cris méchants qui passaient entre ses dents blanches et +déchiraient Parent ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... ah!... ah!... +elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drôle... +que c'est drôle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu... +Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drôle!... + +Parent balbutiait: + +--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai... +C'est moi, au contraire, qui l'ai jetée dans la salle à manger, si fort +qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai +battue! + +Henriette disait à son fils:--Répète, mon poulet. C'est Julie qui a +battu papa! + +Il répondit:--Oui, c'est Zulie. + +Puis, passant soudain à une autre idée, elle reprit:--Mais il n'a pas +dîné, cet enfant-là? Tu n'as rien mangé, mon chéri? + +--Non, maman. + +Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou, +archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dîné! + +Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans cette explication, écrasé +sous cet écroulement de sa vie. + +--Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dîner sans +toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais +revenir d'un moment à l'autre. + +Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé jusque-là sur sa tête, +et, la voix nerveuse: + +--Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des gens qui ne +comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par +eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien +mangé du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept +heures et demie passées, que j'avais eu un empêchement, un retard, une +entrave!... + +Parent tremblait, sentant la colère le gagner; mais Limousin s'interposa +et, se tournant vers la jeune femme: + +--Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent ne pouvait pas +deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et +puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul, après +avoir renvoyé Julie? + +Mais Henriette, exaspérée, répondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se +tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille! + +Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant déjà que son fils +n'avait point mangé. + +Alors Limousin, tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa +et enleva les verres brisés qui couvraient la table, remit le couvert et +assit l'enfant sur son petit fauteuil à grands pieds, pendant que Parent +allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle. + +Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges où +elle travaillait. + +Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes de terre en +purée. + +Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en détresse, la +raison emportée dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit, +essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait +avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée. + +Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder +Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il +voulait voir s'il ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les +yeux. Il s'y décida pourtant, et considéra brusquement cette figure +qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblât ne l'avoir jamais +examinée, tant elle lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde +en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant à +en reconnaître les moindres lignes, les moindres traits, les moindres +sens; puis, aussitôt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire +manger. + +Deux mots ronflaient dans son oreille: «Son père! son père! son père!» +Ils bourdonnaient à ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui, +cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre côté de cette table, +était peut-être le père de son fils, de Georges, de son petit Georges. +Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de +ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles, +lui déchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son +couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le +sauverait; ce serait fini. + +Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin, +manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la +nuit avec cette pensée vrillée en lui: «Limousin, le père de Georges!..» +Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser +à rien, de parler à personne! Chaque jour, à toute heure, à toute +seconde, il se demanderait cela, il chercherait à savoir, à deviner, +à surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne +pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable souffrance de ce +doute, sans se sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être torturé +jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans +cette maison, à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! Oui, il +finirait par le haïr assurément. Quel supplice! Oh! s'il était certain +que Limousin fût le père, peut-être arriverait-il à se calmer, à +s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir était +intolérable! + +Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet +enfant à tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville, +le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les +lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il n'est pas à moi, peut-être?» +Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans +les rues, ou se sauver soi-même très loin, si loin, qu'il n'entendrait +plus jamais parler de rien, jamais! + +Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait. + +--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin? + +Limousin répondit, en hésitant:--Ma foi, moi aussi. + +Et elle fit rapporter le gigot. + +Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou bien se sont-ils mis en retard à +un rendez-vous d'amour?» + +Ils mangeaient maintenant de grand appétit, tous les deux. Henriette, +tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par regards +brusques, vite détournés. Elle avait une robe de chambre rose garnie de +dentelles blanches; et sa tête blonde, son cou frais, ses mains grasses +sortaient de ce joli vêtement coquet et parfumé, comme d'une coquille +bordée d'écume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent +les voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne +pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi +côte à côte, en face de lui? + +Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait été leur dupe depuis le +premier jour? Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un homme, d'un +brave homme, parce que son père lui avait laissé un peu d'argent! +Comment ne pouvait-on voir ces choses-là dans les âmes, comment se +pouvait-il que rien ne révélât aux coeurs droits les fraudes des coeurs +infâmes, que la voix fût la même pour mentir que pour adorer, et le +regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincère? + +Il les épiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il +pensa: «Je vais les surprendre ce soir.» Et il dit: + +--Ma chère amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je +m'occupe, dès aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de +suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai +peut-être un peu tard. + +Elle répondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra +compagnie. Nous t'attendrons. + +Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher +Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous. + +Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes, étourdi, trébuchant. +Il murmura: «A tout à l'heure,» et gagna la sortie en s'appuyant au mur, +car le parquet remuait comme une barque. + +Georges était parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin +passèrent au salon. Dès que la porte fut refermée:--Ah, çà! tu es donc +folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari? + +Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence à trouver violente cette +habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr. + +Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le +pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est +ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir. + +Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et répondit:--Mais +je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa +stupidité... et je le traite comme il le mérite. + +Limousin reprit, d'une voix impatiente: + +--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont +pareilles. Comment? voilà un excellent garçon, trop bon, stupide de +confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous soupçonne +pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous +voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enragé et pour +gâter notre vie. + +Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embêtes! Toi, tu es lâche, comme +tous les hommes! Tu as peur de ce crétin! + +Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! çà, je voudrais bien savoir +ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il +malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort à la fin de +faire souffrir ce garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui +en vouloir uniquement parce que tu le trompes. + +Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux: + +--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que +tu aies un sale coeur? + +Il se défendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chère +amie, je te demande seulement de ménager un peu ton mari, parce que +nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu +devrais comprendre cela. + +Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris +tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garçon content de lui; +elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et +mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du +magasin à cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard +de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour +l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en +rentrant le soir. + +Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je +l'exècre justement parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a achetée +enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il +pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa +sottise que tu appelles de la bonté, par sa lourdeur que tu appelles de +la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu +de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et +puis?... et puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se douter de +rien! Je voudrais qu'il fût un peu jaloux au moins. Il y a des moments +où j'ai envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu +ne comprends donc pas que Paul est mon amant.» + +Limousin se mit à rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de +ne pas troubler notre existence. + +--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbécile-là, il n'y a rien à +craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien +il m'est odieux, combien il m'énerve. Toi, tu as toujours l'air de +le chérir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont +surprenants parfois. + +--Il faut bien savoir dissimuler, ma chère. + +--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous +autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de +suite davantage; nous autres, nous le haïssons à partir du moment où +nous l'avons trompé. + +--Je ne vois pas du tout pourquoi on haïrait un brave garçon dont on +prend la femme. + +--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque à +tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut +pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais +point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse. + +Et souriant, avec un doux mépris de rouée, elle posa les deux mains sur +ses épaules en tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête vers elle +en l'enfermant dans une étreinte, et leurs bouches se rencontrèrent. Et +comme ils étaient debout devant la glace de la cheminée, un autre couple +tout pareil à eux s'embrassait derrière la pendule. + +Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de +la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta +Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent Parent qui les regardait, +livide, les poings fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front. + +Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil, +sans remuer la tête. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua +sur Limousin, le prit à pleins bras comme pour l'étouffer, le culbuta +jusque dans l'angle du salon d'un élan si impétueux, que l'autre, +perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son +crâne contre la muraille. + +Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son +amant, se jeta sur Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans la +chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs +de femme éperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui +mordait l'épaule comme si elle eût voulu le déchirer avec ses dents. +Parent, étranglé, suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa femme +accrochée à son col; et l'ayant empoignée par la taille, il la jeta, +d'une seule poussée, à l'autre bout du salon. + +Puis, comme il avait la colère courte dos débonnaires, et la violence +poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant, +épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'était +répandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; et son +énergie insolite finissait en essoufflement. + +Dès qu'il put parler, il balbutia: + +--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!... + +Limousin restait immobile dans son angle, collé contre le mur, trop +effaré pour rien comprendre encore, trop effrayé pour remuer un doigt. +Henriette, les poings appuyés sur le guéridon, la tête en avant, +décoiffée, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille à une +bête qui va sauter. + +Parent reprit d'une voix plus forte: + +--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en! + +Voyant calmée sa première exaspération, sa femme s'enhardit, se +redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente déjà: + +--Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette +agression inqualifiable?... + +Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et +bégayant: + +--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai... +j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!... +misérable!... misérable!... Vous êtes deux misérables!... +Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous +tuerais!... Allez-vous-en!... + +Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait +point innocenter et qu'il fallait céder. Mais toute son impudence lui +était revenue et sa haine contre cet nomme, exaspérée a présent, la +poussait à l'audace, mettait en elle un besoin de défi, un besoin de +bravade. + +Elle dit d'une voix claire: + +--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous. + +Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colère nouvelle saisissait, +se mit à crier: + +--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... misérables!... ou bien!... ou +bien!... + +Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tête. + +Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par +le bras, l'arracha du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers la +porte en répétant: «Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez +bien que cet homme est fou... Tenez donc!...» + +Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce +qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au +coeur, en quittant cette maison. Et une idée lui traversa l'esprit, une +de ces idées venimeuses, mortelles, où fermente toute la perfidie des +femmes. + +Elle dit, résolue:--Je veux emporter mon enfant. + +Parent, stupéfait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler +de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... après... +après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc, +gueuse!... Va-t'en!... + +Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengée déjà, et le +bravant, tout près, face à face: + +--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce +qu'il n'est pas à toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas à +toi... Il est à Limousin. + +Parent, éperdu, cria:--Tu mens... tu mens... misérable! + +Mais elle reprit:--Imbécile! Tout le monde le sait, excepté toi. Je te +dis que voilà son père. Mais il suffit de regarder pour le voir... + +Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se +retourna, saisit une bougie, et s'élança dans la chambre voisine. + +Il revint presque aussitôt, portant sur son bras le petit Georges +enveloppé dans les couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en +sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme, +puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers +l'escalier, où Limousin attendait par prudence. + +Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les +verrous. A peine rentré dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur +le parquet. + + +II + + +Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant les premières semaines qui +suivirent la séparation, l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha de +songer beaucoup. Il avait repris son existence de garçon, ses habitudes +de flânerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu +éviter tout scandale, il faisait à sa femme une pension réglée par les +hommes d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir de l'enfant commença à +hanter sa pensée. Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir, +il s'imaginait tout à coup entendre Georges crier «papa». Son coeur +aussitôt commençait à battre et il se levait bien vite pour ouvrir la +porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas +revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les +pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bête? + +Après avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son +fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures +entières, des jours entiers. Ce n'était point seulement une obsession +morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin +sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir +sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il +s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses passées. Il sentait les +petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur +sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces +câlineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux +lèvres, l'affolait comme le désir d'une femme aimée qui s'est enfuie. + +Dans la rue, tout à coup, il se mettait à pleurer en songeant qu'il +pourrait l'avoir, trottinant à son côté avec ses petits pieds, son gros +Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et, +la tête entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir. + +Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question: +«Était-il ou n'était-il pas le père de Georges?» Mais c'était surtout la +nuit qu'il se livrait sur cette idée à des raisonnements interminables. +A peine couché, il recommençait, chaque soir, la même série +d'argumentations désespérées. + +Après le départ de sa femme, il n'avait plus douté tout d'abord: +l'enfant, certes, appartenait à Limousin. Puis, peu à peu, il se remit à +hésiter. Assurément, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune +valeur. Elle l'avait bravé, en cherchant à le désespérer. En pesant +froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour +qu'elle eût menti. + +Seul Limousin, peut-être, aurait pu dire la vérité. Mais comment savoir, +comment l'interroger, comment le décider à avouer? + +Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, résolu à aller trouver +Limousin, à le prier, à lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre +fin à cette abominable angoisse. Puis il se recouchait désespéré, ayant +réfléchi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait même +certainement pour empêcher le père véritable de reprendre son enfant. + +Alors que faire? Rien! + +Et il se désolait d'avoir ainsi brusqué les événements, de n'avoir point +réfléchi, patienté, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un +mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait dû +feindre de ne rien soupçonner, et les laisser se trahir tout doucement. +Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner, +pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un père. Il les aurait +épiés derrière les portes! Comment n'avait-il pas songé à cela? Si +Limousin, demeuré seul avec Georges, ne l'avait point aussitôt saisi, +serré dans ses bras, baisé passionnément, s'il l'avait laissé jouer +avec indifférence, sans s'occuper de lui, aucune hésitation ne serait +demeurée possible: c'est qu'alors il n'était pas, il ne se croyait pas, +il ne se sentait pas le père. + +De sorte que lui, Parent, chassant la mère, aurait gardé son fils, et il +aurait été heureux, tout à fait heureux. + +Il se retournait dans son lit, suant et torturé, et cherchant à se +souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se +rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune +parole, aucune caresse suspects. Et puis la mère non plus ne s'occupait +guère de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans +doute aimé davantage. + +On l'avait donc séparé de son fils par vengeance, par cruauté, pour le +punir de ce qu'il les avait surpris. + +Et il se décidai à aller, dès l'aurore, requérir les magistrats pour se +faire rendre Georget. + +Mais à peine avait-il pris cette résolution qu'il se sentait envahi par +la certitude contraire. Du moment que Limousin avait été, dès le premier +jour, l'amant d'Henriette, l'amant aimé, elle avait dû se donner à lui +avec cet élan, cet abandon, cette ardeur qui rendent mères les femmes. +La réserve froide qu'elle avait toujours apportée dans ses relations +intimes avec lui, Parent, n'était-elle pas aussi un obstacle à ce +qu'elle eût été fécondée par son baiser! + +Alors il allait réclamer, prendre avec lui, conserver toujours +et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder, +l'embrasser, l'entendre dire «papa» sans que cette pensée le frappât, +le déchirât: «Ce n'est point mon fils.» Il allait se condamner à ce +supplice de tous les instants, à cette vie de misérable! Non, il valait +mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul. + +Et chaque jour, chaque nuit recommençaient ces abominables hésitations +et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait +surtout l'obscurité du soir qui vient, la tristesse des crépuscules. +C'était alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation +de désespoir qui tombait avec les ténèbres, le noyait et l'affolait. Il +avait peur de ses pensées comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait +devant elles ainsi qu'une bête poursuivie. Il redoutait surtout son +logis vide, si noir, terrible, et les rues désertes aussi où brille +seulement, de place en place, un bec de gaz, où le passant isolé qu'on +entend de loin semble un rôdeur et fait ralentir ou hâter le pas selon +qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit. + +Et Parent, malgré lui, par instinct, allait vers les grandes rues +illuminées et populeuses. La lumière et la foule l'attiraient, +l'occupaient et l'étourdissaient. Puis, quand il était las d'errer, +de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants +devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la +solitude et du silence le poussait vers un grand café plein de buveurs +et de clarté. Il y allait comme les mouches vont à la flamme, s'asseyait +devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait +lentement, s'inquiétant chaque fois qu'un consommateur se levait pour +s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier +de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure où le garçon, debout +devant lui, prononcerait d'un air furieux: «Allons, Monsieur, on ferme!» + +Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables, +éteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du +comptoir. Il regardait d'un oeil navré la caissière compter son argent +et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, poussé dehors par le +personnel qui murmurait: «En voilà un empoté! On dirait qu'il ne sait +pas où coucher.» + +Et dès qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommençait à +penser à Georget et à se creuser la tête, à se torturer la pensée pour +découvrir s'il était ou s'il n'était point le père de son enfant. + +Il prit ainsi l'habitude de la brasserie où le coudoiement continu des +buveurs met près de vous un public familier et silencieux, où la grasse +fumée des pipes endort les inquiétudes, tandis que la bière épaisse +alourdit l'esprit et calme le coeur. + +Il y vécut. A peine levé, il allait chercher là des voisins pour occuper +son regard et sa pensée. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit +bientôt ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table +de marbre, et le garçon apportait vivement une assiette, un verre, une +serviette et le déjeuner du jour. Dès qu'il avait fini de manger, il +buvait lentement son café, l'oeil fixé sur le carafon d'eau-de-vie qui +lui donnerait bientôt une bonne heure d'abrutissement. Il trempait +d'abord ses lèvres dans le cognac, comme pour en prendre le goût, +cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis +il se le versait dans la bouche, goutte à goutte, en renversant la tête; +promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives, +sur toute la muqueuse de ses joues, la mêlant avec la salive claire que +ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce mélange, il l'avalait +avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge, +jusqu'au fond de son estomac. + +Après chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois +ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il +penchait la tête sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se +réveillait vers le milieu de l'après-midi, et tendait aussitôt la main +vers le bock que le garçon avait posé devant lui pendant son sommeil; +puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge, +relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne +blanche aperçue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait +les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux +qu'il avait déjà lus le matin. + +Il les recommençait, de la première ligne à la dernière, y compris les +réclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes +des théâtres. + +Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards, +pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir à la place +qu'on lui avait conservée et demandait son absinthe. + +Alors il causait avec les habitués dont il avait fait la connaissance. +Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les +événements politiques: cela le menait à l'heure du dîner. La soirée se +passait comme l'après-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'était pour +lui l'instant terrible, l'instant où il fallait rentrer dans le noir, +dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensées horribles +et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne +de ses parents, personne qui pût lui rappeler sa vie passée. + +Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une +chambre dans un grand hôtel, une belle chambre d'entresol afin de voir +les passants. Il n'était plus seul en ce vaste logis public; il sentait +grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derrière les +cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop +cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il +sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire, +le long de toutes les portes fermées, en regardant avec tristesse les +souliers accouplés devant chacune, les mignonnes bottines de femme +blotties à côté des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces +gens-là étaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote à +côte ou embrassés, dans la chaleur de leur couche. + +Cinq années se passèrent ainsi; cinq années mornes, sans autres +événements que des amours de deux heures, à deux louis, de temps en +temps. + +Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine +et la rue Drouot, il aperçut tout à coup une femme dont la tournure le +frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les +trois marchaient devant lui. Il se demandait: «Où donc ai-je vu ces +personnes-là?» et, tout à coup, il reconnut un geste de la main: c'était +sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges. + +Son coeur battait à l'étouffer; il ne s'arrêta pas cependant; il voulait +les voir; et il les suivit. On eût dit un ménage, un bon ménage de bons +bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement +en le regardant parfois de côté. Parent la voyait alors de profil, +reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa +bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le +préoccupait. Comme il était grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir +la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le +col en boucles frisées. C'était Georget, ce haut garçon aux jambes nues, +qui allait, ainsi qu'un petit homme, à côté de sa mère. + +Comme ils s'étaient arrêtés devant un magasin, il les vit soudain +tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au +contraire, plus fraîche que jamais, avait plutôt engraissé; Georges +était devenu méconnaissable, si différent de jadis! + +Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devança +à grands pas pour revenir; et les revoir, de tout près, en face. Quand +il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir +dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit +tourna la tête et regarda ce maladroit avec des yeux mécontents. Alors +Parent s'enfuit, frappé, poursuivi, blessé par ce regard. Il s'enfuit +à la façon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir été vu et +reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'à sa +brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise. + +Il but trois absinthes, ce soir-là. + +Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre. +Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles, +père, mère, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer +dîner chez eux. Cette vision nouvelle effaçait l'ancienne. C'était autre +chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur. +Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aimé et tant +embrassé jadis, disparaissait dans un passé lointain et fini, et il en +voyait un nouveau, comme un frère du premier, un garçonnet aux mollets +nus, qui ne le connaissait pas, celui-là! Il souffrait affreusement de +cette pensée. L'amour du petit était mort; aucun lien n'existait plus +entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait +même regardé d'un oeil méchant. + +Puis, peu à peu, son âme se calma encore; ses tortures mentales +s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits +devint indécise, plus rare. Il se remit à vivre à peu près comme tout le +monde, comme tous les désoeuvrés qui boivent des bocks sur des tables +de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours râpé des +banquettes. + +Il vieillit dans la fumée des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme +du gaz, considéra comme des événements le bain de chaque semaine, la +taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vêtement neuf ou +d'un chapeau. Quand il arrivait à sa brasserie coiffé d'un nouveau +couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de +s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait +de différentes façons, et demandait enfin à son amie, la dame du +comptoir, qui le regardait avec intérêt: «Trouvez-vous qu'il me va +bien?» + +Deux ou trois fois par an il allait au théâtre; et, l'été, il passait +quelquefois ses soirées dans un café-concert des Champs-Elysées. Il en +rapportait dans sa tête des airs qui chantaient au fond de sa mémoire +pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait même en battant la mesure +avec son pied, lorsqu'il était assis devant son bock. + +Les années se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles +étaient vides. + +Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait à la mort sans remuer, +sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la +grande glace où il appuyait son crâne plus dénudé chaque jour reflétait +les ravages du temps qui passe et fuit en dévorant les hommes, les +pauvres hommes. + +Il ne pensait plus que rarement, à présent, au drame affreux où avait +sombré sa vie, car vingt ans s'étaient écoulés depuis cette soirée +effroyable. + +Mais l'existence qu'il s'était faite ensuite l'avait usé, amolli, +épuisé; et souvent le patron de sa brasserie, le sixième patron depuis +son entrée dans cet établissement, lui disait: «Vous devriez vous +secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller à +la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques +mois.» + +Et quand son client venait de sortir, ce commerçant communiquait ses +réflexions à sa caissière. «Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton, +ça ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc à aller aux +environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en +vous. Voilà bientôt l'été, ça le retapera.» + +Et la caissière, pleine de pitié et de bienveillance pour ce +consommateur obstiné, répétait chaque jour à Parent: «Voyons, Monsieur, +décidez-vous à prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait +beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!» + +Et elle lui communiquait ses rêves, les rêves poétiques et simples de +toutes les pauvres filles enfermées d'un bout à l'autre de l'année +derrière les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie +factice et bruyante de la rue, en songeant à la vie calme et douce des +champs, à la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur +les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivières, sur les +vaches couchées dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes +les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses, +blanches, si gentilles, si fraîches, si parfumées, toutes les fleurs +de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros +bouquets. + +Elle prenait plaisir à lui parler sans cesse de son désir éternel, +irréalisé et irréalisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait +plaisir à l'écouter. Il venait s'asseoir maintenant à côté du comptoir +pour causer avec Mlle Zoé et discuter sur la campagne avec elle. Alors, +peu à peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait +vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville. + +Un matin il demanda: + +--Savez-vous où on peut bien déjeuner aux environs de Paris? + +Elle répondit: + +--Allez donc à la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli! + +Il s'y était promené autrefois au moment de ses fiançailles. Il se +décida à y retourner. + +Il choisit un dimanche, sans raison spéciale, uniquement parce qu'il est +d'usage de sortir le dimanche, même quand on ne fait rien en semaine. + +Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain. + +C'était au commencement de juillet, par un jour éclatant et chaud. Assis +contre la portière de son wagon, il regardait courir les arbres et les +petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste, +ennuyé d'avoir cédé à ce désir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le +paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il +serait volontiers descendu à chaque station pour s'asseoir au café +aperçu derrière la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier +train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long, +très long. Il restait assis des journées entières pourvu qu'il eût +sous les yeux les mêmes choses immobiles, mais il trouvait énervant et +fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays +tout entier, tandis que lui-même ne faisait pas un mouvement. + +Il s'intéressa à la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous +le pont de Chatou il aperçut des yoles qui passaient enlevées à grands +coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: «Voilà des +gaillards qui ne doivent pas s'embêter!» + +Le long ruban de rivière déroulé des deux côtés du pont du Pecq éveilla, +dans le fond de son coeur, un vague désir de promenade au bord des +berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui précède la gare de +Saint-Germain pour s'arrêter bientôt au quai d'arrivée. + +Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains +derrière le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de +fer, il s'arrêta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'étalait +en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplée de +grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches +traversaient ce large pays, des bouts de forêts le boisaient par places, +les étangs du Vésinet brillaient comme des plaques d'argent, et les +coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une +brume légère et bleuâtre qui les laissait à peine deviner. Le soleil +baignait de sa lumière abondante et chaude tout le grand paysage un +peu voilé par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffée +s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la +Seine, qui se déroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines, +contournait les villages et longeait les collines. + +Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des sèves, caressait +la peau, pénétrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur, +alléger l'esprit, vivifier le sang. + +Parent, surpris, la respirait largement, les yeux éblouis par l'étendue +du paysage; et il murmura: «Tiens, on est bien ici.» + +Puis il fit quelques pas, et s'arrêta de nouveau pour regarder. Il +croyait découvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les +choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son âme, des +événements ignorés, des bonheurs entrevus, des joies inexplorées, +tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupçonné et qui s'ouvrait +brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitée. + +Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminée par la +clarté violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt années de café, +mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en +aller là-bas, là-bas, chez des peuples étrangers, sur des terres peu +connues, au delà des mers, s'intéresser à tout ce qui passionne les +autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes, +la vie mystérieuse, charmante ou poignante, toujours changeante, +toujours inexplicable et curieuse. + +Maintenant il était trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'à la +mort, sans famille, sans amis, sans espérances, sans curiosité pour +rien. Une détresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de +se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son +engourdissement! Toutes les pensées, tous les rêves, tous les désirs qui +dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'étaient réveillés, remués +par ce rayon de soleil sur les plaines. + +Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait +perdre la tête, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour +déjeuner, s'étourdir avec du vin et de l'alcool et parler à quelqu'un, +au moins. + +Il prit une petite table dans les bosquets d'où l'on domine toute la +campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite. + +D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se +sentait mieux; il n'était plus seul. + +Dans une tonnelle, trois personnes déjeunaient. Il les avait regardées +plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifférents. + +Tout à coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font +tressaillir les moelles. + +Elle avait dit, cette voix: «Georges, tu vas découper le poulet.» + +Et une autre voix répondit: «Oui, maman.» + +Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels +étaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme était +toute blanche, très forte, une vieille dame sérieuse et respectable; et +elle mangeait en avançant la tête, par crainte des taches, bien qu'elle +eût recouvert ses seins d'une serviette. Georges était devenu un homme. +Il avait de la barbe, de cette barbe inégale et presque incolore qui +frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute +forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute. +Parent le regardait, stupéfait! C'était là Georges, son fils?--Non, il +ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun +entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les épaules un peu +voûtées. + +Donc ces trois êtres semblaient heureux et contents; ils venaient +déjeuner à la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une +existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis +chaud et peuplé, peuplé par tous les riens qui font la vie agréable, par +toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on +échange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vécu ainsi, grâce à +lui Parent, avec son argent, après l'avoir trompé, volé, perdu! Ils +l'avaient condamné, lui, l'innocent, le naïf, le débonnaire, à toutes +les tristesses de la solitude, à l'abominable vie qu'il avait menée +entre un trottoir et un comptoir, à toutes les tortures morales et à +toutes les misères physiques! Ils avaient fait de lui un être inutile, +perdu, égaré dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans +attentes, qui n'espérait rien de rien et de personne. Pour lui la terre +était vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir +les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris, +ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derrière aucune porte, la +figure cherchée, chérie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit +en vous apercevant. Et cette idée surtout le travaillait, l'idée de la +porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derrière. + +Et c'était la faute de ces trois misérables, cela! la faute de cette +femme indigne, de cet ami infâme et de ce grand garçon blond qui prenait +des airs arrogants. + +Il en voulait maintenant à l'enfant autant qu'aux deux autres! +N'était-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé, +aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lâché bien vite la +mère et le petit s'il n'avait pas su que le petit était à lui, bien à +lui? Est-ce qu'on élève les enfants des autres? + +Donc, ils étaient là, tout près, ces trois malfaiteurs qui l'avaient +tant fait souffrir. + +Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes +ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il +s'exaspérait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de +les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de +Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se baisser vers son assiette et +se relever aussitôt. + +Et ils continueraient à vivre ainsi, sans soucis, sans inquiétudes +d'aucune sorte. Non, non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; il +allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais +comment? Il cherchait, rêvait des choses effroyables comme il en arrive +dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait, +coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas +laisser échapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute +jamais. + +Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et il cessa de boire pour +la mûrir. Un sourire plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les tiens. +Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir.» + +Un garçon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur désire ensuite? + +--Rien. Du café et du cognac, du meilleur. + +Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop +de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il +attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement +sur la terrasse ou dans la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés, +il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il +n'était pas trop tôt d'ailleurs, après vingt-trois ans de souffrances. +Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait leur arriver. + +Ils achevaient doucement leur déjeuner, en causant avec sécurité. Parent +ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes. +La figure de sa femme, surtout, l'exaspérait. Elle avait pris un air +hautain, un air de dévote grasse, de dévote inabordable, cuirassée de +principes, blindée de vertu. + +Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. Alors il vit Limousin. On +eût dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses +beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les +revers de sa redingote. + +Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur +l'oreille. Parent, aussitôt, les suivit. + +Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirèrent le paysage avec +placidité, comme admirent les gens repus; puis ils entrèrent dans la +forêt. + +Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se +cachant pour ne point éveiller trop tôt leur attention. + +Ils allaient à petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiède. +Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, à son +côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges abattait des feuilles avec +sa badine, et franchissait parfois les fossés de la route, d'un saut +léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter dans le feuillage. + +Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant d'émotion et de fatigue; +car il ne marchait plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une peur +l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devança, pour +revenir sur eux et les aborder en face. + +Il allait, le coeur battant, les sentant derrière lui maintenant, et il +se répétait: «Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est +le moment.» + +Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au +pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours. + +Alors il se décida, et il revint à pas rapides. S'étant arrêté devant +eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une +voix cassée par l'émotion: + +--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas? + +Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou. + +Il reprit: + +--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis +Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que +c'était fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah! +mais non, me voilà revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant. + +Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: «Oh! +mon Dieu!» + +Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mère, Georges s'était levé, +prêt à le saisir au collet. + +Limousin, atterré, regardait avec des yeux effarés ce revenant qui, +ayant soufflé quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous +expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompé, vous +m'avez condamné à une vie de forçat, et vous avez cru que je ne vous +rattraperais pas! + +Mais le jeune homme le prit par les épaules, et le repoussant: + +--Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien +vite ou je vais vous rosser, moi! + +Parent répondit: + +--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-là. + +Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit: + +--Lâche-moi donc. Je suis ton père... Tiens, regarde s'ils me +reconnaissent maintenant, ces misérables! + +Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mère. + +Parent, libre, s'avança vers elle: + +--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri +Parent, et que je suis son père puisqu'il se nomme Georges Parent, +puisque vous êtes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon +argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je +vous ai chassés de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés +de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infâme, +avec votre amant! + +--Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave homme, épousé par vous pour ma +fortune, et trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui vous êtes et +qui je suis... + +Il balbutiait, haletait, emporté par la colère. + +La femme cria d'une voix déchirante: + +--Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empêche-le, +qu'il ne dise pas cela devant mon fils! + +Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, d'une voix très basse: + +--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites. + +Parent reprit avec emportement: + +--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose +que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans. + +Puis, se tournant vers Georges, éperdu, qui s'était appuyé contre un +arbre: + +--Écoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pensé que ce +n'était pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me désespérer. +Tu étais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporté en me jurant +que je n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était lui! A-t-elle +menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande. + +Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main +dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de +me dire lequel de nous est le père de ce jeune homme: lui ou moi; votre +mari ou votre amant. Allons, allons, dites! + +Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur: + +--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour où tu te +sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle +ne répond pas, réponds toi-même. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle. +Dis, es-tu le père de ce garçon? Allons, allons, parle! + +Il revint vers sa femme. + +--Si vous ne voulez pas me le dire à moi, dites-le à votre fils au +moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est +son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne +peux pas te le dire, mon garçon. + +Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras +comme un épileptique. + +--Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne sait pas... Je parie +qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle +couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait... +personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?... Tu ne le sauras pas non +plus, mon garçon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais... +Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas... +Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait... +Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis... +Bonsoir... c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu viendras me +l'apprendre, hôtel des Continents, n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir +de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrément... + +Et il s'en alla en gesticulant, continuant à parler seul, sous les +grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne +se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une +poussée de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté par +son idée fixe. + +Tout à coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta +dedans. Durant la route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et il +rentra dans Paris, stupéfait de son audace. + +Il se sentait brisé comme si on lui eût rompu les os. Il alla cependant +prendre un bock à sa brasserie. + +En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, lui demanda:--Déjà revenu? +Est-ce que vous êtes fatigué? + +Il répondit:--Oui... oui... très fatigué... très fatigué.... Vous +comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y +retournerai point, à la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici. +Désormais, je ne bougerai plus. + +Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgré l'envie qu'elle +en avait. + +Pour la première fois de sa vie il se grisa tout à fait, ce soir-là, et +on dut le rapporter chez lui. + + + +LA BÊTE À MAÎT' BELHOMME + + +La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs +attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce tenu +par Malandain fils. + +C'était une voiture jaune, montée sur des roues jaunes aussi autrefois, +mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de +devant étaient toutes petites; celles de derrière, hautes et frêles, +portaient le coffre difforme et enflé comme un ventre de bête. Trois +rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les têtes +énormes et les gros genoux ronds, attelées en arbalète, devaient traîner +cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les +chevaux semblaient endormis déjà devant l'étrange véhicule. + +Le cocher Césaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple +cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et +d'escalader l'impériale, la face rougie par le grand air des champs, +les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus +clignotants sous les coups de vent et de grêle, apparut sur la porte de +l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers +ronds, pleins de volailles effarées, attendaient devant les paysannes +immobiles. Césaire Horlaville les prit l'un après l'autre et les posa +sur le toit de sa voiture; puis il y plaça plus doucement ceux qui +contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs +de grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, de bouts de toile ou +de papiers. Puis il ouvrit la porte de derrière et, tirant une liste de +sa poche, il lut en appelant: + +--Monsieur le curé de Gorgeville. + +Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, large, gros, violacé et +d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les +femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde. + +--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets? + +L'homme se hâta, long, timide, enredingoté jusqu'aux genoux; et il +disparut à son tour dans la porte ouverte. + +--Maît' Poiret, deux places. + +Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par la charrue, maigri par +l'abstinence, osseux, la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa femme +le suivait, petite et maigre, pareille à une bique fatiguée, portant à +deux mains un immense parapluie vert. + +--Maît' Rabot, deux places. + +Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il demanda: «C'est ben mé +qu't'appelles?» + +Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi», allait répondre une facétie, +quand Rabot piqua une tête vers la portière, lancé en avant par une +poussée de sa femme, une gaillarde haute et carrée dont le ventre était +vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs. + +Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un rat qui rentre dans son +trou. + +--Maît' Caniveau. + +Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et +s'engouffra à son tour dans l'intérieur du coffre jaune. + +--Maît' Belhomme. + +Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face +dolente, un mouchoir appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait d'un +fort mal de dents. + +Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulières +vestes de drap noir ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils +découvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs étaient coiffés +de casquettes de soie, hautes comme des tours, suprême élégance dans la +campagne normande. + +Gésaire Horlaville referma la portière de sa boîte, puis monta sur son +siège et fit claquer son fouet. + +Les trois chevaux parurent se réveiller et, remuant le cou, firent +entendre un vague murmure de grelots. + +Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de toute sa poitrine, fouailla les +bêtes à tour de bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se mirent +en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derrière elles, la voiture, +secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts, +faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que +chaque ligne de voyageurs, ballottée et balancée par les secousses, +avait des reflux de flots à tous les remous des cahots. + +On se tut d'abord, par respect pour le curé, qui gênait les +épanchements. Il se mit à parler le premier, étant d'un caractère +loquace et familier. + +--Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il comme vous voulez? + +L'énorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre +liait avec l'ecclésiastique, répondit en souriant: + +--Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même, et d'vote part? + +--Oh! d'ma part, ça va toujours. + +--Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé. + +--Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards (colzas) qui n'donneront +guère c't'année; et, vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s'rattrape. + +--Que voulez-vous, les temps sont durs. + +--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande +femme de maît'Rabot. + +Comme elle était d'un village voisin, le curé ne la connaissait que de +nom. + +--C'est vous, la Blondel? dit-il. + +--Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot. + +Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une +grande inclinaison de tête en avant, comme pour dire: «C'est bien moi +Rabot, qu'a épousé la Blondel.» + +Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son +oreille, se mit à gémir d'une façon lamentable. Il faisait «gniau... +gniau... gniau» en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance. + +--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le curé. + +Le paysan cessa un instant de geindre pour répondre:--Non point... +m'sieu le curé.... C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond +d´l´oreille. + +--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un dépôt? + +--J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais ben qu'c'est eune bête, +un' grosse bête, qui m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans +l'grenier. + +--Un' bête. Vous êtes sûr? + +--Si j'en suis sûr? Comme du Paradis, m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote +l'fond d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a m'mange la tête? Oh! +gniau... gniau... gniau.... Et il se remit à taper du pied. + +Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance. Chacun donnait son +avis. Poiret voulait que ce fût une araignée, l'instituteur que ce fût +une chenille. Il avait vu ça une fois déjà à Campemuret, dans l'Orne, où +il était resté six ans; même la chenille était entrée dans la tête et +sortie parle nez. Mais l'homme était demeuré sourd de cette oreille-là, +puisqu'il avait le tympan crevé. + +--C'est plutôt un ver, déclara le curé. + +Maît' Belhomme, la tête renversée de côté et appuyée contre la portière, +car il était monté le dernier, gémissait toujours. + +--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune frémi, +eune grosso frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé... a +galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misère!!... + +--T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau. + +--Pour sûr, non. + +--D'où vient ça? + +La peur du médecin sembla guérir Belhomme. + +Il se redressa, sans toutefois lâcher son mouchoir. + +--D'où vient ça! T'as des sous pour eusse, té, pour ces fainéants-là? Y +s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ça +fait, deusse écus de cent sous, deusse écus, pour sur... Et qu'est-ce +qu'il aurait fait, dis, ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? +Sais-tu, té? + +Caniveau riait. + +--Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme ça? + +--J'vas t'au Havre vé Chambrelan. + +--Qué Chambrelan? + +--L'guérisseux, donc. + +--Qué guérisseux? + +--L'guérisseux qu'a guéri mon pé. + +--Ton pé? + +--Oui, mon pé, dans l'temps. + +--Que qu'il avait, ton pé? + +--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe. + +--Qué qui li a fait ton Chambrelan? + +--Il y a manié l'dos comm' pou' fé du pain, avec les deux mains donc! Et +ça y a passé en une couple d'heures! + +Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononcé des paroles, +mais il n'osait pas dire ça devant le curé. + +Caniveau reprit en riant: + +--C'est-il point quéque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris çu +trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver. + +Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les +aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, +piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même +l'instituteur qui ne riait jamais. + +Cependant, comme Belhomme paraissait fâché qu'on se moquât de lui, le +curé détourna la conversation et, s'adressant à la grande femme de +Rabot: + +--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille? + +--Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur à élever! + +Rabot opinait de la tête, comme pour dire: «Oh! oui, c'est dur à +élever.» + +--Combien d'enfants? + +Elle déclara avec autorité, d'une voix forte et sûre: + +--Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de mon homme! + +Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait +fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on +n'en pouvait point douter. Il en était fier, parbleu! + +De qui le seizième? Elle ne le dit pas. C'était le premier, sans doute? +On le savait peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau lui-même +demeura impassible. + +Mais Belhomme se mit à gémir: + +--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh! +misère!... + +La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le curé dit: «Si on vous coulait +un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. Voulez-vous +essayer? + +--Pour sûr! J'veux ben. + +Et tout le monde descendit pour assister à l'opération. + +Le prêtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il +chargea l'instituteur de tenir bien inclinée la tête du patient; puis, +dès que le liquide aurait pénétré dans le canal, de la renverser +brusquement. + +Mais Caniveau, qui regardait déjà dans l'oreille de Belhomme pour voir +s'il ne découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria: + +--Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut déboucher ça, mon vieux. Jamais +ton lapin sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait les quat' +pattes. + +Le curé examina à son tour le passage et le reconnut trop étroit et trop +embourbé pour tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur qui +débarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au +milieu de l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce conduit nettoyé, +un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans +le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tôle sur la +cuvette, comme s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes retombèrent +dans le vase blanc. Tous les voyageurs se précipitèrent. Aucune bête +n'était sortie. + +Cependant Belhomme déclarant: «Je sens pu rien», le +curé, triomphant, s'écria: «Certainement elle est noyée.» Tout le monde +était content. On remonta dans la voiture. + +Mais à peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris +terribles. La bête s'était réveillée et était devenue furieuse. Il +affirmait même qu'elle était entrée dans la tête maintenant, qu'elle lui +dévorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme +de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le +signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta +qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les +mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard: «Tenez, +v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... qué misère!» + +Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la rend enragée, c'te bête. +All' est p't-être ben accoutumée au vin.» + +On se remit à rire. Il reprit: «Quand j'allons arriver au café Bourboux, +donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.» + +Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on +lui arrachait l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria +Césaire Horlaville d'arrêter à la première maison rencontrée. + +C'était une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporté; +puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'opération. +Caniveau conseillait toujours de mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de +griser et d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra +du vinaigre. + +On fit couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu'il +pénétrât jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe +habité. + +Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retournée tout +d'une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que +l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien +vider l'autre. + +Césaire Horlaville, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la +main. + +Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas +plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'était une +puce! Des cris d'étonnement s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une +puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la +cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait à +la façon des ânes qui braient, l'instituteur riait comme on éternue, +et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au +gloussement des poules. + +Belhomme s'était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la +cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse +dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau. + +Il grogna: «Te v'là, charogne,» et cracha dessus. + +Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune puce, eune puce, ah! te v'là, +sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot!» + +Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons, en route! V'là assez de +temps perdu.» + +Et les voyageurs, riant toujours, s'en allèrent vers la voiture. + +Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à +Criquetot. J'ai pu que fé au Havre à cette heure.» + +Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place! + +--Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point passé mi-chemin. + +--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout. + +Et une dispute commença qui devint bientôt une querelle furieuse: +Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville +affirmait qu'il en recevrait quarante. + +Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux. + +Caniveau redescendit. + +--D'abord, tu dés quarante sous au curé, t'entends, et pi une tournée +à tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt à +Césaire. Ça va-t-il, dégourdi? + +Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et +quinze, répondit:--Ça va! + +--Allons, paye. + +--J'payerai point. L'curé n'est pas médecin d'abord. + +--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture à Césaire et +j't'emporte au Havre. + +Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un +enfant. + +L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya. + +Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme +retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent, +regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur +ses longues jambes. + + + +A VENDRE + + +Partir à pied, quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le +long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse! + +Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la +narine avec l'air léger, par la peau avec les souffles du vent. + +Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de +certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation +délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontré au +détour d'une route, à l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière, ainsi +qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un +jour, entre autres. J'allais, le long de l'Océan breton, vers la pointe +du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un pas rapide, le long des +flots. C'était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la plus +douce et la plus belle de la Bretagne. + +Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de +vingt ans, vous refont des espérances et vous redonnent des rêves +d'adolescents. + +J'allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues. +Les blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On +sentait bien l'odeur douce des champs mûrs et l'odeur marine du varech. +J'allais sans penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé +depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais +fort, agile, heureux et gai. J'allais. + +Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie +inconsciente, profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe, +ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin +des chants pieux. Une procession peut-être, car c'était un dimanche. +Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros +bateaux de pêche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, +allant au pardon de Plouneven. + +Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle +et essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'épuisant +aussitôt, les laissait retomber, flasques, le long des mâts. + +Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce +monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand +chapeau, poussaient leur» notes puissantes, les femmes criaient leurs +notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de +fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers +des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone +s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derrière +l'autre, tout près l'un de l'autre. + +Ils passèrent devant moi, contre moi, et je les vis s'éloigner, +j'entendis s'affaiblir et s'éteindre leur chant. + +Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les tout +jeunes gens, d'une façon puérile et charmante. + +Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de +l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais +morose et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s'égarer +dans les espérances, dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où +tout arrive, dans l'hallucination de la pensée qui vagabonde! Comme la +vie est belle sous la poudre d'or des songes! + +Hélas! c'est fini, cela! + +Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on attend sans cesse, à tout ce +qu'on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme. + +Et j'allais, à grands pas rapides, caressant de la main la tête blonde +des blés qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau +comme si j'eusse touché des cheveux. + +Je contournai un petit promontoire et j'aperçus, au fond d'une plage +étroite et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui +descendaient jusqu'à la grève. + +Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le +sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on +croit connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils +plaisent à votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus? +qu'on n'ait point vécu là autrefois? Tout vous séduit, vous enchante, +la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du +sable! + +Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres +fruitiers avaient poussé le long des terrasses qui descendaient vers +l'eau, comme des marches géantes. Et chacune portait, ainsi qu'une +couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genêts d'Espagne en +fleur! + +Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aimé la +posséder, y vivre, toujours! + +Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'aperçus, sur +un des piliers de la barrière, un grand écriteau: «_A vendre_.» + +J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eût offerte, +comme si on me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je +n'en sais rien! + +«A vendre.» Donc elle n'était presque plus à quelqu'un, elle pouvait +être à tout le monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, cette sensation +d'allégresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne +l'achèterais point! Comment l'aurais-je payée? N'importe, elle était à +vendre. L'oiseau en cage appartient à son maître, l'oiseau dans l'air +est à moi, n'étant à aucun autre. + +Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades +superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses +touffes de genêts d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque +terrasse. + +Quand je fus sur la dernière, je regardai l'horizon. La petite plage +s'étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer +par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entrée et devaient +briser les vagues aux jours de grosse mer. + +Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l'une debout, l'autre +couchée dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à deux époux +étranges, immobilisés par quelque maléfice, semblaient regarder +toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui +connaissaient depuis des siècles, cette baie autrefois solitaire, la +petite maison qu'ils verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler, +disparaître, la petite maison à vendre! + +Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime! + +Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonné chez moi. Une femme vint +ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, coiffée de +blanc, qui ressemblait à une béguine. Il me sembla que je la connaissais +aussi, cette femme. + +Je lui dis:--Vous n'êtes pas Bretonne, vous? + +Elle répondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous +venez pour visiter la maison? + +--Eh! oui, parbleu. + +Et j'entrai. + +Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je +m'étonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule. + +Je pénétrai dans le salon, un joli salon tapissé de nattes, et qui +regardait la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des +potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle +aussitôt, persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je la reconnus, +bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontrée. C'était elle, +elle-même, celle que j'attendais, que je désirais, que j'appelais, +dont le visage hantait mes rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours, +partout, celle qu'on va voir dans la rue tout à l'heure, qu'on va +trouver sur la route dans la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle +rouge sur les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l'hôtel où +j'entre en voyage, dans le wagon où je vais monter, dans le salon dont +la porte s'ouvre devant moi. + +C'était elle, assurément, indubitablement elle! Je la reconnus à ses +yeux qui me regardaient, à ses cheveux roulés à l'anglaise, à sa bouche +surtout, à ce sourire que j'avais deviné depuis longtemps. + +Je demandai aussitôt:--Quelle est cette femme? + +La bonne à tête de béguine répondit sèchement :--C'est Madame. + +Je repris:--C'est votre maîtresse? + +Elle répliqua avec son air dévot et dur: + +--Oh! non, Monsieur. + +Je m'assis et je prononçai:--Contez-moi ça. + +Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse. + +J'insistai:--C'est la propriétaire de cette maison, alors! + +--Oh! non, Monsieur. + +--A qui appartient donc cette maison? + +--A mon maître, monsieur Tournelle. + +J'étendis le doigt vers la photographie. + +--Et cette femme, qu'est-ce que c'est? + +--C'est Madame. + +--La femme de votre maître? + +--Oh! non, Monsieur. + +--Sa maîtresse alors? + +La béguine ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par +une colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme. + +--Où sont-ils maintenant? + +La bonne murmura: + +--Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas. + +Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble. + +--Non, Monsieur. + +Je fus rusé; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrivé, je +pourrai peut-être rendre service à votre maître. Je connais cette femme, +c'est une méchante! + +La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle +eut confiance. + +--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître bien malheureux. Il a fait sa +connaissance en Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il l'avait +épousée. Elle chantait très bien. Il l'aimait, Monsieur, que ça faisait +pitié de le voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, l'an +dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui avait été bâtie par un fou, +un vrai fou pour s'installer à deux lieues du village. Madame a voulu +l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maître. Et il a acheté +la maison pour lui faire plaisir. + +Ils y sont demeurés tout l'été dernier, Monsieur, et presque tout +l'hiver. + +Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du déjeuner, Monsieur +m'appelle:--Césarine, est-ce que Madame est rentrée? + +--Mais non, Monsieur. + +On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On +chercha partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, on +n'a jamais su où ni comment. + +Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la béguine, de la +prendre par la taille et de la faire danser dans le salon! + +Ah! elle était partie, elle s'était sauvée, elle l'avait quitté +fatiguée, dégoûtée de lui! Comme j'étais heureux! + +La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est +retourné à Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On +en demande vingt mille francs. + +Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle! Et, tout à coup, il me +sembla que je n'avais qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû +revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille +maison, qu'elle aurait tant aimée, sans lui. + +Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la +photographie, et je m'enfuis en courant et baisant éperdument le doux +visage entré dans le carton. + +Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle! +Quelle joie qu'elle fût libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais +la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante, +puisqu'elle l'avait quitté! Elle l'avait quitté parce que mon heure +était venue! + +Elle était libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'à la +trouver puisque je la connaissais. + +Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais +l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser +le visage. J'allais, j'allais éperdu de bonheur, enivré d'espoir. +J'allais, sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à +notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait, +cette fois! + + + +L'INCONNUE + + +On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'étranges: +rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à +l'étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, +étaient singulièrement favorables à l'amour. + +Gontran, qui se taisait, fut consulté. + +--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme +comme du bibelot, nous l'apprécions davantage dans les endroits où nous +ne nous attendons point à en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment +de rares qu'à Paris: + +Il se tut quelques secondes, puis reprit: + +--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles +ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent +le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la +violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures +lentes poussées par les marchandes. + +Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, +comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes +légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit +allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces +matins-là! + +On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnaît à cent pas, +celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au +mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se +dit: «Attention, en voilà une,» et on va au-devant d'elle en la dévorant +des yeux. + +Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui +vient de l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est +ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt +dessus? le doigt ou la lèvre.--Le regard est timide ou hardi, la tête +brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte +vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au +soir, celle qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien gardé le +souvenir d'une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette +façon et dont j'aurais été follement amoureux si je les avais connues +plus intimement. + +Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. +Avez-vous remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, de temps en +temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne +fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres +adorables que j'ai coudoyés dans les rues de Paris, j'ai des crises de +rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? Où pourrait-on les +retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté du +bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passé plus d'une fois à +côté de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appât de sa chair +fraîche. + +Roger des Annettes avait écoulé en souriant. Il répondit: + +--Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à +moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur +le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit +un effet... mais un effet... étonnant. C'était une brune, une brune +grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils +liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe à l'autre. Un +peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve +à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la +taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un +défi, offerte comme une tentation. L'oeil était pareil à une tache +d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un oeil, mais un trou noir, +un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait +en elle, on entrait en elle. Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans +pensée et si beau! + +J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se +retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon peu gracieuse, +mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je +demeurai comme une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai frappé par +la plus forte émotion de désir qui m'eût encore assailli. + +J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai. + +Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en +l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une +maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir. +Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais +devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut éloignée, j'eus la +sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis +pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même. + +Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là. + +Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil, +vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des +Champs-Elysées. + +L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une +poussière d'or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c'était un de +ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris. + +Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de +lui dire l'émotion qui m'étranglait. + +Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j'éprouvai de nouveau, +en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappé, +rue de la Paix. + +Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de +Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. +Je me décidai alors à interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me +comprendre: «Ça doit être une visite,» dit-il. + +Et je fus encore huit mois sans la revoir. + +Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le +boulevard Malesherbes, en courant pour m'échauffer, quand, au coin d'une +rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit +paquet. + +Je voulus m'excuser. C'était elle! + +Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu +l'objet qu'elle tenait à la main, je lui dis brusquement: + +--Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà +plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le +désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à +savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles, +attribuez-les à une envie passionnée d'être au nombre de ceux qui ont le +droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce +pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des +Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, +si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment +malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de +vous voir. + +Elle me regardait fixement, de son oeil étrange et mort, et elle +répondit en souriant: + +--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous. + +Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je +ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je +m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un +geste rapide, d'une main habituée aux lettres escamotées. + +Je balbutiai, redevenu hardi: + +--Quand vous verrai-je? + +Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans +doute à se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle +murmura:--Dimanche matin, voulez-vous? + +--Je crois bien que je veux. + +Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce +regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la +peau, une sorte de glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces +liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et +endormir leurs proies. + +Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour +deviner ce qu'elle était et pour me fixer une règle de conduite avec +elle. + +Devais-je la payer? Comment? + +Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, +dans son écrin, sur la cheminée. + +Et je l'attendis, après avoir mal dormi. + +Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me +tendit la main comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la fis asseoir, +je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son +manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus +galant, car je n'avais point de temps à perdre. + +Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas échangé +vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule +cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique +aux épingles, je serre les cordons en des noeuds indéliables au lieu de +les démêler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je +perds la tête. + +Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que +ceux-là, quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, pour ne point +effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se +dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond +à ses pieds, l'une après l'autre? + +Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux +vêtements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'être +frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de +la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et +combien troublante la ligne, du corps devinée sous le dernier voile! + +Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une chose surprenante, une tache +noire, entre les épaules; car elle me tournait le dos; une grande tache +en relief, très noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder. + +Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la +moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de +cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette +surprise. + +Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions, et +des réminiscences singulières. Il me sembla que je voyais une des +magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces êtres dangereux et +perfides qui ont pour mission d'entraîner les hommes en des abîmes +inconnus. Je pensai à Salomon faisant passer sur une glace la reine de +Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu. + +Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je découvris +que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, +j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'étonna d'abord et +se fâcha ensuite absolument, car elle prononça, en se rhabillant avec +vivacité: + +--Il était bien inutile de me déranger. + +Je voulus lui faire accepter la bague achetée pour elle, mais elle +articula avec tant de hauteur: «Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» que +je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et +elle partit sans ajouter un mot. + +Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que, +maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux. + +Je ne puis plus voir une femme sans penser à elle. Toutes les autres me +répugnent, me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis +poser un baiser sur une joue sans voir sa joue à elle à côté de celle +que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du désir inapaisé qui me +torture. + +Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes mes caresses qu'elle me +gâte, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue, +comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout près de l'autre, debout ou +couchée, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'était +bien une femme ensorcelée, qui portait entre ses épaules un talisman +mystérieux. + +Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontrée de nouveau +deux fois. Je l'ai saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a +feint de ne me point connaître. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-être? +Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idée que +c'est une juive? Mais pourquoi? Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas! + + + +LA CONFIDENCE + + +La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand +la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agité, le +corsage un peu fripé, le chapeau un peu tourné, et elle tomba sur une +chaise, en disant: + +--Ouf! c'est fait! + +Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'était redressée +fort surprise. Elle demanda: + +--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait? + +La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit +à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise +longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains: + +--Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t'avouer! + +--Je te le jure. + +--Sur ton salut éternel? + +--Sur mon salut éternel. + +--Eh bien! je viens de me venger de Simon. + +L'autre s'écria:--Oh! que tu as bien fait! + +--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus +insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand +je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon. +Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais +pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à +roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire, +c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de +drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui +que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des +choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi. +Et puis, c'est devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort +difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très +amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère, +en voilà un supplice que d'être... aimée par un homme grotesque... Non, +vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous +arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin +figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de très vilain, de très +ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,--c'est ça qui est +affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, +figure-toi encore que ce quelqu'un-là est ton mari... et que... tous +les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça me +donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. +Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les +femmes dans ces cas-là.--Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah! +que c'est sale! + +Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en +trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou +des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment +les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur +salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie +est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part. + +Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne +sont plus que des rencontres régulières, où on répète chaque fois les +mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection +ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que +des mannequins corrects à qui manquent toute intelligence et toute +délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau +dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons +arriver des poseurs insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je +cherche un homme, comme Diogène, un seul homme dans toute la société +parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je +ne tarderai pas à souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari, +comme ça me faisait une vraie révolution de le voir entrer chez moi en +chemise et en caleçon, j'ai employé tous les moyens, tous, tu entends +bien, pour l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d'abord été +furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imaginé que je le +trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller +Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la +maison; et puis la persécution a commencé. Il m'a suivie, partout. Il a +employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus +laissée causer avec personne. Dans les bals, il restait planté derrière +moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt que je disais +un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec +celui-ci ou avec celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait +stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est +alors que j'ai cessé d'aller dans le monde. + +Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là +me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin! + +Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd'hui?» +Moi, je pleurais et il était enchanté. + +Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena dîner aux +Champs-Élysées. Le hasard voulut que Baubignac fût à la table voisine. +Alors voilà Simon qui se met à m'écraser les pieds avec fureur et qui me +grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as donné rendez-vous, sale bête; +attends un peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma +chère: il a ôté tout doucement l'épingle de mon chapeau et il me l'a +enfoncée dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. Tout le monde est +accouru. Alors il a joué une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends. + +À ce moment-là, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore. +Qu'est-ce que tu aurais fait, toi? + +--Oh! je me serais vengée! + +--Eh bien! ça y est. + +--Comment? + +--Quoi? tu ne comprends pas? + +--Mais, ma chère... cependant... Eh bien, oui... + +--Oui, quoi? + +--Voyons, pense à sa tête. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse +figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de +chien. + +--Oui. + +--Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux qu'un tigre. + +--Oui. + +--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et +pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'à toi, par +exemple. Pense à sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il +est... + +--Quoi... tu l'as... + +--Oh! ma chérie, surtout ne le dis à personne, jure-le-moi encore!... +Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout changé +depuis ce moment-là!... et je ris toute seule... toute seule... Pense +donc à sa tête...!!! + +La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait à la gorge +lui jaillit entre les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme si +elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la +figure crispée, la respiration coupée, elle se penchait en avant comme +pour tomber sur le nez. + +Alors la petite marquise partit à son tour en suffoquant. Elle répétait, +entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drôle?... +dis... pense à sa tête!... pense à ses favoris!... à son nez!... pense +donc... est-ce drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le... +dis pas... jamais!... + +Elles demeuraient presque suffoquées, incapables de parler, pleurant de +vraies larmes dans ce délire de gaieté. + +La baronne se calma la première; et toute palpitante encore:--Oh!... +raconte-moi comment tu as fait ça... raconte-moi... c'est si drôle... si +drôle!... + +Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait: + +--Quand j'ai eu pris ma résolution... je me suis dit... Allons... +vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait... +aujourd'hui... + +--Aujourd'hui!... + +--Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon de venir me chercher chez +toi pour nous amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va venir!.. +Pense... pense... pense à sa tête en le regardant... + +La baronne, un peu apaisée, soufflait comme après une course. Elle +reprit: + +--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!... + +--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh +bien! ce sera Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais très honnête; +incapable de rien dire. Alors j'ai été chez lui, après déjeuner. + +--Tu as été chez lui? Sous quel prétexte? + +--Une quête... pour les orphelins... + +--Raconte... vite... raconte... + +--Il a été si étonné en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis +il m'a donné deux louis pour ma quête; et puis comme je me levais pour +m'en aller, il m'a demandé des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait +semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconté tout ce que +j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!... +Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des moyens de me venir en +aide... et moi j'ai commencé à pleurer... mais comme on pleure... quand +on veut... Il m'a consolée... il m'a fait asseoir... et puis comme je +ne me calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je disais:«Oh! mon pauvre +ami... mon pauvre ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma pauvre +amie!»--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout. +Voilà. + +Après ça, moi j'ai eu une grande crise de désespoir et de +reproches.--Oh! je l'ai traité, traité comme le dernier des derniers... +Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais à Simon, à sa tête, à +ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi, +je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ça y est!... Quoiqu'il +arrive maintenant, ça y est! Et lui qui avait tant peur de ça! Il peut +y avoir des guerres, des tremblements de terre, des épidémies, nous +pouvons tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus empêcher ça!!! +pense à sa tête... et dis-toi... ça y est!!!!! + +La baronne qui s'étranglait demanda: + +--Reverras-tu Baubignac...? + +--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux +que mon mari... + +Et elles recommencèrent à rire toutes les deux avec tant de violence +qu'elles avaient des secousses d'épileptiques. + +Un coup de timbre arrêta leur gaîté. + +La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...» + +La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint +rouge, à la lèvre épaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux +irrités. + +Les deux jeunes femmes le regardèrent une seconde, puis elles +s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel délire de +rire qu'elles gémissaient comme on fait dans les affreuses souffrances. + +Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh bien, êtes-vous folles?... +êtes-vous folles?... êtes-vous folles...?» + + + +LE BAPTÊME + + +--Allons, docteur, un peu de cognac. + +--Volontiers. + +Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda +monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dorés. + +Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarté de +la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps +sur sa langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit: + +--Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier! le +délicieux destructeur dépeuples! + +Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet +admirable livre qu'on nomme l´_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu, +comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume +de nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient +d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses. + +Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien étrange +et bien saisissant, et tout près d'ici, en Bretagne, dans un petit +village aux environs de Pont-l'Abbé. + +J'habitais alors, pendant un congé d'un an, une maison de campagne que +m'avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent +siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l'on voit par places, debout +ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé +quelque chose d'inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans +leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais +les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de +colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de +pierre, vers le paradis des Druides. + +La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'écueils +aux têtes noires, toujours entourés d'une bave d'écume, pareils à des +chiens qui attendraient les pêcheurs. + +Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne +leurs barques d'une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des +pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, +hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la +bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'écueil; mais quand elle est +vide, on ne le voit plus.» + +Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous +demandez à la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur +la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. +Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aîné +aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. +A bientôt leur tour. + +J'habitais donc une maison de campagne près de Pont-l'Abbé. J'étais là, +seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne +qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois +personnes, deux soeurs et un homme qui avait épousé l'une d'elles, et +qui cultivait mon jardin. + +Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha +d'un garçon. + +Le mari vint me demander d'être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et +il m'emprunta dix francs pour les frais d'église, disait-il. + +La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était +couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait +illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin +derrière la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos, +rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine, +qui avait l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si froide. + +A neuf heures du matin, le père Kerandec arriva devant ma porte avec sa +belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roulé +dans une couverture. + +Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait un froid à fendre les +dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font +souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre +petit être qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race +bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables, +dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades. + +Nous arrivâmes devant l'église, mais la porte en demeurait fermée. M. le +curé était en retard. + +Alors la garde, s'étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit +à dévêtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses linges, mais +je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l'air +gelé. Je m'avançai, révolté d'une telle imprudence. + +--Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer! + +La femme répondit placidement: «Oh non, m'sieu not' maître, faut qu'il +attende l'bon Dieu tout nu.» + +Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C'était l'usage. +Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit. + +Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai de m'en aller, je voulus +couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait +devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait +violet. + +J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus le curé arrivant par la +campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays. + +Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il +ne fut point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses +mouvements. Il répondit: + +--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne +pouvons empêcher ça. + +--Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je. + +Il reprit: + +--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la +sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'église où je +souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la +morsure du froid. + +La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu +pendant toute la cérémonie. + +Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui +tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur, +avec une lenteur de tortue sacrée; et son surplis blanc me glaçait +le coeur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire +souffrir, au nom d'un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que +torturait le froid. + +Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler +de nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une +voix aiguë et douloureuse. + +Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer le registre?» + +Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez bien vite, maintenant, et +réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai quelques +conseils pour éviter, s'il en était temps encore, une fluxion de +poitrine. + +L'homme promit d'exécuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa +belle-soeur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie. + +Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais. + +Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé +menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à +mon tour du Procureur de la République. + +La querelle fut longue, je finis par payer. + +A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n'était +survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur et la +garde n'étaient pas encore revenus. + +L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et +elle avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille. + +--Où diable sont-ils partis? demandai-je. Elle répondit sans s'étonner, +sans s'irriter: «Ils auront été bé pour fêter.» C'était l'usage. Alors, +je pensai à mes dix francs qui devaient payer l'église et qui payeraient +l'alcool, sans doute. + +J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fît bon feu dans sa +cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces +brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable +mioche. + +A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus. + +J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai. + +Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot. + +Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau +chaude pour ma barbe. + +Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: «Et Kérandec?» + +L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! il est rentré, Monsieur, à +minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et +la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fossé, de +sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même aperçus.» + +Je me levai d'un bond, criant: + +--L'enfant est mort! + +--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a +vu ça, elle s'a mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la +consoler. + +--Comment, ils l'ont fait boire? + +--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure. +Comme Kérandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris +l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous +les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec +est bien malade. + +J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la +résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon +jardinier. + +L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu +de son enfant. + +Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol. + +Je dus soigner la femme qui mourut vers midi. + +Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en +versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur +blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus +clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et +chaud. + + + +IMPRUDENCE + + +Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça +avait été d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Océan. Il +l'avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses +ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin. +Il l'avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de +ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme à +peine éclose faisait naître en lui, avec l'émotion vague et puissante +qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif +et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues. + +Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il était +jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est +naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des +paroles tendres. + +Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans +les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils échangeaient, le +matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du +soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme, +murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que +leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées. + +Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, pensaient l'un à l'autre +aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se +désiraient de toute leur âme et de tout leur corps. + +Après le mariage, ils s'étaient adorés sur la terre. Ça avait été +d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse +exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées, +d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient +quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude +intimité des nuits. + +Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils +commençaient à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant; +mais ils n'avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu'ils +n'eussent fait souvent, plus rien à apprendre l'un par l'autre, pas même +un mot d'amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fit plus +brûlant le verbe connu, si souvent répété. + +Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des +premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, +des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives +désespérées pour faire renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable +des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial. + +De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une +heure d'affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée. + +Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles +dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de +l'excitation des fêtes publiques. + +Or, un matin, Henriette dit à Paul: + +--Veux-tu m'emmener dîner au cabaret? + +--Mais oui, ma chérie. + +--Dans un cabaret très connu. + +--Mais oui. + +Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait à +quelque chose qu'elle ne voulait pas dire. + +Elle reprit: + +--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret +galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous? + +Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand +café? + +--C'est ça. Mais d'un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà +soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je +n'oserai jamais dire ça? + +--Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce que ça fait? Nous n'en sommes +pas aux petits secrets. + +--Non, je n'oserai pas. + +--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le? + +--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais être prise pour ta +maîtresse... na... et que les garçons, qui ne savent pas que tu es +marié, me regardent comme ta maîtresse, et toi aussi... que tu me croies +ta maîtresse, une heure, dans cet endroit-là, où tu dois avoir +des souvenirs... Voilà!... Et je croirai moi-même que je suis ta +maîtresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec +toi... Voilà!... C'est très vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais +pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ça +me... me... troublerait de dîner comme ça avec toi, dans un endroit +pas comme il faut... dans un cabinet particulier où on s'aime tous les +soirs... tous les soirs.... C'est très vilain.... Je suis rouge comme +une pivoine. Ne me regarde pas.... + +Il riait, très amusé, et répondit: + +--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit très chic où je suis connu. + +Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand café du +boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. +Dès qu'ils furent entrés dans un cabinet meublé de quatre fauteuils et +d'un large canapé de velours rouge, le maître d'hôtel, en habit noir, +entra et présenta la carte. Paul la tendit à sa femme. + +--Qu'est-ce que tu veux manger? + +--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici. + +Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant son pardessus qu'il +remit aux mains du valet. Puis il dit: + +--Menu corsé--potage bisque--poulet à la diable, râble de lièvre, homard +à l'américaine, salade de légumes bien épicée et dessert.--Nous boirons +du champagne. + +Le maître d'hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la +carte en murmurant: + +--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne? + +--Du champagne, très sec. + +Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son +mari. + +Ils s'assirent, côte à côte, sur le canapé et commencèrent à manger. + +Dix bougies les éclairaient, reflétées dans une grande glace ternie par +des milliers de noms tracés au diamant, et qui jetaient sur le cristal +clair une sorte d'immense toile d'araignée. + +Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentît +étourdie dès les premiers verres. Paul, excité par des souvenirs, +baisait à tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient. + +Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente, +un peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à +tout voir et à tout oublier, à n'entrer qu'aux instants nécessaires, +et à sortir aux minutes d'épanchement, allaient et venaient vite et +doucement. + +Vers le milieu du dîner, Henriette était grise, tout à fait grise, et +Paul, en gaieté, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait +maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noyé. + +--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir? + +--Quoi donc, ma chérie? + +--Je n'ose pas te dire. + +--Dis toujours.... + +--As-tu eu des maîtresses... beaucoup... avant moi? + +Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes +fortunes ou s'en vanter. + +Elle reprit: + +--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup? + +--Mais quelques-unes? + +--Combien? + +--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-là? + +--Tu ne les as pas comptées?... + +--Mais non. + +--Oh! alors, tu en as eu beaucoup? + +--Mais oui. + +--Combien à peu près... seulement à peu près. + +--Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. Il y a des années où j'en ai +eu beaucoup, et des années où j'en ai eu bien moins. + +--Combien par an, dis? + +--Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou cinq seulement. + +--Oh! ça fait plus de cent femmes en tout. + +--Mais oui, à peu près. + +--Oh! que c'est dégoûtant! + +--Pourquoi ça, dégoûtant? + +--Mais parce que c'est dégoûtant, quand on y pense... toutes ces +femmes... nues... et toujours... toujours la même chose.... Oh! que +c'est dégoûtant tout de même, plus de cent femmes! + +Il fut choqué qu'elle jugeât cela dégoûtant, et répondit de cet air +supérieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes +qu'elles disent une sottise: + +--Voilà qui est drôle, par exemple! s'il est dégoûtant d'avoir cent +femmes, il est dégoûtant également d'en avoir une. + +--Oh non, pas du tout! + +--Pourquoi non? + +--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous +attache à elle, tandis que cent femmes c'est de la saleté, de +l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter à +toutes ces filles qui sont sales.... + +--Mais non, elles sont très propres. + +--On ne peut pas être propre en faisant le métier qu'elles font. + +--Mais, au contraire, c'est à cause de leur métier qu'elles sont +propres. + +--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ça avec un autre! +C'est ignoble! + +--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre où a bu je ne +sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lavé, sois-en certaine, +que.... + +--Oh! tais-toi, tu me révoltes.... + +--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maîtresses? + +--Dis donc, tes maîtresses, c'étaient des filles, toutes?... Toutes les +cent?... + +--Mais non, mais non.... + +--Qu'est-ce que c'était alors? + +--Mais des actrices... des... des petites ouvrières... et des... +quelques femmes du monde.... + +--Combien de femmes du monde? + +--Six. + +--Seulement six? + +--Oui. + +--Elles étaient jolies? + +--Mais oui. + +--Plus jolies que les filles? + +--Non. + +--Lesquelles est-ce que tu préférais, des filles ou des femmes du monde? + +--Les filles. + +--Oh! que tu es sale! Pourquoi ça? + +--Parce que je n'aime guère les talents d'amateur. + +--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ça t'amusait de +passer comme ça de l'une à l'autre? + +--Mais oui. + +--Beaucoup? + +--Beaucoup. + +--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas? + +--Mais non. + +--Ah! les femmes ne se ressemblent pas. + +--Pas du tout. + +--En rien? + +--En rien. + +--Que c'est drôle! Qu'est-ce qu'elles ont de différent? + +--Mais, tout. + +--Le corps? + +--Mais oui, le corps. + +--Le corps tout entier? + +--Le corps tout entier. + +--Et quoi encore? + +--Mais, la manière de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres +choses. + +--Ah! Et c'est très amusant de changer? + +--Mais oui. + +--Et les hommes aussi sont différents? + +--Ça, je ne sais pas. + +--Tu ne sais pas? + +--Non. + +--Ils doivent être différents. + +--Oui... sans doute.... + +Elle resta pensive, son verre de champagne à la main. Il était plein, +elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses +deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche: + +--Oh! mon chéri, comme je t'aime!... + +Il la saisit d'une étreinte emportée.... Un garçon qui entrait recula en +refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes +environ. + +Quand le maître d'hôtel reparut, l'air grave et digne, apportant les +fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses +doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme +pour y voir des choses inconnues et rêvées, elle murmurait d'une voix +songeuse: + +--Oh! oui! ça doit être amusant tout de Même! + + + +UN FOU + + +Il était mort chef d'un haut tribunal, magistrat intègre dont la vie +irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats, +les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant très bas, +par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre +qu'éclairaient deux yeux brillants et profonds. + +Il avait passé sa vie à poursuivre le crime et à protéger les faibles. +Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus +redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs âmes, leurs pensées +secrètes, et démêler, d'un coup d'oeil, tous les mystères de leurs +intentions. + +Il était donc mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, entouré d'hommages +et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte +rouge l'avaient escorté jusqu'à sa tombe, et des hommes en cravate +blanche avaient répandu sur son cercueil des paroles désolées et des +larmes qui semblaient vraies. + +Or, voici l'étrange papier que le notaire, éperdu, découvrit dans +le secrétaire où il avait coutume de serrer les dossiers des grands +criminels. + +Cela portait pour titre: + +POURQUOI? + +_20 juin 1851_.--Je sors de la séance. J'ai fait condamner Blondel à +mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? Pourquoi? +Souvent, on rencontre de ces gens chez qui détruire la vie est une +volupté. Oui, oui, ce doit être une volupté, la plus grande de toutes +peut-être; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus à créer? Faire +et détruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute +l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant +de tuer? + +_25 Juin_.--Songer qu'un être est là qui vit, qui marche, qui court.... +Un être? Qu'est-ce qu'un être? Cette chose animée, qui porte en elle le +principe du mouvement et une volonté réglant ce mouvement! Elle ne tient +à rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un +grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne +sais d'où, on peut le détruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ça +pourrit, c'est fini. + +_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est, +au contraire, la loi de la nature. Tout être a pour mission de tuer: il +tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre tempérament; il +faut tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à tout instant de son +existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a +besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé la chasse! L'enfant tue +les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits +animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas à +l'irrésistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez +de tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois, +on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la +nécessité de vivre en société a fait du meurtre un crime. On condamne et +on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer +à cet instinct naturel et impérieux de mort, nous nous soulageons, de +temps en temps, par des guerres où un peuple entier égorge un autre +peuple. C'est alors une débauche de sang, une débauche où s'affolent +les armées et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et +les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le récit exalté des +massacres. + +Et on pourrait croire qu'on méprise ceux destinés à accomplir ces +boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec +de l'or et des draps éclatants; ils portent des plumes sur la tête, des +ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des récompenses, +des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes, +acclamés par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de +répandre le sang humain! Ils traînent par les rues leurs instruments de +mort que le passant vêtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la +grande loi jetée par la nature au coeur de l'être! Il n'est rien de plus +beau et de plus honorable que de tuer! + +_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'éternelle +jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: «Vite! +vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se renouvelle. + +_2 juillet_.--L'être--qu'est-ce que l'être? Tout et rien. Parla pensée, +il est le reflet de tout. Par la mémoire et la science, il est un abrégé +du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir +des faits, chaque être humain devient un petit univers dans l'univers! + +Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien! +plus rien, rien! Montez en barque, éloignez-vous du rivage couvert +de foule, et vous n'apercevez bientôt plus rien que la côte. L'être +imperceptible disparaît, tant il est petit, insignifiant. Traversez +l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portière. Des hommes, +des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent +dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides +sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout +juste faire la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, allez +en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'êtres qui +naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi +écrasée sur les routes. Allez aux pays des noirs, gîtés en des cases +de boue; aux pays des Arabes blancs, abrités sous une toile brune qui +flotte au vent, et vous comprendrez que l'être isolé, déterminé, n'est +rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'être, l'être quelconque +d'une tribu errante du désert? Et ces gens, qui sont des sages, ne +s'inquiètent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue +son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à +manoir, de province à province. + +Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables +et inconnus. Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! Tuer est un crime +parce que nous avons numéroté les êtres! Quand ils naissent, on les +inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voilà! L'être +qui n'est point enregistré ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans +le désert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La +nature aime la mort; elle ne punit pas, elle! + +Ce qui est sacré, par exemple, c'est l'état civil. Voilà! C'est lui qui +défend l'homme. + +L'être est sacré parce qu'il est inscrit à l'état civil! Respect à +l'état civil, le Dieu légal. A genoux! + +L'État peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'état civil. +Quand il a fait égorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les +raye sur son état civil, il les supprime par la main de ses greffiers. +C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les écritures des +mairies, nous devons respecter la vie. État civil, glorieuse Divinité +qui règnes dans les temples des municipalités, je te salue. Tu es plus +fort que la Nature. Ah! ah! + +_3 juillet_.--Ce doit être un étrange et savoureux plaisir que de tuer, +d'avoir là, devant soi, l'être vivant, pensant; de faire dedans un petit +trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est +le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de +chair molle, froide, inerte, vide de pensée! + +_5 août_.--Moi qui ai passé mon existence à juger, à condamner, à tuer +par des paroles prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui avaient +tué par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que +j'ai frappés, moi! moi! qui le saurait? + +_10 août._--Qui le saurait jamais? Me soupçonnerait-on, moi, moi, +surtout si je choisis un être que je n'ai aucun intérêt à supprimer? + +_15 août._--La tentation! La tentation, elle est entrée en moi comme +un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon corps +entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'à ceci: tuer; dans mes +yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes +oreilles, où passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible, +de déchirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un être; dans mes +jambes, où frissonne le désir d'aller, d'aller à l'endroit où la chose +aura lieu; dans mes mains, qui frémissent du besoin de tuer. Comme cela +doit être bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres, +maître de son coeur et qui cherche des sensations raffinées! + +_22 août.--_ Je ne pouvais plus résister. J'ai tué une petite bête pour +essayer, pour commencer. + +Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue à la +fenêtre de l'office. Je l'ai envoyé faire une course, et j'ai pris le +petit oiseau dans ma main, dans ma main où je sentais battre son coeur. +Il avait chaud. Je suis monté dans ma chambre. De temps en temps, je +le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'était atroce et +délicieux. J'ai failli l'étouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang. + +Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux à ongles, et je lui ai +coupé la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il +s'efforçait de m'échapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais +tenu un dogue enragé et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge, +luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempé le +bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit +oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais +voulu. Ce doit être superbe de voir saigner un taureau. + +Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lavé les +ciseaux, je me suis lavé les mains, j'ai jeté l'eau et j'ai porté le +corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous +un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une +fraise à cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on +sait! + +Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau parti. Comment me +soupçonnerait-il! Ah! ah! + +_25 août_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut. + +_30 août_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose! + +J'étais allé me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais à rien, +non, à rien. Voilà un enfant dans le chemin, un petit garçon qui +mangeait une tartine de beurre. + +Il s'arrête pour me voir passer et dit: «Bonjour, m'sieu le président.» + +Et la pensée m'entre dans la tête: «Si je le tuais?» + +Je réponds:--Tu es tout seul, mon garçon? + +--Oui, M'sieu. + +--Tout seul dans le bois? + +--Oui, M'sieu. + +L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout +doucement, persuadé qu'il allait s'enfuir. Et voilà que je le saisis à +la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regardé +avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides, +terribles! Je n'ai jamais éprouvé une émotion si brutale... mais si +courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se +tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remué. + +Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jeté le corps dans le +fossé, puis de l'herbe par-dessus. + +Je suis rentré, j'ai bien dîné. Comme c'est peu de chose! Le soir, +j'étais très gai, léger, rajeuni, j'ai passé la soirée chez le préfet. +On m'a trouvé spirituel. + +Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille. + +_30 août_.--On a découvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah! + +_1er septembre_.--On a arrêté deux rôdeurs. Les preuves manquent. + +_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleuré! Ah! ah! + +_6 octobre_.--On n'a rien découvert. Quelque vagabond errant aura fait +le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je +serais tranquille à présent! + +_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est +comparable aux rages d'amour qui vous torturent à vingt ans. + +_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, après déjeuner. Et +j'aperçus, sous un saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une bêche +semblait, tout exprès, plantée dans un champ de pommes de terre voisin. + +Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul +coup, par le tranchant, je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné, +celui-là! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout +doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah! +j'aurais fait un excellent assassin. + +_28 octobre_.--L'affaire du pêcheur soulève un grand bruit. On accuse du +meurtre son neveu, qui pêchait avec lui. + +_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable. +Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah! + +_27 octobre_.--Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village +acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tué son +oncle pendant son absence! Qui le croirait? + +_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la +tête! Ah! ah! La justice! + +_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait +hériter de son oncle. Je présiderai les assises. + +_25 janvier_.--A mort! à mort! à mort! Je l'ai fait condamner à mort! +Ah! ah! L'avocat général a parlé comme un ange! Ah! ah! Encore un. +J'irai le voir exécuter! + +_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotiné ce matin. Il est très bien +mort! très bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir +trancher la tête d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme +un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle +ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux +et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on +savait! + +Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose +pour me laisser surprendre. + +Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun +crime nouveau. + +Les médecins aliénistes à qui on l'a confié, affirment qu'il existe dans +le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables +que ce monstrueux dément. + + + +TRIBUNAUX RUSTIQUES + + +La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui +attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la séance. + +Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui +ont l'air taillés dans une souche de pommiers. Ils ont posé par terre +leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, préoccupés par +leur affaire. Ils ont apporté avec eux des odeurs d'étable et de sueur, +de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond +blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs. + +Sur une sorte d'estrade s'étend une longue table couverte d'un tapis +vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l'extrémité gauche. Un +gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air à l'extrémité droite. +Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose +douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause +de ces brutes aux senteurs de bêtes. + +M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue, +dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire +de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde +l'assistance avec un air de profond mépris. + +C'est un lettré de province et un bel esprit d'arrondissement, un de +ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et +savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny. + +Il prononce: + +--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires. + +Puis souriant, il murmure: + + _Quidquid tentabam dicere versus erat._ + +Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix +inintelligible: «Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon». + +Une énorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu +de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur +le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes +comme des chandelles allumées. + +Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance où perce une +raillerie, et dit: + +--Madame Bascule, articulez vos griefs. + +La partie adverse se tient de l'autre côté. Elle est représentée par +trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu +comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme +toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête +mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a +un oeil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des +volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé, +dont le corps tordu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une +cloche. + +Mme Bascule s'explique: + +--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce +garçon. Je l'ai élevé et aimé comme une mère, j'ai tout fait pour lui, +j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait juré de ne pas me +quitter, il m'en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné +un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille. +Or, voilà qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite +morveuse.... + +LE JUGE DE PAIX.--Modérez-vous, madame Bascule. + +MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourné +la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en +va l'épouser ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage, +mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un +papier, le voilà.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un +acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l'amitié. +L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai? + +Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert. + +ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai. + +LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.) + +«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mme Bascule, +ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir +avec dévouement. + +Gorgeville, le 8 août 1883.» + +LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc +pas écrire? + +ISIDORE.--Non, J'sais point. + +LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix? + +ISIDORE.--Non, c'est point mé. + +LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors? + +ISIDORE.--C'est elle. + +LE JUGE.--Vous êtes prêt à jurer que vous n'avez pas fait cette croix? + +ISIDORE, avec précipitation.--Sur la tête d'mon pé, d'ma mé, d'mon +grand-pé, de ma grand'-mé, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que +c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son +serment.) + +LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc été vos rapports avec Mme +Bascule, ici présente? + +ISIDORE.--A ma servi de traînée. (Rires dans l'auditoire.) + +LE JUGE.--Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations +n'ont pas été aussi pures qu'elle le prétend. + +LE PÈRE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point +quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a débouché.... + +LE JUGE.--Vous voulez dire débauché? + +LE PÈRE.--Je sais ti mé? I n'avait point quinze ans. Y en avait déjà ben +quatre qu'a l'élevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet +gras, à l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand +l'temps fut v'nu qui lui sembla prêt, qu'a l'a détravé.... + +LE JUGE.--Dépravé.... Et vous avez laissé faire?... + +LE PÈRE.--Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu'ça arrive!... + +LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous? + +LE PÈRE.--De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu'i +n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Jé demande protection à la loi. + +Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en +ai fait un homme. + +LE JUGE.--Parbleu. + +Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien.... + +--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'là cinq ans, +vu qu'elle avait grossi d'excès, et que ça m'allait point. Ça me +déplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'là qu'a +pleure comme une gouttière et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin +pour rester quéque z'années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui» +pardi! Quéque vous auriez fait, vous? + +Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'étais +quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d'Isidore, muette +jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:) + +--Mais guétez-la, guétez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-mé que +ça valait bien ça? + +LE PÈRE hoche la tête d'un air convaincu et répète: + +--Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc +derrière elle, et se met à pleurer.) + +LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chère dame, je n'y peux +rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte +parfaitement régulier. C'est à lui, bien à lui. Il avait le droit +incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot à +sa femme. Je n'ai pas à entrer dans les questions de... de... +délicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la +loi. Je n'y peux rien. + +LE PÈRE PATURON, d'une voix fière.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous? + +LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des +paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mme Bascule sanglote +sur son banc.) + +LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons, +remettez-vous... et... si j'ai un conseil à vous donner, c'est de +chercher un autre... un autre élève.... + +Mme BASCULE, à travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas.... + +LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un +regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis +elle se lève et s'en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, +cachant sa figure dans son mouchoir.) + +LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix +goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. (Puis +d'une voix grave:) + +Appelez les affaires suivantes. + +LE GREFFIER bredouille.--Célestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire +Dieulafait.... + + + +L'ÉPINGLE + + +Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'était loin, bien +loin d'ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le +matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil. +Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si +douces, endormantes. Il faisait chaud; c'était une molle chaleur +parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des +germes. + +On m'avait dit que, ce soir-là, je trouverais l'hospitalité dans la +maison du Français qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois +d'orangers. Qui était-il? Je l'ignorais encore. Il était arrivé un +matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes, +semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec +fureur. Puis de mois en mois, d'année en année, agrandissant son +domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi +amassé une fortune par son labeur infatigable. + +Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l'aurore, +parcourant ses champs jusqu'à la nuit, surveillant sans cesse, il +semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l'insatiable désir de +l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise. + +Maintenant, il semblait très riche. + +Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en +effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'était une large maison +carrée toute simple et dominant la mer. + +Comme j'approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L'ayant +salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en +souriant. + +--Entrez, Monsieur, vous êtes chez vous. + +Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec +une aisance parfaite et une bonne grâce familière d'homme du monde; puis +il me quitta en disant: + +--Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre. + +Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la +mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! +Il souriait, répondant avec distraction: + +--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle +qu'on aime. + +--Vous regrettez la France? + +--Je regrette Paris. + +--Pourquoi n'y retournez-vous pas? + +--Oh! j'y reviendrai. + +Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des +boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a +connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir +du Vaudeville. + +--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui? + +--Toujours les mêmes, sauf les morts. + +Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, +j'avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait +fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe +blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton +et, la serrant dans sa main refermée, l'y faisait glisser jusqu'au bout. +Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se +mêlait aux poils des joues. + +Derrière nous, le soleil s'enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un +brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir +leur arôme violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le +regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de +mon âme l'image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé, +qui va de la Madeleine à la rue Drouet. + +--Connaissez-vous Boutrelle? + +--Oui, certes. + +--Est-il bien changé? + +--Oui, tout blanc. + +--Et La Ridamie? + +--Toujours le même. + +--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne +Verner? + +--Oui, très forte, finie. + +--Ah! Et Sophie Astier? + +--Morte. + +--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous.... + +Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie +soudain, il reprit: + +--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ça me ravage. + +Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva. + +--Voulez-vous rentrer? + +--Je veux bien. + +Et il me précéda dans sa maison. + +Les pièces du bas étaient énormes, nues, tristes, semblaient +abandonnées. Des assiettes et des verres traînaient sur des tables, +laissés là par les serviteurs à peau basanée qui rôdaient sans cesse +dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient à deux clous sur le mur; +et, dans les encoignures, on voyait des bêches, des lignes de pêche, des +feuilles de palmier séchées, des objets de toute espèce posés au hasard +des rentrées et qui se trouvaient à portée de la main pour le hasard des +sorties et des besognes. + +Mon hôte sourit: + +--C'est le logis, ou plutôt le taudis d'un exilé, dit-il, mais ma +chambre est plus propre. Allons-y. + +Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d'un brocanteur, tant +elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et +variées qu'on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins +de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis, +juste au milieu du panneau principal, un carré de satin blanc encadré +d'or. + +Surpris, je m'approchai pour voir, et j'aperçus une épingle à cheveux +piquée au centre de l'étoffe brillante. + +Mon hôte posa sa main sur mon épaule: + +--Voilà, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la +seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre +est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est +toute ma vie.» + +Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer: + +--Vous avez souffert par une femme? + +Il reprit brusquement: + +--Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon. +Un nom m'est venu tout à l'heure sur les lèvres que je n'ai point osé +prononcer, car si vous m'aviez répondu «morte», comme vous avez fait +pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd'hui même. + +Nous étions sortis sur le large balcon d'où l'on voyait deux golfes, +l'un à droite, et l'autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes +grises. C'était l'heure crépusculaire où le soleil disparu n'éclaire +plus la terre que par les reflets du ciel. + +Il reprit: + +--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore? + +Son oeil s'était fixé sur le mien, plein d'une angoisse frémissante. + +Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais. + +--Vous la connaissez? + +--Oui. + +Il hésitait:--Tout à fait...? + +--Non. + +Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle. + +--Mais je n'ai rien à en dire; c'est une des femmes, ou plutôt une des +filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une +existence agréable et princière, voilà tout. + +Il murmura: «Je l'aime» comme s'il eût dit: «Je vais mourir.» Puis, +brusquement: + +--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et délicieuse +que la nôtre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de +me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez, +regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions! +Comment pourrais-je expliquer cette passion-là? Vous ne la comprendriez +point. + +Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux coeurs et +de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement +torturant, fait de l'invincible enlacement de deux êtres disparates qui +se détestent en s'adorant. + +Cette fille m'a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu'elle +a mangés de son air calme, tranquillement, qu'elle a croqués avec un +sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres. + +Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irrésistible! Quoi? +Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une +vrille et reste en vous comme le crochet d'une flèche? C'est plutôt ce +sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon +d'un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d'elle comme un +parfum, de sa taille longue, à peine balancée quand elle passe, car elle +semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie, +et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son +geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est +harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme +j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour +rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de +fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes +mariés?» disait-elle. + +Depuis que je suis ici, j'ai tant songé à elle que j'ai fini par la +comprendre: cette fille-là, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui +ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir +et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, après quelques minutes: +--Quand j'eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement: +«Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du +«temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il +«faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage.» + +--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menée à côté +d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de +l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux +d'ouvrir les bras, de l'étreindre et de l'étrangler. Il y avait en elle, +derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me +faisait l'exécrer; et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais +tant. En elle, le Féminin, l'odieux et affolant Féminin était plus +puissant qu'en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée +comme d'un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne +l'a jamais été. + +--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous +les hommes d'une telle façon, qu'elle semblait se donner à chacun, +d'un seul regard. Cela m'exaspérait et m'attachait à elle davantage, +cependant. Cette créature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait à +tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même, +bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. Comprenez-vous? + +Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu'on la +possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d'autres, en +effet, la possédaient. + +Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais! + +La nuit s'était répandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers +flottait dans l'air. + +Je lui dis: + +--La reverrez-vous? + +Il répondit: + +--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept à huit +cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je +partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne année entière.--Et +puis adieu, ma vie sera close. + +Je demandai:--Mais ensuite? + +--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de +me prendre comme valet de chambre. + + + +LES BÉCASSES + + +Ma chère amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas à Paris; vous +vous étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison que je vais vous +donner va, sans doute, vous révolter: Est-ce qu'un chasseur rentre à +Paris au moment du passage des bécasses? + +Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la +chambre au trottoir; mais je préfère la vie libre, la rude vie d'automne +du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car +les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans +plafond. Est-on à l'air, entre deux murs, les pieds sur des pavés de +bois ou de pierre, le regard borné partout par des bâtiments, sans aucun +horizon de verdure, de plaines ou de bois? Dès milliers de voisins vous +coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de +recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas à me +donner l'impression, la sensation de l'espace. + +Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement la différence du +dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous +parler... + +Donc les bécasses passent. + +Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une +vallée, auprès d'une petite rivière, et que je chasse presque tous les +jours. + +Les autres jours, je lis; je lis même des choses que les hommes de +Paris n'ont pas le temps de connaître, des choses très sérieuses, très +profondes, très curieuses, écrites par un brave savant de génie, un +étranger qui a passé toute sa vie à étudier la même question et a +observé les mêmes faits relatifs à l'influence du fonctionnement de nos +organes sur notre intelligence. + +Mais je veux vous parler des bécasses. Donc mes deux amis, les frères +d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en +attendant les premiers froids. Puis, dès qu'il gèle, nous partons pour +leur ferme de Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là un petit bois +délicieux, un petit bois divin, où viennent loger toutes les bécasses +qui passent. + +Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux géants, ces deux Normands des +premiers temps, ces deux mâles de la vieille et puissante race de +conquérants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'établit +sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des villes partout, passa +comme un flot sur la Sicile en y créant un art admirable, battit tous +les rois, pilla les plus fières cités, roula les papes dans leurs ruses +de prêtres et les joua, plus madrés que ces pontifes italiens, et +surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol +sont deux Normands timbrés au meilleur titre, ils ont tout des Normands, +la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de +la mer. + +Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons, +agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans +que nos fermiers. + +Or, depuis quinze jours, nous attendions les bécasses. + +Chaque matin l'aîné, Simon, me disait: «Hé, v'là l'vent qui passe à +l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront.» + +Le cadet Gaspard, plus précis, attendait que la gelée fût venue pour +l'annoncer. + +Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre dès l'aurore en criant: + +--Ça y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ça et nous +allons à Connelot. + +Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes, +vous auriez ri en nous voyant. Nous nous déplaçons dans une étrange +voiture de chasse que mon père fit construire autrefois. Construire est +le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur, +ou plutôt de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout là dedans: +caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les +malles, caisses à claire-voie pour les chiens. Tout y est à l'abri, +excepté les hommes, perchés sur des banquettes à balustrades, hautes +comme un troisième étage et portées par quatre roues gigantesques. On +parvient là-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et +même des dents à l'occasion, car aucun marchepied ne donne accès sur cet +édifice. + +Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des +accoutrements de Lapons. Nous sommes vêtus de peaux de mouton, nous +portons des bas de laine énormes par-dessus nos pantalons, et des +guêtres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en +fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes +installés, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf +et Moustache. Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard et Moustache à moi. +On dirait trois petits crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus, +avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de +broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs +sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les +enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le +sien sous ses pieds pour avoir chaud. + +Et nous voilà partis, secoués abominablement. Il gelait, il gelait +ferme. Nous étions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le +fermier, maître Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un +gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, rusé +comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire +argent de tout. + +C'est grande fête pour lui, au moment des bécasses. + +La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans une cour à pommiers, entourée +de quatre rangs de hêtres qui bataillent toute l'année contre le vent de +mer. + +Nous entrons dans la cuisine où flambe un beau feu en notre honneur. + +Notre table est mise tout contre la haute cheminée où tourne et cuit, +devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat +de terre. + +La fermière alors nous salue, une grande femme muette, très polie, +tout occupée des soins de la maison, la tête pleine d'affaires et de +chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs. +C'est une femme d'ordre, rangée et sévère, connue à sa valeur dans les +environs. + +Au fond de la cuisine s'étend la grande table où viendront s'asseoir +tout à l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs, +goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence +sous l'oeil actif de la maîtresse, en nous regardant dîner avec maître +Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel +sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur +un coin de table, en surveillant la servante. + +Aux jours ordinaires elle dîne avec tout son monde. + +Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre +blanche, toute nue, peinte à la chaux, et qui contient seulement nos +trois lits, trois chaises et trois cuvettes. + +Gaspard s'éveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante. +En une demi-heure tout le monde est prêt et on part avec maître Picot +qui chasse avec nous. + +Maître Picot me préfère à ses maîtres. Pourquoi? sans doute parce que +je ne suis pas son maître. Donc nous voilà tous les deux qui gagnons +le bois par la droite, tandis que les deux frères vont attaquer par la +gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traîne, tous les trois +attachés au bout d'une corde. + +Car nous ne chassons pas la bécasse, mais le lapin. Nous sommes +convaincus qu'il ne faut pas chercher la bécasse, mais la trouver. +On tombe dessus et on la tue, voilà. Quand on veut spécialement en +rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et +curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la détonation brève +du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler: +«Bécasse.--Elle y est.» Moi je suis sournois. Quand j'ai tué une +bécasse, je crie: «Lapin!» Et je triomphe avec excès lorsqu'on sort les +pièces du carnier, au déjeuner de midi. + +Donc nous voilà, maître Picot et moi, dans le petit bois dont les +feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu +triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid léger qui pique les +yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudré d'une fine mousse blanche +le bout des herbes et la terre brune des labourés. Mais on a chaud tout +le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai +dans l'air bleu, il ne chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon +chasser au bois par les frais matins d'hiver. + +Là-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix +frêle. Puis, plus rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et Paf à +son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voilà qui +piaule comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé un lapin. Attention, +maître Picot! + +Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent encore, puis reviennent; +nous suivons leurs allées imprévues, en courant dans les petits chemins, +l'esprit en éveil, le doigt sur la gâchette du fusil. + +Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache +grise, une ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire. + +La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et j'aperçois sur l'herbe +une pincée de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force: +«Lapin, lapin.--Il y est!» Et je le montre aux trois chiens, aux trois +crocodiles velus qui me félicitent en remuant la queue; puis s'en vont +en chercher un autre. + +Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se remit à japper. Le fermier +dit: «Ça pourrait bien être un lièvre, allons au bord de la plaine.» + +Mais au moment où je sortais du bois, j'aperçus, debout, à dix pas de +moi, enveloppé dans son immense manteau jaunâtre, coiffé d'un bonnet de +laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous, +le pâtre de maître Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage: +«Bonjour, pasteur.» Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eût +pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes lèvres. + +Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le +voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps +immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme +une meute, semblait obéir à son oeil. Maître Picot me serra le bras: +--Vous savez que le berger a tué sa femme. Je fus stupéfait:--Gargan? Le +sourd-muet? + +--Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. Je vas vous conter ça. + +Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les +mots sur la bouche de son maître comme s'il les eût entendus. Il ne +comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'était plus sourd; et le +maître, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de +la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses +joues et les reflets de ses yeux. + +Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux +champs, quelquefois. + +Gargan était fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans +les marnières pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et +fondante, qu'on sème sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait +élevé à garder des vaches le long des fossés des routes. + +Puis, recueilli par le père de Picot, il était devenu berger de la +ferme. C'était un excellent berger, dévoué, probe, et qui savait +replacer les membres démis, bien que personne ne lui eût jamais rien +appris. + +Quand Picot prit la ferme à son tour, Gargan avait trente ans et en +paraissait quarante. Il était haut, maigre et barbu, barbu comme un +patriarche. + +Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel, +mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte à +cause de son amour immodéré pour l'eau-de-vie. + +Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa à de menues besognes, la +nourrissant sans la payer, en échange de son travail. Elle couchait +sous la grange, dans l'étable ou dans l'écurie, sur la paille ou sur le +fumier, quelque part, n'importe où, car on ne donne pas un lit à ces +va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe où, avec n'importe qui, +peut-être avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientôt, +elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une façon continue. +Comment s'unirent ces deux misères? Comment se comprirent-elles? +Avait-il jamais connu une femme avant cette rôdeuse de granges, lui qui +n'avait jamais causé avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans +sa hutte roulante, et qui le séduisit, Ève d'ornière, au bord d'un +chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient +ensemble comme mari et femme. + +Personne ne s'en étonna. Et Picot trouva même cet accouplement naturel. + +Mais voilà que le curé apprit cette union sans messe et se fâcha. Il +fit des reproches à madame Picot, inquiéta sa conscience, la menaça de +châtiments mystérieux. Que faire? + +C'était bien simple. On allait les marier à l'église et à la mairie. Ils +n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entière; elle, +pas un jupon d'une seule pièce. Donc, rien ne s'opposait à ce que la loi +et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant +maire et curé, et on crut tout réglé pour le mieux. + +Mais voilà que, bientôt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce +vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fût marié, +personne ne songeait à coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun +voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un +petit verre, derrière le dos du mari. L'aventure fit même tant de bruit +aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ça. + +Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec +n'importe qui, dans un fossé, derrière un mur, tandis qu'on apercevait, +en même temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas à cent +pas de là et suivi de son troupeau bêlant. Et on riait à s'en rendre +malade dans tous les cafés de la contrée; on ne parlait que de ça, le +soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant: +«As-tu payé la goutte à la Goutte?» On savait ce que cela voulait dire. + +Le berger ne semblait rien voir. Mais voilà qu'un jour, le gars Poirot, +de Sasseville, appela d'un signe la femme à Gargan derrière une meule +en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en +riant; or, à peine étaient-ils occupés à leur besogne criminelle que le +pâtre tomba sur eux comme s'il fût sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit, +à cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des +cris de bête, serrait la gorge de sa femme. + +Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il était trop +tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tête; du sang +lui coulait par le nez. Elle était morte. + +Le berger fut jugé par le tribunal de Rouen. Comme il était muet, Picot +lui servait d'interprète. Les détails de l'affaire amusèrent beaucoup +l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idée: c'était de faire +acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin. + +Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage; +puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-même l'assassin. + +Toute l'assistance était silencieuse. + +Picot prononçait avec lenteur: «Savais-tu qu'elle te trompait?» Et, en +même temps, il mimait sa question avec les yeux. + +L'autre fit «non» de la tête. + +--«T'étais couché dans la meule quand tu l'as surpris?» Et il faisait le +geste d'un homme qui aperçoit une chose dégoûtante. + +L'autre fit «oui» de la tête. + +Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du prêtre +qui unit au nom de Dieu, demanda à son serviteur s'il avait tué sa femme +parce qu'elle était liée à lui devant les hommes et devant le ciel. + +Le berger fit «oui» de la tête. + +Picot lui dit: «Allons, montre comment c'est arrivé?» + +Alors, le sourd mima lui-même toute la scène. Il montra qu'il dormait +dans la meule; qu'il s'était réveillé en sentant remuer la paille, qu'il +avait regardé tout doucement, et qu'il avait vu la chose. + +Il s'était dressé, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita +le mouvement obscène du couple criminel enlacé devant lui. + +Un rire tumultueux s'éleva dans la salle, puis s'arrêta net; car le +berger, les yeux hagards, remuant sa mâchoire et sa grande barbe comme +s'il eût mordu quelque chose, les bras tendus, la tête en avant, +répétait l'action terrible du meurtrier qui étrangle un être. + +Et il hurlait affreusement, tellement affolé de colère qu'il croyait +la tenir encore et que les gendarmes furent obligés de le saisir et de +l'asseoir de force pour le calmer. + +Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maître +Picot, posant la main sur l'épaule de son serviteur, dit simplement: «Il +a de l'honneur, cet homme-là.» + +Et le berger fut acquitté. + +Quant a moi, ma chère amie, j'écoutais, fort ému, la fin de cette +aventure que je vous ai racontée en termes bien grossiers, pour ne rien +changer au récit du fermier, quand un coup de fusil éclata au milieu du +bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup +de canon. + +--Bécasse. Elle y est. + +Et voilà comment j'emploie mon temps à guetter des bécasses qui passent +tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premières toilettes +d'hiver. + + + +EN WAGON + + +Le soleil allait disparaître derrière la grande chaîne dont le puy de +Dôme est le géant, et l'ombre des cimes s'étendait dans la profonde +vallée de Royat. + +Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la +musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgré la +fraîcheur du soir. + +Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il était question +d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de +Vaulacelles et de Bridoie. + +Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de +faire venir leurs fils élevés chez les Jésuites et chez les Dominicains. + +Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-mêmes le voyage +pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement +personne qu'elles pussent charger de ce soin délicat. On touchait aux +derniers jours de juillet. Paris était vide. Elles cherchaient, sans +trouver, un nom qui leur offrît les garanties désirées. + +Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs +avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames +demeuraient persuadées que toutes les filles de la capitale passaient +leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon. +Les échos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient +la présence à Vichy, au Mont-Dore et à la Bourboule, de toutes les +horizontales connues et inconnues. Pour y être, elles avaient dû y venir +en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon; +elles devaient même s'en retourner sans cesse pour revenir tous les +jours. C'était donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite +ligne. Ces dames se désolaient que l'accès des gares ne fût pas interdit +aux femmes suspectes. + +Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize +ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient +pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles +créatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que +pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journée entière, ou une +nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-être, une ou deux de +ces drôlesses avec un ou deux de leurs compagnons? + +La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint à +passer. Elle s'arrêta pour dire bonjour à ses amies qui lui racontèrent +leurs angoisses. + +--Mais c'est bien simple, s'écria-t-elle, je vais vous prêter l'abbé. Je +peux très bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'éducation de +Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants +et vous les ramènera. + +Il fut donc convenu que l'abbé Lecuir, un jeune prêtre, fort instruit, +précepteur de Rodolphe de Martinsec, irait à Paris, la semaine suivante, +chercher les trois jeunes gens. + +L'abbé partit donc le vendredi; et il se trouvait à la gare de Lyon le +dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de +huit heures, le nouveau rapide-direct organisé depuis quelques jours +seulement, sur la réclamation générale de tous les baigneurs de +l'Auvergne. + +Il se promenait sur le quai de départ, suivi de ses collégiens, comme +une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou +occupé par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hanté +par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites +mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie. + +Or il aperçut tout à coup devant une portière un vieux monsieur et +une vieille dame à cheveux blancs qui causaient avec une autre dame +installée dans l'intérieur du wagon. Le vieux monsieur était officier de +la Légion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut. +«Voici mon affaire,» pensa l'abbé. Il fit monter les trois élèves et les +suivit. + +La vieille dame disait: + +--Surtout soigne-toi bien, mon enfant. + +La jeune répondit: + +--Oh! oui, maman, ne crains rien. + +--Appelle le médecin aussitôt que tu te sentiras souffrante. + +--Oui, oui, maman. + +--Allons, adieu, ma fille. + +--Adieu, maman. + +Il y eut une longue embrassade, puis un employé ferma les portières et +le train se mit en route. + +Ils étaient seuls. L'abbé, ravi, se félicitait de son adresse, et il se +mit à causer avec les jeunes gens qui lui étaient confiés. Il avait été +convenu, le jour de son départ, que madame de Martinsec l'autoriserait à +donner des répétitions pendant toutes les vacances à ces trois garçons, +et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractère de ses +nouveaux élèves. + +Roger de Sarcagnes, le plus grand, était un de ces hauts collégiens +poussés trop vite, maigres et pâles, et dont les articulations ne +semblent pas tout à fait soudées. Il parlait lentement, d'une façon +naïve. + +Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il +était malin, sournois, mauvais et drôle. Il se moquait toujours de tout +le monde, avait des mots de grande personne, des répliques à double sens +qui inquiétaient ses parents. + +Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude +pour rien: C'était une bonne petite bête qui ressemblerait à son papa. + +L'abbé les avait prévenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces +deux mois d'été: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs +envers lui, sur la façon dont il entendait les gouverner, sur la méthode +qu'il emploierait envers eux. + +C'était un abbé d'âme droite et simple, un peu phraseur et plein de +systèmes. + +Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur +voisine. Il tourna la tête vers elle. Elle demeurait assise dans son +coin, les yeux fixes, les joues un peu pâles. L'abbé revint à ses +disciples. + +Le train roulait à toute vitesse, traversait des plaines, des bois, +passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trépidation +frémissante le chapelet de voyageurs enfermés dans les wagons. + +Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbé Lecuir sur +Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une rivière? Pouvait-on +pêcher? Aurait-il un cheval, comme l'autre année? etc. + +La jeune femme, tout à coup, jeta une sorte de cri, un «ah!» de +souffrance vite réprimé. + +Le prêtre, inquiet, lui demanda: + +--Vous sentez-vous indisposée, madame? + +--Elle répondit:--Non, non, monsieur l'abbé, ce n'est rien, une légère +douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et +le mouvement du train me fatigue. Sa figure était devenue livide, en +effet. + +Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?... + +--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbé. Je vous remercie. + +Le prêtre reprit sa causerie avec ses élèves, les préparant à son +enseignement et à sa direction. + +Les heures passaient. Le convoi s'arrêtait de temps en temps, puis +repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne +bougeait plus, enfoncée en son coin. Bien que le jour fût plus qu'à +moitié écoulé, elle n'avait encore rien mangé. L'abbé pensait: + +«Cette personne doit être bien souffrante. + +Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre +Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement à gémir. Elle +s'était laissée presque tomber de sa banquette et, appuyée sur les +mains, les yeux hagards, les traits crispés, elle répétait: «Oh! mon +Dieu! oh! mon Dieu!» + +L'abbé s'élança: + +--Madame... madame... madame, qu'avez-vous? + +Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher. +Et elle commença aussitôt à crier d'une effroyable façon. Elle poussait +une longue clameur affolée qui semblait déchirer sa gorge au passage, +une clameur aiguë, affreuse, dont l'intonation sinistre disait +l'angoisse de son âme et la torture de son corps. + +Le pauvre prêtre éperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que +dire, que tenter, et il murmurait: «Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu, +si je savais!» Il était rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois +élèves regardaient avec stupeur cette femme étendue qui criait. + +Tout à coup, elle se tordit, élevant ses bras sur sa tête, et son flanc +eut une secousse étrange, une convulsion qui la parcourut. + +L'abbé pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privée de secours +et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois résolue:--Je vais +vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je +pourrai. Je dois mon assistance à toute créature qui souffre. + +Puis, s'étant retourné vers les trois gamins, il cria: + +--Vous--vous allez passer vos têtes à la portière; et si un de vous se +retourne, il me copiera mille vers de Virgile. + +Il abaissa lui-même les trois glaces, y plaça les trois têtes, ramena +contre le cou les rideaux bleus, et il répéta: + +--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez privés d'excursions +pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne +jamais, moi. + +Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane. + +Elle gémissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbé, la face +cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la réconfortait, et, sans cesse, il +levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs, +vite détournés, vers la mystérieuse besogne accomplie par leur nouveau +précepteur. + +--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe +«désobéir»!--criait-il. + +--Monsieur de Bridoie, vous serez privé de dessert pendant un mois. + +Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque +aussitôt un cri bizarre et léger qui ressemblait à un aboiement et à un +miaulement fit retourner, d'un seul élan, les trois collégiens persuadés +qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau né. + +L'abbé tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait +avec des yeux effarés; il semblait content et désolé, prêt à rire et +prêt à pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses +par le jeu rapide des yeux, des lèvres et des joues. + +Il déclara, comme s'il eût annoncé à ses élèves une grande nouvelle: + +--C'est un garçon. + +Puis aussitôt il reprit: + +--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le +filet.--Bien.--Débouchez-la.--Très bien.--Versez-m'en quelques gouttes +dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait. + +Et il répandit cette eau sur le front nu du petit être qu'il portait, en +prononçant: + +«Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi +soit-il.» + +Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie +apparut à la portière. Alors l'abbé, perdant la tête, lui présenta la +frêle bête humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: «C'est madame +qui vient d'avoir un petit accident en route.» + +Il avait l'air d'avoir ramassé cet enfant dans un égout; et, les cheveux +mouillés de sueur, le rabat sur l'épaule, la robe maculée, il répétait: +«Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en réponds.--Ils regardaient tous +trois par la portière.--J'en réponds,--ils n'ont rien vu.» + +Et il descendit du compartiment avec quatre garçons au lieu de +trois qu'il était allé chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de +Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, échangeaient des regards éperdus, +sans trouver un seul mot à dire. + +Le soir, les trois familles dînaient ensemble pour fêter l'arrivée +des collégiens. Mais on ne parlait guère; les pères, les mères et les +enfants eux-mêmes semblaient préoccupés. + +Tout à coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda: + +--Dis, maman, où l'abbé l'a-t-il trouvé, ce petit garçon? + +La mère ne répondit pas directement. + +--Allons, dîne, et laisse-nous tranquilles avec tes questions. + +Il se tut quelques minutes, puis reprit: + +--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est +donc que l'abbé est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir +un bocal de poissons sous un tapis. + +--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoyé. + +--Mais où l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il +entré par la portière, dis? + +Madame de Bridoie, impatientée, répliqua:--Voyons, c'est fini, +tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le +sais bien. + +--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon? + +Alors Gontran de Vaulacelles, qui écoutait avec un air sournois, sourit +et dit: + +--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbé qui l'a vu. + + + +ÇA IRA + + +J'étais descendu à Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un +guide (je ne sais plus lequel): Beau musée, deux Rubens, un Téniers, un +Ribera. + +Donc je pensais: Allons voir ça. Je dînerai à l'hôtel de l'Europe, que +le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain. + +Le musée était fermé: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs; +il fut donc ouvert à ma requête, et je pus contempler quelques croûtes +attribuées par un conservateur fantaisiste aux premiers maîtres de la +peinture. + +Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien à faire, dans +une longue rue de petite ville inconnue, bâtie au milieu de plaines +interminables, je parcourus cette _artère_, j'examinai quelques pauvres +magasins; puis, comme il était quatre heures, je fus saisi par un de ces +découragements qui rendent fous les plus énergiques. + +Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais payé cinq cents francs l'idée +d'une distraction quelconque! Me trouvant à sec d'inventions, je me +décidai, tout simplement, à fumer un bon cigare et je cherchai le bureau +de tabac. Je le reconnus bientôt à sa lanterne rouge, j'entrai. La +marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regardé les +cigares, que je jugeai détestables, je considérai, par hasard, la +patronne. + +C'était une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante. +Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver +quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame? +Non, je ne la connaissais pas assurément? Mais ne se pouvait-il faire +que je l'eusse rencontrée? Oui, c'était possible! Ce visage-là devait +être une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de +vue, et changée, engraissée énormément sans doute? + +Je murmurai: + +--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je +vous connais depuis longtemps. + +Elle répondit en rougissant: + +--C'est drôle... Moi aussi. + +Je poussai un cri:--Ah! Ça ira! + +Elle leva ses deux mains avec un désespoir comique, épouvantée de ce mot +et balbutiant: + +--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'écria à son +tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on +ne l'avait point écoutée. Mais nous étions seuls, bien seuls! + +«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître «_Ça ira_», la pauvre _Ça +ira_, la maigre _Ça ira_, la désolée _Ça ira_, dans cette tranquille et +grasse fonctionnaire du gouvernement? + +_Ça ira_! Que de souvenirs s'éveillèrent brusquement en moi: Bougival, +La Grenouillère, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journées +en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passés dans ce coin de +pays, sur ce délicieux bout de rivière. + +Nous étions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois, +à Chatou, et vivant là d'une drôle de façon, toujours à moitié nus et à +moitié gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien changé. Ces +messieurs portent des monocles. + +Or notre bande possédait une vingtaine de canotières, régulières et +irrégulières. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans +certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes étaient là, pour +ainsi dire, à demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de +mieux à faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans +femmes, et, parmi celles-là, _Ça ira_. C'était une pauvre fille maigre +et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle était +timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait +avec crainte, au plus humble, au plus inaperçu, au moins riche de +nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment +s'était-elle trouvée parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on +rencontrée, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenée dans +une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous +invitée à déjeuner, en la voyant seule, assise à une petite table, dans +un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de +la bande. + +Nous l'avions baptisée _Ça ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de +la destinée, de sa malechance, de ses déboires. On lui disait chaque +dimanche: «Eh bien, _Ça ira_, ça va-t-il?» Et elle répondait toujours: +«Non, pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux un jour.» + +Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé à faire le +métier qui demande le plus de grâce, d'adresse, de ruse et de beauté? +Mystère. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides à +dégoûter un gendarme. + +Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs +fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions, +indifférents à son existence. + +Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue. Notre groupe s'était +émietté peu à peu, laissant la place à une autre génération, à qui +nous avions aussi laissé _Ça ira_. Je l'appris en allant déjeuner chez +Fournaise de temps en temps. + +Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisée ainsi, avaient +cru à un nom d'Orientale et la nommaient Zaïra; puis ils avaient cédé à +leur tour leurs canots et quelques canotières à là génération suivante. +(Une génération de canotiers vit, en général, trois ans sur l'eau, puis +quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la médecine ou la +politique). + +Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'était encore +modifié en Sarah. On la crut alors israélite. + +Les tout derniers, ceux à monocle, l'appelaient donc tout simplement «La +Juive». + +Puis elle disparut. + +Et voilà que je la retrouvais marchande de tabac à Barviller. + +Je lui dis: + +--Eh bien, ça va donc, à présent? + +Elle répondit: Un peu mieux. + +Une curiosité me saisit de connaître la vie de cette femme. Autrefois +je n'y aurais point songé; aujourd'hui, je me sentais intrigué, attiré, +tout à fait intéressé. Je lui demandai: + +--Comment as-tu fait pour avoir de la chance? + +--Je ne sais pas. Ça m'est arrivé comme je m'y attendais le moins. + +--Est-ce à Chatou que tu l'as rencontrée? + +--Oh non! + +--Où ça donc? + +--A Paris, dans l'hôtel que j'habitais. + +--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place à Paris. + +--Oui, j'étais chez madame Ravelet. + +--Qui ça, madame Ravelet? + +--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh! + +--Mais non. + +--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli. + +Et la voilà qui se met à me raconter mille choses de sa vie ancienne, +mille choses secrètes de la vie parisienne, l'intérieur d'une maison de +modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idées, +toute l'histoire d'un coeur d'ouvrière, cet épervier de trottoir qui +chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en +flânant, nu-tête, après le repas, et le soir en montant chez elle. + +Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois: + +--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides. +Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu +sais! + +Moi, la première rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie. +J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie à en être honteuse. Comme +je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voilà la grande Louise qui +me dit:--Comment! tu oses sortir avec ça! + +--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas. + +Ils étaient toujours bas, les fonds! + +Elle me répond:--Vas en chercher un à la Madeleine. + +Moi, ça m'étonne. + +Elle reprend:--C'est là que nous les prenons, toutes; on en a autant +qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple. + +Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine. Nous trouvons le +sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublié un parapluie +la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son +manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate. +Il nous introduit dans une chambre où il y avait plus de cinquante +parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le +mien; mais moi j'en choisis un beau, un très beau, à manche d'ivoire +sculpté. Louise est allée le réclamer quelques jours après. Elle l'a +décrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance. + +Pour faire ça, on s'habillait très chic.» + +Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle à charnières +de la grande boîte à tabac. + +Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drôles. +Tiens, nous étions cinq à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien, +Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, et elle avait un +amant au conseil d'État. Ça ne l'empêchait pas de lui en faire porter +joliment. Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous ne savez pas, nous +allons en faire une bien bonne.» Et elle nous conta son idée. + +Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tête de tous les +hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir +l'eau à la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs +à chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que +voici: + +Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là, les autres non plus; +ça n'allait guère, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien +de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux +ou trois amants habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la +promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorçait un monsieur +qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on +cédait. Mais ces hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou, +c'était pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions; +vrai, c'était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous +faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C'est très vilain +ce que je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu connais la vie, +toi, et puis quand on est resté quatre ans à Chatou.... + +Donc elle nous dit: «Nous allons lever au bal de l'Opéra ce qu'il y a de +mieux à Paris comme hommes, les plus distingués et les plus riches. Moi, +je les connais.» + +Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était vrai; parce que ces hommes-là +ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non. +Oh! elle était d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume +de dire à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait +certainement épousée. + +Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle +nous dit: «Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune +dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera +dans votre voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez le plus +gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour +montrer que vous vous êtes trompée, que vous en attendiez un autre. Ça +allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra +rester par force; vous résisterez, vous ferez les cent coups pour le +chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra +un bon dédommagement.» + +Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle +fit, la rosse. + +Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des +voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous +plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, elle alla au bal, +toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus +marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle +en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les +sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballé, +elle ôta son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut +l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une +demi-heure, dans une voilure en face du n° 20 de la rue Taitbout. +C'était moi, dans cette voiture-là? J'étais bien enveloppée et la figure +voilée. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tête à la portière, +et il dit: «C'est vous?» + +Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez vite.» + +Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je +l'embrasse à lui couper la respiration; puis je reprends: + +--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse! + +Et, tout d'un coup, je crie: + +--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets à +pleurer. + +Tu juges si voilà un homme embarrassé! Il cherche d'abord à me consoler; +il s'excuse, proteste qu'il s'est trompé aussi! + +Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros +soupirs. Alors il me dit des choses très douces. C'était un homme tout à +fait comme il faut; et puis ça l'amusait maintenant de me voir pleurer +de moins en moins. + +Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller souper. Moi, j'ai +refusé; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille; +et puis embrassée; comme j'avais fait à son entrée. + +Et puis... et puis... nous avons... soupé... tu comprends... et il m'a +donné... devine... voyons, devine... il m'a donné cinq cents francs!... +crois-tu qu'il y en a des hommes généreux. + +Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le +moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle était +trop maigre! + +La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses +souvenirs amassés depuis si longtemps dans son coeur fermé de débitante +officielle. Tout l'autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle +regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de +privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et +d'amour vrai par moments. + +Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton débit de tabac? + +Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans +mon hôtel, porte à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, un de ces +étudiants qui ne font rien. Celui-là, il vivait au café, du matin au +soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne. + +Quand j'étais seule, nous passions la soirée ensemble quelquefois. C'est +de lui que j'ai eu Roger. + +--Qui ça, Roger? + +--Mon fils. + +--Ah! + +--Il me donna une petite pension pour élever le gosse, mais je pensais +bien que ce garçon-là ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai +jamais vu un homme aussi fainéant, mais là, jamais. Au bout de dix ans, +il en était encore à son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en +pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais +nous étions demeurés en correspondance à cause de l'enfant. Et puis, +figure-toi qu'aux dernières élections, il y a deux ans, j'apprends qu'il +a été nommé député dans son pays. Et puis il a fait des discours à la +Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour +finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un +bureau de tabac comme fille de déporté.... C'est vrai que mon père a +été déporté, mais je n'avais jamais pensé non plus que ça pourrait me +servir. Bref.... Tiens, voilà Roger. + +Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur. + +Il embrassa sur le front sa mère, qui me dit: + +--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau à la mairie.... Vous +savez... c'est un futur sous-préfet. + +Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hôtel, +après avoir serré, avec gravité, la main tendue de _Ça ira_. + + + +DÉCOUVERTE + + +Le bateau était couvert de monde. La traversée s'annonçant fort belle, +les Havraises allaient faire un tour à Trouville. + +On détacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonça le départ, +et, aussitôt, un frémissement secoua le corps entier du navire, tandis +qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuée. + +Les roues tournèrent quelques secondes, s'arrêtèrent, repartirent +doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié +par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: «En +route!» elles se mirent à battre la mer avec rapidité. + +Nous filions le long de la jetée, couverte de monde. Des gens sur le +bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amérique, +et les amis restés à terre répondaient de la même façon. + +Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les +toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine remué par +des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit bâtiment fit une +courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte lointaine entrevue à +travers la brume matinale. + +A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt +kilomètres. De place en place les grosses bouées indiquaient les bancs +de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du +fleuve qui, ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient de grands +rubans jaunes à travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer. + +J'éprouve, aussitôt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de +long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais +rien. Donc je me mis à circuler sur le pont à travers la foule des +voyageurs. + +Tout à coup, on m'appela. Je me retournai. C'était un de mes vieux amis, +Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans. + +Après nous être serré les mains, nous recommençâmes ensemble, en parlant +de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais +tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux +lignes de voyageurs assis sur les deux côtés du pont. + +Tout à coup Sidoine prononça avec une véritable expression de rage: + +--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens! + +C'était plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient +l'horizon d'un air important qui semblait dire: «C'est nous, les +Anglais, qui sommes les maîtres de la mer! Boum, boum! nous voilà!» + +Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs +avaient l'air des drapeaux de leur suffisance. + +Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les +constructions navales de leur patrie, serrant en des châles multicolores +leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux +paysage. Leurs petites têtes, poussées au bout de ces longs corps, +portaient des chapeaux anglais d'une forme étrange, et, derrière leurs +crânes leurs maigres chevelures enroulées ressemblaient à des couleuvres +lofées. + +Et les vieilles misses, encore plus grêles, ouvrant au vent leur +mâchoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes +et démesurées. + +On sentait, en passant près d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau +dentifrice. Sidoine répéta, avec une colère grandissante: + +--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empêcher de venir en France? + +Je demandai en souriant: + +--Pourquoi leur on veux-tu? Quant à moi, ils me sont parfaitement +indifférents. + +Il prononça: + +--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà. + +Je m'arrêtai pour lui rire au nez. + +--Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te rend donc très malheureux? + +Il haussa les épaules: + +--Non, pas précisément. + +--Alors... elle te... elle te... trompe? + +--Malheureusement non. Ça me ferait une cause de divorce et j'en serais +débarrassé. + +--Alors je ne comprends pas! + +--Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne point. Eh bien, elle a tout +simplement appris le français, pas autre chose! Écoute: + +Je n'avais pas le moindre désir de me marier, quand je vins passer l'été +à Étrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux. +On ne se figure pas combien les fillettes y sont à leur avantage. Paris +sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles. + +Les promenades à ânes, les bains du matin, les déjeuners sur l'herbe, +autant de pièges à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil +qu'une enfant de dix-huit ans qui court à travers un champ ou qui +ramasse des fleurs le long d'un chemin. + +Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au même hôtel +que moi. Le père ressemblait aux hommes que tu vois là, et la mère à +toutes les Anglaises. + +Il y avait deux fils, de ces garçons tout en os, qui jouent du matin au +soir à des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes; +puis deux filles, l'aînée, une sèche, encore une Anglaise de boîte à +conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutôt une blondine +avec une tête venue du ciel. Quand elles se mettent à être jolies, les +gredines, elles sont divines. Celle-là avait des yeux bleus, de ces +yeux bleus qui semblent contenir toute la poésie, tout le rêve, toute +l'espérance, tout le bonheur du monde! + +Quel horizon ça vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme +comme ceux-là! Comme ça répond bien à l'attente éternelle et confuse de +notre coeur! + +Il faut dire aussi que, nous autres Français, nous adorons les +étrangères. Aussitôt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une +Suédoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons +amoureux instantanément. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme, +drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons +tort, cependant. + +Mais je crois que ce qui nous séduit le plus dans les exotiques, c'est +leur défaut de prononciation. Aussitôt qu'une femme parle mal notre +langue, elle est charmante; si elle fait une faute de français par +mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une façon tout à fait +inintelligible, elle devient irrésistible. + +Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire à une mignonne +bouche rosé: «J'aimé bôcoup la gigotte.» + +Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y +comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots +inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et +gai. + +Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules, prenaient sur ses lèvres +un charme délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino, +de longues conversations qui ressemblaient à des énigmes parlées. + +Je l'épousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les +vrais amants n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une forme de femme. + +Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet: + + Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, + Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, + Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares. + J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur. + +Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, ç'a été de donner à ma +femme un professeur de français. + +Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je +l'ai chérie. + +Nos causeries étaient simples. Elles me révélaient la grâce surprenante +de son être, l'élégance incomparable de son geste; elles me la +montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupée de chair faite +pour le baiser, sachant énumérer à peu près ce qu'elle aimait, pousser +parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une façon coquette, +à force d'être incompréhensible et imprévue, des émotions ou des +sensations peu compliquées. + +Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent «papa» et «maman», en +prononçant--Baâba--et Baâmban. + +Aurais-je pu croire que... + +Elle parie, à présent.... Elle parle... mal... très mal.... Elle fait +tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends... +je sais... je la connais.... + +J'ai ouvert ma poupée pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut +causer, mon cher! + +Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idées, les théories +d'une jeune Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux rien reprocher, +et qui me répète, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire +de la conversation à l'usage des pensionnats de jeunes personnes. + +Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dorés qui +renferment d'exécrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée. J'ai +voulu manger le dedans et suis resté tellement dégoûté que j'ai des +haut-le-coeur, à présent, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes. + +J'ai épousé un perroquet à qui une vieille institutrice anglaise aurait +enseigné le français: comprends-tu? + +Le port de Trouville montrait maintenant ses jetées de bois couvertes de +monde. + +Je dis: + +--Où est ta femme? + +Il prononça: + +--Je l'ai ramenée à Étretat. + +--Et toi, où vas-tu? + +--Moi? moi je vais me distraire à Trouville + +Puis, après un silence, il ajouta: + +--Tu ne te figures pas comme ça peut être bête quelquefois, une femme. + + + +SOLITUDE + + +C'était après un dîner d'hommes. On avait été fort gai. Un d'eux, un +vieil ami, me dit: + +--Veux-tu remonter à pied l'avenue des Champs-Elysées? + +Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les +arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur +confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le +visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre +d'or. + +Mon compagnon me dit: + +--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout +ailleurs. Il me semble quo ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, ces +espèces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde, +qu'on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se +referme. C'est fini. + +De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs; +nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne +faisaient qu'une tache noire. + +Mou voisin murmura: + +--Pauvres gens! Ce n'est pas du dégoût qu'ils m'inspirent, mais une +immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un +que j'ai pénétré: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que +nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne +tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en +plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire +cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils +demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi. + +On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout. + +Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris, +d'avoir découvert l'affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne +peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que +nous fassions, quels que soient l'élan de nos coeurs, l'appel de nos +lèvres et l'étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls. + +Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez +moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de +mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'écoutes, et +nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu? + +Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Écriture. Ils ont l'illusion +du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils +n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des +coudes, sans autre joie que l'égoïste satisfaction de comprendre, de +voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre +éternel isolement. + +Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas? + +Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble +que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont +je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a +point de bout, peut-être! J'y vais sans personne avec moi, sans personne +autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route +ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits, +des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses. +Mais je ne sais jamais au juste d'où elles parlent; je ne rencontre +jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui +m'entoure. Me comprends-tu? + +Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce. + +Musset s'est écrié: + + Qui vient? Qui m'appelle? Personne. + Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne, + O solitude!--O pauvreté! + +Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une +certitude définitive, comme chez moi. Il était poète; il peuplait la vie +de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul.--Moi, je suis +seul! + +Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il +était un des grands lucides, n'écrivit-il pas à une amie cette phrase +désespérante: «Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend +personne.» + +Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, +quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles +que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin +que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que +l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches +qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps? + +Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre +homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés +surtout, parce que la pensée est insondable. + +Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des +êtres que nous ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les uns les autres +comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans +parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille, +mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos +confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses +vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne +font que nous heurter l'un à l'autre. + +Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur à quelque +ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle. +Il est là, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme, +derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il? Oui, +que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-être? +ou me méprise? ou se moque de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me +juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment +savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et +ce qui s'agite dans cette petite tête ronde? Quel mystère que la pensée +inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni +connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre! + +Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les +portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, +tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ où personne ne pénètre. Personne ne +peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce +que personne ne comprend personne. + +Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu +m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: «Qu'est-ce qu'il a, ce +soir?» Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible +et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_! +et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être. + +Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude. + +Misère! misère! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont +donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul! + +Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité +surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où vient cette +sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine +n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser. +Quelle erreur! Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin +d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge +du Rêve. + +Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à +longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel +délire égare notre esprit! Quelle illusion nous emporte! + +Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout à l'heure, semble-t-il? +Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines +d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup, +un jour, plus seul que je ne l'avais encore été. + +Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et +comme il est navrant, épouvantable! + +Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas écrit: + + Les caresses ne sont que d'inquiets transports, + Infructueux essais du pauvre amour qui tente + L'impossible union des âmes par les corps.... + +Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme +qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous +n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute! + +Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux +des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les +aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un +seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un +éclair dans la nuit, le trou noir entre nous. + +Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer +un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque +complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas +plus, car jamais deux êtres ne se mêlent. + +Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne +ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné +à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon +avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, +les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis +désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des +phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un +sourire qui dit: «oui», quand je ne veux même pas prendre la peine de +parler. + +Me comprends-tu? + +Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'arc de triomphe de +l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde, +car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup +d'autres choses dont je ne me souviens plus. + +Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque +de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des +étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc +l'histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s'écria: + +--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre. + +Puis il me quitta sans ajouter un mot. + +Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je ne le sais encore. +Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il +avait perdu l'esprit. + + + +AU BORD DU LIT + + +_Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la table japonaise, deux tasses +à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le +sucrier flanqué du carafon de rhum._ + +_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur +une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de +bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait +aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et +luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna +vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait +hésiter comme si une pensée intime l'eût Gêné. Enfin il dit_: + +--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir? + +_Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d'une flamme de +triomphe et de défi, et répondit:_ + +--Je l'espère bien! + +_Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en +cassant une brioche._ + +--C'en était presque ridicule... pour moi? + +_Elle demanda_:--Est-ce une scène? avez-vous l'intention de me faire des +reproches? + +--Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque +inconvenant auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je +me serais fâché. + +--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous +pensiez l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su que vous aviez une +maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère +si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon +chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon +ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine +et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh! vous m'avez +parfaitement laissé entendre que j'étais libre, que le mariage, entre +gens intelligents, n'était qu'une association d'intérêts, un lien +social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laissé +comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus +séduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela était +entouré, bien entendu, de ménagements d'homme bien élevé, enveloppé de +compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je +n'en ai pas moins parfaitement compris. + +Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement +séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union. + +Vous m'avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu'aux apparences, +que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette +liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur +la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances, +etc., etc. + +J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, +beaucoup madame de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale +vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. +Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde +ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez +nous. + +Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux. +Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir +vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse... + +--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande à faire la balance +entre nous. + +--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en +ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement +exagéré. + +--Pas du tout. Vous avez avoué, vous m'avez avoué votre liaison, ce qui +équivalait à me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas +fait.... + +--Permettez.... + +--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant, +et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne +trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est +un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer. + +--Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées. + +--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parlé du +dix-huitième siècle, vous m'avez laissé entendre que vous étiez régence. +Je n'ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d'être ce que +je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même +vous en douter... cocu comme d'autres. + +--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots? + +--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de +Gers a déclaré que M. de Servy avait l'air d'un cocu à la recherche de +ses cornes. + +--Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gers devient +inconvenant dans la vôtre. + +--Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il +s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit +de vous. Tout dépend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce +mot, je ne l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr. + +--Mûr... Pour quoi? + +--Mais pour l'être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette +parole, c'est qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier +si je parle d'un... coiffé. Alors... oui... quand on l'est, on ne le +sent pas. + +--Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue +ainsi. + +--Ah! voilà... j'ai changé... en mal. C'est votre faute. + +--Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie +de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites +inconvenantes de M. Burel. + +--Vous êtes jaloux. Je le disais bien. + +--Mais non, non. Seulement je désire n'être pas ridicule. Je ne veux +pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les... +épaules, ou plutôt entre les seins... + +--Il cherchait un porte-voix. + +--Je... je lui tirerai les oreilles. + +--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard? + +--On le pourrait être de femmes moins jolies. + +--Tiens, comme vous voilà! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous, +moi! + +_Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant +derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se +dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_ + +--Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s'il vous plaît. Nous vivons +séparés. C'est fini. + +--Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque +temps. + +--Alors... alors... c'est que j'ai gagné. Vous aussi... vous me +trouvez... mûre. + +--Je vous trouve ravissante, ma chère; vous avez des bras, un teint, des +épaules... + +--Qui plairaient à M. Burel. + +--Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne connais pas de femme aussi +séduisante que vous. + +--Vous êtes à jeun. + +--Hein? + +--Je dis: Vous êtes à jeun. + +--Comment ça? + +--Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à +manger des choses qu'on n'aimerait point à un autre moment. Je suis le +plat... négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous +la dent... ce soir. + +--Oh! Marguerite! Qui vous a appris à parler comme ça? + +--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez +eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des +artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique +autrement que par un jeûne momentané vos... velléités de ce soir. + +--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de +vous. Pour de vrai, très fort. Voilà. + +--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer? + +--Oui, Madame. + +--Ce soir! + +--Oh! Marguerite! + +--Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne +sommes plus rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme, +c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un +autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai... à +prix égal. + +--Je ne comprends pas. + +--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc. + +--Mille fois mieux. + +--Mieux que la mieux? + +--Mille fois. + +--Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois? + +--Je n'y suis plus. + +--Je dis: combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos +maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien +complet, enfin? + +--Est-ce que je sais, moi? + +--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par +mois: est-ce a peu près juste? + +--Oui... à peu près. + +--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je +suis à vous pour un mois, à compter de ce soir. + +--Vous êtes folle. + +--Vous le prenez ainsi; bonsoir. + +_La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est +entr'ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures_. + +_Le comte apparaissant à la porte:_ + +--Ça sent très bon, ici. + +--Vraiment?... Ça n'a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau +d'Espagne. + +--Tiens, c'est étonnant... ça sent très bon. + +--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce +que je vais me coucher. + +--Marguerite! + +--Allez-vous-en! + +_Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil._ + +_La comtesse_:--Ah! c'est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous. + +_Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et +blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la +glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rosé apparaît +au bord du corset de soie noire._ + +_Le comte se lève vivement et vient vers elle._ + +_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fâche!... + +_Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres._ + +_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre +d'eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en +plein visage de son mari._ + +_Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_ + +--C'est stupide. + +--Ça se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs. + +--Mais ce serait idiot!... + +--Pourquoi ça! + +--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!... + +--Oh!... quels vilains mots vous employez! + +--C'est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa +femme légitime. + +--Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d'aller payer +des cocottes. + +--Soit, mais je ne veux pas être ridicule. + +_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement +ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort +de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._ + +_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_ + +--Quelle drôle d'idée vous avez là? + +--Quelle idée? + +--De me demander cinq mille francs. + +--Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l'un à l'autre, n'est-ce +pas? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser puisque nous +sommés mariés. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-être qu'une +autre. + +Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en +ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et +puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, +de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en +amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre +amour... légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût +de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour coté. Est-ce pas +vrai? + +_Elle s'est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._ + +--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre. + +_Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui +jetant à la tête son portefeuille:_ + +--Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais tu sais?... + +_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_ + +--Quoi? + +--Ne t'y accoutume pas. + +_Elle éclate de rire, et allant vers lui:_ + +--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie à vos +cocottes. Et même si...si vous êtes content...je vous demanderai de +l'augmentation. + + + +PETIT SOLDAT + + +Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient libres, les deux petits soldats se +mettaient en marche. + +Ils tournaient à droite en sortant de la caserne, traversaient +Courbevoie à grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade +militaire; puis, dès qu'ils avaient quitté les maisons, ils suivaient, +d'une allure plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue qui mène à +Bezons. + +Ils étaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop +longue, dont les manches couvraient leurs mains, gênés par la culotte +rouge, trop vaste, qui les forçait à écarter les jambes pour aller vite. +Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de +figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté +presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes. + +Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la +même idée en tête, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient +trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux, un endroit leur +rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que là. + +Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait +sous les arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait la tête, et +ils s'essuyaient le front. + +Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder +la Seine. Ils demeuraient là, deux ou trois minutes, courbés en deux, +penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient le grand bassin +d'Argenteuil où couraient les voiles blanches et inclinées des clippers, +qui, peut-être, leur remémoraient la mer bretonne, le port de Vannes +dont ils étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en allant à travers +le Morbihan, vers le large. + +Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions +chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un +morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu +constituaient leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. Mais, aussitôt +sortis du village, ils n'avançaient plus qu'à pas très lents et ils se +mettaient à parler. + +Devant eux, une plaine maigre, semée de bouquets d'arbres, conduisait +au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler à celui de +Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient l'étroit chemin perdu dans +la jeune verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois à Luc +Le Ganidec: + +--C'est tout comme auprès de Pleunivon. + +--Oui, c'est tout comme. + +Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein de vagues souvenirs du +pays, plein d'images réveillées, d'images naïves comme les feuilles +coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout +de lande, un carrefour, une croix de granit. + +Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès d'une pierre qui bornait une +propriété, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu. + +En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous +les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait à +arracher tout doucement l'écorce en pensant aux gens de là-bas. + +Jean Kerderen portait les provisions. + +De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance, +en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps à songer. Et le +pays, le cher pays lointain les repossédait peu à peu, les envahissait, +leur envoyait, à travers la distance, ses formes, ses bruits, ses +horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte où courait l'air +marin. + +Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont +engraissées les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris +que cueille et qu'emporte la brise salée du large. Et les voiles des +canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des +caboteurs, aperçues derrière la longue plaine qui s'en allait de chez +eux jusqu'au bord des flots. + +Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents +et tristes, hantés par un chagrin doux, un chagrin lent et pénétrant de +bête en cage, qui se souvient. + +Et quand Luc avait fini de dépouiller la mince baguette de son écorce, +ils arrivaient au coin du bois où ils déjeunaient tous les dimanches. + +Ils retrouvaient les deux briques cachées par eux dans un taillis, et +ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la +pointe de leur couteau. + +Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur pain jusqu'à la dernière +miette, et bu leur vin jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient +assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire, les yeux au loin, les +paupières lourdes, les doigts croisés comme à la messe, leurs jambes +rouges allongées à côté des coquelicots du champ; et le cuir de leurs +shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent, +faisaient s'arrêter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs +têtes. + +Vers midi, ils commençaient à tourner leurs regards de temps en temps du +côté du village de Bezons, car la fille à la vache allait venir. + +Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser +sa vache, la seule vache du pays qui fût à l'herbe, et qui pâturait une +étroite prairie sur la lisière du bois, plus loin. + +Ils apercevaient bientôt la servante, seul être humain marchant à +travers la campagne, et ils se sentaient réjouis par les reflets +brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil. +Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils étaient seulement contents de la +voir, sans comprendre pourquoi. + +C'était une grande fille vigoureuse, rousse et brûlée par l'ardeur des +jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne. + +Une fois, en les revoyant assis à la même place, elle leur dit: + +--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici? + +Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia: + +--Oui, nous v'nons au repos. + +Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle +rit avec une bienveillance protectrice de femme dégourdie qui sentait +leur timidité, et elle demanda: + +--Que qu'vous faites comme ça? C'est-il qu'vous r'gardez pousser +l'herbe? + +Luc égayé sourit aussi: P'téte ben. + +Elle reprit: Hein! Ça va pas vite. + +Il répliqua, riant toujours:--Pour ça, non. + +Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arrêta +encore devant eux, et leur dit: + +En voulez-vous une goutte? Ça vous rappellera l'pays. + +Avec son instinct d'être de même race, loin de chez elle aussi +peut-être, elle avait deviné et touché juste. + +Ils furent émus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non +sans peine, dans le goulot du litre de verre où ils apportaient leur +vin; et Luc but le premier, à petites gorgées, en s'arrêtant à tout +moment pour regarder s'il ne dépassait point sa part. Puis il donna la +bouteille à Jean. + +Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau +par terre à ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait. + +Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; à dimanche! + +Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa +haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer +dans la verdure des terres. + +Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'après, Jean dit a Luc: + +--Faut-il pas li acheter qué que chose de bon? + +Et ils demeurèrent fort embarrassés devant le problème d'une friandise à +choisir pour la fille à la vache. + +Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean préférait des +berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils +prirent, chez un épicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges. + +Ils déjeunèrent plus vite que de coutume, agités par l'attente. + +Jean l'aperçut le premier: «La v'là,» dit-il. Luc reprit: «Oui. La +v'là.» + +Elle riait de loin en les voyant, elle cria: + +--Ça va-t-il comme vous voulez? Ils répondirent ensemble: + +--Et de vot' part?» Alors elle causa, elle parla de choses simples qui +les intéressaient, du temps, de la récolte, de ses maîtres. + +Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la +poche de Jean. + +Luc enfin s'enhardit et murmura: + +--Nous vous avons apporté quelque chose. + +Elle demanda:--Qué'que c'est donc? + +Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de +papier et le lui tendit. + +Elle se mit à manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une +joue à l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux +soldats, assis devant elle, la regardaient, émus et ravis. + +Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en +revenant. + +Ils pensèrent à elle toute la semaine, et ils en parlèrent plusieurs +fois. Le dimanche suivant, elle s'assit à côté d'eux pour deviser plus +longtemps, et tous les trois, côte à côte, les yeux perdus au loin, les +genoux enfermés dans leurs mains croisées, ils racontèrent des menus +faits et des menus détails des villages où ils étaient nés, tandis que +la vache, là-bas, voyant arrêtée en route la servante, tendait vers +elle sa lourde tête aux naseaux humides, et mugissait longuement pour +l'appeler. + +La fille accepta bientôt de manger un morceau avec eux et de boire un +petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa +poche; car la saison des prunes était venue. Sa présence dégourdissait +les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux. + +Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui +arrivait jamais, et il ne rentra qu'à dix heures du soir. + +Jean, inquiet, cherchait en sa tête pour quelle raison son camarade +avait bien pu sortir ainsi. + +Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunté dix sous à son voisin de lit, +demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques +heures. + +Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il +avait l'air tout drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne comprenait +pas, mais il soupçonnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ça +pouvait être. + +Ils ne dirent pas un mot jusqu'à leur place habituelle, dont ils avaient +usé l'herbe à force de s'asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent +lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre. + +Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient +tous les dimanches. Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit deux +pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa +fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean, +sans songer qu'il était là, sans le voir. + +Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, si éperdu qu'il ne +comprenait pas, l'âme bouleversée, le coeur crevé, sans se rendre compte +encore. + +Puis, la fille s'assit à côté de Luc, et ils se mirent à bavarder. + +Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade +était sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un +chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce déchirement que font les +trahisons. + +Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble remiser la vache. + +Jean les suivit des yeux. Il les vit s'éloigner côte à côte. La culotte +rouge de son camarade faisait une tache éclatante dans le chemin. Ce fut +Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bête. + +La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main +distraite l'échine coupante de l'animal. Puis ils laissèrent le seau +dans l'herbe et ils s'enfoncèrent sous le bois. + +Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles où ils étaient entrés; +et il se sentait si troublé que, s'il avait essayé de se lever, il +serait tombé sur place assurément. Il demeurait immobile, abruti +d'étonnement et de souffrance, d'une souffrance naïve et profonde. Il +avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir +personne jamais. + +Tout à coup, il les aperçut qui sortaient du taillis. Ils revinrent +doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les +villages. C'était Luc qui portait le seau. + +Ils s'embrassèrent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla +après avoir jeté à Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence. +Elle ne pensa point à lui offrir du lait ce jour-là. + +Les deux petits soldats demeurèrent côte à côte, immobiles comme +toujours, silencieux et calmes, sans que la placidité de leur visage +montrât rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux. +La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin. + +A l'heure ordinaire, ils se levèrent pour revenir. + +Luc épluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le déposa +chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagèrent sur le pont, +et, comme chaque dimanche, ils s'arrêtèrent au milieu, afin de regarder +couler l'eau quelques instants. + +Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer, +comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc +lui dit: «C'est-il que tu veux y boire un coup?» Comme il prononçait +le dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, les jambes enlevées +décrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba +d'un bloc, entra et disparut dans l'eau. + +Luc, la gorge paralysée d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit +plus loin quelque chose remuer; puis la tête de son camarade surgit à la +surface du fleuve, pour y rentrer aussitôt. + +Plus loin encore, il aperçut, de nouveau, une main, une seule main +qui sortit de la rivière, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers +accourus ne retrouvèrent point le corps ce jour-là. + +Luc revint seul à la caserne, en courant, la tête affolée, et il raconta +l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup +sur coup: «Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si +bien que la tête fit culbute... et... et... le v'là qui tombe... qui +tombe...» + +Il ne put en dire plus long, tant l'émotion l'étranglait.--S'il avait +su... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12011 *** |
