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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/11769-0.txt b/11769-0.txt new file mode 100644 index 0000000..020bdfd --- /dev/null +++ b/11769-0.txt @@ -0,0 +1,3597 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 *** + +UN MOIS + +EN AFRIQUE + +PAR + +PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE + +Je ne m'abaisse pas à une justification, je raconte; la vérité est +l'unique abri contre le _venticello_ de Basile. + + +AUX CITOYENS +DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE. + + + +UN MOIS EN AFRIQUE. + + +La France, la République, les Armes, voilà les aspirations de toute ma +vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices avaient suivi, +dès longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'étais +réitérativement adressé au roi Louis-Philippe, à ses ministres, aux +vieux compagnons de l'empereur; même une place à la gamelle, même un sac +et un mousquet en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant +pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour acquérir, +au moins, quelque expérience militaire, en attendant l'avenir. Ni la +Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, ni le Czar, de qui +j'avais sollicité la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent +ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il +est vrai, j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de +la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination +de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre étranger_ que +notre Gouvernement provisoire m'avait conféré. + +Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon au +premier régiment de la légion étrangère, je vis, bien que d'une façon +incomplète, exaucer mes voeux. J'étais en France, la République était +proclamée, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature +exceptionnelle de mon état militaire, et la non-abrogation de l'article +VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille, +apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; mais +l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette +loi, le gouvernement de la République ne pouvait m'admettre dans un +régiment français. Faire cesser décidément notre exil, cela n'entrait +pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le mérite politique de +son appréciation, mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit +de haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses honorables +membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc m'annonça ma nomination[l] +fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec +effusion, ainsi que ses collègues, et quels qu'ils soient maintenant, +membres de l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou +captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant. + +[Note 1: Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.] + +Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître +particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont la famille est +alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de l'amitié de Crémieux, +dont la voix éloquente et généreuse s'était élevée si souvent en faveur +des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une +bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement, +en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service +d'une manière plus complète. Et si des considérations étrangères à ma +personne ne les avaient arrêtés, il est certain que le Gouvernement +provisoire ou la Commission exécutive n'eût pas tardé à naturaliser mon +grade. + +Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parlé de +la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne +peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on n'a satisfait à la loi de +recrutement, ou si on ne sort pas d'une école militaire. Mais, de bonne +foi, cette thèse était-elle soutenable à mon sujet? Comment aurais-je pu +remplir les conditions de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute, +et à part la période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement +provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un décret de +l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais si, dans un moment +opportun, le gouvernement, quel qu'il fût, l'avait proposé, peut-on +supposer que les représentants du grand peuple qui, en rappelant les +proscrits, a placé l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu? +Supposons que la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de +la stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de +m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme simple soldat. +En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je +n'eusse pu être admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril +1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à +contracter un engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en +Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi, +c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle +proscription dans l'état; car comment appeler autrement une disposition +qui vous défend sans retour, dans votre patrie, la carrière à laquelle +vous vous étiez exclusivement voué, ou qui ne vous permet de la suivre +que dans des conditions anormales et intolérables?[2] + +[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers +au titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le +chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces +justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée +législative, le 22 décembre 1849.] + +Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai supposé qu'une +auguste assemblée aurait pu être appelée à se prononcer sur un intérêt +individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de +l'essence des institutions démocratiques que les grands pouvoirs de +l'État ne dédaignent pas les réclamations des plus humbles citoyens, +mais les précédents parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce. + +Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal Ney +passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans ceux dont +leur père avait été un des plus glorieux luminaires. Les services des +parents sont entrés plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer +qu'une circonstance récente, n'avons-nous pas, à la Constituante +de 1848, voté par acclamation, et comme récompense nationale, la +nomination, en dehors des règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre +général Négrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux +travaux législatifs et à l'armée? + +Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement +provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, lorsque un grand +nombre de Corses résidant à Paris m'offrirent la candidature de notre +département à l'Assemblée Nationale. La vivacité des sympathies de nos +braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la +mémoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir +fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à constituer +définitivement la République, on comprendra que le service d'Afrique, en +temps de paix, et surtout dans un corps étranger, dut me paraître +une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors +sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre, voulut bien +m'autoriser à suspendre mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le +4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en +présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de notre jeune +République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, qui avait été +le rêve de toute ma vie, la première sanction du suffrage universel. + +Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de juin, vinrent +nous attrister dès les premiers travaux d'une assemblée, qui fut, quoi +qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une +des plus honnêtes qui aient jamais honoré le régime représentatif. Le +23 juin, pendant la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire +enlever une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal +Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le +suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon +cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient +à la porte du palais législatif. En compagnie du ministre des finances, +et de notre collègue Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les +boulevards, où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous +les armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés d'une +foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et dont la plupart, +j'en ai la conviction, étaient le lendemain derrière les barricades. +L'accueil qu'ils nous firent, les poignées de main cordiales qu'ils nous +donnèrent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement +prouvé une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés, +et que la guerre civile est le plus horrible des fléaux. + +Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard. +Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes dans la rue du +Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupées +par nos adversaires. Arrivés sur les quais, nous vîmes un détachement de +gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte +jusqu'à la rue Bichat. Ce fut là , près du pont, que le cheval que +je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine, +circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et +courageux citoyen. Et certes, si le soir même il n'avait résigné ses +pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage +pour le porter à provoquer une décision touchant mon assimilation aux +officiers qui servent _au titre français_. + +Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve que les +belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour où nous +nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais me séparer de +Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derrière moi; +_mais je craint la réaction et la guerre civile._» Quoi qu'il en soit, +n'est-il pas profondément triste, après tant de vicissitudes, que ce que +j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac, +m'ait été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon propre +cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, que je +n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute +dignité et toute indépendance? + +Mais procédons par ordre. + +A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. Le décret du 11 +octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi +du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits, +avait banni la branche aînée des Bourbons, et maintenu, moins la +sanction pénale, l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du +12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une +immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur du peuple +le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus haut degré le +sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, comme je le dis alors, +est la dernière page de l'histoire de l'empereur, et pour l'écrire, près +de six millions de Français ont déchiré les traités de 1815, et proclamé +que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo. + +Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes bien +intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation +véritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de +la République, la Constituante, battue en brèche par le nouveau +gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifiée, il est vrai, par +Lanjuinais, et fixer à un court délai sa dissolution. Durant cette +session d'une année, j'ose le dire, un grand nombre de mes collègues +d'opinions diverses m'avaient accordé quelque sympathie, et si jamais +j'ai pu espérer avec raison la régularisation de mon état militaire, +c'est bien dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à +l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes +dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos relations qui +dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait +à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter +la confiance que j'avais lieu de placer, à cet égard, dans le chef +du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blâmé les +administrations précédentes de ne m'avoir pas fait admettre dans +un régiment français. Bref, un mécontentement injuste de mes votes +consciencieux, et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même +que Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences exclusives +et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menées qui se +résument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enlevèrent le +modeste succès que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans +le grand triomphe du dix décembre. + +[Note 3: Il m'est permis de croire que le président de la +République, laissé à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son +élection, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me +donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés +qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prêts à crier au privilège, +et dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui +siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, il +approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»] + +L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité, +l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. Au fond, +je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais donné ma démission; +elle avait été refusée avec insistance par le président et par le +ministre de la guerre. Je résolus de tenter un dernier effort. Il y +avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il était trop près, j'y +tenais trop, pour me décourager complètement. Quoique à regret, j'étais +décidé à me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre +étranger. Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de +mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, j'aurais été +heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert par les collègues qui +avaient brisé la loi de mon exil. Il me semblait qu'une décision +favorable eût été comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne +m'aurait coûté pour la justifier. + +Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une pétition à +l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre +président, voulut bien la renvoyer immédiatement au comité de la guerre. +Elle y fut examinée; le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître; +deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins +quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues qui +se prononcèrent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde +reconnaissance. J'en dois surtout au brave et vénérable général Laidet, +à MM. Avond et de Barbançois, qui voulurent bien plaider ma cause avec +une véritable et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir +repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait été un +motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon épée a été +brisée, de leur dire avec désintéressement qu'ils se sont trompés; dans +aucun cas, la République n'aurait eu un soldat plus fidèle, comme elle +l'aura encore, si elle était attaquée, bien que ce ne puisse plus être +dans les rangs de l'armée. + +M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma pétition, mais nos +nombreux travaux et les graves préoccupations du moment empêchèrent de +la porter à l'ordre du jour. La Constituante fit place à la Législative, +et ma position militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir, +a été décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment +français, au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais +suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à la carrière +des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche et en Corse, je +revins siéger à l'Assemblée actuelle. + +Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je voyais +une majorité composée de divers éléments, tous d'origine monarchiste, +opposés par conséquent à mon principe, mais soutenant, quoiqu'en +l'égarant, suivant moi, le pouvoir exécutif. De l'autre, une minorité, +formée aussi de nuances diverses, moins hétérogènes, il est vrai; +minorité républicaine, révolutionnaire, réformatrice, humanitaire, +demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient +Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été contre lui, +c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, je me sentais +instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, à part ses antipathies +individuelles, je pensais sincèrement qu'elle dépassait le but, et +qu'elle compromettait la République, notamment en se rapprochant des +hommes qui approuvaient le 15 mai et les journées de juin. Restait le +tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait +parfois les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison me +rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que peut-il? +sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, en apportant, +suivant les circonstances, son faible contingent contre la réaction ou +les excès. Du reste, les mêmes antipathies que j'ai signalées, moins +violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans +son sein. + +Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être +trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret +de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer mon mandat au +service actif. En vérité, la direction donnée à nos armes en Italie me +prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des opérations +militaires auxquelles, à aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais +on parlait aussi d'expéditions prochaines en Afrique, cette terre où se +sont formés tant de bons officiers. Le président, mes autres parents, +des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à faire +à mon corps _un acte de présence_ qui facilitât, disaient-ils, la +régularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra; +mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et +mes antécédents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier +longtemps pour me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante +condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement +d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature de +la République, me marchandât tant mon épaulette, je déclinai toute +proposition, et la prorogation de la Législative étant arrivée, je +retournai dans les montagnes des Ardennes belges, où j'avais fait +un long et tranquille séjour avant la révolution. Ce qui me navrait +surtout, c'était de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de +la monarchie, tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou +misérable; ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans +obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis +qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le pays suivant mon +aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que +juste et méritée. + +Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et +plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de céder et +de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y furent encore renouvelées, +et un jour même, à Saint-Cloud, on me témoigna tant de mécontentement +de mon hésitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet +_acte de présence_ à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse +épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais protesté à +satiété que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais +dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais dû, pour tous ces motifs, +maintenir ma résolution; mais ce qui enfin l'ébranla, ce fut la +perspective de la campagne qui se préparait dans le sud de la province +de Constantine. Il fut décidé que je serais envoyé en mission temporaire +auprès du gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais +rejoindre la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon. +Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on +ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec tout le monde, président, +ministres, intermédiaires officiels ou officieux, que j'allais en +Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir +quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que +l'_acte de présence_ qu'on paraissait croire indispensable à la +régularisation de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on +contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais +gardé d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient +nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de Lyon, de +Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer, +lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour à l'Assemblée pour +le 15 novembre, au plus tard. + +Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, j'assistai +à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de bonne heure, je +quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'étais à +Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. Je partis presque immédiatement +pour Toulon, où j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville était dans +la consternation, le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient +été abandonnés par leurs propriétaires; à la _Croix de Malte_, je fus +reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. Je passai la +journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous appareillâmes pour +Alger, à bord du _Cacique_, frégate à vapeur de l'État. + +Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement chez le +gouverneur général, à qui je remis une lettre du président de la +République. Je reçus de M. le général Charon le plus gracieux accueil; +il voulut bien me retenir à dîner pour le soir même, et le jour suivant. +Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je +visitai le magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on +voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave général +Jusuf qui, malgré ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation +à nos autres généraux. + +Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques comme on n'en +voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse très originale des nègres +de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris congé du +gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, à +bord d'un petit pyroscaphe côtier, affecté au service des dépêches. Nous +côtoyâmes assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la +Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12 +octobre, nous étions à Stora. C'est une belle baie, où l'on trouve un +port sûr et spacieux, à une demi-heure de marche de Philippeville. Notre +pyroscaphe fut aussitôt entouré de plusieurs bateaux montés par de +nombreux marins. A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux +coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de +suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de frêles +embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux côtes d'Afrique, +pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques +économies à leurs familles. J'allai à terre avec ces rudes et chers +enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en +compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la +province. Le chemin, taillé dans la montagne, suit les bords de la mer; +la vigoureuse végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, me +frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu près à moitié +route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue. + +A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai chez +le commandant supérieur, M. Cartier, major du deuxième régiment de la +Légion étrangère, et je fis la connaissance du commandant Vaillant, +frère de nos deux généraux de ce nom, et savant naturaliste. Une +distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route, +exploitée quotidiennement, comme en Europe, par un service de +messageries, sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places +ayant été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain +de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu +m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de Saint-Antoine +et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres prolétaires parisiens +qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache +difficile pour laquelle, malgré leur courage, ils n'ont ni la force, ni +l'aptitude nécessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner, +de la manière la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient +tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait contre +elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun autre point +de la division territoriale. Après avoir relayé au camp de Smendou, nous +arrivâmes fort tard à Constantine. + +En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne +expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de l'illustre maréchal +Valée, me reçut le soir même, avec cette parfaite et cordiale urbanité +qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grâce +à l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau +arabe, tous mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient +terminés. Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine dans +une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, réussir à +me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un +petit cheval indigène, vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux, +dont je dus pourtant me contenter. + +Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre +la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis Bussy et +de quatre cavaliers du troisième régiment de spahis, deux chasseurs +d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des équipages, et +Gérard, mon fidèle domestique ardennais. + +Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de donner ici +un rapide aperçu des causes qui avaient amené l'expédition à laquelle +j'allais prendre part, et des faits qui avaient précédé mon arrivée. + +Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir un +calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible +sur les indigènes. Ce système, qui avait d'abord réussi, permettait +d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays +plus agités. L'établissement de colonies agricoles sur la route de +Constantine à Philippeville vint tout à coup changer cet état de choses. +De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient été +inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes +isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie étaient +considérés comme des inconvénients de peu d'importance par l'autorité, +qui avait à dessein fermé les yeux, afin d'éviter de plus graves +complications. + +Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en finir avec la +Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait oublier qu'une des +choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, c'est ce penchant à +s'étendre continuellement et à occuper un trop grand nombre de points, +fût-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, +au mois de mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et +de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les +garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que Batna était resté avec +500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appelés +à faire partie de l'expédition; le brave et infortuné commandant de +Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement supérieur +de Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on, +est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel +Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer. + +Une des causes principales des derniers troubles a été, sans aucun +doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destinés à +administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir de trop près +dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par +exemple, la guerre a toujours existé, même du temps des Turcs. En pleine +hostilité aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont +réconciliées par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions, +surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant plus +que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on l'annonçait, un nouveau +bureau arabe est établi à Bouçada, la neutralité cesse d'être possible; +l'officier français, appelé à se prononcer entre les deux partis, +tranche le différend ou le fait décider par ses chefs, et si une +soumission complète ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une +expédition devient indispensable. + +Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, mais +n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire à +notre domination, telle est, en résumé, la politique que nous aurions dû +toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes +véritablement compétents. De puissants chefs arabes, même nous servant +mal quant à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes +et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains +caïds relevant plus directement de nous, mais qui révoltent à chaque +instant les populations par les concussions dont ils les accablent en +notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande +considération les chefs à notre service, et de les relever aux yeux de +leurs administrés, en leur laissant ce prestige de nationalité indigène +qui leur donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en +nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas +perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux +que l'expédition la plus heureuse, et que si une longue période de +tranquillité générale était donnée à la colonie, l'Arabe, qui est +fataliste, commencerait à croire à la perpétuité de notre domination, et +se soumettrait définitivement en disant: Dieu le veut! + +Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision de Batna, +lors des derniers événements. + +En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles +de Bastia, avait succédé, dans le commandement de cette subdivision, à +M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service, +en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du +dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient +bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de territoire, +tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna +comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours turbulents, le massif des +Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara +ou Désert, où se trouve la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. +Les Aurès venaient de massacrer ou de chasser les caïds nommés par +nous; la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de nom; +l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été vengé, et si une +révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses complications étaient à +prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficultés de +cette situation et les avait fait connaître à son chef immédiat, M. le +général Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le +colonel s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une +colonne expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, dont les +Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité en fut momentanément +raffermie, une réconciliation apparente eut lieu, et des otages furent, +suivant la coutume, amenés à Batna. + +Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou +peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le plus au sud, +Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions à notre égard. +Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu, +en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre à la tête de +l'insurrection, il a été repoussé avec perte par nos fidèles alliés +Ben-Djellal et Ben-Chenouf. + +Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans +lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore, +que de la culture du palmier, qui suffisait à leur nourriture et aux +échanges. Menacés sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les +rendaient tributaires, leur sort était exceptionnellement malheureux. En +1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencèrent +à jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux +encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes +céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, la misère avait +complètement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain, +qui voulait gouverner directement le pays, était de soustraire le Sahara +à la dépendance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même, +sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne +pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple qui nous sera +encore longtemps et peut-être toujours hostile. + +Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et +certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant du Tell. +La nécessité où sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans, +s'approvisionner dans la région des céréales, est la meilleure garantie +de leur obéissance. Si elles nous mécontentent, leur compte est +bientôt réglé, et en cas de rébellion armée, nous pouvons leur fermer +complètement le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce +qui décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que dans +le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et +leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le manque absolu d'eau +serait mortel aux troupeaux dans le désert. Cette dépendance du Sahara +envers la région des céréales est un fait tellement important qu'aucune +intrigue ou sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper +longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup d'une +répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. Quatre passages +à travers une chaîne de montagnes qui court parallèlement à la mer, +conduisent du désert au Tell; à l'est, celui de Kinchila; à l'ouest, +celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux +premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus. +Batna est fortement occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des +Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout venant qui +se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore une fois que +nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Désert et abandonner cette +administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a créé des +obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout +l'héroïsme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi. + +La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité devant +l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privilèges des +marabouts, dans un pays pourtant où cette caste est aussi nombreuse +qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis +irréconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demandé que de nous +servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions +ménagé leur suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui +n'avait été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut tout +à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux végétaux +rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure +financière aussi vexatoire était justifiée jusqu'à un certain point par +la nécessité où l'on était de fournir aux frais de fortifications de +Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et +en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à +la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un +prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que nous nous +étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la secte religieuse dite +des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications +dans les Ziban, ils fomentèrent sourdement la révolte, à laquelle il ne +manqua désormais qu'un fait déterminant. + +L'administration directe de nos autorités militaires, et le nivellement +de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives des marabouts et +des familles nobles, voilà donc les causes principales de la dernière +guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, méritent d'être +mentionnés. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient porté +leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux +naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à Alger, où +la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux +leurs, depuis la Révolution de Février, que chaque jour nos régiments +rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous +battions entre nous, et mille choses semblables. + +D'autre part, une des conséquences de notre administration directe était +d'annihiler complètement l'autorité du scheick El-Arab, qui avait été +jusqu'alors un sûr moyen de domination dans le désert. Deux familles +s'étaient trouvées, tour à tour, en possession de cette dignité, espèce +de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant +les exigences de leur politique, les avaient alternativement élevées, et +il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab était réellement +le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de +Constantine la redevance exigée, administrait comme il l'entendait, et +garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837, +après la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à +notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur +substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel, +que je connais, et qui est décoré de la Légion d'honneur, a vu son +autorité tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a +pu, lors de la dernière campagne et bien qu'il fût dans notre camp, +procurer au général Herbillon un seul espion à qui accorder créance. +Cependant, la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son +bénéfice, est de plus de 100,000 francs. + +Telle était la situation des choses, lorsque le départ de M. de +Saint-Germain et les détachements considérables exigés par l'expédition +de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. Bou-Zian, ancien +scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça que le prophète, qu'il prétendit +avoir vu en songe, lui avait ordonné de réunir les croyants et de les +convier à la guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton +noir, et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le +signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier du +bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques cavaliers, +pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique était entre ses +mains, quand, attaqué à l'improviste, M. Séroka se voit contraint de +battre précipitamment en retraite, ramené à coups de fusil par toute la +population ameutée. Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est +repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes. +Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, énergique, +intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'était pas marabout; +mais depuis ses prétendus entretiens avec Mahomet, il avait joué le +personnage religieux, et il jouissait d'une réputation de sainteté bien +établie. + +Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer +immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha, +il aurait eu beau jeu de cette levée de boucliers. Malheureusement, +l'expédition de Kabylie obligea le général Herbillon à le retenir, avec +mille hommes placés sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il +fut de retour à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands +progrès. Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts; +les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre caïd des +Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre souveraineté +ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre leur chef Si-Mokran, +avaient enlevé sa _smala_ et blessé dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce +brave et intéressant jeune homme, doué de la figure la plus distinguée, +est notre grand partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et +se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à +notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur serait +bien placée. + +Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans la +subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia +prit lui-même le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le +6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze +centimètres. Le 9, avant le jour, une tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun, +nos ennemis irréconciliables, étaient rasés de fond en comble. Le 15, +la colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement que +l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de détruire +les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi. + +Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia se +présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en +personne les abords de la place et put se convaincre des graves +difficultés de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne +pas s'exposer aux énormes inconvénients d'une retraite sans combat, et +ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque. + +Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement les +Arabes, et au bout de deux heures de lutte très vive, par une chaleur +de 59°, ils les avaient refoulés, de jardin en jardin, jusque dans +l'enceinte crénelée du village. Là , nos bons soldats furent arrêtés par +un obstacle matériel, un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put +franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze +centimètres ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en +pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, après +de longs efforts proclamés héroïques par l'armée d'Afrique tout entière. + +Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en dehors des +Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable +secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de +la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel +Carbuccia, revenu à Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le +seul bataillon qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un +faible effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M. +de Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre la +brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti, +et où ce vaillant officier trouva une mort glorieuse. + +Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon quitta +Constantine, pour commander en chef l'expédition à laquelle j'allais +prendre part. Arrivé le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un +premier assaut, soutenu avec succès par les Arabes, malgré l'invariable +bravoure de nos soldats. + +On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. Après +quelques heures de marche, nous fîmes halte à la fontaine du Bey. Dès la +veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions +les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes +copieusement à une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux +mangeaient l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait +des cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des bandes +nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, pour une contrée +aussi déserte. + +Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où ma tente +fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux abondantes qui en +découlent, forment un long marais qui s'étend de l'est à l'ouest et qui, +par sa végétation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, égaie un +peu la triste vallée où nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux +montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu +voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains jours, +les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine +et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens à +imagination poétique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus +sûrs alliés. Un de leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un +bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle +consistait dans un grand plat de bois, à pied, comblé de _couscous_ et +de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement le +frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et qu'il +n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui demandant +du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur produite par le +sirocco nous rendit extrêmement agréable avec du thé. La nuit, des +voleurs de chevaux vinrent rôder autour de nos tentes; mais les chiens +des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les éloignèrent. +Réveillés par leurs aboiements, nous entendîmes dans le lointain le +rugissement d'un lion. Cette première étape, par son originalité +romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a +quarante-deux kilomètres. + +Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques heures de +marche assez vive, nous fîmes notre grande halte sur les bords du marais +d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est très +défiant; le pays, tout à fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche; +je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre +des outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux lacs +salés qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en était +entièrement retirée, laissait à découvert une vaste plaine de sel, +dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers frayés par les indigènes, +rappelait ces contrées septentrionales couvertes de neige, et où le +soleil brille après une forte gelée. Nous rencontrions souvent des +bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux +leurs dromadaires chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous +remarquâmes une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à la ceinture +de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parûmes. +Trois autres femmes très laides la suivaient à pied. Le soin qu'avait +pris la première de se cacher la figure à notre approche fait présumer, +contrairement à ce qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses +yeux l'étaient certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité, +elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai +en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux silence. +Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape d'Aïn-Yagout, distante +de soixante-seize kilomètres de Constantine. + +L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir et une +grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, d'auberge et de +poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand de la Légion +étrangère, à qui en était confiée la garde. Les Arabes, pour lesquels +l'abreuvoir est d'une grande utilité, l'entouraient, en foule, hommes et +femmes de différents _douairs_. Je me mêlai un instant à eux, et je +pus remarquer que les événements qui s'accomplissaient avaient leur +influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà +ouvertement hostile à notre domination. + +Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil ardent, nous fîmes +notre halte et notre déjeuner à l'ombre de rochers gigantesques; après +quoi, nous quittâmes enfin la zone brûlée et sans bois que nous suivions +depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une végétation +vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous +arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et +qui était gardé par un détachement du 5me bataillon de chasseurs à +pied. Au moment où nous reprenions notre marche, je vis accourir à ma +rencontre un groupe d'officiers du 2me régiment de la Légion étrangère +qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tête, me firent le meilleur +accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs +d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble le bonheur +de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable entre deux +vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'époque +impériale. + +En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, création de +nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite ville. +Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait pas grande +résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, au besoin, +de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel +Carbuccia, en ce moment à la colonne expéditionnaire, son logement fut +mis à ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en +fit les honneurs avec une charmante cordialité. Je commençai, dès +lors, à sentir les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel +Carbuccia et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a +été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyées. + +J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez, +commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une +aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19 +octobre, le départ d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette +précaution était bien loin d'être superflue. La province tout entière se +trouvait dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres sur des +hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de Constantine que nous +venions de parcourir, mais les montagnards des Aurès, dont le territoire +s'étend presque aux portes de Batna, s'étaient montrés en force dans la +vallée de Lambesa, à une très petite distance de la place. Lambesa est +une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt pour +les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel Carbuccia, +on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, et particulièrement +des statues d'un très beau style que j'ai vues à Batna. C'est sur +les débris de cette vieille résidence des maîtres du monde que le +gouvernement se propose de fonder la colonie où doivent être transportés +les malheureux combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois, +ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne +manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur +sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil! + +J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna renferme de +remarquable. La population civile m'a paru commerçante, industrieuse et +prospère. Des boutiques bien assorties, un établissement de bains, des +plantations très productives, dénotent les progrès qu'en persévérant +dans son travail elle est appelée à faire tous les jours. Les +établissements militaires, magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes +d'attention. Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois +de cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime d'une +montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa réputation, et, +en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore en peu de temps. + +Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec plusieurs de +nos blessés qui revenaient de la colonne du général Herbillon, et ce ne +fut pas sans émotion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune +Parisien engagé depuis peu dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute +la décharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait +que de son frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les +Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa guérison. + +Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je +dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais déjà que j'étais destiné +au commandement du 3e bataillon du 2e régiment de la Légion étrangère; +après avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je +partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez +est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a +d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il me fit l'honneur +de m'accompagner jusqu'à une certaine distance de la place. L'infanterie +nous avait précédés, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand +du 8e de ligne, M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une +belle mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert. + +Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagnés +d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations, +outre quelques munitions de guerre. L'escorte placée sous mes ordres +n'était que de vingt-huit fantassins de la Légion et trente-sept +cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, +sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de santé, voyageaient +avec nous. Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à +El-Ksour, première étape vers Biscara, n'avait pas encore été inquiétée; +nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste en maçonnerie, encore +en construction, et situé près d'une source qui ne tarit point. Un petit +détachement de la Légion, commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait +garnison. Nous plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour +la nuit, et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre _le +premier_. Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La +distribution de café est une excellente innovation, qui plaît beaucoup +au soldat et qui, sous ce climat, parait être très favorable à son +hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à M. le général Lamoricière. +Chaque homme a dans son sac sa petite provision de café moulu et mêlé +au sucre en poudre; instantanément, dans une gamelle ou dans le premier +récipient venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. Cela ne +devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer journellement aux +soldats une ration d'eau-de-vie; versée dans leurs bidons, elle en +corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumâtre et malsaine, +occasionne des diarrhées qui dégénèrent fréquemment en dysenteries, +affaiblissent et démoralisent un grand nombre d'hommes dans toute +colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une +économie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai +observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez +les cantiniers et même dans les places de second ordre, est cher +et détestable; le vin bleu des barrières de Paris est un nectar en +comparaison; cependant, personne, à quelques rares exceptions près, n'en +a de meilleur, et vraiment c'est pénible de voir tant de braves gens, +qui n'épargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il +serait si facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix +raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les +ambulances, du vin de distribution dont la qualité serait garantie dans +l'adjudication au fournisseur; on le céderait aux hommes au prix de +revient. + +Le _rappel_ battu, nous partîmes en nous éclairant, bien qu'il n'y eût +pas de probabilité que nous fussions attaqués ce jour-là . Deux spahis +ouvraient la marche, suivis, à peu de distance, d'un brigadier et quatre +cavaliers; cent cinquante pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de +l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits +desséchés des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des +fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, un +sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient +la marche, et quatre chasseurs à droite et à gauche la flanquaient. +Cette petite colonne était très originale et pittoresque, dans une +plaine sauvage jalonnée de ruines d'anciens postes romains. Pour +l'empêcher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de +cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je permis aux +fantassins de déposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention à +laquelle nos soldats sont très sensibles. + +Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où nous fîmes +notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes embuscades +des Arabes. Tandis que nous déjeunions, nous vîmes arriver une +évacuation de nos blessés, parmi lesquels étaient MM. Marinier et +Thomas, capitaines dont l'état nous inspira, pour leur vie, de vives +inquiétudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de +chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de +faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais de Batna. +Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et +deux des spahis que j'avais pris à Constantine, les deux autres étant +restés malades à Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le +détachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui +nous attendait à El-Kantara. + +En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on avance vers le +sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de quelque végétation, se +montre tout à coup abrupte, stérile et montagneux. On arrive ensuite à +un défilé rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, où une petite +rivière torrentielle s'ouvre une étroite issue entre deux hautes +montagnes d'une pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à +pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté +un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le temps et +les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara en arabe veut +dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigué de s'arrêter +sur les roches décharnées qui l'enserrent, est frappé d'un spectacle +magique; un vaste horizon apparaît sans transition, et au débouché même +du défilé, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits, +tandis qu'au delà , comme en deçà , le sol est infertile et escarpé. + +Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, les +Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est +certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grèce, +en Catalogne ou dans le Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour +disputer le passage même à des forces considérables, et sans convoi, +dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane. + +M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, nous +conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements réunis, nous +disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient +au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre +décuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons +régiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette +admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux +qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés à leur +destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement +avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe à l'oignon +ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du reste, le caïd de l'endroit, +revêtu d'un bournous d'investiture, c'est-à -dire rouge, donné par nos +autorités, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges +amères. + +Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes filer aussi +lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne +nous offrit rien de particulièrement remarquable, si ce n'est une roche +de l'aspect le plus bizarre, imitant à s'y méprendre, même à une faible +distance, les ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous +chassâmes, le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de +lauriers roses, et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous +rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes sans +encombre, après quelques heures de marche, à cette misérable oasis, +dont les plantations ont été complètement détruites par Ahmed, bey de +Constantine. Nous nous trouvions à environ deux cents kilomètres de +cette ville, et à trente seulement de Biscara. + +Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, cavaliers +irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent +nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, qui s'appelle Déna, est un ancien +chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en +rançonnant, à la manière des Bédouins, les voyageurs; au demeurant, +brave et fidèle à ses engagements, il nous a été très utile, et je +devais en avoir bientôt la preuve. + +Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les +chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, dont +nous voyions de toute part d'innombrables volées. Ces oiseaux n'ont rien +perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise en Europe; aussi, ennuyé +de ne pouvoir en approcher, je m'arrêtai à une source où les femmes de +l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca, +justifiait la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe +d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement +tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et +arrondies, qu'un _haïk_ couvrait à peine. Sans doute, le sentiment +qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car, +tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyène, elle +sourit doucement à mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la +coquetterie n'abandonne jamais complètement les femmes d'aucun pays. + +Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays +comme un Arabe, et qui, avec son activité accoutumée, avait été aux +renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi. +Évidemment, la journée du lendemain ne se passerait pas sans le voir. +Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander +quelques cavaliers de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des +moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de +précieux éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade. + +Le _boute-charge_ des chasseurs nous réveilla à la pointe du jour. Une +heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de notre monde en tête +et le reste en queue du convoi, nous nous avançâmes dans la plaine, +précédés de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutôt +cette vallée, jusqu'au col de Spha, gorge étroite où l'on traverse la +dernière chaîne de l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à +une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un +aspect sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est relevé +par-ci, par-là , de quelques mamelons isolés, et coupé de ravins ou de +lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. Nous savions +à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts +Aurès, qui, au mois de septembre dernier, avait été frotté d'importance +par l'infortuné commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un +_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient +assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, où nous +vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait aussi que nous +aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, disait-on, postés dans +le défilé, ce qui nous aurait embarrassés quelque peu, attendu que nous +n'avions pas nous-mêmes une seule baïonnette; mais dans la plaine, quel +que fût le nombre des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs +et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de force, +le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions. + +Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande +halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer à +un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain +nous eût invités à les poursuivre, lorsque je fus frappé de l'aspect +singulier de deux mamelons isolés et rapprochés qui, à l'endroit où +nous étions, masquaient le débouché du col, situé à un petit intervalle +derrière eux. J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait +être l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant avancer, +l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné le lit d'un +torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant approchés avec +précaution, le fusil haut, firent tout à coup demi-tour et revinrent +vers nous au galop. Le premier arrivé nous dit en arabe, en montrant +du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est là . Nous +n'aperçûmes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde +et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. +Vivensang et deux autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions, +en définitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à +quelques cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un +grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez bon ordre +_de l'autre côté du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite +qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et qu'ils nous redoutaient, +bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou +mieux montés que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient +faire la _fantasia_ un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le +capitaine et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes +se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos +chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger, +et je ne doute pas que ce n'eût été avec succès; mais le soin du convoi +confié à notre garde nous prescrivait impérieusement de le rallier; +d'autant plus que nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être +vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrâmes +donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais à une distance +respectueuse. + +Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient engagés dans +le défilé. C'était curieux de voir l'empressement de nos Arabes, à qui +la peur d'avoir le cou coupé par les Aurès faisait faire des prodiges +de diligence, qu'avec la meilleure volonté du monde il nous aurait été +impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, +nous effectuâmes le passage sans autre accident; seulement, une heure ou +deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons +qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin. +Les fantassins qu'on avait aperçus sur la hauteur n'étaient pas des +partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que +le commandant supérieur de Biscara y avait établi, pour signaler ce qui +se passait au-delà du col. + +Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes! +Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires, à qui nous +avions eu à tenir tête, sont bien loin d'être des lâches. Il prouverait +une fois de plus, s'il en était besoin, l'avantage d'avoir des corps +d'élite, aguerris, redoutés de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis +convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite. + +A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de cavalerie qui +venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous être d'un grand secours, +si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes bientôt le nouveau camp +retranché de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source +d'où jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait, +en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener ainsi les +habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de palmiers chargés +de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes le village et la casbah, +résidence du commandant supérieur. De nombreux Arabes des deux sexes +cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer à la +lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée +qu'elle était à quelques lieues de là , entre leurs coreligionnaires et +nous. C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment +d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition +d'infériorité où il se trouve. + +Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia, +le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis à ma +disposition. La casbah était remplie de blessés et de malades, à qui +le capitaine Bouvrit, commandant supérieur, et nos officiers de santé +prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter à ces braves +l'expression de ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle +du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde +émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du général comte +Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence parut produire sur lui une +vive impression; bien qu'il fût dangereusement blessé, je ne prévoyais +pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et +replonger dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à +la patrie. + +A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier de la +Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré me faisait +trouver en pleine convalescence, bien qu'il eût eu le cou traversé d'une +balle, de la même balle qui avait frappé le colonel du génie Petit, dont +toute l'armée déplore la perte. + +Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je +partis pour le camp du général Herbillon. Désormais, nous voyagions dans +le Sahara. Le sable, où nos chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou, +nous l'aurait dit assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays. +Zaatcha se trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné +à l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie n'est +interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en +temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas élève, comme une enceinte +continue du Tell, sa croupe décharnée et dépourvue de toute végétation, +étayée, en guise de contre-forts, par d'énormes masses de sable que le +sirocco y amoncelle. + +A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans +l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à ma rencontre avec quelques +officiers de son régiment, me conduisit à sa tente, et de là à celle +du général qui m'accueillit très bien. Celui-ci me confirma qu'il me +destinait au commandement d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était +pas absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment de la +Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la province d'Oran; +il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M. +Carbuccia est colonel. Je me félicitais d'ailleurs de servir sous les +ordres d'un Corse qui déjà m'avait donné des marques de sympathie. Le +soir même, devant le régiment assemblé, il me fit reconnaître en +qualité de chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent +quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux +ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il ne +comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'éloigne +pas de la vérité en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, à +peu près, par compagnie. + +La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux +et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient les points +culminants. Leurs tentes étaient adossées à de grands rochers. A quatre +cents mètres environ du front de bandière coulait un ruisseau aux eaux +saumâtres, mais abondantes; deux cents mètres plus loin, étaient la +lisière de l'oasis et la _Zaouïa_, espèce de petite mosquée à minaret, +entourée de quelques maisons désertes. + +Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma tente non loin +de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-même chez tous les +officiers supérieurs, et à l'ambulance, où nous visitâmes les blessés, +que j'eus la satisfaction de voir entourés de tous les soins possibles +par M. le docteur Malapert et ses aides. + +Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un parti +ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du camp et +brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles sifflaient +autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. Le feu de nos +grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, et le colonel dit en +riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, ayant appris l'arrivée +d'un représentant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue. +Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on +entendait dans la direction de la tranchée, à de rares intervalles, et +je me rendormis jusqu'à la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit +Victor Hugo, si agréable au soldat. + +Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me réveiller +ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, au bruit de la +musique guerrière de nos fameux régiments. Que d'idées et de sentiments, +que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans +mon coeur! Mais, hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins +amoindris, paralysés par une amère réflexion que mon estime pour mes +bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. Je me disais +que, représentant du Peuple, et un des plus proches parents du plus +grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est-à -dire à celui +qui m'importait le plus, j'étais encore une espèce de paria, puisque +cette fatale qualification: _au titre étranger_, me ravalait encore au +rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de +l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur de +la France, avait poursuivi ma famille, même dans l'exil! Et songer que +c'était à l'avènement d'un Bonaparte que je devais la continuité de +cette situation anormale, et penser que le 10 décembre, le 10 décembre! +m'avait fermé la porte qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte, +ou du moins qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je +sentais alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de +ma famille fût nommé au titre étranger; mais bientôt le soleil du Désert +resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix +sympathique et son énergique gaieté; les coups de feu se faisaient +entendre à la tranchée, et les réflexions pénibles s'évanouissaient. + +Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le commandant +en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, à son tour, pendant +vingt-quatre heures, les fonctions de général de tranchée. Ce jour-là , +le colonel Carbuccia et notre régiment étaient commandés. Vers midi, +je formai mon bataillon devant le front de bandière, je fis rompre par +section à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, où +était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusqué +dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur +nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En +arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon mit sa tête à un créneau +et, à l'instant même, il reçut une des plus singulières blessures qu'on +ait jamais vues. Il fut atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil +gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de +la charge d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine +quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment pas une très +grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent, +car, au lieu de lui briser la tête, les balles lui contournèrent le +crâne, et vinrent s'arrêter près de l'oreille. On le crut perdu; me +trouvant près de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien, +sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna +raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise +des assistants, et n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou +trois jours après, je vis le blessé; il était debout, et en pleine +convalescence. + +Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée du village +de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, si siège il y a sans +investissement. En effet, cette place, ou plutôt cette bicoque, n'avait +pu être investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient +à volonté, relevant les défenseurs, et les approvisionnant de vivres +et de munitions. Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis, +entièrement construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en +définitive, qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré d'un +mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours ou maisons hautes +et carrées. Un fossé large et profond en défend absolument l'approche, +si ce n'est, je crois, du côté de l'ouest, où, pour des motifs que +j'ignore, on n'avait pas encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons +en face de la tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du +village, qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés +n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des +tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent au ras du +sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait +avec tant de précision et d'à -propos, qu'on ne pouvait douter qu'une +communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existât +sur tout le front d'attaque. + +Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en ouvrir une +proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, en tout sens, de +murs en pisé, d'environ deux mètres de haut, servant de clôture et +de séparation à d'innombrables petits jardins, qui sont autant de +propriétés particulières. Nos officiers du génie avaient profité de +ces obstacles, abattant ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui +présentaient une solution de continuité, élevant ceux qui étaient +insuffisants au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de +parallèle qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à -dire du coté du +camp, la moitié du développement du village, à une distance qui pouvait +varier de quarante à cent mètres. Par les nombreux créneaux pratiqués +dans les murs qui remplaçaient pour nous l'épaulement de tranchée, notre +mousqueterie répondait à celle des Arabes. + +Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats +avaient su tirer un très bon parti du tronc des palmiers, et ils +n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce n'est pour les deux +cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins +jusqu'à la lisière de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrières, +et les communications avec le camp. + +Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne étaient établies +au centre et à la droite de la tranchée. La première portait le nom du +colonel Petit, en l'honneur de cet officier supérieur qui y avait été +mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en +mémoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au +front, au moment où il pointait une pièce. + +Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et fourni +notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, j'essayai de tirer +quelques balles par les créneaux. Ceux des Arabes étaient si petits +qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher, +mais on ne pouvait voir le résultat des coups. Aucun ennemi ne se +montrait à découvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la +tranchée se réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche +par notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu +enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, on voyait +les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, sur les +grenadiers de la Légion; un grand nombre de ces braves avaient péri sous +les décombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu, +enflé, noirci, était écrasé sous un énorme madrier. + +Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux, +écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient pas bien +défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs, +particulièrement les domestiques noirs, que les chefs emploient à la +chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos +officiers, et, avec cette vivacité d'imagination qui les caractérise, +ils en avaient fait un être idéal et unique, qui, sous le nom du +_Nègro_, était censé avoir porté les plus mauvais coups. + +Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une +bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un mortier, et le défaut de +projectiles nous empêchait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de +peine à comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il +nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres, +et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de +chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, par une +circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet +désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chaussée +au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient qu'une espèce de caves où +les boulets ne pouvaient atteindre; les étages supérieurs ruinés, +les habitants se réfugiaient dans ces souterrains, et la résistance +continuait de plus belle. + +Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à droite et à +gauche cheminaient très lentement. On s'était vu contraint d'en faire +les épaulements en sacs à terre, et de les blinder, tant bien que mal, +avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes à l'abri des +pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tête de sape était +continuellement en butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se +montraient à découvert étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de +mantelet en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise +de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui était +d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête. +Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village du Sahara nous +obligerait à l'assiéger de la sorte? + +Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et donner +des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique; +officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. J'observai qu'il +s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion +de l'état-major-général, se trouvait le fameux tueur de lions, Gérard, +maréchal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai +quelque temps avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent +soldat. C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close, +qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort près, +avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales à pointe +d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire depuis que, malgré son +sang-froid et la précision de son tir, il lui est arrivé qu'on lion, +dont il s'approchait croyant l'avoir tué, se releva, la balle qui +s'était aplatie sur l'os frontal, dont la dureté est extrême, n'ayant +fait que l'étourdir; Gérard l'acheva, mais non sans peine. + +Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais à +une de ces réfections frugales comme on peut en faire à la tranchée. MM. +les officiers de la Légion en avaient décidé autrement, et ils avaient +eu la charmante idée de me donner là , sous le feu de l'ennemi, un dîner +de bienvenue, qui, certes, a été le plus original que j'aie fait de ma +vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on +étendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous +assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux et +surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon goût +qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du régiment, placée +non loin de nous, joua des airs patriotiques, et même le caustique +_drin, drin_ de Lafon, qui acquérait du prix à cinq cents lieues +de Paris. Au dessert, le colonel porta la santé du président de la +République, qui fut accueillie avec une cordialité toute militaire. +Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets +de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons +dont l'explosion plus retentissante était accompagnée d'une grêle de +petites balles qui venaient frapper les palmiers à l'entour. On but +une dernière rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se +trouvaient près de nous, eurent leur part, et, à un signal de notre +chef, chacun retourna à son poste. + +Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des sapes, +j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien voulu m'admettre +dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon était chargé de sonner +les heures par autant de vibrations détachées qu'il en fallait pour en +marquer le nombre; et comme il lui était prescrit de monter sur une +petite élévation de terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de +fusil ou de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient +pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, en poussant +des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia +qu'ils connaissaient particulièrement, comme ses anciens administrés. +Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de +l'interprète du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait +failli être victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout +à fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui +parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à +l'interprète de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long +intervalle s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre, +s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu +furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires +préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, mais la surprise +et l'obscurité nuisirent à la justesse de leurs coups, bien qu'il eût +fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser à terre le long des +palmiers. + +Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et +malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais endormi, quand mon +sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui éclatait +à notre gauche. Nous courûmes à la sape de ce côté; elle était attaquée, +et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que +dans l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous +apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, les +armes de nos hommes avaient été chargées avec deux balles, dont l'une +coupée en quatre; quelques coups de fusil et la décharge à mitraille +d'un obusier suffirent pour éloigner momentanément ces chicaneurs +d'Arabes. + +Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les nôtres +dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imaginé de +lâcher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occupés par +nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre, +et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se +contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les Arabes en +furent pour leurs frais. + +Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui était au +camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas employé, leur réussit, à ce +qu'ils prétendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux +pour ne pas être rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on +met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile; +une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils +portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense, +dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez +lettrés pour avoir pensé que nous aurions, au moins, aussi bon marché de +leurs dromadaires enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus +à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers de +Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure. + +Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à prouver +que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, suivant +l'expression de M. le général Charon, était intelligente et énergique. + +L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa _gourbie_, +mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles fusillades +réclamaient notre présence aux sapes menacées. Ce manège continua toute +la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian, +n'eut pas une minute de repos. + +Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et ordonna à mon +colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon régiment, et 200 +du 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, couper des palmiers près +du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force. +Cette mesure d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue, +quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent +le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les opérations d'une +guerre réputée très difficile par les hommes les plus compétents. +Il s'agissait non-seulement de faire des éclaircies pour faciliter +l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi, +à notre profit, des récriminations et des discordes entre les diverses +fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, +par exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de Zaatcha la +dévastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris +depuis que, comme on l'avait prévu, ils en furent touchés au vif, et +que, malgré leur fanatisme, leur solidarité s'en trouva ébranlée. + +On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous indiqua, comme +point de direction, un bouquet de palmiers à l'horizon, et je m'y +portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie légère +d'Afrique. Suivaient les hommes de la Légion, et les travailleurs des +deux corps avec des haches. J'étais prévenu que, sur la lisière de la +forêt, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement. + +Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre sèche, longé +et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, nous établîmes +notre ligne de tirailleurs, le centre à environ trois cents mètres de la +plaine, contre un mur crénelé par les Arabes, et dans un petit jardin +encaissé et très propre à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au +niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de +large, où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, à +portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes grenadiers, +aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié polonais, parent de +l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne à côté de mon cousin. Cet +officier avait déjà été dangereusement blessé devant Zaatcha, lors de +l'expédition du mois de juillet dernier. + +Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité vraiment +corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, et je crus +comprendre qu'il les approuvait, à la manière flatteuse dont il répondit +à l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-même ne nous +délogerait pas de là . Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas +une rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général +m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite. + +Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà , avec une grande +activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal +j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'écorce +élastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le +couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié +de voir ces précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec +fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues, +comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent à tire-larigot. + +Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette exécution, et +craignant peut-être une attaque sur Lichana, dont nous étions tout près, +engagèrent le combat sur notre droite. A l'extrémité du mur crénelé, +derrière un amas de décombres, un groupe de chasseurs du bataillon +d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le +ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait ses +coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui peur se garantir; une +balle arrive, touche la pierre et la lui lance à la tête; le caporal se +frotte le front, prend la pierre, la replace où elle était d'abord, et +continue son feu; une autre balle arrive, le frappe à la tête et le tue +raide. + +Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi aurait pu +arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les créneaux de +redoubler d'attention; mais nos adversaires, guidés par la connaissance +des lieux, furent plus rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front, +un certain sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant +au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, pour +ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté opposé au nôtre. Nous +n'étions séparés d'eux que par cet obstacle, haut de deux mètres à peu +près. Le reste, c'est-à -dire la masse, était resté dans le ravin, et à +un signal donné, ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis +que d'autres encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé +et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou crochet +formé par notre ligne.[4] + +[Note 4: Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos +d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet +était un oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de +protéger des travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et +qu'une ligne droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il +était indiqué, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.] + +En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par terre, ou +contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous lançait par dessus +le mur. Cette manière de préluder à un engagement plus sérieux est +familière aux Arabes. Bientôt une haie serrée de leurs fusils parut à la +crête du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes, +et quoi que pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu. + +A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint. +Deux de ses camarades le traînaient en arrière, poursuivis par les +Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tête. J'allai à +leur rencontre et les tins en échec avec mon fusil de chasse. Nyko et +ses grenadiers étaient à cent pas de là ; je leur fis signe d'accourir, +et il était temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un +instant, le capitaine Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi, +tomba frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet +reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; moi-même +je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_ +corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul +d'officier. + +L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque Arabe +se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiffé d'un turban, +brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche, +et se découvrait audacieusement jusqu'à la ceinture. En apercevant un +officier qui le tenait en joue presque à bout portant, il dut penser que +son heure était arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en +eut pas le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, mon +coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet +porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le mur qui fut baigné de son +sang, et derrière lequel il disparut en tombant. + +Presque en même temps, à quelques pas de là , un autre, à barbe grise, +armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le +haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant visé à son tour, il se +retira; mais aussitôt, élevant les bras et son fusil, il allait tirer +dans notre direction, quand je lui lâchai mon second coup, chargé à deux +balles qui, écrêtant le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait +que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, ainsi que +son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pûmes prendre. Les +tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent que c'étaient des chefs. + +Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus +vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer, +prenait une nouvelle intensité. En voyant tomber leurs officiers et +leurs camarades, beaucoup de soldats s'empressèrent autour d'eux, et les +transportèrent sur les derrières; d'autres, comme cela arrive souvent +en pareil cas,[5] les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les +travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas +venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde, +c'est-à -dire une vingtaine de grenadiers de la Légion et quatre-vingts +hommes, à peu près, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major +Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette sévérité et cette +énergie qui n'admettent point d'hésitation. + +[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas +s'occuper des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en +Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté +des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler +les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le +fanatisme des populations.] + +Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, restaient +sous le commandement immédiat du sergent anglais Smitters, dont la +valeur héroïque était digne d'une action plus importante. + +Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent fait une sortie +et attaqué vigoureusement la sape de droite à la tranchée, le colonel +dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le +colonel, toujours partout, infatigable et dédaigneux du danger, arrivait +encore auprès de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un +petit monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même place où +Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez bon, grenadiers! et +ne voulut point se défiler. Un groupe d'Arabes, à demi couverts par le +mur, tiraient sur nous à soixante pas, et semblaient avoir reconnu des +officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau +coup de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront +que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par plus de +mille adversaires, et sans la bonté de notre position défensive, je ne +sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui +nous arrivèrent. + +Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva, +mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat qui continuait à s'y +livrer, il se chargea de les faire demander lui-même au général. En +attendant, nous avions à faire un nouvel effort, et, je dois le dire, +aucun des braves qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un +lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas +avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines blessés; +Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; Smitters et +nos grenadiers, le mur et le terrain nu à côté. + +La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain +tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je déplore de n'avoir +que ce faible écrit pour en conserver la mémoire. En évidence sur la +petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et +ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derrière un large +créneau, un Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le +sergent le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable, +mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, tomba à la +renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. Avant de +lui percer le coeur, la balle avait fait un long éclat à la monture de +son fusil. Effet fréquent de la mort par les armes à feu, on aurait dit +qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et +presque rayonnante. + +Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq ans, +d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme +les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort était de venir +mourir dans une oasis du Sahara, à côté d'un neveu du plus grand ennemi +de sa grande nation! + +Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne semblait pas +se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de Barral +opérait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et +sifflant à travers les palmiers, tombaient et éclataient parmi les +Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, formé du bataillon de +zouaves du commandant de Laurencez, était arrivé à trois cents mètres +de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me décidai à aller lui +demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient +bravement la défense de la butte où leur sergent venait d'être tué. Avec +une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa +de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune +officier s'écria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes +renforcer ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement +le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les +grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un d'eux, nommé +Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se +mit à les défier et à les plaisanter de la façon la plus originale. +C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'élite, que, dès ce +moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redouté de +leurs adversaires à l'égal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos +troupes elles-mêmes savent, par expérience, ce que vaut le concours de +ces triaires de l'armée d'Afrique. + +[Note 6: M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est +aujourd'hui lieutenant-colonel.] + +La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des renforts. En +effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs +indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en +personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas à +rentrer à Lichana. Arrivé près de nous, le colonel me communiqua l'ordre +du général de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes +rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer l'abattage +des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était formel, et qu'il n'y +avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes une position que nous avions +gardée quatre heures, on sait à quel prix; nous gagnâmes la plaine sans +aucune opposition, et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et +vingt-deux blessés, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un +nombre infiniment plus considérable des leurs hors de Combat. + +[Note 7: Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.] + +Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter de nous +avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous avions essuyées; +cependant, il me dit avec une grande cordialité: Je vous remercie de +tout ce que vous avez fait. J'ai été peiné de ne pas reconnaître ces +remerciements dans son rapport d'ensemble publié au _Moniteur universel_ +du 4 janvier 1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable, +et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on venait de me +remercier de la manière que l'on sait.[8] En revanche, je conserve +précieusement les lettres d'éloge et de sympathie que M. le général +Charon, gouverneur général de l'Algérie, le colonel Carbuccia, et une +foule d'autres officiers moins élevés en grade, mais très bons juges +aussi, ont bien voulu m'écrire. + +[Note 8: Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la _Patrie_, du +5 janvier 1850.] + +A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le +général Herbillon s'exprime ainsi: + +«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes +employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes une caisse de +tambour et des outils entre leurs mains. Je fus obligé d'appeler les +troupes du camp pour assurer la retraite.» + +Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de Lichana, +qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc pas eu de sortie +proprement dite. La retraite fut ordonnée par le général, et le général, +ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir +d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance +du résultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce +résultat n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes +employées, que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient porté à +un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse +ni d'outils tombés aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible +qu'il en soit resté sur le terrain, ce qui n'est certes pas la même +chose. Quant à la caisse, les états nominatifs des morts et des blessés, +qu'on peut voir aux Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour +ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle +avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, qui +grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonné +des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs +les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu +arriver jusqu'à eux. Qu'on me passe ces particularités; elles paraîtront +insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait +étonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a +été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble avoir été +cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans un rapport général. + +Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape de droite, +comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à la tranchée. Les +Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et +bravaient héroïquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans +leur attaque, qu'on en tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils +cherchaient à prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les +voltigeurs du 38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre +de canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie. +Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves et du courageux +Arabe mort pour son pays. + +On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés toutes +les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut +prolongé jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de compléter la +journée; car le général étant venu à la _gourbie_, où nous déjeunions, +il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois à proximité de +la tranchée. Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands +jardins, je les fis complètement raser, sans forte opposition de la part +des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que +le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contentèrent de +nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal; +un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute +d'un palmier. + +Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos tentes et nos +lits de cantines nous parurent des palais et des édredons après la +tranchée. Les vivres étaient abondants à la colonne; le pain seulement, +qu'on faisait venir de Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit +trempé le remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et +tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ à travers +un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, séché et approché du +feu, crépitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible, +s'infiltrait partout; quelque précaution que l'on prit, tout ce qu'on +préparait pour manger en était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau +on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du +papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les +contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures après le papier +était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients n'étaient qu'un +sujet d'observations; mais la mauvaise qualité de l'eau incommodait tout +le monde, et engendrait même des maladies. + +Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées par la mort +du capitaine Graillet, commandant du génie. Par le plus malheureux des +hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux à la sape de droite, il fut +tué d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers +placés en épaulement. C'était un officier jeune, très distingué, et +à jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre +d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les +opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis les plus +vigoureux. + +Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux continuèrent sur +le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent plus ou moins toute +la journée, et se montrèrent parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs +balles arrivaient jusqu'à notre front de bandière. Les carabines à tige +de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière +des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure. + +Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, m'avait +surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré d'Arabes; +j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient à la porte de +ma tente, si bien que la toile seule m'en séparait. Le scheick El-Arab, +je l'ai déjà dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, +l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs +sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient allés +parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils +rapportaient à l'état-major-général devaient lui paraître suspects; le +fait est qu'à aucun prix on ne pouvait se procurer des émissaires sûrs, +et telle était, au point de vue arabe, la nationalité et surtout la +sainteté de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait +pu établir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées +que comme servant aux deux partis. + +Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les dépêches +du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'être +enlevé par les Arabes. Nous approchions à grands pas de l'époque +qu'avant de quitter Paris j'avais fixée pour mon retour à l'Assemblée +législative, et il n'y avait pas de probabilité que nous touchassions au +dénouement de l'expédition. Le général, fermement résolu à ne lever le +camp qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne +plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter +l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie. +Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous +mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, Zaatcha ayant été pris +d'assaut, cet événement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans +compter que les opérations successives et secondaires ont prolongé la +campagne jusqu'au mois de janvier. + +On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre part, +conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, que l'idée ne +me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir +siéger au palais législatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs +sujets de juste mécontentement et de profond dégoût me maintenaient +dans ma résolution. D'une part, on avait failli à la promesse dont +l'accomplissement eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir au +titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'élite, +qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait +été transmis ni à Alger, ni à la colonne. D'autre part, des bruits +offensants, universellement répandus au camp, et dont on pourrait +trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes +positions, me désignaient comme _envoyé en punition en Afrique_ (je dis +le mot comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il +soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que de +supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et inviolable pût être +envoyé en punition par qui que ce soit; mais, si on réfléchit bien, on +comprendra la créance que jusqu'à un certain point pouvaient obtenir des +inventions par lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte +de disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. Ce +qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, c'était la nouvelle +que, sans doute, on ne se serait pas amusé à répandre gratuitement, +qu'après la campagne on me destinait au commandement du cercle +de Biscara, comme si dans l'état actuel des choses ces fonctions +permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de +quelqu'un, sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me +consulter, au fond du Désert, en échange du poste législatif que la +sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné. + +Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais le plus +disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes menées, la +cordialité de mes chefs militaires, et en général de tous les officiers +du camp, ne modifia point mon projet primitif. Décidé à partir, j'en +avais parlé à mon colonel et au général, lorsque celui-ci voulut bien +me charger, pour M. le général Charon, d'une mission indiquée dans une +dépêche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le +29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. Le +but principal de cette mission était de hâter l'arrivée des renforts +qu'il attendait, et qui, demandés par la voie de terre au moment où les +communications n'étaient rien moins que sûres, auraient pu tarder +encore longtemps à le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le +gouverneur général. + +M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je serai toujours +heureux de rendre hommage, malgré l'oubli où il m'a laissé dans son +rapport d'ensemble, a été, pour moi, spontanément bienveillant; je +ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la +résolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgré les graves et +nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce +qu'il avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un délai +rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines gens qui auraient +dû s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant +d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitté la colonne +la veille d'un assaut. D'assaut il n'était pas question alors; il a +été livré un mois après, et il est à présumer que je ne m'y fusse pas +trouvé, quand même j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant +été dirigé sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha. + +Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre vis-à -vis de moi +la responsabilité, mais que j'ai appris avoir été tenu tout bas, un de +ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'étaient odieux, c'est +celui qui attribuait mon départ _à ma crainte du choléra_. En vérité, +on rougit de s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et +c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas superflu +que mes charitables Basiles sachent: + +D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point +de choléra, et on était si loin de le craindre, que l'on considérait le +camp comme un refuge pour les troupes, à cet égard. Le choléra y fut +apporté par la colonne de M. le colonel Canrobert; à mon départ, +non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaquée, mais on ignorait +même sa prochaine arrivée. A Marseille, à Toulon où le choléra +faisait des ravages réels et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à +Philippeville, à El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui +d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans de +voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement +peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à Malte et ailleurs, on se +souvient de mes visites aux cholériques; et à Paris même, si la haine +aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables +citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien +longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques +heures par le choléra. + +Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat et un +homme de coeur préférerait avoir à relever autrement qu'avec la plume. + +Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre, +mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon +régiment fut encore de service à la tranchée; mais comme nous nous y +rendîmes sans musique, suivant les prescriptions réglementaires,[9] +nous y arrivâmes sans avoir personne hors de combat. Le commandant +de Laurencez et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont +d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui +s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer +l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit +à parodier les chants du pays de la façon la plus amusante. + +[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.] + +Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent ce +jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, quoique lentement; +l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pièces en batterie à +l'extrême droite; son feu fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de +poussière, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon +des défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure que +les travaux avançaient, les leur revalaient. + +La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière fois. +L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir que le léger +blindage qui la recouvrait paraissait céder sous les pierres que les +Arabes, abrités par un renfoncement du sol, à quelques pas de nous, ne +cessaient de lancer. La fusillade éclata; nous accourûmes, le colonel, +M. de Laurencez et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous +fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions +cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions était, +comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais les Arabes ne +s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli +être victime. Du reste, nous étions sur nos gardes; nos factionnaires, +collés contre l'épaulement, le genou en terre, la baïonnette au canon, +le doigt sur la détente, auraient bien reçu les audacieux qui se fussent +offerts à eux. Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il +passa au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour +ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes de leurs +pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades nous eussent été +utiles, mais il n'en existait pas une seule à la tranchée, ni au camp. +Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de placer quelques zouaves à la +batterie Petit, d'où l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer +jusqu'à un certain point la tête de la sape, non sans risquer de blesser +nos sapeurs. Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher l'ennemi +dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus adroits. De retour à la +_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse +les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une +voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles à +l'interprète du colonel, qui me les traduisit ainsi: «_Roumis_ +(chrétiens), disait le malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me +traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour +ma patrie et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre +impitoyable nous empêchait-elle de tendre une main sympathique et +secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait de si +hauts sentiments! + +Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux +défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes +qui avaient fait à Alger le métier de portefaix, et souvent, c'est en +baragouinant notre langue, qu'ils s'efforçaient de nous adresser des +injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe +ou Français est Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre +de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons, +Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te +coucher!_ Cette dernière injonction était accompagnée d'un coup de feu +qui dénotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient. + +Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au camp, prendre +congé du général et de son chef d'état-major, M. le colonel Borel. En +présence des attaques dont j'ai été l'objet, il est bon de rappeler que +dans cette entrevue, il fut constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup +plus de risques à courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin +de Batna était journellement inquiété et parfois intercepté par +de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints +assassinats, et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à +Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir +les communications. Du camp à Biscara, j'avais un convoi de blessés et +de malades à conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place +à Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel +Borel doutait que je pusse arriver à ma destination, et je me séparai de +lui et du général, en leur promettant que je passerais à tout prix. + +Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans émotion, à mon +excellent colonel et à MM. les officiers de la Légion, et je partis à la +tête du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef +de bataillon, qui se rendait à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, +dont j'ai déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers. +Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets +d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans des cacolets, +ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux bâts, pour ceux à qui +leur état ne permettait pas de garder une position perpendiculaire. +Ce système de transports est admirablement entendu; il est toujours +praticable dans toute espèce de terrain, et il peut devenir rapide en +cas de nécessité absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient +de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, +parfois, laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. +Cela doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans +les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois, +remédier à cette imperfection par un système de bascule, au moyen duquel +le lit serait toujours maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en +soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, +le plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on puisse +imaginer. + +Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes de bonne +heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint +à dîner. J'allai voir les blessés alités à la casbah, parmi lesquels +étaient les capitaines Butet et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. +Le premier allait déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris. +La blessure du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en +souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, filleul de +l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie suppurait abondamment +par la bouche et répandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour +sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrépide officier, +pour qui la parité de grade et les autres raisons que j'ai signalées +m'inspiraient le plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des +voeux pour que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit +qu'ils demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses +plus nobles enfants. + +Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en route avec un +détachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et +Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, y prendre le bateau à +vapeur d'Alger, et afin de dérouter les partis ennemis, nous doublâmes +l'étape. A El-Outaïa, où nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de +ses spahis bleus, dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile +intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara, +après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. Nous reçûmes +l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit sous la sauvegarde de sa +fidélité. + +Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, où Déna nous +quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à deux coups dans le même +canon, dont il avait remarqué la justesse en me voyant tirer un corbeau +pendant la marche. Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous +avions parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres. + +M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité +accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia. +Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver à Constantine, une +partie des renforts attendus à la colonne. Le lendemain, avec M. Osman, +jeune lieutenant indigène, et quelques-uns de ses spahis, j'allai +coucher à Aïn-Yagout. + +Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai parlé, nous +fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant aperçu, fort loin dans +la plaine, une hyène qui se dirigeait vers les montagnes à droite, deux +ou trois de nos spahis se mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent +bientôt et lui tirèrent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. +Mettant le sabre à la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup +de pointe, qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme +s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il maîtrisa +sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide de ses camarades, qui +avaient mis pied à terre, il la musela avec des cordes. Attachée par le +cou à une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et +comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût +énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et +n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces animaux ne +sont pas très dangereux; mais je fus étonné et presque touché de la +mansuétude de notre capture. Sa fourrure était fort belle, mais, usée +par les cordes qui nous avaient servi à la fixer sur le bât d'un mulet, +je ne pus la conserver. Les spahis, à ma surprise, mangèrent la viande +au bivouac du soir. + +Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts qui +allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient M. le +lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs, +circonstance bonne à retenir pour le moment où il sera question de +la réponse que me fit M. le ministre de la guerre à la tribune de +l'Assemblée. + +Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis nous +donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une +espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant +le bras; un des deux partenaires se voile le visage et représente une +fiancée, l'autre le prétendu; les couples défilent devant le spectateur, +en se dandinant et en chantant à la moresque sur un air monotone. Un +second jeu consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son +bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derrière +lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à lancer des coups de +pied à ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le +chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de +porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le +faire tomber, mais ils ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont +d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces +exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il +n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves gens qui +s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes. + +Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai ma route. A +peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A +Constantine, où je fus rendu avant la soir, M. le général de Salles +m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa +jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs +à pied, campé aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche +pour les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité des +renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas +davantage pour terminer ses opérations. + +Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi +d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus affectueuse, et le +5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau à vapeur d'Alger +partait le lendemain; un autre était attendu qui devait appareiller le +8, directement pour Marseille. Les renforts assurés, le but principal de +ma mission étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il +devenait inutile de faire une double traversée, et de passer par Alger. +Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, dans ce sens, +au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement mon ordonnance, +avec ma lettre et la dépêche du général Herbillon. La réponse que j'ai +reçue, loin d'exprimer aucun blâme, est très aimable et honorable pour +moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une +chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était pas en +guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.[10] + +[Note 10: Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au +ministre de la guerre.] + +Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un banquet. +C'étaient des soldats, des négociants, des marins; réunion touchante +qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'île +paternelle, à qui ma famille doit tant! + +Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin, +commandant Bonnefoi. Le temps était gros et le vent contraire; mais, +grâce à l'habileté et à la vieille expérience de notre bon capitaine, +nous touchâmes à Marseille dans la nuit du 10 au 11. + +A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on m'avait faite +en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais reçues, on +avait déjà répandu, sur mon retour, les interprétations les plus +malveillantes. Un journal ministériel avait publié un article injurieux, +et d'autres, sans même s'enquérir des faits, ne m'avaient pas épargné. +Cependant, comme le ministère qui avait présidé à mon départ n'était +plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre, +pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé sur la +situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra très +affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait +ignorer dans quels termes j'avais consenti à faire acte de présence +en Algérie, j'entrai dans quelques développements, et je lui parlai +incidemment de l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de +Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir intact mon +droit de représentant du Peuple, je lui déclarai d'abord que je ne m'y +croyais pas obligé; mais comme il y mettait une certaine insistance +affectueuse et parfaitement convenable, je consentis à le lui +communiquer. En le voyant, il s'écria, à plusieurs reprises, non pas +comme il l'a dit à la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous +êtes parfaitement_ _en règle_; et il me pria de le lui laisser, pour le +montrer au président de la République, qu'il m'engageait fortement à +aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la manière +dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans mes vues de me +présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce qui a rendu possible +un scandale que je déplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir +provoqué. Ma lettre à _la Patrie_[11], dont a parlé M. d'Hautpoul, +n'était qu'une réponse aux attaques dont j'avais été l'objet, et dont +certains organes de la presse gouvernementale ne s'étaient pas fait +faute. La conviction qui résulte pour moi de mon entrevue avec +le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la +responsabilité de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres +qu'il doit être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que +je ne m'étais pas trompé. + +[Note 11: Voyez aux Pièces justificatives.] + +Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre du général +Bertrand, directeur du personnel, le décret qui parut le surlendemain +au _Moniteur_, signé Louis-Napoléon Bonaparte, et portant en tête +la devise: Fraternité! Sa légalité, de l'avis de bien des personnes +compétentes, aurait pu être contestée sous plus d'un rapport, mais +ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma démission, +je ne crus pas devoir lui disputer mon épaulette _au titre étranger_. On +peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma +réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite. + +On y trouvera aussi le texte, d'après le _Moniteur_, de mes +interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 novembre, +et celui de la réponse de M. d'Hautpoul. + +En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de +ce discours du ministre de la guerre. N'était-il pas, au moins, étrange +de venir dire sérieusement à l'Assemblée, qu'à ma place, ayant rencontré +les renforts, il se serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, +et, le lendemain, il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris +littéralement ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment, +moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des ordres à des troupes +ayant à leur tête des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au +titre français? Mais ils m'auraient _envoyé promener_, et ils auraient +bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-là , semblait avoir oublié les +rudiments de la hiérarchie militaire, et les droits au commandement que, +même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer vis-à -vis +d'un officier au titre français.[12] + +[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.] + +Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain? +D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par une distance de +plusieurs journées de marche, le plus grand foudre de guerre, à moins +d'être Josué, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable +général. Laissant de côté cette légère erreur géographique, qu'aurait +dit le général en chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu +lui prescrire un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre +ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou +plutôt _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un +homme respectable débiter de pareilles excentricités, et n'a-t-il pas +fallu que les esprits fussent bien prévenus, pour les écouter sans +sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon général n'était-il pas +de me rendre à Alger, et si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à +Zaatcha plutôt qu'à l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul _ne m'eût-il +pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de +mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je n'en aurais +pas eu?_ + +M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à mon nom, et il +venait déclarer, en même temps, que ce nom et les longues persécutions +qu'il a attirées, ne valaient pas la peine de naturaliser mon épaulette, +ni d'arrêter une mesure qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit +de famille. + +Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, il me +reprochait de ne pas avoir _consulté mon coeur de soldat_, on comprendra +que si j'avais voulu descendre à des personnalités, rien ne m'eût été +plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'eût pas +convenu envers un ministre et un vieux général. + +Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemblée +presque entière se soit levée contre l'ordre du jour que je +présentai.[13] Au contraire, la gauche presque entière, et cela m'importe +beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgré la position délicate +que ma susceptibilité à l'endroit de Louis-Napoléon m'avait faite dans +l'opinion de la plupart de ses honorables membres. + +[Note 13: Voyez aux Pièces justificatives.] + +Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur exposer +avec le profond respect que je dois à une fraction si importante de la +souveraineté nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais +des citoyens des départements qui m'ont élu, et que je ne me crois +nullement tenu de conformer mon opinion à celle de la majorité. Cette +opinion, fût-elle individuelle, elle pèse dans la balance, du poids d'un +vote libre, consciencieux et sans contrôle. + +Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans la loi +électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un représentant +abdique l'indépendance de son caractère, et perde le droit de revenir +prendre part aux délibérations législatives quand il le juge nécessaire +ou seulement opportun. J'y vois, plutôt, comme je l'ai fait remarquer à +la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du délai de six +mois fixé par la loi, son mandat de représentant est périmé de droit. +Ainsi donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé +d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire +perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant l'autorisation +de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.[14] + +[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction +publique rétribuée est incompatible avec le mandat de représentant +du peuple. Les exceptions seront déterminées par la loi électorale +organique.» L'article 85 de cette loi dit: «Sont exceptés de +l'incompatibilité les citoyens chargés temporairement d'un commandement +ou d'une mission extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. +Toute mission qui aura duré six mois cessera d'être réputée +temporaire.»] + +On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non une mission du +gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les +phases variées de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort +bien ne pas convenir dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait +pas chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants qui +avaient accepté de hautes missions sous le ministère Barrot-Dufaure, et +qui les ont résignées à l'avènement du ministère _d'action_. + +Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions +que je viens de citer ne soit un argument péremptoire en faveur des +incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées presque toutes. Je +comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilités +soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je +maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et +en thèse générale, un représentant du Peuple reste toujours libre de +reprendre une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; +et je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi électorale +pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, une lacune +qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes. + +Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un de ses plus +proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au +représentant de la Corse, je n'aurais pas osé paraître à la tribune +nationale, si je n'avais été fort de ma _conscience_ et de mon _droit_. +De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai été en Afrique, j'ai fait +mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce +qu'en toute sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de +prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir Législatif +tiennent du Peuple. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + + +No 1.--Lettre de Louis Blanc. + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. + +Palais national du Luxembourg. + +_A Pierre-Napoléon Bonaparte._ + +Citoyen, + +C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision prise +à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer +chef de bataillon dans la Légion étrangère, bien convaincus que votre +intention formelle est de mettre au service exclusif de la République +les fonctions confiées à votre loyauté par le gouvernement républicain. + +Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe complet +de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, c'est se +montrer digne de porter un tel nom et bien mériter de la patrie. Le +temps des prétentions dynastiques est passé à jamais. La glorieuse +révolution qui vient de s'accomplir a définitivement coupé court au +régime de la royauté et de tout ce qui lui ressemble. + +C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu de ces +sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une +marque de confiance qu'en ma qualité de Corse je suis heureux de vous +annoncer. + +Salut et fraternité, + +Le 15 avril 1848. + +LOUIS BLANC, + +Membre du Gouvernement provisoire. + + + +No 2.--Pétition à la Constituante + +Citoyens Représentants du peuple, + +Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes services à +mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, des mains +des fondateurs de la République, le grade de chef de bataillon au 1er +régiment de la Légion étrangère. J'étais autorisé à le regarder comme un +état transitoire devant amener ma mutation dans un régiment français. + +L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le général +Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale une décision à cet +égard. Elle était nécessaire, en présence de la loi du 14 avril 1832 sur +l'avancement. A part toute autre considération, ces hauts fonctionnaires +de la République avaient pensé qu'une exception paraîtrait fondée en +ma faveur, puisque l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul +empêché soit de satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans +une école militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, +c'étaient les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que, +depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement déchu, et +que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert d'attester au besoin. + +Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République, et +sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le +gouvernement issu de l'élection du 10 décembre ferait pour moi la +proposition favorable que Lamartine ou le général Cavaignac eussent +faite. Le gouvernement n'a pas cru devoir prendre cette initiative; et +si je ne pouvais avoir recours à vous, citoyens représentants, je me +verrais frappé, j'en conviens, dans mes espérances les plus chères, +espérances que je n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un +soldat de mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de +l'armée française. + +La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une haute +réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir appartenu au corps +de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce pas une prétention +exorbitante de ma part que d'espérer d'être enfin admis autrement qu'à +titre d'officier étranger. Je m'étais dit qu'un neveu de notre grand +capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons, +n'avait pas à craindre que le coup dont une loi de proscription +l'a frappé ricochât, pour l'atteindre encore, sur le terrain de la +République. + +L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la magistrature +suprême de l'État semblait m'assurer de plus en plus qu'on ne me +refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort à personne, +puisque mon emploi actuel peut être rempli par un chef de bataillon au +titre français. + +Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais un +respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du Peuple +Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos +régiments français d'infanterie; et, quelle que soit votre décision, +croyez que si jamais la République était attaquée, je me réserve bien de +combattre pour elle, fût-ce même comme simple volontaire. + +Salut et fraternité, + +Paris, le 17 mars 1849, + +PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE. + + + +No 3.--États nominatifs des hommes de la Légion étrangère, et du 2e +bataillon d'Infanterie légère d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre +1849. + +3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique. + +_ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._ + + Numéros NOMS. GRADES. OBSERVATIONS. + des + compagnies. + + 2e Butet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite. + 4e Touchet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la poitrine. + 2e Termeuf, caporal. Blessé d'un coup de feu au poignet gauche. + Id. Prudhom, chasseur. Tué d'un coup de feu. + Id. Luyat, chasseur. Tué d'un coup de feu. + Id. Raynard, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la cuisse. + 3e Doucet, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite. + Id. Favry, chasseur. Blessé d'un coup de feu au sourcil droit. + 4e Genet, caporal. Tué d'un coup de feu à la tête. + Id. Kerdavid, chasseur. Tué d'un coup de feu à la tête. + Id. Jacquemin, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse. + 8e. Consigny, caporal. Blessé d'un coup de feu au flanc gauche. + Id. Tulpin, caporal. Blessé d'un coup de feu au bras droit. + Id. Dorez, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la joue gauche. + Id. Bay, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse droite. + Id. Charmier, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'abdomen. + Id. Leroux, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la jambe droite. + +Au bivouac, le 25 octobre, 1849. + +Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e régiment de la +Légion étrangère. + + _ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._ + + DESIGNATION | NOMS | GRADES | OBSERVATIONS + des compagnies | | | + ---------------------------------------------------------------------- + Grenadiers du | Nyko, | capitaine. | Blessé d'un coup de + 3e bataillon. | | | feu et d'un coup de + | | | pierre. + | | | + 3e du 1er | Smitters, | sergeant. | Tué d'un coup de feu + bataillon. | | | au coeur. + | | | + Grenadiers du | Vigneur, | caporal. | Blessé d'un coup de + 3e bataillon. | | | feu. + | | | + Idem. | Oehme, | grenadier. | Tué d'un coup de feu + | | | à la tête. + | | | + Idem. | Martin, | grenadier. | Blessé d'un coup de + | | | feu. + | | | + Idem. | Schildwaeser, | grenadier. | Idem. + | | | + Idem. | Vraiden, | grenadier. | Idem. + | | | + Idem. | Selinger, | grenadier. | Idem. + | | | + 1re du 3e | Got, | sergent-major. | Idem. + bataillon. | | | + | | | + 2e du 3e | Vialet, | sergent. | Idem. + bataillon. | | | + | | | + Idem. | Pensa, | fusilier. | Idem. + +Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849. + +Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon, +P.-N. BONAPARTE. + + + +N° 4.--Rapport du commandant Bonaparte. + +Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849. + +_Deuxième régiment de la Légion étrangère._ + +Mon colonel, + +Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, et de deux +cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés pour abattre des +palmiers et protéger ce travail, je me suis porté ce matin, à huit +heures, vers la position qui m'avait été indiquée par M. le général +Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occupé un mur +faiblement crénelé par les Arabes, et de là nous les avons tenus en +respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activité +bon nombre de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante. + +Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant formé par +le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à la plaine. +J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine Butet, du 3e +d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de ce point important, +et il m'en avait répondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut +atteint d'un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tué au même +instant. Les Arabes se jetèrent sur le mur, limite de notre ligne, +qu'ils n'ont point franchie, malgré les diverses phases du combat. Ils +étaient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grêle de pierres +qu'ils lançaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer +audacieusement à la crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de +leurs pistolets. Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt +grenadiers de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, à ma +voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position meilleure, +que nous occupâmes immédiatement dans un jardin encaissé, à environ 20 +mètres du mur occupé d'abord, position d'où nous n'avons cessé de tenir +l'ennemi à distance. + +Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était, comme vous +l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où huit à dix grenadiers +de votre régiment, électrisés par votre voix et l'exemple du brave +sergent Smitters, héroïquement tué dans cette affaire, ont si +vaillamment combattu. + +Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît de ne +pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites +avancer les réserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce +temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, et l'infanterie légère +d'Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques réitérées et +acharnées des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude +que nous devons à M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de +l'action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui +vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus +de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides capitaines +Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère d'Afrique, blessés +grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Légion, +atteint d'une balle et d'une pierre à la tête. Nous avons, outre le +sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Légion, et quatre de +l'infanterie légère d'Afrique. Les blessés, sans compter les trois +capitaines que j'ai eu l'honneur de tous signaler, sont au nombre +de vingt, dont neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état +nominatif. + +Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même, mon colonel, +dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus par l'énergique +et habile concours de M. le colonel de Barral à notre gauche, sur votre +ordre, dis-je, la retraite s'est effectuée avec une grande régularité +par la plaine, et elle était accomplie à midi. + +Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée +comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans pouvoir évaluer +exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi, j'estime qu'il est +très considérable et au moins décuple de celui qu'il nous a fait +éprouver. + +Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de mon respect. + +Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment de la +Légion étrangère, + +P.-N. BONAPARTE. + +Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N. Bonaparte, qui est +complet. + +Tranchée, le 26 octobre 1849. + +Le colonel faisant fonctions de général de tranchée. + +CARBUCCIA. + + + +No 5.--Rapport du colonel Carbuccia. + +Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849. + +_A M. le général Herbillon, commandant la colonne expéditionnaire du +Zab._ + +Mon général, + +Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par M. le +capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître les +dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant la +journée. + +Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le commandant +Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion étrangère, la mission de +procéder à cette opération importante, à la tête de quatre cents hommes, +dont deux cents de la Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique. + +Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette journée, le +rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux d'avoir à vous +signaler la bravoure téméraire, et le coup d'oeil militaire digne du nom +qu'il porte. Atteint violemment d'un énorme pavé sur la poitrine, il est +resté à son poste, et il a tué de sa main deux chefs arabes, au plus +fort de la mêlée, aux applaudissements de la ligne de tirailleurs. + +Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des difficultés +qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part de la tranchée à +la tête d'une troupe de soutien et après avoir reçu son rapport verbal, +je vous ai fait demander un bataillon de renfort. + +M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de Constantine, +est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris part au feu de la +première ligne; le reste a été, sous vos yeux, placé en réserve, et +lorsque les Arabes ont eu abandonné leur position pour rentrer à +Lichana, nous avons effectué notre retraite, qui a été terminée à midi +et effectuée avec le plus grand ordre, sans opposition de l'ennemi. + +Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de deux obusiers +amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne. + +La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne de M. le +colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des plus utiles. Les +troupes, sous les ordres directs de leur chef qui ne s'est pas épargné +dans cette journée et que j'ai vu partout où il y avait du danger, ont +empêché le commandant Bonaparte d'être débordé sur sa gauche, et lui +ont permis de conserver, aussi longtemps que vous l'avez voulu, des +positions aussi difficiles. + +Pendant ce temps-là , la sape de droite, gardée dans la tranchée par une +compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement assaillie par un nouveau +contingent arrivé dans Zaatcha pendant le combat. Les voltigeurs, avec +sang-froid et énergie, ont attendu les Arabes à bout portant; ils en ont +tué cinq et ont mis le reste en fuite. + +La conduite des troupes a été admirable de dévouement et d'énergie, +aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur mériter l'estime et +la reconnaissance de la France et de son président. + +Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux dévouement. + +Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant la +subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée, + +Signé: CARBUCCIA. + + + +N° 6.--Ordre du général Herbillon. + +_Ordre._ + +M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors cadre, se +rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur général, pour +remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha. + +Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849. + +Le général de brigade, commandant la division de Constantine, + +HERBILLON. + + + +No 7.--Lettre à la Patrie. + +Paris, 18 novembre 1849. + +Monsieur le Rédacteur, + +Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que mon retour +d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à vous prier d'insérer +ce qui suit: + +Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis ennemis, +je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit jours, qu'après +avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et avoir été de tranchée le 24, +le 25, le 28 et le 29. + +Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus d'assaut, et +qu'on attendrait des renforts pour investir la place, et la réduire par +le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait les opérations +bien au-delà du terme que, même avant mon départ de Paris, j'avais fixé +pour ma rentrée à l'Assemblée nationale. Comme représentant du Peuple, +j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne +dois, à cet égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui +viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal jugé de +cette opportunité. + +Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position que +l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en Afrique. +Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel du général +Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général, pour presser +l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce que je les ai +rencontrés en route que je suis revenu directement de Philippeville, au +lieu de passer par Alger. + +Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression de +mes sentiments affectueux et distingués. + +P.-N. BONAPARTE, + +Représentant du Peuple. + + + +No 8.--Lettre du général Bertrand, et décret du Président de la +République. + +(_Ministère de la Guerre_.) + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ. + +Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir. + +Monsieur le Représentant, + +Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous transmettre +la copie d'un décret du Président de la République, prononçant votre +radiation des cadres de l'armée; ainsi que la pièce signée du général +Herbillon, remise par vous au Ministre à votre arrivée à Paris. + +Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma haute +considération. + +Le général de brigade, directeur général du personnel, + +BERTRAND. + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ. + + + +_Au nom du Peuple français_, + +Le Président de la République, + +Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au titre étranger, +chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, par +arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande, un ordre de service, le +19 septembre 1849, pour se rendre en Algérie; + +Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre dont +la province de Constantine est en ce moment le théâtre, il a reçu du +général commandant la division de Constantine l'ordre de se rendre +auprès du gouverneur-général de l'Algérie pour remplir une mission +concernant l'expédition de Zaatcha; + +Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est pas rendu +auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué à Philippeville +pour revenir à Paris; + +Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger, se +trouve en dehors de la législation commune aux militaires français, mais +qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est engagé; + +Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite qualité, +n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation, ni le juge +de l'opportunité de son retour à Paris; + +Sur le rapport du ministre de la guerre, + +Décrète: + +Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du grade et de +l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère. + +Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent +décret. + +Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849. + +LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE. + +Le ministre de la guerre, + +D'HAUTPOUL + + + +N° 9.--Réponse au général Bertrand. + +Paris, 19 novembre 1849. + +Monsieur le général, + +Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du président +de la République prononçant, dites-vous, ma radiation des cadres de +l'armée (_sic_). Je vous observerai d'abord que ne faisant pas partie de +ces cadres, je ne puis en être radié, mais seulement révoqué du grade, +que je ne devais, d'ailleurs, qu'au Gouvernement Provisoire de la +République, qui me l'avait conféré avant que je fusse représentant du +Peuple à la Constituante, et par conséquent avant l'abrogation de la loi +qui privait les membres de ma famille de leurs droits de citoyen. + +Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant du +peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et comme fils de Lucien +Bonaparte, de cet état d'officier _au titre étranger_, il y a déjà +longtemps qu'à deux reprises différentes j'avais donné ma démission, et +que ce n'est que pour céder aux instances réitérées et pressantes du +président de là République que je l'avais retirée. Arrivé avant hier à +Paris, je me suis rendu hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai +déclaré que si je ne donnais pas encore, définitivement, ma démission, +c'était pour ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont +point été arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie +qui leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement, car +je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni convenable, +et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée longtemps. + +Un mot maintenant du décret présidentiel: + +Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande +qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été instamment +proposée par le président de la République, comme le prouve la lettre +qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand Barrot dans les Ardennes, où +j'avais été passer le temps de prorogation de l'Assemblée. + +En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à remplir un +service, dont la durée aurait pu être fixée par le gouvernement. Ma +mission qui, d'après la loi électorale organique, n'aurait pu, en tous +cas, durer plus de six mois, était temporaire, indéterminée, gratuite et +dépendante de ma volonté. On concevrait même difficilement qu'il eût pu +en être autrement. + +D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre étranger ne +me dépouillait pas apparemment de mon caractère de membre du pouvoir +législatif; et quoi qu'en dise le président de la République, dont +les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas encore force de loi, j'étais +parfaitement le maître de revenir, sans l'autorisation de personne, +siéger à mon poste le plus important, à l'Assemblée nationale, et +j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour. Du reste, le but de la +mission que m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment +que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en marche, +étaient assurés. + +Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu plus +présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant du +Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la révocation qu'ils +décrètent ne peut porter que sur le grade, et non sur l'emploi, puisque +je n'en ai pas. + +Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite considération. + +PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE, + +Représentant du Peuple. + + + +N° 10.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative +de 22 novembre 1849, d'après le _Moniteur_. + +_Interpellations de M. Pierre Bonaparte._ + +_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation +d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre, sur un +décret qui a paru dans le _Moniteur_, et qui révoque M. Pierre Bonaparte +du grade militaire qui lui avait été conféré par le Gouvernement +provisoire. + +Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut que les +interpellations soient fixées. + +_M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Je suis prêt à +répondre à l'instant. + +_M. le Président._--L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement les +interpellations? + +_De toutes parts._--Oui! oui! + +_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je n'ai que +quelques mots à dire sur la question que ce décret soulève en général, +et sur ce qui me regarde en particulier, si l'Assemblée veut bien +m'entendre. + +En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec +indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire _dans cette +enceinte_, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que soit la +mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de l'article 85 +de la loi électorale organique, ne peut être retenu malgré lui loin du +sanctuaire national, où s'accomplit son mandat. (Mouvements divers.) +Jaloux de vos droits, qui sont ceux du pays, il importe que vous +fassiez intervenir à cet égard une décision souveraine qui réprime les +outrecuidantes prétentions d'un gouvernement trop disposé à faire bon +marché du grand caractère dont les représentants du peuple français sont +revêtus. J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du +jour motivé, à la fin de la discussion. + +Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible que je +viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, dans ma conviction, +nos institutions républicaines, auxquelles je suis voué corps et âme, +sont sur le point de courir des dangers (Mouvement.) + +Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas sur +la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été traité, +l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu modifier +mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon Bonaparte, mais non +envers le président de la République. Tant qu'il saura maintenir la +constitution, ou que la majorité de l'Assemblée déclarera qu'il l'a +maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, tout en conservant, bien +entendu, ma liberté d'appréciation parlementaire. + +Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers +surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce qui +naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire relevé +le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon cousin et +collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont fait donner une +mission, dont ils se sont ensuite subrepticement efforcés de rendre +l'accomplissement impossible. + +_Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit attribuer +principalement tout ce que le président fait de déplorable, je le +nommerai._ + +_De toutes parts._--Oui! oui! Nommez! + +_M. Pierre Bonaparte._--Eh bien! c'est M. Fialin, _dit_ de Persigny! + +_M. le Président._--J'arrête ici l'orateur en lui rappelant qu'aux +termes de l'article 79 du règlement, les interpellations de représentant +à représentant sont interdites. Il a demandé l'autorisation +d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte qu'il a déterminé, et +sur lequel il demande des explications; je l'invite à se renfermer +dans les termes de ses interpellations; il ne peut interpeller un +représentant, le règlement est formel. + +_M. Pierre Bonaparte._--Je m'y renfermerai, monsieur le président; +mais je prends la liberté de vous faire observer que ce n'est pas une +interpellation, mais une désignation. + +_M. le Président._--C'est une véritable interpellation. + +_M. Pierre Bonaparte._--C'est une désignation. + +Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité de membre +de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement des partis se +plaît à dénaturer les choses les plus simples. + +Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis parti de +Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, du général +Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de cet ordre que je +n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville à Alger. +Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, par conséquent, il ne +pouvait y avoir aucun mérite à la faire, puisque le but de ma mission +auprès du gouverneur général était rempli par l'envoi des renforts que +j'avais rencontrés en marche. + +D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général Herbillon +le savait. Le président de la République et le Gouvernement savent +parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai +jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il était convenu, lorsque +j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique quand je le jugerais +convenable, et sans qu'ils pussent y trouver à redire. (Rumeurs.) + +Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque j'aurais +sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je tiens par-dessus +tout. + +Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment il se fait +qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande (car je ne m'y croyais +nullement obligé), je lui ai communiqué l'ordre du général Herbillon, +prescrivant mon départ de Zaatcha pour Philippeville et Alger, il avait +répété à satiété que, sous le rapport militaire, les renforts étant +assurés, il me trouvait parfaitement en règle? Vous m'avez dit, monsieur +le ministre, que j'étais parfaitement en règle. Si je ne me trompe, +l'opinion du gouverneur général de l'Algérie était exprimée d'une +manière analogue dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit +avoir entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son +contre-seing à la révocation qui a paru au _Moniteur!_ + +Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard avec une +étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il savait être une +injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral, me touche fort +peu, car je ne tenais nullement à ma qualité d'officier au _titre +étranger_. + +Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui m'a fait +entrer dans ces développements, bien que, au point de vue du droit, ils +soient tout à fait superflus. + +Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance de +notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits de ceux d'entre +nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés en mission, soient +fixés; et c'est pour cela que j'aurai l'honneur, après la discussion, de +présenter à l'Assemblée un ordre du jour motivé. + +_M. le Président._--La parole est à M. le ministre de la guerre. + +_M. d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Messieurs, l'interpellation +qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je les traiterai l'un +après l'autre. + +Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée, qui a +demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire, soit dans +l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions qui sont le +plus communément confiées aux représentants), et qui a accepté dans +toute leur teneur les instructions qui lui ont été données librement, +volontairement, et souvent après sollicitations, il s'agit de savoir, +dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est libre d'oublier ce même +mandat, ce même engagement; s'il est juge, juge souverain, d'après la +théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour. + +Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très bien!) + +Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui qui l'a +accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation; une fois rendu +à son poste, il doit consulter ses instructions; s'il est militaire, il +doit se renfermer dans l'obéissance due à ses chefs militaires; il n'est +plus, là , représentant du Peuple. (Marques d'assentiment.) + +_M. Pierre Bonaparte._--Alors, pourquoi m'avez-vous trouvé en règle? + +_M. le Président._--Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez pas! On +vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre. + +_M. le Ministre._--Je le répète, il n'est plus, là , le représentant du +Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre le représentant +du Peuple, ayant mission de la convention du Gouvernement, en se plaçant +au-dessus de toutes les positions dans les armées, et ce qui se passe +aujourd'hui. Quelques journaux ont voulu la rencontrer; ils sont tombés +dans une erreur complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre +qui partage une pareille doctrine. (Non! non!--Approbation.) + +Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe, +n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le mandat émane +essentiellement du Gouvernement, de l'initiative du Pouvoir exécutif. +Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant, qui ne doit pas +occuper l'Assemblée. (Très bien!) + +Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques +prolongées d'approbation.) + +Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il passé? M. +Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion étrangère, au titre +étranger; et remarquez, messieurs, que ce titre n'a rien de blessant. M. +Pierre Bonaparte ne peut pas être chef de bataillon à d'autre titre, car +la loi de 1834, sur l'état des officiers, nous est connue; c'est le Code +militaire, un code qu'on ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans +une autre circonstance, l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a +pas suivi la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le +grade de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues +pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de guerre sur +le champ de bataille ou dans une proposition régulière de candidature +sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir chef de bataillon. +M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une ni dans l'autre de ces +conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement provisoire, je +crois, on lui a conféré le titre de chef de bataillon dans la Légion +étrangère, à titre étranger; lui, n'est pas étranger, mais son titre est +étranger; c'est ce qu'il faut bien distinguer. (Très bien! très bien!) +Voilà en quoi M. Pierre Bonaparte ne peut pas être blessé: il est +Français et bon Français, c'est un hommage que je lui remis; mais son +titre dans la Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire +attention à cette distinction. (Très bien! très bien!) + +M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie. Cette +mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la disposition du +gouverneur général. Que fait le gouverneur général? Il se rappelle le +nom de Bonaparte, et il donne à M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, +le poste le plus périlleux; c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux +de se trouver; c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes +d'approbation.) + +_M. Pierre Bonaparte_.--Je vous prie de croire que je n'ai pas boudé. + +_M. le Ministre._--Je dis cette phrase à dessein. Dans la lettre que M. +Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint qu'on lui avait +fait une condition qui n'était pas convenable; c'est à cela que réponds. + +Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de M. Pierre +Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. Mais il ne +s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je crois devoir +relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à M. Pierre Bonaparte +était un poste de choix, de faveur, qu'il devait en être content, +puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que, quand on porte son nom, on doit +être enchanté de se trouver dans une pareille position. (Très bien! très +bien!) + +Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement de son +grade, on lui a donné le commandement de quatre cents hommes. Il +s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne juge pas le mérite du +mouvement, s'il était plus ou moins rationnel, ceci est un fait purement +militaire; vous me permettrez de le passer sous silence. L'engagement +qui eut lieu a été vif; la ligne des tirailleurs a dû se retirer. +M. Pierre Bonaparte a montré beaucoup de courage; il a été presque +appréhendé au corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout +naturel; on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom. +Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été reprise; +chaque troupe est restée dans sa position respective. + +Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié qu'il +était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, M. Pierre +Bonaparte s'en est souvenu. + +_M. Pierre Bonaparte._--Pas le lendemain! + +_M. le Ministre._--Peu importe! je n'épilogue pas sur les heures ou sur +le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après, a trouvé qu'étant +représentant du Peuple, il devait revenir dans cette enceinte. C'est +fort bien; mais il aurait dû y penser avant de partir. En ce moment, +il était devant l'ennemi; il aurait dû s'en souvenir. (Très bien! très +bien!) + +Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de l'ennemi, +j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant. (Très bien! très +bien!) + +_M. Pierre Bonaparte._--Je suis revenu pour affaire de service. + +_M. le Président._--N'interrompez pas; vous répondrez! + +_M. le Ministre de la guerre._--M. le général Herbillon, commandant +militaire de la province de Constantine et des troupes qui font le siége +de Zaatcha, a donné, il est vrai, à M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il +m'a remis entre les mains. Je lui ai dit: «Cet ordre vous couvre». +C'était tout simple, et s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce +que j'aurais fait? Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée +l'autorisation de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et +conduire par la gendarmerie à Constantine, et là , vous auriez été +traduit devant un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.) + +Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne +restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute +grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce mandat était +important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller à Alger; pourquoi +faire? C'était une chose à peu près inusitée qu'un officier commandant +une troupe, et une troupe devant l'ennemi, en fût détaché pour aller +devant le gouverneur d'Alger demander des secours. Mais enfin j'accepte +cette mission tout étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il +l'accomplir. Or, que se passe-t-il? + +En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des troupes qui +débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne consultant que mon +coeur de soldat, je me serais mis à la tête de ces troupes, je serais +parti avec elles, et le lendemain je serais monté à l'assaut de Zaatcha. +(Très bien! très bien!) + +_M. Pierre Bonaparte._--Un officier au titre étranger ne peut pas +commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels. + +_M. le Ministre._--M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement. Il arrive à +Philippeville; un paquebot partait pour la France: il prend passage +à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis à Paris. Arrivé à +Paris, il se présente chez le ministre de la guerre. Je fus assez étonné +de le voir: je connaissais son arrivée, du reste; je la connaissais par +un rapport du préfet de police, et je devais la connaître, parce que, +dans toute hypothèse, il m'importait beaucoup de savoir où était M. +Pierre Bonaparte. + +M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel hasard il est +à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet ordre vous couvre par +rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon d'un poste militaire. S'il en +eût été autrement, c'eût été un déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se +déshonorer, c'est impossible. + +M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre contenant +des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai combattues, +doctrines que vous avez entendues et qui auraient pour conséquence de +mettre le Gouvernement dans l'impossibilité absolue de donner quelque +mandat que ce puisse être à des membres de cette Assemblée. (Très bien!) + +Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer dans les +journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée. Le Gouvernement +était mis en demeure de répondre; il l'a fait par le décret que vous +connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase. Le Gouvernement était mis en +demeure de répondre à la lettre de M. Pierre Bonaparte; c'était une +espèce de défi; le Gouvernement a répondu par le décret que vous avez +vu. + +_M. Pierre Bonaparte._--Par dépit! + +_M. le Ministre._--Il était dans son droit, dans son droit absolu, et +s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement raison de l'en +blâmer. (Très bien!) + +Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas de ma +compétence. + +Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut que M. le +président de la République n'a pour conseillers que ses ministres; nous +n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons l'influence de qui que +ce soit. (Très bien!) + +Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des projets de +lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; nous nous inspirons +des votes de la majorité de cette Assemblée; nous nous conformons à ce +qu'elle décide, et nous serons toujours heureux de marcher avec elle. +(Approbation vive et prolongée.) + +_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants, je tiens seulement à +vous soumettre mon opinion sur un point du discours de M. le ministre. + +Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon +m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée +nationale l'autorisation de me poursuivre devant un conseil de guerre. +Mon opinion est que, si l'Assemblée avait accordé une pareille +autorisation, elle aurait abdiqué son droit et ses prérogatives les plus +essentielles (Murmures et dénégations); car, s'il plaisait, par exemple, +à MM. les ministres d'éloigner de l'Assemblée un membre quelconque; si, +par suite de promesses, de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux +murmures.) + +_Un membre._--On est libre d'accepter. + +_M. Pierre Bonaparte._--... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en Algérie, au +Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la présence pourrait être +incommode seraient éloignés au moins pendant six mois. (Dénégations.) +Et notez bien une chose, c'est que, les six mois expirés, si le +représentant n'est pas revenu à son poste, sa qualité, son caractère est +perdu de droit. Je voulais seulement vous soumettre cette observation. + +_M. le Président._--L'incident me paraît vidé. + +_M. Pierre Bonaparte._--Je propose un ordre du jour motivé. + +_M. le Président._--Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre Bonaparte +propose à l'Assemblée: + +«Considérant que les missions ou commandements temporaires dont les +représentants du Peuple peuvent être investis, conformément à l'article +85 de la loi électorale organique, ne peuvent leur enlever leur droit +d'initiative parlementaire, ni l'indépendance de leur caractère +législatif; + +«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher ou +d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement de leur +mandat, + +«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.» + +_M. le Ministre de la guerre._--Je demande l'ordre du jour pur et +simple. + +_Voix nombreuses._--Non! non!--Aux voix l'ordre du jour motivé! + +_M. le Président._--On a demandé l'ordre du jour pur et simple. (Non! +non! On n'insiste pas!) + +_Nombre de voix._--L'ordre du jour motivé! + +_M. le Président._--Je mets aux voix l'ordre du jour motivé présenté par +M. Pierre Bonaparte. + +(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière se lève à +la contre-épreuve.) + +_M. le Président._--L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour motivé. + +(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre de la +guerre.--La séance reste suspendue quelques instants; les représentants +descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations animées.) + + + +No 11.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative +du 22 décembre 1849, d'après le _Moniteur_, et Amendement de M. Pierre +Bonaparte. + +_Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième +bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y recevoir +une partie des hommes de la garde nationale mobile de Paris._ + +_M. le Président._--L'ordre du jour appelle la discussion du projet +de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la Légion +étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la garde nationale +mobile de Paris. + +Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est demandée +par le Gouvernement et proposée par la commission. + +(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.) + +_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte a la parole sur la discussion +générale. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je m'associe +de grand coeur aux intentions équitables que le projet du Gouvernement +nous annonce en faveur des débris de notre jeune et héroïque garde +mobile. Mais pour savoir si la position qu'on veut faire à ceux de ces +jeunes soldats qui resteront sous les drapeaux est convenable, il faut +examiner celle du corps où l'on propose de les faire entrer. Pour moi, +je pense que nous devons nous refuser à assigner à des citoyens français +(qui ont bien mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position +qui, même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas en +rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national. +Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles d'existence de +la Légion étrangère ne sont pas modifiées. + +J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à l'armée, +sont loin de se faire une idée bien nette des différentes catégories +militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que cela s'explique +par l'étrangeté même de ces conditions diverses; mais si l'Assemblée le +permet, je les rappellerai succinctement. + +Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme dans les +autres régiments, c'est-à -dire français servant _au titre français_, et +jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des mêmes garanties que +tous les autres officiers de l'armée. + +Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non, et +servant tous également _au titre étranger_. + +Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant au +titre étranger. + +Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français, et +réintégrés au titre étranger. + +Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion, en +conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service étaient +conçues comme celles des corps français. Ils croyaient donc n'être +soumis qu'à la condition de ne pas servir en France. Leur erreur était +bien naturelle, car les lois organiques du 11 avril 1831, 14 avril +1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur sujet; et si l'article 3 de +l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait (très justement au point de +vue national) d'une exclusion pour le commandement, du moins leur +offrait-elle la voie de la naturalisation civile, pour rentrer dans le +droit commun et obtenir la naturalisation militaire. + +Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai +1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844. S'il eût pu +rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la Légion à cet +égard, ce doute aurait disparu devant les explications données par +le ministre de la guerre en maintes circonstances, et devant les +autorisations de permutation accordées entre des officiers étrangers +naturalisés servant dans la Légion et des officiers des régiments +français. + +J'ai eu sous les yeux: + +1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la promulgation de +la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il est dit: «Direction +du personnel et des opérations militaires.... Ce n'est donc que lorsque +M. de Caprez aura été naturalisé Français qu'il sera en position de +demandera permuter; mais, tant qu'il conservera la qualité d'étranger, +sa réclamation à cet égard ne saurait être accueillie. _Signé_: Miot.» + +2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des régiments +suisses, qui servent maintenant dans des corps français, et qui +sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent un +lieutenant-colonel et un chef de bataillon. + +Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième Légion +étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers au titre +étranger contiennent l'annotation suivante: _Cette nomination étant +faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne donne pas à M.N. les droits +conférés aux officiers français par la loi sur l'avancement et celle sur +l'état des officiers_. + +Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par les articles +195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour les grades +supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables à +l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par suite de +l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la loi du 14 +avril 1832. + +Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour la première +fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun droit au +commandement pour les officiers étrangers, et que les officiers français +servant au titre étranger n'ont que les droits des officiers étrangers +pour le commandement. + +Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans la +position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables à +volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de +l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un tour +d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a conservé que +les bénéfices de la loi du 11 avril 1831! + +J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application de la +décision de 1844, cette décision a été violemment mise de côté par les +généraux en chef de notre armée, comme nuisible au service de l'Etat et +à la dignité de tous les officiers, étrangers ou non. Des officiers qui +sont le type de l'honneur militaire ont obéi à un commandant de colonne +au titre étranger, bien que connaissant l'incapacité dont le frappait +l'ordonnance. + +Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis +avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie +par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il serait juste, +indispensable même, d'améliorer leur sort; mais, pour éviter les abus, +on est d'accord, en général, que ce mode d'admission aux emplois +militaires devrait être supprimé pour l'avenir. + +Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés au +titre étranger. + +Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par suite d'une +fiction, que les officiers en question ont pu être placés dans la +Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser leurs +demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs droits, s'ils en ont, +restent intacts. Mon opinion, basée sur l'examen des lois et règlements +qui régissent l'armée, me porte à défendre la position des officiers +démissionnaires, et à penser que le conseil d'Etat leur serait +favorable, s'ils s'adressaient à lui pour régulariser leur position +actuelle. + +Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux +prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois de +1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires, +c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et le droit, qu'il était +permis au Pouvoir exécutif de replacer ces officiers dans les rangs de +l'armée française. + +En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef de l'Etat +faisait d'un simple soldat un caporal ou un général. La loi de 1818 est +la première restriction apportée à la toute-puissance du roi en fait +d'avancement. C'est elle qui, en consacrant les droits de l'ancienneté, +a fait participer l'armée à l'édit de 1789, portant que _tous les +Français seront admissibles à tous les emplois_. + +La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau en fait +d'avancement; _elle a seulement_, disait le rapporteur devant la chambre +des députés, _élargi les droits du pouvoir nouveau, en supprimant de +la législation de 1818 les prescriptions incompatibles avec le bien +du service, et provenant des défiances outrées_, disait toujours le +rapporteur, _que l'on avait éprouvées contre l'ancien gouvernement_. + +Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière surtout, +n'ait pas résolu la question de légalité concernant la réintégration des +officiers démissionnaires, et que, dans les discussions auxquelles elles +ont donné lien dans le parlement, pas une voix ne se soit élevée pour +provoquer à ce sujet une solution désirable. + +On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard; mais, +après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette réintégration, +à la fin de 1828, il est vivement à regretter que le doute, au moins, +soit encore permis. + +Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé le droit +de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il résulte de +la dernière décision insérée au journal militaire officiel, premier +semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné cette prérogative. +Le gouvernement de juillet s'en est servi longtemps sans opposition; +puis il y a renoncé _de fait_, mais en soutenant son _droit_ à cet +égard. Le gouvernement de février a relevé des officiers soit de la +retraite, soit de la réforme, soit de la démission, en consultant +seulement les intérêts de la République. + +Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable +aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit rendue, car +ces officiers abandonnent généralement l'armée pour suivre une carrière +plus avantageuse en temps de paix, et ils ne devraient pas pouvoir +reprendre leur rang, par exemple, en temps de guerre, au préjudice +de leurs camarades qui ont continué à suivre les bonnes et mauvaises +chances de la carrière; mais enfin des décisions royales non rapportées +existent, et elles établissent les droits des officiers démissionnaires. + +Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont +communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux qu'eux, ont +obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit d'être réintégrés +directement dans un régiment français, soit de permuter pour passer dans +un de ces régiments, après avoir été nommés à la Légion et avant de +rejoindre, soit enfin de sortir de la Légion avec un emploi dans +l'état-major des places, que les officiers servant au titre français +seuls peuvent obtenir. + +On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux qui +prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux officiers +démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant +du service. Le premier, plus favorisé, est envoyé dans la Légion comme +officier au titre étranger. Le deuxième, moins heureux et ayant moins de +services, est envoyé aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent, +sans contracter d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il +compte aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi +d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du 16 mars +1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré au titre français, +même comme sous-officier. Plusieurs officiers de la Légion, jadis +démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers au titre français. + +Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit +chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers, +sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans +la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les +modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement +qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité envers ces +braves. Et c'est bien peu que de ne demander pour eux que de l'humanité; +car en consultant la statistique au hasard, sur _soixante_ officiers +polonais, par exemple, arrivés à la Légion en 1832, _cinquante-quatre_ +sont morts, tués à l'ennemi ou succombant aux intempéries du climat. +N'est-il pas évident que la mort atteint les étrangers avant qu'ils +aient rempli le temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce +pas répudier toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à +de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre +drapeau? + +Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose +d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications +équitables sont apportées à l'état des militaires servant à ce titre, +elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique ardeur dont, +au point de vue militaire, nous avons admiré le brillant essor aux jours +néfastes de juin. + +Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique l'article 1er +du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il n'ait point pour +base les opinions politiques. + +J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien renvoyer mon +amendement à l'examen de le commission. + +_Amendement._ + +Articles 1, 2 et 3. + +Comme au projet du Gouvernement. + +Art. 4. + +Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril 1832, +l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable aux officiers +étrangers, naturalisés on non. + +Art. 5. + +La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président de la +République, sur la proposition du ministre de la guerre. + +Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable à +la Légion étrangère. + +Art. 6. + +Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après dix ans +au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement, +par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition du chef de +corps, faite à l'inspection générale. + +La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit commun, +et lui confère tous les droits de l'officier français. + +L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par celle du 18 +février 1844, sera définitivement arrêté de manière que ce ne soit qu'à +grade égal que les officiers étrangers naturalisés français soient sous +les ordres des officiers français, et qu'ils commandent, à leur tour, +ces derniers à supériorité de grade. + +Art. 7. + +Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement +pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être +naturalisés militairement, après dix ans au moins de services effectifs. + +Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est supprimé, et +aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis avec un grade dans +la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues par la loi, pour +l'admission aux emplois et l'avancement dans les autres corps. + +Art. 8. + +Les officiers démissionnaires du service français, actuellement pourvus, +dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront: + +Être réintégrés directement dans un des corps français; + +Ou permuter, pour passer dans un de ces corps; + +Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des places. + +Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir, être +réintégré, à aucun titre, dans l'armée. + + + +No 12.--Autre Lettre à la Patrie. + +Paris, 5 janvier 1849. + +_A M. le rédacteur de la_ Patrie. + +Monsieur le rédacteur, + +Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au _Moniteur_. + +M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, dit: + +«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes entre leurs +mains une caisse et des outils, et que je dus faire venir des troupes du +camp pour assurer la retraite.» + +Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées fort à +propos. + +Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, Butet +et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai pu faire +moi-même. + +Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de battre +en retraite, _donné par le général Herbillon_, m'a été transmis par mon +colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre, j'ai tenu la position +_sans reculer d'une semelle_. + +La colonne expéditionnaire tout entière le sait. + +Agréez, etc. + +P.-N. BONAPARTE. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 *** diff --git a/11769-h/11769-h.htm b/11769-h/11769-h.htm new file mode 100644 index 0000000..93cec05 --- /dev/null +++ b/11769-h/11769-h.htm @@ -0,0 +1,4134 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Un mois en Afrique</title> + <meta name="author" content="Pierre-Napoléon Bonaparte"> + + <style type="text/css"> + <!-- + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + .footnote {font-size: 0.8em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;} + + + --> + </style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***</div> + +<h2>UN MOIS</h2> + +<h1>EN AFRIQUE</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h3>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE</h3><br><br> + +<p>Je ne m'abaisse pas à une justification, je<br> +raconte; la vérité est l'unique abri contre<br> +le <i>venticello</i> de Basile.</p> + + +<p>AUX CITOYENS<br> + +DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.</p><br> + +<p>UN MOIS EN AFRIQUE.</p> + + +<p>La France, la République, les Armes, voilà les aspirations +de toute ma vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices +avaient suivi, dès longtemps, cette direction. En vain, +depuis dix ans, je m'étais réitérativement adressé au roi +Louis-Philippe, à ses ministres, aux vieux compagnons de l'empereur; +même une place à la gamelle, même un sac et un mousquet +en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant +pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour +acquérir, au moins, quelque expérience militaire, en attendant +l'avenir. Ni la Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, +ni le Czar, de qui j'avais sollicité la faveur de faire une +campagne au Caucase, ne purent ou ne voulurent pas accueillir +mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il est vrai, +j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de +la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu +la nomination de chef d'escadron, qui m'escala depuis le +grade <i>au titre étranger</i> que notre Gouvernement provisoire +m'avait conféré.</p> + +<p>Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon +au premier régiment de la légion étrangère, je vis, +bien que d'une façon incomplète, exaucer mes voeux. J'étais +en France, la République était proclamée, et je pouvais la +servir par les armes. Sans doute, la nature exceptionnelle de +mon état militaire, et la non-abrogation de l'article VI de la +loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille, +apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; +mais l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter +implicitement cette loi, le gouvernement de la République +ne pouvait m'admettre dans un régiment français. Faire +cesser décidément notre exil, cela n'entrait pas encore dans ses +vues; je ne discuterai pas le mérite politique de son appréciation, +mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit de +haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses +honorables membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc +m'annonça ma nomination <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> fut un des plus beaux jours de +ma vie; j'allai le remercier avec effusion, ainsi que ses +collègues, et quels qu'ils soient maintenant, membres de +l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou +captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître +particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont +la famille est alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de +l'amitié de Crémieux, dont la voix éloquente et généreuse +s'était élevée si souvent en faveur des proscrits de mon nom? +Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une bienveillance +toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement, en +termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au +service d'une manière plus complète. Et si des considérations +étrangères à ma personne ne les avaient arrêtés, il est certain +que le Gouvernement provisoire ou la Commission exécutive +n'eût pas tardé à naturaliser mon grade.</p> + +<p>Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, +ont parlé de la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale +est qu'on ne peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on +n'a satisfait à la loi de recrutement, ou si on ne sort pas d'une +école militaire. Mais, de bonne foi, cette thèse était-elle soutenable +à mon sujet? Comment aurais-je pu remplir les conditions +de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute, et à part la +période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement +provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un +décret de l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais +si, dans un moment opportun, le gouvernement, quel qu'il +fût, l'avait proposé, peut-on supposer que les représentants +du grand peuple qui, en rappelant les proscrits, a placé +l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu? Supposons que +la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de la +stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de +m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme +simple soldat. En effet, pas plus comme simple soldat que +comme chef de bataillon, je n'eusse pu être admis, car +l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril 1832, explicative de +la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à contracter un +engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en +Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer +ainsi, c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, +une nouvelle proscription dans l'état; car comment appeler +autrement une disposition qui vous défend sans retour, dans +votre patrie, la carrière à laquelle vous vous étiez exclusivement +voué, ou qui ne vous permet de la suivre que dans des +conditions anormales et intolérables?<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers au +titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le chapitre +VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces +justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée +législative, le 22 décembre 1849.</blockquote> + + +<p>Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai +supposé qu'une auguste assemblée aurait pu être appelée à se +prononcer sur un intérêt individuel et aussi secondaire. Non, +car non-seulement il est de l'essence des institutions démocratiques +que les grands pouvoirs de l'État ne dédaignent pas les +réclamations des plus humbles citoyens, mais les précédents +parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.</p> + +<p>Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal +Ney passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans +ceux dont leur père avait été un des plus glorieux luminaires. +Les services des parents sont entrés plus d'une fois en ligne de +compte, et pour ne citer qu'une circonstance récente, n'avons-nous +pas, à la Constituante de 1848, voté par acclamation, et +comme récompense nationale, la nomination, en dehors des +règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre général Négrier, +qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux travaux législatifs +et à l'armée?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement +provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, +lorsque un grand nombre de Corses résidant à Paris +m'offrirent la candidature de notre département à l'Assemblée +Nationale. La vivacité des sympathies de nos braves insulaires +pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la mémoire de +l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir +fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à +constituer définitivement la République, on comprendra que +le service d'Afrique, en temps de paix, et surtout dans un +corps étranger, dut me paraître une condition secondaire. +M. le lieutenant-colonel Charras, alors sous-secrétaire d'État +au ministère de la guerre, voulut bien m'autoriser à suspendre +mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le 4 mai 1848, +j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en +présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de +notre jeune République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, +qui avait été le rêve de toute ma vie, la première +sanction du suffrage universel.</p> + +<p>Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de +juin, vinrent nous attrister dès les premiers travaux d'une +assemblée, qui fut, quoi qu'on ait pu en dire, une des plus +dignes, et qu'on me passe le mot, une des plus honnêtes qui +aient jamais honoré le régime représentatif. Le 23 juin, pendant +la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire enlever +une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal +Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me +permit de le suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps +d'aller chercher mon cheval, ou de le faire venir, il m'offrit +un des deux qui l'attendaient à la porte du palais législatif. +En compagnie du ministre des finances, et de notre collègue +Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les boulevards, +où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous les +armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés +d'une foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et +dont la plupart, j'en ai la conviction, étaient le lendemain +derrière les barricades. L'accueil qu'ils nous firent, les poignées +de main cordiales qu'ils nous donnèrent, leurs propos vifs +et patriotiques, m'ont douloureusement prouvé une fois de +plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés, et que la +guerre civile est le plus horrible des fléaux.</p> + +<p>Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard. +Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes +dans la rue du Faubourg-du-Temple, sous le feu de la +barricade et des maisons occupées par nos adversaires. Arrivés +sur les quais, nous vîmes un détachement de gardes mobiles +et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte jusqu'à +la rue Bichat. Ce fut là , près du pont, que le cheval que +je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine, +circonstance qui parut fixer favorablement l'attention +de ce grand et courageux citoyen. Et certes, si le soir même +il n'avait résigné ses pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il +n'en aurait pas fallu davantage pour le porter à provoquer +une décision touchant mon assimilation aux officiers qui +servent <i>au titre français</i>.</p> + +<p>Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve +que les belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour +où nous nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais +me séparer de Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent +mille hommes derrière moi; <i>mais je craint la réaction et la +guerre civile.</i>» Quoi qu'il en soit, n'est-il pas profondément +triste, après tant de vicissitudes, que ce que j'eusse obtenu +de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac, m'ait +été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon +propre cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, +que je n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, +et abdiquer toute dignité et toute indépendance?</p> + +<p>Mais procédons par ordre.</p> + +<p>A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. +Le décret du 11 octobre 1848 abrogea formellement, en ce +qui touchait ma famille, la loi du 10 avril 1832, qui, confondant +les proscripteurs et les proscrits, avait banni la branche +aînée des Bourbons, et maintenu, moins la sanction pénale, +l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du 12 janvier +1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une +immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur +du peuple le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus +haut degré le sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, +comme je le dis alors, est la dernière page de l'histoire de +l'empereur, et pour l'écrire, près de six millions de Français +ont déchiré les traités de 1815, et proclamé que la sainte-alliance +nous doit une revanche de Waterloo.</p> + +<p>Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes +bien intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation +véritablement utile et durable, celle des deux grands +pouvoirs de la République, la Constituante, battue en brèche +par le nouveau gouvernement, vit adopter la motion Rateau, +modifiée, il est vrai, par Lanjuinais, et fixer à un court délai +sa dissolution. Durant cette session d'une année, j'ose le dire, +un grand nombre de mes collègues d'opinions diverses m'avaient +accordé quelque sympathie, et si jamais j'ai pu espérer +avec raison la régularisation de mon état militaire, c'est bien +dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à +l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes +dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos +relations qui dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, +tout m'autorisait à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. +Je dois aussi ajouter la confiance que j'avais lieu de placer, +à cet égard, dans le chef du cabinet, M. Odilon Barrot, +qui plus d'une fois avait blâmé les administrations précédentes +de ne m'avoir pas fait admettre dans un régiment français. +Bref, un mécontentement injuste de mes votes consciencieux, +et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même que +Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences +exclusives et que je ne signalerai pas davantage<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>; enfin, des +menées qui se résument dans le vieil adage: <i>divide et impera</i>, +m'enlevèrent le modeste succès que j'ambitionnais comme ma +part, pour ainsi dire, dans le grand triomphe du dix décembre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Il m'est permis de croire que le président de la République, laissé +à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son élection, je +causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me donner le +commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés qu'il rencontrerait +chez des hommes toujours prêts à crier au privilège, et +dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui +siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, +il approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»</blockquote> + + +<p>L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité, +l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. +Au fond, je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais +donné ma démission; elle avait été refusée avec insistance par +le président et par le ministre de la guerre. Je résolus de +tenter un dernier effort. Il y avait trop longtemps que je poursuivais +mon but, il était trop près, j'y tenais trop, pour me +décourager complètement. Quoique à regret, j'étais décidé à +me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre étranger. +Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de +mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, +j'aurais été heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert +par les collègues qui avaient brisé la loi de mon exil. Il me +semblait qu'une décision favorable eût été comme une accolade +fraternelle, et qu'aucun effort ne m'aurait coûté pour la +justifier.</p> + +<p>Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une +pétition à l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. +M. Armand Marrast, notre président, voulut bien la renvoyer +immédiatement au comité de la guerre. Elle y fut examinée; +le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître; deux membres, +amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins quatorze +voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues +qui se prononcèrent en ma faveur me permettent de +leur exprimer ma profonde reconnaissance. J'en dois surtout +au brave et vénérable général Laidet, à MM. Avond et de Barbançois, +qui voulurent bien plaider ma cause avec une véritable +et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir +repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom +ait été un motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui +que mon épée a été brisée, de leur dire avec désintéressement +qu'ils se sont trompés; dans aucun cas, la République n'aurait +eu un soldat plus fidèle, comme elle l'aura encore, si elle +était attaquée, bien que ce ne puisse plus être dans les rangs +de l'armée.</p> + +<p>M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma +pétition, mais nos nombreux travaux et les graves préoccupations +du moment empêchèrent de la porter à l'ordre du +jour. La Constituante fit place à la Législative, et ma position +militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir, a été +décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment français, +au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais +suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à +la carrière des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche +et en Corse, je revins siéger à l'Assemblée actuelle.</p> + +<p>Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je +voyais une majorité composée de divers éléments, tous d'origine +monarchiste, opposés par conséquent à mon principe, +mais soutenant, quoiqu'en l'égarant, suivant moi, le pouvoir +exécutif. De l'autre, une minorité, formée aussi de nuances +diverses, moins hétérogènes, il est vrai; minorité républicaine, +révolutionnaire, réformatrice, humanitaire, demandant de +grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient +Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été +contre lui, c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, +je me sentais instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, +à part ses antipathies individuelles, je pensais sincèrement +qu'elle dépassait le but, et qu'elle compromettait la République, +notamment en se rapprochant des hommes qui approuvaient +le 15 mai et les journées de juin. Restait le tiers-parti, +et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait parfois +les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison +me rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que +peut-il? sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, +en apportant, suivant les circonstances, son faible +contingent contre la réaction ou les excès. Du reste, les mêmes +antipathies que j'ai signalées, moins violentes, mais non moins +intenses, existaient, qui peut en douter? dans son sein.</p> + +<p>Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être +trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage +le regret de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer +mon mandat au service actif. En vérité, la direction donnée à +nos armes en Italie me prouvait que le nouveau gouvernement +pouvait ordonner des opérations militaires auxquelles, à aucun +prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais on parlait aussi d'expéditions +prochaines en Afrique, cette terre où se sont formés +tant de bons officiers. Le président, mes autres parents, des +amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à +faire à mon corps <i>un acte de présence</i> qui facilitât, disaient-ils, +la régularisation de ma position. On peut penser de moi +ce que l'on voudra; mais tous ceux qui connaissent un peu +mes inclinations, mes habitudes et mes antécédents, croiront +sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier longtemps pour +me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante +condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement +d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature +de la République, me marchandât tant mon épaulette, +je déclinai toute proposition, et la prorogation de la +Législative étant arrivée, je retournai dans les montagnes des +Ardennes belges, où j'avais fait un long et tranquille séjour +avant la révolution. Ce qui me navrait surtout, c'était de voir +des gens qui avaient eu leur place au soleil de la monarchie, +tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou misérable; +ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans +obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, +tandis qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le +pays suivant mon aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement +aussi naturelle que juste et méritée.</p> + +<p>Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de +nouvelles et plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus +le tort de céder et de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y +furent encore renouvelées, et un jour même, à Saint-Cloud, +on me témoigna tant de mécontentement de mon hésitation +que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet <i>acte de +présence</i> à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse +épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais +protesté à satiété que je ne monterais pas une garde tant que +je ne compterais dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais +dû, pour tous ces motifs, maintenir ma résolution; mais ce +qui enfin l'ébranla, ce fut la perspective de la campagne qui +se préparait dans le sud de la province de Constantine. Il fut +décidé que je serais envoyé en mission temporaire auprès du +gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais rejoindre +la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon. +Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, +j'avais, quoi qu'on ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec +tout le monde, président, ministres, intermédiaires officiels +ou officieux, que j'allais en Afrique pour n'y rester que le +temps que je voudrais, pour en revenir quand je le jugerais +convenable, et pour n'y faire, au besoin, que l'<i>acte de présence</i> +qu'on paraissait croire indispensable à la régularisation +de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on contesterait +un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais gardé +d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient +nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de +Lyon, de Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, +avant de m'embarquer, lettres dans lesquelles je leur parlais +de mon retour à l'Assemblée pour le 15 novembre, au plus +tard.</p> + +<p>Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, +j'assistai à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de +bonne heure, je quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. +Le 3, au soir, j'étais à Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. +Je partis presque immédiatement pour Toulon, où j'arrivai +pendant la nuit. Cette jolie ville était dans la consternation, +le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient été abandonnés +par leurs propriétaires; à la <i>Croix de Malte</i>, je +fus reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. +Je passai la journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous +appareillâmes pour Alger, à bord du <i>Cacique</i>, frégate à vapeur +de l'État.</p> + +<p>Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement +chez le gouverneur général, à qui je remis une lettre du président +de la République. Je reçus de M. le général Charon le +plus gracieux accueil; il voulut bien me retenir à dîner pour +le soir même, et le jour suivant. Le lendemain, avec le capitaine +Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je visitai le +magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on +voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du +brave général Jusuf qui, malgré ses glorieux services, +n'a pu obtenir son assimilation à nos autres généraux.</p> + +<p>Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques +comme on n'en voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse +très originale des nègres de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. +Je pris congé du gouverneur, et le lendemain, au +matin, je partis pour Philippeville, à bord d'un petit pyroscaphe +côtier, affecté au service des dépêches. Nous côtoyâmes +assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la +Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le +lendemain, 12 octobre, nous étions à Stora. C'est une belle +baie, où l'on trouve un port sûr et spacieux, à une demi-heure +de marche de Philippeville. Notre pyroscaphe fut aussitôt entouré +de plusieurs bateaux montés par de nombreux marins. +A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux coups +de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de +suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de +frêles embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux +côtes d'Afrique, pour y mener la vie laborieuse qui leur permet +de rapporter quelques économies à leurs familles. J'allai à +terre avec ces rudes et chers enfants du peuple, et je me mis +en route pour Philippeville, en compagnie du capitaine Gautier, +commandant la gendarmerie de la province. Le chemin, +taillé dans la montagne, suit les bords de la mer; la vigoureuse +végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, +me frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu +près à moitié route, on trouve une magnifique batterie parfaitement +entretenue.</p> + +<p>A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai +chez le commandant supérieur, M. Cartier, major du +deuxième régiment de la Légion étrangère, et je fis la connaissance +du commandant Vaillant, frère de nos deux généraux +de ce nom, et savant naturaliste. Une distance de vingt-deux +lieues que parcourt une excellente route, exploitée quotidiennement, +comme en Europe, par un service de messageries, +sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places ayant +été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain de +grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu +m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de +Saint-Antoine et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres +prolétaires parisiens qui sont venus chercher un meilleur sort +dans la colonisation, tache difficile pour laquelle, malgré leur +courage, ils n'ont ni la force, ni l'aptitude nécessaires. Au +camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner, de la manière +la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient +tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait +contre elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun +autre point de la division territoriale. Après avoir relayé au +camp de Smendou, nous arrivâmes fort tard à Constantine.</p> + +<p>En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne +expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de +l'illustre maréchal Valée, me reçut le soir même, avec cette +parfaite et cordiale urbanité qui le fait aimer de tous ceux qui +l'approchent. Le lendemain, 14, grâce à l'obligeant empressement +de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau arabe, tous +mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient terminés. +Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine +dans une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, +réussir à me monter convenablement. Ce que je +trouvai de moins mauvais, ce fut un petit cheval indigène, +vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux, dont je dus +pourtant me contenter.</p> + +<p>Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, +pour rejoindre la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis +Bussy et de quatre cavaliers du troisième +régiment de spahis, deux chasseurs d'Afrique, Rouxel et +Valette, un soldat du train des équipages, et Gérard, mon +fidèle domestique ardennais.</p> + +<p>Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de +donner ici un rapide aperçu des causes qui avaient amené +l'expédition à laquelle j'allais prendre part, et des faits qui +avaient précédé mon arrivée.</p> + +<p>Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir +un calme, au moins apparent, dans la province, en +pesant le moins possible sur les indigènes. Ce système, qui +avait d'abord réussi, permettait d'occuper avec le gros de nos +forces les autres points du pays plus agités. L'établissement +de colonies agricoles sur la route de Constantine à Philippeville +vint tout à coup changer cet état de choses. De tout +temps, les communications entre ces deux villes avaient été +inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des +hommes isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie +étaient considérés comme des inconvénients de peu d'importance +par l'autorité, qui avait à dessein fermé les yeux, afin +d'éviter de plus graves complications.</p> + +<p>Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en +finir avec la Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait +oublier qu'une des choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, +c'est ce penchant à s'étendre continuellement et à occuper +un trop grand nombre de points, fût-ce avec des moyens +insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, au mois de +mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et +de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir +les garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que +Batna était resté avec 500 hommes et Biscara avec 250. Les +meilleurs officiers furent appelés à faire partie de l'expédition; +le brave et infortuné commandant de Saint-Germain fut du +nombre, et en son absence le commandement supérieur de +Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on, +est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel +Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.</p> + +<p>Une des causes principales des derniers troubles a été, sans +aucun doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes +destinés à administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir +de trop près dans les phases intestines de l'existence +des tribus. Dans le Hodna, par exemple, la guerre a toujours +existé, même du temps des Turcs. En pleine hostilité aujourd'hui, +demain les diverses tribus de ce territoire sont réconciliées +par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions, +surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant +plus que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on +l'annonçait, un nouveau bureau arabe est établi à Bouçada, +la neutralité cesse d'être possible; l'officier français, appelé à +se prononcer entre les deux partis, tranche le différend ou le +fait décider par ses chefs, et si une soumission complète ne +s'ensuit pas, en avant les colonnes! une expédition devient indispensable.</p> + +<p>Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, +mais n'administrer que les points qui jamais ne pourront se +soustraire à notre domination, telle est, en résumé, la politique +que nous aurions dû toujours suivre, si j'en crois mes +impressions, et l'opinion des hommes véritablement compétents. +De puissants chefs arabes, même nous servant mal quant +à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes et +nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que +certains caïds relevant plus directement de nous, mais qui +révoltent à chaque instant les populations par les concussions +dont ils les accablent en notre nom? Il serait d'une haute politique +d'entourer de la plus grande considération les chefs à +notre service, et de les relever aux yeux de leurs administrés, +en leur laissant ce prestige de nationalité indigène qui leur +donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en +nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait +pas perdre de vue que quelque temps de paix consolide +notre pouvoir mieux que l'expédition la plus heureuse, et que +si une longue période de tranquillité générale était donnée à +la colonie, l'Arabe, qui est fataliste, commencerait à croire à +la perpétuité de notre domination, et se soumettrait définitivement +en disant: Dieu le veut!</p> + +<p>Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision +de Batna, lors des derniers événements.</p> + +<p>En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures +familles de Bastia, avait succédé, dans le commandement +de cette subdivision, à M. le colonel Canrobert. Ce dernier +venait de rendre un immense service, en s'emparant, par +un coup de main hardi, comme il sait en faire, du dernier bey +de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient +bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de +territoire, tant de populations diverses. En effet, la subdivision +de Batna comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours +turbulents, le massif des Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les +Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara ou Désert, où se trouve +la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. Les Aurès venaient +de massacrer ou de chasser les caïds nommés par nous; +la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de +nom; l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été +vengé, et si une révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses +complications étaient à prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia +avait senti les difficultés de cette situation et les avait fait +connaître à son chef immédiat, M. le général Herbillon, commandant +de la province. En avril et mai 1849, le colonel +s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une colonne +expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, +dont les Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité +en fut momentanément raffermie, une réconciliation apparente +eut lieu, et des otages furent, suivant la coutume, amenés à +Batna.</p> + +<p>Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, +ou peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le +plus au sud, Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions +à notre égard. Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, +Ahmed-bel-Hadj, a voulu, en dernier lieu, traverser ce pays, +pour se mettre à la tête de l'insurrection, il a été repoussé avec +perte par nos fidèles alliés Ben-Djellal et Ben-Chenouf.</p> + +<p>Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, +et dans lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de +temps encore, que de la culture du palmier, qui suffisait à leur +nourriture et aux échanges. Menacés sans cesse par les nomades, +qui les pillaient et les rendaient tributaires, leur sort +était exceptionnellement malheureux. En 1845, sous le commandement +de M. de Saint-Germain, ils commencèrent à +jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux +encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes +céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, +la misère avait complètement disparu de leur territoire. Le +but de M. de Saint-Germain, qui voulait gouverner directement +le pays, était de soustraire le Sahara à la dépendance +du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même, sous le +rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan +ne pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple +qui nous sera encore longtemps et peut-être toujours hostile.</p> + +<p>Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que +nous, et certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant +du Tell. La nécessité où sont les tribus sahariennes de +venir, tous les ans, s'approvisionner dans la région des céréales, +est la meilleure garantie de leur obéissance. Si elles +nous mécontentent, leur compte est bientôt réglé, et en cas +de rébellion armée, nous pouvons leur fermer complètement +le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce qui +décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que +dans le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires +et leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le +manque absolu d'eau serait mortel aux troupeaux dans le désert. +Cette dépendance du Sahara envers la région des céréales +est un fait tellement important qu'aucune intrigue ou +sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper +longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup +d'une répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. +Quatre passages à travers une chaîne de montagnes qui court +parallèlement à la mer, conduisent du désert au Tell; à l'est, +celui de Kinchila; à l'ouest, celui de Soubila; ceux de Megaous +et de Batna, au centre. Les deux premiers sont en +dehors de la direction que suivent les tribus. Batna est fortement +occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des +Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout +venant qui se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore +une fois que nous pouvons gouverner de loin les Arabes +du Désert et abandonner cette administration directe qui les +avait enrichis, mais qui nous a créé des obstacles tellement +graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout l'héroïsme +de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.</p> + +<p>La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité +devant l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte +des privilèges des marabouts, dans un pays pourtant où cette +caste est aussi nombreuse qu'influente. Il n'en fallait pas davantage +pour nous faire des ennemis irréconciliables de gens qui +n'auraient pas mieux demandé que de nous servir, si, comme +les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions ménagé leur +suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui n'avait +été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut +tout à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux +végétaux rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en +eussent pas. Une mesure financière aussi vexatoire était justifiée +jusqu'à un certain point par la nécessité où l'on était de +fournir aux frais de fortifications de Biscara, frais que le gouvernement +central n'avait pas voulu couvrir; et en effet, +120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à la +construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un +prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que +nous nous étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la +secte religieuse dite des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, +qui a de nombreuses ramifications dans les Ziban, ils fomentèrent +sourdement la révolte, à laquelle il ne manqua désormais +qu'un fait déterminant.</p> + +<p>L'administration directe de nos autorités militaires, et le +nivellement de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives +des marabouts et des familles nobles, voilà donc les +causes principales de la dernière guerre. Deux autres motifs, +bien que secondaires, méritent d'être mentionnés. D'une part, +nos malheureuses discordes civiles avaient porté leur fruit +jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux +naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à +Alger, où la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient +de mander aux leurs, depuis la Révolution de Février, +que chaque jour nos régiments rentraient en France, que +nous allions quitter l'Afrique, que nous nous battions entre +nous, et mille choses semblables.</p> + +<p>D'autre part, une des conséquences de notre administration +directe était d'annihiler complètement l'autorité du +scheick El-Arab, qui avait été jusqu'alors un sûr moyen +de domination dans le désert. Deux familles s'étaient trouvées, +tour à tour, en possession de cette dignité, espèce de grand +vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant +les exigences de leur politique, les avaient alternativement +élevées, et il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab +était réellement le suzerain du Sahara, percevait les +contributions, payait au bey de Constantine la redevance exigée, +administrait comme il l'entendait, et garantissait ainsi +de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837, après +la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à +notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale +leur substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le +titulaire actuel, que je connais, et qui est décoré de la Légion +d'honneur, a vu son autorité tellement amoindrie que, pour +ne citer qu'un exemple, il n'a pu, lors de la dernière campagne +et bien qu'il fût dans notre camp, procurer au général +Herbillon un seul espion à qui accorder créance. Cependant, +la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son +bénéfice, est de plus de 100,000 francs.</p> + +<p>Telle était la situation des choses, lorsque le départ de +M. de Saint-Germain et les détachements considérables exigés +par l'expédition de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. +Bou-Zian, ancien scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça +que le prophète, qu'il prétendit avoir vu en songe, lui +avait ordonné de réunir les croyants et de les convier à la +guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton noir, +et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le +signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier +du bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques +cavaliers, pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique +était entre ses mains, quand, attaqué à l'improviste, +M. Séroka se voit contraint de battre précipitamment en retraite, +ramené à coups de fusil par toute la population ameutée. +Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est +repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes. +Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante +ans, énergique, intelligent, courageux, fameux tireur. +Il n'était pas marabout; mais depuis ses prétendus entretiens +avec Mahomet, il avait joué le personnage religieux, et il jouissait +d'une réputation de sainteté bien établie.</p> + +<p>Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu +rentrer immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon +sur Zaatcha, il aurait eu beau jeu de cette levée de +boucliers. Malheureusement, l'expédition de Kabylie obligea +le général Herbillon à le retenir, avec mille hommes placés +sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il fut de retour +à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands progrès. +Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts; +les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre +caïd des Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre +souveraineté ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre +leur chef Si-Mokran, avaient enlevé sa <i>smala</i> et blessé dangereusement +son fils Si-Ahmed. Ce brave et intéressant jeune +homme, doué de la figure la plus distinguée, est notre grand +partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et se trouve +heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à +notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur +serait bien placée.</p> + +<p>Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans +la subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel +Carbuccia prit lui-même le commandement de la colonne de +1,500 hommes qui, le 6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec +six obusiers de douze centimètres. Le 9, avant le jour, une +tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun, nos ennemis irréconciliables, +étaient rasés de fond en comble. Le 15, la +colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement +que l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la +menace de détruire les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.</p> + +<p>Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia +se présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. +Il reconnut en personne les abords de la place et put se convaincre +des graves difficultés de son entreprise. Cet excellent +officier eut raison de ne pas s'exposer aux énormes inconvénients +d'une retraite sans combat, et ne consultant que son +courage, il ordonna l'attaque.</p> + +<p>Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement +les Arabes, et au bout de deux heures de lutte +très vive, par une chaleur de 59°, ils les avaient refoulés, de +jardin en jardin, jusque dans l'enceinte crénelée du village. +Là , nos bons soldats furent arrêtés par un obstacle matériel, +un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put franchir sous +le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze centimètres +ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en +pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, +après de longs efforts proclamés héroïques par l'armée +d'Afrique tout entière.</p> + +<p>Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en +dehors des Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef +de la redoutable secte religieuse des Ghouans, vint mettre le +comble aux dangers de la situation. Heureusement, en apprenant +cette nouvelle, le colonel Carbuccia, revenu à +Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le seul bataillon +qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un faible +effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M. de +Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre +la brillante affaire du 17 septembre, dont tous les +journaux ont retenti, et où ce vaillant officier trouva une mort +glorieuse.</p> + +<p>Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon +quitta Constantine, pour commander en chef l'expédition +à laquelle j'allais prendre part. Arrivé le 7 octobre +devant Zaatcha, il livrait le 20 un premier assaut, soutenu +avec succès par les Arabes, malgré l'invariable bravoure de +nos soldats.</p> + +<p>On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. +Après quelques heures de marche, nous fîmes halte à la +fontaine du Bey. Dès la veille, j'avais fait connaissance avec +le sirocco, une des conditions les plus incommodes de la +guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes copieusement à une +belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux mangeaient +l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait des +cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des +bandes nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, +pour une contrée aussi déserte.</p> + +<p>Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où +ma tente fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux +abondantes qui en découlent, forment un long marais qui +s'étend de l'est à l'ouest et qui, par sa végétation et les oiseaux +aquatiques qui le peuplent, égaie un peu la triste vallée où +nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux montagnes +arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu +voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains +jours, les deux colosses de granit s'avancent l'un vers +l'autre dans la plaine et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. +Ces braves gens à imagination poétique s'appellent +les Smouls, et comptent parmi nos plus sûrs alliés. Un de +leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un bournous blanc +comme neige, vint me saluer et m'offrir la <i>diffa</i>. Elle consistait +dans un grand plat de bois, à pied, comblé de <i>couscous</i> et +de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement +le frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et +qu'il n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui +demandant du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur +produite par le sirocco nous rendit extrêmement agréable avec +du thé. La nuit, des voleurs de chevaux vinrent rôder autour +de nos tentes; mais les chiens des <i>douairs</i> voisins firent un tel +vacarme qu'ils les éloignèrent. Réveillés par leurs aboiements, +nous entendîmes dans le lointain le rugissement d'un lion. +Cette première étape, par son originalité romanesque, ne fut +pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a quarante-deux +kilomètres.</p> + +<p>Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques +heures de marche assez vive, nous fîmes notre grande +halte sur les bords du marais d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans +cet endroit, foisonne, mais il est très défiant; le pays, tout à +fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche; je poursuivis +inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre des +outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux +lacs salés qu'on appelle la <i>Sebka</i>. Dans cette saison, l'eau qui +s'en était entièrement retirée, laissait à découvert une vaste +plaine de sel, dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers +frayés par les indigènes, rappelait ces contrées septentrionales +couvertes de neige, et où le soleil brille après une forte gelée. +Nous rencontrions souvent des bandes d'Arabes, parmi lesquels +des Sahariens qui, poussant devant eux leurs dromadaires +chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous remarquâmes +une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à +la ceinture de paquets de toutes sortes, se voila le visage +quand nous parûmes. Trois autres femmes très laides la suivaient +à pied. Le soin qu'avait pris la première de se cacher +la figure à notre approche fait présumer, contrairement à ce +qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses yeux l'étaient +certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité, elle +avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai +en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux +silence. Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape +d'Aïn-Yagout, distante de soixante-seize kilomètres de Constantine.</p> + +<p>L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir +et une grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, +d'auberge et de poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand +de la Légion étrangère, à qui en était confiée la garde. +Les Arabes, pour lesquels l'abreuvoir est d'une grande utilité, +l'entouraient, en foule, hommes et femmes de différents +<i>douairs</i>. Je me mêlai un instant à eux, et je pus remarquer +que les événements qui s'accomplissaient avaient leur influence +sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà +ouvertement hostile à notre domination.</p> + +<p>Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil +ardent, nous fîmes notre halte et notre déjeuner à l'ombre de +rochers gigantesques; après quoi, nous quittâmes enfin la +zone brûlée et sans bois que nous suivions depuis Constantine, +pour entrer dans celle couverte d'une végétation vivace qui +entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous +arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, +et qui était gardé par un détachement du 5me bataillon +de chasseurs à pied. Au moment où nous reprenions +notre marche, je vis accourir à ma rencontre un groupe d'officiers +du 2me régiment de la Légion étrangère qui, M. le lieutenant-colonel +de Caprez en tête, me firent le meilleur accueil. +Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs +d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble +le bonheur de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable +entre deux vaillants officiers, porteurs de deux des plus +beaux noms de l'époque impériale.</p> + +<p>En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, +création de nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite +ville. Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait +pas grande résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, +au besoin, de toute attaque de la part des Arabes. Par +ordre de M. le colonel Carbuccia, en ce moment à la colonne +expéditionnaire, son logement fut mis à ma disposition par +M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en fit les honneurs +avec une charmante cordialité. Je commençai, dès lors, à sentir +les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel Carbuccia +et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a +été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai +essuyées.</p> + +<p>J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de +Caprez, commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser +partir avec une aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre +au surlendemain, 19 octobre, le départ d'un convoi, +dont il m'accorda le commandement. Cette précaution était +bien loin d'être superflue. La province tout entière se trouvait +dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres +sur des hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de +Constantine que nous venions de parcourir, mais les montagnards +des Aurès, dont le territoire s'étend presque aux portes +de Batna, s'étaient montrés en force dans la vallée de Lambesa, +à une très petite distance de la place. Lambesa est une +ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt +pour les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel +Carbuccia, on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, +et particulièrement des statues d'un très beau style +que j'ai vues à Batna. C'est sur les débris de cette vieille résidence +des maîtres du monde que le gouvernement se propose +de fonder la colonie où doivent être transportés les malheureux +combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois, ni des +eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne +manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages +adoucir leur sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de +l'exil!</p> + +<p>J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna +renferme de remarquable. La population civile m'a paru commerçante, +industrieuse et prospère. Des boutiques bien assorties, +un établissement de bains, des plantations très productives, +dénotent les progrès qu'en persévérant dans son travail +elle est appelée à faire tous les jours. Les établissements militaires, +magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes d'attention. +Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois de +cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime +d'une montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa +réputation, et, en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore +en peu de temps.</p> + +<p>Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec +plusieurs de nos blessés qui revenaient de la colonne du général +Herbillon, et ce ne fut pas sans émotion que je reconnus +parmi eux un garde mobile, jeune Parisien engagé depuis peu +dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute la décharge d'un +tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait que de son +frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les +Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa +guérison.</p> + +<p>Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, +je dis mon lieutenant-colonel, puisque je +savais déjà que j'étais destiné au commandement du 3e bataillon +du 2e régiment de la Légion étrangère; après avoir pris +les ordres de ce vieux serviteur de la France, je partis avec la +cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez est +Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a +d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il +me fit l'honneur de m'accompagner jusqu'à une certaine distance +de la place. L'infanterie nous avait précédés, sous le +commandement d'un jeune lieutenant normand du 8e de ligne, +M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une belle +mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.</p> + +<p>Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, +accompagnés d'autant de conducteurs arabes, et portant +soixante-dix mille rations, outre quelques munitions de +guerre. L'escorte placée sous mes ordres n'était que de vingt-huit +fantassins de la Légion et trente-sept cavaliers, chasseurs +d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, sous-intendant militaire, +et Dubarry, officier de santé, voyageaient avec nous. +Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à El-Ksour, +première étape vers Biscara, n'avait pas encore été +inquiétée; nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste +en maçonnerie, encore en construction, et situé près d'une +source qui ne tarit point. Un petit détachement de la Légion, +commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait garnison. Nous +plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour la nuit, +et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre <i>le premier</i>. +Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La distribution +de café est une excellente innovation, qui plaît +beaucoup au soldat et qui, sous ce climat, parait être très +favorable à son hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à +M. le général Lamoricière. Chaque homme a dans son sac sa +petite provision de café moulu et mêlé au sucre en poudre; +instantanément, dans une gamelle ou dans le premier récipient +venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. +Cela ne devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer +journellement aux soldats une ration d'eau-de-vie; versée +dans leurs bidons, elle en corrigerait l'eau qui, la plupart du +temps, saumâtre et malsaine, occasionne des diarrhées qui +dégénèrent fréquemment en dysenteries, affaiblissent et démoralisent +un grand nombre d'hommes dans toute colonne en +marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une économie +mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que +j'ai observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en +campagne, chez les cantiniers et même dans les places de second +ordre, est cher et détestable; le vin bleu des barrières +de Paris est un nectar en comparaison; cependant, personne, +à quelques rares exceptions près, n'en a de meilleur, et vraiment +c'est pénible de voir tant de braves gens, qui n'épargnent +ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il serait si +facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix +raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique +pour les ambulances, du vin de distribution dont la qualité +serait garantie dans l'adjudication au fournisseur; on le céderait +aux hommes au prix de revient.</p> + +<p>Le <i>rappel</i> battu, nous partîmes en nous éclairant, bien +qu'il n'y eût pas de probabilité que nous fussions attaqués ce +jour-là . Deux spahis ouvraient la marche, suivis, à peu de +distance, d'un brigadier et quatre cavaliers; cent cinquante +pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de l'infanterie, le +convoi, sur un grand front, quand le passage des lits desséchés +des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des +fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, +un sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis +fermaient la marche, et quatre chasseurs à droite et à +gauche la flanquaient. Cette petite colonne était très originale +et pittoresque, dans une plaine sauvage jalonnée de +ruines d'anciens postes romains. Pour l'empêcher de s'allonger, +nous faisions, toutes les heures, une halte de +cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je +permis aux fantassins de déposer les sacs sur des mulets +haut le pied, attention à laquelle nos soldats sont très sensibles.</p> + +<p>Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où +nous fîmes notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes +embuscades des Arabes. Tandis que nous déjeunions, +nous vîmes arriver une évacuation de nos blessés, parmi lesquels +étaient MM. Marinier et Thomas, capitaines dont l'état +nous inspira, pour leur vie, de vives inquiétudes. Ils venaient +de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de chasseurs +d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre +de faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais +de Batna. Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, +les deux chasseurs et deux des spahis que j'avais pris à Constantine, +les deux autres étant restés malades à Batna, et je +me remis en route avec M. Hamme, dont le détachement faisait +partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui nous attendait +à El-Kantara.</p> + +<p>En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on +avance vers le sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de +quelque végétation, se montre tout à coup abrupte, stérile et +montagneux. On arrive ensuite à un défilé rocailleux qui aboutit +au passage d'El-Kantara, où une petite rivière torrentielle +s'ouvre une étroite issue entre deux hautes montagnes d'une +pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à pic. C'est +sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté +un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le +temps et les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara +en arabe veut dire le pont. A la sortie de ce passage, le +regard, fatigué de s'arrêter sur les roches décharnées qui l'enserrent, +est frappé d'un spectacle magique; un vaste horizon +apparaît sans transition, et au débouché même du défilé, +une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits, +tandis qu'au delà , comme en deçà , le sol est infertile et +escarpé.</p> + +<p>Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, +les Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages +du terrain. Il est certain que, dans tout autre pays de +montagnes, en Corse, en Grèce, en Catalogne ou dans le +Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour disputer le +passage même à des forces considérables, et sans convoi, +dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.</p> + +<p>M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, +nous conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements +réunis, nous disposions d'une soixantaine de sabres, +qui, en rase campagne, valaient au moins, comme on sait, et +comme on verra par la suite, un nombre décuple d'Arabes. +Sans doute, nous avons en France de beaux et bons régiments, +mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette admirable +cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux +qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés +à leur destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai +gaiement avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. +La soupe à l'oignon ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du +reste, le caïd de l'endroit, revêtu d'un bournous d'investiture, +c'est-à -dire rouge, donné par nos autorités, nous fit apporter +des poules, des oeufs et des oranges amères.</p> + +<p>Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes +filer aussi lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. +La route ne nous offrit rien de particulièrement remarquable, +si ce n'est une roche de l'aspect le plus bizarre, +imitant à s'y méprendre, même à une faible distance, les +ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous chassâmes, +le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de lauriers roses, +et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous +rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes +sans encombre, après quelques heures de marche, à +cette misérable oasis, dont les plantations ont été complètement +détruites par Ahmed, bey de Constantine. Nous nous +trouvions à environ deux cents kilomètres de cette ville, et à +trente seulement de Biscara.</p> + +<p>Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, +cavaliers irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, +qui s'appelle Déna, est un ancien chef de parti, autrefois la +terreur du pays, qu'il parcourait en rançonnant, à la manière +des Bédouins, les voyageurs; au demeurant, brave et fidèle à +ses engagements, il nous a été très utile, et je devais en avoir +bientôt la preuve.</p> + +<p>Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient +les chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, +dont nous voyions de toute part d'innombrables volées. +Ces oiseaux n'ont rien perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise +en Europe; aussi, ennuyé de ne pouvoir en approcher, +je m'arrêtai à une source où les femmes de l'oasis venaient +remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca, justifiait +la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe +d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement +tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes +sveltes et arrondies, qu'un <i>haïk</i> couvrait à peine. Sans doute, +le sentiment qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait +moins sauvage; car, tandis que ses laides compagnes me faisaient +des yeux d'hyène, elle sourit doucement à mon salut, +tant il est vrai que l'instinct de la coquetterie n'abandonne +jamais complètement les femmes d'aucun pays.</p> + +<p>Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la +langue du pays comme un Arabe, et qui, avec son activité +accoutumée, avait été aux renseignements, m'avertit qu'on +avait connaissance de l'ennemi. Évidemment, la journée du +lendemain ne se passerait pas sans le voir. Le soir, en soupant +avec les officiers, il fut convenu de commander quelques cavaliers +de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des moindres +plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de précieux +éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.</p> + +<p>Le <i>boute-charge</i> des chasseurs nous réveilla à la pointe du +jour. Une heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de +notre monde en tête et le reste en queue du convoi, nous nous +avançâmes dans la plaine, précédés de nos spahis bleus. Le +chemin suit cette plaine, ou plutôt cette vallée, jusqu'au col +de Spha, gorge étroite où l'on traverse la dernière chaîne de +l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à une petite distance, +se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un aspect +sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est +relevé par-ci, par-là , de quelques mamelons isolés, et coupé de +ravins ou de lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. +Nous savions à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, +ce marabout influent des monts Aurès, qui, au mois de septembre +dernier, avait été frotté d'importance par l'infortuné +commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un <i>goum</i> +nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient +assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, +où nous vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait +aussi que nous aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, +disait-on, postés dans le défilé, ce qui nous aurait embarrassés +quelque peu, attendu que nous n'avions pas nous-mêmes une +seule baïonnette; mais dans la plaine, quel que fût le nombre +des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs et le +prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de +force, le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.</p> + +<p>Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire +de grande halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je +faisais remarquer à un de mes voisins que, dans un autre +moment, la nature du terrain nous eût invités à les poursuivre, +lorsque je fus frappé de l'aspect singulier de deux mamelons +isolés et rapprochés qui, à l'endroit où nous étions, masquaient +le débouché du col, situé à un petit intervalle derrière eux. +J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait être +l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant +avancer, l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné +le lit d'un torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant +approchés avec précaution, le fusil haut, firent tout à coup +demi-tour et revinrent vers nous au galop. Le premier arrivé +nous dit en arabe, en montrant du doigt le lit du torrent: le +goum de Si-Abd-el-Afid est là . Nous n'aperçûmes rien d'abord. +Cependant, ayant fait filer l'avant-garde et le convoi, ce qui +ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. Vivensang et deux +autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions, en définitive, +qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à quelques +cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un +grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez +bon ordre <i>de l'autre côté du ravin</i>. Cette circonstance me fit +penser de suite qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et +qu'ils nous redoutaient, bien qu'ils fussent au moins deux +cents. Quelques chefs, plus hardis ou mieux montés que les +autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient faire la <i>fantasia</i> +un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le capitaine +et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes +se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. +Nos chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, +voulaient les charger, et je ne doute pas que ce n'eût été avec +succès; mais le soin du convoi confié à notre garde nous +prescrivait impérieusement de le rallier; d'autant plus que +nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être vrai +qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous +serrâmes donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais +à une distance respectueuse.</p> + +<p>Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient +engagés dans le défilé. C'était curieux de voir l'empressement +de nos Arabes, à qui la peur d'avoir le cou coupé par les +Aurès faisait faire des prodiges de diligence, qu'avec la meilleure +volonté du monde il nous aurait été impossible d'obtenir +d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, nous effectuâmes +le passage sans autre accident; seulement, une heure +ou deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de +pauvres colons qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer +seuls sur ce chemin. Les fantassins qu'on avait aperçus sur la +hauteur n'étaient pas des partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un +petit poste de nos auxiliaires, que le commandant supérieur de +Biscara y avait établi, pour signaler ce qui se passait au-delà +du col.</p> + +<p>Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers +arabes! Ce fait me parut d'autant plus frappant que les +adversaires, à qui nous avions eu à tenir tête, sont bien loin +d'être des lâches. Il prouverait une fois de plus, s'il en était +besoin, l'avantage d'avoir des corps d'élite, aguerris, redoutés +de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis convaincu, il +n'est point d'organisation militaire parfaite.</p> + +<p>A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de +cavalerie qui venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous +être d'un grand secours, si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes +bientôt le nouveau camp retranché de Raz-Elma, +construction remarquable qui commande la source d'où jaillissent +les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait, +en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener +ainsi les habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de +palmiers chargés de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes +le village et la casbah, résidence du commandant supérieur. +De nombreux Arabes des deux sexes cueillaient paisiblement +les dattes, sans avoir l'air de songer à la lutte mortelle dont le +bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée qu'elle était à +quelques lieues de là , entre leurs coreligionnaires et nous. +C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment +d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans +la condition d'infériorité où il se trouve.</p> + +<p>Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel +Carbuccia, le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain +fut mis à ma disposition. La casbah était remplie de +blessés et de malades, à qui le capitaine Bouvrit, commandant +supérieur, et nos officiers de santé prodiguaient les soins +les mieux entendus. J'allai porter à ces braves l'expression de +ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle du +pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde +émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du +général comte Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence +parut produire sur lui une vive impression; bien qu'il fût +dangereusement blessé, je ne prévoyais pas alors la catastrophe +qui devait terminer sa noble existence et replonger +dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à la +patrie.</p> + +<p>A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier +de la Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré +me faisait trouver en pleine convalescence, bien qu'il +eût eu le cou traversé d'une balle, de la même balle qui avait +frappé le colonel du génie Petit, dont toute l'armée déplore la +perte.</p> + +<p>Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine +de chasseurs, je partis pour le camp du général Herbillon. +Désormais, nous voyagions dans le Sahara. Le sable, où nos +chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou, nous l'aurait dit +assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays. Zaatcha se +trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné à +l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie +n'est interrompue que par les palmiers des oasis se montrant +de temps en temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas +élève, comme une enceinte continue du Tell, sa croupe décharnée +et dépourvue de toute végétation, étayée, en guise de +contre-forts, par d'énormes masses de sable que le sirocco y +amoncelle.</p> + +<p>A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas +longtemps sans l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à +ma rencontre avec quelques officiers de son régiment, me +conduisit à sa tente, et de là à celle du général qui m'accueillit +très bien. Celui-ci me confirma qu'il me destinait au commandement +d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était pas +absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment +de la Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la +province d'Oran; il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles +bataillons du 2e, dont M. Carbuccia est colonel. Je me félicitais +d'ailleurs de servir sous les ordres d'un Corse qui déjà +m'avait donné des marques de sympathie. Le soir même, devant +le régiment assemblé, il me fit reconnaître en qualité de +chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent quarante-huit +hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux +ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il +ne comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et +je ne m'éloigne pas de la vérité en disant que nous n'avions, +en tout, qu'un officier, à peu près, par compagnie.</p> + +<p>La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain +sablonneux et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient +les points culminants. Leurs tentes étaient adossées à +de grands rochers. A quatre cents mètres environ du front de +bandière coulait un ruisseau aux eaux saumâtres, mais abondantes; +deux cents mètres plus loin, étaient la lisière de l'oasis +et la <i>Zaouïa</i>, espèce de petite mosquée à minaret, entourée +de quelques maisons désertes.</p> + +<p>Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma +tente non loin de celle du colonel, qui voulut bien me conduire +lui-même chez tous les officiers supérieurs, et à l'ambulance, +où nous visitâmes les blessés, que j'eus la satisfaction +de voir entourés de tous les soins possibles par M. le docteur +Malapert et ses aides.</p> + +<p>Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un +parti ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du +camp et brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles +sifflaient autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. +Le feu de nos grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, +et le colonel dit en riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, +ayant appris l'arrivée d'un représentant du Peuple, ils +le saluaient d'une salve de bienvenue. Tout rentra dans le silence, +sauf quelques coups de fusil qu'on entendait dans la +direction de la tranchée, à de rares intervalles, et je me +rendormis jusqu'à la diane, <i>cette voix de l'aurore</i>, comme dit +Victor Hugo, si agréable au soldat.</p> + +<p>Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me +réveiller ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, +au bruit de la musique guerrière de nos fameux régiments. +Que d'idées et de sentiments, que de souvenirs et de traditions +se pressaient dans mon esprit et dans mon coeur! Mais, +hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins amoindris, +paralysés par une amère réflexion que mon estime pour +mes bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. +Je me disais que, représentant du Peuple, et un des plus +proches parents du plus grand de nos capitaines; au point de +vue militaire, c'est-à -dire à celui qui m'importait le plus, +j'étais encore une espèce de paria, puisque cette fatale +qualification: <i>au titre étranger</i>, me ravalait encore au rang des +proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de +l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur +de la France, avait poursuivi ma famille, même dans +l'exil! Et songer que c'était à l'avènement d'un Bonaparte que +je devais la continuité de cette situation anormale, et penser +que le 10 décembre, le 10 décembre! m'avait fermé la porte +qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte, ou du moins +qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je sentais +alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un +membre de ma famille fût nommé au titre étranger; mais +bientôt le soleil du Désert resplendissait sur les armes, mon +colonel se montrait avec sa voix sympathique et son énergique +gaieté; les coups de feu se faisaient entendre à la tranchée, +et les réflexions pénibles s'évanouissaient.</p> + +<p>Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le +commandant en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, +à son tour, pendant vingt-quatre heures, les fonctions de +général de tranchée. Ce jour-là , le colonel Carbuccia et notre +régiment étaient commandés. Vers midi, je formai mon bataillon +devant le front de bandière, je fis rompre par section +à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, +où était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, +embusqué dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient +pas, dirigea sur nous son feu, qui nous blessa un sous-officier +et un clairon. En arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon +mit sa tête à un créneau et, à l'instant même, il reçut +une des plus singulières blessures qu'on ait jamais vues. Il fut +atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil gauche, par deux +balles de petit calibre, faisant probablement partie de la charge +d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine +quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment +pas une très grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui +sauva notre sergent, car, au lieu de lui briser la tête, les +balles lui contournèrent le crâne, et vinrent s'arrêter près de +l'oreille. On le crut perdu; me trouvant près de lui, je lui dis, +sans le croire: ce n'est rien, sergent, vous en reviendrez bien +vite. Heureusement, le fait me donna raison; le chirurgien +sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise des assistants, et +n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou trois jours après, je +vis le blessé; il était debout, et en pleine convalescence.</p> + +<p>Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée +du village de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, +si siège il y a sans investissement. En effet, cette place, ou +plutôt cette bicoque, n'avait pu être investie, et de nombreux +contingents y entraient et en sortaient à volonté, relevant les +défenseurs, et les approvisionnant de vivres et de munitions. +Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis, entièrement +construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en définitive, +qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré +d'un mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours +ou maisons hautes et carrées. Un fossé large et profond en +défend absolument l'approche, si ce n'est, je crois, du côté +de l'ouest, où, pour des motifs que j'ignore, on n'avait pas +encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons en face de la +tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du village, +qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés n'avaient +point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des +tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent +au ras du sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, +et nous frappait avec tant de précision et d'à -propos, qu'on ne +pouvait douter qu'une communication continue et facile, en +guise de chemin couvert, n'existât sur tout le front d'attaque.</p> + +<p>Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en +ouvrir une proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, +en tout sens, de murs en pisé, d'environ deux mètres de +haut, servant de clôture et de séparation à d'innombrables +petits jardins, qui sont autant de propriétés particulières. Nos +officiers du génie avaient profité de ces obstacles, abattant +ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui présentaient une +solution de continuité, élevant ceux qui étaient insuffisants +au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de parallèle +qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à -dire du coté +du camp, la moitié du développement du village, à une distance +qui pouvait varier de quarante à cent mètres. Par les +nombreux créneaux pratiqués dans les murs qui remplaçaient +pour nous l'épaulement de tranchée, notre mousqueterie répondait +à celle des Arabes.</p> + +<p>Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos +soldats avaient su tirer un très bon parti du tronc des +palmiers, et ils n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce +n'est pour les deux cheminements de droite et de gauche. Des +troupes occupaient les jardins jusqu'à la lisière de l'oasis, et +assuraient les flancs, les derrières, et les communications +avec le camp.</p> + +<p>Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne +étaient établies au centre et à la droite de la tranchée. La première +portait le nom du colonel Petit, en l'honneur de cet +officier supérieur qui y avait été mortellement atteint; la seconde +s'appelait la batterie Besse, en mémoire d'un vaillant +capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au front, au moment +où il pointait une pièce.</p> + +<p>Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et +fourni notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, +j'essayai de tirer quelques balles par les créneaux. Ceux des +Arabes étaient si petits qu'il fallait beaucoup de soins et +quelque adresse pour les emboucher, mais on ne pouvait voir +le résultat des coups. Aucun ennemi ne se montrait à découvert; +tout ce qu'on apercevait entre la place et la tranchée se +réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche par +notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu +enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, +on voyait les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, +sur les grenadiers de la Légion; un grand nombre de +ces braves avaient péri sous les décombres, et j'en remarquai +un, homme magnifique, dont le corps nu, enflé, noirci, +était écrasé sous un énorme madrier.</p> + +<p>Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux, +écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient +pas bien défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles +tireurs, particulièrement les domestiques noirs, que les chefs +emploient à la chasse des autruches. Nos soldats les avaient +entrevus visant nos officiers, et, avec cette vivacité d'imagination +qui les caractérise, ils en avaient fait un être idéal et +unique, qui, sous le nom du <i>Nègro</i>, était censé avoir porté les +plus mauvais coups.</p> + +<p>Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure +en heure une bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un +mortier, et le défaut de projectiles nous empêchait de l'employer +plus souvent. On n'aura pas de peine à comprendre +qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il nous aurait +fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres, et non +de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de +chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, +par une circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus +tout l'effet désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des +rez-de-chaussée au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient +qu'une espèce de caves où les boulets ne pouvaient atteindre; +les étages supérieurs ruinés, les habitants se réfugiaient dans +ces souterrains, et la résistance continuait de plus belle.</p> + +<p>Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à +droite et à gauche cheminaient très lentement. On s'était vu +contraint d'en faire les épaulements en sacs à terre, et de les +blinder, tant bien que mal, avec des branchages de palmier, +pour mettre les hommes à l'abri des pierres que les Arabes ne +cessaient d'y lancer. La tête de sape était continuellement en +butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se montraient à découvert +étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de mantelet +en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise +de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui +était d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête. +Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village +du Sahara nous obligerait à l'assiéger de la sorte?</p> + +<p>Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et +donner des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et +sympathique; officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. +J'observai qu'il s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa +suite, comme porte-fanion de l'état-major-général, se trouvait +le fameux tueur de lions, Gérard, maréchal-des-logis aux +spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai quelque temps +avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent soldat. +C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close, +qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort +près, avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales +à pointe d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire +depuis que, malgré son sang-froid et la précision de son tir, +il lui est arrivé qu'on lion, dont il s'approchait croyant l'avoir +tué, se releva, la balle qui s'était aplatie sur l'os frontal, dont +la dureté est extrême, n'ayant fait que l'étourdir; Gérard +l'acheva, mais non sans peine.</p> + +<p>Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais +à une de ces réfections frugales comme on peut en faire +à la tranchée. MM. les officiers de la Légion en avaient décidé +autrement, et ils avaient eu la charmante idée de me donner +là , sous le feu de l'ennemi, un dîner de bienvenue, qui, +certes, a été le plus original que j'aie fait de ma vie. Devant +la <i>gourbie</i> du colonel (hutte en feuilles de palmier), on étendit +une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous +assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux +et surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet +entrain de bon goût qui est le propre des hommes d'esprit. +La musique du régiment, placée non loin de nous, joua des +airs patriotiques, et même le caustique <i>drin, drin</i> de Lafon, +qui acquérait du prix à cinq cents lieues de Paris. Au dessert, +le colonel porta la santé du président de la République, qui +fut accueillie avec une cordialité toute militaire. Alors la musique +joua la <i>Marseillaise</i>, tandis que les Arabes, inquiets de +ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons +dont l'explosion plus retentissante était accompagnée +d'une grêle de petites balles qui venaient frapper les palmiers +à l'entour. On but une dernière rasade, dont les musiciens et +les factionnaires qui se trouvaient près de nous, eurent leur part, +et, à un signal de notre chef, chacun retourna à son poste.</p> + +<p>Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des +sapes, j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien +voulu m'admettre dans sa <i>gourbie</i>. Par son ordre, un clairon +était chargé de sonner les heures par autant de vibrations détachées +qu'il en fallait pour en marquer le nombre; et comme +il lui était prescrit de monter sur une petite élévation de +terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de fusil ou +de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient +pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, +en poussant des cris lugubres, et en appelant par son nom le +colonel Carbuccia qu'ils connaissaient particulièrement, comme +ses anciens administrés. Parfois ils engageaient la conversation +avec nous, au moyen de l'interprète du colonel, et il y +avait peu de temps que celui-ci avait failli être victime d'une +de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout à fait reconnaissable +se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui parler. Le +colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à l'interprète +de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long intervalle +s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre, +s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups +de feu furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les +factionnaires préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, +mais la surprise et l'obscurité nuisirent à la justesse +de leurs coups, bien qu'il eût fallu un certain temps aux +Arabes pour se glisser à terre le long des palmiers.</p> + +<p>Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette +latitude, et malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais +endormi, quand mon sommeil fut brusquement interrompu par +une forte fusillade qui éclatait à notre gauche. Nous courûmes +à la sape de ce côté; elle était attaquée, et l'ennemi, qu'on +ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que dans +l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous +apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, +les armes de nos hommes avaient été chargées avec +deux balles, dont l'une coupée en quatre; quelques coups de +fusil et la décharge à mitraille d'un obusier suffirent pour +éloigner momentanément ces chicaneurs d'Arabes.</p> + +<p>Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer +les nôtres dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, +ils avaient imaginé de lâcher des bourriquets, et de les pousser +vers les jardins occupés par nos troupes, dans l'espoir +que les soldats sortiraient pour les prendre, et tomberaient +dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se +contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les +Arabes en furent pour leurs frais.</p> + +<p>Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, +qui était au camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas +employé, leur réussit, à ce qu'ils prétendent, dans leurs +guerres intestines, et il est trop curieux pour ne pas être +rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on met le +feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile; +une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils +mordent, ils portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, +mais surtout, je pense, dans ses troupeaux. Quant aux +Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez lettrés pour avoir pensé +que nous aurions, au moins, aussi bon marché de leurs dromadaires +enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus +à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers +de Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.</p> + +<p>Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à +prouver que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, +suivant l'expression de M. le général Charon, était +intelligente et énergique.</p> + +<p>L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa +<i>gourbie</i>, mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles +fusillades réclamaient notre présence aux sapes menacées. +Ce manège continua toute la nuit, et notamment mon +excellent adjudant sous-officier, Trentinian, n'eut pas une +minute de repos.</p> + +<p>Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et +ordonna à mon colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont +200 de mon régiment, et 200 du 3e bataillon d'infanterie légère +d'Afrique, couper des palmiers près du village de Lichana, +que les contingents ennemis occupaient en force. Cette mesure +d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue, +quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui +s'arrogent le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les +opérations d'une guerre réputée très difficile par les hommes +les plus compétents. Il s'agissait non-seulement de faire des +éclaircies pour faciliter l'investissement, mais aussi de ruiner +l'ennemi et de fomenter ainsi, à notre profit, des récriminations +et des discordes entre les diverses fractions de la +population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, par +exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de +Zaatcha la dévastation des plantations, leur principale ressource, +et j'ai appris depuis que, comme on l'avait prévu, +ils en furent touchés au vif, et que, malgré leur fanatisme, +leur solidarité s'en trouva ébranlée.</p> + +<p>On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous +indiqua, comme point de direction, un bouquet de palmiers à +l'horizon, et je m'y portai, au pas de course, avec une compagnie +d'infanterie légère d'Afrique. Suivaient les hommes de +la Légion, et les travailleurs des deux corps avec des haches. +J'étais prévenu que, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de +Barral appuierait le mouvement.</p> + +<p>Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre +sèche, longé et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, +nous établîmes notre ligne de tirailleurs, le centre à +environ trois cents mètres de la plaine, contre un mur crénelé +par les Arabes, et dans un petit jardin encaissé et très propre +à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au niveau du premier, +il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de large, +où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, +à portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes +grenadiers, aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié +polonais, parent de l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne +à côté de mon cousin. Cet officier avait déjà été dangereusement +blessé devant Zaatcha, lors de l'expédition du mois de +juillet dernier.</p> + +<p>Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité +vraiment corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, +et je crus comprendre qu'il les approuvait, à la +manière flatteuse dont il répondit à l'assurance que je lui +donnai, que le diable lui-même ne nous délogerait pas de +là . Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas une +rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général +m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.</p> + +<p>Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà , avec +une grande activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais +plus dans quel journal j'ai lu cette assertion mirobolante, que +<i>la hache rebondit sur l'écorce élastique du palmier</i>. Au contraire, +rien n'est plus facile que de le couper, et nos hommes +y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié de voir ces +précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec +fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent +pas perdues, comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent +à tire-larigot.</p> + +<p>Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette +exécution, et craignant peut-être une attaque sur Lichana, +dont nous étions tout près, engagèrent le combat sur notre +droite. A l'extrémité du mur crénelé, derrière un amas de +décombres, un groupe de chasseurs du bataillon d'Afrique +soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le +ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait +ses coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui +peur se garantir; une balle arrive, touche la pierre et la lui +lance à la tête; le caporal se frotte le front, prend la pierre, +la replace où elle était d'abord, et continue son feu; une autre +balle arrive, le frappe à la tête et le tue raide.</p> + +<p>Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi +aurait pu arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui +gardaient les créneaux de redoubler d'attention; mais nos +adversaires, guidés par la connaissance des lieux, furent plus +rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front, un certain +sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant +au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, +pour ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté +opposé au nôtre. Nous n'étions séparés d'eux que par cet +obstacle, haut de deux mètres à peu près. Le reste, c'est-à -dire +la masse, était resté dans le ravin, et à un signal donné, +ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis que d'autres +encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé +et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou +crochet formé par notre ligne.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos d'une +si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet était un +oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de protéger des +travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et qu'une ligne +droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il était indiqué, +d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.</blockquote> + + +<p>En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par +terre, ou contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous +lançait par dessus le mur. Cette manière de préluder à un engagement +plus sérieux est familière aux Arabes. Bientôt une +haie serrée de leurs fusils parut à la crête du mur, et nos +soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes, et quoi que +pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.</p> + +<p>A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement +atteint. Deux de ses camarades le traînaient en arrière, +poursuivis par les Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui +couper la tête. J'allai à leur rencontre et les tins en échec avec +mon fusil de chasse. Nyko et ses grenadiers étaient à cent pas +de là ; je leur fis signe d'accourir, et il était temps, car l'engagement +devenait de plus en plus vif. En un instant, le capitaine +Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi, tomba +frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet +reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; +moi-même je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi +sur ma <i>carghera</i> corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas +grand mal. Je restai seul d'officier.</p> + +<p>L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque +Arabe se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, +coiffé d'un turban, brandissait un pistolet de la main droite, +s'appuyait sur la gauche, et se découvrait audacieusement +jusqu'à la ceinture. En apercevant un officier qui le tenait en +joue presque à bout portant, il dut penser que son heure était +arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en eut pas +le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, +mon coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son +coup du pistolet porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le +mur qui fut baigné de son sang, et derrière lequel il disparut +en tombant.</p> + +<p>Presque en même temps, à quelques pas de là , un autre, à +barbe grise, armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer +son arme sur le haut du mur, pour nous mieux viser. +Se voyant visé à son tour, il se retira; mais aussitôt, élevant +les bras et son fusil, il allait tirer dans notre direction, quand +je lui lâchai mon second coup, chargé à deux balles qui, écrêtant +le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait que le +sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, +ainsi que son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne +pûmes prendre. Les tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent +que c'étaient des chefs.</p> + +<p>Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et +beaucoup plus vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au +lieu de discontinuer, prenait une nouvelle intensité. En voyant +tomber leurs officiers et leurs camarades, beaucoup de soldats +s'empressèrent autour d'eux, et les transportèrent sur les derrières; +d'autres, comme cela arrive souvent en pareil cas,<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> +les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les travailleurs +avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas +venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de +mon monde, c'est-à -dire une vingtaine de grenadiers de la +Légion et quatre-vingts hommes, à peu près, du bataillon +d'Afrique. Le brave sergent-major Marinot, de ce dernier +corps, me seconda avec cette sévérité et cette énergie qui +n'admettent point d'hésitation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas s'occuper +des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en +Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté +des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler +les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le fanatisme +des populations.</blockquote> + +<p>Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, +restaient sous le commandement immédiat du sergent anglais +Smitters, dont la valeur héroïque était digne d'une action +plus importante.</p> + +<p>Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent +fait une sortie et attaqué vigoureusement la sape de droite à +la tranchée, le colonel dont la sollicitude paternelle et touchante +ne nous oubliait pas, le colonel, toujours partout, +infatigable et dédaigneux du danger, arrivait encore auprès +de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un petit +monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même +place où Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez +bon, grenadiers! et ne voulut point se défiler. Un groupe +d'Arabes, à demi couverts par le mur, tiraient sur nous à +soixante pas, et semblaient avoir reconnu des officiers, si bien +que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau coup +de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront +que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par +plus de mille adversaires, et sans la bonté de notre position +défensive, je ne sais vraiment ce que nous serions devenus, +surtout sans les renforts qui nous arrivèrent.</p> + +<p>Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il +m'approuva, mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat +qui continuait à s'y livrer, il se chargea de les faire demander +lui-même au général. En attendant, nous avions à +faire un nouvel effort, et, je dois le dire, aucun des braves +qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un lieutenant du +bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas +avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines +blessés; Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; +Smitters et nos grenadiers, le mur et le terrain nu à +côté.</p> + +<p>La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre +humain tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je +déplore de n'avoir que ce faible écrit pour en conserver la +mémoire. En évidence sur la petite butte que venait de quitter +le colonel, il animait ses hommes, et ajustait ses coups avec +un imperturbable sang-froid. Derrière un large créneau, un +Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le sergent +le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable, +mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, +tomba à la renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. +Avant de lui percer le coeur, la balle avait fait un long +éclat à la monture de son fusil. Effet fréquent de la mort par +les armes à feu, on aurait dit qu'il dormait d'un bon sommeil, +tant sa figure paraissait sereine et presque rayonnante.</p> + +<p>Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq +ans, d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe +ni moustaches, comme les soldats de son pays. Pauvre Anglais! +dont le sort était de venir mourir dans une oasis du Sahara, +à côté d'un neveu du plus grand ennemi de sa grande nation!</p> + +<p>Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne +semblait pas se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le +colonel de Barral opérait une puissante diversion. Ses obus, +longeant notre ligne et sifflant à travers les palmiers, tombaient +et éclataient parmi les Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, +formé du bataillon de zouaves du commandant de Laurencez, +était arrivé à trois cents mètres de nous. Les ennemis +nous pressant toujours, je me décidai à aller lui demander +quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient +bravement la défense de la butte où leur sergent venait +d'être tué. Avec une courtoisie dont je lui suis redevable, +M. de Laurencez<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> s'empressa de me donner quinze hommes +avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune officier s'écria: +En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes renforcer +ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement +le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent +les grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un +d'eux, nommé Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et +parlait leur langue, se mit à les défier et à les plaisanter de la +façon la plus originale. C'est encore une preuve de l'ascendant +des corps d'élite, que, dès ce moment, l'attaque se ralentit; +l'uniforme des zouaves est redouté de leurs adversaires à l'égal +des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos troupes elles-mêmes +savent, par expérience, ce que vaut le concours de ces +triaires de l'armée d'Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est aujourd'hui +lieutenant-colonel.</blockquote> + +<p>La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des +renforts. En effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki +avec les tirailleurs indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, +de l'artillerie, en personne, avec deux obusiers, refoulaient +l'ennemi, qui ne tarda pas à rentrer à Lichana. Arrivé près +de nous, le colonel me communiqua l'ordre du général de +battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes +rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer +l'abattage des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était +formel, et qu'il n'y avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes +une position que nous avions gardée quatre heures, on sait à +quel prix; nous gagnâmes la plaine sans aucune opposition, +et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et vingt-deux +blessés, dont trois officiers;<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> les Arabes durent avoir un +nombre infiniment plus considérable des leurs hors de +Combat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter +de nous avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous +avions essuyées; cependant, il me dit avec une grande cordialité: +Je vous remercie de tout ce que vous avez fait. J'ai +été peiné de ne pas reconnaître ces remerciements dans son +rapport d'ensemble publié au <i>Moniteur universel</i> du 4 janvier +1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable, +et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on +venait de me remercier de la manière que l'on sait.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> En revanche, +je conserve précieusement les lettres d'éloge et de sympathie +que M. le général Charon, gouverneur général de l'Algérie, +le colonel Carbuccia, et une foule d'autres officiers +moins élevés en grade, mais très bons juges aussi, ont bien +voulu m'écrire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la <i>Patrie</i>, du 5 janvier +1850.</blockquote> + +<p>A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport +de M. le général Herbillon s'exprime ainsi:</p> + +<p>«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur +les hommes employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes +une caisse de tambour et des outils entre leurs mains. +Je fus obligé d'appeler les troupes du camp pour assurer la +retraite.»</p> + +<p>Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de +Lichana, qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc +pas eu de sortie proprement dite. La retraite fut ordonnée par +le général, et le général, ce me semble, aurait pu le dire, +d'autant mieux qu'il pouvait avoir d'excellentes raisons de la +prescrire, entr'autres le peu d'importance du résultat que +nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce résultat +n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes employées, +que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient +porté à un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y +ait en de caisse ni d'outils tombés aux mains des Arabes; +mais il n'est pas impossible qu'il en soit resté sur le terrain, +ce qui n'est certes pas la même chose. Quant à la caisse, les +états nominatifs des morts et des blessés, qu'on peut voir aux +Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour ne fut atteint, +et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle +avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, +qui grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils +abandonné des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, +car nos tirailleurs les ont constamment couverts, et les Arabes, +contenus par nous, n'ont pu arriver jusqu'à eux. Qu'on me +passe ces particularités; elles paraîtront insignifiantes, mais +on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait étonner +dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a +été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble +avoir été cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans +un rapport général.</p> + +<p>Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape +de droite, comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à +la tranchée. Les Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des +femmes qui les excitaient, et bravaient héroïquement la mort, +avaient mis tant d'acharnement dans leur attaque, qu'on en +tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils cherchaient à +prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les voltigeurs du +38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre de +canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie. +Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves +et du courageux Arabe mort pour son pays.</p> + +<p>On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés +toutes les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon +colonel, notre tour fut prolongé jusqu'au soir, ce qui me +donna l'occasion de compléter la journée; car le général étant +venu à la <i>gourbie</i>, où nous déjeunions, il m'ordonna d'abattre +encore des palmiers, cette fois à proximité de la tranchée. +Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands jardins, +je les fis complètement raser, sans forte opposition de +la part des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du +matin, soit que le voisinage de nos travaux les tint en respect. +Ils se contentèrent de nous envoyer de loin quelques +balles qui ne nous firent pas grand mal; un soldat cependant +en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute d'un palmier.</p> + +<p>Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos +tentes et nos lits de cantines nous parurent des palais et +des édredons après la tranchée. Les vivres étaient abondants +à la colonne; le pain seulement, qu'on faisait venir de +Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit trempé le +remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et +tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ +à travers un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, +séché et approché du feu, crépitait comme du nitre. Le sable, +d'une finesse imperceptible, s'infiltrait partout; quelque précaution +que l'on prit, tout ce qu'on préparait pour manger en +était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau on le sentait +craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du papier +sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les +contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures +après le papier était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients +n'étaient qu'un sujet d'observations; mais la mauvaise +qualité de l'eau incommodait tout le monde, et engendrait +même des maladies.</p> + +<p>Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées +par la mort du capitaine Graillet, commandant du génie. +Par le plus malheureux des hasards, tandis qu'il dirigeait les +travaux à la sape de droite, il fut tué d'une balle qui passa +dans l'interstice de deux troncs de palmiers placés en épaulement. +C'était un officier jeune, très distingué, et à jamais +regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre d'eau-de-vie, +et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les +opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis +les plus vigoureux.</p> + +<p>Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux +continuèrent sur le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent +plus ou moins toute la journée, et se montrèrent +parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs balles arrivaient jusqu'à +notre front de bandière. Les carabines à tige de quelques +hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière +des ondulations de terrain, les leur rendaient avec +usure.</p> + +<p>Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, +m'avait surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré +d'Arabes; j'en avais deux, conducteurs du bagage, +qui bivouaquaient à la porte de ma tente, si bien que la toile +seule m'en séparait. Le scheick El-Arab, je l'ai déjà dit, +campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, l'avaient +suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs +sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient +allés parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements +qu'ils rapportaient à l'état-major-général devaient +lui paraître suspects; le fait est qu'à aucun prix on ne pouvait +se procurer des émissaires sûrs, et telle était, au point de +vue arabe, la nationalité et surtout la sainteté de la cause de +Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait pu établir chez +l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées que +comme servant aux deux partis.</p> + +<p>Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait +les dépêches du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de +Paris, venait d'être enlevé par les Arabes. Nous approchions +à grands pas de l'époque qu'avant de quitter Paris j'avais fixée +pour mon retour à l'Assemblée législative, et il n'y avait pas +de probabilité que nous touchassions au dénouement de l'expédition. +Le général, fermement résolu à ne lever le camp +qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne +plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter +l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie. +Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, +pouvait nous mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, +Zaatcha ayant été pris d'assaut, cet événement final n'a pu +avoir lieu que le 26 novembre, sans compter que les opérations +successives et secondaires ont prolongé la campagne +jusqu'au mois de janvier.</p> + +<p>On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre +part, conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, +que l'idée ne me vint seulement pas qu'on pourrait me +disputer le droit de revenir siéger au palais législatif quand je +le jugerais convenable. Plusieurs sujets de juste mécontentement +et de profond dégoût me maintenaient dans ma résolution. +D'une part, on avait failli à la promesse dont l'accomplissement +eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir +au titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies +d'élite, qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel +aucun ordre n'avait été transmis ni à Alger, ni à la colonne. +D'autre part, des bruits offensants, universellement +répandus au camp, et dont on pourrait trouver la source dans +les lettres de personnes occupant de hautes positions, me désignaient +comme <i>envoyé en punition en Afrique</i> (je dis le mot +comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il +soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que +de supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et +inviolable pût être envoyé en punition par qui que ce soit; +mais, si on réfléchit bien, on comprendra la créance que jusqu'à +un certain point pouvaient obtenir des inventions par +lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte de +disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. +Ce qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, +c'était la nouvelle que, sans doute, on ne se serait pas +amusé à répandre gratuitement, qu'après la campagne on me +destinait au commandement du cercle de Biscara, comme si +dans l'état actuel des choses ces fonctions permanentes avaient +pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de quelqu'un, +sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me consulter, +au fond du Désert, en échange du poste législatif que la +sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.</p> + +<p>Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais +le plus disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes +menées, la cordialité de mes chefs militaires, et en général de +tous les officiers du camp, ne modifia point mon projet primitif. +Décidé à partir, j'en avais parlé à mon colonel et au général, +lorsque celui-ci voulut bien me charger, pour M. le +général Charon, d'une mission indiquée dans une dépêche +qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, +le 29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. +Le but principal de cette mission était de hâter l'arrivée +des renforts qu'il attendait, et qui, demandés par la +voie de terre au moment où les communications n'étaient +rien moins que sûres, auraient pu tarder encore longtemps à +le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le gouverneur +général.</p> + +<p>M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je +serai toujours heureux de rendre hommage, malgré l'oubli +où il m'a laissé dans son rapport d'ensemble, a été, pour moi, +spontanément bienveillant; je ne doute pas qu'il me rendra la +justice de rappeler, au besoin, la résolution que je lui manifestai +de ne pas partir, malgré les graves et nombreux motifs +que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce qu'il +avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un +délai rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines +gens qui auraient dû s'informer au moins des faits, des distances, +des dates, avant d'insinuer cette outrageante assertion +que j'aurais quitté la colonne la veille d'un assaut. D'assaut +il n'était pas question alors; il a été livré un mois après, et il +est à présumer que je ne m'y fusse pas trouvé, quand même +j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant été dirigé +sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.</p> + +<p>Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre +vis-à -vis de moi la responsabilité, mais que j'ai appris avoir +été tenu tout bas, un de ces propos qui ne seraient que ridicules, +s'ils n'étaient odieux, c'est celui qui attribuait mon +départ <i>à ma crainte du choléra</i>. En vérité, on rougit de +s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et +c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas +superflu que mes charitables Basiles sachent:</p> + +<p>D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y +avait point de choléra, et on était si loin de le craindre, que +l'on considérait le camp comme un refuge pour les troupes, à +cet égard. Le choléra y fut apporté par la colonne de M. le colonel +Canrobert; à mon départ, non-seulement on ne savait pas qu'elle +en fut attaquée, mais on ignorait même sa prochaine arrivée. +A Marseille, à Toulon où le choléra faisait des ravages réels +et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à Philippeville, à El-Arrouch, +je ne sache pas que cette maladie, qui d'ailleurs +est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans +de voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement +peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à +Malte et ailleurs, on se souvient de mes visites aux cholériques; +et à Paris même, si la haine aveugle ne repoussait pas toute +information, on trouverait d'honorables citoyens qui ont vu +mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien longtemps, un +de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques heures +par le choléra.</p> + +<p>Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat +et un homme de coeur préférerait avoir à relever autrement +qu'avec la plume.</p> + +<p>Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le +6 novembre, mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. +Le 28 et le 29, mon régiment fut encore de service à la tranchée; +mais comme nous nous y rendîmes sans musique, suivant +les prescriptions réglementaires,<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> nous y arrivâmes sans +avoir personne hors de combat. Le commandant de Laurencez +et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont d'excellents +compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave +qui s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission +de <i>vexer l'Arabe</i>, et montant sur le terre-plein de la +batterie Petit, il se mit à parodier les chants du pays de la +façon la plus amusante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote> + +<p>Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent +ce jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, +quoique lentement; l'artillerie s'occupait de mettre +deux nouvelles pièces en batterie à l'extrême droite; son feu +fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de poussière, une +des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon des +défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure +que les travaux avançaient, les leur revalaient.</p> + +<p>La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière +fois. L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir +que le léger blindage qui la recouvrait paraissait céder sous +les pierres que les Arabes, abrités par un renfoncement du +sol, à quelques pas de nous, ne cessaient de lancer. La fusillade +éclata; nous accourûmes, le colonel, M. de Laurencez +et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous fut impossible +d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions +cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions +était, comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais +les Arabes ne s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon +colonel avait failli être victime. Du reste, nous étions sur nos +gardes; nos factionnaires, collés contre l'épaulement, le genou +en terre, la baïonnette au canon, le doigt sur la détente, +auraient bien reçu les audacieux qui se fussent offerts à eux. +Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il passa +au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour +ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes +de leurs pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades +nous eussent été utiles, mais il n'en existait pas une seule à +la tranchée, ni au camp. Tout ce que nous pûmes faire, ce +fut de placer quelques zouaves à la batterie Petit, d'où l'on +pouvait, en tirant obliquement, flanquer jusqu'à un certain +point la tête de la sape, non sans risquer de blesser nos sapeurs. +Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher +l'ennemi dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus +adroits. De retour à la <i>gourbie</i> du colonel, il ne se passa pas +longtemps sans que j'entendisse les cris d'un Arabe, qui, +atteint par nos balles, se plaignait d'une voix lamentable. Je +demandai la signification de ses paroles à l'interprète du colonel, +qui me les traduisit ainsi: «<i>Roumis</i> (chrétiens), disait le +malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me traiter ainsi? +mon sang coule, mais je suis content de mourir pour ma patrie +et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre impitoyable +nous empêchait-elle de tendre une main sympathique +et secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait +de si hauts sentiments!</p> + +<p>Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier +aux défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se +trouvaient des hommes qui avaient fait à Alger le métier de +portefaix, et souvent, c'est en baragouinant notre langue, qu'ils +s'efforçaient de nous adresser des injures ou de nous railler. +Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe ou Français est +Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre de <i>bataillon +di Jouifs</i>. Parfois, appelant nos soldats: <i>couchons, Jouifs,</i> +criaient-ils, <i>oun caporal et quatre hommes en factionne; va te +coucher!</i> Cette dernière injonction était accompagnée d'un +coup de feu qui dénotait le genre de couche qu'ils nous +souhaitaient.</p> + +<p>Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au +camp, prendre congé du général et de son chef d'état-major, +M. le colonel Borel. En présence des attaques dont j'ai été +l'objet, il est bon de rappeler que dans cette entrevue, il fut +constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup plus de risques à +courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin de Batna +était journellement inquiété et parfois intercepté par de nombreux +coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints assassinats, +et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à +Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour +maintenir les communications. Du camp à Biscara, j'avais un +convoi de blessés et de malades à conduire, avec une escorte +suffisante, mais de cette place à Batna, on ne pouvait me +donner que quelques cavaliers. Le colonel Borel doutait que je +pusse arriver à ma destination, et je me séparai de lui et du +général, en leur promettant que je passerais à tout prix.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans +émotion, à mon excellent colonel et à MM. les officiers de la +Légion, et je partis à la tête du convoi, avec mon adjudant-major, +M. Bataille, aujourd'hui chef de bataillon, qui se rendait +à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, dont j'ai +déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers. +Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets +d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans +des cacolets, ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux +bâts, pour ceux à qui leur état ne permettait pas de garder +une position perpendiculaire. Ce système de transports est +admirablement entendu; il est toujours praticable dans toute +espèce de terrain, et il peut devenir rapide en cas de nécessité +absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient de prendre, +suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, parfois, +laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. Cela +doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne +place dans les lits que les hommes gravement atteints; mais +on pourrait, je crois, remédier à cette imperfection par un +système de bascule, au moyen duquel le lit serait toujours +maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en soit, ce mode +de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, le +plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on +puisse imaginer.</p> + +<p>Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes +de bonne heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel +de Mirbeck, qui me retint à dîner. J'allai voir les blessés +alités à la casbah, parmi lesquels étaient les capitaines Butet +et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. Le premier allait +déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris. La blessure +du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en +souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, +filleul de l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie +suppurait abondamment par la bouche et répandait une odeur +corrompue qui me fit craindre pour sa vie. Je quittai, les larmes +aux yeux, cet intrépide officier, pour qui la parité de +grade et les autres raisons que j'ai signalées m'inspiraient le +plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des voeux pour +que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit qu'ils +demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses +plus nobles enfants.</p> + +<p>Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en +route avec un détachement de chasseurs et spahis, aux ordres +de MM. d'Yanville et Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, +y prendre le bateau à vapeur d'Alger, et afin de dérouter +les partis ennemis, nous doublâmes l'étape. A El-Outaïa, où +nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de ses spahis bleus, +dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile intelligence, +accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara, +après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. +Nous reçûmes l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit +sous la sauvegarde de sa fidélité.</p> + +<p>Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, +où Déna nous quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à +deux coups dans le même canon, dont il avait remarqué la +justesse en me voyant tirer un corbeau pendant la marche. +Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous avions +parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.</p> + +<p>M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité +accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel +Carbuccia. Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver +à Constantine, une partie des renforts attendus à la colonne. +Le lendemain, avec M. Osman, jeune lieutenant indigène, et +quelques-uns de ses spahis, j'allai coucher à Aïn-Yagout.</p> + +<p>Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai +parlé, nous fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant +aperçu, fort loin dans la plaine, une hyène qui se dirigeait +vers les montagnes à droite, deux ou trois de nos spahis se +mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent bientôt et lui tirèrent, +sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. Mettant le sabre à la +main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup de pointe, +qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme +s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il +maîtrisa sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide +de ses camarades, qui avaient mis pied à terre, il la musela +avec des cordes. Attachée par le cou à une courroie de charge, +elle marcha quelque temps devant lui, et comme elle nous +embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût +énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un +cri, et n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces +animaux ne sont pas très dangereux; mais je fus étonné et +presque touché de la mansuétude de notre capture. Sa fourrure +était fort belle, mais, usée par les cordes qui nous avaient +servi à la fixer sur le bât d'un mulet, je ne pus la conserver. Les +spahis, à ma surprise, mangèrent la viande au bivouac du soir.</p> + +<p>Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts +qui allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient +M. le lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs, +circonstance bonne à retenir pour le moment où il +sera question de la réponse que me fit M. le ministre de la +guerre à la tribune de l'Assemblée.</p> + +<p>Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis +nous donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, +ce fut une espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, +en se donnant le bras; un des deux partenaires se voile +le visage et représente une fiancée, l'autre le prétendu; les +couples défilent devant le spectateur, en se dandinant et en +chantant à la moresque sur un air monotone. Un second jeu +consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son +bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout +derrière lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à +lancer des coups de pied à ceux qui l'attaquent. Le premier +est <i>le mouton</i>, le second <i>le chien</i>, les autres joueurs sont <i>les +chacals</i>, et il leur est permis de porter force coups au mouton, +ou de le tirer par son bournous pour le faire tomber, mais ils +ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont d'autre recours +que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces +exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour +moi, il n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves +gens qui s'amusent comme des enfants et se battent comme +des hommes.</p> + +<p>Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai +ma route. A peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de +nouveaux renforts. A Constantine, où je fus rendu avant la +soir, M. le général de Salles m'apprit que M. le colonel Canrobert +devait, sous peu, effectuer sa jonction avec la colonne +de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs à pied, campé +aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche pour +les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité +des renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en +demandait pas davantage pour terminer ses opérations.</p> + +<p>Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur +Ceccaldi d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus +affectueuse, et le 5 au matin, je partis pour Philippeville. +Le bateau à vapeur d'Alger partait le lendemain; un autre +était attendu qui devait appareiller le 8, directement pour +Marseille. Les renforts assurés, le but principal de ma mission +étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il devenait +inutile de faire une double traversée, et de passer par +Alger. Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, +dans ce sens, au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement +mon ordonnance, avec ma lettre et la dépêche +du général Herbillon. La réponse que j'ai reçue, loin d'exprimer +aucun blâme, est très aimable et honorable pour moi. On ne +comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une +chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était +pas en guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au ministre de la guerre.</blockquote> + +<p>Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un +banquet. C'étaient des soldats, des négociants, des marins; +réunion touchante qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait +l'accueil sympathique de l'île paternelle, à qui ma famille +doit tant!</p> + +<p>Le 8, je m'embarquai sur le <i>Sphinx</i>, pyroscaphe de la +compagnie Bazin, commandant Bonnefoi. Le temps était gros +et le vent contraire; mais, grâce à l'habileté et à la vieille +expérience de notre bon capitaine, nous touchâmes à Marseille +dans la nuit du 10 au 11.</p> + +<p>A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on +m'avait faite en Afrique, contrairement aux promesses que +j'avais reçues, on avait déjà répandu, sur mon retour, les +interprétations les plus malveillantes. Un journal ministériel +avait publié un article injurieux, et d'autres, sans même s'enquérir +des faits, ne m'avaient pas épargné. Cependant, comme +le ministère qui avait présidé à mon départ n'était plus en +fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre, +pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé +sur la situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul +se montra très affable, et comme il m'interrogeait sur mon +retour, et qu'il paraissait ignorer dans quels termes j'avais +consenti à faire acte de présence en Algérie, j'entrai dans +quelques développements, et je lui parlai incidemment de +l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de +Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir +intact mon droit de représentant du Peuple, je lui déclarai +d'abord que je ne m'y croyais pas obligé; mais comme il y +mettait une certaine insistance affectueuse et parfaitement +convenable, je consentis à le lui communiquer. En le voyant, +il s'écria, à plusieurs reprises, non pas comme il l'a dit à la +tribune: <i>Cet ordre vous couvre</i>, mais: <i>Vous êtes parfaitement</i> +<i>en règle</i>; et il me pria de le lui laisser, pour le montrer au +président de la République, qu'il m'engageait fortement à +aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de +la manière dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans +mes vues de me présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce +qui a rendu possible un scandale que je déplore et que j'ai la +conscience de ne pas avoir provoqué. Ma lettre à <i>la Patrie</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, +dont a parlé M. d'Hautpoul, n'était qu'une réponse aux +attaques dont j'avais été l'objet, et dont certains organes de la +presse gouvernementale ne s'étaient pas fait faute. La conviction +qui résulte pour moi de mon entrevue avec le ministre +de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la responsabilité +de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres qu'il doit +être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que +je ne m'étais pas trompé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre +du général Bertrand, directeur du personnel, le décret qui +parut le surlendemain au <i>Moniteur</i>, signé Louis-Napoléon +Bonaparte, et portant en tête la devise: Fraternité! Sa légalité, +de l'avis de bien des personnes compétentes, aurait pu +être contestée sous plus d'un rapport, mais ayant, en tout cas, +l'intention de donner au gouvernement ma démission, je ne +crus pas devoir lui disputer mon épaulette <i>au titre étranger</i>. +On peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, +ainsi que ma réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux +ont reproduite.</p> + +<p>On y trouvera aussi le texte, d'après le <i>Moniteur</i>, de mes +interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 +novembre, et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.</p> + +<p>En terminant, on me permettra quelques courtes observations +au sujet de ce discours du ministre de la guerre. N'était-il +pas, au moins, étrange de venir dire sérieusement à l'Assemblée, +qu'à ma place, ayant rencontré les renforts, il se +serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, et, le lendemain, +il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris littéralement +ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment, +moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des +ordres à des troupes ayant à leur tête des lieutenants-colonels +et des chefs de bataillon au titre français? Mais ils m'auraient +<i>envoyé promener</i>, et ils auraient bien fait! M. d'Hautpoul, +ce jour-là , semblait avoir oublié les rudiments de la +hiérarchie militaire, et les droits au commandement que, +même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer +vis-à -vis d'un officier au titre français.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote> + +<p>Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain? +D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par +une distance de plusieurs journées de marche, le plus grand +foudre de guerre, à moins d'être Josué, n'aurait pu accomplir +le miracle dont parlait l'honorable général. Laissant de côté +cette légère erreur géographique, qu'aurait dit le général en +chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu lui prescrire +un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre ses +ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou +plutôt <i>ne m'aurait-on pas pris pour fou!</i> C'est dommage +d'entendre un homme respectable débiter de pareilles excentricités, +et n'a-t-il pas fallu que les esprits fussent bien prévenus, +pour les écouter sans sourciller? D'ailleurs, l'ordre +formel de mon général n'était-il pas de me rendre à Alger, et +si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à Zaatcha plutôt qu'à +l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul <i>ne m'eût-il pas traduit +devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de +mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je +n'en aurais pas eu?</i></p> + +<p>M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à +mon nom, et il venait déclarer, en même temps, que ce nom +et les longues persécutions qu'il a attirées, ne valaient pas la +peine de naturaliser mon épaulette, ni d'arrêter une mesure +qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit de famille.</p> + +<p>Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, +il me reprochait de ne pas avoir <i>consulté mon coeur de +soldat</i>, on comprendra que si j'avais voulu descendre à des +personnalités, rien ne m'eût été plus facile; mais je crus, et +je crois encore, que cela ne m'eût pas convenu envers un ministre +et un vieux général.</p> + +<p>Quoi qu'en dise le <i>Moniteur</i>, il n'est pas exact que l'Assemblée +presque entière se soit levée contre l'ordre du jour +que je présentai.<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> Au contraire, la gauche presque entière, +et cela m'importe beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, +malgré la position délicate que ma susceptibilité à l'endroit +de Louis-Napoléon m'avait faite dans l'opinion de la plupart +de ses honorables membres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur +exposer avec le profond respect que je dois à une fraction si +importante de la souveraineté nationale, que mon mandat je +ne le tiens pas d'eux, mais des citoyens des départements qui +m'ont élu, et que je ne me crois nullement tenu de conformer +mon opinion à celle de la majorité. Cette opinion, fût-elle individuelle, +elle pèse dans la balance, du poids d'un vote libre, +consciencieux et sans contrôle.</p> + +<p>Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans +la loi électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un +représentant abdique l'indépendance de son caractère, et perde +le droit de revenir prendre part aux délibérations législatives +quand il le juge nécessaire ou seulement opportun. J'y vois, +plutôt, comme je l'ai fait remarquer à la tribune, que s'il n'est +pas revenu avant l'expiration du délai de six mois fixé par la +loi, son mandat de représentant est périmé de droit. Ainsi +donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé d'attendre +le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui +faire perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant +l'autorisation de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup>14</sup></a></p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction publique rétribuée +est incompatible avec le mandat de représentant du peuple. Les +exceptions seront déterminées par la loi électorale organique.» L'article +85 de cette loi dit: «Sont exceptés de l'incompatibilité les +citoyens chargés temporairement d'un commandement ou d'une mission +extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Toute mission +qui aura duré six mois cessera d'être réputée temporaire.»</blockquote> + +<p>On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non +une mission du gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas +bien profond; mais, sous les phases variées de notre politique, +ce qui convient aujourd'hui peut fort bien ne pas convenir +dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait pas +chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants +qui avaient accepté de hautes missions sous le ministère +Barrot-Dufaure, et qui les ont résignées à l'avènement du +ministère <i>d'action</i>.</p> + +<p>Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions +que je viens de citer ne soit un argument péremptoire +en faveur des incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées +presque toutes. Je comprends encore que ceux qui ne veulent +pas que ces incompatibilités soient inscrites dans la loi repoussent +mon argumentation; mais je maintiens que l'esprit de +notre pacte fondamental est, qu'en droit et en thèse générale, +un représentant du Peuple reste toujours libre de reprendre +une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; et +je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi +électorale pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, +une lacune qu'on ne peut combler ainsi, sans porter +atteinte aux principes.</p> + +<p>Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un +de ses plus proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils +de Lucien, au représentant de la Corse, je n'aurais pas osé +paraître à la tribune nationale, si je n'avais été fort de ma +<i>conscience</i> et de mon <i>droit</i>. De ma <i>conscience</i>, parce que, tant +que j'ai été en Afrique, j'ai fait mon devoir non-seulement +d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce qu'en toute +sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de +prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir +Législatif tiennent du Peuple.</p> + + + + +<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3><br><br> + +<p>N° 1.—Lettre de Louis Blanc.</p> + +<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br> + +LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.</p> + +<p>Palais national du Luxembourg.</p> + +<p><i>A Pierre-Napoléon Bonaparte.</i></p> + +<p>Citoyen,</p> + +<p>C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision +prise à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous +venons de vous nommer chef de bataillon dans la Légion étrangère, +bien convaincus que votre intention formelle est de mettre +au service exclusif de la République les fonctions confiées à +votre loyauté par le gouvernement républicain.</p> + +<p>Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe +complet de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, +c'est se montrer digne de porter un tel nom et bien mériter +de la patrie. Le temps des prétentions dynastiques est passé +à jamais. La glorieuse révolution qui vient de s'accomplir a définitivement +coupé court au régime de la royauté et de tout ce +qui lui ressemble.</p> + +<p>C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu +de ces sentiments, que le gouvernement provisoire vient de +vous donner une marque de confiance qu'en ma qualité de Corse +je suis heureux de vous annoncer.</p> + +<p>Salut et fraternité,</p> + +<p>Le 15 avril 1848.</p> + +<p>LOUIS BLANC,<br> + +Membre du Gouvernement provisoire.</p> + +<br><br> + +<p>N° 2.—Pétition à la Constituante</p> + +<p>Citoyens Représentants du peuple,</p> + +<p>Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes +services à mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, +des mains des fondateurs de la République, le grade de +chef de bataillon au 1er régiment de la Légion étrangère. J'étais +autorisé à le regarder comme un état transitoire devant amener +ma mutation dans un régiment français.</p> + +<p>L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le +général Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale +une décision à cet égard. Elle était nécessaire, en présence de la +loi du 14 avril 1832 sur l'avancement. A part toute autre considération, +ces hauts fonctionnaires de la République avaient +pensé qu'une exception paraîtrait fondée en ma faveur, puisque +l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul empêché soit de +satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans une école +militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, c'étaient +les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que, +depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement +déchu, et que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert +d'attester au besoin.</p> + +<p>Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République, +et sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais +croire que le gouvernement issu de l'élection du 10 décembre +ferait pour moi la proposition favorable que Lamartine ou le +général Cavaignac eussent faite. Le gouvernement n'a pas cru +devoir prendre cette initiative; et si je ne pouvais avoir recours +à vous, citoyens représentants, je me verrais frappé, j'en conviens, +dans mes espérances les plus chères, espérances que je +n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un soldat de +mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de +l'armée française.</p> + +<p>La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une +haute réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir +appartenu au corps de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce +pas une prétention exorbitante de ma part que d'espérer d'être +enfin admis autrement qu'à titre d'officier étranger. Je m'étais +dit qu'un neveu de notre grand capitaine, un fils de Lucien +Bonaparte, un proscrit des Bourbons, n'avait pas à craindre +que le coup dont une loi de proscription l'a frappé ricochât, +pour l'atteindre encore, sur le terrain de la République.</p> + +<p>L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la +magistrature suprême de l'État semblait m'assurer de plus en +plus qu'on ne me refuserait pas une simple mutation qui ne ferait +de tort à personne, puisque mon emploi actuel peut être +rempli par un chef de bataillon au titre français.</p> + +<p>Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais +un respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du +Peuple Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, +dans un de nos régiments français d'infanterie; et, quelle que soit +votre décision, croyez que si jamais la République était attaquée, +je me réserve bien de combattre pour elle, fût-ce même comme +simple volontaire.</p> + +<p>Salut et fraternité,</p> + +<p>Paris, le 17 mars 1849,</p> + +<p>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.</p> + +<br><br> + +<p>N° 3.—États nominatifs des hommes de la Légion +étrangère, et du 2e bataillon d'Infanterie légère +d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre 1849.</p> + + +<p>3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique.</p> + +<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849" + style="text-align: left; width: 740px;"> + <tbody> + <tr> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +Numéros<br> +des<br> +compagnies<br><br> +2e<br> +4e<br> +2e<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> +3e<br> +Id.<br> +4e<br> +Id.<br> +Id.<br> +8e<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>NOMS<br><br><br> +Butet<br> +Touchet,<br> +Termeuf,<br> +Prudhom,<br> +Luyat,<br> +Raynard,<br> +Doucet,<br> +Favry,<br> +Genet,<br> +Kerdavid,<br> +Jacquemin,<br> +Consigny,<br> +Tulpin,<br> +Dorez,<br> +Bay,<br> +Charmier,<br> +Leroux,<br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>GRADES<br><br><br> +capitaine.<br> +capitaine.<br> +caporal.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +caporal.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +caporal.<br> +caporal.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> + + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 55%; text-align: left;"> +<br>OBSERVATIONS<br><br><br> +Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite.<br> +Blessé d'un coup de feu à la poitrine.<br> +Blessé d'un coup de feu au poignet gauche.<br> +Tué d'un coup de feu.<br> +Tué d'un coup de feu.<br> +Blessé d'un coup de feu à la cuisse.<br> +Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite.<br> +Blessé d'un coup de feu au sourcil droit.<br> +Tué d'un coup de feu à la tête.<br> +Tué d'un coup de feu à la tête.<br> +Blessé d'un coup de feu à la fesse.<br> +Blessé d'un coup de feu au flanc gauche.<br> +Blessé d'un coup de feu au bras droit.<br> +Blessé d'un coup de feu à la joue gauche.<br> +Blessé d'un coup de feu à la fesse droite.<br> +Blessé d'un coup de feu à l'abdomen.<br> +Blessé d'un coup de feu à la jambe droite.<br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Au bivouac, le 25 octobre, 1849.<br> + +Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG.<br> +2e régiment de la Légion étrangère.</p><br> + + +<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849" + style="text-align: left; width: 740px;"> + <tbody> + <tr> + +<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"> +DESIGNATION<br> +des<br> +compagnies<br><br> +Grenadiers du<br> +3e bataillon<br><br><br> + +3e du 1er<br> +bataillon.<br><br> + +Grenadiers du<br> +3e bataillon.<br><br> + +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> + +1re du 3e<br> +bataillon.<br><br> + +2e du 3e<br> +bataillon<br><br> + +Idem.<br><br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>NOMS<br><br><br> +Nyko<br><br><br><br> +Smitters,<br><br><br> +Vigneur,<br><br><br> +Oehme,<br><br><br> +Martin,<br><br><br> +Schildwaeser,<br><br> +Vraiden,<br><br> +Selinger,<br><br> +Got,<br><br><br> +Vialet,<br><br><br> +Pensa,<br><br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>GRADES<br><br><br> +capitaine<br><br><br><br> +sergeant.<br><br><br> +caporal.<br><br><br> +grenadier.<br><br><br> +grenadier.<br><br><br> +grenadier.<br><br> +grenadier.<br><br> +grenadier.<br><br> +sergent-major.<br><br><br> +sergent.<br><br><br> +fusilier.<br><br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;"> +<br>OBSERVATIONS<br><br><br> +Blessé d'un coup de<br> +feu et d'un coup de<br> +pierre.<br><br> + +Tué d'un coup de feu<br> +au coeur.<br><br> + +Blessé d'un coup de<br> +feu.<br><br> + +Tué d'un coup de feu<br> +à la tête.<br><br> + +Blessé d'un coup de<br> +feu.<br><br> + +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table> +<br> + + + +<p>Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.<br> + +Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire<br> +du 5e bataillon, P.-N. BONAPARTE.</p> +<br> + + + + + + +<p>N° 4.—Rapport du commandant Bonaparte.</p> + +<p>Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.</p> + +<p><i>Deuxième régiment de la Légion étrangère.</i></p> + +<p>Mon colonel,</p> + +<p>Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, +et de deux cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés +pour abattre des palmiers et protéger ce travail, je me +suis porté ce matin, à huit heures, vers la position qui m'avait +été indiquée par M. le général Herbillon, commandant en chef. +Nous avons, en arrivant, occupé un mur faiblement crénelé +par les Arabes, et de là nous les avons tenus en respect, tandis +que nos travailleurs abattaient avec une grande activité bon nombre +de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante.</p> + +<p>Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant +formé par le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à +la plaine. J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine +Butet, du 3e d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de +ce point important, et il m'en avait répondu, lorsque ce brave +et intelligent officier fut atteint d'un coup de feu. Un chasseur +de son corps fut tué au même instant. Les Arabes se jetèrent sur +le mur, limite de notre ligne, qu'ils n'ont point franchie, malgré +les diverses phases du combat. Ils étaient en grand nombre. Ils +nous assaillirent avec une grêle de pierres qu'ils lançaient pardessus +le mur, et ils finirent par se montrer audacieusement à la +crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de leurs pistolets. +Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt grenadiers +de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, +à ma voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position +meilleure, que nous occupâmes immédiatement dans un jardin +encaissé, à environ 20 mètres du mur occupé d'abord, position +d'où nous n'avons cessé de tenir l'ennemi à distance.</p> + +<p>Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était, +comme vous l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où +huit à dix grenadiers de votre régiment, électrisés par votre +voix et l'exemple du brave sergent Smitters, héroïquement tué +dans cette affaire, ont si vaillamment combattu.</p> + +<p>Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît +de ne pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors +que vous fites avancer les réserves dont le concours fut si efficace. +Pendant ce temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, +et l'infanterie légère d'Afrique, soutinrent, avec une rare +bravoure, les attaques réitérées et acharnées des Arabes. Je ne +dois pas oublier de tous dire la gratitude que nous devons à +M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de l'action, +me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui +vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont +au-dessus de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides +capitaines Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère +d'Afrique, blessés grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, +des grenadiers de la Légion, atteint d'une balle et d'une pierre à +la tête. Nous avons, outre le sergent Smitters, cinq morts, dont +un de la Légion, et quatre de l'infanterie légère d'Afrique. +Les blessés, sans compter les trois capitaines que j'ai eu +l'honneur de tous signaler, sont au nombre de vingt, dont +neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état nominatif.</p> + +<p>Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même, +mon colonel, dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus +par l'énergique et habile concours de M. le colonel de +Barral à notre gauche, sur votre ordre, dis-je, la retraite s'est +effectuée avec une grande régularité par la plaine, et elle était +accomplie à midi.</p> + +<p>Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée +comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans +pouvoir évaluer exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi, +j'estime qu'il est très considérable et au moins décuple +de celui qu'il nous a fait éprouver.</p> + +<p>Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de +mon respect.</p> + +<p>Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment +de la Légion étrangère,</p> + +<p>P.-N. BONAPARTE.</p> + +<p>Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N.Bonaparte, +qui est complet.<br> + +Tranchée, le 26 octobre 1849.<br> + +Le colonel faisant fonctions de général de tranchée.<br> + +CARBUCCIA.</p> + + +<br><br> + +<p>N° 5.—Rapport du colonel Carbuccia.</p> + +<p>Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.</p> + +<p><i>A M. le général Herbillon, commandant la colonne +expéditionnaire du Zab.</i></p> + +<p>Mon général,</p> + +<p>Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par +M. le capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître +les dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant +la journée.</p> + +<p>Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le +commandant Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion +étrangère, la mission de procéder à cette opération importante, +à la tête de quatre cents hommes, dont deux cents de la +Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.</p> + +<p>Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette +journée, le rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux +d'avoir à vous signaler la bravoure téméraire, et le coup +d'oeil militaire digne du nom qu'il porte. Atteint violemment +d'un énorme pavé sur la poitrine, il est resté à son poste, et il +a tué de sa main deux chefs arabes, au plus fort de la mêlée, +aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.</p> + +<p>Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des +difficultés qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part +de la tranchée à la tête d'une troupe de soutien et après avoir +reçu son rapport verbal, je vous ai fait demander un bataillon +de renfort.</p> + +<p>M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de +Constantine, est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris +part au feu de la première ligne; le reste a été, sous vos yeux, +placé en réserve, et lorsque les Arabes ont eu abandonné leur +position pour rentrer à Lichana, nous avons effectué notre retraite, +qui a été terminée à midi et effectuée avec le plus +grand ordre, sans opposition de l'ennemi.</p> + +<p>Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de +deux obusiers amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne.</p> + +<p>La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne +de M. le colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des +plus utiles. Les troupes, sous les ordres directs de leur chef qui +ne s'est pas épargné dans cette journée et que j'ai vu partout où +il y avait du danger, ont empêché le commandant Bonaparte +d'être débordé sur sa gauche, et lui ont permis de conserver, +aussi longtemps que vous l'avez voulu, des positions aussi difficiles.</p> + +<p>Pendant ce temps-là , la sape de droite, gardée dans la tranchée +par une compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement +assaillie par un nouveau contingent arrivé dans Zaatcha pendant +le combat. Les voltigeurs, avec sang-froid et énergie, ont attendu +les Arabes à bout portant; ils en ont tué cinq et ont mis +le reste en fuite.</p> + +<p>La conduite des troupes a été admirable de dévouement et +d'énergie, aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur +mériter l'estime et la reconnaissance de la France et de son président.</p> + +<p>Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux +dévouement.</p> + +<p>Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant<br> +la subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée,<br> + +Signé: CARBUCCIA.</p> + + +<br><br> + +<p>N° 6.—Ordre du général Herbillon.</p> + +<p><i>Ordre.</i></p> + +<p>M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors +cadre, se rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur +général, pour remplir une mission concernant l'expédition +de Zaatcha.</p> + +<p>Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.</p> + +<p>Le général de brigade, commandant la<br> +division de Constantine,<br> + +HERBILLON.</p> + + +<br><br> + +<p>N° 7.—Lettre à la Patrie.</p> + +<p>Paris, 18 novembre 1849.</p> + +<p>Monsieur le Rédacteur,</p> + +<p>Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que +mon retour d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à +vous prier d'insérer ce qui suit:</p> + +<p>Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis +ennemis, je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit +jours, qu'après avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et +avoir été de tranchée le 24, le 25, le 28 et le 29.</p> + +<p>Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus +d'assaut, et qu'on attendrait des renforts pour investir la place, +et la réduire par le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait +les opérations bien au-delà du terme que, même avant +mon départ de Paris, j'avais fixé pour ma rentrée à l'Assemblée +nationale. Comme représentant du Peuple, j'étais seul juge de +l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne dois, à cet +égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui +viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal +jugé de cette opportunité.</p> + +<p>Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position +que l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en +Afrique. Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel +du général Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général, +pour presser l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce +que je les ai rencontrés en route que je suis revenu directement +de Philippeville, au lieu de passer par Alger.</p> + +<p>Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression +de mes sentiments affectueux et distingués.</p> + +<p>P.-N. BONAPARTE,<br> + +Représentant du Peuple.</p> + + +<br><br> + + +<p>N° 8.—Lettre du général Bertrand, et décret du +Président de la République.</p> + +<p>(<i>Ministère de la Guerre</i>.)<br> + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br> +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p> + +<br> + +<p>Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir.</p> + +<p>Monsieur le Représentant,</p> + +<p>Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous +transmettre la copie d'un décret du Président de la République, +prononçant votre radiation des cadres de l'armée; ainsi que la +pièce signée du général Herbillon, remise par vous au Ministre à +votre arrivée à Paris.</p> + +<p>Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma +haute considération.</p> + +<p>Le général de brigade, directeur général du personnel,<br> + +BERTRAND.</p><br> + +<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br> + +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p> + +<p><i>Au nom du Peuple français</i>,</p> + +<p>Le Président de la République,</p> + +<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au +titre étranger, chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion +étrangère, par arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande, +un ordre de service, le 19 septembre 1849, pour se rendre en +Algérie;</p> + +<p>Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre +dont la province de Constantine est en ce moment le théâtre, +il a reçu du général commandant la division de Constantine +l'ordre de se rendre auprès du gouverneur-général de l'Algérie +pour remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha;</p> + +<p>Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est +pas rendu auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué +à Philippeville pour revenir à Paris;</p> + +<p>Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger, +se trouve en dehors de la législation commune aux militaires +français, mais qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est +engagé;</p> + +<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite +qualité, n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation, +ni le juge de l'opportunité de son retour à Paris;</p> + +<p>Sur le rapport du ministre de la guerre,</p> + +<p>Décrète:</p> + +<p>Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du +grade et de l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère.</p> + +<p>Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du +présent décret.</p> + +<p>Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849.</p> + +<p>LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.<br> + +Le ministre de la guerre,<br> + +D'HAUTPOUL</p> + +<br><br> + +<p>N° 9.—Réponse au général Bertrand.</p> + +<p>Paris, 19 novembre 1849.</p> + +<p>Monsieur le général,</p> + +<p>Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du +président de la République prononçant, dites-vous, ma radiation +des cadres de l'armée (<i>sic</i>). Je vous observerai d'abord que +ne faisant pas partie de ces cadres, je ne puis en être radié, mais +seulement révoqué du grade, que je ne devais, d'ailleurs, qu'au +Gouvernement Provisoire de la République, qui me l'avait conféré +avant que je fusse représentant du Peuple à la Constituante, +et par conséquent avant l'abrogation de la loi qui privait les +membres de ma famille de leurs droits de citoyen.</p> + +<p>Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant +du peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et +comme fils de Lucien Bonaparte, de cet état d'officier <i>au titre +étranger</i>, il y a déjà longtemps qu'à deux reprises différentes +j'avais donné ma démission, et que ce n'est que pour céder aux +instances réitérées et pressantes du président de là République que +je l'avais retirée. Arrivé avant hier à Paris, je me suis rendu +hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai déclaré que si je +ne donnais pas encore, définitivement, ma démission, c'était pour +ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont point été +arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie qui +leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement, +car je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni +convenable, et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée +longtemps.</p> + +<p>Un mot maintenant du décret présidentiel:</p> + +<p>Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande +qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été +instamment proposée par le président de la République, comme +le prouve la lettre qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand +Barrot dans les Ardennes, où j'avais été passer le temps de prorogation +de l'Assemblée.</p> + +<p>En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à +remplir un service, dont la durée aurait pu être fixée par le +gouvernement. Ma mission qui, d'après la loi électorale organique, +n'aurait pu, en tous cas, durer plus de six mois, était temporaire, +indéterminée, gratuite et dépendante de ma volonté. On +concevrait même difficilement qu'il eût pu en être autrement.</p> + +<p>D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre +étranger ne me dépouillait pas apparemment de mon caractère +de membre du pouvoir législatif; et quoi qu'en dise le président +de la République, dont les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas +encore force de loi, j'étais parfaitement le maître de revenir, +sans l'autorisation de personne, siéger à mon poste le plus +important, à l'Assemblée nationale, et j'étais seul juge de l'opportunité +de mon retour. Du reste, le but de la mission que +m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment +que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en +marche, étaient assurés.</p> + +<p>Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu +plus présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant +du Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la +révocation qu'ils décrètent ne peut porter que sur le grade, et +non sur l'emploi, puisque je n'en ai pas.</p> + +<p>Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite +considération.</p> + +<p>PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,<br> + +Représentant du Peuple.</p> + +<br><br> + + +<p>N° 10.—Extrait du compte-rendu de la séance de +l'Assemblée législative de 22 novembre 1849, +d'après le <i>Moniteur</i>.</p> + +<p><i>Interpellations de M. Pierre Bonaparte.</i></p> + +<p><i>M. le Président.</i>—M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation +d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre, +sur un décret qui a paru dans le <i>Moniteur</i>, et qui révoque +M. Pierre Bonaparte du grade militaire qui lui avait été conféré +par le Gouvernement provisoire.</p> + +<p>Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut +que les interpellations soient fixées.</p> + +<p><i>M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>—Je suis +prêt à répondre à l'instant.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement +les interpellations?</p> + +<p><i>De toutes parts.</i>—Oui! oui!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Citoyens représentants du Peuple, +je n'ai que quelques mots à dire sur la question que ce décret +soulève en général, et sur ce qui me regarde en particulier, si +l'Assemblée veut bien m'entendre.</p> + +<p>En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec +indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire <i>dans +cette enceinte</i>, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que +soit la mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de +l'article 85 de la loi électorale organique, ne peut être retenu +malgré lui loin du sanctuaire national, où s'accomplit son mandat. +(Mouvements divers.) Jaloux de vos droits, qui sont ceux +du pays, il importe que vous fassiez intervenir à cet égard une +décision souveraine qui réprime les outrecuidantes prétentions +d'un gouvernement trop disposé à faire bon marché du grand +caractère dont les représentants du peuple français sont revêtus. +J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du +jour motivé, à la fin de la discussion.</p> + +<p>Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible +que je viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, +dans ma conviction, nos institutions républicaines, auxquelles je +suis voué corps et âme, sont sur le point de courir des dangers +(Mouvement.)</p> + +<p>Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas +sur la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été +traité, l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu +modifier mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon +Bonaparte, mais non envers le président de la République. Tant +qu'il saura maintenir la constitution, ou que la majorité de l'Assemblée +déclarera qu'il l'a maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, +tout en conservant, bien entendu, ma liberté d'appréciation +parlementaire.</p> + +<p>Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers +surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce +qui naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire +relevé le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon +cousin et collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont +fait donner une mission, dont ils se sont ensuite subrepticement +efforcés de rendre l'accomplissement impossible.</p> + +<p><i>Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit +attribuer principalement tout ce que le président fait de déplorable, +je le nommerai.</i></p> + +<p><i>De toutes parts.</i>—Oui! oui! Nommez!</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Eh bien! c'est M. Fialin, <i>dit</i> de +Persigny!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—J'arrête ici l'orateur en lui rappelant +qu'aux termes de l'article 79 du règlement, les interpellations +de représentant à représentant sont interdites. Il a demandé +l'autorisation d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte +qu'il a déterminé, et sur lequel il demande des explications; je +l'invite à se renfermer dans les termes de ses interpellations; il +ne peut interpeller un représentant, le règlement est formel.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Je m'y renfermerai, monsieur le président; mais je prends la liberté de vous faire observer que ce +n'est pas une interpellation, mais une désignation.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—C'est une véritable interpellation.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—C'est une désignation.</p> + +<p>Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité +de membre de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement +des partis se plaît à dénaturer les choses les plus simples.</p> + +<p>Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis +parti de Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, +du général Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de +cet ordre que je n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville +à Alger. Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, +par conséquent, il ne pouvait y avoir aucun mérite à la faire, +puisque le but de ma mission auprès du gouverneur général +était rempli par l'envoi des renforts que j'avais rencontrés en +marche.</p> + +<p>D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général +Herbillon le savait. Le président de la République et le Gouvernement +savent parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il +était convenu, lorsque j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique +quand je le jugerais convenable, et sans qu'ils pussent y +trouver à redire. (Rumeurs.)</p> + +<p>Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque +j'aurais sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je +tiens par-dessus tout.</p> + +<p>Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment +il se fait qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande +(car je ne m'y croyais nullement obligé), je lui ai communiqué +l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de Zaatcha +pour Philippeville et Alger, il avait répété à satiété que, sous le +rapport militaire, les renforts étant assurés, il me trouvait parfaitement +en règle? Vous m'avez dit, monsieur le ministre, que j'étais +parfaitement en règle. Si je ne me trompe, l'opinion du gouverneur +général de l'Algérie était exprimée d'une manière analogue +dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit avoir +entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son +contre-seing à la révocation qui a paru au <i>Moniteur!</i></p> + +<p>Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard +avec une étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il +savait être une injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral, +me touche fort peu, car je ne tenais nullement à ma qualité +d'officier au <i>titre étranger</i>.</p> + +<p>Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui +m'a fait entrer dans ces développements, bien que, au point de +vue du droit, ils soient tout à fait superflus.</p> + +<p>Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance +de notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits +de ceux d'entre nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés +en mission, soient fixés; et c'est pour cela que j'aurai +l'honneur, après la discussion, de présenter à l'Assemblée un +ordre du jour motivé.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—La parole est à M. le ministre de la +guerre.</p> + +<p><i>M. d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>—Messieurs, l'interpellation +qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je +les traiterai l'un après l'autre.</p> + +<p>Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée, +qui a demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire, +soit dans l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions +qui sont le plus communément confiées aux représentants), et qui a +accepté dans toute leur teneur les instructions qui lui ont été données +librement, volontairement, et souvent après sollicitations, +il s'agit de savoir, dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est +libre d'oublier ce même mandat, ce même engagement; s'il est +juge, juge souverain, d'après la théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour.</p> + +<p>Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très +bien!)</p> + +<p>Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui +qui l'a accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation; +une fois rendu à son poste, il doit consulter ses instructions; +s'il est militaire, il doit se renfermer dans l'obéissance due à ses +chefs militaires; il n'est plus, là , représentant du Peuple. (Marques +d'assentiment.)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Alors, pourquoi m'avez-vous +trouvé en règle?</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez +pas! On vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre.</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Je le répète, il n'est plus, là , le représentant +du Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre +le représentant du Peuple, ayant mission de la convention du +Gouvernement, en se plaçant au-dessus de toutes les positions +dans les armées, et ce qui se passe aujourd'hui. Quelques journaux +ont voulu la rencontrer; ils sont tombés dans une erreur +complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre qui +partage une pareille doctrine. (Non! non!—Approbation.)</p> + +<p>Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe, +n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le +mandat émane essentiellement du Gouvernement, de l'initiative +du Pouvoir exécutif. Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant, +qui ne doit pas occuper l'Assemblée. (Très bien!)</p> + +<p>Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques +prolongées d'approbation.)</p> + +<p>Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il +passé? M. Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion +étrangère, au titre étranger; et remarquez, messieurs, que ce +titre n'a rien de blessant. M. Pierre Bonaparte ne peut pas être +chef de bataillon à d'autre titre, car la loi de 1834, sur l'état des +officiers, nous est connue; c'est le Code militaire, un code qu'on +ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans une autre circonstance, +l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a pas suivi +la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le grade +de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues +pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de +guerre sur le champ de bataille ou dans une proposition régulière +de candidature sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir +chef de bataillon. M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une +ni dans l'autre de ces conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement +provisoire, je crois, on lui a conféré le titre de chef +de bataillon dans la Légion étrangère, à titre étranger; lui, n'est +pas étranger, mais son titre est étranger; c'est ce qu'il faut bien +distinguer. (Très bien! très bien!) Voilà en quoi M. Pierre +Bonaparte ne peut pas être blessé: il est Français et bon Français, +c'est un hommage que je lui remis; mais son titre dans la +Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire attention à +cette distinction. (Très bien! très bien!)</p> + +<p>M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie. +Cette mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la +disposition du gouverneur général. Que fait le gouverneur +général? Il se rappelle le nom de Bonaparte, et il donne à +M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, le poste le plus périlleux; +c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux de se trouver; +c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes d'approbation.)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte</i>.—Je vous prie de croire que je n'ai +pas boudé.</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Je dis cette phrase à dessein. Dans la +lettre que M. Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint +qu'on lui avait fait une condition qui n'était pas convenable; +c'est à cela que réponds.</p> + +<p>Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de +M. Pierre Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. +Mais il ne s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je +crois devoir relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à +M. Pierre Bonaparte était un poste de choix, de faveur, qu'il +devait en être content, puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que, +quand on porte son nom, on doit être enchanté de se trouver +dans une pareille position. (Très bien! très bien!)</p> + +<p>Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement +de son grade, on lui a donné le commandement de quatre +cents hommes. Il s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne +juge pas le mérite du mouvement, s'il était plus ou moins rationnel, +ceci est un fait purement militaire; vous me permettrez +de le passer sous silence. L'engagement qui eut lieu a été vif; +la ligne des tirailleurs a dû se retirer. M. Pierre Bonaparte a +montré beaucoup de courage; il a été presque appréhendé au +corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout naturel; +on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom. +Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été +reprise; chaque troupe est restée dans sa position respective.</p> + +<p>Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié +qu'il était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, +M. Pierre Bonaparte s'en est souvenu.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Pas le lendemain!</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Peu importe! je n'épilogue pas sur les +heures ou sur le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après, +a trouvé qu'étant représentant du Peuple, il devait revenir dans +cette enceinte. C'est fort bien; mais il aurait dû y penser avant +de partir. En ce moment, il était devant l'ennemi; il aurait dû +s'en souvenir. (Très bien! très bien!)</p> + +<p>Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de +l'ennemi, j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant. +(Très bien! très bien!)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Je suis revenu pour affaire de +service.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—N'interrompez pas; vous répondrez!</p> + +<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>—M. le général Herbillon, +commandant militaire de la province de Constantine et des +troupes qui font le siége de Zaatcha, a donné, il est vrai, à +M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il m'a remis entre les mains. Je +lui ai dit: «Cet ordre vous couvre». C'était tout simple, et +s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce que j'aurais fait? +Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée l'autorisation +de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et conduire par +la gendarmerie à Constantine, et là , vous auriez été traduit devant +un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.)</p> + +<p>Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne +restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute +grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce +mandat était important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller +à Alger; pourquoi faire? C'était une chose à peu près inusitée +qu'un officier commandant une troupe, et une troupe devant +l'ennemi, en fût détaché pour aller devant le gouverneur d'Alger +demander des secours. Mais enfin j'accepte cette mission tout +étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il l'accomplir. +Or, que se passe-t-il?</p> + +<p>En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des +troupes qui débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne +consultant que mon coeur de soldat, je me serais mis à la tête de +ces troupes, je serais parti avec elles, et le lendemain je serais +monté à l'assaut de Zaatcha. (Très bien! très bien!)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Un officier au titre étranger ne +peut pas commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement. +Il arrive à Philippeville; un paquebot partait pour la France: il +prend passage à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis +à Paris. Arrivé à Paris, il se présente chez le ministre de la guerre. +Je fus assez étonné de le voir: je connaissais son arrivée, du +reste; je la connaissais par un rapport du préfet de police, et +je devais la connaître, parce que, dans toute hypothèse, il m'importait +beaucoup de savoir où était M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p>M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel +hasard il est à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet +ordre vous couvre par rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon +d'un poste militaire. S'il en eût été autrement, c'eût été un +déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se déshonorer, c'est impossible.</p> + +<p>M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre +contenant des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai +combattues, doctrines que vous avez entendues et qui auraient +pour conséquence de mettre le Gouvernement dans l'impossibilité +absolue de donner quelque mandat que ce puisse être à des +membres de cette Assemblée. (Très bien!)</p> + +<p>Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer +dans les journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée. +Le Gouvernement était mis en demeure de répondre; il l'a fait +par le décret que vous connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase. +Le Gouvernement était mis en demeure de répondre à la lettre +de M. Pierre Bonaparte; c'était une espèce de défi; le Gouvernement +a répondu par le décret que vous avez vu.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Par dépit!</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Il était dans son droit, dans son droit +absolu, et s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement +raison de l'en blâmer. (Très bien!)</p> + +<p>Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas +de ma compétence.</p> + +<p>Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut +que M. le président de la République n'a pour conseillers que +ses ministres; nous n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons +l'influence de qui que ce soit. (Très bien!)</p> + +<p>Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des +projets de lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; +nous nous inspirons des votes de la majorité de cette Assemblée; +nous nous conformons à ce qu'elle décide, et nous serons toujours +heureux de marcher avec elle. (Approbation vive et prolongée.)</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Citoyens représentants, je tiens +seulement à vous soumettre mon opinion sur un point du discours +de M. le ministre.</p> + +<p>Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon +m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée +nationale l'autorisation de me poursuivre devant un +conseil de guerre. Mon opinion est que, si l'Assemblée avait +accordé une pareille autorisation, elle aurait abdiqué son droit +et ses prérogatives les plus essentielles (Murmures et dénégations); +car, s'il plaisait, par exemple, à MM. les ministres d'éloigner de +l'Assemblée un membre quelconque; si, par suite de promesses, +de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux murmures.)</p> + +<p><i>Un membre.</i>—On est libre d'accepter.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en +Algérie, au Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la +présence pourrait être incommode seraient éloignés au moins +pendant six mois. (Dénégations.) Et notez bien une chose, c'est +que, les six mois expirés, si le représentant n'est pas revenu à +son poste, sa qualité, son caractère est perdu de droit. Je voulais +seulement vous soumettre cette observation.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'incident me paraît vidé.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Je propose un ordre du jour +motivé.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre +Bonaparte propose à l'Assemblée:</p> + +<p>«Considérant que les missions ou commandements temporaires +dont les représentants du Peuple peuvent être investis, +conformément à l'article 85 de la loi électorale organique, ne +peuvent leur enlever leur droit d'initiative parlementaire, ni +l'indépendance de leur caractère législatif;</p> + +<p>«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher +ou d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement +de leur mandat,</p> + +<p>«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.»</p> + +<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>—Je demande l'ordre du jour +pur et simple.</p> + +<p><i>Voix nombreuses.</i>—Non! non!—Aux voix l'ordre du jour +motivé!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—On a demandé l'ordre du jour pur et +simple. (Non! non! On n'insiste pas!)</p> + +<p><i>Nombre de voix.</i>—L'ordre du jour motivé!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—Je mets aux voix l'ordre du jour motivé +présenté par M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p>(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière +se lève à la contre-épreuve.)</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour +motivé.</p> + +<p>(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre +de la guerre.—La séance reste suspendue quelques instants; les +représentants descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations +animées.)</p> + + +<br><br> + + + +<p>N° 11.—Extrait du compte-rendu de la séance de +l'Assemblée législative du 22 décembre 1849, +d'après le <i>Moniteur</i>, et Amendement de +M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p><i>Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième +bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y +recevoir une partie des hommes de la garde nationale mobile +de Paris.</i></p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'ordre du jour appelle la discussion du +projet de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la +Légion étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la +garde nationale mobile de Paris.</p> + +<p>Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est +demandée par le Gouvernement et proposée par la commission.</p> + +<p>(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—M. Pierre Bonaparte a la parole sur la +discussion générale.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Citoyens représentants du Peuple, +je m'associe de grand coeur aux intentions équitables que le projet +du Gouvernement nous annonce en faveur des débris de notre +jeune et héroïque garde mobile. Mais pour savoir si la position +qu'on veut faire à ceux de ces jeunes soldats qui resteront sous +les drapeaux est convenable, il faut examiner celle du corps où +l'on propose de les faire entrer. Pour moi, je pense que nous devons +nous refuser à assigner à des citoyens français (qui ont bien +mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position qui, +même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas +en rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national. +Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles +d'existence de la Légion étrangère ne sont pas modifiées.</p> + +<p>J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à +l'armée, sont loin de se faire une idée bien nette des différentes +catégories militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que +cela s'explique par l'étrangeté même de ces conditions diverses; +mais si l'Assemblée le permet, je les rappellerai succinctement.</p> + +<p>Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme +dans les autres régiments, c'est-à -dire français servant <i>au titre +français</i>, et jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des +mêmes garanties que tous les autres officiers de l'armée.</p> + +<p>Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non , +et servant tous également <i>au titre étranger</i>.</p> + +<p>Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant +au titre étranger.</p> + +<p>Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français, +et réintégrés au titre étranger.</p> + +<p>Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion, +en conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service +étaient conçues comme celles des corps français. Ils croyaient +donc n'être soumis qu'à la condition de ne pas servir en France. +Leur erreur était bien naturelle, car les lois organiques du 11 +avril 1831, 14 avril 1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur +sujet; et si l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait +(très justement au point de vue national) d'une exclusion pour +le commandement, du moins leur offrait-elle la voie de la naturalisation +civile, pour rentrer dans le droit commun et obtenir +la naturalisation militaire.</p> + +<p>Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du +5 mai 1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844. +S'il eût pu rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la +Légion à cet égard, ce doute aurait disparu devant les explications +données par le ministre de la guerre en maintes circonstances, +et devant les autorisations de permutation accordées +entre des officiers étrangers naturalisés servant dans la Légion et +des officiers des régiments français.</p> + +<p>J'ai eu sous les yeux:</p> + +<p>1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la +promulgation de la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il +est dit: «Direction du personnel et des opérations militaires.... Ce +n'est donc que lorsque M. de Caprez aura été naturalisé Français +qu'il sera en position de demandera permuter; mais, tant qu'il +conservera la qualité d'étranger, sa réclamation à cet égard ne +saurait être accueillie. <i>Signé</i>: Miot.»</p> + +<p>2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des +régiments suisses, qui servent maintenant dans des corps français, +et qui sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent +un lieutenant-colonel et un chef de bataillon.</p> + +<p>Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième +Légion étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers +au titre étranger contiennent l'annotation suivante: <i>Cette +nomination étant faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne +donne pas à M.N. les droits conférés aux officiers français +par la loi sur l'avancement et celle sur l'état des officiers</i>.</p> + +<p>Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par +les articles 195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour +les grades supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables +à l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par +suite de l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la +loi du 14 avril 1832.</p> + +<p>Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour +la première fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun +droit au commandement pour les officiers étrangers, et que +les officiers français servant au titre étranger n'ont que les droits +des officiers étrangers pour le commandement.</p> + +<p>Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans +la position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables +à volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de +l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un +tour d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a +conservé que les bénéfices de la loi du 11 avril 1831!</p> + +<p>J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application +de la décision de 1844, cette décision a été violemment mise de +côté par les généraux en chef de notre armée, comme nuisible +au service de l'Etat et à la dignité de tous les officiers, étrangers +ou non. Des officiers qui sont le type de l'honneur militaire +ont obéi à un commandant de colonne au titre étranger, +bien que connaissant l'incapacité dont le frappait l'ordonnance.</p> + +<p>Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis +avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie +par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il +serait juste, indispensable même, d'améliorer leur sort; mais, +pour éviter les abus, on est d'accord, en général, que ce mode +d'admission aux emplois militaires devrait être supprimé pour +l'avenir.</p> + +<p>Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés +au titre étranger.</p> + +<p>Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par +suite d'une fiction, que les officiers en question ont pu être placés +dans la Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser +leurs demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs +droits, s'ils en ont, restent intacts. Mon opinion, basée sur +l'examen des lois et règlements qui régissent l'armée, me porte +à défendre la position des officiers démissionnaires, et à penser +que le conseil d'Etat leur serait favorable, s'ils s'adressaient à lui +pour régulariser leur position actuelle.</p> + +<p>Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux +prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois +de 1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires, c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et +le droit, qu'il était permis au Pouvoir exécutif de replacer ces +officiers dans les rangs de l'armée française.</p> + +<p>En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef +de l'Etat faisait d'un simple soldat un caporal ou un général. +La loi de 1818 est la première restriction apportée à la toute-puissance +du roi en fait d'avancement. C'est elle qui, en consacrant +les droits de l'ancienneté, a fait participer l'armée à l'édit +de 1789, portant que <i>tous les Français seront admissibles à tous +les emplois</i>.</p> + +<p>La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau +en fait d'avancement; <i>elle a seulement</i>, disait le rapporteur devant +la chambre des députés, <i>élargi les droits du pouvoir nouveau, +en supprimant de la législation de 1818 les prescriptions +incompatibles avec le bien du service, et provenant des défiances +outrées</i>, disait toujours le rapporteur, <i>que l'on avait éprouvées +contre l'ancien gouvernement</i>.</p> + +<p>Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière +surtout, n'ait pas résolu la question de légalité concernant la +réintégration des officiers démissionnaires, et que, dans les discussions +auxquelles elles ont donné lien dans le parlement, pas +une voix ne se soit élevée pour provoquer à ce sujet une solution +désirable.</p> + +<p>On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard; +mais, après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette +réintégration, à la fin de 1828, il est vivement à regretter que +le doute, au moins, soit encore permis.</p> + +<p>Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé +le droit de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il +résulte de la dernière décision insérée au journal militaire officiel, +premier semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné +cette prérogative. Le gouvernement de juillet s'en est servi +longtemps sans opposition; puis il y a renoncé <i>de fait</i>, mais en +soutenant son <i>droit</i> à cet égard. Le gouvernement de février a +relevé des officiers soit de la retraite, soit de la réforme, soit de la +démission, en consultant seulement les intérêts de la République.</p> + +<p>Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable +aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit +rendue, car ces officiers abandonnent généralement l'armée pour +suivre une carrière plus avantageuse en temps de paix, et ils +ne devraient pas pouvoir reprendre leur rang, par exemple, +en temps de guerre, au préjudice de leurs camarades qui ont +continué à suivre les bonnes et mauvaises chances de la carrière; +mais enfin des décisions royales non rapportées existent, et elles +établissent les droits des officiers démissionnaires.</p> + +<p>Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont +communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux +qu'eux, ont obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit +d'être réintégrés directement dans un régiment français, soit de +permuter pour passer dans un de ces régiments, après avoir été +nommés à la Légion et avant de rejoindre, soit enfin de sortir de +la Légion avec un emploi dans l'état-major des places, que les +officiers servant au titre français seuls peuvent obtenir.</p> + +<p>On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux +qui prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux +officiers démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant du service. Le premier, plus favorisé, est +envoyé dans la Légion comme officier au titre étranger. Le +deuxième, moins heureux et ayant moins de services, est envoyé +aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent, sans contracter +d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il compte +aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi +d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du +16 mars 1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré +au titre français, même comme sous-officier. Plusieurs officiers +de la Légion, jadis démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers +au titre français.</p> + +<p>Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit +chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers, +sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans +la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les +modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement +qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité +envers ces braves. Et c'est bien peu que de ne demander +pour eux que de l'humanité; car en consultant la statistique au +hasard, sur <i>soixante</i> officiers polonais, par exemple, arrivés à +la Légion en 1832, <i>cinquante-quatre</i> sont morts, tués à l'ennemi +ou succombant aux intempéries du climat. N'est-il pas évident +que la mort atteint les étrangers avant qu'ils aient rempli le +temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce pas répudier +toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à +de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre +drapeau?</p> + +<p>Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose +d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications +équitables sont apportées à l'état des militaires servant +à ce titre, elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique +ardeur dont, au point de vue militaire, nous avons +admiré le brillant essor aux jours néfastes de juin.</p> + +<p>Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique +l'article 1er du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il +n'ait point pour base les opinions politiques.</p> + +<p>J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien +renvoyer mon amendement à l'examen de le commission.</p> + +<p><i>Amendement.</i></p> + +<p>Articles 1, 2 et 3.</p> + +<p>Comme au projet du Gouvernement.</p> + +<p>Art. 4.</p> + +<p>Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril +1832, l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable +aux officiers étrangers, naturalisés on non.</p> + +<p>Art. 5.</p> + +<p>La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président +de la République, sur la proposition du ministre de la +guerre.</p> + +<p>Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable +à la Légion étrangère.</p> + +<p>Art. 6.</p> + +<p>Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après +dix ans au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement, +par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition +du chef de corps, faite à l'inspection générale.</p> + +<p>La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit +commun, et lui confère tous les droits de l'officier français.</p> + +<p>L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par +celle du 18 février 1844, sera définitivement arrêté de manière +que ce ne soit qu'à grade égal que les officiers étrangers naturalisés +français soient sous les ordres des officiers français, et +qu'ils commandent, à leur tour, ces derniers à supériorité de +grade.</p> + +<p>Art. 7.</p> + +<p>Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement +pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être +naturalisés militairement, après dix ans au moins de services +effectifs.</p> + +<p>Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est +supprimé, et aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis +avec un grade dans la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues +par la loi, pour l'admission aux emplois et l'avancement +dans les autres corps.</p> + +<p>Art. 8.</p> + +<p>Les officiers démissionnaires du service français, actuellement +pourvus, dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront:</p> + +<p>Être réintégrés directement dans un des corps français;</p> + +<p>Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;</p> + +<p>Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des +places.</p> + +<p>Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir, +être réintégré, à aucun titre, dans l'armée.</p> + +<br><br> + + +<p>N° 12.—Autre Lettre à la Patrie.</p> + +<p>Paris, 5 janvier 1849.</p> + +<p><i>A M. le rédacteur de la</i> Patrie.</p> + +<p>Monsieur le rédacteur,</p> + +<p>Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au <i>Moniteur</i>.</p> + +<p>M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, +dit:</p> + +<p>«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes +entre leurs mains une caisse et des outils, et que je dus faire +venir des troupes du camp pour assurer la retraite.»</p> + +<p>Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées +fort à propos.</p> + +<p>Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, +Butet et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai +pu faire moi-même.</p> + +<p>Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de +battre en retraite, <i>donné par le général Herbillon</i>, m'a été +transmis par mon colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre, +j'ai tenu la position <i>sans reculer d'une semelle</i>.</p> + +<p>La colonne expéditionnaire tout entière le sait.</p> + +<p>Agréez, etc.</p> + +<p>P.-N. BONAPARTE.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un mois en Afrique + +Author: Pierre-Napoléon Bonaparte + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11769] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +UN MOIS + +EN AFRIQUE + +PAR + +PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE + +Je ne m'abaisse pas à une justification, je raconte; la vérité est +l'unique abri contre le _venticello_ de Basile. + + +AUX CITOYENS +DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE. + + + +UN MOIS EN AFRIQUE. + + +La France, la République, les Armes, voilà les aspirations de toute ma +vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices avaient suivi, +dès longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'étais +réitérativement adressé au roi Louis-Philippe, à ses ministres, aux +vieux compagnons de l'empereur; même une place à la gamelle, même un sac +et un mousquet en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant +pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour acquérir, +au moins, quelque expérience militaire, en attendant l'avenir. Ni la +Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, ni le Czar, de qui +j'avais sollicité la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent +ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il +est vrai, j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de +la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination +de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre étranger_ que +notre Gouvernement provisoire m'avait conféré. + +Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon au +premier régiment de la légion étrangère, je vis, bien que d'une façon +incomplète, exaucer mes voeux. J'étais en France, la République était +proclamée, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature +exceptionnelle de mon état militaire, et la non-abrogation de l'article +VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille, +apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; mais +l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette +loi, le gouvernement de la République ne pouvait m'admettre dans un +régiment français. Faire cesser décidément notre exil, cela n'entrait +pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le mérite politique de +son appréciation, mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit +de haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses honorables +membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc m'annonça ma nomination[l] +fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec +effusion, ainsi que ses collègues, et quels qu'ils soient maintenant, +membres de l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou +captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant. + +[Note 1: Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.] + +Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître +particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont la famille est +alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de l'amitié de Crémieux, +dont la voix éloquente et généreuse s'était élevée si souvent en faveur +des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une +bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement, +en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service +d'une manière plus complète. Et si des considérations étrangères à ma +personne ne les avaient arrêtés, il est certain que le Gouvernement +provisoire ou la Commission exécutive n'eût pas tardé à naturaliser mon +grade. + +Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parlé de +la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne +peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on n'a satisfait à la loi de +recrutement, ou si on ne sort pas d'une école militaire. Mais, de bonne +foi, cette thèse était-elle soutenable à mon sujet? Comment aurais-je pu +remplir les conditions de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute, +et à part la période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement +provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un décret de +l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais si, dans un moment +opportun, le gouvernement, quel qu'il fût, l'avait proposé, peut-on +supposer que les représentants du grand peuple qui, en rappelant les +proscrits, a placé l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu? +Supposons que la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de +la stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de +m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme simple soldat. +En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je +n'eusse pu être admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril +1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à +contracter un engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en +Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi, +c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle +proscription dans l'état; car comment appeler autrement une disposition +qui vous défend sans retour, dans votre patrie, la carrière à laquelle +vous vous étiez exclusivement voué, ou qui ne vous permet de la suivre +que dans des conditions anormales et intolérables?[2] + +[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers +au titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le +chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces +justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée +législative, le 22 décembre 1849.] + +Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai supposé qu'une +auguste assemblée aurait pu être appelée à se prononcer sur un intérêt +individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de +l'essence des institutions démocratiques que les grands pouvoirs de +l'État ne dédaignent pas les réclamations des plus humbles citoyens, +mais les précédents parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce. + +Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal Ney +passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans ceux dont +leur père avait été un des plus glorieux luminaires. Les services des +parents sont entrés plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer +qu'une circonstance récente, n'avons-nous pas, à la Constituante +de 1848, voté par acclamation, et comme récompense nationale, la +nomination, en dehors des règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre +général Négrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux +travaux législatifs et à l'armée? + +Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement +provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, lorsque un grand +nombre de Corses résidant à Paris m'offrirent la candidature de notre +département à l'Assemblée Nationale. La vivacité des sympathies de nos +braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la +mémoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir +fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à constituer +définitivement la République, on comprendra que le service d'Afrique, en +temps de paix, et surtout dans un corps étranger, dut me paraître +une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors +sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre, voulut bien +m'autoriser à suspendre mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le +4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en +présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de notre jeune +République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, qui avait été +le rêve de toute ma vie, la première sanction du suffrage universel. + +Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de juin, vinrent +nous attrister dès les premiers travaux d'une assemblée, qui fut, quoi +qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une +des plus honnêtes qui aient jamais honoré le régime représentatif. Le +23 juin, pendant la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire +enlever une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal +Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le +suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon +cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient +à la porte du palais législatif. En compagnie du ministre des finances, +et de notre collègue Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les +boulevards, où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous +les armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés d'une +foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et dont la plupart, +j'en ai la conviction, étaient le lendemain derrière les barricades. +L'accueil qu'ils nous firent, les poignées de main cordiales qu'ils nous +donnèrent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement +prouvé une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés, +et que la guerre civile est le plus horrible des fléaux. + +Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard. +Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes dans la rue du +Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupées +par nos adversaires. Arrivés sur les quais, nous vîmes un détachement de +gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte +jusqu'à la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que +je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine, +circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et +courageux citoyen. Et certes, si le soir même il n'avait résigné ses +pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage +pour le porter à provoquer une décision touchant mon assimilation aux +officiers qui servent _au titre français_. + +Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve que les +belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour où nous +nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais me séparer de +Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derrière moi; +_mais je craint la réaction et la guerre civile._» Quoi qu'il en soit, +n'est-il pas profondément triste, après tant de vicissitudes, que ce que +j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac, +m'ait été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon propre +cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, que je +n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute +dignité et toute indépendance? + +Mais procédons par ordre. + +A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. Le décret du 11 +octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi +du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits, +avait banni la branche aînée des Bourbons, et maintenu, moins la +sanction pénale, l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du +12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une +immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur du peuple +le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus haut degré le +sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, comme je le dis alors, +est la dernière page de l'histoire de l'empereur, et pour l'écrire, près +de six millions de Français ont déchiré les traités de 1815, et proclamé +que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo. + +Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes bien +intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation +véritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de +la République, la Constituante, battue en brèche par le nouveau +gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifiée, il est vrai, par +Lanjuinais, et fixer à un court délai sa dissolution. Durant cette +session d'une année, j'ose le dire, un grand nombre de mes collègues +d'opinions diverses m'avaient accordé quelque sympathie, et si jamais +j'ai pu espérer avec raison la régularisation de mon état militaire, +c'est bien dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à +l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes +dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos relations qui +dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait +à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter +la confiance que j'avais lieu de placer, à cet égard, dans le chef +du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blâmé les +administrations précédentes de ne m'avoir pas fait admettre dans +un régiment français. Bref, un mécontentement injuste de mes votes +consciencieux, et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même +que Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences exclusives +et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menées qui se +résument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enlevèrent le +modeste succès que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans +le grand triomphe du dix décembre. + +[Note 3: Il m'est permis de croire que le président de la +République, laissé à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son +élection, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me +donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés +qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prêts à crier au privilège, +et dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui +siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, il +approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»] + +L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité, +l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. Au fond, +je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais donné ma démission; +elle avait été refusée avec insistance par le président et par le +ministre de la guerre. Je résolus de tenter un dernier effort. Il y +avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il était trop près, j'y +tenais trop, pour me décourager complètement. Quoique à regret, j'étais +décidé à me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre +étranger. Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de +mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, j'aurais été +heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert par les collègues qui +avaient brisé la loi de mon exil. Il me semblait qu'une décision +favorable eût été comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne +m'aurait coûté pour la justifier. + +Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une pétition à +l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre +président, voulut bien la renvoyer immédiatement au comité de la guerre. +Elle y fut examinée; le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître; +deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins +quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues qui +se prononcèrent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde +reconnaissance. J'en dois surtout au brave et vénérable général Laidet, +à MM. Avond et de Barbançois, qui voulurent bien plaider ma cause avec +une véritable et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir +repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait été un +motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon épée a été +brisée, de leur dire avec désintéressement qu'ils se sont trompés; dans +aucun cas, la République n'aurait eu un soldat plus fidèle, comme elle +l'aura encore, si elle était attaquée, bien que ce ne puisse plus être +dans les rangs de l'armée. + +M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma pétition, mais nos +nombreux travaux et les graves préoccupations du moment empêchèrent de +la porter à l'ordre du jour. La Constituante fit place à la Législative, +et ma position militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir, +a été décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment +français, au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais +suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à la carrière +des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche et en Corse, je +revins siéger à l'Assemblée actuelle. + +Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je voyais +une majorité composée de divers éléments, tous d'origine monarchiste, +opposés par conséquent à mon principe, mais soutenant, quoiqu'en +l'égarant, suivant moi, le pouvoir exécutif. De l'autre, une minorité, +formée aussi de nuances diverses, moins hétérogènes, il est vrai; +minorité républicaine, révolutionnaire, réformatrice, humanitaire, +demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient +Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été contre lui, +c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, je me sentais +instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, à part ses antipathies +individuelles, je pensais sincèrement qu'elle dépassait le but, et +qu'elle compromettait la République, notamment en se rapprochant des +hommes qui approuvaient le 15 mai et les journées de juin. Restait le +tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait +parfois les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison me +rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que peut-il? +sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, en apportant, +suivant les circonstances, son faible contingent contre la réaction ou +les excès. Du reste, les mêmes antipathies que j'ai signalées, moins +violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans +son sein. + +Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être +trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret +de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer mon mandat au +service actif. En vérité, la direction donnée à nos armes en Italie me +prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des opérations +militaires auxquelles, à aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais +on parlait aussi d'expéditions prochaines en Afrique, cette terre où se +sont formés tant de bons officiers. Le président, mes autres parents, +des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à faire +à mon corps _un acte de présence_ qui facilitât, disaient-ils, la +régularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra; +mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et +mes antécédents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier +longtemps pour me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante +condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement +d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature de +la République, me marchandât tant mon épaulette, je déclinai toute +proposition, et la prorogation de la Législative étant arrivée, je +retournai dans les montagnes des Ardennes belges, où j'avais fait +un long et tranquille séjour avant la révolution. Ce qui me navrait +surtout, c'était de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de +la monarchie, tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou +misérable; ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans +obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis +qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le pays suivant mon +aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que +juste et méritée. + +Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et +plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de céder et +de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y furent encore renouvelées, +et un jour même, à Saint-Cloud, on me témoigna tant de mécontentement +de mon hésitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet +_acte de présence_ à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse +épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais protesté à +satiété que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais +dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais dû, pour tous ces motifs, +maintenir ma résolution; mais ce qui enfin l'ébranla, ce fut la +perspective de la campagne qui se préparait dans le sud de la province +de Constantine. Il fut décidé que je serais envoyé en mission temporaire +auprès du gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais +rejoindre la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon. +Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on +ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec tout le monde, président, +ministres, intermédiaires officiels ou officieux, que j'allais en +Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir +quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que +l'_acte de présence_ qu'on paraissait croire indispensable à la +régularisation de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on +contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais +gardé d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient +nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de Lyon, de +Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer, +lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour à l'Assemblée pour +le 15 novembre, au plus tard. + +Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, j'assistai +à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de bonne heure, je +quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'étais à +Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. Je partis presque immédiatement +pour Toulon, où j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville était dans +la consternation, le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient +été abandonnés par leurs propriétaires; à la _Croix de Malte_, je fus +reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. Je passai la +journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous appareillâmes pour +Alger, à bord du _Cacique_, frégate à vapeur de l'État. + +Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement chez le +gouverneur général, à qui je remis une lettre du président de la +République. Je reçus de M. le général Charon le plus gracieux accueil; +il voulut bien me retenir à dîner pour le soir même, et le jour suivant. +Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je +visitai le magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on +voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave général +Jusuf qui, malgré ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation +à nos autres généraux. + +Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques comme on n'en +voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse très originale des nègres +de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris congé du +gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, à +bord d'un petit pyroscaphe côtier, affecté au service des dépêches. Nous +côtoyâmes assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la +Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12 +octobre, nous étions à Stora. C'est une belle baie, où l'on trouve un +port sûr et spacieux, à une demi-heure de marche de Philippeville. Notre +pyroscaphe fut aussitôt entouré de plusieurs bateaux montés par de +nombreux marins. A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux +coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de +suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de frêles +embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux côtes d'Afrique, +pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques +économies à leurs familles. J'allai à terre avec ces rudes et chers +enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en +compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la +province. Le chemin, taillé dans la montagne, suit les bords de la mer; +la vigoureuse végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, me +frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu près à moitié +route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue. + +A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai chez +le commandant supérieur, M. Cartier, major du deuxième régiment de la +Légion étrangère, et je fis la connaissance du commandant Vaillant, +frère de nos deux généraux de ce nom, et savant naturaliste. Une +distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route, +exploitée quotidiennement, comme en Europe, par un service de +messageries, sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places +ayant été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain +de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu +m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de Saint-Antoine +et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres prolétaires parisiens +qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache +difficile pour laquelle, malgré leur courage, ils n'ont ni la force, ni +l'aptitude nécessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner, +de la manière la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient +tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait contre +elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun autre point +de la division territoriale. Après avoir relayé au camp de Smendou, nous +arrivâmes fort tard à Constantine. + +En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne +expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de l'illustre maréchal +Valée, me reçut le soir même, avec cette parfaite et cordiale urbanité +qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grâce +à l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau +arabe, tous mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient +terminés. Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine dans +une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, réussir à +me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un +petit cheval indigène, vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux, +dont je dus pourtant me contenter. + +Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre +la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis Bussy et +de quatre cavaliers du troisième régiment de spahis, deux chasseurs +d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des équipages, et +Gérard, mon fidèle domestique ardennais. + +Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de donner ici +un rapide aperçu des causes qui avaient amené l'expédition à laquelle +j'allais prendre part, et des faits qui avaient précédé mon arrivée. + +Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir un +calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible +sur les indigènes. Ce système, qui avait d'abord réussi, permettait +d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays +plus agités. L'établissement de colonies agricoles sur la route de +Constantine à Philippeville vint tout à coup changer cet état de choses. +De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient été +inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes +isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie étaient +considérés comme des inconvénients de peu d'importance par l'autorité, +qui avait à dessein fermé les yeux, afin d'éviter de plus graves +complications. + +Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en finir avec la +Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait oublier qu'une des +choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, c'est ce penchant à +s'étendre continuellement et à occuper un trop grand nombre de points, +fût-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, +au mois de mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et +de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les +garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que Batna était resté avec +500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appelés +à faire partie de l'expédition; le brave et infortuné commandant de +Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement supérieur +de Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on, +est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel +Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer. + +Une des causes principales des derniers troubles a été, sans aucun +doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destinés à +administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir de trop près +dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par +exemple, la guerre a toujours existé, même du temps des Turcs. En pleine +hostilité aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont +réconciliées par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions, +surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant plus +que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on l'annonçait, un nouveau +bureau arabe est établi à Bouçada, la neutralité cesse d'être possible; +l'officier français, appelé à se prononcer entre les deux partis, +tranche le différend ou le fait décider par ses chefs, et si une +soumission complète ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une +expédition devient indispensable. + +Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, mais +n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire à +notre domination, telle est, en résumé, la politique que nous aurions dû +toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes +véritablement compétents. De puissants chefs arabes, même nous servant +mal quant à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes +et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains +caïds relevant plus directement de nous, mais qui révoltent à chaque +instant les populations par les concussions dont ils les accablent en +notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande +considération les chefs à notre service, et de les relever aux yeux de +leurs administrés, en leur laissant ce prestige de nationalité indigène +qui leur donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en +nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas +perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux +que l'expédition la plus heureuse, et que si une longue période de +tranquillité générale était donnée à la colonie, l'Arabe, qui est +fataliste, commencerait à croire à la perpétuité de notre domination, et +se soumettrait définitivement en disant: Dieu le veut! + +Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision de Batna, +lors des derniers événements. + +En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles +de Bastia, avait succédé, dans le commandement de cette subdivision, à +M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service, +en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du +dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient +bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de territoire, +tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna +comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours turbulents, le massif des +Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara +ou Désert, où se trouve la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. +Les Aurès venaient de massacrer ou de chasser les caïds nommés par +nous; la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de nom; +l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été vengé, et si une +révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses complications étaient à +prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficultés de +cette situation et les avait fait connaître à son chef immédiat, M. le +général Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le +colonel s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une +colonne expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, dont les +Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité en fut momentanément +raffermie, une réconciliation apparente eut lieu, et des otages furent, +suivant la coutume, amenés à Batna. + +Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou +peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le plus au sud, +Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions à notre égard. +Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu, +en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre à la tête de +l'insurrection, il a été repoussé avec perte par nos fidèles alliés +Ben-Djellal et Ben-Chenouf. + +Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans +lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore, +que de la culture du palmier, qui suffisait à leur nourriture et aux +échanges. Menacés sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les +rendaient tributaires, leur sort était exceptionnellement malheureux. En +1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencèrent +à jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux +encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes +céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, la misère avait +complètement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain, +qui voulait gouverner directement le pays, était de soustraire le Sahara +à la dépendance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même, +sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne +pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple qui nous sera +encore longtemps et peut-être toujours hostile. + +Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et +certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant du Tell. +La nécessité où sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans, +s'approvisionner dans la région des céréales, est la meilleure garantie +de leur obéissance. Si elles nous mécontentent, leur compte est +bientôt réglé, et en cas de rébellion armée, nous pouvons leur fermer +complètement le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce +qui décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que dans +le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et +leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le manque absolu d'eau +serait mortel aux troupeaux dans le désert. Cette dépendance du Sahara +envers la région des céréales est un fait tellement important qu'aucune +intrigue ou sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper +longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup d'une +répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. Quatre passages +à travers une chaîne de montagnes qui court parallèlement à la mer, +conduisent du désert au Tell; à l'est, celui de Kinchila; à l'ouest, +celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux +premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus. +Batna est fortement occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des +Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout venant qui +se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore une fois que +nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Désert et abandonner cette +administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a créé des +obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout +l'héroïsme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi. + +La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité devant +l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privilèges des +marabouts, dans un pays pourtant où cette caste est aussi nombreuse +qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis +irréconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demandé que de nous +servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions +ménagé leur suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui +n'avait été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut tout +à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux végétaux +rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure +financière aussi vexatoire était justifiée jusqu'à un certain point par +la nécessité où l'on était de fournir aux frais de fortifications de +Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et +en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à +la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un +prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que nous nous +étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la secte religieuse dite +des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications +dans les Ziban, ils fomentèrent sourdement la révolte, à laquelle il ne +manqua désormais qu'un fait déterminant. + +L'administration directe de nos autorités militaires, et le nivellement +de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives des marabouts et +des familles nobles, voilà donc les causes principales de la dernière +guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, méritent d'être +mentionnés. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient porté +leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux +naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à Alger, où +la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux +leurs, depuis la Révolution de Février, que chaque jour nos régiments +rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous +battions entre nous, et mille choses semblables. + +D'autre part, une des conséquences de notre administration directe était +d'annihiler complètement l'autorité du scheick El-Arab, qui avait été +jusqu'alors un sûr moyen de domination dans le désert. Deux familles +s'étaient trouvées, tour à tour, en possession de cette dignité, espèce +de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant +les exigences de leur politique, les avaient alternativement élevées, et +il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab était réellement +le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de +Constantine la redevance exigée, administrait comme il l'entendait, et +garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837, +après la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à +notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur +substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel, +que je connais, et qui est décoré de la Légion d'honneur, a vu son +autorité tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a +pu, lors de la dernière campagne et bien qu'il fût dans notre camp, +procurer au général Herbillon un seul espion à qui accorder créance. +Cependant, la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son +bénéfice, est de plus de 100,000 francs. + +Telle était la situation des choses, lorsque le départ de M. de +Saint-Germain et les détachements considérables exigés par l'expédition +de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. Bou-Zian, ancien +scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça que le prophète, qu'il prétendit +avoir vu en songe, lui avait ordonné de réunir les croyants et de les +convier à la guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton +noir, et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le +signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier du +bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques cavaliers, +pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique était entre ses +mains, quand, attaqué à l'improviste, M. Séroka se voit contraint de +battre précipitamment en retraite, ramené à coups de fusil par toute la +population ameutée. Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est +repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes. +Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, énergique, +intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'était pas marabout; +mais depuis ses prétendus entretiens avec Mahomet, il avait joué le +personnage religieux, et il jouissait d'une réputation de sainteté bien +établie. + +Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer +immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha, +il aurait eu beau jeu de cette levée de boucliers. Malheureusement, +l'expédition de Kabylie obligea le général Herbillon à le retenir, avec +mille hommes placés sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il +fut de retour à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands +progrès. Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts; +les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre caïd des +Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre souveraineté +ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre leur chef Si-Mokran, +avaient enlevé sa _smala_ et blessé dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce +brave et intéressant jeune homme, doué de la figure la plus distinguée, +est notre grand partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et +se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à +notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur serait +bien placée. + +Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans la +subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia +prit lui-même le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le +6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze +centimètres. Le 9, avant le jour, une tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun, +nos ennemis irréconciliables, étaient rasés de fond en comble. Le 15, +la colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement que +l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de détruire +les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi. + +Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia se +présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en +personne les abords de la place et put se convaincre des graves +difficultés de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne +pas s'exposer aux énormes inconvénients d'une retraite sans combat, et +ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque. + +Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement les +Arabes, et au bout de deux heures de lutte très vive, par une chaleur +de 59°, ils les avaient refoulés, de jardin en jardin, jusque dans +l'enceinte crénelée du village. Là, nos bons soldats furent arrêtés par +un obstacle matériel, un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put +franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze +centimètres ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en +pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, après +de longs efforts proclamés héroïques par l'armée d'Afrique tout entière. + +Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en dehors des +Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable +secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de +la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel +Carbuccia, revenu à Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le +seul bataillon qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un +faible effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M. +de Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre la +brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti, +et où ce vaillant officier trouva une mort glorieuse. + +Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon quitta +Constantine, pour commander en chef l'expédition à laquelle j'allais +prendre part. Arrivé le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un +premier assaut, soutenu avec succès par les Arabes, malgré l'invariable +bravoure de nos soldats. + +On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. Après +quelques heures de marche, nous fîmes halte à la fontaine du Bey. Dès la +veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions +les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes +copieusement à une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux +mangeaient l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait +des cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des bandes +nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, pour une contrée +aussi déserte. + +Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où ma tente +fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux abondantes qui en +découlent, forment un long marais qui s'étend de l'est à l'ouest et qui, +par sa végétation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, égaie un +peu la triste vallée où nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux +montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu +voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains jours, +les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine +et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens à +imagination poétique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus +sûrs alliés. Un de leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un +bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle +consistait dans un grand plat de bois, à pied, comblé de _couscous_ et +de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement le +frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et qu'il +n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui demandant +du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur produite par le +sirocco nous rendit extrêmement agréable avec du thé. La nuit, des +voleurs de chevaux vinrent rôder autour de nos tentes; mais les chiens +des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les éloignèrent. +Réveillés par leurs aboiements, nous entendîmes dans le lointain le +rugissement d'un lion. Cette première étape, par son originalité +romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a +quarante-deux kilomètres. + +Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques heures de +marche assez vive, nous fîmes notre grande halte sur les bords du marais +d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est très +défiant; le pays, tout à fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche; +je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre +des outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux lacs +salés qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en était +entièrement retirée, laissait à découvert une vaste plaine de sel, +dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers frayés par les indigènes, +rappelait ces contrées septentrionales couvertes de neige, et où le +soleil brille après une forte gelée. Nous rencontrions souvent des +bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux +leurs dromadaires chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous +remarquâmes une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à la ceinture +de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parûmes. +Trois autres femmes très laides la suivaient à pied. Le soin qu'avait +pris la première de se cacher la figure à notre approche fait présumer, +contrairement à ce qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses +yeux l'étaient certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité, +elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai +en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux silence. +Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape d'Aïn-Yagout, distante +de soixante-seize kilomètres de Constantine. + +L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir et une +grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, d'auberge et de +poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand de la Légion +étrangère, à qui en était confiée la garde. Les Arabes, pour lesquels +l'abreuvoir est d'une grande utilité, l'entouraient, en foule, hommes et +femmes de différents _douairs_. Je me mêlai un instant à eux, et je +pus remarquer que les événements qui s'accomplissaient avaient leur +influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà +ouvertement hostile à notre domination. + +Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil ardent, nous fîmes +notre halte et notre déjeuner à l'ombre de rochers gigantesques; après +quoi, nous quittâmes enfin la zone brûlée et sans bois que nous suivions +depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une végétation +vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous +arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et +qui était gardé par un détachement du 5me bataillon de chasseurs à +pied. Au moment où nous reprenions notre marche, je vis accourir à ma +rencontre un groupe d'officiers du 2me régiment de la Légion étrangère +qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tête, me firent le meilleur +accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs +d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble le bonheur +de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable entre deux +vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'époque +impériale. + +En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, création de +nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite ville. +Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait pas grande +résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, au besoin, +de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel +Carbuccia, en ce moment à la colonne expéditionnaire, son logement fut +mis à ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en +fit les honneurs avec une charmante cordialité. Je commençai, dès +lors, à sentir les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel +Carbuccia et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a +été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyées. + +J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez, +commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une +aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19 +octobre, le départ d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette +précaution était bien loin d'être superflue. La province tout entière se +trouvait dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres sur des +hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de Constantine que nous +venions de parcourir, mais les montagnards des Aurès, dont le territoire +s'étend presque aux portes de Batna, s'étaient montrés en force dans la +vallée de Lambesa, à une très petite distance de la place. Lambesa est +une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt pour +les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel Carbuccia, +on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, et particulièrement +des statues d'un très beau style que j'ai vues à Batna. C'est sur +les débris de cette vieille résidence des maîtres du monde que le +gouvernement se propose de fonder la colonie où doivent être transportés +les malheureux combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois, +ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne +manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur +sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil! + +J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna renferme de +remarquable. La population civile m'a paru commerçante, industrieuse et +prospère. Des boutiques bien assorties, un établissement de bains, des +plantations très productives, dénotent les progrès qu'en persévérant +dans son travail elle est appelée à faire tous les jours. Les +établissements militaires, magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes +d'attention. Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois +de cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime d'une +montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa réputation, et, +en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore en peu de temps. + +Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec plusieurs de +nos blessés qui revenaient de la colonne du général Herbillon, et ce ne +fut pas sans émotion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune +Parisien engagé depuis peu dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute +la décharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait +que de son frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les +Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa guérison. + +Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je +dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais déjà que j'étais destiné +au commandement du 3e bataillon du 2e régiment de la Légion étrangère; +après avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je +partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez +est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a +d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il me fit l'honneur +de m'accompagner jusqu'à une certaine distance de la place. L'infanterie +nous avait précédés, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand +du 8e de ligne, M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une +belle mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert. + +Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagnés +d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations, +outre quelques munitions de guerre. L'escorte placée sous mes ordres +n'était que de vingt-huit fantassins de la Légion et trente-sept +cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, +sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de santé, voyageaient +avec nous. Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à +El-Ksour, première étape vers Biscara, n'avait pas encore été inquiétée; +nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste en maçonnerie, encore +en construction, et situé près d'une source qui ne tarit point. Un petit +détachement de la Légion, commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait +garnison. Nous plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour +la nuit, et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre _le +premier_. Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La +distribution de café est une excellente innovation, qui plaît beaucoup +au soldat et qui, sous ce climat, parait être très favorable à son +hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à M. le général Lamoricière. +Chaque homme a dans son sac sa petite provision de café moulu et mêlé +au sucre en poudre; instantanément, dans une gamelle ou dans le premier +récipient venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. Cela ne +devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer journellement aux +soldats une ration d'eau-de-vie; versée dans leurs bidons, elle en +corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumâtre et malsaine, +occasionne des diarrhées qui dégénèrent fréquemment en dysenteries, +affaiblissent et démoralisent un grand nombre d'hommes dans toute +colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une +économie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai +observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez +les cantiniers et même dans les places de second ordre, est cher +et détestable; le vin bleu des barrières de Paris est un nectar en +comparaison; cependant, personne, à quelques rares exceptions près, n'en +a de meilleur, et vraiment c'est pénible de voir tant de braves gens, +qui n'épargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il +serait si facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix +raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les +ambulances, du vin de distribution dont la qualité serait garantie dans +l'adjudication au fournisseur; on le céderait aux hommes au prix de +revient. + +Le _rappel_ battu, nous partîmes en nous éclairant, bien qu'il n'y eût +pas de probabilité que nous fussions attaqués ce jour-là. Deux spahis +ouvraient la marche, suivis, à peu de distance, d'un brigadier et quatre +cavaliers; cent cinquante pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de +l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits +desséchés des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des +fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, un +sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient +la marche, et quatre chasseurs à droite et à gauche la flanquaient. +Cette petite colonne était très originale et pittoresque, dans une +plaine sauvage jalonnée de ruines d'anciens postes romains. Pour +l'empêcher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de +cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je permis aux +fantassins de déposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention à +laquelle nos soldats sont très sensibles. + +Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où nous fîmes +notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes embuscades +des Arabes. Tandis que nous déjeunions, nous vîmes arriver une +évacuation de nos blessés, parmi lesquels étaient MM. Marinier et +Thomas, capitaines dont l'état nous inspira, pour leur vie, de vives +inquiétudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de +chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de +faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais de Batna. +Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et +deux des spahis que j'avais pris à Constantine, les deux autres étant +restés malades à Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le +détachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui +nous attendait à El-Kantara. + +En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on avance vers le +sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de quelque végétation, se +montre tout à coup abrupte, stérile et montagneux. On arrive ensuite à +un défilé rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, où une petite +rivière torrentielle s'ouvre une étroite issue entre deux hautes +montagnes d'une pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à +pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté +un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le temps et +les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara en arabe veut +dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigué de s'arrêter +sur les roches décharnées qui l'enserrent, est frappé d'un spectacle +magique; un vaste horizon apparaît sans transition, et au débouché même +du défilé, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits, +tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et escarpé. + +Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, les +Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est +certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grèce, +en Catalogne ou dans le Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour +disputer le passage même à des forces considérables, et sans convoi, +dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane. + +M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, nous +conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements réunis, nous +disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient +au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre +décuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons +régiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette +admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux +qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés à leur +destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement +avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe à l'oignon +ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du reste, le caïd de l'endroit, +revêtu d'un bournous d'investiture, c'est-à-dire rouge, donné par nos +autorités, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges +amères. + +Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes filer aussi +lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne +nous offrit rien de particulièrement remarquable, si ce n'est une roche +de l'aspect le plus bizarre, imitant à s'y méprendre, même à une faible +distance, les ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous +chassâmes, le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de +lauriers roses, et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous +rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes sans +encombre, après quelques heures de marche, à cette misérable oasis, +dont les plantations ont été complètement détruites par Ahmed, bey de +Constantine. Nous nous trouvions à environ deux cents kilomètres de +cette ville, et à trente seulement de Biscara. + +Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, cavaliers +irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent +nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, qui s'appelle Déna, est un ancien +chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en +rançonnant, à la manière des Bédouins, les voyageurs; au demeurant, +brave et fidèle à ses engagements, il nous a été très utile, et je +devais en avoir bientôt la preuve. + +Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les +chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, dont +nous voyions de toute part d'innombrables volées. Ces oiseaux n'ont rien +perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise en Europe; aussi, ennuyé +de ne pouvoir en approcher, je m'arrêtai à une source où les femmes de +l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca, +justifiait la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe +d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement +tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et +arrondies, qu'un _haïk_ couvrait à peine. Sans doute, le sentiment +qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car, +tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyène, elle +sourit doucement à mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la +coquetterie n'abandonne jamais complètement les femmes d'aucun pays. + +Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays +comme un Arabe, et qui, avec son activité accoutumée, avait été aux +renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi. +Évidemment, la journée du lendemain ne se passerait pas sans le voir. +Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander +quelques cavaliers de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des +moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de +précieux éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade. + +Le _boute-charge_ des chasseurs nous réveilla à la pointe du jour. Une +heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de notre monde en tête +et le reste en queue du convoi, nous nous avançâmes dans la plaine, +précédés de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutôt +cette vallée, jusqu'au col de Spha, gorge étroite où l'on traverse la +dernière chaîne de l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à +une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un +aspect sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est relevé +par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de ravins ou de +lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. Nous savions +à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts +Aurès, qui, au mois de septembre dernier, avait été frotté d'importance +par l'infortuné commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un +_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient +assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, où nous +vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait aussi que nous +aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, disait-on, postés dans +le défilé, ce qui nous aurait embarrassés quelque peu, attendu que nous +n'avions pas nous-mêmes une seule baïonnette; mais dans la plaine, quel +que fût le nombre des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs +et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de force, +le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions. + +Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande +halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer à +un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain +nous eût invités à les poursuivre, lorsque je fus frappé de l'aspect +singulier de deux mamelons isolés et rapprochés qui, à l'endroit où +nous étions, masquaient le débouché du col, situé à un petit intervalle +derrière eux. J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait +être l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant avancer, +l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné le lit d'un +torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant approchés avec +précaution, le fusil haut, firent tout à coup demi-tour et revinrent +vers nous au galop. Le premier arrivé nous dit en arabe, en montrant +du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous +n'aperçûmes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde +et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. +Vivensang et deux autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions, +en définitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à +quelques cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un +grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez bon ordre +_de l'autre côté du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite +qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et qu'ils nous redoutaient, +bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou +mieux montés que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient +faire la _fantasia_ un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le +capitaine et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes +se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos +chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger, +et je ne doute pas que ce n'eût été avec succès; mais le soin du convoi +confié à notre garde nous prescrivait impérieusement de le rallier; +d'autant plus que nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être +vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrâmes +donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais à une distance +respectueuse. + +Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient engagés dans +le défilé. C'était curieux de voir l'empressement de nos Arabes, à qui +la peur d'avoir le cou coupé par les Aurès faisait faire des prodiges +de diligence, qu'avec la meilleure volonté du monde il nous aurait été +impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, +nous effectuâmes le passage sans autre accident; seulement, une heure ou +deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons +qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin. +Les fantassins qu'on avait aperçus sur la hauteur n'étaient pas des +partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que +le commandant supérieur de Biscara y avait établi, pour signaler ce qui +se passait au-delà du col. + +Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes! +Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires, à qui nous +avions eu à tenir tête, sont bien loin d'être des lâches. Il prouverait +une fois de plus, s'il en était besoin, l'avantage d'avoir des corps +d'élite, aguerris, redoutés de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis +convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite. + +A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de cavalerie qui +venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous être d'un grand secours, +si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes bientôt le nouveau camp +retranché de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source +d'où jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait, +en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener ainsi les +habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de palmiers chargés +de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes le village et la casbah, +résidence du commandant supérieur. De nombreux Arabes des deux sexes +cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer à la +lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée +qu'elle était à quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et +nous. C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment +d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition +d'infériorité où il se trouve. + +Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia, +le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis à ma +disposition. La casbah était remplie de blessés et de malades, à qui +le capitaine Bouvrit, commandant supérieur, et nos officiers de santé +prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter à ces braves +l'expression de ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle +du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde +émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du général comte +Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence parut produire sur lui une +vive impression; bien qu'il fût dangereusement blessé, je ne prévoyais +pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et +replonger dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à +la patrie. + +A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier de la +Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré me faisait +trouver en pleine convalescence, bien qu'il eût eu le cou traversé d'une +balle, de la même balle qui avait frappé le colonel du génie Petit, dont +toute l'armée déplore la perte. + +Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je +partis pour le camp du général Herbillon. Désormais, nous voyagions dans +le Sahara. Le sable, où nos chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou, +nous l'aurait dit assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays. +Zaatcha se trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné +à l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie n'est +interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en +temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas élève, comme une enceinte +continue du Tell, sa croupe décharnée et dépourvue de toute végétation, +étayée, en guise de contre-forts, par d'énormes masses de sable que le +sirocco y amoncelle. + +A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans +l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à ma rencontre avec quelques +officiers de son régiment, me conduisit à sa tente, et de là à celle +du général qui m'accueillit très bien. Celui-ci me confirma qu'il me +destinait au commandement d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était +pas absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment de la +Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la province d'Oran; +il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M. +Carbuccia est colonel. Je me félicitais d'ailleurs de servir sous les +ordres d'un Corse qui déjà m'avait donné des marques de sympathie. Le +soir même, devant le régiment assemblé, il me fit reconnaître en +qualité de chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent +quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux +ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il ne +comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'éloigne +pas de la vérité en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, à +peu près, par compagnie. + +La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux +et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient les points +culminants. Leurs tentes étaient adossées à de grands rochers. A quatre +cents mètres environ du front de bandière coulait un ruisseau aux eaux +saumâtres, mais abondantes; deux cents mètres plus loin, étaient la +lisière de l'oasis et la _Zaouïa_, espèce de petite mosquée à minaret, +entourée de quelques maisons désertes. + +Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma tente non loin +de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-même chez tous les +officiers supérieurs, et à l'ambulance, où nous visitâmes les blessés, +que j'eus la satisfaction de voir entourés de tous les soins possibles +par M. le docteur Malapert et ses aides. + +Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un parti +ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du camp et +brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles sifflaient +autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. Le feu de nos +grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, et le colonel dit en +riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, ayant appris l'arrivée +d'un représentant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue. +Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on +entendait dans la direction de la tranchée, à de rares intervalles, et +je me rendormis jusqu'à la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit +Victor Hugo, si agréable au soldat. + +Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me réveiller +ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, au bruit de la +musique guerrière de nos fameux régiments. Que d'idées et de sentiments, +que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans +mon coeur! Mais, hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins +amoindris, paralysés par une amère réflexion que mon estime pour mes +bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. Je me disais +que, représentant du Peuple, et un des plus proches parents du plus +grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est-à-dire à celui +qui m'importait le plus, j'étais encore une espèce de paria, puisque +cette fatale qualification: _au titre étranger_, me ravalait encore au +rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de +l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur de +la France, avait poursuivi ma famille, même dans l'exil! Et songer que +c'était à l'avènement d'un Bonaparte que je devais la continuité de +cette situation anormale, et penser que le 10 décembre, le 10 décembre! +m'avait fermé la porte qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte, +ou du moins qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je +sentais alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de +ma famille fût nommé au titre étranger; mais bientôt le soleil du Désert +resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix +sympathique et son énergique gaieté; les coups de feu se faisaient +entendre à la tranchée, et les réflexions pénibles s'évanouissaient. + +Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le commandant +en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, à son tour, pendant +vingt-quatre heures, les fonctions de général de tranchée. Ce jour-là, +le colonel Carbuccia et notre régiment étaient commandés. Vers midi, +je formai mon bataillon devant le front de bandière, je fis rompre par +section à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, où +était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusqué +dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur +nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En +arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon mit sa tête à un créneau +et, à l'instant même, il reçut une des plus singulières blessures qu'on +ait jamais vues. Il fut atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil +gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de +la charge d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine +quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment pas une très +grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent, +car, au lieu de lui briser la tête, les balles lui contournèrent le +crâne, et vinrent s'arrêter près de l'oreille. On le crut perdu; me +trouvant près de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien, +sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna +raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise +des assistants, et n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou +trois jours après, je vis le blessé; il était debout, et en pleine +convalescence. + +Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée du village +de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, si siège il y a sans +investissement. En effet, cette place, ou plutôt cette bicoque, n'avait +pu être investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient +à volonté, relevant les défenseurs, et les approvisionnant de vivres +et de munitions. Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis, +entièrement construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en +définitive, qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré d'un +mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours ou maisons hautes +et carrées. Un fossé large et profond en défend absolument l'approche, +si ce n'est, je crois, du côté de l'ouest, où, pour des motifs que +j'ignore, on n'avait pas encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons +en face de la tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du +village, qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés +n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des +tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent au ras du +sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait +avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne pouvait douter qu'une +communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existât +sur tout le front d'attaque. + +Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en ouvrir une +proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, en tout sens, de +murs en pisé, d'environ deux mètres de haut, servant de clôture et +de séparation à d'innombrables petits jardins, qui sont autant de +propriétés particulières. Nos officiers du génie avaient profité de +ces obstacles, abattant ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui +présentaient une solution de continuité, élevant ceux qui étaient +insuffisants au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de +parallèle qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté du +camp, la moitié du développement du village, à une distance qui pouvait +varier de quarante à cent mètres. Par les nombreux créneaux pratiqués +dans les murs qui remplaçaient pour nous l'épaulement de tranchée, notre +mousqueterie répondait à celle des Arabes. + +Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats +avaient su tirer un très bon parti du tronc des palmiers, et ils +n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce n'est pour les deux +cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins +jusqu'à la lisière de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrières, +et les communications avec le camp. + +Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne étaient établies +au centre et à la droite de la tranchée. La première portait le nom du +colonel Petit, en l'honneur de cet officier supérieur qui y avait été +mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en +mémoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au +front, au moment où il pointait une pièce. + +Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et fourni +notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, j'essayai de tirer +quelques balles par les créneaux. Ceux des Arabes étaient si petits +qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher, +mais on ne pouvait voir le résultat des coups. Aucun ennemi ne se +montrait à découvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la +tranchée se réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche +par notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu +enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, on voyait +les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, sur les +grenadiers de la Légion; un grand nombre de ces braves avaient péri sous +les décombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu, +enflé, noirci, était écrasé sous un énorme madrier. + +Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux, +écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient pas bien +défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs, +particulièrement les domestiques noirs, que les chefs emploient à la +chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos +officiers, et, avec cette vivacité d'imagination qui les caractérise, +ils en avaient fait un être idéal et unique, qui, sous le nom du +_Nègro_, était censé avoir porté les plus mauvais coups. + +Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une +bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un mortier, et le défaut de +projectiles nous empêchait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de +peine à comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il +nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres, +et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de +chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, par une +circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet +désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chaussée +au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient qu'une espèce de caves où +les boulets ne pouvaient atteindre; les étages supérieurs ruinés, +les habitants se réfugiaient dans ces souterrains, et la résistance +continuait de plus belle. + +Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à droite et à +gauche cheminaient très lentement. On s'était vu contraint d'en faire +les épaulements en sacs à terre, et de les blinder, tant bien que mal, +avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes à l'abri des +pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tête de sape était +continuellement en butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se +montraient à découvert étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de +mantelet en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise +de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui était +d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête. +Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village du Sahara nous +obligerait à l'assiéger de la sorte? + +Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et donner +des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique; +officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. J'observai qu'il +s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion +de l'état-major-général, se trouvait le fameux tueur de lions, Gérard, +maréchal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai +quelque temps avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent +soldat. C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close, +qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort près, +avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales à pointe +d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire depuis que, malgré son +sang-froid et la précision de son tir, il lui est arrivé qu'on lion, +dont il s'approchait croyant l'avoir tué, se releva, la balle qui +s'était aplatie sur l'os frontal, dont la dureté est extrême, n'ayant +fait que l'étourdir; Gérard l'acheva, mais non sans peine. + +Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais à +une de ces réfections frugales comme on peut en faire à la tranchée. MM. +les officiers de la Légion en avaient décidé autrement, et ils avaient +eu la charmante idée de me donner là, sous le feu de l'ennemi, un dîner +de bienvenue, qui, certes, a été le plus original que j'aie fait de ma +vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on +étendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous +assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux et +surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon goût +qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du régiment, placée +non loin de nous, joua des airs patriotiques, et même le caustique +_drin, drin_ de Lafon, qui acquérait du prix à cinq cents lieues +de Paris. Au dessert, le colonel porta la santé du président de la +République, qui fut accueillie avec une cordialité toute militaire. +Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets +de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons +dont l'explosion plus retentissante était accompagnée d'une grêle de +petites balles qui venaient frapper les palmiers à l'entour. On but +une dernière rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se +trouvaient près de nous, eurent leur part, et, à un signal de notre +chef, chacun retourna à son poste. + +Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des sapes, +j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien voulu m'admettre +dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon était chargé de sonner +les heures par autant de vibrations détachées qu'il en fallait pour en +marquer le nombre; et comme il lui était prescrit de monter sur une +petite élévation de terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de +fusil ou de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient +pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, en poussant +des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia +qu'ils connaissaient particulièrement, comme ses anciens administrés. +Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de +l'interprète du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait +failli être victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout +à fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui +parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à +l'interprète de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long +intervalle s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre, +s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu +furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires +préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, mais la surprise +et l'obscurité nuisirent à la justesse de leurs coups, bien qu'il eût +fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser à terre le long des +palmiers. + +Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et +malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais endormi, quand mon +sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui éclatait +à notre gauche. Nous courûmes à la sape de ce côté; elle était attaquée, +et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que +dans l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous +apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, les +armes de nos hommes avaient été chargées avec deux balles, dont l'une +coupée en quatre; quelques coups de fusil et la décharge à mitraille +d'un obusier suffirent pour éloigner momentanément ces chicaneurs +d'Arabes. + +Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les nôtres +dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imaginé de +lâcher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occupés par +nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre, +et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se +contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les Arabes en +furent pour leurs frais. + +Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui était au +camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas employé, leur réussit, à ce +qu'ils prétendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux +pour ne pas être rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on +met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile; +une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils +portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense, +dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez +lettrés pour avoir pensé que nous aurions, au moins, aussi bon marché de +leurs dromadaires enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus +à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers de +Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure. + +Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à prouver +que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, suivant +l'expression de M. le général Charon, était intelligente et énergique. + +L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa _gourbie_, +mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles fusillades +réclamaient notre présence aux sapes menacées. Ce manège continua toute +la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian, +n'eut pas une minute de repos. + +Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et ordonna à mon +colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon régiment, et 200 +du 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, couper des palmiers près +du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force. +Cette mesure d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue, +quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent +le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les opérations d'une +guerre réputée très difficile par les hommes les plus compétents. +Il s'agissait non-seulement de faire des éclaircies pour faciliter +l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi, +à notre profit, des récriminations et des discordes entre les diverses +fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, +par exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de Zaatcha la +dévastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris +depuis que, comme on l'avait prévu, ils en furent touchés au vif, et +que, malgré leur fanatisme, leur solidarité s'en trouva ébranlée. + +On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous indiqua, comme +point de direction, un bouquet de palmiers à l'horizon, et je m'y +portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie légère +d'Afrique. Suivaient les hommes de la Légion, et les travailleurs des +deux corps avec des haches. J'étais prévenu que, sur la lisière de la +forêt, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement. + +Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre sèche, longé +et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, nous établîmes +notre ligne de tirailleurs, le centre à environ trois cents mètres de la +plaine, contre un mur crénelé par les Arabes, et dans un petit jardin +encaissé et très propre à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au +niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de +large, où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, à +portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes grenadiers, +aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié polonais, parent de +l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne à côté de mon cousin. Cet +officier avait déjà été dangereusement blessé devant Zaatcha, lors de +l'expédition du mois de juillet dernier. + +Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité vraiment +corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, et je crus +comprendre qu'il les approuvait, à la manière flatteuse dont il répondit +à l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-même ne nous +délogerait pas de là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas +une rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général +m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite. + +Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec une grande +activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal +j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'écorce +élastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le +couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié +de voir ces précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec +fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues, +comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent à tire-larigot. + +Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette exécution, et +craignant peut-être une attaque sur Lichana, dont nous étions tout près, +engagèrent le combat sur notre droite. A l'extrémité du mur crénelé, +derrière un amas de décombres, un groupe de chasseurs du bataillon +d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le +ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait ses +coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui peur se garantir; une +balle arrive, touche la pierre et la lui lance à la tête; le caporal se +frotte le front, prend la pierre, la replace où elle était d'abord, et +continue son feu; une autre balle arrive, le frappe à la tête et le tue +raide. + +Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi aurait pu +arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les créneaux de +redoubler d'attention; mais nos adversaires, guidés par la connaissance +des lieux, furent plus rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front, +un certain sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant +au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, pour +ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté opposé au nôtre. Nous +n'étions séparés d'eux que par cet obstacle, haut de deux mètres à peu +près. Le reste, c'est-à-dire la masse, était resté dans le ravin, et à +un signal donné, ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis +que d'autres encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé +et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou crochet +formé par notre ligne.[4] + +[Note 4: Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos +d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet +était un oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de +protéger des travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et +qu'une ligne droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il +était indiqué, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.] + +En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par terre, ou +contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous lançait par dessus +le mur. Cette manière de préluder à un engagement plus sérieux est +familière aux Arabes. Bientôt une haie serrée de leurs fusils parut à la +crête du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes, +et quoi que pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu. + +A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint. +Deux de ses camarades le traînaient en arrière, poursuivis par les +Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tête. J'allai à +leur rencontre et les tins en échec avec mon fusil de chasse. Nyko et +ses grenadiers étaient à cent pas de là; je leur fis signe d'accourir, +et il était temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un +instant, le capitaine Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi, +tomba frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet +reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; moi-même +je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_ +corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul +d'officier. + +L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque Arabe +se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiffé d'un turban, +brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche, +et se découvrait audacieusement jusqu'à la ceinture. En apercevant un +officier qui le tenait en joue presque à bout portant, il dut penser que +son heure était arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en +eut pas le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, mon +coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet +porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le mur qui fut baigné de son +sang, et derrière lequel il disparut en tombant. + +Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à barbe grise, +armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le +haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant visé à son tour, il se +retira; mais aussitôt, élevant les bras et son fusil, il allait tirer +dans notre direction, quand je lui lâchai mon second coup, chargé à deux +balles qui, écrêtant le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait +que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, ainsi que +son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pûmes prendre. Les +tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent que c'étaient des chefs. + +Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus +vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer, +prenait une nouvelle intensité. En voyant tomber leurs officiers et +leurs camarades, beaucoup de soldats s'empressèrent autour d'eux, et les +transportèrent sur les derrières; d'autres, comme cela arrive souvent +en pareil cas,[5] les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les +travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas +venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde, +c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la Légion et quatre-vingts +hommes, à peu près, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major +Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette sévérité et cette +énergie qui n'admettent point d'hésitation. + +[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas +s'occuper des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en +Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté +des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler +les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le +fanatisme des populations.] + +Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, restaient +sous le commandement immédiat du sergent anglais Smitters, dont la +valeur héroïque était digne d'une action plus importante. + +Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent fait une sortie +et attaqué vigoureusement la sape de droite à la tranchée, le colonel +dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le +colonel, toujours partout, infatigable et dédaigneux du danger, arrivait +encore auprès de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un +petit monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même place où +Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez bon, grenadiers! et +ne voulut point se défiler. Un groupe d'Arabes, à demi couverts par le +mur, tiraient sur nous à soixante pas, et semblaient avoir reconnu des +officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau +coup de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront +que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par plus de +mille adversaires, et sans la bonté de notre position défensive, je ne +sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui +nous arrivèrent. + +Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva, +mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat qui continuait à s'y +livrer, il se chargea de les faire demander lui-même au général. En +attendant, nous avions à faire un nouvel effort, et, je dois le dire, +aucun des braves qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un +lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas +avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines blessés; +Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; Smitters et +nos grenadiers, le mur et le terrain nu à côté. + +La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain +tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je déplore de n'avoir +que ce faible écrit pour en conserver la mémoire. En évidence sur la +petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et +ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derrière un large +créneau, un Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le +sergent le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable, +mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, tomba à la +renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. Avant de +lui percer le coeur, la balle avait fait un long éclat à la monture de +son fusil. Effet fréquent de la mort par les armes à feu, on aurait dit +qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et +presque rayonnante. + +Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq ans, +d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme +les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort était de venir +mourir dans une oasis du Sahara, à côté d'un neveu du plus grand ennemi +de sa grande nation! + +Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne semblait pas +se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de Barral +opérait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et +sifflant à travers les palmiers, tombaient et éclataient parmi les +Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, formé du bataillon de +zouaves du commandant de Laurencez, était arrivé à trois cents mètres +de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me décidai à aller lui +demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient +bravement la défense de la butte où leur sergent venait d'être tué. Avec +une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa +de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune +officier s'écria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes +renforcer ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement +le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les +grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un d'eux, nommé +Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se +mit à les défier et à les plaisanter de la façon la plus originale. +C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'élite, que, dès ce +moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redouté de +leurs adversaires à l'égal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos +troupes elles-mêmes savent, par expérience, ce que vaut le concours de +ces triaires de l'armée d'Afrique. + +[Note 6: M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est +aujourd'hui lieutenant-colonel.] + +La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des renforts. En +effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs +indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en +personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas à +rentrer à Lichana. Arrivé près de nous, le colonel me communiqua l'ordre +du général de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes +rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer l'abattage +des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était formel, et qu'il n'y +avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes une position que nous avions +gardée quatre heures, on sait à quel prix; nous gagnâmes la plaine sans +aucune opposition, et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et +vingt-deux blessés, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un +nombre infiniment plus considérable des leurs hors de Combat. + +[Note 7: Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.] + +Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter de nous +avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous avions essuyées; +cependant, il me dit avec une grande cordialité: Je vous remercie de +tout ce que vous avez fait. J'ai été peiné de ne pas reconnaître ces +remerciements dans son rapport d'ensemble publié au _Moniteur universel_ +du 4 janvier 1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable, +et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on venait de me +remercier de la manière que l'on sait.[8] En revanche, je conserve +précieusement les lettres d'éloge et de sympathie que M. le général +Charon, gouverneur général de l'Algérie, le colonel Carbuccia, et une +foule d'autres officiers moins élevés en grade, mais très bons juges +aussi, ont bien voulu m'écrire. + +[Note 8: Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la _Patrie_, du +5 janvier 1850.] + +A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le +général Herbillon s'exprime ainsi: + +«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes +employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes une caisse de +tambour et des outils entre leurs mains. Je fus obligé d'appeler les +troupes du camp pour assurer la retraite.» + +Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de Lichana, +qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc pas eu de sortie +proprement dite. La retraite fut ordonnée par le général, et le général, +ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir +d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance +du résultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce +résultat n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes +employées, que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient porté à +un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse +ni d'outils tombés aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible +qu'il en soit resté sur le terrain, ce qui n'est certes pas la même +chose. Quant à la caisse, les états nominatifs des morts et des blessés, +qu'on peut voir aux Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour +ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle +avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, qui +grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonné +des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs +les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu +arriver jusqu'à eux. Qu'on me passe ces particularités; elles paraîtront +insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait +étonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a +été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble avoir été +cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans un rapport général. + +Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape de droite, +comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à la tranchée. Les +Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et +bravaient héroïquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans +leur attaque, qu'on en tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils +cherchaient à prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les +voltigeurs du 38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre +de canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie. +Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves et du courageux +Arabe mort pour son pays. + +On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés toutes +les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut +prolongé jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de compléter la +journée; car le général étant venu à la _gourbie_, où nous déjeunions, +il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois à proximité de +la tranchée. Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands +jardins, je les fis complètement raser, sans forte opposition de la part +des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que +le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contentèrent de +nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal; +un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute +d'un palmier. + +Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos tentes et nos +lits de cantines nous parurent des palais et des édredons après la +tranchée. Les vivres étaient abondants à la colonne; le pain seulement, +qu'on faisait venir de Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit +trempé le remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et +tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ à travers +un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, séché et approché du +feu, crépitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible, +s'infiltrait partout; quelque précaution que l'on prit, tout ce qu'on +préparait pour manger en était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau +on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du +papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les +contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures après le papier +était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients n'étaient qu'un +sujet d'observations; mais la mauvaise qualité de l'eau incommodait tout +le monde, et engendrait même des maladies. + +Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées par la mort +du capitaine Graillet, commandant du génie. Par le plus malheureux des +hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux à la sape de droite, il fut +tué d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers +placés en épaulement. C'était un officier jeune, très distingué, et +à jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre +d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les +opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis les plus +vigoureux. + +Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux continuèrent sur +le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent plus ou moins toute +la journée, et se montrèrent parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs +balles arrivaient jusqu'à notre front de bandière. Les carabines à tige +de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière +des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure. + +Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, m'avait +surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré d'Arabes; +j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient à la porte de +ma tente, si bien que la toile seule m'en séparait. Le scheick El-Arab, +je l'ai déjà dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, +l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs +sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient allés +parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils +rapportaient à l'état-major-général devaient lui paraître suspects; le +fait est qu'à aucun prix on ne pouvait se procurer des émissaires sûrs, +et telle était, au point de vue arabe, la nationalité et surtout la +sainteté de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait +pu établir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées +que comme servant aux deux partis. + +Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les dépêches +du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'être +enlevé par les Arabes. Nous approchions à grands pas de l'époque +qu'avant de quitter Paris j'avais fixée pour mon retour à l'Assemblée +législative, et il n'y avait pas de probabilité que nous touchassions au +dénouement de l'expédition. Le général, fermement résolu à ne lever le +camp qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne +plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter +l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie. +Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous +mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, Zaatcha ayant été pris +d'assaut, cet événement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans +compter que les opérations successives et secondaires ont prolongé la +campagne jusqu'au mois de janvier. + +On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre part, +conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, que l'idée ne +me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir +siéger au palais législatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs +sujets de juste mécontentement et de profond dégoût me maintenaient +dans ma résolution. D'une part, on avait failli à la promesse dont +l'accomplissement eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir au +titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'élite, +qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait +été transmis ni à Alger, ni à la colonne. D'autre part, des bruits +offensants, universellement répandus au camp, et dont on pourrait +trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes +positions, me désignaient comme _envoyé en punition en Afrique_ (je dis +le mot comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il +soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que de +supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et inviolable pût être +envoyé en punition par qui que ce soit; mais, si on réfléchit bien, on +comprendra la créance que jusqu'à un certain point pouvaient obtenir des +inventions par lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte +de disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. Ce +qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, c'était la nouvelle +que, sans doute, on ne se serait pas amusé à répandre gratuitement, +qu'après la campagne on me destinait au commandement du cercle +de Biscara, comme si dans l'état actuel des choses ces fonctions +permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de +quelqu'un, sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me +consulter, au fond du Désert, en échange du poste législatif que la +sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné. + +Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais le plus +disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes menées, la +cordialité de mes chefs militaires, et en général de tous les officiers +du camp, ne modifia point mon projet primitif. Décidé à partir, j'en +avais parlé à mon colonel et au général, lorsque celui-ci voulut bien +me charger, pour M. le général Charon, d'une mission indiquée dans une +dépêche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le +29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. Le +but principal de cette mission était de hâter l'arrivée des renforts +qu'il attendait, et qui, demandés par la voie de terre au moment où les +communications n'étaient rien moins que sûres, auraient pu tarder +encore longtemps à le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le +gouverneur général. + +M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je serai toujours +heureux de rendre hommage, malgré l'oubli où il m'a laissé dans son +rapport d'ensemble, a été, pour moi, spontanément bienveillant; je +ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la +résolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgré les graves et +nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce +qu'il avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un délai +rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines gens qui auraient +dû s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant +d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitté la colonne +la veille d'un assaut. D'assaut il n'était pas question alors; il a +été livré un mois après, et il est à présumer que je ne m'y fusse pas +trouvé, quand même j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant +été dirigé sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha. + +Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre vis-à-vis de moi +la responsabilité, mais que j'ai appris avoir été tenu tout bas, un de +ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'étaient odieux, c'est +celui qui attribuait mon départ _à ma crainte du choléra_. En vérité, +on rougit de s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et +c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas superflu +que mes charitables Basiles sachent: + +D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point +de choléra, et on était si loin de le craindre, que l'on considérait le +camp comme un refuge pour les troupes, à cet égard. Le choléra y fut +apporté par la colonne de M. le colonel Canrobert; à mon départ, +non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaquée, mais on ignorait +même sa prochaine arrivée. A Marseille, à Toulon où le choléra +faisait des ravages réels et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à +Philippeville, à El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui +d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans de +voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement +peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à Malte et ailleurs, on se +souvient de mes visites aux cholériques; et à Paris même, si la haine +aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables +citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien +longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques +heures par le choléra. + +Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat et un +homme de coeur préférerait avoir à relever autrement qu'avec la plume. + +Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre, +mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon +régiment fut encore de service à la tranchée; mais comme nous nous y +rendîmes sans musique, suivant les prescriptions réglementaires,[9] +nous y arrivâmes sans avoir personne hors de combat. Le commandant +de Laurencez et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont +d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui +s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer +l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit +à parodier les chants du pays de la façon la plus amusante. + +[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.] + +Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent ce +jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, quoique lentement; +l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pièces en batterie à +l'extrême droite; son feu fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de +poussière, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon +des défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure que +les travaux avançaient, les leur revalaient. + +La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière fois. +L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir que le léger +blindage qui la recouvrait paraissait céder sous les pierres que les +Arabes, abrités par un renfoncement du sol, à quelques pas de nous, ne +cessaient de lancer. La fusillade éclata; nous accourûmes, le colonel, +M. de Laurencez et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous +fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions +cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions était, +comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais les Arabes ne +s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli +être victime. Du reste, nous étions sur nos gardes; nos factionnaires, +collés contre l'épaulement, le genou en terre, la baïonnette au canon, +le doigt sur la détente, auraient bien reçu les audacieux qui se fussent +offerts à eux. Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il +passa au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour +ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes de leurs +pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades nous eussent été +utiles, mais il n'en existait pas une seule à la tranchée, ni au camp. +Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de placer quelques zouaves à la +batterie Petit, d'où l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer +jusqu'à un certain point la tête de la sape, non sans risquer de blesser +nos sapeurs. Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher l'ennemi +dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus adroits. De retour à la +_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse +les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une +voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles à +l'interprète du colonel, qui me les traduisit ainsi: «_Roumis_ +(chrétiens), disait le malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me +traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour +ma patrie et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre +impitoyable nous empêchait-elle de tendre une main sympathique et +secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait de si +hauts sentiments! + +Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux +défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes +qui avaient fait à Alger le métier de portefaix, et souvent, c'est en +baragouinant notre langue, qu'ils s'efforçaient de nous adresser des +injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe +ou Français est Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre +de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons, +Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te +coucher!_ Cette dernière injonction était accompagnée d'un coup de feu +qui dénotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient. + +Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au camp, prendre +congé du général et de son chef d'état-major, M. le colonel Borel. En +présence des attaques dont j'ai été l'objet, il est bon de rappeler que +dans cette entrevue, il fut constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup +plus de risques à courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin +de Batna était journellement inquiété et parfois intercepté par +de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints +assassinats, et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à +Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir +les communications. Du camp à Biscara, j'avais un convoi de blessés et +de malades à conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place +à Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel +Borel doutait que je pusse arriver à ma destination, et je me séparai de +lui et du général, en leur promettant que je passerais à tout prix. + +Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans émotion, à mon +excellent colonel et à MM. les officiers de la Légion, et je partis à la +tête du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef +de bataillon, qui se rendait à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, +dont j'ai déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers. +Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets +d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans des cacolets, +ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux bâts, pour ceux à qui +leur état ne permettait pas de garder une position perpendiculaire. +Ce système de transports est admirablement entendu; il est toujours +praticable dans toute espèce de terrain, et il peut devenir rapide en +cas de nécessité absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient +de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, +parfois, laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. +Cela doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans +les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois, +remédier à cette imperfection par un système de bascule, au moyen duquel +le lit serait toujours maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en +soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, +le plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on puisse +imaginer. + +Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes de bonne +heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint +à dîner. J'allai voir les blessés alités à la casbah, parmi lesquels +étaient les capitaines Butet et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. +Le premier allait déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris. +La blessure du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en +souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, filleul de +l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie suppurait abondamment +par la bouche et répandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour +sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrépide officier, +pour qui la parité de grade et les autres raisons que j'ai signalées +m'inspiraient le plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des +voeux pour que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit +qu'ils demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses +plus nobles enfants. + +Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en route avec un +détachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et +Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, y prendre le bateau à +vapeur d'Alger, et afin de dérouter les partis ennemis, nous doublâmes +l'étape. A El-Outaïa, où nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de +ses spahis bleus, dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile +intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara, +après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. Nous reçûmes +l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit sous la sauvegarde de sa +fidélité. + +Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, où Déna nous +quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à deux coups dans le même +canon, dont il avait remarqué la justesse en me voyant tirer un corbeau +pendant la marche. Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous +avions parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres. + +M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité +accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia. +Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver à Constantine, une +partie des renforts attendus à la colonne. Le lendemain, avec M. Osman, +jeune lieutenant indigène, et quelques-uns de ses spahis, j'allai +coucher à Aïn-Yagout. + +Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai parlé, nous +fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant aperçu, fort loin dans +la plaine, une hyène qui se dirigeait vers les montagnes à droite, deux +ou trois de nos spahis se mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent +bientôt et lui tirèrent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. +Mettant le sabre à la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup +de pointe, qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme +s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il maîtrisa +sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide de ses camarades, qui +avaient mis pied à terre, il la musela avec des cordes. Attachée par le +cou à une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et +comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût +énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et +n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces animaux ne +sont pas très dangereux; mais je fus étonné et presque touché de la +mansuétude de notre capture. Sa fourrure était fort belle, mais, usée +par les cordes qui nous avaient servi à la fixer sur le bât d'un mulet, +je ne pus la conserver. Les spahis, à ma surprise, mangèrent la viande +au bivouac du soir. + +Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts qui +allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient M. le +lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs, +circonstance bonne à retenir pour le moment où il sera question de +la réponse que me fit M. le ministre de la guerre à la tribune de +l'Assemblée. + +Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis nous +donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une +espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant +le bras; un des deux partenaires se voile le visage et représente une +fiancée, l'autre le prétendu; les couples défilent devant le spectateur, +en se dandinant et en chantant à la moresque sur un air monotone. Un +second jeu consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son +bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derrière +lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à lancer des coups de +pied à ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le +chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de +porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le +faire tomber, mais ils ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont +d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces +exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il +n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves gens qui +s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes. + +Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai ma route. A +peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A +Constantine, où je fus rendu avant la soir, M. le général de Salles +m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa +jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs +à pied, campé aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche +pour les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité des +renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas +davantage pour terminer ses opérations. + +Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi +d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus affectueuse, et le +5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau à vapeur d'Alger +partait le lendemain; un autre était attendu qui devait appareiller le +8, directement pour Marseille. Les renforts assurés, le but principal de +ma mission étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il +devenait inutile de faire une double traversée, et de passer par Alger. +Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, dans ce sens, +au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement mon ordonnance, +avec ma lettre et la dépêche du général Herbillon. La réponse que j'ai +reçue, loin d'exprimer aucun blâme, est très aimable et honorable pour +moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une +chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était pas en +guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.[10] + +[Note 10: Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au +ministre de la guerre.] + +Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un banquet. +C'étaient des soldats, des négociants, des marins; réunion touchante +qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'île +paternelle, à qui ma famille doit tant! + +Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin, +commandant Bonnefoi. Le temps était gros et le vent contraire; mais, +grâce à l'habileté et à la vieille expérience de notre bon capitaine, +nous touchâmes à Marseille dans la nuit du 10 au 11. + +A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on m'avait faite +en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais reçues, on +avait déjà répandu, sur mon retour, les interprétations les plus +malveillantes. Un journal ministériel avait publié un article injurieux, +et d'autres, sans même s'enquérir des faits, ne m'avaient pas épargné. +Cependant, comme le ministère qui avait présidé à mon départ n'était +plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre, +pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé sur la +situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra très +affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait +ignorer dans quels termes j'avais consenti à faire acte de présence +en Algérie, j'entrai dans quelques développements, et je lui parlai +incidemment de l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de +Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir intact mon +droit de représentant du Peuple, je lui déclarai d'abord que je ne m'y +croyais pas obligé; mais comme il y mettait une certaine insistance +affectueuse et parfaitement convenable, je consentis à le lui +communiquer. En le voyant, il s'écria, à plusieurs reprises, non pas +comme il l'a dit à la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous +êtes parfaitement_ _en règle_; et il me pria de le lui laisser, pour le +montrer au président de la République, qu'il m'engageait fortement à +aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la manière +dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans mes vues de me +présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce qui a rendu possible +un scandale que je déplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir +provoqué. Ma lettre à _la Patrie_[11], dont a parlé M. d'Hautpoul, +n'était qu'une réponse aux attaques dont j'avais été l'objet, et dont +certains organes de la presse gouvernementale ne s'étaient pas fait +faute. La conviction qui résulte pour moi de mon entrevue avec +le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la +responsabilité de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres +qu'il doit être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que +je ne m'étais pas trompé. + +[Note 11: Voyez aux Pièces justificatives.] + +Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre du général +Bertrand, directeur du personnel, le décret qui parut le surlendemain +au _Moniteur_, signé Louis-Napoléon Bonaparte, et portant en tête +la devise: Fraternité! Sa légalité, de l'avis de bien des personnes +compétentes, aurait pu être contestée sous plus d'un rapport, mais +ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma démission, +je ne crus pas devoir lui disputer mon épaulette _au titre étranger_. On +peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma +réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite. + +On y trouvera aussi le texte, d'après le _Moniteur_, de mes +interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 novembre, +et celui de la réponse de M. d'Hautpoul. + +En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de +ce discours du ministre de la guerre. N'était-il pas, au moins, étrange +de venir dire sérieusement à l'Assemblée, qu'à ma place, ayant rencontré +les renforts, il se serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, +et, le lendemain, il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris +littéralement ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment, +moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des ordres à des troupes +ayant à leur tête des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au +titre français? Mais ils m'auraient _envoyé promener_, et ils auraient +bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-là, semblait avoir oublié les +rudiments de la hiérarchie militaire, et les droits au commandement que, +même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer vis-à-vis +d'un officier au titre français.[12] + +[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.] + +Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain? +D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par une distance de +plusieurs journées de marche, le plus grand foudre de guerre, à moins +d'être Josué, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable +général. Laissant de côté cette légère erreur géographique, qu'aurait +dit le général en chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu +lui prescrire un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre +ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou +plutôt _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un +homme respectable débiter de pareilles excentricités, et n'a-t-il pas +fallu que les esprits fussent bien prévenus, pour les écouter sans +sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon général n'était-il pas +de me rendre à Alger, et si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à +Zaatcha plutôt qu'à l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul _ne m'eût-il +pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de +mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je n'en aurais +pas eu?_ + +M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à mon nom, et il +venait déclarer, en même temps, que ce nom et les longues persécutions +qu'il a attirées, ne valaient pas la peine de naturaliser mon épaulette, +ni d'arrêter une mesure qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit +de famille. + +Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, il me +reprochait de ne pas avoir _consulté mon coeur de soldat_, on comprendra +que si j'avais voulu descendre à des personnalités, rien ne m'eût été +plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'eût pas +convenu envers un ministre et un vieux général. + +Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemblée +presque entière se soit levée contre l'ordre du jour que je +présentai.[13] Au contraire, la gauche presque entière, et cela m'importe +beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgré la position délicate +que ma susceptibilité à l'endroit de Louis-Napoléon m'avait faite dans +l'opinion de la plupart de ses honorables membres. + +[Note 13: Voyez aux Pièces justificatives.] + +Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur exposer +avec le profond respect que je dois à une fraction si importante de la +souveraineté nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais +des citoyens des départements qui m'ont élu, et que je ne me crois +nullement tenu de conformer mon opinion à celle de la majorité. Cette +opinion, fût-elle individuelle, elle pèse dans la balance, du poids d'un +vote libre, consciencieux et sans contrôle. + +Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans la loi +électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un représentant +abdique l'indépendance de son caractère, et perde le droit de revenir +prendre part aux délibérations législatives quand il le juge nécessaire +ou seulement opportun. J'y vois, plutôt, comme je l'ai fait remarquer à +la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du délai de six +mois fixé par la loi, son mandat de représentant est périmé de droit. +Ainsi donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé +d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire +perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant l'autorisation +de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.[14] + +[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction +publique rétribuée est incompatible avec le mandat de représentant +du peuple. Les exceptions seront déterminées par la loi électorale +organique.» L'article 85 de cette loi dit: «Sont exceptés de +l'incompatibilité les citoyens chargés temporairement d'un commandement +ou d'une mission extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. +Toute mission qui aura duré six mois cessera d'être réputée +temporaire.»] + +On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non une mission du +gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les +phases variées de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort +bien ne pas convenir dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait +pas chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants qui +avaient accepté de hautes missions sous le ministère Barrot-Dufaure, et +qui les ont résignées à l'avènement du ministère _d'action_. + +Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions +que je viens de citer ne soit un argument péremptoire en faveur des +incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées presque toutes. Je +comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilités +soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je +maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et +en thèse générale, un représentant du Peuple reste toujours libre de +reprendre une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; +et je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi électorale +pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, une lacune +qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes. + +Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un de ses plus +proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au +représentant de la Corse, je n'aurais pas osé paraître à la tribune +nationale, si je n'avais été fort de ma _conscience_ et de mon _droit_. +De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai été en Afrique, j'ai fait +mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce +qu'en toute sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de +prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir Législatif +tiennent du Peuple. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + + +No 1.--Lettre de Louis Blanc. + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. + +Palais national du Luxembourg. + +_A Pierre-Napoléon Bonaparte._ + +Citoyen, + +C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision prise +à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer +chef de bataillon dans la Légion étrangère, bien convaincus que votre +intention formelle est de mettre au service exclusif de la République +les fonctions confiées à votre loyauté par le gouvernement républicain. + +Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe complet +de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, c'est se +montrer digne de porter un tel nom et bien mériter de la patrie. Le +temps des prétentions dynastiques est passé à jamais. La glorieuse +révolution qui vient de s'accomplir a définitivement coupé court au +régime de la royauté et de tout ce qui lui ressemble. + +C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu de ces +sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une +marque de confiance qu'en ma qualité de Corse je suis heureux de vous +annoncer. + +Salut et fraternité, + +Le 15 avril 1848. + +LOUIS BLANC, + +Membre du Gouvernement provisoire. + + + +No 2.--Pétition à la Constituante + +Citoyens Représentants du peuple, + +Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes services à +mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, des mains +des fondateurs de la République, le grade de chef de bataillon au 1er +régiment de la Légion étrangère. J'étais autorisé à le regarder comme un +état transitoire devant amener ma mutation dans un régiment français. + +L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le général +Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale une décision à cet +égard. Elle était nécessaire, en présence de la loi du 14 avril 1832 sur +l'avancement. A part toute autre considération, ces hauts fonctionnaires +de la République avaient pensé qu'une exception paraîtrait fondée en +ma faveur, puisque l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul +empêché soit de satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans +une école militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, +c'étaient les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que, +depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement déchu, et +que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert d'attester au besoin. + +Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République, et +sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le +gouvernement issu de l'élection du 10 décembre ferait pour moi la +proposition favorable que Lamartine ou le général Cavaignac eussent +faite. Le gouvernement n'a pas cru devoir prendre cette initiative; et +si je ne pouvais avoir recours à vous, citoyens représentants, je me +verrais frappé, j'en conviens, dans mes espérances les plus chères, +espérances que je n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un +soldat de mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de +l'armée française. + +La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une haute +réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir appartenu au corps +de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce pas une prétention +exorbitante de ma part que d'espérer d'être enfin admis autrement qu'à +titre d'officier étranger. Je m'étais dit qu'un neveu de notre grand +capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons, +n'avait pas à craindre que le coup dont une loi de proscription +l'a frappé ricochât, pour l'atteindre encore, sur le terrain de la +République. + +L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la magistrature +suprême de l'État semblait m'assurer de plus en plus qu'on ne me +refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort à personne, +puisque mon emploi actuel peut être rempli par un chef de bataillon au +titre français. + +Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais un +respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du Peuple +Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos +régiments français d'infanterie; et, quelle que soit votre décision, +croyez que si jamais la République était attaquée, je me réserve bien de +combattre pour elle, fût-ce même comme simple volontaire. + +Salut et fraternité, + +Paris, le 17 mars 1849, + +PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE. + + + +No 3.--États nominatifs des hommes de la Légion étrangère, et du 2e +bataillon d'Infanterie légère d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre +1849. + +3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique. + +_ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._ + + Numéros NOMS. GRADES. OBSERVATIONS. + des + compagnies. + + 2e Butet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite. + 4e Touchet, capitaine. Blessé d'un coup de feu à la poitrine. + 2e Termeuf, caporal. Blessé d'un coup de feu au poignet gauche. + Id. Prudhom, chasseur. Tué d'un coup de feu. + Id. Luyat, chasseur. Tué d'un coup de feu. + Id. Raynard, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la cuisse. + 3e Doucet, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite. + Id. Favry, chasseur. Blessé d'un coup de feu au sourcil droit. + 4e Genet, caporal. Tué d'un coup de feu à la tête. + Id. Kerdavid, chasseur. Tué d'un coup de feu à la tête. + Id. Jacquemin, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse. + 8e. Consigny, caporal. Blessé d'un coup de feu au flanc gauche. + Id. Tulpin, caporal. Blessé d'un coup de feu au bras droit. + Id. Dorez, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la joue gauche. + Id. Bay, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la fesse droite. + Id. Charmier, chasseur. Blessé d'un coup de feu à l'abdomen. + Id. Leroux, chasseur. Blessé d'un coup de feu à la jambe droite. + +Au bivouac, le 25 octobre, 1849. + +Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e régiment de la +Légion étrangère. + + _ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849._ + + DESIGNATION | NOMS | GRADES | OBSERVATIONS + des compagnies | | | + ---------------------------------------------------------------------- + Grenadiers du | Nyko, | capitaine. | Blessé d'un coup de + 3e bataillon. | | | feu et d'un coup de + | | | pierre. + | | | + 3e du 1er | Smitters, | sergeant. | Tué d'un coup de feu + bataillon. | | | au coeur. + | | | + Grenadiers du | Vigneur, | caporal. | Blessé d'un coup de + 3e bataillon. | | | feu. + | | | + Idem. | Oehme, | grenadier. | Tué d'un coup de feu + | | | à la tête. + | | | + Idem. | Martin, | grenadier. | Blessé d'un coup de + | | | feu. + | | | + Idem. | Schildwaeser, | grenadier. | Idem. + | | | + Idem. | Vraiden, | grenadier. | Idem. + | | | + Idem. | Selinger, | grenadier. | Idem. + | | | + 1re du 3e | Got, | sergent-major. | Idem. + bataillon. | | | + | | | + 2e du 3e | Vialet, | sergent. | Idem. + bataillon. | | | + | | | + Idem. | Pensa, | fusilier. | Idem. + +Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849. + +Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon, +P.-N. BONAPARTE. + + + +N° 4.--Rapport du commandant Bonaparte. + +Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849. + +_Deuxième régiment de la Légion étrangère._ + +Mon colonel, + +Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, et de deux +cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés pour abattre des +palmiers et protéger ce travail, je me suis porté ce matin, à huit +heures, vers la position qui m'avait été indiquée par M. le général +Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occupé un mur +faiblement crénelé par les Arabes, et de là nous les avons tenus en +respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activité +bon nombre de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante. + +Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant formé par +le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à la plaine. +J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine Butet, du 3e +d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de ce point important, +et il m'en avait répondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut +atteint d'un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tué au même +instant. Les Arabes se jetèrent sur le mur, limite de notre ligne, +qu'ils n'ont point franchie, malgré les diverses phases du combat. Ils +étaient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grêle de pierres +qu'ils lançaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer +audacieusement à la crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de +leurs pistolets. Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt +grenadiers de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, à ma +voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position meilleure, +que nous occupâmes immédiatement dans un jardin encaissé, à environ 20 +mètres du mur occupé d'abord, position d'où nous n'avons cessé de tenir +l'ennemi à distance. + +Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était, comme vous +l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où huit à dix grenadiers +de votre régiment, électrisés par votre voix et l'exemple du brave +sergent Smitters, héroïquement tué dans cette affaire, ont si +vaillamment combattu. + +Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît de ne +pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites +avancer les réserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce +temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, et l'infanterie légère +d'Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques réitérées et +acharnées des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude +que nous devons à M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de +l'action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui +vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus +de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides capitaines +Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère d'Afrique, blessés +grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Légion, +atteint d'une balle et d'une pierre à la tête. Nous avons, outre le +sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Légion, et quatre de +l'infanterie légère d'Afrique. Les blessés, sans compter les trois +capitaines que j'ai eu l'honneur de tous signaler, sont au nombre +de vingt, dont neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état +nominatif. + +Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même, mon colonel, +dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus par l'énergique +et habile concours de M. le colonel de Barral à notre gauche, sur votre +ordre, dis-je, la retraite s'est effectuée avec une grande régularité +par la plaine, et elle était accomplie à midi. + +Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée +comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans pouvoir évaluer +exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi, j'estime qu'il est +très considérable et au moins décuple de celui qu'il nous a fait +éprouver. + +Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de mon respect. + +Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment de la +Légion étrangère, + +P.-N. BONAPARTE. + +Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N. Bonaparte, qui est +complet. + +Tranchée, le 26 octobre 1849. + +Le colonel faisant fonctions de général de tranchée. + +CARBUCCIA. + + + +No 5.--Rapport du colonel Carbuccia. + +Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849. + +_A M. le général Herbillon, commandant la colonne expéditionnaire du +Zab._ + +Mon général, + +Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par M. le +capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître les +dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant la +journée. + +Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le commandant +Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion étrangère, la mission de +procéder à cette opération importante, à la tête de quatre cents hommes, +dont deux cents de la Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique. + +Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette journée, le +rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux d'avoir à vous +signaler la bravoure téméraire, et le coup d'oeil militaire digne du nom +qu'il porte. Atteint violemment d'un énorme pavé sur la poitrine, il est +resté à son poste, et il a tué de sa main deux chefs arabes, au plus +fort de la mêlée, aux applaudissements de la ligne de tirailleurs. + +Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des difficultés +qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part de la tranchée à +la tête d'une troupe de soutien et après avoir reçu son rapport verbal, +je vous ai fait demander un bataillon de renfort. + +M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de Constantine, +est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris part au feu de la +première ligne; le reste a été, sous vos yeux, placé en réserve, et +lorsque les Arabes ont eu abandonné leur position pour rentrer à +Lichana, nous avons effectué notre retraite, qui a été terminée à midi +et effectuée avec le plus grand ordre, sans opposition de l'ennemi. + +Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de deux obusiers +amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne. + +La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne de M. le +colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des plus utiles. Les +troupes, sous les ordres directs de leur chef qui ne s'est pas épargné +dans cette journée et que j'ai vu partout où il y avait du danger, ont +empêché le commandant Bonaparte d'être débordé sur sa gauche, et lui +ont permis de conserver, aussi longtemps que vous l'avez voulu, des +positions aussi difficiles. + +Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée par une +compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement assaillie par un nouveau +contingent arrivé dans Zaatcha pendant le combat. Les voltigeurs, avec +sang-froid et énergie, ont attendu les Arabes à bout portant; ils en ont +tué cinq et ont mis le reste en fuite. + +La conduite des troupes a été admirable de dévouement et d'énergie, +aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur mériter l'estime et +la reconnaissance de la France et de son président. + +Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux dévouement. + +Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant la +subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée, + +Signé: CARBUCCIA. + + + +N° 6.--Ordre du général Herbillon. + +_Ordre._ + +M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors cadre, se +rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur général, pour +remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha. + +Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849. + +Le général de brigade, commandant la division de Constantine, + +HERBILLON. + + + +No 7.--Lettre à la Patrie. + +Paris, 18 novembre 1849. + +Monsieur le Rédacteur, + +Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que mon retour +d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à vous prier d'insérer +ce qui suit: + +Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis ennemis, +je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit jours, qu'après +avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et avoir été de tranchée le 24, +le 25, le 28 et le 29. + +Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus d'assaut, et +qu'on attendrait des renforts pour investir la place, et la réduire par +le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait les opérations +bien au-delà du terme que, même avant mon départ de Paris, j'avais fixé +pour ma rentrée à l'Assemblée nationale. Comme représentant du Peuple, +j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne +dois, à cet égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui +viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal jugé de +cette opportunité. + +Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position que +l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en Afrique. +Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel du général +Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général, pour presser +l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce que je les ai +rencontrés en route que je suis revenu directement de Philippeville, au +lieu de passer par Alger. + +Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression de +mes sentiments affectueux et distingués. + +P.-N. BONAPARTE, + +Représentant du Peuple. + + + +No 8.--Lettre du général Bertrand, et décret du Président de la +République. + +(_Ministère de la Guerre_.) + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ. + +Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir. + +Monsieur le Représentant, + +Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous transmettre +la copie d'un décret du Président de la République, prononçant votre +radiation des cadres de l'armée; ainsi que la pièce signée du général +Herbillon, remise par vous au Ministre à votre arrivée à Paris. + +Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma haute +considération. + +Le général de brigade, directeur général du personnel, + +BERTRAND. + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ. + + + +_Au nom du Peuple français_, + +Le Président de la République, + +Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au titre étranger, +chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, par +arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande, un ordre de service, le +19 septembre 1849, pour se rendre en Algérie; + +Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre dont +la province de Constantine est en ce moment le théâtre, il a reçu du +général commandant la division de Constantine l'ordre de se rendre +auprès du gouverneur-général de l'Algérie pour remplir une mission +concernant l'expédition de Zaatcha; + +Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est pas rendu +auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué à Philippeville +pour revenir à Paris; + +Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger, se +trouve en dehors de la législation commune aux militaires français, mais +qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est engagé; + +Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite qualité, +n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation, ni le juge +de l'opportunité de son retour à Paris; + +Sur le rapport du ministre de la guerre, + +Décrète: + +Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du grade et de +l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère. + +Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent +décret. + +Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849. + +LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE. + +Le ministre de la guerre, + +D'HAUTPOUL + + + +N° 9.--Réponse au général Bertrand. + +Paris, 19 novembre 1849. + +Monsieur le général, + +Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du président +de la République prononçant, dites-vous, ma radiation des cadres de +l'armée (_sic_). Je vous observerai d'abord que ne faisant pas partie de +ces cadres, je ne puis en être radié, mais seulement révoqué du grade, +que je ne devais, d'ailleurs, qu'au Gouvernement Provisoire de la +République, qui me l'avait conféré avant que je fusse représentant du +Peuple à la Constituante, et par conséquent avant l'abrogation de la loi +qui privait les membres de ma famille de leurs droits de citoyen. + +Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant du +peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et comme fils de Lucien +Bonaparte, de cet état d'officier _au titre étranger_, il y a déjà +longtemps qu'à deux reprises différentes j'avais donné ma démission, et +que ce n'est que pour céder aux instances réitérées et pressantes du +président de là République que je l'avais retirée. Arrivé avant hier à +Paris, je me suis rendu hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai +déclaré que si je ne donnais pas encore, définitivement, ma démission, +c'était pour ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont +point été arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie +qui leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement, car +je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni convenable, +et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée longtemps. + +Un mot maintenant du décret présidentiel: + +Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande +qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été instamment +proposée par le président de la République, comme le prouve la lettre +qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand Barrot dans les Ardennes, où +j'avais été passer le temps de prorogation de l'Assemblée. + +En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à remplir un +service, dont la durée aurait pu être fixée par le gouvernement. Ma +mission qui, d'après la loi électorale organique, n'aurait pu, en tous +cas, durer plus de six mois, était temporaire, indéterminée, gratuite et +dépendante de ma volonté. On concevrait même difficilement qu'il eût pu +en être autrement. + +D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre étranger ne +me dépouillait pas apparemment de mon caractère de membre du pouvoir +législatif; et quoi qu'en dise le président de la République, dont +les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas encore force de loi, j'étais +parfaitement le maître de revenir, sans l'autorisation de personne, +siéger à mon poste le plus important, à l'Assemblée nationale, et +j'étais seul juge de l'opportunité de mon retour. Du reste, le but de la +mission que m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment +que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en marche, +étaient assurés. + +Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu plus +présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant du +Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la révocation qu'ils +décrètent ne peut porter que sur le grade, et non sur l'emploi, puisque +je n'en ai pas. + +Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite considération. + +PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE, + +Représentant du Peuple. + + + +N° 10.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative +de 22 novembre 1849, d'après le _Moniteur_. + +_Interpellations de M. Pierre Bonaparte._ + +_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation +d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre, sur un +décret qui a paru dans le _Moniteur_, et qui révoque M. Pierre Bonaparte +du grade militaire qui lui avait été conféré par le Gouvernement +provisoire. + +Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut que les +interpellations soient fixées. + +_M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Je suis prêt à +répondre à l'instant. + +_M. le Président._--L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement les +interpellations? + +_De toutes parts._--Oui! oui! + +_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je n'ai que +quelques mots à dire sur la question que ce décret soulève en général, +et sur ce qui me regarde en particulier, si l'Assemblée veut bien +m'entendre. + +En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec +indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire _dans cette +enceinte_, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que soit la +mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de l'article 85 +de la loi électorale organique, ne peut être retenu malgré lui loin du +sanctuaire national, où s'accomplit son mandat. (Mouvements divers.) +Jaloux de vos droits, qui sont ceux du pays, il importe que vous +fassiez intervenir à cet égard une décision souveraine qui réprime les +outrecuidantes prétentions d'un gouvernement trop disposé à faire bon +marché du grand caractère dont les représentants du peuple français sont +revêtus. J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du +jour motivé, à la fin de la discussion. + +Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible que je +viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, dans ma conviction, +nos institutions républicaines, auxquelles je suis voué corps et âme, +sont sur le point de courir des dangers (Mouvement.) + +Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas sur +la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été traité, +l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu modifier +mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon Bonaparte, mais non +envers le président de la République. Tant qu'il saura maintenir la +constitution, ou que la majorité de l'Assemblée déclarera qu'il l'a +maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, tout en conservant, bien +entendu, ma liberté d'appréciation parlementaire. + +Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers +surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce qui +naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire relevé +le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon cousin et +collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont fait donner une +mission, dont ils se sont ensuite subrepticement efforcés de rendre +l'accomplissement impossible. + +_Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit attribuer +principalement tout ce que le président fait de déplorable, je le +nommerai._ + +_De toutes parts._--Oui! oui! Nommez! + +_M. Pierre Bonaparte._--Eh bien! c'est M. Fialin, _dit_ de Persigny! + +_M. le Président._--J'arrête ici l'orateur en lui rappelant qu'aux +termes de l'article 79 du règlement, les interpellations de représentant +à représentant sont interdites. Il a demandé l'autorisation +d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte qu'il a déterminé, et +sur lequel il demande des explications; je l'invite à se renfermer +dans les termes de ses interpellations; il ne peut interpeller un +représentant, le règlement est formel. + +_M. Pierre Bonaparte._--Je m'y renfermerai, monsieur le président; +mais je prends la liberté de vous faire observer que ce n'est pas une +interpellation, mais une désignation. + +_M. le Président._--C'est une véritable interpellation. + +_M. Pierre Bonaparte._--C'est une désignation. + +Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité de membre +de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement des partis se +plaît à dénaturer les choses les plus simples. + +Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis parti de +Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, du général +Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de cet ordre que je +n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville à Alger. +Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, par conséquent, il ne +pouvait y avoir aucun mérite à la faire, puisque le but de ma mission +auprès du gouverneur général était rempli par l'envoi des renforts que +j'avais rencontrés en marche. + +D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général Herbillon +le savait. Le président de la République et le Gouvernement savent +parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai +jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il était convenu, lorsque +j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique quand je le jugerais +convenable, et sans qu'ils pussent y trouver à redire. (Rumeurs.) + +Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque j'aurais +sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je tiens par-dessus +tout. + +Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment il se fait +qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande (car je ne m'y croyais +nullement obligé), je lui ai communiqué l'ordre du général Herbillon, +prescrivant mon départ de Zaatcha pour Philippeville et Alger, il avait +répété à satiété que, sous le rapport militaire, les renforts étant +assurés, il me trouvait parfaitement en règle? Vous m'avez dit, monsieur +le ministre, que j'étais parfaitement en règle. Si je ne me trompe, +l'opinion du gouverneur général de l'Algérie était exprimée d'une +manière analogue dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit +avoir entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son +contre-seing à la révocation qui a paru au _Moniteur!_ + +Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard avec une +étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il savait être une +injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral, me touche fort +peu, car je ne tenais nullement à ma qualité d'officier au _titre +étranger_. + +Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui m'a fait +entrer dans ces développements, bien que, au point de vue du droit, ils +soient tout à fait superflus. + +Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance de +notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits de ceux d'entre +nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés en mission, soient +fixés; et c'est pour cela que j'aurai l'honneur, après la discussion, de +présenter à l'Assemblée un ordre du jour motivé. + +_M. le Président._--La parole est à M. le ministre de la guerre. + +_M. d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Messieurs, l'interpellation +qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je les traiterai l'un +après l'autre. + +Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée, qui a +demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire, soit dans +l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions qui sont le +plus communément confiées aux représentants), et qui a accepté dans +toute leur teneur les instructions qui lui ont été données librement, +volontairement, et souvent après sollicitations, il s'agit de savoir, +dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est libre d'oublier ce même +mandat, ce même engagement; s'il est juge, juge souverain, d'après la +théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour. + +Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très bien!) + +Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui qui l'a +accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation; une fois rendu +à son poste, il doit consulter ses instructions; s'il est militaire, il +doit se renfermer dans l'obéissance due à ses chefs militaires; il n'est +plus, là, représentant du Peuple. (Marques d'assentiment.) + +_M. Pierre Bonaparte._--Alors, pourquoi m'avez-vous trouvé en règle? + +_M. le Président._--Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez pas! On +vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre. + +_M. le Ministre._--Je le répète, il n'est plus, là, le représentant du +Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre le représentant +du Peuple, ayant mission de la convention du Gouvernement, en se plaçant +au-dessus de toutes les positions dans les armées, et ce qui se passe +aujourd'hui. Quelques journaux ont voulu la rencontrer; ils sont tombés +dans une erreur complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre +qui partage une pareille doctrine. (Non! non!--Approbation.) + +Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe, +n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le mandat émane +essentiellement du Gouvernement, de l'initiative du Pouvoir exécutif. +Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant, qui ne doit pas +occuper l'Assemblée. (Très bien!) + +Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques +prolongées d'approbation.) + +Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il passé? M. +Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion étrangère, au titre +étranger; et remarquez, messieurs, que ce titre n'a rien de blessant. M. +Pierre Bonaparte ne peut pas être chef de bataillon à d'autre titre, car +la loi de 1834, sur l'état des officiers, nous est connue; c'est le Code +militaire, un code qu'on ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans +une autre circonstance, l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a +pas suivi la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le +grade de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues +pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de guerre sur +le champ de bataille ou dans une proposition régulière de candidature +sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir chef de bataillon. +M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une ni dans l'autre de ces +conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement provisoire, je +crois, on lui a conféré le titre de chef de bataillon dans la Légion +étrangère, à titre étranger; lui, n'est pas étranger, mais son titre est +étranger; c'est ce qu'il faut bien distinguer. (Très bien! très bien!) +Voilà en quoi M. Pierre Bonaparte ne peut pas être blessé: il est +Français et bon Français, c'est un hommage que je lui remis; mais son +titre dans la Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire +attention à cette distinction. (Très bien! très bien!) + +M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie. Cette +mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la disposition du +gouverneur général. Que fait le gouverneur général? Il se rappelle le +nom de Bonaparte, et il donne à M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, +le poste le plus périlleux; c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux +de se trouver; c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes +d'approbation.) + +_M. Pierre Bonaparte_.--Je vous prie de croire que je n'ai pas boudé. + +_M. le Ministre._--Je dis cette phrase à dessein. Dans la lettre que M. +Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint qu'on lui avait +fait une condition qui n'était pas convenable; c'est à cela que réponds. + +Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de M. Pierre +Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. Mais il ne +s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je crois devoir +relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à M. Pierre Bonaparte +était un poste de choix, de faveur, qu'il devait en être content, +puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que, quand on porte son nom, on doit +être enchanté de se trouver dans une pareille position. (Très bien! très +bien!) + +Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement de son +grade, on lui a donné le commandement de quatre cents hommes. Il +s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne juge pas le mérite du +mouvement, s'il était plus ou moins rationnel, ceci est un fait purement +militaire; vous me permettrez de le passer sous silence. L'engagement +qui eut lieu a été vif; la ligne des tirailleurs a dû se retirer. +M. Pierre Bonaparte a montré beaucoup de courage; il a été presque +appréhendé au corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout +naturel; on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom. +Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été reprise; +chaque troupe est restée dans sa position respective. + +Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié qu'il +était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, M. Pierre +Bonaparte s'en est souvenu. + +_M. Pierre Bonaparte._--Pas le lendemain! + +_M. le Ministre._--Peu importe! je n'épilogue pas sur les heures ou sur +le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après, a trouvé qu'étant +représentant du Peuple, il devait revenir dans cette enceinte. C'est +fort bien; mais il aurait dû y penser avant de partir. En ce moment, +il était devant l'ennemi; il aurait dû s'en souvenir. (Très bien! très +bien!) + +Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de l'ennemi, +j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant. (Très bien! très +bien!) + +_M. Pierre Bonaparte._--Je suis revenu pour affaire de service. + +_M. le Président._--N'interrompez pas; vous répondrez! + +_M. le Ministre de la guerre._--M. le général Herbillon, commandant +militaire de la province de Constantine et des troupes qui font le siége +de Zaatcha, a donné, il est vrai, à M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il +m'a remis entre les mains. Je lui ai dit: «Cet ordre vous couvre». +C'était tout simple, et s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce +que j'aurais fait? Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée +l'autorisation de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et +conduire par la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été +traduit devant un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.) + +Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne +restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute +grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce mandat était +important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller à Alger; pourquoi +faire? C'était une chose à peu près inusitée qu'un officier commandant +une troupe, et une troupe devant l'ennemi, en fût détaché pour aller +devant le gouverneur d'Alger demander des secours. Mais enfin j'accepte +cette mission tout étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il +l'accomplir. Or, que se passe-t-il? + +En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des troupes qui +débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne consultant que mon +coeur de soldat, je me serais mis à la tête de ces troupes, je serais +parti avec elles, et le lendemain je serais monté à l'assaut de Zaatcha. +(Très bien! très bien!) + +_M. Pierre Bonaparte._--Un officier au titre étranger ne peut pas +commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels. + +_M. le Ministre._--M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement. Il arrive à +Philippeville; un paquebot partait pour la France: il prend passage +à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis à Paris. Arrivé à +Paris, il se présente chez le ministre de la guerre. Je fus assez étonné +de le voir: je connaissais son arrivée, du reste; je la connaissais par +un rapport du préfet de police, et je devais la connaître, parce que, +dans toute hypothèse, il m'importait beaucoup de savoir où était M. +Pierre Bonaparte. + +M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel hasard il est +à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet ordre vous couvre par +rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon d'un poste militaire. S'il en +eût été autrement, c'eût été un déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se +déshonorer, c'est impossible. + +M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre contenant +des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai combattues, +doctrines que vous avez entendues et qui auraient pour conséquence de +mettre le Gouvernement dans l'impossibilité absolue de donner quelque +mandat que ce puisse être à des membres de cette Assemblée. (Très bien!) + +Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer dans les +journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée. Le Gouvernement +était mis en demeure de répondre; il l'a fait par le décret que vous +connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase. Le Gouvernement était mis en +demeure de répondre à la lettre de M. Pierre Bonaparte; c'était une +espèce de défi; le Gouvernement a répondu par le décret que vous avez +vu. + +_M. Pierre Bonaparte._--Par dépit! + +_M. le Ministre._--Il était dans son droit, dans son droit absolu, et +s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement raison de l'en +blâmer. (Très bien!) + +Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas de ma +compétence. + +Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut que M. le +président de la République n'a pour conseillers que ses ministres; nous +n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons l'influence de qui que +ce soit. (Très bien!) + +Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des projets de +lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; nous nous inspirons +des votes de la majorité de cette Assemblée; nous nous conformons à ce +qu'elle décide, et nous serons toujours heureux de marcher avec elle. +(Approbation vive et prolongée.) + +_M. le Président._--La parole est à M. Pierre Bonaparte. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants, je tiens seulement à +vous soumettre mon opinion sur un point du discours de M. le ministre. + +Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon +m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée +nationale l'autorisation de me poursuivre devant un conseil de guerre. +Mon opinion est que, si l'Assemblée avait accordé une pareille +autorisation, elle aurait abdiqué son droit et ses prérogatives les plus +essentielles (Murmures et dénégations); car, s'il plaisait, par exemple, +à MM. les ministres d'éloigner de l'Assemblée un membre quelconque; si, +par suite de promesses, de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux +murmures.) + +_Un membre._--On est libre d'accepter. + +_M. Pierre Bonaparte._--... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en Algérie, au +Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la présence pourrait être +incommode seraient éloignés au moins pendant six mois. (Dénégations.) +Et notez bien une chose, c'est que, les six mois expirés, si le +représentant n'est pas revenu à son poste, sa qualité, son caractère est +perdu de droit. Je voulais seulement vous soumettre cette observation. + +_M. le Président._--L'incident me paraît vidé. + +_M. Pierre Bonaparte._--Je propose un ordre du jour motivé. + +_M. le Président._--Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre Bonaparte +propose à l'Assemblée: + +«Considérant que les missions ou commandements temporaires dont les +représentants du Peuple peuvent être investis, conformément à l'article +85 de la loi électorale organique, ne peuvent leur enlever leur droit +d'initiative parlementaire, ni l'indépendance de leur caractère +législatif; + +«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher ou +d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement de leur +mandat, + +«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.» + +_M. le Ministre de la guerre._--Je demande l'ordre du jour pur et +simple. + +_Voix nombreuses._--Non! non!--Aux voix l'ordre du jour motivé! + +_M. le Président._--On a demandé l'ordre du jour pur et simple. (Non! +non! On n'insiste pas!) + +_Nombre de voix._--L'ordre du jour motivé! + +_M. le Président._--Je mets aux voix l'ordre du jour motivé présenté par +M. Pierre Bonaparte. + +(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière se lève à +la contre-épreuve.) + +_M. le Président._--L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour motivé. + +(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre de la +guerre.--La séance reste suspendue quelques instants; les représentants +descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations animées.) + + + +No 11.--Extrait du compte-rendu de la séance de l'Assemblée législative +du 22 décembre 1849, d'après le _Moniteur_, et Amendement de M. Pierre +Bonaparte. + +_Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième +bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y recevoir +une partie des hommes de la garde nationale mobile de Paris._ + +_M. le Président._--L'ordre du jour appelle la discussion du projet +de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la Légion +étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la garde nationale +mobile de Paris. + +Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est demandée +par le Gouvernement et proposée par la commission. + +(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.) + +_M. le Président._--M. Pierre Bonaparte a la parole sur la discussion +générale. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens représentants du Peuple, je m'associe +de grand coeur aux intentions équitables que le projet du Gouvernement +nous annonce en faveur des débris de notre jeune et héroïque garde +mobile. Mais pour savoir si la position qu'on veut faire à ceux de ces +jeunes soldats qui resteront sous les drapeaux est convenable, il faut +examiner celle du corps où l'on propose de les faire entrer. Pour moi, +je pense que nous devons nous refuser à assigner à des citoyens français +(qui ont bien mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position +qui, même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas en +rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national. +Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles d'existence de +la Légion étrangère ne sont pas modifiées. + +J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à l'armée, +sont loin de se faire une idée bien nette des différentes catégories +militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que cela s'explique +par l'étrangeté même de ces conditions diverses; mais si l'Assemblée le +permet, je les rappellerai succinctement. + +Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme dans les +autres régiments, c'est-à-dire français servant _au titre français_, et +jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des mêmes garanties que +tous les autres officiers de l'armée. + +Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non, et +servant tous également _au titre étranger_. + +Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant au +titre étranger. + +Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français, et +réintégrés au titre étranger. + +Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion, en +conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service étaient +conçues comme celles des corps français. Ils croyaient donc n'être +soumis qu'à la condition de ne pas servir en France. Leur erreur était +bien naturelle, car les lois organiques du 11 avril 1831, 14 avril +1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur sujet; et si l'article 3 de +l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait (très justement au point de +vue national) d'une exclusion pour le commandement, du moins leur +offrait-elle la voie de la naturalisation civile, pour rentrer dans le +droit commun et obtenir la naturalisation militaire. + +Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai +1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844. S'il eût pu +rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la Légion à cet +égard, ce doute aurait disparu devant les explications données par +le ministre de la guerre en maintes circonstances, et devant les +autorisations de permutation accordées entre des officiers étrangers +naturalisés servant dans la Légion et des officiers des régiments +français. + +J'ai eu sous les yeux: + +1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la promulgation de +la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il est dit: «Direction +du personnel et des opérations militaires.... Ce n'est donc que lorsque +M. de Caprez aura été naturalisé Français qu'il sera en position de +demandera permuter; mais, tant qu'il conservera la qualité d'étranger, +sa réclamation à cet égard ne saurait être accueillie. _Signé_: Miot.» + +2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des régiments +suisses, qui servent maintenant dans des corps français, et qui +sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent un +lieutenant-colonel et un chef de bataillon. + +Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième Légion +étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers au titre +étranger contiennent l'annotation suivante: _Cette nomination étant +faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne donne pas à M.N. les droits +conférés aux officiers français par la loi sur l'avancement et celle sur +l'état des officiers_. + +Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par les articles +195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour les grades +supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables à +l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par suite de +l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la loi du 14 +avril 1832. + +Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour la première +fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun droit au +commandement pour les officiers étrangers, et que les officiers français +servant au titre étranger n'ont que les droits des officiers étrangers +pour le commandement. + +Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans la +position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables à +volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de +l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un tour +d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a conservé que +les bénéfices de la loi du 11 avril 1831! + +J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application de la +décision de 1844, cette décision a été violemment mise de côté par les +généraux en chef de notre armée, comme nuisible au service de l'Etat et +à la dignité de tous les officiers, étrangers ou non. Des officiers qui +sont le type de l'honneur militaire ont obéi à un commandant de colonne +au titre étranger, bien que connaissant l'incapacité dont le frappait +l'ordonnance. + +Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis +avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie +par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il serait juste, +indispensable même, d'améliorer leur sort; mais, pour éviter les abus, +on est d'accord, en général, que ce mode d'admission aux emplois +militaires devrait être supprimé pour l'avenir. + +Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés au +titre étranger. + +Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par suite d'une +fiction, que les officiers en question ont pu être placés dans la +Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser leurs +demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs droits, s'ils en ont, +restent intacts. Mon opinion, basée sur l'examen des lois et règlements +qui régissent l'armée, me porte à défendre la position des officiers +démissionnaires, et à penser que le conseil d'Etat leur serait +favorable, s'ils s'adressaient à lui pour régulariser leur position +actuelle. + +Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux +prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois de +1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires, +c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et le droit, qu'il était +permis au Pouvoir exécutif de replacer ces officiers dans les rangs de +l'armée française. + +En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef de l'Etat +faisait d'un simple soldat un caporal ou un général. La loi de 1818 est +la première restriction apportée à la toute-puissance du roi en fait +d'avancement. C'est elle qui, en consacrant les droits de l'ancienneté, +a fait participer l'armée à l'édit de 1789, portant que _tous les +Français seront admissibles à tous les emplois_. + +La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau en fait +d'avancement; _elle a seulement_, disait le rapporteur devant la chambre +des députés, _élargi les droits du pouvoir nouveau, en supprimant de +la législation de 1818 les prescriptions incompatibles avec le bien +du service, et provenant des défiances outrées_, disait toujours le +rapporteur, _que l'on avait éprouvées contre l'ancien gouvernement_. + +Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière surtout, +n'ait pas résolu la question de légalité concernant la réintégration des +officiers démissionnaires, et que, dans les discussions auxquelles elles +ont donné lien dans le parlement, pas une voix ne se soit élevée pour +provoquer à ce sujet une solution désirable. + +On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard; mais, +après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette réintégration, +à la fin de 1828, il est vivement à regretter que le doute, au moins, +soit encore permis. + +Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé le droit +de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il résulte de +la dernière décision insérée au journal militaire officiel, premier +semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné cette prérogative. +Le gouvernement de juillet s'en est servi longtemps sans opposition; +puis il y a renoncé _de fait_, mais en soutenant son _droit_ à cet +égard. Le gouvernement de février a relevé des officiers soit de la +retraite, soit de la réforme, soit de la démission, en consultant +seulement les intérêts de la République. + +Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable +aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit rendue, car +ces officiers abandonnent généralement l'armée pour suivre une carrière +plus avantageuse en temps de paix, et ils ne devraient pas pouvoir +reprendre leur rang, par exemple, en temps de guerre, au préjudice +de leurs camarades qui ont continué à suivre les bonnes et mauvaises +chances de la carrière; mais enfin des décisions royales non rapportées +existent, et elles établissent les droits des officiers démissionnaires. + +Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont +communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux qu'eux, ont +obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit d'être réintégrés +directement dans un régiment français, soit de permuter pour passer dans +un de ces régiments, après avoir été nommés à la Légion et avant de +rejoindre, soit enfin de sortir de la Légion avec un emploi dans +l'état-major des places, que les officiers servant au titre français +seuls peuvent obtenir. + +On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux qui +prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux officiers +démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant +du service. Le premier, plus favorisé, est envoyé dans la Légion comme +officier au titre étranger. Le deuxième, moins heureux et ayant moins de +services, est envoyé aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent, +sans contracter d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il +compte aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi +d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du 16 mars +1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré au titre français, +même comme sous-officier. Plusieurs officiers de la Légion, jadis +démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers au titre français. + +Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit +chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers, +sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans +la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les +modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement +qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité envers ces +braves. Et c'est bien peu que de ne demander pour eux que de l'humanité; +car en consultant la statistique au hasard, sur _soixante_ officiers +polonais, par exemple, arrivés à la Légion en 1832, _cinquante-quatre_ +sont morts, tués à l'ennemi ou succombant aux intempéries du climat. +N'est-il pas évident que la mort atteint les étrangers avant qu'ils +aient rempli le temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce +pas répudier toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à +de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre +drapeau? + +Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose +d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications +équitables sont apportées à l'état des militaires servant à ce titre, +elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique ardeur dont, +au point de vue militaire, nous avons admiré le brillant essor aux jours +néfastes de juin. + +Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique l'article 1er +du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il n'ait point pour +base les opinions politiques. + +J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien renvoyer mon +amendement à l'examen de le commission. + +_Amendement._ + +Articles 1, 2 et 3. + +Comme au projet du Gouvernement. + +Art. 4. + +Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril 1832, +l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable aux officiers +étrangers, naturalisés on non. + +Art. 5. + +La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président de la +République, sur la proposition du ministre de la guerre. + +Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable à +la Légion étrangère. + +Art. 6. + +Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après dix ans +au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement, +par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition du chef de +corps, faite à l'inspection générale. + +La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit commun, +et lui confère tous les droits de l'officier français. + +L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par celle du 18 +février 1844, sera définitivement arrêté de manière que ce ne soit qu'à +grade égal que les officiers étrangers naturalisés français soient sous +les ordres des officiers français, et qu'ils commandent, à leur tour, +ces derniers à supériorité de grade. + +Art. 7. + +Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement +pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être +naturalisés militairement, après dix ans au moins de services effectifs. + +Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est supprimé, et +aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis avec un grade dans +la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues par la loi, pour +l'admission aux emplois et l'avancement dans les autres corps. + +Art. 8. + +Les officiers démissionnaires du service français, actuellement pourvus, +dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront: + +Être réintégrés directement dans un des corps français; + +Ou permuter, pour passer dans un de ces corps; + +Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des places. + +Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir, être +réintégré, à aucun titre, dans l'armée. + + + +No 12.--Autre Lettre à la Patrie. + +Paris, 5 janvier 1849. + +_A M. le rédacteur de la_ Patrie. + +Monsieur le rédacteur, + +Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au _Moniteur_. + +M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, dit: + +«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes entre leurs +mains une caisse et des outils, et que je dus faire venir des troupes du +camp pour assurer la retraite.» + +Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées fort à +propos. + +Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, Butet +et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai pu faire +moi-même. + +Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de battre +en retraite, _donné par le général Herbillon_, m'a été transmis par mon +colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre, j'ai tenu la position +_sans reculer d'une semelle_. + +La colonne expéditionnaire tout entière le sait. + +Agréez, etc. + +P.-N. BONAPARTE. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE *** + +***** This file should be named 11769-8.txt or 11769-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11769/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un mois en Afrique + +Author: Pierre-Napoléon Bonaparte + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11769] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + +<h2>UN MOIS</h2> + +<h1>EN AFRIQUE</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h3>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE</h3><br><br> + +<p>Je ne m'abaisse pas à une justification, je<br> +raconte; la vérité est l'unique abri contre<br> +le <i>venticello</i> de Basile.</p> + + +<p>AUX CITOYENS<br> + +DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.</p><br> + +<p>UN MOIS EN AFRIQUE.</p> + + +<p>La France, la République, les Armes, voilà les aspirations +de toute ma vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices +avaient suivi, dès longtemps, cette direction. En vain, +depuis dix ans, je m'étais réitérativement adressé au roi +Louis-Philippe, à ses ministres, aux vieux compagnons de l'empereur; +même une place à la gamelle, même un sac et un mousquet +en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant +pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour +acquérir, au moins, quelque expérience militaire, en attendant +l'avenir. Ni la Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, +ni le Czar, de qui j'avais sollicité la faveur de faire une +campagne au Caucase, ne purent ou ne voulurent pas accueillir +mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il est vrai, +j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de +la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu +la nomination de chef d'escadron, qui m'escala depuis le +grade <i>au titre étranger</i> que notre Gouvernement provisoire +m'avait conféré.</p> + +<p>Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon +au premier régiment de la légion étrangère, je vis, +bien que d'une façon incomplète, exaucer mes voeux. J'étais +en France, la République était proclamée, et je pouvais la +servir par les armes. Sans doute, la nature exceptionnelle de +mon état militaire, et la non-abrogation de l'article VI de la +loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille, +apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; +mais l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter +implicitement cette loi, le gouvernement de la République +ne pouvait m'admettre dans un régiment français. Faire +cesser décidément notre exil, cela n'entrait pas encore dans ses +vues; je ne discuterai pas le mérite politique de son appréciation, +mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit de +haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses +honorables membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc +m'annonça ma nomination <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> fut un des plus beaux jours de +ma vie; j'allai le remercier avec effusion, ainsi que ses +collègues, et quels qu'ils soient maintenant, membres de +l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou +captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître +particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont +la famille est alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de +l'amitié de Crémieux, dont la voix éloquente et généreuse +s'était élevée si souvent en faveur des proscrits de mon nom? +Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une bienveillance +toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement, en +termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au +service d'une manière plus complète. Et si des considérations +étrangères à ma personne ne les avaient arrêtés, il est certain +que le Gouvernement provisoire ou la Commission exécutive +n'eût pas tardé à naturaliser mon grade.</p> + +<p>Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, +ont parlé de la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale +est qu'on ne peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on +n'a satisfait à la loi de recrutement, ou si on ne sort pas d'une +école militaire. Mais, de bonne foi, cette thèse était-elle soutenable +à mon sujet? Comment aurais-je pu remplir les conditions +de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute, et à part la +période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement +provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un +décret de l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais +si, dans un moment opportun, le gouvernement, quel qu'il +fût, l'avait proposé, peut-on supposer que les représentants +du grand peuple qui, en rappelant les proscrits, a placé +l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu? Supposons que +la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de la +stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de +m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme +simple soldat. En effet, pas plus comme simple soldat que +comme chef de bataillon, je n'eusse pu être admis, car +l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril 1832, explicative de +la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à contracter un +engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en +Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer +ainsi, c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, +une nouvelle proscription dans l'état; car comment appeler +autrement une disposition qui vous défend sans retour, dans +votre patrie, la carrière à laquelle vous vous étiez exclusivement +voué, ou qui ne vous permet de la suivre que dans des +conditions anormales et intolérables?<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers au +titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le chapitre +VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces +justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée +législative, le 22 décembre 1849.</blockquote> + + +<p>Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai +supposé qu'une auguste assemblée aurait pu être appelée à se +prononcer sur un intérêt individuel et aussi secondaire. Non, +car non-seulement il est de l'essence des institutions démocratiques +que les grands pouvoirs de l'État ne dédaignent pas les +réclamations des plus humbles citoyens, mais les précédents +parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.</p> + +<p>Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal +Ney passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans +ceux dont leur père avait été un des plus glorieux luminaires. +Les services des parents sont entrés plus d'une fois en ligne de +compte, et pour ne citer qu'une circonstance récente, n'avons-nous +pas, à la Constituante de 1848, voté par acclamation, et +comme récompense nationale, la nomination, en dehors des +règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre général Négrier, +qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux travaux législatifs +et à l'armée?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement +provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, +lorsque un grand nombre de Corses résidant à Paris +m'offrirent la candidature de notre département à l'Assemblée +Nationale. La vivacité des sympathies de nos braves insulaires +pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la mémoire de +l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir +fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à +constituer définitivement la République, on comprendra que +le service d'Afrique, en temps de paix, et surtout dans un +corps étranger, dut me paraître une condition secondaire. +M. le lieutenant-colonel Charras, alors sous-secrétaire d'État +au ministère de la guerre, voulut bien m'autoriser à suspendre +mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le 4 mai 1848, +j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en +présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de +notre jeune République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, +qui avait été le rêve de toute ma vie, la première +sanction du suffrage universel.</p> + +<p>Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de +juin, vinrent nous attrister dès les premiers travaux d'une +assemblée, qui fut, quoi qu'on ait pu en dire, une des plus +dignes, et qu'on me passe le mot, une des plus honnêtes qui +aient jamais honoré le régime représentatif. Le 23 juin, pendant +la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire enlever +une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal +Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me +permit de le suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps +d'aller chercher mon cheval, ou de le faire venir, il m'offrit +un des deux qui l'attendaient à la porte du palais législatif. +En compagnie du ministre des finances, et de notre collègue +Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les boulevards, +où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous les +armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés +d'une foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et +dont la plupart, j'en ai la conviction, étaient le lendemain +derrière les barricades. L'accueil qu'ils nous firent, les poignées +de main cordiales qu'ils nous donnèrent, leurs propos vifs +et patriotiques, m'ont douloureusement prouvé une fois de +plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés, et que la +guerre civile est le plus horrible des fléaux.</p> + +<p>Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard. +Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes +dans la rue du Faubourg-du-Temple, sous le feu de la +barricade et des maisons occupées par nos adversaires. Arrivés +sur les quais, nous vîmes un détachement de gardes mobiles +et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte jusqu'à +la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que +je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine, +circonstance qui parut fixer favorablement l'attention +de ce grand et courageux citoyen. Et certes, si le soir même +il n'avait résigné ses pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il +n'en aurait pas fallu davantage pour le porter à provoquer +une décision touchant mon assimilation aux officiers qui +servent <i>au titre français</i>.</p> + +<p>Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve +que les belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour +où nous nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais +me séparer de Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent +mille hommes derrière moi; <i>mais je craint la réaction et la +guerre civile.</i>» Quoi qu'il en soit, n'est-il pas profondément +triste, après tant de vicissitudes, que ce que j'eusse obtenu +de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac, m'ait +été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon +propre cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, +que je n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, +et abdiquer toute dignité et toute indépendance?</p> + +<p>Mais procédons par ordre.</p> + +<p>A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. +Le décret du 11 octobre 1848 abrogea formellement, en ce +qui touchait ma famille, la loi du 10 avril 1832, qui, confondant +les proscripteurs et les proscrits, avait banni la branche +aînée des Bourbons, et maintenu, moins la sanction pénale, +l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du 12 janvier +1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une +immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur +du peuple le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus +haut degré le sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, +comme je le dis alors, est la dernière page de l'histoire de +l'empereur, et pour l'écrire, près de six millions de Français +ont déchiré les traités de 1815, et proclamé que la sainte-alliance +nous doit une revanche de Waterloo.</p> + +<p>Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes +bien intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation +véritablement utile et durable, celle des deux grands +pouvoirs de la République, la Constituante, battue en brèche +par le nouveau gouvernement, vit adopter la motion Rateau, +modifiée, il est vrai, par Lanjuinais, et fixer à un court délai +sa dissolution. Durant cette session d'une année, j'ose le dire, +un grand nombre de mes collègues d'opinions diverses m'avaient +accordé quelque sympathie, et si jamais j'ai pu espérer +avec raison la régularisation de mon état militaire, c'est bien +dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à +l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes +dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos +relations qui dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, +tout m'autorisait à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. +Je dois aussi ajouter la confiance que j'avais lieu de placer, +à cet égard, dans le chef du cabinet, M. Odilon Barrot, +qui plus d'une fois avait blâmé les administrations précédentes +de ne m'avoir pas fait admettre dans un régiment français. +Bref, un mécontentement injuste de mes votes consciencieux, +et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même que +Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences +exclusives et que je ne signalerai pas davantage<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>; enfin, des +menées qui se résument dans le vieil adage: <i>divide et impera</i>, +m'enlevèrent le modeste succès que j'ambitionnais comme ma +part, pour ainsi dire, dans le grand triomphe du dix décembre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Il m'est permis de croire que le président de la République, laissé +à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son élection, je +causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me donner le +commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés qu'il rencontrerait +chez des hommes toujours prêts à crier au privilège, et +dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui +siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, +il approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»</blockquote> + + +<p>L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité, +l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. +Au fond, je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais +donné ma démission; elle avait été refusée avec insistance par +le président et par le ministre de la guerre. Je résolus de +tenter un dernier effort. Il y avait trop longtemps que je poursuivais +mon but, il était trop près, j'y tenais trop, pour me +décourager complètement. Quoique à regret, j'étais décidé à +me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre étranger. +Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de +mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, +j'aurais été heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert +par les collègues qui avaient brisé la loi de mon exil. Il me +semblait qu'une décision favorable eût été comme une accolade +fraternelle, et qu'aucun effort ne m'aurait coûté pour la +justifier.</p> + +<p>Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une +pétition à l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. +M. Armand Marrast, notre président, voulut bien la renvoyer +immédiatement au comité de la guerre. Elle y fut examinée; +le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître; deux membres, +amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins quatorze +voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues +qui se prononcèrent en ma faveur me permettent de +leur exprimer ma profonde reconnaissance. J'en dois surtout +au brave et vénérable général Laidet, à MM. Avond et de Barbançois, +qui voulurent bien plaider ma cause avec une véritable +et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir +repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom +ait été un motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui +que mon épée a été brisée, de leur dire avec désintéressement +qu'ils se sont trompés; dans aucun cas, la République n'aurait +eu un soldat plus fidèle, comme elle l'aura encore, si elle +était attaquée, bien que ce ne puisse plus être dans les rangs +de l'armée.</p> + +<p>M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma +pétition, mais nos nombreux travaux et les graves préoccupations +du moment empêchèrent de la porter à l'ordre du +jour. La Constituante fit place à la Législative, et ma position +militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir, a été +décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment français, +au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais +suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à +la carrière des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche +et en Corse, je revins siéger à l'Assemblée actuelle.</p> + +<p>Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je +voyais une majorité composée de divers éléments, tous d'origine +monarchiste, opposés par conséquent à mon principe, +mais soutenant, quoiqu'en l'égarant, suivant moi, le pouvoir +exécutif. De l'autre, une minorité, formée aussi de nuances +diverses, moins hétérogènes, il est vrai; minorité républicaine, +révolutionnaire, réformatrice, humanitaire, demandant de +grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient +Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été +contre lui, c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, +je me sentais instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, +à part ses antipathies individuelles, je pensais sincèrement +qu'elle dépassait le but, et qu'elle compromettait la République, +notamment en se rapprochant des hommes qui approuvaient +le 15 mai et les journées de juin. Restait le tiers-parti, +et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait parfois +les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison +me rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que +peut-il? sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, +en apportant, suivant les circonstances, son faible +contingent contre la réaction ou les excès. Du reste, les mêmes +antipathies que j'ai signalées, moins violentes, mais non moins +intenses, existaient, qui peut en douter? dans son sein.</p> + +<p>Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être +trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage +le regret de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer +mon mandat au service actif. En vérité, la direction donnée à +nos armes en Italie me prouvait que le nouveau gouvernement +pouvait ordonner des opérations militaires auxquelles, à aucun +prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais on parlait aussi d'expéditions +prochaines en Afrique, cette terre où se sont formés +tant de bons officiers. Le président, mes autres parents, des +amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à +faire à mon corps <i>un acte de présence</i> qui facilitât, disaient-ils, +la régularisation de ma position. On peut penser de moi +ce que l'on voudra; mais tous ceux qui connaissent un peu +mes inclinations, mes habitudes et mes antécédents, croiront +sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier longtemps pour +me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante +condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement +d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature +de la République, me marchandât tant mon épaulette, +je déclinai toute proposition, et la prorogation de la +Législative étant arrivée, je retournai dans les montagnes des +Ardennes belges, où j'avais fait un long et tranquille séjour +avant la révolution. Ce qui me navrait surtout, c'était de voir +des gens qui avaient eu leur place au soleil de la monarchie, +tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou misérable; +ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans +obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, +tandis qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le +pays suivant mon aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement +aussi naturelle que juste et méritée.</p> + +<p>Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de +nouvelles et plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus +le tort de céder et de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y +furent encore renouvelées, et un jour même, à Saint-Cloud, +on me témoigna tant de mécontentement de mon hésitation +que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet <i>acte de +présence</i> à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse +épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais +protesté à satiété que je ne monterais pas une garde tant que +je ne compterais dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais +dû, pour tous ces motifs, maintenir ma résolution; mais ce +qui enfin l'ébranla, ce fut la perspective de la campagne qui +se préparait dans le sud de la province de Constantine. Il fut +décidé que je serais envoyé en mission temporaire auprès du +gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais rejoindre +la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon. +Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, +j'avais, quoi qu'on ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec +tout le monde, président, ministres, intermédiaires officiels +ou officieux, que j'allais en Afrique pour n'y rester que le +temps que je voudrais, pour en revenir quand je le jugerais +convenable, et pour n'y faire, au besoin, que l'<i>acte de présence</i> +qu'on paraissait croire indispensable à la régularisation +de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on contesterait +un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais gardé +d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient +nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de +Lyon, de Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, +avant de m'embarquer, lettres dans lesquelles je leur parlais +de mon retour à l'Assemblée pour le 15 novembre, au plus +tard.</p> + +<p>Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, +j'assistai à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de +bonne heure, je quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. +Le 3, au soir, j'étais à Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. +Je partis presque immédiatement pour Toulon, où j'arrivai +pendant la nuit. Cette jolie ville était dans la consternation, +le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient été abandonnés +par leurs propriétaires; à la <i>Croix de Malte</i>, je +fus reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. +Je passai la journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous +appareillâmes pour Alger, à bord du <i>Cacique</i>, frégate à vapeur +de l'État.</p> + +<p>Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement +chez le gouverneur général, à qui je remis une lettre du président +de la République. Je reçus de M. le général Charon le +plus gracieux accueil; il voulut bien me retenir à dîner pour +le soir même, et le jour suivant. Le lendemain, avec le capitaine +Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je visitai le +magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on +voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du +brave général Jusuf qui, malgré ses glorieux services, +n'a pu obtenir son assimilation à nos autres généraux.</p> + +<p>Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques +comme on n'en voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse +très originale des nègres de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. +Je pris congé du gouverneur, et le lendemain, au +matin, je partis pour Philippeville, à bord d'un petit pyroscaphe +côtier, affecté au service des dépêches. Nous côtoyâmes +assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la +Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le +lendemain, 12 octobre, nous étions à Stora. C'est une belle +baie, où l'on trouve un port sûr et spacieux, à une demi-heure +de marche de Philippeville. Notre pyroscaphe fut aussitôt entouré +de plusieurs bateaux montés par de nombreux marins. +A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux coups +de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de +suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de +frêles embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux +côtes d'Afrique, pour y mener la vie laborieuse qui leur permet +de rapporter quelques économies à leurs familles. J'allai à +terre avec ces rudes et chers enfants du peuple, et je me mis +en route pour Philippeville, en compagnie du capitaine Gautier, +commandant la gendarmerie de la province. Le chemin, +taillé dans la montagne, suit les bords de la mer; la vigoureuse +végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, +me frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu +près à moitié route, on trouve une magnifique batterie parfaitement +entretenue.</p> + +<p>A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai +chez le commandant supérieur, M. Cartier, major du +deuxième régiment de la Légion étrangère, et je fis la connaissance +du commandant Vaillant, frère de nos deux généraux +de ce nom, et savant naturaliste. Une distance de vingt-deux +lieues que parcourt une excellente route, exploitée quotidiennement, +comme en Europe, par un service de messageries, +sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places ayant +été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain de +grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu +m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de +Saint-Antoine et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres +prolétaires parisiens qui sont venus chercher un meilleur sort +dans la colonisation, tache difficile pour laquelle, malgré leur +courage, ils n'ont ni la force, ni l'aptitude nécessaires. Au +camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner, de la manière +la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient +tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait +contre elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun +autre point de la division territoriale. Après avoir relayé au +camp de Smendou, nous arrivâmes fort tard à Constantine.</p> + +<p>En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne +expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de +l'illustre maréchal Valée, me reçut le soir même, avec cette +parfaite et cordiale urbanité qui le fait aimer de tous ceux qui +l'approchent. Le lendemain, 14, grâce à l'obligeant empressement +de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau arabe, tous +mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient terminés. +Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine +dans une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, +réussir à me monter convenablement. Ce que je +trouvai de moins mauvais, ce fut un petit cheval indigène, +vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux, dont je dus +pourtant me contenter.</p> + +<p>Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, +pour rejoindre la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis +Bussy et de quatre cavaliers du troisième +régiment de spahis, deux chasseurs d'Afrique, Rouxel et +Valette, un soldat du train des équipages, et Gérard, mon +fidèle domestique ardennais.</p> + +<p>Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de +donner ici un rapide aperçu des causes qui avaient amené +l'expédition à laquelle j'allais prendre part, et des faits qui +avaient précédé mon arrivée.</p> + +<p>Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir +un calme, au moins apparent, dans la province, en +pesant le moins possible sur les indigènes. Ce système, qui +avait d'abord réussi, permettait d'occuper avec le gros de nos +forces les autres points du pays plus agités. L'établissement +de colonies agricoles sur la route de Constantine à Philippeville +vint tout à coup changer cet état de choses. De tout +temps, les communications entre ces deux villes avaient été +inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des +hommes isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie +étaient considérés comme des inconvénients de peu d'importance +par l'autorité, qui avait à dessein fermé les yeux, afin +d'éviter de plus graves complications.</p> + +<p>Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en +finir avec la Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait +oublier qu'une des choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, +c'est ce penchant à s'étendre continuellement et à occuper +un trop grand nombre de points, fût-ce avec des moyens +insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, au mois de +mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et +de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir +les garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que +Batna était resté avec 500 hommes et Biscara avec 250. Les +meilleurs officiers furent appelés à faire partie de l'expédition; +le brave et infortuné commandant de Saint-Germain fut du +nombre, et en son absence le commandement supérieur de +Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on, +est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel +Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.</p> + +<p>Une des causes principales des derniers troubles a été, sans +aucun doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes +destinés à administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir +de trop près dans les phases intestines de l'existence +des tribus. Dans le Hodna, par exemple, la guerre a toujours +existé, même du temps des Turcs. En pleine hostilité aujourd'hui, +demain les diverses tribus de ce territoire sont réconciliées +par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions, +surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant +plus que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on +l'annonçait, un nouveau bureau arabe est établi à Bouçada, +la neutralité cesse d'être possible; l'officier français, appelé à +se prononcer entre les deux partis, tranche le différend ou le +fait décider par ses chefs, et si une soumission complète ne +s'ensuit pas, en avant les colonnes! une expédition devient indispensable.</p> + +<p>Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, +mais n'administrer que les points qui jamais ne pourront se +soustraire à notre domination, telle est, en résumé, la politique +que nous aurions dû toujours suivre, si j'en crois mes +impressions, et l'opinion des hommes véritablement compétents. +De puissants chefs arabes, même nous servant mal quant +à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes et +nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que +certains caïds relevant plus directement de nous, mais qui +révoltent à chaque instant les populations par les concussions +dont ils les accablent en notre nom? Il serait d'une haute politique +d'entourer de la plus grande considération les chefs à +notre service, et de les relever aux yeux de leurs administrés, +en leur laissant ce prestige de nationalité indigène qui leur +donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en +nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait +pas perdre de vue que quelque temps de paix consolide +notre pouvoir mieux que l'expédition la plus heureuse, et que +si une longue période de tranquillité générale était donnée à +la colonie, l'Arabe, qui est fataliste, commencerait à croire à +la perpétuité de notre domination, et se soumettrait définitivement +en disant: Dieu le veut!</p> + +<p>Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision +de Batna, lors des derniers événements.</p> + +<p>En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures +familles de Bastia, avait succédé, dans le commandement +de cette subdivision, à M. le colonel Canrobert. Ce dernier +venait de rendre un immense service, en s'emparant, par +un coup de main hardi, comme il sait en faire, du dernier bey +de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient +bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de +territoire, tant de populations diverses. En effet, la subdivision +de Batna comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours +turbulents, le massif des Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les +Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara ou Désert, où se trouve +la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. Les Aurès venaient +de massacrer ou de chasser les caïds nommés par nous; +la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de +nom; l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été +vengé, et si une révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses +complications étaient à prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia +avait senti les difficultés de cette situation et les avait fait +connaître à son chef immédiat, M. le général Herbillon, commandant +de la province. En avril et mai 1849, le colonel +s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une colonne +expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, +dont les Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité +en fut momentanément raffermie, une réconciliation apparente +eut lieu, et des otages furent, suivant la coutume, amenés à +Batna.</p> + +<p>Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, +ou peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le +plus au sud, Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions +à notre égard. Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, +Ahmed-bel-Hadj, a voulu, en dernier lieu, traverser ce pays, +pour se mettre à la tête de l'insurrection, il a été repoussé avec +perte par nos fidèles alliés Ben-Djellal et Ben-Chenouf.</p> + +<p>Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, +et dans lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de +temps encore, que de la culture du palmier, qui suffisait à leur +nourriture et aux échanges. Menacés sans cesse par les nomades, +qui les pillaient et les rendaient tributaires, leur sort +était exceptionnellement malheureux. En 1845, sous le commandement +de M. de Saint-Germain, ils commencèrent à +jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux +encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes +céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, +la misère avait complètement disparu de leur territoire. Le +but de M. de Saint-Germain, qui voulait gouverner directement +le pays, était de soustraire le Sahara à la dépendance +du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même, sous le +rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan +ne pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple +qui nous sera encore longtemps et peut-être toujours hostile.</p> + +<p>Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que +nous, et certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant +du Tell. La nécessité où sont les tribus sahariennes de +venir, tous les ans, s'approvisionner dans la région des céréales, +est la meilleure garantie de leur obéissance. Si elles +nous mécontentent, leur compte est bientôt réglé, et en cas +de rébellion armée, nous pouvons leur fermer complètement +le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce qui +décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que +dans le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires +et leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le +manque absolu d'eau serait mortel aux troupeaux dans le désert. +Cette dépendance du Sahara envers la région des céréales +est un fait tellement important qu'aucune intrigue ou +sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper +longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup +d'une répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. +Quatre passages à travers une chaîne de montagnes qui court +parallèlement à la mer, conduisent du désert au Tell; à l'est, +celui de Kinchila; à l'ouest, celui de Soubila; ceux de Megaous +et de Batna, au centre. Les deux premiers sont en +dehors de la direction que suivent les tribus. Batna est fortement +occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des +Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout +venant qui se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore +une fois que nous pouvons gouverner de loin les Arabes +du Désert et abandonner cette administration directe qui les +avait enrichis, mais qui nous a créé des obstacles tellement +graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout l'héroïsme +de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.</p> + +<p>La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité +devant l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte +des privilèges des marabouts, dans un pays pourtant où cette +caste est aussi nombreuse qu'influente. Il n'en fallait pas davantage +pour nous faire des ennemis irréconciliables de gens qui +n'auraient pas mieux demandé que de nous servir, si, comme +les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions ménagé leur +suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui n'avait +été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut +tout à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux +végétaux rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en +eussent pas. Une mesure financière aussi vexatoire était justifiée +jusqu'à un certain point par la nécessité où l'on était de +fournir aux frais de fortifications de Biscara, frais que le gouvernement +central n'avait pas voulu couvrir; et en effet, +120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à la +construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un +prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que +nous nous étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la +secte religieuse dite des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, +qui a de nombreuses ramifications dans les Ziban, ils fomentèrent +sourdement la révolte, à laquelle il ne manqua désormais +qu'un fait déterminant.</p> + +<p>L'administration directe de nos autorités militaires, et le +nivellement de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives +des marabouts et des familles nobles, voilà donc les +causes principales de la dernière guerre. Deux autres motifs, +bien que secondaires, méritent d'être mentionnés. D'une part, +nos malheureuses discordes civiles avaient porté leur fruit +jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux +naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à +Alger, où la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient +de mander aux leurs, depuis la Révolution de Février, +que chaque jour nos régiments rentraient en France, que +nous allions quitter l'Afrique, que nous nous battions entre +nous, et mille choses semblables.</p> + +<p>D'autre part, une des conséquences de notre administration +directe était d'annihiler complètement l'autorité du +scheick El-Arab, qui avait été jusqu'alors un sûr moyen +de domination dans le désert. Deux familles s'étaient trouvées, +tour à tour, en possession de cette dignité, espèce de grand +vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant +les exigences de leur politique, les avaient alternativement +élevées, et il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab +était réellement le suzerain du Sahara, percevait les +contributions, payait au bey de Constantine la redevance exigée, +administrait comme il l'entendait, et garantissait ainsi +de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837, après +la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à +notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale +leur substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le +titulaire actuel, que je connais, et qui est décoré de la Légion +d'honneur, a vu son autorité tellement amoindrie que, pour +ne citer qu'un exemple, il n'a pu, lors de la dernière campagne +et bien qu'il fût dans notre camp, procurer au général +Herbillon un seul espion à qui accorder créance. Cependant, +la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son +bénéfice, est de plus de 100,000 francs.</p> + +<p>Telle était la situation des choses, lorsque le départ de +M. de Saint-Germain et les détachements considérables exigés +par l'expédition de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. +Bou-Zian, ancien scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça +que le prophète, qu'il prétendit avoir vu en songe, lui +avait ordonné de réunir les croyants et de les convier à la +guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton noir, +et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le +signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier +du bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques +cavaliers, pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique +était entre ses mains, quand, attaqué à l'improviste, +M. Séroka se voit contraint de battre précipitamment en retraite, +ramené à coups de fusil par toute la population ameutée. +Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est +repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes. +Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante +ans, énergique, intelligent, courageux, fameux tireur. +Il n'était pas marabout; mais depuis ses prétendus entretiens +avec Mahomet, il avait joué le personnage religieux, et il jouissait +d'une réputation de sainteté bien établie.</p> + +<p>Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu +rentrer immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon +sur Zaatcha, il aurait eu beau jeu de cette levée de +boucliers. Malheureusement, l'expédition de Kabylie obligea +le général Herbillon à le retenir, avec mille hommes placés +sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il fut de retour +à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands progrès. +Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts; +les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre +caïd des Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre +souveraineté ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre +leur chef Si-Mokran, avaient enlevé sa <i>smala</i> et blessé dangereusement +son fils Si-Ahmed. Ce brave et intéressant jeune +homme, doué de la figure la plus distinguée, est notre grand +partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et se trouve +heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à +notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur +serait bien placée.</p> + +<p>Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans +la subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel +Carbuccia prit lui-même le commandement de la colonne de +1,500 hommes qui, le 6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec +six obusiers de douze centimètres. Le 9, avant le jour, une +tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun, nos ennemis irréconciliables, +étaient rasés de fond en comble. Le 15, la +colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement +que l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la +menace de détruire les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.</p> + +<p>Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia +se présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. +Il reconnut en personne les abords de la place et put se convaincre +des graves difficultés de son entreprise. Cet excellent +officier eut raison de ne pas s'exposer aux énormes inconvénients +d'une retraite sans combat, et ne consultant que son +courage, il ordonna l'attaque.</p> + +<p>Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement +les Arabes, et au bout de deux heures de lutte +très vive, par une chaleur de 59°, ils les avaient refoulés, de +jardin en jardin, jusque dans l'enceinte crénelée du village. +Là, nos bons soldats furent arrêtés par un obstacle matériel, +un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put franchir sous +le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze centimètres +ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en +pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, +après de longs efforts proclamés héroïques par l'armée +d'Afrique tout entière.</p> + +<p>Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en +dehors des Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef +de la redoutable secte religieuse des Ghouans, vint mettre le +comble aux dangers de la situation. Heureusement, en apprenant +cette nouvelle, le colonel Carbuccia, revenu à +Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le seul bataillon +qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un faible +effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M. de +Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre +la brillante affaire du 17 septembre, dont tous les +journaux ont retenti, et où ce vaillant officier trouva une mort +glorieuse.</p> + +<p>Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon +quitta Constantine, pour commander en chef l'expédition +à laquelle j'allais prendre part. Arrivé le 7 octobre +devant Zaatcha, il livrait le 20 un premier assaut, soutenu +avec succès par les Arabes, malgré l'invariable bravoure de +nos soldats.</p> + +<p>On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. +Après quelques heures de marche, nous fîmes halte à la +fontaine du Bey. Dès la veille, j'avais fait connaissance avec +le sirocco, une des conditions les plus incommodes de la +guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes copieusement à une +belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux mangeaient +l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait des +cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des +bandes nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, +pour une contrée aussi déserte.</p> + +<p>Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où +ma tente fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux +abondantes qui en découlent, forment un long marais qui +s'étend de l'est à l'ouest et qui, par sa végétation et les oiseaux +aquatiques qui le peuplent, égaie un peu la triste vallée où +nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux montagnes +arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu +voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains +jours, les deux colosses de granit s'avancent l'un vers +l'autre dans la plaine et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. +Ces braves gens à imagination poétique s'appellent +les Smouls, et comptent parmi nos plus sûrs alliés. Un de +leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un bournous blanc +comme neige, vint me saluer et m'offrir la <i>diffa</i>. Elle consistait +dans un grand plat de bois, à pied, comblé de <i>couscous</i> et +de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement +le frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et +qu'il n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui +demandant du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur +produite par le sirocco nous rendit extrêmement agréable avec +du thé. La nuit, des voleurs de chevaux vinrent rôder autour +de nos tentes; mais les chiens des <i>douairs</i> voisins firent un tel +vacarme qu'ils les éloignèrent. Réveillés par leurs aboiements, +nous entendîmes dans le lointain le rugissement d'un lion. +Cette première étape, par son originalité romanesque, ne fut +pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a quarante-deux +kilomètres.</p> + +<p>Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques +heures de marche assez vive, nous fîmes notre grande +halte sur les bords du marais d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans +cet endroit, foisonne, mais il est très défiant; le pays, tout à +fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche; je poursuivis +inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre des +outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux +lacs salés qu'on appelle la <i>Sebka</i>. Dans cette saison, l'eau qui +s'en était entièrement retirée, laissait à découvert une vaste +plaine de sel, dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers +frayés par les indigènes, rappelait ces contrées septentrionales +couvertes de neige, et où le soleil brille après une forte gelée. +Nous rencontrions souvent des bandes d'Arabes, parmi lesquels +des Sahariens qui, poussant devant eux leurs dromadaires +chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous remarquâmes +une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à +la ceinture de paquets de toutes sortes, se voila le visage +quand nous parûmes. Trois autres femmes très laides la suivaient +à pied. Le soin qu'avait pris la première de se cacher +la figure à notre approche fait présumer, contrairement à ce +qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses yeux l'étaient +certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité, elle +avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai +en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux +silence. Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape +d'Aïn-Yagout, distante de soixante-seize kilomètres de Constantine.</p> + +<p>L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir +et une grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, +d'auberge et de poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand +de la Légion étrangère, à qui en était confiée la garde. +Les Arabes, pour lesquels l'abreuvoir est d'une grande utilité, +l'entouraient, en foule, hommes et femmes de différents +<i>douairs</i>. Je me mêlai un instant à eux, et je pus remarquer +que les événements qui s'accomplissaient avaient leur influence +sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà +ouvertement hostile à notre domination.</p> + +<p>Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil +ardent, nous fîmes notre halte et notre déjeuner à l'ombre de +rochers gigantesques; après quoi, nous quittâmes enfin la +zone brûlée et sans bois que nous suivions depuis Constantine, +pour entrer dans celle couverte d'une végétation vivace qui +entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous +arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, +et qui était gardé par un détachement du 5me bataillon +de chasseurs à pied. Au moment où nous reprenions +notre marche, je vis accourir à ma rencontre un groupe d'officiers +du 2me régiment de la Légion étrangère qui, M. le lieutenant-colonel +de Caprez en tête, me firent le meilleur accueil. +Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs +d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble +le bonheur de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable +entre deux vaillants officiers, porteurs de deux des plus +beaux noms de l'époque impériale.</p> + +<p>En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, +création de nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite +ville. Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait +pas grande résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, +au besoin, de toute attaque de la part des Arabes. Par +ordre de M. le colonel Carbuccia, en ce moment à la colonne +expéditionnaire, son logement fut mis à ma disposition par +M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en fit les honneurs +avec une charmante cordialité. Je commençai, dès lors, à sentir +les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel Carbuccia +et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a +été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai +essuyées.</p> + +<p>J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de +Caprez, commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser +partir avec une aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre +au surlendemain, 19 octobre, le départ d'un convoi, +dont il m'accorda le commandement. Cette précaution était +bien loin d'être superflue. La province tout entière se trouvait +dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres +sur des hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de +Constantine que nous venions de parcourir, mais les montagnards +des Aurès, dont le territoire s'étend presque aux portes +de Batna, s'étaient montrés en force dans la vallée de Lambesa, +à une très petite distance de la place. Lambesa est une +ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt +pour les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel +Carbuccia, on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, +et particulièrement des statues d'un très beau style +que j'ai vues à Batna. C'est sur les débris de cette vieille résidence +des maîtres du monde que le gouvernement se propose +de fonder la colonie où doivent être transportés les malheureux +combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois, ni des +eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne +manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages +adoucir leur sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de +l'exil!</p> + +<p>J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna +renferme de remarquable. La population civile m'a paru commerçante, +industrieuse et prospère. Des boutiques bien assorties, +un établissement de bains, des plantations très productives, +dénotent les progrès qu'en persévérant dans son travail +elle est appelée à faire tous les jours. Les établissements militaires, +magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes d'attention. +Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois de +cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime +d'une montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa +réputation, et, en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore +en peu de temps.</p> + +<p>Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec +plusieurs de nos blessés qui revenaient de la colonne du général +Herbillon, et ce ne fut pas sans émotion que je reconnus +parmi eux un garde mobile, jeune Parisien engagé depuis peu +dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute la décharge d'un +tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait que de son +frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les +Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa +guérison.</p> + +<p>Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, +je dis mon lieutenant-colonel, puisque je +savais déjà que j'étais destiné au commandement du 3e bataillon +du 2e régiment de la Légion étrangère; après avoir pris +les ordres de ce vieux serviteur de la France, je partis avec la +cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez est +Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a +d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il +me fit l'honneur de m'accompagner jusqu'à une certaine distance +de la place. L'infanterie nous avait précédés, sous le +commandement d'un jeune lieutenant normand du 8e de ligne, +M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une belle +mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.</p> + +<p>Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, +accompagnés d'autant de conducteurs arabes, et portant +soixante-dix mille rations, outre quelques munitions de +guerre. L'escorte placée sous mes ordres n'était que de vingt-huit +fantassins de la Légion et trente-sept cavaliers, chasseurs +d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, sous-intendant militaire, +et Dubarry, officier de santé, voyageaient avec nous. +Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à El-Ksour, +première étape vers Biscara, n'avait pas encore été +inquiétée; nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste +en maçonnerie, encore en construction, et situé près d'une +source qui ne tarit point. Un petit détachement de la Légion, +commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait garnison. Nous +plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour la nuit, +et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre <i>le premier</i>. +Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La distribution +de café est une excellente innovation, qui plaît +beaucoup au soldat et qui, sous ce climat, parait être très +favorable à son hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à +M. le général Lamoricière. Chaque homme a dans son sac sa +petite provision de café moulu et mêlé au sucre en poudre; +instantanément, dans une gamelle ou dans le premier récipient +venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. +Cela ne devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer +journellement aux soldats une ration d'eau-de-vie; versée +dans leurs bidons, elle en corrigerait l'eau qui, la plupart du +temps, saumâtre et malsaine, occasionne des diarrhées qui +dégénèrent fréquemment en dysenteries, affaiblissent et démoralisent +un grand nombre d'hommes dans toute colonne en +marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une économie +mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que +j'ai observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en +campagne, chez les cantiniers et même dans les places de second +ordre, est cher et détestable; le vin bleu des barrières +de Paris est un nectar en comparaison; cependant, personne, +à quelques rares exceptions près, n'en a de meilleur, et vraiment +c'est pénible de voir tant de braves gens, qui n'épargnent +ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il serait si +facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix +raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique +pour les ambulances, du vin de distribution dont la qualité +serait garantie dans l'adjudication au fournisseur; on le céderait +aux hommes au prix de revient.</p> + +<p>Le <i>rappel</i> battu, nous partîmes en nous éclairant, bien +qu'il n'y eût pas de probabilité que nous fussions attaqués ce +jour-là. Deux spahis ouvraient la marche, suivis, à peu de +distance, d'un brigadier et quatre cavaliers; cent cinquante +pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de l'infanterie, le +convoi, sur un grand front, quand le passage des lits desséchés +des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des +fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, +un sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis +fermaient la marche, et quatre chasseurs à droite et à +gauche la flanquaient. Cette petite colonne était très originale +et pittoresque, dans une plaine sauvage jalonnée de +ruines d'anciens postes romains. Pour l'empêcher de s'allonger, +nous faisions, toutes les heures, une halte de +cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je +permis aux fantassins de déposer les sacs sur des mulets +haut le pied, attention à laquelle nos soldats sont très sensibles.</p> + +<p>Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où +nous fîmes notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes +embuscades des Arabes. Tandis que nous déjeunions, +nous vîmes arriver une évacuation de nos blessés, parmi lesquels +étaient MM. Marinier et Thomas, capitaines dont l'état +nous inspira, pour leur vie, de vives inquiétudes. Ils venaient +de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de chasseurs +d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre +de faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais +de Batna. Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, +les deux chasseurs et deux des spahis que j'avais pris à Constantine, +les deux autres étant restés malades à Batna, et je +me remis en route avec M. Hamme, dont le détachement faisait +partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui nous attendait +à El-Kantara.</p> + +<p>En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on +avance vers le sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de +quelque végétation, se montre tout à coup abrupte, stérile et +montagneux. On arrive ensuite à un défilé rocailleux qui aboutit +au passage d'El-Kantara, où une petite rivière torrentielle +s'ouvre une étroite issue entre deux hautes montagnes d'une +pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à pic. C'est +sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté +un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le +temps et les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara +en arabe veut dire le pont. A la sortie de ce passage, le +regard, fatigué de s'arrêter sur les roches décharnées qui l'enserrent, +est frappé d'un spectacle magique; un vaste horizon +apparaît sans transition, et au débouché même du défilé, +une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits, +tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et +escarpé.</p> + +<p>Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, +les Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages +du terrain. Il est certain que, dans tout autre pays de +montagnes, en Corse, en Grèce, en Catalogne ou dans le +Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour disputer le +passage même à des forces considérables, et sans convoi, +dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.</p> + +<p>M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, +nous conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements +réunis, nous disposions d'une soixantaine de sabres, +qui, en rase campagne, valaient au moins, comme on sait, et +comme on verra par la suite, un nombre décuple d'Arabes. +Sans doute, nous avons en France de beaux et bons régiments, +mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette admirable +cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux +qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés +à leur destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai +gaiement avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. +La soupe à l'oignon ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du +reste, le caïd de l'endroit, revêtu d'un bournous d'investiture, +c'est-à-dire rouge, donné par nos autorités, nous fit apporter +des poules, des oeufs et des oranges amères.</p> + +<p>Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes +filer aussi lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. +La route ne nous offrit rien de particulièrement remarquable, +si ce n'est une roche de l'aspect le plus bizarre, +imitant à s'y méprendre, même à une faible distance, les +ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous chassâmes, +le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de lauriers roses, +et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous +rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes +sans encombre, après quelques heures de marche, à +cette misérable oasis, dont les plantations ont été complètement +détruites par Ahmed, bey de Constantine. Nous nous +trouvions à environ deux cents kilomètres de cette ville, et à +trente seulement de Biscara.</p> + +<p>Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, +cavaliers irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, +qui s'appelle Déna, est un ancien chef de parti, autrefois la +terreur du pays, qu'il parcourait en rançonnant, à la manière +des Bédouins, les voyageurs; au demeurant, brave et fidèle à +ses engagements, il nous a été très utile, et je devais en avoir +bientôt la preuve.</p> + +<p>Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient +les chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, +dont nous voyions de toute part d'innombrables volées. +Ces oiseaux n'ont rien perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise +en Europe; aussi, ennuyé de ne pouvoir en approcher, +je m'arrêtai à une source où les femmes de l'oasis venaient +remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca, justifiait +la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe +d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement +tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes +sveltes et arrondies, qu'un <i>haïk</i> couvrait à peine. Sans doute, +le sentiment qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait +moins sauvage; car, tandis que ses laides compagnes me faisaient +des yeux d'hyène, elle sourit doucement à mon salut, +tant il est vrai que l'instinct de la coquetterie n'abandonne +jamais complètement les femmes d'aucun pays.</p> + +<p>Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la +langue du pays comme un Arabe, et qui, avec son activité +accoutumée, avait été aux renseignements, m'avertit qu'on +avait connaissance de l'ennemi. Évidemment, la journée du +lendemain ne se passerait pas sans le voir. Le soir, en soupant +avec les officiers, il fut convenu de commander quelques cavaliers +de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des moindres +plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de précieux +éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.</p> + +<p>Le <i>boute-charge</i> des chasseurs nous réveilla à la pointe du +jour. Une heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de +notre monde en tête et le reste en queue du convoi, nous nous +avançâmes dans la plaine, précédés de nos spahis bleus. Le +chemin suit cette plaine, ou plutôt cette vallée, jusqu'au col +de Spha, gorge étroite où l'on traverse la dernière chaîne de +l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à une petite distance, +se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un aspect +sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est +relevé par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de +ravins ou de lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. +Nous savions à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, +ce marabout influent des monts Aurès, qui, au mois de septembre +dernier, avait été frotté d'importance par l'infortuné +commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un <i>goum</i> +nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient +assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, +où nous vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait +aussi que nous aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, +disait-on, postés dans le défilé, ce qui nous aurait embarrassés +quelque peu, attendu que nous n'avions pas nous-mêmes une +seule baïonnette; mais dans la plaine, quel que fût le nombre +des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs et le +prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de +force, le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.</p> + +<p>Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire +de grande halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je +faisais remarquer à un de mes voisins que, dans un autre +moment, la nature du terrain nous eût invités à les poursuivre, +lorsque je fus frappé de l'aspect singulier de deux mamelons +isolés et rapprochés qui, à l'endroit où nous étions, masquaient +le débouché du col, situé à un petit intervalle derrière eux. +J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait être +l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant +avancer, l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné +le lit d'un torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant +approchés avec précaution, le fusil haut, firent tout à coup +demi-tour et revinrent vers nous au galop. Le premier arrivé +nous dit en arabe, en montrant du doigt le lit du torrent: le +goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous n'aperçûmes rien d'abord. +Cependant, ayant fait filer l'avant-garde et le convoi, ce qui +ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. Vivensang et deux +autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions, en définitive, +qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à quelques +cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un +grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez +bon ordre <i>de l'autre côté du ravin</i>. Cette circonstance me fit +penser de suite qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et +qu'ils nous redoutaient, bien qu'ils fussent au moins deux +cents. Quelques chefs, plus hardis ou mieux montés que les +autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient faire la <i>fantasia</i> +un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le capitaine +et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes +se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. +Nos chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, +voulaient les charger, et je ne doute pas que ce n'eût été avec +succès; mais le soin du convoi confié à notre garde nous +prescrivait impérieusement de le rallier; d'autant plus que +nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être vrai +qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous +serrâmes donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais +à une distance respectueuse.</p> + +<p>Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient +engagés dans le défilé. C'était curieux de voir l'empressement +de nos Arabes, à qui la peur d'avoir le cou coupé par les +Aurès faisait faire des prodiges de diligence, qu'avec la meilleure +volonté du monde il nous aurait été impossible d'obtenir +d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, nous effectuâmes +le passage sans autre accident; seulement, une heure +ou deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de +pauvres colons qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer +seuls sur ce chemin. Les fantassins qu'on avait aperçus sur la +hauteur n'étaient pas des partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un +petit poste de nos auxiliaires, que le commandant supérieur de +Biscara y avait établi, pour signaler ce qui se passait au-delà +du col.</p> + +<p>Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers +arabes! Ce fait me parut d'autant plus frappant que les +adversaires, à qui nous avions eu à tenir tête, sont bien loin +d'être des lâches. Il prouverait une fois de plus, s'il en était +besoin, l'avantage d'avoir des corps d'élite, aguerris, redoutés +de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis convaincu, il +n'est point d'organisation militaire parfaite.</p> + +<p>A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de +cavalerie qui venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous +être d'un grand secours, si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes +bientôt le nouveau camp retranché de Raz-Elma, +construction remarquable qui commande la source d'où jaillissent +les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait, +en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener +ainsi les habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de +palmiers chargés de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes +le village et la casbah, résidence du commandant supérieur. +De nombreux Arabes des deux sexes cueillaient paisiblement +les dattes, sans avoir l'air de songer à la lutte mortelle dont le +bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée qu'elle était à +quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et nous. +C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment +d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans +la condition d'infériorité où il se trouve.</p> + +<p>Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel +Carbuccia, le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain +fut mis à ma disposition. La casbah était remplie de +blessés et de malades, à qui le capitaine Bouvrit, commandant +supérieur, et nos officiers de santé prodiguaient les soins +les mieux entendus. J'allai porter à ces braves l'expression de +ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle du +pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde +émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du +général comte Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence +parut produire sur lui une vive impression; bien qu'il fût +dangereusement blessé, je ne prévoyais pas alors la catastrophe +qui devait terminer sa noble existence et replonger +dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à la +patrie.</p> + +<p>A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier +de la Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré +me faisait trouver en pleine convalescence, bien qu'il +eût eu le cou traversé d'une balle, de la même balle qui avait +frappé le colonel du génie Petit, dont toute l'armée déplore la +perte.</p> + +<p>Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine +de chasseurs, je partis pour le camp du général Herbillon. +Désormais, nous voyagions dans le Sahara. Le sable, où nos +chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou, nous l'aurait dit +assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays. Zaatcha se +trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné à +l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie +n'est interrompue que par les palmiers des oasis se montrant +de temps en temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas +élève, comme une enceinte continue du Tell, sa croupe décharnée +et dépourvue de toute végétation, étayée, en guise de +contre-forts, par d'énormes masses de sable que le sirocco y +amoncelle.</p> + +<p>A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas +longtemps sans l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à +ma rencontre avec quelques officiers de son régiment, me +conduisit à sa tente, et de là à celle du général qui m'accueillit +très bien. Celui-ci me confirma qu'il me destinait au commandement +d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était pas +absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment +de la Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la +province d'Oran; il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles +bataillons du 2e, dont M. Carbuccia est colonel. Je me félicitais +d'ailleurs de servir sous les ordres d'un Corse qui déjà +m'avait donné des marques de sympathie. Le soir même, devant +le régiment assemblé, il me fit reconnaître en qualité de +chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent quarante-huit +hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux +ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il +ne comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et +je ne m'éloigne pas de la vérité en disant que nous n'avions, +en tout, qu'un officier, à peu près, par compagnie.</p> + +<p>La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain +sablonneux et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient +les points culminants. Leurs tentes étaient adossées à +de grands rochers. A quatre cents mètres environ du front de +bandière coulait un ruisseau aux eaux saumâtres, mais abondantes; +deux cents mètres plus loin, étaient la lisière de l'oasis +et la <i>Zaouïa</i>, espèce de petite mosquée à minaret, entourée +de quelques maisons désertes.</p> + +<p>Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma +tente non loin de celle du colonel, qui voulut bien me conduire +lui-même chez tous les officiers supérieurs, et à l'ambulance, +où nous visitâmes les blessés, que j'eus la satisfaction +de voir entourés de tous les soins possibles par M. le docteur +Malapert et ses aides.</p> + +<p>Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un +parti ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du +camp et brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles +sifflaient autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. +Le feu de nos grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, +et le colonel dit en riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, +ayant appris l'arrivée d'un représentant du Peuple, ils +le saluaient d'une salve de bienvenue. Tout rentra dans le silence, +sauf quelques coups de fusil qu'on entendait dans la +direction de la tranchée, à de rares intervalles, et je me +rendormis jusqu'à la diane, <i>cette voix de l'aurore</i>, comme dit +Victor Hugo, si agréable au soldat.</p> + +<p>Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me +réveiller ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, +au bruit de la musique guerrière de nos fameux régiments. +Que d'idées et de sentiments, que de souvenirs et de traditions +se pressaient dans mon esprit et dans mon coeur! Mais, +hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins amoindris, +paralysés par une amère réflexion que mon estime pour +mes bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. +Je me disais que, représentant du Peuple, et un des plus +proches parents du plus grand de nos capitaines; au point de +vue militaire, c'est-à-dire à celui qui m'importait le plus, +j'étais encore une espèce de paria, puisque cette fatale +qualification: <i>au titre étranger</i>, me ravalait encore au rang des +proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de +l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur +de la France, avait poursuivi ma famille, même dans +l'exil! Et songer que c'était à l'avènement d'un Bonaparte que +je devais la continuité de cette situation anormale, et penser +que le 10 décembre, le 10 décembre! m'avait fermé la porte +qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte, ou du moins +qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je sentais +alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un +membre de ma famille fût nommé au titre étranger; mais +bientôt le soleil du Désert resplendissait sur les armes, mon +colonel se montrait avec sa voix sympathique et son énergique +gaieté; les coups de feu se faisaient entendre à la tranchée, +et les réflexions pénibles s'évanouissaient.</p> + +<p>Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le +commandant en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, +à son tour, pendant vingt-quatre heures, les fonctions de +général de tranchée. Ce jour-là, le colonel Carbuccia et notre +régiment étaient commandés. Vers midi, je formai mon bataillon +devant le front de bandière, je fis rompre par section +à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, +où était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, +embusqué dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient +pas, dirigea sur nous son feu, qui nous blessa un sous-officier +et un clairon. En arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon +mit sa tête à un créneau et, à l'instant même, il reçut +une des plus singulières blessures qu'on ait jamais vues. Il fut +atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil gauche, par deux +balles de petit calibre, faisant probablement partie de la charge +d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine +quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment +pas une très grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui +sauva notre sergent, car, au lieu de lui briser la tête, les +balles lui contournèrent le crâne, et vinrent s'arrêter près de +l'oreille. On le crut perdu; me trouvant près de lui, je lui dis, +sans le croire: ce n'est rien, sergent, vous en reviendrez bien +vite. Heureusement, le fait me donna raison; le chirurgien +sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise des assistants, et +n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou trois jours après, je +vis le blessé; il était debout, et en pleine convalescence.</p> + +<p>Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée +du village de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, +si siège il y a sans investissement. En effet, cette place, ou +plutôt cette bicoque, n'avait pu être investie, et de nombreux +contingents y entraient et en sortaient à volonté, relevant les +défenseurs, et les approvisionnant de vivres et de munitions. +Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis, entièrement +construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en définitive, +qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré +d'un mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours +ou maisons hautes et carrées. Un fossé large et profond en +défend absolument l'approche, si ce n'est, je crois, du côté +de l'ouest, où, pour des motifs que j'ignore, on n'avait pas +encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons en face de la +tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du village, +qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés n'avaient +point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des +tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent +au ras du sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, +et nous frappait avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne +pouvait douter qu'une communication continue et facile, en +guise de chemin couvert, n'existât sur tout le front d'attaque.</p> + +<p>Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en +ouvrir une proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, +en tout sens, de murs en pisé, d'environ deux mètres de +haut, servant de clôture et de séparation à d'innombrables +petits jardins, qui sont autant de propriétés particulières. Nos +officiers du génie avaient profité de ces obstacles, abattant +ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui présentaient une +solution de continuité, élevant ceux qui étaient insuffisants +au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de parallèle +qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté +du camp, la moitié du développement du village, à une distance +qui pouvait varier de quarante à cent mètres. Par les +nombreux créneaux pratiqués dans les murs qui remplaçaient +pour nous l'épaulement de tranchée, notre mousqueterie répondait +à celle des Arabes.</p> + +<p>Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos +soldats avaient su tirer un très bon parti du tronc des +palmiers, et ils n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce +n'est pour les deux cheminements de droite et de gauche. Des +troupes occupaient les jardins jusqu'à la lisière de l'oasis, et +assuraient les flancs, les derrières, et les communications +avec le camp.</p> + +<p>Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne +étaient établies au centre et à la droite de la tranchée. La première +portait le nom du colonel Petit, en l'honneur de cet +officier supérieur qui y avait été mortellement atteint; la seconde +s'appelait la batterie Besse, en mémoire d'un vaillant +capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au front, au moment +où il pointait une pièce.</p> + +<p>Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et +fourni notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, +j'essayai de tirer quelques balles par les créneaux. Ceux des +Arabes étaient si petits qu'il fallait beaucoup de soins et +quelque adresse pour les emboucher, mais on ne pouvait voir +le résultat des coups. Aucun ennemi ne se montrait à découvert; +tout ce qu'on apercevait entre la place et la tranchée se +réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche par +notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu +enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, +on voyait les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, +sur les grenadiers de la Légion; un grand nombre de +ces braves avaient péri sous les décombres, et j'en remarquai +un, homme magnifique, dont le corps nu, enflé, noirci, +était écrasé sous un énorme madrier.</p> + +<p>Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux, +écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient +pas bien défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles +tireurs, particulièrement les domestiques noirs, que les chefs +emploient à la chasse des autruches. Nos soldats les avaient +entrevus visant nos officiers, et, avec cette vivacité d'imagination +qui les caractérise, ils en avaient fait un être idéal et +unique, qui, sous le nom du <i>Nègro</i>, était censé avoir porté les +plus mauvais coups.</p> + +<p>Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure +en heure une bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un +mortier, et le défaut de projectiles nous empêchait de l'employer +plus souvent. On n'aura pas de peine à comprendre +qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il nous aurait +fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres, et non +de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de +chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, +par une circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus +tout l'effet désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des +rez-de-chaussée au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient +qu'une espèce de caves où les boulets ne pouvaient atteindre; +les étages supérieurs ruinés, les habitants se réfugiaient dans +ces souterrains, et la résistance continuait de plus belle.</p> + +<p>Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à +droite et à gauche cheminaient très lentement. On s'était vu +contraint d'en faire les épaulements en sacs à terre, et de les +blinder, tant bien que mal, avec des branchages de palmier, +pour mettre les hommes à l'abri des pierres que les Arabes ne +cessaient d'y lancer. La tête de sape était continuellement en +butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se montraient à découvert +étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de mantelet +en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise +de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui +était d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête. +Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village +du Sahara nous obligerait à l'assiéger de la sorte?</p> + +<p>Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et +donner des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et +sympathique; officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. +J'observai qu'il s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa +suite, comme porte-fanion de l'état-major-général, se trouvait +le fameux tueur de lions, Gérard, maréchal-des-logis aux +spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai quelque temps +avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent soldat. +C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close, +qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort +près, avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales +à pointe d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire +depuis que, malgré son sang-froid et la précision de son tir, +il lui est arrivé qu'on lion, dont il s'approchait croyant l'avoir +tué, se releva, la balle qui s'était aplatie sur l'os frontal, dont +la dureté est extrême, n'ayant fait que l'étourdir; Gérard +l'acheva, mais non sans peine.</p> + +<p>Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais +à une de ces réfections frugales comme on peut en faire +à la tranchée. MM. les officiers de la Légion en avaient décidé +autrement, et ils avaient eu la charmante idée de me donner +là, sous le feu de l'ennemi, un dîner de bienvenue, qui, +certes, a été le plus original que j'aie fait de ma vie. Devant +la <i>gourbie</i> du colonel (hutte en feuilles de palmier), on étendit +une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous +assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux +et surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet +entrain de bon goût qui est le propre des hommes d'esprit. +La musique du régiment, placée non loin de nous, joua des +airs patriotiques, et même le caustique <i>drin, drin</i> de Lafon, +qui acquérait du prix à cinq cents lieues de Paris. Au dessert, +le colonel porta la santé du président de la République, qui +fut accueillie avec une cordialité toute militaire. Alors la musique +joua la <i>Marseillaise</i>, tandis que les Arabes, inquiets de +ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons +dont l'explosion plus retentissante était accompagnée +d'une grêle de petites balles qui venaient frapper les palmiers +à l'entour. On but une dernière rasade, dont les musiciens et +les factionnaires qui se trouvaient près de nous, eurent leur part, +et, à un signal de notre chef, chacun retourna à son poste.</p> + +<p>Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des +sapes, j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien +voulu m'admettre dans sa <i>gourbie</i>. Par son ordre, un clairon +était chargé de sonner les heures par autant de vibrations détachées +qu'il en fallait pour en marquer le nombre; et comme +il lui était prescrit de monter sur une petite élévation de +terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de fusil ou +de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient +pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, +en poussant des cris lugubres, et en appelant par son nom le +colonel Carbuccia qu'ils connaissaient particulièrement, comme +ses anciens administrés. Parfois ils engageaient la conversation +avec nous, au moyen de l'interprète du colonel, et il y +avait peu de temps que celui-ci avait failli être victime d'une +de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout à fait reconnaissable +se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui parler. Le +colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à l'interprète +de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long intervalle +s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre, +s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups +de feu furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les +factionnaires préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, +mais la surprise et l'obscurité nuisirent à la justesse +de leurs coups, bien qu'il eût fallu un certain temps aux +Arabes pour se glisser à terre le long des palmiers.</p> + +<p>Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette +latitude, et malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais +endormi, quand mon sommeil fut brusquement interrompu par +une forte fusillade qui éclatait à notre gauche. Nous courûmes +à la sape de ce côté; elle était attaquée, et l'ennemi, qu'on +ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que dans +l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous +apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, +les armes de nos hommes avaient été chargées avec +deux balles, dont l'une coupée en quatre; quelques coups de +fusil et la décharge à mitraille d'un obusier suffirent pour +éloigner momentanément ces chicaneurs d'Arabes.</p> + +<p>Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer +les nôtres dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, +ils avaient imaginé de lâcher des bourriquets, et de les pousser +vers les jardins occupés par nos troupes, dans l'espoir +que les soldats sortiraient pour les prendre, et tomberaient +dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se +contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les +Arabes en furent pour leurs frais.</p> + +<p>Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, +qui était au camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas +employé, leur réussit, à ce qu'ils prétendent, dans leurs +guerres intestines, et il est trop curieux pour ne pas être +rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on met le +feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile; +une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils +mordent, ils portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, +mais surtout, je pense, dans ses troupeaux. Quant aux +Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez lettrés pour avoir pensé +que nous aurions, au moins, aussi bon marché de leurs dromadaires +enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus +à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers +de Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.</p> + +<p>Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à +prouver que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, +suivant l'expression de M. le général Charon, était +intelligente et énergique.</p> + +<p>L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa +<i>gourbie</i>, mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles +fusillades réclamaient notre présence aux sapes menacées. +Ce manège continua toute la nuit, et notamment mon +excellent adjudant sous-officier, Trentinian, n'eut pas une +minute de repos.</p> + +<p>Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et +ordonna à mon colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont +200 de mon régiment, et 200 du 3e bataillon d'infanterie légère +d'Afrique, couper des palmiers près du village de Lichana, +que les contingents ennemis occupaient en force. Cette mesure +d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue, +quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui +s'arrogent le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les +opérations d'une guerre réputée très difficile par les hommes +les plus compétents. Il s'agissait non-seulement de faire des +éclaircies pour faciliter l'investissement, mais aussi de ruiner +l'ennemi et de fomenter ainsi, à notre profit, des récriminations +et des discordes entre les diverses fractions de la +population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, par +exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de +Zaatcha la dévastation des plantations, leur principale ressource, +et j'ai appris depuis que, comme on l'avait prévu, +ils en furent touchés au vif, et que, malgré leur fanatisme, +leur solidarité s'en trouva ébranlée.</p> + +<p>On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous +indiqua, comme point de direction, un bouquet de palmiers à +l'horizon, et je m'y portai, au pas de course, avec une compagnie +d'infanterie légère d'Afrique. Suivaient les hommes de +la Légion, et les travailleurs des deux corps avec des haches. +J'étais prévenu que, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de +Barral appuierait le mouvement.</p> + +<p>Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre +sèche, longé et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, +nous établîmes notre ligne de tirailleurs, le centre à +environ trois cents mètres de la plaine, contre un mur crénelé +par les Arabes, et dans un petit jardin encaissé et très propre +à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au niveau du premier, +il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de large, +où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, +à portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes +grenadiers, aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié +polonais, parent de l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne +à côté de mon cousin. Cet officier avait déjà été dangereusement +blessé devant Zaatcha, lors de l'expédition du mois de +juillet dernier.</p> + +<p>Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité +vraiment corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, +et je crus comprendre qu'il les approuvait, à la +manière flatteuse dont il répondit à l'assurance que je lui +donnai, que le diable lui-même ne nous délogerait pas de +là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas une +rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général +m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.</p> + +<p>Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec +une grande activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais +plus dans quel journal j'ai lu cette assertion mirobolante, que +<i>la hache rebondit sur l'écorce élastique du palmier</i>. Au contraire, +rien n'est plus facile que de le couper, et nos hommes +y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié de voir ces +précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec +fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent +pas perdues, comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent +à tire-larigot.</p> + +<p>Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette +exécution, et craignant peut-être une attaque sur Lichana, +dont nous étions tout près, engagèrent le combat sur notre +droite. A l'extrémité du mur crénelé, derrière un amas de +décombres, un groupe de chasseurs du bataillon d'Afrique +soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le +ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait +ses coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui +peur se garantir; une balle arrive, touche la pierre et la lui +lance à la tête; le caporal se frotte le front, prend la pierre, +la replace où elle était d'abord, et continue son feu; une autre +balle arrive, le frappe à la tête et le tue raide.</p> + +<p>Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi +aurait pu arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui +gardaient les créneaux de redoubler d'attention; mais nos +adversaires, guidés par la connaissance des lieux, furent plus +rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front, un certain +sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant +au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, +pour ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté +opposé au nôtre. Nous n'étions séparés d'eux que par cet +obstacle, haut de deux mètres à peu près. Le reste, c'est-à-dire +la masse, était resté dans le ravin, et à un signal donné, +ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis que d'autres +encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé +et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou +crochet formé par notre ligne.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos d'une +si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet était un +oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de protéger des +travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et qu'une ligne +droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il était indiqué, +d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.</blockquote> + + +<p>En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par +terre, ou contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous +lançait par dessus le mur. Cette manière de préluder à un engagement +plus sérieux est familière aux Arabes. Bientôt une +haie serrée de leurs fusils parut à la crête du mur, et nos +soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes, et quoi que +pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.</p> + +<p>A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement +atteint. Deux de ses camarades le traînaient en arrière, +poursuivis par les Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui +couper la tête. J'allai à leur rencontre et les tins en échec avec +mon fusil de chasse. Nyko et ses grenadiers étaient à cent pas +de là; je leur fis signe d'accourir, et il était temps, car l'engagement +devenait de plus en plus vif. En un instant, le capitaine +Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi, tomba +frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet +reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; +moi-même je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi +sur ma <i>carghera</i> corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas +grand mal. Je restai seul d'officier.</p> + +<p>L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque +Arabe se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, +coiffé d'un turban, brandissait un pistolet de la main droite, +s'appuyait sur la gauche, et se découvrait audacieusement +jusqu'à la ceinture. En apercevant un officier qui le tenait en +joue presque à bout portant, il dut penser que son heure était +arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en eut pas +le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, +mon coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son +coup du pistolet porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le +mur qui fut baigné de son sang, et derrière lequel il disparut +en tombant.</p> + +<p>Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à +barbe grise, armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer +son arme sur le haut du mur, pour nous mieux viser. +Se voyant visé à son tour, il se retira; mais aussitôt, élevant +les bras et son fusil, il allait tirer dans notre direction, quand +je lui lâchai mon second coup, chargé à deux balles qui, écrêtant +le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait que le +sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, +ainsi que son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne +pûmes prendre. Les tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent +que c'étaient des chefs.</p> + +<p>Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et +beaucoup plus vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au +lieu de discontinuer, prenait une nouvelle intensité. En voyant +tomber leurs officiers et leurs camarades, beaucoup de soldats +s'empressèrent autour d'eux, et les transportèrent sur les derrières; +d'autres, comme cela arrive souvent en pareil cas,<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> +les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les travailleurs +avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas +venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de +mon monde, c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la +Légion et quatre-vingts hommes, à peu près, du bataillon +d'Afrique. Le brave sergent-major Marinot, de ce dernier +corps, me seconda avec cette sévérité et cette énergie qui +n'admettent point d'hésitation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas s'occuper +des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en +Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté +des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler +les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le fanatisme +des populations.</blockquote> + +<p>Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, +restaient sous le commandement immédiat du sergent anglais +Smitters, dont la valeur héroïque était digne d'une action +plus importante.</p> + +<p>Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent +fait une sortie et attaqué vigoureusement la sape de droite à +la tranchée, le colonel dont la sollicitude paternelle et touchante +ne nous oubliait pas, le colonel, toujours partout, +infatigable et dédaigneux du danger, arrivait encore auprès +de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un petit +monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même +place où Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez +bon, grenadiers! et ne voulut point se défiler. Un groupe +d'Arabes, à demi couverts par le mur, tiraient sur nous à +soixante pas, et semblaient avoir reconnu des officiers, si bien +que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau coup +de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront +que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par +plus de mille adversaires, et sans la bonté de notre position +défensive, je ne sais vraiment ce que nous serions devenus, +surtout sans les renforts qui nous arrivèrent.</p> + +<p>Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il +m'approuva, mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat +qui continuait à s'y livrer, il se chargea de les faire demander +lui-même au général. En attendant, nous avions à +faire un nouvel effort, et, je dois le dire, aucun des braves +qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un lieutenant du +bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas +avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines +blessés; Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; +Smitters et nos grenadiers, le mur et le terrain nu à +côté.</p> + +<p>La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre +humain tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je +déplore de n'avoir que ce faible écrit pour en conserver la +mémoire. En évidence sur la petite butte que venait de quitter +le colonel, il animait ses hommes, et ajustait ses coups avec +un imperturbable sang-froid. Derrière un large créneau, un +Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le sergent +le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable, +mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, +tomba à la renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. +Avant de lui percer le coeur, la balle avait fait un long +éclat à la monture de son fusil. Effet fréquent de la mort par +les armes à feu, on aurait dit qu'il dormait d'un bon sommeil, +tant sa figure paraissait sereine et presque rayonnante.</p> + +<p>Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq +ans, d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe +ni moustaches, comme les soldats de son pays. Pauvre Anglais! +dont le sort était de venir mourir dans une oasis du Sahara, +à côté d'un neveu du plus grand ennemi de sa grande nation!</p> + +<p>Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne +semblait pas se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le +colonel de Barral opérait une puissante diversion. Ses obus, +longeant notre ligne et sifflant à travers les palmiers, tombaient +et éclataient parmi les Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, +formé du bataillon de zouaves du commandant de Laurencez, +était arrivé à trois cents mètres de nous. Les ennemis +nous pressant toujours, je me décidai à aller lui demander +quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient +bravement la défense de la butte où leur sergent venait +d'être tué. Avec une courtoisie dont je lui suis redevable, +M. de Laurencez<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> s'empressa de me donner quinze hommes +avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune officier s'écria: +En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes renforcer +ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement +le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent +les grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un +d'eux, nommé Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et +parlait leur langue, se mit à les défier et à les plaisanter de la +façon la plus originale. C'est encore une preuve de l'ascendant +des corps d'élite, que, dès ce moment, l'attaque se ralentit; +l'uniforme des zouaves est redouté de leurs adversaires à l'égal +des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos troupes elles-mêmes +savent, par expérience, ce que vaut le concours de ces +triaires de l'armée d'Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est aujourd'hui +lieutenant-colonel.</blockquote> + +<p>La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des +renforts. En effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki +avec les tirailleurs indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, +de l'artillerie, en personne, avec deux obusiers, refoulaient +l'ennemi, qui ne tarda pas à rentrer à Lichana. Arrivé près +de nous, le colonel me communiqua l'ordre du général de +battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes +rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer +l'abattage des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était +formel, et qu'il n'y avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes +une position que nous avions gardée quatre heures, on sait à +quel prix; nous gagnâmes la plaine sans aucune opposition, +et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et vingt-deux +blessés, dont trois officiers;<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> les Arabes durent avoir un +nombre infiniment plus considérable des leurs hors de +Combat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter +de nous avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous +avions essuyées; cependant, il me dit avec une grande cordialité: +Je vous remercie de tout ce que vous avez fait. J'ai +été peiné de ne pas reconnaître ces remerciements dans son +rapport d'ensemble publié au <i>Moniteur universel</i> du 4 janvier +1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable, +et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on +venait de me remercier de la manière que l'on sait.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> En revanche, +je conserve précieusement les lettres d'éloge et de sympathie +que M. le général Charon, gouverneur général de l'Algérie, +le colonel Carbuccia, et une foule d'autres officiers +moins élevés en grade, mais très bons juges aussi, ont bien +voulu m'écrire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la <i>Patrie</i>, du 5 janvier +1850.</blockquote> + +<p>A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport +de M. le général Herbillon s'exprime ainsi:</p> + +<p>«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur +les hommes employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes +une caisse de tambour et des outils entre leurs mains. +Je fus obligé d'appeler les troupes du camp pour assurer la +retraite.»</p> + +<p>Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de +Lichana, qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc +pas eu de sortie proprement dite. La retraite fut ordonnée par +le général, et le général, ce me semble, aurait pu le dire, +d'autant mieux qu'il pouvait avoir d'excellentes raisons de la +prescrire, entr'autres le peu d'importance du résultat que +nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce résultat +n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes employées, +que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient +porté à un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y +ait en de caisse ni d'outils tombés aux mains des Arabes; +mais il n'est pas impossible qu'il en soit resté sur le terrain, +ce qui n'est certes pas la même chose. Quant à la caisse, les +états nominatifs des morts et des blessés, qu'on peut voir aux +Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour ne fut atteint, +et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle +avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, +qui grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils +abandonné des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, +car nos tirailleurs les ont constamment couverts, et les Arabes, +contenus par nous, n'ont pu arriver jusqu'à eux. Qu'on me +passe ces particularités; elles paraîtront insignifiantes, mais +on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait étonner +dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a +été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble +avoir été cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans +un rapport général.</p> + +<p>Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape +de droite, comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à +la tranchée. Les Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des +femmes qui les excitaient, et bravaient héroïquement la mort, +avaient mis tant d'acharnement dans leur attaque, qu'on en +tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils cherchaient à +prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les voltigeurs du +38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre de +canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie. +Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves +et du courageux Arabe mort pour son pays.</p> + +<p>On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés +toutes les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon +colonel, notre tour fut prolongé jusqu'au soir, ce qui me +donna l'occasion de compléter la journée; car le général étant +venu à la <i>gourbie</i>, où nous déjeunions, il m'ordonna d'abattre +encore des palmiers, cette fois à proximité de la tranchée. +Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands jardins, +je les fis complètement raser, sans forte opposition de +la part des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du +matin, soit que le voisinage de nos travaux les tint en respect. +Ils se contentèrent de nous envoyer de loin quelques +balles qui ne nous firent pas grand mal; un soldat cependant +en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute d'un palmier.</p> + +<p>Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos +tentes et nos lits de cantines nous parurent des palais et +des édredons après la tranchée. Les vivres étaient abondants +à la colonne; le pain seulement, qu'on faisait venir de +Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit trempé le +remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et +tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ +à travers un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, +séché et approché du feu, crépitait comme du nitre. Le sable, +d'une finesse imperceptible, s'infiltrait partout; quelque précaution +que l'on prit, tout ce qu'on préparait pour manger en +était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau on le sentait +craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du papier +sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les +contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures +après le papier était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients +n'étaient qu'un sujet d'observations; mais la mauvaise +qualité de l'eau incommodait tout le monde, et engendrait +même des maladies.</p> + +<p>Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées +par la mort du capitaine Graillet, commandant du génie. +Par le plus malheureux des hasards, tandis qu'il dirigeait les +travaux à la sape de droite, il fut tué d'une balle qui passa +dans l'interstice de deux troncs de palmiers placés en épaulement. +C'était un officier jeune, très distingué, et à jamais +regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre d'eau-de-vie, +et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les +opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis +les plus vigoureux.</p> + +<p>Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux +continuèrent sur le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent +plus ou moins toute la journée, et se montrèrent +parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs balles arrivaient jusqu'à +notre front de bandière. Les carabines à tige de quelques +hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière +des ondulations de terrain, les leur rendaient avec +usure.</p> + +<p>Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, +m'avait surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré +d'Arabes; j'en avais deux, conducteurs du bagage, +qui bivouaquaient à la porte de ma tente, si bien que la toile +seule m'en séparait. Le scheick El-Arab, je l'ai déjà dit, +campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, l'avaient +suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs +sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient +allés parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements +qu'ils rapportaient à l'état-major-général devaient +lui paraître suspects; le fait est qu'à aucun prix on ne pouvait +se procurer des émissaires sûrs, et telle était, au point de +vue arabe, la nationalité et surtout la sainteté de la cause de +Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait pu établir chez +l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées que +comme servant aux deux partis.</p> + +<p>Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait +les dépêches du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de +Paris, venait d'être enlevé par les Arabes. Nous approchions +à grands pas de l'époque qu'avant de quitter Paris j'avais fixée +pour mon retour à l'Assemblée législative, et il n'y avait pas +de probabilité que nous touchassions au dénouement de l'expédition. +Le général, fermement résolu à ne lever le camp +qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne +plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter +l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie. +Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, +pouvait nous mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, +Zaatcha ayant été pris d'assaut, cet événement final n'a pu +avoir lieu que le 26 novembre, sans compter que les opérations +successives et secondaires ont prolongé la campagne +jusqu'au mois de janvier.</p> + +<p>On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre +part, conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, +que l'idée ne me vint seulement pas qu'on pourrait me +disputer le droit de revenir siéger au palais législatif quand je +le jugerais convenable. Plusieurs sujets de juste mécontentement +et de profond dégoût me maintenaient dans ma résolution. +D'une part, on avait failli à la promesse dont l'accomplissement +eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir +au titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies +d'élite, qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel +aucun ordre n'avait été transmis ni à Alger, ni à la colonne. +D'autre part, des bruits offensants, universellement +répandus au camp, et dont on pourrait trouver la source dans +les lettres de personnes occupant de hautes positions, me désignaient +comme <i>envoyé en punition en Afrique</i> (je dis le mot +comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il +soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que +de supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et +inviolable pût être envoyé en punition par qui que ce soit; +mais, si on réfléchit bien, on comprendra la créance que jusqu'à +un certain point pouvaient obtenir des inventions par +lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte de +disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. +Ce qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, +c'était la nouvelle que, sans doute, on ne se serait pas +amusé à répandre gratuitement, qu'après la campagne on me +destinait au commandement du cercle de Biscara, comme si +dans l'état actuel des choses ces fonctions permanentes avaient +pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de quelqu'un, +sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me consulter, +au fond du Désert, en échange du poste législatif que la +sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.</p> + +<p>Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais +le plus disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes +menées, la cordialité de mes chefs militaires, et en général de +tous les officiers du camp, ne modifia point mon projet primitif. +Décidé à partir, j'en avais parlé à mon colonel et au général, +lorsque celui-ci voulut bien me charger, pour M. le +général Charon, d'une mission indiquée dans une dépêche +qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, +le 29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. +Le but principal de cette mission était de hâter l'arrivée +des renforts qu'il attendait, et qui, demandés par la +voie de terre au moment où les communications n'étaient +rien moins que sûres, auraient pu tarder encore longtemps à +le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le gouverneur +général.</p> + +<p>M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je +serai toujours heureux de rendre hommage, malgré l'oubli +où il m'a laissé dans son rapport d'ensemble, a été, pour moi, +spontanément bienveillant; je ne doute pas qu'il me rendra la +justice de rappeler, au besoin, la résolution que je lui manifestai +de ne pas partir, malgré les graves et nombreux motifs +que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce qu'il +avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un +délai rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines +gens qui auraient dû s'informer au moins des faits, des distances, +des dates, avant d'insinuer cette outrageante assertion +que j'aurais quitté la colonne la veille d'un assaut. D'assaut +il n'était pas question alors; il a été livré un mois après, et il +est à présumer que je ne m'y fusse pas trouvé, quand même +j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant été dirigé +sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.</p> + +<p>Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre +vis-à-vis de moi la responsabilité, mais que j'ai appris avoir +été tenu tout bas, un de ces propos qui ne seraient que ridicules, +s'ils n'étaient odieux, c'est celui qui attribuait mon +départ <i>à ma crainte du choléra</i>. En vérité, on rougit de +s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et +c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas +superflu que mes charitables Basiles sachent:</p> + +<p>D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y +avait point de choléra, et on était si loin de le craindre, que +l'on considérait le camp comme un refuge pour les troupes, à +cet égard. Le choléra y fut apporté par la colonne de M. le colonel +Canrobert; à mon départ, non-seulement on ne savait pas qu'elle +en fut attaquée, mais on ignorait même sa prochaine arrivée. +A Marseille, à Toulon où le choléra faisait des ravages réels +et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à Philippeville, à El-Arrouch, +je ne sache pas que cette maladie, qui d'ailleurs +est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans +de voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement +peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à +Malte et ailleurs, on se souvient de mes visites aux cholériques; +et à Paris même, si la haine aveugle ne repoussait pas toute +information, on trouverait d'honorables citoyens qui ont vu +mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien longtemps, un +de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques heures +par le choléra.</p> + +<p>Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat +et un homme de coeur préférerait avoir à relever autrement +qu'avec la plume.</p> + +<p>Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le +6 novembre, mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. +Le 28 et le 29, mon régiment fut encore de service à la tranchée; +mais comme nous nous y rendîmes sans musique, suivant +les prescriptions réglementaires,<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> nous y arrivâmes sans +avoir personne hors de combat. Le commandant de Laurencez +et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont d'excellents +compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave +qui s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission +de <i>vexer l'Arabe</i>, et montant sur le terre-plein de la +batterie Petit, il se mit à parodier les chants du pays de la +façon la plus amusante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote> + +<p>Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent +ce jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, +quoique lentement; l'artillerie s'occupait de mettre +deux nouvelles pièces en batterie à l'extrême droite; son feu +fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de poussière, une +des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon des +défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure +que les travaux avançaient, les leur revalaient.</p> + +<p>La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière +fois. L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir +que le léger blindage qui la recouvrait paraissait céder sous +les pierres que les Arabes, abrités par un renfoncement du +sol, à quelques pas de nous, ne cessaient de lancer. La fusillade +éclata; nous accourûmes, le colonel, M. de Laurencez +et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous fut impossible +d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions +cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions +était, comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais +les Arabes ne s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon +colonel avait failli être victime. Du reste, nous étions sur nos +gardes; nos factionnaires, collés contre l'épaulement, le genou +en terre, la baïonnette au canon, le doigt sur la détente, +auraient bien reçu les audacieux qui se fussent offerts à eux. +Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il passa +au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour +ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes +de leurs pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades +nous eussent été utiles, mais il n'en existait pas une seule à +la tranchée, ni au camp. Tout ce que nous pûmes faire, ce +fut de placer quelques zouaves à la batterie Petit, d'où l'on +pouvait, en tirant obliquement, flanquer jusqu'à un certain +point la tête de la sape, non sans risquer de blesser nos sapeurs. +Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher +l'ennemi dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus +adroits. De retour à la <i>gourbie</i> du colonel, il ne se passa pas +longtemps sans que j'entendisse les cris d'un Arabe, qui, +atteint par nos balles, se plaignait d'une voix lamentable. Je +demandai la signification de ses paroles à l'interprète du colonel, +qui me les traduisit ainsi: «<i>Roumis</i> (chrétiens), disait le +malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me traiter ainsi? +mon sang coule, mais je suis content de mourir pour ma patrie +et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre impitoyable +nous empêchait-elle de tendre une main sympathique +et secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait +de si hauts sentiments!</p> + +<p>Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier +aux défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se +trouvaient des hommes qui avaient fait à Alger le métier de +portefaix, et souvent, c'est en baragouinant notre langue, qu'ils +s'efforçaient de nous adresser des injures ou de nous railler. +Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe ou Français est +Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre de <i>bataillon +di Jouifs</i>. Parfois, appelant nos soldats: <i>couchons, Jouifs,</i> +criaient-ils, <i>oun caporal et quatre hommes en factionne; va te +coucher!</i> Cette dernière injonction était accompagnée d'un +coup de feu qui dénotait le genre de couche qu'ils nous +souhaitaient.</p> + +<p>Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au +camp, prendre congé du général et de son chef d'état-major, +M. le colonel Borel. En présence des attaques dont j'ai été +l'objet, il est bon de rappeler que dans cette entrevue, il fut +constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup plus de risques à +courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin de Batna +était journellement inquiété et parfois intercepté par de nombreux +coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints assassinats, +et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à +Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour +maintenir les communications. Du camp à Biscara, j'avais un +convoi de blessés et de malades à conduire, avec une escorte +suffisante, mais de cette place à Batna, on ne pouvait me +donner que quelques cavaliers. Le colonel Borel doutait que je +pusse arriver à ma destination, et je me séparai de lui et du +général, en leur promettant que je passerais à tout prix.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans +émotion, à mon excellent colonel et à MM. les officiers de la +Légion, et je partis à la tête du convoi, avec mon adjudant-major, +M. Bataille, aujourd'hui chef de bataillon, qui se rendait +à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, dont j'ai +déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers. +Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets +d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans +des cacolets, ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux +bâts, pour ceux à qui leur état ne permettait pas de garder +une position perpendiculaire. Ce système de transports est +admirablement entendu; il est toujours praticable dans toute +espèce de terrain, et il peut devenir rapide en cas de nécessité +absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient de prendre, +suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, parfois, +laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. Cela +doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne +place dans les lits que les hommes gravement atteints; mais +on pourrait, je crois, remédier à cette imperfection par un +système de bascule, au moyen duquel le lit serait toujours +maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en soit, ce mode +de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, le +plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on +puisse imaginer.</p> + +<p>Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes +de bonne heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel +de Mirbeck, qui me retint à dîner. J'allai voir les blessés +alités à la casbah, parmi lesquels étaient les capitaines Butet +et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. Le premier allait +déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris. La blessure +du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en +souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, +filleul de l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie +suppurait abondamment par la bouche et répandait une odeur +corrompue qui me fit craindre pour sa vie. Je quittai, les larmes +aux yeux, cet intrépide officier, pour qui la parité de +grade et les autres raisons que j'ai signalées m'inspiraient le +plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des voeux pour +que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit qu'ils +demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses +plus nobles enfants.</p> + +<p>Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en +route avec un détachement de chasseurs et spahis, aux ordres +de MM. d'Yanville et Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, +y prendre le bateau à vapeur d'Alger, et afin de dérouter +les partis ennemis, nous doublâmes l'étape. A El-Outaïa, où +nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de ses spahis bleus, +dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile intelligence, +accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara, +après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. +Nous reçûmes l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit +sous la sauvegarde de sa fidélité.</p> + +<p>Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, +où Déna nous quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à +deux coups dans le même canon, dont il avait remarqué la +justesse en me voyant tirer un corbeau pendant la marche. +Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous avions +parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.</p> + +<p>M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité +accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel +Carbuccia. Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver +à Constantine, une partie des renforts attendus à la colonne. +Le lendemain, avec M. Osman, jeune lieutenant indigène, et +quelques-uns de ses spahis, j'allai coucher à Aïn-Yagout.</p> + +<p>Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai +parlé, nous fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant +aperçu, fort loin dans la plaine, une hyène qui se dirigeait +vers les montagnes à droite, deux ou trois de nos spahis se +mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent bientôt et lui tirèrent, +sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. Mettant le sabre à la +main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup de pointe, +qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme +s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il +maîtrisa sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide +de ses camarades, qui avaient mis pied à terre, il la musela +avec des cordes. Attachée par le cou à une courroie de charge, +elle marcha quelque temps devant lui, et comme elle nous +embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût +énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un +cri, et n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces +animaux ne sont pas très dangereux; mais je fus étonné et +presque touché de la mansuétude de notre capture. Sa fourrure +était fort belle, mais, usée par les cordes qui nous avaient +servi à la fixer sur le bât d'un mulet, je ne pus la conserver. Les +spahis, à ma surprise, mangèrent la viande au bivouac du soir.</p> + +<p>Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts +qui allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient +M. le lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs, +circonstance bonne à retenir pour le moment où il +sera question de la réponse que me fit M. le ministre de la +guerre à la tribune de l'Assemblée.</p> + +<p>Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis +nous donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, +ce fut une espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, +en se donnant le bras; un des deux partenaires se voile +le visage et représente une fiancée, l'autre le prétendu; les +couples défilent devant le spectateur, en se dandinant et en +chantant à la moresque sur un air monotone. Un second jeu +consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son +bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout +derrière lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à +lancer des coups de pied à ceux qui l'attaquent. Le premier +est <i>le mouton</i>, le second <i>le chien</i>, les autres joueurs sont <i>les +chacals</i>, et il leur est permis de porter force coups au mouton, +ou de le tirer par son bournous pour le faire tomber, mais ils +ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont d'autre recours +que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces +exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour +moi, il n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves +gens qui s'amusent comme des enfants et se battent comme +des hommes.</p> + +<p>Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai +ma route. A peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de +nouveaux renforts. A Constantine, où je fus rendu avant la +soir, M. le général de Salles m'apprit que M. le colonel Canrobert +devait, sous peu, effectuer sa jonction avec la colonne +de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs à pied, campé +aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche pour +les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité +des renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en +demandait pas davantage pour terminer ses opérations.</p> + +<p>Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur +Ceccaldi d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus +affectueuse, et le 5 au matin, je partis pour Philippeville. +Le bateau à vapeur d'Alger partait le lendemain; un autre +était attendu qui devait appareiller le 8, directement pour +Marseille. Les renforts assurés, le but principal de ma mission +étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il devenait +inutile de faire une double traversée, et de passer par +Alger. Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, +dans ce sens, au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement +mon ordonnance, avec ma lettre et la dépêche +du général Herbillon. La réponse que j'ai reçue, loin d'exprimer +aucun blâme, est très aimable et honorable pour moi. On ne +comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une +chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était +pas en guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au ministre de la guerre.</blockquote> + +<p>Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un +banquet. C'étaient des soldats, des négociants, des marins; +réunion touchante qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait +l'accueil sympathique de l'île paternelle, à qui ma famille +doit tant!</p> + +<p>Le 8, je m'embarquai sur le <i>Sphinx</i>, pyroscaphe de la +compagnie Bazin, commandant Bonnefoi. Le temps était gros +et le vent contraire; mais, grâce à l'habileté et à la vieille +expérience de notre bon capitaine, nous touchâmes à Marseille +dans la nuit du 10 au 11.</p> + +<p>A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on +m'avait faite en Afrique, contrairement aux promesses que +j'avais reçues, on avait déjà répandu, sur mon retour, les +interprétations les plus malveillantes. Un journal ministériel +avait publié un article injurieux, et d'autres, sans même s'enquérir +des faits, ne m'avaient pas épargné. Cependant, comme +le ministère qui avait présidé à mon départ n'était plus en +fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre, +pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé +sur la situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul +se montra très affable, et comme il m'interrogeait sur mon +retour, et qu'il paraissait ignorer dans quels termes j'avais +consenti à faire acte de présence en Algérie, j'entrai dans +quelques développements, et je lui parlai incidemment de +l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de +Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir +intact mon droit de représentant du Peuple, je lui déclarai +d'abord que je ne m'y croyais pas obligé; mais comme il y +mettait une certaine insistance affectueuse et parfaitement +convenable, je consentis à le lui communiquer. En le voyant, +il s'écria, à plusieurs reprises, non pas comme il l'a dit à la +tribune: <i>Cet ordre vous couvre</i>, mais: <i>Vous êtes parfaitement</i> +<i>en règle</i>; et il me pria de le lui laisser, pour le montrer au +président de la République, qu'il m'engageait fortement à +aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de +la manière dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans +mes vues de me présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce +qui a rendu possible un scandale que je déplore et que j'ai la +conscience de ne pas avoir provoqué. Ma lettre à <i>la Patrie</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, +dont a parlé M. d'Hautpoul, n'était qu'une réponse aux +attaques dont j'avais été l'objet, et dont certains organes de la +presse gouvernementale ne s'étaient pas fait faute. La conviction +qui résulte pour moi de mon entrevue avec le ministre +de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la responsabilité +de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres qu'il doit +être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que +je ne m'étais pas trompé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre +du général Bertrand, directeur du personnel, le décret qui +parut le surlendemain au <i>Moniteur</i>, signé Louis-Napoléon +Bonaparte, et portant en tête la devise: Fraternité! Sa légalité, +de l'avis de bien des personnes compétentes, aurait pu +être contestée sous plus d'un rapport, mais ayant, en tout cas, +l'intention de donner au gouvernement ma démission, je ne +crus pas devoir lui disputer mon épaulette <i>au titre étranger</i>. +On peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, +ainsi que ma réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux +ont reproduite.</p> + +<p>On y trouvera aussi le texte, d'après le <i>Moniteur</i>, de mes +interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 +novembre, et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.</p> + +<p>En terminant, on me permettra quelques courtes observations +au sujet de ce discours du ministre de la guerre. N'était-il +pas, au moins, étrange de venir dire sérieusement à l'Assemblée, +qu'à ma place, ayant rencontré les renforts, il se +serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, et, le lendemain, +il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris littéralement +ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment, +moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des +ordres à des troupes ayant à leur tête des lieutenants-colonels +et des chefs de bataillon au titre français? Mais ils m'auraient +<i>envoyé promener</i>, et ils auraient bien fait! M. d'Hautpoul, +ce jour-là, semblait avoir oublié les rudiments de la +hiérarchie militaire, et les droits au commandement que, +même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer +vis-à-vis d'un officier au titre français.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote> + +<p>Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain? +D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par +une distance de plusieurs journées de marche, le plus grand +foudre de guerre, à moins d'être Josué, n'aurait pu accomplir +le miracle dont parlait l'honorable général. Laissant de côté +cette légère erreur géographique, qu'aurait dit le général en +chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu lui prescrire +un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre ses +ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou +plutôt <i>ne m'aurait-on pas pris pour fou!</i> C'est dommage +d'entendre un homme respectable débiter de pareilles excentricités, +et n'a-t-il pas fallu que les esprits fussent bien prévenus, +pour les écouter sans sourciller? D'ailleurs, l'ordre +formel de mon général n'était-il pas de me rendre à Alger, et +si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à Zaatcha plutôt qu'à +l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul <i>ne m'eût-il pas traduit +devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de +mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je +n'en aurais pas eu?</i></p> + +<p>M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à +mon nom, et il venait déclarer, en même temps, que ce nom +et les longues persécutions qu'il a attirées, ne valaient pas la +peine de naturaliser mon épaulette, ni d'arrêter une mesure +qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit de famille.</p> + +<p>Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, +il me reprochait de ne pas avoir <i>consulté mon coeur de +soldat</i>, on comprendra que si j'avais voulu descendre à des +personnalités, rien ne m'eût été plus facile; mais je crus, et +je crois encore, que cela ne m'eût pas convenu envers un ministre +et un vieux général.</p> + +<p>Quoi qu'en dise le <i>Moniteur</i>, il n'est pas exact que l'Assemblée +presque entière se soit levée contre l'ordre du jour +que je présentai.<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> Au contraire, la gauche presque entière, +et cela m'importe beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, +malgré la position délicate que ma susceptibilité à l'endroit +de Louis-Napoléon m'avait faite dans l'opinion de la plupart +de ses honorables membres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur +exposer avec le profond respect que je dois à une fraction si +importante de la souveraineté nationale, que mon mandat je +ne le tiens pas d'eux, mais des citoyens des départements qui +m'ont élu, et que je ne me crois nullement tenu de conformer +mon opinion à celle de la majorité. Cette opinion, fût-elle individuelle, +elle pèse dans la balance, du poids d'un vote libre, +consciencieux et sans contrôle.</p> + +<p>Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans +la loi électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un +représentant abdique l'indépendance de son caractère, et perde +le droit de revenir prendre part aux délibérations législatives +quand il le juge nécessaire ou seulement opportun. J'y vois, +plutôt, comme je l'ai fait remarquer à la tribune, que s'il n'est +pas revenu avant l'expiration du délai de six mois fixé par la +loi, son mandat de représentant est périmé de droit. Ainsi +donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé d'attendre +le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui +faire perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant +l'autorisation de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup>14</sup></a></p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction publique rétribuée +est incompatible avec le mandat de représentant du peuple. Les +exceptions seront déterminées par la loi électorale organique.» L'article +85 de cette loi dit: «Sont exceptés de l'incompatibilité les +citoyens chargés temporairement d'un commandement ou d'une mission +extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Toute mission +qui aura duré six mois cessera d'être réputée temporaire.»</blockquote> + +<p>On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non +une mission du gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas +bien profond; mais, sous les phases variées de notre politique, +ce qui convient aujourd'hui peut fort bien ne pas convenir +dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait pas +chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants +qui avaient accepté de hautes missions sous le ministère +Barrot-Dufaure, et qui les ont résignées à l'avènement du +ministère <i>d'action</i>.</p> + +<p>Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions +que je viens de citer ne soit un argument péremptoire +en faveur des incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées +presque toutes. Je comprends encore que ceux qui ne veulent +pas que ces incompatibilités soient inscrites dans la loi repoussent +mon argumentation; mais je maintiens que l'esprit de +notre pacte fondamental est, qu'en droit et en thèse générale, +un représentant du Peuple reste toujours libre de reprendre +une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; et +je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi +électorale pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, +une lacune qu'on ne peut combler ainsi, sans porter +atteinte aux principes.</p> + +<p>Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un +de ses plus proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils +de Lucien, au représentant de la Corse, je n'aurais pas osé +paraître à la tribune nationale, si je n'avais été fort de ma +<i>conscience</i> et de mon <i>droit</i>. De ma <i>conscience</i>, parce que, tant +que j'ai été en Afrique, j'ai fait mon devoir non-seulement +d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce qu'en toute +sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de +prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir +Législatif tiennent du Peuple.</p> + + + + +<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3><br><br> + +<p>N° 1.—Lettre de Louis Blanc.</p> + +<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br> + +LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.</p> + +<p>Palais national du Luxembourg.</p> + +<p><i>A Pierre-Napoléon Bonaparte.</i></p> + +<p>Citoyen,</p> + +<p>C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision +prise à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous +venons de vous nommer chef de bataillon dans la Légion étrangère, +bien convaincus que votre intention formelle est de mettre +au service exclusif de la République les fonctions confiées à +votre loyauté par le gouvernement républicain.</p> + +<p>Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe +complet de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, +c'est se montrer digne de porter un tel nom et bien mériter +de la patrie. Le temps des prétentions dynastiques est passé +à jamais. La glorieuse révolution qui vient de s'accomplir a définitivement +coupé court au régime de la royauté et de tout ce +qui lui ressemble.</p> + +<p>C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu +de ces sentiments, que le gouvernement provisoire vient de +vous donner une marque de confiance qu'en ma qualité de Corse +je suis heureux de vous annoncer.</p> + +<p>Salut et fraternité,</p> + +<p>Le 15 avril 1848.</p> + +<p>LOUIS BLANC,<br> + +Membre du Gouvernement provisoire.</p> + +<br><br> + +<p>N° 2.—Pétition à la Constituante</p> + +<p>Citoyens Représentants du peuple,</p> + +<p>Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes +services à mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, +des mains des fondateurs de la République, le grade de +chef de bataillon au 1er régiment de la Légion étrangère. J'étais +autorisé à le regarder comme un état transitoire devant amener +ma mutation dans un régiment français.</p> + +<p>L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le +général Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale +une décision à cet égard. Elle était nécessaire, en présence de la +loi du 14 avril 1832 sur l'avancement. A part toute autre considération, +ces hauts fonctionnaires de la République avaient +pensé qu'une exception paraîtrait fondée en ma faveur, puisque +l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul empêché soit de +satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans une école +militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, c'étaient +les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que, +depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement +déchu, et que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert +d'attester au besoin.</p> + +<p>Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République, +et sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais +croire que le gouvernement issu de l'élection du 10 décembre +ferait pour moi la proposition favorable que Lamartine ou le +général Cavaignac eussent faite. Le gouvernement n'a pas cru +devoir prendre cette initiative; et si je ne pouvais avoir recours +à vous, citoyens représentants, je me verrais frappé, j'en conviens, +dans mes espérances les plus chères, espérances que je +n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un soldat de +mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de +l'armée française.</p> + +<p>La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une +haute réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir +appartenu au corps de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce +pas une prétention exorbitante de ma part que d'espérer d'être +enfin admis autrement qu'à titre d'officier étranger. Je m'étais +dit qu'un neveu de notre grand capitaine, un fils de Lucien +Bonaparte, un proscrit des Bourbons, n'avait pas à craindre +que le coup dont une loi de proscription l'a frappé ricochât, +pour l'atteindre encore, sur le terrain de la République.</p> + +<p>L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la +magistrature suprême de l'État semblait m'assurer de plus en +plus qu'on ne me refuserait pas une simple mutation qui ne ferait +de tort à personne, puisque mon emploi actuel peut être +rempli par un chef de bataillon au titre français.</p> + +<p>Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais +un respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du +Peuple Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, +dans un de nos régiments français d'infanterie; et, quelle que soit +votre décision, croyez que si jamais la République était attaquée, +je me réserve bien de combattre pour elle, fût-ce même comme +simple volontaire.</p> + +<p>Salut et fraternité,</p> + +<p>Paris, le 17 mars 1849,</p> + +<p>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.</p> + +<br><br> + +<p>N° 3.—États nominatifs des hommes de la Légion +étrangère, et du 2e bataillon d'Infanterie légère +d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre 1849.</p> + + +<p>3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique.</p> + +<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849" + style="text-align: left; width: 740px;"> + <tbody> + <tr> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +Numéros<br> +des<br> +compagnies<br><br> +2e<br> +4e<br> +2e<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> +3e<br> +Id.<br> +4e<br> +Id.<br> +Id.<br> +8e<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>NOMS<br><br><br> +Butet<br> +Touchet,<br> +Termeuf,<br> +Prudhom,<br> +Luyat,<br> +Raynard,<br> +Doucet,<br> +Favry,<br> +Genet,<br> +Kerdavid,<br> +Jacquemin,<br> +Consigny,<br> +Tulpin,<br> +Dorez,<br> +Bay,<br> +Charmier,<br> +Leroux,<br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>GRADES<br><br><br> +capitaine.<br> +capitaine.<br> +caporal.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +caporal.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +caporal.<br> +caporal.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> + + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 55%; text-align: left;"> +<br>OBSERVATIONS<br><br><br> +Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite.<br> +Blessé d'un coup de feu à la poitrine.<br> +Blessé d'un coup de feu au poignet gauche.<br> +Tué d'un coup de feu.<br> +Tué d'un coup de feu.<br> +Blessé d'un coup de feu à la cuisse.<br> +Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite.<br> +Blessé d'un coup de feu au sourcil droit.<br> +Tué d'un coup de feu à la tête.<br> +Tué d'un coup de feu à la tête.<br> +Blessé d'un coup de feu à la fesse.<br> +Blessé d'un coup de feu au flanc gauche.<br> +Blessé d'un coup de feu au bras droit.<br> +Blessé d'un coup de feu à la joue gauche.<br> +Blessé d'un coup de feu à la fesse droite.<br> +Blessé d'un coup de feu à l'abdomen.<br> +Blessé d'un coup de feu à la jambe droite.<br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Au bivouac, le 25 octobre, 1849.<br> + +Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG.<br> +2e régiment de la Légion étrangère.</p><br> + + +<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849" + style="text-align: left; width: 740px;"> + <tbody> + <tr> + +<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"> +DESIGNATION<br> +des<br> +compagnies<br><br> +Grenadiers du<br> +3e bataillon<br><br><br> + +3e du 1er<br> +bataillon.<br><br> + +Grenadiers du<br> +3e bataillon.<br><br> + +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> + +1re du 3e<br> +bataillon.<br><br> + +2e du 3e<br> +bataillon<br><br> + +Idem.<br><br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>NOMS<br><br><br> +Nyko<br><br><br><br> +Smitters,<br><br><br> +Vigneur,<br><br><br> +Oehme,<br><br><br> +Martin,<br><br><br> +Schildwaeser,<br><br> +Vraiden,<br><br> +Selinger,<br><br> +Got,<br><br><br> +Vialet,<br><br><br> +Pensa,<br><br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>GRADES<br><br><br> +capitaine<br><br><br><br> +sergeant.<br><br><br> +caporal.<br><br><br> +grenadier.<br><br><br> +grenadier.<br><br><br> +grenadier.<br><br> +grenadier.<br><br> +grenadier.<br><br> +sergent-major.<br><br><br> +sergent.<br><br><br> +fusilier.<br><br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;"> +<br>OBSERVATIONS<br><br><br> +Blessé d'un coup de<br> +feu et d'un coup de<br> +pierre.<br><br> + +Tué d'un coup de feu<br> +au coeur.<br><br> + +Blessé d'un coup de<br> +feu.<br><br> + +Tué d'un coup de feu<br> +à la tête.<br><br> + +Blessé d'un coup de<br> +feu.<br><br> + +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table> +<br> + + + +<p>Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.<br> + +Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire<br> +du 5e bataillon, P.-N. BONAPARTE.</p> +<br> + + + + + + +<p>N° 4.—Rapport du commandant Bonaparte.</p> + +<p>Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.</p> + +<p><i>Deuxième régiment de la Légion étrangère.</i></p> + +<p>Mon colonel,</p> + +<p>Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, +et de deux cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés +pour abattre des palmiers et protéger ce travail, je me +suis porté ce matin, à huit heures, vers la position qui m'avait +été indiquée par M. le général Herbillon, commandant en chef. +Nous avons, en arrivant, occupé un mur faiblement crénelé +par les Arabes, et de là nous les avons tenus en respect, tandis +que nos travailleurs abattaient avec une grande activité bon nombre +de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante.</p> + +<p>Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant +formé par le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à +la plaine. J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine +Butet, du 3e d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de +ce point important, et il m'en avait répondu, lorsque ce brave +et intelligent officier fut atteint d'un coup de feu. Un chasseur +de son corps fut tué au même instant. Les Arabes se jetèrent sur +le mur, limite de notre ligne, qu'ils n'ont point franchie, malgré +les diverses phases du combat. Ils étaient en grand nombre. Ils +nous assaillirent avec une grêle de pierres qu'ils lançaient pardessus +le mur, et ils finirent par se montrer audacieusement à la +crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de leurs pistolets. +Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt grenadiers +de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, +à ma voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position +meilleure, que nous occupâmes immédiatement dans un jardin +encaissé, à environ 20 mètres du mur occupé d'abord, position +d'où nous n'avons cessé de tenir l'ennemi à distance.</p> + +<p>Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était, +comme vous l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où +huit à dix grenadiers de votre régiment, électrisés par votre +voix et l'exemple du brave sergent Smitters, héroïquement tué +dans cette affaire, ont si vaillamment combattu.</p> + +<p>Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît +de ne pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors +que vous fites avancer les réserves dont le concours fut si efficace. +Pendant ce temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, +et l'infanterie légère d'Afrique, soutinrent, avec une rare +bravoure, les attaques réitérées et acharnées des Arabes. Je ne +dois pas oublier de tous dire la gratitude que nous devons à +M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de l'action, +me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui +vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont +au-dessus de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides +capitaines Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère +d'Afrique, blessés grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, +des grenadiers de la Légion, atteint d'une balle et d'une pierre à +la tête. Nous avons, outre le sergent Smitters, cinq morts, dont +un de la Légion, et quatre de l'infanterie légère d'Afrique. +Les blessés, sans compter les trois capitaines que j'ai eu +l'honneur de tous signaler, sont au nombre de vingt, dont +neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état nominatif.</p> + +<p>Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même, +mon colonel, dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus +par l'énergique et habile concours de M. le colonel de +Barral à notre gauche, sur votre ordre, dis-je, la retraite s'est +effectuée avec une grande régularité par la plaine, et elle était +accomplie à midi.</p> + +<p>Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée +comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans +pouvoir évaluer exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi, +j'estime qu'il est très considérable et au moins décuple +de celui qu'il nous a fait éprouver.</p> + +<p>Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de +mon respect.</p> + +<p>Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment +de la Légion étrangère,</p> + +<p>P.-N. BONAPARTE.</p> + +<p>Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N.Bonaparte, +qui est complet.<br> + +Tranchée, le 26 octobre 1849.<br> + +Le colonel faisant fonctions de général de tranchée.<br> + +CARBUCCIA.</p> + + +<br><br> + +<p>N° 5.—Rapport du colonel Carbuccia.</p> + +<p>Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.</p> + +<p><i>A M. le général Herbillon, commandant la colonne +expéditionnaire du Zab.</i></p> + +<p>Mon général,</p> + +<p>Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par +M. le capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître +les dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant +la journée.</p> + +<p>Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le +commandant Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion +étrangère, la mission de procéder à cette opération importante, +à la tête de quatre cents hommes, dont deux cents de la +Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.</p> + +<p>Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette +journée, le rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux +d'avoir à vous signaler la bravoure téméraire, et le coup +d'oeil militaire digne du nom qu'il porte. Atteint violemment +d'un énorme pavé sur la poitrine, il est resté à son poste, et il +a tué de sa main deux chefs arabes, au plus fort de la mêlée, +aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.</p> + +<p>Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des +difficultés qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part +de la tranchée à la tête d'une troupe de soutien et après avoir +reçu son rapport verbal, je vous ai fait demander un bataillon +de renfort.</p> + +<p>M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de +Constantine, est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris +part au feu de la première ligne; le reste a été, sous vos yeux, +placé en réserve, et lorsque les Arabes ont eu abandonné leur +position pour rentrer à Lichana, nous avons effectué notre retraite, +qui a été terminée à midi et effectuée avec le plus +grand ordre, sans opposition de l'ennemi.</p> + +<p>Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de +deux obusiers amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne.</p> + +<p>La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne +de M. le colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des +plus utiles. Les troupes, sous les ordres directs de leur chef qui +ne s'est pas épargné dans cette journée et que j'ai vu partout où +il y avait du danger, ont empêché le commandant Bonaparte +d'être débordé sur sa gauche, et lui ont permis de conserver, +aussi longtemps que vous l'avez voulu, des positions aussi difficiles.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée +par une compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement +assaillie par un nouveau contingent arrivé dans Zaatcha pendant +le combat. Les voltigeurs, avec sang-froid et énergie, ont attendu +les Arabes à bout portant; ils en ont tué cinq et ont mis +le reste en fuite.</p> + +<p>La conduite des troupes a été admirable de dévouement et +d'énergie, aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur +mériter l'estime et la reconnaissance de la France et de son président.</p> + +<p>Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux +dévouement.</p> + +<p>Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant<br> +la subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée,<br> + +Signé: CARBUCCIA.</p> + + +<br><br> + +<p>N° 6.—Ordre du général Herbillon.</p> + +<p><i>Ordre.</i></p> + +<p>M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors +cadre, se rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur +général, pour remplir une mission concernant l'expédition +de Zaatcha.</p> + +<p>Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.</p> + +<p>Le général de brigade, commandant la<br> +division de Constantine,<br> + +HERBILLON.</p> + + +<br><br> + +<p>N° 7.—Lettre à la Patrie.</p> + +<p>Paris, 18 novembre 1849.</p> + +<p>Monsieur le Rédacteur,</p> + +<p>Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que +mon retour d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à +vous prier d'insérer ce qui suit:</p> + +<p>Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis +ennemis, je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit +jours, qu'après avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et +avoir été de tranchée le 24, le 25, le 28 et le 29.</p> + +<p>Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus +d'assaut, et qu'on attendrait des renforts pour investir la place, +et la réduire par le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait +les opérations bien au-delà du terme que, même avant +mon départ de Paris, j'avais fixé pour ma rentrée à l'Assemblée +nationale. Comme représentant du Peuple, j'étais seul juge de +l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne dois, à cet +égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui +viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal +jugé de cette opportunité.</p> + +<p>Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position +que l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en +Afrique. Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel +du général Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général, +pour presser l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce +que je les ai rencontrés en route que je suis revenu directement +de Philippeville, au lieu de passer par Alger.</p> + +<p>Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression +de mes sentiments affectueux et distingués.</p> + +<p>P.-N. BONAPARTE,<br> + +Représentant du Peuple.</p> + + +<br><br> + + +<p>N° 8.—Lettre du général Bertrand, et décret du +Président de la République.</p> + +<p>(<i>Ministère de la Guerre</i>.)<br> + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br> +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p> + +<br> + +<p>Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir.</p> + +<p>Monsieur le Représentant,</p> + +<p>Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous +transmettre la copie d'un décret du Président de la République, +prononçant votre radiation des cadres de l'armée; ainsi que la +pièce signée du général Herbillon, remise par vous au Ministre à +votre arrivée à Paris.</p> + +<p>Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma +haute considération.</p> + +<p>Le général de brigade, directeur général du personnel,<br> + +BERTRAND.</p><br> + +<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br> + +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p> + +<p><i>Au nom du Peuple français</i>,</p> + +<p>Le Président de la République,</p> + +<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au +titre étranger, chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion +étrangère, par arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande, +un ordre de service, le 19 septembre 1849, pour se rendre en +Algérie;</p> + +<p>Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre +dont la province de Constantine est en ce moment le théâtre, +il a reçu du général commandant la division de Constantine +l'ordre de se rendre auprès du gouverneur-général de l'Algérie +pour remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha;</p> + +<p>Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est +pas rendu auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué +à Philippeville pour revenir à Paris;</p> + +<p>Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger, +se trouve en dehors de la législation commune aux militaires +français, mais qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est +engagé;</p> + +<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite +qualité, n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation, +ni le juge de l'opportunité de son retour à Paris;</p> + +<p>Sur le rapport du ministre de la guerre,</p> + +<p>Décrète:</p> + +<p>Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du +grade et de l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère.</p> + +<p>Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du +présent décret.</p> + +<p>Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849.</p> + +<p>LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.<br> + +Le ministre de la guerre,<br> + +D'HAUTPOUL</p> + +<br><br> + +<p>N° 9.—Réponse au général Bertrand.</p> + +<p>Paris, 19 novembre 1849.</p> + +<p>Monsieur le général,</p> + +<p>Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du +président de la République prononçant, dites-vous, ma radiation +des cadres de l'armée (<i>sic</i>). Je vous observerai d'abord que +ne faisant pas partie de ces cadres, je ne puis en être radié, mais +seulement révoqué du grade, que je ne devais, d'ailleurs, qu'au +Gouvernement Provisoire de la République, qui me l'avait conféré +avant que je fusse représentant du Peuple à la Constituante, +et par conséquent avant l'abrogation de la loi qui privait les +membres de ma famille de leurs droits de citoyen.</p> + +<p>Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant +du peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et +comme fils de Lucien Bonaparte, de cet état d'officier <i>au titre +étranger</i>, il y a déjà longtemps qu'à deux reprises différentes +j'avais donné ma démission, et que ce n'est que pour céder aux +instances réitérées et pressantes du président de là République que +je l'avais retirée. Arrivé avant hier à Paris, je me suis rendu +hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai déclaré que si je +ne donnais pas encore, définitivement, ma démission, c'était pour +ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont point été +arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie qui +leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement, +car je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni +convenable, et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée +longtemps.</p> + +<p>Un mot maintenant du décret présidentiel:</p> + +<p>Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande +qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été +instamment proposée par le président de la République, comme +le prouve la lettre qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand +Barrot dans les Ardennes, où j'avais été passer le temps de prorogation +de l'Assemblée.</p> + +<p>En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à +remplir un service, dont la durée aurait pu être fixée par le +gouvernement. Ma mission qui, d'après la loi électorale organique, +n'aurait pu, en tous cas, durer plus de six mois, était temporaire, +indéterminée, gratuite et dépendante de ma volonté. On +concevrait même difficilement qu'il eût pu en être autrement.</p> + +<p>D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre +étranger ne me dépouillait pas apparemment de mon caractère +de membre du pouvoir législatif; et quoi qu'en dise le président +de la République, dont les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas +encore force de loi, j'étais parfaitement le maître de revenir, +sans l'autorisation de personne, siéger à mon poste le plus +important, à l'Assemblée nationale, et j'étais seul juge de l'opportunité +de mon retour. Du reste, le but de la mission que +m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment +que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en +marche, étaient assurés.</p> + +<p>Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu +plus présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant +du Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la +révocation qu'ils décrètent ne peut porter que sur le grade, et +non sur l'emploi, puisque je n'en ai pas.</p> + +<p>Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite +considération.</p> + +<p>PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,<br> + +Représentant du Peuple.</p> + +<br><br> + + +<p>N° 10.—Extrait du compte-rendu de la séance de +l'Assemblée législative de 22 novembre 1849, +d'après le <i>Moniteur</i>.</p> + +<p><i>Interpellations de M. Pierre Bonaparte.</i></p> + +<p><i>M. le Président.</i>—M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation +d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre, +sur un décret qui a paru dans le <i>Moniteur</i>, et qui révoque +M. Pierre Bonaparte du grade militaire qui lui avait été conféré +par le Gouvernement provisoire.</p> + +<p>Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut +que les interpellations soient fixées.</p> + +<p><i>M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>—Je suis +prêt à répondre à l'instant.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement +les interpellations?</p> + +<p><i>De toutes parts.</i>—Oui! oui!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Citoyens représentants du Peuple, +je n'ai que quelques mots à dire sur la question que ce décret +soulève en général, et sur ce qui me regarde en particulier, si +l'Assemblée veut bien m'entendre.</p> + +<p>En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec +indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire <i>dans +cette enceinte</i>, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que +soit la mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de +l'article 85 de la loi électorale organique, ne peut être retenu +malgré lui loin du sanctuaire national, où s'accomplit son mandat. +(Mouvements divers.) Jaloux de vos droits, qui sont ceux +du pays, il importe que vous fassiez intervenir à cet égard une +décision souveraine qui réprime les outrecuidantes prétentions +d'un gouvernement trop disposé à faire bon marché du grand +caractère dont les représentants du peuple français sont revêtus. +J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du +jour motivé, à la fin de la discussion.</p> + +<p>Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible +que je viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, +dans ma conviction, nos institutions républicaines, auxquelles je +suis voué corps et âme, sont sur le point de courir des dangers +(Mouvement.)</p> + +<p>Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas +sur la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été +traité, l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu +modifier mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon +Bonaparte, mais non envers le président de la République. Tant +qu'il saura maintenir la constitution, ou que la majorité de l'Assemblée +déclarera qu'il l'a maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, +tout en conservant, bien entendu, ma liberté d'appréciation +parlementaire.</p> + +<p>Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers +surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce +qui naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire +relevé le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon +cousin et collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont +fait donner une mission, dont ils se sont ensuite subrepticement +efforcés de rendre l'accomplissement impossible.</p> + +<p><i>Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit +attribuer principalement tout ce que le président fait de déplorable, +je le nommerai.</i></p> + +<p><i>De toutes parts.</i>—Oui! oui! Nommez!</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Eh bien! c'est M. Fialin, <i>dit</i> de +Persigny!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—J'arrête ici l'orateur en lui rappelant +qu'aux termes de l'article 79 du règlement, les interpellations +de représentant à représentant sont interdites. Il a demandé +l'autorisation d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte +qu'il a déterminé, et sur lequel il demande des explications; je +l'invite à se renfermer dans les termes de ses interpellations; il +ne peut interpeller un représentant, le règlement est formel.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Je m'y renfermerai, monsieur le président; mais je prends la liberté de vous faire observer que ce +n'est pas une interpellation, mais une désignation.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—C'est une véritable interpellation.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—C'est une désignation.</p> + +<p>Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité +de membre de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement +des partis se plaît à dénaturer les choses les plus simples.</p> + +<p>Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis +parti de Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, +du général Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de +cet ordre que je n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville +à Alger. Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, +par conséquent, il ne pouvait y avoir aucun mérite à la faire, +puisque le but de ma mission auprès du gouverneur général +était rempli par l'envoi des renforts que j'avais rencontrés en +marche.</p> + +<p>D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général +Herbillon le savait. Le président de la République et le Gouvernement +savent parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il +était convenu, lorsque j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique +quand je le jugerais convenable, et sans qu'ils pussent y +trouver à redire. (Rumeurs.)</p> + +<p>Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque +j'aurais sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je +tiens par-dessus tout.</p> + +<p>Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment +il se fait qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande +(car je ne m'y croyais nullement obligé), je lui ai communiqué +l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de Zaatcha +pour Philippeville et Alger, il avait répété à satiété que, sous le +rapport militaire, les renforts étant assurés, il me trouvait parfaitement +en règle? Vous m'avez dit, monsieur le ministre, que j'étais +parfaitement en règle. Si je ne me trompe, l'opinion du gouverneur +général de l'Algérie était exprimée d'une manière analogue +dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit avoir +entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son +contre-seing à la révocation qui a paru au <i>Moniteur!</i></p> + +<p>Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard +avec une étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il +savait être une injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral, +me touche fort peu, car je ne tenais nullement à ma qualité +d'officier au <i>titre étranger</i>.</p> + +<p>Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui +m'a fait entrer dans ces développements, bien que, au point de +vue du droit, ils soient tout à fait superflus.</p> + +<p>Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance +de notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits +de ceux d'entre nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés +en mission, soient fixés; et c'est pour cela que j'aurai +l'honneur, après la discussion, de présenter à l'Assemblée un +ordre du jour motivé.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—La parole est à M. le ministre de la +guerre.</p> + +<p><i>M. d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>—Messieurs, l'interpellation +qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je +les traiterai l'un après l'autre.</p> + +<p>Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée, +qui a demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire, +soit dans l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions +qui sont le plus communément confiées aux représentants), et qui a +accepté dans toute leur teneur les instructions qui lui ont été données +librement, volontairement, et souvent après sollicitations, +il s'agit de savoir, dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est +libre d'oublier ce même mandat, ce même engagement; s'il est +juge, juge souverain, d'après la théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour.</p> + +<p>Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très +bien!)</p> + +<p>Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui +qui l'a accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation; +une fois rendu à son poste, il doit consulter ses instructions; +s'il est militaire, il doit se renfermer dans l'obéissance due à ses +chefs militaires; il n'est plus, là, représentant du Peuple. (Marques +d'assentiment.)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Alors, pourquoi m'avez-vous +trouvé en règle?</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez +pas! On vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre.</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Je le répète, il n'est plus, là, le représentant +du Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre +le représentant du Peuple, ayant mission de la convention du +Gouvernement, en se plaçant au-dessus de toutes les positions +dans les armées, et ce qui se passe aujourd'hui. Quelques journaux +ont voulu la rencontrer; ils sont tombés dans une erreur +complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre qui +partage une pareille doctrine. (Non! non!—Approbation.)</p> + +<p>Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe, +n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le +mandat émane essentiellement du Gouvernement, de l'initiative +du Pouvoir exécutif. Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant, +qui ne doit pas occuper l'Assemblée. (Très bien!)</p> + +<p>Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques +prolongées d'approbation.)</p> + +<p>Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il +passé? M. Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion +étrangère, au titre étranger; et remarquez, messieurs, que ce +titre n'a rien de blessant. M. Pierre Bonaparte ne peut pas être +chef de bataillon à d'autre titre, car la loi de 1834, sur l'état des +officiers, nous est connue; c'est le Code militaire, un code qu'on +ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans une autre circonstance, +l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a pas suivi +la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le grade +de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues +pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de +guerre sur le champ de bataille ou dans une proposition régulière +de candidature sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir +chef de bataillon. M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une +ni dans l'autre de ces conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement +provisoire, je crois, on lui a conféré le titre de chef +de bataillon dans la Légion étrangère, à titre étranger; lui, n'est +pas étranger, mais son titre est étranger; c'est ce qu'il faut bien +distinguer. (Très bien! très bien!) Voilà en quoi M. Pierre +Bonaparte ne peut pas être blessé: il est Français et bon Français, +c'est un hommage que je lui remis; mais son titre dans la +Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire attention à +cette distinction. (Très bien! très bien!)</p> + +<p>M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie. +Cette mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la +disposition du gouverneur général. Que fait le gouverneur +général? Il se rappelle le nom de Bonaparte, et il donne à +M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, le poste le plus périlleux; +c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux de se trouver; +c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes d'approbation.)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte</i>.—Je vous prie de croire que je n'ai +pas boudé.</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Je dis cette phrase à dessein. Dans la +lettre que M. Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint +qu'on lui avait fait une condition qui n'était pas convenable; +c'est à cela que réponds.</p> + +<p>Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de +M. Pierre Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. +Mais il ne s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je +crois devoir relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à +M. Pierre Bonaparte était un poste de choix, de faveur, qu'il +devait en être content, puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que, +quand on porte son nom, on doit être enchanté de se trouver +dans une pareille position. (Très bien! très bien!)</p> + +<p>Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement +de son grade, on lui a donné le commandement de quatre +cents hommes. Il s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne +juge pas le mérite du mouvement, s'il était plus ou moins rationnel, +ceci est un fait purement militaire; vous me permettrez +de le passer sous silence. L'engagement qui eut lieu a été vif; +la ligne des tirailleurs a dû se retirer. M. Pierre Bonaparte a +montré beaucoup de courage; il a été presque appréhendé au +corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout naturel; +on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom. +Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été +reprise; chaque troupe est restée dans sa position respective.</p> + +<p>Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié +qu'il était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, +M. Pierre Bonaparte s'en est souvenu.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Pas le lendemain!</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Peu importe! je n'épilogue pas sur les +heures ou sur le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après, +a trouvé qu'étant représentant du Peuple, il devait revenir dans +cette enceinte. C'est fort bien; mais il aurait dû y penser avant +de partir. En ce moment, il était devant l'ennemi; il aurait dû +s'en souvenir. (Très bien! très bien!)</p> + +<p>Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de +l'ennemi, j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant. +(Très bien! très bien!)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Je suis revenu pour affaire de +service.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—N'interrompez pas; vous répondrez!</p> + +<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>—M. le général Herbillon, +commandant militaire de la province de Constantine et des +troupes qui font le siége de Zaatcha, a donné, il est vrai, à +M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il m'a remis entre les mains. Je +lui ai dit: «Cet ordre vous couvre». C'était tout simple, et +s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce que j'aurais fait? +Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée l'autorisation +de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et conduire par +la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été traduit devant +un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.)</p> + +<p>Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne +restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute +grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce +mandat était important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller +à Alger; pourquoi faire? C'était une chose à peu près inusitée +qu'un officier commandant une troupe, et une troupe devant +l'ennemi, en fût détaché pour aller devant le gouverneur d'Alger +demander des secours. Mais enfin j'accepte cette mission tout +étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il l'accomplir. +Or, que se passe-t-il?</p> + +<p>En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des +troupes qui débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne +consultant que mon coeur de soldat, je me serais mis à la tête de +ces troupes, je serais parti avec elles, et le lendemain je serais +monté à l'assaut de Zaatcha. (Très bien! très bien!)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Un officier au titre étranger ne +peut pas commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement. +Il arrive à Philippeville; un paquebot partait pour la France: il +prend passage à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis +à Paris. Arrivé à Paris, il se présente chez le ministre de la guerre. +Je fus assez étonné de le voir: je connaissais son arrivée, du +reste; je la connaissais par un rapport du préfet de police, et +je devais la connaître, parce que, dans toute hypothèse, il m'importait +beaucoup de savoir où était M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p>M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel +hasard il est à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet +ordre vous couvre par rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon +d'un poste militaire. S'il en eût été autrement, c'eût été un +déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se déshonorer, c'est impossible.</p> + +<p>M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre +contenant des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai +combattues, doctrines que vous avez entendues et qui auraient +pour conséquence de mettre le Gouvernement dans l'impossibilité +absolue de donner quelque mandat que ce puisse être à des +membres de cette Assemblée. (Très bien!)</p> + +<p>Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer +dans les journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée. +Le Gouvernement était mis en demeure de répondre; il l'a fait +par le décret que vous connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase. +Le Gouvernement était mis en demeure de répondre à la lettre +de M. Pierre Bonaparte; c'était une espèce de défi; le Gouvernement +a répondu par le décret que vous avez vu.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Par dépit!</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Il était dans son droit, dans son droit +absolu, et s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement +raison de l'en blâmer. (Très bien!)</p> + +<p>Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas +de ma compétence.</p> + +<p>Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut +que M. le président de la République n'a pour conseillers que +ses ministres; nous n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons +l'influence de qui que ce soit. (Très bien!)</p> + +<p>Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des +projets de lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; +nous nous inspirons des votes de la majorité de cette Assemblée; +nous nous conformons à ce qu'elle décide, et nous serons toujours +heureux de marcher avec elle. (Approbation vive et prolongée.)</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Citoyens représentants, je tiens +seulement à vous soumettre mon opinion sur un point du discours +de M. le ministre.</p> + +<p>Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon +m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée +nationale l'autorisation de me poursuivre devant un +conseil de guerre. Mon opinion est que, si l'Assemblée avait +accordé une pareille autorisation, elle aurait abdiqué son droit +et ses prérogatives les plus essentielles (Murmures et dénégations); +car, s'il plaisait, par exemple, à MM. les ministres d'éloigner de +l'Assemblée un membre quelconque; si, par suite de promesses, +de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux murmures.)</p> + +<p><i>Un membre.</i>—On est libre d'accepter.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en +Algérie, au Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la +présence pourrait être incommode seraient éloignés au moins +pendant six mois. (Dénégations.) Et notez bien une chose, c'est +que, les six mois expirés, si le représentant n'est pas revenu à +son poste, sa qualité, son caractère est perdu de droit. Je voulais +seulement vous soumettre cette observation.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'incident me paraît vidé.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Je propose un ordre du jour +motivé.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre +Bonaparte propose à l'Assemblée:</p> + +<p>«Considérant que les missions ou commandements temporaires +dont les représentants du Peuple peuvent être investis, +conformément à l'article 85 de la loi électorale organique, ne +peuvent leur enlever leur droit d'initiative parlementaire, ni +l'indépendance de leur caractère législatif;</p> + +<p>«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher +ou d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement +de leur mandat,</p> + +<p>«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.»</p> + +<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>—Je demande l'ordre du jour +pur et simple.</p> + +<p><i>Voix nombreuses.</i>—Non! non!—Aux voix l'ordre du jour +motivé!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—On a demandé l'ordre du jour pur et +simple. (Non! non! On n'insiste pas!)</p> + +<p><i>Nombre de voix.</i>—L'ordre du jour motivé!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—Je mets aux voix l'ordre du jour motivé +présenté par M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p>(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière +se lève à la contre-épreuve.)</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour +motivé.</p> + +<p>(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre +de la guerre.—La séance reste suspendue quelques instants; les +représentants descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations +animées.)</p> + + +<br><br> + + + +<p>N° 11.—Extrait du compte-rendu de la séance de +l'Assemblée législative du 22 décembre 1849, +d'après le <i>Moniteur</i>, et Amendement de +M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p><i>Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième +bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y +recevoir une partie des hommes de la garde nationale mobile +de Paris.</i></p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'ordre du jour appelle la discussion du +projet de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la +Légion étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la +garde nationale mobile de Paris.</p> + +<p>Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est +demandée par le Gouvernement et proposée par la commission.</p> + +<p>(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—M. Pierre Bonaparte a la parole sur la +discussion générale.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Citoyens représentants du Peuple, +je m'associe de grand coeur aux intentions équitables que le projet +du Gouvernement nous annonce en faveur des débris de notre +jeune et héroïque garde mobile. Mais pour savoir si la position +qu'on veut faire à ceux de ces jeunes soldats qui resteront sous +les drapeaux est convenable, il faut examiner celle du corps où +l'on propose de les faire entrer. Pour moi, je pense que nous devons +nous refuser à assigner à des citoyens français (qui ont bien +mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position qui, +même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas +en rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national. +Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles +d'existence de la Légion étrangère ne sont pas modifiées.</p> + +<p>J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à +l'armée, sont loin de se faire une idée bien nette des différentes +catégories militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que +cela s'explique par l'étrangeté même de ces conditions diverses; +mais si l'Assemblée le permet, je les rappellerai succinctement.</p> + +<p>Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme +dans les autres régiments, c'est-à-dire français servant <i>au titre +français</i>, et jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des +mêmes garanties que tous les autres officiers de l'armée.</p> + +<p>Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non , +et servant tous également <i>au titre étranger</i>.</p> + +<p>Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant +au titre étranger.</p> + +<p>Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français, +et réintégrés au titre étranger.</p> + +<p>Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion, +en conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service +étaient conçues comme celles des corps français. Ils croyaient +donc n'être soumis qu'à la condition de ne pas servir en France. +Leur erreur était bien naturelle, car les lois organiques du 11 +avril 1831, 14 avril 1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur +sujet; et si l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait +(très justement au point de vue national) d'une exclusion pour +le commandement, du moins leur offrait-elle la voie de la naturalisation +civile, pour rentrer dans le droit commun et obtenir +la naturalisation militaire.</p> + +<p>Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du +5 mai 1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844. +S'il eût pu rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la +Légion à cet égard, ce doute aurait disparu devant les explications +données par le ministre de la guerre en maintes circonstances, +et devant les autorisations de permutation accordées +entre des officiers étrangers naturalisés servant dans la Légion et +des officiers des régiments français.</p> + +<p>J'ai eu sous les yeux:</p> + +<p>1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la +promulgation de la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il +est dit: «Direction du personnel et des opérations militaires.... Ce +n'est donc que lorsque M. de Caprez aura été naturalisé Français +qu'il sera en position de demandera permuter; mais, tant qu'il +conservera la qualité d'étranger, sa réclamation à cet égard ne +saurait être accueillie. <i>Signé</i>: Miot.»</p> + +<p>2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des +régiments suisses, qui servent maintenant dans des corps français, +et qui sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent +un lieutenant-colonel et un chef de bataillon.</p> + +<p>Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième +Légion étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers +au titre étranger contiennent l'annotation suivante: <i>Cette +nomination étant faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne +donne pas à M.N. les droits conférés aux officiers français +par la loi sur l'avancement et celle sur l'état des officiers</i>.</p> + +<p>Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par +les articles 195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour +les grades supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables +à l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par +suite de l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la +loi du 14 avril 1832.</p> + +<p>Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour +la première fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun +droit au commandement pour les officiers étrangers, et que +les officiers français servant au titre étranger n'ont que les droits +des officiers étrangers pour le commandement.</p> + +<p>Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans +la position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables +à volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de +l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un +tour d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a +conservé que les bénéfices de la loi du 11 avril 1831!</p> + +<p>J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application +de la décision de 1844, cette décision a été violemment mise de +côté par les généraux en chef de notre armée, comme nuisible +au service de l'Etat et à la dignité de tous les officiers, étrangers +ou non. Des officiers qui sont le type de l'honneur militaire +ont obéi à un commandant de colonne au titre étranger, +bien que connaissant l'incapacité dont le frappait l'ordonnance.</p> + +<p>Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis +avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie +par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il +serait juste, indispensable même, d'améliorer leur sort; mais, +pour éviter les abus, on est d'accord, en général, que ce mode +d'admission aux emplois militaires devrait être supprimé pour +l'avenir.</p> + +<p>Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés +au titre étranger.</p> + +<p>Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par +suite d'une fiction, que les officiers en question ont pu être placés +dans la Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser +leurs demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs +droits, s'ils en ont, restent intacts. Mon opinion, basée sur +l'examen des lois et règlements qui régissent l'armée, me porte +à défendre la position des officiers démissionnaires, et à penser +que le conseil d'Etat leur serait favorable, s'ils s'adressaient à lui +pour régulariser leur position actuelle.</p> + +<p>Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux +prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois +de 1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires, c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et +le droit, qu'il était permis au Pouvoir exécutif de replacer ces +officiers dans les rangs de l'armée française.</p> + +<p>En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef +de l'Etat faisait d'un simple soldat un caporal ou un général. +La loi de 1818 est la première restriction apportée à la toute-puissance +du roi en fait d'avancement. C'est elle qui, en consacrant +les droits de l'ancienneté, a fait participer l'armée à l'édit +de 1789, portant que <i>tous les Français seront admissibles à tous +les emplois</i>.</p> + +<p>La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau +en fait d'avancement; <i>elle a seulement</i>, disait le rapporteur devant +la chambre des députés, <i>élargi les droits du pouvoir nouveau, +en supprimant de la législation de 1818 les prescriptions +incompatibles avec le bien du service, et provenant des défiances +outrées</i>, disait toujours le rapporteur, <i>que l'on avait éprouvées +contre l'ancien gouvernement</i>.</p> + +<p>Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière +surtout, n'ait pas résolu la question de légalité concernant la +réintégration des officiers démissionnaires, et que, dans les discussions +auxquelles elles ont donné lien dans le parlement, pas +une voix ne se soit élevée pour provoquer à ce sujet une solution +désirable.</p> + +<p>On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard; +mais, après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette +réintégration, à la fin de 1828, il est vivement à regretter que +le doute, au moins, soit encore permis.</p> + +<p>Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé +le droit de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il +résulte de la dernière décision insérée au journal militaire officiel, +premier semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné +cette prérogative. Le gouvernement de juillet s'en est servi +longtemps sans opposition; puis il y a renoncé <i>de fait</i>, mais en +soutenant son <i>droit</i> à cet égard. Le gouvernement de février a +relevé des officiers soit de la retraite, soit de la réforme, soit de la +démission, en consultant seulement les intérêts de la République.</p> + +<p>Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable +aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit +rendue, car ces officiers abandonnent généralement l'armée pour +suivre une carrière plus avantageuse en temps de paix, et ils +ne devraient pas pouvoir reprendre leur rang, par exemple, +en temps de guerre, au préjudice de leurs camarades qui ont +continué à suivre les bonnes et mauvaises chances de la carrière; +mais enfin des décisions royales non rapportées existent, et elles +établissent les droits des officiers démissionnaires.</p> + +<p>Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont +communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux +qu'eux, ont obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit +d'être réintégrés directement dans un régiment français, soit de +permuter pour passer dans un de ces régiments, après avoir été +nommés à la Légion et avant de rejoindre, soit enfin de sortir de +la Légion avec un emploi dans l'état-major des places, que les +officiers servant au titre français seuls peuvent obtenir.</p> + +<p>On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux +qui prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux +officiers démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant du service. Le premier, plus favorisé, est +envoyé dans la Légion comme officier au titre étranger. Le +deuxième, moins heureux et ayant moins de services, est envoyé +aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent, sans contracter +d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il compte +aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi +d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du +16 mars 1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré +au titre français, même comme sous-officier. Plusieurs officiers +de la Légion, jadis démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers +au titre français.</p> + +<p>Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit +chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers, +sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans +la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les +modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement +qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité +envers ces braves. Et c'est bien peu que de ne demander +pour eux que de l'humanité; car en consultant la statistique au +hasard, sur <i>soixante</i> officiers polonais, par exemple, arrivés à +la Légion en 1832, <i>cinquante-quatre</i> sont morts, tués à l'ennemi +ou succombant aux intempéries du climat. N'est-il pas évident +que la mort atteint les étrangers avant qu'ils aient rempli le +temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce pas répudier +toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à +de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre +drapeau?</p> + +<p>Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose +d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications +équitables sont apportées à l'état des militaires servant +à ce titre, elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique +ardeur dont, au point de vue militaire, nous avons +admiré le brillant essor aux jours néfastes de juin.</p> + +<p>Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique +l'article 1er du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il +n'ait point pour base les opinions politiques.</p> + +<p>J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien +renvoyer mon amendement à l'examen de le commission.</p> + +<p><i>Amendement.</i></p> + +<p>Articles 1, 2 et 3.</p> + +<p>Comme au projet du Gouvernement.</p> + +<p>Art. 4.</p> + +<p>Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril +1832, l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable +aux officiers étrangers, naturalisés on non.</p> + +<p>Art. 5.</p> + +<p>La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président +de la République, sur la proposition du ministre de la +guerre.</p> + +<p>Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable +à la Légion étrangère.</p> + +<p>Art. 6.</p> + +<p>Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après +dix ans au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement, +par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition +du chef de corps, faite à l'inspection générale.</p> + +<p>La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit +commun, et lui confère tous les droits de l'officier français.</p> + +<p>L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par +celle du 18 février 1844, sera définitivement arrêté de manière +que ce ne soit qu'à grade égal que les officiers étrangers naturalisés +français soient sous les ordres des officiers français, et +qu'ils commandent, à leur tour, ces derniers à supériorité de +grade.</p> + +<p>Art. 7.</p> + +<p>Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement +pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être +naturalisés militairement, après dix ans au moins de services +effectifs.</p> + +<p>Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est +supprimé, et aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis +avec un grade dans la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues +par la loi, pour l'admission aux emplois et l'avancement +dans les autres corps.</p> + +<p>Art. 8.</p> + +<p>Les officiers démissionnaires du service français, actuellement +pourvus, dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront:</p> + +<p>Être réintégrés directement dans un des corps français;</p> + +<p>Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;</p> + +<p>Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des +places.</p> + +<p>Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir, +être réintégré, à aucun titre, dans l'armée.</p> + +<br><br> + + +<p>N° 12.—Autre Lettre à la Patrie.</p> + +<p>Paris, 5 janvier 1849.</p> + +<p><i>A M. le rédacteur de la</i> Patrie.</p> + +<p>Monsieur le rédacteur,</p> + +<p>Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au <i>Moniteur</i>.</p> + +<p>M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, +dit:</p> + +<p>«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes +entre leurs mains une caisse et des outils, et que je dus faire +venir des troupes du camp pour assurer la retraite.»</p> + +<p>Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées +fort à propos.</p> + +<p>Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, +Butet et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai +pu faire moi-même.</p> + +<p>Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de +battre en retraite, <i>donné par le général Herbillon</i>, m'a été +transmis par mon colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre, +j'ai tenu la position <i>sans reculer d'une semelle</i>.</p> + +<p>La colonne expéditionnaire tout entière le sait.</p> + +<p>Agréez, etc.</p> + +<p>P.-N. BONAPARTE.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoléon Bonaparte + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE *** + +***** This file should be named 11769-h.htm or 11769-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11769/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un mois en Afrique + +Author: Pierre-Napoleon Bonaparte + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11769] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +UN MOIS + +EN AFRIQUE + +PAR + +PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE + +Je ne m'abaisse pas a une justification, je raconte; la verite est +l'unique abri contre le _venticello_ de Basile. + + +AUX CITOYENS +DE LA CORSE ET DE L'ARDECHE. + + + +UN MOIS EN AFRIQUE. + + +La France, la Republique, les Armes, voila les aspirations de toute ma +vie de proscrit. Mes idees, mes etudes, mes exercices avaient suivi, +des longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'etais +reiterativement adresse au roi Louis-Philippe, a ses ministres, aux +vieux compagnons de l'empereur; meme une place a la gamelle, meme un sac +et un mousquet en Afrique, m'avaient ete refuses. Vainement, ne pouvant +pas servir mon pays, je frappai a toutes les portes, pour acquerir, +au moins, quelque experience militaire, en attendant l'avenir. Ni la +Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Mehemet-Ali, ni le Czar, de qui +j'avais sollicite la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent +ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'age de dix-sept ans, il +est vrai, j'avais suivi en Colombie le general Santander, president de +la Republique de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination +de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre etranger_ que +notre Gouvernement provisoire m'avait confere. + +Ce fut peu de jours apres Fevrier que, nomme chef de bataillon au +premier regiment de la legion etrangere, je vis, bien que d'une facon +incomplete, exaucer mes voeux. J'etais en France, la Republique etait +proclamee, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature +exceptionnelle de mon etat militaire, et la non-abrogation de l'article +VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille, +apportaient des restrictions penibles a mon joyeux enthousiasme; mais +l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette +loi, le gouvernement de la Republique ne pouvait m'admettre dans un +regiment francais. Faire cesser decidement notre exil, cela n'entrait +pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le merite politique de +son appreciation, mais je dois loyalement reconnaitre que tout esprit +de haine ou d'antipathie etait bien loin de la pensee de ses honorables +membres a cet egard. Le jour ou Louis Blanc m'annonca ma nomination[l] +fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec +effusion, ainsi que ses collegues, et quels qu'ils soient maintenant, +membres de l'Assemblee Nationale, simples citoyens, proscrits, helas! ou +captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant. + +[Note 1: Voyez sa lettre aux Pieces justificatives.] + +Bien avant la revolution, j'avais eu l'honneur de connaitre +particulierement Marrast, Cremieux, et Lamartine, dont la famille est +alliee de celle de ma mere. Pouvais-je douter de l'amitie de Cremieux, +dont la voix eloquente et genereuse s'etait elevee si souvent en faveur +des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une +bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprime cordialement, +en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service +d'une maniere plus complete. Et si des considerations etrangeres a ma +personne ne les avaient arretes, il est certain que le Gouvernement +provisoire ou la Commission executive n'eut pas tarde a naturaliser mon +grade. + +Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parle de +la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne +peut obtenir d'emploi dans l'armee, si on n'a satisfait a la loi de +recrutement, ou si on ne sort pas d'une ecole militaire. Mais, de bonne +foi, cette these etait-elle soutenable a mon sujet? Comment aurais-je pu +remplir les conditions de la loi, si j'etais dans l'exil? Sans doute, +et a part la periode d'omnipotence dictatoriale, ou le Gouvernement +provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un decret de +l'Assemblee eut ete rigoureusement necessaire. Mais si, dans un moment +opportun, le gouvernement, quel qu'il fut, l'avait propose, peut-on +supposer que les representants du grand peuple qui, en rappelant les +proscrits, a place l'un d'eux a sa tete, ne l'eussent pas rendu? +Supposons que la Legion etrangere n'existat pas, la consequence de +la stricte application des lois qui regissent l'armee aurait ete de +m'interdire absolument le service militaire, fut-ce comme simple soldat. +En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je +n'eusse pu etre admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril +1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas recu a +contracter un engagement, si on est age de plus de trente ans. Or, en +Fevrier 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi, +c'est, apres un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle +proscription dans l'etat; car comment appeler autrement une disposition +qui vous defend sans retour, dans votre patrie, la carriere a laquelle +vous vous etiez exclusivement voue, ou qui ne vous permet de la suivre +que dans des conditions anormales et intolerables?[2] + +[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers +au titre etranger, et pour les conditions de leur etat militaire, le +chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pieces +justificatives, le discours que j'ai prononce a la seance de l'Assemblee +legislative, le 22 decembre 1849.] + +Qu'on ne m'accuse pas de presomption, parce que j'ai suppose qu'une +auguste assemblee aurait pu etre appelee a se prononcer sur un interet +individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de +l'essence des institutions democratiques que les grands pouvoirs de +l'Etat ne dedaignent pas les reclamations des plus humbles citoyens, +mais les precedents parlementaires n'auraient pas manque dans l'espece. + +Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel marechal Ney +passerent ainsi, avec leurs grades, des rangs etrangers dans ceux dont +leur pere avait ete un des plus glorieux luminaires. Les services des +parents sont entres plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer +qu'une circonstance recente, n'avons-nous pas, a la Constituante +de 1848, vote par acclamation, et comme recompense nationale, la +nomination, en dehors des regles ordinaires, du jeune fils de l'illustre +general Negrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux +travaux legislatifs et a l'armee? + +Quoi qu'il en soit, nomme, au titre etranger, par le Gouvernement +provisoire, je me preparais a rejoindre mon regiment, lorsque un grand +nombre de Corses residant a Paris m'offrirent la candidature de notre +departement a l'Assemblee Nationale. La vivacite des sympathies de nos +braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la +memoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir +fonde d'etre au nombre des elus du Peuple, appeles a constituer +definitivement la Republique, on comprendra que le service d'Afrique, en +temps de paix, et surtout dans un corps etranger, dut me paraitre +une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors +sous-secretaire d'Etat au ministere de la guerre, voulut bien +m'autoriser a suspendre mon depart jusqu'a nouvel ordre. En effet, le +4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collegues, en +presence de la population parisienne, l'ere parlementaire de notre jeune +Republique, et d'apporter a cette forme de gouvernement, qui avait ete +le reve de toute ma vie, la premiere sanction du suffrage universel. + +Le coupable attentat du 15 mai, les funebres journees de juin, vinrent +nous attrister des les premiers travaux d'une assemblee, qui fut, quoi +qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une +des plus honnetes qui aient jamais honore le regime representatif. Le +23 juin, pendant la seance, Lamartine quitta l'Assemblee, pour faire +enlever une redoutable barricade qu'on avait etablie au-dela du canal +Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le +suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon +cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient +a la porte du palais legislatif. En compagnie du ministre des finances, +et de notre collegue Treveneuc, des Cotes-du-Nord, nous longeames les +boulevards, ou quelques rares piquets de gardes nationaux etaient sous +les armes. Au-dela de la porte Saint-Martin, nous fumes entoures d'une +foule de citoyens appartenant a la classe ouvriere, et dont la plupart, +j'en ai la conviction, etaient le lendemain derriere les barricades. +L'accueil qu'ils nous firent, les poignees de main cordiales qu'ils nous +donnerent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement +prouve une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent etre egares, +et que la guerre civile est le plus horrible des fleaux. + +Les projectiles des insurges arrivaient jusque sur le boulevard. +Lamartine tourna resolument a gauche, et nous le suivimes dans la rue du +Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupees +par nos adversaires. Arrives sur les quais, nous vimes un detachement de +gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repousses avec perte +jusqu'a la rue Bichat. Ce fut la, pres du pont, que le cheval que +je montais fut atteint d'une balle, a quelques pas de Lamartine, +circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et +courageux citoyen. Et certes, si le soir meme il n'avait resigne ses +pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage +pour le porter a provoquer une decision touchant mon assimilation aux +officiers qui servent _au titre francais_. + +Lamartine est un grand caractere; je n'en veux pour preuve que les +belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour ou nous +nommames la Commission executive. "Si je voulais me separer de +Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derriere moi; +_mais je craint la reaction et la guerre civile._" Quoi qu'il en soit, +n'est-il pas profondement triste, apres tant de vicissitudes, que ce que +j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-etre meme du general Cavaignac, +m'ait ete denie, malgre bien des promesses anterieures, par mon propre +cousin, sous pretexte d'une opposition sincere et moderee, que je +n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute +dignite et toute independance? + +Mais procedons par ordre. + +A le Commission executive succeda le general Cavaignac. Le decret du 11 +octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi +du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits, +avait banni la branche ainee des Bourbons, et maintenu, moins la +sanction penale, l'exil dont ils nous avaient frappes, par la loi du +12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napoleon fut produite, et une +immense acclamation repondit qu'il etait reste dans le coeur du peuple +le souvenir de l'homme qui avait porte a son plus haut degre le +sentiment de notre nationalite. Le dix decembre, comme je le dis alors, +est la derniere page de l'histoire de l'empereur, et pour l'ecrire, pres +de six millions de Francais ont dechire les traites de 1815, et proclame +que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo. + +Malgre les efforts des republicains et de quelques hommes bien +intentionnes qui tenterent d'arriver a la seule conciliation +veritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de +la Republique, la Constituante, battue en breche par le nouveau +gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifiee, il est vrai, par +Lanjuinais, et fixer a un court delai sa dissolution. Durant cette +session d'une annee, j'ose le dire, un grand nombre de mes collegues +d'opinions diverses m'avaient accorde quelque sympathie, et si jamais +j'ai pu esperer avec raison la regularisation de mon etat militaire, +c'est bien des l'avenement de Louis-Napoleon a la presidence jusqu'a +l'installation de la Legislative. A part les dispositions bienveillantes +dont je viens de parler, l'amitie de mon cousin, nos relations qui +dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait +a penser que l'opportunite ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter +la confiance que j'avais lieu de placer, a cet egard, dans le chef +du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blame les +administrations precedentes de ne m'avoir pas fait admettre dans +un regiment francais. Bref, un mecontentement injuste de mes votes +consciencieux, et consequents avec la voie que j'avais suivie avant meme +que Louis-Napoleon fut representant du peuple, des influences exclusives +et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menees qui se +resument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enleverent le +modeste succes que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans +le grand triomphe du dix decembre. + +[Note 3: Il m'est permis de croire que le president de la +Republique, laisse a lui-meme, m'aurait appuye. Peu de jours avant son +election, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me +donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultes +qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prets a crier au privilege, +et dans les susceptibilites de quelques-uns des honorables officiers qui +siegeaient a l'Assemblee. Il me repondit: "Si le peuple me nomme, il +approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert."] + +L'indifference du ministere, qui, dans ce cas, etait de l'hostilite, +l'intention de me sacrifier par le silence, etaient flagrantes. Au fond, +je desesperais de reussir; deux fois deja j'avais donne ma demission; +elle avait ete refusee avec insistance par le president et par le +ministre de la guerre. Je resolus de tenter un dernier effort. Il y +avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il etait trop pres, j'y +tenais trop, pour me decourager completement. Quoique a regret, j'etais +decide a me retirer de la carriere, plutot que de servir au titre +etranger. Je desirais surtout vivement obtenir la naturalisation de +mon grade de la Constituante. Au moment de nous separer, j'aurais ete +heureux que l'acces de nos rangs me fut ouvert par les collegues qui +avaient brise la loi de mon exil. Il me semblait qu'une decision +favorable eut ete comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne +m'aurait coute pour la justifier. + +Sous l'empire de ces pensees, je resolus de presenter une petition a +l'Assemblee. Elle fut deposee le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre +president, voulut bien la renvoyer immediatement au comite de la guerre. +Elle y fut examinee; le ministre de la guerre s'abstint d'y paraitre; +deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins +quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collegues qui +se prononcerent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde +reconnaissance. J'en dois surtout au brave et venerable general Laidet, +a MM. Avond et de Barbancois, qui voulurent bien plaider ma cause avec +une veritable et chaleureuse fraternite. Quant a ceux qui crurent devoir +repousser ma requete, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait ete un +motif de defiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon epee a ete +brisee, de leur dire avec desinteressement qu'ils se sont trompes; dans +aucun cas, la Republique n'aurait eu un soldat plus fidele, comme elle +l'aura encore, si elle etait attaquee, bien que ce ne puisse plus etre +dans les rangs de l'armee. + +M. le general Leflo avait ete nomme rapporteur de ma petition, mais nos +nombreux travaux et les graves preoccupations du moment empecherent de +la porter a l'ordre du jour. La Constituante fit place a la Legislative, +et ma position militaire resta la meme. Ce moment, il faut en convenir, +a ete decisif dans ma vie, car si j'etais entre dans un regiment +francais, au lieu de me presenter aux nouvelles elections, j'aurais +suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacre a la carriere +des armes. Quoi qu'il en soit, nomme dans l'Ardeche et en Corse, je +revins sieger a l'Assemblee actuelle. + +Ma position n'y etait pas facile, ni agreable. D'un cote, je voyais +une majorite composee de divers elements, tous d'origine monarchiste, +opposes par consequent a mon principe, mais soutenant, quoiqu'en +l'egarant, suivant moi, le pouvoir executif. De l'autre, une minorite, +formee aussi de nuances diverses, moins heterogenes, il est vrai; +minorite republicaine, revolutionnaire, reformatrice, humanitaire, +demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui consideraient +Louis-Napoleon comme un antagoniste, et qui eussent ete contre lui, +c'est mon opinion, quoi qu'il eut fait. Sans doute, je me sentais +instinctivement entraine vers la Montagne; mais, a part ses antipathies +individuelles, je pensais sincerement qu'elle depassait le but, et +qu'elle compromettait la Republique, notamment en se rapprochant des +hommes qui approuvaient le 15 mai et les journees de juin. Restait le +tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait +parfois les entrainements de mon coeur, les elans de ma raison me +rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, ou est-il, que peut-il? +sinon attendre, pour sauvegarder le principe democratique, en apportant, +suivant les circonstances, son faible contingent contre la reaction ou +les exces. Du reste, les memes antipathies que j'ai signalees, moins +violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans +son sein. + +Ces considerations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-etre +trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret +de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait preferer mon mandat au +service actif. En verite, la direction donnee a nos armes en Italie me +prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des operations +militaires auxquelles, a aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais +on parlait aussi d'expeditions prochaines en Afrique, cette terre ou se +sont formes tant de bons officiers. Le president, mes autres parents, +des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement a faire +a mon corps _un acte de presence_ qui facilitat, disaient-ils, la +regularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra; +mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et +mes antecedents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier +longtemps pour me decider a faire une campagne, sans mon inconvenante +condition d'officier au titre etranger. Blesse que le gouvernement +d'un homme, a qui notre nom avait valu la premiere magistrature de +la Republique, me marchandat tant mon epaulette, je declinai toute +proposition, et la prorogation de la Legislative etant arrivee, je +retournai dans les montagnes des Ardennes belges, ou j'avais fait +un long et tranquille sejour avant la revolution. Ce qui me navrait +surtout, c'etait de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de +la monarchie, tandis que nous trainions dans l'exil une vie agitee ou +miserable; ce qui me navrait, dis-je, c'etait de voir ces courtisans +obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis +qu'on me refusait, a moi, de servir modestement le pays suivant mon +aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que +juste et meritee. + +Mon sejour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et +plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de ceder et +de revenir presque aussitot a Paris. Elles y furent encore renouvelees, +et un jour meme, a Saint-Cloud, on me temoigna tant de mecontentement +de mon hesitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet +_acte de presence_ a mon corps pour realiser le mirage de la miraculeuse +epaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais proteste a +satiete que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais +dans l'armee qu'au titre etranger; j'aurais du, pour tous ces motifs, +maintenir ma resolution; mais ce qui enfin l'ebranla, ce fut la +perspective de la campagne qui se preparait dans le sud de la province +de Constantine. Il fut decide que je serais envoye en mission temporaire +aupres du gouverneur general de l'Algerie, et que d'Alger j'irais +rejoindre la colonne expeditionnaire aux ordres du general Herbillon. +Toujours mecontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on +ait pu en dire, bien et dument stipule avec tout le monde, president, +ministres, intermediaires officiels ou officieux, que j'allais en +Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir +quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que +l'_acte de presence_ qu'on paraissait croire indispensable a la +regularisation de mon etat militaire. J'etais loin de croire qu'on +contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais +garde d'accepter ma mission; mais si des preuves materielles etaient +necessaires, je pourrais produire des lettres que j'ecrivis de Lyon, de +Marseille et de Toulon, a plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer, +lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour a l'Assemblee pour +le 15 novembre, au plus tard. + +Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux legislatifs, j'assistai +a la seance, j'obtins un conge, et le lendemain, de bonne heure, je +quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'etais a +Lyon, le 4 a Avignon, le 5 a Marseille. Je partis presque immediatement +pour Toulon, ou j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville etait dans +la consternation, le cholera decimait les habitants, les hotels avaient +ete abandonnes par leurs proprietaires; a la _Croix de Malte_, je fus +recu par le seul domestique qui restat dans la maison. Je passai la +journee du 6 a Toulon, et le 7, apres midi, nous appareillames pour +Alger, a bord du _Cacique_, fregate a vapeur de l'Etat. + +Nous arrivames le 9 au soir. Je me rendis immediatement chez le +gouverneur general, a qui je remis une lettre du president de la +Republique. Je recus de M. le general Charon le plus gracieux accueil; +il voulut bien me retenir a diner pour le soir meme, et le jour suivant. +Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je +visitai le magnifique jardin d'essai, ou, entre autres merveilles, on +voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave general +Jusuf qui, malgre ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation +a nos autres generaux. + +Le soir, j'assistai a une danse de ravissantes Moresques comme on n'en +voit qu'a Alger, et a une ceremonie religieuse tres originale des negres +de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris conge du +gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, a +bord d'un petit pyroscaphe cotier, affecte au service des depeches. Nous +cotoyames assez pres de terre les montagnes encore verdoyantes de la +Kabylie; nous relachames a Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12 +octobre, nous etions a Stora. C'est une belle baie, ou l'on trouve un +port sur et spacieux, a une demi-heure de marche de Philippeville. Notre +pyroscaphe fut aussitot entoure de plusieurs bateaux montes par de +nombreux marins. A leur costume, a leurs acclamations sympathiques, aux +coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de +suite nos intrepides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de freles +embarcations non pontees, se hasardent a aborder aux cotes d'Afrique, +pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques +economies a leurs familles. J'allai a terre avec ces rudes et chers +enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en +compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la +province. Le chemin, taille dans la montagne, suit les bords de la mer; +la vigoureuse vegetation du sol d'alentour, couvert d'epais arbustes, me +frappa par son extreme ressemblance avec la Corse. A peu pres a moitie +route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue. + +A Philippeville, ou je passai la journee du 12, je me presentai chez +le commandant superieur, M. Cartier, major du deuxieme regiment de la +Legion etrangere, et je fis la connaissance du commandant Vaillant, +frere de nos deux generaux de ce nom, et savant naturaliste. Une +distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route, +exploitee quotidiennement, comme en Europe, par un service de +messageries, separe Philippeville de Constantine. Toutes les places +ayant ete retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain +de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu +m'accompagner. Nous traversames les nouveaux villages de Saint-Antoine +et Gastonville, ce dernier peuple de pauvres proletaires parisiens +qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache +difficile pour laquelle, malgre leur courage, ils n'ont ni la force, ni +l'aptitude necessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu a dejeuner, +de la maniere la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils etaient +tristes de voir la garnison decimee par le cholera qui sevissait contre +elle, plus cruellement qu'a Philippeville et que sur aucun autre point +de la division territoriale. Apres avoir relaye au camp de Smendou, nous +arrivames fort tard a Constantine. + +En l'absence du general Herbillon, parti a la tete de la colonne +expeditionnaire, M. le general de Salles, gendre de l'illustre marechal +Valee, me recut le soir meme, avec cette parfaite et cordiale urbanite +qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grace +a l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau +arabe, tous mes preparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., etaient +termines. Je fus vivement contrarie, et on le concevra sans peine dans +une telle circonstance, de n'avoir pu, malgre mes recherches, reussir a +me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un +petit cheval indigene, vif, mal dresse, peu maniable et peu vigoureux, +dont je dus pourtant me contenter. + +Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre +la colonne. Mon escorte se composait du marechal-des-logis Bussy et +de quatre cavaliers du troisieme regiment de spahis, deux chasseurs +d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des equipages, et +Gerard, mon fidele domestique ardennais. + +Avant d'aller plus loin, il n'est peut-etre pas inutile de donner ici +un rapide apercu des causes qui avaient amene l'expedition a laquelle +j'allais prendre part, et des faits qui avaient precede mon arrivee. + +Dans l'origine, la politique du gouvernement etait de maintenir un +calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible +sur les indigenes. Ce systeme, qui avait d'abord reussi, permettait +d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays +plus agites. L'etablissement de colonies agricoles sur la route de +Constantine a Philippeville vint tout a coup changer cet etat de choses. +De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient ete +inquietees par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes +isoles, et un surcroit d'activite pour notre cavalerie etaient +consideres comme des inconvenients de peu d'importance par l'autorite, +qui avait a dessein ferme les yeux, afin d'eviter de plus graves +complications. + +Lorsque nous eumes nos colons a proteger, on voulut en finir avec la +Kabylie. Ce n'etait point facile, et on paraissait oublier qu'une des +choses qui ont fait le plus de mal a l'Algerie, c'est ce penchant a +s'etendre continuellement et a occuper un trop grand nombre de points, +fut-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, +au mois de mai de l'annee derniere, sous les ordres de MM. Herbillon et +de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les +garnisons du sud, au point qu'on m'a assure que Batna etait reste avec +500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appeles +a faire partie de l'expedition; le brave et infortune commandant de +Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement superieur +de Biscara dut etre confie a un capitaine. De ces mesures, dit-on, +est sortie la guerre que les dernieres operations de M. le colonel +Canrobert, aujourd'hui general, viennent de terminer. + +Une des causes principales des derniers troubles a ete, sans aucun +doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destines a +administrer les indigenes. Il y a inconvenient a intervenir de trop pres +dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par +exemple, la guerre a toujours existe, meme du temps des Turcs. En pleine +hostilite aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont +reconciliees par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions, +surtout si l'experience a prouve qu'elles s'enveniment d'autant plus +que nous nous en melons davantage? Si, comme on l'annoncait, un nouveau +bureau arabe est etabli a Boucada, la neutralite cesse d'etre possible; +l'officier francais, appele a se prononcer entre les deux partis, +tranche le differend ou le fait decider par ses chefs, et si une +soumission complete ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une +expedition devient indispensable. + +Gouverner l'Algerie, y exercer le commandement supreme, mais +n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire a +notre domination, telle est, en resume, la politique que nous aurions du +toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes +veritablement competents. De puissants chefs arabes, meme nous servant +mal quant a la rentree de l'impot, mais faisant respecter nos routes +et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains +caids relevant plus directement de nous, mais qui revoltent a chaque +instant les populations par les concussions dont ils les accablent en +notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande +consideration les chefs a notre service, et de les relever aux yeux de +leurs administres, en leur laissant ce prestige de nationalite indigene +qui leur donne l'air de ne ceder qu'a notre force invincible, tout en +nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas +perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux +que l'expedition la plus heureuse, et que si une longue periode de +tranquillite generale etait donnee a la colonie, l'Arabe, qui est +fataliste, commencerait a croire a la perpetuite de notre domination, et +se soumettrait definitivement en disant: Dieu le veut! + +Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'etat de la subdivision de Batna, +lors des derniers evenements. + +En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles +de Bastia, avait succede, dans le commandement de cette subdivision, a +M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service, +en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du +dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources etaient +bien faibles pour maintenir, dans une si grande etendue de territoire, +tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna +comprend ces montagnards de l'Aures, toujours turbulents, le massif des +Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara +ou Desert, ou se trouve la region des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. +Les Aures venaient de massacrer ou de chasser les caids nommes par +nous; la plupart des autres points du pays n'etaient soumis que de nom; +l'echec essuye par nos armes en 1844 n'avait pas ete venge, et si une +revolte ouverte avait eclate, les plus facheuses complications etaient a +prevoir. Des lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficultes de +cette situation et les avait fait connaitre a son chef immediat, M. le +general Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le +colonel s'etait vu contraint de parcourir le Hodna, a la tete d'une +colonne expeditionnaire, pour maintenir notre caid Si-Mokran, dont les +Arabes avaient voulu se debarrasser. Notre autorite en fut momentanement +raffermie, une reconciliation apparente eut lieu, et des otages furent, +suivant la coutume, amenes a Batna. + +Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou +peut-etre a cause meme de notre eloignement, les oasis le plus au sud, +Tuggurt et Souf, etaient dans les meilleures dispositions a notre egard. +Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu, +en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre a la tete de +l'insurrection, il a ete repousse avec perte par nos fideles allies +Ben-Djellal et Ben-Chenouf. + +Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans +lequel est situe Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore, +que de la culture du palmier, qui suffisait a leur nourriture et aux +echanges. Menaces sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les +rendaient tributaires, leur sort etait exceptionnellement malheureux. En +1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencerent +a jouir d'une administration reguliere et uniforme. Grace aux +encouragements de cet officier superieur, ils produisirent d'abondantes +cereales, et l'on peut dire que, quatre ans apres, la misere avait +completement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain, +qui voulait gouverner directement le pays, etait de soustraire le Sahara +a la dependance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-meme, +sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne +pouvait produire que de facheux resultats chez un peuple qui nous sera +encore longtemps et peut-etre toujours hostile. + +Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et +certes ils se seraient gardes de rendre le desert independant du Tell. +La necessite ou sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans, +s'approvisionner dans la region des cereales, est la meilleure garantie +de leur obeissance. Si elles nous mecontentent, leur compte est +bientot regle, et en cas de rebellion armee, nous pouvons leur fermer +completement le Tell, et les obliger a recourir a des intermediaires, ce +qui decuple pour eux le prix des denrees. Ce n'est d'ailleurs que dans +le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et +leurs moutons, des paturages d'ete, saison ou le manque absolu d'eau +serait mortel aux troupeaux dans le desert. Cette dependance du Sahara +envers la region des cereales est un fait tellement important qu'aucune +intrigue ou sedition de la part des nomades ne peut nous preoccuper +longtemps, places qu'ils sont sans cesse sous l'inevitable coup d'une +repression pecuniaire, et meme plus terrible, au besoin. Quatre passages +a travers une chaine de montagnes qui court parallelement a la mer, +conduisent du desert au Tell; a l'est, celui de Kinchila; a l'ouest, +celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux +premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus. +Batna est fortement occupe par nous; quant a Megaous, notre caid des +Ouled-Sultan y est etabli et peut en defendre l'acces a tout venant qui +se serait attire notre colere. Tout cela prouve encore une fois que +nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Desert et abandonner cette +administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a cree des +obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout +l'heroisme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi. + +La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'etait l'egalite devant +l'impot, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privileges des +marabouts, dans un pays pourtant ou cette caste est aussi nombreuse +qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis +irreconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demande que de nous +servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions +menage leur suprematie. En 1848, la contribution des palmiers qui +n'avait ete, dans l'origine, que de 15 a 20 centimes le pied, fut tout +a coup portee, sans transition, a 50, soit que ces precieux vegetaux +rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure +financiere aussi vexatoire etait justifiee jusqu'a un certain point par +la necessite ou l'on etait de fournir aux frais de fortifications de +Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et +en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impot, furent affectes a +la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un +pretexte d'insurrection etait trouve pour les marabouts que nous nous +etions maladroitement alienes. Tous affilies a la secte religieuse dite +des freres de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications +dans les Ziban, ils fomenterent sourdement la revolte, a laquelle il ne +manqua desormais qu'un fait determinant. + +L'administration directe de nos autorites militaires, et le nivellement +de l'impot au prejudice des anciennes prerogatives des marabouts et +des familles nobles, voila donc les causes principales de la derniere +guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, meritent d'etre +mentionnes. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient porte +leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux +naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, etablis a Alger, ou +la plupart font le metier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux +leurs, depuis la Revolution de Fevrier, que chaque jour nos regiments +rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous +battions entre nous, et mille choses semblables. + +D'autre part, une des consequences de notre administration directe etait +d'annihiler completement l'autorite du scheick El-Arab, qui avait ete +jusqu'alors un sur moyen de domination dans le desert. Deux familles +s'etaient trouvees, tour a tour, en possession de cette dignite, espece +de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Said. Les Turcs, suivant +les exigences de leur politique, les avaient alternativement elevees, et +il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab etait reellement +le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de +Constantine la redevance exigee, administrait comme il l'entendait, et +garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement supreme. En 1837, +apres la prise de Constantine, les Ben-Said, dont le chef a ete tue a +notre service, etaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur +substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel, +que je connais, et qui est decore de la Legion d'honneur, a vu son +autorite tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a +pu, lors de la derniere campagne et bien qu'il fut dans notre camp, +procurer au general Herbillon un seul espion a qui accorder creance. +Cependant, la part d'impot, que ce scheick preleve annuellement a son +benefice, est de plus de 100,000 francs. + +Telle etait la situation des choses, lorsque le depart de M. de +Saint-Germain et les detachements considerables exiges par l'expedition +de Kabylie deciderent les mecontents a se prononcer. Bou-Zian, ancien +scheick de l'oasis de Zaatcha, annonca que le prophete, qu'il pretendit +avoir vu en songe, lui avait ordonne de reunir les croyants et de les +convier a la guerre sainte. Aussitot, il sacrifie le cabalistique mouton +noir, et invite de nombreux affides au banquet sacre, ou il donne le +signal de l'insurrection. M. Seroka, jeune et vaillant officier du +bureau arabe de Biscara, se porte a Zaatcha, avec quelques cavaliers, +pour arreter Bou-Zian et ses fils. Deja ce fanatique etait entre ses +mains, quand, attaque a l'improviste, M. Seroka se voit contraint de +battre precipitamment en retraite, ramene a coups de fusil par toute la +population ameutee. Le lendemain, un detachement beaucoup plus fort est +repousse a son tour, et la revolte gagne des proportions inquietantes. +Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, energique, +intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'etait pas marabout; +mais depuis ses pretendus entretiens avec Mahomet, il avait joue le +personnage religieux, et il jouissait d'une reputation de saintete bien +etablie. + +Tout porte a croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer +immediatement a son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha, +il aurait eu beau jeu de cette levee de boucliers. Malheureusement, +l'expedition de Kabylie obligea le general Herbillon a le retenir, avec +mille hommes places sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il +fut de retour a Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands +progres. Le Sahara tout entier s'agitait a la voix de ses marabouts; +les montagnards des Aures etaient en pleine rebellion; notre caid des +Ouled-Sultan avait trouve la mort en defendant notre souverainete +ebranlee; enfin, les Ouled-Denadj, revoltes contre leur chef Si-Mokran, +avaient enleve sa _smala_ et blesse dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce +brave et interessant jeune homme, doue de la figure la plus distinguee, +est notre grand partisan, il a visite Paris, parle un peu francais, et +se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidelite a +notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Legion d'honneur serait +bien placee. + +Pour avoir raison des insurges qui jetaient le trouble dans la +subdivision territoriale placee sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia +prit lui-meme le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le +6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze +centimetres. Le 9, avant le jour, une tribu redoutee, les Ouled-Sahnoun, +nos ennemis irreconciliables, etaient rases de fond en comble. Le 15, +la colonne arrivait a Biscara, ou l'on pensait generalement que +l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de detruire +les palmiers suffiraient a reduire l'ennemi. + +Sous l'impression de ces donnees inexactes, le colonel Carbuccia se +presenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en +personne les abords de la place et put se convaincre des graves +difficultes de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne +pas s'exposer aux enormes inconvenients d'une retraite sans combat, et +ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque. + +Deux colonnes de 450 hommes chacune aborderent vigoureusement les +Arabes, et au bout de deux heures de lutte tres vive, par une chaleur +de 59 deg., ils les avaient refoules, de jardin en jardin, jusque dans +l'enceinte crenelee du village. La, nos bons soldats furent arretes par +un obstacle materiel, un fosse de cinq metres de large, qu'on ne put +franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze +centimetres ayant ete insuffisants pour entamer un mur a soubassement en +pierres cyclopeennes du temps des Romains, il fallut se retirer, apres +de longs efforts proclames heroiques par l'armee d'Afrique tout entiere. + +Des lors, la revolte gagna de proche en proche, meme en dehors des +Ziban, et la defection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable +secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de +la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel +Carbuccia, revenu a Batna, se hata d'en faire partir pour Biscara le +seul bataillon qu'il eut de disponible. Bien que ce bataillon fut d'un +faible effectif et n'amenat qu'une piece d'artillerie, il permit a M. +de Saint-Germain, reste au commandement de Biscara, d'entreprendre la +brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti, +et ou ce vaillant officier trouva une mort glorieuse. + +Les choses etaient dans cet etat, lorsque M. le general Herbillon quitta +Constantine, pour commander en chef l'expedition a laquelle j'allais +prendre part. Arrive le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un +premier assaut, soutenu avec succes par les Arabes, malgre l'invariable +bravoure de nos soldats. + +On a vu que le 15, de bon matin, j'etais parti de Constantine. Apres +quelques heures de marche, nous fimes halte a la fontaine du Bey. Des la +veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions +les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafraichimes +copieusement a une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux +mangeaient l'orge, qu'on dechargeait les mulets, et qu'on retirait +des cantines notre frugal dejeuner, je m'amusai a chasser des bandes +nombreuses de gangas, que je trouvai tres farouches, pour une contree +aussi deserte. + +Nous arrivames de bonne heure a l'etape d'Ain-Melilla, ou ma tente +fut bientot dressee pres de la fontaine. Les eaux abondantes qui en +decoulent, forment un long marais qui s'etend de l'est a l'ouest et qui, +par sa vegetation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, egaie un +peu la triste vallee ou nous nous trouvions. Elle est surplombee de deux +montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu +voisine nous assurerent, sans perdre leur serieux, qu'a certains jours, +les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine +et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens a +imagination poetique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus +surs allies. Un de leurs chefs, a figure biblique encadree dans un +bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle +consistait dans un grand plat de bois, a pied, comble de _couscous_ et +de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'etais non-seulement le +frere du sultan des Francais, mais le fils d'un prophete, et qu'il +n'avait rien a me refuser. J'usai de son hospitalite, en lui demandant +du lait qu'il nous procura aussitot, et que l'ardeur produite par le +sirocco nous rendit extremement agreable avec du the. La nuit, des +voleurs de chevaux vinrent roder autour de nos tentes; mais les chiens +des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les eloignerent. +Reveilles par leurs aboiements, nous entendimes dans le lointain le +rugissement d'un lion. Cette premiere etape, par son originalite +romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine a Ain-Melilla il y a +quarante-deux kilometres. + +Des que le jour parut, nous pliames bagage, et apres quelques heures de +marche assez vive, nous fimes notre grande halte sur les bords du marais +d'Ain-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est tres +defiant; le pays, tout a fait decouvert, ne permet pas qu'on l'approche; +je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre +des outardes. Continuant notre route, nous passames entre deux lacs +sales qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en etait +entierement retiree, laissait a decouvert une vaste plaine de sel, +dont le blanc bleuatre, sillonne de sentiers frayes par les indigenes, +rappelait ces contrees septentrionales couvertes de neige, et ou le +soleil brille apres une forte gelee. Nous rencontrions souvent des +bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux +leurs dromadaires charges de sacs de grains, regagnaient le desert. Nous +remarquames une femme qui, sur un cheval, entouree jusqu'a la ceinture +de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parumes. +Trois autres femmes tres laides la suivaient a pied. Le soin qu'avait +pris la premiere de se cacher la figure a notre approche fait presumer, +contrairement a ce qu'on croirait en Europe, qu'elle etait jolie; ses +yeux l'etaient certainement, car tout en se derobant a notre curiosite, +elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai +en passant aupres d'elle, mais je n'en obtins qu'un dedaigneux silence. +Avant le coucher du soleil, nous etions a l'etape d'Ain-Yagout, distante +de soixante-seize kilometres de Constantine. + +L'administration militaire a fait ici batir un bel abreuvoir et une +grande maison de plain-pied qui sert, en meme temps, d'auberge et de +poste retranche. Je fus recu par un sergent allemand de la Legion +etrangere, a qui en etait confiee la garde. Les Arabes, pour lesquels +l'abreuvoir est d'une grande utilite, l'entouraient, en foule, hommes et +femmes de differents _douairs_. Je me melai un instant a eux, et je +pus remarquer que les evenements qui s'accomplissaient avaient leur +influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, etait deja +ouvertement hostile a notre domination. + +Le lendemain, nous etant mis en marche sous un soleil ardent, nous fimes +notre halte et notre dejeuner a l'ombre de rochers gigantesques; apres +quoi, nous quittames enfin la zone brulee et sans bois que nous suivions +depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une vegetation +vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous +arretames a un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et +qui etait garde par un detachement du 5me bataillon de chasseurs a +pied. Au moment ou nous reprenions notre marche, je vis accourir a ma +rencontre un groupe d'officiers du 2me regiment de la Legion etrangere +qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tete, me firent le meilleur +accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs +d'Afrique, que j'avais connu a Paris, ou nous eumes ensemble le bonheur +de rendre moins graves les suites d'un duel inevitable entre deux +vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'epoque +imperiale. + +En causant avec ces braves, je fus bientot rendu a Batna, creation de +nos soldats, qui prend deja les proportions d'une petite ville. +Un simulacre d'enceinte, inachevee, et qui n'offrirait pas grande +resistance en Europe, parait devoir suffire a la garantir, au besoin, +de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel +Carbuccia, en ce moment a la colonne expeditionnaire, son logement fut +mis a ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en +fit les honneurs avec une charmante cordialite. Je commencai, des +lors, a sentir les effets de l'hospitalite, vraiment corse, du colonel +Carbuccia et de sa vive amitie, qui ne s'est point dementie, et qui a +ete pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyees. + +J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez, +commandant interimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une +aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19 +octobre, le depart d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette +precaution etait bien loin d'etre superflue. La province tout entiere se +trouvait dans une agitation extreme. Non-seulement des meurtres sur des +hommes isoles avaient eu lieu, meme sur la route de Constantine que nous +venions de parcourir, mais les montagnards des Aures, dont le territoire +s'etend presque aux portes de Batna, s'etaient montres en force dans la +vallee de Lambesa, a une tres petite distance de la place. Lambesa est +une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand interet pour +les archeologues. Dans des fouilles dirigees par le colonel Carbuccia, +on y a trouve des objets extremement interessants, et particulierement +des statues d'un tres beau style que j'ai vues a Batna. C'est sur +les debris de cette vieille residence des maitres du monde que le +gouvernement se propose de fonder la colonie ou doivent etre transportes +les malheureux combattants de juin. Ni les materiaux, pierres et bois, +ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne +manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur +sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil! + +J'employai la journee du 18 a visiter tout ce que Batna renferme de +remarquable. La population civile m'a paru commercante, industrieuse et +prospere. Des boutiques bien assorties, un etablissement de bains, des +plantations tres productives, denotent les progres qu'en perseverant +dans son travail elle est appelee a faire tous les jours. Les +etablissements militaires, magasins, casernes, hopitaux, sont dignes +d'attention. Les charpentes de ces divers batiments sont toutes en bois +de cedre, que l'on retire d'une belle foret qui couronne la cime d'une +montagne voisine. Le cedre ne justifie pas, du reste, sa reputation, et, +en Algerie du moins, il parait qu'il se deteriore en peu de temps. + +Dans la visite que je fis aux hopitaux, je m'entretins avec plusieurs de +nos blesses qui revenaient de la colonne du general Herbillon, et ce ne +fut pas sans emotion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune +Parisien engage depuis peu dans la Legion etrangere. Il avait recu toute +la decharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquietait +que de son frere, volontaire comme lui, et qu'il avait laisse dans les +Ziban; heureusement, l'officier de sante repondait de sa guerison. + +Le 19 octobre, apres avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je +dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais deja que j'etais destine +au commandement du 3e bataillon du 2e regiment de la Legion etrangere; +apres avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je +partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez +est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a +d'eminemment militaire dans son genereux devouement. Il me fit l'honneur +de m'accompagner jusqu'a une certaine distance de la place. L'infanterie +nous avait precedes, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand +du 8e de ligne, M. Wolf, relevant a peine d'une blessure, et mort d'une +belle mort, peu apres, a la prise de Nara par M. le colonel Canrobert. + +Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagnes +d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations, +outre quelques munitions de guerre. L'escorte placee sous mes ordres +n'etait que de vingt-huit fantassins de la Legion et trente-sept +cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, +sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de sante, voyageaient +avec nous. Malgre le voisinage des monts Aures, la route de Batna a +El-Ksour, premiere etape vers Biscara, n'avait pas encore ete inquietee; +nous y arrivames sans encombre. C'etait un poste en maconnerie, encore +en construction, et situe pres d'une source qui ne tarit point. Un petit +detachement de la Legion, commande par le lieutenant Sarazin, y tenait +garnison. Nous plantames le piquet; je pris quelques precautions pour +la nuit, et le lendemain, a quatre heures du matin, je fis battre _le +premier_. Les tentes furent bientot abattues, et le cafe pris. La +distribution de cafe est une excellente innovation, qui plait beaucoup +au soldat et qui, sous ce climat, parait etre tres favorable a son +hygiene; elle est due, si je ne me trompe, a M. le general Lamoriciere. +Chaque homme a dans son sac sa petite provision de cafe moulu et mele +au sucre en poudre; instantanement, dans une gamelle ou dans le premier +recipient venu, la boisson est preparee, souvent meme a froid. Cela ne +devrait pas empecher, ce me semble, de distribuer journellement aux +soldats une ration d'eau-de-vie; versee dans leurs bidons, elle en +corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumatre et malsaine, +occasionne des diarrhees qui degenerent frequemment en dysenteries, +affaiblissent et demoralisent un grand nombre d'hommes dans toute +colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une +economie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai +observe. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez +les cantiniers et meme dans les places de second ordre, est cher +et detestable; le vin bleu des barrieres de Paris est un nectar en +comparaison; cependant, personne, a quelques rares exceptions pres, n'en +a de meilleur, et vraiment c'est penible de voir tant de braves gens, +qui n'epargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il +serait si facile a l'administration de leur fournir du bon vin a un prix +raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les +ambulances, du vin de distribution dont la qualite serait garantie dans +l'adjudication au fournisseur; on le cederait aux hommes au prix de +revient. + +Le _rappel_ battu, nous partimes en nous eclairant, bien qu'il n'y eut +pas de probabilite que nous fussions attaques ce jour-la. Deux spahis +ouvraient la marche, suivis, a peu de distance, d'un brigadier et quatre +cavaliers; cent cinquante pas derriere ceux-ci, venaient la moitie de +l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits +desseches des torrents n'obligeait pas a le reduire, le reste des +fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arriere-garde, un +sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient +la marche, et quatre chasseurs a droite et a gauche la flanquaient. +Cette petite colonne etait tres originale et pittoresque, dans une +plaine sauvage jalonnee de ruines d'anciens postes romains. Pour +l'empecher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de +cinq minutes, et malgre les prescriptions reglementaires, je permis aux +fantassins de deposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention a +laquelle nos soldats sont tres sensibles. + +Nous arrivames de bonne heure a la riviere des Tamaris, ou nous fimes +notre grande halte. Ce lieu est celebre par les frequentes embuscades +des Arabes. Tandis que nous dejeunions, nous vimes arriver une +evacuation de nos blesses, parmi lesquels etaient MM. Marinier et +Thomas, capitaines dont l'etat nous inspira, pour leur vie, de vives +inquietudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un detachement de +chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de +faire retrograder, avec les blesses, les troupes que j'amenais de Batna. +Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et +deux des spahis que j'avais pris a Constantine, les deux autres etant +restes malades a Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le +detachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui +nous attendait a El-Kantara. + +En quittant la riviere des Tamaris, et a mesure qu'on avance vers le +sud, le pays, d'abord ondule et encore couvert de quelque vegetation, se +montre tout a coup abrupte, sterile et montagneux. On arrive ensuite a +un defile rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, ou une petite +riviere torrentielle s'ouvre une etroite issue entre deux hautes +montagnes d'une pierre rougeatre, sombres, depouillees et taillees a +pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondement encaisse, qu'est jete +un pont de construction romaine, dont la solidite a brave le temps et +les crues, et donne un nom a la localite, car El-Kantara en arabe veut +dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigue de s'arreter +sur les roches decharnees qui l'enserrent, est frappe d'un spectacle +magique; un vaste horizon apparait sans transition, et au debouche meme +du defile, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits, +tandis qu'au dela, comme en deca, le sol est infertile et escarpe. + +Ici, je dus remarquer que, malgre leur bravoure et leur fanatisme, les +Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est +certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grece, +en Catalogne ou dans le Tyrol, une poignee de tireurs eut suffi pour +disputer le passage meme a des forces considerables, et sans convoi, +dans une gorge aussi bien disposee pour la guerre de chicane. + +M. le capitaine Vivensang, qui etait venu a notre rencontre, nous +conduisit ou campaient ses chasseurs. Les deux detachements reunis, nous +disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient +au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre +decuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons +regiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette +admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux +qui aime a voir les agents de guerre veritablement appropries a leur +destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement +avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe a l'oignon +ni le vin bleu ne furent dedaignes. Du reste, le caid de l'endroit, +revetu d'un bournous d'investiture, c'est-a-dire rouge, donne par nos +autorites, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges +ameres. + +Le 21, au lever du soleil, nous pliames bagage et nous fimes filer aussi +lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne +nous offrit rien de particulierement remarquable, si ce n'est une roche +de l'aspect le plus bizarre, imitant a s'y meprendre, meme a une faible +distance, les ruines d'un chateau feodal. A la grande halte, nous +chassames, le capitaine et moi, aux bords d'une riviere couverts de +lauriers roses, et, malgre l'avis qu'on nous avait donne que nous +rencontrerions l'ennemi avant d'etre a El-Outaia, nous arrivames sans +encombre, apres quelques heures de marche, a cette miserable oasis, +dont les plantations ont ete completement detruites par Ahmed, bey de +Constantine. Nous nous trouvions a environ deux cents kilometres de +cette ville, et a trente seulement de Biscara. + +Le caid et le marechal-des-logis des spahis bleus du Desert, cavaliers +irreguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent +nous recevoir. Ce marechal-des-logis, qui s'appelle Dena, est un ancien +chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en +ranconnant, a la maniere des Bedouins, les voyageurs; au demeurant, +brave et fidele a ses engagements, il nous a ete tres utile, et je +devais en avoir bientot la preuve. + +Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les +chevaux, je pris mon fusil et je me mis a poursuivre des ramiers, dont +nous voyions de toute part d'innombrables volees. Ces oiseaux n'ont rien +perdu en Afrique de la ruse qui les caracterise en Europe; aussi, ennuye +de ne pouvoir en approcher, je m'arretai a une source ou les femmes de +l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rebecca, +justifiait la reputation de beaute qu'on accorde indument au sexe +d'El-Outaia. C'etait une jeune fille presque blanche, legerement +tatouee, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et +arrondies, qu'un _haik_ couvrait a peine. Sans doute, le sentiment +qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car, +tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyene, elle +sourit doucement a mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la +coquetterie n'abandonne jamais completement les femmes d'aucun pays. + +Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays +comme un Arabe, et qui, avec son activite accoutumee, avait ete aux +renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi. +Evidemment, la journee du lendemain ne se passerait pas sans le voir. +Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander +quelques cavaliers de Dena, qui, par la connaissance qu'ils ont des +moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de +precieux eclaireurs, qui devaient nous prevenir en cas d'embuscade. + +Le _boute-charge_ des chasseurs nous reveilla a la pointe du jour. Une +heure apres, on sonna a cheval, et avec la moitie de notre monde en tete +et le reste en queue du convoi, nous nous avancames dans la plaine, +precedes de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutot +cette vallee, jusqu'au col de Spha, gorge etroite ou l'on traverse la +derniere chaine de l'Atlas, limite du Desert, au-dela de laquelle, a +une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, generalement uni, d'un +aspect sauvage et domine au loin par des montagnes de sel, est releve +par-ci, par-la, de quelques mamelons isoles, et coupe de ravins ou de +lits de torrents desseches, tres propres aux embuscades. Nous savions +a n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts +Aures, qui, au mois de septembre dernier, avait ete frotte d'importance +par l'infortune commandant Saint-Germain, etait aux aguets avec un +_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient +assassine un chasseur et deux spahis a l'entree du col de Spha, ou nous +vimes le sol encore rougi de leur sang. On pretendait aussi que nous +aurions affaire a des fantassins qu'on avait vus, disait-on, postes dans +le defile, ce qui nous aurait embarrasses quelque peu, attendu que nous +n'avions pas nous-memes une seule baionnette; mais dans la plaine, quel +que fut le nombre des ennemis, la valeur eprouvee de nos bons chasseurs +et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gre ou de force, +le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions. + +Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande +halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer a +un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain +nous eut invites a les poursuivre, lorsque je fus frappe de l'aspect +singulier de deux mamelons isoles et rapproches qui, a l'endroit ou +nous etions, masquaient le debouche du col, situe a un petit intervalle +derriere eux. J'observai que, suivant toutes les probabilites, la devait +etre l'embuscade. Elle y etait, en effet; mais, en nous voyant avancer, +l'ennemi avait file doucement par la droite, et gagne le lit d'un +torrent a notre gauche. Nos spahis bleus, s'en etant approches avec +precaution, le fusil haut, firent tout a coup demi-tour et revinrent +vers nous au galop. Le premier arrive nous dit en arabe, en montrant +du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est la. Nous +n'apercumes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde +et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. +Vivensang et deux autres officiers a l'arriere-garde. Nous n'avions, +en definitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientot nous vimes, a +quelques cents metres de nous, sortir successivement d'embuscade un +grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangerent en assez bon ordre +_de l'autre cote du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite +qu'ils n'etaient pas decides a nous aborder, et qu'ils nous redoutaient, +bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou +mieux montes que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient +faire la _fantasia_ un peu plus pres de nous; mais lorsque, avec le +capitaine et Bussy, je m'avancai pour les reconnaitre, plusieurs groupes +se detacherent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos +chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger, +et je ne doute pas que ce n'eut ete avec succes; mais le soin du convoi +confie a notre garde nous prescrivait imperieusement de le rallier; +d'autant plus que nous ne savions pas jusqu'a quel point il pouvait etre +vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrames +donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais a une distance +respectueuse. + +Deja l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs etaient engages dans +le defile. C'etait curieux de voir l'empressement de nos Arabes, a qui +la peur d'avoir le cou coupe par les Aures faisait faire des prodiges +de diligence, qu'avec la meilleure volonte du monde il nous aurait ete +impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, +nous effectuames le passage sans autre accident; seulement, une heure ou +deux apres, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons +qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin. +Les fantassins qu'on avait apercus sur la hauteur n'etaient pas des +partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que +le commandant superieur de Biscara y avait etabli, pour signaler ce qui +se passait au-dela du col. + +Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes! +Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires, a qui nous +avions eu a tenir tete, sont bien loin d'etre des laches. Il prouverait +une fois de plus, s'il en etait besoin, l'avantage d'avoir des corps +d'elite, aguerris, redoutes de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis +convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite. + +A la sortie du defile, nous trouvames un detachement de cavalerie qui +venait a notre rencontre, et qui aurait pu nous etre d'un grand secours, +si le combat s'etait engage. Nous gagnames bientot le nouveau camp +retranche de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source +d'ou jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait, +en cas de revolte, la faculte de les detourner et de ramener ainsi les +habitants a l'obeissance. C'est a travers un bois de palmiers charges +de leurs regimes dores, que nous atteignimes le village et la casbah, +residence du commandant superieur. De nombreux Arabes des deux sexes +cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer a la +lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu'a eux, engagee +qu'elle etait a quelques lieues de la, entre leurs coreligionnaires et +nous. C'est le caractere de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment +d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition +d'inferiorite ou il se trouve. + +Grace toujours a la prevenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia, +le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis a ma +disposition. La casbah etait remplie de blesses et de malades, a qui +le capitaine Bouvrit, commandant superieur, et nos officiers de sante +prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter a ces braves +l'expression de ma sympathie, et comme representant du Peuple, celle +du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde +emotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du general comte +Guyot, et filleul de l'empereur. Ma presence parut produire sur lui une +vive impression; bien qu'il fut dangereusement blesse, je ne prevoyais +pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et +replonger dans le deuil une famille qui a si largement paye sa dette a +la patrie. + +A Biscara, je rencontrai egalement M. Seroka, jeune officier de la +Legion, dont j'ai deja parle, et qu'un bonheur inespere me faisait +trouver en pleine convalescence, bien qu'il eut eu le cou traverse d'une +balle, de la meme balle qui avait frappe le colonel du genie Petit, dont +toute l'armee deplore la perte. + +Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je +partis pour le camp du general Herbillon. Desormais, nous voyagions dans +le Sahara. Le sable, ou nos chevaux enfoncaient parfois jusqu'au genou, +nous l'aurait dit assez, a defaut de l'aspect tout different du pays. +Zaatcha se trouve a sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourne +a l'ouest; a gauche nous apercevions le desert, dont la monotonie n'est +interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en +temps a l'horizon. A droite, l'extreme Atlas eleve, comme une enceinte +continue du Tell, sa croupe decharnee et depourvue de toute vegetation, +etayee, en guise de contre-forts, par d'enormes masses de sable que le +sirocco y amoncelle. + +A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans +l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu a ma rencontre avec quelques +officiers de son regiment, me conduisit a sa tente, et de la a celle +du general qui m'accueillit tres bien. Celui-ci me confirma qu'il me +destinait au commandement d'un bataillon de la Legion, ce qui n'etait +pas absolument ce qu'on m'avait promis a Paris. Le 1er regiment de la +Legion etrangere, auquel j'appartenais, etait dans la province d'Oran; +il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M. +Carbuccia est colonel. Je me felicitais d'ailleurs de servir sous les +ordres d'un Corse qui deja m'avait donne des marques de sympathie. Le +soir meme, devant le regiment assemble, il me fit reconnaitre en +qualite de chef du 3e bataillon, dont l'effectif etait de trois cent +quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux +ordres de M. le capitaine Souville, etait encore plus faible; il ne +comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'eloigne +pas de la verite en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, a +peu pres, par compagnie. + +La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux +et ondule, dont l'etat-major et l'ambulance occupaient les points +culminants. Leurs tentes etaient adossees a de grands rochers. A quatre +cents metres environ du front de bandiere coulait un ruisseau aux eaux +saumatres, mais abondantes; deux cents metres plus loin, etaient la +lisiere de l'oasis et la _Zaouia_, espece de petite mosquee a minaret, +entouree de quelques maisons desertes. + +Mon regiment etait etabli en premiere ligne. On dressa ma tente non loin +de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-meme chez tous les +officiers superieurs, et a l'ambulance, ou nous visitames les blesses, +que j'eus la satisfaction de voir entoures de tous les soins possibles +par M. le docteur Malapert et ses aides. + +Cette nuit, je fus reveille par une fusillade assez vive. Un parti +ennemi, a la faveur de l'obscurite, s'etait glisse pres du camp et +brulait sa poudre sans resultat; cependant, les balles sifflaient +autour de nos tentes et un cheval meme en fut atteint. Le feu de nos +grand'gardes fit bientot taire celui des Arabes, et le colonel dit en +riant qu'ils etaient tres bien eleves, puisque, ayant appris l'arrivee +d'un representant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue. +Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on +entendait dans la direction de la tranchee, a de rares intervalles, et +je me rendormis jusqu'a la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit +Victor Hugo, si agreable au soldat. + +Certes, il y avait un charme indefinissable pour moi a me reveiller +ainsi, sous une tente francaise, en face de l'ennemi, au bruit de la +musique guerriere de nos fameux regiments. Que d'idees et de sentiments, +que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans +mon coeur! Mais, helas! ils etaient bientot, sinon refoules, du moins +amoindris, paralyses par une amere reflexion que mon estime pour mes +bons camarades de la Legion ne parvenait pas a detourner. Je me disais +que, representant du Peuple, et un des plus proches parents du plus +grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est-a-dire a celui +qui m'importait le plus, j'etais encore une espece de paria, puisque +cette fatale qualification: _au titre etranger_, me ravalait encore au +rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de +l'invasion etrangere, et des persecutions dont l'etranger, oppresseur de +la France, avait poursuivi ma famille, meme dans l'exil! Et songer que +c'etait a l'avenement d'un Bonaparte que je devais la continuite de +cette situation anormale, et penser que le 10 decembre, le 10 decembre! +m'avait ferme la porte qu'un autre que Louis-Napoleon m'eut ouverte, +ou du moins qu'il ne m'eut pas barree, n'etait-ce pas desesperant? Je +sentais alors qu'apres tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de +ma famille fut nomme au titre etranger; mais bientot le soleil du Desert +resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix +sympathique et son energique gaiete; les coups de feu se faisaient +entendre a la tranchee, et les reflexions penibles s'evanouissaient. + +Comme il n'y avait pas a la colonne d'autre general que le commandant +en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, a son tour, pendant +vingt-quatre heures, les fonctions de general de tranchee. Ce jour-la, +le colonel Carbuccia et notre regiment etaient commandes. Vers midi, +je formai mon bataillon devant le front de bandiere, je fis rompre par +section a droite, et nous marchames, musique en tete, sur la Zaouia, ou +etait l'entree des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusque +dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur +nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En +arrivant a la tranchee, un sergent du bataillon mit sa tete a un creneau +et, a l'instant meme, il recut une des plus singulieres blessures qu'on +ait jamais vues. Il fut atteint, immediatement au-dessus de l'oeil +gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de +la charge d'un de ces tromblons dont les assieges avaient une certaine +quantite. Ces armes, fort dangereuses de pres, n'impriment pas une tres +grande vitesse a leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent, +car, au lieu de lui briser la tete, les balles lui contournerent le +crane, et vinrent s'arreter pres de l'oreille. On le crut perdu; me +trouvant pres de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien, +sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna +raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles, a la surprise +des assistants, et n'eut pas de peine a les extraire. Deux ou +trois jours apres, je vis le blesse; il etait debout, et en pleine +convalescence. + +Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idee du village +de Zaatcha, et de la nature des travaux du siege, si siege il y a sans +investissement. En effet, cette place, ou plutot cette bicoque, n'avait +pu etre investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient +a volonte, relevant les defenseurs, et les approvisionnant de vivres +et de munitions. Situe dans la foret de palmiers qui forme l'oasis, +entierement construit en terre seche et compacte, Zaatcha n'est, en +definitive, qu'un mauvais village a peine fortifie. Il est entoure d'un +mur de pierre, flanque, a ses saillants, par des tours ou maisons hautes +et carrees. Un fosse large et profond en defend absolument l'approche, +si ce n'est, je crois, du cote de l'ouest, ou, pour des motifs que +j'ignore, on n'avait pas encore dirige d'attaque. Le pate de maisons +en face de la tranchee m'a paru beaucoup plus eleve que le reste du +village, qui, si je ne me trompe, devait en etre defile. Les assieges +n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des +tours, partait des creneaux perces au-dessus du fosse, souvent au ras du +sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait +avec tant de precision et d'a-propos, qu'on ne pouvait douter qu'une +communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existat +sur tout le front d'attaque. + +Quand j'ai parle de tranchee, ce n'est pas qu'on eut eu a en ouvrir une +proprement dite. La surface de l'oasis est coupee, en tout sens, de +murs en pise, d'environ deux metres de haut, servant de cloture et +de separation a d'innombrables petits jardins, qui sont autant de +proprietes particulieres. Nos officiers du genie avaient profite de +ces obstacles, abattant ceux qui genaient, bouchant les breches qui +presentaient une solution de continuite, elevant ceux qui etaient +insuffisants au defilement, et decrivant, en somme, une espece de +parallele qui resserrait a l'est et au nord, c'est-a-dire du cote du +camp, la moitie du developpement du village, a une distance qui pouvait +varier de quarante a cent metres. Par les nombreux creneaux pratiques +dans les murs qui remplacaient pour nous l'epaulement de tranchee, notre +mousqueterie repondait a celle des Arabes. + +Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats +avaient su tirer un tres bon parti du tronc des palmiers, et ils +n'avaient presque pas eu de terre a remuer, si ce n'est pour les deux +cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins +jusqu'a la lisiere de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrieres, +et les communications avec le camp. + +Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne etaient etablies +au centre et a la droite de la tranchee. La premiere portait le nom du +colonel Petit, en l'honneur de cet officier superieur qui y avait ete +mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en +memoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tue raide d'une balle au +front, au moment ou il pointait une piece. + +Apres avoir fait, avec le colonel, la visite de nos lignes, et fourni +notre contingent de travailleurs aux armes speciales, j'essayai de tirer +quelques balles par les creneaux. Ceux des Arabes etaient si petits +qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher, +mais on ne pouvait voir le resultat des coups. Aucun ennemi ne se +montrait a decouvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la +tranchee se reduisait a quelques debris de murailles battues en breche +par notre artillerie, et aux cadavres des notres qu'on n'avait pu +enlever, et qui infectaient l'air. Pres de la sape de gauche, on voyait +les ruines d'une tour qui s'etait ecroulee, le 20 octobre, sur les +grenadiers de la Legion; un grand nombre de ces braves avaient peri sous +les decombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu, +enfle, noirci, etait ecrase sous un enorme madrier. + +Parfois, les projectiles des assieges embouchaient nos creneaux, +ecretaient le mur ou arrivaient aux points qui n'etaient pas bien +defiles. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs, +particulierement les domestiques noirs, que les chefs emploient a la +chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos +officiers, et, avec cette vivacite d'imagination qui les caracterise, +ils en avaient fait un etre ideal et unique, qui, sous le nom du +_Negro_, etait cense avoir porte les plus mauvais coups. + +Independamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une +bombe de seize centimetres. Nous n'avions qu'un mortier, et le defaut de +projectiles nous empechait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de +peine a comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait etre efficace. Il +nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimetres, +et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de +chacun, leur penetration etait insuffisante. Quant aux canons, par une +circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet +desirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chaussee +au-dessous du niveau du sol, qui n'etaient qu'une espece de caves ou +les boulets ne pouvaient atteindre; les etages superieurs ruines, +les habitants se refugiaient dans ces souterrains, et la resistance +continuait de plus belle. + +Malgre le courage et l'activite du genie, les deux sapes a droite et a +gauche cheminaient tres lentement. On s'etait vu contraint d'en faire +les epaulements en sacs a terre, et de les blinder, tant bien que mal, +avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes a l'abri des +pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tete de sape etait +continuellement en butte a leur fusillade, et les sapeurs qui se +montraient a decouvert etaient aussitot tues ou blesses. Une espece de +mantelet en planches et en tole, qu'ils poussaient devant eux en guise +de gabion farci, ne se trouva pas a l'epreuve des balles, ce qui etait +d'autant plus facheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tete. +Mais aussi qui eut pu croire qu'un miserable village du Sahara nous +obligerait a l'assieger de la sorte? + +Vers le soir, le general vint faire la visite de la tranchee et donner +des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique; +officier sous l'empire, il fut blesse a Waterloo. J'observai qu'il +s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion +de l'etat-major-general, se trouvait le fameux tueur de lions, Gerard, +marechal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai +quelque temps avec cet intrepide chasseur, qui est de plus un excellent +soldat. C'est a l'affut, a la chute du jour, et souvent a nuit close, +qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort pres, +avec une carabine a deux coups, chargee de balles ogivales a pointe +d'acier. Cette precaution lui a paru necessaire depuis que, malgre son +sang-froid et la precision de son tir, il lui est arrive qu'on lion, +dont il s'approchait croyant l'avoir tue, se releva, la balle qui +s'etait aplatie sur l'os frontal, dont la durete est extreme, n'ayant +fait que l'etourdir; Gerard l'acheva, mais non sans peine. + +Le general parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais a +une de ces refections frugales comme on peut en faire a la tranchee. MM. +les officiers de la Legion en avaient decide autrement, et ils avaient +eu la charmante idee de me donner la, sous le feu de l'ennemi, un diner +de bienvenue, qui, certes, a ete le plus original que j'aie fait de ma +vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on +etendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous +assimes a l'entour, les jambes croisees. Le repas fut bon, copieux et +surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon gout +qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du regiment, placee +non loin de nous, joua des airs patriotiques, et meme le caustique +_drin, drin_ de Lafon, qui acquerait du prix a cinq cents lieues +de Paris. Au dessert, le colonel porta la sante du president de la +Republique, qui fut accueillie avec une cordialite toute militaire. +Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets +de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons +dont l'explosion plus retentissante etait accompagnee d'une grele de +petites balles qui venaient frapper les palmiers a l'entour. On but +une derniere rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se +trouvaient pres de nous, eurent leur part, et, a un signal de notre +chef, chacun retourna a son poste. + +Apres avoir fait la ronde de la tranchee, des postes et des sapes, +j'allai me reposer aupres du colonel, qui avait bien voulu m'admettre +dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon etait charge de sonner +les heures par autant de vibrations detachees qu'il en fallait pour en +marquer le nombre; et comme il lui etait prescrit de monter sur une +petite elevation de terrain, les Arabes l'avaient apercu, et un coup de +fusil ou de tromblon lui repondait regulierement. A cela ne se bornaient +pas leurs taquineries. Ils rodaient autour de la tranchee, en poussant +des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia +qu'ils connaissaient particulierement, comme ses anciens administres. +Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de +l'interprete du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait +failli etre victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout +a fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda a lui +parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranchee et ordonna a +l'interprete de dire qu'il etait present et qu'il ecoutait. Un long +intervalle s'ecoula sans reponse, et le colonel, fatigue d'attendre, +s'eloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu +furent diriges sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires +preposes a la surveillance de nos creneaux riposterent, mais la surprise +et l'obscurite nuisirent a la justesse de leurs coups, bien qu'il eut +fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser a terre le long des +palmiers. + +Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et +malgre l'odeur execrable des cadavres, je m'etais endormi, quand mon +sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui eclatait +a notre gauche. Nous courumes a la sape de ce cote; elle etait attaquee, +et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproche, que +dans l'idee qu'il voulut tenter d'escalader la tranchee, nous nous +appretames a le recevoir sur les baionnettes. Par ordre du general, les +armes de nos hommes avaient ete chargees avec deux balles, dont l'une +coupee en quatre; quelques coups de fusil et la decharge a mitraille +d'un obusier suffirent pour eloigner momentanement ces chicaneurs +d'Arabes. + +Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les notres +dans leurs embuches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imagine de +lacher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occupes par +nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre, +et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dressee. Nos gens se +contenterent de tuer les bourriquets par les creneaux, et les Arabes en +furent pour leurs frais. + +Un autre stratageme dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui etait au +camp, nous menacerent, mais qui ne fut pas employe, leur reussit, a ce +qu'ils pretendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux +pour ne pas etre rapporte. Il consiste a enduire de goudron, auquel on +met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile; +une espece de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils +portent le desordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense, +dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils etaient assez +lettres pour avoir pense que nous aurions, au moins, aussi bon marche de +leurs dromadaires enflammes que les Romains des elephants de Pyrrhus +a Benevent; le fait est que malgre les pronostics des cavaliers de +Ben-Gannah, ils ne tenterent pas l'aventure. + +Peut-etre ces details paraitront puerils, mais ils aideront a prouver +que les assieges ne negligeaient rien, et que leur defense, suivant +l'expression de M. le general Charon, etait intelligente et energique. + +L'alerte passee, nous retournames, le colonel et moi, a sa _gourbie_, +mais a peine avions-nous ferme l'oeil, que de nouvelles fusillades +reclamaient notre presence aux sapes menacees. Ce manege continua toute +la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian, +n'eut pas une minute de repos. + +Le 25 octobre au matin, le general vint a la tranchee, et ordonna a mon +colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon regiment, et 200 +du 3e bataillon d'infanterie legere d'Afrique, couper des palmiers pres +du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force. +Cette mesure d'abattre les palmiers etait necessaire et bien entendue, +quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent +le droit de juger, au coin de leur feu, a Paris, les operations d'une +guerre reputee tres difficile par les hommes les plus competents. +Il s'agissait non-seulement de faire des eclaircies pour faciliter +l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi, +a notre profit, des recriminations et des discordes entre les diverses +fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, +par exemple, ne manquerent pas d'imputer a la resistance de Zaatcha la +devastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris +depuis que, comme on l'avait prevu, ils en furent touches au vif, et +que, malgre leur fanatisme, leur solidarite s'en trouva ebranlee. + +On n'avait pu faire de lever du terrain. Le general nous indiqua, comme +point de direction, un bouquet de palmiers a l'horizon, et je m'y +portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie legere +d'Afrique. Suivaient les hommes de la Legion, et les travailleurs des +deux corps avec des haches. J'etais prevenu que, sur la lisiere de la +foret, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement. + +Apres avoir escalade plusieurs clotures de jardins en terre seche, longe +et traverse dans l'eau un fosse large et peu profond, nous etablimes +notre ligne de tirailleurs, le centre a environ trois cents metres de la +plaine, contre un mur crenele par les Arabes, et dans un petit jardin +encaisse et tres propre a la defensive. Entre le mur et le jardin, et au +niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt metres de +large, ou notre ligne formait un angle saillant. Je placai en reserve, a +portee de couvrir ce point, un petit detachement de mes grenadiers, +aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, refugie polonais, parent de +l'infortune comte Dunin, tue a Boulogne a cote de mon cousin. Cet +officier avait deja ete dangereusement blesse devant Zaatcha, lors de +l'expedition du mois de juillet dernier. + +Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrepidite vraiment +corse qui le caracterise, vint voir nos dispositions, et je crus +comprendre qu'il les approuvait, a la maniere flatteuse dont il repondit +a l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-meme ne nous +delogerait pas de la. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'etait pas +une rodomontade, et que je tins la position jusqu'a ce que le general +m'eut envoye l'ordre d'effectuer ma retraite. + +Derriere nous, nos travailleurs s'occupaient deja, avec une grande +activite, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal +j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'ecorce +elastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le +couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'etait pitie +de voir ces precieux vegetaux, la plupart centenaires, s'abattre avec +fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues, +comme on pense bien, et nos soldats s'en regalerent a tire-larigot. + +Les Arabes, d'abord en petit nombre, exasperes de cette execution, et +craignant peut-etre une attaque sur Lichana, dont nous etions tout pres, +engagerent le combat sur notre droite. A l'extremite du mur crenele, +derriere un amas de decombres, un groupe de chasseurs du bataillon +d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, etendu sur le +ventre, se distinguait par la precision avec laquelle il dirigeait ses +coups. Il avait place une grosse pierre devant lui peur se garantir; une +balle arrive, touche la pierre et la lui lance a la tete; le caporal se +frotte le front, prend la pierre, la replace ou elle etait d'abord, et +continue son feu; une autre balle arrive, le frappe a la tete et le tue +raide. + +Au-dela du mur etait une espece de ravin, par ou l'ennemi aurait pu +arriver inapercu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les creneaux de +redoubler d'attention; mais nos adversaires, guides par la connaissance +des lieux, furent plus ruses que nous. Au lieu de nous aborder de front, +un certain sombre d'entre eux gagnerent sur notre gauche, et se baissant +au-dessous des creneaux, a la file l'un de l'autre, ils arriverent, pour +ainsi dire en rampant, a garnir le mur du cote oppose au notre. Nous +n'etions separes d'eux que par cet obstacle, haut de deux metres a peu +pres. Le reste, c'est-a-dire la masse, etait reste dans le ravin, et a +un signal donne, ils se leverent tous, avec des cris sauvages, tandis +que d'autres encore, disperses en tirailleurs en face du jardin encaisse +et du terrain nu dont j'ai parle, nous fusillaient a l'angle ou crochet +forme par notre ligne.[4] + +[Note 4: Je n'ai pas la pretention de faire de la tactique a propos +d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet +etait un oubli des principes, je lui repondrais qu'il s'agissait de +proteger des travailleurs places dans une circonference irreguliere, et +qu'une ligne droite etait impossible. Dans un combat de cette nature, il +etait indique, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.] + +En un instant, plusieurs des notres furent couches par terre, ou +contusionnes par des nuees de pierres qu'on nous lancait par dessus +le mur. Cette maniere de preluder a un engagement plus serieux est +familiere aux Arabes. Bientot une haie serree de leurs fusils parut a la +crete du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-memes, +et quoi que pussent faire les officiers, le couronnerent de leur feu. + +A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint. +Deux de ses camarades le trainaient en arriere, poursuivis par les +Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tete. J'allai a +leur rencontre et les tins en echec avec mon fusil de chasse. Nyko et +ses grenadiers etaient a cent pas de la; je leur fis signe d'accourir, +et il etait temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un +instant, le capitaine Touchet, apres avoir tue de sa main un ennemi, +tomba frappe d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet +recut une balle a travers la cuisse; Nyko fut blesse a la tete; moi-meme +je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_ +corse (ceinture a cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul +d'officier. + +L'oeil au guet, le doigt sur la detente, j'attendais que quelque Arabe +se montrat au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiffe d'un turban, +brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche, +et se decouvrait audacieusement jusqu'a la ceinture. En apercevant un +officier qui le tenait en joue presque a bout portant, il dut penser que +son heure etait arrivee; il voulut se rejeter en arriere, mais il n'en +eut pas le temps; je lui lachai dans le cou, au-dessous du menton, mon +coup droit charge d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet +porta a faux sur ma gauche, sa tete frappa le mur qui fut baigne de son +sang, et derriere lequel il disparut en tombant. + +Presque en meme temps, a quelques pas de la, un autre, a barbe grise, +arme d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le +haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant vise a son tour, il se +retira; mais aussitot, elevant les bras et son fusil, il allait tirer +dans notre direction, quand je lui lachai mon second coup, charge a deux +balles qui, ecretant le mur, l'atteignirent a la tete dont on ne voyait +que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre cote, ainsi que +son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pumes prendre. Les +tirailleurs applaudirent, et ils m'assurerent que c'etaient des chefs. + +Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus +vite qu'on ne peut l'ecrire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer, +prenait une nouvelle intensite. En voyant tomber leurs officiers et +leurs camarades, beaucoup de soldats s'empresserent autour d'eux, et les +transporterent sur les derrieres; d'autres, comme cela arrive souvent +en pareil cas,[5] les accompagnerent, sans doute pour les escorter; les +travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'etaient pas +venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde, +c'est-a-dire une vingtaine de grenadiers de la Legion et quatre-vingts +hommes, a peu pres, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major +Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette severite et cette +energie qui n'admettent point d'hesitation. + +[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas +s'occuper des morts, ni meme des blesses, pendant l'action; mais, en +Afrique, il a fallu adopter le systeme contraire, a cause de la cruaute +des Arabes et de l'inconvenient qu'il y aurait a leur laisser mutiler +les corps dont ils font de sanglants trophees qui surexcitent le +fanatisme des populations.] + +Mes grenadiers, ou plutot cette poignee de mes grenadiers, restaient +sous le commandement immediat du sergent anglais Smitters, dont la +valeur heroique etait digne d'une action plus importante. + +Quoique, au meme moment, les assieges de Zaatcha eussent fait une sortie +et attaque vigoureusement la sape de droite a la tranchee, le colonel +dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le +colonel, toujours partout, infatigable et dedaigneux du danger, arrivait +encore aupres de nous. Sa presence ranima le combat. Debout sur un +petit monticule ou pleuvaient les balles, exactement a la meme place ou +Smitters fut tue un instant apres, il criait: Tenez bon, grenadiers! et +ne voulut point se defiler. Un groupe d'Arabes, a demi couverts par le +mur, tiraient sur nous a soixante pas, et semblaient avoir reconnu des +officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-meme un nouveau +coup de fusil. Tous ceux qui ont assiste a cette affaire conviendront +que je n'exagere rien en disant que nous etions attaques par plus de +mille adversaires, et sans la bonte de notre position defensive, je ne +sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui +nous arriverent. + +Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva, +mais rappele a la tranchee par le bruit du combat qui continuait a s'y +livrer, il se chargea de les faire demander lui-meme au general. En +attendant, nous avions a faire un nouvel effort, et, je dois le dire, +aucun des braves qui m'entouraient ne faillit a cette tache. Un +lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas +avoir retenu le nom, etait venu remplacer un des capitaines blesses; +Marinot, et leurs soldats, defendaient le jardin encaisse; Smitters et +nos grenadiers, le mur et le terrain nu a cote. + +La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain +tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je deplore de n'avoir +que ce faible ecrit pour en conserver la memoire. En evidence sur la +petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et +ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derriere un large +creneau, un Arabe se montrait a demi et se cachait tour a tour. Le +sergent le tenait enjoue, et epiait, pour tirer, le moment favorable, +mais l'ennemi le prevint; foudroye, Smitters bondit en l'air, tomba a la +renverse, et son sang genereux rejaillit sur les grenadiers. Avant de +lui percer le coeur, la balle avait fait un long eclat a la monture de +son fusil. Effet frequent de la mort par les armes a feu, on aurait dit +qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et +presque rayonnante. + +Cet intrepide sous-officier etait un homme de trente a trente-cinq ans, +d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme +les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort etait de venir +mourir dans une oasis du Sahara, a cote d'un neveu du plus grand ennemi +de sa grande nation! + +Sa fin produisit une penible impression, et l'ennemi ne semblait pas +se ralentir. Mais, sur la lisiere de la foret, M. le colonel de Barral +operait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et +sifflant a travers les palmiers, tombaient et eclataient parmi les +Arabes. Dans la plaine, un de ses echelons, forme du bataillon de +zouaves du commandant de Laurencez, etait arrive a trois cents metres +de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me decidai a aller lui +demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient +bravement la defense de la butte ou leur sergent venait d'etre tue. Avec +une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa +de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune +officier s'ecria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courumes +renforcer ma ligne, ou l'arrivee des zouaves produisit visiblement +le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les +grenadiers a l'eminence ou etait tombe Smitters, et un d'eux, nomme +Goise, qui avait ete prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se +mit a les defier et a les plaisanter de la facon la plus originale. +C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'elite, que, des ce +moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redoute de +leurs adversaires a l'egal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos +troupes elles-memes savent, par experience, ce que vaut le concours de +ces triaires de l'armee d'Afrique. + +[Note 6: M. de Laurencez, blesse a l'assaut de Zaatcha, est +aujourd'hui lieutenant-colonel.] + +La voix du colonel se fit entendre de loin, annoncant des renforts. En +effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs +indigenes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en +personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas a +rentrer a Lichana. Arrive pres de nous, le colonel me communiqua l'ordre +du general de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes +retrogradaient, et que le moment etait propice pour continuer l'abattage +des dattiers; mais il me repondit que l'ordre etait formel, et qu'il n'y +avait qu'a obeir. Sur ce, nous quittames une position que nous avions +gardee quatre heures, on sait a quel prix; nous gagnames la plaine sans +aucune opposition, et de la la tranchee. Nous avions eu six morts et +vingt-deux blesses, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un +nombre infiniment plus considerable des leurs hors de Combat. + +[Note 7: Voyez les etats nominatifs aux Pieces justificatives.] + +Je trouvai le general pres de la Zaouia. Il parut regretter de nous +avoir engages si loin, a cause des pertes que nous avions essuyees; +cependant, il me dit avec une grande cordialite: Je vous remercie de +tout ce que vous avez fait. J'ai ete peine de ne pas reconnaitre ces +remerciements dans son rapport d'ensemble publie au _Moniteur universel_ +du 4 janvier 1850, ou il ne m'a meme pas accorde une mention honorable, +et je dus etre d'autant plus sensible a cet oubli qu'on venait de me +remercier de la maniere que l'on sait.[8] En revanche, je conserve +precieusement les lettres d'eloge et de sympathie que M. le general +Charon, gouverneur general de l'Algerie, le colonel Carbuccia, et une +foule d'autres officiers moins eleves en grade, mais tres bons juges +aussi, ont bien voulu m'ecrire. + +[Note 8: Voyez aux Pieces justificatives ma lettre a la _Patrie_, du +5 janvier 1850.] + +A l'egard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le +general Herbillon s'exprime ainsi: + +"Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes +employes a la coupe des palmiers que nous laissames une caisse de +tambour et des outils entre leurs mains. Je fus oblige d'appeler les +troupes du camp pour assurer la retraite." + +Comme on l'a vu, nous avions ete attaques par les gens de Lichana, +qui n'etaient nullement assieges; il n'y avait donc pas eu de sortie +proprement dite. La retraite fut ordonnee par le general, et le general, +ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir +d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance +du resultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce +resultat n'aurait pas ete en rapport avec le nombre des troupes +employees, que les soutiens, a la fin de l'engagement, avaient porte a +un chiffre tres considerable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse +ni d'outils tombes aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible +qu'il en soit reste sur le terrain, ce qui n'est certes pas la meme +chose. Quant a la caisse, les etats nominatifs des morts et des blesses, +qu'on peut voir aux Pieces justificatives, constatent qu'aucun tambour +ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle +avait ete abandonnee par un tambour du bataillon d'Afrique, qui +grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonne +des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs +les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu +arriver jusqu'a eux. Qu'on me passe ces particularites; elles paraitront +insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait +etonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre eloge ne m'a +ete decerne, et que l'occasion d'une espece de blame semble avoir ete +cherchee dans des details peu dignes de figurer dans un rapport general. + +Pendant que nous combattions du cote de Lichana, la sape de droite, +comme je l'ai dit, etait audacieusement assaillie a la tranchee. Les +Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et +bravaient heroiquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans +leur attaque, qu'on en tua plusieurs a deux pas de nos creneaux, qu'ils +cherchaient a prendre. Un, surtout, vint tomber si pres, que les +voltigeurs du 38eme se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre +de canon, et me l'envoyerent par le plus ancien soldat de la compagnie. +Je le conserve precieusement en souvenir de ces braves et du courageux +Arabe mort pour son pays. + +On sait que la garde et les travailleurs de tranchee sont releves toutes +les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut +prolonge jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de completer la +journee; car le general etant venu a la _gourbie_, ou nous dejeunions, +il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois a proximite de +la tranchee. Apres avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands +jardins, je les fis completement raser, sans forte opposition de la part +des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que +le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contenterent de +nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal; +un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blesse par la chute +d'un palmier. + +Le soir, vers cinq heures, nous retournames au camp. Nos tentes et nos +lits de cantines nous parurent des palais et des edredons apres la +tranchee. Les vivres etaient abondants a la colonne; le pain seulement, +qu'on faisait venir de Biscara, commencait a manquer, mais du biscuit +trempe le remplace, au besoin. L'eau etait desagreable, malsaine, et +tellement chargee de sels, qu'en ayant passe un litre environ a travers +un mouchoir de toile, j'en obtins un residu qui, seche et approche du +feu, crepitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible, +s'infiltrait partout; quelque precaution que l'on prit, tout ce qu'on +preparait pour manger en etait tellement saupoudre, qu'a chaque morceau +on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'experience de placer du +papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse boucle les +contre-sanglons pour la fermer completement, deux heures apres le papier +etait tout couvert de sable. Ces petits inconvenients n'etaient qu'un +sujet d'observations; mais la mauvaise qualite de l'eau incommodait tout +le monde, et engendrait meme des maladies. + +Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentees par la mort +du capitaine Graillet, commandant du genie. Par le plus malheureux des +hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux a la sape de droite, il fut +tue d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers +places en epaulement. C'etait un officier jeune, tres distingue, et +a jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre +d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous eumes ensemble sur les +operations du siege, je remarquai qu'il etait pour les partis les plus +vigoureux. + +Le 27 se passa sans evenement remarquable. Les travaux continuerent sur +le meme pied a la tranchee. Les Arabes tiraillerent plus ou moins toute +la journee, et se montrerent parfois a la lisiere de l'oasis, d'ou leurs +balles arrivaient jusqu'a notre front de bandiere. Les carabines a tige +de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs a pied, places derriere +des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure. + +Un fait remarquable et qui, en ma qualite de nouvel arrive, m'avait +surpris, c'est que notre camp etait litteralement encombre d'Arabes; +j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient a la porte de +ma tente, si bien que la toile seule m'en separait. Le scheick El-Arab, +je l'ai deja dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, +l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs +sympathies pussent bien etre ailleurs. Plusieurs fois, ils etaient alles +parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils +rapportaient a l'etat-major-general devaient lui paraitre suspects; le +fait est qu'a aucun prix on ne pouvait se procurer des emissaires surs, +et telle etait, au point de vue arabe, la nationalite et surtout la +saintete de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait +pu etablir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, etre considerees +que comme servant aux deux partis. + +Nous etions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les depeches +du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'etre +enleve par les Arabes. Nous approchions a grands pas de l'epoque +qu'avant de quitter Paris j'avais fixee pour mon retour a l'Assemblee +legislative, et il n'y avait pas de probabilite que nous touchassions au +denouement de l'expedition. Le general, fermement resolu a ne lever le +camp qu'apres avoir eu raison de Zaatcha, semblait decide a ne +plus livrer d'assaut, et a attendre des renforts, pour completer +l'investissement de la place et la reduire par le feu de l'artillerie. +Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous +mener fort loin, et bien qu'il ait ete modifie, Zaatcha ayant ete pris +d'assaut, cet evenement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans +compter que les operations successives et secondaires ont prolonge la +campagne jusqu'au mois de janvier. + +On a vu a quelles conditions j'avais consenti a y prendre part, +conditions tellement nettes et incontestees jusqu'alors, que l'idee ne +me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir +sieger au palais legislatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs +sujets de juste mecontentement et de profond degout me maintenaient +dans ma resolution. D'une part, on avait failli a la promesse dont +l'accomplissement eut compense, pour moi, l'inconvenient de servir au +titre etranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'elite, +qu'on m'avait assure a Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait +ete transmis ni a Alger, ni a la colonne. D'autre part, des bruits +offensants, universellement repandus au camp, et dont on pourrait +trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes +positions, me designaient comme _envoye en punition en Afrique_ (je dis +le mot comme on me l'a repete, quelque impertinent et stupide qu'il +soit). Sans doute, c'etait le dernier degre de l'absurdite que de +supposer qu'un homme honore d'un mandat souverain et inviolable put etre +envoye en punition par qui que ce soit; mais, si on reflechit bien, on +comprendra la creance que jusqu'a un certain point pouvaient obtenir des +inventions par lesquelles on me representait comme l'objet d'une sorte +de disgrace domestique, fondee sur mes opinions peu gouvernementales. Ce +qui me paraissait ajouter du poids a ces manoeuvres, c'etait la nouvelle +que, sans doute, on ne se serait pas amuse a repandre gratuitement, +qu'apres la campagne on me destinait au commandement du cercle +de Biscara, comme si dans l'etat actuel des choses ces fonctions +permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dependu de +quelqu'un, sous quelque pretexte que ce fut, de me releguer, sans me +consulter, au fond du Desert, en echange du poste legislatif que la +sympathie et la confiance de deux departements m'ont assigne. + +Indigne d'etre ainsi traite par ceux-la memes a qui j'etais le plus +dispose a me devouer, rebute par d'aussi nauseabondes menees, la +cordialite de mes chefs militaires, et en general de tous les officiers +du camp, ne modifia point mon projet primitif. Decide a partir, j'en +avais parle a mon colonel et au general, lorsque celui-ci voulut bien +me charger, pour M. le general Charon, d'une mission indiquee dans une +depeche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le +29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pieces justificatives. Le +but principal de cette mission etait de hater l'arrivee des renforts +qu'il attendait, et qui, demandes par la voie de terre au moment ou les +communications n'etaient rien moins que sures, auraient pu tarder +encore longtemps a le rejoindre, sans la diligente prevoyance de M. le +gouverneur general. + +M. le general Herbillon, aux eminentes qualites duquel je serai toujours +heureux de rendre hommage, malgre l'oubli ou il m'a laisse dans son +rapport d'ensemble, a ete, pour moi, spontanement bienveillant; je +ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la +resolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgre les graves et +nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas ou, contrairement a ce +qu'il avait decide pour lors, un assaut eut ete a prevoir dans un delai +rapproche. C'est ici l'endroit de repondre a certaines gens qui auraient +du s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant +d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitte la colonne +la veille d'un assaut. D'assaut il n'etait pas question alors; il a +ete livre un mois apres, et il est a presumer que je ne m'y fusse pas +trouve, quand meme j'aurais ete encore en Afrique, mon regiment ayant +ete dirige sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha. + +Un autre propos infame, dont personne n'a ose prendre vis-a-vis de moi +la responsabilite, mais que j'ai appris avoir ete tenu tout bas, un de +ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'etaient odieux, c'est +celui qui attribuait mon depart _a ma crainte du cholera_. En verite, +on rougit de s'arreter a des accusations anonymes aussi saugrenues, et +c'est se ravaler que d'y repondre, mais il n'est peut-etre pas superflu +que mes charitables Basiles sachent: + +D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point +de cholera, et on etait si loin de le craindre, que l'on considerait le +camp comme un refuge pour les troupes, a cet egard. Le cholera y fut +apporte par la colonne de M. le colonel Canrobert; a mon depart, +non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaquee, mais on ignorait +meme sa prochaine arrivee. A Marseille, a Toulon ou le cholera +faisait des ravages reels et ou je m'arretai deux jours; a Alger, a +Philippeville, a El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui +d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifie un instant mes plans de +voyage. Et si les actions d'un proscrit n'etaient pas naturellement +peu connues, on saurait qu'aux Etats-Unis, a Malte et ailleurs, on se +souvient de mes visites aux choleriques; et a Paris meme, si la haine +aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables +citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien +longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enleve en quelques +heures par le cholera. + +Mais assez de ces degoutantes et viles calomnies, qu'un soldat et un +homme de coeur prefererait avoir a relever autrement qu'avec la plume. + +Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre, +mon depart de Zaatcha fut fixe au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon +regiment fut encore de service a la tranchee; mais comme nous nous y +rendimes sans musique, suivant les prescriptions reglementaires,[9] +nous y arrivames sans avoir personne hors de combat. Le commandant +de Laurencez et son bataillon etaient de garde avec nous. Ce sont +d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui +s'etait fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer +l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit +a parodier les chants du pays de la facon la plus amusante. + +[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.] + +Les memes circonstances que j'ai deja decrites se renouvelerent ce +jour-la et le lendemain. Les cheminements avancaient, quoique lentement; +l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pieces en batterie a +l'extreme droite; son feu fit s'ecrouler avec fracas, dans un nuage de +poussiere, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon +des defenseurs continuaient, et nos soldats, mieux defiles a mesure que +les travaux avancaient, les leur revalaient. + +La nuit, nous eumes une alerte plus vive que la derniere fois. +L'officier de garde a la sape de gauche vint nous avertir que le leger +blindage qui la recouvrait paraissait ceder sous les pierres que les +Arabes, abrites par un renfoncement du sol, a quelques pas de nous, ne +cessaient de lancer. La fusillade eclata; nous accourumes, le colonel, +M. de Laurencez et moi, mais, meme de la tete de la sape, il nous +fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions +cependant parler entre eux a voix basse. L'endroit ou nous etions etait, +comme toute la tranchee, domine par des palmiers, mais les Arabes ne +s'aviserent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli +etre victime. Du reste, nous etions sur nos gardes; nos factionnaires, +colles contre l'epaulement, le genou en terre, la baionnette au canon, +le doigt sur la detente, auraient bien recu les audacieux qui se fussent +offerts a eux. Un coup d'obusier a balles fut tire, mais je crois qu'il +passa au-dessus de la tete des Arabes. Aucun ne se montra, et pour +ne pas rester inactifs, nous leur renvoyames quelques-unes de leurs +pierres. Nous sentimes alors combien des grenades nous eussent ete +utiles, mais il n'en existait pas une seule a la tranchee, ni au camp. +Tout ce que nous pumes faire, ce fut de placer quelques zouaves a la +batterie Petit, d'ou l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer +jusqu'a un certain point la tete de la sape, non sans risquer de blesser +nos sapeurs. Pour obvier a cet inconvenient, et pour toucher l'ennemi +dans l'obscurite, on choisit les hommes les plus adroits. De retour a la +_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse +les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une +voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles a +l'interprete du colonel, qui me les traduisit ainsi: "_Roumis_ +(chretiens), disait le malheureux blesse, que vous avais-je fait pour me +traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour +ma patrie et pour ma religion!" Pourquoi la nature de cette guerre +impitoyable nous empechait-elle de tendre une main sympathique et +secourable au brave qui, sous l'etreinte de la mort, proclamait de si +hauts sentiments! + +Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux +defenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes +qui avaient fait a Alger le metier de portefaix, et souvent, c'est en +baragouinant notre langue, qu'ils s'efforcaient de nous adresser des +injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe +ou Francais est Juif, ils gratifiaient la Legion etrangere du titre +de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons, +Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te +coucher!_ Cette derniere injonction etait accompagnee d'un coup de feu +qui denotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient. + +Releve le 29 au soir, j'allai, des que je fus de retour au camp, prendre +conge du general et de son chef d'etat-major, M. le colonel Borel. En +presence des attaques dont j'ai ete l'objet, il est bon de rappeler que +dans cette entrevue, il fut constate qu'il y avait, pour lors, beaucoup +plus de risques a courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin +de Batna etait journellement inquiete et parfois intercepte par +de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints +assassinats, et le general s'etait vu dans la necessite d'envoyer a +Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir +les communications. Du camp a Biscara, j'avais un convoi de blesses et +de malades a conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place +a Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel +Borel doutait que je pusse arriver a ma destination, et je me separai de +lui et du general, en leur promettant que je passerais a tout prix. + +Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans emotion, a mon +excellent colonel et a MM. les officiers de la Legion, et je partis a la +tete du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef +de bataillon, qui se rendait a Batna. Notre allie le marabout Si-Mokran, +dont j'ai deja parle, se joignit a nous avec une douzaine de cavaliers. +Nous marchions lentement, a cause de la longue file de mulets +d'ambulance qui portaient nos blesses et nos malades dans des cacolets, +ou bien dans des lits parfaitement adaptes aux bats, pour ceux a qui +leur etat ne permettait pas de garder une position perpendiculaire. +Ce systeme de transports est admirablement entendu; il est toujours +praticable dans toute espece de terrain, et il peut devenir rapide en +cas de necessite absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvenient +de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, +parfois, laissent la tete du blesse beaucoup plus bas que les pieds. +Cela doit etre douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans +les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois, +remedier a cette imperfection par un systeme de bascule, au moyen duquel +le lit serait toujours maintenu dans la meme direction. Quoi qu'il en +soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, +le plus expeditif et le plus universellement applicable qu'on puisse +imaginer. + +Nous fimes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivames de bonne +heure a Biscara, ou je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint +a diner. J'allai voir les blesses alites a la casbah, parmi lesquels +etaient les capitaines Butet et Touchet, blesses sous mes ordres le 25. +Le premier allait deja beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis a Paris. +La blessure du second etait plus grave, et l'on m'a assure qu'il en +souffre encore. Je revis egalement le brave commandant Gujot, filleul de +l'empereur, mais, helas! dans quel etat! La plaie suppurait abondamment +par la bouche et repandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour +sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrepide officier, +pour qui la parite de grade et les autres raisons que j'ai signalees +m'inspiraient le plus vif interet. En lui serrant la main, je fis des +voeux pour que ce ne fut pas la derniere fois; mais il etait ecrit +qu'ils demeureraient steriles, et que l'armee regretterait un de ses +plus nobles enfants. + +Le 31, des que le jour commenca a poindre, je me mis en route avec un +detachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et +Lermina. Pour arriver a temps a Philippeville, y prendre le bateau a +vapeur d'Alger, et afin de derouter les partis ennemis, nous doublames +l'etape. A El-Outaia, ou nous fimes halte, Dena et quelques-uns de +ses spahis bleus, dont j'avais deja eu lieu de reconnaitre l'utile +intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous etions a El-Kantara, +apres avoir fait cinquante-huit kilometres dans la journee. Nous recumes +l'hospitalite du caid, et nous passames la nuit sous la sauvegarde de sa +fidelite. + +Le lendemain, meme journee. Notre halte se fit a El-Ksour, ou Dena nous +quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet a deux coups dans le meme +canon, dont il avait remarque la justesse en me voyant tirer un corbeau +pendant la marche. Nous arrivames a Batna fort avant dans la nuit; nous +avions parcouru une double etape de soixante-onze kilometres. + +M. le lieutenant-colonel de Caprez me recut avec sa cordialite +accoutumee, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia. +Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver a Constantine, une +partie des renforts attendus a la colonne. Le lendemain, avec M. Osman, +jeune lieutenant indigene, et quelques-uns de ses spahis, j'allai +coucher a Ain-Yagout. + +Le surlendemain, 3 novembre, pres du lac sale dont j'ai parle, nous +fimes une chasse fort singuliere. M. Osman ayant apercu, fort loin dans +la plaine, une hyene qui se dirigeait vers les montagnes a droite, deux +ou trois de nos spahis se mirent a sa poursuite. Ils la rejoignirent +bientot et lui tirerent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. +Mettant le sabre a la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup +de pointe, qui la blessa tres legerement; mais le cheval de cet homme +s'etant abattu en meme temps, il se trouva sur l'hyene, qu'il maitrisa +sans en etre mordu. Nous accourumes tous; a l'aide de ses camarades, qui +avaient mis pied a terre, il la musela avec des cordes. Attachee par le +cou a une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et +comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fut +enorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et +n'opposa pas la moindre resistance. Je savais que ces animaux ne +sont pas tres dangereux; mais je fus etonne et presque touche de la +mansuetude de notre capture. Sa fourrure etait fort belle, mais, usee +par les cordes qui nous avaient servi a la fixer sur le bat d'un mulet, +je ne pus la conserver. Les spahis, a ma surprise, mangerent la viande +au bivouac du soir. + +Apres cette chasse, nous rencontrames une colonne de renforts qui +allait rejoindre le general Herbillon. A sa tete etaient M. le +lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers superieurs, +circonstance bonne a retenir pour le moment ou il sera question de +la reponse que me fit M. le ministre de la guerre a la tribune de +l'Assemblee. + +Arrives a Ain-Melilla, ou nous passames la nuit, nos spahis nous +donnerent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une +espece de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant +le bras; un des deux partenaires se voile le visage et represente une +fiancee, l'autre le pretendu; les couples defilent devant le spectateur, +en se dandinant et en chantant a la moresque sur un air monotone. Un +second jeu consiste a placer un homme, accroupi et entortille dans son +bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derriere +lui, et lui appuie les mains sur les epaules, pret a lancer des coups de +pied a ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le +chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de +porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le +faire tomber, mais ils ont a se garer du chien, contre lequel ils n'ont +d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces +exercices paraissaient egayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il +n'etait pas sans interet de voir la naivete de ces braves gens qui +s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes. + +Le 4, M. Osman retourna avec eux a Batna, et je continuai ma route. A +peu de distance d'Ain-Melilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A +Constantine, ou je fus rendu avant la soir, M. le general de Salles +m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa +jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs +a pied, campe aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche +pour les Ziban, ce qui portait a plus de 3,000 hommes la totalite des +renforts envoyes au general Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas +davantage pour terminer ses operations. + +Je recus a Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi +d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalite la plus affectueuse, et le +5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau a vapeur d'Alger +partait le lendemain; un autre etait attendu qui devait appareiller le +8, directement pour Marseille. Les renforts assures, le but principal de +ma mission etant de hater leur arrivee, elle se trouvait remplie, et il +devenait inutile de faire une double traversee, et de passer par Alger. +Je resolus donc de partir par le bateau du 8; j'ecrivis, dans ce sens, +au gouverneur general, et je lui expediai immediatement mon ordonnance, +avec ma lettre et la depeche du general Herbillon. La reponse que j'ai +recue, loin d'exprimer aucun blame, est tres aimable et honorable pour +moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu a denaturer une +chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'etait pas en +guerre ouverte avec l'impartialite et la bonne foi.[10] + +[Note 10: Voyez aux Pieces justificatives mes interpellations au +ministre de la guerre.] + +Le 7, les Corses residant a Philippeville m'offrirent un banquet. +C'etaient des soldats, des negociants, des marins; reunion touchante +qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'ile +paternelle, a qui ma famille doit tant! + +Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin, +commandant Bonnefoi. Le temps etait gros et le vent contraire; mais, +grace a l'habilete et a la vieille experience de notre bon capitaine, +nous touchames a Marseille dans la nuit du 10 au 11. + +A Paris, ou j'arrivais tres irrite de la position que l'on m'avait faite +en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais recues, on +avait deja repandu, sur mon retour, les interpretations les plus +malveillantes. Un journal ministeriel avait publie un article injurieux, +et d'autres, sans meme s'enquerir des faits, ne m'avaient pas epargne. +Cependant, comme le ministere qui avait preside a mon depart n'etait +plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre, +pour lui offrir un rapport circonstancie que j'avais prepare sur la +situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra tres +affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait +ignorer dans quels termes j'avais consenti a faire acte de presence +en Algerie, j'entrai dans quelques developpements, et je lui parlai +incidemment de l'ordre du general Herbillon, prescrivant mon depart de +Zaatcha pour Alger. Il demanda a le voir. Voulant maintenir intact mon +droit de representant du Peuple, je lui declarai d'abord que je ne m'y +croyais pas oblige; mais comme il y mettait une certaine insistance +affectueuse et parfaitement convenable, je consentis a le lui +communiquer. En le voyant, il s'ecria, a plusieurs reprises, non pas +comme il l'a dit a la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous +etes parfaitement_ _en regle_; et il me pria de le lui laisser, pour le +montrer au president de la Republique, qu'il m'engageait fortement a +aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la maniere +dont j'avais ete traite, il ne pouvait entrer dans mes vues de me +presenter a l'Elysee, et c'est probablement ce qui a rendu possible +un scandale que je deplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir +provoque. Ma lettre a _la Patrie_[11], dont a parle M. d'Hautpoul, +n'etait qu'une reponse aux attaques dont j'avais ete l'objet, et dont +certains organes de la presse gouvernementale ne s'etaient pas fait +faute. La conviction qui resulte pour moi de mon entrevue avec +le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assume la +responsabilite de l'affront public qui m'a ete fait, c'est a d'autres +qu'il doit etre attribue. Des informations ulterieures m'ont prouve que +je ne m'etais pas trompe. + +[Note 11: Voyez aux Pieces justificatives.] + +Quoi qu'il en soit, je recus, le lendemain, avec une lettre du general +Bertrand, directeur du personnel, le decret qui parut le surlendemain +au _Moniteur_, signe Louis-Napoleon Bonaparte, et portant en tete +la devise: Fraternite! Sa legalite, de l'avis de bien des personnes +competentes, aurait pu etre contestee sous plus d'un rapport, mais +ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma demission, +je ne crus pas devoir lui disputer mon epaulette _au titre etranger_. On +peut voir, aux Pieces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma +reponse au general Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite. + +On y trouvera aussi le texte, d'apres le _Moniteur_, de mes +interpellations qui eurent lieu a l'Assemblee nationale, le 22 novembre, +et celui de la reponse de M. d'Hautpoul. + +En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de +ce discours du ministre de la guerre. N'etait-il pas, au moins, etrange +de venir dire serieusement a l'Assemblee, qu'a ma place, ayant rencontre +les renforts, il se serait mis a leur tete, il serait parti avec eux, +et, le lendemain, il serait monte a l'assaut de Zaatcha!! Je transcris +litteralement ses expressions, mais c'est a ne pas y croire! Comment, +moi, officier au titre etranger, j'aurais donne des ordres a des troupes +ayant a leur tete des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au +titre francais? Mais ils m'auraient _envoye promener_, et ils auraient +bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-la, semblait avoir oublie les +rudiments de la hierarchie militaire, et les droits au commandement que, +meme a parite de grade, un officier etranger ne peut exercer vis-a-vis +d'un officier au titre francais.[12] + +[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.] + +Et que dire de cette pretention de monter a l'assaut le lendemain? +D'abord, les renforts etant separes de Zaatcha par une distance de +plusieurs journees de marche, le plus grand foudre de guerre, a moins +d'etre Josue, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable +general. Laissant de cote cette legere erreur geographique, qu'aurait +dit le general en chef si, m'arrogeant ses prerogatives, j'etais venu +lui prescrire un plan, ou tenter une operation quelconque sans prendre +ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentee, qui m'aurait obei, ou +plutot _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un +homme respectable debiter de pareilles excentricites, et n'a-t-il pas +fallu que les esprits fussent bien prevenus, pour les ecouter sans +sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon general n'etait-il pas +de me rendre a Alger, et si j'eusse desobei, fut-ce pour retourner a +Zaatcha plutot qu'a l'Assemblee nationale, M. d'Hautpoul _ne m'eut-il +pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, revoque de +mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand meme je n'en aurais +pas eu?_ + +M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup a mon nom, et il +venait declarer, en meme temps, que ce nom et les longues persecutions +qu'il a attirees, ne valaient pas la peine de naturaliser mon epaulette, +ni d'arreter une mesure qui certes n'etait pas empreinte d'aucun esprit +de famille. + +Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulieres meprises, il me +reprochait de ne pas avoir _consulte mon coeur de soldat_, on comprendra +que si j'avais voulu descendre a des personnalites, rien ne m'eut ete +plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'eut pas +convenu envers un ministre et un vieux general. + +Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemblee +presque entiere se soit levee contre l'ordre du jour que je +presentai.[13] Au contraire, la gauche presque entiere, et cela m'importe +beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgre la position delicate +que ma susceptibilite a l'endroit de Louis-Napoleon m'avait faite dans +l'opinion de la plupart de ses honorables membres. + +[Note 13: Voyez aux Pieces justificatives.] + +Quant a mes autres collegues, je prendrai la liberte de leur exposer +avec le profond respect que je dois a une fraction si importante de la +souverainete nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais +des citoyens des departements qui m'ont elu, et que je ne me crois +nullement tenu de conformer mon opinion a celle de la majorite. Cette +opinion, fut-elle individuelle, elle pese dans la balance, du poids d'un +vote libre, consciencieux et sans controle. + +Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni meme dans la loi +electorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un representant +abdique l'independance de son caractere, et perde le droit de revenir +prendre part aux deliberations legislatives quand il le juge necessaire +ou seulement opportun. J'y vois, plutot, comme je l'ai fait remarquer a +la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du delai de six +mois fixe par la loi, son mandat de representant est perime de droit. +Ainsi donc, si, en Algerie, ou meme plus loin, il etait oblige +d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire +perdre a dessein sa haute qualite, soit en lui refusant l'autorisation +de retour, soit en tardant simplement a l'envoyer.[14] + +[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: "Toute fonction +publique retribuee est incompatible avec le mandat de representant +du peuple. Les exceptions seront determinees par la loi electorale +organique." L'article 85 de cette loi dit: "Sont exceptes de +l'incompatibilite les citoyens charges temporairement d'un commandement +ou d'une mission extraordinaire, soit a l'interieur, soit a l'exterieur. +Toute mission qui aura dure six mois cessera d'etre reputee +temporaire."] + +On a dit qu'un representant etait libre d'accepter ou non une mission du +gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les +phases variees de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort +bien ne pas convenir dans quinze jours, ou meme demain. Il ne faudrait +pas chercher bien loin pour trouver deux honorables representants qui +avaient accepte de hautes missions sous le ministere Barrot-Dufaure, et +qui les ont resignees a l'avenement du ministere _d'action_. + +Je ne disconviens pas que l'alternative resultant des dispositions +que je viens de citer ne soit un argument peremptoire en faveur des +incompatibilites, et, pour ma part, je les ai votees presque toutes. Je +comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilites +soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je +maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et +en these generale, un representant du Peuple reste toujours libre de +reprendre une position qui, en definitive, ne releve que de la nation; +et je ne voudrais pas affirmer qu'une revision meme de la loi electorale +pourrait faire disparaitre, dans le sens de la majorite, une lacune +qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes. + +Pour moi, apres le coup que Louis-Napoleon a porte a un de ses plus +proches parents, a un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au +representant de la Corse, je n'aurais pas ose paraitre a la tribune +nationale, si je n'avais ete fort de ma _conscience_ et de mon _droit_. +De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai ete en Afrique, j'ai fait +mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce +qu'en toute sincerite, je ne puis reconnaitre a personne la faculte de +prescrire les fonctions supremes que les membres du Pouvoir Legislatif +tiennent du Peuple. + + + + +PIECES JUSTIFICATIVES. + + + +No 1.--Lettre de Louis Blanc. + +REPUBLIQUE FRANCAISE. + +LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. + +Palais national du Luxembourg. + +_A Pierre-Napoleon Bonaparte._ + +Citoyen, + +C'est avec un plaisir extreme que je vous fais part de la decision prise +a votre egard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer +chef de bataillon dans la Legion etrangere, bien convaincus que votre +intention formelle est de mettre au service exclusif de la Republique +les fonctions confiees a votre loyaute par le gouvernement republicain. + +Faire servir a l'etablissement, a la consolidation, au triomphe complet +de la liberte, le prestige attache au grand nom de Napoleon, c'est se +montrer digne de porter un tel nom et bien meriter de la patrie. Le +temps des pretentions dynastiques est passe a jamais. La glorieuse +revolution qui vient de s'accomplir a definitivement coupe court au +regime de la royaute et de tout ce qui lui ressemble. + +C'est parce qu'il vous sait penetre de cette conviction, imbu de ces +sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une +marque de confiance qu'en ma qualite de Corse je suis heureux de vous +annoncer. + +Salut et fraternite, + +Le 15 avril 1848. + +LOUIS BLANC, + +Membre du Gouvernement provisoire. + + + +No 2.--Petition a la Constituante + +Citoyens Representants du peuple, + +Le lendemain de Fevrier, accouru de l'exil pour offrir mes services a +mon pays, j'ai accepte avec une profonde reconnaissance, des mains +des fondateurs de la Republique, le grade de chef de bataillon au 1er +regiment de la Legion etrangere. J'etais autorise a le regarder comme un +etat transitoire devant amener ma mutation dans un regiment francais. + +L'intention de M. de Lamartine, et apres lui, celle de M. le general +Cavaignac, etait de demander a l'Assemblee nationale une decision a cet +egard. Elle etait necessaire, en presence de la loi du 14 avril 1832 sur +l'avancement. A part toute autre consideration, ces hauts fonctionnaires +de la Republique avaient pense qu'une exception paraitrait fondee en +ma faveur, puisque l'exil dont ma famille etait frappee m'avait seul +empeche soit de satisfaire a la loi de recrutement, soit d'entrer dans +une ecole militaire. Ce qui corroborait encore ces considerations, +c'etaient les demandes reiterees de servir dans l'armee d'Afrique, que, +depuis douze ans, je n'avais cesse d'adresser au gouvernement dechu, et +que les marechaux Soult et Sebastiani m'ont offert d'attester au besoin. + +Apres l'election de mon cousin a la presidence de la Republique, et +sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le +gouvernement issu de l'election du 10 decembre ferait pour moi la +proposition favorable que Lamartine ou le general Cavaignac eussent +faite. Le gouvernement n'a pas cru devoir prendre cette initiative; et +si je ne pouvais avoir recours a vous, citoyens representants, je me +verrais frappe, j'en conviens, dans mes esperances les plus cheres, +esperances que je n'avais pas abandonnees, meme dans l'exil; car un +soldat de mon nom ne renonce pas facilement a servir dans les rangs de +l'armee francaise. + +La Legion etrangere, je le sais, a glorieusement conquis une haute +reputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir appartenu au corps +de ses braves officiers; mais peut-etre n'est-ce pas une pretention +exorbitante de ma part que d'esperer d'etre enfin admis autrement qu'a +titre d'officier etranger. Je m'etais dit qu'un neveu de notre grand +capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons, +n'avait pas a craindre que le coup dont une loi de proscription +l'a frappe ricochat, pour l'atteindre encore, sur le terrain de la +Republique. + +L'elevation d'un autre neveu de l'empereur Napoleon a la magistrature +supreme de l'Etat semblait m'assurer de plus en plus qu'on ne me +refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort a personne, +puisque mon emploi actuel peut etre rempli par un chef de bataillon au +titre francais. + +Pour sortir de la position anormale ou je me trouve, je fais un +respectueux appel, citoyens representants, aux mandataires du Peuple +Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos +regiments francais d'infanterie; et, quelle que soit votre decision, +croyez que si jamais la Republique etait attaquee, je me reserve bien de +combattre pour elle, fut-ce meme comme simple volontaire. + +Salut et fraternite, + +Paris, le 17 mars 1849, + +PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE. + + + +No 3.--Etats nominatifs des hommes de la Legion etrangere, et du 2e +bataillon d'Infanterie legere d'Afrique, tues ou blesses le 25 octobre +1849. + +3e bataillon d'infanterie legere d'Afrique. + +_ETAT nominatif des hommes tues ou blesses le 25 octobre 1849._ + + Numeros NOMS. GRADES. OBSERVATIONS. + des + compagnies. + + 2e Butet, capitaine. Blesse d'un coup de feu a la cuisse droite. + 4e Touchet, capitaine. Blesse d'un coup de feu a la poitrine. + 2e Termeuf, caporal. Blesse d'un coup de feu au poignet gauche. + Id. Prudhom, chasseur. Tue d'un coup de feu. + Id. Luyat, chasseur. Tue d'un coup de feu. + Id. Raynard, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la cuisse. + 3e Doucet, chasseur. Blesse d'un coup de feu a l'epaule droite. + Id. Favry, chasseur. Blesse d'un coup de feu au sourcil droit. + 4e Genet, caporal. Tue d'un coup de feu a la tete. + Id. Kerdavid, chasseur. Tue d'un coup de feu a la tete. + Id. Jacquemin, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la fesse. + 8e. Consigny, caporal. Blesse d'un coup de feu au flanc gauche. + Id. Tulpin, caporal. Blesse d'un coup de feu au bras droit. + Id. Dorez, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la joue gauche. + Id. Bay, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la fesse droite. + Id. Charmier, chasseur. Blesse d'un coup de feu a l'abdomen. + Id. Leroux, chasseur. Blesse d'un coup de feu a la jambe droite. + +Au bivouac, le 25 octobre, 1849. + +Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e regiment de la +Legion etrangere. + + _ETAT nominatif des hommes tues ou blesses le 25 octobre 1849._ + + DESIGNATION | NOMS | GRADES | OBSERVATIONS + des compagnies | | | + ---------------------------------------------------------------------- + Grenadiers du | Nyko, | capitaine. | Blesse d'un coup de + 3e bataillon. | | | feu et d'un coup de + | | | pierre. + | | | + 3e du 1er | Smitters, | sergeant. | Tue d'un coup de feu + bataillon. | | | au coeur. + | | | + Grenadiers du | Vigneur, | caporal. | Blesse d'un coup de + 3e bataillon. | | | feu. + | | | + Idem. | Oehme, | grenadier. | Tue d'un coup de feu + | | | a la tete. + | | | + Idem. | Martin, | grenadier. | Blesse d'un coup de + | | | feu. + | | | + Idem. | Schildwaeser, | grenadier. | Idem. + | | | + Idem. | Vraiden, | grenadier. | Idem. + | | | + Idem. | Selinger, | grenadier. | Idem. + | | | + 1re du 3e | Got, | sergent-major. | Idem. + bataillon. | | | + | | | + 2e du 3e | Vialet, | sergent. | Idem. + bataillon. | | | + | | | + Idem. | Pensa, | fusilier. | Idem. + +Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849. + +Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon, +P.-N. BONAPARTE. + + + +N deg. 4.--Rapport du commandant Bonaparte. + +Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849. + +_Deuxieme regiment de la Legion etrangere._ + +Mon colonel, + +Charge du commandement de deux cents hommes de la Legion, et de deux +cents du 5e d'infanterie legere d'Afrique, designes pour abattre des +palmiers et proteger ce travail, je me suis porte ce matin, a huit +heures, vers la position qui m'avait ete indiquee par M. le general +Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occupe un mur +faiblement crenele par les Arabes, et de la nous les avons tenus en +respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activite +bon nombre de palmiers que j'evalue, au moins, a deux cent cinquante. + +Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant forme par +le mur avec le reste de notre ligne qui s'etendait jusqu'a la plaine. +J'avais, a plusieurs reprises, charge le capitaine Butet, du 3e +d'infanterie legere d'Afrique, de l'observation de ce point important, +et il m'en avait repondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut +atteint d'un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tue au meme +instant. Les Arabes se jeterent sur le mur, limite de notre ligne, +qu'ils n'ont point franchie, malgre les diverses phases du combat. Ils +etaient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grele de pierres +qu'ils lancaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer +audacieusement a la crete, d'ou ils firent feu de leurs fusils et de +leurs pistolets. Nous les recumes a coups de fusil. Une reserve de vingt +grenadiers de la Legion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, a ma +voix, soutenir l'infanterie legere, et assurer la position meilleure, +que nous occupames immediatement dans un jardin encaisse, a environ 20 +metres du mur occupe d'abord, position d'ou nous n'avons cesse de tenir +l'ennemi a distance. + +Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne etait, comme vous +l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon ou huit a dix grenadiers +de votre regiment, electrises par votre voix et l'exemple du brave +sergent Smitters, heroiquement tue dans cette affaire, ont si +vaillamment combattu. + +Je tous rendis compte de l'utilite d'un renfort qui nous permit de ne +pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites +avancer les reserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce +temps, les grenadiers postes au mamelon susdit, et l'infanterie legere +d'Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques reiterees et +acharnees des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude +que nous devons a M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de +l'action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui +vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus +de tout eloge. Je dois neanmoins vous signaler les intrepides capitaines +Butet et Touchet, du 5e d'infanterie legere d'Afrique, blesses +grievement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Legion, +atteint d'une balle et d'une pierre a la tete. Nous avons, outre le +sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Legion, et quatre de +l'infanterie legere d'Afrique. Les blesses, sans compter les trois +capitaines que j'ai eu l'honneur de tous signaler, sont au nombre +de vingt, dont neuf appartiennent a la Legion. Je joins ici l'etat +nominatif. + +Sur l'ordre du general, que vous m'avez transmis vous-meme, mon colonel, +dans le jardin encaisse ou nous combattions, soutenus par l'energique +et habile concours de M. le colonel de Barral a notre gauche, sur votre +ordre, dis-je, la retraite s'est effectuee avec une grande regularite +par la plaine, et elle etait accomplie a midi. + +Outre l'abattage des palmiers, notre operation peut etre consideree +comme etant une attaque tres vive sur Lichana, et, sans pouvoir evaluer +exactement le mal que nous avons fait a l'ennemi, j'estime qu'il est +tres considerable et au moins decuple de celui qu'il nous a fait +eprouver. + +Veuillez agreer, je vous prie, mon colonel, l'expression de mon respect. + +Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e regiment de la +Legion etrangere, + +P.-N. BONAPARTE. + +Vu et approuve le rapport de M. le commandant P.-N. Bonaparte, qui est +complet. + +Tranchee, le 26 octobre 1849. + +Le colonel faisant fonctions de general de tranchee. + +CARBUCCIA. + + + +No 5.--Rapport du colonel Carbuccia. + +Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849. + +_A M. le general Herbillon, commandant la colonne expeditionnaire du +Zab._ + +Mon general, + +Vous m'avez, ce matin, envoye l'ordre, a la tranchee, par M. le +capitaine d'etat-major Regnault, de vous faire connaitre les +dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant la +journee. + +Je vous ai fait repondre par lui que j'avais confie a M. le commandant +Pierre Bonaparte, du 2e regiment de la Legion etrangere, la mission de +proceder a cette operation importante, a la tete de quatre cents hommes, +dont deux cents de la Legion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique. + +Ci-joint, sur les evenements importants accomplis dans cette journee, le +rapport de cet officier superieur, dont je suis heureux d'avoir a vous +signaler la bravoure temeraire, et le coup d'oeil militaire digne du nom +qu'il porte. Atteint violemment d'un enorme pave sur la poitrine, il est +reste a son poste, et il a tue de sa main deux chefs arabes, au plus +fort de la melee, aux applaudissements de la ligne de tirailleurs. + +Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des difficultes +qu'il eprouvait a continuer son operation, je suis part de la tranchee a +la tete d'une troupe de soutien et apres avoir recu son rapport verbal, +je vous ai fait demander un bataillon de renfort. + +M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de Constantine, +est arrive sans delai; une de ses compagnies a pris part au feu de la +premiere ligne; le reste a ete, sous vos yeux, place en reserve, et +lorsque les Arabes ont eu abandonne leur position pour rentrer a +Lichana, nous avons effectue notre retraite, qui a ete terminee a midi +et effectuee avec le plus grand ordre, sans opposition de l'ennemi. + +Le mouvement a ete facilite par votre ordre par le feu de deux obusiers +amenes sur place par M. le colonel Pariset en personne. + +La disposition prise par vous (en faisant cooperer la colonne de M. le +colonel de Barral au mouvement de la journee) a ete des plus utiles. Les +troupes, sous les ordres directs de leur chef qui ne s'est pas epargne +dans cette journee et que j'ai vu partout ou il y avait du danger, ont +empeche le commandant Bonaparte d'etre deborde sur sa gauche, et lui +ont permis de conserver, aussi longtemps que vous l'avez voulu, des +positions aussi difficiles. + +Pendant ce temps-la, la sape de droite, gardee dans la tranchee par une +compagnie de voltigeurs du 38e, a ete vivement assaillie par un nouveau +contingent arrive dans Zaatcha pendant le combat. Les voltigeurs, avec +sang-froid et energie, ont attendu les Arabes a bout portant; ils en ont +tue cinq et ont mis le reste en fuite. + +La conduite des troupes a ete admirable de devouement et d'energie, +aujourd'hui comme toujours, et elle continue a leur meriter l'estime et +la reconnaissance de la France et de son president. + +Veuillez agreer, mon general, l'hommage de mon respectueux devouement. + +Le colonel du 2e regiment de la Legion etrangere, commandant la +subdivision de Batna, faisant fonctions de general de tranchee, + +Signe: CARBUCCIA. + + + +N deg. 6.--Ordre du general Herbillon. + +_Ordre._ + +M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors cadre, se +rendra immediatement a Alger, aupres de M. le gouverneur general, pour +remplir une mission concernant l'expedition de Zaatcha. + +Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849. + +Le general de brigade, commandant la division de Constantine, + +HERBILLON. + + + +No 7.--Lettre a la Patrie. + +Paris, 18 novembre 1849. + +Monsieur le Redacteur, + +Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que mon retour +d'Afrique inspire a quelques journaux m'engagent a vous prier d'inserer +ce qui suit: + +Sans parler des convois que j'ai escortes a travers les partis ennemis, +je n'ai quitte le camp de Zaatcha, ou je suis reste huit jours, qu'apres +avoir commande l'attaque du 25 octobre, et avoir ete de tranchee le 24, +le 25, le 28 et le 29. + +Le general Herbillon ayant decide qu'on ne donnerait plus d'assaut, et +qu'on attendrait des renforts pour investir la place, et la reduire par +le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait les operations +bien au-dela du terme que, meme avant mon depart de Paris, j'avais fixe +pour ma rentree a l'Assemblee nationale. Comme representant du Peuple, +j'etais seul juge de l'opportunite de mon retour a mon poste, et je ne +dois, a cet egard, aucun compte a personne. Les phases politiques qui +viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal juge de +cette opportunite. + +Au surplus, j'avais tout lieu d'etre mecontent de la position que +l'absence complete de tout ordre convenable m'avait faite en Afrique. +Je n'ai d'ailleurs quitte Zaatcha qu'avec l'ordre formel du general +Herbillon de me rendre aupres du gouverneur general, pour presser +l'arrivee des renforts qu'il attendait, et c'est parce que je les ai +rencontres en route que je suis revenu directement de Philippeville, au +lieu de passer par Alger. + +Veuillez agreer, je vous prie, Monsieur le Redacteur, l'expression de +mes sentiments affectueux et distingues. + +P.-N. BONAPARTE, + +Representant du Peuple. + + + +No 8.--Lettre du general Bertrand, et decret du President de la +Republique. + +(_Ministere de la Guerre_.) + +REPUBLIQUE FRANCAISE. + +LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. + +Paris, le 19 novembre 1849, a 9 heures du soir. + +Monsieur le Representant, + +Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous transmettre +la copie d'un decret du President de la Republique, prononcant votre +radiation des cadres de l'armee; ainsi que la piece signee du general +Herbillon, remise par vous au Ministre a votre arrivee a Paris. + +Veuillez agreer, Monsieur le Representant, l'assurance de ma haute +consideration. + +Le general de brigade, directeur general du personnel, + +BERTRAND. + +REPUBLIQUE FRANCAISE. + +LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. + + + +_Au nom du Peuple francais_, + +Le President de la Republique, + +Considerant que M. Pierre-Napoleon Bonaparte, nomme, au titre etranger, +chef de bataillon dans le 1er regiment de la Legion etrangere, par +arrete du 19 avril 1848, a recu, sur sa demande, un ordre de service, le +19 septembre 1849, pour se rendre en Algerie; + +Considerant qu'apres avoir pris part aux evenements de guerre dont +la province de Constantine est en ce moment le theatre, il a recu du +general commandant la division de Constantine l'ordre de se rendre +aupres du gouverneur-general de l'Algerie pour remplir une mission +concernant l'expedition de Zaatcha; + +Considerant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est pas rendu +aupres du gouverneur general, mais qu'il s'est embarque a Philippeville +pour revenir a Paris; + +Considerant qu'un officier servant en France, au titre etranger, se +trouve en dehors de la legislation commune aux militaires francais, mais +qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est engage; + +Considerant que M. Pierre-Napoleon Bonaparte, en sa dite qualite, +n'etait ni le maitre de quitter son poste sans autorisation, ni le juge +de l'opportunite de son retour a Paris; + +Sur le rapport du ministre de la guerre, + +Decrete: + +Article 1er. M. Pierre-Napoleon Bonaparte est revoque du grade et de +l'emploi de chef de bataillon a la Legion etrangere. + +Art. 2. Le ministre de la guerre est charge de l'execution du present +decret. + +Fait a Paris, a l'Elysee-National, le 19 novembre 1849. + +LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE. + +Le ministre de la guerre, + +D'HAUTPOUL + + + +N deg. 9.--Reponse au general Bertrand. + +Paris, 19 novembre 1849. + +Monsieur le general, + +Je recois votre lettre qui me transmet la copie d'un decret du president +de la Republique prononcant, dites-vous, ma radiation des cadres de +l'armee (_sic_). Je vous observerai d'abord que ne faisant pas partie de +ces cadres, je ne puis en etre radie, mais seulement revoque du grade, +que je ne devais, d'ailleurs, qu'au Gouvernement Provisoire de la +Republique, qui me l'avait confere avant que je fusse representant du +Peuple a la Constituante, et par consequent avant l'abrogation de la loi +qui privait les membres de ma famille de leurs droits de citoyen. + +Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme representant du +peuple, comme neveu de l'empereur Napoleon, et comme fils de Lucien +Bonaparte, de cet etat d'officier _au titre etranger_, il y a deja +longtemps qu'a deux reprises differentes j'avais donne ma demission, et +que ce n'est que pour ceder aux instances reiterees et pressantes du +president de la Republique que je l'avais retiree. Arrive avant hier a +Paris, je me suis rendu hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai +declare que si je ne donnais pas encore, definitivement, ma demission, +c'etait pour ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont +point ete arretes par cette consideration, et si je regrette ma bonhomie +qui leur a permis de me prevenir, je ne leur en veux pas autrement, car +je suis debarrasse d'une position qui n'etait ni normale, ni convenable, +et que, sous aucun pretexte, je n'aurais plus gardee longtemps. + +Un mot maintenant du decret presidentiel: + +Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande +qu'une mission en Algerie m'a ete donnee. Elle m'a ete instamment +proposee par le president de la Republique, comme le prouve la lettre +qu'il me faisait ecrire par M. Ferdinand Barrot dans les Ardennes, ou +j'avais ete passer le temps de prorogation de l'Assemblee. + +En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engage a remplir un +service, dont la duree aurait pu etre fixee par le gouvernement. Ma +mission qui, d'apres la loi electorale organique, n'aurait pu, en tous +cas, durer plus de six mois, etait temporaire, indeterminee, gratuite et +dependante de ma volonte. On concevrait meme difficilement qu'il eut pu +en etre autrement. + +D'un autre cote, mon grade de chef de bataillon au titre etranger ne +me depouillait pas apparemment de mon caractere de membre du pouvoir +legislatif; et quoi qu'en dise le president de la Republique, dont +les decrets, grace a Dieu, n'ont pas encore force de loi, j'etais +parfaitement le maitre de revenir, sans l'autorisation de personne, +sieger a mon poste le plus important, a l'Assemblee nationale, et +j'etais seul juge de l'opportunite de mon retour. Du reste, le but de la +mission que m'avait donnee le general Herbillon etait rempli, du moment +que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontres en marche, +etaient assures. + +Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu plus +presentes a l'esprit, ils sauraient que tout officier, representant du +Peuple, est en non-activite hors cadre, et que la revocation qu'ils +decretent ne peut porter que sur le grade, et non sur l'emploi, puisque +je n'en ai pas. + +Agreez, Monsieur le general, l'assurance de ma parfaite consideration. + +PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE, + +Representant du Peuple. + + + +N deg. 10.--Extrait du compte-rendu de la seance de l'Assemblee legislative +de 22 novembre 1849, d'apres le _Moniteur_. + +_Interpellations de M. Pierre Bonaparte._ + +_M. le President._--M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation +d'adresser des interpellations a M. le ministre de la guerre, sur un +decret qui a paru dans le _Moniteur_, et qui revoque M. Pierre Bonaparte +du grade militaire qui lui avait ete confere par le Gouvernement +provisoire. + +Je demande a M. le ministre de la guerre a quel jour il veut que les +interpellations soient fixees. + +_M. le general d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Je suis pret a +repondre a l'instant. + +_M. le President._--L'Assemblee veut-elle entendre immediatement les +interpellations? + +_De toutes parts._--Oui! oui! + +_M. le President._--La parole est a M. Pierre Bonaparte. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens representants du Peuple, je n'ai que +quelques mots a dire sur la question que ce decret souleve en general, +et sur ce qui me regarde en particulier, si l'Assemblee veut bien +m'entendre. + +En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec +indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire _dans cette +enceinte_, qu'un membre du pouvoir legislatif, quelle que soit la +mission temporaire qui ait pu lui etre confiee, en vertu de l'article 85 +de la loi electorale organique, ne peut etre retenu malgre lui loin du +sanctuaire national, ou s'accomplit son mandat. (Mouvements divers.) +Jaloux de vos droits, qui sont ceux du pays, il importe que vous +fassiez intervenir a cet egard une decision souveraine qui reprime les +outrecuidantes pretentions d'un gouvernement trop dispose a faire bon +marche du grand caractere dont les representants du peuple francais sont +revetus. J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du +jour motive, a la fin de la discussion. + +Passant a ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible que je +viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, dans ma conviction, +nos institutions republicaines, auxquelles je suis voue corps et ame, +sont sur le point de courir des dangers (Mouvement.) + +Je desire, citoyens representants, qu'on ne se meprenne pas sur +la portee de mes paroles. L'indigne maniere dont j'ai ete traite, +l'injustice et l'ingratitude dont j'ai a me plaindre, ont pu modifier +mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoleon Bonaparte, mais non +envers le president de la Republique. Tant qu'il saura maintenir la +constitution, ou que la majorite de l'Assemblee declarera qu'il l'a +maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, tout en conservant, bien +entendu, ma liberte d'appreciation parlementaire. + +Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers +surtout que je me defie. Leur persistance a eloigner tout ce qui +naturellement etait interesse a l'eclat du drapeau populaire releve +le 10 decembre suffit pour justifier mes defiances. A mon cousin et +collegue, Napoleon Bonaparte, comme a moi, ils ont fait donner une +mission, dont ils se sont ensuite subrepticement efforces de rendre +l'accomplissement impossible. + +_Et si vous exigez que je vous nomme celui a qui l'on doit attribuer +principalement tout ce que le president fait de deplorable, je le +nommerai._ + +_De toutes parts._--Oui! oui! Nommez! + +_M. Pierre Bonaparte._--Eh bien! c'est M. Fialin, _dit_ de Persigny! + +_M. le President._--J'arrete ici l'orateur en lui rappelant qu'aux +termes de l'article 79 du reglement, les interpellations de representant +a representant sont interdites. Il a demande l'autorisation +d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte qu'il a determine, et +sur lequel il demande des explications; je l'invite a se renfermer +dans les termes de ses interpellations; il ne peut interpeller un +representant, le reglement est formel. + +_M. Pierre Bonaparte._--Je m'y renfermerai, monsieur le president; +mais je prends la liberte de vous faire observer que ce n'est pas une +interpellation, mais une designation. + +_M. le President._--C'est une veritable interpellation. + +_M. Pierre Bonaparte._--C'est une designation. + +Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualite de membre +de cette Assemblee, on dirait vraiment que l'acharnement des partis se +plait a denaturer les choses les plus simples. + +Du camp de Zaatcha a Philippeville il y a onze etapes. Je suis parti de +Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, du general +Herbillon de me rendre a Alger. La seule partie de cet ordre que je +n'ai point executee, c'est la traversee de Philippeville a Alger. +Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, par consequent, il ne +pouvait y avoir aucun merite a la faire, puisque le but de ma mission +aupres du gouverneur general etait rempli par l'envoi des renforts que +j'avais rencontres en marche. + +D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le general Herbillon +le savait. Le president de la Republique et le Gouvernement savent +parfaitement aussi qu'a part mon droit de representant, que je n'ai +jamais aliene et que je n'alienerai jamais, il etait convenu, lorsque +j'ai quitte Paris, que je reviendrais d'Afrique quand je le jugerais +convenable, et sans qu'ils pussent y trouver a redire. (Rumeurs.) + +Sans cela, il est evident que je ne serais pas parti, puisque j'aurais +sacrifie l'independance de mon mandat, a laquelle je tiens par-dessus +tout. + +Je termine en demandant a M. le ministre de la guerre comment il se fait +qu'a mon arrivee a Paris, lorsque, sur sa demande (car je ne m'y croyais +nullement oblige), je lui ai communique l'ordre du general Herbillon, +prescrivant mon depart de Zaatcha pour Philippeville et Alger, il avait +repete a satiete que, sous le rapport militaire, les renforts etant +assures, il me trouvait parfaitement en regle? Vous m'avez dit, monsieur +le ministre, que j'etais parfaitement en regle. Si je ne me trompe, +l'opinion du gouverneur general de l'Algerie etait exprimee d'une +maniere analogue dans une depeche que M. le ministre de la guerre doit +avoir entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait appose son +contre-seing a la revocation qui a paru au _Moniteur!_ + +Ou M. le ministre de la guerre a change d'avis a mon egard avec une +etrange soudainete, ou il a valide une mesure qu'il savait etre une +injustice, une indignite, et qui, a part l'effet moral, me touche fort +peu, car je ne tenais nullement a ma qualite d'officier au _titre +etranger_. + +Vous comprendrez, citoyens representants, le sentiment qui m'a fait +entrer dans ces developpements, bien que, au point de vue du droit, ils +soient tout a fait superflus. + +Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'independance de +notre caractere. Il est bon, en tout cas, que les droits de ceux d'entre +nous qui sont ou qui seraient, a l'avenir, envoyes en mission, soient +fixes; et c'est pour cela que j'aurai l'honneur, apres la discussion, de +presenter a l'Assemblee un ordre du jour motive. + +_M. le President._--La parole est a M. le ministre de la guerre. + +_M. d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Messieurs, l'interpellation +qui m'est faite a deux caracteres bien distincts; je les traiterai l'un +apres l'autre. + +Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblee, qui a +demande ou accepte un mandat, soit dans l'ordre militaire, soit dans +l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions qui sont le +plus communement confiees aux representants), et qui a accepte dans +toute leur teneur les instructions qui lui ont ete donnees librement, +volontairement, et souvent apres sollicitations, il s'agit de savoir, +dis-je, si, une fois rendu a son poste, il est libre d'oublier ce meme +mandat, ce meme engagement; s'il est juge, juge souverain, d'apres la +theorie de l'honorable preopinant, de l'opportunite de son retour. + +Eh bien! je commence par declarer que non. (Tres bien! tres bien!) + +Le Gouvernement seul a ete juge du merite du mandat; celui qui l'a +accepte en est convenu par le fait seul de l'acceptation; une fois rendu +a son poste, il doit consulter ses instructions; s'il est militaire, il +doit se renfermer dans l'obeissance due a ses chefs militaires; il n'est +plus, la, representant du Peuple. (Marques d'assentiment.) + +_M. Pierre Bonaparte._--Alors, pourquoi m'avez-vous trouve en regle? + +_M. le President._--Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez pas! On +vous a ecoute; laissez M. le ministre vous repondre. + +_M. le Ministre._--Je le repete, il n'est plus, la, le representant du +Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre le representant +du Peuple, ayant mission de la convention du Gouvernement, en se placant +au-dessus de toutes les positions dans les armees, et ce qui se passe +aujourd'hui. Quelques journaux ont voulu la rencontrer; ils sont tombes +dans une erreur complete. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre +qui partage une pareille doctrine. (Non! non!--Approbation.) + +Du reste, l'Assemblee legislative, dans l'espece qui nous occupe, +n'avait donne aucun mandat a M. Pierre Bonaparte. Le mandat emane +essentiellement du Gouvernement, de l'initiative du Pouvoir executif. +Ainsi, laissons de cote le caractere de representant, qui ne doit pas +occuper l'Assemblee. (Tres bien!) + +Voila ma reponse a la premiere partie de la discussion. (Marques +prolongees d'approbation.) + +Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il passe? M. +Pierre Bonaparte est chef de bataillon a la Legion etrangere, au titre +etranger; et remarquez, messieurs, que ce titre n'a rien de blessant. M. +Pierre Bonaparte ne peut pas etre chef de bataillon a d'autre titre, car +la loi de 1834, sur l'etat des officiers, nous est connue; c'est le Code +militaire, un code qu'on ne peut pas enfreindre, que j'ai appele; dans +une autre circonstance, l'arche sainte. D'apres cette loi, quand on n'a +pas suivi la hierarchie, quand on n'appartient pas a l'armee avec le +grade de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues +pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de guerre sur +le champ de bataille ou dans une proposition reguliere de candidature +sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir chef de bataillon. +M. Pierre Bonaparte n'etait ni dans l'une ni dans l'autre de ces +conditions. On lui a confere, c'est le Gouvernement provisoire, je +crois, on lui a confere le titre de chef de bataillon dans la Legion +etrangere, a titre etranger; lui, n'est pas etranger, mais son titre est +etranger; c'est ce qu'il faut bien distinguer. (Tres bien! tres bien!) +Voila en quoi M. Pierre Bonaparte ne peut pas etre blesse: il est +Francais et bon Francais, c'est un hommage que je lui remis; mais son +titre dans la Legion etrangere est titre etranger. Il faut bien faire +attention a cette distinction. (Tres bien! tres bien!) + +M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algerie. Cette +mission disait qu'a son arrivee a Alger il serait a la disposition du +gouverneur general. Que fait le gouverneur general? Il se rappelle le +nom de Bonaparte, et il donne a M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, +le poste le plus perilleux; c'est la qu'un Bonaparte doit etre heureux +de se trouver; c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes +d'approbation.) + +_M. Pierre Bonaparte_.--Je vous prie de croire que je n'ai pas boude. + +_M. le Ministre._--Je dis cette phrase a dessein. Dans la lettre que M. +Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint qu'on lui avait +fait une condition qui n'etait pas convenable; c'est a cela que reponds. + +Je n'accuse en rien, Dieu m'en preserve, la bravoure de M. Pierre +Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. Mais il ne +s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je crois devoir +relever, et je declare que le poste qu'on a donne a M. Pierre Bonaparte +etait un poste de choix, de faveur, qu'il devait en etre content, +puisqu'on l'envoyait a l'ennemi, et que, quand on porte son nom, on doit +etre enchante de se trouver dans une pareille position. (Tres bien! tres +bien!) + +Qu'est-il arrive? M. Pierre Bonaparte a recu un commandement de son +grade, on lui a donne le commandement de quatre cents hommes. Il +s'est avance en tirailleur sur l'ennemi: je ne juge pas le merite du +mouvement, s'il etait plus ou moins rationnel, ceci est un fait purement +militaire; vous me permettrez de le passer sous silence. L'engagement +qui eut lieu a ete vif; la ligne des tirailleurs a du se retirer. +M. Pierre Bonaparte a montre beaucoup de courage; il a ete presque +apprehende au corps par un Arabe. Il l'a tue de sa main, c'etait tout +naturel; on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom. +Plus tard, un bataillon de renfort est arrive; l'affaire a ete reprise; +chaque troupe est restee dans sa position respective. + +Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublie qu'il +etait representant, qui n'en parlait pas, le lendemain, M. Pierre +Bonaparte s'en est souvenu. + +_M. Pierre Bonaparte._--Pas le lendemain! + +_M. le Ministre._--Peu importe! je n'epilogue pas sur les heures ou sur +le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps apres, a trouve qu'etant +representant du Peuple, il devait revenir dans cette enceinte. C'est +fort bien; mais il aurait du y penser avant de partir. En ce moment, +il etait devant l'ennemi; il aurait du s'en souvenir. (Tres bien! tres +bien!) + +Qu'il me permette de lui dire qu'a sa place, en presence de l'ennemi, +j'aurais parfaitement oublie que j'etais representant. (Tres bien! tres +bien!) + +_M. Pierre Bonaparte._--Je suis revenu pour affaire de service. + +_M. le President._--N'interrompez pas; vous repondrez! + +_M. le Ministre de la guerre._--M. le general Herbillon, commandant +militaire de la province de Constantine et des troupes qui font le siege +de Zaatcha, a donne, il est vrai, a M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il +m'a remis entre les mains. Je lui ai dit: "Cet ordre vous couvre". +C'etait tout simple, et s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce +que j'aurais fait? Je serais venu ici; j'aurais demande a l'Assemblee +l'autorisation de vous poursuivre; je vous aurais fait arreter et +conduire par la gendarmerie a Constantine, et la, vous auriez ete +traduit devant un conseil de guerre. (Marques generales d'approbation.) + +Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne +restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute +grave; c'etait de ne pas avoir accompli un mandat recu. Ce mandat etait +important; il disait a M. Pierre Bonaparte d'aller a Alger; pourquoi +faire? C'etait une chose a peu pres inusitee qu'un officier commandant +une troupe, et une troupe devant l'ennemi, en fut detache pour aller +devant le gouverneur d'Alger demander des secours. Mais enfin j'accepte +cette mission tout etrange qu'elle puisse paraitre. Du moins fallait-il +l'accomplir. Or, que se passe-t-il? + +En arrivant a Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des troupes qui +debarquaient. C'etait une chose toute simple. En ne consultant que mon +coeur de soldat, je me serais mis a la tete de ces troupes, je serais +parti avec elles, et le lendemain je serais monte a l'assaut de Zaatcha. +(Tres bien! tres bien!) + +_M. Pierre Bonaparte._--Un officier au titre etranger ne peut pas +commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels. + +_M. le Ministre._--M. Pierre Bonaparte en a juge autrement. Il arrive a +Philippeville; un paquebot partait pour la France: il prend passage +a bord de ce paquebot; il arrive a Marseille, puis a Paris. Arrive a +Paris, il se presente chez le ministre de la guerre. Je fus assez etonne +de le voir: je connaissais son arrivee, du reste; je la connaissais par +un rapport du prefet de police, et je devais la connaitre, parce que, +dans toute hypothese, il m'importait beaucoup de savoir ou etait M. +Pierre Bonaparte. + +M. Bonaparte se presente chez moi. Je lui demande par quel hasard il est +a Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet ordre vous couvre par +rapport a Zaatcha, par rapport a l'abandon d'un poste militaire. S'il en +eut ete autrement, c'eut ete un deshonneur; un Bonaparte ne peut pas se +deshonorer, c'est impossible. + +M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre contenant +des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai combattues, +doctrines que vous avez entendues et qui auraient pour consequence de +mettre le Gouvernement dans l'impossibilite absolue de donner quelque +mandat que ce puisse etre a des membres de cette Assemblee. (Tres bien!) + +Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait inserer dans les +journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signee. Le Gouvernement +etait mis en demeure de repondre; il l'a fait par le decret que vous +connaissez. (Bruit.) Je repete ma phrase. Le Gouvernement etait mis en +demeure de repondre a la lettre de M. Pierre Bonaparte; c'etait une +espece de defi; le Gouvernement a repondu par le decret que vous avez +vu. + +_M. Pierre Bonaparte._--Par depit! + +_M. le Ministre._--Il etait dans son droit, dans son droit absolu, et +s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement raison de l'en +blamer. (Tres bien!) + +Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas de ma +competence. + +Quant aux influences du Gouvernement, je declare tres haut que M. le +president de la Republique n'a pour conseillers que ses ministres; nous +n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons l'influence de qui que +ce soit. (Tres bien!) + +Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des projets de +lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; nous nous inspirons +des votes de la majorite de cette Assemblee; nous nous conformons a ce +qu'elle decide, et nous serons toujours heureux de marcher avec elle. +(Approbation vive et prolongee.) + +_M. le President._--La parole est a M. Pierre Bonaparte. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens representants, je tiens seulement a +vous soumettre mon opinion sur un point du discours de M. le ministre. + +Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du general Herbillon +m'envoyant de Philippeville a Alger, il aurait demande a l'Assemblee +nationale l'autorisation de me poursuivre devant un conseil de guerre. +Mon opinion est que, si l'Assemblee avait accorde une pareille +autorisation, elle aurait abdique son droit et ses prerogatives les plus +essentielles (Murmures et denegations); car, s'il plaisait, par exemple, +a MM. les ministres d'eloigner de l'Assemblee un membre quelconque; si, +par suite de promesses, de seductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux +murmures.) + +_Un membre._--On est libre d'accepter. + +_M. Pierre Bonaparte._--... Ils n'avaient qu'a l'envoyer en Algerie, au +Senegal, n'importe ou, alors les membres dont la presence pourrait etre +incommode seraient eloignes au moins pendant six mois. (Denegations.) +Et notez bien une chose, c'est que, les six mois expires, si le +representant n'est pas revenu a son poste, sa qualite, son caractere est +perdu de droit. Je voulais seulement vous soumettre cette observation. + +_M. le President._--L'incident me parait vide. + +_M. Pierre Bonaparte._--Je propose un ordre du jour motive. + +_M. le President._--Voici l'ordre du jour motive que M. Pierre Bonaparte +propose a l'Assemblee: + +"Considerant que les missions ou commandements temporaires dont les +representants du Peuple peuvent etre investis, conformement a l'article +85 de la loi electorale organique, ne peuvent leur enlever leur droit +d'initiative parlementaire, ni l'independance de leur caractere +legislatif; + +"Considerant qu'il ne peut appartenir a personne d'empecher ou +d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement de leur +mandat, + +"L'Assemblee passe a l'ordre du jour." + +_M. le Ministre de la guerre._--Je demande l'ordre du jour pur et +simple. + +_Voix nombreuses._--Non! non!--Aux voix l'ordre du jour motive! + +_M. le President._--On a demande l'ordre du jour pur et simple. (Non! +non! On n'insiste pas!) + +_Nombre de voix._--L'ordre du jour motive! + +_M. le President._--Je mets aux voix l'ordre du jour motive presente par +M. Pierre Bonaparte. + +(Personne ne se leve a l'epreuve; l'Assemblee presque entiere se leve a +la contre-epreuve.) + +_M. le President._--L'Assemblee n'adopte pas l'ordre du jour motive. + +(Un grand nombre de membres viennent feliciter M. le ministre de la +guerre.--La seance reste suspendue quelques instants; les representants +descendus dans l'hemicycle se livrent a des conversations animees.) + + + +No 11.--Extrait du compte-rendu de la seance de l'Assemblee legislative +du 22 decembre 1849, d'apres le _Moniteur_, et Amendement de M. Pierre +Bonaparte. + +_Discussion du projet de loi relatif a la creation d'un quatrieme +bataillon dans le 1er regiment de la Legion etrangere, pour y recevoir +une partie des hommes de la garde nationale mobile de Paris._ + +_M. le President._--L'ordre du jour appelle la discussion du projet +de loi relatif a la creation d'un quatrieme bataillon dans la Legion +etrangere, pour y recevoir une partie des hommes de la garde nationale +mobile de Paris. + +Je dois d'abord consulter l'Assemblee sur l'urgence, qui est demandee +par le Gouvernement et proposee par la commission. + +(L'urgence, mise aux voix, est declaree.) + +_M. le President._--M. Pierre Bonaparte a la parole sur la discussion +generale. + +_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens representants du Peuple, je m'associe +de grand coeur aux intentions equitables que le projet du Gouvernement +nous annonce en faveur des debris de notre jeune et heroique garde +mobile. Mais pour savoir si la position qu'on veut faire a ceux de ces +jeunes soldats qui resteront sous les drapeaux est convenable, il faut +examiner celle du corps ou l'on propose de les faire entrer. Pour moi, +je pense que nous devons nous refuser a assigner a des citoyens francais +(qui ont bien merite de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position +qui, meme pour les militaires etrangers qui nous servent, n'est pas en +rapport avec la justice et la generosite de notre caractere national. +Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles d'existence de +la Legion etrangere ne sont pas modifiees. + +J'ai remarque que bien des personnes, meme appartenant a l'armee, +sont loin de se faire une idee bien nette des differentes categories +militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que cela s'explique +par l'etrangete meme de ces conditions diverses; mais si l'Assemblee le +permet, je les rappellerai succinctement. + +Il y a d'abord, dans la Legion etrangere, des officiers comme dans les +autres regiments, c'est-a-dire francais servant _au titre francais_, et +jouissant, par consequent, des memes droits et des memes garanties que +tous les autres officiers de l'armee. + +Il y a des officiers etrangers, naturalises civilement, ou non, et +servant tous egalement _au titre etranger_. + +Il y a des officiers francais sortis du service etranger et servant au +titre etranger. + +Il y a enfin des officiers demissionnaires du service francais, et +reintegres au titre etranger. + +Lorsque les officiers etrangers ont ete places dans la Legion, en +conformite de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service etaient +concues comme celles des corps francais. Ils croyaient donc n'etre +soumis qu'a la condition de ne pas servir en France. Leur erreur etait +bien naturelle, car les lois organiques du 11 avril 1831, 14 avril +1832, 19 mai 1834, sont muettes a leur sujet; et si l'article 3 de +l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait (tres justement au point de +vue national) d'une exclusion pour le commandement, du moins leur +offrait-elle la voie de la naturalisation civile, pour rentrer dans le +droit commun et obtenir la naturalisation militaire. + +Tel etait, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai +1832, abroge depuis par l'ordonnance du 18 fevrier 1844. S'il eut pu +rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la Legion a cet +egard, ce doute aurait disparu devant les explications donnees par +le ministre de la guerre en maintes circonstances, et devant les +autorisations de permutation accordees entre des officiers etrangers +naturalises servant dans la Legion et des officiers des regiments +francais. + +J'ai eu sous les yeux: + +1 deg. Une lettre du 3 decembre 1834 (posterieure ainsi a la promulgation de +la loi sur l'etat des officiers), dans laquelle il est dit: "Direction +du personnel et des operations militaires.... Ce n'est donc que lorsque +M. de Caprez aura ete naturalise Francais qu'il sera en position de +demandera permuter; mais, tant qu'il conservera la qualite d'etranger, +sa reclamation a cet egard ne saurait etre accueillie. _Signe_: Miot." + +2 deg. Une liste des officiers etrangers, provenant notamment des regiments +suisses, qui servent maintenant dans des corps francais, et qui +sont sortis de la Legion par permutation. Parmi eux figurent un +lieutenant-colonel et un chef de bataillon. + +Cette position n'a ete changee qu'a l'organisation de la deuxieme Legion +etrangere, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers au titre +etranger contiennent l'annotation suivante: _Cette nomination etant +faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne donne pas a M.N. les droits +conferes aux officiers francais par la loi sur l'avancement et celle sur +l'etat des officiers_. + +Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par les articles +195 a 203, regle l'avancement, dans la Legion, pour les grades +superieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables a +l'anciennete, ne sont pas applicables en Algerie, par suite de +l'application qui est faite a l'annee de l'article 20 de la loi du 14 +avril 1832. + +Enfin a paru l'ordonnance du 18 fevrier 1844, qui a, pour la premiere +fois, decide que la naturalisation civile n'ajoute aucun droit au +commandement pour les officiers etrangers, et que les officiers francais +servant au titre etranger n'ont que les droits des officiers etrangers +pour le commandement. + +Aussi, peu a peu, les officiers etrangers se sont trouves dans la +position peu honorable et tres blessante: 1 deg. d'etre revocables a +volonte; 2 deg. d'etre, quel que soit leur grade, sous les ordres de +l'officier francais qui commande; 3 deg. d'etre prives a jamais, a un tour +d'anciennete, de devenir officiers superieurs. On ne leur a conserve que +les benefices de la loi du 11 avril 1831! + +J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a du etre fait application de la +decision de 1844, cette decision a ete violemment mise de cote par les +generaux en chef de notre armee, comme nuisible au service de l'Etat et +a la dignite de tous les officiers, etrangers ou non. Des officiers qui +sont le type de l'honneur militaire ont obei a un commandant de colonne +au titre etranger, bien que connaissant l'incapacite dont le frappait +l'ordonnance. + +Quant aux officiers francais sortis du service etranger, et admis +avec un grade dans la Legion, leur position est prevue et definie +par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il serait juste, +indispensable meme, d'ameliorer leur sort; mais, pour eviter les abus, +on est d'accord, en general, que ce mode d'admission aux emplois +militaires devrait etre supprime pour l'avenir. + +Restent les officiers demissionnaires du service francais et replaces au +titre etranger. + +Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par suite d'une +fiction, que les officiers en question ont pu etre places dans la +Legion. Mais peut-on exciper de cette illegalite pour repousser leurs +demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs droits, s'ils en ont, +restent intacts. Mon opinion, basee sur l'examen des lois et reglements +qui regissent l'armee, me porte a defendre la position des officiers +demissionnaires, et a penser que le conseil d'Etat leur serait +favorable, s'ils s'adressaient a lui pour regulariser leur position +actuelle. + +Il semble que c'est a tort que le Gouvernement a renonce aux +prerogatives auxquelles n'avaient pas porte de restriction les lois de +1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers demissionnaires, +c'est a tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et le droit, qu'il etait +permis au Pouvoir executif de replacer ces officiers dans les rangs de +l'armee francaise. + +En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonte du chef de l'Etat +faisait d'un simple soldat un caporal ou un general. La loi de 1818 est +la premiere restriction apportee a la toute-puissance du roi en fait +d'avancement. C'est elle qui, en consacrant les droits de l'anciennete, +a fait participer l'armee a l'edit de 1789, portant que _tous les +Francais seront admissibles a tous les emplois_. + +La loi du 14 avril 1832 n'a pas cree un seul principe nouveau en fait +d'avancement; _elle a seulement_, disait le rapporteur devant la chambre +des deputes, _elargi les droits du pouvoir nouveau, en supprimant de +la legislation de 1818 les prescriptions incompatibles avec le bien +du service, et provenant des defiances outrees_, disait toujours le +rapporteur, _que l'on avait eprouvees contre l'ancien gouvernement_. + +Il est tres remarquable qu'aucune de ces deux lois, la derniere surtout, +n'ait pas resolu la question de legalite concernant la reintegration des +officiers demissionnaires, et que, dans les discussions auxquelles elles +ont donne lien dans le parlement, pas une voix ne se soit elevee pour +provoquer a ce sujet une solution desirable. + +On concoit que la loi du 1er avril 1818 se taise a cet egard; mais, +apres la controverse qui s'est elevee, a propos de cette reintegration, +a la fin de 1828, il est vivement a regretter que le doute, au moins, +soit encore permis. + +Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conserve le droit +de rappeler au service les officiers demissionnaires. Il resulte de +la derniere decision inseree au journal militaire officiel, premier +semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonne cette prerogative. +Le gouvernement de juillet s'en est servi longtemps sans opposition; +puis il y a renonce _de fait_, mais en soutenant son _droit_ a cet +egard. Le gouvernement de fevrier a releve des officiers soit de la +retraite, soit de la reforme, soit de la demission, en consultant +seulement les interets de la Republique. + +Il resulte de la qu'il n'existe aucune decision legislative defavorable +aux officiers demissionnaires. Il est a desirer qu'elle soit rendue, car +ces officiers abandonnent generalement l'armee pour suivre une carriere +plus avantageuse en temps de paix, et ils ne devraient pas pouvoir +reprendre leur rang, par exemple, en temps de guerre, au prejudice +de leurs camarades qui ont continue a suivre les bonnes et mauvaises +chances de la carriere; mais enfin des decisions royales non rapportees +existent, et elles etablissent les droits des officiers demissionnaires. + +Les officiers demissionnaires qui servent dans la Legion m'ont +communique une liste de leurs camarades qui, plus heureux qu'eux, ont +obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit d'etre reintegres +directement dans un regiment francais, soit de permuter pour passer dans +un de ces regiments, apres avoir ete nommes a la Legion et avant de +rejoindre, soit enfin de sortir de la Legion avec un emploi dans +l'etat-major des places, que les officiers servant au titre francais +seuls peuvent obtenir. + +On m'a cite, au 2e regiment de la Legion, un fait assez curieux qui +prouve que la legislation est encore indecise a ce sujet. Deux officiers +demissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant +du service. Le premier, plus favorise, est envoye dans la Legion comme +officier au titre etranger. Le deuxieme, moins heureux et ayant moins de +services, est envoye aussi dans la Legion, mais en qualite de sergent, +sans contracter d'engagement; et, ayant ete nomme sous-lieutenant, il +compte aujourd'hui au titre francais. Cependant, aux termes de la loi +d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du 16 mars +1838, ce dernier ne pouvait legalement etre reintegre au titre francais, +meme comme sous-officier. Plusieurs officiers de la Legion, jadis +demissionnaires, sont ainsi redevenus officiers au titre francais. + +Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulte qui croit +chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers, +sous-officiers et soldats qui, apres avoir rendu des services dans +la Legion, ont acquis des droits a une position sedentaire. Les +modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement +qui a ete distribue hier, permettraient d'avoir de l'humanite envers ces +braves. Et c'est bien peu que de ne demander pour eux que de l'humanite; +car en consultant la statistique au hasard, sur _soixante_ officiers +polonais, par exemple, arrives a la Legion en 1832, _cinquante-quatre_ +sont morts, tues a l'ennemi ou succombant aux intemperies du climat. +N'est-il pas evident que la mort atteint les etrangers avant qu'ils +aient rempli le temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce +pas repudier toutes nos traditions que de condamner plus longtemps a +de si dures conditions ces fideles et intrepides defenseurs de notre +drapeau? + +Quant a la garde nationale mobile que le Gouvernement propose +d'incorporer dans la Legion, au titre etranger, si des modifications +equitables sont apportees a l'etat des militaires servant a ce titre, +elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique ardeur dont, +au point de vue militaire, nous avons admire le brillant essor aux jours +nefastes de juin. + +Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique l'article 1er +du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il n'ait point pour +base les opinions politiques. + +J'aurai l'honneur de proposer a l'Assemblee de vouloir bien renvoyer mon +amendement a l'examen de le commission. + +_Amendement._ + +Articles 1, 2 et 3. + +Comme au projet du Gouvernement. + +Art. 4. + +Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril 1832, +l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable aux officiers +etrangers, naturalises on non. + +Art. 5. + +La reforme de ces officiers pourra etre prononcee par le president de la +Republique, sur la proposition du ministre de la guerre. + +Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable a +la Legion etrangere. + +Art. 6. + +Les officiers etrangers naturalises francais seront aptes, apres dix ans +au moins de service dans la Legion, a etre naturalises militairement, +par decision du pouvoir executif, rendue sur la proposition du chef de +corps, faite a l'inspection generale. + +La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit commun, +et lui confere tous les droits de l'officier francais. + +L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifie par celle du 18 +fevrier 1844, sera definitivement arrete de maniere que ce ne soit qu'a +grade egal que les officiers etrangers naturalises francais soient sous +les ordres des officiers francais, et qu'ils commandent, a leur tour, +ces derniers a superiorite de grade. + +Art. 7. + +Les officiers francais sortis du service etranger, et actuellement +pourvus d'un grade dans la Legion, sont declares aptes a etre +naturalises militairement, apres dix ans au moins de services effectifs. + +Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est supprime, et +aucun Francais ne pourra, a l'avenir, etre admis avec un grade dans +la Legion, s'il ne remplit les conditions voulues par la loi, pour +l'admission aux emplois et l'avancement dans les autres corps. + +Art. 8. + +Les officiers demissionnaires du service francais, actuellement pourvus, +dans la Legion, d'un grade au titre etranger, pourront: + +Etre reintegres directement dans un des corps francais; + +Ou permuter, pour passer dans un de ces corps; + +Ou sortir de la Legion avec un emploi dans l'etat-major des places. + +Toutefois, aucun officier demissionnaire ne pourra, a l'avenir, etre +reintegre, a aucun titre, dans l'armee. + + + +No 12.--Autre Lettre a la Patrie. + +Paris, 5 janvier 1849. + +_A M. le redacteur de la_ Patrie. + +Monsieur le redacteur, + +Le rapport general du siege de Zaatcha a paru au _Moniteur_. + +M. le general Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, dit: + +"Les assieges firent une sortie si vive que nous laissames entre leurs +mains une caisse et des outils, et que je dus faire venir des troupes du +camp pour assurer la retraite." + +Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivees fort a +propos. + +Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, Butet +et Nyko, blesses grievement tous trois, ni de ce que j'ai pu faire +moi-meme. + +Mais un fait qu'il etait bon de constater, c'est que l'ordre de battre +en retraite, _donne par le general Herbillon_, m'a ete transmis par mon +colonel, et que, jusqu'a l'arrivee de cet ordre, j'ai tenu la position +_sans reculer d'une semelle_. + +La colonne expeditionnaire tout entiere le sait. + +Agreez, etc. + +P.-N. BONAPARTE. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napoleon Bonaparte + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MOIS EN AFRIQUE *** + +***** This file should be named 11769.txt or 11769.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11769/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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