diff options
Diffstat (limited to '11769-h/11769-h.htm')
| -rw-r--r-- | 11769-h/11769-h.htm | 4134 |
1 files changed, 4134 insertions, 0 deletions
diff --git a/11769-h/11769-h.htm b/11769-h/11769-h.htm new file mode 100644 index 0000000..93cec05 --- /dev/null +++ b/11769-h/11769-h.htm @@ -0,0 +1,4134 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Un mois en Afrique</title> + <meta name="author" content="Pierre-Napoléon Bonaparte"> + + <style type="text/css"> + <!-- + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + .footnote {font-size: 0.8em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;} + + + --> + </style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***</div> + +<h2>UN MOIS</h2> + +<h1>EN AFRIQUE</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h3>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE</h3><br><br> + +<p>Je ne m'abaisse pas à une justification, je<br> +raconte; la vérité est l'unique abri contre<br> +le <i>venticello</i> de Basile.</p> + + +<p>AUX CITOYENS<br> + +DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.</p><br> + +<p>UN MOIS EN AFRIQUE.</p> + + +<p>La France, la République, les Armes, voilà les aspirations +de toute ma vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices +avaient suivi, dès longtemps, cette direction. En vain, +depuis dix ans, je m'étais réitérativement adressé au roi +Louis-Philippe, à ses ministres, aux vieux compagnons de l'empereur; +même une place à la gamelle, même un sac et un mousquet +en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant +pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour +acquérir, au moins, quelque expérience militaire, en attendant +l'avenir. Ni la Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, +ni le Czar, de qui j'avais sollicité la faveur de faire une +campagne au Caucase, ne purent ou ne voulurent pas accueillir +mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il est vrai, +j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de +la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu +la nomination de chef d'escadron, qui m'escala depuis le +grade <i>au titre étranger</i> que notre Gouvernement provisoire +m'avait conféré.</p> + +<p>Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon +au premier régiment de la légion étrangère, je vis, +bien que d'une façon incomplète, exaucer mes voeux. J'étais +en France, la République était proclamée, et je pouvais la +servir par les armes. Sans doute, la nature exceptionnelle de +mon état militaire, et la non-abrogation de l'article VI de la +loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille, +apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; +mais l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter +implicitement cette loi, le gouvernement de la République +ne pouvait m'admettre dans un régiment français. Faire +cesser décidément notre exil, cela n'entrait pas encore dans ses +vues; je ne discuterai pas le mérite politique de son appréciation, +mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit de +haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses +honorables membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc +m'annonça ma nomination <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> fut un des plus beaux jours de +ma vie; j'allai le remercier avec effusion, ainsi que ses +collègues, et quels qu'ils soient maintenant, membres de +l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou +captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître +particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont +la famille est alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de +l'amitié de Crémieux, dont la voix éloquente et généreuse +s'était élevée si souvent en faveur des proscrits de mon nom? +Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une bienveillance +toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement, en +termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au +service d'une manière plus complète. Et si des considérations +étrangères à ma personne ne les avaient arrêtés, il est certain +que le Gouvernement provisoire ou la Commission exécutive +n'eût pas tardé à naturaliser mon grade.</p> + +<p>Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, +ont parlé de la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale +est qu'on ne peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on +n'a satisfait à la loi de recrutement, ou si on ne sort pas d'une +école militaire. Mais, de bonne foi, cette thèse était-elle soutenable +à mon sujet? Comment aurais-je pu remplir les conditions +de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute, et à part la +période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement +provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un +décret de l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais +si, dans un moment opportun, le gouvernement, quel qu'il +fût, l'avait proposé, peut-on supposer que les représentants +du grand peuple qui, en rappelant les proscrits, a placé +l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu? Supposons que +la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de la +stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de +m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme +simple soldat. En effet, pas plus comme simple soldat que +comme chef de bataillon, je n'eusse pu être admis, car +l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril 1832, explicative de +la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à contracter un +engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en +Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer +ainsi, c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, +une nouvelle proscription dans l'état; car comment appeler +autrement une disposition qui vous défend sans retour, dans +votre patrie, la carrière à laquelle vous vous étiez exclusivement +voué, ou qui ne vous permet de la suivre que dans des +conditions anormales et intolérables?<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers au +titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le chapitre +VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces +justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée +législative, le 22 décembre 1849.</blockquote> + + +<p>Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai +supposé qu'une auguste assemblée aurait pu être appelée à se +prononcer sur un intérêt individuel et aussi secondaire. Non, +car non-seulement il est de l'essence des institutions démocratiques +que les grands pouvoirs de l'État ne dédaignent pas les +réclamations des plus humbles citoyens, mais les précédents +parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.</p> + +<p>Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal +Ney passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans +ceux dont leur père avait été un des plus glorieux luminaires. +Les services des parents sont entrés plus d'une fois en ligne de +compte, et pour ne citer qu'une circonstance récente, n'avons-nous +pas, à la Constituante de 1848, voté par acclamation, et +comme récompense nationale, la nomination, en dehors des +règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre général Négrier, +qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux travaux législatifs +et à l'armée?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement +provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, +lorsque un grand nombre de Corses résidant à Paris +m'offrirent la candidature de notre département à l'Assemblée +Nationale. La vivacité des sympathies de nos braves insulaires +pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la mémoire de +l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir +fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à +constituer définitivement la République, on comprendra que +le service d'Afrique, en temps de paix, et surtout dans un +corps étranger, dut me paraître une condition secondaire. +M. le lieutenant-colonel Charras, alors sous-secrétaire d'État +au ministère de la guerre, voulut bien m'autoriser à suspendre +mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le 4 mai 1848, +j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en +présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de +notre jeune République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, +qui avait été le rêve de toute ma vie, la première +sanction du suffrage universel.</p> + +<p>Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de +juin, vinrent nous attrister dès les premiers travaux d'une +assemblée, qui fut, quoi qu'on ait pu en dire, une des plus +dignes, et qu'on me passe le mot, une des plus honnêtes qui +aient jamais honoré le régime représentatif. Le 23 juin, pendant +la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire enlever +une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal +Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me +permit de le suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps +d'aller chercher mon cheval, ou de le faire venir, il m'offrit +un des deux qui l'attendaient à la porte du palais législatif. +En compagnie du ministre des finances, et de notre collègue +Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les boulevards, +où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous les +armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés +d'une foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et +dont la plupart, j'en ai la conviction, étaient le lendemain +derrière les barricades. L'accueil qu'ils nous firent, les poignées +de main cordiales qu'ils nous donnèrent, leurs propos vifs +et patriotiques, m'ont douloureusement prouvé une fois de +plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés, et que la +guerre civile est le plus horrible des fléaux.</p> + +<p>Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard. +Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes +dans la rue du Faubourg-du-Temple, sous le feu de la +barricade et des maisons occupées par nos adversaires. Arrivés +sur les quais, nous vîmes un détachement de gardes mobiles +et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte jusqu'à +la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que +je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine, +circonstance qui parut fixer favorablement l'attention +de ce grand et courageux citoyen. Et certes, si le soir même +il n'avait résigné ses pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il +n'en aurait pas fallu davantage pour le porter à provoquer +une décision touchant mon assimilation aux officiers qui +servent <i>au titre français</i>.</p> + +<p>Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve +que les belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour +où nous nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais +me séparer de Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent +mille hommes derrière moi; <i>mais je craint la réaction et la +guerre civile.</i>» Quoi qu'il en soit, n'est-il pas profondément +triste, après tant de vicissitudes, que ce que j'eusse obtenu +de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac, m'ait +été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon +propre cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, +que je n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, +et abdiquer toute dignité et toute indépendance?</p> + +<p>Mais procédons par ordre.</p> + +<p>A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. +Le décret du 11 octobre 1848 abrogea formellement, en ce +qui touchait ma famille, la loi du 10 avril 1832, qui, confondant +les proscripteurs et les proscrits, avait banni la branche +aînée des Bourbons, et maintenu, moins la sanction pénale, +l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du 12 janvier +1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une +immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur +du peuple le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus +haut degré le sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, +comme je le dis alors, est la dernière page de l'histoire de +l'empereur, et pour l'écrire, près de six millions de Français +ont déchiré les traités de 1815, et proclamé que la sainte-alliance +nous doit une revanche de Waterloo.</p> + +<p>Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes +bien intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation +véritablement utile et durable, celle des deux grands +pouvoirs de la République, la Constituante, battue en brèche +par le nouveau gouvernement, vit adopter la motion Rateau, +modifiée, il est vrai, par Lanjuinais, et fixer à un court délai +sa dissolution. Durant cette session d'une année, j'ose le dire, +un grand nombre de mes collègues d'opinions diverses m'avaient +accordé quelque sympathie, et si jamais j'ai pu espérer +avec raison la régularisation de mon état militaire, c'est bien +dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à +l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes +dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos +relations qui dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, +tout m'autorisait à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. +Je dois aussi ajouter la confiance que j'avais lieu de placer, +à cet égard, dans le chef du cabinet, M. Odilon Barrot, +qui plus d'une fois avait blâmé les administrations précédentes +de ne m'avoir pas fait admettre dans un régiment français. +Bref, un mécontentement injuste de mes votes consciencieux, +et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même que +Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences +exclusives et que je ne signalerai pas davantage<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>; enfin, des +menées qui se résument dans le vieil adage: <i>divide et impera</i>, +m'enlevèrent le modeste succès que j'ambitionnais comme ma +part, pour ainsi dire, dans le grand triomphe du dix décembre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Il m'est permis de croire que le président de la République, laissé +à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son élection, je +causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me donner le +commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés qu'il rencontrerait +chez des hommes toujours prêts à crier au privilège, et +dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui +siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, +il approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»</blockquote> + + +<p>L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité, +l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. +Au fond, je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais +donné ma démission; elle avait été refusée avec insistance par +le président et par le ministre de la guerre. Je résolus de +tenter un dernier effort. Il y avait trop longtemps que je poursuivais +mon but, il était trop près, j'y tenais trop, pour me +décourager complètement. Quoique à regret, j'étais décidé à +me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre étranger. +Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de +mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, +j'aurais été heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert +par les collègues qui avaient brisé la loi de mon exil. Il me +semblait qu'une décision favorable eût été comme une accolade +fraternelle, et qu'aucun effort ne m'aurait coûté pour la +justifier.</p> + +<p>Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une +pétition à l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. +M. Armand Marrast, notre président, voulut bien la renvoyer +immédiatement au comité de la guerre. Elle y fut examinée; +le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître; deux membres, +amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins quatorze +voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues +qui se prononcèrent en ma faveur me permettent de +leur exprimer ma profonde reconnaissance. J'en dois surtout +au brave et vénérable général Laidet, à MM. Avond et de Barbançois, +qui voulurent bien plaider ma cause avec une véritable +et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir +repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom +ait été un motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui +que mon épée a été brisée, de leur dire avec désintéressement +qu'ils se sont trompés; dans aucun cas, la République n'aurait +eu un soldat plus fidèle, comme elle l'aura encore, si elle +était attaquée, bien que ce ne puisse plus être dans les rangs +de l'armée.</p> + +<p>M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma +pétition, mais nos nombreux travaux et les graves préoccupations +du moment empêchèrent de la porter à l'ordre du +jour. La Constituante fit place à la Législative, et ma position +militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir, a été +décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment français, +au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais +suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à +la carrière des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche +et en Corse, je revins siéger à l'Assemblée actuelle.</p> + +<p>Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je +voyais une majorité composée de divers éléments, tous d'origine +monarchiste, opposés par conséquent à mon principe, +mais soutenant, quoiqu'en l'égarant, suivant moi, le pouvoir +exécutif. De l'autre, une minorité, formée aussi de nuances +diverses, moins hétérogènes, il est vrai; minorité républicaine, +révolutionnaire, réformatrice, humanitaire, demandant de +grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient +Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été +contre lui, c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, +je me sentais instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, +à part ses antipathies individuelles, je pensais sincèrement +qu'elle dépassait le but, et qu'elle compromettait la République, +notamment en se rapprochant des hommes qui approuvaient +le 15 mai et les journées de juin. Restait le tiers-parti, +et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait parfois +les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison +me rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que +peut-il? sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, +en apportant, suivant les circonstances, son faible +contingent contre la réaction ou les excès. Du reste, les mêmes +antipathies que j'ai signalées, moins violentes, mais non moins +intenses, existaient, qui peut en douter? dans son sein.</p> + +<p>Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être +trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage +le regret de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer +mon mandat au service actif. En vérité, la direction donnée à +nos armes en Italie me prouvait que le nouveau gouvernement +pouvait ordonner des opérations militaires auxquelles, à aucun +prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais on parlait aussi d'expéditions +prochaines en Afrique, cette terre où se sont formés +tant de bons officiers. Le président, mes autres parents, des +amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à +faire à mon corps <i>un acte de présence</i> qui facilitât, disaient-ils, +la régularisation de ma position. On peut penser de moi +ce que l'on voudra; mais tous ceux qui connaissent un peu +mes inclinations, mes habitudes et mes antécédents, croiront +sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier longtemps pour +me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante +condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement +d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature +de la République, me marchandât tant mon épaulette, +je déclinai toute proposition, et la prorogation de la +Législative étant arrivée, je retournai dans les montagnes des +Ardennes belges, où j'avais fait un long et tranquille séjour +avant la révolution. Ce qui me navrait surtout, c'était de voir +des gens qui avaient eu leur place au soleil de la monarchie, +tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou misérable; +ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans +obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, +tandis qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le +pays suivant mon aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement +aussi naturelle que juste et méritée.</p> + +<p>Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de +nouvelles et plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus +le tort de céder et de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y +furent encore renouvelées, et un jour même, à Saint-Cloud, +on me témoigna tant de mécontentement de mon hésitation +que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet <i>acte de +présence</i> à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse +épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais +protesté à satiété que je ne monterais pas une garde tant que +je ne compterais dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais +dû, pour tous ces motifs, maintenir ma résolution; mais ce +qui enfin l'ébranla, ce fut la perspective de la campagne qui +se préparait dans le sud de la province de Constantine. Il fut +décidé que je serais envoyé en mission temporaire auprès du +gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais rejoindre +la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon. +Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, +j'avais, quoi qu'on ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec +tout le monde, président, ministres, intermédiaires officiels +ou officieux, que j'allais en Afrique pour n'y rester que le +temps que je voudrais, pour en revenir quand je le jugerais +convenable, et pour n'y faire, au besoin, que l'<i>acte de présence</i> +qu'on paraissait croire indispensable à la régularisation +de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on contesterait +un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais gardé +d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient +nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de +Lyon, de Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, +avant de m'embarquer, lettres dans lesquelles je leur parlais +de mon retour à l'Assemblée pour le 15 novembre, au plus +tard.</p> + +<p>Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, +j'assistai à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de +bonne heure, je quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. +Le 3, au soir, j'étais à Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. +Je partis presque immédiatement pour Toulon, où j'arrivai +pendant la nuit. Cette jolie ville était dans la consternation, +le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient été abandonnés +par leurs propriétaires; à la <i>Croix de Malte</i>, je +fus reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. +Je passai la journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous +appareillâmes pour Alger, à bord du <i>Cacique</i>, frégate à vapeur +de l'État.</p> + +<p>Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement +chez le gouverneur général, à qui je remis une lettre du président +de la République. Je reçus de M. le général Charon le +plus gracieux accueil; il voulut bien me retenir à dîner pour +le soir même, et le jour suivant. Le lendemain, avec le capitaine +Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je visitai le +magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on +voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du +brave général Jusuf qui, malgré ses glorieux services, +n'a pu obtenir son assimilation à nos autres généraux.</p> + +<p>Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques +comme on n'en voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse +très originale des nègres de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. +Je pris congé du gouverneur, et le lendemain, au +matin, je partis pour Philippeville, à bord d'un petit pyroscaphe +côtier, affecté au service des dépêches. Nous côtoyâmes +assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la +Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le +lendemain, 12 octobre, nous étions à Stora. C'est une belle +baie, où l'on trouve un port sûr et spacieux, à une demi-heure +de marche de Philippeville. Notre pyroscaphe fut aussitôt entouré +de plusieurs bateaux montés par de nombreux marins. +A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux coups +de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de +suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de +frêles embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux +côtes d'Afrique, pour y mener la vie laborieuse qui leur permet +de rapporter quelques économies à leurs familles. J'allai à +terre avec ces rudes et chers enfants du peuple, et je me mis +en route pour Philippeville, en compagnie du capitaine Gautier, +commandant la gendarmerie de la province. Le chemin, +taillé dans la montagne, suit les bords de la mer; la vigoureuse +végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, +me frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu +près à moitié route, on trouve une magnifique batterie parfaitement +entretenue.</p> + +<p>A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai +chez le commandant supérieur, M. Cartier, major du +deuxième régiment de la Légion étrangère, et je fis la connaissance +du commandant Vaillant, frère de nos deux généraux +de ce nom, et savant naturaliste. Une distance de vingt-deux +lieues que parcourt une excellente route, exploitée quotidiennement, +comme en Europe, par un service de messageries, +sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places ayant +été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain de +grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu +m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de +Saint-Antoine et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres +prolétaires parisiens qui sont venus chercher un meilleur sort +dans la colonisation, tache difficile pour laquelle, malgré leur +courage, ils n'ont ni la force, ni l'aptitude nécessaires. Au +camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner, de la manière +la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient +tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait +contre elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun +autre point de la division territoriale. Après avoir relayé au +camp de Smendou, nous arrivâmes fort tard à Constantine.</p> + +<p>En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne +expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de +l'illustre maréchal Valée, me reçut le soir même, avec cette +parfaite et cordiale urbanité qui le fait aimer de tous ceux qui +l'approchent. Le lendemain, 14, grâce à l'obligeant empressement +de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau arabe, tous +mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient terminés. +Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine +dans une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, +réussir à me monter convenablement. Ce que je +trouvai de moins mauvais, ce fut un petit cheval indigène, +vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux, dont je dus +pourtant me contenter.</p> + +<p>Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, +pour rejoindre la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis +Bussy et de quatre cavaliers du troisième +régiment de spahis, deux chasseurs d'Afrique, Rouxel et +Valette, un soldat du train des équipages, et Gérard, mon +fidèle domestique ardennais.</p> + +<p>Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de +donner ici un rapide aperçu des causes qui avaient amené +l'expédition à laquelle j'allais prendre part, et des faits qui +avaient précédé mon arrivée.</p> + +<p>Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir +un calme, au moins apparent, dans la province, en +pesant le moins possible sur les indigènes. Ce système, qui +avait d'abord réussi, permettait d'occuper avec le gros de nos +forces les autres points du pays plus agités. L'établissement +de colonies agricoles sur la route de Constantine à Philippeville +vint tout à coup changer cet état de choses. De tout +temps, les communications entre ces deux villes avaient été +inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des +hommes isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie +étaient considérés comme des inconvénients de peu d'importance +par l'autorité, qui avait à dessein fermé les yeux, afin +d'éviter de plus graves complications.</p> + +<p>Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en +finir avec la Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait +oublier qu'une des choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, +c'est ce penchant à s'étendre continuellement et à occuper +un trop grand nombre de points, fût-ce avec des moyens +insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, au mois de +mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et +de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir +les garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que +Batna était resté avec 500 hommes et Biscara avec 250. Les +meilleurs officiers furent appelés à faire partie de l'expédition; +le brave et infortuné commandant de Saint-Germain fut du +nombre, et en son absence le commandement supérieur de +Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on, +est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel +Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.</p> + +<p>Une des causes principales des derniers troubles a été, sans +aucun doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes +destinés à administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir +de trop près dans les phases intestines de l'existence +des tribus. Dans le Hodna, par exemple, la guerre a toujours +existé, même du temps des Turcs. En pleine hostilité aujourd'hui, +demain les diverses tribus de ce territoire sont réconciliées +par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions, +surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant +plus que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on +l'annonçait, un nouveau bureau arabe est établi à Bouçada, +la neutralité cesse d'être possible; l'officier français, appelé à +se prononcer entre les deux partis, tranche le différend ou le +fait décider par ses chefs, et si une soumission complète ne +s'ensuit pas, en avant les colonnes! une expédition devient indispensable.</p> + +<p>Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, +mais n'administrer que les points qui jamais ne pourront se +soustraire à notre domination, telle est, en résumé, la politique +que nous aurions dû toujours suivre, si j'en crois mes +impressions, et l'opinion des hommes véritablement compétents. +De puissants chefs arabes, même nous servant mal quant +à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes et +nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que +certains caïds relevant plus directement de nous, mais qui +révoltent à chaque instant les populations par les concussions +dont ils les accablent en notre nom? Il serait d'une haute politique +d'entourer de la plus grande considération les chefs à +notre service, et de les relever aux yeux de leurs administrés, +en leur laissant ce prestige de nationalité indigène qui leur +donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en +nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait +pas perdre de vue que quelque temps de paix consolide +notre pouvoir mieux que l'expédition la plus heureuse, et que +si une longue période de tranquillité générale était donnée à +la colonie, l'Arabe, qui est fataliste, commencerait à croire à +la perpétuité de notre domination, et se soumettrait définitivement +en disant: Dieu le veut!</p> + +<p>Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision +de Batna, lors des derniers événements.</p> + +<p>En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures +familles de Bastia, avait succédé, dans le commandement +de cette subdivision, à M. le colonel Canrobert. Ce dernier +venait de rendre un immense service, en s'emparant, par +un coup de main hardi, comme il sait en faire, du dernier bey +de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient +bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de +territoire, tant de populations diverses. En effet, la subdivision +de Batna comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours +turbulents, le massif des Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les +Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara ou Désert, où se trouve +la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. Les Aurès venaient +de massacrer ou de chasser les caïds nommés par nous; +la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de +nom; l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été +vengé, et si une révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses +complications étaient à prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia +avait senti les difficultés de cette situation et les avait fait +connaître à son chef immédiat, M. le général Herbillon, commandant +de la province. En avril et mai 1849, le colonel +s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une colonne +expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, +dont les Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité +en fut momentanément raffermie, une réconciliation apparente +eut lieu, et des otages furent, suivant la coutume, amenés à +Batna.</p> + +<p>Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, +ou peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le +plus au sud, Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions +à notre égard. Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, +Ahmed-bel-Hadj, a voulu, en dernier lieu, traverser ce pays, +pour se mettre à la tête de l'insurrection, il a été repoussé avec +perte par nos fidèles alliés Ben-Djellal et Ben-Chenouf.</p> + +<p>Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, +et dans lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de +temps encore, que de la culture du palmier, qui suffisait à leur +nourriture et aux échanges. Menacés sans cesse par les nomades, +qui les pillaient et les rendaient tributaires, leur sort +était exceptionnellement malheureux. En 1845, sous le commandement +de M. de Saint-Germain, ils commencèrent à +jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux +encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes +céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, +la misère avait complètement disparu de leur territoire. Le +but de M. de Saint-Germain, qui voulait gouverner directement +le pays, était de soustraire le Sahara à la dépendance +du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même, sous le +rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan +ne pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple +qui nous sera encore longtemps et peut-être toujours hostile.</p> + +<p>Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que +nous, et certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant +du Tell. La nécessité où sont les tribus sahariennes de +venir, tous les ans, s'approvisionner dans la région des céréales, +est la meilleure garantie de leur obéissance. Si elles +nous mécontentent, leur compte est bientôt réglé, et en cas +de rébellion armée, nous pouvons leur fermer complètement +le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce qui +décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que +dans le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires +et leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le +manque absolu d'eau serait mortel aux troupeaux dans le désert. +Cette dépendance du Sahara envers la région des céréales +est un fait tellement important qu'aucune intrigue ou +sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper +longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup +d'une répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. +Quatre passages à travers une chaîne de montagnes qui court +parallèlement à la mer, conduisent du désert au Tell; à l'est, +celui de Kinchila; à l'ouest, celui de Soubila; ceux de Megaous +et de Batna, au centre. Les deux premiers sont en +dehors de la direction que suivent les tribus. Batna est fortement +occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des +Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout +venant qui se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore +une fois que nous pouvons gouverner de loin les Arabes +du Désert et abandonner cette administration directe qui les +avait enrichis, mais qui nous a créé des obstacles tellement +graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout l'héroïsme +de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.</p> + +<p>La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité +devant l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte +des privilèges des marabouts, dans un pays pourtant où cette +caste est aussi nombreuse qu'influente. Il n'en fallait pas davantage +pour nous faire des ennemis irréconciliables de gens qui +n'auraient pas mieux demandé que de nous servir, si, comme +les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions ménagé leur +suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui n'avait +été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut +tout à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux +végétaux rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en +eussent pas. Une mesure financière aussi vexatoire était justifiée +jusqu'à un certain point par la nécessité où l'on était de +fournir aux frais de fortifications de Biscara, frais que le gouvernement +central n'avait pas voulu couvrir; et en effet, +120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à la +construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un +prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que +nous nous étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la +secte religieuse dite des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, +qui a de nombreuses ramifications dans les Ziban, ils fomentèrent +sourdement la révolte, à laquelle il ne manqua désormais +qu'un fait déterminant.</p> + +<p>L'administration directe de nos autorités militaires, et le +nivellement de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives +des marabouts et des familles nobles, voilà donc les +causes principales de la dernière guerre. Deux autres motifs, +bien que secondaires, méritent d'être mentionnés. D'une part, +nos malheureuses discordes civiles avaient porté leur fruit +jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux +naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à +Alger, où la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient +de mander aux leurs, depuis la Révolution de Février, +que chaque jour nos régiments rentraient en France, que +nous allions quitter l'Afrique, que nous nous battions entre +nous, et mille choses semblables.</p> + +<p>D'autre part, une des conséquences de notre administration +directe était d'annihiler complètement l'autorité du +scheick El-Arab, qui avait été jusqu'alors un sûr moyen +de domination dans le désert. Deux familles s'étaient trouvées, +tour à tour, en possession de cette dignité, espèce de grand +vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant +les exigences de leur politique, les avaient alternativement +élevées, et il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab +était réellement le suzerain du Sahara, percevait les +contributions, payait au bey de Constantine la redevance exigée, +administrait comme il l'entendait, et garantissait ainsi +de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837, après +la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à +notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale +leur substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le +titulaire actuel, que je connais, et qui est décoré de la Légion +d'honneur, a vu son autorité tellement amoindrie que, pour +ne citer qu'un exemple, il n'a pu, lors de la dernière campagne +et bien qu'il fût dans notre camp, procurer au général +Herbillon un seul espion à qui accorder créance. Cependant, +la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son +bénéfice, est de plus de 100,000 francs.</p> + +<p>Telle était la situation des choses, lorsque le départ de +M. de Saint-Germain et les détachements considérables exigés +par l'expédition de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. +Bou-Zian, ancien scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça +que le prophète, qu'il prétendit avoir vu en songe, lui +avait ordonné de réunir les croyants et de les convier à la +guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton noir, +et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le +signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier +du bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques +cavaliers, pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique +était entre ses mains, quand, attaqué à l'improviste, +M. Séroka se voit contraint de battre précipitamment en retraite, +ramené à coups de fusil par toute la population ameutée. +Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est +repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes. +Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante +ans, énergique, intelligent, courageux, fameux tireur. +Il n'était pas marabout; mais depuis ses prétendus entretiens +avec Mahomet, il avait joué le personnage religieux, et il jouissait +d'une réputation de sainteté bien établie.</p> + +<p>Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu +rentrer immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon +sur Zaatcha, il aurait eu beau jeu de cette levée de +boucliers. Malheureusement, l'expédition de Kabylie obligea +le général Herbillon à le retenir, avec mille hommes placés +sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il fut de retour +à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands progrès. +Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts; +les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre +caïd des Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre +souveraineté ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre +leur chef Si-Mokran, avaient enlevé sa <i>smala</i> et blessé dangereusement +son fils Si-Ahmed. Ce brave et intéressant jeune +homme, doué de la figure la plus distinguée, est notre grand +partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et se trouve +heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à +notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur +serait bien placée.</p> + +<p>Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans +la subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel +Carbuccia prit lui-même le commandement de la colonne de +1,500 hommes qui, le 6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec +six obusiers de douze centimètres. Le 9, avant le jour, une +tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun, nos ennemis irréconciliables, +étaient rasés de fond en comble. Le 15, la +colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement +que l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la +menace de détruire les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.</p> + +<p>Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia +se présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. +Il reconnut en personne les abords de la place et put se convaincre +des graves difficultés de son entreprise. Cet excellent +officier eut raison de ne pas s'exposer aux énormes inconvénients +d'une retraite sans combat, et ne consultant que son +courage, il ordonna l'attaque.</p> + +<p>Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement +les Arabes, et au bout de deux heures de lutte +très vive, par une chaleur de 59°, ils les avaient refoulés, de +jardin en jardin, jusque dans l'enceinte crénelée du village. +Là, nos bons soldats furent arrêtés par un obstacle matériel, +un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put franchir sous +le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze centimètres +ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en +pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, +après de longs efforts proclamés héroïques par l'armée +d'Afrique tout entière.</p> + +<p>Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en +dehors des Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef +de la redoutable secte religieuse des Ghouans, vint mettre le +comble aux dangers de la situation. Heureusement, en apprenant +cette nouvelle, le colonel Carbuccia, revenu à +Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le seul bataillon +qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un faible +effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M. de +Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre +la brillante affaire du 17 septembre, dont tous les +journaux ont retenti, et où ce vaillant officier trouva une mort +glorieuse.</p> + +<p>Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon +quitta Constantine, pour commander en chef l'expédition +à laquelle j'allais prendre part. Arrivé le 7 octobre +devant Zaatcha, il livrait le 20 un premier assaut, soutenu +avec succès par les Arabes, malgré l'invariable bravoure de +nos soldats.</p> + +<p>On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. +Après quelques heures de marche, nous fîmes halte à la +fontaine du Bey. Dès la veille, j'avais fait connaissance avec +le sirocco, une des conditions les plus incommodes de la +guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes copieusement à une +belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux mangeaient +l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait des +cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des +bandes nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, +pour une contrée aussi déserte.</p> + +<p>Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où +ma tente fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux +abondantes qui en découlent, forment un long marais qui +s'étend de l'est à l'ouest et qui, par sa végétation et les oiseaux +aquatiques qui le peuplent, égaie un peu la triste vallée où +nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux montagnes +arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu +voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains +jours, les deux colosses de granit s'avancent l'un vers +l'autre dans la plaine et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. +Ces braves gens à imagination poétique s'appellent +les Smouls, et comptent parmi nos plus sûrs alliés. Un de +leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un bournous blanc +comme neige, vint me saluer et m'offrir la <i>diffa</i>. Elle consistait +dans un grand plat de bois, à pied, comblé de <i>couscous</i> et +de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement +le frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et +qu'il n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui +demandant du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur +produite par le sirocco nous rendit extrêmement agréable avec +du thé. La nuit, des voleurs de chevaux vinrent rôder autour +de nos tentes; mais les chiens des <i>douairs</i> voisins firent un tel +vacarme qu'ils les éloignèrent. Réveillés par leurs aboiements, +nous entendîmes dans le lointain le rugissement d'un lion. +Cette première étape, par son originalité romanesque, ne fut +pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a quarante-deux +kilomètres.</p> + +<p>Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques +heures de marche assez vive, nous fîmes notre grande +halte sur les bords du marais d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans +cet endroit, foisonne, mais il est très défiant; le pays, tout à +fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche; je poursuivis +inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre des +outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux +lacs salés qu'on appelle la <i>Sebka</i>. Dans cette saison, l'eau qui +s'en était entièrement retirée, laissait à découvert une vaste +plaine de sel, dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers +frayés par les indigènes, rappelait ces contrées septentrionales +couvertes de neige, et où le soleil brille après une forte gelée. +Nous rencontrions souvent des bandes d'Arabes, parmi lesquels +des Sahariens qui, poussant devant eux leurs dromadaires +chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous remarquâmes +une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à +la ceinture de paquets de toutes sortes, se voila le visage +quand nous parûmes. Trois autres femmes très laides la suivaient +à pied. Le soin qu'avait pris la première de se cacher +la figure à notre approche fait présumer, contrairement à ce +qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses yeux l'étaient +certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité, elle +avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai +en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux +silence. Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape +d'Aïn-Yagout, distante de soixante-seize kilomètres de Constantine.</p> + +<p>L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir +et une grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, +d'auberge et de poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand +de la Légion étrangère, à qui en était confiée la garde. +Les Arabes, pour lesquels l'abreuvoir est d'une grande utilité, +l'entouraient, en foule, hommes et femmes de différents +<i>douairs</i>. Je me mêlai un instant à eux, et je pus remarquer +que les événements qui s'accomplissaient avaient leur influence +sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà +ouvertement hostile à notre domination.</p> + +<p>Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil +ardent, nous fîmes notre halte et notre déjeuner à l'ombre de +rochers gigantesques; après quoi, nous quittâmes enfin la +zone brûlée et sans bois que nous suivions depuis Constantine, +pour entrer dans celle couverte d'une végétation vivace qui +entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous +arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, +et qui était gardé par un détachement du 5me bataillon +de chasseurs à pied. Au moment où nous reprenions +notre marche, je vis accourir à ma rencontre un groupe d'officiers +du 2me régiment de la Légion étrangère qui, M. le lieutenant-colonel +de Caprez en tête, me firent le meilleur accueil. +Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs +d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble +le bonheur de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable +entre deux vaillants officiers, porteurs de deux des plus +beaux noms de l'époque impériale.</p> + +<p>En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, +création de nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite +ville. Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait +pas grande résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, +au besoin, de toute attaque de la part des Arabes. Par +ordre de M. le colonel Carbuccia, en ce moment à la colonne +expéditionnaire, son logement fut mis à ma disposition par +M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en fit les honneurs +avec une charmante cordialité. Je commençai, dès lors, à sentir +les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel Carbuccia +et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a +été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai +essuyées.</p> + +<p>J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de +Caprez, commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser +partir avec une aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre +au surlendemain, 19 octobre, le départ d'un convoi, +dont il m'accorda le commandement. Cette précaution était +bien loin d'être superflue. La province tout entière se trouvait +dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres +sur des hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de +Constantine que nous venions de parcourir, mais les montagnards +des Aurès, dont le territoire s'étend presque aux portes +de Batna, s'étaient montrés en force dans la vallée de Lambesa, +à une très petite distance de la place. Lambesa est une +ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt +pour les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel +Carbuccia, on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, +et particulièrement des statues d'un très beau style +que j'ai vues à Batna. C'est sur les débris de cette vieille résidence +des maîtres du monde que le gouvernement se propose +de fonder la colonie où doivent être transportés les malheureux +combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois, ni des +eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne +manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages +adoucir leur sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de +l'exil!</p> + +<p>J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna +renferme de remarquable. La population civile m'a paru commerçante, +industrieuse et prospère. Des boutiques bien assorties, +un établissement de bains, des plantations très productives, +dénotent les progrès qu'en persévérant dans son travail +elle est appelée à faire tous les jours. Les établissements militaires, +magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes d'attention. +Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois de +cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime +d'une montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa +réputation, et, en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore +en peu de temps.</p> + +<p>Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec +plusieurs de nos blessés qui revenaient de la colonne du général +Herbillon, et ce ne fut pas sans émotion que je reconnus +parmi eux un garde mobile, jeune Parisien engagé depuis peu +dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute la décharge d'un +tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait que de son +frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les +Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa +guérison.</p> + +<p>Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, +je dis mon lieutenant-colonel, puisque je +savais déjà que j'étais destiné au commandement du 3e bataillon +du 2e régiment de la Légion étrangère; après avoir pris +les ordres de ce vieux serviteur de la France, je partis avec la +cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez est +Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a +d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il +me fit l'honneur de m'accompagner jusqu'à une certaine distance +de la place. L'infanterie nous avait précédés, sous le +commandement d'un jeune lieutenant normand du 8e de ligne, +M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une belle +mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.</p> + +<p>Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, +accompagnés d'autant de conducteurs arabes, et portant +soixante-dix mille rations, outre quelques munitions de +guerre. L'escorte placée sous mes ordres n'était que de vingt-huit +fantassins de la Légion et trente-sept cavaliers, chasseurs +d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, sous-intendant militaire, +et Dubarry, officier de santé, voyageaient avec nous. +Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à El-Ksour, +première étape vers Biscara, n'avait pas encore été +inquiétée; nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste +en maçonnerie, encore en construction, et situé près d'une +source qui ne tarit point. Un petit détachement de la Légion, +commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait garnison. Nous +plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour la nuit, +et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre <i>le premier</i>. +Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La distribution +de café est une excellente innovation, qui plaît +beaucoup au soldat et qui, sous ce climat, parait être très +favorable à son hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à +M. le général Lamoricière. Chaque homme a dans son sac sa +petite provision de café moulu et mêlé au sucre en poudre; +instantanément, dans une gamelle ou dans le premier récipient +venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. +Cela ne devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer +journellement aux soldats une ration d'eau-de-vie; versée +dans leurs bidons, elle en corrigerait l'eau qui, la plupart du +temps, saumâtre et malsaine, occasionne des diarrhées qui +dégénèrent fréquemment en dysenteries, affaiblissent et démoralisent +un grand nombre d'hommes dans toute colonne en +marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une économie +mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que +j'ai observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en +campagne, chez les cantiniers et même dans les places de second +ordre, est cher et détestable; le vin bleu des barrières +de Paris est un nectar en comparaison; cependant, personne, +à quelques rares exceptions près, n'en a de meilleur, et vraiment +c'est pénible de voir tant de braves gens, qui n'épargnent +ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il serait si +facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix +raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique +pour les ambulances, du vin de distribution dont la qualité +serait garantie dans l'adjudication au fournisseur; on le céderait +aux hommes au prix de revient.</p> + +<p>Le <i>rappel</i> battu, nous partîmes en nous éclairant, bien +qu'il n'y eût pas de probabilité que nous fussions attaqués ce +jour-là. Deux spahis ouvraient la marche, suivis, à peu de +distance, d'un brigadier et quatre cavaliers; cent cinquante +pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de l'infanterie, le +convoi, sur un grand front, quand le passage des lits desséchés +des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des +fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, +un sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis +fermaient la marche, et quatre chasseurs à droite et à +gauche la flanquaient. Cette petite colonne était très originale +et pittoresque, dans une plaine sauvage jalonnée de +ruines d'anciens postes romains. Pour l'empêcher de s'allonger, +nous faisions, toutes les heures, une halte de +cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je +permis aux fantassins de déposer les sacs sur des mulets +haut le pied, attention à laquelle nos soldats sont très sensibles.</p> + +<p>Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où +nous fîmes notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes +embuscades des Arabes. Tandis que nous déjeunions, +nous vîmes arriver une évacuation de nos blessés, parmi lesquels +étaient MM. Marinier et Thomas, capitaines dont l'état +nous inspira, pour leur vie, de vives inquiétudes. Ils venaient +de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de chasseurs +d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre +de faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais +de Batna. Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, +les deux chasseurs et deux des spahis que j'avais pris à Constantine, +les deux autres étant restés malades à Batna, et je +me remis en route avec M. Hamme, dont le détachement faisait +partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui nous attendait +à El-Kantara.</p> + +<p>En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on +avance vers le sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de +quelque végétation, se montre tout à coup abrupte, stérile et +montagneux. On arrive ensuite à un défilé rocailleux qui aboutit +au passage d'El-Kantara, où une petite rivière torrentielle +s'ouvre une étroite issue entre deux hautes montagnes d'une +pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à pic. C'est +sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté +un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le +temps et les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara +en arabe veut dire le pont. A la sortie de ce passage, le +regard, fatigué de s'arrêter sur les roches décharnées qui l'enserrent, +est frappé d'un spectacle magique; un vaste horizon +apparaît sans transition, et au débouché même du défilé, +une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits, +tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et +escarpé.</p> + +<p>Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, +les Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages +du terrain. Il est certain que, dans tout autre pays de +montagnes, en Corse, en Grèce, en Catalogne ou dans le +Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour disputer le +passage même à des forces considérables, et sans convoi, +dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.</p> + +<p>M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, +nous conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements +réunis, nous disposions d'une soixantaine de sabres, +qui, en rase campagne, valaient au moins, comme on sait, et +comme on verra par la suite, un nombre décuple d'Arabes. +Sans doute, nous avons en France de beaux et bons régiments, +mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette admirable +cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux +qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés +à leur destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai +gaiement avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. +La soupe à l'oignon ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du +reste, le caïd de l'endroit, revêtu d'un bournous d'investiture, +c'est-à-dire rouge, donné par nos autorités, nous fit apporter +des poules, des oeufs et des oranges amères.</p> + +<p>Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes +filer aussi lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. +La route ne nous offrit rien de particulièrement remarquable, +si ce n'est une roche de l'aspect le plus bizarre, +imitant à s'y méprendre, même à une faible distance, les +ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous chassâmes, +le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de lauriers roses, +et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous +rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes +sans encombre, après quelques heures de marche, à +cette misérable oasis, dont les plantations ont été complètement +détruites par Ahmed, bey de Constantine. Nous nous +trouvions à environ deux cents kilomètres de cette ville, et à +trente seulement de Biscara.</p> + +<p>Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, +cavaliers irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, +qui s'appelle Déna, est un ancien chef de parti, autrefois la +terreur du pays, qu'il parcourait en rançonnant, à la manière +des Bédouins, les voyageurs; au demeurant, brave et fidèle à +ses engagements, il nous a été très utile, et je devais en avoir +bientôt la preuve.</p> + +<p>Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient +les chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, +dont nous voyions de toute part d'innombrables volées. +Ces oiseaux n'ont rien perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise +en Europe; aussi, ennuyé de ne pouvoir en approcher, +je m'arrêtai à une source où les femmes de l'oasis venaient +remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca, justifiait +la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe +d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement +tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes +sveltes et arrondies, qu'un <i>haïk</i> couvrait à peine. Sans doute, +le sentiment qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait +moins sauvage; car, tandis que ses laides compagnes me faisaient +des yeux d'hyène, elle sourit doucement à mon salut, +tant il est vrai que l'instinct de la coquetterie n'abandonne +jamais complètement les femmes d'aucun pays.</p> + +<p>Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la +langue du pays comme un Arabe, et qui, avec son activité +accoutumée, avait été aux renseignements, m'avertit qu'on +avait connaissance de l'ennemi. Évidemment, la journée du +lendemain ne se passerait pas sans le voir. Le soir, en soupant +avec les officiers, il fut convenu de commander quelques cavaliers +de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des moindres +plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de précieux +éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.</p> + +<p>Le <i>boute-charge</i> des chasseurs nous réveilla à la pointe du +jour. Une heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de +notre monde en tête et le reste en queue du convoi, nous nous +avançâmes dans la plaine, précédés de nos spahis bleus. Le +chemin suit cette plaine, ou plutôt cette vallée, jusqu'au col +de Spha, gorge étroite où l'on traverse la dernière chaîne de +l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à une petite distance, +se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un aspect +sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est +relevé par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de +ravins ou de lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. +Nous savions à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, +ce marabout influent des monts Aurès, qui, au mois de septembre +dernier, avait été frotté d'importance par l'infortuné +commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un <i>goum</i> +nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient +assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, +où nous vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait +aussi que nous aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, +disait-on, postés dans le défilé, ce qui nous aurait embarrassés +quelque peu, attendu que nous n'avions pas nous-mêmes une +seule baïonnette; mais dans la plaine, quel que fût le nombre +des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs et le +prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de +force, le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.</p> + +<p>Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire +de grande halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je +faisais remarquer à un de mes voisins que, dans un autre +moment, la nature du terrain nous eût invités à les poursuivre, +lorsque je fus frappé de l'aspect singulier de deux mamelons +isolés et rapprochés qui, à l'endroit où nous étions, masquaient +le débouché du col, situé à un petit intervalle derrière eux. +J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait être +l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant +avancer, l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné +le lit d'un torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant +approchés avec précaution, le fusil haut, firent tout à coup +demi-tour et revinrent vers nous au galop. Le premier arrivé +nous dit en arabe, en montrant du doigt le lit du torrent: le +goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous n'aperçûmes rien d'abord. +Cependant, ayant fait filer l'avant-garde et le convoi, ce qui +ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. Vivensang et deux +autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions, en définitive, +qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à quelques +cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un +grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez +bon ordre <i>de l'autre côté du ravin</i>. Cette circonstance me fit +penser de suite qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et +qu'ils nous redoutaient, bien qu'ils fussent au moins deux +cents. Quelques chefs, plus hardis ou mieux montés que les +autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient faire la <i>fantasia</i> +un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le capitaine +et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes +se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. +Nos chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, +voulaient les charger, et je ne doute pas que ce n'eût été avec +succès; mais le soin du convoi confié à notre garde nous +prescrivait impérieusement de le rallier; d'autant plus que +nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être vrai +qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous +serrâmes donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais +à une distance respectueuse.</p> + +<p>Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient +engagés dans le défilé. C'était curieux de voir l'empressement +de nos Arabes, à qui la peur d'avoir le cou coupé par les +Aurès faisait faire des prodiges de diligence, qu'avec la meilleure +volonté du monde il nous aurait été impossible d'obtenir +d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, nous effectuâmes +le passage sans autre accident; seulement, une heure +ou deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de +pauvres colons qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer +seuls sur ce chemin. Les fantassins qu'on avait aperçus sur la +hauteur n'étaient pas des partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un +petit poste de nos auxiliaires, que le commandant supérieur de +Biscara y avait établi, pour signaler ce qui se passait au-delà +du col.</p> + +<p>Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers +arabes! Ce fait me parut d'autant plus frappant que les +adversaires, à qui nous avions eu à tenir tête, sont bien loin +d'être des lâches. Il prouverait une fois de plus, s'il en était +besoin, l'avantage d'avoir des corps d'élite, aguerris, redoutés +de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis convaincu, il +n'est point d'organisation militaire parfaite.</p> + +<p>A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de +cavalerie qui venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous +être d'un grand secours, si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes +bientôt le nouveau camp retranché de Raz-Elma, +construction remarquable qui commande la source d'où jaillissent +les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait, +en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener +ainsi les habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de +palmiers chargés de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes +le village et la casbah, résidence du commandant supérieur. +De nombreux Arabes des deux sexes cueillaient paisiblement +les dattes, sans avoir l'air de songer à la lutte mortelle dont le +bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée qu'elle était à +quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et nous. +C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment +d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans +la condition d'infériorité où il se trouve.</p> + +<p>Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel +Carbuccia, le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain +fut mis à ma disposition. La casbah était remplie de +blessés et de malades, à qui le capitaine Bouvrit, commandant +supérieur, et nos officiers de santé prodiguaient les soins +les mieux entendus. J'allai porter à ces braves l'expression de +ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle du +pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde +émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du +général comte Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence +parut produire sur lui une vive impression; bien qu'il fût +dangereusement blessé, je ne prévoyais pas alors la catastrophe +qui devait terminer sa noble existence et replonger +dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à la +patrie.</p> + +<p>A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier +de la Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré +me faisait trouver en pleine convalescence, bien qu'il +eût eu le cou traversé d'une balle, de la même balle qui avait +frappé le colonel du génie Petit, dont toute l'armée déplore la +perte.</p> + +<p>Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine +de chasseurs, je partis pour le camp du général Herbillon. +Désormais, nous voyagions dans le Sahara. Le sable, où nos +chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou, nous l'aurait dit +assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays. Zaatcha se +trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné à +l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie +n'est interrompue que par les palmiers des oasis se montrant +de temps en temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas +élève, comme une enceinte continue du Tell, sa croupe décharnée +et dépourvue de toute végétation, étayée, en guise de +contre-forts, par d'énormes masses de sable que le sirocco y +amoncelle.</p> + +<p>A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas +longtemps sans l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à +ma rencontre avec quelques officiers de son régiment, me +conduisit à sa tente, et de là à celle du général qui m'accueillit +très bien. Celui-ci me confirma qu'il me destinait au commandement +d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était pas +absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment +de la Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la +province d'Oran; il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles +bataillons du 2e, dont M. Carbuccia est colonel. Je me félicitais +d'ailleurs de servir sous les ordres d'un Corse qui déjà +m'avait donné des marques de sympathie. Le soir même, devant +le régiment assemblé, il me fit reconnaître en qualité de +chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent quarante-huit +hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux +ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il +ne comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et +je ne m'éloigne pas de la vérité en disant que nous n'avions, +en tout, qu'un officier, à peu près, par compagnie.</p> + +<p>La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain +sablonneux et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient +les points culminants. Leurs tentes étaient adossées à +de grands rochers. A quatre cents mètres environ du front de +bandière coulait un ruisseau aux eaux saumâtres, mais abondantes; +deux cents mètres plus loin, étaient la lisière de l'oasis +et la <i>Zaouïa</i>, espèce de petite mosquée à minaret, entourée +de quelques maisons désertes.</p> + +<p>Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma +tente non loin de celle du colonel, qui voulut bien me conduire +lui-même chez tous les officiers supérieurs, et à l'ambulance, +où nous visitâmes les blessés, que j'eus la satisfaction +de voir entourés de tous les soins possibles par M. le docteur +Malapert et ses aides.</p> + +<p>Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un +parti ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du +camp et brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles +sifflaient autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. +Le feu de nos grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, +et le colonel dit en riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, +ayant appris l'arrivée d'un représentant du Peuple, ils +le saluaient d'une salve de bienvenue. Tout rentra dans le silence, +sauf quelques coups de fusil qu'on entendait dans la +direction de la tranchée, à de rares intervalles, et je me +rendormis jusqu'à la diane, <i>cette voix de l'aurore</i>, comme dit +Victor Hugo, si agréable au soldat.</p> + +<p>Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me +réveiller ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, +au bruit de la musique guerrière de nos fameux régiments. +Que d'idées et de sentiments, que de souvenirs et de traditions +se pressaient dans mon esprit et dans mon coeur! Mais, +hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins amoindris, +paralysés par une amère réflexion que mon estime pour +mes bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. +Je me disais que, représentant du Peuple, et un des plus +proches parents du plus grand de nos capitaines; au point de +vue militaire, c'est-à-dire à celui qui m'importait le plus, +j'étais encore une espèce de paria, puisque cette fatale +qualification: <i>au titre étranger</i>, me ravalait encore au rang des +proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de +l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur +de la France, avait poursuivi ma famille, même dans +l'exil! Et songer que c'était à l'avènement d'un Bonaparte que +je devais la continuité de cette situation anormale, et penser +que le 10 décembre, le 10 décembre! m'avait fermé la porte +qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte, ou du moins +qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je sentais +alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un +membre de ma famille fût nommé au titre étranger; mais +bientôt le soleil du Désert resplendissait sur les armes, mon +colonel se montrait avec sa voix sympathique et son énergique +gaieté; les coups de feu se faisaient entendre à la tranchée, +et les réflexions pénibles s'évanouissaient.</p> + +<p>Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le +commandant en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, +à son tour, pendant vingt-quatre heures, les fonctions de +général de tranchée. Ce jour-là, le colonel Carbuccia et notre +régiment étaient commandés. Vers midi, je formai mon bataillon +devant le front de bandière, je fis rompre par section +à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, +où était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, +embusqué dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient +pas, dirigea sur nous son feu, qui nous blessa un sous-officier +et un clairon. En arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon +mit sa tête à un créneau et, à l'instant même, il reçut +une des plus singulières blessures qu'on ait jamais vues. Il fut +atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil gauche, par deux +balles de petit calibre, faisant probablement partie de la charge +d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine +quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment +pas une très grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui +sauva notre sergent, car, au lieu de lui briser la tête, les +balles lui contournèrent le crâne, et vinrent s'arrêter près de +l'oreille. On le crut perdu; me trouvant près de lui, je lui dis, +sans le croire: ce n'est rien, sergent, vous en reviendrez bien +vite. Heureusement, le fait me donna raison; le chirurgien +sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise des assistants, et +n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou trois jours après, je +vis le blessé; il était debout, et en pleine convalescence.</p> + +<p>Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée +du village de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, +si siège il y a sans investissement. En effet, cette place, ou +plutôt cette bicoque, n'avait pu être investie, et de nombreux +contingents y entraient et en sortaient à volonté, relevant les +défenseurs, et les approvisionnant de vivres et de munitions. +Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis, entièrement +construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en définitive, +qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré +d'un mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours +ou maisons hautes et carrées. Un fossé large et profond en +défend absolument l'approche, si ce n'est, je crois, du côté +de l'ouest, où, pour des motifs que j'ignore, on n'avait pas +encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons en face de la +tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du village, +qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés n'avaient +point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des +tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent +au ras du sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, +et nous frappait avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne +pouvait douter qu'une communication continue et facile, en +guise de chemin couvert, n'existât sur tout le front d'attaque.</p> + +<p>Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en +ouvrir une proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, +en tout sens, de murs en pisé, d'environ deux mètres de +haut, servant de clôture et de séparation à d'innombrables +petits jardins, qui sont autant de propriétés particulières. Nos +officiers du génie avaient profité de ces obstacles, abattant +ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui présentaient une +solution de continuité, élevant ceux qui étaient insuffisants +au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de parallèle +qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté +du camp, la moitié du développement du village, à une distance +qui pouvait varier de quarante à cent mètres. Par les +nombreux créneaux pratiqués dans les murs qui remplaçaient +pour nous l'épaulement de tranchée, notre mousqueterie répondait +à celle des Arabes.</p> + +<p>Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos +soldats avaient su tirer un très bon parti du tronc des +palmiers, et ils n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce +n'est pour les deux cheminements de droite et de gauche. Des +troupes occupaient les jardins jusqu'à la lisière de l'oasis, et +assuraient les flancs, les derrières, et les communications +avec le camp.</p> + +<p>Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne +étaient établies au centre et à la droite de la tranchée. La première +portait le nom du colonel Petit, en l'honneur de cet +officier supérieur qui y avait été mortellement atteint; la seconde +s'appelait la batterie Besse, en mémoire d'un vaillant +capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au front, au moment +où il pointait une pièce.</p> + +<p>Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et +fourni notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, +j'essayai de tirer quelques balles par les créneaux. Ceux des +Arabes étaient si petits qu'il fallait beaucoup de soins et +quelque adresse pour les emboucher, mais on ne pouvait voir +le résultat des coups. Aucun ennemi ne se montrait à découvert; +tout ce qu'on apercevait entre la place et la tranchée se +réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche par +notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu +enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, +on voyait les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, +sur les grenadiers de la Légion; un grand nombre de +ces braves avaient péri sous les décombres, et j'en remarquai +un, homme magnifique, dont le corps nu, enflé, noirci, +était écrasé sous un énorme madrier.</p> + +<p>Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux, +écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient +pas bien défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles +tireurs, particulièrement les domestiques noirs, que les chefs +emploient à la chasse des autruches. Nos soldats les avaient +entrevus visant nos officiers, et, avec cette vivacité d'imagination +qui les caractérise, ils en avaient fait un être idéal et +unique, qui, sous le nom du <i>Nègro</i>, était censé avoir porté les +plus mauvais coups.</p> + +<p>Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure +en heure une bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un +mortier, et le défaut de projectiles nous empêchait de l'employer +plus souvent. On n'aura pas de peine à comprendre +qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il nous aurait +fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres, et non +de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de +chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, +par une circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus +tout l'effet désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des +rez-de-chaussée au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient +qu'une espèce de caves où les boulets ne pouvaient atteindre; +les étages supérieurs ruinés, les habitants se réfugiaient dans +ces souterrains, et la résistance continuait de plus belle.</p> + +<p>Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à +droite et à gauche cheminaient très lentement. On s'était vu +contraint d'en faire les épaulements en sacs à terre, et de les +blinder, tant bien que mal, avec des branchages de palmier, +pour mettre les hommes à l'abri des pierres que les Arabes ne +cessaient d'y lancer. La tête de sape était continuellement en +butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se montraient à découvert +étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de mantelet +en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise +de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui +était d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête. +Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village +du Sahara nous obligerait à l'assiéger de la sorte?</p> + +<p>Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et +donner des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et +sympathique; officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. +J'observai qu'il s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa +suite, comme porte-fanion de l'état-major-général, se trouvait +le fameux tueur de lions, Gérard, maréchal-des-logis aux +spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai quelque temps +avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent soldat. +C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close, +qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort +près, avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales +à pointe d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire +depuis que, malgré son sang-froid et la précision de son tir, +il lui est arrivé qu'on lion, dont il s'approchait croyant l'avoir +tué, se releva, la balle qui s'était aplatie sur l'os frontal, dont +la dureté est extrême, n'ayant fait que l'étourdir; Gérard +l'acheva, mais non sans peine.</p> + +<p>Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais +à une de ces réfections frugales comme on peut en faire +à la tranchée. MM. les officiers de la Légion en avaient décidé +autrement, et ils avaient eu la charmante idée de me donner +là, sous le feu de l'ennemi, un dîner de bienvenue, qui, +certes, a été le plus original que j'aie fait de ma vie. Devant +la <i>gourbie</i> du colonel (hutte en feuilles de palmier), on étendit +une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous +assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux +et surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet +entrain de bon goût qui est le propre des hommes d'esprit. +La musique du régiment, placée non loin de nous, joua des +airs patriotiques, et même le caustique <i>drin, drin</i> de Lafon, +qui acquérait du prix à cinq cents lieues de Paris. Au dessert, +le colonel porta la santé du président de la République, qui +fut accueillie avec une cordialité toute militaire. Alors la musique +joua la <i>Marseillaise</i>, tandis que les Arabes, inquiets de +ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons +dont l'explosion plus retentissante était accompagnée +d'une grêle de petites balles qui venaient frapper les palmiers +à l'entour. On but une dernière rasade, dont les musiciens et +les factionnaires qui se trouvaient près de nous, eurent leur part, +et, à un signal de notre chef, chacun retourna à son poste.</p> + +<p>Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des +sapes, j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien +voulu m'admettre dans sa <i>gourbie</i>. Par son ordre, un clairon +était chargé de sonner les heures par autant de vibrations détachées +qu'il en fallait pour en marquer le nombre; et comme +il lui était prescrit de monter sur une petite élévation de +terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de fusil ou +de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient +pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, +en poussant des cris lugubres, et en appelant par son nom le +colonel Carbuccia qu'ils connaissaient particulièrement, comme +ses anciens administrés. Parfois ils engageaient la conversation +avec nous, au moyen de l'interprète du colonel, et il y +avait peu de temps que celui-ci avait failli être victime d'une +de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout à fait reconnaissable +se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui parler. Le +colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à l'interprète +de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long intervalle +s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre, +s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups +de feu furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les +factionnaires préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, +mais la surprise et l'obscurité nuisirent à la justesse +de leurs coups, bien qu'il eût fallu un certain temps aux +Arabes pour se glisser à terre le long des palmiers.</p> + +<p>Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette +latitude, et malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais +endormi, quand mon sommeil fut brusquement interrompu par +une forte fusillade qui éclatait à notre gauche. Nous courûmes +à la sape de ce côté; elle était attaquée, et l'ennemi, qu'on +ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que dans +l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous +apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, +les armes de nos hommes avaient été chargées avec +deux balles, dont l'une coupée en quatre; quelques coups de +fusil et la décharge à mitraille d'un obusier suffirent pour +éloigner momentanément ces chicaneurs d'Arabes.</p> + +<p>Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer +les nôtres dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, +ils avaient imaginé de lâcher des bourriquets, et de les pousser +vers les jardins occupés par nos troupes, dans l'espoir +que les soldats sortiraient pour les prendre, et tomberaient +dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se +contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les +Arabes en furent pour leurs frais.</p> + +<p>Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, +qui était au camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas +employé, leur réussit, à ce qu'ils prétendent, dans leurs +guerres intestines, et il est trop curieux pour ne pas être +rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on met le +feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile; +une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils +mordent, ils portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, +mais surtout, je pense, dans ses troupeaux. Quant aux +Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez lettrés pour avoir pensé +que nous aurions, au moins, aussi bon marché de leurs dromadaires +enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus +à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers +de Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.</p> + +<p>Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à +prouver que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, +suivant l'expression de M. le général Charon, était +intelligente et énergique.</p> + +<p>L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa +<i>gourbie</i>, mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles +fusillades réclamaient notre présence aux sapes menacées. +Ce manège continua toute la nuit, et notamment mon +excellent adjudant sous-officier, Trentinian, n'eut pas une +minute de repos.</p> + +<p>Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et +ordonna à mon colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont +200 de mon régiment, et 200 du 3e bataillon d'infanterie légère +d'Afrique, couper des palmiers près du village de Lichana, +que les contingents ennemis occupaient en force. Cette mesure +d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue, +quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui +s'arrogent le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les +opérations d'une guerre réputée très difficile par les hommes +les plus compétents. Il s'agissait non-seulement de faire des +éclaircies pour faciliter l'investissement, mais aussi de ruiner +l'ennemi et de fomenter ainsi, à notre profit, des récriminations +et des discordes entre les diverses fractions de la +population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, par +exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de +Zaatcha la dévastation des plantations, leur principale ressource, +et j'ai appris depuis que, comme on l'avait prévu, +ils en furent touchés au vif, et que, malgré leur fanatisme, +leur solidarité s'en trouva ébranlée.</p> + +<p>On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous +indiqua, comme point de direction, un bouquet de palmiers à +l'horizon, et je m'y portai, au pas de course, avec une compagnie +d'infanterie légère d'Afrique. Suivaient les hommes de +la Légion, et les travailleurs des deux corps avec des haches. +J'étais prévenu que, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de +Barral appuierait le mouvement.</p> + +<p>Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre +sèche, longé et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, +nous établîmes notre ligne de tirailleurs, le centre à +environ trois cents mètres de la plaine, contre un mur crénelé +par les Arabes, et dans un petit jardin encaissé et très propre +à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au niveau du premier, +il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de large, +où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, +à portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes +grenadiers, aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié +polonais, parent de l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne +à côté de mon cousin. Cet officier avait déjà été dangereusement +blessé devant Zaatcha, lors de l'expédition du mois de +juillet dernier.</p> + +<p>Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité +vraiment corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, +et je crus comprendre qu'il les approuvait, à la +manière flatteuse dont il répondit à l'assurance que je lui +donnai, que le diable lui-même ne nous délogerait pas de +là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas une +rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général +m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.</p> + +<p>Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec +une grande activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais +plus dans quel journal j'ai lu cette assertion mirobolante, que +<i>la hache rebondit sur l'écorce élastique du palmier</i>. Au contraire, +rien n'est plus facile que de le couper, et nos hommes +y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié de voir ces +précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec +fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent +pas perdues, comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent +à tire-larigot.</p> + +<p>Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette +exécution, et craignant peut-être une attaque sur Lichana, +dont nous étions tout près, engagèrent le combat sur notre +droite. A l'extrémité du mur crénelé, derrière un amas de +décombres, un groupe de chasseurs du bataillon d'Afrique +soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le +ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait +ses coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui +peur se garantir; une balle arrive, touche la pierre et la lui +lance à la tête; le caporal se frotte le front, prend la pierre, +la replace où elle était d'abord, et continue son feu; une autre +balle arrive, le frappe à la tête et le tue raide.</p> + +<p>Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi +aurait pu arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui +gardaient les créneaux de redoubler d'attention; mais nos +adversaires, guidés par la connaissance des lieux, furent plus +rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front, un certain +sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant +au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, +pour ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté +opposé au nôtre. Nous n'étions séparés d'eux que par cet +obstacle, haut de deux mètres à peu près. Le reste, c'est-à-dire +la masse, était resté dans le ravin, et à un signal donné, +ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis que d'autres +encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé +et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou +crochet formé par notre ligne.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos d'une +si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet était un +oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de protéger des +travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et qu'une ligne +droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il était indiqué, +d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.</blockquote> + + +<p>En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par +terre, ou contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous +lançait par dessus le mur. Cette manière de préluder à un engagement +plus sérieux est familière aux Arabes. Bientôt une +haie serrée de leurs fusils parut à la crête du mur, et nos +soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes, et quoi que +pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.</p> + +<p>A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement +atteint. Deux de ses camarades le traînaient en arrière, +poursuivis par les Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui +couper la tête. J'allai à leur rencontre et les tins en échec avec +mon fusil de chasse. Nyko et ses grenadiers étaient à cent pas +de là; je leur fis signe d'accourir, et il était temps, car l'engagement +devenait de plus en plus vif. En un instant, le capitaine +Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi, tomba +frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet +reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; +moi-même je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi +sur ma <i>carghera</i> corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas +grand mal. Je restai seul d'officier.</p> + +<p>L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque +Arabe se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, +coiffé d'un turban, brandissait un pistolet de la main droite, +s'appuyait sur la gauche, et se découvrait audacieusement +jusqu'à la ceinture. En apercevant un officier qui le tenait en +joue presque à bout portant, il dut penser que son heure était +arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en eut pas +le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, +mon coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son +coup du pistolet porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le +mur qui fut baigné de son sang, et derrière lequel il disparut +en tombant.</p> + +<p>Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à +barbe grise, armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer +son arme sur le haut du mur, pour nous mieux viser. +Se voyant visé à son tour, il se retira; mais aussitôt, élevant +les bras et son fusil, il allait tirer dans notre direction, quand +je lui lâchai mon second coup, chargé à deux balles qui, écrêtant +le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait que le +sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, +ainsi que son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne +pûmes prendre. Les tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent +que c'étaient des chefs.</p> + +<p>Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et +beaucoup plus vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au +lieu de discontinuer, prenait une nouvelle intensité. En voyant +tomber leurs officiers et leurs camarades, beaucoup de soldats +s'empressèrent autour d'eux, et les transportèrent sur les derrières; +d'autres, comme cela arrive souvent en pareil cas,<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> +les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les travailleurs +avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas +venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de +mon monde, c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la +Légion et quatre-vingts hommes, à peu près, du bataillon +d'Afrique. Le brave sergent-major Marinot, de ce dernier +corps, me seconda avec cette sévérité et cette énergie qui +n'admettent point d'hésitation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas s'occuper +des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en +Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté +des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler +les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le fanatisme +des populations.</blockquote> + +<p>Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, +restaient sous le commandement immédiat du sergent anglais +Smitters, dont la valeur héroïque était digne d'une action +plus importante.</p> + +<p>Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent +fait une sortie et attaqué vigoureusement la sape de droite à +la tranchée, le colonel dont la sollicitude paternelle et touchante +ne nous oubliait pas, le colonel, toujours partout, +infatigable et dédaigneux du danger, arrivait encore auprès +de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un petit +monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même +place où Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez +bon, grenadiers! et ne voulut point se défiler. Un groupe +d'Arabes, à demi couverts par le mur, tiraient sur nous à +soixante pas, et semblaient avoir reconnu des officiers, si bien +que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau coup +de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront +que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par +plus de mille adversaires, et sans la bonté de notre position +défensive, je ne sais vraiment ce que nous serions devenus, +surtout sans les renforts qui nous arrivèrent.</p> + +<p>Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il +m'approuva, mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat +qui continuait à s'y livrer, il se chargea de les faire demander +lui-même au général. En attendant, nous avions à +faire un nouvel effort, et, je dois le dire, aucun des braves +qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un lieutenant du +bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas +avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines +blessés; Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; +Smitters et nos grenadiers, le mur et le terrain nu à +côté.</p> + +<p>La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre +humain tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je +déplore de n'avoir que ce faible écrit pour en conserver la +mémoire. En évidence sur la petite butte que venait de quitter +le colonel, il animait ses hommes, et ajustait ses coups avec +un imperturbable sang-froid. Derrière un large créneau, un +Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le sergent +le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable, +mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, +tomba à la renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. +Avant de lui percer le coeur, la balle avait fait un long +éclat à la monture de son fusil. Effet fréquent de la mort par +les armes à feu, on aurait dit qu'il dormait d'un bon sommeil, +tant sa figure paraissait sereine et presque rayonnante.</p> + +<p>Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq +ans, d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe +ni moustaches, comme les soldats de son pays. Pauvre Anglais! +dont le sort était de venir mourir dans une oasis du Sahara, +à côté d'un neveu du plus grand ennemi de sa grande nation!</p> + +<p>Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne +semblait pas se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le +colonel de Barral opérait une puissante diversion. Ses obus, +longeant notre ligne et sifflant à travers les palmiers, tombaient +et éclataient parmi les Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, +formé du bataillon de zouaves du commandant de Laurencez, +était arrivé à trois cents mètres de nous. Les ennemis +nous pressant toujours, je me décidai à aller lui demander +quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient +bravement la défense de la butte où leur sergent venait +d'être tué. Avec une courtoisie dont je lui suis redevable, +M. de Laurencez<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> s'empressa de me donner quinze hommes +avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune officier s'écria: +En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes renforcer +ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement +le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent +les grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un +d'eux, nommé Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et +parlait leur langue, se mit à les défier et à les plaisanter de la +façon la plus originale. C'est encore une preuve de l'ascendant +des corps d'élite, que, dès ce moment, l'attaque se ralentit; +l'uniforme des zouaves est redouté de leurs adversaires à l'égal +des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos troupes elles-mêmes +savent, par expérience, ce que vaut le concours de ces +triaires de l'armée d'Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est aujourd'hui +lieutenant-colonel.</blockquote> + +<p>La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des +renforts. En effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki +avec les tirailleurs indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, +de l'artillerie, en personne, avec deux obusiers, refoulaient +l'ennemi, qui ne tarda pas à rentrer à Lichana. Arrivé près +de nous, le colonel me communiqua l'ordre du général de +battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes +rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer +l'abattage des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était +formel, et qu'il n'y avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes +une position que nous avions gardée quatre heures, on sait à +quel prix; nous gagnâmes la plaine sans aucune opposition, +et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et vingt-deux +blessés, dont trois officiers;<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> les Arabes durent avoir un +nombre infiniment plus considérable des leurs hors de +Combat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter +de nous avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous +avions essuyées; cependant, il me dit avec une grande cordialité: +Je vous remercie de tout ce que vous avez fait. J'ai +été peiné de ne pas reconnaître ces remerciements dans son +rapport d'ensemble publié au <i>Moniteur universel</i> du 4 janvier +1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable, +et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on +venait de me remercier de la manière que l'on sait.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> En revanche, +je conserve précieusement les lettres d'éloge et de sympathie +que M. le général Charon, gouverneur général de l'Algérie, +le colonel Carbuccia, et une foule d'autres officiers +moins élevés en grade, mais très bons juges aussi, ont bien +voulu m'écrire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la <i>Patrie</i>, du 5 janvier +1850.</blockquote> + +<p>A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport +de M. le général Herbillon s'exprime ainsi:</p> + +<p>«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur +les hommes employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes +une caisse de tambour et des outils entre leurs mains. +Je fus obligé d'appeler les troupes du camp pour assurer la +retraite.»</p> + +<p>Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de +Lichana, qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc +pas eu de sortie proprement dite. La retraite fut ordonnée par +le général, et le général, ce me semble, aurait pu le dire, +d'autant mieux qu'il pouvait avoir d'excellentes raisons de la +prescrire, entr'autres le peu d'importance du résultat que +nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce résultat +n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes employées, +que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient +porté à un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y +ait en de caisse ni d'outils tombés aux mains des Arabes; +mais il n'est pas impossible qu'il en soit resté sur le terrain, +ce qui n'est certes pas la même chose. Quant à la caisse, les +états nominatifs des morts et des blessés, qu'on peut voir aux +Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour ne fut atteint, +et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle +avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, +qui grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils +abandonné des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, +car nos tirailleurs les ont constamment couverts, et les Arabes, +contenus par nous, n'ont pu arriver jusqu'à eux. Qu'on me +passe ces particularités; elles paraîtront insignifiantes, mais +on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait étonner +dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a +été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble +avoir été cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans +un rapport général.</p> + +<p>Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape +de droite, comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à +la tranchée. Les Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des +femmes qui les excitaient, et bravaient héroïquement la mort, +avaient mis tant d'acharnement dans leur attaque, qu'on en +tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils cherchaient à +prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les voltigeurs du +38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre de +canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie. +Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves +et du courageux Arabe mort pour son pays.</p> + +<p>On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés +toutes les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon +colonel, notre tour fut prolongé jusqu'au soir, ce qui me +donna l'occasion de compléter la journée; car le général étant +venu à la <i>gourbie</i>, où nous déjeunions, il m'ordonna d'abattre +encore des palmiers, cette fois à proximité de la tranchée. +Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands jardins, +je les fis complètement raser, sans forte opposition de +la part des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du +matin, soit que le voisinage de nos travaux les tint en respect. +Ils se contentèrent de nous envoyer de loin quelques +balles qui ne nous firent pas grand mal; un soldat cependant +en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute d'un palmier.</p> + +<p>Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos +tentes et nos lits de cantines nous parurent des palais et +des édredons après la tranchée. Les vivres étaient abondants +à la colonne; le pain seulement, qu'on faisait venir de +Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit trempé le +remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et +tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ +à travers un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, +séché et approché du feu, crépitait comme du nitre. Le sable, +d'une finesse imperceptible, s'infiltrait partout; quelque précaution +que l'on prit, tout ce qu'on préparait pour manger en +était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau on le sentait +craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du papier +sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les +contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures +après le papier était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients +n'étaient qu'un sujet d'observations; mais la mauvaise +qualité de l'eau incommodait tout le monde, et engendrait +même des maladies.</p> + +<p>Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées +par la mort du capitaine Graillet, commandant du génie. +Par le plus malheureux des hasards, tandis qu'il dirigeait les +travaux à la sape de droite, il fut tué d'une balle qui passa +dans l'interstice de deux troncs de palmiers placés en épaulement. +C'était un officier jeune, très distingué, et à jamais +regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre d'eau-de-vie, +et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les +opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis +les plus vigoureux.</p> + +<p>Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux +continuèrent sur le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent +plus ou moins toute la journée, et se montrèrent +parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs balles arrivaient jusqu'à +notre front de bandière. Les carabines à tige de quelques +hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière +des ondulations de terrain, les leur rendaient avec +usure.</p> + +<p>Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, +m'avait surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré +d'Arabes; j'en avais deux, conducteurs du bagage, +qui bivouaquaient à la porte de ma tente, si bien que la toile +seule m'en séparait. Le scheick El-Arab, je l'ai déjà dit, +campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, l'avaient +suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs +sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient +allés parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements +qu'ils rapportaient à l'état-major-général devaient +lui paraître suspects; le fait est qu'à aucun prix on ne pouvait +se procurer des émissaires sûrs, et telle était, au point de +vue arabe, la nationalité et surtout la sainteté de la cause de +Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait pu établir chez +l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées que +comme servant aux deux partis.</p> + +<p>Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait +les dépêches du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de +Paris, venait d'être enlevé par les Arabes. Nous approchions +à grands pas de l'époque qu'avant de quitter Paris j'avais fixée +pour mon retour à l'Assemblée législative, et il n'y avait pas +de probabilité que nous touchassions au dénouement de l'expédition. +Le général, fermement résolu à ne lever le camp +qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne +plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter +l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie. +Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, +pouvait nous mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, +Zaatcha ayant été pris d'assaut, cet événement final n'a pu +avoir lieu que le 26 novembre, sans compter que les opérations +successives et secondaires ont prolongé la campagne +jusqu'au mois de janvier.</p> + +<p>On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre +part, conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, +que l'idée ne me vint seulement pas qu'on pourrait me +disputer le droit de revenir siéger au palais législatif quand je +le jugerais convenable. Plusieurs sujets de juste mécontentement +et de profond dégoût me maintenaient dans ma résolution. +D'une part, on avait failli à la promesse dont l'accomplissement +eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir +au titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies +d'élite, qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel +aucun ordre n'avait été transmis ni à Alger, ni à la colonne. +D'autre part, des bruits offensants, universellement +répandus au camp, et dont on pourrait trouver la source dans +les lettres de personnes occupant de hautes positions, me désignaient +comme <i>envoyé en punition en Afrique</i> (je dis le mot +comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il +soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que +de supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et +inviolable pût être envoyé en punition par qui que ce soit; +mais, si on réfléchit bien, on comprendra la créance que jusqu'à +un certain point pouvaient obtenir des inventions par +lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte de +disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. +Ce qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, +c'était la nouvelle que, sans doute, on ne se serait pas +amusé à répandre gratuitement, qu'après la campagne on me +destinait au commandement du cercle de Biscara, comme si +dans l'état actuel des choses ces fonctions permanentes avaient +pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de quelqu'un, +sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me consulter, +au fond du Désert, en échange du poste législatif que la +sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.</p> + +<p>Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais +le plus disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes +menées, la cordialité de mes chefs militaires, et en général de +tous les officiers du camp, ne modifia point mon projet primitif. +Décidé à partir, j'en avais parlé à mon colonel et au général, +lorsque celui-ci voulut bien me charger, pour M. le +général Charon, d'une mission indiquée dans une dépêche +qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, +le 29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. +Le but principal de cette mission était de hâter l'arrivée +des renforts qu'il attendait, et qui, demandés par la +voie de terre au moment où les communications n'étaient +rien moins que sûres, auraient pu tarder encore longtemps à +le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le gouverneur +général.</p> + +<p>M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je +serai toujours heureux de rendre hommage, malgré l'oubli +où il m'a laissé dans son rapport d'ensemble, a été, pour moi, +spontanément bienveillant; je ne doute pas qu'il me rendra la +justice de rappeler, au besoin, la résolution que je lui manifestai +de ne pas partir, malgré les graves et nombreux motifs +que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce qu'il +avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un +délai rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines +gens qui auraient dû s'informer au moins des faits, des distances, +des dates, avant d'insinuer cette outrageante assertion +que j'aurais quitté la colonne la veille d'un assaut. D'assaut +il n'était pas question alors; il a été livré un mois après, et il +est à présumer que je ne m'y fusse pas trouvé, quand même +j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant été dirigé +sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.</p> + +<p>Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre +vis-à-vis de moi la responsabilité, mais que j'ai appris avoir +été tenu tout bas, un de ces propos qui ne seraient que ridicules, +s'ils n'étaient odieux, c'est celui qui attribuait mon +départ <i>à ma crainte du choléra</i>. En vérité, on rougit de +s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et +c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas +superflu que mes charitables Basiles sachent:</p> + +<p>D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y +avait point de choléra, et on était si loin de le craindre, que +l'on considérait le camp comme un refuge pour les troupes, à +cet égard. Le choléra y fut apporté par la colonne de M. le colonel +Canrobert; à mon départ, non-seulement on ne savait pas qu'elle +en fut attaquée, mais on ignorait même sa prochaine arrivée. +A Marseille, à Toulon où le choléra faisait des ravages réels +et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à Philippeville, à El-Arrouch, +je ne sache pas que cette maladie, qui d'ailleurs +est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans +de voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement +peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à +Malte et ailleurs, on se souvient de mes visites aux cholériques; +et à Paris même, si la haine aveugle ne repoussait pas toute +information, on trouverait d'honorables citoyens qui ont vu +mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien longtemps, un +de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques heures +par le choléra.</p> + +<p>Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat +et un homme de coeur préférerait avoir à relever autrement +qu'avec la plume.</p> + +<p>Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le +6 novembre, mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. +Le 28 et le 29, mon régiment fut encore de service à la tranchée; +mais comme nous nous y rendîmes sans musique, suivant +les prescriptions réglementaires,<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> nous y arrivâmes sans +avoir personne hors de combat. Le commandant de Laurencez +et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont d'excellents +compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave +qui s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission +de <i>vexer l'Arabe</i>, et montant sur le terre-plein de la +batterie Petit, il se mit à parodier les chants du pays de la +façon la plus amusante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote> + +<p>Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent +ce jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, +quoique lentement; l'artillerie s'occupait de mettre +deux nouvelles pièces en batterie à l'extrême droite; son feu +fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de poussière, une +des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon des +défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure +que les travaux avançaient, les leur revalaient.</p> + +<p>La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière +fois. L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir +que le léger blindage qui la recouvrait paraissait céder sous +les pierres que les Arabes, abrités par un renfoncement du +sol, à quelques pas de nous, ne cessaient de lancer. La fusillade +éclata; nous accourûmes, le colonel, M. de Laurencez +et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous fut impossible +d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions +cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions +était, comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais +les Arabes ne s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon +colonel avait failli être victime. Du reste, nous étions sur nos +gardes; nos factionnaires, collés contre l'épaulement, le genou +en terre, la baïonnette au canon, le doigt sur la détente, +auraient bien reçu les audacieux qui se fussent offerts à eux. +Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il passa +au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour +ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes +de leurs pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades +nous eussent été utiles, mais il n'en existait pas une seule à +la tranchée, ni au camp. Tout ce que nous pûmes faire, ce +fut de placer quelques zouaves à la batterie Petit, d'où l'on +pouvait, en tirant obliquement, flanquer jusqu'à un certain +point la tête de la sape, non sans risquer de blesser nos sapeurs. +Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher +l'ennemi dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus +adroits. De retour à la <i>gourbie</i> du colonel, il ne se passa pas +longtemps sans que j'entendisse les cris d'un Arabe, qui, +atteint par nos balles, se plaignait d'une voix lamentable. Je +demandai la signification de ses paroles à l'interprète du colonel, +qui me les traduisit ainsi: «<i>Roumis</i> (chrétiens), disait le +malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me traiter ainsi? +mon sang coule, mais je suis content de mourir pour ma patrie +et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre impitoyable +nous empêchait-elle de tendre une main sympathique +et secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait +de si hauts sentiments!</p> + +<p>Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier +aux défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se +trouvaient des hommes qui avaient fait à Alger le métier de +portefaix, et souvent, c'est en baragouinant notre langue, qu'ils +s'efforçaient de nous adresser des injures ou de nous railler. +Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe ou Français est +Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre de <i>bataillon +di Jouifs</i>. Parfois, appelant nos soldats: <i>couchons, Jouifs,</i> +criaient-ils, <i>oun caporal et quatre hommes en factionne; va te +coucher!</i> Cette dernière injonction était accompagnée d'un +coup de feu qui dénotait le genre de couche qu'ils nous +souhaitaient.</p> + +<p>Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au +camp, prendre congé du général et de son chef d'état-major, +M. le colonel Borel. En présence des attaques dont j'ai été +l'objet, il est bon de rappeler que dans cette entrevue, il fut +constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup plus de risques à +courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin de Batna +était journellement inquiété et parfois intercepté par de nombreux +coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints assassinats, +et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à +Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour +maintenir les communications. Du camp à Biscara, j'avais un +convoi de blessés et de malades à conduire, avec une escorte +suffisante, mais de cette place à Batna, on ne pouvait me +donner que quelques cavaliers. Le colonel Borel doutait que je +pusse arriver à ma destination, et je me séparai de lui et du +général, en leur promettant que je passerais à tout prix.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans +émotion, à mon excellent colonel et à MM. les officiers de la +Légion, et je partis à la tête du convoi, avec mon adjudant-major, +M. Bataille, aujourd'hui chef de bataillon, qui se rendait +à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, dont j'ai +déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers. +Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets +d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans +des cacolets, ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux +bâts, pour ceux à qui leur état ne permettait pas de garder +une position perpendiculaire. Ce système de transports est +admirablement entendu; il est toujours praticable dans toute +espèce de terrain, et il peut devenir rapide en cas de nécessité +absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient de prendre, +suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, parfois, +laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. Cela +doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne +place dans les lits que les hommes gravement atteints; mais +on pourrait, je crois, remédier à cette imperfection par un +système de bascule, au moyen duquel le lit serait toujours +maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en soit, ce mode +de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, le +plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on +puisse imaginer.</p> + +<p>Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes +de bonne heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel +de Mirbeck, qui me retint à dîner. J'allai voir les blessés +alités à la casbah, parmi lesquels étaient les capitaines Butet +et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. Le premier allait +déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris. La blessure +du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en +souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, +filleul de l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie +suppurait abondamment par la bouche et répandait une odeur +corrompue qui me fit craindre pour sa vie. Je quittai, les larmes +aux yeux, cet intrépide officier, pour qui la parité de +grade et les autres raisons que j'ai signalées m'inspiraient le +plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des voeux pour +que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit qu'ils +demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses +plus nobles enfants.</p> + +<p>Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en +route avec un détachement de chasseurs et spahis, aux ordres +de MM. d'Yanville et Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, +y prendre le bateau à vapeur d'Alger, et afin de dérouter +les partis ennemis, nous doublâmes l'étape. A El-Outaïa, où +nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de ses spahis bleus, +dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile intelligence, +accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara, +après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. +Nous reçûmes l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit +sous la sauvegarde de sa fidélité.</p> + +<p>Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, +où Déna nous quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à +deux coups dans le même canon, dont il avait remarqué la +justesse en me voyant tirer un corbeau pendant la marche. +Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous avions +parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.</p> + +<p>M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité +accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel +Carbuccia. Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver +à Constantine, une partie des renforts attendus à la colonne. +Le lendemain, avec M. Osman, jeune lieutenant indigène, et +quelques-uns de ses spahis, j'allai coucher à Aïn-Yagout.</p> + +<p>Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai +parlé, nous fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant +aperçu, fort loin dans la plaine, une hyène qui se dirigeait +vers les montagnes à droite, deux ou trois de nos spahis se +mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent bientôt et lui tirèrent, +sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. Mettant le sabre à la +main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup de pointe, +qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme +s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il +maîtrisa sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide +de ses camarades, qui avaient mis pied à terre, il la musela +avec des cordes. Attachée par le cou à une courroie de charge, +elle marcha quelque temps devant lui, et comme elle nous +embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût +énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un +cri, et n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces +animaux ne sont pas très dangereux; mais je fus étonné et +presque touché de la mansuétude de notre capture. Sa fourrure +était fort belle, mais, usée par les cordes qui nous avaient +servi à la fixer sur le bât d'un mulet, je ne pus la conserver. Les +spahis, à ma surprise, mangèrent la viande au bivouac du soir.</p> + +<p>Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts +qui allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient +M. le lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs, +circonstance bonne à retenir pour le moment où il +sera question de la réponse que me fit M. le ministre de la +guerre à la tribune de l'Assemblée.</p> + +<p>Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis +nous donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, +ce fut une espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, +en se donnant le bras; un des deux partenaires se voile +le visage et représente une fiancée, l'autre le prétendu; les +couples défilent devant le spectateur, en se dandinant et en +chantant à la moresque sur un air monotone. Un second jeu +consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son +bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout +derrière lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à +lancer des coups de pied à ceux qui l'attaquent. Le premier +est <i>le mouton</i>, le second <i>le chien</i>, les autres joueurs sont <i>les +chacals</i>, et il leur est permis de porter force coups au mouton, +ou de le tirer par son bournous pour le faire tomber, mais ils +ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont d'autre recours +que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces +exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour +moi, il n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves +gens qui s'amusent comme des enfants et se battent comme +des hommes.</p> + +<p>Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai +ma route. A peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de +nouveaux renforts. A Constantine, où je fus rendu avant la +soir, M. le général de Salles m'apprit que M. le colonel Canrobert +devait, sous peu, effectuer sa jonction avec la colonne +de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs à pied, campé +aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche pour +les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité +des renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en +demandait pas davantage pour terminer ses opérations.</p> + +<p>Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur +Ceccaldi d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus +affectueuse, et le 5 au matin, je partis pour Philippeville. +Le bateau à vapeur d'Alger partait le lendemain; un autre +était attendu qui devait appareiller le 8, directement pour +Marseille. Les renforts assurés, le but principal de ma mission +étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il devenait +inutile de faire une double traversée, et de passer par +Alger. Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, +dans ce sens, au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement +mon ordonnance, avec ma lettre et la dépêche +du général Herbillon. La réponse que j'ai reçue, loin d'exprimer +aucun blâme, est très aimable et honorable pour moi. On ne +comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une +chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était +pas en guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au ministre de la guerre.</blockquote> + +<p>Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un +banquet. C'étaient des soldats, des négociants, des marins; +réunion touchante qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait +l'accueil sympathique de l'île paternelle, à qui ma famille +doit tant!</p> + +<p>Le 8, je m'embarquai sur le <i>Sphinx</i>, pyroscaphe de la +compagnie Bazin, commandant Bonnefoi. Le temps était gros +et le vent contraire; mais, grâce à l'habileté et à la vieille +expérience de notre bon capitaine, nous touchâmes à Marseille +dans la nuit du 10 au 11.</p> + +<p>A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on +m'avait faite en Afrique, contrairement aux promesses que +j'avais reçues, on avait déjà répandu, sur mon retour, les +interprétations les plus malveillantes. Un journal ministériel +avait publié un article injurieux, et d'autres, sans même s'enquérir +des faits, ne m'avaient pas épargné. Cependant, comme +le ministère qui avait présidé à mon départ n'était plus en +fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre, +pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé +sur la situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul +se montra très affable, et comme il m'interrogeait sur mon +retour, et qu'il paraissait ignorer dans quels termes j'avais +consenti à faire acte de présence en Algérie, j'entrai dans +quelques développements, et je lui parlai incidemment de +l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de +Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir +intact mon droit de représentant du Peuple, je lui déclarai +d'abord que je ne m'y croyais pas obligé; mais comme il y +mettait une certaine insistance affectueuse et parfaitement +convenable, je consentis à le lui communiquer. En le voyant, +il s'écria, à plusieurs reprises, non pas comme il l'a dit à la +tribune: <i>Cet ordre vous couvre</i>, mais: <i>Vous êtes parfaitement</i> +<i>en règle</i>; et il me pria de le lui laisser, pour le montrer au +président de la République, qu'il m'engageait fortement à +aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de +la manière dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans +mes vues de me présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce +qui a rendu possible un scandale que je déplore et que j'ai la +conscience de ne pas avoir provoqué. Ma lettre à <i>la Patrie</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, +dont a parlé M. d'Hautpoul, n'était qu'une réponse aux +attaques dont j'avais été l'objet, et dont certains organes de la +presse gouvernementale ne s'étaient pas fait faute. La conviction +qui résulte pour moi de mon entrevue avec le ministre +de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la responsabilité +de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres qu'il doit +être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que +je ne m'étais pas trompé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre +du général Bertrand, directeur du personnel, le décret qui +parut le surlendemain au <i>Moniteur</i>, signé Louis-Napoléon +Bonaparte, et portant en tête la devise: Fraternité! Sa légalité, +de l'avis de bien des personnes compétentes, aurait pu +être contestée sous plus d'un rapport, mais ayant, en tout cas, +l'intention de donner au gouvernement ma démission, je ne +crus pas devoir lui disputer mon épaulette <i>au titre étranger</i>. +On peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, +ainsi que ma réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux +ont reproduite.</p> + +<p>On y trouvera aussi le texte, d'après le <i>Moniteur</i>, de mes +interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 +novembre, et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.</p> + +<p>En terminant, on me permettra quelques courtes observations +au sujet de ce discours du ministre de la guerre. N'était-il +pas, au moins, étrange de venir dire sérieusement à l'Assemblée, +qu'à ma place, ayant rencontré les renforts, il se +serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, et, le lendemain, +il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris littéralement +ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment, +moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des +ordres à des troupes ayant à leur tête des lieutenants-colonels +et des chefs de bataillon au titre français? Mais ils m'auraient +<i>envoyé promener</i>, et ils auraient bien fait! M. d'Hautpoul, +ce jour-là, semblait avoir oublié les rudiments de la +hiérarchie militaire, et les droits au commandement que, +même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer +vis-à-vis d'un officier au titre français.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote> + +<p>Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain? +D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par +une distance de plusieurs journées de marche, le plus grand +foudre de guerre, à moins d'être Josué, n'aurait pu accomplir +le miracle dont parlait l'honorable général. Laissant de côté +cette légère erreur géographique, qu'aurait dit le général en +chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu lui prescrire +un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre ses +ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou +plutôt <i>ne m'aurait-on pas pris pour fou!</i> C'est dommage +d'entendre un homme respectable débiter de pareilles excentricités, +et n'a-t-il pas fallu que les esprits fussent bien prévenus, +pour les écouter sans sourciller? D'ailleurs, l'ordre +formel de mon général n'était-il pas de me rendre à Alger, et +si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à Zaatcha plutôt qu'à +l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul <i>ne m'eût-il pas traduit +devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de +mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je +n'en aurais pas eu?</i></p> + +<p>M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à +mon nom, et il venait déclarer, en même temps, que ce nom +et les longues persécutions qu'il a attirées, ne valaient pas la +peine de naturaliser mon épaulette, ni d'arrêter une mesure +qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit de famille.</p> + +<p>Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, +il me reprochait de ne pas avoir <i>consulté mon coeur de +soldat</i>, on comprendra que si j'avais voulu descendre à des +personnalités, rien ne m'eût été plus facile; mais je crus, et +je crois encore, que cela ne m'eût pas convenu envers un ministre +et un vieux général.</p> + +<p>Quoi qu'en dise le <i>Moniteur</i>, il n'est pas exact que l'Assemblée +presque entière se soit levée contre l'ordre du jour +que je présentai.<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> Au contraire, la gauche presque entière, +et cela m'importe beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, +malgré la position délicate que ma susceptibilité à l'endroit +de Louis-Napoléon m'avait faite dans l'opinion de la plupart +de ses honorables membres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur +exposer avec le profond respect que je dois à une fraction si +importante de la souveraineté nationale, que mon mandat je +ne le tiens pas d'eux, mais des citoyens des départements qui +m'ont élu, et que je ne me crois nullement tenu de conformer +mon opinion à celle de la majorité. Cette opinion, fût-elle individuelle, +elle pèse dans la balance, du poids d'un vote libre, +consciencieux et sans contrôle.</p> + +<p>Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans +la loi électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un +représentant abdique l'indépendance de son caractère, et perde +le droit de revenir prendre part aux délibérations législatives +quand il le juge nécessaire ou seulement opportun. J'y vois, +plutôt, comme je l'ai fait remarquer à la tribune, que s'il n'est +pas revenu avant l'expiration du délai de six mois fixé par la +loi, son mandat de représentant est périmé de droit. Ainsi +donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé d'attendre +le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui +faire perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant +l'autorisation de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup>14</sup></a></p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction publique rétribuée +est incompatible avec le mandat de représentant du peuple. Les +exceptions seront déterminées par la loi électorale organique.» L'article +85 de cette loi dit: «Sont exceptés de l'incompatibilité les +citoyens chargés temporairement d'un commandement ou d'une mission +extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Toute mission +qui aura duré six mois cessera d'être réputée temporaire.»</blockquote> + +<p>On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non +une mission du gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas +bien profond; mais, sous les phases variées de notre politique, +ce qui convient aujourd'hui peut fort bien ne pas convenir +dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait pas +chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants +qui avaient accepté de hautes missions sous le ministère +Barrot-Dufaure, et qui les ont résignées à l'avènement du +ministère <i>d'action</i>.</p> + +<p>Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions +que je viens de citer ne soit un argument péremptoire +en faveur des incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées +presque toutes. Je comprends encore que ceux qui ne veulent +pas que ces incompatibilités soient inscrites dans la loi repoussent +mon argumentation; mais je maintiens que l'esprit de +notre pacte fondamental est, qu'en droit et en thèse générale, +un représentant du Peuple reste toujours libre de reprendre +une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; et +je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi +électorale pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, +une lacune qu'on ne peut combler ainsi, sans porter +atteinte aux principes.</p> + +<p>Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un +de ses plus proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils +de Lucien, au représentant de la Corse, je n'aurais pas osé +paraître à la tribune nationale, si je n'avais été fort de ma +<i>conscience</i> et de mon <i>droit</i>. De ma <i>conscience</i>, parce que, tant +que j'ai été en Afrique, j'ai fait mon devoir non-seulement +d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce qu'en toute +sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de +prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir +Législatif tiennent du Peuple.</p> + + + + +<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3><br><br> + +<p>N° 1.—Lettre de Louis Blanc.</p> + +<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br> + +LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.</p> + +<p>Palais national du Luxembourg.</p> + +<p><i>A Pierre-Napoléon Bonaparte.</i></p> + +<p>Citoyen,</p> + +<p>C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision +prise à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous +venons de vous nommer chef de bataillon dans la Légion étrangère, +bien convaincus que votre intention formelle est de mettre +au service exclusif de la République les fonctions confiées à +votre loyauté par le gouvernement républicain.</p> + +<p>Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe +complet de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, +c'est se montrer digne de porter un tel nom et bien mériter +de la patrie. Le temps des prétentions dynastiques est passé +à jamais. La glorieuse révolution qui vient de s'accomplir a définitivement +coupé court au régime de la royauté et de tout ce +qui lui ressemble.</p> + +<p>C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu +de ces sentiments, que le gouvernement provisoire vient de +vous donner une marque de confiance qu'en ma qualité de Corse +je suis heureux de vous annoncer.</p> + +<p>Salut et fraternité,</p> + +<p>Le 15 avril 1848.</p> + +<p>LOUIS BLANC,<br> + +Membre du Gouvernement provisoire.</p> + +<br><br> + +<p>N° 2.—Pétition à la Constituante</p> + +<p>Citoyens Représentants du peuple,</p> + +<p>Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes +services à mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, +des mains des fondateurs de la République, le grade de +chef de bataillon au 1er régiment de la Légion étrangère. J'étais +autorisé à le regarder comme un état transitoire devant amener +ma mutation dans un régiment français.</p> + +<p>L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le +général Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale +une décision à cet égard. Elle était nécessaire, en présence de la +loi du 14 avril 1832 sur l'avancement. A part toute autre considération, +ces hauts fonctionnaires de la République avaient +pensé qu'une exception paraîtrait fondée en ma faveur, puisque +l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul empêché soit de +satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans une école +militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, c'étaient +les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que, +depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement +déchu, et que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert +d'attester au besoin.</p> + +<p>Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République, +et sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais +croire que le gouvernement issu de l'élection du 10 décembre +ferait pour moi la proposition favorable que Lamartine ou le +général Cavaignac eussent faite. Le gouvernement n'a pas cru +devoir prendre cette initiative; et si je ne pouvais avoir recours +à vous, citoyens représentants, je me verrais frappé, j'en conviens, +dans mes espérances les plus chères, espérances que je +n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un soldat de +mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de +l'armée française.</p> + +<p>La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une +haute réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir +appartenu au corps de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce +pas une prétention exorbitante de ma part que d'espérer d'être +enfin admis autrement qu'à titre d'officier étranger. Je m'étais +dit qu'un neveu de notre grand capitaine, un fils de Lucien +Bonaparte, un proscrit des Bourbons, n'avait pas à craindre +que le coup dont une loi de proscription l'a frappé ricochât, +pour l'atteindre encore, sur le terrain de la République.</p> + +<p>L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la +magistrature suprême de l'État semblait m'assurer de plus en +plus qu'on ne me refuserait pas une simple mutation qui ne ferait +de tort à personne, puisque mon emploi actuel peut être +rempli par un chef de bataillon au titre français.</p> + +<p>Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais +un respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du +Peuple Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, +dans un de nos régiments français d'infanterie; et, quelle que soit +votre décision, croyez que si jamais la République était attaquée, +je me réserve bien de combattre pour elle, fût-ce même comme +simple volontaire.</p> + +<p>Salut et fraternité,</p> + +<p>Paris, le 17 mars 1849,</p> + +<p>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.</p> + +<br><br> + +<p>N° 3.—États nominatifs des hommes de la Légion +étrangère, et du 2e bataillon d'Infanterie légère +d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre 1849.</p> + + +<p>3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique.</p> + +<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849" + style="text-align: left; width: 740px;"> + <tbody> + <tr> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +Numéros<br> +des<br> +compagnies<br><br> +2e<br> +4e<br> +2e<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> +3e<br> +Id.<br> +4e<br> +Id.<br> +Id.<br> +8e<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> +Id.<br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>NOMS<br><br><br> +Butet<br> +Touchet,<br> +Termeuf,<br> +Prudhom,<br> +Luyat,<br> +Raynard,<br> +Doucet,<br> +Favry,<br> +Genet,<br> +Kerdavid,<br> +Jacquemin,<br> +Consigny,<br> +Tulpin,<br> +Dorez,<br> +Bay,<br> +Charmier,<br> +Leroux,<br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>GRADES<br><br><br> +capitaine.<br> +capitaine.<br> +caporal.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +caporal.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +caporal.<br> +caporal.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> +chasseur.<br> + + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 55%; text-align: left;"> +<br>OBSERVATIONS<br><br><br> +Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite.<br> +Blessé d'un coup de feu à la poitrine.<br> +Blessé d'un coup de feu au poignet gauche.<br> +Tué d'un coup de feu.<br> +Tué d'un coup de feu.<br> +Blessé d'un coup de feu à la cuisse.<br> +Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite.<br> +Blessé d'un coup de feu au sourcil droit.<br> +Tué d'un coup de feu à la tête.<br> +Tué d'un coup de feu à la tête.<br> +Blessé d'un coup de feu à la fesse.<br> +Blessé d'un coup de feu au flanc gauche.<br> +Blessé d'un coup de feu au bras droit.<br> +Blessé d'un coup de feu à la joue gauche.<br> +Blessé d'un coup de feu à la fesse droite.<br> +Blessé d'un coup de feu à l'abdomen.<br> +Blessé d'un coup de feu à la jambe droite.<br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Au bivouac, le 25 octobre, 1849.<br> + +Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG.<br> +2e régiment de la Légion étrangère.</p><br> + + +<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849" + style="text-align: left; width: 740px;"> + <tbody> + <tr> + +<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"> +DESIGNATION<br> +des<br> +compagnies<br><br> +Grenadiers du<br> +3e bataillon<br><br><br> + +3e du 1er<br> +bataillon.<br><br> + +Grenadiers du<br> +3e bataillon.<br><br> + +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> + +1re du 3e<br> +bataillon.<br><br> + +2e du 3e<br> +bataillon<br><br> + +Idem.<br><br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>NOMS<br><br><br> +Nyko<br><br><br><br> +Smitters,<br><br><br> +Vigneur,<br><br><br> +Oehme,<br><br><br> +Martin,<br><br><br> +Schildwaeser,<br><br> +Vraiden,<br><br> +Selinger,<br><br> +Got,<br><br><br> +Vialet,<br><br><br> +Pensa,<br><br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;"> +<br>GRADES<br><br><br> +capitaine<br><br><br><br> +sergeant.<br><br><br> +caporal.<br><br><br> +grenadier.<br><br><br> +grenadier.<br><br><br> +grenadier.<br><br> +grenadier.<br><br> +grenadier.<br><br> +sergent-major.<br><br><br> +sergent.<br><br><br> +fusilier.<br><br> + </td> + +<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;"> +<br>OBSERVATIONS<br><br><br> +Blessé d'un coup de<br> +feu et d'un coup de<br> +pierre.<br><br> + +Tué d'un coup de feu<br> +au coeur.<br><br> + +Blessé d'un coup de<br> +feu.<br><br> + +Tué d'un coup de feu<br> +à la tête.<br><br> + +Blessé d'un coup de<br> +feu.<br><br> + +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br> +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br><br> +Idem.<br><br> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table> +<br> + + + +<p>Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.<br> + +Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire<br> +du 5e bataillon, P.-N. BONAPARTE.</p> +<br> + + + + + + +<p>N° 4.—Rapport du commandant Bonaparte.</p> + +<p>Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.</p> + +<p><i>Deuxième régiment de la Légion étrangère.</i></p> + +<p>Mon colonel,</p> + +<p>Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, +et de deux cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés +pour abattre des palmiers et protéger ce travail, je me +suis porté ce matin, à huit heures, vers la position qui m'avait +été indiquée par M. le général Herbillon, commandant en chef. +Nous avons, en arrivant, occupé un mur faiblement crénelé +par les Arabes, et de là nous les avons tenus en respect, tandis +que nos travailleurs abattaient avec une grande activité bon nombre +de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante.</p> + +<p>Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant +formé par le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à +la plaine. J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine +Butet, du 3e d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de +ce point important, et il m'en avait répondu, lorsque ce brave +et intelligent officier fut atteint d'un coup de feu. Un chasseur +de son corps fut tué au même instant. Les Arabes se jetèrent sur +le mur, limite de notre ligne, qu'ils n'ont point franchie, malgré +les diverses phases du combat. Ils étaient en grand nombre. Ils +nous assaillirent avec une grêle de pierres qu'ils lançaient pardessus +le mur, et ils finirent par se montrer audacieusement à la +crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de leurs pistolets. +Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt grenadiers +de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, +à ma voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position +meilleure, que nous occupâmes immédiatement dans un jardin +encaissé, à environ 20 mètres du mur occupé d'abord, position +d'où nous n'avons cessé de tenir l'ennemi à distance.</p> + +<p>Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était, +comme vous l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où +huit à dix grenadiers de votre régiment, électrisés par votre +voix et l'exemple du brave sergent Smitters, héroïquement tué +dans cette affaire, ont si vaillamment combattu.</p> + +<p>Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît +de ne pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors +que vous fites avancer les réserves dont le concours fut si efficace. +Pendant ce temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, +et l'infanterie légère d'Afrique, soutinrent, avec une rare +bravoure, les attaques réitérées et acharnées des Arabes. Je ne +dois pas oublier de tous dire la gratitude que nous devons à +M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de l'action, +me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui +vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont +au-dessus de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides +capitaines Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère +d'Afrique, blessés grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, +des grenadiers de la Légion, atteint d'une balle et d'une pierre à +la tête. Nous avons, outre le sergent Smitters, cinq morts, dont +un de la Légion, et quatre de l'infanterie légère d'Afrique. +Les blessés, sans compter les trois capitaines que j'ai eu +l'honneur de tous signaler, sont au nombre de vingt, dont +neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état nominatif.</p> + +<p>Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même, +mon colonel, dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus +par l'énergique et habile concours de M. le colonel de +Barral à notre gauche, sur votre ordre, dis-je, la retraite s'est +effectuée avec une grande régularité par la plaine, et elle était +accomplie à midi.</p> + +<p>Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée +comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans +pouvoir évaluer exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi, +j'estime qu'il est très considérable et au moins décuple +de celui qu'il nous a fait éprouver.</p> + +<p>Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de +mon respect.</p> + +<p>Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment +de la Légion étrangère,</p> + +<p>P.-N. BONAPARTE.</p> + +<p>Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N.Bonaparte, +qui est complet.<br> + +Tranchée, le 26 octobre 1849.<br> + +Le colonel faisant fonctions de général de tranchée.<br> + +CARBUCCIA.</p> + + +<br><br> + +<p>N° 5.—Rapport du colonel Carbuccia.</p> + +<p>Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.</p> + +<p><i>A M. le général Herbillon, commandant la colonne +expéditionnaire du Zab.</i></p> + +<p>Mon général,</p> + +<p>Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par +M. le capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître +les dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant +la journée.</p> + +<p>Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le +commandant Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion +étrangère, la mission de procéder à cette opération importante, +à la tête de quatre cents hommes, dont deux cents de la +Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.</p> + +<p>Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette +journée, le rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux +d'avoir à vous signaler la bravoure téméraire, et le coup +d'oeil militaire digne du nom qu'il porte. Atteint violemment +d'un énorme pavé sur la poitrine, il est resté à son poste, et il +a tué de sa main deux chefs arabes, au plus fort de la mêlée, +aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.</p> + +<p>Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des +difficultés qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part +de la tranchée à la tête d'une troupe de soutien et après avoir +reçu son rapport verbal, je vous ai fait demander un bataillon +de renfort.</p> + +<p>M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de +Constantine, est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris +part au feu de la première ligne; le reste a été, sous vos yeux, +placé en réserve, et lorsque les Arabes ont eu abandonné leur +position pour rentrer à Lichana, nous avons effectué notre retraite, +qui a été terminée à midi et effectuée avec le plus +grand ordre, sans opposition de l'ennemi.</p> + +<p>Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de +deux obusiers amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne.</p> + +<p>La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne +de M. le colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des +plus utiles. Les troupes, sous les ordres directs de leur chef qui +ne s'est pas épargné dans cette journée et que j'ai vu partout où +il y avait du danger, ont empêché le commandant Bonaparte +d'être débordé sur sa gauche, et lui ont permis de conserver, +aussi longtemps que vous l'avez voulu, des positions aussi difficiles.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée +par une compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement +assaillie par un nouveau contingent arrivé dans Zaatcha pendant +le combat. Les voltigeurs, avec sang-froid et énergie, ont attendu +les Arabes à bout portant; ils en ont tué cinq et ont mis +le reste en fuite.</p> + +<p>La conduite des troupes a été admirable de dévouement et +d'énergie, aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur +mériter l'estime et la reconnaissance de la France et de son président.</p> + +<p>Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux +dévouement.</p> + +<p>Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant<br> +la subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée,<br> + +Signé: CARBUCCIA.</p> + + +<br><br> + +<p>N° 6.—Ordre du général Herbillon.</p> + +<p><i>Ordre.</i></p> + +<p>M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors +cadre, se rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur +général, pour remplir une mission concernant l'expédition +de Zaatcha.</p> + +<p>Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.</p> + +<p>Le général de brigade, commandant la<br> +division de Constantine,<br> + +HERBILLON.</p> + + +<br><br> + +<p>N° 7.—Lettre à la Patrie.</p> + +<p>Paris, 18 novembre 1849.</p> + +<p>Monsieur le Rédacteur,</p> + +<p>Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que +mon retour d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à +vous prier d'insérer ce qui suit:</p> + +<p>Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis +ennemis, je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit +jours, qu'après avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et +avoir été de tranchée le 24, le 25, le 28 et le 29.</p> + +<p>Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus +d'assaut, et qu'on attendrait des renforts pour investir la place, +et la réduire par le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait +les opérations bien au-delà du terme que, même avant +mon départ de Paris, j'avais fixé pour ma rentrée à l'Assemblée +nationale. Comme représentant du Peuple, j'étais seul juge de +l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne dois, à cet +égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui +viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal +jugé de cette opportunité.</p> + +<p>Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position +que l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en +Afrique. Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel +du général Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général, +pour presser l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce +que je les ai rencontrés en route que je suis revenu directement +de Philippeville, au lieu de passer par Alger.</p> + +<p>Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression +de mes sentiments affectueux et distingués.</p> + +<p>P.-N. BONAPARTE,<br> + +Représentant du Peuple.</p> + + +<br><br> + + +<p>N° 8.—Lettre du général Bertrand, et décret du +Président de la République.</p> + +<p>(<i>Ministère de la Guerre</i>.)<br> + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br> +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p> + +<br> + +<p>Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir.</p> + +<p>Monsieur le Représentant,</p> + +<p>Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous +transmettre la copie d'un décret du Président de la République, +prononçant votre radiation des cadres de l'armée; ainsi que la +pièce signée du général Herbillon, remise par vous au Ministre à +votre arrivée à Paris.</p> + +<p>Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma +haute considération.</p> + +<p>Le général de brigade, directeur général du personnel,<br> + +BERTRAND.</p><br> + +<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br> + +LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p> + +<p><i>Au nom du Peuple français</i>,</p> + +<p>Le Président de la République,</p> + +<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au +titre étranger, chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion +étrangère, par arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande, +un ordre de service, le 19 septembre 1849, pour se rendre en +Algérie;</p> + +<p>Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre +dont la province de Constantine est en ce moment le théâtre, +il a reçu du général commandant la division de Constantine +l'ordre de se rendre auprès du gouverneur-général de l'Algérie +pour remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha;</p> + +<p>Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est +pas rendu auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué +à Philippeville pour revenir à Paris;</p> + +<p>Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger, +se trouve en dehors de la législation commune aux militaires +français, mais qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est +engagé;</p> + +<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite +qualité, n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation, +ni le juge de l'opportunité de son retour à Paris;</p> + +<p>Sur le rapport du ministre de la guerre,</p> + +<p>Décrète:</p> + +<p>Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du +grade et de l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère.</p> + +<p>Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du +présent décret.</p> + +<p>Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849.</p> + +<p>LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.<br> + +Le ministre de la guerre,<br> + +D'HAUTPOUL</p> + +<br><br> + +<p>N° 9.—Réponse au général Bertrand.</p> + +<p>Paris, 19 novembre 1849.</p> + +<p>Monsieur le général,</p> + +<p>Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du +président de la République prononçant, dites-vous, ma radiation +des cadres de l'armée (<i>sic</i>). Je vous observerai d'abord que +ne faisant pas partie de ces cadres, je ne puis en être radié, mais +seulement révoqué du grade, que je ne devais, d'ailleurs, qu'au +Gouvernement Provisoire de la République, qui me l'avait conféré +avant que je fusse représentant du Peuple à la Constituante, +et par conséquent avant l'abrogation de la loi qui privait les +membres de ma famille de leurs droits de citoyen.</p> + +<p>Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant +du peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et +comme fils de Lucien Bonaparte, de cet état d'officier <i>au titre +étranger</i>, il y a déjà longtemps qu'à deux reprises différentes +j'avais donné ma démission, et que ce n'est que pour céder aux +instances réitérées et pressantes du président de là République que +je l'avais retirée. Arrivé avant hier à Paris, je me suis rendu +hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai déclaré que si je +ne donnais pas encore, définitivement, ma démission, c'était pour +ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont point été +arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie qui +leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement, +car je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni +convenable, et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée +longtemps.</p> + +<p>Un mot maintenant du décret présidentiel:</p> + +<p>Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande +qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été +instamment proposée par le président de la République, comme +le prouve la lettre qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand +Barrot dans les Ardennes, où j'avais été passer le temps de prorogation +de l'Assemblée.</p> + +<p>En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à +remplir un service, dont la durée aurait pu être fixée par le +gouvernement. Ma mission qui, d'après la loi électorale organique, +n'aurait pu, en tous cas, durer plus de six mois, était temporaire, +indéterminée, gratuite et dépendante de ma volonté. On +concevrait même difficilement qu'il eût pu en être autrement.</p> + +<p>D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre +étranger ne me dépouillait pas apparemment de mon caractère +de membre du pouvoir législatif; et quoi qu'en dise le président +de la République, dont les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas +encore force de loi, j'étais parfaitement le maître de revenir, +sans l'autorisation de personne, siéger à mon poste le plus +important, à l'Assemblée nationale, et j'étais seul juge de l'opportunité +de mon retour. Du reste, le but de la mission que +m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment +que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en +marche, étaient assurés.</p> + +<p>Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu +plus présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant +du Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la +révocation qu'ils décrètent ne peut porter que sur le grade, et +non sur l'emploi, puisque je n'en ai pas.</p> + +<p>Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite +considération.</p> + +<p>PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,<br> + +Représentant du Peuple.</p> + +<br><br> + + +<p>N° 10.—Extrait du compte-rendu de la séance de +l'Assemblée législative de 22 novembre 1849, +d'après le <i>Moniteur</i>.</p> + +<p><i>Interpellations de M. Pierre Bonaparte.</i></p> + +<p><i>M. le Président.</i>—M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation +d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre, +sur un décret qui a paru dans le <i>Moniteur</i>, et qui révoque +M. Pierre Bonaparte du grade militaire qui lui avait été conféré +par le Gouvernement provisoire.</p> + +<p>Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut +que les interpellations soient fixées.</p> + +<p><i>M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>—Je suis +prêt à répondre à l'instant.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement +les interpellations?</p> + +<p><i>De toutes parts.</i>—Oui! oui!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Citoyens représentants du Peuple, +je n'ai que quelques mots à dire sur la question que ce décret +soulève en général, et sur ce qui me regarde en particulier, si +l'Assemblée veut bien m'entendre.</p> + +<p>En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec +indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire <i>dans +cette enceinte</i>, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que +soit la mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de +l'article 85 de la loi électorale organique, ne peut être retenu +malgré lui loin du sanctuaire national, où s'accomplit son mandat. +(Mouvements divers.) Jaloux de vos droits, qui sont ceux +du pays, il importe que vous fassiez intervenir à cet égard une +décision souveraine qui réprime les outrecuidantes prétentions +d'un gouvernement trop disposé à faire bon marché du grand +caractère dont les représentants du peuple français sont revêtus. +J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du +jour motivé, à la fin de la discussion.</p> + +<p>Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible +que je viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, +dans ma conviction, nos institutions républicaines, auxquelles je +suis voué corps et âme, sont sur le point de courir des dangers +(Mouvement.)</p> + +<p>Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas +sur la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été +traité, l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu +modifier mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon +Bonaparte, mais non envers le président de la République. Tant +qu'il saura maintenir la constitution, ou que la majorité de l'Assemblée +déclarera qu'il l'a maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, +tout en conservant, bien entendu, ma liberté d'appréciation +parlementaire.</p> + +<p>Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers +surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce +qui naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire +relevé le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon +cousin et collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont +fait donner une mission, dont ils se sont ensuite subrepticement +efforcés de rendre l'accomplissement impossible.</p> + +<p><i>Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit +attribuer principalement tout ce que le président fait de déplorable, +je le nommerai.</i></p> + +<p><i>De toutes parts.</i>—Oui! oui! Nommez!</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Eh bien! c'est M. Fialin, <i>dit</i> de +Persigny!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—J'arrête ici l'orateur en lui rappelant +qu'aux termes de l'article 79 du règlement, les interpellations +de représentant à représentant sont interdites. Il a demandé +l'autorisation d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte +qu'il a déterminé, et sur lequel il demande des explications; je +l'invite à se renfermer dans les termes de ses interpellations; il +ne peut interpeller un représentant, le règlement est formel.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Je m'y renfermerai, monsieur le président; mais je prends la liberté de vous faire observer que ce +n'est pas une interpellation, mais une désignation.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—C'est une véritable interpellation.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—C'est une désignation.</p> + +<p>Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité +de membre de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement +des partis se plaît à dénaturer les choses les plus simples.</p> + +<p>Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis +parti de Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, +du général Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de +cet ordre que je n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville +à Alger. Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, +par conséquent, il ne pouvait y avoir aucun mérite à la faire, +puisque le but de ma mission auprès du gouverneur général +était rempli par l'envoi des renforts que j'avais rencontrés en +marche.</p> + +<p>D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général +Herbillon le savait. Le président de la République et le Gouvernement +savent parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il +était convenu, lorsque j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique +quand je le jugerais convenable, et sans qu'ils pussent y +trouver à redire. (Rumeurs.)</p> + +<p>Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque +j'aurais sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je +tiens par-dessus tout.</p> + +<p>Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment +il se fait qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande +(car je ne m'y croyais nullement obligé), je lui ai communiqué +l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de Zaatcha +pour Philippeville et Alger, il avait répété à satiété que, sous le +rapport militaire, les renforts étant assurés, il me trouvait parfaitement +en règle? Vous m'avez dit, monsieur le ministre, que j'étais +parfaitement en règle. Si je ne me trompe, l'opinion du gouverneur +général de l'Algérie était exprimée d'une manière analogue +dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit avoir +entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son +contre-seing à la révocation qui a paru au <i>Moniteur!</i></p> + +<p>Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard +avec une étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il +savait être une injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral, +me touche fort peu, car je ne tenais nullement à ma qualité +d'officier au <i>titre étranger</i>.</p> + +<p>Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui +m'a fait entrer dans ces développements, bien que, au point de +vue du droit, ils soient tout à fait superflus.</p> + +<p>Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance +de notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits +de ceux d'entre nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés +en mission, soient fixés; et c'est pour cela que j'aurai +l'honneur, après la discussion, de présenter à l'Assemblée un +ordre du jour motivé.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—La parole est à M. le ministre de la +guerre.</p> + +<p><i>M. d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>—Messieurs, l'interpellation +qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je +les traiterai l'un après l'autre.</p> + +<p>Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée, +qui a demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire, +soit dans l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions +qui sont le plus communément confiées aux représentants), et qui a +accepté dans toute leur teneur les instructions qui lui ont été données +librement, volontairement, et souvent après sollicitations, +il s'agit de savoir, dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est +libre d'oublier ce même mandat, ce même engagement; s'il est +juge, juge souverain, d'après la théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour.</p> + +<p>Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très +bien!)</p> + +<p>Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui +qui l'a accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation; +une fois rendu à son poste, il doit consulter ses instructions; +s'il est militaire, il doit se renfermer dans l'obéissance due à ses +chefs militaires; il n'est plus, là, représentant du Peuple. (Marques +d'assentiment.)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Alors, pourquoi m'avez-vous +trouvé en règle?</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez +pas! On vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre.</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Je le répète, il n'est plus, là, le représentant +du Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre +le représentant du Peuple, ayant mission de la convention du +Gouvernement, en se plaçant au-dessus de toutes les positions +dans les armées, et ce qui se passe aujourd'hui. Quelques journaux +ont voulu la rencontrer; ils sont tombés dans une erreur +complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre qui +partage une pareille doctrine. (Non! non!—Approbation.)</p> + +<p>Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe, +n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le +mandat émane essentiellement du Gouvernement, de l'initiative +du Pouvoir exécutif. Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant, +qui ne doit pas occuper l'Assemblée. (Très bien!)</p> + +<p>Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques +prolongées d'approbation.)</p> + +<p>Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il +passé? M. Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion +étrangère, au titre étranger; et remarquez, messieurs, que ce +titre n'a rien de blessant. M. Pierre Bonaparte ne peut pas être +chef de bataillon à d'autre titre, car la loi de 1834, sur l'état des +officiers, nous est connue; c'est le Code militaire, un code qu'on +ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans une autre circonstance, +l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a pas suivi +la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le grade +de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues +pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de +guerre sur le champ de bataille ou dans une proposition régulière +de candidature sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir +chef de bataillon. M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une +ni dans l'autre de ces conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement +provisoire, je crois, on lui a conféré le titre de chef +de bataillon dans la Légion étrangère, à titre étranger; lui, n'est +pas étranger, mais son titre est étranger; c'est ce qu'il faut bien +distinguer. (Très bien! très bien!) Voilà en quoi M. Pierre +Bonaparte ne peut pas être blessé: il est Français et bon Français, +c'est un hommage que je lui remis; mais son titre dans la +Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire attention à +cette distinction. (Très bien! très bien!)</p> + +<p>M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie. +Cette mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la +disposition du gouverneur général. Que fait le gouverneur +général? Il se rappelle le nom de Bonaparte, et il donne à +M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, le poste le plus périlleux; +c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux de se trouver; +c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes d'approbation.)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte</i>.—Je vous prie de croire que je n'ai +pas boudé.</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Je dis cette phrase à dessein. Dans la +lettre que M. Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint +qu'on lui avait fait une condition qui n'était pas convenable; +c'est à cela que réponds.</p> + +<p>Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de +M. Pierre Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. +Mais il ne s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je +crois devoir relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à +M. Pierre Bonaparte était un poste de choix, de faveur, qu'il +devait en être content, puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que, +quand on porte son nom, on doit être enchanté de se trouver +dans une pareille position. (Très bien! très bien!)</p> + +<p>Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement +de son grade, on lui a donné le commandement de quatre +cents hommes. Il s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne +juge pas le mérite du mouvement, s'il était plus ou moins rationnel, +ceci est un fait purement militaire; vous me permettrez +de le passer sous silence. L'engagement qui eut lieu a été vif; +la ligne des tirailleurs a dû se retirer. M. Pierre Bonaparte a +montré beaucoup de courage; il a été presque appréhendé au +corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout naturel; +on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom. +Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été +reprise; chaque troupe est restée dans sa position respective.</p> + +<p>Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié +qu'il était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, +M. Pierre Bonaparte s'en est souvenu.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Pas le lendemain!</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Peu importe! je n'épilogue pas sur les +heures ou sur le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après, +a trouvé qu'étant représentant du Peuple, il devait revenir dans +cette enceinte. C'est fort bien; mais il aurait dû y penser avant +de partir. En ce moment, il était devant l'ennemi; il aurait dû +s'en souvenir. (Très bien! très bien!)</p> + +<p>Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de +l'ennemi, j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant. +(Très bien! très bien!)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Je suis revenu pour affaire de +service.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—N'interrompez pas; vous répondrez!</p> + +<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>—M. le général Herbillon, +commandant militaire de la province de Constantine et des +troupes qui font le siége de Zaatcha, a donné, il est vrai, à +M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il m'a remis entre les mains. Je +lui ai dit: «Cet ordre vous couvre». C'était tout simple, et +s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce que j'aurais fait? +Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée l'autorisation +de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et conduire par +la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été traduit devant +un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.)</p> + +<p>Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne +restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute +grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce +mandat était important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller +à Alger; pourquoi faire? C'était une chose à peu près inusitée +qu'un officier commandant une troupe, et une troupe devant +l'ennemi, en fût détaché pour aller devant le gouverneur d'Alger +demander des secours. Mais enfin j'accepte cette mission tout +étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il l'accomplir. +Or, que se passe-t-il?</p> + +<p>En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des +troupes qui débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne +consultant que mon coeur de soldat, je me serais mis à la tête de +ces troupes, je serais parti avec elles, et le lendemain je serais +monté à l'assaut de Zaatcha. (Très bien! très bien!)</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Un officier au titre étranger ne +peut pas commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement. +Il arrive à Philippeville; un paquebot partait pour la France: il +prend passage à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis +à Paris. Arrivé à Paris, il se présente chez le ministre de la guerre. +Je fus assez étonné de le voir: je connaissais son arrivée, du +reste; je la connaissais par un rapport du préfet de police, et +je devais la connaître, parce que, dans toute hypothèse, il m'importait +beaucoup de savoir où était M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p>M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel +hasard il est à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet +ordre vous couvre par rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon +d'un poste militaire. S'il en eût été autrement, c'eût été un +déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se déshonorer, c'est impossible.</p> + +<p>M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre +contenant des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai +combattues, doctrines que vous avez entendues et qui auraient +pour conséquence de mettre le Gouvernement dans l'impossibilité +absolue de donner quelque mandat que ce puisse être à des +membres de cette Assemblée. (Très bien!)</p> + +<p>Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer +dans les journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée. +Le Gouvernement était mis en demeure de répondre; il l'a fait +par le décret que vous connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase. +Le Gouvernement était mis en demeure de répondre à la lettre +de M. Pierre Bonaparte; c'était une espèce de défi; le Gouvernement +a répondu par le décret que vous avez vu.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Par dépit!</p> + +<p><i>M. le Ministre.</i>—Il était dans son droit, dans son droit +absolu, et s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement +raison de l'en blâmer. (Très bien!)</p> + +<p>Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas +de ma compétence.</p> + +<p>Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut +que M. le président de la République n'a pour conseillers que +ses ministres; nous n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons +l'influence de qui que ce soit. (Très bien!)</p> + +<p>Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des +projets de lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; +nous nous inspirons des votes de la majorité de cette Assemblée; +nous nous conformons à ce qu'elle décide, et nous serons toujours +heureux de marcher avec elle. (Approbation vive et prolongée.)</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Citoyens représentants, je tiens +seulement à vous soumettre mon opinion sur un point du discours +de M. le ministre.</p> + +<p>Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon +m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée +nationale l'autorisation de me poursuivre devant un +conseil de guerre. Mon opinion est que, si l'Assemblée avait +accordé une pareille autorisation, elle aurait abdiqué son droit +et ses prérogatives les plus essentielles (Murmures et dénégations); +car, s'il plaisait, par exemple, à MM. les ministres d'éloigner de +l'Assemblée un membre quelconque; si, par suite de promesses, +de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux murmures.)</p> + +<p><i>Un membre.</i>—On est libre d'accepter.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en +Algérie, au Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la +présence pourrait être incommode seraient éloignés au moins +pendant six mois. (Dénégations.) Et notez bien une chose, c'est +que, les six mois expirés, si le représentant n'est pas revenu à +son poste, sa qualité, son caractère est perdu de droit. Je voulais +seulement vous soumettre cette observation.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'incident me paraît vidé.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Je propose un ordre du jour +motivé.</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre +Bonaparte propose à l'Assemblée:</p> + +<p>«Considérant que les missions ou commandements temporaires +dont les représentants du Peuple peuvent être investis, +conformément à l'article 85 de la loi électorale organique, ne +peuvent leur enlever leur droit d'initiative parlementaire, ni +l'indépendance de leur caractère législatif;</p> + +<p>«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher +ou d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement +de leur mandat,</p> + +<p>«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.»</p> + +<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>—Je demande l'ordre du jour +pur et simple.</p> + +<p><i>Voix nombreuses.</i>—Non! non!—Aux voix l'ordre du jour +motivé!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—On a demandé l'ordre du jour pur et +simple. (Non! non! On n'insiste pas!)</p> + +<p><i>Nombre de voix.</i>—L'ordre du jour motivé!</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—Je mets aux voix l'ordre du jour motivé +présenté par M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p>(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière +se lève à la contre-épreuve.)</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour +motivé.</p> + +<p>(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre +de la guerre.—La séance reste suspendue quelques instants; les +représentants descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations +animées.)</p> + + +<br><br> + + + +<p>N° 11.—Extrait du compte-rendu de la séance de +l'Assemblée législative du 22 décembre 1849, +d'après le <i>Moniteur</i>, et Amendement de +M. Pierre Bonaparte.</p> + +<p><i>Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième +bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y +recevoir une partie des hommes de la garde nationale mobile +de Paris.</i></p> + +<p><i>M. le Président.</i>—L'ordre du jour appelle la discussion du +projet de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la +Légion étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la +garde nationale mobile de Paris.</p> + +<p>Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est +demandée par le Gouvernement et proposée par la commission.</p> + +<p>(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)</p> + +<p><i>M. le Président.</i>—M. Pierre Bonaparte a la parole sur la +discussion générale.</p> + +<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>—Citoyens représentants du Peuple, +je m'associe de grand coeur aux intentions équitables que le projet +du Gouvernement nous annonce en faveur des débris de notre +jeune et héroïque garde mobile. Mais pour savoir si la position +qu'on veut faire à ceux de ces jeunes soldats qui resteront sous +les drapeaux est convenable, il faut examiner celle du corps où +l'on propose de les faire entrer. Pour moi, je pense que nous devons +nous refuser à assigner à des citoyens français (qui ont bien +mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position qui, +même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas +en rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national. +Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles +d'existence de la Légion étrangère ne sont pas modifiées.</p> + +<p>J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à +l'armée, sont loin de se faire une idée bien nette des différentes +catégories militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que +cela s'explique par l'étrangeté même de ces conditions diverses; +mais si l'Assemblée le permet, je les rappellerai succinctement.</p> + +<p>Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme +dans les autres régiments, c'est-à-dire français servant <i>au titre +français</i>, et jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des +mêmes garanties que tous les autres officiers de l'armée.</p> + +<p>Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non , +et servant tous également <i>au titre étranger</i>.</p> + +<p>Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant +au titre étranger.</p> + +<p>Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français, +et réintégrés au titre étranger.</p> + +<p>Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion, +en conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service +étaient conçues comme celles des corps français. Ils croyaient +donc n'être soumis qu'à la condition de ne pas servir en France. +Leur erreur était bien naturelle, car les lois organiques du 11 +avril 1831, 14 avril 1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur +sujet; et si l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait +(très justement au point de vue national) d'une exclusion pour +le commandement, du moins leur offrait-elle la voie de la naturalisation +civile, pour rentrer dans le droit commun et obtenir +la naturalisation militaire.</p> + +<p>Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du +5 mai 1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844. +S'il eût pu rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la +Légion à cet égard, ce doute aurait disparu devant les explications +données par le ministre de la guerre en maintes circonstances, +et devant les autorisations de permutation accordées +entre des officiers étrangers naturalisés servant dans la Légion et +des officiers des régiments français.</p> + +<p>J'ai eu sous les yeux:</p> + +<p>1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la +promulgation de la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il +est dit: «Direction du personnel et des opérations militaires.... Ce +n'est donc que lorsque M. de Caprez aura été naturalisé Français +qu'il sera en position de demandera permuter; mais, tant qu'il +conservera la qualité d'étranger, sa réclamation à cet égard ne +saurait être accueillie. <i>Signé</i>: Miot.»</p> + +<p>2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des +régiments suisses, qui servent maintenant dans des corps français, +et qui sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent +un lieutenant-colonel et un chef de bataillon.</p> + +<p>Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième +Légion étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers +au titre étranger contiennent l'annotation suivante: <i>Cette +nomination étant faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne +donne pas à M.N. les droits conférés aux officiers français +par la loi sur l'avancement et celle sur l'état des officiers</i>.</p> + +<p>Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par +les articles 195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour +les grades supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables +à l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par +suite de l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la +loi du 14 avril 1832.</p> + +<p>Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour +la première fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun +droit au commandement pour les officiers étrangers, et que +les officiers français servant au titre étranger n'ont que les droits +des officiers étrangers pour le commandement.</p> + +<p>Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans +la position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables +à volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de +l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un +tour d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a +conservé que les bénéfices de la loi du 11 avril 1831!</p> + +<p>J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application +de la décision de 1844, cette décision a été violemment mise de +côté par les généraux en chef de notre armée, comme nuisible +au service de l'Etat et à la dignité de tous les officiers, étrangers +ou non. Des officiers qui sont le type de l'honneur militaire +ont obéi à un commandant de colonne au titre étranger, +bien que connaissant l'incapacité dont le frappait l'ordonnance.</p> + +<p>Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis +avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie +par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il +serait juste, indispensable même, d'améliorer leur sort; mais, +pour éviter les abus, on est d'accord, en général, que ce mode +d'admission aux emplois militaires devrait être supprimé pour +l'avenir.</p> + +<p>Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés +au titre étranger.</p> + +<p>Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par +suite d'une fiction, que les officiers en question ont pu être placés +dans la Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser +leurs demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs +droits, s'ils en ont, restent intacts. Mon opinion, basée sur +l'examen des lois et règlements qui régissent l'armée, me porte +à défendre la position des officiers démissionnaires, et à penser +que le conseil d'Etat leur serait favorable, s'ils s'adressaient à lui +pour régulariser leur position actuelle.</p> + +<p>Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux +prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois +de 1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires, c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et +le droit, qu'il était permis au Pouvoir exécutif de replacer ces +officiers dans les rangs de l'armée française.</p> + +<p>En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef +de l'Etat faisait d'un simple soldat un caporal ou un général. +La loi de 1818 est la première restriction apportée à la toute-puissance +du roi en fait d'avancement. C'est elle qui, en consacrant +les droits de l'ancienneté, a fait participer l'armée à l'édit +de 1789, portant que <i>tous les Français seront admissibles à tous +les emplois</i>.</p> + +<p>La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau +en fait d'avancement; <i>elle a seulement</i>, disait le rapporteur devant +la chambre des députés, <i>élargi les droits du pouvoir nouveau, +en supprimant de la législation de 1818 les prescriptions +incompatibles avec le bien du service, et provenant des défiances +outrées</i>, disait toujours le rapporteur, <i>que l'on avait éprouvées +contre l'ancien gouvernement</i>.</p> + +<p>Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière +surtout, n'ait pas résolu la question de légalité concernant la +réintégration des officiers démissionnaires, et que, dans les discussions +auxquelles elles ont donné lien dans le parlement, pas +une voix ne se soit élevée pour provoquer à ce sujet une solution +désirable.</p> + +<p>On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard; +mais, après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette +réintégration, à la fin de 1828, il est vivement à regretter que +le doute, au moins, soit encore permis.</p> + +<p>Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé +le droit de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il +résulte de la dernière décision insérée au journal militaire officiel, +premier semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné +cette prérogative. Le gouvernement de juillet s'en est servi +longtemps sans opposition; puis il y a renoncé <i>de fait</i>, mais en +soutenant son <i>droit</i> à cet égard. Le gouvernement de février a +relevé des officiers soit de la retraite, soit de la réforme, soit de la +démission, en consultant seulement les intérêts de la République.</p> + +<p>Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable +aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit +rendue, car ces officiers abandonnent généralement l'armée pour +suivre une carrière plus avantageuse en temps de paix, et ils +ne devraient pas pouvoir reprendre leur rang, par exemple, +en temps de guerre, au préjudice de leurs camarades qui ont +continué à suivre les bonnes et mauvaises chances de la carrière; +mais enfin des décisions royales non rapportées existent, et elles +établissent les droits des officiers démissionnaires.</p> + +<p>Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont +communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux +qu'eux, ont obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit +d'être réintégrés directement dans un régiment français, soit de +permuter pour passer dans un de ces régiments, après avoir été +nommés à la Légion et avant de rejoindre, soit enfin de sortir de +la Légion avec un emploi dans l'état-major des places, que les +officiers servant au titre français seuls peuvent obtenir.</p> + +<p>On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux +qui prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux +officiers démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant du service. Le premier, plus favorisé, est +envoyé dans la Légion comme officier au titre étranger. Le +deuxième, moins heureux et ayant moins de services, est envoyé +aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent, sans contracter +d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il compte +aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi +d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du +16 mars 1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré +au titre français, même comme sous-officier. Plusieurs officiers +de la Légion, jadis démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers +au titre français.</p> + +<p>Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit +chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers, +sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans +la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les +modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement +qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité +envers ces braves. Et c'est bien peu que de ne demander +pour eux que de l'humanité; car en consultant la statistique au +hasard, sur <i>soixante</i> officiers polonais, par exemple, arrivés à +la Légion en 1832, <i>cinquante-quatre</i> sont morts, tués à l'ennemi +ou succombant aux intempéries du climat. N'est-il pas évident +que la mort atteint les étrangers avant qu'ils aient rempli le +temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce pas répudier +toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à +de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre +drapeau?</p> + +<p>Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose +d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications +équitables sont apportées à l'état des militaires servant +à ce titre, elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique +ardeur dont, au point de vue militaire, nous avons +admiré le brillant essor aux jours néfastes de juin.</p> + +<p>Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique +l'article 1er du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il +n'ait point pour base les opinions politiques.</p> + +<p>J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien +renvoyer mon amendement à l'examen de le commission.</p> + +<p><i>Amendement.</i></p> + +<p>Articles 1, 2 et 3.</p> + +<p>Comme au projet du Gouvernement.</p> + +<p>Art. 4.</p> + +<p>Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril +1832, l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable +aux officiers étrangers, naturalisés on non.</p> + +<p>Art. 5.</p> + +<p>La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président +de la République, sur la proposition du ministre de la +guerre.</p> + +<p>Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable +à la Légion étrangère.</p> + +<p>Art. 6.</p> + +<p>Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après +dix ans au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement, +par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition +du chef de corps, faite à l'inspection générale.</p> + +<p>La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit +commun, et lui confère tous les droits de l'officier français.</p> + +<p>L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par +celle du 18 février 1844, sera définitivement arrêté de manière +que ce ne soit qu'à grade égal que les officiers étrangers naturalisés +français soient sous les ordres des officiers français, et +qu'ils commandent, à leur tour, ces derniers à supériorité de +grade.</p> + +<p>Art. 7.</p> + +<p>Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement +pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être +naturalisés militairement, après dix ans au moins de services +effectifs.</p> + +<p>Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est +supprimé, et aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis +avec un grade dans la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues +par la loi, pour l'admission aux emplois et l'avancement +dans les autres corps.</p> + +<p>Art. 8.</p> + +<p>Les officiers démissionnaires du service français, actuellement +pourvus, dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront:</p> + +<p>Être réintégrés directement dans un des corps français;</p> + +<p>Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;</p> + +<p>Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des +places.</p> + +<p>Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir, +être réintégré, à aucun titre, dans l'armée.</p> + +<br><br> + + +<p>N° 12.—Autre Lettre à la Patrie.</p> + +<p>Paris, 5 janvier 1849.</p> + +<p><i>A M. le rédacteur de la</i> Patrie.</p> + +<p>Monsieur le rédacteur,</p> + +<p>Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au <i>Moniteur</i>.</p> + +<p>M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, +dit:</p> + +<p>«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes +entre leurs mains une caisse et des outils, et que je dus faire +venir des troupes du camp pour assurer la retraite.»</p> + +<p>Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées +fort à propos.</p> + +<p>Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, +Butet et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai +pu faire moi-même.</p> + +<p>Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de +battre en retraite, <i>donné par le général Herbillon</i>, m'a été +transmis par mon colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre, +j'ai tenu la position <i>sans reculer d'une semelle</i>.</p> + +<p>La colonne expéditionnaire tout entière le sait.</p> + +<p>Agréez, etc.</p> + +<p>P.-N. BONAPARTE.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***</div> +</body> +</html> |
