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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
+ content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Un mois en Afrique</title>
+ <meta name="author" content="Pierre-Napoléon Bonaparte">
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+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***</div>
+
+<h2>UN MOIS</h2>
+
+<h1>EN AFRIQUE</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h3>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE</h3><br><br>
+
+<p>Je ne m'abaisse pas à une justification, je<br>
+raconte; la vérité est l'unique abri contre<br>
+le <i>venticello</i> de Basile.</p>
+
+
+<p>AUX CITOYENS<br>
+
+DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.</p><br>
+
+<p>UN MOIS EN AFRIQUE.</p>
+
+
+<p>La France, la République, les Armes, voilà les aspirations
+de toute ma vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices
+avaient suivi, dès longtemps, cette direction. En vain,
+depuis dix ans, je m'étais réitérativement adressé au roi
+Louis-Philippe, à ses ministres, aux vieux compagnons de l'empereur;
+même une place à la gamelle, même un sac et un mousquet
+en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant
+pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour
+acquérir, au moins, quelque expérience militaire, en attendant
+l'avenir. Ni la Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali,
+ni le Czar, de qui j'avais sollicité la faveur de faire une
+campagne au Caucase, ne purent ou ne voulurent pas accueillir
+mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il est vrai,
+j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de
+la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu
+la nomination de chef d'escadron, qui m'escala depuis le
+grade <i>au titre étranger</i> que notre Gouvernement provisoire
+m'avait conféré.</p>
+
+<p>Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon
+au premier régiment de la légion étrangère, je vis,
+bien que d'une façon incomplète, exaucer mes voeux. J'étais
+en France, la République était proclamée, et je pouvais la
+servir par les armes. Sans doute, la nature exceptionnelle de
+mon état militaire, et la non-abrogation de l'article VI de la
+loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille,
+apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme;
+mais l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter
+implicitement cette loi, le gouvernement de la République
+ne pouvait m'admettre dans un régiment français. Faire
+cesser décidément notre exil, cela n'entrait pas encore dans ses
+vues; je ne discuterai pas le mérite politique de son appréciation,
+mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit de
+haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses
+honorables membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc
+m'annonça ma nomination <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> fut un des plus beaux jours de
+ma vie; j'allai le remercier avec effusion, ainsi que ses
+collègues, et quels qu'ils soient maintenant, membres de
+l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou
+captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître
+particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont
+la famille est alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de
+l'amitié de Crémieux, dont la voix éloquente et généreuse
+s'était élevée si souvent en faveur des proscrits de mon nom?
+Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une bienveillance
+toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement, en
+termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au
+service d'une manière plus complète. Et si des considérations
+étrangères à ma personne ne les avaient arrêtés, il est certain
+que le Gouvernement provisoire ou la Commission exécutive
+n'eût pas tardé à naturaliser mon grade.</p>
+
+<p>Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels,
+ont parlé de la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale
+est qu'on ne peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on
+n'a satisfait à la loi de recrutement, ou si on ne sort pas d'une
+école militaire. Mais, de bonne foi, cette thèse était-elle soutenable
+à mon sujet? Comment aurais-je pu remplir les conditions
+de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute, et à part la
+période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement
+provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un
+décret de l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais
+si, dans un moment opportun, le gouvernement, quel qu'il
+fût, l'avait proposé, peut-on supposer que les représentants
+du grand peuple qui, en rappelant les proscrits, a placé
+l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu? Supposons que
+la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de la
+stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de
+m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme
+simple soldat. En effet, pas plus comme simple soldat que
+comme chef de bataillon, je n'eusse pu être admis, car
+l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril 1832, explicative de
+la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à contracter un
+engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en
+Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer
+ainsi, c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire,
+une nouvelle proscription dans l'état; car comment appeler
+autrement une disposition qui vous défend sans retour, dans
+votre patrie, la carrière à laquelle vous vous étiez exclusivement
+voué, ou qui ne vous permet de la suivre que dans des
+conditions anormales et intolérables?<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers au
+titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le chapitre
+VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces
+justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée
+législative, le 22 décembre 1849.</blockquote>
+
+
+<p>Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai
+supposé qu'une auguste assemblée aurait pu être appelée à se
+prononcer sur un intérêt individuel et aussi secondaire. Non,
+car non-seulement il est de l'essence des institutions démocratiques
+que les grands pouvoirs de l'État ne dédaignent pas les
+réclamations des plus humbles citoyens, mais les précédents
+parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.</p>
+
+<p>Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal
+Ney passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans
+ceux dont leur père avait été un des plus glorieux luminaires.
+Les services des parents sont entrés plus d'une fois en ligne de
+compte, et pour ne citer qu'une circonstance récente, n'avons-nous
+pas, à la Constituante de 1848, voté par acclamation, et
+comme récompense nationale, la nomination, en dehors des
+règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre général Négrier,
+qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux travaux législatifs
+et à l'armée?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement
+provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment,
+lorsque un grand nombre de Corses résidant à Paris
+m'offrirent la candidature de notre département à l'Assemblée
+Nationale. La vivacité des sympathies de nos braves insulaires
+pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la mémoire de
+l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir
+fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à
+constituer définitivement la République, on comprendra que
+le service d'Afrique, en temps de paix, et surtout dans un
+corps étranger, dut me paraître une condition secondaire.
+M. le lieutenant-colonel Charras, alors sous-secrétaire d'État
+au ministère de la guerre, voulut bien m'autoriser à suspendre
+mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le 4 mai 1848,
+j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en
+présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de
+notre jeune République, et d'apporter à cette forme de gouvernement,
+qui avait été le rêve de toute ma vie, la première
+sanction du suffrage universel.</p>
+
+<p>Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de
+juin, vinrent nous attrister dès les premiers travaux d'une
+assemblée, qui fut, quoi qu'on ait pu en dire, une des plus
+dignes, et qu'on me passe le mot, une des plus honnêtes qui
+aient jamais honoré le régime représentatif. Le 23 juin, pendant
+la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire enlever
+une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal
+Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me
+permit de le suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps
+d'aller chercher mon cheval, ou de le faire venir, il m'offrit
+un des deux qui l'attendaient à la porte du palais législatif.
+En compagnie du ministre des finances, et de notre collègue
+Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les boulevards,
+où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous les
+armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés
+d'une foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et
+dont la plupart, j'en ai la conviction, étaient le lendemain
+derrière les barricades. L'accueil qu'ils nous firent, les poignées
+de main cordiales qu'ils nous donnèrent, leurs propos vifs
+et patriotiques, m'ont douloureusement prouvé une fois de
+plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés, et que la
+guerre civile est le plus horrible des fléaux.</p>
+
+<p>Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard.
+Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes
+dans la rue du Faubourg-du-Temple, sous le feu de la
+barricade et des maisons occupées par nos adversaires. Arrivés
+sur les quais, nous vîmes un détachement de gardes mobiles
+et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte jusqu'à
+la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que
+je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine,
+circonstance qui parut fixer favorablement l'attention
+de ce grand et courageux citoyen. Et certes, si le soir même
+il n'avait résigné ses pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il
+n'en aurait pas fallu davantage pour le porter à provoquer
+une décision touchant mon assimilation aux officiers qui
+servent <i>au titre français</i>.</p>
+
+<p>Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve
+que les belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour
+où nous nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais
+me séparer de Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent
+mille hommes derrière moi; <i>mais je craint la réaction et la
+guerre civile.</i>» Quoi qu'il en soit, n'est-il pas profondément
+triste, après tant de vicissitudes, que ce que j'eusse obtenu
+de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac, m'ait
+été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon
+propre cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée,
+que je n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique,
+et abdiquer toute dignité et toute indépendance?</p>
+
+<p>Mais procédons par ordre.</p>
+
+<p>A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac.
+Le décret du 11 octobre 1848 abrogea formellement, en ce
+qui touchait ma famille, la loi du 10 avril 1832, qui, confondant
+les proscripteurs et les proscrits, avait banni la branche
+aînée des Bourbons, et maintenu, moins la sanction pénale,
+l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du 12 janvier
+1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une
+immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur
+du peuple le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus
+haut degré le sentiment de notre nationalité. Le dix décembre,
+comme je le dis alors, est la dernière page de l'histoire de
+l'empereur, et pour l'écrire, près de six millions de Français
+ont déchiré les traités de 1815, et proclamé que la sainte-alliance
+nous doit une revanche de Waterloo.</p>
+
+<p>Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes
+bien intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation
+véritablement utile et durable, celle des deux grands
+pouvoirs de la République, la Constituante, battue en brèche
+par le nouveau gouvernement, vit adopter la motion Rateau,
+modifiée, il est vrai, par Lanjuinais, et fixer à un court délai
+sa dissolution. Durant cette session d'une année, j'ose le dire,
+un grand nombre de mes collègues d'opinions diverses m'avaient
+accordé quelque sympathie, et si jamais j'ai pu espérer
+avec raison la régularisation de mon état militaire, c'est bien
+dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à
+l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes
+dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos
+relations qui dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites,
+tout m'autorisait à penser que l'opportunité ne serait pas perdue.
+Je dois aussi ajouter la confiance que j'avais lieu de placer,
+à cet égard, dans le chef du cabinet, M. Odilon Barrot,
+qui plus d'une fois avait blâmé les administrations précédentes
+de ne m'avoir pas fait admettre dans un régiment français.
+Bref, un mécontentement injuste de mes votes consciencieux,
+et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même que
+Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences
+exclusives et que je ne signalerai pas davantage<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>; enfin, des
+menées qui se résument dans le vieil adage: <i>divide et impera</i>,
+m'enlevèrent le modeste succès que j'ambitionnais comme ma
+part, pour ainsi dire, dans le grand triomphe du dix décembre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Il m'est permis de croire que le président de la République, laissé
+à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son élection, je
+causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me donner le
+commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés qu'il rencontrerait
+chez des hommes toujours prêts à crier au privilège, et
+dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui
+siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme,
+il approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»</blockquote>
+
+
+<p>L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité,
+l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes.
+Au fond, je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais
+donné ma démission; elle avait été refusée avec insistance par
+le président et par le ministre de la guerre. Je résolus de
+tenter un dernier effort. Il y avait trop longtemps que je poursuivais
+mon but, il était trop près, j'y tenais trop, pour me
+décourager complètement. Quoique à regret, j'étais décidé à
+me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre étranger.
+Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de
+mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer,
+j'aurais été heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert
+par les collègues qui avaient brisé la loi de mon exil. Il me
+semblait qu'une décision favorable eût été comme une accolade
+fraternelle, et qu'aucun effort ne m'aurait coûté pour la
+justifier.</p>
+
+<p>Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une
+pétition à l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849.
+M. Armand Marrast, notre président, voulut bien la renvoyer
+immédiatement au comité de la guerre. Elle y fut examinée;
+le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître; deux membres,
+amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins quatorze
+voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues
+qui se prononcèrent en ma faveur me permettent de
+leur exprimer ma profonde reconnaissance. J'en dois surtout
+au brave et vénérable général Laidet, à MM. Avond et de Barbançois,
+qui voulurent bien plaider ma cause avec une véritable
+et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir
+repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom
+ait été un motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui
+que mon épée a été brisée, de leur dire avec désintéressement
+qu'ils se sont trompés; dans aucun cas, la République n'aurait
+eu un soldat plus fidèle, comme elle l'aura encore, si elle
+était attaquée, bien que ce ne puisse plus être dans les rangs
+de l'armée.</p>
+
+<p>M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma
+pétition, mais nos nombreux travaux et les graves préoccupations
+du moment empêchèrent de la porter à l'ordre du
+jour. La Constituante fit place à la Législative, et ma position
+militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir, a été
+décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment français,
+au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais
+suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à
+la carrière des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche
+et en Corse, je revins siéger à l'Assemblée actuelle.</p>
+
+<p>Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je
+voyais une majorité composée de divers éléments, tous d'origine
+monarchiste, opposés par conséquent à mon principe,
+mais soutenant, quoiqu'en l'égarant, suivant moi, le pouvoir
+exécutif. De l'autre, une minorité, formée aussi de nuances
+diverses, moins hétérogènes, il est vrai; minorité républicaine,
+révolutionnaire, réformatrice, humanitaire, demandant de
+grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient
+Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été
+contre lui, c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute,
+je me sentais instinctivement entraîné vers la Montagne; mais,
+à part ses antipathies individuelles, je pensais sincèrement
+qu'elle dépassait le but, et qu'elle compromettait la République,
+notamment en se rapprochant des hommes qui approuvaient
+le 15 mai et les journées de juin. Restait le tiers-parti,
+et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait parfois
+les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison
+me rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que
+peut-il? sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique,
+en apportant, suivant les circonstances, son faible
+contingent contre la réaction ou les excès. Du reste, les mêmes
+antipathies que j'ai signalées, moins violentes, mais non moins
+intenses, existaient, qui peut en douter? dans son sein.</p>
+
+<p>Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être
+trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage
+le regret de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer
+mon mandat au service actif. En vérité, la direction donnée à
+nos armes en Italie me prouvait que le nouveau gouvernement
+pouvait ordonner des opérations militaires auxquelles, à aucun
+prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais on parlait aussi d'expéditions
+prochaines en Afrique, cette terre où se sont formés
+tant de bons officiers. Le président, mes autres parents, des
+amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à
+faire à mon corps <i>un acte de présence</i> qui facilitât, disaient-ils,
+la régularisation de ma position. On peut penser de moi
+ce que l'on voudra; mais tous ceux qui connaissent un peu
+mes inclinations, mes habitudes et mes antécédents, croiront
+sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier longtemps pour
+me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante
+condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement
+d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature
+de la République, me marchandât tant mon épaulette,
+je déclinai toute proposition, et la prorogation de la
+Législative étant arrivée, je retournai dans les montagnes des
+Ardennes belges, où j'avais fait un long et tranquille séjour
+avant la révolution. Ce qui me navrait surtout, c'était de voir
+des gens qui avaient eu leur place au soleil de la monarchie,
+tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou misérable;
+ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans
+obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs,
+tandis qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le
+pays suivant mon aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement
+aussi naturelle que juste et méritée.</p>
+
+<p>Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de
+nouvelles et plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus
+le tort de céder et de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y
+furent encore renouvelées, et un jour même, à Saint-Cloud,
+on me témoigna tant de mécontentement de mon hésitation
+que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet <i>acte de
+présence</i> à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse
+épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais
+protesté à satiété que je ne monterais pas une garde tant que
+je ne compterais dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais
+dû, pour tous ces motifs, maintenir ma résolution; mais ce
+qui enfin l'ébranla, ce fut la perspective de la campagne qui
+se préparait dans le sud de la province de Constantine. Il fut
+décidé que je serais envoyé en mission temporaire auprès du
+gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais rejoindre
+la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon.
+Toujours mécontent de ma position exceptionnelle,
+j'avais, quoi qu'on ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec
+tout le monde, président, ministres, intermédiaires officiels
+ou officieux, que j'allais en Afrique pour n'y rester que le
+temps que je voudrais, pour en revenir quand je le jugerais
+convenable, et pour n'y faire, au besoin, que l'<i>acte de présence</i>
+qu'on paraissait croire indispensable à la régularisation
+de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on contesterait
+un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais gardé
+d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient
+nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de
+Lyon, de Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis,
+avant de m'embarquer, lettres dans lesquelles je leur parlais
+de mon retour à l'Assemblée pour le 15 novembre, au plus
+tard.</p>
+
+<p>Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs,
+j'assistai à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de
+bonne heure, je quittai Paris par le rail-way de Tonnerre.
+Le 3, au soir, j'étais à Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille.
+Je partis presque immédiatement pour Toulon, où j'arrivai
+pendant la nuit. Cette jolie ville était dans la consternation,
+le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient été abandonnés
+par leurs propriétaires; à la <i>Croix de Malte</i>, je
+fus reçu par le seul domestique qui restât dans la maison.
+Je passai la journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous
+appareillâmes pour Alger, à bord du <i>Cacique</i>, frégate à vapeur
+de l'État.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement
+chez le gouverneur général, à qui je remis une lettre du président
+de la République. Je reçus de M. le général Charon le
+plus gracieux accueil; il voulut bien me retenir à dîner pour
+le soir même, et le jour suivant. Le lendemain, avec le capitaine
+Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je visitai le
+magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on
+voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du
+brave général Jusuf qui, malgré ses glorieux services,
+n'a pu obtenir son assimilation à nos autres généraux.</p>
+
+<p>Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques
+comme on n'en voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse
+très originale des nègres de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires.
+Je pris congé du gouverneur, et le lendemain, au
+matin, je partis pour Philippeville, à bord d'un petit pyroscaphe
+côtier, affecté au service des dépêches. Nous côtoyâmes
+assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la
+Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le
+lendemain, 12 octobre, nous étions à Stora. C'est une belle
+baie, où l'on trouve un port sûr et spacieux, à une demi-heure
+de marche de Philippeville. Notre pyroscaphe fut aussitôt entouré
+de plusieurs bateaux montés par de nombreux marins.
+A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux coups
+de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de
+suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de
+frêles embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux
+côtes d'Afrique, pour y mener la vie laborieuse qui leur permet
+de rapporter quelques économies à leurs familles. J'allai à
+terre avec ces rudes et chers enfants du peuple, et je me mis
+en route pour Philippeville, en compagnie du capitaine Gautier,
+commandant la gendarmerie de la province. Le chemin,
+taillé dans la montagne, suit les bords de la mer; la vigoureuse
+végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes,
+me frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu
+près à moitié route, on trouve une magnifique batterie parfaitement
+entretenue.</p>
+
+<p>A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai
+chez le commandant supérieur, M. Cartier, major du
+deuxième régiment de la Légion étrangère, et je fis la connaissance
+du commandant Vaillant, frère de nos deux généraux
+de ce nom, et savant naturaliste. Une distance de vingt-deux
+lieues que parcourt une excellente route, exploitée quotidiennement,
+comme en Europe, par un service de messageries,
+sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places ayant
+été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain de
+grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu
+m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de
+Saint-Antoine et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres
+prolétaires parisiens qui sont venus chercher un meilleur sort
+dans la colonisation, tache difficile pour laquelle, malgré leur
+courage, ils n'ont ni la force, ni l'aptitude nécessaires. Au
+camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner, de la manière
+la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient
+tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait
+contre elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun
+autre point de la division territoriale. Après avoir relayé au
+camp de Smendou, nous arrivâmes fort tard à Constantine.</p>
+
+<p>En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne
+expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de
+l'illustre maréchal Valée, me reçut le soir même, avec cette
+parfaite et cordiale urbanité qui le fait aimer de tous ceux qui
+l'approchent. Le lendemain, 14, grâce à l'obligeant empressement
+de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau arabe, tous
+mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient terminés.
+Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine
+dans une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches,
+réussir à me monter convenablement. Ce que je
+trouvai de moins mauvais, ce fut un petit cheval indigène,
+vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux, dont je dus
+pourtant me contenter.</p>
+
+<p>Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine,
+pour rejoindre la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis
+Bussy et de quatre cavaliers du troisième
+régiment de spahis, deux chasseurs d'Afrique, Rouxel et
+Valette, un soldat du train des équipages, et Gérard, mon
+fidèle domestique ardennais.</p>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de
+donner ici un rapide aperçu des causes qui avaient amené
+l'expédition à laquelle j'allais prendre part, et des faits qui
+avaient précédé mon arrivée.</p>
+
+<p>Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir
+un calme, au moins apparent, dans la province, en
+pesant le moins possible sur les indigènes. Ce système, qui
+avait d'abord réussi, permettait d'occuper avec le gros de nos
+forces les autres points du pays plus agités. L'établissement
+de colonies agricoles sur la route de Constantine à Philippeville
+vint tout à coup changer cet état de choses. De tout
+temps, les communications entre ces deux villes avaient été
+inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des
+hommes isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie
+étaient considérés comme des inconvénients de peu d'importance
+par l'autorité, qui avait à dessein fermé les yeux, afin
+d'éviter de plus graves complications.</p>
+
+<p>Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en
+finir avec la Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait
+oublier qu'une des choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie,
+c'est ce penchant à s'étendre continuellement et à occuper
+un trop grand nombre de points, fût-ce avec des moyens
+insuffisants. Pour former les deux colonnes qui, au mois de
+mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et
+de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir
+les garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que
+Batna était resté avec 500 hommes et Biscara avec 250. Les
+meilleurs officiers furent appelés à faire partie de l'expédition;
+le brave et infortuné commandant de Saint-Germain fut du
+nombre, et en son absence le commandement supérieur de
+Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on,
+est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel
+Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.</p>
+
+<p>Une des causes principales des derniers troubles a été, sans
+aucun doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes
+destinés à administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir
+de trop près dans les phases intestines de l'existence
+des tribus. Dans le Hodna, par exemple, la guerre a toujours
+existé, même du temps des Turcs. En pleine hostilité aujourd'hui,
+demain les diverses tribus de ce territoire sont réconciliées
+par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions,
+surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant
+plus que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on
+l'annonçait, un nouveau bureau arabe est établi à Bouçada,
+la neutralité cesse d'être possible; l'officier français, appelé à
+se prononcer entre les deux partis, tranche le différend ou le
+fait décider par ses chefs, et si une soumission complète ne
+s'ensuit pas, en avant les colonnes! une expédition devient indispensable.</p>
+
+<p>Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême,
+mais n'administrer que les points qui jamais ne pourront se
+soustraire à notre domination, telle est, en résumé, la politique
+que nous aurions dû toujours suivre, si j'en crois mes
+impressions, et l'opinion des hommes véritablement compétents.
+De puissants chefs arabes, même nous servant mal quant
+à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes et
+nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que
+certains caïds relevant plus directement de nous, mais qui
+révoltent à chaque instant les populations par les concussions
+dont ils les accablent en notre nom? Il serait d'une haute politique
+d'entourer de la plus grande considération les chefs à
+notre service, et de les relever aux yeux de leurs administrés,
+en leur laissant ce prestige de nationalité indigène qui leur
+donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en
+nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait
+pas perdre de vue que quelque temps de paix consolide
+notre pouvoir mieux que l'expédition la plus heureuse, et que
+si une longue période de tranquillité générale était donnée à
+la colonie, l'Arabe, qui est fataliste, commencerait à croire à
+la perpétuité de notre domination, et se soumettrait définitivement
+en disant: Dieu le veut!</p>
+
+<p>Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision
+de Batna, lors des derniers événements.</p>
+
+<p>En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures
+familles de Bastia, avait succédé, dans le commandement
+de cette subdivision, à M. le colonel Canrobert. Ce dernier
+venait de rendre un immense service, en s'emparant, par
+un coup de main hardi, comme il sait en faire, du dernier bey
+de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient
+bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de
+territoire, tant de populations diverses. En effet, la subdivision
+de Batna comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours
+turbulents, le massif des Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les
+Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara ou Désert, où se trouve
+la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban. Les Aurès venaient
+de massacrer ou de chasser les caïds nommés par nous;
+la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de
+nom; l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été
+vengé, et si une révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses
+complications étaient à prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia
+avait senti les difficultés de cette situation et les avait fait
+connaître à son chef immédiat, M. le général Herbillon, commandant
+de la province. En avril et mai 1849, le colonel
+s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une colonne
+expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran,
+dont les Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité
+en fut momentanément raffermie, une réconciliation apparente
+eut lieu, et des otages furent, suivant la coutume, amenés à
+Batna.</p>
+
+<p>Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites,
+ou peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le
+plus au sud, Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions
+à notre égard. Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader,
+Ahmed-bel-Hadj, a voulu, en dernier lieu, traverser ce pays,
+pour se mettre à la tête de l'insurrection, il a été repoussé avec
+perte par nos fidèles alliés Ben-Djellal et Ben-Chenouf.</p>
+
+<p>Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri,
+et dans lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de
+temps encore, que de la culture du palmier, qui suffisait à leur
+nourriture et aux échanges. Menacés sans cesse par les nomades,
+qui les pillaient et les rendaient tributaires, leur sort
+était exceptionnellement malheureux. En 1845, sous le commandement
+de M. de Saint-Germain, ils commencèrent à
+jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux
+encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes
+céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après,
+la misère avait complètement disparu de leur territoire. Le
+but de M. de Saint-Germain, qui voulait gouverner directement
+le pays, était de soustraire le Sahara à la dépendance
+du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même, sous le
+rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan
+ne pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple
+qui nous sera encore longtemps et peut-être toujours hostile.</p>
+
+<p>Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que
+nous, et certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant
+du Tell. La nécessité où sont les tribus sahariennes de
+venir, tous les ans, s'approvisionner dans la région des céréales,
+est la meilleure garantie de leur obéissance. Si elles
+nous mécontentent, leur compte est bientôt réglé, et en cas
+de rébellion armée, nous pouvons leur fermer complètement
+le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce qui
+décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que
+dans le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires
+et leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le
+manque absolu d'eau serait mortel aux troupeaux dans le désert.
+Cette dépendance du Sahara envers la région des céréales
+est un fait tellement important qu'aucune intrigue ou
+sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper
+longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup
+d'une répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin.
+Quatre passages à travers une chaîne de montagnes qui court
+parallèlement à la mer, conduisent du désert au Tell; à l'est,
+celui de Kinchila; à l'ouest, celui de Soubila; ceux de Megaous
+et de Batna, au centre. Les deux premiers sont en
+dehors de la direction que suivent les tribus. Batna est fortement
+occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des
+Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout
+venant qui se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore
+une fois que nous pouvons gouverner de loin les Arabes
+du Désert et abandonner cette administration directe qui les
+avait enrichis, mais qui nous a créé des obstacles tellement
+graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout l'héroïsme
+de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.</p>
+
+<p>La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité
+devant l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte
+des privilèges des marabouts, dans un pays pourtant où cette
+caste est aussi nombreuse qu'influente. Il n'en fallait pas davantage
+pour nous faire des ennemis irréconciliables de gens qui
+n'auraient pas mieux demandé que de nous servir, si, comme
+les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions ménagé leur
+suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui n'avait
+été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut
+tout à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux
+végétaux rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en
+eussent pas. Une mesure financière aussi vexatoire était justifiée
+jusqu'à un certain point par la nécessité où l'on était de
+fournir aux frais de fortifications de Biscara, frais que le gouvernement
+central n'avait pas voulu couvrir; et en effet,
+120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à la
+construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un
+prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que
+nous nous étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la
+secte religieuse dite des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann,
+qui a de nombreuses ramifications dans les Ziban, ils fomentèrent
+sourdement la révolte, à laquelle il ne manqua désormais
+qu'un fait déterminant.</p>
+
+<p>L'administration directe de nos autorités militaires, et le
+nivellement de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives
+des marabouts et des familles nobles, voilà donc les
+causes principales de la dernière guerre. Deux autres motifs,
+bien que secondaires, méritent d'être mentionnés. D'une part,
+nos malheureuses discordes civiles avaient porté leur fruit
+jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux
+naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à
+Alger, où la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient
+de mander aux leurs, depuis la Révolution de Février,
+que chaque jour nos régiments rentraient en France, que
+nous allions quitter l'Afrique, que nous nous battions entre
+nous, et mille choses semblables.</p>
+
+<p>D'autre part, une des conséquences de notre administration
+directe était d'annihiler complètement l'autorité du
+scheick El-Arab, qui avait été jusqu'alors un sûr moyen
+de domination dans le désert. Deux familles s'étaient trouvées,
+tour à tour, en possession de cette dignité, espèce de grand
+vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant
+les exigences de leur politique, les avaient alternativement
+élevées, et il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab
+était réellement le suzerain du Sahara, percevait les
+contributions, payait au bey de Constantine la redevance exigée,
+administrait comme il l'entendait, et garantissait ainsi
+de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837, après
+la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à
+notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale
+leur substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le
+titulaire actuel, que je connais, et qui est décoré de la Légion
+d'honneur, a vu son autorité tellement amoindrie que, pour
+ne citer qu'un exemple, il n'a pu, lors de la dernière campagne
+et bien qu'il fût dans notre camp, procurer au général
+Herbillon un seul espion à qui accorder créance. Cependant,
+la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son
+bénéfice, est de plus de 100,000 francs.</p>
+
+<p>Telle était la situation des choses, lorsque le départ de
+M. de Saint-Germain et les détachements considérables exigés
+par l'expédition de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer.
+Bou-Zian, ancien scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça
+que le prophète, qu'il prétendit avoir vu en songe, lui
+avait ordonné de réunir les croyants et de les convier à la
+guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton noir,
+et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le
+signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier
+du bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques
+cavaliers, pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique
+était entre ses mains, quand, attaqué à l'improviste,
+M. Séroka se voit contraint de battre précipitamment en retraite,
+ramené à coups de fusil par toute la population ameutée.
+Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est
+repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes.
+Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante
+ans, énergique, intelligent, courageux, fameux tireur.
+Il n'était pas marabout; mais depuis ses prétendus entretiens
+avec Mahomet, il avait joué le personnage religieux, et il jouissait
+d'une réputation de sainteté bien établie.</p>
+
+<p>Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu
+rentrer immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon
+sur Zaatcha, il aurait eu beau jeu de cette levée de
+boucliers. Malheureusement, l'expédition de Kabylie obligea
+le général Herbillon à le retenir, avec mille hommes placés
+sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il fut de retour
+à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands progrès.
+Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts;
+les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre
+caïd des Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre
+souveraineté ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre
+leur chef Si-Mokran, avaient enlevé sa <i>smala</i> et blessé dangereusement
+son fils Si-Ahmed. Ce brave et intéressant jeune
+homme, doué de la figure la plus distinguée, est notre grand
+partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et se trouve
+heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à
+notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur
+serait bien placée.</p>
+
+<p>Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans
+la subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel
+Carbuccia prit lui-même le commandement de la colonne de
+1,500 hommes qui, le 6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec
+six obusiers de douze centimètres. Le 9, avant le jour, une
+tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun, nos ennemis irréconciliables,
+étaient rasés de fond en comble. Le 15, la
+colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement
+que l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la
+menace de détruire les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.</p>
+
+<p>Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia
+se présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16.
+Il reconnut en personne les abords de la place et put se convaincre
+des graves difficultés de son entreprise. Cet excellent
+officier eut raison de ne pas s'exposer aux énormes inconvénients
+d'une retraite sans combat, et ne consultant que son
+courage, il ordonna l'attaque.</p>
+
+<p>Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement
+les Arabes, et au bout de deux heures de lutte
+très vive, par une chaleur de 59°, ils les avaient refoulés, de
+jardin en jardin, jusque dans l'enceinte crénelée du village.
+Là, nos bons soldats furent arrêtés par un obstacle matériel,
+un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put franchir sous
+le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze centimètres
+ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en
+pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer,
+après de longs efforts proclamés héroïques par l'armée
+d'Afrique tout entière.</p>
+
+<p>Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en
+dehors des Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef
+de la redoutable secte religieuse des Ghouans, vint mettre le
+comble aux dangers de la situation. Heureusement, en apprenant
+cette nouvelle, le colonel Carbuccia, revenu à
+Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le seul bataillon
+qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un faible
+effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M. de
+Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre
+la brillante affaire du 17 septembre, dont tous les
+journaux ont retenti, et où ce vaillant officier trouva une mort
+glorieuse.</p>
+
+<p>Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon
+quitta Constantine, pour commander en chef l'expédition
+à laquelle j'allais prendre part. Arrivé le 7 octobre
+devant Zaatcha, il livrait le 20 un premier assaut, soutenu
+avec succès par les Arabes, malgré l'invariable bravoure de
+nos soldats.</p>
+
+<p>On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine.
+Après quelques heures de marche, nous fîmes halte à la
+fontaine du Bey. Dès la veille, j'avais fait connaissance avec
+le sirocco, une des conditions les plus incommodes de la
+guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes copieusement à une
+belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux mangeaient
+l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait des
+cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des
+bandes nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches,
+pour une contrée aussi déserte.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où
+ma tente fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux
+abondantes qui en découlent, forment un long marais qui
+s'étend de l'est à l'ouest et qui, par sa végétation et les oiseaux
+aquatiques qui le peuplent, égaie un peu la triste vallée où
+nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux montagnes
+arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu
+voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains
+jours, les deux colosses de granit s'avancent l'un vers
+l'autre dans la plaine et s'entrechoquent dans une lutte fantastique.
+Ces braves gens à imagination poétique s'appellent
+les Smouls, et comptent parmi nos plus sûrs alliés. Un de
+leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un bournous blanc
+comme neige, vint me saluer et m'offrir la <i>diffa</i>. Elle consistait
+dans un grand plat de bois, à pied, comblé de <i>couscous</i> et
+de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement
+le frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et
+qu'il n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui
+demandant du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur
+produite par le sirocco nous rendit extrêmement agréable avec
+du thé. La nuit, des voleurs de chevaux vinrent rôder autour
+de nos tentes; mais les chiens des <i>douairs</i> voisins firent un tel
+vacarme qu'ils les éloignèrent. Réveillés par leurs aboiements,
+nous entendîmes dans le lointain le rugissement d'un lion.
+Cette première étape, par son originalité romanesque, ne fut
+pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a quarante-deux
+kilomètres.</p>
+
+<p>Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques
+heures de marche assez vive, nous fîmes notre grande
+halte sur les bords du marais d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans
+cet endroit, foisonne, mais il est très défiant; le pays, tout à
+fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche; je poursuivis
+inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre des
+outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux
+lacs salés qu'on appelle la <i>Sebka</i>. Dans cette saison, l'eau qui
+s'en était entièrement retirée, laissait à découvert une vaste
+plaine de sel, dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers
+frayés par les indigènes, rappelait ces contrées septentrionales
+couvertes de neige, et où le soleil brille après une forte gelée.
+Nous rencontrions souvent des bandes d'Arabes, parmi lesquels
+des Sahariens qui, poussant devant eux leurs dromadaires
+chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous remarquâmes
+une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à
+la ceinture de paquets de toutes sortes, se voila le visage
+quand nous parûmes. Trois autres femmes très laides la suivaient
+à pied. Le soin qu'avait pris la première de se cacher
+la figure à notre approche fait présumer, contrairement à ce
+qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses yeux l'étaient
+certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité, elle
+avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai
+en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux
+silence. Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape
+d'Aïn-Yagout, distante de soixante-seize kilomètres de Constantine.</p>
+
+<p>L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir
+et une grande maison de plain-pied qui sert, en même temps,
+d'auberge et de poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand
+de la Légion étrangère, à qui en était confiée la garde.
+Les Arabes, pour lesquels l'abreuvoir est d'une grande utilité,
+l'entouraient, en foule, hommes et femmes de différents
+<i>douairs</i>. Je me mêlai un instant à eux, et je pus remarquer
+que les événements qui s'accomplissaient avaient leur influence
+sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà
+ouvertement hostile à notre domination.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil
+ardent, nous fîmes notre halte et notre déjeuner à l'ombre de
+rochers gigantesques; après quoi, nous quittâmes enfin la
+zone brûlée et sans bois que nous suivions depuis Constantine,
+pour entrer dans celle couverte d'une végétation vivace qui
+entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous
+arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison,
+et qui était gardé par un détachement du 5me bataillon
+de chasseurs à pied. Au moment où nous reprenions
+notre marche, je vis accourir à ma rencontre un groupe d'officiers
+du 2me régiment de la Légion étrangère qui, M. le lieutenant-colonel
+de Caprez en tête, me firent le meilleur accueil.
+Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs
+d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble
+le bonheur de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable
+entre deux vaillants officiers, porteurs de deux des plus
+beaux noms de l'époque impériale.</p>
+
+<p>En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna,
+création de nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite
+ville. Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait
+pas grande résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir,
+au besoin, de toute attaque de la part des Arabes. Par
+ordre de M. le colonel Carbuccia, en ce moment à la colonne
+expéditionnaire, son logement fut mis à ma disposition par
+M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en fit les honneurs
+avec une charmante cordialité. Je commençai, dès lors, à sentir
+les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel Carbuccia
+et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a
+été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai
+essuyées.</p>
+
+<p>J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de
+Caprez, commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser
+partir avec une aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre
+au surlendemain, 19 octobre, le départ d'un convoi,
+dont il m'accorda le commandement. Cette précaution était
+bien loin d'être superflue. La province tout entière se trouvait
+dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres
+sur des hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de
+Constantine que nous venions de parcourir, mais les montagnards
+des Aurès, dont le territoire s'étend presque aux portes
+de Batna, s'étaient montrés en force dans la vallée de Lambesa,
+à une très petite distance de la place. Lambesa est une
+ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt
+pour les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel
+Carbuccia, on y a trouvé des objets extrêmement intéressants,
+et particulièrement des statues d'un très beau style
+que j'ai vues à Batna. C'est sur les débris de cette vieille résidence
+des maîtres du monde que le gouvernement se propose
+de fonder la colonie où doivent être transportés les malheureux
+combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois, ni des
+eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne
+manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages
+adoucir leur sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de
+l'exil!</p>
+
+<p>J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna
+renferme de remarquable. La population civile m'a paru commerçante,
+industrieuse et prospère. Des boutiques bien assorties,
+un établissement de bains, des plantations très productives,
+dénotent les progrès qu'en persévérant dans son travail
+elle est appelée à faire tous les jours. Les établissements militaires,
+magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes d'attention.
+Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois de
+cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime
+d'une montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa
+réputation, et, en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore
+en peu de temps.</p>
+
+<p>Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec
+plusieurs de nos blessés qui revenaient de la colonne du général
+Herbillon, et ce ne fut pas sans émotion que je reconnus
+parmi eux un garde mobile, jeune Parisien engagé depuis peu
+dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute la décharge d'un
+tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait que de son
+frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les
+Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa
+guérison.</p>
+
+<p>Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel,
+je dis mon lieutenant-colonel, puisque je
+savais déjà que j'étais destiné au commandement du 3e bataillon
+du 2e régiment de la Légion étrangère; après avoir pris
+les ordres de ce vieux serviteur de la France, je partis avec la
+cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez est
+Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a
+d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il
+me fit l'honneur de m'accompagner jusqu'à une certaine distance
+de la place. L'infanterie nous avait précédés, sous le
+commandement d'un jeune lieutenant normand du 8e de ligne,
+M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une belle
+mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.</p>
+
+<p>Le convoi se composait de trois cents mulets de charge,
+accompagnés d'autant de conducteurs arabes, et portant
+soixante-dix mille rations, outre quelques munitions de
+guerre. L'escorte placée sous mes ordres n'était que de vingt-huit
+fantassins de la Légion et trente-sept cavaliers, chasseurs
+d'Afrique et spahis. MM. Conseillant, sous-intendant militaire,
+et Dubarry, officier de santé, voyageaient avec nous.
+Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à El-Ksour,
+première étape vers Biscara, n'avait pas encore été
+inquiétée; nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste
+en maçonnerie, encore en construction, et situé près d'une
+source qui ne tarit point. Un petit détachement de la Légion,
+commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait garnison. Nous
+plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour la nuit,
+et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre <i>le premier</i>.
+Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La distribution
+de café est une excellente innovation, qui plaît
+beaucoup au soldat et qui, sous ce climat, parait être très
+favorable à son hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à
+M. le général Lamoricière. Chaque homme a dans son sac sa
+petite provision de café moulu et mêlé au sucre en poudre;
+instantanément, dans une gamelle ou dans le premier récipient
+venu, la boisson est préparée, souvent même à froid.
+Cela ne devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer
+journellement aux soldats une ration d'eau-de-vie; versée
+dans leurs bidons, elle en corrigerait l'eau qui, la plupart du
+temps, saumâtre et malsaine, occasionne des diarrhées qui
+dégénèrent fréquemment en dysenteries, affaiblissent et démoralisent
+un grand nombre d'hommes dans toute colonne en
+marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une économie
+mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que
+j'ai observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en
+campagne, chez les cantiniers et même dans les places de second
+ordre, est cher et détestable; le vin bleu des barrières
+de Paris est un nectar en comparaison; cependant, personne,
+à quelques rares exceptions près, n'en a de meilleur, et vraiment
+c'est pénible de voir tant de braves gens, qui n'épargnent
+ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il serait si
+facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix
+raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique
+pour les ambulances, du vin de distribution dont la qualité
+serait garantie dans l'adjudication au fournisseur; on le céderait
+aux hommes au prix de revient.</p>
+
+<p>Le <i>rappel</i> battu, nous partîmes en nous éclairant, bien
+qu'il n'y eût pas de probabilité que nous fussions attaqués ce
+jour-là. Deux spahis ouvraient la marche, suivis, à peu de
+distance, d'un brigadier et quatre cavaliers; cent cinquante
+pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de l'infanterie, le
+convoi, sur un grand front, quand le passage des lits desséchés
+des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des
+fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde,
+un sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis
+fermaient la marche, et quatre chasseurs à droite et à
+gauche la flanquaient. Cette petite colonne était très originale
+et pittoresque, dans une plaine sauvage jalonnée de
+ruines d'anciens postes romains. Pour l'empêcher de s'allonger,
+nous faisions, toutes les heures, une halte de
+cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je
+permis aux fantassins de déposer les sacs sur des mulets
+haut le pied, attention à laquelle nos soldats sont très sensibles.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où
+nous fîmes notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes
+embuscades des Arabes. Tandis que nous déjeunions,
+nous vîmes arriver une évacuation de nos blessés, parmi lesquels
+étaient MM. Marinier et Thomas, capitaines dont l'état
+nous inspira, pour leur vie, de vives inquiétudes. Ils venaient
+de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de chasseurs
+d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre
+de faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais
+de Batna. Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy,
+les deux chasseurs et deux des spahis que j'avais pris à Constantine,
+les deux autres étant restés malades à Batna, et je
+me remis en route avec M. Hamme, dont le détachement faisait
+partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui nous attendait
+à El-Kantara.</p>
+
+<p>En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on
+avance vers le sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de
+quelque végétation, se montre tout à coup abrupte, stérile et
+montagneux. On arrive ensuite à un défilé rocailleux qui aboutit
+au passage d'El-Kantara, où une petite rivière torrentielle
+s'ouvre une étroite issue entre deux hautes montagnes d'une
+pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à pic. C'est
+sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté
+un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le
+temps et les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara
+en arabe veut dire le pont. A la sortie de ce passage, le
+regard, fatigué de s'arrêter sur les roches décharnées qui l'enserrent,
+est frappé d'un spectacle magique; un vaste horizon
+apparaît sans transition, et au débouché même du défilé,
+une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits,
+tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et
+escarpé.</p>
+
+<p>Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme,
+les Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages
+du terrain. Il est certain que, dans tout autre pays de
+montagnes, en Corse, en Grèce, en Catalogne ou dans le
+Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour disputer le
+passage même à des forces considérables, et sans convoi,
+dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.</p>
+
+<p>M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre,
+nous conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements
+réunis, nous disposions d'une soixantaine de sabres,
+qui, en rase campagne, valaient au moins, comme on sait, et
+comme on verra par la suite, un nombre décuple d'Arabes.
+Sans doute, nous avons en France de beaux et bons régiments,
+mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette admirable
+cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux
+qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés
+à leur destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai
+gaiement avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina.
+La soupe à l'oignon ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du
+reste, le caïd de l'endroit, revêtu d'un bournous d'investiture,
+c'est-à-dire rouge, donné par nos autorités, nous fit apporter
+des poules, des oeufs et des oranges amères.</p>
+
+<p>Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes
+filer aussi lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs.
+La route ne nous offrit rien de particulièrement remarquable,
+si ce n'est une roche de l'aspect le plus bizarre,
+imitant à s'y méprendre, même à une faible distance, les
+ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous chassâmes,
+le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de lauriers roses,
+et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous
+rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes
+sans encombre, après quelques heures de marche, à
+cette misérable oasis, dont les plantations ont été complètement
+détruites par Ahmed, bey de Constantine. Nous nous
+trouvions à environ deux cents kilomètres de cette ville, et à
+trente seulement de Biscara.</p>
+
+<p>Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert,
+cavaliers irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent nous recevoir. Ce maréchal-des-logis,
+qui s'appelle Déna, est un ancien chef de parti, autrefois la
+terreur du pays, qu'il parcourait en rançonnant, à la manière
+des Bédouins, les voyageurs; au demeurant, brave et fidèle à
+ses engagements, il nous a été très utile, et je devais en avoir
+bientôt la preuve.</p>
+
+<p>Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient
+les chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers,
+dont nous voyions de toute part d'innombrables volées.
+Ces oiseaux n'ont rien perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise
+en Europe; aussi, ennuyé de ne pouvoir en approcher,
+je m'arrêtai à une source où les femmes de l'oasis venaient
+remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca, justifiait
+la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe
+d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement
+tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes
+sveltes et arrondies, qu'un <i>haïk</i> couvrait à peine. Sans doute,
+le sentiment qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait
+moins sauvage; car, tandis que ses laides compagnes me faisaient
+des yeux d'hyène, elle sourit doucement à mon salut,
+tant il est vrai que l'instinct de la coquetterie n'abandonne
+jamais complètement les femmes d'aucun pays.</p>
+
+<p>Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la
+langue du pays comme un Arabe, et qui, avec son activité
+accoutumée, avait été aux renseignements, m'avertit qu'on
+avait connaissance de l'ennemi. Évidemment, la journée du
+lendemain ne se passerait pas sans le voir. Le soir, en soupant
+avec les officiers, il fut convenu de commander quelques cavaliers
+de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des moindres
+plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de précieux
+éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.</p>
+
+<p>Le <i>boute-charge</i> des chasseurs nous réveilla à la pointe du
+jour. Une heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de
+notre monde en tête et le reste en queue du convoi, nous nous
+avançâmes dans la plaine, précédés de nos spahis bleus. Le
+chemin suit cette plaine, ou plutôt cette vallée, jusqu'au col
+de Spha, gorge étroite où l'on traverse la dernière chaîne de
+l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à une petite distance,
+se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un aspect
+sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est
+relevé par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de
+ravins ou de lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades.
+Nous savions à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid,
+ce marabout influent des monts Aurès, qui, au mois de septembre
+dernier, avait été frotté d'importance par l'infortuné
+commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un <i>goum</i>
+nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient
+assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha,
+où nous vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait
+aussi que nous aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus,
+disait-on, postés dans le défilé, ce qui nous aurait embarrassés
+quelque peu, attendu que nous n'avions pas nous-mêmes une
+seule baïonnette; mais dans la plaine, quel que fût le nombre
+des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs et le
+prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de
+force, le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.</p>
+
+<p>Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire
+de grande halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je
+faisais remarquer à un de mes voisins que, dans un autre
+moment, la nature du terrain nous eût invités à les poursuivre,
+lorsque je fus frappé de l'aspect singulier de deux mamelons
+isolés et rapprochés qui, à l'endroit où nous étions, masquaient
+le débouché du col, situé à un petit intervalle derrière eux.
+J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait être
+l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant
+avancer, l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné
+le lit d'un torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant
+approchés avec précaution, le fusil haut, firent tout à coup
+demi-tour et revinrent vers nous au galop. Le premier arrivé
+nous dit en arabe, en montrant du doigt le lit du torrent: le
+goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous n'aperçûmes rien d'abord.
+Cependant, ayant fait filer l'avant-garde et le convoi, ce qui
+ne fut pas fait sans peine, je restai avec M. Vivensang et deux
+autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions, en définitive,
+qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à quelques
+cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un
+grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez
+bon ordre <i>de l'autre côté du ravin</i>. Cette circonstance me fit
+penser de suite qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et
+qu'ils nous redoutaient, bien qu'ils fussent au moins deux
+cents. Quelques chefs, plus hardis ou mieux montés que les
+autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient faire la <i>fantasia</i>
+un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le capitaine
+et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes
+se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes.
+Nos chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis,
+voulaient les charger, et je ne doute pas que ce n'eût été avec
+succès; mais le soin du convoi confié à notre garde nous
+prescrivait impérieusement de le rallier; d'autant plus que
+nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être vrai
+qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous
+serrâmes donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais
+à une distance respectueuse.</p>
+
+<p>Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient
+engagés dans le défilé. C'était curieux de voir l'empressement
+de nos Arabes, à qui la peur d'avoir le cou coupé par les
+Aurès faisait faire des prodiges de diligence, qu'avec la meilleure
+volonté du monde il nous aurait été impossible d'obtenir
+d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit, nous effectuâmes
+le passage sans autre accident; seulement, une heure
+ou deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de
+pauvres colons qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer
+seuls sur ce chemin. Les fantassins qu'on avait aperçus sur la
+hauteur n'étaient pas des partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un
+petit poste de nos auxiliaires, que le commandant supérieur de
+Biscara y avait établi, pour signaler ce qui se passait au-delà
+du col.</p>
+
+<p>Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers
+arabes! Ce fait me parut d'autant plus frappant que les
+adversaires, à qui nous avions eu à tenir tête, sont bien loin
+d'être des lâches. Il prouverait une fois de plus, s'il en était
+besoin, l'avantage d'avoir des corps d'élite, aguerris, redoutés
+de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis convaincu, il
+n'est point d'organisation militaire parfaite.</p>
+
+<p>A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de
+cavalerie qui venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous
+être d'un grand secours, si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes
+bientôt le nouveau camp retranché de Raz-Elma,
+construction remarquable qui commande la source d'où jaillissent
+les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait,
+en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener
+ainsi les habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de
+palmiers chargés de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes
+le village et la casbah, résidence du commandant supérieur.
+De nombreux Arabes des deux sexes cueillaient paisiblement
+les dattes, sans avoir l'air de songer à la lutte mortelle dont le
+bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée qu'elle était à
+quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et nous.
+C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment
+d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans
+la condition d'infériorité où il se trouve.</p>
+
+<p>Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel
+Carbuccia, le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain
+fut mis à ma disposition. La casbah était remplie de
+blessés et de malades, à qui le capitaine Bouvrit, commandant
+supérieur, et nos officiers de santé prodiguaient les soins
+les mieux entendus. J'allai porter à ces braves l'expression de
+ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle du
+pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde
+émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du
+général comte Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence
+parut produire sur lui une vive impression; bien qu'il fût
+dangereusement blessé, je ne prévoyais pas alors la catastrophe
+qui devait terminer sa noble existence et replonger
+dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à la
+patrie.</p>
+
+<p>A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier
+de la Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré
+me faisait trouver en pleine convalescence, bien qu'il
+eût eu le cou traversé d'une balle, de la même balle qui avait
+frappé le colonel du génie Petit, dont toute l'armée déplore la
+perte.</p>
+
+<p>Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine
+de chasseurs, je partis pour le camp du général Herbillon.
+Désormais, nous voyagions dans le Sahara. Le sable, où nos
+chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou, nous l'aurait dit
+assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays. Zaatcha se
+trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné à
+l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie
+n'est interrompue que par les palmiers des oasis se montrant
+de temps en temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas
+élève, comme une enceinte continue du Tell, sa croupe décharnée
+et dépourvue de toute végétation, étayée, en guise de
+contre-forts, par d'énormes masses de sable que le sirocco y
+amoncelle.</p>
+
+<p>A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas
+longtemps sans l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à
+ma rencontre avec quelques officiers de son régiment, me
+conduisit à sa tente, et de là à celle du général qui m'accueillit
+très bien. Celui-ci me confirma qu'il me destinait au commandement
+d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était pas
+absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment
+de la Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la
+province d'Oran; il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles
+bataillons du 2e, dont M. Carbuccia est colonel. Je me félicitais
+d'ailleurs de servir sous les ordres d'un Corse qui déjà
+m'avait donné des marques de sympathie. Le soir même, devant
+le régiment assemblé, il me fit reconnaître en qualité de
+chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent quarante-huit
+hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux
+ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il
+ne comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et
+je ne m'éloigne pas de la vérité en disant que nous n'avions,
+en tout, qu'un officier, à peu près, par compagnie.</p>
+
+<p>La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain
+sablonneux et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient
+les points culminants. Leurs tentes étaient adossées à
+de grands rochers. A quatre cents mètres environ du front de
+bandière coulait un ruisseau aux eaux saumâtres, mais abondantes;
+deux cents mètres plus loin, étaient la lisière de l'oasis
+et la <i>Zaouïa</i>, espèce de petite mosquée à minaret, entourée
+de quelques maisons désertes.</p>
+
+<p>Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma
+tente non loin de celle du colonel, qui voulut bien me conduire
+lui-même chez tous les officiers supérieurs, et à l'ambulance,
+où nous visitâmes les blessés, que j'eus la satisfaction
+de voir entourés de tous les soins possibles par M. le docteur
+Malapert et ses aides.</p>
+
+<p>Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un
+parti ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du
+camp et brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles
+sifflaient autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint.
+Le feu de nos grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes,
+et le colonel dit en riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque,
+ayant appris l'arrivée d'un représentant du Peuple, ils
+le saluaient d'une salve de bienvenue. Tout rentra dans le silence,
+sauf quelques coups de fusil qu'on entendait dans la
+direction de la tranchée, à de rares intervalles, et je me
+rendormis jusqu'à la diane, <i>cette voix de l'aurore</i>, comme dit
+Victor Hugo, si agréable au soldat.</p>
+
+<p>Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me
+réveiller ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi,
+au bruit de la musique guerrière de nos fameux régiments.
+Que d'idées et de sentiments, que de souvenirs et de traditions
+se pressaient dans mon esprit et dans mon coeur! Mais,
+hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins amoindris,
+paralysés par une amère réflexion que mon estime pour
+mes bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner.
+Je me disais que, représentant du Peuple, et un des plus
+proches parents du plus grand de nos capitaines; au point de
+vue militaire, c'est-à-dire à celui qui m'importait le plus,
+j'étais encore une espèce de paria, puisque cette fatale
+qualification: <i>au titre étranger</i>, me ravalait encore au rang des
+proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de
+l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur
+de la France, avait poursuivi ma famille, même dans
+l'exil! Et songer que c'était à l'avènement d'un Bonaparte que
+je devais la continuité de cette situation anormale, et penser
+que le 10 décembre, le 10 décembre! m'avait fermé la porte
+qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte, ou du moins
+qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je sentais
+alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un
+membre de ma famille fût nommé au titre étranger; mais
+bientôt le soleil du Désert resplendissait sur les armes, mon
+colonel se montrait avec sa voix sympathique et son énergique
+gaieté; les coups de feu se faisaient entendre à la tranchée,
+et les réflexions pénibles s'évanouissaient.</p>
+
+<p>Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le
+commandant en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait,
+à son tour, pendant vingt-quatre heures, les fonctions de
+général de tranchée. Ce jour-là, le colonel Carbuccia et notre
+régiment étaient commandés. Vers midi, je formai mon bataillon
+devant le front de bandière, je fis rompre par section
+à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa,
+où était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi,
+embusqué dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient
+pas, dirigea sur nous son feu, qui nous blessa un sous-officier
+et un clairon. En arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon
+mit sa tête à un créneau et, à l'instant même, il reçut
+une des plus singulières blessures qu'on ait jamais vues. Il fut
+atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil gauche, par deux
+balles de petit calibre, faisant probablement partie de la charge
+d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine
+quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment
+pas une très grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui
+sauva notre sergent, car, au lieu de lui briser la tête, les
+balles lui contournèrent le crâne, et vinrent s'arrêter près de
+l'oreille. On le crut perdu; me trouvant près de lui, je lui dis,
+sans le croire: ce n'est rien, sergent, vous en reviendrez bien
+vite. Heureusement, le fait me donna raison; le chirurgien
+sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise des assistants, et
+n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou trois jours après, je
+vis le blessé; il était debout, et en pleine convalescence.</p>
+
+<p>Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée
+du village de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège,
+si siège il y a sans investissement. En effet, cette place, ou
+plutôt cette bicoque, n'avait pu être investie, et de nombreux
+contingents y entraient et en sortaient à volonté, relevant les
+défenseurs, et les approvisionnant de vivres et de munitions.
+Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis, entièrement
+construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en définitive,
+qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré
+d'un mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours
+ou maisons hautes et carrées. Un fossé large et profond en
+défend absolument l'approche, si ce n'est, je crois, du côté
+de l'ouest, où, pour des motifs que j'ignore, on n'avait pas
+encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons en face de la
+tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du village,
+qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés n'avaient
+point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des
+tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent
+au ras du sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons,
+et nous frappait avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne
+pouvait douter qu'une communication continue et facile, en
+guise de chemin couvert, n'existât sur tout le front d'attaque.</p>
+
+<p>Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en
+ouvrir une proprement dite. La surface de l'oasis est coupée,
+en tout sens, de murs en pisé, d'environ deux mètres de
+haut, servant de clôture et de séparation à d'innombrables
+petits jardins, qui sont autant de propriétés particulières. Nos
+officiers du génie avaient profité de ces obstacles, abattant
+ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui présentaient une
+solution de continuité, élevant ceux qui étaient insuffisants
+au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de parallèle
+qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté
+du camp, la moitié du développement du village, à une distance
+qui pouvait varier de quarante à cent mètres. Par les
+nombreux créneaux pratiqués dans les murs qui remplaçaient
+pour nous l'épaulement de tranchée, notre mousqueterie répondait
+à celle des Arabes.</p>
+
+<p>Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos
+soldats avaient su tirer un très bon parti du tronc des
+palmiers, et ils n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce
+n'est pour les deux cheminements de droite et de gauche. Des
+troupes occupaient les jardins jusqu'à la lisière de l'oasis, et
+assuraient les flancs, les derrières, et les communications
+avec le camp.</p>
+
+<p>Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne
+étaient établies au centre et à la droite de la tranchée. La première
+portait le nom du colonel Petit, en l'honneur de cet
+officier supérieur qui y avait été mortellement atteint; la seconde
+s'appelait la batterie Besse, en mémoire d'un vaillant
+capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au front, au moment
+où il pointait une pièce.</p>
+
+<p>Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et
+fourni notre contingent de travailleurs aux armes spéciales,
+j'essayai de tirer quelques balles par les créneaux. Ceux des
+Arabes étaient si petits qu'il fallait beaucoup de soins et
+quelque adresse pour les emboucher, mais on ne pouvait voir
+le résultat des coups. Aucun ennemi ne se montrait à découvert;
+tout ce qu'on apercevait entre la place et la tranchée se
+réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche par
+notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu
+enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche,
+on voyait les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre,
+sur les grenadiers de la Légion; un grand nombre de
+ces braves avaient péri sous les décombres, et j'en remarquai
+un, homme magnifique, dont le corps nu, enflé, noirci,
+était écrasé sous un énorme madrier.</p>
+
+<p>Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux,
+écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient
+pas bien défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles
+tireurs, particulièrement les domestiques noirs, que les chefs
+emploient à la chasse des autruches. Nos soldats les avaient
+entrevus visant nos officiers, et, avec cette vivacité d'imagination
+qui les caractérise, ils en avaient fait un être idéal et
+unique, qui, sous le nom du <i>Nègro</i>, était censé avoir porté les
+plus mauvais coups.</p>
+
+<p>Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure
+en heure une bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un
+mortier, et le défaut de projectiles nous empêchait de l'employer
+plus souvent. On n'aura pas de peine à comprendre
+qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il nous aurait
+fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres, et non
+de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de
+chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons,
+par une circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus
+tout l'effet désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des
+rez-de-chaussée au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient
+qu'une espèce de caves où les boulets ne pouvaient atteindre;
+les étages supérieurs ruinés, les habitants se réfugiaient dans
+ces souterrains, et la résistance continuait de plus belle.</p>
+
+<p>Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à
+droite et à gauche cheminaient très lentement. On s'était vu
+contraint d'en faire les épaulements en sacs à terre, et de les
+blinder, tant bien que mal, avec des branchages de palmier,
+pour mettre les hommes à l'abri des pierres que les Arabes ne
+cessaient d'y lancer. La tête de sape était continuellement en
+butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se montraient à découvert
+étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de mantelet
+en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise
+de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui
+était d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête.
+Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village
+du Sahara nous obligerait à l'assiéger de la sorte?</p>
+
+<p>Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et
+donner des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et
+sympathique; officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo.
+J'observai qu'il s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa
+suite, comme porte-fanion de l'état-major-général, se trouvait
+le fameux tueur de lions, Gérard, maréchal-des-logis aux
+spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai quelque temps
+avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent soldat.
+C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close,
+qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort
+près, avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales
+à pointe d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire
+depuis que, malgré son sang-froid et la précision de son tir,
+il lui est arrivé qu'on lion, dont il s'approchait croyant l'avoir
+tué, se releva, la balle qui s'était aplatie sur l'os frontal, dont
+la dureté est extrême, n'ayant fait que l'étourdir; Gérard
+l'acheva, mais non sans peine.</p>
+
+<p>Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais
+à une de ces réfections frugales comme on peut en faire
+à la tranchée. MM. les officiers de la Légion en avaient décidé
+autrement, et ils avaient eu la charmante idée de me donner
+là, sous le feu de l'ennemi, un dîner de bienvenue, qui,
+certes, a été le plus original que j'aie fait de ma vie. Devant
+la <i>gourbie</i> du colonel (hutte en feuilles de palmier), on étendit
+une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous
+assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux
+et surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet
+entrain de bon goût qui est le propre des hommes d'esprit.
+La musique du régiment, placée non loin de nous, joua des
+airs patriotiques, et même le caustique <i>drin, drin</i> de Lafon,
+qui acquérait du prix à cinq cents lieues de Paris. Au dessert,
+le colonel porta la santé du président de la République, qui
+fut accueillie avec une cordialité toute militaire. Alors la musique
+joua la <i>Marseillaise</i>, tandis que les Arabes, inquiets de
+ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons
+dont l'explosion plus retentissante était accompagnée
+d'une grêle de petites balles qui venaient frapper les palmiers
+à l'entour. On but une dernière rasade, dont les musiciens et
+les factionnaires qui se trouvaient près de nous, eurent leur part,
+et, à un signal de notre chef, chacun retourna à son poste.</p>
+
+<p>Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des
+sapes, j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien
+voulu m'admettre dans sa <i>gourbie</i>. Par son ordre, un clairon
+était chargé de sonner les heures par autant de vibrations détachées
+qu'il en fallait pour en marquer le nombre; et comme
+il lui était prescrit de monter sur une petite élévation de
+terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de fusil ou
+de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient
+pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée,
+en poussant des cris lugubres, et en appelant par son nom le
+colonel Carbuccia qu'ils connaissaient particulièrement, comme
+ses anciens administrés. Parfois ils engageaient la conversation
+avec nous, au moyen de l'interprète du colonel, et il y
+avait peu de temps que celui-ci avait failli être victime d'une
+de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout à fait reconnaissable
+se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui parler. Le
+colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à l'interprète
+de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long intervalle
+s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre,
+s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups
+de feu furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les
+factionnaires préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent,
+mais la surprise et l'obscurité nuisirent à la justesse
+de leurs coups, bien qu'il eût fallu un certain temps aux
+Arabes pour se glisser à terre le long des palmiers.</p>
+
+<p>Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette
+latitude, et malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais
+endormi, quand mon sommeil fut brusquement interrompu par
+une forte fusillade qui éclatait à notre gauche. Nous courûmes
+à la sape de ce côté; elle était attaquée, et l'ennemi, qu'on
+ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que dans
+l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous
+apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général,
+les armes de nos hommes avaient été chargées avec
+deux balles, dont l'une coupée en quatre; quelques coups de
+fusil et la décharge à mitraille d'un obusier suffirent pour
+éloigner momentanément ces chicaneurs d'Arabes.</p>
+
+<p>Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer
+les nôtres dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant,
+ils avaient imaginé de lâcher des bourriquets, et de les pousser
+vers les jardins occupés par nos troupes, dans l'espoir
+que les soldats sortiraient pour les prendre, et tomberaient
+dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se
+contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les
+Arabes en furent pour leurs frais.</p>
+
+<p>Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab,
+qui était au camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas
+employé, leur réussit, à ce qu'ils prétendent, dans leurs
+guerres intestines, et il est trop curieux pour ne pas être
+rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on met le
+feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile;
+une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils
+mordent, ils portent le désordre dans les rangs de l'ennemi,
+mais surtout, je pense, dans ses troupeaux. Quant aux
+Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez lettrés pour avoir pensé
+que nous aurions, au moins, aussi bon marché de leurs dromadaires
+enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus
+à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers
+de Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.</p>
+
+<p>Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à
+prouver que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense,
+suivant l'expression de M. le général Charon, était
+intelligente et énergique.</p>
+
+<p>L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa
+<i>gourbie</i>, mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles
+fusillades réclamaient notre présence aux sapes menacées.
+Ce manège continua toute la nuit, et notamment mon
+excellent adjudant sous-officier, Trentinian, n'eut pas une
+minute de repos.</p>
+
+<p>Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et
+ordonna à mon colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont
+200 de mon régiment, et 200 du 3e bataillon d'infanterie légère
+d'Afrique, couper des palmiers près du village de Lichana,
+que les contingents ennemis occupaient en force. Cette mesure
+d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue,
+quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui
+s'arrogent le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les
+opérations d'une guerre réputée très difficile par les hommes
+les plus compétents. Il s'agissait non-seulement de faire des
+éclaircies pour faciliter l'investissement, mais aussi de ruiner
+l'ennemi et de fomenter ainsi, à notre profit, des récriminations
+et des discordes entre les diverses fractions de la
+population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana, par
+exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de
+Zaatcha la dévastation des plantations, leur principale ressource,
+et j'ai appris depuis que, comme on l'avait prévu,
+ils en furent touchés au vif, et que, malgré leur fanatisme,
+leur solidarité s'en trouva ébranlée.</p>
+
+<p>On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous
+indiqua, comme point de direction, un bouquet de palmiers à
+l'horizon, et je m'y portai, au pas de course, avec une compagnie
+d'infanterie légère d'Afrique. Suivaient les hommes de
+la Légion, et les travailleurs des deux corps avec des haches.
+J'étais prévenu que, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de
+Barral appuierait le mouvement.</p>
+
+<p>Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre
+sèche, longé et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond,
+nous établîmes notre ligne de tirailleurs, le centre à
+environ trois cents mètres de la plaine, contre un mur crénelé
+par les Arabes, et dans un petit jardin encaissé et très propre
+à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au niveau du premier,
+il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de large,
+où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve,
+à portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes
+grenadiers, aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié
+polonais, parent de l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne
+à côté de mon cousin. Cet officier avait déjà été dangereusement
+blessé devant Zaatcha, lors de l'expédition du mois de
+juillet dernier.</p>
+
+<p>Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité
+vraiment corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions,
+et je crus comprendre qu'il les approuvait, à la
+manière flatteuse dont il répondit à l'assurance que je lui
+donnai, que le diable lui-même ne nous délogerait pas de
+là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas une
+rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général
+m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.</p>
+
+<p>Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec
+une grande activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais
+plus dans quel journal j'ai lu cette assertion mirobolante, que
+<i>la hache rebondit sur l'écorce élastique du palmier</i>. Au contraire,
+rien n'est plus facile que de le couper, et nos hommes
+y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié de voir ces
+précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec
+fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent
+pas perdues, comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent
+à tire-larigot.</p>
+
+<p>Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette
+exécution, et craignant peut-être une attaque sur Lichana,
+dont nous étions tout près, engagèrent le combat sur notre
+droite. A l'extrémité du mur crénelé, derrière un amas de
+décombres, un groupe de chasseurs du bataillon d'Afrique
+soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le
+ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait
+ses coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui
+peur se garantir; une balle arrive, touche la pierre et la lui
+lance à la tête; le caporal se frotte le front, prend la pierre,
+la replace où elle était d'abord, et continue son feu; une autre
+balle arrive, le frappe à la tête et le tue raide.</p>
+
+<p>Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi
+aurait pu arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui
+gardaient les créneaux de redoubler d'attention; mais nos
+adversaires, guidés par la connaissance des lieux, furent plus
+rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front, un certain
+sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant
+au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent,
+pour ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté
+opposé au nôtre. Nous n'étions séparés d'eux que par cet
+obstacle, haut de deux mètres à peu près. Le reste, c'est-à-dire
+la masse, était resté dans le ravin, et à un signal donné,
+ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis que d'autres
+encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé
+et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou
+crochet formé par notre ligne.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos d'une
+si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet était un
+oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de protéger des
+travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et qu'une ligne
+droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il était indiqué,
+d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.</blockquote>
+
+
+<p>En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par
+terre, ou contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous
+lançait par dessus le mur. Cette manière de préluder à un engagement
+plus sérieux est familière aux Arabes. Bientôt une
+haie serrée de leurs fusils parut à la crête du mur, et nos
+soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes, et quoi que
+pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.</p>
+
+<p>A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement
+atteint. Deux de ses camarades le traînaient en arrière,
+poursuivis par les Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui
+couper la tête. J'allai à leur rencontre et les tins en échec avec
+mon fusil de chasse. Nyko et ses grenadiers étaient à cent pas
+de là; je leur fis signe d'accourir, et il était temps, car l'engagement
+devenait de plus en plus vif. En un instant, le capitaine
+Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi, tomba
+frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet
+reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête;
+moi-même je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi
+sur ma <i>carghera</i> corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas
+grand mal. Je restai seul d'officier.</p>
+
+<p>L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque
+Arabe se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui,
+coiffé d'un turban, brandissait un pistolet de la main droite,
+s'appuyait sur la gauche, et se découvrait audacieusement
+jusqu'à la ceinture. En apercevant un officier qui le tenait en
+joue presque à bout portant, il dut penser que son heure était
+arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en eut pas
+le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton,
+mon coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son
+coup du pistolet porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le
+mur qui fut baigné de son sang, et derrière lequel il disparut
+en tombant.</p>
+
+<p>Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à
+barbe grise, armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer
+son arme sur le haut du mur, pour nous mieux viser.
+Se voyant visé à son tour, il se retira; mais aussitôt, élevant
+les bras et son fusil, il allait tirer dans notre direction, quand
+je lui lâchai mon second coup, chargé à deux balles qui, écrêtant
+le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait que le
+sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté,
+ainsi que son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne
+pûmes prendre. Les tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent
+que c'étaient des chefs.</p>
+
+<p>Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et
+beaucoup plus vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au
+lieu de discontinuer, prenait une nouvelle intensité. En voyant
+tomber leurs officiers et leurs camarades, beaucoup de soldats
+s'empressèrent autour d'eux, et les transportèrent sur les derrières;
+d'autres, comme cela arrive souvent en pareil cas,<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>
+les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les travailleurs
+avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas
+venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de
+mon monde, c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la
+Légion et quatre-vingts hommes, à peu près, du bataillon
+d'Afrique. Le brave sergent-major Marinot, de ce dernier
+corps, me seconda avec cette sévérité et cette énergie qui
+n'admettent point d'hésitation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas s'occuper
+des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en
+Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté
+des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler
+les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le fanatisme
+des populations.</blockquote>
+
+<p>Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers,
+restaient sous le commandement immédiat du sergent anglais
+Smitters, dont la valeur héroïque était digne d'une action
+plus importante.</p>
+
+<p>Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent
+fait une sortie et attaqué vigoureusement la sape de droite à
+la tranchée, le colonel dont la sollicitude paternelle et touchante
+ne nous oubliait pas, le colonel, toujours partout,
+infatigable et dédaigneux du danger, arrivait encore auprès
+de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un petit
+monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même
+place où Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez
+bon, grenadiers! et ne voulut point se défiler. Un groupe
+d'Arabes, à demi couverts par le mur, tiraient sur nous à
+soixante pas, et semblaient avoir reconnu des officiers, si bien
+que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau coup
+de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront
+que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par
+plus de mille adversaires, et sans la bonté de notre position
+défensive, je ne sais vraiment ce que nous serions devenus,
+surtout sans les renforts qui nous arrivèrent.</p>
+
+<p>Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il
+m'approuva, mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat
+qui continuait à s'y livrer, il se chargea de les faire demander
+lui-même au général. En attendant, nous avions à
+faire un nouvel effort, et, je dois le dire, aucun des braves
+qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un lieutenant du
+bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas
+avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines
+blessés; Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé;
+Smitters et nos grenadiers, le mur et le terrain nu à
+côté.</p>
+
+<p>La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre
+humain tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je
+déplore de n'avoir que ce faible écrit pour en conserver la
+mémoire. En évidence sur la petite butte que venait de quitter
+le colonel, il animait ses hommes, et ajustait ses coups avec
+un imperturbable sang-froid. Derrière un large créneau, un
+Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le sergent
+le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable,
+mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air,
+tomba à la renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers.
+Avant de lui percer le coeur, la balle avait fait un long
+éclat à la monture de son fusil. Effet fréquent de la mort par
+les armes à feu, on aurait dit qu'il dormait d'un bon sommeil,
+tant sa figure paraissait sereine et presque rayonnante.</p>
+
+<p>Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq
+ans, d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe
+ni moustaches, comme les soldats de son pays. Pauvre Anglais!
+dont le sort était de venir mourir dans une oasis du Sahara,
+à côté d'un neveu du plus grand ennemi de sa grande nation!</p>
+
+<p>Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne
+semblait pas se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le
+colonel de Barral opérait une puissante diversion. Ses obus,
+longeant notre ligne et sifflant à travers les palmiers, tombaient
+et éclataient parmi les Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons,
+formé du bataillon de zouaves du commandant de Laurencez,
+était arrivé à trois cents mètres de nous. Les ennemis
+nous pressant toujours, je me décidai à aller lui demander
+quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient
+bravement la défense de la butte où leur sergent venait
+d'être tué. Avec une courtoisie dont je lui suis redevable,
+M. de Laurencez<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> s'empressa de me donner quinze hommes
+avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune officier s'écria:
+En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes renforcer
+ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement
+le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent
+les grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un
+d'eux, nommé Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et
+parlait leur langue, se mit à les défier et à les plaisanter de la
+façon la plus originale. C'est encore une preuve de l'ascendant
+des corps d'élite, que, dès ce moment, l'attaque se ralentit;
+l'uniforme des zouaves est redouté de leurs adversaires à l'égal
+des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos troupes elles-mêmes
+savent, par expérience, ce que vaut le concours de ces
+triaires de l'armée d'Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est aujourd'hui
+lieutenant-colonel.</blockquote>
+
+<p>La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des
+renforts. En effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki
+avec les tirailleurs indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset,
+de l'artillerie, en personne, avec deux obusiers, refoulaient
+l'ennemi, qui ne tarda pas à rentrer à Lichana. Arrivé près
+de nous, le colonel me communiqua l'ordre du général de
+battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes
+rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer
+l'abattage des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était
+formel, et qu'il n'y avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes
+une position que nous avions gardée quatre heures, on sait à
+quel prix; nous gagnâmes la plaine sans aucune opposition,
+et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et vingt-deux
+blessés, dont trois officiers;<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> les Arabes durent avoir un
+nombre infiniment plus considérable des leurs hors de
+Combat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter
+de nous avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous
+avions essuyées; cependant, il me dit avec une grande cordialité:
+Je vous remercie de tout ce que vous avez fait. J'ai
+été peiné de ne pas reconnaître ces remerciements dans son
+rapport d'ensemble publié au <i>Moniteur universel</i> du 4 janvier
+1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable,
+et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on
+venait de me remercier de la manière que l'on sait.<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> En revanche,
+je conserve précieusement les lettres d'éloge et de sympathie
+que M. le général Charon, gouverneur général de l'Algérie,
+le colonel Carbuccia, et une foule d'autres officiers
+moins élevés en grade, mais très bons juges aussi, ont bien
+voulu m'écrire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la <i>Patrie</i>, du 5 janvier
+1850.</blockquote>
+
+<p>A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport
+de M. le général Herbillon s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur
+les hommes employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes
+une caisse de tambour et des outils entre leurs mains.
+Je fus obligé d'appeler les troupes du camp pour assurer la
+retraite.»</p>
+
+<p>Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de
+Lichana, qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc
+pas eu de sortie proprement dite. La retraite fut ordonnée par
+le général, et le général, ce me semble, aurait pu le dire,
+d'autant mieux qu'il pouvait avoir d'excellentes raisons de la
+prescrire, entr'autres le peu d'importance du résultat que
+nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce résultat
+n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes employées,
+que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient
+porté à un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y
+ait en de caisse ni d'outils tombés aux mains des Arabes;
+mais il n'est pas impossible qu'il en soit resté sur le terrain,
+ce qui n'est certes pas la même chose. Quant à la caisse, les
+états nominatifs des morts et des blessés, qu'on peut voir aux
+Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour ne fut atteint,
+et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle
+avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique,
+qui grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils
+abandonné des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables,
+car nos tirailleurs les ont constamment couverts, et les Arabes,
+contenus par nous, n'ont pu arriver jusqu'à eux. Qu'on me
+passe ces particularités; elles paraîtront insignifiantes, mais
+on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait étonner
+dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a
+été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble
+avoir été cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans
+un rapport général.</p>
+
+<p>Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape
+de droite, comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à
+la tranchée. Les Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des
+femmes qui les excitaient, et bravaient héroïquement la mort,
+avaient mis tant d'acharnement dans leur attaque, qu'on en
+tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils cherchaient à
+prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les voltigeurs du
+38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre de
+canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie.
+Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves
+et du courageux Arabe mort pour son pays.</p>
+
+<p>On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés
+toutes les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon
+colonel, notre tour fut prolongé jusqu'au soir, ce qui me
+donna l'occasion de compléter la journée; car le général étant
+venu à la <i>gourbie</i>, où nous déjeunions, il m'ordonna d'abattre
+encore des palmiers, cette fois à proximité de la tranchée.
+Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands jardins,
+je les fis complètement raser, sans forte opposition de
+la part des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du
+matin, soit que le voisinage de nos travaux les tint en respect.
+Ils se contentèrent de nous envoyer de loin quelques
+balles qui ne nous firent pas grand mal; un soldat cependant
+en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute d'un palmier.</p>
+
+<p>Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos
+tentes et nos lits de cantines nous parurent des palais et
+des édredons après la tranchée. Les vivres étaient abondants
+à la colonne; le pain seulement, qu'on faisait venir de
+Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit trempé le
+remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et
+tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ
+à travers un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui,
+séché et approché du feu, crépitait comme du nitre. Le sable,
+d'une finesse imperceptible, s'infiltrait partout; quelque précaution
+que l'on prit, tout ce qu'on préparait pour manger en
+était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau on le sentait
+craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du papier
+sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les
+contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures
+après le papier était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients
+n'étaient qu'un sujet d'observations; mais la mauvaise
+qualité de l'eau incommodait tout le monde, et engendrait
+même des maladies.</p>
+
+<p>Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées
+par la mort du capitaine Graillet, commandant du génie.
+Par le plus malheureux des hasards, tandis qu'il dirigeait les
+travaux à la sape de droite, il fut tué d'une balle qui passa
+dans l'interstice de deux troncs de palmiers placés en épaulement.
+C'était un officier jeune, très distingué, et à jamais
+regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre d'eau-de-vie,
+et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les
+opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis
+les plus vigoureux.</p>
+
+<p>Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux
+continuèrent sur le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent
+plus ou moins toute la journée, et se montrèrent
+parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs balles arrivaient jusqu'à
+notre front de bandière. Les carabines à tige de quelques
+hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière
+des ondulations de terrain, les leur rendaient avec
+usure.</p>
+
+<p>Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé,
+m'avait surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré
+d'Arabes; j'en avais deux, conducteurs du bagage,
+qui bivouaquaient à la porte de ma tente, si bien que la toile
+seule m'en séparait. Le scheick El-Arab, je l'ai déjà dit,
+campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, l'avaient
+suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs
+sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient
+allés parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements
+qu'ils rapportaient à l'état-major-général devaient
+lui paraître suspects; le fait est qu'à aucun prix on ne pouvait
+se procurer des émissaires sûrs, et telle était, au point de
+vue arabe, la nationalité et surtout la sainteté de la cause de
+Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait pu établir chez
+l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées que
+comme servant aux deux partis.</p>
+
+<p>Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait
+les dépêches du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de
+Paris, venait d'être enlevé par les Arabes. Nous approchions
+à grands pas de l'époque qu'avant de quitter Paris j'avais fixée
+pour mon retour à l'Assemblée législative, et il n'y avait pas
+de probabilité que nous touchassions au dénouement de l'expédition.
+Le général, fermement résolu à ne lever le camp
+qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne
+plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter
+l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie.
+Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur,
+pouvait nous mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié,
+Zaatcha ayant été pris d'assaut, cet événement final n'a pu
+avoir lieu que le 26 novembre, sans compter que les opérations
+successives et secondaires ont prolongé la campagne
+jusqu'au mois de janvier.</p>
+
+<p>On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre
+part, conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors,
+que l'idée ne me vint seulement pas qu'on pourrait me
+disputer le droit de revenir siéger au palais législatif quand je
+le jugerais convenable. Plusieurs sujets de juste mécontentement
+et de profond dégoût me maintenaient dans ma résolution.
+D'une part, on avait failli à la promesse dont l'accomplissement
+eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir
+au titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies
+d'élite, qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel
+aucun ordre n'avait été transmis ni à Alger, ni à la colonne.
+D'autre part, des bruits offensants, universellement
+répandus au camp, et dont on pourrait trouver la source dans
+les lettres de personnes occupant de hautes positions, me désignaient
+comme <i>envoyé en punition en Afrique</i> (je dis le mot
+comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il
+soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que
+de supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et
+inviolable pût être envoyé en punition par qui que ce soit;
+mais, si on réfléchit bien, on comprendra la créance que jusqu'à
+un certain point pouvaient obtenir des inventions par
+lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte de
+disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales.
+Ce qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres,
+c'était la nouvelle que, sans doute, on ne se serait pas
+amusé à répandre gratuitement, qu'après la campagne on me
+destinait au commandement du cercle de Biscara, comme si
+dans l'état actuel des choses ces fonctions permanentes avaient
+pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de quelqu'un,
+sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me consulter,
+au fond du Désert, en échange du poste législatif que la
+sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.</p>
+
+<p>Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais
+le plus disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes
+menées, la cordialité de mes chefs militaires, et en général de
+tous les officiers du camp, ne modifia point mon projet primitif.
+Décidé à partir, j'en avais parlé à mon colonel et au général,
+lorsque celui-ci voulut bien me charger, pour M. le
+général Charon, d'une mission indiquée dans une dépêche
+qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia,
+le 29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives.
+Le but principal de cette mission était de hâter l'arrivée
+des renforts qu'il attendait, et qui, demandés par la
+voie de terre au moment où les communications n'étaient
+rien moins que sûres, auraient pu tarder encore longtemps à
+le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le gouverneur
+général.</p>
+
+<p>M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je
+serai toujours heureux de rendre hommage, malgré l'oubli
+où il m'a laissé dans son rapport d'ensemble, a été, pour moi,
+spontanément bienveillant; je ne doute pas qu'il me rendra la
+justice de rappeler, au besoin, la résolution que je lui manifestai
+de ne pas partir, malgré les graves et nombreux motifs
+que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce qu'il
+avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un
+délai rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines
+gens qui auraient dû s'informer au moins des faits, des distances,
+des dates, avant d'insinuer cette outrageante assertion
+que j'aurais quitté la colonne la veille d'un assaut. D'assaut
+il n'était pas question alors; il a été livré un mois après, et il
+est à présumer que je ne m'y fusse pas trouvé, quand même
+j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant été dirigé
+sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.</p>
+
+<p>Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre
+vis-à-vis de moi la responsabilité, mais que j'ai appris avoir
+été tenu tout bas, un de ces propos qui ne seraient que ridicules,
+s'ils n'étaient odieux, c'est celui qui attribuait mon
+départ <i>à ma crainte du choléra</i>. En vérité, on rougit de
+s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et
+c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas
+superflu que mes charitables Basiles sachent:</p>
+
+<p>D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y
+avait point de choléra, et on était si loin de le craindre, que
+l'on considérait le camp comme un refuge pour les troupes, à
+cet égard. Le choléra y fut apporté par la colonne de M. le colonel
+Canrobert; à mon départ, non-seulement on ne savait pas qu'elle
+en fut attaquée, mais on ignorait même sa prochaine arrivée.
+A Marseille, à Toulon où le choléra faisait des ravages réels
+et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à Philippeville, à El-Arrouch,
+je ne sache pas que cette maladie, qui d'ailleurs
+est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans
+de voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement
+peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à
+Malte et ailleurs, on se souvient de mes visites aux cholériques;
+et à Paris même, si la haine aveugle ne repoussait pas toute
+information, on trouverait d'honorables citoyens qui ont vu
+mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien longtemps, un
+de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques heures
+par le choléra.</p>
+
+<p>Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat
+et un homme de coeur préférerait avoir à relever autrement
+qu'avec la plume.</p>
+
+<p>Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le
+6 novembre, mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre.
+Le 28 et le 29, mon régiment fut encore de service à la tranchée;
+mais comme nous nous y rendîmes sans musique, suivant
+les prescriptions réglementaires,<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> nous y arrivâmes sans
+avoir personne hors de combat. Le commandant de Laurencez
+et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont d'excellents
+compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave
+qui s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission
+de <i>vexer l'Arabe</i>, et montant sur le terre-plein de la
+batterie Petit, il se mit à parodier les chants du pays de la
+façon la plus amusante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote>
+
+<p>Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent
+ce jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient,
+quoique lentement; l'artillerie s'occupait de mettre
+deux nouvelles pièces en batterie à l'extrême droite; son feu
+fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de poussière, une
+des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon des
+défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure
+que les travaux avançaient, les leur revalaient.</p>
+
+<p>La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière
+fois. L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir
+que le léger blindage qui la recouvrait paraissait céder sous
+les pierres que les Arabes, abrités par un renfoncement du
+sol, à quelques pas de nous, ne cessaient de lancer. La fusillade
+éclata; nous accourûmes, le colonel, M. de Laurencez
+et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous fut impossible
+d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions
+cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions
+était, comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais
+les Arabes ne s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon
+colonel avait failli être victime. Du reste, nous étions sur nos
+gardes; nos factionnaires, collés contre l'épaulement, le genou
+en terre, la baïonnette au canon, le doigt sur la détente,
+auraient bien reçu les audacieux qui se fussent offerts à eux.
+Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il passa
+au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour
+ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes
+de leurs pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades
+nous eussent été utiles, mais il n'en existait pas une seule à
+la tranchée, ni au camp. Tout ce que nous pûmes faire, ce
+fut de placer quelques zouaves à la batterie Petit, d'où l'on
+pouvait, en tirant obliquement, flanquer jusqu'à un certain
+point la tête de la sape, non sans risquer de blesser nos sapeurs.
+Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher
+l'ennemi dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus
+adroits. De retour à la <i>gourbie</i> du colonel, il ne se passa pas
+longtemps sans que j'entendisse les cris d'un Arabe, qui,
+atteint par nos balles, se plaignait d'une voix lamentable. Je
+demandai la signification de ses paroles à l'interprète du colonel,
+qui me les traduisit ainsi: «<i>Roumis</i> (chrétiens), disait le
+malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me traiter ainsi?
+mon sang coule, mais je suis content de mourir pour ma patrie
+et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre impitoyable
+nous empêchait-elle de tendre une main sympathique
+et secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait
+de si hauts sentiments!</p>
+
+<p>Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier
+aux défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se
+trouvaient des hommes qui avaient fait à Alger le métier de
+portefaix, et souvent, c'est en baragouinant notre langue, qu'ils
+s'efforçaient de nous adresser des injures ou de nous railler.
+Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe ou Français est
+Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre de <i>bataillon
+di Jouifs</i>. Parfois, appelant nos soldats: <i>couchons, Jouifs,</i>
+criaient-ils, <i>oun caporal et quatre hommes en factionne; va te
+coucher!</i> Cette dernière injonction était accompagnée d'un
+coup de feu qui dénotait le genre de couche qu'ils nous
+souhaitaient.</p>
+
+<p>Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au
+camp, prendre congé du général et de son chef d'état-major,
+M. le colonel Borel. En présence des attaques dont j'ai été
+l'objet, il est bon de rappeler que dans cette entrevue, il fut
+constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup plus de risques à
+courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin de Batna
+était journellement inquiété et parfois intercepté par de nombreux
+coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints assassinats,
+et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à
+Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour
+maintenir les communications. Du camp à Biscara, j'avais un
+convoi de blessés et de malades à conduire, avec une escorte
+suffisante, mais de cette place à Batna, on ne pouvait me
+donner que quelques cavaliers. Le colonel Borel doutait que je
+pusse arriver à ma destination, et je me séparai de lui et du
+général, en leur promettant que je passerais à tout prix.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans
+émotion, à mon excellent colonel et à MM. les officiers de la
+Légion, et je partis à la tête du convoi, avec mon adjudant-major,
+M. Bataille, aujourd'hui chef de bataillon, qui se rendait
+à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, dont j'ai
+déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers.
+Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets
+d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans
+des cacolets, ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux
+bâts, pour ceux à qui leur état ne permettait pas de garder
+une position perpendiculaire. Ce système de transports est
+admirablement entendu; il est toujours praticable dans toute
+espèce de terrain, et il peut devenir rapide en cas de nécessité
+absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient de prendre,
+suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, parfois,
+laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. Cela
+doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne
+place dans les lits que les hommes gravement atteints; mais
+on pourrait, je crois, remédier à cette imperfection par un
+système de bascule, au moyen duquel le lit serait toujours
+maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en soit, ce mode
+de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, le
+plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on
+puisse imaginer.</p>
+
+<p>Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes
+de bonne heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel
+de Mirbeck, qui me retint à dîner. J'allai voir les blessés
+alités à la casbah, parmi lesquels étaient les capitaines Butet
+et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. Le premier allait
+déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris. La blessure
+du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en
+souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot,
+filleul de l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie
+suppurait abondamment par la bouche et répandait une odeur
+corrompue qui me fit craindre pour sa vie. Je quittai, les larmes
+aux yeux, cet intrépide officier, pour qui la parité de
+grade et les autres raisons que j'ai signalées m'inspiraient le
+plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des voeux pour
+que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit qu'ils
+demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses
+plus nobles enfants.</p>
+
+<p>Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en
+route avec un détachement de chasseurs et spahis, aux ordres
+de MM. d'Yanville et Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville,
+y prendre le bateau à vapeur d'Alger, et afin de dérouter
+les partis ennemis, nous doublâmes l'étape. A El-Outaïa, où
+nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de ses spahis bleus,
+dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile intelligence,
+accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara,
+après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée.
+Nous reçûmes l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit
+sous la sauvegarde de sa fidélité.</p>
+
+<p>Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour,
+où Déna nous quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à
+deux coups dans le même canon, dont il avait remarqué la
+justesse en me voyant tirer un corbeau pendant la marche.
+Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous avions
+parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.</p>
+
+<p>M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité
+accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel
+Carbuccia. Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver
+à Constantine, une partie des renforts attendus à la colonne.
+Le lendemain, avec M. Osman, jeune lieutenant indigène, et
+quelques-uns de ses spahis, j'allai coucher à Aïn-Yagout.</p>
+
+<p>Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai
+parlé, nous fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant
+aperçu, fort loin dans la plaine, une hyène qui se dirigeait
+vers les montagnes à droite, deux ou trois de nos spahis se
+mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent bientôt et lui tirèrent,
+sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil. Mettant le sabre à la
+main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup de pointe,
+qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme
+s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il
+maîtrisa sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide
+de ses camarades, qui avaient mis pied à terre, il la musela
+avec des cordes. Attachée par le cou à une courroie de charge,
+elle marcha quelque temps devant lui, et comme elle nous
+embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût
+énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un
+cri, et n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces
+animaux ne sont pas très dangereux; mais je fus étonné et
+presque touché de la mansuétude de notre capture. Sa fourrure
+était fort belle, mais, usée par les cordes qui nous avaient
+servi à la fixer sur le bât d'un mulet, je ne pus la conserver. Les
+spahis, à ma surprise, mangèrent la viande au bivouac du soir.</p>
+
+<p>Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts
+qui allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient
+M. le lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs,
+circonstance bonne à retenir pour le moment où il
+sera question de la réponse que me fit M. le ministre de la
+guerre à la tribune de l'Assemblée.</p>
+
+<p>Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis
+nous donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord,
+ce fut une espèce de danse, pour laquelle des couples se forment,
+en se donnant le bras; un des deux partenaires se voile
+le visage et représente une fiancée, l'autre le prétendu; les
+couples défilent devant le spectateur, en se dandinant et en
+chantant à la moresque sur un air monotone. Un second jeu
+consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son
+bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout
+derrière lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à
+lancer des coups de pied à ceux qui l'attaquent. Le premier
+est <i>le mouton</i>, le second <i>le chien</i>, les autres joueurs sont <i>les
+chacals</i>, et il leur est permis de porter force coups au mouton,
+ou de le tirer par son bournous pour le faire tomber, mais ils
+ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont d'autre recours
+que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces
+exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour
+moi, il n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves
+gens qui s'amusent comme des enfants et se battent comme
+des hommes.</p>
+
+<p>Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai
+ma route. A peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de
+nouveaux renforts. A Constantine, où je fus rendu avant la
+soir, M. le général de Salles m'apprit que M. le colonel Canrobert
+devait, sous peu, effectuer sa jonction avec la colonne
+de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs à pied, campé
+aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche pour
+les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité
+des renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en
+demandait pas davantage pour terminer ses opérations.</p>
+
+<p>Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur
+Ceccaldi d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus
+affectueuse, et le 5 au matin, je partis pour Philippeville.
+Le bateau à vapeur d'Alger partait le lendemain; un autre
+était attendu qui devait appareiller le 8, directement pour
+Marseille. Les renforts assurés, le but principal de ma mission
+étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il devenait
+inutile de faire une double traversée, et de passer par
+Alger. Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis,
+dans ce sens, au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement
+mon ordonnance, avec ma lettre et la dépêche
+du général Herbillon. La réponse que j'ai reçue, loin d'exprimer
+aucun blâme, est très aimable et honorable pour moi. On ne
+comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une
+chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était
+pas en guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au ministre de la guerre.</blockquote>
+
+<p>Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un
+banquet. C'étaient des soldats, des négociants, des marins;
+réunion touchante qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait
+l'accueil sympathique de l'île paternelle, à qui ma famille
+doit tant!</p>
+
+<p>Le 8, je m'embarquai sur le <i>Sphinx</i>, pyroscaphe de la
+compagnie Bazin, commandant Bonnefoi. Le temps était gros
+et le vent contraire; mais, grâce à l'habileté et à la vieille
+expérience de notre bon capitaine, nous touchâmes à Marseille
+dans la nuit du 10 au 11.</p>
+
+<p>A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on
+m'avait faite en Afrique, contrairement aux promesses que
+j'avais reçues, on avait déjà répandu, sur mon retour, les
+interprétations les plus malveillantes. Un journal ministériel
+avait publié un article injurieux, et d'autres, sans même s'enquérir
+des faits, ne m'avaient pas épargné. Cependant, comme
+le ministère qui avait présidé à mon départ n'était plus en
+fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre,
+pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé
+sur la situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul
+se montra très affable, et comme il m'interrogeait sur mon
+retour, et qu'il paraissait ignorer dans quels termes j'avais
+consenti à faire acte de présence en Algérie, j'entrai dans
+quelques développements, et je lui parlai incidemment de
+l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de
+Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir
+intact mon droit de représentant du Peuple, je lui déclarai
+d'abord que je ne m'y croyais pas obligé; mais comme il y
+mettait une certaine insistance affectueuse et parfaitement
+convenable, je consentis à le lui communiquer. En le voyant,
+il s'écria, à plusieurs reprises, non pas comme il l'a dit à la
+tribune: <i>Cet ordre vous couvre</i>, mais: <i>Vous êtes parfaitement</i>
+<i>en règle</i>; et il me pria de le lui laisser, pour le montrer au
+président de la République, qu'il m'engageait fortement à
+aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de
+la manière dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans
+mes vues de me présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce
+qui a rendu possible un scandale que je déplore et que j'ai la
+conscience de ne pas avoir provoqué. Ma lettre à <i>la Patrie</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>,
+dont a parlé M. d'Hautpoul, n'était qu'une réponse aux
+attaques dont j'avais été l'objet, et dont certains organes de la
+presse gouvernementale ne s'étaient pas fait faute. La conviction
+qui résulte pour moi de mon entrevue avec le ministre
+de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la responsabilité
+de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres qu'il doit
+être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que
+je ne m'étais pas trompé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre
+du général Bertrand, directeur du personnel, le décret qui
+parut le surlendemain au <i>Moniteur</i>, signé Louis-Napoléon
+Bonaparte, et portant en tête la devise: Fraternité! Sa légalité,
+de l'avis de bien des personnes compétentes, aurait pu
+être contestée sous plus d'un rapport, mais ayant, en tout cas,
+l'intention de donner au gouvernement ma démission, je ne
+crus pas devoir lui disputer mon épaulette <i>au titre étranger</i>.
+On peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents,
+ainsi que ma réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux
+ont reproduite.</p>
+
+<p>On y trouvera aussi le texte, d'après le <i>Moniteur</i>, de mes
+interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22
+novembre, et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.</p>
+
+<p>En terminant, on me permettra quelques courtes observations
+au sujet de ce discours du ministre de la guerre. N'était-il
+pas, au moins, étrange de venir dire sérieusement à l'Assemblée,
+qu'à ma place, ayant rencontré les renforts, il se
+serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, et, le lendemain,
+il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris littéralement
+ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment,
+moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des
+ordres à des troupes ayant à leur tête des lieutenants-colonels
+et des chefs de bataillon au titre français? Mais ils m'auraient
+<i>envoyé promener</i>, et ils auraient bien fait! M. d'Hautpoul,
+ce jour-là, semblait avoir oublié les rudiments de la
+hiérarchie militaire, et les droits au commandement que,
+même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer
+vis-à-vis d'un officier au titre français.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.</blockquote>
+
+<p>Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain?
+D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par
+une distance de plusieurs journées de marche, le plus grand
+foudre de guerre, à moins d'être Josué, n'aurait pu accomplir
+le miracle dont parlait l'honorable général. Laissant de côté
+cette légère erreur géographique, qu'aurait dit le général en
+chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu lui prescrire
+un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre ses
+ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou
+plutôt <i>ne m'aurait-on pas pris pour fou!</i> C'est dommage
+d'entendre un homme respectable débiter de pareilles excentricités,
+et n'a-t-il pas fallu que les esprits fussent bien prévenus,
+pour les écouter sans sourciller? D'ailleurs, l'ordre
+formel de mon général n'était-il pas de me rendre à Alger, et
+si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à Zaatcha plutôt qu'à
+l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul <i>ne m'eût-il pas traduit
+devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de
+mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je
+n'en aurais pas eu?</i></p>
+
+<p>M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à
+mon nom, et il venait déclarer, en même temps, que ce nom
+et les longues persécutions qu'il a attirées, ne valaient pas la
+peine de naturaliser mon épaulette, ni d'arrêter une mesure
+qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit de famille.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises,
+il me reprochait de ne pas avoir <i>consulté mon coeur de
+soldat</i>, on comprendra que si j'avais voulu descendre à des
+personnalités, rien ne m'eût été plus facile; mais je crus, et
+je crois encore, que cela ne m'eût pas convenu envers un ministre
+et un vieux général.</p>
+
+<p>Quoi qu'en dise le <i>Moniteur</i>, il n'est pas exact que l'Assemblée
+presque entière se soit levée contre l'ordre du jour
+que je présentai.<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> Au contraire, la gauche presque entière,
+et cela m'importe beaucoup, s'abstint de prendre part au vote,
+malgré la position délicate que ma susceptibilité à l'endroit
+de Louis-Napoléon m'avait faite dans l'opinion de la plupart
+de ses honorables membres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Voyez aux Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur
+exposer avec le profond respect que je dois à une fraction si
+importante de la souveraineté nationale, que mon mandat je
+ne le tiens pas d'eux, mais des citoyens des départements qui
+m'ont élu, et que je ne me crois nullement tenu de conformer
+mon opinion à celle de la majorité. Cette opinion, fût-elle individuelle,
+elle pèse dans la balance, du poids d'un vote libre,
+consciencieux et sans contrôle.</p>
+
+<p>Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans
+la loi électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un
+représentant abdique l'indépendance de son caractère, et perde
+le droit de revenir prendre part aux délibérations législatives
+quand il le juge nécessaire ou seulement opportun. J'y vois,
+plutôt, comme je l'ai fait remarquer à la tribune, que s'il n'est
+pas revenu avant l'expiration du délai de six mois fixé par la
+loi, son mandat de représentant est périmé de droit. Ainsi
+donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé d'attendre
+le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui
+faire perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant
+l'autorisation de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup>14</sup></a></p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction publique rétribuée
+est incompatible avec le mandat de représentant du peuple. Les
+exceptions seront déterminées par la loi électorale organique.» L'article
+85 de cette loi dit: «Sont exceptés de l'incompatibilité les
+citoyens chargés temporairement d'un commandement ou d'une mission
+extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Toute mission
+qui aura duré six mois cessera d'être réputée temporaire.»</blockquote>
+
+<p>On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non
+une mission du gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas
+bien profond; mais, sous les phases variées de notre politique,
+ce qui convient aujourd'hui peut fort bien ne pas convenir
+dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait pas
+chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants
+qui avaient accepté de hautes missions sous le ministère
+Barrot-Dufaure, et qui les ont résignées à l'avènement du
+ministère <i>d'action</i>.</p>
+
+<p>Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions
+que je viens de citer ne soit un argument péremptoire
+en faveur des incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées
+presque toutes. Je comprends encore que ceux qui ne veulent
+pas que ces incompatibilités soient inscrites dans la loi repoussent
+mon argumentation; mais je maintiens que l'esprit de
+notre pacte fondamental est, qu'en droit et en thèse générale,
+un représentant du Peuple reste toujours libre de reprendre
+une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; et
+je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi
+électorale pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité,
+une lacune qu'on ne peut combler ainsi, sans porter
+atteinte aux principes.</p>
+
+<p>Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un
+de ses plus proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils
+de Lucien, au représentant de la Corse, je n'aurais pas osé
+paraître à la tribune nationale, si je n'avais été fort de ma
+<i>conscience</i> et de mon <i>droit</i>. De ma <i>conscience</i>, parce que, tant
+que j'ai été en Afrique, j'ai fait mon devoir non-seulement
+d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce qu'en toute
+sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de
+prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir
+Législatif tiennent du Peuple.</p>
+
+
+
+
+<h3>PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3><br><br>
+
+<p>N° 1.&mdash;Lettre de Louis Blanc.</p>
+
+<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br>
+
+LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.</p>
+
+<p>Palais national du Luxembourg.</p>
+
+<p><i>A Pierre-Napoléon Bonaparte.</i></p>
+
+<p>Citoyen,</p>
+
+<p>C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision
+prise à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous
+venons de vous nommer chef de bataillon dans la Légion étrangère,
+bien convaincus que votre intention formelle est de mettre
+au service exclusif de la République les fonctions confiées à
+votre loyauté par le gouvernement républicain.</p>
+
+<p>Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe
+complet de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon,
+c'est se montrer digne de porter un tel nom et bien mériter
+de la patrie. Le temps des prétentions dynastiques est passé
+à jamais. La glorieuse révolution qui vient de s'accomplir a définitivement
+coupé court au régime de la royauté et de tout ce
+qui lui ressemble.</p>
+
+<p>C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu
+de ces sentiments, que le gouvernement provisoire vient de
+vous donner une marque de confiance qu'en ma qualité de Corse
+je suis heureux de vous annoncer.</p>
+
+<p>Salut et fraternité,</p>
+
+<p>Le 15 avril 1848.</p>
+
+<p>LOUIS BLANC,<br>
+
+Membre du Gouvernement provisoire.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>N° 2.&mdash;Pétition à la Constituante</p>
+
+<p>Citoyens Représentants du peuple,</p>
+
+<p>Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes
+services à mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance,
+des mains des fondateurs de la République, le grade de
+chef de bataillon au 1er régiment de la Légion étrangère. J'étais
+autorisé à le regarder comme un état transitoire devant amener
+ma mutation dans un régiment français.</p>
+
+<p>L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le
+général Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale
+une décision à cet égard. Elle était nécessaire, en présence de la
+loi du 14 avril 1832 sur l'avancement. A part toute autre considération,
+ces hauts fonctionnaires de la République avaient
+pensé qu'une exception paraîtrait fondée en ma faveur, puisque
+l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul empêché soit de
+satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans une école
+militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, c'étaient
+les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que,
+depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement
+déchu, et que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert
+d'attester au besoin.</p>
+
+<p>Après l'élection de mon cousin à la présidence de la République,
+et sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais
+croire que le gouvernement issu de l'élection du 10 décembre
+ferait pour moi la proposition favorable que Lamartine ou le
+général Cavaignac eussent faite. Le gouvernement n'a pas cru
+devoir prendre cette initiative; et si je ne pouvais avoir recours
+à vous, citoyens représentants, je me verrais frappé, j'en conviens,
+dans mes espérances les plus chères, espérances que je
+n'avais pas abandonnées, même dans l'exil; car un soldat de
+mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de
+l'armée française.</p>
+
+<p>La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une
+haute réputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir
+appartenu au corps de ses braves officiers; mais peut-être n'est-ce
+pas une prétention exorbitante de ma part que d'espérer d'être
+enfin admis autrement qu'à titre d'officier étranger. Je m'étais
+dit qu'un neveu de notre grand capitaine, un fils de Lucien
+Bonaparte, un proscrit des Bourbons, n'avait pas à craindre
+que le coup dont une loi de proscription l'a frappé ricochât,
+pour l'atteindre encore, sur le terrain de la République.</p>
+
+<p>L'élévation d'un autre neveu de l'empereur Napoléon à la
+magistrature suprême de l'État semblait m'assurer de plus en
+plus qu'on ne me refuserait pas une simple mutation qui ne ferait
+de tort à personne, puisque mon emploi actuel peut être
+rempli par un chef de bataillon au titre français.</p>
+
+<p>Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais
+un respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du
+Peuple Souverain. Je demande de passer, avec mon grade,
+dans un de nos régiments français d'infanterie; et, quelle que soit
+votre décision, croyez que si jamais la République était attaquée,
+je me réserve bien de combattre pour elle, fût-ce même comme
+simple volontaire.</p>
+
+<p>Salut et fraternité,</p>
+
+<p>Paris, le 17 mars 1849,</p>
+
+<p>PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>N° 3.&mdash;États nominatifs des hommes de la Légion
+étrangère, et du 2e bataillon d'Infanterie légère
+d'Afrique, tués ou blessés le 25 octobre 1849.</p>
+
+
+<p>3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique.</p>
+
+<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+Numéros<br>
+des<br>
+compagnies<br><br>
+2e<br>
+4e<br>
+2e<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+3e<br>
+Id.<br>
+4e<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+8e<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+Id.<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>NOMS<br><br><br>
+Butet<br>
+Touchet,<br>
+Termeuf,<br>
+Prudhom,<br>
+Luyat,<br>
+Raynard,<br>
+Doucet,<br>
+Favry,<br>
+Genet,<br>
+Kerdavid,<br>
+Jacquemin,<br>
+Consigny,<br>
+Tulpin,<br>
+Dorez,<br>
+Bay,<br>
+Charmier,<br>
+Leroux,<br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>GRADES<br><br><br>
+capitaine.<br>
+capitaine.<br>
+caporal.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+caporal.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+caporal.<br>
+caporal.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+chasseur.<br>
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 55%; text-align: left;">
+<br>OBSERVATIONS<br><br><br>
+Blessé d'un coup de feu à la cuisse droite.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la poitrine.<br>
+Blessé d'un coup de feu au poignet gauche.<br>
+Tué d'un coup de feu.<br>
+Tué d'un coup de feu.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la cuisse.<br>
+Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite.<br>
+Blessé d'un coup de feu au sourcil droit.<br>
+Tué d'un coup de feu à la tête.<br>
+Tué d'un coup de feu à la tête.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la fesse.<br>
+Blessé d'un coup de feu au flanc gauche.<br>
+Blessé d'un coup de feu au bras droit.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la joue gauche.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la fesse droite.<br>
+Blessé d'un coup de feu à l'abdomen.<br>
+Blessé d'un coup de feu à la jambe droite.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Au bivouac, le 25 octobre, 1849.<br>
+
+Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG.<br>
+2e régiment de la Légion étrangère.</p><br>
+
+
+<p><i>ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.</i></p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;">
+DESIGNATION<br>
+des<br>
+compagnies<br><br>
+Grenadiers du<br>
+3e bataillon<br><br><br>
+
+3e du 1er<br>
+bataillon.<br><br>
+
+Grenadiers du<br>
+3e bataillon.<br><br>
+
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+
+1re du 3e<br>
+bataillon.<br><br>
+
+2e du 3e<br>
+bataillon<br><br>
+
+Idem.<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>NOMS<br><br><br>
+Nyko<br><br><br><br>
+Smitters,<br><br><br>
+Vigneur,<br><br><br>
+Oehme,<br><br><br>
+Martin,<br><br><br>
+Schildwaeser,<br><br>
+Vraiden,<br><br>
+Selinger,<br><br>
+Got,<br><br><br>
+Vialet,<br><br><br>
+Pensa,<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: left;">
+<br>GRADES<br><br><br>
+capitaine<br><br><br><br>
+sergeant.<br><br><br>
+caporal.<br><br><br>
+grenadier.<br><br><br>
+grenadier.<br><br><br>
+grenadier.<br><br>
+grenadier.<br><br>
+grenadier.<br><br>
+sergent-major.<br><br><br>
+sergent.<br><br><br>
+fusilier.<br><br>
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;">
+<br>OBSERVATIONS<br><br><br>
+Blessé d'un coup de<br>
+feu et d'un coup de<br>
+pierre.<br><br>
+
+Tué d'un coup de feu<br>
+au coeur.<br><br>
+
+Blessé d'un coup de<br>
+feu.<br><br>
+
+Tué d'un coup de feu<br>
+à la tête.<br><br>
+
+Blessé d'un coup de<br>
+feu.<br><br>
+
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br>
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br><br>
+Idem.<br><br>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br>
+
+
+
+<p>Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.<br>
+
+Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire<br>
+du 5e bataillon, P.-N. BONAPARTE.</p>
+<br>
+
+
+
+
+
+
+<p>N° 4.&mdash;Rapport du commandant Bonaparte.</p>
+
+<p>Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.</p>
+
+<p><i>Deuxième régiment de la Légion étrangère.</i></p>
+
+<p>Mon colonel,</p>
+
+<p>Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion,
+et de deux cents du 5e d'infanterie légère d'Afrique, désignés
+pour abattre des palmiers et protéger ce travail, je me
+suis porté ce matin, à huit heures, vers la position qui m'avait
+été indiquée par M. le général Herbillon, commandant en chef.
+Nous avons, en arrivant, occupé un mur faiblement crénelé
+par les Arabes, et de là nous les avons tenus en respect, tandis
+que nos travailleurs abattaient avec une grande activité bon nombre
+de palmiers que j'évalue, au moins, à deux cent cinquante.</p>
+
+<p>Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant
+formé par le mur avec le reste de notre ligne qui s'étendait jusqu'à
+la plaine. J'avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine
+Butet, du 3e d'infanterie légère d'Afrique, de l'observation de
+ce point important, et il m'en avait répondu, lorsque ce brave
+et intelligent officier fut atteint d'un coup de feu. Un chasseur
+de son corps fut tué au même instant. Les Arabes se jetèrent sur
+le mur, limite de notre ligne, qu'ils n'ont point franchie, malgré
+les diverses phases du combat. Ils étaient en grand nombre. Ils
+nous assaillirent avec une grêle de pierres qu'ils lançaient pardessus
+le mur, et ils finirent par se montrer audacieusement à la
+crête, d'où ils firent feu de leurs fusils et de leurs pistolets.
+Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt grenadiers
+de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint,
+à ma voix, soutenir l'infanterie légère, et assurer la position
+meilleure, que nous occupâmes immédiatement dans un jardin
+encaissé, à environ 20 mètres du mur occupé d'abord, position
+d'où nous n'avons cessé de tenir l'ennemi à distance.</p>
+
+<p>Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne était,
+comme vous l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où
+huit à dix grenadiers de votre régiment, électrisés par votre
+voix et l'exemple du brave sergent Smitters, héroïquement tué
+dans cette affaire, ont si vaillamment combattu.</p>
+
+<p>Je tous rendis compte de l'utilité d'un renfort qui nous permît
+de ne pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors
+que vous fites avancer les réserves dont le concours fut si efficace.
+Pendant ce temps, les grenadiers postés au mamelon susdit,
+et l'infanterie légère d'Afrique, soutinrent, avec une rare
+bravoure, les attaques réitérées et acharnées des Arabes. Je ne
+dois pas oublier de tous dire la gratitude que nous devons à
+M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de l'action,
+me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui
+vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont
+au-dessus de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides
+capitaines Butet et Touchet, du 5e d'infanterie légère
+d'Afrique, blessés grièvement tous deux, et le capitaine Nyko,
+des grenadiers de la Légion, atteint d'une balle et d'une pierre à
+la tête. Nous avons, outre le sergent Smitters, cinq morts, dont
+un de la Légion, et quatre de l'infanterie légère d'Afrique.
+Les blessés, sans compter les trois capitaines que j'ai eu
+l'honneur de tous signaler, sont au nombre de vingt, dont
+neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l'état nominatif.</p>
+
+<p>Sur l'ordre du général, que vous m'avez transmis vous-même,
+mon colonel, dans le jardin encaissé où nous combattions, soutenus
+par l'énergique et habile concours de M. le colonel de
+Barral à notre gauche, sur votre ordre, dis-je, la retraite s'est
+effectuée avec une grande régularité par la plaine, et elle était
+accomplie à midi.</p>
+
+<p>Outre l'abattage des palmiers, notre opération peut être considérée
+comme étant une attaque très vive sur Lichana, et, sans
+pouvoir évaluer exactement le mal que nous avons fait à l'ennemi,
+j'estime qu'il est très considérable et au moins décuple
+de celui qu'il nous a fait éprouver.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, je vous prie, mon colonel, l'expression de
+mon respect.</p>
+
+<p>Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e régiment
+de la Légion étrangère,</p>
+
+<p>P.-N. BONAPARTE.</p>
+
+<p>Vu et approuvé le rapport de M. le commandant P.-N.Bonaparte,
+qui est complet.<br>
+
+Tranchée, le 26 octobre 1849.<br>
+
+Le colonel faisant fonctions de général de tranchée.<br>
+
+CARBUCCIA.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>N° 5.&mdash;Rapport du colonel Carbuccia.</p>
+
+<p>Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.</p>
+
+<p><i>A M. le général Herbillon, commandant la colonne
+expéditionnaire du Zab.</i></p>
+
+<p>Mon général,</p>
+
+<p>Vous m'avez, ce matin, envoyé l'ordre, à la tranchée, par
+M. le capitaine d'état-major Regnault, de vous faire connaître
+les dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant
+la journée.</p>
+
+<p>Je vous ai fait répondre par lui que j'avais confié à M. le
+commandant Pierre Bonaparte, du 2e régiment de la Légion
+étrangère, la mission de procéder à cette opération importante,
+à la tête de quatre cents hommes, dont deux cents de la
+Légion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.</p>
+
+<p>Ci-joint, sur les événements importants accomplis dans cette
+journée, le rapport de cet officier supérieur, dont je suis heureux
+d'avoir à vous signaler la bravoure téméraire, et le coup
+d'oeil militaire digne du nom qu'il porte. Atteint violemment
+d'un énorme pavé sur la poitrine, il est resté à son poste, et il
+a tué de sa main deux chefs arabes, au plus fort de la mêlée,
+aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.</p>
+
+<p>Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des
+difficultés qu'il éprouvait à continuer son opération, je suis part
+de la tranchée à la tête d'une troupe de soutien et après avoir
+reçu son rapport verbal, je vous ai fait demander un bataillon
+de renfort.</p>
+
+<p>M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de
+Constantine, est arrivé sans délai; une de ses compagnies a pris
+part au feu de la première ligne; le reste a été, sous vos yeux,
+placé en réserve, et lorsque les Arabes ont eu abandonné leur
+position pour rentrer à Lichana, nous avons effectué notre retraite,
+qui a été terminée à midi et effectuée avec le plus
+grand ordre, sans opposition de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le mouvement a été facilité par votre ordre par le feu de
+deux obusiers amenés sur place par M. le colonel Pariset en personne.</p>
+
+<p>La disposition prise par vous (en faisant coopérer la colonne
+de M. le colonel de Barral au mouvement de la journée) a été des
+plus utiles. Les troupes, sous les ordres directs de leur chef qui
+ne s'est pas épargné dans cette journée et que j'ai vu partout où
+il y avait du danger, ont empêché le commandant Bonaparte
+d'être débordé sur sa gauche, et lui ont permis de conserver,
+aussi longtemps que vous l'avez voulu, des positions aussi difficiles.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, la sape de droite, gardée dans la tranchée
+par une compagnie de voltigeurs du 38e, a été vivement
+assaillie par un nouveau contingent arrivé dans Zaatcha pendant
+le combat. Les voltigeurs, avec sang-froid et énergie, ont attendu
+les Arabes à bout portant; ils en ont tué cinq et ont mis
+le reste en fuite.</p>
+
+<p>La conduite des troupes a été admirable de dévouement et
+d'énergie, aujourd'hui comme toujours, et elle continue à leur
+mériter l'estime et la reconnaissance de la France et de son président.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respectueux
+dévouement.</p>
+
+<p>Le colonel du 2e régiment de la Légion étrangère, commandant<br>
+la subdivision de Batna, faisant fonctions de général de tranchée,<br>
+
+Signé: CARBUCCIA.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>N° 6.&mdash;Ordre du général Herbillon.</p>
+
+<p><i>Ordre.</i></p>
+
+<p>M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors
+cadre, se rendra immédiatement à Alger, auprès de M. le gouverneur
+général, pour remplir une mission concernant l'expédition
+de Zaatcha.</p>
+
+<p>Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.</p>
+
+<p>Le général de brigade, commandant la<br>
+division de Constantine,<br>
+
+HERBILLON.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<p>N° 7.&mdash;Lettre à la Patrie.</p>
+
+<p>Paris, 18 novembre 1849.</p>
+
+<p>Monsieur le Rédacteur,</p>
+
+<p>Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que
+mon retour d'Afrique inspire à quelques journaux m'engagent à
+vous prier d'insérer ce qui suit:</p>
+
+<p>Sans parler des convois que j'ai escortés à travers les partis
+ennemis, je n'ai quitté le camp de Zaatcha, où je suis resté huit
+jours, qu'après avoir commandé l'attaque du 25 octobre, et
+avoir été de tranchée le 24, le 25, le 28 et le 29.</p>
+
+<p>Le général Herbillon ayant décidé qu'on ne donnerait plus
+d'assaut, et qu'on attendrait des renforts pour investir la place,
+et la réduire par le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait
+les opérations bien au-delà du terme que, même avant
+mon départ de Paris, j'avais fixé pour ma rentrée à l'Assemblée
+nationale. Comme représentant du Peuple, j'étais seul juge de
+l'opportunité de mon retour à mon poste, et je ne dois, à cet
+égard, aucun compte à personne. Les phases politiques qui
+viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal
+jugé de cette opportunité.</p>
+
+<p>Au surplus, j'avais tout lieu d'être mécontent de la position
+que l'absence complète de tout ordre convenable m'avait faite en
+Afrique. Je n'ai d'ailleurs quitté Zaatcha qu'avec l'ordre formel
+du général Herbillon de me rendre auprès du gouverneur général,
+pour presser l'arrivée des renforts qu'il attendait, et c'est parce
+que je les ai rencontrés en route que je suis revenu directement
+de Philippeville, au lieu de passer par Alger.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'expression
+de mes sentiments affectueux et distingués.</p>
+
+<p>P.-N. BONAPARTE,<br>
+
+Représentant du Peuple.</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+<p>N° 8.&mdash;Lettre du général Bertrand, et décret du
+Président de la République.</p>
+
+<p>(<i>Ministère de la Guerre</i>.)<br>
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br>
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p>
+
+<br>
+
+<p>Paris, le 19 novembre 1849, à 9 heures du soir.</p>
+
+<p>Monsieur le Représentant,</p>
+
+<p>Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous
+transmettre la copie d'un décret du Président de la République,
+prononçant votre radiation des cadres de l'armée; ainsi que la
+pièce signée du général Herbillon, remise par vous au Ministre à
+votre arrivée à Paris.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, Monsieur le Représentant, l'assurance de ma
+haute considération.</p>
+
+<p>Le général de brigade, directeur général du personnel,<br>
+
+BERTRAND.</p><br>
+
+<p>RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.<br>
+
+LIBERTÉ, EGALITÉ, FRATERNITÉ.</p>
+
+<p><i>Au nom du Peuple français</i>,</p>
+
+<p>Le Président de la République,</p>
+
+<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, nommé, au
+titre étranger, chef de bataillon dans le 1er régiment de la Légion
+étrangère, par arrêté du 19 avril 1848, a reçu, sur sa demande,
+un ordre de service, le 19 septembre 1849, pour se rendre en
+Algérie;</p>
+
+<p>Considérant qu'après avoir pris part aux événements de guerre
+dont la province de Constantine est en ce moment le théâtre,
+il a reçu du général commandant la division de Constantine
+l'ordre de se rendre auprès du gouverneur-général de l'Algérie
+pour remplir une mission concernant l'expédition de Zaatcha;</p>
+
+<p>Considérant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est
+pas rendu auprès du gouverneur général, mais qu'il s'est embarqué
+à Philippeville pour revenir à Paris;</p>
+
+<p>Considérant qu'un officier servant en France, au titre étranger,
+se trouve en dehors de la législation commune aux militaires
+français, mais qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est
+engagé;</p>
+
+<p>Considérant que M. Pierre-Napoléon Bonaparte, en sa dite
+qualité, n'était ni le maître de quitter son poste sans autorisation,
+ni le juge de l'opportunité de son retour à Paris;</p>
+
+<p>Sur le rapport du ministre de la guerre,</p>
+
+<p>Décrète:</p>
+
+<p>Article 1er. M. Pierre-Napoléon Bonaparte est révoqué du
+grade et de l'emploi de chef de bataillon à la Légion étrangère.</p>
+
+<p>Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du
+présent décret.</p>
+
+<p>Fait à Paris, à l'Élysée-National, le 19 novembre 1849.</p>
+
+<p>LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.<br>
+
+Le ministre de la guerre,<br>
+
+D'HAUTPOUL</p>
+
+<br><br>
+
+<p>N° 9.&mdash;Réponse au général Bertrand.</p>
+
+<p>Paris, 19 novembre 1849.</p>
+
+<p>Monsieur le général,</p>
+
+<p>Je reçois votre lettre qui me transmet la copie d'un décret du
+président de la République prononçant, dites-vous, ma radiation
+des cadres de l'armée (<i>sic</i>). Je vous observerai d'abord que
+ne faisant pas partie de ces cadres, je ne puis en être radié, mais
+seulement révoqué du grade, que je ne devais, d'ailleurs, qu'au
+Gouvernement Provisoire de la République, qui me l'avait conféré
+avant que je fusse représentant du Peuple à la Constituante,
+et par conséquent avant l'abrogation de la loi qui privait les
+membres de ma famille de leurs droits de citoyen.</p>
+
+<p>Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme représentant
+du peuple, comme neveu de l'empereur Napoléon, et
+comme fils de Lucien Bonaparte, de cet état d'officier <i>au titre
+étranger</i>, il y a déjà longtemps qu'à deux reprises différentes
+j'avais donné ma démission, et que ce n'est que pour céder aux
+instances réitérées et pressantes du président de là République que
+je l'avais retirée. Arrivé avant hier à Paris, je me suis rendu
+hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai déclaré que si je
+ne donnais pas encore, définitivement, ma démission, c'était pour
+ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont point été
+arrêtés par cette considération, et si je regrette ma bonhomie qui
+leur a permis de me prévenir, je ne leur en veux pas autrement,
+car je suis débarrassé d'une position qui n'était ni normale, ni
+convenable, et que, sous aucun prétexte, je n'aurais plus gardée
+longtemps.</p>
+
+<p>Un mot maintenant du décret présidentiel:</p>
+
+<p>Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande
+qu'une mission en Algérie m'a été donnée. Elle m'a été
+instamment proposée par le président de la République, comme
+le prouve la lettre qu'il me faisait écrire par M. Ferdinand
+Barrot dans les Ardennes, où j'avais été passer le temps de prorogation
+de l'Assemblée.</p>
+
+<p>En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engagé à
+remplir un service, dont la durée aurait pu être fixée par le
+gouvernement. Ma mission qui, d'après la loi électorale organique,
+n'aurait pu, en tous cas, durer plus de six mois, était temporaire,
+indéterminée, gratuite et dépendante de ma volonté. On
+concevrait même difficilement qu'il eût pu en être autrement.</p>
+
+<p>D'un autre côté, mon grade de chef de bataillon au titre
+étranger ne me dépouillait pas apparemment de mon caractère
+de membre du pouvoir législatif; et quoi qu'en dise le président
+de la République, dont les décrets, grâce à Dieu, n'ont pas
+encore force de loi, j'étais parfaitement le maître de revenir,
+sans l'autorisation de personne, siéger à mon poste le plus
+important, à l'Assemblée nationale, et j'étais seul juge de l'opportunité
+de mon retour. Du reste, le but de la mission que
+m'avait donnée le général Herbillon était rempli, du moment
+que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrés en
+marche, étaient assurés.</p>
+
+<p>Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu
+plus présentes à l'esprit, ils sauraient que tout officier, représentant
+du Peuple, est en non-activité hors cadre, et que la
+révocation qu'ils décrètent ne peut porter que sur le grade, et
+non sur l'emploi, puisque je n'en ai pas.</p>
+
+<p>Agréez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite
+considération.</p>
+
+<p>PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,<br>
+
+Représentant du Peuple.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<p>N° 10.&mdash;Extrait du compte-rendu de la séance de
+l'Assemblée législative de 22 novembre 1849,
+d'après le <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p><i>Interpellations de M. Pierre Bonaparte.</i></p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation
+d'adresser des interpellations à M. le ministre de la guerre,
+sur un décret qui a paru dans le <i>Moniteur</i>, et qui révoque
+M. Pierre Bonaparte du grade militaire qui lui avait été conféré
+par le Gouvernement provisoire.</p>
+
+<p>Je demande à M. le ministre de la guerre à quel jour il veut
+que les interpellations soient fixées.</p>
+
+<p><i>M. le général d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>&mdash;Je suis
+prêt à répondre à l'instant.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'Assemblée veut-elle entendre immédiatement
+les interpellations?</p>
+
+<p><i>De toutes parts.</i>&mdash;Oui! oui!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Citoyens représentants du Peuple,
+je n'ai que quelques mots à dire sur la question que ce décret
+soulève en général, et sur ce qui me regarde en particulier, si
+l'Assemblée veut bien m'entendre.</p>
+
+<p>En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec
+indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire <i>dans
+cette enceinte</i>, qu'un membre du pouvoir législatif, quelle que
+soit la mission temporaire qui ait pu lui être confiée, en vertu de
+l'article 85 de la loi électorale organique, ne peut être retenu
+malgré lui loin du sanctuaire national, où s'accomplit son mandat.
+(Mouvements divers.) Jaloux de vos droits, qui sont ceux
+du pays, il importe que vous fassiez intervenir à cet égard une
+décision souveraine qui réprime les outrecuidantes prétentions
+d'un gouvernement trop disposé à faire bon marché du grand
+caractère dont les représentants du peuple français sont revêtus.
+J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du
+jour motivé, à la fin de la discussion.</p>
+
+<p>Passant à ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible
+que je viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que,
+dans ma conviction, nos institutions républicaines, auxquelles je
+suis voué corps et âme, sont sur le point de courir des dangers
+(Mouvement.)</p>
+
+<p>Je désire, citoyens représentants, qu'on ne se méprenne pas
+sur la portée de mes paroles. L'indigne manière dont j'ai été
+traité, l'injustice et l'ingratitude dont j'ai à me plaindre, ont pu
+modifier mes sentiments envers mon parent, Louis-Napoléon
+Bonaparte, mais non envers le président de la République. Tant
+qu'il saura maintenir la constitution, ou que la majorité de l'Assemblée
+déclarera qu'il l'a maintenue, je le soutiendrai vigoureusement,
+tout en conservant, bien entendu, ma liberté d'appréciation
+parlementaire.</p>
+
+<p>Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers
+surtout que je me défie. Leur persistance à éloigner tout ce
+qui naturellement était intéressé à l'éclat du drapeau populaire
+relevé le 10 décembre suffit pour justifier mes défiances. A mon
+cousin et collègue, Napoléon Bonaparte, comme à moi, ils ont
+fait donner une mission, dont ils se sont ensuite subrepticement
+efforcés de rendre l'accomplissement impossible.</p>
+
+<p><i>Et si vous exigez que je vous nomme celui à qui l'on doit
+attribuer principalement tout ce que le président fait de déplorable,
+je le nommerai.</i></p>
+
+<p><i>De toutes parts.</i>&mdash;Oui! oui! Nommez!</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Eh bien! c'est M. Fialin, <i>dit</i> de
+Persigny!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;J'arrête ici l'orateur en lui rappelant
+qu'aux termes de l'article 79 du règlement, les interpellations
+de représentant à représentant sont interdites. Il a demandé
+l'autorisation d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte
+qu'il a déterminé, et sur lequel il demande des explications; je
+l'invite à se renfermer dans les termes de ses interpellations; il
+ne peut interpeller un représentant, le règlement est formel.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Je m'y renfermerai, monsieur le président; mais je prends la liberté de vous faire observer que ce
+n'est pas une interpellation, mais une désignation.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;C'est une véritable interpellation.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;C'est une désignation.</p>
+
+<p>Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualité
+de membre de cette Assemblée, on dirait vraiment que l'acharnement
+des partis se plaît à dénaturer les choses les plus simples.</p>
+
+<p>Du camp de Zaatcha à Philippeville il y a onze étapes. Je suis
+parti de Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici,
+du général Herbillon de me rendre à Alger. La seule partie de
+cet ordre que je n'ai point exécutée, c'est la traversée de Philippeville
+à Alger. Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et,
+par conséquent, il ne pouvait y avoir aucun mérite à la faire,
+puisque le but de ma mission auprès du gouverneur général
+était rempli par l'envoi des renforts que j'avais rencontrés en
+marche.</p>
+
+<p>D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le général
+Herbillon le savait. Le président de la République et le Gouvernement
+savent parfaitement aussi qu'à part mon droit de représentant, que je n'ai jamais aliéné et que je n'aliénerai jamais, il
+était convenu, lorsque j'ai quitté Paris, que je reviendrais d'Afrique
+quand je le jugerais convenable, et sans qu'ils pussent y
+trouver à redire. (Rumeurs.)</p>
+
+<p>Sans cela, il est évident que je ne serais pas parti, puisque
+j'aurais sacrifié l'indépendance de mon mandat, à laquelle je
+tiens par-dessus tout.</p>
+
+<p>Je termine en demandant à M. le ministre de la guerre comment
+il se fait qu'à mon arrivée à Paris, lorsque, sur sa demande
+(car je ne m'y croyais nullement obligé), je lui ai communiqué
+l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de Zaatcha
+pour Philippeville et Alger, il avait répété à satiété que, sous le
+rapport militaire, les renforts étant assurés, il me trouvait parfaitement
+en règle? Vous m'avez dit, monsieur le ministre, que j'étais
+parfaitement en règle. Si je ne me trompe, l'opinion du gouverneur
+général de l'Algérie était exprimée d'une manière analogue
+dans une dépêche que M. le ministre de la guerre doit avoir
+entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait apposé son
+contre-seing à la révocation qui a paru au <i>Moniteur!</i></p>
+
+<p>Ou M. le ministre de la guerre a changé d'avis à mon égard
+avec une étrange soudaineté, ou il a validé une mesure qu'il
+savait être une injustice, une indignité, et qui, à part l'effet moral,
+me touche fort peu, car je ne tenais nullement à ma qualité
+d'officier au <i>titre étranger</i>.</p>
+
+<p>Vous comprendrez, citoyens représentants, le sentiment qui
+m'a fait entrer dans ces développements, bien que, au point de
+vue du droit, ils soient tout à fait superflus.</p>
+
+<p>Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indépendance
+de notre caractère. Il est bon, en tout cas, que les droits
+de ceux d'entre nous qui sont ou qui seraient, à l'avenir, envoyés
+en mission, soient fixés; et c'est pour cela que j'aurai
+l'honneur, après la discussion, de présenter à l'Assemblée un
+ordre du jour motivé.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;La parole est à M. le ministre de la
+guerre.</p>
+
+<p><i>M. d'Hautpoul, ministre de la guerre.</i>&mdash;Messieurs, l'interpellation
+qui m'est faite a deux caractères bien distincts; je
+les traiterai l'un après l'autre.</p>
+
+<p>Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemblée,
+qui a demandé ou accepté un mandat, soit dans l'ordre militaire,
+soit dans l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions
+qui sont le plus communément confiées aux représentants), et qui a
+accepté dans toute leur teneur les instructions qui lui ont été données
+librement, volontairement, et souvent après sollicitations,
+il s'agit de savoir, dis-je, si, une fois rendu à son poste, il est
+libre d'oublier ce même mandat, ce même engagement; s'il est
+juge, juge souverain, d'après la théorie de l'honorable préopinant, de l'opportunité de son retour.</p>
+
+<p>Eh bien! je commence par déclarer que non. (Très bien! très
+bien!)</p>
+
+<p>Le Gouvernement seul a été juge du mérite du mandat; celui
+qui l'a accepté en est convenu par le fait seul de l'acceptation;
+une fois rendu à son poste, il doit consulter ses instructions;
+s'il est militaire, il doit se renfermer dans l'obéissance due à ses
+chefs militaires; il n'est plus, là, représentant du Peuple. (Marques
+d'assentiment.)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Alors, pourquoi m'avez-vous
+trouvé en règle?</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez
+pas! On vous a écouté; laissez M. le ministre vous répondre.</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Je le répète, il n'est plus, là, le représentant
+du Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre
+le représentant du Peuple, ayant mission de la convention du
+Gouvernement, en se plaçant au-dessus de toutes les positions
+dans les armées, et ce qui se passe aujourd'hui. Quelques journaux
+ont voulu la rencontrer; ils sont tombés dans une erreur
+complète. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre qui
+partage une pareille doctrine. (Non! non!&mdash;Approbation.)</p>
+
+<p>Du reste, l'Assemblée législative, dans l'espèce qui nous occupe,
+n'avait donné aucun mandat à M. Pierre Bonaparte. Le
+mandat émane essentiellement du Gouvernement, de l'initiative
+du Pouvoir exécutif. Ainsi, laissons de côté le caractère de représentant,
+qui ne doit pas occuper l'Assemblée. (Très bien!)</p>
+
+<p>Voilà ma réponse à la première partie de la discussion. (Marques
+prolongées d'approbation.)</p>
+
+<p>Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il
+passé? M. Pierre Bonaparte est chef de bataillon à la Légion
+étrangère, au titre étranger; et remarquez, messieurs, que ce
+titre n'a rien de blessant. M. Pierre Bonaparte ne peut pas être
+chef de bataillon à d'autre titre, car la loi de 1834, sur l'état des
+officiers, nous est connue; c'est le Code militaire, un code qu'on
+ne peut pas enfreindre, que j'ai appelé; dans une autre circonstance,
+l'arche sainte. D'après cette loi, quand on n'a pas suivi
+la hiérarchie, quand on n'appartient pas à l'armée avec le grade
+de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues
+pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de
+guerre sur le champ de bataille ou dans une proposition régulière
+de candidature sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir
+chef de bataillon. M. Pierre Bonaparte n'était ni dans l'une
+ni dans l'autre de ces conditions. On lui a conféré, c'est le Gouvernement
+provisoire, je crois, on lui a conféré le titre de chef
+de bataillon dans la Légion étrangère, à titre étranger; lui, n'est
+pas étranger, mais son titre est étranger; c'est ce qu'il faut bien
+distinguer. (Très bien! très bien!) Voilà en quoi M. Pierre
+Bonaparte ne peut pas être blessé: il est Français et bon Français,
+c'est un hommage que je lui remis; mais son titre dans la
+Légion étrangère est titre étranger. Il faut bien faire attention à
+cette distinction. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p>M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algérie.
+Cette mission disait qu'à son arrivée à Alger il serait à la
+disposition du gouverneur général. Que fait le gouverneur
+général? Il se rappelle le nom de Bonaparte, et il donne à
+M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur, le poste le plus périlleux;
+c'est là qu'un Bonaparte doit être heureux de se trouver;
+c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes d'approbation.)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte</i>.&mdash;Je vous prie de croire que je n'ai
+pas boudé.</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Je dis cette phrase à dessein. Dans la
+lettre que M. Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint
+qu'on lui avait fait une condition qui n'était pas convenable;
+c'est à cela que réponds.</p>
+
+<p>Je n'accuse en rien, Dieu m'en préserve, la bravoure de
+M. Pierre Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats.
+Mais il ne s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je
+crois devoir relever, et je déclare que le poste qu'on a donné à
+M. Pierre Bonaparte était un poste de choix, de faveur, qu'il
+devait en être content, puisqu'on l'envoyait à l'ennemi, et que,
+quand on porte son nom, on doit être enchanté de se trouver
+dans une pareille position. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p>Qu'est-il arrivé? M. Pierre Bonaparte a reçu un commandement
+de son grade, on lui a donné le commandement de quatre
+cents hommes. Il s'est avancé en tirailleur sur l'ennemi: je ne
+juge pas le mérite du mouvement, s'il était plus ou moins rationnel,
+ceci est un fait purement militaire; vous me permettrez
+de le passer sous silence. L'engagement qui eut lieu a été vif;
+la ligne des tirailleurs a dû se retirer. M. Pierre Bonaparte a
+montré beaucoup de courage; il a été presque appréhendé au
+corps par un Arabe. Il l'a tué de sa main, c'était tout naturel;
+on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom.
+Plus tard, un bataillon de renfort est arrivé; l'affaire a été
+reprise; chaque troupe est restée dans sa position respective.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oublié
+qu'il était représentant, qui n'en parlait pas, le lendemain,
+M. Pierre Bonaparte s'en est souvenu.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Pas le lendemain!</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Peu importe! je n'épilogue pas sur les
+heures ou sur le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps après,
+a trouvé qu'étant représentant du Peuple, il devait revenir dans
+cette enceinte. C'est fort bien; mais il aurait dû y penser avant
+de partir. En ce moment, il était devant l'ennemi; il aurait dû
+s'en souvenir. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p>Qu'il me permette de lui dire qu'à sa place, en présence de
+l'ennemi, j'aurais parfaitement oublié que j'étais représentant.
+(Très bien! très bien!)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Je suis revenu pour affaire de
+service.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;N'interrompez pas; vous répondrez!</p>
+
+<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>&mdash;M. le général Herbillon,
+commandant militaire de la province de Constantine et des
+troupes qui font le siége de Zaatcha, a donné, il est vrai, à
+M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il m'a remis entre les mains. Je
+lui ai dit: «Cet ordre vous couvre». C'était tout simple, et
+s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce que j'aurais fait?
+Je serais venu ici; j'aurais demandé à l'Assemblée l'autorisation
+de vous poursuivre; je vous aurais fait arrêter et conduire par
+la gendarmerie à Constantine, et là, vous auriez été traduit devant
+un conseil de guerre. (Marques générales d'approbation.)</p>
+
+<p>Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne
+restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute
+grave; c'était de ne pas avoir accompli un mandat reçu. Ce
+mandat était important; il disait à M. Pierre Bonaparte d'aller
+à Alger; pourquoi faire? C'était une chose à peu près inusitée
+qu'un officier commandant une troupe, et une troupe devant
+l'ennemi, en fût détaché pour aller devant le gouverneur d'Alger
+demander des secours. Mais enfin j'accepte cette mission tout
+étrange qu'elle puisse paraître. Du moins fallait-il l'accomplir.
+Or, que se passe-t-il?</p>
+
+<p>En arrivant à Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des
+troupes qui débarquaient. C'était une chose toute simple. En ne
+consultant que mon coeur de soldat, je me serais mis à la tête de
+ces troupes, je serais parti avec elles, et le lendemain je serais
+monté à l'assaut de Zaatcha. (Très bien! très bien!)</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Un officier au titre étranger ne
+peut pas commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;M. Pierre Bonaparte en a jugé autrement.
+Il arrive à Philippeville; un paquebot partait pour la France: il
+prend passage à bord de ce paquebot; il arrive à Marseille, puis
+à Paris. Arrivé à Paris, il se présente chez le ministre de la guerre.
+Je fus assez étonné de le voir: je connaissais son arrivée, du
+reste; je la connaissais par un rapport du préfet de police, et
+je devais la connaître, parce que, dans toute hypothèse, il m'importait
+beaucoup de savoir où était M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p>M. Bonaparte se présente chez moi. Je lui demande par quel
+hasard il est à Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet
+ordre vous couvre par rapport à Zaatcha, par rapport à l'abandon
+d'un poste militaire. S'il en eût été autrement, c'eût été un
+déshonneur; un Bonaparte ne peut pas se déshonorer, c'est impossible.</p>
+
+<p>M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre
+contenant des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai
+combattues, doctrines que vous avez entendues et qui auraient
+pour conséquence de mettre le Gouvernement dans l'impossibilité
+absolue de donner quelque mandat que ce puisse être à des
+membres de cette Assemblée. (Très bien!)</p>
+
+<p>Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insérer
+dans les journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signée.
+Le Gouvernement était mis en demeure de répondre; il l'a fait
+par le décret que vous connaissez. (Bruit.) Je répète ma phrase.
+Le Gouvernement était mis en demeure de répondre à la lettre
+de M. Pierre Bonaparte; c'était une espèce de défi; le Gouvernement
+a répondu par le décret que vous avez vu.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Par dépit!</p>
+
+<p><i>M. le Ministre.</i>&mdash;Il était dans son droit, dans son droit
+absolu, et s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement
+raison de l'en blâmer. (Très bien!)</p>
+
+<p>Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas
+de ma compétence.</p>
+
+<p>Quant aux influences du Gouvernement, je déclare très haut
+que M. le président de la République n'a pour conseillers que
+ses ministres; nous n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons
+l'influence de qui que ce soit. (Très bien!)</p>
+
+<p>Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des
+projets de lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes;
+nous nous inspirons des votes de la majorité de cette Assemblée;
+nous nous conformons à ce qu'elle décide, et nous serons toujours
+heureux de marcher avec elle. (Approbation vive et prolongée.)</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;La parole est à M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Citoyens représentants, je tiens
+seulement à vous soumettre mon opinion sur un point du discours
+de M. le ministre.</p>
+
+<p>Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du général Herbillon
+m'envoyant de Philippeville à Alger, il aurait demandé à l'Assemblée
+nationale l'autorisation de me poursuivre devant un
+conseil de guerre. Mon opinion est que, si l'Assemblée avait
+accordé une pareille autorisation, elle aurait abdiqué son droit
+et ses prérogatives les plus essentielles (Murmures et dénégations);
+car, s'il plaisait, par exemple, à MM. les ministres d'éloigner de
+l'Assemblée un membre quelconque; si, par suite de promesses,
+de séductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux murmures.)</p>
+
+<p><i>Un membre.</i>&mdash;On est libre d'accepter.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;... Ils n'avaient qu'à l'envoyer en
+Algérie, au Sénégal, n'importe où, alors les membres dont la
+présence pourrait être incommode seraient éloignés au moins
+pendant six mois. (Dénégations.) Et notez bien une chose, c'est
+que, les six mois expirés, si le représentant n'est pas revenu à
+son poste, sa qualité, son caractère est perdu de droit. Je voulais
+seulement vous soumettre cette observation.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'incident me paraît vidé.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Je propose un ordre du jour
+motivé.</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;Voici l'ordre du jour motivé que M. Pierre
+Bonaparte propose à l'Assemblée:</p>
+
+<p>«Considérant que les missions ou commandements temporaires
+dont les représentants du Peuple peuvent être investis,
+conformément à l'article 85 de la loi électorale organique, ne
+peuvent leur enlever leur droit d'initiative parlementaire, ni
+l'indépendance de leur caractère législatif;</p>
+
+<p>«Considérant qu'il ne peut appartenir à personne d'empêcher
+ou d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement
+de leur mandat,</p>
+
+<p>«L'Assemblée passe à l'ordre du jour.»</p>
+
+<p><i>M. le Ministre de la guerre.</i>&mdash;Je demande l'ordre du jour
+pur et simple.</p>
+
+<p><i>Voix nombreuses.</i>&mdash;Non! non!&mdash;Aux voix l'ordre du jour
+motivé!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;On a demandé l'ordre du jour pur et
+simple. (Non! non! On n'insiste pas!)</p>
+
+<p><i>Nombre de voix.</i>&mdash;L'ordre du jour motivé!</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;Je mets aux voix l'ordre du jour motivé
+présenté par M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p>(Personne ne se lève à l'épreuve; l'Assemblée presque entière
+se lève à la contre-épreuve.)</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'Assemblée n'adopte pas l'ordre du jour
+motivé.</p>
+
+<p>(Un grand nombre de membres viennent féliciter M. le ministre
+de la guerre.&mdash;La séance reste suspendue quelques instants; les
+représentants descendus dans l'hémicycle se livrent à des conversations
+animées.)</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+<p>N° 11.&mdash;Extrait du compte-rendu de la séance de
+l'Assemblée législative du 22 décembre 1849,
+d'après le <i>Moniteur</i>, et Amendement de
+M. Pierre Bonaparte.</p>
+
+<p><i>Discussion du projet de loi relatif à la création d'un quatrième
+bataillon dans le 1er régiment de la Légion étrangère, pour y
+recevoir une partie des hommes de la garde nationale mobile
+de Paris.</i></p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;L'ordre du jour appelle la discussion du
+projet de loi relatif à la création d'un quatrième bataillon dans la
+Légion étrangère, pour y recevoir une partie des hommes de la
+garde nationale mobile de Paris.</p>
+
+<p>Je dois d'abord consulter l'Assemblée sur l'urgence, qui est
+demandée par le Gouvernement et proposée par la commission.</p>
+
+<p>(L'urgence, mise aux voix, est déclarée.)</p>
+
+<p><i>M. le Président.</i>&mdash;M. Pierre Bonaparte a la parole sur la
+discussion générale.</p>
+
+<p><i>M. Pierre Bonaparte.</i>&mdash;Citoyens représentants du Peuple,
+je m'associe de grand coeur aux intentions équitables que le projet
+du Gouvernement nous annonce en faveur des débris de notre
+jeune et héroïque garde mobile. Mais pour savoir si la position
+qu'on veut faire à ceux de ces jeunes soldats qui resteront sous
+les drapeaux est convenable, il faut examiner celle du corps où
+l'on propose de les faire entrer. Pour moi, je pense que nous devons
+nous refuser à assigner à des citoyens français (qui ont bien
+mérité de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position qui,
+même pour les militaires étrangers qui nous servent, n'est pas
+en rapport avec la justice et la générosité de notre caractère national.
+Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles
+d'existence de la Légion étrangère ne sont pas modifiées.</p>
+
+<p>J'ai remarqué que bien des personnes, même appartenant à
+l'armée, sont loin de se faire une idée bien nette des différentes
+catégories militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que
+cela s'explique par l'étrangeté même de ces conditions diverses;
+mais si l'Assemblée le permet, je les rappellerai succinctement.</p>
+
+<p>Il y a d'abord, dans la Légion étrangère, des officiers comme
+dans les autres régiments, c'est-à-dire français servant <i>au titre
+français</i>, et jouissant, par conséquent, des mêmes droits et des
+mêmes garanties que tous les autres officiers de l'armée.</p>
+
+<p>Il y a des officiers étrangers, naturalisés civilement, ou non ,
+et servant tous également <i>au titre étranger</i>.</p>
+
+<p>Il y a des officiers français sortis du service étranger et servant
+au titre étranger.</p>
+
+<p>Il y a enfin des officiers démissionnaires du service français,
+et réintégrés au titre étranger.</p>
+
+<p>Lorsque les officiers étrangers ont été placés dans la Légion,
+en conformité de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service
+étaient conçues comme celles des corps français. Ils croyaient
+donc n'être soumis qu'à la condition de ne pas servir en France.
+Leur erreur était bien naturelle, car les lois organiques du 11
+avril 1831, 14 avril 1832, 19 mai 1834, sont muettes à leur
+sujet; et si l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait
+(très justement au point de vue national) d'une exclusion pour
+le commandement, du moins leur offrait-elle la voie de la naturalisation
+civile, pour rentrer dans le droit commun et obtenir
+la naturalisation militaire.</p>
+
+<p>Tel était, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du
+5 mai 1832, abrogé depuis par l'ordonnance du 18 février 1844.
+S'il eût pu rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la
+Légion à cet égard, ce doute aurait disparu devant les explications
+données par le ministre de la guerre en maintes circonstances,
+et devant les autorisations de permutation accordées
+entre des officiers étrangers naturalisés servant dans la Légion et
+des officiers des régiments français.</p>
+
+<p>J'ai eu sous les yeux:</p>
+
+<p>1° Une lettre du 3 décembre 1834 (postérieure ainsi à la
+promulgation de la loi sur l'état des officiers), dans laquelle il
+est dit: «Direction du personnel et des opérations militaires.... Ce
+n'est donc que lorsque M. de Caprez aura été naturalisé Français
+qu'il sera en position de demandera permuter; mais, tant qu'il
+conservera la qualité d'étranger, sa réclamation à cet égard ne
+saurait être accueillie. <i>Signé</i>: Miot.»</p>
+
+<p>2° Une liste des officiers étrangers, provenant notamment des
+régiments suisses, qui servent maintenant dans des corps français,
+et qui sont sortis de la Légion par permutation. Parmi eux figurent
+un lieutenant-colonel et un chef de bataillon.</p>
+
+<p>Cette position n'a été changée qu'à l'organisation de la deuxième
+Légion étrangère, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers
+au titre étranger contiennent l'annotation suivante: <i>Cette
+nomination étant faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne
+donne pas à M.N. les droits conférés aux officiers français
+par la loi sur l'avancement et celle sur l'état des officiers</i>.</p>
+
+<p>Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par
+les articles 195 à 203, règle l'avancement, dans la Légion, pour
+les grades supérieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables
+à l'ancienneté, ne sont pas applicables en Algérie, par
+suite de l'application qui est faite à l'année de l'article 20 de la
+loi du 14 avril 1832.</p>
+
+<p>Enfin a paru l'ordonnance du 18 février 1844, qui a, pour
+la première fois, décidé que la naturalisation civile n'ajoute aucun
+droit au commandement pour les officiers étrangers, et que
+les officiers français servant au titre étranger n'ont que les droits
+des officiers étrangers pour le commandement.</p>
+
+<p>Aussi, peu à peu, les officiers étrangers se sont trouvés dans
+la position peu honorable et très blessante: 1° d'être révocables
+à volonté; 2° d'être, quel que soit leur grade, sous les ordres de
+l'officier français qui commande; 3° d'être privés à jamais, à un
+tour d'ancienneté, de devenir officiers supérieurs. On ne leur a
+conservé que les bénéfices de la loi du 11 avril 1831!</p>
+
+<p>J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a dû être fait application
+de la décision de 1844, cette décision a été violemment mise de
+côté par les généraux en chef de notre armée, comme nuisible
+au service de l'Etat et à la dignité de tous les officiers, étrangers
+ou non. Des officiers qui sont le type de l'honneur militaire
+ont obéi à un commandant de colonne au titre étranger,
+bien que connaissant l'incapacité dont le frappait l'ordonnance.</p>
+
+<p>Quant aux officiers français sortis du service étranger, et admis
+avec un grade dans la Légion, leur position est prévue et définie
+par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il
+serait juste, indispensable même, d'améliorer leur sort; mais,
+pour éviter les abus, on est d'accord, en général, que ce mode
+d'admission aux emplois militaires devrait être supprimé pour
+l'avenir.</p>
+
+<p>Restent les officiers démissionnaires du service français et replacés
+au titre étranger.</p>
+
+<p>Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par
+suite d'une fiction, que les officiers en question ont pu être placés
+dans la Légion. Mais peut-on exciper de cette illégalité pour repousser
+leurs demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs
+droits, s'ils en ont, restent intacts. Mon opinion, basée sur
+l'examen des lois et règlements qui régissent l'armée, me porte
+à défendre la position des officiers démissionnaires, et à penser
+que le conseil d'Etat leur serait favorable, s'ils s'adressaient à lui
+pour régulariser leur position actuelle.</p>
+
+<p>Il semble que c'est à tort que le Gouvernement a renoncé aux
+prérogatives auxquelles n'avaient pas porté de restriction les lois
+de 1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers démissionnaires, c'est à tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et
+le droit, qu'il était permis au Pouvoir exécutif de replacer ces
+officiers dans les rangs de l'armée française.</p>
+
+<p>En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volonté du chef
+de l'Etat faisait d'un simple soldat un caporal ou un général.
+La loi de 1818 est la première restriction apportée à la toute-puissance
+du roi en fait d'avancement. C'est elle qui, en consacrant
+les droits de l'ancienneté, a fait participer l'armée à l'édit
+de 1789, portant que <i>tous les Français seront admissibles à tous
+les emplois</i>.</p>
+
+<p>La loi du 14 avril 1832 n'a pas créé un seul principe nouveau
+en fait d'avancement; <i>elle a seulement</i>, disait le rapporteur devant
+la chambre des députés, <i>élargi les droits du pouvoir nouveau,
+en supprimant de la législation de 1818 les prescriptions
+incompatibles avec le bien du service, et provenant des défiances
+outrées</i>, disait toujours le rapporteur, <i>que l'on avait éprouvées
+contre l'ancien gouvernement</i>.</p>
+
+<p>Il est très remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernière
+surtout, n'ait pas résolu la question de légalité concernant la
+réintégration des officiers démissionnaires, et que, dans les discussions
+auxquelles elles ont donné lien dans le parlement, pas
+une voix ne se soit élevée pour provoquer à ce sujet une solution
+désirable.</p>
+
+<p>On conçoit que la loi du 1er avril 1818 se taise à cet égard;
+mais, après la controverse qui s'est élevée, à propos de cette
+réintégration, à la fin de 1828, il est vivement à regretter que
+le doute, au moins, soit encore permis.</p>
+
+<p>Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conservé
+le droit de rappeler au service les officiers démissionnaires. Il
+résulte de la dernière décision insérée au journal militaire officiel,
+premier semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonné
+cette prérogative. Le gouvernement de juillet s'en est servi
+longtemps sans opposition; puis il y a renoncé <i>de fait</i>, mais en
+soutenant son <i>droit</i> à cet égard. Le gouvernement de février a
+relevé des officiers soit de la retraite, soit de la réforme, soit de la
+démission, en consultant seulement les intérêts de la République.</p>
+
+<p>Il résulte de là qu'il n'existe aucune décision législative défavorable
+aux officiers démissionnaires. Il est à désirer qu'elle soit
+rendue, car ces officiers abandonnent généralement l'armée pour
+suivre une carrière plus avantageuse en temps de paix, et ils
+ne devraient pas pouvoir reprendre leur rang, par exemple,
+en temps de guerre, au préjudice de leurs camarades qui ont
+continué à suivre les bonnes et mauvaises chances de la carrière;
+mais enfin des décisions royales non rapportées existent, et elles
+établissent les droits des officiers démissionnaires.</p>
+
+<p>Les officiers démissionnaires qui servent dans la Légion m'ont
+communiqué une liste de leurs camarades qui, plus heureux
+qu'eux, ont obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit
+d'être réintégrés directement dans un régiment français, soit de
+permuter pour passer dans un de ces régiments, après avoir été
+nommés à la Légion et avant de rejoindre, soit enfin de sortir de
+la Légion avec un emploi dans l'état-major des places, que les
+officiers servant au titre français seuls peuvent obtenir.</p>
+
+<p>On m'a cité, au 2e régiment de la Légion, un fait assez curieux
+qui prouve que la législation est encore indécise à ce sujet. Deux
+officiers démissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant du service. Le premier, plus favorisé, est
+envoyé dans la Légion comme officier au titre étranger. Le
+deuxième, moins heureux et ayant moins de services, est envoyé
+aussi dans la Légion, mais en qualité de sergent, sans contracter
+d'engagement; et, ayant été nommé sous-lieutenant, il compte
+aujourd'hui au titre français. Cependant, aux termes de la loi
+d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du
+16 mars 1838, ce dernier ne pouvait légalement être réintégré
+au titre français, même comme sous-officier. Plusieurs officiers
+de la Légion, jadis démissionnaires, sont ainsi redevenus officiers
+au titre français.</p>
+
+<p>Je ne terminerai pas sans mentionner la difficulté qui croit
+chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers,
+sous-officiers et soldats qui, après avoir rendu des services dans
+la Légion, ont acquis des droits à une position sédentaire. Les
+modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement
+qui a été distribué hier, permettraient d'avoir de l'humanité
+envers ces braves. Et c'est bien peu que de ne demander
+pour eux que de l'humanité; car en consultant la statistique au
+hasard, sur <i>soixante</i> officiers polonais, par exemple, arrivés à
+la Légion en 1832, <i>cinquante-quatre</i> sont morts, tués à l'ennemi
+ou succombant aux intempéries du climat. N'est-il pas évident
+que la mort atteint les étrangers avant qu'ils aient rempli le
+temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce pas répudier
+toutes nos traditions que de condamner plus longtemps à
+de si dures conditions ces fidèles et intrépides défenseurs de notre
+drapeau?</p>
+
+<p>Quant à la garde nationale mobile que le Gouvernement propose
+d'incorporer dans la Légion, au titre étranger, si des modifications
+équitables sont apportées à l'état des militaires servant
+à ce titre, elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique
+ardeur dont, au point de vue militaire, nous avons
+admiré le brillant essor aux jours néfastes de juin.</p>
+
+<p>Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique
+l'article 1er du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il
+n'ait point pour base les opinions politiques.</p>
+
+<p>J'aurai l'honneur de proposer à l'Assemblée de vouloir bien
+renvoyer mon amendement à l'examen de le commission.</p>
+
+<p><i>Amendement.</i></p>
+
+<p>Articles 1, 2 et 3.</p>
+
+<p>Comme au projet du Gouvernement.</p>
+
+<p>Art. 4.</p>
+
+<p>Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril
+1832, l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable
+aux officiers étrangers, naturalisés on non.</p>
+
+<p>Art. 5.</p>
+
+<p>La réforme de ces officiers pourra être prononcée par le président
+de la République, sur la proposition du ministre de la
+guerre.</p>
+
+<p>Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable
+à la Légion étrangère.</p>
+
+<p>Art. 6.</p>
+
+<p>Les officiers étrangers naturalisés français seront aptes, après
+dix ans au moins de service dans la Légion, à être naturalisés militairement,
+par décision du pouvoir exécutif, rendue sur la proposition
+du chef de corps, faite à l'inspection générale.</p>
+
+<p>La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit
+commun, et lui confère tous les droits de l'officier français.</p>
+
+<p>L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifié par
+celle du 18 février 1844, sera définitivement arrêté de manière
+que ce ne soit qu'à grade égal que les officiers étrangers naturalisés
+français soient sous les ordres des officiers français, et
+qu'ils commandent, à leur tour, ces derniers à supériorité de
+grade.</p>
+
+<p>Art. 7.</p>
+
+<p>Les officiers français sortis du service étranger, et actuellement
+pourvus d'un grade dans la Légion, sont déclarés aptes à être
+naturalisés militairement, après dix ans au moins de services
+effectifs.</p>
+
+<p>Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est
+supprimé, et aucun Français ne pourra, à l'avenir, être admis
+avec un grade dans la Légion, s'il ne remplit les conditions voulues
+par la loi, pour l'admission aux emplois et l'avancement
+dans les autres corps.</p>
+
+<p>Art. 8.</p>
+
+<p>Les officiers démissionnaires du service français, actuellement
+pourvus, dans la Légion, d'un grade au titre étranger, pourront:</p>
+
+<p>Être réintégrés directement dans un des corps français;</p>
+
+<p>Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;</p>
+
+<p>Ou sortir de la Légion avec un emploi dans l'état-major des
+places.</p>
+
+<p>Toutefois, aucun officier démissionnaire ne pourra, à l'avenir,
+être réintégré, à aucun titre, dans l'armée.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<p>N° 12.&mdash;Autre Lettre à la Patrie.</p>
+
+<p>Paris, 5 janvier 1849.</p>
+
+<p><i>A M. le rédacteur de la</i> Patrie.</p>
+
+<p>Monsieur le rédacteur,</p>
+
+<p>Le rapport général du siége de Zaatcha a paru au <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>M. le général Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre,
+dit:</p>
+
+<p>«Les assiégés firent une sortie si vive que nous laissâmes
+entre leurs mains une caisse et des outils, et que je dus faire
+venir des troupes du camp pour assurer la retraite.»</p>
+
+<p>Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrivées
+fort à propos.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet,
+Butet et Nyko, blessés grièvement tous trois, ni de ce que j'ai
+pu faire moi-même.</p>
+
+<p>Mais un fait qu'il était bon de constater, c'est que l'ordre de
+battre en retraite, <i>donné par le général Herbillon</i>, m'a été
+transmis par mon colonel, et que, jusqu'à l'arrivée de cet ordre,
+j'ai tenu la position <i>sans reculer d'une semelle</i>.</p>
+
+<p>La colonne expéditionnaire tout entière le sait.</p>
+
+<p>Agréez, etc.</p>
+
+<p>P.-N. BONAPARTE.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11769 ***</div>
+</body>
+</html>